Archive pour la catégorie 'Portraits de famille'

Gilberte Coffin, ma chère et tendre maman (2)

Pour lire la première partie : http://encreviolette.unblog.fr/2014/05/14/

La guerre est finie. Quoiqu’une décennie plus tard, ma mère se fera encore bien du souci sur une éventuelle incorporation de mon frère aîné pour la guerre d’Algérie.
Maman a la douleur de perdre, à deux ans d’intervalle, ses chers parents. Je regrette beaucoup ne pas les avoir connus, en particulier le « bon papa », quelqu’un d’extrêmement gentil m’assure mon frère. Ils reposent dans le petit cimetière campagnard de Hacqueville (Eure). Je m’y rends régulièrement pour fleurir et entretenir la chapelle.
Maman a bientôt la joie de me mettre au monde dans l’école-même, c’est ainsi que j’appartiens aux générations du baby boom que l’on rend coupables aujourd’hui du déséquilibre du régime des retraites. Je devais être bien tranquille dans son ventre car je l’entendis parfois dire qu’elle enseignait encore quinze jours avant que je fasse irruption sur cette terre. Était-ce pour fustiger quelque absentéisme abusif d’aujourd’hui ?

Maman JP et JM blog

Ma « maison d’école » fait peau neuve. L’inspecteur en visite, André Barrès, consigne dans son rapport (13 décembre 1948) : « La tenue matérielle de l’école et de ses dépendances est parfaite. Les cours ont été bitumées. Le portail restauré. Des parterres semés et plantés de fleurs. Aux dortoirs, de belles armoires blanches en accroissent l’agrément. » Le contenu est à la hauteur du contenant : « Enseignement Rédaction : Madame la Directrice a fait un plan méthodique d’initiation à la rédaction. Elle étudie aujourd’hui le portrait et elle a choisi un texte extrait des « Célibataires » de Montherlant. Chaque élève a le texte sous les yeux. Le professeur dirige son explication avec une incontestable maîtrise pédagogique. Elle contraint les élèves à trouver les idées, à préciser leur pensée. Elle fait appel aux souvenirs et à la jeune expérience des élèves, elle provoque les réminiscences littéraires, elle fait comparer avec un texte récemment étudié « Le pauvre nègre » de Gide... Résultats aux examens : Toutes les candidates présentées au B.E.P.C ont été reçues. Á l’École Normale, un succès sur deux candidates. Au C.E.P.C, 22 reçues sur 23 candidates. Au C.E.P.E, 11 sur 12. 9 élèves admises en sixième … Observations générales et conclusions : Mme Coffin est une excellente pédagogue et une directrice d’élite. Elle a su faire de son établissement l’un des meilleurs de la circonscription. Sa calme autorité, son dévouement à toutes les œuvres postscolaires et sociales, sa conscience professionnelle au-dessus de tout éloge, en font une éducatrice exemplaire. Félicitations. »
Une admiration respectueuse réciproque rapprocha bientôt les familles respectives de l’un et de l’autre. Je conserve de mon enfance des souvenirs heureux d’un voyage en Espagne en compagnie de la famille Barrès ainsi que de séjours dans sa propriété sur le causse quercynois.
Maman montra la même reconnaissance à l’égard d’Eugène Anne, l’inspecteur (déjà évoqué dans la première partie) qui l’avait encouragée à postuler à la direction du collège. Musicien et historien, il publia plusieurs livres sur Gisors, Dieppe et le Pays de Bray et dispensa même, au début de sa retraite, des cours d’histoire locale aux élèves de troisième du collège ; qui sait si ne naquit pas là la future vocation d’écrivain régional de mon père. Monsieur Anne créa aussi à Forges une université populaire. Mes parents œuvrèrent pour que son nom soit donné à l’école primaire.
Désormais, vivant au cœur de l’école, il me suffit de rassembler mes propres souvenirs. Je laisse, cependant, la parole à l’une de ses anciennes élèves pensionnaires :
« Pour des générations et des générations de Brayonnes (du Pays de Bray ndlr), la rue qui longe l’église de Forges-les-Eaux menait au pensionnat de jeunes filles, rue Beaufils, c’est-à-dire chez Madame Coffin.
En bas, à droite, se trouvait son bureau ; à côté, la petite étude … au premier étage, le logement de fonction que Monsieur et Madame Coffin habitaient avec leur famille. Les appartements étaient au cœur du pensionnat.
Madame Coffin était conjointement directrice de l’École Élémentaire et directrice du Cours Complémentaire qui préparait les élèves au Brevet puis au concours d’entrée à l’École Normale d’Institutrices ou éventuellement à des concours administratifs.
Diriger un Cours Complémentaire, c’était remplir le rôle dévolu aujourd’hui au Principal de Collège, c’est-à-dire celui de responsable pédagogique et administratif. C’était aussi être intendant et gestionnaire car, sans personnel pour assurer ces tâches, il fallait héberger les élèves qui venaient de la campagne environnante, les ramassages scolaires n’existant pas.
Toutes étaient pensionnaires sauf celles qui habitaient Forges même.
Épaulée par Monsieur Coffin dans les charges d’intendance, Madame Coffin vivait, à semaine entière et à longueur d’année, entourée de ses pensionnaires de plus en plus nombreuses. On imagine mal, à notre époque d’individualisme forcené, ce que pouvait représenter de fatigue et de contraintes, la présence continuelle d’une centaine de filles de 11 à 16 ans, même si le rythme de leur vie était parfaitement réglé.
Prendre tous ses repas, du petit déjeuner au dîner, près d’un bataillon bavard et parfois agité, obliger au silence dans les études, éviter ou subir les cavalcades lors de la montée dans les dortoirs, calmer les bavardages ou les fous rires, ne devaient rien avoir d’une sinécure. Madame Coffin me confia, un jour, pourtant que pour elle, « une école sans élèves était une cage sans oiseaux ». Nous étions, sans doute parfois, des perruches bruyantes que calmaient à peine les services de vaisselle distribués par les surveillantes ou par Monsieur Coffin, mais il suffisait que Madame Coffin entrouvre la porte de son bureau pour que l’ordre se réinstalle aussitôt.
Madame Coffin jouissait, en effet, d’une autorité naturelle reconnue de toutes. Élégante, distinguée, elle nous impressionnait. Pourtant, elle ne haussait jamais vraiment le ton. Je ne me souviens pas l’avoir entendue extérioriser une colère. Quelques mots et tout était dit : les plus hardies ou les plus espiègles avaient compris la semonce. »
Je ne peux qu’acquiescer devant tant d’éloges. J’ai vécu les quinze premières années de ma vie au milieu de ces perruches, peut-être bruyantes, charmantes cependant, pour preuve, je ressentis mes premiers béguins pour certaines d’entre elles.
J’ajoute qu’outre sa fonction directoriale, ma mère assurait les cours de français dans les classes de troisième et de préparation au concours de l’École Normale.
Il régnait une confraternité totale entre les personnels enseignants de l’école primaire et du collège auxquels maman vouait la même gratitude et reconnaissance. Une attitude que devraient méditer les jeunes générations de professeurs parfois hautaines avec leurs aînés.
Je ne me souviens plus s’il existait une salle des professeurs. Par contre, je garde en mémoire l’image de ma mère arpentant la cour avec ses adjointes, pendant les récréations. Voici ce que m’écrivit l’une d’entre elles :
« J’étais jeune enseignante et, pendant neuf ans, j’eus le privilège de travailler sous son autorité. Autorité … le terme est inexact. Madame Coffin n’aimait pas imposer, elle animait, elle suggérait, elle conseillait si nous le lui demandions, et elle était un tel exemple que nous la suivions de façon naturelle comme un guide évident, reconnu. Je la revois nous accueillant dans la cour de l’école, tous les matins, quel que soit le temps et quelles que soient les multiples occupations qui suivaient dans ses longues journées. Elle s’ingéniait à épanouir nos personnalités, elle s’émerveillait de nos enthousiasmes et finalement nous nous surpassions, tant elle nous renvoyait de nous-mêmes une image positive…
Je ne voudrais pas omettre une autre facette de sa personnalité. Sous un aspect réservé et une grande pudeur de sentiments, elle cachait une sensibilité profonde. Je me rappelle avec émotion le fait que, pendant un trimestre, elle n’omit jamais de me demander la veille mes préparations de deux heures de cours du samedi matin. Elle les assurait à ma place parce qu’elle savait que mon père était mourant et que je rejoignais son domicile tous les soirs. C’était sa façon à elle, dans une totale discrétion, de m’éviter la fatigue et de comprendre la détresse qui était la mienne. »
C’était aussi une forme de respect à l’égard des élèves en assurant l’enseignement de qualité qu’elles et leurs parents étaient en droit d’attendre.
De la même manière, elle l’exerça lorsque que sa sœur Émilienne disparut prématurément après une longue et lente agonie.
« Madame Coffin donna ainsi au Cours Complémentaire de Filles, une renommée qui dépassa le cadre du canton voire de la circonscription. Reconnue pour sa compétence et l’intérêt qu’elle portait à chacune de ses élèves, pour sa probité intellectuelle et morale, pour sa volonté à valoriser l’école publique, elle avait la confiance de toutes les familles. Faire entrer en sixième (ce qui était un choix à l’époque) un enfant de la campagne brayonne isolée, en lui imposant l’internat car les cars de ramassage n’existaient pas, c’était pour les parents une promesse de promotion intellectuelle et sociale et beaucoup de ses anciennes élèves en ont, aujourd’hui, encore profondément conscience. »
Alors jeunes adolescentes, c’est souvent à l’âge adulte qu’elles comprirent, en effet, véritablement toute cette richesse, en particulier, celles qui étaient pensionnaires. Force est de reconnaître maintenant que la vie à l’internat semblait rigide et austère ; moi, évidemment, j’étais du bon côté … cour (de récréation) comme le relate une ancienne élève Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente dans un émouvant livre de souvenirs Le violon de maman (voir billet du 1er mars 2014). Car, un demi-siècle après la lecture du Grand Meaulnes, j’ai eu l’heureuse surprise dans son récit qu’on y parlait aussi d’un petit Coffin, mais cette fois, ce n’était pas un figurant de roman, il était vrai, c’était moi, et en plus, on évoquait aussi de « grands Coffin », mes parents :
« … Après le premier souper pris en commun, nous sommes toutes montées au dortoir pour installer notre linge marqué à notre nom dans notre armoire métallique, et nous coucher. Ma sœur et moi tâchions de nous réconforter mutuellement de l’inévitable angoisse qui nous assaillait, feignant des gestes d’insouciance et riant de nos longues chemises de nuit toutes neuves. Je ne sais si ce fut à cause de cela, mais bizarrement, puisque ce n’était pas du tout une habitude chez moi, je montai debout toute droite sur mon lit pour me coucher ! Par malchance, la directrice arrivait justement à ce moment-là pour vérifier le bon fonctionnement de l’installation des pensionnaires. Elle fut horrifiée de me voir ainsi dans cette position de domination, me vit peut-être comme une future meneuse, et prit sans doute mon attitude comme une marque de provocation qu’il fallait étouffer au berceau. Elle ne me réprimanda pas devant tout le monde, mais me convoqua d’un ton sec le lendemain au bureau de son mari que j’avais juste aperçu à l’arrivée : c’était un homme impressionnant par sa taille et son physique. Je n’en dormis pas de la nuit, dupe de n’avoir pas su me contrôler, tourmentée à l’idée de m’être fait remarquer de cette façon stupide aux yeux de tous, et révoltée par une punition qui me paraissait injuste et disproportionnée. »
Pas cool ma maman sur ce coup ! Quoique …
« Heureusement, le lendemain au réveil, je fus vite soulagée : monsieur Coffin, assis à son bureau, restait impressionnant par sa carrure, mais sa bonhommie naturelle se lisait sur son visage ; il me reçut avec gentillesse et un brin d’humour, et je fus d’emblée l’une de ses inconditionnelles. En mon for intérieur, je pardonnai à sa femme, mettant sa réaction sur le compte du surmenage de la rentrée. »
Vous voyez bien ! Commentaire de l’auteur : « Maintenant, je souris en pensant combien la discipline a évolué et quelles précautions sont prises pour ne pas traumatiser les élèves ! »
Je souris à mon tour en me remémorant quelques roustes, sans doute justifiées, que mon papa soi-disant bonhomme tentait de m’infliger, une règle à la main, en me poursuivant autour du vaste bureau carré à quatre places où, en soirée, il effectuait assidûment corrections et préparations en compagnie de ma maman. Agile et menu, je finissais par me réfugier sous le bureau en attendant la fin de l’orage … à savoir quelques paroles douces et apaisantes de ma mère.
Elle serait encore de ce monde, elle s’amuserait du malentendu du dortoir, regretterait même sans doute sa réaction, d’autant plus qu’elle n’eut pas à attendre votre livre, chère Marie-Thérèse, pour savoir que votre maman à vous fut la première victime civile de Rouen, lors de bombardements de juin 1940, laissant orphelines deux jumelles de neuf mois.
Ma mère, et par voie de conséquence mon père, se sentaient investis d’une mission de « seconds parents ». Je fus toujours admiratif et attendri que, jusqu’aux derniers mois de sa vie, elle puisse évoquer avec moult détails le souvenir de ses anciennes élèves, leur parcours scolaire, leur origine sociale et familiale, souvent aussi leur carrière professionnelle. Elle était fière d’avoir contribué à leur ascension sociale.
Encore aujourd’hui, beaucoup de noms de ces jeunes filles reviennent en écho dans ma mémoire, tant je les entendis prononcer en privé.
Comme un champion sportif décline son palmarès, ou un écrivain ses œuvres, maman, à l’autre extrémité de son carnet d’inspection, inscrivait soigneusement, année après année, tous les succès des élèves de son collège aux différents examens. Plus encore que les appréciations de ses inspecteurs successifs, c’était, à ses yeux, sa véritable récompense, celle pour laquelle elle avait embrassé cette profession. Souvenez-vous la petite carte de Monique : « ce souci des autres … aimer secrètement » !
Je lis :
15 reçues sur 25 à la 1ère session du B.E.P.C de 1955 :
Bitaine Annie, Bitaine Marie-Thérèse (les deux jumelles de la maman au violon ndlr), Dénain Reine, Grossier Lydia, Lamuré Odile, Lecocq Jacqueline, Lasnier Lucette, Mesnier Annick, Podvin Cécile, Quatresous Micheline, Revel Jeannine, Rigollot Denise, Thirion Françoise, Vasselin Nicole.
Sept autres réussirent à la seconde session. Leur avenir était assuré.
Dans Le violon de Maman, je relève à la page 110 : « La grande affaire était, pour la plupart des élèves, l’obtention du Brevet. On s’y préparait toute l’année, la réputation de l’établissement en dépendait et on nous le faisait bien sentir … On retrouvait donc, dès la rentrée, le rythme d’études et la motivation intenses qui avaient été ceux, déjà lointains, de l’entrée en sixième. Il fallait réduire le temps des loisirs, déjà limités, de l’internat, aller plus tôt en salle d’étude, se consacrer plus efficacement aux révisions qui étaient plus souvent contrôlées. Mais je dois dire qu’étrangement, un véritable plaisir naissait de ces obligations, comme j’imagine qu’il peut naître de l’observation stricte des règles monastiques dans un couvent. Je crois d’ailleurs que s’est consolidé là mon goût naissant de la pédagogie. »
Détail cocasse, maman avait noté sur son carnet la liste des objets nécessaires à l’examen du brevet (j’en ignore l’année) : 1 sous-main, stylo avec encre ou porte-plume avec plumes, crayon, buvard, gomme, crayons de couleurs, canif, double-décimètre, compas, équerre, rapporteur, papier millimétrique, feuilles de brouillon, papier transparent, éponge, peintures, pinceaux, godet, encre de chine, chiffon, cahier de récitations et chants, liste d’œuvres, et pour l’option couture, fil moyen pour boutonnière et fil fin, coton à broder, attache pour torchon, pressions, agrafes, boutons, étamines, étoffes blanche, à carreaux, à rayures et fleurette, aiguilles, ciseaux, dé, crochet laine … Un véritable inventaire à la Prévert ! Un temps révolu, linge et vêtements made in China remplacent les draps et pulls cousus ou tricotés patiemment autrefois.
Signe des temps, démocratisation pour certains, dégradation de l’enseignement pour d’autres, probablement les deux, le brevet n’a plus aujourd’hui aucune signification.
Un autre hommage :
« Aujourd’hui que madame Coffin nous a quittés ce sont ces images là qui me reviennent, celles d’une grande dame qui dominait parfaitement son métier et assumait à la perfection la mission qui était la sienne. Il émanait de sa personne douceur et fermeté.
À côté de ce rôle éducatif et maternel qu’elle jouait si bien au pensionnat, elle était « Le » professeur de français de la classe de troisième. Sa rigueur intellectuelle, ses connaissances précises qui savaient exciter les esprits curieux, sa sensibilité devant les beaux textes qu’elle nous faisait aimer et surtout le goût du mot juste, allaient nous obliger à bien des efforts. Qui ne se souvient des corrections de rédaction, et des corrections de corrections reprises le samedi après-midi (on ne parlait pas alors de semaine de quatre jours ou quatre jours et demi ndlr) durant l’étude, qu’elle surveillait elle-même bien sûr, et qui devaient être parfaites si l’on voulait partir chez soi et ne pas rater la voiture postale qui passait vers 17 heures …
Il fallait traduire précisément sa pensée, trouver le terme exact et l’expression élégante. Madame Coffin savait obtenir le meilleur de nous-mêmes. Elle savait aussi et surtout reconnaître les qualités des unes et des autres. Elle respectait nos personnalités, nous corrigeait avec conviction mais toujours avec équité et bonté. Nous ressentions inconsciemment ces qualités-là et nous nous efforcions de progresser comme elle le souhaitait. »
Comme le sportif entretient sa forme, ma mère ne se satisfaisait pas de vivre sur ses acquis et son expérience. Je me souviens des innombrables soirées où, assise avec mon père au fameux bureau carré, ils choisissaient de nouvelles lectures, de nouveaux sujets de rédaction, compulsaient des revues pédagogiques, envisageaient une manière plus efficace pour inculquer telle ou telle notion. Les murs de la pièce étaient masqués par des casiers et étagères regorgeant de documents.
Pour illustrer tout cela, j’ai envie de vous offrir quelques morceaux choisis de son dernier rapport d’inspection en date du 8 juin 1951 :
« Cahiers : l’examen des cahiers de cours dénote non seulement un travail méthodique et un enseignement fidèle aux programmes mais une pédagogie inspirée des techniques nouvelles. Les exercices exigent un effort d’intelligence et de réflexion, de recherche de la part des élèves. Le professeur contrôle avec minutie, relève les fautes d’orthographe, apprécie avec soin et précision.
Sujets de rédaction et thèmes de commentaires : très bien choisis, souci d’éviter les sujets passe-partout, de susciter le besoin d’expression. Certains thèmes révèlent une connaissance concrète de la mentalité de l’adolescent …
Plus loin :
Pensionnat : Entretien et aménagement parfaits. Des améliorations constantes. Des locaux trop petits eu égard au nombre de demandes. Un souci général de beauté (rideaux, cuivres, vases, miroirs, tableaux) donne à l’établissement une atmosphère familiale. Les enfants sont heureuses. Si les locaux le permettaient, le nombre de pensionnaires pourrait être facilement doublé.
Repas : Café au lait tous les matins (du lait cru trait quelques minutes avant à la ferme de M. Graire près du calvaire ndlr), chocolat et petits pains le dimanche ; des hors d’œuvres variés à midi. Un plat substantiel à midi et le soir. Dessert, fromage, confitures, fruits. Un repas plus fin le dimanche. Très bien préparés, abondants. Les félicitations que mérite cet excellent pensionnat sont aussi bien à adresser à M. Coffin qu’à Mme Coffin.
Observations générales et conclusions : Mme Coffin dirige un établissement très prospère dont l’essor n’est limité que par l’exiguïté des locaux. Brillante directrice qui a su créer un pensionnat d’une atmosphère parfaite et une équipe unie de maîtresses dont l’enseignement excellent au point de vue de la préparation aux examens, s’inspire des meilleurs procédés de la pédagogie nouvelle.
Toujours égale à elle-même dans l’excellence. Mes compliments. »
Cela lui valut la note de 19 sur 20 de la part d’André Barrès, son inspecteur chouchou, penseront quelques esprits chagrins. Pour ceux-ci, je préciserai qu’à cause de ses convictions novatrices et gauchisantes, cet homme remarquable fut « muté » en Ardèche avant de fuir une administration médiocre et mesquine et s’engager dans une brillante carrière au sein de l’UNESCO.

JM blog2

N’imaginez pas que mes parents me délaissaient ! Au contraire même ! En permanence au cœur du dispositif éducatif, j’avais le sentiment inconscient d’être associé à leurs joies, inquiétudes et réflexions professionnelles. Maman, au milieu de son inlassable activité scolaire, me consacrait toujours un moment de tendresse. J’ai souvenir que dans ma prime enfance, elle me lisait ou me racontait, à ma demande, le tragique destin de la chèvre de monsieur Séguin, une des célèbres Lettres de mon moulin. Je fondais systématiquement en larmes. Avec beaucoup de talent et de tendresse, elle retardait la fatale échéance, monsieur Séguin semblait plus convaincant, Blanchette plus combative et héroïque, le loup moins affamé … mais rien n’y faisait ! Complètement maso, j’espérais malgré tout des soirs meilleurs …
Quand je fus plus grand, elle contrôlait mes devoirs afin que je n’incommode pas … mon professeur de père !
L’heure de la détente enfin venue, maman s’adonnait à la couture et au tricot, ou se plongeait dans la lecture d’un roman. J’ai souvenir qu’elle porta beaucoup d’intérêt aux récits autobiographiques de Simone de Beauvoir considérée alors comme une théoricienne du féminisme. Il ne faut pas oublier que les femmes ne jouissaient du droit de vote que depuis à peine une décennie. Peut-être, maman retrouvait-elle dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, des évocations de séjours heureux semblables aux siens sur le littoral de la Manche. À travers La force de l’âge, elle revivait la période de l’École Normale jusqu’à la Libération.
Rien n’était finalement gratuit, futile, et il transpirait en elle un souci constant d’apprendre, de se cultiver, de comprendre aussi sans doute une société qui allait chanceler quelques années plus tard.
Le samedi soir, nous allions en famille fréquemment au cinéma situé à une cinquantaine de mètres du collège. Eu égard à mon âge et à la censure, je fus privé de la « scandaleuse » Jument verte et de Bourvil (L’évêque de Tulle parvint à interdire le film en Corrèze ! Dans la ville de Tours, on laissa même les lumières de la salle allumées pour démasquer d’éventuels spectateurs de moins de vingt-et-un ans !). Inexplicablement, je pus voir Les Tricheurs de Marcel Carné et la sublime chute de reins de la craquante Pascale Petit.
Parfois, maman préférait l’écoute d’un disque microsillon. Elle adorait Gérard Philipe dans quelques extraits choisis du Prince de Hombourg et du Cid ( de Normandie, l’auteur Corneille est en effet rouennais !) ainsi que de Pierre et le Loup en ma compagnie. Une ancienne élève, dans un courrier, plusieurs décennies après, se souvenait de maman déclamant les Stances de Rodrigue en classe de préparation à l’École Normale.

C’était une époque sans radio ni télévision à l’internat, sans portables et internet évidemment. Je me rappelle de ma maman, très affectée, annonçant la mort prématurée de l’immense acteur aux pensionnaires en étude. Aux vacances suivantes, elle souhaita se rendre sur sa tombe dans le petit cimetière varois de Ramatuelle.
À chacun ses idoles ! En lisant les souvenirs de Marie-Thérèse Bitaine, j’ai découvert que l’occupation la plus passionnante des internes pour combler les longues heures des jeudis et des fins de semaine, était de découper dans les journaux et revues, puis coller sur un grand cahier, les photos de la star en vogue, Elizabeth Taylor.
Mon idole, c’était notre champion cycliste normand Jacques Anquetil à propos duquel je collectionnais tout ce que je trouvais (voir billets des 15 mai et 22 août 2009). Mais ma vraie star à moi, c’était ma maman ! Ne la trouvez-vous pas glamour avec ses lunettes de soleil sur les planches d’un quelconque lido ?

Maman et JM blogJM et maman blog2

Comme son père, maman s’engageait avec dynamisme dans les œuvres post et périscolaires. Ainsi, en prenant possession de son poste, elle souhaita poursuivre l’activité de ses prédécesseurs en développant l’association de l’Amicale des anciennes élèves de l’école dite des « Pervenches », créée en 1925. Chaque année, sauf en temps de guerre, un spectacle artistique était organisé au théâtre municipal.
« Bien des brayons se souviennent aussi des « Pervenches » … du mois de décembre, où pendant deux soirées, les élèves se produisaient dans la salle des fêtes. Danses, chants, théâtre, saynètes et productions artistiques se succédaient, créés par les enseignants qui devenaient chorégraphes et metteurs en scène dans une joie de travail et un enthousiasme que je n’ai jamais connus aussi intenses par la suite. Un bal clôturait les festivités et nous étions tous le lendemain, épuisés, ravis et … à l’heure au travail ! »
La préparation des différents numéros ne se substituait pas à l’enseignement quotidien et beaucoup de répétitions s’effectuaient hors des cours.
Je relève, amusé, dans le compte-rendu de la manifestation de décembre 1957 : « Que dire du ravissant ballet évoquant « La chèvre de monsieur Séguin » ? La récitante, Mlle Bulvestre, nous fait suivre toutes les péripéties s’y rattachant. La décoration de la montagne avec ses grosses fleurs à clochettes derrière lesquelles se découvrent de gracieuses fillettes, est du meilleur effet. Toute la forêt s’anime pour prendre part à la joie de la jeune chèvre, ivre de liberté, chaque phase est mimée excellemment. Mention spéciale à Mlle D. traduisant avec infiniment d’expression les angoisses de la pauvre petite chèvre, et qui, à n’en pas douter, possède de réels talents chorégraphiques. »
En la circonstance, foin de mes peurs et contradictions, j’aurais bien aimé jouer le loup pour croquer la charmante chèvre qui était un de mes béguins, ou alors créer une adaptation avant-gardiste du conte lui épargnant son funeste destin ! Au lieu de cela, à quoi bon ( !), je composais un impertinent pic-vert narguant, sur la route de la Roche-aux-fées, un Sous-préfet aux champs en calèche et en mal d’inspiration pour son discours : Messieurs et chers administrés
Marie-Thérèse Bitaine consacre aussi un chapitre à l’événement artistique :
« De tous les moments importants vécus à Forges, celui sans conteste le plus exaltant fut lors d’une représentation théâtrale, ma vraie montée sur les planches …
Un jour, à la fin d’un cours de français dont il était le professeur, le mari de la directrice, cet homme qui ressemblait à Flaubert et dont la culture nous étonnait, nous annonça qu’on jouerait la Farce de Maître Pathelin. Je fus ravie, mais vite consternée lorsqu’il me désigna d’office pour le rôle de Guillemette. Je craignais de ne pas être à la hauteur. Il ne s’agissait pas à cette époque de discuter quoi que ce soit. J’appris donc mon rôle consciencieusement…
Je doutai soudain que l’on m’ait choisie pour ma bonne diction ; ma grande taille, qui me donnerait facilement une allure de femme, avait dû jouer un rôle déterminant. En plus, c’était mon premier contact avec un garçon de mon âge qui m’apparut tout de suite comme très séduisant et mûr. J’eus toutes les peines du monde à cacher mon embarras, je me sentais maladroite dès qu’il me regardait, et je me souviens de l’émoi qui me saisit lorsque, tout à coup, nous dûmes nous envelopper chacun à un bout d’une immense pièce de drap et nous enrouler dedans jusqu’à tomber l’un sur l’autre … »
Finalement, elles étaient torrides, ces Pervenches !
Les professeurs ne se contentaient pas de mettre en scène ; en baisser de rideau, ils jouaient souvent deux ou trois actes d’une pièce classique, ainsi je me souviens de mon père interprétant un très crédible monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir.
Les recettes des spectacles, qui affichaient complet, avaient deux destinations principales : l’achat de matériel pour améliorer l’enseignement et l’organisation d’un voyage.
J’ai relevé dans des comptes-rendus de réunions de l’amicale, dans les années d’après-guerre : acquisition d’une machine à coudre et d’une cuisinière pour les enseignements ménagers (en 1946), d’un électrophone Ducretet pour les répétitions du concert et faire écouter en classe des disques de musique classique et faire connaître les œuvres des grands compositeurs aux élèves (en 1949), un appareil de projection de vues, un rideau noir pour permettre les projections cinématographiques, du matériel éducatif pour la classe enfantine, une machine à imprimer, du matériel pour des expériences de chimie (en 1954), un magnétophone (en 1956)… ! Les conditions de travail étaient précaires. Quand je pense aux désormais généreuses dotations des conseils généraux et régionaux, parfois dans une certaine gabegie …
Sans doute est-ce grâce à l’un de ses appareils que Marie-Thérèse Bitaine garde un souvenir émerveillé de sa jeune professeure de musique :
« C’était une jeune femme très vive et passionnée, qui nous mettait des disques de musique classique et nous faisait découvrir les mouvements et les phrases musicales des morceaux écoutés. Ce fut une révélation. Nous nous livrâmes avec délice aux exaltations romantiques d’Une nuit sur le mont chauve, et nous laissâmes emporter dans les remous inconnus de La Mer de Debussy. Des horizons noirs et bleus remplaçaient soudainement l’espace familier de la salle de classe et je croyais parfois pouvoir deviner dans les replis glauques où nous entraînaient les violons, le profil familier d’une jeune femme disparue … »
Vers la fin de l’année scolaire, un voyage était donc aussi organisé avec une gratuité partielle ou totale pour les élèves reçus aux examens (je ne suis pas persuadé que cette mesure serait populaire aujourd’hui !). Maman coordonnait le choix du programme, l’itinéraire, la réservation des cars et des billets, le pique-nique.
Je ne résiste pas à vous livrer quelques mots d’une fillette à la suite d’une excursion à Dieppe, en juin 1936 : « C’était une récompense pour les lauréates du certificat d’études. Le voyage leur était offert par l’Amicale, et il n’y avait aucune exception puisque les trente candidates avaient été reçues … Nous nous dirigeons vers la plage pour le déjeuner. Le mari de la directrice a aimablement apporté toutes les victuailles : pain, œufs durs, viande froide, fruits variés, cidre, vins (pour les enseignants, je suppose, ndlr)… Après la visite du château, la petite troupe désire retourner à la plage. Il est permis de se déchausser. Cette autorisation est accueillie par des cris de joie. Pendant plus d’une heure, les pieds trempent dans l’eau … » Y’a d’la joie, bonjour, bonjour les demoiselles ! Prologue à un été mythique avec les premiers congés payés suite à la victoire du Front Populaire de Léon Blum.
A-t-on conscience du bonheur qui envahissait ces enfants ? Gosse finalement privilégié, j’étais surpris, dans les années 1950, que certains de mes camarades de classe n’aient jamais vu la mer (à seulement cinquante kilomètres pourtant), encore moins Paris (à cent-vingt kilomètres).
J’étais de la partie, le jeudi 11 juillet 1957 (il n’était pas question de « prendre » sur un jour de classe !). Les collégiennes effectuèrent la visite du musée de Cluny puis de la Mosquée de Paris, une promenade en bateau-mouche sur la Seine, et en soirée, assistèrent à une représentation à la Comédie Française.
D’autres années, nous nous rendîmes aux châteaux de Versailles, Chantilly, Compiègne, Rueil-Malmaison, au musée Carnavalet, à la maison de Victor Hugo place des Vosges, et celle de Claude Monet à Giverny, au théâtre du Châtelet pour l’opérette Rose de Noël avec André Dassary, à l’Opéra Comique, aux Floralies internationales, à l’aéroport d’Orly et même à une séance de cinérama (procédé de projection révolutionnaire) sur les 7 merveilles du monde.
Lors des ultimes années de sa carrière, les représentations théâtrales des Pervenches ne furent plus organisées, était-il plus difficile de motiver les adolescentes ? Maman encouragea ses adjointes du primaire dans la fabrication d’un char fleuri à l’occasion de la grande Cavalcade qui drainait, en juin, plusieurs dizaines de milliers de spectateurs dans les rues de Forges.

Charfleuriblog

Là encore, la médiocrité n’était pas de mise. Je me souviens, empreints de grâce et de poésie, d’une ombrelle, d’une boîte de dragées et surtout d’un bouquet pour maman entièrement composé de plusieurs centaines d’œillets naturels acheminés directement des serres la Côte d’Azur.
Le soir, j’assistais, dans le parc de l’hôtel de ville, au récital de la vedette du music-hall invitée, Marcel Amont, les Compagnons de la chanson, Petula Clark, Dalida, Fernand Raynaud.
Maman participait aussi à l’organisation de l’Arbre de Noël pour récompenser les écoliers du primaire, souvent démunis en ce temps-là. Je possède encore dans une valise tout l’attirail vestimentaire, canne comprise, du monsieur à la barbe blanche !
En déroulant le fil de la carrière professionnelle de ma mère, je brosse finalement le portrait d’une enseignante des troisième et quatrième Républiques, avec ce que cela représentait d’implication, d’investissement, de dévouement, de tolérance, de valeur morale et pédagogique, dans sa noble mission. On parlait alors de sacerdoce, on le raille parfois aujourd’hui.
Et moi dans tout ça ? J’étais avide, attentif, curieux de tout, partageant confusément les joies et les soucis professionnels de mes parents. Tout était imbriqué, maman exprimait indistinctement au travail comme en famille, sa finesse d’esprit, sa générosité de cœur, sa chaleur humaine. J’étais heureux au cœur de cette grande maison de l’éducation, la maison de mon enfance, la plus belle que j’ai connue.

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Pourtant, le logement de fonction était précaire. Que n’ai-je entendu maman se plaindre des autorités municipales sourdes à l’installation d’un cabinet de toilettes ! Longtemps, nous nous satisfîmes d’une cuvette et d’un broc d’eau tirée et chauffée à la cuisine en bas, d’une brique chaude au fond du lit, les froides nuits d’hiver. Les pensionnaires étaient logées à meilleure enseigne. Mais, moi, j’avais les deux cours de l’école comme terrain d’aventures, ainsi qu’un vaste grenier contigu à ma chambre comme … bibliothèque (voir billet La maison de mon enfance du 17 décembre 2008). Des trésors inestimables !
Nous mangions comme les pensionnaires … c’est dire si les repas proposés à l’internat étaient de qualité. Toute la gestion de l’approvisionnement et le stockage des aliments, la conception des menus, étaient évidemment de la responsabilité de mes parents. Un potager servait d’appoint en légumes et fruits de saison. Mon père réquisitionnait parfois quelques internes pour les ramasser. La cuisine était préparée par des jeunes femmes de la campagne brayonne, aimables et dévouées. Certaines remplirent aussi la fonction de nounou dans ma prime enfance, ainsi madame Leloup que j’appelais Loulou (pour exorciser mes peurs ?).
Le dimanche, maman prenait souvent place devant les fourneaux pour exercer ses talents de bonne cuisinière. Á notre table, étaient aussi conviées des assistantes en langue anglaise et des surveillantes originaires de provinces lointaines. Ainsi, j’ai déjà raconté l’anecdote, l’une d’elle, également enseignante, me cousit un éclatant maillot bouton d’or aux initiales du créateur du Tour de France, Henri Desgrange. C’est dire s’il régnait une ambiance familiale.
Réminiscence de ses sorties à l’École Normale, maman, aux beaux jours, abandonnait avec plaisir son bureau, quelques heures, pour accompagner les pensionnaires dans les traditionnelles promenades du jeudi après-midi. Elles ne manquaient pas de charme au printemps avec les talus remplis de primevères et de violettes. Marie-Thérèse Bitaine les évoquent aussi : « Nous allions souvent dans les sous-bois odorants au bord de l’étang, près duquel nous buvions l’eau d’une source fraîche et ferrugineuse (source de la Chevrette ndlr)… Nous rentrions ravigotées par l’air vif et enivrées de l’odeur prenante des fougères. »
Durant la seconde quinzaine de juillet, maman réglait encore les affaires administratives de l’année scolaire achevée, préparait déjà la suivante, avant de profiter enfin de la parenthèse d’août pour goûter à une détente bien méritée en famille. Qu’ils étaient enivrants ces départs en vacances !

« …Tout excités, on chante, on fête
Les oliviers sont bleus, maman Gilberte,
L´amour joyeux est là qui fait risette
On est heureux Nationale 7 »

Mes parents revenaient, chargés d’images au propre comme au figuré, prêts pour une nouvelle année studieuse. Si j’en crois encore l’intarissable Marie-Thérèse, ils suscitaient des envies :
« Curieusement, en pensant à eux, je découvre que c’est peut-être justement à leur enthousiasme que je dois le hasard qui, bien plus tard, m’a attachée à l’Espagne pour la plus longue partie de ma vie. En effet, et alors que ce pays n’existait pour moi que par un vague tracé sur une carte, ils nous le firent découvrir, au retour d’un voyage de vacances, par une séance de diapositives commentées longuement. Je me souviens de vues de la Costa Brava encore préservée du boom touristique, de références à Dali, de l’audace onirique des monuments et des maisons de Barcelone, mais ce qui marqua le plus ma jeune mémoire furent les diapos des plateaux de Castille brûlés de soleil, ou celles montrant le dénuement atroce des Hurdes … »
Comme monsieur Jourdain avec la prose, nous nous cultivions sans le savoir.
En ce qui me concerne, je revins de la péninsule ibérique avec le rêve de devenir le premier matador normand dans l’histoire de la tauromachie ! De Sanlùcar de Barrameda à Elbeuf, des « toros » d’Andalousie aux vaches paisibles de Normandie … qu’est-ce qui peut traverser la tête des enfants !

JM torero blog

Tout s’arrêta en 1962. J’étais entré au lycée Corneille de Rouen. Maman, ayant atteint l’âge légal, partit à la retraite. Il n’y avait pas de lassitude, juste le sentiment du devoir accompli et le temps venu de laisser la place aux jeunes générations.
Le 19 septembre 1962, ses collègues, des anciennes élèves, les enfants de l’école, de nombreux instituteurs de la région, les autorités municipales et pédagogiques, ses amis, se réunirent au théâtre pour dire adieu à madame la Professeure.
Les éloges furent multiples. Maman y répondit avec beaucoup de modestie, de poésie et de sentiment, si j’en crois la presse locale.
« Mme Coffin mit sa réussite sur le compte de la chance. Chance d’avoir eu d’excellents parents. Chance d’avoir eu le poste de Forges. Chance d’avoir trouvé en son mari un partenaire pédagogique parfait et un maître à philosopher. Chance d’avoir vécu avec des jeunes : « L’amitié des jeunes est un merveilleux élixir qui vous oblige à rester jeune ».
Ma mère se vit offrir une très belle tapisserie d’Aubusson signée Jean Lurçat, représentant la colombe de la paix. Tout un symbole !
Avec humour, maman faisait remarquer qu’elle passa plus de temps à la retraite qu’à enseigner. En effet, elle vécut trente-huit ans dans la nouvelle demeure familiale sise avenue des Sources. Papa accomplit encore six années au collège avant de se retirer avec les événements de mai 68. N’y voyez aucune corrélation car il aurait su, je n’ai aucun doute, adapter, si nécessaire, son enseignement aux soubresauts de la société.
Maman vécut alors dans l’ombre de mon père, en lui permettant de s’épanouir dans ses multiples fonctions et activités municipales, ainsi que dans l’écriture de ses six ouvrages Promenades historiques et géographiques en Pays de Bray.
Comme elle répugnait à se mettre en avant, on ignore souvent qu’elle fut son inspiratrice avisée. Il ne manquait jamais de soumettre à son jugement un discours, un article, un chapitre. Malgré quelques entêtements, il finissait toujours par admettre la pertinence des remarques et suggestions.

Papa et maman blog

Durant toutes ces années, je fus témoin de l’empreinte que maman avait laissée dans le cœur et l’esprit de nombreuses anciennes élèves et enseignantes.
En période du nouvel an, la boîte aux lettres débordait de cartes de vœux auxquelles maman répondait avec chaleur. Au premier mai, les fleuristes du bourg défilaient pour livrer d’odorants pots de muguet qu’elle replantait dans son jardin. À la fête des Mères, elle recevait de nombreuses compositions florales et bouquets, en souvenir de la « seconde maman » qu’elle avait été autrefois. À travers une carte postale ou une longue lettre, presque durant quatre décennies, elle fut informée, outre de leur reconnaissance pérenne, de la vie familiale et professionnelle de beaucoup des … « perruches bruyantes ». Plusieurs fois par mois, elle recevait aussi la visite d’anciennes adjointes. Toutes ces marques de sympathie lui permettaient de garder le contact avec le milieu scolaire en mutation. Je ne l’ai jamais entendue porter un quelconque jugement sur son évolution.
Maman consacrait ses matinées à l’entretien de la maison. Elle pouvait, mieux encore qu’autrefois, s’adonner à la confection de ses délicieuses recettes de cuisine. Avec les volailles de la basse-cour de ma mémé Léontine, elle nous gâtait en préparant une succulente poule à la sauce blanche ou une compote de lapin. Le vendredi, immuablement, elle cuisinait un poisson tout frais en provenance directe de la côte dieppoise ; ah, « son » cabillaud ou colin à la Dugléré ! Des saveurs définitivement perdues malheureusement !
L’après-midi, elle accompagnait parfois mon père dans ses glanes à travers le Pays de Bray pour ses futurs écrits. Je l’imagine heureuse dans ces promenades à l’ombre des pommiers en fleurs.

Jardin maman blog

Amoureuse de la nature, à la belle saison, elle s’installait dans le jardin devant la façade de la maison envahie de rosiers grimpants. Elle y accueillait anciennes adjointes et élèves qui égrenaient des souvenirs d’antan ou l’informaient des mutations de l’éducation. Elle y lisait aussi beaucoup.
Privilège de l’âge, maman avait également acquis le statut de grand-mère. Elle s’en acquittait avec une infinie tendresse et aussi bienveillance et tolérance face à une jeunesse déjà un peu plus turbulente.
L’aïeule n’était pas oubliée ; mon père et ma mère se rendaient, presque chaque semaine, en Picardie, pour aider ma grand-mère paternelle, future centenaire, dans sa marche vers le siècle. En entretenant son jardin, maman se remémorait peut-être les heures passées autrefois dans le potager de Saint-Rémy-des-Landes et le verger d’Hacqueville.
Mes parents qui avaient parcouru autrefois l’Europe de long en large, accomplirent un ultime voyage à l’étranger en s’envolant à l’été 68 vers le Nouveau Monde pour un périple à travers les Etats-Unis. Par la suite, ils restreignirent leurs déplacements à la redécouverte de leur douce France, son histoire et sa géographie, à la rencontre aussi de la famille, des amis, d’anciennes élèves.
Seule entorse au programme, mon père, plus cartésien que platonicien, bien que les deux soient proches, n’étant pas, étonnamment, attiré par un tel voyage, maman prit l’initiative de découvrir la civilisation grecque, seule avec sa « sœurette » Reine. Elle en revint avec un carnet d’impressions aussi riche et documenté que ses préparations de classe d’autrefois.
Le 15 mars 1992, à l’initiative d’anciennes élèves, fut organisée une journée de retrouvailles avec la création d’une nouvelle amicale au sein du collège devenu d’enseignement secondaire. Trente ans après que maman fût partie à la retraite, des mères, des grands-mères, des enseignantes, des fonctionnaires, des commerçantes, des employées, des retraitées, éparpillées à travers la France, se réunirent, accompagnées parfois de leur conjoint, pour réanimer la flamme scolaire et postscolaire d’antan. Deux d’entre elles louèrent mes parents en termes vibrants et émouvants. Une exposition de photographies et de documents scolaires de l’époque décorait la salle. À la fin du repas, une autre ancienne élève récita un poème de Jacques Prévert qu’elle avait appris au collège et qui lui avait valu un prix de diction. La seule ombre au tableau fut … l’absence de l’héroïne de la fête, maman étant alitée suite à une très sévère chute, une manière bien involontaire d’échapper aux louanges et honneurs qu’elle ne recherchait jamais. Quelques semaines plus tard, elle eut, cependant, la joie de retrouver ses chères élèves à l’occasion d’une promenade en car, commentée par mon père, écrivain régional oblige, à travers le Pays de Bray.
Avec discrétion, avec avidité, maman cueillait et savourait tous ces petits bonheurs de la retraite qu’il est malaisé d’exprimer en quelques lignes.
J’étais toujours heureux auprès d’elle. Nul besoin de mots, ses yeux rayonnaient … jusqu’à ce que son cher et fidèle compagnon depuis plus de soixante ans, emporté par un cancer foudroyant, la quitte.
Dans le deuil puis dans ses six années de solitude, maman resta digne, ne nous imposant jamais sa peine pourtant immense. Notre père parti, elle se comporta comme l’enseignante et l’éducatrice qu’elle avait été, toujours discrète, réservée, tolérante, généreuse, aimante, rassurée aussi, qu’avec papa, ils aient fourni à mon frère et moi les armes nécessaires pour le bon cheminement de notre vie.
Affres de la vieillesse et conséquence de plusieurs chutes, sa mobilité se réduisit considérablement, réclamant une présence et une attention plus constantes.

Maman chat blog

Elle ne fut jamais vraiment seule au sens physique du mot. Une autre Marie-Thérèse veillait sur elle avec un profond dévouement et attachement, lui épargnant courses et corvées ménagères.
Régulièrement, les visites d’anciennes collègues et élèves venaient égayer quelques heures de l’après-midi.
Maman, par contre, ne perdit jamais sa finesse et sa vivacité d’esprit. Les livres continuaient aussi à l’accompagner. Elle ne porta jamais de lunettes et, jusqu’à quelques semaines de sa mort, elle lut avec intérêt et plaisir les ouvrages qu’une de ses anciennes adjointes empruntait à la bibliothèque chaque semaine.
Autant qu’il m’était possible, je partageais mes vacances et mes week-ends avec elle. Ses yeux qui s’éclairaient alors, constituaient ma plus belle récompense. Je veillais maintenant sur elle avec la même tendresse qu’elle avait prodiguée à mon égard. Je garde de cette époque le souvenir de moments et conversations merveilleusement tendres et profonds, moralement quasi testamentaires.
À défaut, je lui téléphonais presque quotidiennement. Je me souviens d’un étrange et exceptionnel appel, le 11 août 1999 : je me trouvais en Corse, elle me décrivit en direct avec toujours le même souci du mot juste, l’éclipse totale de soleil qui plongeait le Pays de Bray dans une pénombre irréelle, la dernière du millénaire.
Comme un symbole ! Maman s’éteignit le 8 septembre 2000, le jour de la rentrée des classes, une date qui, autrefois, la remplissait de bonheur. À l’aube d’un vingt-et-unième siècle qui ne l’inspirait pas.
Les hommages furent nombreux :
« C’est une femme d’exception qui disparaît du monde de l’éducation nationale et de l’horizon brayon auxquels elle consacra sa vie. »
« Elle a incarné à la perfection le rôle de maître qui a fait la grandeur de notre école et les générations de jeunes filles qu’elle a formées avec Monsieur Coffin ont eu bien de la chance ! »
Moi aussi, j’ai eu une chance inouïe de posséder cette maman-là. Étonnamment, magnifiquement, parce que c’était sa vocation et son choix de vie, elle fut aussi une maman pour beaucoup de jeunes filles qui en gardent un souvenir ne cessant de m’émouvoir.
Une fois absente, rongé par l’émotion, j’eus de plus en plus de mal à tourner la clé dans la serrure de l’ancienne maison du bonheur.
Le plaid en laine que maman avait tricoté patiemment l’attendait sur son fauteuil. Je passais des heures au grenier à fouiner dans des armoires et des cartons débordant d’ouvrages, documents et cahiers dont je ne parvenais pas à me séparer. Ils constituaient les témoignages, les marqueurs de la vie professionnelle admirable de mes parents et de leur « si belle école » (titre d’un émouvant ouvrage de Christian Signol).
Ici, empilés, des numéros de L’École Libératrice (quel joli nom !), une revue syndicale et pédagogique ! Son fondateur Georges Lapierre fut le secrétaire général du SNI (Syndicat National des Instituteurs) clandestin pendant l’Occupation et membre du réseau de Pierre Brossolette. Il fut arrêté par la Gestapo et mourut en déportation comme d’ailleurs son successeur Joseph Rollo. Le philosophe Alain y publia un certain nombre de ses Propos.
Là, des centaines, peut-être des milliers, de feuilles doubles, les préparations de cours de mon père et ma mère, manuscrites, annotées, complétées en marge, des devoirs aussi qu’ils avaient conservés de leurs élèves.
J’y retrouvais la belle écriture de maman. Il y a quelques jours, son ancienne élève Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente, professeure agrégée au lycée Français de Madrid durant 34 ans, m’a adressé ce courrier :
« Je garde encore, je crois, quelques rédactions corrigées patiemment par elle. Conseils dans les marges, longue appréciation, elle se voulait un vrai guide. Son écriture : penchée, déliée, élégante comme elle. Ce n’est pas un hasard si la mienne est un peu calquée sur la sienne car cette femme était notre référence en tout : moi qui avais pris l’habitude du « script » alors à la mode à l’école primaire, je m’exerçais avec passion aux belles lettres étirées…j’ai dû faire de nombreux essais en étude sur mes cahiers de brouillon pour imiter sa belle écriture. Inconsciemment j’espérais sans doute emprunter un peu de son élégance.
Oui, je viens de retrouver ces quelques rédactions annotées par madame Coffin. Je confirme : plus encore que dans mon souvenir, son écriture authentique est d’une régularité rare, d’une grande fermeté et le trait des notes sur vingt, vigoureusement tracé, énergique, remontant sans hésitation sur la droite. Optimiste donc, malgré les apparences. Et cette force, même si nous avions tout à apprendre, même si je découvre avec consternation la médiocrité de mes devoirs, je crois qu’elle a su d’une certaine façon, nous la transmettre…l’envie d’aller plus loin, d’arriver, peut-être.
Était-ce d’elle ou de monsieur Coffin que je dois mon amour des lettres et des arts? Des deux sans doute. C’est au long des années avec eux que se fit cette imprégnation des beaux textes qui conditionne une vie. »
J’ai retrouvé aussi des rédactions, elles sont même signées. Janine Gosset, née le 11 mars 1932, raconte pourquoi un objet lui est si cher :
« … C’est une vieille horloge de style rustique. Elle ne rivalise pas, certes, avec les réveils, les montres, les pendules de nos jours, mais peu importe, je l’aime.
Dans sa longue robe effilée de noyer, les deux gros poids de fonte et les contrepoids suspendus aux cordes, remplacent le moteur. En haut, à travers la porte vitrée, entre les guirlandes de roses finement sculptées, l’on aperçoit son cadran immaculé décoré de quelques fleurettes. Sur le pourtour, se dressent, majestueux, de grands chiffres romains d’émail bleu, et les deux aiguilles poursuivant leur marche éternelle indiquent les principaux moments de la journée, de la vie …
… Je me souviens d’un jour où ces aiguilles arrêtées soudain par un choc violent ont marqué le plus triste moment de ma vie. C’était par une radieuse matinée de printemps, maman et moi préparions le déjeuner, lorsque tout à coup, nous nous sentîmes fortement secouées. Je courus vers maman et nous nous réfugiâmes dans un des coins de la cuisine, les carreaux se brisaient, les portes s’arrachaient, le tout en quelques minutes. Le calme rétabli, nous sortîmes : quel spectacle ! Le toit complètement arraché rendait sinistre notre logis. Mon regard se porta vers la pendule : le balancier était immobile, les aiguilles marquaient dix heures vingt, heure qui restera toujours marquée dans ma mémoire … »
Voici encore, de Raymonde Chaplot originaire du même village de Conteville que Marie-Thérèse :
« Notre auto file sur la route brûlée par le soleil d’août. Elle se dirige sur Avallon puis sur Sainte-Magnance, petit village où nous passerons une quinzaine de jours.
Ce sont les vacances, combien croise-t-on d’automobiles qui, comme nous, se pressent vers les plages et les stations estivales. Rose semble joyeuse, elle marche à merveille ; La joie règne parmi nous, joie de revoir la famille et de voyager … »
Nous retrouvons Rose après la traversée de Paris : « Après un repos d’une heure, un coup de manivelle et Rose démarre à nouveau. L’immense forêt de Fontainebleau s’étend devant nous. Quelle région magnifique que cette banlieue de Paris ! Stop ! Venez respirer l’air pur semble nous dire Rose ! Nous nous asseyons dans la verdure, une légère collation nous attend, un zéphyr nous caresse de ses souffles doux. Le soleil baisse à l’horizon, Rose paraît parfaitement décidée à ne plus stationner avant Sainte-Magnance. Nous admirons le paysage. Que vois-je apparaître ? Un fleuve ! Oh ! Ce n’est pas un grand fleuve, non ! C’est l’Yonne, affluent turbulent dit-on, mais calme en ces jours d’été … »
On est heureux Nationale 6 aussi !
Ces deux textes, dans leur écriture originelle (le correcteur orthographique est resté muet !) ont, aujourd’hui, valeur documentaire en exprimant les douleurs de la guerre et les joies des vacances.
Souvenez-vous, maman excellait dans l’analyse et le commentaire de fables de La Fontaine. Ainsi, demanda-t-elle à ses élèves d’en rédiger une à leur tour. En voici une 100 % normande, La livre de beurre et la jatte de crème :

« Sur l’étagère d’une laiterie
Se trouve dans une jatte fleurie
De la crème. Et dans un joli beurrier,
Une livre de beurre prête à utiliser.
La livre de beurre interpellant sa voisine de la jatte
« Comment vous n’êtes pas encore passer à la baratte ?
Certes vous êtes fière de votre pure blancheur,
Mais dans deux jours à peine, vous frémirez de peur
De vous voir murir et surir
Comme j’ai failli devenir.
Faites comme moi ma chère
Et vous n’en aurez pas regret.
Vous serez encore plus fière
De vous voir apprécier des gourmets. »
« Ne vous tracassez pas de mon sort »
Répondit la modeste crème alors
« Car peut-être ce soir serez-vous utilisée
Pour une friture dans la poêle rouillée,
Tandis que moi je serai transformée
En une délicieuse crème fouettée
Qui fera la joie des enfants,
Et même aussi des parents »
Ne vantez pas vos qualités
Elles ne sont parfois qu’éphémères ! »

Et pour faire la dernière rime, c’est signé Odile Grimbert, née le 25 novembre 1934.
Loin d’être éphémères, quatorze ans après que ma mère m’ait quitté, ses qualités sont toujours profondément ancrées en mon cœur et mon esprit.
Me voilà parvenu au bout de l’évocation, partielle sans doute, partiale peut-être, de sa vie de plénitude. L’exercice fut difficile tant l’émotion m’étreignit souvent.
À l’instant de cette conclusion, je prends connaissance, amusé, d’un récent mail d’une ancienne élève: « Madame Coffin était d’apparence sévère. On la voyait rarement sourire, d’ailleurs riait-elle parfois ? J’espère pour elle que oui. »
Je la rassure : oui maman riait parfois, elle partait même dans de sacrés fous rires avec sa chère sœurette Reine qui a quitté, à son tour, cette terre l’an dernier à l’âge de cent quatre ans. Cela dit, elle souriait plus qu’elle ne riait. Dans les yeux de ma mère, il y avait toujours une lumière qui servait de phare pour mieux nous guider.
Vous l’avez suivie, chère ancienne élève : « Son sérieux était la dominante de son caractère, au moins en tant que professeur. Elle avait une très haute idée de son travail. De sa mission pédagogique, de l’efficacité de sa transmission à une époque où on ne faisait pas dans les finesses psychologiques et où ce qui comptait était l’urgence et la solidité des acquis. Alors la régularité, l’exigence, la patience, tout en elle favorisait les apprentissages. Elle a été l’un de mes meilleurs professeurs. »
S’ils étaient encore de ce monde, mes parents auraient été ravis de mon initiative de blog, née possiblement du goût de l’écriture qu’ils m’inculquèrent. D’ailleurs, sans nul doute, en auraient-ils créé un au collège s’ils avaient eu accès à ces technologies d’information et de communication. Maman, enseignante-soleil dans l’ombre aurait été moins enthousiaste, par contre, que je lui consacre un billet. Il semble l’entendre me dire : « Tu sais Jeanmi, je n’ai rien fait d’exceptionnel, j’ai simplement accompli sérieusement et consciencieusement la profession que j’avais choisie, en suivant l’exemple de mes parents ».
Je répugne à dire qu’elle aurait (presque) raison, de crainte de minimiser ou banaliser son aura. Elle appartenait, elle animait avec mon père une si belle école comme le fit, dans son petit village de Conteville, le papa d’une jeune Marie-Thérèse qui ne connut le bonheur d’être cajolée par sa maman que durant quelques mois.
En ce vingt-et-unième siècle en perte de repères, pour tenter de trouver quelques motifs d’espérance en une école « désanctuarisée », je pense à eux.
Une suggestion : Maman savait aimer, secrètement, mais bien !

Ma maman 90 ans blog

Pour l’écriture de ces billets, j’ai puisé dans :
– le livre Le violon de Maman de Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente (http://marietheresebitaine.blogspot.com)
– le bulletin de l’association amicale des anciennes et anciens élèves de l’École Normale de Seine-Maritime, hommage d’Anne-Marie Alexandre-Pihan (mars 2001)
– la revue municipale de Forges-les-Eaux, hommage d’Arlette Dufeu-Fortier (2000)
– un courrier d’Hélène Leseur-Lefebvre (25 novembre 2000)
– les souvenirs de Paulette Jeantaud-Poulain
Mes remerciements émus à ces anciennes adjointes et élèves de ma mère.

Le 16 décembre 2014, Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente m’a adressé par mail un long éloge de ma maman. Elle reprend, mais pas uniquement, des souvenirs évoqués dans son livre dont j’avais extrait quelques passages pour illustrer mon billet ci-dessus.
Plutôt qu’insérer son émouvant courrier dans les commentaires, je choisis de le publier ici :

« Madame Coffin. Pour moi, une très grande dame. De celles qui vous marquent dans votre préadolescence. Et sans doute pour toute votre vie.
Une rencontre saisissante d’abord. Sa taille. Grande, infiniment grande. C’était comme cela que je la voyais. Grande et maigre. Mais peut-être me trompé-je. Peut-être l’était-elle moins.
Ma sœur et moi venions d’arriver « en pension ». Cet épisode de ma vie, je l’ai déjà raconté dans mon livre Le Violon de maman. À l’orée de la sixième. Au cours complémentaire qu’elle dirigeait. La directrice. Une grande dame donc. On avait dû nous la présenter avant; à l’inscription sans doute. Mais de cela je n’ai aucun souvenir. Par contre, celui qui est indélébile, c’est son apparition subreptice tout au fond du dortoir alors qu’au moment du coucher, pour ne pas défaire le lit aux draps parfaitement étirés, je n’avais rien trouvé de mieux, pour m’y glisser, que de me mettre debout dessus. C’était juste quand elle arrivait. Elle a cru forcément que j’avais l’intention de me faire remarquer, d’attirer l’attention des autres, de les haranguer peut-être, que j’avais en moi une graine de rébellion à étouffer dans l’œuf. Il y allait de son autorité. Elle m’a à peine admonestée mais m’a dit sévèrement que je devais aller voir son mari dans son bureau le lendemain pour lui raconter mon indiscipline. J’étais sidérée car je ne croyais pas avoir fait quelque chose de mal.
Son mari ! Ce monsieur que j’avais à peine entrevu, ce monsieur si impressionnant, si mystérieux, le mari de la directrice ! Si elle était la directrice, lui, forcément, devait être plus important encore…On pensait facilement ainsi à l’époque ! Je n’en ai pas dormi de la nuit.
Notre vraie première rencontre s’est donc établie sur un malentendu. Je suppose qu’elle a vite compris que je n’avais rien d’indisciplinée, que je pouvais être maladroite mais que ce n’était pas du tout dans mon tempérament d’être meneuse. J’étais plutôt du genre curieuse et soumise. Avec une grande envie d’apprendre. Jean-Michel ressentira sans doute la même chose que moi en lisant ces lignes car, en décembre dernier, quand, lors de retrouvailles à cinquante ans d’intervalle dans le village où mon père a été longtemps instituteur, j’ai eu quelques échos d’anciens élèves me disant qu’il leur avait fait peur ou était trop sévère alors que je le croyais adoré de tous…
Mais ce premier incident n’entache en rien l’image de madame Coffin dans mes souvenirs et mon estime. Au contraire, cela me fait sourire. Certes elle était d’apparence sévère. On la voyait rarement sourire, d’ailleurs riait-elle parfois ? J’espère pour elle que oui. Mais son sérieux était la dominante de son caractère, au moins en tant que professeur. Elle avait une très haute idée de son travail. De sa mission pédagogique, de l’efficacité de sa transmission à une époque où on ne faisait pas dans les finesses psychologiques et où ce qui comptait était l’urgence et la solidité des acquis. Alors la régularité, l’exigence, la patience, tout en elle favorisait les apprentissages. Elle a été l’un de mes meilleurs professeurs.
Je garde encore, je crois, quelques rédactions corrigées patiemment par elle. Conseils dans les marges, longue appréciation, elle se voulait un vrai guide. Son écriture : penchée, déliée, élégante comme elle. Ce n’est pas un hasard si la mienne est un peu calquée sur la sienne car cette femme était notre référence en tout : moi qui avait pris l’habitude du « script » alors à la mode à l’école primaire, je m’exerçai avec passion aux belles lettres étirées…j’ai dû faire de nombreux essais en étude sur mes cahiers de brouillon pour imiter sa belle écriture. Inconsciemment j’espérais sans doute emprunter un peu de son élégance. Oui, je viens de retrouver ces quelques rédactions annotées par madame Coffin. Je confirme : plus encore que dans mon souvenir, son écriture authentique est d’une régularité rare, d’une grande fermeté et le trait des notes sur vingt, vigoureusement tracé, énergique, remontant sans hésitation sur la droite. Optimiste donc, malgré les apparences. Et cette force, même si nous avions tout à apprendre, même si je découvre avec consternation la médiocrité de mes devoirs, je crois qu’elle a su d’une certaine façon, nous la transmettre…l’envie d’aller plus loin, d’arriver, peut-être.
Était-ce d’elle ou de monsieur Coffin que je dois mon amour des lettres et des arts? des deux sans doute : dès la sixième, je fus Guillemette dans La farce de Maître Pathelin puis à la fameuse fête des Pervenches je découvris la grâce et la beauté dans la danse. Mais plus encore c’est au long des années avec eux que se fit cette imprégnation des beaux textes qui conditionne une vie.
Bien plus tard je pensais à madame Coffin lorsque je découvris le personnage de madame de Maintenon, embonpoint mis à part : sa culture, son sens du devoir, son apparent puritanisme : tout cela ne cachait-il pas, solidement encadrées, une véritable fièvre, une grande capacité d’émotion, de passion même ? C’est ce que je devinais à l’époque, mais cela, seuls les intimes peuvent le dire. »

Publié dans:Portraits de famille |on 19 mai, 2014 |5 Commentaires »

Gilberte Coffin, ma chère et tendre maman (1)

Ma maman 90 ans blog

Le temps est venu qu’en ce mois de fête des Mères, je vous parle enfin de la mienne.
Alors que dès la création de mon blog, j’avais brossé le portrait de mon père et de ma grand-mère, je n’avais jamais pu ou su évoquer la mémoire de ma chère et tendre maman.
La raison ? Je crois, tout simplement, que restituer sa vie dans toute sa plénitude me semblait une tâche insurmontable. De plus, beaucoup moins volubile que mon papa, elle n’avait jamais écrit ses souvenirs. Très pudique et discrète, elle ne s’épanchait que par petites touches impressionnistes.
Finalement, la personnalité de ma maman se résume peut-être en quelques lignes toutes simples mais magnifiques, une carte envoyée en 1934, par une de ses élèves, prénommée Monique. En tout cas, comme un viatique, maman la conservait précieusement dans une petite boîte jusqu’à me faire promettre de la déposer sur son cœur au moment de l’adieu. Ce que j’accomplis. En voici la teneur :
« J’ai conscience d’écrire cette carte autant pour moi que pour vous … Cette année, je vais oser !
Je voudrais que les élèves sentent ce qu’il y a de beau en vous comme je l’ai moi-même senti avant de pouvoir l’exprimer.
Vous possédez des qualités plus rares qu’on le croit : cette sensibilité, cette délicatesse, ce souci des autres. Bref, vous savez aimer, secrètement mais bien ! »
Cette année, je vais donc oser à mon tour pour tenter d’exprimer ce qu’elle réussissait si bien : AIMER !
Par bonheur, quelques archives familiales m’ont aidé dans mon entreprise.
Selon le registre d’état-civil, maman naquit sous le nom de Roulland Gilberte, Cécile Rolande, le 12 mai 1907, à Illeville-sur-Montfort, une petite commune de l’Eure proche de Pont-Audemer, où ses parents, Ernest Roulland et Charlotte née Savary, étaient instituteurs.
J’ai retrouvé le carnet d’Inspection de son papa. J’ai connu encore ce temps où l’on consignait de manière manuscrite les rapports rédigés par l’inspecteur de circonscription et dont la note déterminait des promotions plus ou moins rapides. C’est l’occasion de rendre hommage à ces admirables enseignants d’antan, ces fameux hussards noirs de la République.
Maman avait à peine un an quand son père reçut, le 2 juin 1908, la visite de monsieur Riffault dont voici les premières lignes du rapport :
Santé : Très bonne
Aptitude et zèle : Bien
Tenue de la classe : très bien tenue, excellente discipline
Moralité : Irréprochable
Considération dont il jouit : Très bonne
Relations avec les autorités : Correctes
Relations avec les familles : Bonnes
État de l’enseignement : M. Roulland est un maître consciencieux qui déploie beaucoup d’activité. Dans un milieu peu favorable, il obtient une fréquentation à peu près régulière. Son enseignement bien préparé est clair, méthodique, intéressant et pratique. Les divers groupes sont utilement occupés. Les résultats obtenus sont très satisfaisants : les enfants exécutent avec goût leurs devoirs écrits ; ils m’ont répondu avec aisance (français, calcul, lecture, géographie) …

Grand-père Roulland blog

Mon grand-père que je n’ai malheureusement pas connu (j’avais trois semaines lorsqu’il décéda), « devait être de ces enseignants qu’on reconnaissait, à l’époque, au fait qu’ils ne quittaient jamais leur « uniforme ». Ils portent la barbiche, la redingote, le pince-nez à cordonnet noir. Ils ne peuvent oublier, hors école, le métier qui est le leur. Rien ne leur échappe : ni l’ombellifère, ni la pierre triasique, ni la chapelle romane. Et si, mâchonnant quelque herbacée, dont ils vous donneraient le nom, ils s’arrêtent, c’est pour réfléchir à une petite règle d’orthographe ou à un sujet de rédaction » (Les Instituteurs, Jean Vial).
L’enfance de ma mère futt scandée par les différentes affectations professionnelles de son papa. Ainsi, elle fréquenta avec ses deux sœurs Reine (j’ai évoqué par ailleurs ma tante centenaire) et Émilienne, les bancs de l’école communale de Corneville-sur-Risle qu’il prit en charge le 1er septembre 1909.
Comment ne pas imaginer qu’elle fut bercée par le carillon des Cloches de Corneville, le mondialement célèbre opéra-comique créé, à la fin du siècle précédent, par Robert Planquette. Gamin intrigué, je me souviens avoir entendu les sœurs Roulland fredonner la chanson du cidre :

« La pomme est un fruit plein de sève
Et qui toujours doit nous tenter,
Car on nous dit qu´notre mère Eve
Fut la première à le goûter,
Que pour mordre au fruit défendu,
C´est dans une pomme qu´elle a mordu
C´est dans une pomme qu´elle a mordu
Est-ce dans une pomme, dans une pomme?
Depuis le premier homme,
Tout le monde en convient,
Et c´est d´là que l´cidre nous vient

Vive le cidre de Normandie,
Rien ne fait sauter comme ça
Et cette tisane-là
Guérit toute maladie

Des pommes j´connais les prouesses,
On dit dans je n´sais quel pays
Que, de leurs charmes, trois déesses
Ont fait juge le berger Pâris.
On ne dit pas certainement
Que Pâris était un Normand
Que Pâris était un Normand.
Mais sans une pomme, sans une pomme,
Jamais c´pauvre jeune homme,
Tout à fait inconnu
N´aurait vu rien de c´qu´il a vu

C´est dans l´pays d´oùsse que nous sommes,
Que, monté sur un tabouret,
Le beau Nicolas j´tait des pommes
Dans le tablier de Babet
A chaque pomme, Babet se haussait,
Ça faisait craquer son corset.
Ça faisait craquer son corset.
Et l´beau jeune homme, l´beau jeune homme,
En lançant chaque pomme,
Disait : C´est merveilleux,
Je n´en jette qu´une et j´en vois deux. »

Ne vous gaussez pas, nos générations se dandinèrent bien sur les couplets made in Normandie de Stone et Charden !
De toute manière, loin de former des pommes et des cloches, leur papa de maître « sérieux, compétent et très dévoué, gouverne sa classe avec une grande sûreté de méthode. Ses élèves éveillés et actifs travaillent avec goût et font de sérieux progrès. Sa bibliothèque est prospère. Il a réussi malgré les résistances d’une partie de la municipalité à créer et à lancer une cantine scolaire qui favorise la fréquentation. 84 enfants prennent aujourd’hui leur repas à la cantine, c’est assez dire l’accueil que lui a fait la population. Il organise des fêtes pour se procurer les ressources nécessaires. Son activité intelligente mérite de ne pas passer inaperçue ».
À la lecture de ce rapport, j’ai le sentiment que les graines de la future enseignante germaient peut-être déjà chez la jeune Gilberte, élève attentive.
À la gloire de son père, j’ai envie de reprendre ces quelques mots de Marcel Pagnol :
« … Le plus remarquable, c’est que ces anticléricaux avaient des âmes de missionnaires. Pour faire échec à « Monsieur le Curé, ils vivaient eux-mêmes comme des saints, et leur morale était aussi inflexible que celle des premiers puritains. M. l’Inspecteur d’académie était leur évêque, M. le Recteur, l’archevêque, et leur pape, c’était M. le ministre : on ne lui écrit que sur grand papier, avec des formules rituelles.
Comme les prêtres, disait mon père, nous travaillons pour la vie future : mais nous, c’est pour celle des autres ».
Sans jamais me l’avoir évoqué, maman fut en première ligne sur le front familial durant toute la période de la Grande Guerre. Elle fut témoin de l’activité patriotique qu’exerça son père dans le cadre de son village. Un tableau récapitule l’ensemble des souscriptions et quêtes qu’il lança auprès des parents tout au long du conflit. « On donnait » pour des œuvres et associations multiples : le Tricot du Soldat pour organiser la fabrication d’effets indispensables aux poilus pour la campagne d’hiver, Noël aux Armées, l’œuvre du Soldat au front, la Journée Française du Comité du Secours National, la Journée des Orphelins de la Guerre, les Anciens militaires tuberculeux, les Éprouvés de la Guerre, les Écoliers Serbes réfugiés en 1916, l’Armée d’Afrique et des Troupes coloniales … Il y eut aussi la Journée du 75 organisée le 7 février 1915 par le Touring Club de France avec une vente de médailles et insignes à l’effigie du mythique canon de 75, symbole de la lutte contre l’envahisseur, dont la renommée occulta la réalité et sa véritable efficacité.
Il n’est pas interdit de penser que la petite Gilberte reçut, en récompense de ses résultats scolaires, un de ces bons points patriotiques à la gloire du 75 distribués dans les écoles primaires. Voici le poème de Léonce de la Berthellière, membre de « La Patrie à l’École », qui figurait dessus :

Au Glorieux 75
Sainte-Claire Deville (le concepteur du canon ndlr), ô radieux génie!
Deport, que la mémoire à jamais soit bénie!
Et toi, soixante-quinze, ô leur fils glorieux!
Pourrions-nous oublier tes exploits merveilleux?
Car, pour mieux écraser ces monstres, ces vipères,
Tu vins les foudroyer jusque dans leurs repaires
Les frapper d’épouvante, et dans tous les combats
Hurler à pleins poumons: « Ils ne passeront pas »

Pour bien connaître ma douce maman, je suis certain qu’elle ne s’enorgueillissait pas d’un tel trophée.
Par contre, elle devait être fière de son « bon papa », ainsi l’appelait-elle souvent, lors de la cérémonie à laquelle elle participa au début de l’année 1918. En voici le compte-rendu empreint d’un fort lyrisme patriotique :
« Le dimanche 27 janvier 1918, sous le patronage de la municipalité, on a planté dans la cour des Écoles, un « Arbre de Verdun », un marronnier à fleurs rouges, offert par Monsieur Guincêtre, conseiller municipal, qui a voulu réaliser à Corneville-sur-Risle, l’idée à la fois patriotique et poétique de Monsieur Jehan Soudan de Pierrefitte.
Le prélude de la cérémonie est un chœur « Aux héros de la Grande Guerre » chanté par les enfants des écoles, puis la récitation de quelques poésies de circonstance.
Puis, c’est une émouvante conférence par l’Instituteur, Monsieur Roulland : un historique clairement ordonné, vivant et coloré, de la gigantesque bataille de Verdun, où la France, un moment en danger, fut sauvée par l’indomptable héroïsme et le sublime sacrifice de ses soldats.
L’orateur en retrace les épisodes avec une émotion communicative, et, dans une belle inspiration, il convie l’assistance à se joindre à lui pour envoyer une pensée d’encouragement et un hommage d’affection reconnaissante aux braves combattants qui poursuivent intrépidement leur veillée dans les tranchées, aux infortunés prisonniers qui attendent dans les camps allemands l’heure de la délivrance, aux blessés qui souffrent dans les hôpitaux, aux mutilés qui ont donné au pays un gage douloureux de leur dévouement.
M. Roulland évoque aussi avec cœur le deuil des familles qui ont des morts, les angoisses de celles qui ont des disparus. Enfin, se tournant vers l’Est, il invite les jeunes enfants à porter souvent leur pensée vers ces territoires dont le sol abrite les restes de tant de héros. Le « Marronnier de Verdun » qu’on vient de planter sous leurs yeux, devra leur rappeler à tout jamais ces gloires, et aussi la barbarie de nos ennemis, coupables de si odieuses destructions. Au printemps, ses fleurs rouges symboliseront le sang si abondamment versé par leurs aînés, pour faire d’eux, des hommes et des femmes libres. Et, quand à l’automne, ses feuilles tomberont et s’éparpilleront sur le sol, ils penseront à ceux qui sont tombés là-bas, aux héros de la Grande Guerre, si prématurément fauchés pour leur permettre, à eux, de vivre en paix.
Les applaudissements répétés de l’auditoire ont remercié l’instituteur de sa brillante et instructive leçon ».
Copie de l’allocution fut adressée à la Préfecture et à la Sous-Préfecture, et un exemplaire fut affiché dans les classes. L’Aesculus x carnea, nom scientifique du marronnier à fleurs rouges, trône-t-il encore devant les écoles de Corneville, a-t-il succombé aux diverses tempêtes ?
Peut-être, maman fut-elle désignée pour réciter le poème d’Émile Verhaeren, tiré des Ailes rouges de la guerre :

« Vous ne reverrez plus les monts, les bois, la terre,
Beaux yeux de mes soldats qui n’aviez que vingt ans
Et qui êtes tombés, en ce dernier printemps,
Où plus que jamais douce apparut la lumière.

On n’osait plus songer au réveil des champs d’or
Que l’aube revêtait de sa gloire irisée ;
La guerre occupait tout de sa sombre pensée
Quand au fond des hameaux on apprit votre mort.
Depuis votre départ, à l’angle de la glace,
Votre image attirait et les cœurs et les yeux,
Et nul ne s’asseyait sur l’escabeau boiteux
Où tous les soirs, près du foyer, vous preniez place … »

Je m’attarde volontiers sur cette période tragique pour faire prendre conscience de ce que fut l’enfance probablement pas insouciante de maman.
35 000 instituteurs combattirent, 8 000 n’en revinrent pas, parmi eux, Louis Pergaud, auteur de la tellement plus réjouissante et pacifique Guerre des boutons, et Alain Fournier dont l’unique œuvre Le Grand Meaulnes constitua l’une de nos premières lectures de roman, surtout en ce qui me concerne, surpris et fier qu’on y parle d’un « petit Coffin » : « Quatre heures, dans la grande cour glacée, ravinée par la pluie, je me trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions le bourg luisant que séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en capuchon, un morceau de pain à la main, sortit de chez lui et, rasant les murs, se présenta en sifflant à la porte du charron. Meaulnes ouvrit le portail, le héla et, tous les trois, un instant après, nous étions installés au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversée par de glacials coups de vent : Coffin et moi, assis auprès de la forge, nos pieds boueux dans les copeaux blancs ; Meaulnes, les mains aux poches, silencieux, adossé au battant de la porte d’entrée. De temps à autre, dans la rue, passait une dame de village, la tête baissée à cause du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour regarder qui c’était. »
De son enfance, maman préférait se souvenir des jours heureux, notamment de ses séjours, durant les vacances, chez ses grands-parents paternels Octave et Mélanie Roulland, à Saint-Rémy-des-Landes, modeste commune du département de la Manche.

Famille Roulland blog

Souvent, plus tard, elle évoqua ce passé, avec beaucoup d’expressivité, à travers des descriptions de fleurs, les odeurs qui se dégageaient du jardin, et aussi … d’appétissantes tartines de gros pain recouvertes de beurre frais et d’une épaisse couche de confiture maison.
À pied, elle adorait emprunter, en compagnie de ses sœurs, le chemin des Mielles reliant Saint-Rémy à Denneville, avec, au bout, pour récompense, le paysage grandiose d’une immense plage de sable fin, longue de plusieurs kilomètres, ourlée d’un cordon de dunes, interrompue de temps en temps par des havres, sortes de petits ports naturels creusés par le lit nonchalant d’une rivière cherchant à prendre l’air du large.

Pres de Denneville blog

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Barbey d'Aurevillyblog

Elle racontait avec délectation ses pêches à pied à marée basse dans les rochers. L’écrivain Jules Barbey d’Aurevilly, né un siècle auparavant au bourg voisin de Saint-Sauveur-le-Vicomte, écrivit :
« Il y a aussi de grandes abondances de coquillages : le crabe, qu’ils appellent le clopoint ; le homard, aux écailles d’un bleu profond ; les crevettes, de la couleur et de la transparence des perles ; les vrelins, spirales vivantes dans leur carapace mystérieuse, et qu’on mange avec des épingles ; enfin toutes les variétés de ces gibiers de la mer. Telle est la fortune incessamment renouvelée, la richesse naturelle des habitants de ces rivages... »
Est-ce de là que vient mon goût prononcé pour les coquillages et fruits de mer ?
Quelques poteries dans mon salon me rappellent aussi ses promenades à Jersey, « cette île hermaphrodite ni française, ni anglaise, si proche qu’elle semble nous regarder dans le blanc des yeux ».
À quatre lieues de là, s’étend la grande lande de Lessay que décrit de manière inquiétante Barbey d’Aurevilly, encore lui, dans son roman L’Ensorcelée :
« Placé entre la Haye-du-Puits et Coutances, ce désert, où on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d’hommes ou de bêtes que celles du passant ou du troupeau du matin, dans la poussière, s’il faisait sec, ou dans l’argile détrempée du sentier, s’il avait plu, déployait une grandeur de solitude et de tristesse désolée qu’il n’était pas facile d’oublier. La lande, disait-on, avait sept lieues de tour et, pour la traverser en droite ligne, il fallait, à un homme à cheval et bien monté, plus d’un couple d’heures.
… Visibles d’abord sur le sol, et sur la limite du landage, les sentiers s’effaçaient à mesure qu’on plongeait dans l’étendue, et on n’avait pas beaucoup marché qu’on n’en voyait plus aucune trace, même le jour. Tout était lande. Le sentier avait disparu. C’était, pour le voyageur, un danger toujours subsistant. Quelques pas le rejetaient hors de sa voie, sans qu’il pût s’en apercevoir, dans ces espaces où dériver de la ligne qu’on suit était presque fatal ».
Refuge des Goublins, des Fées, des Varous et des Dames Blanches, la grande lande se peuplait de dizaines de milliers de visiteurs, en provenance même de Jersey et de Guernesey, chaque année, en septembre, à l’occasion de la foire millénaire.
Sur des brasiers protégés par des levées de terre, grillaient des quartiers de moutons, évidemment des bons présalés du bord de mer, les volailles rôtissaient à la broche, les pêcheurs vendaient leurs huîtres à l’écaille, leurs langoustes et leurs crabes, et s’il faisait chaud, les futailles de cidre et les « demoiselles » d’eau-de-vie se vidaient à vue d’œil.
Moi, les yeux écarquillés, je … buvais les paroles de ma mère lorsqu’elle évoquait, avec ses sœurs, ce rendez-vous annuel de la Sainte-Croix.

FoireLESSAYblog

Quel plaisir digne de Louis Beuve, un poète en patois normand de la région de Lessay ! Il y eut aussi un Beuve qui hérita d’une partie du patrimoine de mes arrière-grands-parents de Saint-Rémy-des-Landes.

« Ver’ dains les sombres gnits d’varouge
Quaind nou z’entend les vents vyipaer,
Quaind les pourr’ geins qui sont en viage,
D’vaint tei, font le seign’ de la Crouet,
Ch’est en vain que Cart’ ret qui s’alleume
T’envie l’sourir de san écliai
T’es triste sous tan maintet d’breume.
Et ryin au mond’ ne te distrait
O ma belle Lainde, graind’ comme la mé
O ma Graind-Lainde de Lessay ! … »

Mes grands-parents maternels étant partis trop tôt, relativement rares furent mes visites à la ribambelle de cousins Roulland et Quenault concentrés dans ce petit coin du Cotentin. Pendant quelques jours, ce n’était que repas plantureux pour fêter le retour de maman, l’enfant prodigue.
Ah ces mottes de beurre fraîchement sorti de la baratte qui se dressaient sur la table ! J’avais un faible pour les cousins d’Ollonde dont la ferme, sur la commune de Canville-la-Rocque, prolonge les vestiges d’un château-fort.

Château d'Olondeblog

Maman connut sans doute les personnes posant sur la carte postale.
C’est là que dans Une histoire sans nom, Barbey d’Aurevilly, toujours lui, installait Madame de Ferjol pour cacher aux yeux du monde la grossesse infâmante de sa fille Lasthénie.
Loin de moi ces soucis, je préférais partir avec Guillaume à la conquête de l’Angleterre !
La guerre est finie, du moins celle de 14-18, Maman en connaîtra une autre, deux décennies plus tard.
Pour l’instant, elle suit ses parents à Fleury-sur-Andelle, son père prenant en charge l’école des garçons le 1er octobre 1919. Bientôt, certificat d’études en poche, elle entre en pension à l’École Primaire Supérieure de Rouen, sise rue Saint-Lô, près du palais de justice.
C’est la première séparation avec ses parents. Son « bon papa » continue à être un maître d’élite. Je relève au hasard des visites de l’inspecteur : « Organisation pédagogique excellente. Discipline ferme sans rudesse excessive. Les enfants travaillent avec entrain. Les cahiers mensuels habilement annotés permettent de tenir les élèves en haleine. On sait encourager les efforts même malheureux. Résultats intéressants en français, les sujets de rédaction sont intimement liés aux diverses circonstances de la vie courante. L’enseignement est complété par des visites d’usines organisées le jeudi (jour de congé scolaire à l’époque ! ndlr) … Monsieur Roulland se montre toujours un excellent maître et on regrette de ne pouvoir goûter plus souvent le plaisir de passer dans sa classe. »
Ah, tout de même, une remarque tatillonne : « Surveiller les solutions des problèmes chez quelques élèves. Exemple : ne pas admettre prix de 15m de drap à 20 F le m, 20F x15m=300F. Exiger : 20Fx15=300F » ! Non mais … !
Nul doute qu’il a inoculé à sa fille le virus de la pédagogie. Maman entre à l’École Normale d’Institutrices de Rouen en 1925.

E.N Rouen blog

Jusqu’à ses derniers jours, elle en garda un souvenir émerveillé. Il n’y avait pas un déplacement à Rouen sans que, dans la côte de Neufchâtel, elle ne jetât un regard vers le fronton de ce grand « couvent laïc ». Tant que sa santé le lui permît, elle s’y rendit régulièrement pour la réunion annuelle des anciennes élèves. C’était l’occasion de ressusciter de belles images du passé et de réveiller les solides amitiés qu’elle y avait nouées. Si elle était encore de ce monde, je crains qu’elle fût profondément affectée de la « Matmutation » subie récemment par son ancienne école. En effet, avec l’approbation d’une majorité de gauche, la populaire mutuelle d’assurances chère aux humoristes Chevallier et Laspalès a racheté et rasé les bâtiments pour y édifier … un centre de congrès, un hôtel, un restaurant gastronomique et un spa ! Adieu les moments de détente dans le pittoresque promenoir et la roseraie.
Je feuillette avec admiration et émotion un grand cahier sur lequel elle rédigeait ses plans et devoirs de littérature. Je suis toujours stupéfait par l’élégance, la finesse et la précision de son écriture penchée, évidemment au porte-plume et à l’encre. Prouesse calligraphique, sa petitesse (sa microscopie même parfois) ne nuisait pas à la clarté et la lisibilité.

Doc-JM-Coffin

J’ai plaisir à lire avec quelle intelligence et culture, elle traitait des sujets sinon ardus, du moins austères : « Par l’étude du caractère et du rôle de Néron, montrez qu’il est bien selon les intentions de Racine : « un monstre naissant » » et aussi : « Quelles sont les grandes émotions humaines qu’analyse Chateaubriand et comment les présente-t-il ? Le lyrisme est-il pour son épopée des Martyrs cause de faiblesse ou élément de grandeur ? », ou encore, argumentez sur un sermon de Bossuet que le devoir essentiel du chrétien, c’est de réprimer son ambition. Je suis étonné qu’on la fît plancher sur le Sermon de la parole de Dieu et le Panégyrique de Saint-Paul, du même Bossuet. Était-ce manière d’inculquer aux futures enseignantes de l’École républicaine, les principes pour « bouffer du curé » comme on disait à l’époque ?
« Très bien. Beaucoup de travail et du bon travail ! » Maman excella dans l’analyse de La vigne et la maison, le magnifique poème de Lamartine sous forme dialoguée entre le Moi et l’Âme :

« Aux premières lueurs de l’aurore frileuse,
On voit flotter ces fils, dont la Vierge fileuse
D’arbre en arbre au verger a tissé le réseau :
Blanche toison de l’air que la brume encor mouille,
Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille
Un fil traîne après le fuseau.

Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne,
Dans l’oblique rayon le moucheron foisonne,
Prêt à mourir d’un souffle à son premier frisson ;
Et sur le seuil désert de la ruche engourdie
Quelque abeille en retard, qui sort et qui mendie,
Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.

Viens, reconnais la place où ta vie était neuve.
N’as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve,
Á remuer ici la cendre des jours morts ?
Á revoir ton arbuste et ta demeure vide,
Comme l’insecte ailé revoit sa chrysalide,
Balayure qui fut son corps ?… »

Au fil des pages, je découvre des fables de La Fontaine dont j’ignorais jusqu’à l’existence, ainsi Les poissons et le cormoran ou Les souris et le chat-huant. Le fabuliste y réfute la théorie des « animaux-machines » développée par Descartes dans son Discours de la méthode.
Ma mère assouvissait aussi son amour de la nature au cours des promenades dominicales des élèves-maîtresses pensionnaires sur la Côte Sainte-Catherine. C’est de ces hauteurs dominant Rouen que Gustave Flaubert écrivit, à travers les yeux d’Emma Bovary rejoignant son amant Léon, sa superbe description de la ville aux cent clochers.
« Enfin, les maisons de briques se rapprochaient, la terre résonnait sous les roues, l’hirondelle glissait entre des jardins, où l’on apercevait par une clairevoie des statues, un vignot, des ifs taillés et une escarpolette. Puis, d’un seul coup d’œil, la ville (de Rouen) apparaissait. Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin: le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés. Les cheminées des usines poussaient d’immenses panaches bruns qui s’envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies avec le carillon clair des églises qui se dressaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des broussailles violettes, au milieu des maisons, et les toits, tout reluisants de pluie, miroitaient inégalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers la côte Sainte-Catherine, comme des flots aériens qui se brisaient en silence contre une falaise. »
Si je m’attarde volontiers sur ce cahier, c’est qu’il révélait d’ores et déjà les qualités littéraires de la future enseignante.

Nomination maman

Elle débuta sa carrière, en 1928, en charge des deux divisions du cours élémentaire de l’école primaire de Forges-les-Eaux. Son premier rapport d’inspection, bien qu’émanant de M. Gelé, fut chaleureux : « Grâce à une préparation minutieuse et bien soignée, en même temps qu’intelligente, les divers enseignements sont bien adaptés au niveau des enfants et s’inspirent des principes d’une saine méthode, à la fois concrète et vivante, susceptible d’aboutir à des résultats pratiques et éducatifs très satisfaisants … J’assiste à un entretien moral où l’on parle d’exemple de persévérance, de courage devant la souffrance ; question un peu difficile pour ces fillettes mais qui est néanmoins exposée d’une manière intéressante où on sait éviter les développements abstraits… »
J’ai retrouvé les portraits émouvants de ces enfants sur un trombinoscope que Maman conservait précieusement.

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Sa précoce maîtrise pédagogique valut à ma mère d’être nommée directrice de l’école primaire de La Feuillie. Elle s’occupait de la double classe du cours moyen et cours élémentaire deuxième année.
Tout au long de sa vie, ma mère évoqua fréquemment les six belles années qu’elle passa dans cette bourgade du Pays de Bray, en lisière de la forêt de Lyons propice aux promenades automnales dans les belles futaies, encore une référence à la nature. Non loin de là, Flaubert situe le Yonville l’Abbaye de son roman Madame Bovary.
Elle ne rentrait chez ses parents, à Fleury-sur-Andelle, qu’à l’occasion des vacances scolaires.
Pour rejoindre son poste, elle prenait le tortillard jusqu’à la gare de Nolléval, puis, effectuait à pied, sa valise à la main, les cinq kilomètres restants, à travers bois, de nuit en hiver. Parfois, elle profitait de la carriole à cheval d’un parent d’élève charitable, remontant au bourg.
Hélène, une de ses anciennes élèves, peu de temps après son décès, m’envoya une photo ainsi qu’un courrier plein de reconnaissance :
« Votre maman restera dans mon cœur jusqu’à la fin de ma vie. Si j’ai pu me débrouiller dans l’existence, c’est grâce à elle. J’ai été infirmière-assistante dentaire. Malgré ma paresse et ma désinvolture, elle m’a obligé à apprendre. Enfant, je la trouvais sévère et pourtant elle avait un grand cœur et voulait que nous apprenions ce qui nous était nécessaire. Elle nous punissait rarement et jamais l’hiver ; le soir nous avions du chemin à faire pour rentrer chez nous.
Nous étions 35 élèves en trois divisions
L’hiver, c’était elle qui chargeait le poêle pour que nous ayons chaud. Votre maman était admirable.
La photo fut prise à l’école en 1933. C’était l’époque de son mariage. Je me souviens que la classe lui avait offert un salon en rotin. Chacune de nous avait mis avec joie un petit billet soit rose (5F) ou bleu (10F).
Vous allez voir la belle écharpe de votre maman. C’est certainement elle qui l’avait tricotée, elle me plaisait, vous ne pouvez pas savoir comme je la trouvais jolie. Elle avait des bandes marron et était chinée beige et marron. »

Ecole La Feuillie Mamanblog

Le jour de la conférence pédagogique comme celui des épreuves du certificat d’études constituaient pour les instituteurs, des occasions privilégiées de trouver l’âme sœur. Ce fut le cas pour la jeune Gilberte Roulland qui rencontra mon futur papa, enseignant au village voisin de Beauvoir, lors de la correction du « certif » dans le canton d’Argueil. Ils se marièrent le 24 octobre 1931.

Mes parents blog

Conclusion d’un rapport d’inspection du 13 décembre 1934 : « Excellente institutrice. De l’activité, de la conscience, de la fermeté. Langage net et clair. Élèves habituées à collaborer à la leçon. Travail très bien organisé et bien contrôlé. Très bons résultats. »
Au vu et au su de sa valeur professionnelle, monsieur Eugène Anne, un inspecteur primaire qu’elle vénérait, l’encouragea vivement à postuler à la direction vacante du Cours Complémentaire de filles de Forges-les-Eaux. Ainsi, en dépit de quelques réticences et manœuvres médiocres et douteuses de syndicats et de « collègues » plus anciennes, à 29 ans, elle obtint le poste qu’elle occupa, vingt-six ans durant, jusqu’à sa retraite en 1962.
Les cours complémentaires furent les ancêtres des collèges actuels dans les campagnes. Ils n’étaient pas mixtes. On y accédait par un examen d’entrée en sixième. Ils délivraient, à la fin de la classe de cinquième, un certificat d’études primaires complémentaires, diplôme qui permettait d’obtenir des emplois administratifs ou publics comme facteur, garde-champêtre, secrétaire de mairie. Á l’issue de la troisième, on passait le Brevet Élémentaire qui ouvrait la porte des administrations, des P.T.T, des Finances, des Chemins de fer. Les élèves les plus prometteurs qui se destinaient à la carrière d’enseignant, faisaient une année supplémentaire de préparation au difficile concours d’entrée à l’École Normale.
Le « bon papa », fier de la promotion de sa fille, pouvait vivre une retraite paisible avec son épouse dans la maison qu’ils avaient acquise à Hacqueville, petit village sur le plateau du Vexin Normand. Il vouait une véritable passion pour son verger dans lequel il planta plusieurs dizaines d’espèces de poiriers et pommiers. Je me régale de la simple lecture poétique de l’admirable plan millimétré qu’il en avait tracé : Duchesse d’Angoulême, Doyenné d’Alençon, Conseiller de la Cour, Soldat laboureur, Transparente de Croncels, Fondante des Bois, Mère de ménage, Beurré Bachelier, Belle de Pontoise, Bergamote Esperen, j’en passe et (sans doute) des meilleures. Il notait méthodiquement ses récoltes annuelles. Ainsi, en 1927, il cueillit un panier de douze poires Bon-Chrétien qu’il jugea pâteuses, n’y voyez cependant aucun relent de bouffeur de curé !
Comme son papa, vingt-cinq ans auparavant, Maman connut les affres de la guerre au sein de son établissement. Durant toute la période de l’occupation allemande, elle abrita sous son toit ses chers parents retraités ainsi que sa sœur Émilienne, paralysée, dont l’époux fut prisonnier cinq ans dans un camp du territoire des Sudètes.

Maman JP et ses parents blog

Á défaut d’avoir connu personnellement cette époque, mon frère aîné ainsi qu’une institutrice qui devint par la suite ma marraine, m’ont confié quelques souvenirs.
De nombreux locaux furent alors occupés comme casernement de troupes allemandes. Le réfectoire laissa place à leur bureau postal, une classe fut transformée en salle de soins, une roulante encombra le préau. De ce fait, certains cours ne fonctionnaient plus qu’à mi-temps, d’autres furent dispensés à l’école du Sacré-Cœur (il n’était pas temps de « guerre des écoles » !), dans l’hospice Marette, et même dans un café.
Les soldats allemands, impressionnants dans leur uniforme vert, effectuaient quotidiennement des exercices dans l’une des cours de récréation, et même des manœuvres avec deux blindés. Lors de l’une d’entre elles, un engin défonça le mur de la classe enfantine ce qui entraîna la réprobation polie mais ferme de ma mère. Elle manifesta encore son mécontentement auprès de l’officier-chef, dans une anecdote plus cocasse. En effet, elle se plaignit qu’on lui eût dérobé un réveil auquel elle tenait. Le bibelot retrouva sa place initiale peu de temps après, l’officier-chef soupçonnant qu’il avait suscité la convoitise d’un des soldats … mongols enrôlés dans l’armée allemande.
Pour, sinon améliorer, du moins assurer l’ordinaire des repas des pensionnaires, mon père éleva et tua le cochon avec son beau-père. Il ressuscita la culture de la lentille chez ma mémé paysanne. Sur le chemin du retour de chez elle, une quarantaine de kilomètres à bicyclette, il fut contrôlé par une patrouille ennemie, intriguée par la cargaison d’œufs sur le porte-bagage. Le « bon papa » entretint en connaisseur un vaste potager, à l’arrière de l’école, que j’ai fréquenté bien plus tard, alléché par les succulentes fraises qui y poussaient.
Parfois, en soirée, la famille se réfugiait à la cave tandis que l’aviation allemande pilonnait, à quelques centaines de mètres de là, le nœud ferroviaire de Serqueux.
Malgré cela, l’enseignement n’était nullement sacrifié. En consultant son petit carnet, je constate que maman fut inspectée le 19 janvier 1943 et qu’elle se sortit très honorablement d’une leçon sur l’emploi du subjonctif. En la circonstance, elle n’avait pas choisi la facilité mais il faut dire qu’en ce temps-là, les inspecteurs déboulaient à l’improviste !
Beaucoup d’ouvrages de la bibliothèque sont perdus depuis la guerre. Séquence de lecture : Il est bon de situer la vie de l’auteur mais attention au lapsus, 1768 = règne de Louis XIV ! Pauvre petite mère, elle était en droit d’avoir la tête ailleurs.
L’inquiétude s’accrut brutalement lorsqu’un jour, plusieurs véhicules allemands envahirent la cour et entassèrent quantité de munitions dans le dortoir. Elle se dissipa, le lendemain, lorsque, tout fut rechargé, aussi précipitamment, dans les camions.
La fin du cauchemar approchait. École primaire et collège fermèrent fin mai 1944 pour ne rouvrir que le 1er octobre. Entre temps, les alliés avaient débarqué à l’autre bout de la Normandie et Forges avait été libéré en août par les Canadiens. L’une des institutrices avait succombé au charme d’un GI américain de couleur noire, ce qui ne fut pas du goût de ses parents. Dommage, cela aurait pu constituer la première belle histoire d’après-guerre au collège.
En guise d’hommage, j’ai plaisir à vous citer les valeureuses enseignantes qui maintinrent, autour de mes parents, une instruction de qualité durant ces sombres années : Mlle Poulain, Mlle Guyard, Mme Desjardins, Mme Cornec, Mme Berrurier, Mlle Lafougère, Mlle Loubère ; certaines d’entre elles ne sont plus de ce monde.
Il n’était pas question de « souffler », ce qui aurait été compréhensible après toutes ces émotions. Maman reçut la visite de l’Inspecteur Général, le 8 décembre 1944, puis celle de l’Inspecteur primaire, le 26 janvier 1945 …

À suivre …

Publié dans:Portraits de famille |on 14 mai, 2014 |Pas de commentaires »

Là-haut … Amédée Soucasse

Me revoilà ! Je vous ai délaissé durant ces quelques semaines estivales pour me consacrer à une autre aventure qui me tenait particulièrement à cœur.
En effet, depuis trois ans, lors de mes séjours en terre ariégeoise, j’ai entrepris avec un ami un travail vidéo de conservation de la mémoire du petit village de La Bastide du Salat.
Dans le premier film, l’ancien maréchal-ferrant, alors âgé de 90 ans, égrenait ses souvenirs. Je vous en avais parlé lors de sa disparition (voir billet du 14 décembre 2012).
Le second reportage était dédié au café du village, une histoire familiale de plus d’un siècle (voir billet du 28 août 2012). Il était temps car Maryse la tenancière aspire à la retraite.
Ce film, à peine achevé, j’avais déjà choisi le sujet du suivant : le portrait d’Amédée Soucasse, un agriculteur du hameau niché dans les collines boisées qui dominent le village.

Là-haut ... Amédée Soucasse dans Histoires de cinéma et de photographie amedeeblog2

D’ailleurs, il y a un an, presque jour pour jour, assis sur un banc en face de la cabane des chasseurs en lisière des bois, je devisais avec mon futur héros sur certains détails du tournage.
Malheureusement, par un funeste dimanche de décembre, Amédée fut terrassé dans sa grange par une crise cardiaque. Son dynamisme et sa joie de vivre ne laissaient pas présager pareille issue.
J’étais subitement orphelin d’un ami et dépossédé du sujet de mon prochain film. Très vite, comme porté par un profond élan d’adhésion dans le village, j’eus envie de rendre tout de même hommage à ce cher Amédée, évidemment dans un esprit différent.
Signe du destin, j’appris que, quelques mois auparavant, un professeur d’occitan dont les aïeux vécurent autrefois dans le même hameau, l’avait interviewé longuement en patois gascon.
Je pris donc contact avec Jean-Paul Ferré, membre militant au sein de l’association Eth Ostau Comengés pour le maintien de l’expression en langue occitane. Instantanément, il mit à ma disposition gracieusement près de deux heures de rushes, un précieux matériau audiovisuel qui acheva de me convaincre de m’atteler à la tâche.
Dans la foulée, des gens du village me confièrent des photographies et même des petits films de famille en Super 8.
Ainsi, pouvait être réalisé « Là-haut … Amédée Soucasse » dont voici le préambule :

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C’est déjà un joli pied de nez que nous décoche involontairement Amédée en égrenant ses souvenirs en gascon alors que, soixante-dix ans auparavant, il était vertement réprimandé en classe par son institutrice pour usage abusif du patois. N’était-ce pas sa première langue natale ? Celle qu’il pratiqua exclusivement en gardant les vaches auprès des vieux jusqu’à ce qu’il fréquentât les bancs de l’école communale à l’âge de six ans.
Pour une séquence du film, j’ai interviewé un de ses camarades de classe dans le sentier à travers bois qu’Amédée empruntait matin et soir, en toute saison, pour se rendre à l’école distante de près de six kilomètres. Avec son cartable et sa gamelle du repas de midi, il marchait en sabots fourrés de paille en hiver pour se protéger du froid. Ce n’était pas chose facile quand le chemin était boueux ou lorsqu’il fallait sauter les ruisseaux.

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De plus, c’était en temps de guerre et il n’était pas rare qu’il croise des maquisards postés non loin de là. Il avait dix ans lorsqu’il entendit le 10 juin 1944, les tirs des allemands au village voisin de Marsoulas. Ce jour-là, 11 enfants, 6 femmes et 11 hommes furent victimes de la barbarie nazie.
Curieux, il fouina du côté du maquis. Il pensait y trouver comme tous les enfants de son âge, des cabanes ; en soulevant une planche, il aperçut le corps d’une femme enterrée-là, en représailles probablement d’actes de collaboration.
La vie était incroyablement rude à la modeste ferme familiale en ce temps-là : ni eau, ni électricité.
Le dimanche, Amédée et sa sœur chaussaient les sabots pour accompagner leurs parents à la messe par la route de terre empierrée. Á hauteur du cimetière, ils les troquaient pour des souliers vernis.
Les familles étaient très pieuses dans les campagnes et, avec sa gouaille coutumière, Amédée raconte comment ses voisins furent surpris accomplissant leur acte de foi à domicile.

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Á cette époque, la messe de minuit se déroulait précisément à l’heure dite. Le petit Amédée remontait ensuite à pied. Il « festoyait » en cette nuit de Noël d’un morceau de saucisse grillée puis déposait ses sabots devant la cheminée. Le vieil homme à la barbe blanche apportait une mandarine, parfois une boîte de crayons de couleur pour l’école ou un paquet de biscuits acheté à l’épicerie du village. « Heureux » gosses d’aujourd’hui, gavés d’Iphones et d’ordinateurs !
Amédée évoque la présence d’un baron au lieu-dit de Crabasse, pourtant ces fermiers n’avaient aucune ascendance noble. C’était le temps où l’on affublait chacun de sobriquets. Même les aïeux qui connurent cette famille ont été bien incapables de me fournir un début d’explication et cependant, aujourd’hui encore, un demi-siècle plus tard, quant on monte là-haut, on passe devant la maison du baron de Crabasse et de son fils le baronnet, depuis longtemps disparus.
De cette vie d’autrefois, Amédée évoque les jours de foires lorsqu’il fallait partir au petit matin et emmener les bêtes par le chemin des crêtes à travers la forêt, jusqu’à Salies-du-Salat.

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Á la Toussaint, la « Marie du Sabaté » ramenait à pied les oies. Quand je vois la difficulté qu’on a eue à en cadrer une correctement, j’imagine la tâche ardue pour mener toute cette volaille là-haut.
« Qu’est-ce qu’on (Amédée) attend pour être heureux ? » Sur de vieilles photos de sa jeunesse, Ray Ventura et ses Collégiens fredonnent leur célèbre refrain. Amédée patientera encore un peu car l’heure est venue d’aller sous les drapeaux.
Et voilà que ce brave Amédée qui se voyait accomplir ses obligations militaires tranquillement à la caserne Caffarelli de Toulouse, à une heure de chez lui, se retrouve bientôt à Lyon puis à Briançon, affecté au 159 ème régiment d’infanterie alpine.
Détail cocasse, le Pyrénéen d’Ariège abhorre ce coin des Alpes trop froid et entouré de montagnes ! Ce n’est pas de la « tarte » même si c’est ainsi qu’on nomme familièrement le béret des chasseurs alpins.
Sa grande vadrouille est loin d’être achevée et, en septembre 1955, il embarque à Marseille sur le cargo Pasteur : en route pour l’Algérie et les montagnes de Kabylie. Il y combattra durant vingt-huit mois avec juste une permission de quelques semaines pour soigner à l’insu de sa famille, une blessure par balle. L’an dernier, au cours de la préparation du film, Amédée m’avait confié de nombreux souvenirs, parfois difficilement supportables, de « sa » guerre d’Algérie. Je l’avais alors freiné pour qu’il m’en réserve l’essentiel lors du tournage …
Pour donner une note plus gaie à la suite de cette longue et douloureuse parenthèse militaire, j’ai construit une séquence follement chantante autour de la basse-cour de la ferme sur la musique de Poule zazou de Charles Trenet.
Certes, un peu moins aujourd’hui, mais depuis des dizaines d’années, le devant de la ferme d’Amédée tient de l’arche de Noé. J’y emmenais même une chère petite fille. Elle se délectait de voir circuler en totale liberté, même sur la route, poules, coqs, poussins, pintades, canards, oies et parfois un paon. Ça au moins, c’était de la volaille élevée au grain et en plein air. Signe des temps, des voisins acariâtres se plaignent aujourd’hui, de cette promiscuité volatile … Bientôt, on nous « pondra » des arrêtés préfectoraux pour que les coqs ne puissent chanter qu’à des heures raisonnables susceptibles de ne pas troubler le sommeil des néo-ruraux.
Cela me rappelle aussi une interview du professeur Choron que j’avais effectuée lors de mon aventure au journal Charlie-Hebdo (voir billet du 23 décembre 2010). Le sulfureux trublion un peu éméché présageait que dans trente ans (on y est), les poules ne pourraient plus traverser la chaussée !
Moi, j’y retrouve des images de mon enfance dans la ferme de ma chère Mémé Léontine (voir billets des 20 janvier et 14 février 2008) quand quelques rares automobilistes impétueux volaient dans les plumes de poulets effarouchés. Et, c’est à la ferme d’Amédée que j’effectue désormais ma provision d’œufs pour manger à la coque (voir billet du 6 mars 2008) !
Les attendrissants bouts de films Super 8 que m’ont proposés deux villageois, m’ont permis de faire ressusciter les travaux saisonniers de la ferme : le sacrifice du cochon, le millas, les vendanges, la fabrication du cidre … Amédée y est omniprésent avec sa fausse dégaine à la Bourvil, le béret enfoncé sur le crâne. Lors de la projection, certains ont reconnu fugacement quelques aïeux disparus.
Comme affirme Amédée dans le film, « on travaillait beaucoup plus durement que maintenant mais on chantait aussi ! » En effet, ces moments rudes s’achevaient souvent par des repas festifs : poule farcie, le gros saucisson « trip marin », le jambon « cambajou » … ça me fait saliver rien que de l’écrire !
J’ai interrogé aussi le maire actuel du village qui brosse un portrait de l’action citoyenne d’Amédée au sein de la commune : cinquante ans de présence au conseil municipal et, il en tirait fierté, pratiquement aucune absence. L’un de ses amis rappelle une mémorable séance à laquelle Amédée participa malgré la neige abondante. Il remonta de nuit au hameau à pied. Nombre d’élus de maintenant devraient prendre exemple.
Comme dit joliment le premier administré de la commune, Amédée, c’était le second maire, le maire de Crabasse, le maire du hameau.
Comme le définit aussi avec justesse un de ses adjoints, Amédée, « c’était un bosseur, une force de la nature, un bûcheron, quelqu’un sur qui on pouvait toujours compter ! »
J’en fus souvent témoin, il suffisait d’évoquer quelque chose pour qu’Amédée s’en empare et l’accomplisse de manière totalement désintéressée. Il connaissait les bois comme sa poche, il renseignait les chasseurs sur les implantations probables de hardes de sangliers. Á la saison des champignons, il remplissait volontiers un sac de cèpes ou de girolles pour quelque ami revenu bredouille : « Tu auras l’air moins con en redescendant au village. »
Amédée garda puis éleva des moutons toute sa vie. C’est là que je découvris véritablement toute sa générosité et sa gaieté communicative. Il me convainquit de monter à l’estive de Pouilh dans les montagnes du Couserans pour partager une journée avec ses amis berger et éleveurs. Cela devint un rituel, il était heureux que je l’accompagne là-haut, chaque année, un dimanche du mois d’août. J’y ai vécu des émotions rares au contact d’hommes vrais et d’une nature majestueuse (voir billet du 27 août 2008).
Dès que j’eus décidé de réaliser le film, il s’imposa à mon esprit qu’il s’achèverait dans ce petit coin de paradis. La mort d’Amédée n’y changea rien, j’organiserai donc un tournage là-haut pour célébrer sa mémoire Dès l’hiver, je pris contact avec Jean Bénazet le berger pour mettre sur pied ce qui allait prendre l’allure d’une expédition car il fallait transporter le matériel de tournage par un sentier muletier escarpé.
Rien ne fut insurmontable pour rendre hommage à Amédée, pas même quelques avalanches qui, comme un signe, emportèrent la cabane de Pouilh à l’approche du printemps. Un crève-cœur que la destruction de ce « monument » qui appartenait à l’histoire de la montagne et des anciens !
Audacieux, imprudents (?), le 10 août, nous quittâmes le studio de montage, dix jours avant la projection programmée, pour effectuer … le tournage de la séquence à l’estive.
Je crois que ce jour-là, nous étions invincibles (ou « intondables » en référence aux bandes dessinées de F’Murr) et que rien ni personne ne pouvait gâcher ce pèlerinage dédié à Amédée.
Dès cinq heures trente du matin, deux éleveurs nous attendaient avec leurs véhicules 4×4 pour effectuer le bout de route forestière autorisée aux seuls ayant-droits de l’Office National des Forêts et du groupement pastoral. Une demi-heure plus tard, c’était au tour d’un brave équidé de nous accueillir à la fin de la piste. Milord donna tout son sens à l’expression « chargé comme un mulet » en acceptant sur son dos tout le matériel de tournage ainsi que nos sacs, soit environ une centaine de kilos.
Alors, au tout petit jour naissant, la cordée de sherpas couserannais entama l’ascension. Était-ce la motivation particulière qui m’animait, la grimpée me sembla moins pénible qu’à l’habitude.
Une heure plus tard, la récompense était au bout de mes peines. Á pied d’œuvre, près des ruines de la cabane, le spectacle pouvait commencer.
Il fut magistral. Le soleil levant couronna les cimes de sa lumière dorée puis lentement révéla les pentes de la combe sortant de l’ombre. Le décor était planté, les acteurs pouvaient entrer en scène.
Les sonnailles retentirent au loin et bientôt, 1 500 brebis orchestrées par les deux bergers et leurs chiens border collie dévalèrent la pente pour rejoindre le parc de contention. Une véritable production digne de celles de Robert Hossein !
La matinée fut consacrée ensuite aux soins des bêtes souffrant notamment du « piétain ». Je suggérai à mon ami cadreur les plans que j’intercalerai ensuite avec des photographies d’Amédée prises dans les mêmes circonstances.
Au-dessus de nos têtes, le ciel était de ce bleu azur que j’avais rêvé pour y fondre le portrait d’Amédée à la fin du film.
Vers midi, après deux ou trois apéritifs ( !) pour évacuer la tension, j’entrepris l’interview du berger Jean Bénazet.
Un tête à tête émouvant ! Jean, c’est une tronche d’acteur, c’est une voix aussi qui distille avec chaleur et conviction ses souvenirs et ses sentiments concernant Amédée. Une prise suffit. Quant à toi Philippe, merci pour la pureté de l’enregistrement sonore, tu es l’in(génie)ur des alpages (même dans les Pyrénées !).
Vint le temps, comme toujours là-haut après le travail, d’une « troisième mi-temps » festive quoique empreinte d’une retenue inhabituelle liée à l’événement.
Saucisson, saucisse sèche, pâté de tête, canard, gigot, fromages de montagne, croustades et quelques bouteilles de vins régionaux envahirent la table ; il manquait juste les deux grandes boîtes de macédoine de légumes et le bocal géant de mayonnaise qu’Amédée apportait traditionnellement : « Putain, ça pèse ça ! » comme il disait.
Et l’on chanta sous la houlette de Christian Vergé, un éleveur à la voix chaude.

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Ce jour-là, j’ai lu beaucoup de bonheur dans les yeux parfois mouillés des invités témoins de ces scènes (la Cène ?). L’âme d’Amédée planait au-dessus.
Je ne crains pas de dire que j’ai vécu là une de ces journées qu’on n’oublie pas dans une vie. Merci infiniment à tous ceux qui y ont contribué.
Dans les jours qui suivirent, en salle de montage, plus d’une fois, je me suis surpris à verser une larme en visionnant l’ultime séquence du film. Comme un pressentiment de l’accueil favorable qui serait réservé à la future projection.
Puis la semaine dernière, la population locale déferla en rangs serrés dans la petite salle communale de La Bastide du Salat transformée pour un soir en un cinéma d’art et d’essai.
Outre la mémoire d’un ami, on rendait hommage à une langue menacée de disparition avec donc deux films en langue occitane sous-titrée. En première partie, en effet, l’association Eth Ostau Comengés présentait Eths Segaires, un documentaire instructif sur les moissons autrefois en Couserans et Comminges. Cela réveilla beaucoup de souvenirs chez les anciens paysans du village. Chez moi aussi, lorsque tout gamin, je me hissais au sommet de la charrette chargée de bottes d’avoine pour le retour à la ferme de ma grand-mère. Deux imposants chevaux boulonnais remplaçaient l’attelage de bœufs gascons.
Après l’entracte, vint le moment tant attendu. Amédée, bien vivant sur l’écran, brossait à travers ses propres souvenirs le tableau d’une France rurale qui s’éteignit au tournant des années 1950 avec la mécanisation. Ses amis, camarades et voisins rappelaient l’homme généreux, serviable, gai, dur à la tâche qu’il avait été.
Des larmes coulèrent, des rires fusèrent, le public regarda intégralement le générique dans un silence recueilli. Des visages émus mais heureux apparurent quand les lumières se rallumèrent dans la salle. Merci Amédée !!!
Ce soir-là, les vieux veillèrent tard. Seuls, les coqs et les poules dormaient ! Spectateurs et réalisateurs partagèrent croustades, cidre et blanquette de Limoux.
Je devisai dans un anglais approximatif avec John et Elizabeth, un couple charmant de sud-africains qui séjourne au hameau, un mois par an, dans une fermette rénovée à proximité de chez Amédée. John lui rend hommage dans le film. Je n’ai pas souhaité traduire : « Amédée Soucasse était un wonderful man ! » Rien à ajouter !
Á la sortie, beaucoup se procurèrent le DVD déjà disponible. S’il vous dit de les imiter, prenez contact auprès de Philippe Morin, mon valeureux coéquipier (tél : 06 44 04 45 15).

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Grand-mères au fil des pages

En ce premier dimanche de mars, on fête les grand-mères. À la différence de la fête des Mères, c’est une tradition récente instituée, il y a vingt-cinq ans, par la marque de café Grand’Mère. Il s’agit donc d’une initiative purement commerciale qui a pour but de « booster » la vente des fleurs et des chocolats, accessoirement de manifester sa tendresse envers ses aïeules.
Je n’ai pas attendu ces circonstances pour évoquer la mémoire de ma chère mémé Léontine. Je lui avais consacré deux billets les 20 janvier et 14 février 2008, vingt ans presque jour pour jour après qu’elle eut soufflé ses cent bougies puis … rendu son dernier soupir.
Elle était unique, au propre comme au figuré, car ce fut le seul grand parent que j’eus la joie de connaître. Son ultime cadeau fut de tenir le cap jusqu’au jour fatidique de son centenaire.
Je pourrais écrire comme Simone de Beauvoir dans ses Mémoires d’une jeune fille rangée que « je l’aimais bien parce qu’elle était vieille ». Ce serait restrictif car je l’adorais. Mais cela me permet d’effectuer une habile transition pour vous parler de Grand-mères au fil des pages, une délicieuse anthologie de textes littéraires à propos des aïeules.

Grand-mères au fil des pages dans Almanach grandmerescouvertureblog

Renée Bonneau, son auteure (je ne me ferai décidément pas à ces marques modernes du féminin, elle qui fut professeur de lettres classiques non plus peut-être) sait de quoi elle parle puisqu’elle a choyé quatre petits-enfants et deux arrières petits-enfants.
J’ai eu l’occasion déjà de vous présenter un de ses romans, Meurtre au cinéma forain (voir billet du 1er mars 2012). En effet, tout adorable grand-mère qu’elle soit, Renée excelle à nous tricoter quelques savoureuses intrigues policières qui en font, sa modestie dût-elle en souffrir, un petit peu notre Agatha Christie.
Comme quoi, l’habit ou la fonction de grand-mère ne fait ni le moine, ni la nonne … à en croire encore celle du chansonnier Pierre-Jean de Béranger. Nous sommes vers 1820 et ainsi, s’épanche l’aïeule coquine auprès de ses petits-enfants.

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Cela dit, toutes les grand-mères ne sont pas bonnes à jeter aux orties libertines, pas même celle de Béranger d’ailleurs ; par nature, la grand-mère fut jeune fille puis mère, donc aimante et sans doute amante aussi parfois.
Avec tendresse, Renée Bonneau nous emmène à la rencontre des grand-mères de la littérature française et même étrangère, en tant qu’héroïnes de romans ou écrivaines elles-mêmes.
La forme même de l’ouvrage suggère de le feuilleter lentement, épisodiquement, d’en déguster les textes comme les bonbons que suçotaient les grand-mères :
« Bonne-maman avait des joues roses, des cheveux blancs, des boucles d’oreilles en diamant ; elle suçait des pastilles de gomme, dures et rondes comme des boutons de bottine, dont les couleurs transparentes me charmaient ... » (Simone de Beauvoir)
Magiquement, chaque extrait renvoie de près ou de loin à nos propres grand-mères. La mienne, bien que son nom de jeune fille fût Noblesse, était d’une extraction sociale très modeste. Elle ne dégageait aucun apparat avec ses cheveux tenus en chignon par une barrette, ne portait aucun bijou sinon son alliance qu’elle gardait en solitaire depuis que la grande guerre lui avait volé son mari.
Elle avait par contre au fond des poches de son tablier, tout un assortiment de pépites mythiques, les pastilles au suc de pin La Vosgienne, celles à l’anis de l’abbaye de Flavigny sorties d’une boîte en fer montrant un jeune berger et une bergère se contant fleurette sur un banc, celles blanches et octogonales Vichy, bien d’autres encore … Jean Pastilla, confiseur favori de la famille de Médicis, introduit à la Cour d’Henri IV, est passé à la postérité en donnant son nom à tous ces bonbons dont je raffolais.

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J’enrageais devant l’art consommé et maîtrisé de ma mémé de les suçoter et les laisser fondre pendant des heures alors qu’à l’instar du loup de Charles Perrault, je croquais trop hâtivement, non pas la grand-mère, mais les confiseries. Et marri qu’on ne m’y reprendrait plus, le bec vide, je regardais, non pas les confiseries, mais ma grand-mère qui poursuivait sa patiente succion.
Peut-être, fallait-il comprendre dans cette scène, une métaphore de l’intrépidité de la jeunesse confrontée à la sagesse proverbiale des anciens.
Sans vouloir dénigrer la sincérité des sentiments, la reconnaissance du cœur va de pair avec celle du ventre. Ainsi, Renée Bonneau consacre évidemment une place importante à la grand-mère dans sa cuisine. Je prends même cinq cents grammes à la seule lecture de sa tête de chapitre empruntée encore à Simone de Beauvoir : « Je déjeunais chez eux tous les jeudis ; rissoles, blanquette, île flottante ; bonne-maman me régalait. »
Ma mémé cuisinière s’invitait plus épisodiquement en mon palais, en période de vacances scolaires et aussi au temps des moissons pour lesquelles mon père donnait un coup de main. Chez elle, en entrée, point de chausson aux fruits comme pour la compagne de Sartre, mais un cornet fait d’une tranche de jambon roulée et fourrée d’une macédoine de légumes avec de la « vraie » mayonnaise. En relisant des menus de banquet de l’époque, j’ai constaté qu’il s’agissait d’un véritable plat de fête. Puis, en mets de résistance, l’expression prenait tout son sens, une volaille de sa basse-cour, une poule à la sauce blanche ou un lapin aux pruneaux !
J’ai déjà raconté l’anecdote, en une circonstance, on frisa la pénurie de pruneaux. Ma précision dans le détail est peut-être mal placée, mais ma grand-mère n’a jamais possédé de toilettes dans sa maison. Une cabane au fond du jardin en faisait office pour satisfaire les besoins naturels (c’est presque aussi beau que du Francis Cabrel !).
Ainsi, un soir, alors que je jouais à cache-cache avec mon cousin, je m’étais réfugié dans la chambre de ma grand-mère. La planque devait être bonne puisque le cousin peinait à me trouver. Voilà donc que, tiraillé par une envie pressante, dans l’obscurité, je l’apaisai dans le pot de chambre. Le bruit inhabituel du jet m’incita à allumer la lumière pour découvrir horrifié que … j’urinais dans le récipient où macéraient les pruneaux avant le repas du lendemain ! Que croyez-vous qu’il arrivât ? « C’est rien mon fieu ! Mémé répara les dégâts tandis que mes parents me vouaient aux gémonies ! … Et nous mangeâmes des pruneaux !
Et un demi-siècle plus tard, lorsqu’on me demande quelle recette de lapin je souhaite, je réponds presque invariablement : façon grand-mère !
Je ne peux pas ne pas louer aussi ses sublimes frites taillées largement dans des pommes de terre Bintje ou Belle de Fontenoy qu’elle cultivait elle-même. Plongées je ne sais combien de fois dans l’huile de sa friteuse sur le poêle à charbon Godin de sa cuisine, elles ressortaient dorées, croustillantes et moelleuses à l’intérieur comme une purée. Une merveille dont je n’ai jamais retrouvé le goût !
Dans mon adolescence, et même plus tard, je courais littéralement chez ma grand-mère. Ceint de mon maillot des cycles Lejeune, je pédalais allègrement parfois vers son village picard distant d’une quarantaine de kilomètres pour me rassasier de ce qui était tellement mieux qu’un contrôle de ravitaillement … avant de rentrer le soir, toujours en vélo, repu, au domicile familial ! Les préparations culinaires de ma mémé valaient tellement mieux que les concoctions scientifiques de Lance Armstrong. À sa (dé)charge ( !), je n’ai jamais remporté sept Tours de France, ni même le moindre Tour de Picardie !
On a tous en nous un peu de la cuisine de nos aïeux. Lorsqu’elles égrenaient leurs souvenirs d’enfance, ma maman et sa sœur (qui vient de me quitter), immanquablement, évoquaient les épaisses tartines de beurre, tranchées dans une grosse miche, recouvertes de confiture maison que leur préparait leur grand-mère de la Manche.
Renée Bonneau, outre l’incontournable extrait de la madeleine de tante Léonie tiré de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, nous émoustille les papilles avec quelques morceaux bien choisis. Ainsi, je me délecte des remèdes de la grand-mère du truculent Henri Vincenot dans son tendre roman La Billebaude (il est réédité ces temps-ci) :
« Suivant les saisons, on récoltait aussi l’armoise, racines et feuilles, la pervenche et la feuille de frêne ; les plus courageux d’entre nous s’attaquaient aux racines de brione, énorme sorte de betterave ligneuse .. ; dont on faisait des choses pharamineuses, notamment le vin de brione, au nom si joli que j’en réclamais chaque jour un verre ; on me le refusait car cela soignait l’hydropisie. Ma grand-mère en faisait aussi un certain « oxymel de brione » dont on m’administrait une cuillerée à café toutes les heures lorsque, par hasard, je donnais des signes avant-coureurs de bronchite ... »
Je ne l’ignorais pas puisque ses recettes ont fait l’objet d’un livre, même la sulfureuse George Sand, hors sa liaison tumultueuse avec Alfred de Musset (et quelques autres !), ne rechignait pas, ni derrière ses fourneaux, ni dans son devoir d’aïeule. Ainsi, confie-t-elle à Gustave Flaubert :
« La sacro-sainte littérature, comme tu l’appelles, n’est que secondaire pour moi dans la vie. J’ai toujours aimé quelqu’un plus qu’elle, et ma famille plus que quelqu’un …
J’ai souvent entendu dire à des femmes de talent que les travaux de ménage, et ceux de l’aiguille particulièrement, étaient abrutissants, insipides et faisaient partie de l’esclavage auquel on a condamné notre sexe … Leur influence n’est abrutissante que pour celles qui les dédaignent et qui ne savent pas chercher ce qui se trouve dans tout : le bien-faire. »
Renée Bonneau n’oublie pas d’évoquer l’exploitation de l’image de la grand-mère nourricière dans la publicité. Que de promesses pour les enfants (et même pour les plus grands un peu naïfs), suscitent les mots désuets de Bonne Maman et Mamie Nova !
Une petite fille qui m’est chère utilise les mêmes ressorts (certes sans aucune préoccupation commerciale sinon d’emporter la majeure partie de la production) lorsqu’elle colle une étiquette « confiture mamie » sur les pots de mûres qu’elle a ramassées (voir billet du 24 septembre 2008).
Pierre Perret, dans ses bouquins gourmands, n’agit pas autrement quand il décline la recette du « gigot d’agneau tel que le préparait la mémé d’une « borde » dans mon pays natal ». Je vous rassure, c’est du vécu et sacrément bon !
Cela dit, en consommateur adulte, méfions-nous des appellations sécurisantes qui évoquent parfois à tort le savoir-faire et la tradition d’autrefois. On nous balance bien, ces temps-ci, de la viande de cheval comme du bœuf. Même si les médias tentent de nous rassurer en affirmant qu’elle est saine pour la santé, après le scandale de la vache folle, qui sait si bientôt nous ne verrons pas dans la rue des piétons galoper comme dans la dernière ligne droite de Longchamp un jour de tiercé !
Les grand-mères ne sont pas avares non plus de nourritures intellectuelles. Les enfants vaquant à leurs occupations, elles sont souvent la première éducatrice des petits-enfants. Aujourd’hui même, à la demande des enseignants, elles dispensent aux écoliers leurs souvenirs et leur sagesse avec parfois un sens pédagogique qui étonne (ou méduse) les professeurs actuels. Pourquoi donc, est-ce plus facile d’apprendre avec les grand-mères comme attestent deux brefs extraits du livre ?
Ainsi, M. Wermersh dans Perspectives : « Je ne sais pas ce qui se passe avec Madame X… On dirait qu’elle fait passer la grammaire comme la confiture, a remarqué une institutrice après l’intervention d’une grand-mère dans sa classe. »
De même, Nathalie Sarraute rend hommage à la pédagogie de sa grand-mère : « C’est avec elle que j’apprends les leçons les plus rebutantes … avec elle, même celles de géographie ont du charme … Nous rions beaucoup toutes les deux, surtout quand elle me lit des comédies … Le Malade imaginaire ... »
Renée Bonneau en profite pour rendre hommage à ses deux grands-mères comme tout à chacun possède en principe. Quoique bientôt, outre les grand-mères biologiques, il faudra parler de grand-mères de substitution, d’adoption ou de recomposition ! Et le malicieux Henri Vincenot qui maniait l’humour derrière ses imposantes moustaches, évoque ses six grand-mères … pour des raisons qui n’ont rien à voir avec quelque désunion !
Les aïeules de Renée habitaient la même rue que ses parents et se détestaient cordialement. Mais chacune, à sa manière et avec sa sensibilité, participa à l’éducation littéraire, musicale et civique de la petite Renée. Je souris de sa remarque à propos de son livre préféré Les Misérables : « Aucune adaptation cinématographique ne remplacera jamais pour moi la scène du vol des chandeliers ... », moi qui, dans le cadre d’une initiation à l’image au lycée, vantait les mérites respectifs de ladite séquence mise en scène successivement par Raymond Bernard, Jean-Paul Le Chanois et Robert Hossein. Dans le fond, elle a bien raison ; malgré le talent de Fernand Ledoux et Louis Seigner dans le rôle de Monseigneur Bienvenue Myriel, rien n’égale la plume de mon alter Hugo (voir billet du 11 février 2010).
Au fil des pages, nous découvrons que les grand-mères d’antan étaient instruites et excellaient souvent dans l’art de la correspondance. Je ne parle même pas de Madame de Sévigné experte dans l’exercice mais d’aïeules d’extraction modeste nourries à la pédagogie appliquée des valeureux hussards noirs de la République quoi qu’à la lecture encore de La Billebaude … :
« Mes grand-mères et ma mère n’avaient jamais fréquenté l’école des garçons qui était, elle, publique et laïque. Elles n’avaient eu que l’enseignement des sœurs dont l’instituteur disait que c’étaient des ignorantes, des obscurantistes, et qui ne pouvaient donc enseigner que l’ignorance et l’obscurité. Cela n’empêchait pas ma mère d’écrire des lettres merveilleuses sans faute d’orthographe … Elle pouvait aussi réciter la liste de tous les papes depuis saint Pierre … Il fut convenu que ma grand-mère se chargerait de toute la correspondance et elle remplissait alors deux grandes pages d’une écriture élégante … Les quelques lettres que j’ai conservées valent bien le meilleur de la mère de Sévigné, exception faite de quelques impropriétés de termes, qui d’ailleurs ne manquaient pas de saveur ... »
Ma mémé Léontine fréquenta aussi l’école « obscurantiste » des sœurs qu’elle quitta à douze ans, armée d’un bon « socle de connaissances » comme nos technocrates jargonneux de l’éducation se complaisent à dire aujourd’hui. Bien qu’elle ne quittât jamais son village natal, à l’exception de deux escapades à Paris pour cause d’expositions universelles, elle ne manquait pas d’écrire dans une langue impeccable à ses petits-enfants lorsqu’ils séjournèrent à l’étranger.
Renée nous offre aussi quelques descriptions de maisons de grand-mères rassemblées à la suite de cette mémoire d’outre-tombe de Chateaubriand : « Si j’ai vu le bonheur, c’est certainement dans cette maison ». Elle figure d’ailleurs sur une plaque apposée à ladite maison à Plancoët, un petit village des Côtes d’Armor. Humblement, j’avoue que je connaissais comme personnalités de cette commune, non pas Madame de Bédée, mais un certain Désiré Letort. Coureur cycliste de la fin des années 1960, surnommé Désiré de Plancoët, porteur éphémère du maillot jaune du Tour, il fut déchu de son titre de champion de France sur route pour usages de pastilles beaucoup plus nocives que celles suçotées par nos grand-mères ! On possède les références culturelles qu’on mérite, cela fait un peu sketch des Inconnus !
On pénètre dans la demeure domaniale d’une vieille dame portugaise et d’une petite maison de la campagne irlandaise. Je me régale d’Albert Camus chantant Ramona, j’ai fait un rêve merveilleux lors des concerts dominicaux improvisés chez sa grand-mère. J’imagine l’animation qui règne chez la « bonne dame de Nohant » lorsqu’elle invite l’auteur de Madame Bovary au milieu de la marmaille pour les fêtes de Noël : « On saute, on danse, on chante, on crie, on casse la tête à Flaubert … Ce soir, on fait du bruit, on est bête avec délices ».
Chez ma mémé Léontine, hors les grands rassemblements familiaux des fêtes, l’ambiance était beaucoup plus calme. Veuve depuis la grande guerre, elle s’était habituée à la solitude. Même un coucou suisse avait cessé de chanter les heures depuis qu’un soldat allemand avait eu l’odieuse envie de tirer dessus. Elle ne posséda jamais la télévision, ni la radio, sinon une donnée par mon père dont elle ne fit jamais grand cas. Depuis son petit village, elle « connaissait le monde », comme elle le soulignait souvent, à travers la lecture, de la première à la dernière ligne, du quotidien régional Le Courrier Picard. Elle en fut même l’abonné la plus âgée … et la vedette à l’occasion de son centenaire. À la fin de la journée, de l’avoir plié en deux voire en quatre, de l’avoir trituré, tourné, retourné, le journal était devenu un véritable chiffon presque illisible, au grand mécontentement de mon père qui souhaitait résoudre les mots croisés. Rien ne lui échappait, de l’actualité mondiale jusqu’au moindre fait divers dans le bled le plus modeste de la Somme ! Elle possédait même son réseau personnel d’agents de renseignements avec la visite du facteur et des commerçants ambulants en échange d’un petit verre de sa bonne goutte !
Victime comme chacun de la fameuse cristallisation des souvenirs expliquée par Stendhal, je garde en mémoire l’image d’un grand nombre de buffets, placards et tiroirs remplis de boîtes, des petites, des grandes, des rondes, des carrées, d’où, sous mes yeux écarquillés et envieux, ma grand-mère sortait des biscuits divers et variés en provenance de la Ruche Picarde !
Dans ma cuisine, trônent certaines de ces boîtes ainsi que des pots à épices et un moulin à café, véritables reliques d’un temps heureux.

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La maison n’était chauffée que par le poêle de la cuisine. Cela tient-il d’un certain masochisme, je conserve le souvenir délectable, lors des nuits glaciales d’hiver, de la douce chaleur diffusée sous les draps par une brique préalablement placée dans le four puis enveloppée dans des feuilles de papier.
Simone de Beauvoir, enfant, étouffait dans le cossu appartement germanopratin : « Sur les murs, pas un vide : des tapisseries, des assiettes de faïence, des tableaux aux couleurs fumeuses ; une dinde morte gisait au milieu d’un mas de choux verts ; les guéridons étaient recouverts de velours, de peluche, de guipures ... »
Renée Bonneau n’oublie évidemment pas la première grand-mère littéraire qu’il soit donné aux enfants de rencontrer, la mère-grand du Petit Chaperon rouge avec sa maison terrifiante, mal gardée et sa formule en guise de mot de passe : Tire la chevillette, et la bobinette cherra !
Et je reconnais bien là le professeur de lettres précisant avec humour : « exemple canonique des grammaires pour rappeler le futur du verbe choir qui sans elle aurait aujourd’hui … chu dans l’oubli ». Me permettrais-je d’ajouter qu’aujourd’hui toujours, dans le marasme scolaire ambiant, le correcteur accorderait peut-être quelques points, malgré tout, à l’élève qui répondrait chérir en écho à la tendresse qu’il manifeste à la grand-mère !
Presque en guise de conclusion, j’ai envie de vous citer ce passage tiré de La maison sans racines d’Andrée Chedid, la grand-mère du chanteur M. Elle a d’ailleurs écrit certaines de ses chansons. Dans ce roman, une jeune iranienne éprouve l’envie de recourir aux photographies pour fixer le souvenir de son aïeule : « Nouza sommeille sur le divan. Je la contemple, comme si c’était ma petite fille. Les peignes d’écaille ont glissé de ses cheveux à peine gris, leur désordre auréole son visage détendu. Ses rides se dissipent. Ses épaules arrondies, son cou de gazelle s’offrent à la nuit. Je voudrais la photographier, la garder, ainsi, pour toujours. Mes yeux n’y suffiront pas. Ni ma mémoire … »
Moi-même j’ai souvent photographié ma mémé Léontine et je l’ai même enregistrée au magnétophone, vous l’entendiez dans sa biographie.

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Ainsi, ma grand-mère demeure présente dans mon salon. Car un jour, les chères aïeules s’en vont. L’événement parfois incompris aux yeux des enfants est prétexte à quelques pages très émouvantes. :
« Il me semble la revoir encore : une belle vieille, très grande, toujours toute vêtue de noir. Quand on me dit qu’elle était morte, quand les prêtres l’emmenèrent, je m’en souviens bien, mon cœur d’enfant fut déchiré ; c’est alors que je compris avec horreur ce qu’est la mort ... » (Giosué Carducci, Lettre à Lina)
Ainsi aussi, Victor Hugo, dans ses Odes et Ballades, décrit deux petits enfants à genoux devant leur grand-mère défunte :

« Dors-tu ? réveille-toi, mère de notre mère,
D’ordinaire en dormant ta bouche remuait
Car ton sommeil ressemble à ta prière.
Mais, ce soir, on dirait la madone de pierre ;
Ta lèvre est immobile et ton souffle est muet.
Pourquoi coucher ton front plus bas que de coutume ?
Quel mal avons-nous fait pour ne plus nous chérir ? … »

Pire encore que la mort, peut-être, est la déchéance physique, le « naufrage de la mémoire » ; encore que Pierre Loti en fait un récit presque amusé :
« Vers ses quatre-vingts ans … l’enfance sénile avait tout à coup terrassé son intelligence, je ne l’ai donc connue qu’ainsi, les idées perdues, l’âme absente. Elle s’arrêtait longuement devant certaine glace, pour causer, sur le ton le plus aimable, avec son propre reflet qu’elle appelait ma « bonne voisine » ... »
Renée Bonneau évoque la mort de ses propres grand-mères qui partirent de façon aussi opposées qu’elles avaient vécu : l’une fut renversée accidentellement par un camion, l’autre connut une interminable déchéance. Sa conclusion est profondément touchante : « J’en ai moins voulu depuis au camion qui, tuant net ma grand-mère, lui épargna l’indifférence, l’abandon et la laisse intacte dans mon souvenir ».
Je prends conscience que ma mémé Léontine me gâta jusqu’à l’article de la mort. Elle s’alita, certes, les deux dernières années de sa vie mais conserva toute sa lucidité intellectuelle et son optimisme. Elle fit l’effort de se relever une dernière fois à l’occasion de son centenaire … avant de nous dire adieu trois semaines plus tard.

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René Bonneau nous redonne le sourire, la lumière même, celle incomparable de la Toscane, avec sa visite au cimetière du petit village de Bolgheri. Là, se trouve l’une des rares statues de grand-mère au monde, celle de Nonna Lucia, l’aïeule du poète italien Giosué Carducci.

« Que veux-tu donc que nous disions au cimetière
Où ta grand-mère dort sous terre ?
Et les cyprès s’enfuient et semblent un noir cortège
Qui, en toute hâte, s’en va en grondant.
Alors du haut de la colline, depuis le cimetière,
Descendant par la verte allée des cyprès,
Haute, majestueuse, vêtue de noir,
Il me paraît revoir Grand-mère Luccia … »

Si je dois revoir la Toscane, j’irai à Bolgheri.
Comme la nostalgie n’est plus ce qu’elle était, les grand-mères ne sont plus ce que furent celles de mes générations. Elles avaient des prénoms au charme suranné, Zulma, Zénobie, Églantine, Alphonsine, Victorine, Ernestine ou encore, à leur image, Rose et Clémence.
Celles d’aujourd’hui sont mutantes. La cinquantaine sportive, elles s’habillent en Desigual, se teignent les cheveux, s’inscrivent au club de marche, suivent des cours d’université populaire, chattent sur internet. Cependant, elles sont encore attentives à leurs petits-enfants, surveillent leurs devoirs, les emmènent quelquefois au musée, plus souvent au Mac Do, les conduisent au sport ou leurs ateliers artistiques. Dans des familles moins aisées, on retrouve sans doute quelques comportements anciens.
Allez, je me branche une dernière fois sur radio France Bleue région Picardie ! Ma merveilleuse grand-mère avait réussi le tour de force, lorsque j’étais en vacances chez elle, de rendre agréable le pensum de la messe du dimanche. Ce n’était pourtant pas une sinécure : douze kilomètres à pied, aller-retour, par des sentiers herbeux et même la traversée très pentue d’un bois. Ce qui aurait pu constituer un chemin de croix devenait un vrai chemin de passion dont chaque station était vouée au culte des fleurs sauvages des talus aux propriétés vantées par ma grand-mère. Un sacré remède à la crise de foi !
Vous avez deviné les qualités de l’ouvrage de mamie Bonneau (avec tout mon respect). La lecture de ses morceaux choisis sur nos vénérables aïeules vous plongera immanquablement dans vos propres souvenirs de mamie, mémé, mané, maminou etc…. Bien que d’édition déjà ancienne, on peut toujours le commander, j’ai vérifié, au moins sur le site de la FNAC.
Emmanuelle Riva, une rayonnante octogénaire, a reçu, ces derniers jours, le César de la meilleure interprétation pour un film qui s’appelle Amour. Beau clin d’œil pour nos aînées ! Bonne fête les grand-mères!
Vous savez combien j’aime Allain Leprest. En cadeau, je vous offre les savoureuses paroles de sa chanson Le dico de grand-mère:

« Dans la chambre de grand-mère
Y avait un gros dictionnaire
Où couraient des kangourous
Des républiques et des poux
Et, comme dans ses pages roses,
On parlait pas de la chose
Je m’en payais une tranche
En reluquant ses feuilles blanches

J’y lisais des mots cochons
« Con », « cul », « bite » et « cornichon »
A la page six cent vingt
Y avait même écrit « vagin »
C’étaient des mots sans photos
Avec en prime l’écho
« Pavillon », « éléphant », « fleur »
Les mots disaient leur couleur

Le soir, en tournant ses pages
L’oreille dans son coquillage
J’écoutais des bruits de mer
Dans le dico de grand-mère
Des Papous, des coloquintes
Des rois, des ornithorynques
Le Tibet et le charbon,
Sa couverture sentait bon

Y avait pas encore écrit
Ni le prénom d’ l’Algérie
Ni même celui de Sarclo
Ni SIDA dans le dico
Quelque part, au verbe « aimer »
C’était un peu écorné
Entre « écume » et « écureuil »
J’y ai vu un trèfle à deux feuilles

Un soir, dans le vieux Larousse
Sous les moustaches de Proust
J’ai trouvé un p’tit billet
Tout jauni, tout gribouillé
C’était plein d’ fautes d’autographe
Y avait trois « f » à « girafe »
Pas d’apostrophe à « je t’aime »
Mais elle l’a aimé quand même…
Mon grand-père« 

Publié dans:Almanach, Portraits de famille |on 1 mars, 2013 |2 Commentaires »

Ma petite Reine

Ma petite Reine dans Portraits de famille tantereineblog

Ma petite (tante) Reine s’en est allée ce dimanche. Elle aurait fêté ses 105 printemps en avril prochain car si elle est morte de vieillesse paisiblement, elle était toujours jeune d’esprit. Je vous l’avais présentée à l’occasion de son centenaire dans un billet en date du 6 avril 2008.
C’était la sœur de ma chère maman. Ces deux normandes n’avaient pas le même caractère. Est-ce le soleil méditerranéen d’Alger, de Marseille puis de Sète qui l’avait rendu gaie et exubérante, mais mes visites au pied du Mont Saint-Clair respiraient toujours la joie de vivre.
Les images de jours heureux défilent dans ma tête : Brassens, le petit port de la Pointe Courte, les bourrides de baudroie et les encornets farcis au bord de l’étang de Thau, une bonne tielle épicée, les baignades à la plage de la Corniche, les tournois de joutes, les matches aux Métairies avec le plus du tout invincible Football Club de Sète ….
En hommage, je vous offre à écouter une merveilleuse chanson de Linda Lemay :

Image de prévisualisation YouTube

Samedi prochain, à quelques pas de la tombe de l’ami Georges Brassens et du musée qui lui est consacré, je te rendrai une ultime visite, chère petite tante.

« Pauvres cendres de conséquence,
Vous envierez un peu l’éternelle estivante,
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances. »

Publié dans:Portraits de famille |on 5 février, 2013 |1 Commentaire »

La mort de quelqu’un de vrai

Jean Martres, un aîné qui m’était cher, s’en est allé.

La mort de quelqu'un de vrai dans Portraits de famille jeanmartresblog

« Au cimetière du village
Je lis : ci-git, un nom, un âge
Sur la pierre des monuments
Rongés par la pluie et les vents.
Et je revois de ces rivages
Dans le lointain, bien des visages
Tristes, inquiets, gais, rayonnants
En leur automne ou leur printemps.
Je voudrais conter leur histoire
Pour qu’ils vivent dans la mémoire
Des habitants de mon pays.
Mais on ne lirait pas mon livre :
Le travail presse ! On veut bien vivre !
Et sur les morts, tombe la nuit … »

Il y a quelques années, j’avais relevé ce poème servant d’épitaphe sur une tombe à l’ombre de l’église qui surplombe le village ariégeois de Betchat.
Son auteur, Abel Fournié, est justement l’homme qui repose sous la pierre. C’était un de ces valeureux hussards noirs de la Troisième République qui firent la fierté de l’Éducation Nationale. Il fut aussi le maître vénéré de l’aïeul que je pleure aujourd’hui.
C’est pour échapper aux regrets qui transpirent dans les vers du « fabricant de certificats d’études », que je mets à profit certains de mes séjours en terre ariégeoise pour donner la parole aux derniers survivants d’une France de l’entre-deux guerres, essentiellement rurale, en les filmant ou en trempant ma plume dans l’encre violette.
Ainsi, pour inaugurer ma quête d’une mémoire audiovisuelle de la commune de La Bastide du Salat, mon choix se porta tout naturellement sur le doyen du village, Jean Martres, l’ancien maréchal-ferrant. Il approchait alors de ses quatre-vingt-dix ans, je devrais dire printemps tant sa conversation était guillerette et riche.

jaquette-dvd-jean-martres dans Portraits de famille

Je fus tellement conquis par sa personne et le personnage, car c’en était un, que ma visite à son domicile devint un rite quasi quotidien. Je me régalais de l’écouter au coin de sa cheminée en hiver, dans sa cour aux beaux jours. Une amitié profonde, sincère et respectueuse naquit. Je le vouvoyais, il me tutoyait.
« Gens de peu, hommes quelconques, vies ordinaires », l’expression, nullement péjorative je précise, appartient au regretté Pierre Sansot qui enseigna la philosophie et l’anthropologie aux universités de Grenoble et Montpellier. J’eus l’occasion déjà de la lui emprunter pour le portrait de ma chère grand-mère, ma Mémé Léontine.
L’ouvrage dont elle est tirée fait partie de mes livres de chevet. Je cite volontiers quelques bribes du premier chapitre : « L’expression implique de la noblesse. Gens de peu comme il y a des gens de la mer, de la montagne, des plateaux, des gentilshommes. Ils forment une race. Ils possèdent un don, celui du peu, comme d’autres ont le don du feu, de la poterie, des arts martiaux, des algorithmes … Le peu ne présuppose pas la petitesse ou la mesquinerie mais plutôt un champ dans lequel il est possible d’exceller… Nous avons de la peine à rendre hommage à ces gens-là parce que, d’une façon expresse ou inavouée, nous avons adopté une échelle qui a pour fondement l’économique… Orgueil de ne rien devoir à d’autres situés plus haut sur l’échelle sociale, de ne jamais avoir failli à ses obligations, aux élans d’un cœur généreux, alors que l’on disposait de petits moyens. Dans ces conditions, la modestie est un choix de vie, une certaine manière d’aller à soi, aux autres, au langage… Les gens modestes ne demeuraient pas en retrait. Ils considéraient le spectacle du monde, les événements quotidiens avec quelque gouaille. Débarrassés des soucis d’une carrière et d’un avenir, ils appréhendaient d’un œil vivace, parfois gourmand, le présent tel qu’il s’offrait à eux.
Il suffisait que les gens modestes s’assemblent en grand nombre pour que la cité, les montagnes, l’histoire tremblent, pour que la terre, fantastiquement, se peuple de falaises, de monticules humains. Ainsi naquirent bien des légendes … »
Vous comprenez pourquoi je me sens bien au milieu de ces gens-là et que j’ai de la tendresse pour eux.
Lorsque, comme moi, on bascule insidieusement vers l‘automne de sa vie, on a comme un instinct de se retourner vers le passé et d’écouter ses aînés avec un peu plus d’attention et d’intérêt.
On dit en Afrique que lorsqu’un griot s’en va, c’est une bibliothèque qui disparaît. J’ai le sentiment que chez nous, ce sont des pans d’histoire qui se lézardent ou s’écroulent quand des aïeux comme Jean Martres, ancrés dans la France rurale de la première moitié du vingtième siècle, s’éteignent.
Jean, ainsi m’adressais-je à lui, m’a enrichi jusqu’à ces dernières semaines et je ne doute pas que sa mort me permettra de découvrir ou de percevoir plus encore la richesse de sa personnalité.
Derrière sa fenêtre, dès qu’il m’entrevoyait traversant sa cour, il me faisait un large signe accompagné d’un tonitruant « Entre ! ». Je le retrouvais solitaire, calé au fond de son fauteuil, la casquette vissée inexorablement sur son crâne, plongé dans ses réflexions ou dans la lecture d’un journal ou d’un livre. L’œil pétillant, il se redressait alors, prompt à deviser sur le sujet sur lequel je le lançais, ou à apporter quelques compléments à notre conversation de la veille. Bref, je sentais que j’étais un interlocuteur attendu et apprécié. Et, une heure plus tard, je sortais enrichi de chez lui.
Sa gouaille savoureuse était au service d’une langue précise et même châtiée. Je me régalais de certains de ses mots et expressions tirés d’un Français vieilli. Quand il se disait un peu savant, il ne fallait pas y voir une quelconque prétention mais juste reconnaître familièrement que dans certains domaines, il était connaisseur, expert, versé et même ferré … ce qui était la moindre des choses de la part d’un maréchal-ferrant.
Cela dit, Jean Martres était un monsieur instruit et cultivé comme, cela m’afflige, l’Éducation Nationale en produit de moins en moins aujourd’hui.

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L’écolier en blouse noire et sabots avait fait de bonnes études depuis l’école communale à classe unique de son village jusqu’au Cours Complémentaire de Salies-du-Salat. Il s’y ennuyait un peu, le gamin amoureux de la nature et particulièrement des oiseaux ayant flairé et déniché … que l’Histoire officielle, le « roman national » qu’on lui enseignait n’était que des histoires. Il arrêta sa scolarité prématurément pour entrer dans la vie active comme beaucoup d’enfants de condition modeste à l’époque. Ma mémé Léontine connut malheureusement pareil dilemme, et décida que mon père poursuivrait ses études tandis que mon oncle reprendrait la ferme.
Tout en forgeant pour devenir forgeron, au propre comme au figuré, Jean, curieux de tout, se dota d’un solide bagage intellectuel. Jusqu’aux dernières heures de sa vie, toujours éveillé au monde en crise, il lut avec avidité le quotidien régional, des hebdomadaires d’opinion notamment celui « qu’on vend le matin d’un dimanche » comme le chantait Jean Ferrat dans Ma France, de nombreux romans aussi, des ouvrages spécialisés particulièrement en ornithologie. Plus d’une fois, j’ai puisé dans les magazines qui s’amoncelaient dans son ancien atelier. Il découpait parfois même certains éditoriaux pour me les soumettre.
Il regardait aussi avec intérêt à la télévision des documentaires et des émissions consacrés à l’Histoire, la vraie cette fois-ci. Sans esprit passéiste, il avait compris encore ce que pouvaient apporter des moyens modernes d’information et de communication comme la vidéo et l’internet. À défaut d’ordinateur, il était heureux lorsque je lui imprimais les billets que je rédige ici. Il inspira d’ailleurs certains d’entre eux. Il accepta évidemment volontiers d’être le héros du premier film sur la mémoire de son village, réalisé avec mon ami Philippe Morin.

http://www.dailymotion.com/video/xgtszd

 En patois ou pas, à sa manière, Jean était un conteur. Comme un enfant avec son aïeul, je me délectais de ses « histoires naturelles ». Il me tenait en haleine avec ses palpitantes évocations de chasses au sanglier ou à la bécasse. J’y entendais même le tintement du grelot du chien bécassier ou humais les senteurs des sous-bois. Sans doute, y figuraient des réminiscences de mes lectures de jeunesse, Raboliot (un prix Goncourt), La dernière harde, Sanglar, L’Écureuil du Bois-Bourru, La Framboise et Bellehumeur, Les Compagnons de l’Aubépin. La belle langue des romans de Maurice Genevoix m’arma au moins dans mon expression, sûrement mieux que les textos et les tweets d’aujourd’hui, ça c kler(!) !
Un peu à la façon du naturaliste Buffon, pour les avoir observés durant une majeure partie de son existence, il savait les comportements de presque tous les animaux peuplant son petit coin du bas Salat. Il portait même le nom de l’un d’eux, un petit mustélidé prisé pour sa fourrure.
Il y a quelques années, il avait vite repéré les empreintes du goupil qui venait d’égorger dix-sept poules dans la basse-cour de la ferme.
Dans sa jeunesse, il grimpait aux arbres pour visiter les nids de la buse ou du milan, passait des heures à épier le roitelet, le serin, le chardonneret dans les vignes. Dans sa vieillesse, ce fut au tour des oiseaux reconnaissants de venir gazouiller et picorer sur les différents perchoirs naturels installés dans sa cour.
J’eus souvent recours à ses connaissances pour la rédaction de mes leçons de choses. Encore très récemment, il m’entretenait des hannetons et des habitudes du hérisson.

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« J’voudrais travailler encore – travailler encore
Forger l’acier rouge avec mes mains d’or
Travailler encore – travailler encore
Acier rouge et mains d’or »

Ce refrain de Bernard Lavilliers, toujours brûlant d’actualité avec le conflit ArcelorMittal de Florange, convenait aussi à Jean, « homme de mains », artisan valeureux et méticuleux. J’aimais m’attarder quelques instants dans l’ancienne forge contiguë au couloir de son domicile comme pour ranimer la flamme d’une mémoire ouvrière dont il se faisait toujours l’avocat. Bien que, par la nature même de son métier, il se trouvât entre l’enclume et le marteau, il avait choisi son camp et savait tous les combats parfois sanglants menés par ses aînés pour améliorer une condition sociale de nouveau mise à mal. Il conservait fièrement dans son vestibule le drapeau rouge que je lui avais rapporté d’un des meetings de la récente campagne présidentielle.
Sans que cela constituât un radotage d’ancien combattant, Jean était volubile dès qu’il s’agissait de raconter ses faits de résistance et son engagement dans les Forces françaises de l’intérieur (FFI) et au sein de la 1ère armée du général de Lattre de Tassigny.
Il y mettait tant de faconde, d’émotion et d’humour que son long périple de son Ariège natale jusqu’à Berlin dégageait un parfum de « grande vadrouille ». Avec Jean le conteur, il était une fois des histoires vraies, tragiques ou drôles qui captivaient son auditoire. Comme on dit de certains acteurs, il crevait l’écran.

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Enfant du baby boom, je découvris à travers ses souvenirs et ses confidences, plus que mes parents souhaitèrent m’en dire et que les manuels d’Histoire officielle m’enseignèrent sur ces heures sombres. Il me fit prendre conscience de la dimension du conflit avec ses horreurs, ses traîtrises, ses compromissions, ses engagements. Je compris alors tout l’amour de Jean pour sa terre de France et la Liberté.
J’aurais aimé lui réciter ce poème de résistance que le hasard de mes promenades et mes lectures m’a fait relire tout récemment :

« … À la terre qu’il aima
Pour qu’à la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
L’un court et l’autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L’alouette et l’hirondelle
La rose et le réséda »

Jean n’était pas croyant, il n’avait pas d’ailes, mais il courut du Sud-Ouest.
Je suis persuadé que l’homme de conviction, le combattant pour la liberté et l’amoureux de la nature qu’il fut, eût adoré ces vers de Louis Aragon, un poète qu’il chérissait.
L’ultime joie que je lui offris, fut de retrouver, soixante-six ans plus tard, Anne-Lise, la jeune fille de la ferme alsacienne qui le recueillit malade sur le chemin vers Berlin. Sa photo trônait sur le rebord de la cheminée. Au cours de ces deux dernières années, ils évoquèrent au téléphone avec ferveur et émotion le « bon vieux temps » qui ne l’avait guère été pourtant. Quelque intuition me laisse penser que Jean est parti, sinon avec son secret, du moins avec le regret de n’avoir pas repris le chemin de Sondernach au retour de Berlin.
Qui sait s’il n’y aurait pas trouvé l’âme sœur, lui qui préféra le célibat parce que, comme il confiait malicieusement : « ça ne s’était pas fait, elles avaient toujours un défaut » ! Quelques jours après son décès, avec beaucoup d’émotion, j’ai rendu visite au « jeune » frère d’Anne-Lise, tout au fond de la vallée de Munster. Sur un tableau, j’ai retrouvé la petite ferme telle que l’avait connue Jean. Dans le salon, le poêle en céramique, typiquement alsacien, réchauffe toujours les corps et les cœurs.

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« … Ce n’était rien qu’un feu de bois

Mais il m’avait chauffé le corps

Et dans mon âme il brûle encore

A la manièr’ d’un feu de joie … »

 Pour avoir vu souvent ses yeux s’embuer, sachez combien Jean vous était reconnaissant, chère famille alsacienne qui lui avait donné quatre bouts de bois quand dans sa vie de soldat, il faisait froid.
Il fut une jolie exposition dédiée à Jean Ferrat qui s’intitulait Jean des Encres, pour les chansons et les engagements du poète, et Jean des Sources, pour tout ce qui l’inspirait, l’amour, l’amitié, l’Ardèche.
Comme une profession de foi, Jean Martres laissait précieusement en évidence sur sa table, la lettre ouverte (et posthume) qu’écrivit le comédien Philippe Torreton à Jean Ferrat avant les dernières élections présidentielles (voir billet du 27 avril 2012 Une bouffée d’air pur de la campagne électorale).
En toute modestie, j’ai pris la plume de Jean (Michel) des Encres pour rendre, à travers ce billet, un respectueux hommage à Jean (Martres) des sources et des halliers.
Vous me manquez déjà, Jean. S’il fallait vous définir en quelques mots, j’emprunterais volontiers une phrase du cinéaste Yves Robert à propos de Bourvil, relevée il y a quelques semaines sur un mur dédié au grand acteur dans le village de son enfance : « Il reste pour moi une des vraies personnes que j’ai rencontrées dans ma vie ».
Pour être plus personnel et plus concis encore, je reprends le titre du film que je vous ai consacré : Jean, vous fûtes un Monsieur MÉMORABLE !
Dans son roman Mort de quelqu’un, Jules Romains montre que la mort suscite des troubles, notamment, une modification dans la perception du lieu où le défunt vivait, dans les habitudes de ses voisins.
Pendant un certain temps, lors de mes prochains séjours dans son petit village d’Ariège, mon regard butera sur les volets obstinément clos de son modeste domicile au milieu du Pré commun. Puis un jour, la maisonnette reprendra vie … c’est la vie !


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Publié dans:Portraits de famille |on 17 décembre, 2012 |3 Commentaires »

Mon Oncle … et mon oncle!

J’ai profité du week-end prolongé du 8 mai pour me rendre chez Mon Oncle, plus exactement chez sa sœur. J’imagine votre mine circonspecte et je conçois, en effet, que ce n’est pas le genre d’information qui puisse vous captiver. Et pourtant …
Si je précise que le mari de sa sœur, Monsieur Arpel est directeur de la prospère usine Plastac spécialisée dans la fabrication de tuyaux en plastique, je devine aussitôt qu’un large sourire éclaire votre visage et que de sautillants accords de piano, accordéon et flûte trottent dans votre tête … qui sait même, vous sifflotez devant votre écran .
Les plus anciens d’entre vous viennent de replonger, cinquante ans en arrière, dans l’univers poétique et loufoque du film de Jacques Tati récompensé par le Grand prix du jury du Festival de Cannes 1958 et l’Oscar du meilleur film étranger à Hollywood en 1959.

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Bref, je me suis rendu au « Centquatre » rue d’Aubervilliers, un nouvel établissement de création artistique de la ville de Paris, où a été remontée à l’échelle réelle, la Villa Arpel, décor mythique de ce chef d’œuvre d’humour, construit à l’époque, dans les studios de La Victorine à Nice.
A l’entrée, cela commence presque par un gag beaucoup moins désopilant que ceux imaginés par Tati dans ses six longs métrages. Sur l’affiche de l’exposition, image culte tirée du film, « Mon Oncle » alias Monsieur Hulot, héros récurrent du cinéaste, avec son feutre mou, son imperméable fripé, son pantalon feu de plancher et ses chaussettes rayées, emmène sur son Solex, son neveu Gérard, le fils unique des époux Arpel.

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La société qui gère la publicité dans les transports publics parisiens, a exigé, par un stupide excès de zèle eu égard à la loi Evin sur le tabagisme, de camoufler la légendaire pipe que Hulot serre sempiternellement en bouche comme une béquille. Le tabac tue, c’est vrai, le ridicule non, c’est dommage !
Les concepteurs de l’exposition envisageaient si on les condamnait à ôter l’objet du délit sur toutes les affiches, de le remplacer par l’expression parodiant Magritte, « ceci est une pipe » ! Surréaliste et fumant !
Ce n’est sans doute pas demain la veille que nous verrons sur les murs de nos cités, la célèbre photographie qui réunit Jacques Brel, clope au bec, Léo Ferré mégot entre les doigts et Georges Brassens tripotant sa pipe.
Polémique minuscule comme sont minuscules finalement toutes les choses qui arrivent à Monsieur Hulot dont on ignore encore aujourd’hui le prénom. Son nom serait emprunté à l’architecte de l’immeuble où habitait Jacques Tati, le grand-père d’un autre rêveur, un certain Nicolas.
Je ne m’attarde pas devant l’écran qui passe en boucle quelques séquences cultes du film, pour vite jeter un oeil par dessus le mur des voisins Arpel car nous ne pouvons que faire le tour à l’extérieur de la villa.
L’âme de Monsieur Hulot plane : son parapluie surmonté de son chapeau, est planté dans un de ces buissons taillés ridiculement au cordeau, et son Solex est garé derrière la grille dans l’allée qui mène jusqu’au garage dernier cri dont l’ouverture magnétique n’est pas contrariée, cet après-midi, par un facétieux teckel. Une belle américaine verte, signe ostentatoire de la réussite professionnelle, attend son propriétaire.

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Rien ne manque dans le décor, qui plus est, éclairé comme au cinéma ! Mes pensées s’enchaînent au rythme de vingt-quatre images par seconde à la vision de tous les éléments architecturaux et accessoires prétextes à des gags inénarrables.
Évidemment, le clou du jardin, la fontaine en forme de poisson métallique éructe un jet d’eau, commandé électriquement, de taille variable selon la condition sociale des invités. Le modeste crachouillis ne me laisse aucun doute sur mon appartenance aux classes moyennes.

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Je longe le jardin à la géométrie parfaite avec le chemin sinusoïdal qui accède à la maison, avec ses rectangles et carrés de graviers aux couleurs acidulées, ses dalles disposées tels des nénuphars en plastique sur lesquels les personnages esquissaient quelques pas d’un invraisemblable tango pour circuler.

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Les héros du film sont « visibles » de manière sonore grâce à plusieurs haut-parleurs dissimulés à divers endroits de la promenade, qui restituent quelques bribes de séquences.
Mon Oncle est un film quasi-muet au sens où les dialogues sont insignifiants voire inaudibles au point qu’ils deviennent dialogues de sourds et monologues. Chez Tati, « la voix est un bruit et les sons prennent la parole ». Il applique à merveille la réflexion de Léonard de Vinci dans ses Carnets, « Pourquoi un petit bruit proche fait-il plus de bruit qu’un grand bruit lointain ? »
Les bruitages précis et variés fourmillent ; répétitifs, les volumes amplifiés, ils sont très reconnaissables comme ponctuation de la vie quotidienne des Arpel.
La monteuse de Mon Oncle écrit à propos du perfectionnisme de Tati : « Pour la fontaine, j’avais huit bobines de sons, il fallait entendre l’eau qui arrive dans le tuyau, qui monte dans le poisson en métal, qui commence à jaillir, qui retombe. Pour me montrer, Tati imitait chaque gargouillis ; c’étaient des crachotements, des bruits de gorge, de bouche, toute une série d’onomatopées… »
La maison aux formes cubiques grises est finalement le personnage principal du film ; d’ailleurs, en façade, ses deux fenêtres rondes en forme de hublots constituent de véritables yeux dont Monsieur et Madame Arpel, apeurés par le vacarme nocturne de Hulot, sont les cristallins.
À ce propos, sur un des pignons, on reconnaît les deux poiriers en espalier dont justement l’oncle tentait, cette nuit-là, avec son sécateur, de rétablir la parfaite symétrie.

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J’ose coller mon nez aux baies vitrées à l’arrière de la maison pour en découvrir l’intérieur blanc aseptisé digne d’un cabinet dentaire. Souci du détail, notamment dans la cuisine high tech, je retrouve amusé le « retourneur » de steak et le testeur automatique de la fraîcheur des œufs !
Aucun couloir, « tout communique » comme le clame Madame Arpel à tous ses visiteurs !

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Des enfants se bousculent pour découvrir la chambre salle de jeux du petit Gérard Arpel, « cage dorée » où il vit reclus quand son oncle n’est pas là. Rien ne communique !
J’achève le tour des propriétaires en passant devant la table de jardin sur laquelle subsistent quelques éléments de la mémorable garden-party organisée dans le dessein de marier « l’inmariable » Monsieur Hulot.

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Soudain, me reviennent en mémoire des souvenirs de ma prime jeunesse, des déplacements à Paris avec mes parents à l’occasion du salon des Arts ménagers, une visite à Marseille, à la Cité Radieuse de l’architecte suisse Le Corbusier. Curieusement, c’était au temps de la sortie de Mon Oncle ; en plein cœur des Trente Glorieuses, la France qui se relevait doucement du cauchemar de la guerre, se faisait une certaine idée du progrès et imaginait son bonheur dans le béton et le formica.
À l’époque, des critiques virulents reprochèrent à Tati, sa vision rétrograde en voyant à travers la villa Arpel, « un individualisme petit-bourgeois refusant au peuple le droit au confort et à la modernité ». Ce à quoi, Tati répondit avec talent et humour : « Je ne suis pas du tout contre l’architecture moderne, mais je crois que l’on devrait faire passer non seulement un permis de construire, mais aussi un permis d’habiter ». « Il montre la laideur en créant de la beauté car la villa Arpel … est en réalité superbe … avec la pureté de ses lignes, la luminosité des surfaces, le caractère moderne des matériaux, les couleurs électriques ».
En fait, Mon Oncle proposait avant tout une vraie réflexion philosophique sur la notion d’utilité des choses et de leur destination. Tati à travers l’oncle, se veut le témoin de deux mondes qui se confrontent, et pour cela, il imagine un double décor, la villa Arpel et l’invraisemblable maison de Hulot, séparées par un terrain aussi vague que son opinion sur la question soulevée.
Tati, moderne et visionnaire, affirme l’humain contre la déshumanisation et sent déjà l’évolution de la société vers l’uniformisation et la mondialisation.
Je rêve encore quelques minutes. J’aurais souhaité évidemment découvrir l’extravagant logis de l’oncle, tout en haut d’un immeuble biscornu, auquel il accède par un dédale d’escaliers, paliers et passerelles. Il existe ou, plus probablement, il existait réellement à Saint-Maur des Fossés.

http://www.dailymotion.com/video/x34m0m

 

L’enfant espiègle que je fus, comprend que le petit neveu adore s’évader souvent vers le terrain vague d’aventures où, dissimulé avec d’autres camarades derrière une palissade, il siffle pour attirer en contrebas, l’attention des passants les exposant alors à un choc violent avec un réverbère.
Comme Gérard, le teckel des Arpel, vêtu d’un petit manteau en tissu écossais, aime s’encanailler au contact des chiens bâtards, cul nu, hirsutes, sans manières, qui font les poubelles et pissent n’importe où !
Et puis, et puis… vite, découvrez ou redécouvrez Mon Oncle, ce merveilleux film d’un cinéaste en avance sur son époque!
En attendant, je vais tout de même vous entretenir brièvement de mon oncle, du mien, de mon regretté tonton Michel, un adorable monsieur d’une grande finesse qui avait acquis pudeur, sagesse et une infinie bonté à travers de terribles épreuves de la vie, une captivité en Allemagne de cinq années et une épouse totalement paralysée.
C’était l’oncle dont les gamins rêvent, celui qui fait le tampon entre le monde sérieux des adultes et l’insouciance de l’enfance, celui complice qui minimise vos bêtises pour modérer la vindicte parentale, celui pour qui vous êtes l’enfant qu’il n’a pas eu, votre compagnon de jeu aussi.
Je ne sais pourquoi mais Jacques Tati et Monsieur Hulot se seraient peut-être délectés de certaines de mes pitreries visant sa petite taille ; ainsi quand je m’emparais de son béret éternellement vissé sur la tête et que je jonglais avec, hors de sa portée (comique de situation), ou lorsque descendant avec lui, la rue Saint Gervais à Rouen, devant le crémier volailler hilare, je passais ma main au-dessus de son crâne (comique de répétition).
Étrangement, sans que son immeuble possédât une architecture aussi insensée que celui de Hulot, il vivait aussi au dernier étage, dans une sorte de perchoir fait de coins et recoins auquel on accédait par un étroit escalier en colimaçon.
Je riais aux éclats, peu charitablement, des situations burlesques qui émaillaient quasi immanquablement les voyages qu’il effectua avec la famille.
Ainsi, à l’occasion d’un périple en Espagne, nous devions retrouver un ami du Quercy qui, malheureusement, n’avait encore pu obtenir le visa indispensable, en ce temps-là, pour franchir la frontière au-delà des Pyrénées. L’ultime espoir pour se procurer le précieux sésame, était de filer dans les deux heures suivantes, au consulat de Toulouse, avant la fermeture du week-end. Nous voici donc partis pour une folle randonnée, à tombeau Peugeot 203 ouvert, sur les routes tourmentées entre la causse de Gramat et la ville rose. L’affaire se compliqua lorsque l’ami sans visa mais avec short réalisa qu’il ne pouvait se présenter dans cette tenue non autorisée dans un établissement relevant d’une Espagne catholique et pudibonde. L’idée lui vint donc, sans stopper la chevauchée fantastique, d’emprunter le pantalon de mon oncle, ce qui lui donnait en la circonstance, un vague air de Monsieur Hulot compte tenu de la différence des tailles.
Nous parvînmes à Toulouse quelques minutes avant l’heure fatidique, malgré tout guère rassurés lorsqu’un membre de la Guardia Civil peu amène (pléonasme à l’époque ?), le passeport de tonton Caron à la main, se pencha à la portière pour identifier le sieur Carrronnne (sic), en slip dissimulé sous un plaid ! Un instant, je craignis que mon oncle se retrouvât à l‘ombre des geôles franquistes pour attentat à la pudeur. Pour la petite histoire, l’ami, faute du fichu visa, ne nous rejoignit que quelques jours plus tard, à Saragosse.
Lors d’un repas de fête, mon oncle toujours dévoué se porta volontaire pour ouvrir une bouteille de champagne mais … « à l’insu de son plein gré », le bouchon heurta violemment le plafond avant de rebondir dans un vacherin glacé et éclabousser copieusement un des convives. Passé maître dans l’art du changement de pantalon, il eut donc l’occasion de manifester son talent le temps que le vêtement promptement nettoyé séchât!
Un hôtel de la petite ville alpestre d’Embrun fut le théâtre d’un autre fait d’armes burlesque. Bagages à la main, nous suivions mon oncle qui, d’un pas alerte et décidé, nous guidait jusqu’à la chambre qu’il venait de réserver. Une reconnaissance insuffisante des lieux lui fit, dans la semi pénombre, manquer une marche, cependant avec une exceptionnelle maestria, devant la famille interloquée puis hilare, il acheva son magistral vol plané en enfonçant directement la clé dans la serrure. Il n’était pas au terme de ses émotions car, cette nuit-là, éclata un terrible orage noyant complètement ses chaussures qu’il avait peu judicieusement rangées sous la lucarne ouverte de la chambre mansardée.
Mon oncle, acrobate de génie des alpages, sidéra encore les vaches des Dolomites lors d’une étonnante glissade sur les fesses « tout schuss » sur le gispet du Paso di Pordoï.
Une maladie cruelle qui l’empêchait de se souvenir de ce temps heureux, l’emporta.
Pardonne-moi mon cher oncle mais mes évocations quelque peu irrespectueuses cachent une affection et une tendresse aussi profondes que la sympathie et la poésie dégagées par l’autre Mon Oncle, le héros de Tati.

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Le 6 avril 2008, la Centenaire

Le 6 avril 1199, meurt Richard Cœur de Lion suite à ses blessures au siège de Chalus dans le Limousin. Son cœur repose dans la cathédrale de Rouen.
Le 6 avril 1250, Saint Louis, roi de France, est fait prisonnier en Egypte sur la route de la VIIe croisade.
Le 6 avril 1520, meurt le grand peintre Raphaël.
Le 6 avril 1768, le navigateur Bougainville débarque à Tahiti et prend possession de l’île au nom du roi de France Louis XV.
Le 6 avril 1814, l’Empereur Napoléon Ier signe son abdication au château de Fontainebleau avant d’être transféré bientôt à l’île d’Elbe.
Le 6 avril 1820, naît Nadar, le grand photographe et aérostier français.
Le 6 avril 1896, le triple sauteur James Connolly devient le premier médaillé d’or des Jeux olympiques de l’ère moderne.
Le 6 avril 1909, l’explorateur américain Robert Peary est le premier homme à atteindre le pôle Nord.
Le 6 avril 1917, le Congrès américain vote l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés de la France contre l’Allemagne.
Le 6 avril 1924, le parti fasciste de Benito Mussolini remporte pour la première fois, les élections législatives italiennes.
Le 6 avril 1944, la Gestapo, sous le commandement de Klaus Barbie, arrête 44 enfants juifs à l’orphelinat d’Izieu dans l’Ain, qui seront envoyés à Drancy puis au camp d’Auschwitz.
Le 6 avril 2000, décède Habib Bourguiba, ancien président de la République tunisienne.
Le 6 avril 2005, meurt le Prince Rainier III de Monaco.
Le 6 avril 2008, ma chère tante Reine, la « soeurette » de ma maman (comme elle t’appelait) tu es la reine de cette journée. Tu souffles, aujourd’hui, tes 100 bougies. Dans quelques jours, je te rejoindrai. Nous irons déjeuner au bord de l’étang de Thau puis, comme à chacune de mes visites, nous ferons une promenade, bras dessus bras dessous, au petit port de la Pointe Courte. Très affectueusement.

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En ce jour de fête, je vous offre cette merveilleuse chanson de la canadienne Linda Lemay :

La Centenaire

Ça fait cent longs hivers
Que j’use le même corps
J’ai eu cent ans hier
Mais qu’est-ce qu’elle fait la Mort?

J’ai encore toute ma tête
Elle est remplie de souvenirs
De gens que j’ai vu naître
Puis que j’ai vu mourir

J’ai tellement porté de deuils
Que j’en ai les idées noires
J’suis là que j’me prépare
Je choisis mon cercueil

Mais l’docteur me répète
Visite après visite
Qu’j'ai une santé parfaite
Il est là qui m’félicite

J’ai vu la première guerre
Le premier téléphone
Me voilà centenaire
Mais bon qu’est-ce que ça m’donne?

Les grands avions rugissent
Y’a une rayure au ciel
C’est comme si l’Eternel
M’avait rayé d’sa liste

Ca fait cent longs hivers
Que j’use le même corps
J’ai eu cent ans hier
Mais qu’est-ce qu’elle fait la mort

Qu’est-ce que j’ai pas fini
Qu’y faudrait que j’finisse
Perdre un dernier ami
Enterrer mes p’tits fils

J’ai eu cent ans hier
Ma place n’est plus ici
Elle est au cimetière
Elle est au Paradis

Si j’méritais l’Enfer
Alors, c’est réussi
Car je suis centenaire
Et j’suis encore en vie

Moi j’suis née aux chandelles
J’ai grandi au charbon
Bien sûr que j’me rappelle
Du tout premier néon

J’ai connu la grande crise
J’allais avoir trente ans
J’ai connu des églises
Avec du monde dedans

Moi j’ai connu les chevaux
Et les planches à laver
Un fleuve tellement beau
Qu’on pouvait s’y baigner

Moi j’ai connu le soleil
Avant qu’il soit dangereux
Faut-il que je sois vieille
Venez m’cherchez Bon Dieu

J’ai eu cent ans hier
C’est pas qu’j'ai pas prié, mais
Ca aurait tout l’air
Que Dieu m’a oubliée

Alors j’ai des gardiennes
Et des nouveaux visages
Des amis de passage
Payés à la semaine

Elles parlent un langage
Qui n’sera jamais le mien
Et ça m’fait du chagrin
D’avoir cinq fois leur âge

Et mille fois leur fatigue
Immobile à ma fenêtre
Pendant qu’elles naviguent
Tranquilles sur Internet

C’est vrai j’attends la mort
Mais c’est pas qu’je sois morbide
C’est qu’j'ai cent ans dans le corps
Et j’suis encore lucide

C’est que je suis avide
Mais qu’y'a plus rien à bord
Que mon passé déborde
Et qu’mon avenir est vide

On montre à la télé
Des fusées qui décollent
Est-ce qu’on va m’expliquer
Ce qui m’retient au sol

Je suis d’une autre école
J’appartiens à l’histoire
J’ai eu mes années folles
J’ai eu mes heures de gloire

J’ai eu un bon mari
Et tant de beaux enfants
Mais tout le monde est parti
Dormir au firmament

Y’a que moi qui veille
Qui vit, qui vit encore
Je tombe de sommeil
Mais qu’est-ce qu’elle fait la Mort?

 

 

Publié dans:Almanach, Portraits de famille |on 6 avril, 2008 |2 Commentaires »

Michel COFFIN, mon père (époque 3)

L’HOMME PUBLIC

Au sommet de son art d’enseigner, mon père aspire à explorer de nouveaux champs d’activité et se lance dans une intense vie publique.
Le 26 avril 1958, il entre au Conseil municipal de Forges, puis accède au rang d’adjoint au maire le 4 juillet 1966. Il connaît successivement trois maires, Jean Métadier, André Bertrand, puis Pierre Blot dont il sera le proche collaborateur jusqu’en 1989. Il est vain de vouloir décrire en quelques lignes plus de trente années au cours desquelles l’élu a eu la seule volonté de rendre service et non de sublimer une carrière par les honneurs. Beaucoup parmi ceux qui l’ont cotoyé, savent la disponibilité de corps et d’esprit qu’il a manifestée pour le développement de sa ville d’adoption. Je peux prendre conscience de sa vaste contribution à la vie municipale et revivre plus de vingt années d’actualité forgionne en parcourant aujourd’hui les tomes superbement reliés de la « Revue municipale » dont papa est le créateur et le rédacteur à partir de 1972. Cette publication annuelle, abondamment illustrée, exempte de toute publicité, informe les Forgions de l’action de la municipalité. Cependant, le professeur, toujours désireux de cultiver ses lecteurs, leur raconte aussi l’histoire de la ville à travers ses écoles, ses postes et télégraphes, son chemin de fer, son éclairage public, ses rues, ses hommes illustres, sa vie associative, etc… Ce travail immense de recherche et d’écriture permet à ceux qui ont conservé ces attrayantes brochures, de détenir une incomparable « histoire contemporaine de Forges-les-Eaux ».
En 1965, mon père devient le président de l’Office de tourisme de Forges-les-Eaux. Pendant vingt-cinq ans, il multiplie les initiatives pour la reconnaissance touristique du Pays de Bray et de sa capitale. A travers ses écrits, notices, chroniques dans la presse régionale, livres, il révèle les attraits ignorés de la « boutonnière », c’est ainsi que les géographes caractérisent souvent cette région. Le professeur se mue volontiers en guide pour faire découvrir inlassablement la campagne brayonne aux clubs du troisième âge ou aux groupes d’étrangers de passage. Il devient conférencier le temps d’une veillée au Village Vacances Famille. Il s’improvise scénariste et me commande la réalisation d’un vidéogramme « Bien vivre à Forges-les-Eaux » qui sera projeté dans diverses manifestations touristiques et même sur le ferry-boat reliant Dieppe et Newhaven. Il organise des salons artistiques et de nombreuses expositions sur la gravure, la reliure, les affiches, les cartes postales, les vieux métiers. Pendant quinze ans, il est membre du Comité départemental du tourisme. Il est vice-président de « la route de la mer », vice-président, puis président honoraire de l’Association culturelle et touristique du Pays de Bray. Son dévouement et son désintéressement le conduisent à faire don à l’Office de Tourisme de la totalité des bénéfices tirés de la vente de ses ouvrages, outils de développement touristique incomparables. J’ai découvert récemment, en dépliant la carte du Pays de Bray réalisée par l’Institut Géographique National, qu’il en avait écrit la présentation physique. Ainsi, à travers cette modeste contribution, soixante ans après, il avait exaucé et exercé sa vocation manquée.

MAIRIE FORGES GPenregistrement d’une émission de France-inter avec l’animatrice Annik Beauchamps dite Madame Inter

En 1969, il accède à la présidence du Comité Cantonal du Souvenir Français, association civile patriotique née en 1887 de l’action d’un professeur alsacien, Xavier Niessen. Il peut y exprimer pleinement la noblesse d’âme et la générosité de coeur qui l’animent. Pendant vingt-deux ans, l’ancien pupille de la nation, l’ancien officier de réserve, le professeur d’histoire oeuvre inlassablement pour perpétuer sur sa terre brayonne la mémoire des soldats tombés pour la liberté. « Quand il n’y aura plus d’anciens combattants, de déportés et de résistants vivants, il ne restera que le souvenir », répète-t-il souvent. Malgré mon éloignement de Forges, je n’ignore presque rien de sa fonction tant, au cours des repas familiaux, j’ai entendu mon père évoquer avec fierté et volubilité, les cérémonies qu’il organise, les invités parfois venus de l’étranger, le nombre de porte-drapeaux, les programmes musicaux interprétés par l’harmonie, l’entretien de « son » cimetière militaire fleuri de deux cents rosiers. Il invite un ancien soldat américain que son fils rencontre fortuitement au Nouveau Mexique et qui ne connaît de la France, que la seule ville de Forges-les-Eaux pour l’avoir libérée! Sa passion pour l’écriture et l’histoire locale se traduit par la rédaction d’une monographie sur les monuments aux morts du Pays de Bray.
L’activité municipale pléthorique de Papa se prolonge encore dans la présidence de la régie de l’abattoir pendant dix ans et celle du syndicat de ramassage scolaire durant cinq années.
Lors des manifestations publiques qu’il organise, mon père apparaît souvent comme l’homme protée : tour à tour, il est régisseur veillant au bon ordonnancement du protocole, orateur prononçant le discours d’usage, photographe, journaliste écrivant quelques lignes à l’intention de la presse locale ….. quand il ne s’improvise pas agent de la circulation pour permettre au cortège de traverser la chaussée !
L’honorariat de Maire-adjoint lui sera conféré en 1989 par décret préfectoral, après proposition à l’unanimité du Conseil Municipal.

L’ECRIVAIN

En 1976, mon père connaît les premières affres du déclin physique. Victime d’une hernie discale paralysante, il perd définitivement une mobilité importante de ses membres inférieurs qu’il qualifiera souvent de « paquets de chair morte ». Papa, qui jusqu’alors débordait d’activité physique, affronte cette épreuve délicate avec courage. Il réjouit, par sa volonté et son optimisme, le personnel médical et les patients du centre de rééducation. Il faut le voir sillonner à bicyclette, les chemins aux alentours pour tenter de retrouver quelque sensibilité de ses jambes. A travers cette expérience, il conservera une indéfectible admiration pour les métiers de la santé, pas même démentie aux dernières heures de sa vie.
Son handicap physique, plutôt que de le démoraliser, le stimule pour se plonger dans l’écriture des « Promenades en Pays de Bray ». La convergence de plusieurs éléments explique cette aventure. Il s’agit d’abord de l’amour pour un coin de terre normande que ce picard a appris à connaître depuis quarante ans. C’est ensuite le goût pour la géographie et l’histoire locales révélé par la rencontre avec Eugène Anne. La fonction de président du Syndicat d’Initiative de Forges amène aussi mon père à faire découvrir les charmes de cette ville et de ses environs, aux touristes, qui y trouvent beaucoup de plaisir. Papa a commencé l’inventaire des villages brayons à travers des chroniques parues dans la presse locale. De nombreux lecteurs réclament bientôt avec insistance l’édition d’un ouvrage réunissant toutes les « promenades ».

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Pendant dix-huit ans, papa se consacre à la découverte du patrimoine brayon avec une énergie débordante. Comme autrefois, quand il préparait ses cours, je le retrouve aussi assidu à son bureau, consultant des centaines de textes et archives, rédigeant des milliers de lignes. De nouveau, la documentation envahit les placards. En guise de loisirs, il prend le volant pour parcourir les chemins vallonnés, noter les trésors artistiques d’une chapelle, les détails pittoresques d’une ferme ancienne, photographier un puits ou un colombier curieux, compulser un registre municipal, interroger une personne susceptible de fournir des renseignements intéressants. L’ayant vu souvent à l’oeuvre lors de sorties dominicales, j’admirais son esprit de curiosité et sa capacité d’étonnement devant un puits, un calvaire, une chapelle, des choses qui peuvent sembler modestes.
Il devient tout naturellement l’encyclopédiste du Pays de Bray. On le consulte de partout, même de l’étranger, à tous niveaux y compris des experts ou des étudiants en cours de préparation de thèse de doctorat. Sa disponibilité et son goût de partager s’affirment dans des circonstances parfois cocasses. Combien de repas familiaux ont été interrompus par des « rallymen du dimanche » à la recherche de renseignements ! A l’occasion de « Jeux intervilles  » du Pays de Bray, en tant que membre de « l’équipe culturelle », il fut soumis au feu des questions de Guy Lux et Léon Zitrone!
Il fut invité à un salon des écrivains normands à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Rouen. Quel chemin parcouru par l’ancien normalien de la rue Saint-Julien !
Cette passion de l’écriture totalement bénévole constitue le prolongement évident de sa mission d’enseignant. Grâce à une méthode pédagogique attrayante, la promenade, et un style à la portée de tous, il parvient à faire connaître et aimer aux Brayons (à d’autres aussi) les richesses insoupçonnées de leur région.
Papa nous avouait que ses livres constituaient « le but et l’oeuvre de sa vie ». Précurseur en ce domaine, il était heureux de l’effervescence culturelle qui jaillit ces dernières années dans le Pays de Bray.
L’émotion m’étreint quand, au fil de mes flâneries, je croise une personne contemplant une curiosité touristique de ma région natale, un exemplaire des « Promenades » à la main.

SES LOISIRS

En dépit de ses activités multiples, mon père n’occultait pas le temps des loisirs. Le petit écran n’étant pas encore entré massivement dans les foyers pour « nous faire rêver », bien avant les vagues déferlantes de « juilletistes » et « aoûtiens », son esprit de curiosité le porta à voyager avec son automobile dans de nombreux coins de France et d’Europe. Je crois n’avoir jamais ressenti de joies enfantines aussi pleines que lors de ces départs en vacances vers des horizons inconnus. Comme le chantait Charles Trénet, « On est heureux, Nationale 7, route des vacances….. »!
En dépliant récemment quelques unes de ces fameuses cartes Michelin à la couverture orange et bleue, j’imaginais l’ancien militaire spécialiste de la cartographie jubilant dans la préparation de ses itinéraires qui dégageaient parfois un parfum d’expédition. En 1949, le franchissement des cols alpins au volant de la majestueuse « Rosalie » ne fut pas, paraît-il, de tout repos.
Tout était prétexte à se cultiver. En présence d’une curiosité géologique, le professeur de géographie nous déclinait son cours. Lors de la visite d’un château ou d’un musée, l’historien complétait les explications du guide. Pour nous empêcher « d’oublier », l’ancien combattant nous amenait sur les « lieux de mémoire » comme le camp de déportation de Dachau et le cimetière militaire d’Arlington. Le sportif voulait entrer dans les stades mythiques des Jeux Olympiques. Pour mieux comprendre le régime d’un pays, le citoyen cherchait le dialogue avec la population . Quelle éducation active ! L’habitude que papa avait de marcher très rapidement en avant des autres, caractérisait de manière amusante sa soif de découverte.
Apothéose en 1968, mon père partit en retraite et …… vers le Nouveau Monde. Au volant d’une « belle américaine » de location, la famille effectua le « coast to coast » de New York à Los Angelès et retour. L’homme de tradition garda un souvenir ébloui de cette traversée des grands espaces américains. Ce fut son dernier grand voyage . L’essor de la télévision et des voyages organisés, l’uniformisation des modes de vie banalisaient trop l’aventure à son gré. Il s’intéressa plutôt aux beautés inexplorées ….. de la campagne brayonne pour lesquelles il trouvait, de manière touchante, presque plus de charme.
Mon père prolongeait son goût des voyages en collectionnant les cartes postales qu’il recevait. Comme s’il voulait figer le temps, quelques semaines avant sa disparition, il rangea, au grenier, dans des cartons à chaussures, ces milliers de photographies de paysages et monuments qui constituaient autant de témoignages d’amitié.
Papa « voyageait » encore à travers sa collection de timbres. Evidemment, il conservait précieusement toutes les enveloppes originales qu’on lui adressait du monde entier et il se spécialisa dans l’acquisition des nouveautés philatéliques de France et de la principauté de Monaco, ainsi que les spécimens évoquant le sport.
Bien avant l’avènement de notre civilisation de l’image, mon père pratiqua la photographie et le cinéma. S’il sacrifiait comme chacun d’entre nous au culte de la photo de famille, son intérêt se portait surtout vers le « documentaire » et le reportage. C’était le moyen de conserver des traces de ses voyages, de ses activités scolaires et péri-scolaires, de sa passion pour le sport. Je me souviens de l’un de ses premiers appareils, de marque Foca. Il participa aux activités d’un « photo-club » à Forges. Quelques jours avant sa disparition, Papa « mitraillait » encore pour l’illustration iconographique de ses « Promenades en Pays de Bray ».
Au tout début des années 50, il fit l’acquisition d’une caméra Pathé 9,5 mm. Il l’étrenna à l’occasion de plusieurs voyages successifs dans la péninsule ibérique. Nous possédons ainsi des témoignages de grande valeur sur l’Espagne franquiste de l’immédiat après-guerre. Il initia mon frère aîné à la technique du montage par collage. Le tableau noir et la craie leur étaient d’un précieux secours pour réaliser les génériques. Plusieurs armoires du domicile familial abritent toutes ces archives en images.
Ce goût prononcé qu’avait mon père pour la reproduction du réel s’opposait étonnamment à son absence d’intérêt pour les histoires romancées du 7ème Art. Cependant, par souci de cultiver ses fils, Papa n’a jamais manqué de nous accompagner dans notre prime jeunesse, pour découvrir les chefs-d’oeuvre du cinéma. Notre salle de prédilection était le cinéma « Le Dauphin » à Forges, tenu par Monsieur Berthelot, mais il n’était pas rare que l’on se rendît à « l’Omnia » à Rouen et au « Rex » à Paris. Comment pourrais-je douter de l’influence qu’a exercée mon père sur mon goût pour l’image ?
De par ses origines modestes, Papa s’intéressait aux jeux de cartes populaires. Durant sa jeunesse picarde, il consacra probablement bien des veillées à la pratique de la manille ou de la belote. Avant-guerre, fidèle à ses racines, après avoir arpenté le marché aux bestiaux de Forges, il lui arrivait encore de « taper le carton » dans un café voisin.
Toujours heureux d’apprendre, la fréquentation du milieu des officiers fit naître en lui la passion du bridge. Jusqu’à la fin des années 60, il y joua très régulièrement avec un petit cercle de « mordus » recrutés parmi les collègues et amis. Les parties acharnées se prolongeaient tardivement. L’une d’elles, mémorable entre toutes, vit l’irruption dans la maison d’un individu en état d’ébriété à la recherche de ce fameux « mort » constamment évoqué au cours du jeu !
Jusqu’à son ultime jour, Papa acheva immanquablement la lecture assidue de plusieurs journaux quotidiens et hebdomadaires par la résolution des mots croisés. Il pouvait y éprouver sa culture et son esprit de finesse. Il faisait participer ses proches en leur soumettant la subtilité d’une définition ou en sollicitant leur concours lorsqu’il « séchait ».
Le sport, qu’il soit exercice ou spectacle, tint toujours une place de choix dans les loisirs de mon père.
Il adorait le football et aimait faire partager sa passion. J’ai retrouvé une photographie de l’équipe qu’il avait formée avec ses petits élèves de Beauvoir. Peu après son arrivée à Forges en 1937, encouragé par son collègue Monsieur Naud, il créa le F.I.C. (Forges Instituteurs Club). Des rencontres amicales furent organisées, le jeudi, avec les normaliens, les étudiants de Rouen, les élèves du Cours Complémentaire et d’autres formations d’enseignants.

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Son attachement à ce sport s’exerça dans des circonstances diverses, ainsi fut-il l’un des dirigeants de l’équipe de l’armée française opposée à son homologue britannique.
De son contact avec les officiers, et notamment le frère de Jean Borotra, naquit sans doute son goût pour le tennis, sport aristocratique à l’époque. Il le pratiqua assidûment jusqu’à plus de soixante ans.
Mon père transmit à ses deux fils sa passion pour le sport. Aujourd’hui, ressurgissent des moments émerveillés de mon enfance baignée par cette distraction alors excellente école de morale et de vie.
Probablement à cause de ses racines picardes, Papa avait un faible pour l’équipe de football de Lille ( il disait  » le LOSC  » ); cependant il avait adopté le Football Club de Rouen et, dès mon plus jeune âge, je l’accompagnais sur les gradins des « Bruyères » . Je l’écoutais avec ravissement me conter les exploits de « l’attaque mitrailleuse » du F.C.R d’avant-guerre. Il m’emmenait aussi assister aux rencontres internationales à Colombes et me hissait sur ses épaules pour que je puisse admirer ces joueurs de légende qui s’appelaient Kopa, Yachine, Puskas, Kocsis.
Même en ces circonstances, il ne se départissait pas de son rôle d’éducateur; il m’inculqua le respect de l’adversaire et de l’arbitre, m’apprit la convivialité et l’écoute silencieuse des hymnes.
Peut-être parce que, dans son enfance, la bicyclette avait constitué son seul moyen de locomotion, Papa appréciait également beaucoup le cyclisme. Avec lui, je suivais les courses régionales, en particulier dans sa Picardie natale. Le Grand Prix de la Libération de Liomer, le Prix d’Hornoy, le Grand prix des 3 départements limitrophes au lieu-dit « le Coq Gaulois », près d’Aumale, étaient, comme l’on dit maintenant, des événements incontournables !
Evidemment, nous allions saluer les « géants de la route » lorsque le Tour de France passait à proximité. Papa se plaisait à raconter des anecdotes d’avant-guerre, le passage du Tour à Poix avec les touristes-routiers qui, en l’absence de dérailleur, retournaient leur roue arrière pour escalader la côte.
Ces souvenirs semblent empreints de naïveté mais notre capacité d’étonnement n’était pas encore altérée par l’invasion future des medias et l’inflation de retransmissions télévisées. Je vous parle d’un temps où l’on écoutait la T.S.F. Le rite dominical était de nous réunir à partir de 15 heures, devant le poste, afin de suivre avec ferveur  » Sports et Musique », une émission de Georges Briquet dont le générique « Chantons pour le sport, chantons en choeur l’essor de la jeunesse…… » était entonné par André Dassary. J’entends toujours la voix ensoleillée d’un reporter provençal, Bruno Delaye qui nous aidait à « visualiser » les équipes sur le terrain en indiquant leur position par rapport à ….la gauche et la droite de notre transistor !!! Probablement, par mimétisme, je faisais en solitaire dans la cour de l’école, d’interminables parties de football et de circuits à vélo agrémentés de commentaires enthousiastes à haute voix ( une vocation manquée ! ), j’en reparlerai un jour peut-être.
Papa nous a fait aussi aimer le sport à travers la lecture de revues spécialisées. Il achetait chaque semaine  » Miroir-Sprint  » et  » But-Club « . J’ai, longtemps, conservé jalousement, dans le grenier familial, ces superbes magazines de couleur bistre ou verte.
Jusqu’à ses derniers jours, mon père garda cette passion. Il ne manquait aucune retransmission télévisée mais ne fréquentait plus les stades depuis longtemps. Sa philosophie du sport ne se reconnaissait sans doute plus dans les excès en tout genre qui hantent aujourd’hui les tribunes.

LES PLUS BEAUX JOURS DE SA VIE

Je me souviens que, dans les années cinquante, mes parents écoutaient fréquemment à la T.S.F « La joie de vivre », une émission présentée par Henri Spade et Jacqueline Joubert, au cours de laquelle des personnalités narraient les plus beaux jours de leur carrière. J’en reprends le concept pour évoquer quelques événements qui comblèrent mon père de bonheur et de fierté.
Le 24 octobre 1931 est le jour de son mariage. Cette date symbolise surtout une complicité morale et intellectuelle d’une rare plénitude qui ne devait jamais se démentir pendant plus de soixante-deux ans. Vouloir l’illustrer en quelques lignes relève de la gageure.
Papa ne manquait jamais de souligner l’influence que maman ne cessa d’exercer tout au long de leur vie commune. Peu de gens savent que, derrière sa douce et discrète épouse, se cachait l’inspiration de mon père. Mon frère et moi gardons en mémoire les longues soirées studieuses où nos parents corrigeaient les devoirs et préparaient leurs cours du lendemain autour du baroque bureau à quatre places au premier étage du 8 rue Beaufils. Comme ils enseignaient dans des classes de même niveau, il était courant que l’un demande à l’autre ce que tel poème, telle page d’orthographe, telle manière d’aborder une leçon avaient produit sur leurs élèves, afin de modifier éventuellement sa propre approche. S’instaurait alors une riche réflexion pédagogique.
De même, l’homme public se plaisait, au retour d’une manifestation ou d’une réunion du conseil municipal, d’en raconter la teneur pour connaître l’interprétation de son épouse et relever ses suggestions. Il « essayait » souvent sur elle le texte d’un discours ou d’un article. Même s’il protestait parfois sous la critique toujours amène, il tenait compte invariablement des conseils.
Quelle maîtrise d’eux-mêmes possédaient-ils pour accomplir leur vie professionnelle et familiale avec autant d’efficacité, d’intelligence et de générosité ! Je vous assure : cela ne fut jamais à notre détriment.
Je ne résiste pas à vous conter cette émouvante anecdote datant de 1940 qui illustre si bien leur manière unique d’être toujours l’écho de l’autre. Dans la boîte à lettres désaffectée de l’école, maman avait trouvé un télégramme adressé par mon père, alors mobilisé, qui lui donnait « rendez-vous le soir devant la gare rue Verte de Rouen ». Depuis quand avait-on déposé ce pli ? Dans ces circonstances périlleuses, un ami lui proposa de la conduire en automobile. Trouvant bientôt la chaussée barrée par les soldats et les véhicules militaires, elle parcourut à pied les vingt derniers kilomètres. Près de la gare, entendant quelque bruit dans l’obscurité, ma mère osa : « Est-ce toi Michel ? ». En effet, c’était lui, et, main dans la main, ils effectuèrent sous les étoiles les cinq lieues les séparant de l’automobile. Ce fut une belle ….. nuit de leur vie.
Pour évoquer l’amour fraternel, j’imagine ce jour d’avril 1945 où Papa, le coup de pédale allègre, se précipite vers ses racines familiales à Villers-Campsart. Heureux, il y retrouve son frère, serein, de retour de cinquante deux mois de captivité en Allemagne. Pendant quatre ans, pour pallier son absence, mon père avait consacré ses vacances scolaires aux travaux de la ferme. Il avait retrouvé le cordeau, la faux, la fourche, la meule.
L’amour paternel est attaché au 20 avril 1967. Ce jour-là, assis sur les gradins d’un amphithéâtre de l’Université de Strasbourg, mon père écoute son fils aîné « déterminer l’ordre multipolaire des transitions électromagnétiques à l’aide d’un spectromètre magnétique à paires d’électrons »! La fierté de voir un de ses enfants obtenir ainsi le grade de Docteur ès sciences physiques se conjugue avec son admiration pour le savoir et le travail, valeurs qu’il n’a jamais cessé d’inculquer tout au long de sa carrière.
Le 20 janvier 1988, Villers-Campsart est en liesse. « Mémé Léontine », ma grand-mère, toujours rayonnante de gentillesse et de bonté, fête son centenaire dans ce petit village picard où elle est née et a vécu toute son existence. Papa, qui est resté en Picardie « le fils de Léontine », retrace la vie de sa maman devant la foule des parents et amis entassés dans la petite maison (voir article du 14/02/2008). Sans cesse dévoré par la passion de l’écriture, il rédigea une biographie pleine de tendresse de sa mère, à destination de la famille.
Maintenant que mon père et sa maman se sont absentés, leur inaltérable optimisme, leur esprit de curiosité, leur faculté d’étonnement devant les choses simples, leur goût du dialogue hantent souvent mes pensées.
Le 20 février 1993, mon père, cette fois, est le héros du jour. Le Pays de Bray s’est donné rendez-vous au théâtre municipal de Forges-les-Eaux pour la cérémonie de remise de sa Croix de Chevalier dans l’Ordre de la Légion d’Honneur. Cette décoration est le prolongement logique de sa promotion dans l’Ordre National du Mérite obtenue le 4 janvier 1984 et de son élévation en 1989 au rang de Commandeur dans l’Ordre des Palmes Académiques, une distinction rare. Une profonde émotion étreint Papa. En cet instant, se bousculent sans doute dans sa tête une foule d’images de joies familiales, professionnelles et municipales qui ont émaillé ses quatre vingts années d’existence.
Pour atteindre cette plénitude de vie, mon père « a chanté dans son arbre généalogique » comme le suggérait le poète Cocteau. Le petit Michel de Villers-Campsart, déjà curieux de tout, avait observé et réfléchi pour donner un sens à sa vie. Il avait appris la valeur du travail et le goût de la vie simple avec sa maman, à la ferme. Pendant la première guerre mondiale, avec la fréquentation des troupes alliées et la perte de son père, s’étaient ancrés le patriotisme, le culte des anciens, le sens du devoir, la tolérance. Sur les bancs de la communale, à travers les cours de Monsieur Bernard, lui étaient apparues toutes les vertus de l’enseignement.

L’EPILOGUE

Mon père convenait que la chance lui avait souvent souri au cours de son existence. Elle allait très brutalement lui tourner le dos.
Au cours du mois d’avril 1994, mon père commença à se sentir fatigué et à perdre l’appétit. Début mai, avec son automobile, il se rendit à l’hôpital de Bois-Guillaume pour une consultation. Le 16 mai, il y retourna en ambulance pour passer des examens approfondis. Il en sortit le 19 avec une convocation pour le 6 juin afin de déterminer un traitement adapté aux conclusions des analyses. Chaque jour qui passait, ses forces l’abandonnaient et les repas devenaient une véritable corvée. Les 22 et 23 mai, je l’ai retrouvé méconnaissable, amaigri, la voix cassée, épuisé, se mouvant avec beaucoup de difficultés au prix d’une grande volonté. Cependant, il répétait ne pas souffrir du tout et la qualité de ses conversations demeurait intacte.
Le mardi 24 mai, il prit la plume pour décrire avec précision, à son médecin spécialiste, l’évolution très rapide de son mal afin qu’il avance son rendez-vous. Le mercredi, il reçut quelques amis à son domicile. Après de rapides considérations sur son état de santé, il retrouva toute son énergie pour deviser, la tête probablement pleine de projets.
Le jeudi 26 mai au matin, l’ambulance vint le chercher à son domicile pour le transporter à l’hôpital Becquerel à Rouen. Heureux de partir pour se soigner, il fit état du temps maussade, confia une lettre à son épouse et s’éloigna avec quelques petits signes de la main en guise d’au revoir. Le soir, il téléphona à ma mère pour l’assurer de son excellent moral et la dissuader de se rendre avec moi à son chevet. Il dit être entre de bonnes mains et prêt, après quelques jours de repos, à combattre le mal.
Malgré son incroyable volonté, il n’avait aucune chance dans cette ultime lutte. Mon père décéda le 27 mai à 10 heures du matin. Dans l’enveloppe reçue la veille, Maman découvrit le faire-part de décès rédigé de ses propres mains ainsi que quelques instructions. Jusque dans ses derniers instants, Papa nous avait donné une admirable leçon de courage et de dignité.

LES OBSEQUES

Les obsèques se déroulèrent le mercredi 1er juin 1994 à 15 heures en l’Eglise Saint-Eloi de Forges-les-Eaux.
Dans la matinée, la famille se rendit à Rouen, pour voir mon père une ultime fois. Il dégageait une impression exceptionnelle. Une grande fierté masquait un peu ma peine.
Sous un soleil radieux, il accomplit sa dernière promenade à travers ce Pays de Bray dont il avait tant raconté les richesses. Peu avant Forges, dans une courbe prononcée à hauteur de Roncherolles, à la vision d’un petit tertre à gauche de la route, je l’imaginais s’exclamant comme il avait coutume de le faire lors de nos sorties dominicales : « Voici le Mont aux Leux, la Motte aux Loups, on l’a escaladée ». Cet homme qui avait beaucoup voyagé, traversé les Montagnes Rocheuses aux Etats-Unis, nous aidait par ses écrits à connaître et réapprendre les beautés à portée de notre main.
Il aurait été fier de la cérémonie religieuse célébrée à sa mémoire, l’après-midi.
Amis, enseignants, anciens élèves, élus, parfois venus de loin, beaucoup avaient souhaité rendre un ultime hommage à celui qui avait marqué de son empreinte un moment de leur existence.
Mon père était comblé quand il recensait une vingtaine de porte-drapeaux lors des manifestations patriotiques qu’il organisait. Trente-trois drapeaux en provenance de tout le département, réunis dans le choeur de l’église, formaient une escorte d’honneur devant son cercueil.
Mon frère Jean-Pierre fit un éloge très émouvant de papa en retraçant sa vie passionnante et passionnée, aux multiples facettes, et en évoquant l’exceptionnelle complicité qui l’unissait à maman, son « inspiratrice ».
Touchantes autant qu’inattendues furent les paroles prononcées par l’abbé Lafon, ancien curé de Forges, venu du Pays de Caux dire adieu à son ami laïc : « un professeur patriote, républicain et intègre comme l’aurait souhaité Jules Ferry…… qui connaissait les chapelles brayonnes mieux que quiconque ». Monsieur Wimet, au nom de la Société d’Entraide de la Légion d’Honneur, Monsieur Le Roy, président du Souvenir Français, Monsieur Le Vern, député et instituteur, Monsieur Blot, maire de Forges, louèrent le combattant, le pédagogue, l’homme de coeur et de générosité, « l’honnête homme » au sens du 18ème siècle, siècle des Lumières. Des membres de l’Harmonie de Forges interprétèrent de poignantes pièces pour trompette tandis que l’assistance venait se recueillir devant le cercueil. Pour rejoindre sa dernière demeure, Papa passa devant l’Ecole de la rue Beaufils, théâtre de tant de joies familiales et professionnelles. Près de la grille d’entrée, je remarquai un majestueux sapin, arbre de Noël de mon enfance, qu’il m’avait aidé à planter. Le cortège s’arrêta quelques instants dans le cimetière militaire, parmi ceux dont il disait : « A nous le souvenir, à eux l’immortalité ». En guise d’adieu, chaque drapeau s’inclina sur la tombe symbolisant un livre, « le septième tome des promenades géographiques et historiques » comme aimait plaisanter mon père. Une page de ma vie et de l’histoire du Pays de Bray se tournait définitivement. Le 26 juin 1994, à l’occasion de la cérémonie du Souvenir Français, la municipalité de Forges-les-Eaux dévoila une plaque apposée au monument du cimetière militaire. A travers cette pierre, mon cher papa gagnait une parcelle d’immortalité. Il me revient à la mémoire ce poème de Victor Hugo que mon père aimait proposer à ses élèves :

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends…
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe,
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. »

Je ressens à mon tour, aujourd’hui, toute la détresse due à la perte d’un être cher.

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Publié dans:Portraits de famille |on 27 février, 2008 |13 Commentaires »

Ma grand-mère, Mémé Léontine (2)

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Ma grand-mère est née Léontine, Zulma, Virginie Noblesse, le 20 janvier 1888, à Villers-Campsart (Somme), dans la maison qu’elle habita toute sa vie. Son père Eugène, Désiré Noblesse, est né en 1843 et sa mère Ulyssia, Zulma Duminil, en 1857. Elle n’a connu aucun de ses grands-parents, cultivateurs, eux-mêmes de Villers-Campsart et de Campsart, le hameau voisin. Malgré son patronyme « Noblesse », elle est d’origine complètement roturière. Son nom, sans doute un surnom, a pu naître de l’appartenance au personnel domestique d’un château. Il a pu avoir un sens ironique péjoratif ou encore, découlé de qualités morales.
Son père est un paysan se contentant de cinq à six hectares dont une partie en location, et d’un seul cheval reçu en contrat de mariage. En ce temps-là, la moisson de blé, orge, avoine, et la fenaison de trèfle, luzerne, sainfoin, se font à la faux qu’on appelle un dard. Tout se lie avec du seigle (le glui). La faucheuse à foin ou dareuse, et la moissonneuse-lieuse n’apparaissent en Picardie qu’au début du 20ème siècle. Beaucoup de paysans n’ont pas encore de chevaux. Ils se font aider par ceux qui en possèdent, qu’ils rémunèrent en journées de travail. Une majeure partie du battage s’effectue au fléau, en hiver, dans l’aire de la grange en terre battue ou en plancher. Les granges dont un certain nombre subsiste encore, se situent le long des rues pour faciliter le déchargement des chariots. La plupart sont construites en torchis, mélange de terre argileuse, paille et cailloutis, souvent perforé de trous de rats. Les plus grosses fermes ne comptent que cinq à six vaches laitières mais la plupart engraissent deux ou trois cochons dont un ira au saloir dans la buanderie ou la cave. Quelques exploitations élèvent une truie qui fait deux ou trois portées par an. Par contre, on ne recense qu’un verrat pour trois ou quatre communes, de même pour le taureau. Les plus grosses « cultures » possèdent aussi une ou deux juments reproductrices. L’étalonnier passe une fois l’an, généralement en mai, pour les saillies, avec un magnifique boulonnais, très mutin et tout enrubanné.
C’est l’époque où l’on ne parle pas encore de décalitres et hectolitres mais de boisseaux, pas de kilogrammes mais de livres, pas de francs et encore moins d’euros mais de sous, de pistoles (10 F) et de louis (20 F or). Le papier monnaie est encore rare et on ne paye ses fournisseurs et les artisans (le forgeron, le bourrelier) qu’une fois l’an.
Grand-mère est orpheline de sa maman à moins de trois ans. Son père la met, à cinq ans, en pension chez les sœurs, une école privée dans le parc du château de Brocourt situé à trois kilomètres de son domicile. De ce séjour qui dure sept ans, elle gardera des souvenirs radieux. Certaines de ses camarades sont des fillettes de la bourgeoisie picarde. Elle assiste quotidiennement à la vie de la famille noble propriétaire du château ainsi qu’aux fêtes qui s’y déroulent. Elle connaît les grandes familles nobles de la région et restera marquée par leurs noms, leurs occupations, l’équitation, la chasse. Elle y acquiert aussi la croyance et les pratiques religieuses. Son père vient la voir ou la chercher le dimanche. Ils empruntent des centaines de fois, le chemin et la côte de Saint-Jean qui domine la vallée du Liger. Durant une majeure partie de sa vie, elle fréquentera ce parcours, à pied, en carriole ou à bicyclette pour se rendre notamment, à Liomer, à la gare du « tortillard », chemin de fer économique départemental d’Aumale à Amiens.
Adolescente, ma grand-mère quitte l’école de Brocourt, à 12 ans, âge légal de la fin de scolarité obligatoire, armée d’une bonne instruction primaire. Elle aimera écrire, entretenir une correspondance rédigée dans un français très correct et sans fautes d’orthographe dont je fus le destinataire quand je vécus à l’étranger. Fille unique, elle est gâtée par son papa qui restera veuf.

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En 1907, elle se rend pour la première fois à Paris, en voyage de noces. Son époux, Emile Coffin, fils de Pharamond Coffin et de Clémence Damonneville, est né en 1881, à Dromesnil, à deux kilomètres de Villers. C’est un maçon également expert en menuiserie, charpente et toiture et … un apiculteur émérite. Il fait maintes transformations dans la demeure de sa jeune épouse qui perd son père en 1912. Progressivement, il se convertit au métier de cultivateur.
De leur union, naissent deux fils, Marcel né le 12 février 1909 et Michel mon père dont je vous ai narré la vie par ailleurs, et notamment, la période de la guerre 14-18. Grand-mère ramasse la javelle à la faucille tandis que son mari fauche le blé dans un champ à proximité de la ferme, lorsque, le 2 août 1914 à 11 heures, les cloches de l’église sonnent le tocsin. C’est la mobilisation générale et tous les paysans abandonnent immédiatement les travaux des champs pour rejoindre leur centre mobilisateur. Débute alors une ère difficile, tragique même. Les bonnes volontés se mobilisent pour achever la moisson. Bientôt, arrivent dans le village, des troupes de l’Empire britannique, en particulier des Hindous portant le turban et des lanciers du Bengale, puis affluent des réfugiés venant de l’est du département transformé en champ de bataille. Les maisons même partiellement en ruines et les pièces inoccupées dans le village sont réquisitionnées. Une seconde classe est ouverte à l’école et ce sont deux institutrices réfugiées qui en assurent le fonctionnement. Le front picard, côté allié, menace de s’effondrer et la population se rassemble, le soir, devant la maison de grand-mère, la première à l’est du village, pour observer le feu d’artifice des obus fusants à une quarantaine de kilomètres de là.
Apparaissent les cartes de rationnement, les produits de substitution comme la saccharine, les graisses végétales (la cocose). La mie de pain devient jaune safran à cause de la farine de maïs d’Indochine. Les réfugiés s’intègrent progressivement et cultivent les terres en friche à la suite de la mobilisation.

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75 ans séparent ces deux photos

En 1916, grand-mère apprend que son mari, victime d’une pleurésie est évacué du front près de Verdun, puis hospitalisé à Amélie-les-Bains dans les Pyrénées Orientales. Il y demeure un an avant d’être transféré dans le Cantal, à Santenay-les-Bains. Pour rompre l’oisiveté, il confectionne, de ses mains habiles, des objets en cuivre ciselé, des coupe-papier, des bagues, des bracelets, des colliers en perles, des chaînes pour montres ou « léontines » qu’il envoie à son épouse. Il est réformé avec pension militaire, au printemps 1918. Il devient tuberculeux mais, courageusement, reprend son travail à la ferme.
Excellent semeur à la volée, il achète aussi une poulinière pour disposer d’un attelage à deux chevaux, puis une moisssonneuse-lieuse ainsi que toute une gamme d’instruments dans les ventes à l’encan. Bien sûr, outre ses tâches ménagères et de basse-cour, grand-mère l’aide pour la fenaison, les binages, la moisson.

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Une page se tourne lorsque son mari, phtisique, décède le 1er novembre 1921. Elle obtient une pension de veuve de guerre avec majoration pour la charge de ses deux fils de 11 et 12 ans qui vont bientôt réussir leur certificat d’études.
Sur les encouragements de l’instituteur, elle envoie en pension son fils Michel pour qu’il poursuive ses études. Son autre fils Marcel se prend de passion pour l’agriculture. A 13 ans, il laboure, sème à la volée, roule les blés, repasse les scies des machines. Pour le récompenser, elle lui offre une jolie bicyclette Automoto bientôt dérobée par un inconnu, mais qu’elle s’empresse de remplacer. En octobre 1926, très fière, elle découvre la ville de Rouen en accompagnant son fils cadet pour son entrée à l’Ecole Normale d’Instituteurs. Heureuse enfin, elle voit son horizon matériel s’éclaircir. Elle ne semble pas connaître de souci d’argent, du moins, elle ne le montre jamais. Elle alimente le porte-monnaie de ses fils, chaque dimanche … c’est le temps des années folles, le pays revit après la tragédie de la guerre, les bals musette, les rencontres de longue paume et ballon au poing sur les places communales.

enregistrement audio sur sa visite à l’Exposition universelle de Paris (1937)

Peu à peu, elle abandonne à son fils Marcel, la direction des activités de la terre ; mon père leur apporte une aide précieuse lors de ses congés scolaires. Elle est experte dans la traite des vaches, à la main bien sûr. Lorsque Marcel se marie en 1938, elle lui cède l’exploitation de trois quarts des terres et herbages.
La seconde guerre mondiale se profile et son fils aîné Marcel est rappelé sous les drapeaux dés les premiers jours de septembre 1939. Fait prisonnier en Vendée en juin 1940, il est affecté en Allemagne, en décembre, dans un commando agricole où il demeurera 52 mois. C’est son épouse qui se charge de la conduite de la ferme.
Grand-mère, très inquiète du sort de ses enfants, déchirée et choquée, quitte sa maison, avec sa belle-fille, dans un chariot à foin, le 6 juin 1940. Son exode est éphémère puisqu’elle est rattrapée par les allemands, dés le 8 juin, dans le petit village de Flamets-Frétils, épisode qu’elle évoquera souvent le reste de sa vie. Le lendemain, elle retrouve son village désert et sa maison un peu bouleversée. Les années d’occupation sont aggravées par des conditions atmosphériques détestables et des hivers très rigoureux. Elle doit loger plusieurs soldats allemands. Ils la respectent physiquement mais saccagent sa maison, brisent le pavage en fendant du bois. J’ai toujours vu, accroché au mur de la salle, un portrait de mon grand-père, les yeux crevés au revolver par ces soldats au cours d’une de leurs beuveries.
Durant ces années d’occupation, mon père, enseignant, consacre toutes les vacances scolaires aux travaux de la ferme pour aider sa maman et sa belle-sœur. Il faut aussi ramasser les doryphores sur les dizaines d’hectares expropriés par les soldats allemands pour la culture intensive des pommes de terre qu’ils laisseront geler dans les granges.
Quelques jours avant la Libération, plusieurs chariots et attelages de la ferme, sont réquisitionnés par les soldats ennemis, et chargés de vivres, de saloirs, de sacs de farine, d’alcools, de vélos, en prévision de la défaite et une possible famine. Encerclés par les troupes américaines, le 1er septembre à Amiens, les Allemands abandonnent leur convoi. Les attelages prennent le chemin du retour, guidés par quelques « résistants » dont certains peu scrupuleux se partagent le butin.
Grand-mère attend encore neuf mois le retour de son fils Marcel et des prisonniers en Allemagne.
Le temps de la retraite se profile. Peu à peu, ma grand-mère abandonne ses activités agricoles, deux vaches, puis une, puis rien, sauf une chèvre pendant quelques années encore, non pour le profit mais pour perpétuer certains rites comme la traite et l’allaitement des chevreaux.
Désormais, elle consacre beaucoup de temps à sa basse-cour, à l’élevage des lapins. Experte en jardinage, les légumes de son potager sont les plus beaux du village. Elle n’en tire aucun profit financier. Elle n’a de cesse que faire plaisir à ses enfants, amis et visiteurs. Il est presque impossible de partir de chez elle sans emporter, qui un lapin, qui une douzaine d’œufs, qui une bouteille d’eau-de-vie. Toute sa vie, elle jouit du privilège du bouilleur de cru. À 95 ans, elle « bouillira » encore. La qualité de son cidre bouché est remarquable. Je possède encore quelques flacons de sa « goutte » que me réclament certains de mes invités à la fin du repas. Cuisinière émérite, sa table est appréciée. Les facteurs, accessoirement amis, commissionnaires, informateurs voire infirmiers, trouvent souvent table d’hôte chez elle. Le lapin aux pruneaux constitue un de ses plats emblématiques.
Tenant cela de son enfance et de sa condition d’orpheline de mère, ma grand-mère s’adonne aussi avec talent à la couture, le tricot et la broderie. Elle chérit sa machine à coudre que son père lui a achetée en 1910 et qui, aujourd’hui, demeure dans la famille comme relique.
Veillant très tard, souvent au-delà de minuit, elle lit quotidiennement le journal local, « Le Progrès de la Somme » puis le « Courrier Picard » dont elle deviendra la plus ancienne abonnée. Elle connaît ainsi toute l’actualité régionale et les familles des environs dont elle aime évoquer la généalogie.
Excellente cycliste, elle utilise son vélo jusqu’à 83 ans pour fréquenter les marchés, les foires, les fêtes religieuses dans un rayon de dix kilomètres. Son arrière petite fille entretient encore jalousement sa bicyclette.
La vie religieuse constitue aussi une de ses préoccupations. Elle ne manque aucun office dans la paroisse. Elle veille à l’entretien de l’église et du cimetière de son village. Le prêtre se rend souvent chez elle pour bavarder.

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À partir de 90 ans, grand-mère devient de plus en plus sédentaire … finies les sorties à bicyclette voire même à pied. Elle renonce à se rendre à l’office du dimanche ainsi qu’au cimetière. Elle accomplit juste quelques pas à l’extérieur jusqu’à son jardin où, assise, elle contemple ses enfants bêchant ou binant.
Atteinte bientôt d’une lésion de la rétine, elle supporte difficilement de ne plus pouvoir lire son journal. Son fauteuil rustique de style picard devient son compagnon inséparable.
Elle demeure très généreuse avec ses petits-enfants, ses arrière petits-enfants et ses visiteurs. Les enfants du village viennent la voir souvent glaner quelques friandises. Ainsi, elle continue à être informée de la vie locale.
Au printemps 1984, elle s’alite pour une bronchite avec récidive à l’automne. Nous craignons alors pour sa santé, mais il n’en est rien. Elle s’installe alors dans un alitement qui va durer trois ans grâce à sa vitalité, sa résistance physique, aux soins réguliers et attentifs de son docteur ainsi qu’au dévouement de ses femmes de ménage, de sa belle-fille et de ma maman qui vient à son chevet chaque semaine. Malgré son déclin physique, grand-mère conserve une grande lucidité d’esprit et son optimisme rayonnant. Elle se dit heureuse de tout. Jamais, elle n’envisage la mort … c’est un mot d’ailleurs qu’elle ne prononce jamais.
97, 98, 99 ans … se dessine la perspective de fêter son centenaire. À la mi-décembre 1987, le combat semble perdu et puis … Mémé Léontine retrouve des forces pour nous offrir son ultime cadeau. Elle commence à l’évoquer, elle compte les jours … Enfin, le grand jour arrive, le 20 janvier 1988. Mémé souffle ses 100 bougies.

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C’est la liesse dans sa maison et dans toute la commune. A la hauteur de l’événement, l’héroïne du jour quitte son alitement et s’installe dans un fauteuil de la cuisine. Comblée de fleurs et de friandises, elle est en pleine forme et se montre très gaie. Attentive aux discours prononcés et aux marques de sympathie de chacun, elle les parsème de petits commentaires avisés et affectueux.
Pendant quinze jours, grand-mère conserve ce moral qui fait plaisir à voir et à entendre. Les cent ans sont sensiblement dépassés, il est temps de tourner la page … brusquement, toutes ses fonctions s’atténuent. Elle s’installe dans un semi coma répondant malgré tout consciemment aux paroles de tendresse qui lui sont proférées.
Le 11 février 1988 à l’aube, ma grand-mère s’éteint dans le sommeil, sans la moindre douleur. Ainsi s’achève une vie de labeur, de dévouement, de dignité et de tendresse.
Mémé Léontine appartient à « cette race de gens de peu aux vies ordinaires … pleines de richesse et de noblesse » qu’a affectueusement décrite le sociologue Pierre Sansot.
Chère Mémé, comme le rappelle ton patronyme, tu avais la noblesse d’âme et de cœur.

Publié dans:Portraits de famille |on 14 février, 2008 |4 Commentaires »

Une vie de chien, celle de Maya des champs

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Maya, adorable canichette noire, entra dans la ferme familiale d’Ariège, il y a une douzaine d’années. Elle y fut placée suite à une incompatibilité d’humeur avec son précédent maître dans une maison voisine du village. Elle lui en garda d’ailleurs « un chien de sa chienne » comme on dit dans le langage des hommes et il était curieux de les voir s’observer en « chiens de faïence » lorsqu’ils se croisaient.
L’acclimatation à sa vie de néo-rurale ne fut pas immédiate. Elle succédait à plusieurs générations de chiens mâles besogneux, d’origine bâtarde, dont la fonction principale était de garder les troupeaux de vaches et prévenir la venue de visiteurs étrangers. Avec l’arrivée de Maya, nous découvrîmes, bien avant que le terme ne soit à la mode, une crise de civilisation qui allait induire une politique de rupture des habitudes canines dans la ferme. Après les chiens de terroir, place au chien de boudoir !
Joueuse, elle s’invitait aux divertissements des enfants. De son allure légère et sautillante, elle bondissait avec promptitude confisquant dans sa gueule, la balle de tennis ou un ballon de plage dégonflé. Parfois, mystifiée par une feinte de corps, elle tourneboulait et revenait penaude, sa toison frisée couverte de feuilles mortes ou d’herbe fraîchement coupée, prête à reconquérir ce que de « clairvoyants » inspecteurs de l’Education Nationale nomment de manière fumeuse le « référentiel bondissant ».
Certes, ses pitreries et facéties, dignes d’un chien de cirque, réjouissaient les petits et les grands comme nous en villégiature. Ses propriétaires affairés aux tâches agricoles les goûtaient moins.Tout était prétexte pour la vive demoiselle à faire la ferme buissonnière et à sautiller dans les pieds de ses maîtres tandis qu’ils soignaient les animaux de basse-cour ou entretenaient le potager. Curieuse, elle furetait partout et revenait souvent dans un piteux état de l’étable et des granges. De constitution fragile, son comportement virevoltant lui coûta quelques luxations des membres en sautant de chaises et chariots. Cependant, son affection débordante finissait par effacer ses élans turbulents.
Avec le temps, Maya s’assagit. Par la volonté de ses maîtres, elle renonça à une descendance. Elle circonscrit son territoire à la cour de la ferme et ses dépendances ainsi qu’au jardin ne s’aventurant que rarement et prudemment au-delà. Elle accepta d’effectuer un service minimum de surveillance en aboyant sans agressivité à l’égard des visiteurs étrangers du genre humain, de manière beaucoup plus vindicative envers ses congénères canins. Je fus toujours intrigué par son flair et sa perspicacité lors de nos retrouvailles à l’occasion des congés scolaires. À l’approche de notre arrivée, même lorsque nous changions de véhicule, elle filait en éclaireur au nez de nos parents. Nous l’apercevions bientôt virer à vive allure au coin de la grange et entamer une sarabande de petits sauts de joie autour de l’auto avant de se dresser sur ses pattes arrière à l’ouverture de la portière. Pour elle, c’était aussi le temps heureux des vacances.

Ce que femme veut … Maya l’obtint. Elle fut le premier chien à entrer dans la maison et le premier animal à y dormir la nuit. Respectant le droit d’ancienneté, elle consentit dans un premier temps, une cohabitation cordiale avec le chat gris Mistigri pourtant un peu bougon. À la mort de celui-ci, elle fit de la cuisine sa propriété privée étendant même son territoire au salon. Lovée dans son panier doudoune, elle appréciait la chaleur du feu de la cheminée en hiver, et la fraîcheur de la pièce aux heures brûlantes de l’été. À l’extérieur, elle avait une prédilection pour l’auvent de la porte d’entrée qui constituait un excellent poste de surveillance des allées et venues de sa maîtresse avec, en toile de fond, le verger, le jardin et la plaine. Quand un fauteuil était libre, elle aimait y grimper pour accompagner la sieste de l’un d’entre nous. Souvent, quand je lisais, elle s’approchait, se dressait sur ses pattes arrière, posait un de ses membres antérieurs sur l’accoudoir et de l’autre, grattait avec insistance mon bras, suppliant une caresse câline. Devant son regard attendrissant, je ne pouvais qu’acquiescer. L’heure du lever était aussi l’occasion de me manifester son affection. Quand elle entendait craquer les marches de l’escalier, elle venait se poster derrière la porte et dès l’ouverture, me souhaitait la bienvenue en se frottant de longues secondes contre moi. Elle appréciait les retransmissions télévisées des matches du Stade toulousain et du XV de France sur les genoux d’un voisin qui lui était cher !

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Hors son repas du soir constitué des excellents restes des nôtres, Maya était une adepte forcenée du grignotage. Elle consacrait l’essentiel de ses errances à dénicher quelque pitance supplémentaire. Elle connaissait tous les placards et tiroirs remplis de friandises et se précipitait dès qu’elle nous voyait s’y diriger. Les enfants devaient redoubler de vigilance car elle bondissait et engloutissait dans l’instant, tout biscuit qui leur échappait des mains.
Lors de nos repas, elle frétillait quand survenait le moment de trancher la tome de fromage de montagne. Elle venait à mes pieds attendant que je lui offre les épaisses croûtes. Le cérémonial était si bien rôdé qu’il m’est arrivé chez moi, par un réflexe pavlovien, de me débarrasser des croûtes auprès d’une chienne virtuelle !
Vous avez deviné que, par sa gentillesse et sa fantaisie, Maya trouva toute sa place dans la ferme et le cœur de ses maîtres. Ils la pleurent depuis le 28 janvier 2008. Elle repose dans la terre de la ferme qu’elle gratta souvent.
Ainsi s’achève une vie de chienne qui fut le contraire d’une chienne de vie !

Publié dans:Coups de coeur, Portraits de famille |on 6 février, 2008 |Pas de commentaires »

Ma grand-mère, Mémé Léontine (1)

Il y a 20 ans, jour pour jour, le 20 janvier 1988, un petit village de Picardie, Villers-Campsart, était en liesse. Il fêtait le centenaire de ma grand-mère.
Toutes les grand-mères sont adorables mais Mémé Léontine me laisse un souvenir exceptionnel. C’est le seul grand parent que j’ai connu, les trois autres étant disparus avant ma naissance ou quelques semaines plus tard. De plus, ultime cadeau de son existence, elle a donc atteint le cap des cent ans me procurant joie et fierté.
À l’époque, mon père, son fils, rédigea, à l’attention de la famille, une brochure qui lui était consacrée. J’avais apporté ma contribution. Aujourd’hui, en hommage, avant d’évoquer la vie de ma grand-mère paysanne, je vous livre ce que mon cœur m’avait dicté.

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Quand je vins au monde, Mémé Léontine était déjà une alerte sexagénaire. J’ai connu récemment toutes les peines qui émaillèrent la première partie de sa vie, et j’ai donc eu la chance de la connaître à un âge où, abandonnant les travaux de la ferme à mon oncle, elle consacra beaucoup de temps à choyer enfants, petits-enfants puis plus tard, arrière-petits-enfants. Le temps qui passe, embellit sans doute les souvenirs de jeunesse, mais je retiens de mes séjours à Villers, lorsque j’étais « ch’tiot », des images de joies simples et intenses.
Avec mes parents, j’eus la chance, dés ma prime enfance, de me promener à travers la France et l’Europe, cependant, j’appréciais particulièrement lorsque, dans la seconde quinzaine d’août, nous nous rendions à Villers pour participer aux travaux de la moisson. Mes petits bras, certes, s’avéraient vite inutiles lorsqu’il fallait hisser les bottes sur le chariot. Mais quelle joie quand pour le retour à la ferme, juché avec mon cousin, au sommet de la carriole, je découvrais la vaste plaine de Villers au rythme majestueux de Boulot et Mouton, deux superbes chevaux boulonnais. Le trajet le plus savoureux était celui qui précédait le repas de midi, il serait plus exact de dire quatorze heures malgré les éternelles recommandations de mon père habitué à la ponctualité scolaire. En effet, ensuite, nous attendait la délicieuse cuisine de Mémé. Souvent, elle nous préparait des monceaux de bonnes frites comme on n’en fait plus guère, longues, épaisses, croustillantes sur le dessus, onctueuses à l’intérieur.
Grâce à Mémé, « la poule à la sauce blanche » demeure un de mes plats préférés. C’était, bien sûr, une volaille de sa basse-cour qui picorait en liberté dans la cour près du tas de fumier (les technocrates de Bruxelles vont s’arracher les cheveux s’ils me lisent !). Elle la confectionnait remarquablement à l’occasion des fêtes familiales et le soir, elle nous servait le succulent bouillon. Elle n’avait nul besoin de livres de recettes. Elle estimait les proportions au jugé, il fallait la voir s’activer, toute la matinée, autour de sa pittoresque cuisinière en fonte.

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Accompagner ma grand-mère dans les quelques activités agricoles qu’elle conservait encore, constituait un plaisir précieux pour l’enfant d’une petite ville que j’étais malgré tout. Je l’observais attentivement et la questionnais tandis qu’elle trayait son unique vache dans l’étable contiguë à la maison, qu’elle nourrissait ses lapins ou ramassait les œufs dans le poulailler. J’étais fier lorsqu’elle me chargeait de « cueillir » les œufs au fond des granges ou de sortir la « biquette » pour brouter l’herbe devant la maison. J’étais beaucoup moins rassuré quand elle me demandait de remonter une cruche de cidre, de sa cave très obscure.
Aux heures chaudes de l’après-midi, alors que les moissonneurs se reposaient, je disputais fréquemment dans « ch’pature » d’interminables parties de football avec mon frère, mon cousin, Bernard Breton, Jean-Pierre Lenel, Michel Boutillier et d’autres enfants du village. L’herbe haute, les taupinières, le terrain en pente, les pommiers en guise de poteaux de buts, ne freinaient pas notre enthousiasme.
Au temps du catéchisme, assister à l’office du dimanche était obligatoire même lorsque je quittais la paroisse. J’ai ainsi connu nombre de sacristies de France et de Navarre pour y être allé faire valider ma carte de fidélité religieuse ! Quand j’étais seul en vacances chez Mémé, elle était chargée de m’accompagner à la messe dominicale, à l’église de Liomer distante d’une bonne lieue. Ce rite ne m’aurait guère enthousiasmé s’il n’y avait eu la longue promenade pour s’y rendre. Nous partions en « habits du dimanche » par le petit chemin derrière chez la cousine Marcelle, puis traversions l’immense plaine pour rejoindre le bois de Liomer et sa descente abrupte. J’adorais ce parcours car chaque champ qu’on longeait, chaque fleur sur un talus, chaque arbre, étaient prétexte à de longs monologues de Mémé.

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Je n’ai vu qu’une seule fois, ma grand-mère fâchée contre moi, mais en vilain garnement, je l’avais mérité. C’était à l’occasion d’un de ces mémorables repas familiaux. Mon cousin et moi avions abandonné les adultes à leurs interminables conversations autour de la table, pour jouer à cache-cache à travers les pièces de la maison. Ma cachette dans la chambre de Mémé, devait être efficace car mon cousin ne me trouvait pas. Tenaillé par un besoin pressant, j’entrepris dans l’obscurité, de le satisfaire dans ce que je croyais être le pot de chambre (ma grand-mère n’eut jamais l’eau courante dans sa maison). Le bruit suspect éveilla mes soupçons, aussi j’allumai la lumière et découvris que dans le récipient, macéraient de succulents pruneaux destinés à sa fameuse recette de lapin. Mémé en fut toute « retournée » comme elle disait : « Oh ! Qu’as-tu fait là min fieu ? ». Sa colère ne dura guère cependant, et je crois que je pus tout de même goûter au dessert, à son délicieux gâteau « diplomate ».Le temps de l’enfance passa mais mes visites à Villers s’avérèrent toujours des instants heureux. J’aimais écouter ma grand-mère, assise dans son fauteuil rustique de style picard, et grâce au magnétophone, je conserve des témoignages émouvants de nos conversations.

Lorsque je sus conduire, elle appréciait que je l’emmène en promenade dans la campagne environnante. Sa curiosité était débordante. La traversée d’un village, le passage devant une ferme ou un champ, lui rappelaient immédiatement une multitude d’anecdotes et déclenchaient d’interminables considérations généalogiques. De minuscules villages comme Etrejust et Croquoison devenaient soudain des sources intarissables d’inspiration.
Jusqu’à la fin de sa vie, elle se serait « frappée » comme elle disait, si je n’avais pas accepté une tasse de café, un paquet de gaufrettes, un petit verre de sa « goutte » et surtout, le « petit billet » qu’elle sortait de sa blouse ou de dessous ses draps.
Si je me suis attardé dans ces souvenirs parfois naïfs, c’est sans doute que j’éprouve dans ma maturité, la nostalgie du temps de ma Mémé Léontine, toujours rayonnante de gentillesse et de bonté. Il me paraît bien que du vrai bonheur y était enclos.

 

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Publié dans:Portraits de famille |on 20 janvier, 2008 |7 Commentaires »

Michel COFFIN, mon père (époque 2)

LE MILITAIRE

Son envol dans la carrière de professeur est bientôt contrarié. En 1938, la crise de Munich survient, la déclaration de guerre menace. Mon père, devenu lieutenant en 1935, est appelé en septembre pour procéder à la réquisition des chevaux dans les cantons de Saint-Saëns et de Bellencombre. Il s’acquitte de cette tâche en compagnie de trois autres officiers de réserve. La crise politique s’atténue et, en attendant d’exécuter les ordres, ils effectuent de belles promenades dans la somptueuse forêt d’Eawy sur les chevaux de l’équipage de la chasse à courre stationné à Saint-Saëns.
Le 3 septembre 1939, avec l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes et soviétiques, c’est l’état de guerre réel. Mon père est présent sur la place de la mairie de Saint-Saëns où, pendant deux jours, les cultivateurs, très compréhensifs, défilent avec leurs percherons de trois à neuf ans. Cent quarante bêtes prennent la direction de Rouen pour être aussitôt attelées à des canons.
Le 4 septembre, papa est affecté à l’Etat-Major du 3ème Corps d’Armée comme officier observateur. Le 3ème C.A. se voit attribuer la défense du secteur de l’Escaut entre Saint-Amand-les-Eaux et Le Quesnoy, places fortes datant de Vauban. Il installe son poste de commandement à Bouchain, entre Cambrai et Valenciennes, dans deux usines tombées en léthargie. Les Allemands déclenchent les opérations militaires le 10 mai 1940 à 4 heures du matin. Pour soutenir l’armée belge, le 3ème C.A. franchit la frontière le 12 mai sous les bravos de la population civile et se positionne dans la vallée de la Dyle, non loin de Waterloo. Les combats sont brutaux et les pertes nombreuses.
Le 17 mai, un corps franc allemand commandé par Rommel franchit la Meuse près de Sedan. Le 3ème C.A. reçoit l’ordre de battre en retraite vers son cantonnement de Bouchain mais … les allemands s’y trouvent déjà. Il s’installe à Phalempin, puis Orchies, Armentières, Bailleul avant de se dissoudre à la ferme du Temple près de Steenvorde. Chacun détruit ses papiers civils et militaires . L’épisode qui suit a inspiré le roman « Week-end à Zuydcoote », prix Goncourt, ainsi qu’un film. Je reprends des écrits de mon père pour relater ce qu’il vécut personnellement :  » Nous arrivâmes à Dunkerque par paquets tout en restant soudés à notre unité. Les canaux étaient remplis de véhicules noyés afin de les rendre inutilisables. On ne voyait aucun civil dans les rues mais quand on descendait dans les abris lors des raids aériens, on découvrait tout un monde blotti, hébété et silencieux. Le bruit des canons se rapprochait peu à peu de la ville. De temps en temps, les chasseurs prenaient en enfilade les plages de Bray-Dunes et de Zuydcoote et chaque balle faisait une victime. Le 31 mai à minuit, sur ordre de l’Amiral Abrial obtenu par mon camarade Edouard Borotra, le frère du célèbre joueur de tennis, j’embarquais avec cinquante hommes sur un « rafiot », le Gâtinais. La traversée fut périlleuse. Les vedettes rapides allemandes sillonnaient le détroit. Elles envoyèrent par le fond, la Bourrasque et le Sirocco avec six cents hommes à bord chacun. Vers deux heures du matin, survint un grand choc. Nous nous précipitâmes sur le pont. Nous venions de heurter une épave. D’innombrables mâts émergeaient des flots. La mer, elle, était sereine. A trois heures, nous étions proches des côtes anglaises. Une vedette britannique vint à notre rencontre et nous guida pendant quelques milles le long des eaux territoriales. Le 2 juin, à sept heures du matin, nous entrâmes dans le port de Cherbourg. Nous fûmes accueillis dans une caserne par des officiers qui ne ménagèrent pas leurs critiques à notre égard « .
Lors d’une visite au Musée de l’Armée, aux Invalides, j’ai assisté, terrifié par la violence des images, à la projection d’archives cinématographiques narrant cette bataille de Dunkerque. Papa rappelait quelquefois que vivre des heures aussi dramatiques armait pour tous les grands combats de la vie. Avec humour, il évoquait aussi parfois les rares moments de détente, notamment à titre anecdotique, cette soirée à Bouchain, où il fit valoir ses talents de danseur auprès de la célèbre actrice Danielle Darrieux !
Le 3ème C.A. reçoit l’ordre de se reconstituer à Sainte-Honorine-du-Fay, au sud-ouest de Caen, puis de se porter sur la rive gauche de la Seine entre Pont-de-l’Arche et Les Andelys. Le 8 juin, il atteint Evreux qui vient de subir d’importants bombardements . C’est ensuite la retraite vers la Bretagne par étapes quotidiennes d’une centaine de kilomètres. Le 3eme C.A. fait sauter le pont de Chalonnes qui enjambe la Loire. Le 24 juin, jour de l’armistice, le P.C. se trouve à Mussidan en Périgord où il a la charge de concrétiser la ligne de démarcation. Puis survient le repli en zone libre, à Duras, dans le Lot-et-Garonne, où Papa est démobilisé le 27 juillet 1940.
Cruauté du destin, il apprend, dès son retour, la disparition de André Delaunay, ingénieur chimiste et camarade de l’Ecole Militaire de Poitiers, tué par une auto-mitrailleuse allemande …… dans son village natal de Villers-Campsart ! On retrouva le nom de mon père dans le carnet qu’il portait sur lui.
Papa sera remobilisé le 11 mai 1945 à l’Etablissement Principal du Matériel à Vernon, chargé de la récupération du matériel militaire éparpillé et de la gestion d’un camp de prisonniers, en majorité des S.S. en uniforme noir.
Mon père sera cité à l’ordre de l’Armée et décoré de la Croix de Guerre 1939-1945 avec Etoile de vermeil pour « avoir exécuté des missions particulièrement délicates sous de violents bombardements auprès des grandes unités en ligne. Grâce à son sang-froid et son mépris du danger, il a transmis les ordres du commandement et rapporté à celui-ci des renseignements particulièrement précieux sur la situation des unités ».
Après guerre, naîtra une association amicale des anciens officiers du C.A. Papa la fréquentera régulièrement et l’une des réunions annuelles aura pour cadre la mairie de Forges. Parmi ses camarades, il entretiendra des relations épistolaires suivies avec Raymond Lindon, avocat général à la Cour de Cassation, dont le petit neveu, Vincent, brille aujourd’hui sur les écrans.
Mon père était fier de son passé militaire qui s’expliquait complètement par ce qu’il avait vécu dans son enfance. Pour l’avoir très souvent écouté, je vous affirme que les valeurs de ce fervent de l’Europe étaient bien plus civiques et patriotiques que militaristes.

LE PROFESSEUR

Cette période dramatique achevée, Papa peut enfin complètement assouvir sa passion pour l’enseignement. Toujours avide d’apprendre, durant l’année scolaire 1946-1947, il se rend, tous les jeudis, à l’Université de la Sorbonne. Il me confia fréquemment son admiration pour les brillants professeurs qu’il écouta dans cette cathédrale du savoir. Dix ans après Monsieur Anne, il découvre une nouvelle source d’inspiration et de motivation avec l’arrivée à Forges d’un jeune inspecteur, André Barrès, qui se lance dans l’éducation nouvelle préconisée par les grands pédagogues Paul Langevin et Henri Wallon. Cet homme de grande valeur, qui connaîtra ensuite une brillante carrière à l’étranger notamment au titre de l’UNESCO, devient même un grand ami de la famille.
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A l’apogée de sa carrière, mon père enseigne le français, l’histoire et la géographie dans les classes de quatrième et troisième au collège de garçons, et prépare filles et garçons, dans ces mêmes disciplines, au difficile concours d’entrée à l’Ecole Normale de Rouen.
Son prestige est tel qu’informés par leurs aînés, les élèves de sixième et cinquième appréhendent leur contact futur avec ce professeur d’une grande exigence. Mon frère et moi éprouvons également cette crainte, renforcée par celle de l’autorité paternelle, mais elle s’estompera bientôt derrière une passion pour des cours de haut niveau et d’une grande modernité. Les élèves se sentent démunis devant ses références intellectuelles mais au lieu de produire un effet inhibiteur, cette richesse culturelle suscite l’envie de travailler et d’apprendre.
Le rythme est très intense avec une accumulation de devoirs et d’interrogations écrites. Son degré d’exigence est si élevé que ceux qui poursuivent leurs études secondaires entrent au lycée avec un bon niveau. Il brille dans le très difficile exercice du commentaire de texte où sa culture s’exprime pleinement. Sa renommée est régionale et, à l’Ecole Normale, « les filles de Forges » sont réputées pour leur excellente formation en Français. J’ai profité également des leçons du maître et, au lycée, obtenu des résultats satisfaisants dans cette délicate discipline.
En composition française, les sujets proposés ( un par quinzaine ! ) sont variés et en prise avec l’actualité. Alors qu’on n’imaginait pas encore la création de villes nouvelles en France, et que Brasilia sortait de terre au Brésil, je me souviens qu’il nous demanda d’imaginer pareil projet sur notre territoire. La lecture des copies, aujourd’hui, fournirait peut-être d’intéressantes suggestions à nos architectes !
Même si la quantité ne constitue pas nécessairement un gage de qualité, la longueur des copies, parfois plusieurs dizaines de pages, caractérise les devoirs de ses classes. Cette production prolifique était sans doute le fruit de son travail systématique autour de la langue, de sa manière de susciter l’envie de lire, d’éveiller la curiosité.
Son goût pour les beautés de la langue française s’affirme aussi pleinement lors des exercices de récitation. Je me souviens de la délectation avec laquelle il s’efforçait de nous sensibiliser à la musicalité d’un vers, à la tonalité des rimes, en nous emmenant dans la « Ballade des dames du temps jadis » :

« Dites moi ou, n’en quel pays
Est Flora la belle Romaine;
Archipiades née Thaïs
Qui fut sa cousine germaine;
Echo, parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sus étang,
Qui beauté ot trop plus qu’humaine?
Mais où sont les neiges d’antan? »

Ses cours de géographie sont aussi d’une richesse insoupçonnable et des générations d’élèves reprennent au lycée, en classe de première, leur classeur de troisième traitant de la France. Mon frère aîné connut l’époque « révolutionnaire » des polycopiés que mon père préparait avec des stencils et la machine à alcool. Chaque élève bénéficiait ainsi d’un cours très complet. Papa abandonna cette technique trop rigide pour l’actualisation incessante de son cours et je fus confronté à la pédagogie universitaire de la prise de notes. Il écrivait au tableau les articulations du cours et dictait les connaissances indispensables à acquérir. Il effectuait des contrôles quotidiennement, oralement ou par écrit. Il exigeait des réponses très rapides et avait organisé un système de correction immédiate avec l’échange des copies entre les élèves et le barème inscrit au tableau. Il ne s’agissait pas de commencer un cours sans avoir appris le précédent.
Il payait de sa personne et demandait à chacun des efforts très importants car il fallait que les résultats soient bons pour tous. Le terme n’était pas à la mode mais il pratiquait le « soutien » naturellement. Les cours de troisième spéciale se déroulaient d’ailleurs entre 17 et 19 heures.
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Il dégageait une autorité extraordinaire teintée cependant d’une certaine jovialité et jamais personne n’envisagea la moindre incartade durant les cours. Il vouvoyait absolument tous ses élèves, filles et garçons. Il parsemait son discours de « pourquoi est-ce que….? » et, ignorant souvent les doigts qui se levaient timidement, il reprenait superbement : « eh bien, parce que….! » Sa voix de tribun et sa façon très personnelle d’utiliser le mode interrogatif maintenaient l’attention et stimulaient l’esprit.
Ce rayonnement était le fruit d’une activité considérable de recherche et de préparation. Durant toute leur carrière, mes parents ont travaillé quotidiennement jusqu’à une heure avancée de la nuit. Je me souviens des murs du bureau tapissés de ……. casiers où s’accumulaient cahiers, chemises, revues pédagogiques, annales d’examens, etc… Le grenier de la maison familiale regorgea , au-delà de leur disparition, de toute cette documentation.
Lorsqu’il fallut vendre la propriété, j’ai feuilleté avec infiniment d’émotion quelques-unes de ces archives, préparations de cours, cahiers et devoirs d’élèves, témoignages d’une valeur professionnelle admirable.
Papa aidait beaucoup ma mère dans la gestion très contraignante de l’internat du Cours Complémentaire de filles, ancêtre du collège, puisque longtemps ce type de pensionnat ne fut pas étatisé. Pour nourrir leur « famille nombreuse » (il s’agissait bien de cela car mes parents faisaient office de seconds parents pour ces jeunes filles), il fallait composer les menus, passer les commandes, vérifier les livraisons. Cela donna lieu à des scènes cocasses. Pendant l’occupation, papa éleva et tua le cochon avec son beau-père. Pour assurer l’approvisionnement, dans la ferme de sa mère, il ressuscita la culture de la lentille. J’ai connu l’époque où il entretenait encore un potager. Le militaire sommeillait sans doute en lui quand il réquisitionnait un bataillon de jeunes filles pour « dédoubler » les carottes au jardin ou pour sacrifier à la « corvée de patates ». L’installation d’une éplucheuse électrique dans la cave constitua une importante avancée sociale !
Mon père s’investissait aussi avec ferveur dans les nombreuses activités post et périscolaires qu’impliquait la mission d’éducateur. Il mit sur pied des exercices gymniques dans le cadre des fêtes de la jeunesse.mcoffin043blog.jpg

 

Il collaborait à l’organisation des inoubliables fêtes de l’Amicale des Pervenches renommées dans tout le département. Lors de la préparation des pièces de théâtre, il devenait, à tour de rôle, metteur en scène ou décorateur. Je le revois, sous le préau, sciant et peignant les décors forestiers du « Sous-préfet aux champs » d’Alphonse Daudet, dans lesquels je voletais costumé en pic-vert. Je l’entends, démonstratif, faisant répéter inlassablement les acteurs pour parvenir au jeu juste. J’ai en tête des images de lui sous les traits de Monsieur Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme… faisant de la prose sans le savoir !
C’était l’homme orchestre au sein de la « famille » des professeurs du collège de filles. Avec son épouse, il proposait des sorties culturelles aux élèves, souvent issues d’un milieu modeste. Ainsi, bonheur rare, à l’époque, nous eûmes le privilège de nous rendre à l’Opéra et d’admirer les monstres sacrés de la Comédie Française. Bien évidemment, toutes ces animations accomplies avec plaisir et désintéressement …. ne supprimaient aucun cours.
Papa acheva sa carrière d’enseignant en 1968, année mythique dans l’évolution des moeurs. Jusqu’à la fin de sa vie, il suivit, avec beaucoup d’intérêt et de philosophie, les mutations de l’Education Nationale. Il découpait régulièrement, dans les journaux, des dossiers et les sujets du baccalauréat. Lorsqu’ils abordaient les grands faits de société, il lui arrivait de prendre la plume et d’adresser sa copie au responsable de la rubrique éducation du journal « Le Monde ». A quatre-vingt ans, il refusa même la proposition de donner quelques conférences au lycée au titre de … soutien en français !
Avec une fierté légitime, il déclinait parfois son « palmarès » : plus de cent cinquante de ses élèves devinrent enseignants, certains accédant au professorat d’université. Par son charisme, il avait su transmettre l’amour du métier que Monsieur Bernard lui avait inculqué dans son enfance.

… à suivre

Publié dans:Portraits de famille |on 9 janvier, 2008 |5 Commentaires »

Michel COFFIN, mon père (époque 1)

« Papa a eu une vie d’une exceptionnelle plénitude. Il en est, certes, de plus brillantes, plus géniales, plus universelles, mais pas de plus passionnées. »
Ces paroles prononcées par mon frère, lors des obsèques de notre père, me donnèrent l’envie de faire renaître, à travers l’écriture, cette existence accomplie. C’est ainsi que j’ai rédigé, en 1995, sa biographie qui fut éditée en ouverture du sixième tome posthume des « Promenades géographiques, historiques et touristiques en Pays de Bray » dont notre cher parent fut le concepteur et le réalisateur.
Pour cela, j’ai fait appel à ses écrits, à mes souvenirs personnels, à ceux d’autres membres de la famille. Reprenant sa démarche, je suis allé à la rencontre de ses amis, collègues, anciens élèves pour recueillir leurs témoignages.
Il en résulte cette évocation parfois naïve, évidemment partielle, sans doute partiale, à travers laquelle vous percevrez toute la richesse morale, intellectuelle et culturelle de mon père. Toujours curieux des technologies nouvelles, je pense qu’il serait fier de savoir sa vie tissée sur la « Toile ».

 

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L’an mil neuf cent dix, le huit août à huit heures du matin, par devant nous, de Forceville Saint-Ange, Maire officier de l’Etat civil de la commune de Villers-Campsart, canton d’Hornoy, département de la Somme, est comparu COFFIN Emile Joseph Vincent, maçon, âgé de vingt-neuf ans, domicilié à Villers-Campsart, lequel nous a présenté un enfant de sexe masculin né en sa demeure hier sept août à huit heures du matin, de lui comparant et de Noblesse Léontine, Zulma, Virginie, cultivatrice, son épouse, âgée de vingt-deux ans, domiciliée à Villers-Campsart et auquel enfant il a déclaré donner les prénoms de MICHEL, Emile, Bernard. »

Ainsi fut enregistrée l’arrivée sur terre de mon père, survenue dans la maison familiale, la première à l’est du village. Le corps d’habitation d’origine ainsi que quelques granges existent toujours.

SON ENFANCE

La petite enfance de Papa ressemble à celle de tous les gamins de la campagne à cette époque. Les rares jouets qu’il connaît sont ceux confectionnés dans le bois par son père. Il s’amuse sur la place du village, court dans les prés, construit des labyrinthes sous les balles de paille dans les granges. Ses copains s’appellent Philippe Brunet, Pierre Tagot, Alexandre Grévin. Une de ses camarades, aujourd’hui nonagénaire, se souvient de traversées du grenier à foin avec une corde, tel Tarzan dans la jungle. Un jour, la corde céda et le petit Michel, les quatre fers en l’air, improvisa sans se relever :

 » Je suis Saint-Michel
Descendu du ciel
Au bout d’une ficelle
Arrivé en bas
La ficelle cassa
Et Michel tomba. « 

Il n’y a quasiment pas d’automobiles dans les campagnes. La moissonneuse-lieuse est très rare. La moisson se fait à la faux, à la faucille et au râteau. C’est encore le temps des meules qu’a évoquées le peintre Claude Monet. Ces moments d’insouciance s’estompent très vite derrière la dure réalité de la guerre. Ses parents coupent la javelle au bord du chemin de Dromesnil lorsque, le 2 août 1914 à 11 heures, les cloches du village sonnent le tocsin. C’est la mobilisation générale. Il regarde son père abandonner précipitamment son champ, regagner la ferme, consulter son livret militaire, remplir une musette avant de retrouver, le soir même, son régiment à Beauvais. Il ne le reverra que quatre ans plus tard. De cette période tragique, Papa gardait en mémoire l’arrivée dans le village des troupes de l’Empire britannique, notamment des Hindous portant le turban, des lanciers du Bengale. Ils logent dans les bâtiments de la ferme avant de remonter au front. Un mess d’officiers s’installe chez sa grand-mère Clémence. A leur contact, mon père acquiert ses premiers rudiments d’anglais, découvre le thé et le plum-pudding, collectionne les insignes des différentes unités, voit pour la première fois des footballeurs en short s’entraînant dans les herbages. Il est souvent choisi à l’école pour accompagner les officiers dans les opérations de cantonnement. Il promène leurs chevaux le long des talus herbeux. En récompense, ils lui offrent des crêpes immenses qu’il dévore en leur compagnie. De cette époque, naît, chez mon père, son goût de l’uniforme, des galons, de la cavalerie ainsi que sa sympathie pour l’armée britannique avec laquelle il collaborera plus tard. Il se rappelait encore les soirs où éclataient d’extraordinaires feux d’artifice dus aux obus fusants, sur le front situé au-delà d’Amiens. L’armistice signé, il accompagne sa mère sur les champs de bataille de Daours, Villers-Bretonneux, Albert. Ce ne sont que champs labourés de tranchées, jonchés de casques, d’armes brisées, de véhicules militaires désarticulés. Il en revient avec des valises pleines de douilles d’obus de canons destinées, une fois astiquées, gravées et ciselées, à orner meubles et cheminées. Son père, atteint d’une pleurésie, a été évacué du front près de Verdun, en 1916. Soigné à l’hôpital militaire d’Amélie-les-Bains puis Santenay-les-Bains, il est réformé avec pension militaire au printemps 1918. Devenu tuberculeux, il ne devait jamais guérir et décéda le 1er novembre 1921. De lui, mon père disait avec admiration qu’il pouvait faire une maison à lui tout seul. De maçon qu’il avait été, il s’était converti progressivement au métier de cultivateur. D’une extrême habileté manuelle, il avait fabriqué carriole, brouette, roues. Cette guerre fait deux autres victimes dans la famille. L’oncle Emilien est tué dans un combat à la baïonnette, en août 1914, près de Lassigny, dans l’Aisne. Un autre oncle, évacué du front, meurt en 1916. Par contre, Maximilien, un troisième oncle, participe à tous les combats pendant quatre ans, en Champagne, en Argonne et dans les Ardennes. Enterré plusieurs fois par les obus, il revient sans la moindre blessure. Papa découvre, à l’âge de six ans, les pupitres à six places et les bancs sans dossier de l’école communale de Villers-Campsart. Il y connaît deux instituteurs aux personnalités fort différentes. C’est d’abord un maître très sévère. Quatre ans sous les drapeaux et sur le front l’ont aigri. Les châtiments corporels sont abondants. Il dispose auprès de son estrade, d’une panoplie de baguettes de noisetier dont la plus longue atteint le fond de la classe. Il prône le « par coeur ». Monsieur Bernard lui succède. C’est un maître d’élite et d’avant-garde à l’époque, partisan de « l’éducation nouvelle ». Il emmène les écoliers dans la plaine pour rédiger des textes, découvrir la flore, peindre. Il pratique les expériences scientifiques, le chant par le solfège, le tissage, la poterie. Il expérimente des cultures dans le jardin de l’école. Par la suite, il réussira le professorat des écoles primaires supérieures et deviendra président de la Ligue Nationale des Droits de l’Homme. Chaque année, il est récompensé par une jolie moisson de certificats d’études, diplôme que mon père et mon oncle obtiennent sans coup férir à douze ans. Papa vénère ce maître qui lui communique la passion de l’enseignement. Monsieur Bernard conseille vivement à ma grand-mère de mettre le petit Michel en pension pour qu’il poursuive ses études. Quel honneur à cette époque où seuls les enfants de riches vont en pension! L’autre fils, Marcel, pris de passion pour l’agriculture, rejoint la ferme familiale. A treize ans, il laboure déjà, sème à la volée, roule les blés, repasse les scies des machines. Quand il égrenait ses souvenirs d’enfance, Papa évoquait parfois, avec amusement, le temps où il servait comme enfant de choeur dans la pittoresque église de Villers, riche de plusieurs chefs-d’œuvre. Il rappelait la coutume de la semaine sainte lorsque « les cloches étaient parties pour Rome ». Il allait de ferme en ferme collecter les oeufs, annonçant son arrivée par le crépitement des crécelles. Plusieurs exemplaires de cet objet réalisés par son père, sont conservés comme des reliques dans la famille.

SA JEUNESSE

En 1923, Papa entre au Cours Complémentaire d’Aumale, posant ainsi le pied sur le sol normand. Pensionnaire, il ne retrouve son village natal qu’à l’occasion des vacances, en empruntant le « tortillard » jusqu’à Liomer, puis accomplissant les derniers kilomètres à pied ou en carriole. Sitôt rentré au bercail, il apporte son concours aux travaux de la ferme. Il sait démarier les betteraves, harnacher et mener un attelage, conduire la moissonneuse. Pendant la moisson, il fourche ou « tasse » vingt mille bottes de blé et d’avoine. Il ne manifeste aucune mauvaise volonté considérant que ces efforts constituent une excellente préparation à la vie active.
A cette époque des « années folles », on cherche à s’étourdir pour oublier les affres de la guerre. Avec son frère, Papa commence à fréquenter les bals à quinze ans. A pied ou à bicyclette, ils vont danser au café Doval à Liomer ou dans les fêtes de village. L’accordéon fait fureur mais le jazz et le charleston deviennent à la mode. La vedette locale s’appelle Robin, véritable homme-orchestre qui joue de plusieurs instruments à la fois.
Le dimanche après-midi, on pratique la balle au tamis sur les places communales des villages picards. Papa y joue parfois, accompagne souvent son frère « fort-en-jeu » qui brille à la tête de l’équipe de Villers.
En 1926, Papa réussit le concours d’entrée à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Rouen. Cette admission procure joie et fierté à sa maman, veuve de guerre, qui voit ainsi son horizon matériel s’éclaircir. Curieusement, mon père évoquera le plus souvent des souvenirs d’ordre militaire de ses années de formation au sein de sa promotion baptisée « l’Indomptable ». En effet, en deuxième et troisième année, on peut suivre les cours de la préparation militaire supérieure qui permet d’accéder par concours au grade de sous-lieutenant lors du service militaire. Papa, les images des champs de bataille de Picardie ancrées à jamais dans sa mémoire, s’y inscrit avec ferveur. Il souhaiterait être officier dans l’aviation mais sa mère, sur conseil de la famille, ne l’autorise pas. Il opte donc pour l’artillerie, « l’arme savante » de l’époque. L’instruction comportant de l’équitation, il renoue avec ses origines paysannes et pratique cette activité, le jeudi après-midi, devant la caserne Jeanne d’Arc devenue aujourd’hui l’Hôtel de Région. En juillet 1929, pour avoir été particulièrement disert sur les ogives, mon père obtient la meilleure note d’aptitude générale au commandement (16 sur 20) et est admis dans un très bon rang à l’Ecole Militaire d’Artillerie de Poitiers.
Avant de servir sous les drapeaux, il débute sa carrière d’enseignant au Cours Complémentaire mixte de Gaillefontaine où il supplée son directeur pour les cours de Sciences. Le soir, son habileté acquise sur les « parquets » picards le conduit à enseigner … le tango à la bourgeoisie locale. A la fin de cette année scolaire 1929-1930, il se rend à Argueil pour la correction des épreuves du Certificat d’Etudes. Le destin rôde dans les rangs du jury sous les traits de Gilberte Roulland, jeune directrice de l’école de La Feuillie … qui prendra bientôt une place capitale dans sa vie.
En octobre 1930, Papa intègre donc l’Ecole d’Artillerie de Poitiers sise dans le quartier des Dunes et endosse l’uniforme bleu horizon d’Elève Officier de Réserve. Il y connaît cinq mois de bonheur si j’en crois ses écrits: « J’ai gardé de cette école des souvenirs inaltérables. Tout y était agréable, la discipline, la nourriture, la camaraderie, les loisirs. Tous les élèves étaient hautement diplômés. J’y ai appris beaucoup de choses sur la balistique, la cartographie, les transmissions. Je pratiquais l’équitation sous les ordres du Cadre Noir de Saumur…. »
En mars 1931, il revêt l’uniforme kaki de sous-lieutenant, tant convoité. Bottes de cavalerie, éperons et cravache complètent la panoplie. Papa évoqua souvent avec fierté son retour triomphal au pays natal, dans cette fringante tenue. Détail non négligeable, la solde de « sous-verge » se monte au double du traitement d’un instituteur.
Encouragé par sa réussite, mon père se porte candidat à l’Ecole Militaire des Transmissions à Versailles, avenue de Sceaux. Il y est admis sur titre. Durant trois mois, il apprend le Morse, la télégraphie par le sol, vit les débuts de la radio par les postes à galène, parcourt les abords forestiers du camp de Satory lors des exercices pratiques en campagne.
En juillet 1931, il pourrait être affecté au poste militaire de radio de la tour Eiffel. Il préfère rejoindre le 25ème Régiment d’Artillerie de Chalons-sur-Marne afin de participer comme officier de transmissions aux grandes manoeuvres de l’Aisne. Il découvre ainsi les célèbres champs de bataille de Champagne, la butte de Tahure, celle de Souain, le fort de la Pompelle. Il assiste au tournage du film « Les croix de bois » tiré du roman de Roland Dorgelès. Il assure aussi la fonction d’officier de « bien vivre » dans les communes après le passage de la troupe pour recevoir les réclamations de la population. Il apprend à connaître l’agriculture champenoise; déjà le géographe pointe sous l’officier.

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Le 15 octobre 1931, sonne l’heure de la démobilisation et un difficile cas de conscience apparaît avec l’orientation qu’il doit donner à sa carrière. Papa peut devenir officier d’active et entrer au Service Géographique de l’Armée devenu aujourd’hui l’I.G.N.
L’amour l’emporte. Il épouse Gilberte le 24 octobre 1931 et retrouve sa vocation première d’enseignant. Cependant pour conserver son grade de militaire et en franchir les échelons, il effectuera plusieurs périodes de perfectionnement aux camps de Coëtquidan et de Mailly en Champagne.
Après quelques mois à Avesnes-en-Bray, mon père exerce de 1932 à 1936 à l’école communale de Beauvoir-en-Lyons. Il a la charge d’une classe unique d’une trentaine de garçons. Certains de ces bambins viennent des nombreux hameaux avoisinants, à pied ou à vélo. A midi, ils réchauffent leur gamelle sur le poêle à bois qui trône au milieu de la classe.

 

 

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J’ai interrogé avec émotion quelques septuagénaires qui, aujourd’hui encore, conservent un souvenir émerveillé de leur instituteur. Peut-être étaient-ils un brin fascinés par ce jeune maître qui arrivait chaque matin, vêtu de cuir, chevauchant sa grosse moto Austral 4 chevaux à culbuteurs. Ils étaient surtout conquis par sa pédagogie moderne, mélange de fermeté et de gentillesse. L’un d’entre eux m’a avoué qu’après l’obtention de son certificat d’études, il lui plaisait souvent d’écouter « la voix de son maître », de sa cour jouxtant l’école.
Les cours d’instruction civique et de morale avec les « maximes » inaugurent chaque matinée.
Ayant souvent connu la fierté d’être choisi comme moniteur par Monsieur Bernard, son instituteur vénéré, Papa reprend la pratique de solliciter les grands de la classe pour aider leurs cadets dans leur apprentissage de la lecture.
Il installe également dans un coin de la salle une « armoire à expériences », repaire mystérieux et magique d’éprouvettes et cornues. Lorsqu’il distille du vin pour obtenir « la goutte », les petites têtes blondes boivent….ses explications.
Les disciplines artistiques ne sont pas délaissées. Mon père manifeste d’excellentes dispositions en dessin et initie les enfants au violon.
Exigeant en classe, il devient le copain de ses élèves à la récréation. Il leur apprend le jeu de barres ou improvise fréquemment des parties acharnées de football.
Les anciens se souviennent encore avec ravissement des superbes fêtes mises sur pied à l’occasion de la distribution des prix. En collaboration avec Mademoiselle Lefèvre, chargée de la classe unique des filles, il prépare des chants et des saynètes en costumes.
Papa conserva, sa vie durant, une sympathie particulière pour la commune de Beauvoir et c’est avec émotion, lors de ses promenades, qu’il passait devant son ancienne école. Sans doute effectua-t-il souvent les quelques pas le séparant du porche de l’église pour se recueillir devant le « beau voir », cet exceptionnel panorama de la boutonnière de Bray dont il serait le chantre plus tard. Il aimait aussi profondément la forêt de Lyons pour avoir traversé quotidiennement ses splendides futaies de hêtres afin de retrouver son épouse en poste à La Feuillie.
L’amour matrimonial donne un nouveau coup de pouce au destin, en août 1936. L’Inspection prie Maman d’accepter la direction du Cours Complémentaire de filles de Forges-les-Eaux. Papa change de poste, laissant beaucoup de regrets dans la population de Beauvoir. L’administration le nomme à Serqueux avant de l’intégrer, au bout de quelques semaines, au Cours Complémentaire de garçons de Forges dirigé par Monsieur Bertrand. A ses débuts, il y enseigne la géographie, l’histoire, les sciences naturelles et la gymnastique. La préparation au concours d’entrée aux Ecoles Normales de Rouen devenant progressivement mixte, il intervient rapidement dans les deux Cours Complémentaires. Il découvre bientôt un modèle en la personne de son inspecteur Eugène Anne.. Cet homme charmant et cultivé, qui a donné son nom à l’école primaire de Forges, écrit des livres d’histoire locale (tiens, tiens ! ) et fonde une université populaire avec des conférences mensuelles de haute tenue. Papa, toujours curieux d’apprendre, assiste aux cours d’histoire qu’il dispense aux jeunes filles de troisième. Cet exemple s’imprègne en lui : « si je pouvais faire aussi bien….! « .

… à suivre

Publié dans:Portraits de famille |on 13 décembre, 2007 |16 Commentaires »

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