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Le hérisson (du Pré) commun

Une nuit de cet été, en traversant le Pré commun du petit village ariégeois où je séjournais, j’ai rencontré un hérisson, un vrai, je veux dire vivant, pas cette masse informe et sanguinolente que l’on croise trop souvent dans les phares de son automobile.

Le hérisson (du Pré) commun dans Leçons de choses Herissonblog1

Je devine déjà votre scepticisme : que faisais-je à la nuit tombée, donc fort tard, à errer dans le village ? Les pétanqueurs avaient déserté le terrain de boules devant l’école. Même, le café que vous connaissez désormais (voir billet du 28 août 2012) était fermé. Comme je ne vous cache (presque) rien, je venais d’achever une soirée de montage du film justement consacré au café.
Vous voilà rassurés ! Cela dit, j’anticipe votre seconde question : « Mais pourquoi écrire un billet sur cet animal si peu médiatique ? »
Quitte à vous surprendre, je n’avais jamais observé un hérisson en vie d’aussi près. À tel point que, pour immortaliser l’événement, je suis allé chercher mon appareil photo. En lui recommandant aimablement de m’attendre car, mine de rien, ça fait du chemin ces petites bestioles ; s’il dort dix-huit heures par jour, il chasse la nuit à la vitesse moyenne de trois mètres par minute, et peut parcourir alors deux à trois kilomètres.
À mon retour, il n’avait pas bougé d’un poil ou plutôt d’un piquant, fier sans doute qu’un humanoïde s’intéresse à lui et tire même son portrait. Ce que je fis sur le champ en bravant mon arthrose, imaginez la scène, à plat ventre dans l’herbe. Les éclairs du flash n’inquiétèrent même pas mon sympathique hérisson peut-être un brin cabot.

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Remarquez, en y réfléchissant, on comprend qu’il le soit car ce hérisson dit commun, Erinaceus europaeus en latin, de l’espèce des petits mammifères omnivores de la famille des Erinaceidae, s’est retrouvé en tête de gondoles de toutes les librairies de France, il y a quelques années.

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Pour être parfaitement honnête, que mon nouvel ami ne m’en veuille pas, dans son roman best-seller, L’élégance du hérisson, Muriel Barbery ne parle absolument pas de hérisson sinon sur quelques lignes relevées à la page 175 dans l’édition de poche Folio : « Mme Michel, elle a l’élégance du hérisson: à l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont de petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes. »
En fait, elle raconte l’histoire de la concierge d’un hôtel particulier cossu sis 7 rue de Grenelle dans les beaux quartiers de Paris. Information pour les lecteurs qui aiment arpenter les lieux fréquentés par les héros de leurs romans préférés, dans la vraie vie, à cette adresse, se trouve une boutique de la marque Prada, celle-là même dont s’habille le diable !
Seulement voilà, cette Madame Michel qui se présente comme « veuve, petite, laide, grassouillette, avec des oignons au pied, et à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth », n’a pas perdu son chat qu’elle a baptisé Léon parce qu’elle a aimé Anna Karenine de Tolstoï. La véritable élégance lui appartient : elle apprécie Kant, vénère les natures mortes hollandaises, adore Mort à Venise et le cinéaste japonais Ozu, écoute Mahler, et joue les stupides aux yeux des vaniteux habitants de son immeuble pour qu’ils ne sachent pas qu’elle vaut beaucoup mieux qu’eux.
Seul, l’un d’eux, Bernard Grelier, échappe à cette dissimulation : « Que je lui dise : « Guerre et Paix est la mise en scène d’une vision déterministe de l’histoire » ou : « Feriez bien de graisser les gonds de la réserve à poubelles », il n’y mettra pas plus de sens, et pas moins. Je me demande même par quel inexpliqué miracle la seconde sommation parvient à déclencher chez lui un principe d’action. »
Si je comprends l’allégorie, la concierge et le hérisson cultivent en cachette leur délicatesse et leur beauté face à un territoire hostile.
Dans ses Histoires Naturelles que j’aime citer souvent dès que je parle d’animaux, le comte de Buffon écrit déjà des choses assez proches dans sa description du hérisson : « Le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n’en sait qu’une grande, disaient proverbialement les anciens. Il sait se défendre sans combattre, et blesser sans attaquer : n’ayant que peu de force et nulle agilité pour fuir, il a reçu de la Nature une armure épineuse, avec la facilité de se resserrer en boule et de présenter de tous côtés des armes défensives, poignantes, et qui rebutent ses ennemis ; plus ils le tourmentent, plus il se hérisse et se resserre. Il se défend encore par l’effet même de la peur, il lâche son urine dont l’odeur et l’humidité se répandant sur tout son corps, achèvent de les dégoûter. »

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Le hérisson n’en était pas à son coup d’essai en littérature. En effet, en 2002, par l’imagination de l’auteur Éric Chevillard, il squatta le bureau d’un écrivain, ainsi naquit le roman Du hérisson : « D’où sort-il? que vient-il chercher ici, chez moi, sur ma table de travail. Comme si je n’avais rien de mieux à faire que de méditer sur son cas, comme si je n’avais pas de plus hautes et nobles préoccupations. Pour une fois que je m’intéresse à moi. Pour une fois que j’envisageai d’écrire de façon plus confidentielle, d’évoquer des souvenirs personnels, et par exemple cette période de liberté sexuelle effrénée qui s’ouvrit en 1968 et prit fin justement le jour où j’atteignais moi-même l’âge de puberté en me frottant les mains, voici qu’un hérisson naïf et globuleux vient parasiter ma confession autobiographique déchirante. Or personne ne se passionne pour la question du hérisson naïf et globuleux, ça se saurait. Ou peut-être un individu sur dix millions, et quel sinistre personnage. Je serais curieux de le voir. Ce doit être un malheureux bonhomme tout à fait seul au monde. Et qui ne connaît pas la joie. Ni l’envers de la neige, plus beau que l’endroit. Ni les premiers matins d’avril, quand le soleil revient de loin. Ni le confort d’être un chat dans l’eau quand le château brûle. Pour trouver de l’intérêt à ça, aux hérissons naïfs et globuleux, il faut manquer de distractions, demeurer célibataire en sa maison, avec peu de pelouse à tondre, de potager à bêcher et peu d’allées à ratisser. Il faut manquer d’amour et n’avoir pas d’amis, et être handicapé par la maladie. Il faut n’avoir qu’une jambe, et les yeux dans le plâtre. Ne pas collectionner les timbres, ne pas posséder d’atlas, ne pas peindre le dimanche des marines tant qu’on en peut extraire du tube de bleu de Prusse. Pour prendre goût aux hérissons naïfs et globuleux, il faut n’avoir rien de mieux. C’est mon avis en tout cas. D’autres raisons, je n’en vois guère qui se tiennent. » À la lecture de ce portrait robot, je ne me sens nullement visé !
À la différence de l’ouvrage de Muriel Barbery, il ne s’agit pas là d’une simple participation. L’animal s’incruste littéralement à tel point que l’expression « hérisson naïf et globuleux » revient deux ou trois fois par page. Il mange la gomme de l’écrivain, dérange ses papiers, l’empêchant d’écrire son autobiographie Vacuum extractor dans laquelle il se promet de tout révéler de son intimité.
Ainsi, Chevillard transforme l’intrus encombrant et insignifiant en machine à créer du sens. Hérissement pour certains critiques, jubilation pour moi ! Et puis, on apprend pas mal de choses sur le hérisson, l’auteur ayant eu la curiosité comme moi de compulser aussi les écrits de Buffon et Daubenton.
Ainsi, les prestigieux naturalistes battent en brèche la distinction abusive qu’il y eût deux espèces de hérissons (naïf et globuleux ?), ceux à museau de chien et ceux à groin de cochon : « Je soupçonne qu’elle a été admise, parce que le museau du hérisson a quelques rapports au groin du cochon et au museau du chien : on a attribué ces caractères à différents individus, tandis qu’ils sont réunis dans le même. »
Et l’écrivain du roman face à son hérisson, d’écrire avec humour : « Ainsi, surprend-on parfois sur un visage une double ressemblance dont chaque terme pourtant paraît exclure l’autre, tels l’écureuil et la Vierge au bon lait que l’on peut voir, le premier dans les forêts de pins ou de sapins, la seconde au centre du tableau du Greco, La Sainte famille, et ensemble, chez moi, réunis. »
Je découvre également que la viande de hérisson est un mets de qualité chez les Tsiganes. Une recette bohème classique consiste à vider, épicer le hérisson, le farcir de sauge et d’oignon, puis à l’entourer de terre glaise, et le cuire au-dessus des braises, ou suspendu au-dessus du feu. Il peut être également cuit à l’étouffée en hiver lorsqu’il est bien gras : on fait revenir des petits morceaux de lard, dorer des oignons avant de mettre l’animal dans la graisse fondue du lard ; il suffit ensuite d’ajouter de l’eau et des pommes de terre et de laisser cuire doucement à couvert. Il ne s’agit nullement d’une blague mais ne vous aventurez pas à de telles expériences culinaires ou à parodier quelque épreuve de Koh-Lanta, car depuis 1981, le hérisson bénéficie en France d’un statut de protection total. Il est interdit en tout temps et sur tout notre territoire, de détruire, capturer, de naturaliser, qu’il soit vivant ou mort, de transporter, d’utiliser, et de commercialiser le Hérisson d’Europe. Gare donc aux Roms qui voudraient se souvenir des recettes de leur « babooshka », ils ont déjà assez de tracasseries comme cela !
Cela dit, certains carnets de guerre 1914-1918 relatent qu’en période de disette, des poilus se nourrirent de hérisson dans les tranchées.
Ne t’inquiète pas petit hérisson du Pré commun, je n’ai nullement l’intention de te faire subir un sort aussi funeste. Bien au contraire, voilà que je me risque à le caresser dans le sens … du piquant. Quoique parler de poils n’est pas impropre car son corps en est recouvert qui se renouvellent de manière continue et se transforment du front jusqu’aux flancs en piquants creux de deux à trois centimètres. L’adulte en possède de cinq à sept mille.
« La femelle et le mâle sont également couverts d’épines depuis la tête jusqu’à la queue, il n’y a que le dessous du corps qui soit garni de poil ; ainsi ces mêmes armes qui leur sont si utiles contre les autres, leur deviennent incommodes lorsqu’ils veulent s’unir. Ils ne peuvent s’accoupler à la manière des autres quadrupèdes, il faut qu’ils soient face à face, debout ou couchés. »
Ils s’en accommodent malgré tout car la hérissonne met bas au début de l’été, quatre à cinq bébés après cinq à six semaines de gestation.
C’est peut-être pour cela que dans sa Théorie du corps amoureux, Michel Onfray consacre un chapitre à la célébration du hérisson célibataire. Pour le philosophe, le hérisson symbolise le modèle de l’individu hédoniste et se réfère à lui comme la bonne distance à adopter en matière de relations amoureuses, ni trop près ni trop loin. Les piquants blessent et repoussent mais la douceur et la chaleur du ventre attirent. Il invite donc à une certaine modération dans le relâchement du sentiment et l’implication qu’il juge possible dans les relations amoureuses.
« Sa technique de l’évitement du négatif procède du repli, du renfermement, de la fermeture des écoutilles par laquelle le monde pénètre habituellement la chair, donc l’âme….Pour sa part, le hérisson refuse tout autant le mimétisme avec les parages que la violence du prédateur car il préfère une sagesse véritablement hédoniste : éviter le déplaisir, se mettre dans la position de n’avoir pas à subir le désagrément, s’installer dans la retraite ontologique. Ni disparaître, ni attaquer, mais se structurer en forteresse à partir d’un pli dans lequel il préserve son identité… Dans le corpus catholique, l’animal équivaut très rapidement au pécheur. Pour quelles raisons le christianisme déteste-t-il le hérisson ? Les prophètes, toujours perspicaces en diable, remarquent qu’il habite de préférence les villes en ruine et qu’il manifeste une prédisposition dommageable pour les cités désertées par les hommes, donc maudites parce que touchées par la peste, la famine, la maladie, la guerre et autres catastrophes de mauvaises factures… Les pères de l’église lui reprochent l’hypocrite insolence de qui se renferme avec orgueil sur soi, se refuse l’ouverture aux autres, au monde. Pire :ces théologiens fossoyeurs de philosophie fustigent son désir d’être autonome et d’apparaître à lui-même sa propre loi, indépendamment de toute référence à Dieu. Replié, roulé en boule, solipsiste par son vouloir délibéré, le hérisson faute gravement en revendiquant et en réalisant la souveraineté, l’indépendance, sans aucun souci du recours divin. Péché mortel pour les vendeurs d’arrières-mondes…Voilà, me semble-t-il, d’excellentes raisons pour aimer le hérisson : sa stratégie de l’évitement, sa passion des déserts brûlés, son goût pour l’autonomie, son autosuffisance démontrée, son art de la prudence, son ingéniosité avisée, sa prévoyance avérée, ajoutons : sa fonction de victime émissaire et propitiatoire chez les chrétiens – tout contribue au portrait d’un animal qui mérite grandement l’affection... » Je ne m’attendais pas à ce qu’il compte parmi ses plus fidèles partisans, un philosophe qui, dans d’autres ouvrages réquisitoires, a cogné dur sur Dieu et déboulonné le psychanalyste Freud.
Suis-je un peu partial ou un brin fakir, mon hérisson (du Pré commun) est presque doux au toucher. Est-ce la proximité de la petite école dans la perspective de la promenade, je repense à la récitation de l’incontournable Maurice Carême que nous apprenions à la communale :

« Bien que je sois très pacifique,
Ce que je pique et pique et pique
Se lamentait le hérisson.

Je n’ai pas un seul compagnon.
Je suis pareil à un buisson,
Un tout petit buisson d’épines
Qui marcherait sur des chaussons.

J’envie la taupe ma cousine,
Douce comme un gant de velours.
Émergeant soudain des labours

« Il faut toujours que tu te plaignes »
Me reproche la musaraigne.

« Certes, je sais me mettre en boule
Ainsi qu’une grosse châtaigne,
Mais c’est surtout lorsque je roule
Plein de piquants, sous un buisson,
Que je pique et pique et repique
Moi qui suis si, si pacifique »
Se lamentait le hérisson. »

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De nombreuses légendes et croyances colportées à travers les âges ont engendré une attitude plutôt hostile à son égard. Son mode de vie discret et nocturne renforçait son image négative. Un animal qui ne se montre pas au grand jour, ne pouvait être que fourbe et malfaisant. Dans l’Europe médiévale, les fermiers persécutaient les hérissons les accusant de téter le pis des vaches et de les ensorceler en tarissant leur sécrétion lactée. Aujourd’hui, il est formellement déconseillé de donner du lait de vache à un hérisson affaibli que vous voudriez soigner, au risque de provoquer des diarrhées mortelles.
On le présentait aussi comme l’ennemi des basses-cours, y pénétrant la nuit pour attaquer les poules, en les étranglant ou bien en les saignant par le croupion, ou pour manger les œufs en les écrasant et en en léchant le jaune. Comment l’en blâmerais-je, moi qui adore les œufs à la coque avec des mouillettes !
Il y a deux mille ans, le naturaliste romain Pline l’Ancien initia peut-être l’idée que le hérisson ramassait des fruits en se roulant sur eux pour y planter ses piquants afin de les emporter au loin.

« … Quant sa viande querre vet ;
Tote sa petite aleure
S’en vet à la vigne meure
Tant fet, qu’a la vigne est monte,
Ou plus a de resins plente ;
Si la croule si durement
Que ils chient esopessement.
Quant à terre sunt espandu.
Et il est aval descendu,
Par desus se voutre et enverse,
Et au lonc et a la traverse,
Tant que les resins sunt fichées
Es brochettes qui sunt deugees,
Et quant s’est charchie durement,
Si s’en torne tot belement
A son recet, a ses foons ;
Et tant cum dure la sesons
Des pomes, fet-il autresi
Comme des resins que je dis... »

Non, il ne s’agit pas de notre langue orthographiée à la mode des textos, mais d’un extrait du Bestiaire divin en vers de Guillaume Le Clerc de Normandie, trouvère anglo-normand du treizième siècle. Vous aurez deviné qu’il décrit le hérisson se secouant pour faire tomber raisins et pommes accrochés à ses piquants, et « agissant à la manière du diable qui gaspille le fruit naturel de l’humanité » !
À propos de ces foutues épines, je fus témoin dans mon enfance, lors d’un banquet de mariage, du récit surréaliste d’un honorable enseignant venant de voir un pot de yaourt traverser paisiblement la chaussée. Après qu’elle eût mis son hallucination sur le compte de moult libations, l’assemblée intriguée constata effectivement qu’un pauvre hérisson trop curieux ou gourmand s’était empêtré les piquants dans le carton du laitage.
Plus sérieusement, toujours à cause de son enveloppe épineuse, le hérisson peut être mis en danger lors d’une exposition au soleil par les mouches qui s’y accrocheraient et y pondraient leurs œufs. Cela pourrait expliquer sa sollicitude manifestée envers le goupil dans la seule fable de La Fontaine où il soit mis en scène, à savoir Le Renard, les Mouches et le Hérisson :

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« Aux traces de son sang, un vieux hôte des bois,
Renard fin, subtil et matois,
Blessé par des Chasseurs, et tombé dans la fange,
Autrefois attira ce Parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.
Il accusait les Dieux, et trouvait fort étrange
Que le Sort à tel point le voulût affliger,
Et le fit aux Mouches manger.
Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
De tous les Hôtes des Forêts !
Depuis quand les Renards sont-ils un si bon mets ?
Et que me sert ma queue ? Est-ce un poids inutile ?
Va ! le Ciel te confonde, animal importun.
Que ne vis-tu sur le commun ?
Un Hérisson du voisinage,
Dans mes vers nouveau personnage,
Voulut le délivrer de l’importunité
Du Peuple plein d’avidité :
Je les vais de mes dards enfiler par centaines,
Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines.
– Garde-t’en bien, dit l’autre, ami, ne le fais pas ;
Laisse-les, je te prie, achever leurs repas.
Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle
Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle.
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
Aristote appliquait cet apologue aux hommes.
Les exemples en sont communs,
Surtout au pays où nous sommes.
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns. »

Le hérisson aimable offre ses services au renard pour le débarrasser des « parasites ailés ». Mais celui-ci, prudent dans son malheur, l’en dissuade suivant le précepte figurant déjà dans la Rhétorique d’Aristote : « Vous n’avez désormais plus à craindre cet homme qui ne vous nuira plus, car il est riche ; mais si vous le tuez, d’autres viendront, poussés à vous voler par leur pauvreté et à dépenser les deniers publics. »
Les amoureux de la langue française auront remarqué au passage que le dernier vers de la fable est une application de la règle subtile de l’accord des adjectifs avec gens. L’adjectif épithète précédant gens se met au féminin tandis que les adjectifs attributs qui suivent prennent le masculin.
De quoi réjouir Muriel Barbery dont le roman L’élégance du hérisson fait l’éloge de « la langue, cette richesse de l’homme, et ses usages, cette élaboration de la communauté sociale, (qui) sont des œuvres sacrées. Qu’elles évoluent avec le temps, se transforment, s’oublient et renaissent tandis que, parfois, leur transgression devient la source d’une plus grande fécondité, ne change rien au fait que pour prendre avec elles ce droit du jeu et du changement, il faut au préalable leur avoir déclaré pleine sujétion. (…)
Moi, je crois que la grammaire, c’est une voie d’accès à la beauté. (…) Quand on fait de la grammaire, on a accès à une autre dimension de la beauté de la langue. Faire de la grammaire, c’est la décortiquer, regarder comment elle est faite, la voir toute nue, en quelque sorte. Et c’est là que c’est merveilleux, parce qu’on se dit : « Comme c’est bien fait, qu’est-ce que c’est bien fichu ! », « Comme c’est solide, ingénieux, riche subtil ! ». Moi, rien que savoir qu’il y a plusieurs natures de mots et qu’on doit les connaître pour en conclure à leurs usages et à leurs compatibilités possibles, ça me transporte. »
Pour en revenir au hérisson, je comprends mal son altruisme envers le renard de la fable qui se range pourtant avec le putois, le blaireau, la fouine, le chien, le sanglier, le hibou grand-duc et la chouette hulotte, parmi les ennemis ne craignant pas de se faire déchirer la gueule. Attention à tes abatis, il est une chouette qui hulule la nuit dans les platanes du pré commun.
Dans sa fable Le hérisson et les lapins, Jean-Pierre Claris de Florian, considéré comme presque aussi talentueux que son collègue du siècle précédent Jean de La Fontaine, brosse un portrait moins positif du hérisson, le présentant comme un indécrottable chercheur de noises se complaisant dans le conflit :

« Il est certains esprits d’un naturel hargneux
Qui toujours ont besoin de guerre ;
Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire,
Et montrent pour cela des talents merveilleux.
Quant à moi, je les fuis sans cesse,
Eussent-ils tous les dons et tous les attributs :
J’y veux de l’indulgence ou de la politesse ;
C’est la parure des vertus.
Un hérisson, qu’une tracasserie
Avait forcé de quitter sa patrie,
Dans un grand terrier de lapins
Vint porter sa misanthropie ... »

Et lorsque après souper, la troupe réunie, il se mit à deviser des affaires du temps, de ses piquants, il blessa un jeune lapin, puis deux, puis trois puis un quatrième …

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Que cela puisse te consoler, cher hérisson du Pré commun, sache que les fabulistes en vous choisissant comme héros de leurs vers, vous font surtout porter en réalité tous les vices et défauts de mes compatriotes humains. Tu as d’autant plus bon dos avec tes piquants !
Les mentalités varient. Dans l’Antiquité, le hérisson « héros de la paix » était l’objet d’une grande considération et on accrochait ses peaux au pied des vignes pour détourner la grêle. Dans le bestiaire égyptien, il annonce la résurrection. En Afrique orientale, pour améliorer la fertilité, on recouvrait les grains d’une peau de hérisson avant de semer. Dans la plupart des superstitions répandues en France, le hérisson apportait plutôt le malheur.
Au seizième siècle, le sens du tact avait pour symbole un hérisson et une hermine, soient les animaux au poil le plus dur et le plus doux.
On attribuait aussi au hérisson des vertus thérapeutiques. Dans son « Histoire des Animaux à Quatre Pattes et des Serpents », parue en 1658, le révérend anglais Edward Topsell décrivait diverses potions à base de hérisson supposées soulager les maux des humains. Pline, encore lui, écrivait que « la cendre de hérisson mélangée au miel ou sa peau calcinée avec de la poix liquide, guérit de la calvitie. La tête de l’animal réduite en cendre et employée seule, fait même repousser les poils sur les cicatrices ».
Ne crains rien, petit hérisson du Pré commun, en ce qui me concerne ce serait vain remède, le mal est irrémédiable!
Voilà qu’il se pelotonne, peut-être lassé de mes élucubrations à moins qu’il souhaite simplement montrer une autre facette de sa personnalité à mon objectif.

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Car, il s’agit là de sa technique de défense ; à la moindre alerte, il se met en boule en hérissant ses piquants. Certes, c’est d’aucune efficacité sous les roues des automobiles et des camions qui constituent finalement les plus grands prédateurs du hérisson de l’an 2000.
L’écrivain d’Éric Chevillard encombré de son hérisson sur le bureau évoque ce danger des temps modernes avec humour : « Chose étonnante, le hérisson naïf et globuleux fréquemment victime de cette mésaventure de mourir sur la route depuis plus d’un siècle maintenant n’a toujours pas trouvé de réponse adaptée à la situation. Fâcheux contre-exemple pour la théorie de l’Évolution. Deux réactions simples s’imposaient pourtant même pour moi qui n’y connais rien : ou bien le hérisson naïf et globuleux apprenait à regarder la route à droite, à gauche, comme un écolier, avant de la traverser, et à accélérer le pas plutôt que de s’arrêter si un véhicule soudain surgissait ; ou bien, et cette deuxième réaction m’eût semblé plus naturelle venant de lui, mieux correspondre à son idiosyncrasie, il renforçait son armure de piquants de manière à résister à l’écrasement et même à s’en prémunir en constituant une menace pour les pneumatiques. »
Et de protester contre l’inégalité de traitement réservé par les pouvoirs publics au hérisson et au crapaud : « Ce dernier jouit d’aménagements du réseau routier étudiés et pratiqués à sa seule intention, je veux parler de ces galeries souterraines prétentieusement nommées crapauducs en référence aux ouvrages d’art monumentaux sublimes des architectes romains et qui lui permettent de circuler en toute sécurité dans nos campagnes, sous le flot ininterrompu des voitures ».

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extrait de l’album La vie des bêtes de Reiser

« On croit généralement
Les hérissons bêtes et piquants
C’est une erreur de sentiments
Quand on les prend
Dans le bon sens du poil
Ils sont doux et sympathiques« 

J’aurais volontiers choisi ce poème en guise de conclusion s’il ne s’intitulait pas Confidence de pneumatiques. Humour noir que je ne peux exercer à l’encontre de mon copain le hérisson du Pré commun ! Quoiqu’il ne détestât pas l’humour puisqu’il donna son nom à un ancien hebdomadaire satirique sur papier vert auquel collaborèrent de célèbres dessinateurs tels Cabu, Faizant, Sempé et Pellos.

« … Un soir je descendis dans une auberge triste
Auprès de Luxembourg
Dans le fond de la salle il s’envolait un Christ
Quelqu’un avait un furet
Un autre un hérisson
L’on jouait aux cartes
Et toi tu m’avais oublié ... »

Le voyageur extrait d’Alcools de Guillaume Apollinaire ! Le lendemain, au crépuscule, je revins faire un tour sur le pré commun. C’est le hérisson qui m’avait oublié. Il avait probablement choisi de faire œuvre plus utile en débarrassant les jardins et potagers voisins, de leurs hôtes indélicats, insectes, vers, limaces, escargots, et éventuellement serpents. D’ailleurs, je croisai un crapaud craintif qui rasait les murs.

Crapaudblog

Mon billet à l’encre violette possède peut-être un parfum de cette vieille France en sabots où les hommes et les animaux vivaient encore ensemble, celle décrite par trois « Fédérés » qui installèrent, il y a un quart de siècle, leurs pénates théâtrales, Loin d’Hagondange (c’est le titre d’un de leurs plus grands succès avec Mémoires d’un bounhoumme), dans un piquant village de l’Allier appelé … Hérisson.
Le café est ouvert … ce matin ! Je trinque à la santé de mon copain noctambule. Madame la cafetière, possédez-vous encore votre hérisson, un de ces anciens égouttoirs à bouteilles en forme de couronnes pourvues de piquants ?

Herisson Noël blog

Le 22 Septembre, aujourd’hui, je ne m’en fous pas!

Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je ne m’en fous pas !
En ce jour, veille d’automne, « l’équinoxe funeste », il me plait de rendre hommage une fois encore à l’ami Georges Brassens à travers une de ses magnifiques chansons.
En l’impasse Florimond, dans le quatorzième arrondissement de Paris, un bas-relief en bronze, œuvre du chanteur Renaud, apposé le « 22 septembre » 1994, rappelle que « le poète, musicien et chanteur vécut ici » avec pour épitaphe, « Et que t’emporte entre les dents, un flocon des neiges d’antan … » (voir billet du 26 décembre 2007)

Le 22 Septembre, aujourd'hui, je ne m'en fous pas! dans Almanach BasreliefFlorimontblog

Pour souligner son obsession, le poète utilise l’épiphore, une figure de style consistant en la répétition d’un même groupe de mots ou de la même idée, dans chaque strophe, en l’occurrence ici, dans le troisième et le dernier vers.
Ne soyez pas tristes surtout ! Ce n’est qu’une chanson, même si, déchirante, elle exprime la nostalgie d’un bonheur passé et … l’indifférence nouvelle. Alors, accompagnez Prévert et ses escargots pour enterrer les feuilles !
Et pour ceux qui auraient tout de même l’âme en peine, je leur redonne le sourire en rappelant que le 22 septembre 1792, suite à la bataille de Valmy, fut le premier jour de la République (voir billet du 1er juillet 2010 Va mal, Valmy, Va bien !).

 » Un vingt-deux septembre au diable, vous partîtes,
Et, depuis, chaque année, à la date susdite,
Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous…
Or, nous y revoilà, mais je reste de pierre,
Plus une seule larme à me mettre aux paupières:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

On ne reverra plus au temps des feuilles mortes,
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous…
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d’ailes,
Je montais jusqu’au ciel pour suivre l’hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous…
Le complexe d’Icare à présent m’abandonne,
L’hirondelle en partant ne fera plus l’automne:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Pieusement noué d’un bout de vos dentelles,
J’avais, sur ma fenêtre, un bouquet d’immortelles
Que j’arrosais de pleurs en souvenir de vous…
Je m’en vais les offrir au premier mort qui passe,
Les regrets éternels à présent me dépassent:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Désormais, le petit bout de coeur qui me reste
Ne traversera plus l’équinoxe funeste
En battant la breloque en souvenir de vous…
Il a craché sa flamme et ses cendres s’éteignent,
À peine y pourrait-on rôtir quatre châtaignes:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Et c’est triste de n’être plus triste sans vous « 

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Publié dans:Almanach, Poésie de jadis et maintenant |on 22 septembre, 2012 |Pas de commentaires »

Il y a trente ans, Georges Brassens cassait sa pipe!

Georges Brassens naquit le 22 octobre 1921 sur la presqu’île singulière qu’on orthographiait Cette encore à l’époque. Il aurait aujourd’hui quatre-vingt-dix printemps s’il n’avait cassé sa pipe le 29 octobre 1981, voilà juste trente ans. Ces dernières semaines, chaînes de télévision, stations de radio et journaux, profitant de cette date rondement anniversaire, l’ont célébré plus qu’à l’accoutumée. Je ne suis pas fanatique de ces hommages souvent trop lisses et convenus, rendus à un homme dont les chansons nous prenaient plutôt à rebrousse-poil.
En ce qui me concerne, j’ai déjà évoqué la mémoire de Georges à l’occasion de visites à l’impasse Florimont (voir article du 26 décembre 2007) et à son moulin de Crespières, tout près de chez moi dans les Yvelines (voir article du 29 octobre 2008). Sans doute, une affection intellectuelle et peut-être un sentiment de culpabilité m’incitent à y aller aussi de mon petit billet ; un peu comme je me sentirais mal si, en cette période de Toussaint, je ne me recueillais pas sur la tombe de mes chers parents.
De quoi puis-je vous entretenir, moi qui comme la plupart d’entre vous, ne connais le poète qu’à travers ses chansons et quelques biographies ? Quoiqu’avec un peu de chance, j’aurais pu le rencontrer en privé lors de fréquents séjours à Sète. En effet, mon oncle et ma tante le fréquentèrent à plusieurs reprises, sur le Mont Saint-Clair, à la « baraquette » d’un ami commun « haut placé chez les argousins » pour citer un vers de Corne d’Auroch. Le hasard me permit seulement d’entrevoir sa silhouette à la fenêtre de son appartement le long du canal. Au fait, sinon quelques banalités, qu’aurait bien pu lui raconter l’adolescent intimidé que j’étais encore alors ? Même si mon oncle me le décrivait comme un autre tonton tranquille et discret voire timide qui tirait des volutes de fumée de sa bouffarde mais jamais la couverture à lui.

Il y a trente ans, Georges Brassens cassait sa pipe! dans Coups de coeur brassenspointecourteblog

Pour commencer, je vous parlerai de cinéma qui a récemment lancé quelques clins d’œil à l’ami Georges. Agnès Jaoui a donné à sa dernière réalisation, le titre de Parlez-moi de la pluie tiré de la chanson L’orage :

« Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,
Le beau temps me dégoûte et m’fait grincer les dents,
Le bel azur me met en rage,
Car le plus grand amour qui m’fut donné sur terr’
Je l’dois à au mauvais temps, je l’dois à Jupiter,
Il me tomba d’un ciel d’orage… »

« Depuis que j’existe sur la terre, je ne me souviens pas d’une journée sans musique et sans chanson ». Tout gamin, grâce au phonographe installé dans le salon familial, Georges est bercé par les airs de l’époque et, très tôt, il connaît par cœur le répertoire de Jean Tranchant, Mireille, Ray Ventura et ses Collégiens, ou encore Charles Trenet. Évidemment, il chante le grand succès de Lucienne Boyer :

« Parlez-moi d’amour
Redîtes-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n’est pas las de l’entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime … »

Plusieurs décennies plus tard, il écrira une version moins guimauve :

« Parlez-moi d’amour et j’vous fous mon poing sur la gueule
Sauf le respect que je vous dois … »

Claude Chabrol dédia son dernier long métrage Bellamy aux deux Georges … Simenon dont le personnage de Maigret ressemble beaucoup au commissaire incarné par un excellent Gérard Depardieu sobre dans son jeu, et Brassens dont la tombe apparaît dans le premier plan du film. Même s’il n’a pas trompé ma sagacité, le cinéaste rusé, pour les besoins de l’intrigue, mêle dans la séquence d’ouverture, des vues du cimetière marin cher à Paul Valery et Jean Vilar en contrebas duquel on découvre l’épave d’une voiture et un corps calciné, et du cimetière du Py où fut inhumé très discrètement Brassens, au petit matin, une veille de Toussaint. Remarquez que longtemps avant que Chabrol ne mît en images son clin d’œil au Bel-Ami, il avait fallu poser un écriteau à l’entrée du cimetière marin de Sète pour informer les badauds : « La tombe de Georges Brassens n’est pas ici » !

« Déférence gardée envers Paul Valery
Moi, l’humble troubadour, sur lui je renchéris,
Le bon maître me le pardonne,
Et qu’au moins, si ses vers valent mieux que les miens,
Mon cimetière soit plus marin que le sien … »

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Supplique célèbre mais vaine car si ses poèmes sont peut-être plus étudiés aujourd’hui que ceux de l’auteur de La Jeune Parque, son « petit trou moelleux » a été creusé, comme il le souhaitait dans la vraie vie, au cimetière des pauvres, familièrement surnommé « Ramassis », face à « la mare aux canards » de l’étang de Thau ! « Tous les jeudis après-midi, pendant des années, ma mère m’a conduit sur la tombe de ses parents. Je crois qu’à part le fils du concierge du cimetière, j’ai été l’enfant de Sète qui a le plus fréquenté des morts. Je suis un enfant de la dalle ! » Georges confiait aussi que, dans son adolescence légèrement délinquante, il s’était adonné avec les copains à quelques pratiques douteuses : « Notre cimetière, c’était le cimetière des pauvres. On y a fauché des crânes pour s’amuser comme on le fait quand on est mômes ! » Ne voyez pas là de morbidité tant Brassens, sans doute pour faire la nique à la camarde ou la faucheuse, aimait lui « semer des fleurs dans les trous de son nez » et nous inviter à sa Ballade des cimetières ou à suivre les enterrements :

« Mais où sont les funéraill’s d’antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grand-pères,
Qui suivaient la vie route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères … »

En consultant, lors d’une exposition, son cahier de notes longtemps introuvable, je constate qu’il feignait une fausse jalousie teintée de beaucoup d’humour : « Paul Valery qui était poète et qui aimait voir les bateaux voguer y acquit face à la mer une espèce de propriété qu’on appela le cimetière marin et où l’on eut quand même la bonne idée d’enterrer quelques morts pour faire plus véridique. Jadis le soleil y régnait mais avec cette manie nouvelle de se faire bronzer les estivantes l’ont raréfié » !
Et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il avait même griffonné plus poétiquement un début de chanson vantant l’orientation vers l’étang de Thau :

« … Et les parqueurs qui sont de bons zigues
Quand les macchabées
Á la nuit tombée
Gobent les moules et les huîtres de Bouzigues
N’ont pas le cœur
Á les en empêcher
Braves zigues … »

Avec la seule réserve qu’il préférait le saucisson aux coquillages ! Georges aurait sans doute souri que les abattoirs de Vaugirard dans le XVème arrondissement de Paris, soient devenus … le parc Brassens !

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Pour en terminer avec Bellamy, Chabrol parsème aussi de-ci delà, quelques brèves allusions musicales chantées ou sifflées tirées de la discographie de Brassens, osant même, dans le final, mettre les paroles de la chanson Quand les cons sont braves dans la bouche de l’avocat de la victime lors de sa plaidoirie : « Mon Dieu, pardonnez-moi si mon propos vous fâche En mettant les connards dedans des peaux de vache,En mélangeant les genr’s, vous avez fait d’la terre Ce qu’elle est : une pétaudière ! » Au-delà de ces considérations cinématographiques, pour étoffer mon hommage, je vous livre maintenant mes sentiments sur l’exposition Brassens ou la liberté que la Cité de la Musique à Paris organisa au début de l’été dernier.

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Je vous avais entretenu d’une manifestation semblable, dans ce même lieu, en hommage à Serge Gainsbourg (voir billet Ma nostalgie, camarade Gainsbourg du 28 février 2009). Cette fois, pour mettre en scène le petit monde de Brassens, les organisateurs ont fait appel au dessinateur Joann Sfar qui, justement, est le réalisateur du film Serge Gainsbourg, une vie héroïque. La scénographie imaginée, à base de matériaux bruts et de voiles de tulle tendus, déroute un peu, en décalage avec la personnalité de l’ami Georges. Cependant, je me retrouve vite en terre amie lors de ma déambulation à la découverte de documents manuscrits et d’objets émouvants, d’archives audiovisuelles et de photographies ; notamment, c’est ce que je retiens en priorité avec tous les copains d’abord qui, tout au long de la promenade, murmurent, fredonnent ou sifflent les refrains qu’émettent les enceintes en de nombreux points du parcours. J’eus envie à plusieurs reprises de m’attarder devant une vitrine juste pour profiter d’une passante chantonnant derrière moi à mon oreille :

« Je veux dédier ce poème
Á toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
Á celles qu’on connait à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais

Á celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui

Á la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main …
… Mais si l’on a manqué sa vie
On songe avec un peu d’envie
Á tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu’on n’osa pas prendre
Aux cœurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir. »

Étrangement, ce poème superbe n’est pas l’œuvre de Georges. Mais son mérite est grand d’avoir déniché aux puces ce trésor signé Antoine Pol, tiré d’un recueil intitulé Émotions poétiques, et d’avoir collé dessus un bijou de musique. Et si besoin était de démontrer le talent de Georges musicien, écoutez la version fanfare de cette chanson par la Banda municipale de Santiago de Cuba ! Un régal !

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En mettant en musique leurs poèmes tout au long de sa vie, Brassens fit connaître au grand public des écrivains connus et inconnus. « Je chante pour les concierges cultivées » !
Un soir qu’il mangeait chez son ami Jacques Grello, l’un des premiers qui crurent en son talent, constatant que la fille du célèbre chansonnier avait beaucoup de difficultés à apprendre sa récitation La complainte du petit cheval de Paul Fort, il saisit une guitare et joua quelques accords sur le poème. Vous connaissez la suite.
Par nuit claire, j’ai désormais le bonjour d’Alfred de Musset et de Georges quand je regarde l’astre :

« C’était, dans la nuit brune,
Sur un clocher jauni,
La lune,
Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d’un fil,
Dans l’ombre, Ta face et ton profil ?
Es-tu l’œil du ciel borgne ?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?
Est-ce un ver qui te ronge
Quand ton disque noirci
S’allonge
En croissant rétréci ?
Es-tu, je t’en soupçonne,
Le vieux cadran de fer
Qui sonne
L’heure aux damnés d’enfer ?
Sur ton front qui voyage,
Ce soir ont-ils compté
Quel âge
A leur éternité ?
Qui t’avait éborgnée
L’autre nuit ? T’étais-tu
Cognée
Contre un arbre pointu ? … »

Qui sait encore si Brassens n’a pas donné le goût à beaucoup de se plonger dans l’œuvre de François Villon en popularisant sa Ballade des dames du temps jadis, en vieux « françois » de surplus :

« Dictes-moy où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ? »

En la circonstance, n’en déplaise à Georges, mon professeur de Français de père m’avait d’ores et déjà convaincu.
La transition est toute trouvée avec la projection d’une archive de l’INA, un long entretien entre Georges Brassens et son pote écrivain René Fallet, enregistré au moulin de Crespières, dans le cadre de l’émission Les livres de ma vie. Je reste scotché de longues minutes devant le grand écran à écouter Georges évoquant ses lectures depuis sa jeunesse, de quoi donner des migraines à tous ceux que la littérature répugne ou peut-être faire naître quelques  envies. C’est passionnant, on retrouve là tout l’univers du chanteur poète.
« Je lis, je relis, je me suis aperçu que j’avais mal lu pendant très longtemps ; la plupart des belles choses m’avaient échappé ; tous les quatre ou cinq ans, on a une manière de juger différente… L’auteur que je relis le plus souvent est Voltaire et juste après, Mon oncle Benjamin de Claude Tillier », un roman publié en 1842 sous forme de vingt-six feuilletons dans L’Association, un journal démocratique de Nevers.
En voici un des morceaux de bravoure tançant rois et nobles, l’action se déroulant au temps de Louis XVI : « Mais dis-moi, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu donc aux deux lettres que ces gens-là mettent devant leur nom ? Ajoutent-elles un pouce à leur taille ? Ont-ils plus de fer que toi dans le sang, plus de moelle cérébrale dans la boîte osseuse de leur tête ? […] Il est impossible que vingt millions d’hommes consentent toujours à n’être rien dans l’État, pour que quelques milliers de courtisans soient quelque chose ; quiconque a semé des privilèges doit recueillir les révolutions. » Rappelez-vous que Jacques Brel, un autre monument de la chanson, incarna au cinéma le truculent médecin de campagne, philosophe et jouisseur.
Brassens nous bourre vite de complexes ; ainsi il trouve essentielle la lecture des Contes du Matin de Charles-Louis Philippe, écrivain que j’avoue humblement ignorer. Je me suis renseigné depuis. Charles-Louis Philippe, né d’une famille extrêmement modeste, vécut trop peu de temps de 1874 à 1909. « Je crois être en France le premier d’une race de pauvres qui soit allée dans les lettres. » Il était considéré comme un grand romancier populiste, qualificatif qui désignait alors le style littéraire adopté par les écrivains en marge des salons académiques, avant qu’il ne soit utilisé par les élites pour déconsidérer la parole du peuple. Outre ses Contes, Le Père Perdrix, Bubu de Montparnasse et Croquignole constituent ses œuvres les plus marquantes. Le jugement de Brassens est d’or, il faudra que je m’y plonge.
Maintenant, Georges récite de mémoire une longue tirade de Messieurs les ronds-de-cuir de Courteline.
« Lamartine et Musset sont des pleurnichards mais ils ont bien d’autres qualités. Á Sète, la mer et le soleil étaient passionnants mais je m’intéressais à Racine, Corneille, Molière, Boileau, La Fontaine ; si on nous les imposait, c’est qu’il y avait quelque chose à prendre. »
Brassens avoue transcrire des passages de ses lectures dans de nombreux cahiers. Comme exemple, il lit des notes d’André Gide qui serait alors au purgatoire : « Chaque génération lorsqu’elle s’élance dans la vie, juge avec assurance et fort discourtoisement parfois ce qui n’abonde pas dans son sens. Ayant assez vécu pour avoir vu se rejouer deux ou trois fois cette comédie, j’ai perdu de ma suffisance. » Et d’ajouter : « Nous aussi, nous avons perdu cette suffisance et nous sommes allés vers des écrivains que nous avions rejetés à un certain âge parce que c’était la mode de les rejeter. »
René Fallet, autre romancier populiste, qui joue un peu le rôle du candide dans l’entretien, tranche avec humour la question du manque d’attrait pour les auteurs classiques : « L’ennui avec les chefs-d’œuvre, c’est qu’on n’a pas envie de les lire ! »
Et Georges de poursuivre en confiant sa passion pour François Villon : « Je ne le relis pas car je le connais par cœur. C’est mon poète préféré pas seulement à cause de son œuvre, c’est le premier en date, mais sa mine patibulaire, son côté hors la loi et bandit est séduisant. »
Encore une anecdote qui me fait sourire, mes fidèles lecteurs comprendront pourquoi. Tandis que Fallet annonce qu’il part prochainement en Normandie, Brassens, toujours pointilleux sur la justesse de la langue, le corrige : « On part pour la Normandie ! Tu vas lire les œuvres d’Anquetil ? » !
En conclusion, pour enfoncer complètement le clou, alors que Fallet craint l’œuvre trop vaste d’Ovide, Brassens le cite et avoue avoir réappris le latin pour lire les auteurs classiques dans le texte. On comprend mieux pourquoi Georges fit figurer « profession homme de lettres » sur son passeport. L’appellation n’était d’ailleurs pas usurpée car, avant qu’il ne commence à vivre de ses chansons, il avait écrit plusieurs romans La lune écoute aux portes et La Tour des miracles. Voilà qui devait rendre fière sa maman Elvira qui se désespérait d’entendre son jeune fils dire des gros mots. Encore que les cornegidouilles, palsembleus, jarnicotons et vertudieux qu’il profère dans sa Ronde des jurons ne manquent pas d’allure ! « Je crois que le plus grand service que j’aie rendu aux gros mots, c’est de leur enlever leur grossièreté. »
Il est des morts qui souhaitent qu’on éparpille leurs cendres. Georges désira que les lectures de sa vie soient dispersées entre ses amis. Il est des invités qui apportent un gâteau, Brassens préférait les nourritures spirituelles et offrait des livres qu’il avait appréciés.
Plus loin, l’exposition nous invite à jeter un œil par-dessus la grille de la modeste masure de l’impasse Florimont, du moins la reconstitution stylisée qui en est faite, où Brassens vécut de 1944 à 1966 tant bien même le succès lui souriait enfin. « C’était une sorte de taudis. On n’avait ni l’eau, ni le gaz, ni l’électricité. J’ai un sens de l’inconfort tout à fait exceptionnel. Je me fous complètement du confort ». Lorsqu’aujourd’hui, on s’y recueille, on a encore du mal à imaginer que Georges y passa plus de vingt ans de sa vie et que pratiquement toutes ses grandes chansons du début de sa carrière, de La mauvaise réputation au Gorille, des Amoureux des bancs publics à la Brave Margot, ont été conçues là. Sans oublier bien évidemment les hommages à la maîtresse de maison :

« Chez Jeanne, la Jeanne
Son auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu
On pourrait l’appeler l’auberge du Bon Dieu
S’il n’en existait déjà une,
La dernière où l’on peut entrer
Sans frapper, sans montrer patte blanche … »

Et à son mari Marcel Planche :

« Elle est à toi, cette chanson,
Toi, l’Auvergnat qui, sans façon,
M’as donné quatre bouts de bois
Quand, dans ma vie, il faisait froid,
Toi qui m’as donné du feu quand
Les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés,
M’avaient fermé la porte au nez … »

Telle celles pédagogiques, accrochées aux murs de notre école communale, une planche rassemble tous les animaux qui peuplaient la minuscule cour. L’arche de Noé : des chats, des chiens, des canaris, des tortues, une buse aveugle sans oublier la fameuse cane :

« La cane
De Jeanne
Est morte au gui l’an neuf …
L’avait pondu, la veille,
Merveille !
Un œuf …
»

« Pour m’y retrouver dans tous ces états civils de cabots, de matous et de volatiles, j’inscrivais leur nom, leur date de naissance –jour d’adoption- et celle de leur mort sur le plâtre du mur de ma chambre. C’était en quelque sorte leur monument funéraire, leur cénotaphe ».

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Bienfait de la technologie, des images de petits films en Super 8 sont projetées sur la façade de la maison. Elles ont la même gaucherie et niaiserie que celles que nous tournions en famille autrefois. Elles procureraient le même ennui si, en la circonstance, émouvantes, elles n’avaient pas valeur de documentaire. On voit ainsi défiler devant l’objectif, dans la courette, Georges bien sûr, Jeanne et son mari, René Fallet et son épouse Agathe, d’autres copains d’abord aussi, et quelques animaux.
Miracle de l’exposition, je traverse Paris en quelques pas, et après l’impasse au sud de la capitale, je me retrouve au Nord, sur les hauteurs de Montmartre, 15 rue du Mont Cenis très précisément. Grâce à une immense découverte en noir et blanc, digne des clichés d’Eugène Atget, de Willy Ronis ou de Robert Doisneau, je m’arrête devant chez Patachou, le cabaret où Brassens débuta officiellement sa carrière dans la nuit du 8 au 9 mars 1952. Après avoir interprété quelques-unes des chansons de Georges, Patachou, vedette du music-hall à l’époque, le poussa sur scène. Dix mois plus tard, il était consacré à Bobino.
Encore une halte prolongée devant un écran, j’attends que la personne devant moi repose le casque d’écoute pour profiter d’un petit moment d’anthologie datant de 1969 : Georges Brassens et Jean Ferrat discutent à bâtons rompus sur l’engagement politique et artistique, en présence de l’écrivain cévenol Jean-Pierre Chabrol. Ces deux monstres sacrés de la chanson eurent souvent à souffrir des affres de la censure. Si l’on sait que des chansons comme Nuit et Brouillard et Potemkine se heurtèrent au mur des médias, on ignore peut-être que, dans les années 1950, le Comité d’écoute de radiodiffusion interdisait la diffusion notamment de Putain de toi, Le Gorille, Le nombril des femmes d’agent, la Complainte des filles de joie, Le mauvais sujet repenti, La femme d’Hector ; Les Trompettes de la renommée, soi-disant moins sulfureuses, bénéficiaient d’une diffusion après minuit. Assez renversant aujourd’hui, quoique, récemment, le tribunal de Cherbourg condamna un jeune Rennais à 40 heures de travaux d’intérêt général et 200 euros d’amende, pour avoir chanté Hécatombe du haut de son balcon tandis que trois policiers passaient en dessous !
Quoique également, il y a quelques années, les ayant droits de Brassens cherchèrent quelques noises au rappeur Joey Starr suite à sa reprise très personnelle de Gare au Gorille, devenue pour l’occasion Gare au Jaguar
En tout cas, c’est un pur bonheur d’écouter Brassens l’anarchiste et Ferrat le sympathisant communiste, grand chantre d’Aragon. Il est déjà loin le temps où Brassens, sous le pseudonyme de Géo Cédille, fustigeait les poètes communistes dans Le Libertaire, organe du parti anarchiste, en rédigeant un article en forme de poème en prose intitulé « Inconvénients et avantages de l’automne » : « Les poètes staliniens vont taquiner les braves muses qui pourtant ne leur ont rien fait./ Eluard, Aragon et consorts demanderont au bon papa Staline l’autorisation de chanter la chute des feuilles …/ Staline, si généreux, la leur accordera et nous en supporterons les horribles conséquences ... » Par la suite, le père anar qui lisait Kropotkine, Bakounine et Proudhon, devint plus père peinard, reniant parfois quelques élans de jeunesse.« Mourons pour des idées, d’accord mais de mort lente« , ce lui fut parfois injustement reproché. Dans l’entretien, Ferrat déclare : « La démarche individuelle est extrêmement importante, elle est même capitale mais elle ne remplace pas l’autre. Seul, on ne peut pas grand chose, on ne peut même rien. Pour avoir une action efficace, il faut être en groupe. … Pour moi, en gros, il y a les exploiteurs et les exploités, je suis du côté des exploités ».
Ce à quoi, Brassens réplique aussitôt : « Les mots sont une source de malentendus, Ferrat ne l’a pas dit mais il sait très bien que je ne suis pas du côté des exploiteurs … Je n’ai jamais cru aux solutions collectives. Ne croyant pas aux opinions collectives, étant contre sur le plan de l’esthétique dans le domaine de la chanson, étant contre l’efficacité, je ne tiens pas à donner d’explications, à donner une morale, et à indiquer les voies à suivre ou ne pas suivre. Je me borne à donner mes impressions en face de problèmes. Même si je ne les traite pas, ils sont sous-jacents… J’estime en faisant ça n’avoir pas trop démérité… Je ne suis ni un philosophe, ni un sociologue ; je suis un poète mineur, un faiseur de chansons. … On peut être efficace en étant indirect ! »
Et Brassens conclut : « Je crois que l’art pur peut changer le monde mais pas l’art explicatif …Tant que les hommes ne seront pas changés, rien ne changera dans le monde. Même dans une société quasi parfaite, l’homme trouverait encore, car il est très imaginatif, le moyen de foutre la pagaille. »
Á l’époque, TF1 ne vendait pas encore à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible et pourtant, cette interview fut interdite d’antenne et demeura longtemps dans les placards de l’ORTF.
J’ai enfin pris conscience de l’importance que revêtit Brassens dans la jeunesse de mon frère aîné qui m’accompagnait lors de cette exposition. Neuf ans nous séparent et il fut contemporain de l’éclosion du chanteur. Je me souviens des pochettes des disques vinyle qui traînaient dans sa chambre, des couplets qu’il fredonnait avec ses copains. L’un d’eux, guilleret, m’amusait car on y parlait de guibolles et de grolles, sans (trop) savoir l’usage que leurs propriétaires, les filles de joie, en faisaient :

« …Car, même avec des pieds de grues {x2}
Fair’ les cents pas le long des rues {x2}
C’est fatigant pour les guibolles
Parole, parole
C’est fatigant pour les guibolles
Non seulement ell’s ont des cors {x2}
Des œils-de-perdrix, mais encor {x2}
C’est fou ce qu’ell’s usent de grolles
Parole, parole
C’est fou ce qu’ell’s usent de grolles… »

Est-ce par mimétisme que mon frère se laissa pousser la moustache ?
Mon père qui n’avait sans doute pas suivi la même route que lui, trouvait Brassens sale et grossier … c’est l’éternel conflit des générations. Je vous rassure, cela s’arrangea par la suite tandis que la neige blanchissait peu à peu les cheveux du poète.
Quant à moi, j’attrapai véritablement le virus à la sortie de l’album blanc de 1966 avec les chansons de ses récitals au TNP, dont certains prétendent qu’il est le plus abouti.
Georges Brassens aujourd’hui, outre que ce soit un nom de rue, de parc, d’école, de collège, de bibliothèque, demeure une voix et une plume. Il y a quelques jours, je découvrais même dans les actualités régionales de France 3 Midi-Pyrénées, un groupe de rock complètement déjanté Brassens’ Deadmen qui reprenait les refrains de Brassens à la sauce punk.
Je vous laisse avec Georges évoquant les belles passantes lors d’un Grand Échiquier, l’émission de Jacques Chancel. Maxime Le Forestier comble ses trous de mémoire et Lino Ventura fume sur le plateau.
Enfin, bien qu’il s’agisse de l’anniversaire d’une disparition, trinquons à la mémoire de l’ami Georges, un verre de sangria à la main, au comptoir d’une bodega de Santiago de Cuba !

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Vous connaissiez Allain Leprest?

« Sans t’avouer que je me manque
Donne-moi de mes nouvelles
Dis-moi dans quel port se planque
La barque de ma cervelle.
Me crois-je encore guitariste ?
Comment vis-je, comment vais-je ?
Ai-je toujours le front triste
D’un professeur de solfège ?
As-tu rendu au voisin
La page du Télérama
Dont il avait tant besoin
‘Cause du Dalaï Lama ?
Vis-tu encore avec moi ?
How am I ? I’m not so well
De ma santé je m’en fous
C’est surtout de mes nouvelles
Près de toi dont je suis fou
Ma chienne Lou est-elle morte ?
Ai-je arrêté de fumer ?
Combien de rosiers avortent
Avant d’avoir parfumé ?
Est-ce que mon ombre chinoise
Á l’angle du cinéma
A enfin payé l’ardoise
Du restaurateur chinois ?
Vis-tu toujours avec moi ?
Donne-moi de mes nouvelles
Et ma singlette à carreaux
Fait-elle toujours des merveilles
Au championnat de tarot ?
Connaît-on encore Leprest ?
Fait-il encore des chansons ?
Les mots vont, les écrits restent
Souvent sous les paillassons
C’est quelle heure de quelle semaine ?
C’est quelle saison de quel mois ?
Longes-tu toujours la Seine
Au bras de mon frère siamois ?
Vis-tu toujours avec moi ?
Donne-moi de mes nouvelles
File-moi le boléro
Du téléphone à ravel
Et de mon dernier bistrot
Comment vais-je ? Comment boîtent
Mes pauvres pieds d’haricots ?
Et suis-je encore mis en boîte
Avec mon drapeau coco ?
On s’est promis tant de plages
Au bord des panoramas
Es-tu encore du voyage
Avant mon prochain coma ?
Vis-tu toujours avec moi ?
Viens-tu toujours avec moi ? »

Texte surréaliste et sans doute un peu prémonitoire !
J’interromps la relation de mes pérégrinations corses pour rendre un modeste hommage à celui que le grand Claude Nougaro considérait comme « l’auteur le plus flamboyant qu’il avait rencontré sous le ciel de la chanson française ». Le deux centième article de mon blog dont je me serais volontiers dispensé !
Á l’écart des hordes de touristes tentant d’oublier la crise, allongés sur les plages ou bloqués sur les autoroutes embouteillées, Allain Leprest avec deux « l » ou deux ailes, a souhaité s’envoler pour un monde meilleur que celui très injuste et violent qu’il combattait le poing levé. Comme un signe, cela s’est passé à Antraigues-sur-Volane, le petit village perché dans la belle montagne ardéchoise où s’était retiré et où repose Jean Ferrat. Il y était resté en vacances après avoir été, en juillet, l’un des invités d’honneur du festival organisé en hommage à son illustre aîné.
En ce week-end du 15 août, l’annonce de sa disparition est presque passée inaperçue.
J’ai appris tout seul à connaître Allain Leprest, immense chanteur méconnu, et pour cause. On ne l’entendait jamais à la radio, il n’était jamais invité à la télévision, ou presque ou alors à des heures tardives et confidentielles. Heureusement, à la médiathèque d’une banlieue rouge voisine de chez moi, je trouvais régulièrement les opus de ce membre viscéralement attaché au Parti Communiste Français. Il y a quelques semaines, il donna un concert à quelques centaines de mètres de chez moi. Je m’en veux aujourd’hui de n’avoir pu y assister.
Révélation du Printemps de Bourges en 1985, il obtint à deux reprises le Grand Prix de l’académie Charles Cros, en 1993 pour son album Voce a mano, et en 2008 pour l’ensemble de son œuvre. En 1999, il fut récompensé avec le Grand Prix national de la musique, et reçut en 2010, le Grand Prix de la poésie de la SACEM. Preuve que son talent boudé par le grand public, était reconnu par ses pairs à sa juste valeur !
Sans que cela soit réducteur, bien au contraire tant sa poésie éclate dans les textes qu’il consacrait à notre Normandie natale, la pointe de chauvinisme régional sommeillant encore en moi me rendait encore plus sympathique ce Manchot d’origine qui passa sa jeunesse dans la banlieue rouennaise. Écoutez-le chanter avec tendresse et émotion, son enfance dans le jardin de ses parents à Mont-Saint-Aignan près de Rouen. C’était encore le temps des doigts pleins d’encre violette. Là-haut sur la colline surplombant la ville aux cent clochers, se trouvait aussi l’université où j’entamais mes études supérieures, quelques années plus tard.

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« J’ai laissé des z’hiboux, des arcs-en-cieux, des carnavaux et trois mille chevals au galop » : savoureuse revanche du poète sur la froide rigueur de l’orthographe !
Voyez encore comment il raconte sa presqu’île natale, le Cotentin à la tête de chien :

« Janvier, le Cotentin
Toute la côte est blanche
Et sa tête de chien
Hurle contre la Manche
J’y allais pour guérir
Des peines inguérissables
Poncer des souvenirs
Contre les grains de sable
Et la mer bonne fille
La gorge à deux longueurs
Des crocs de la presqu’île
Me nettoyait le cœur
Le Cotentin l’hiver
Où les chagrins vont boire
Jette vers l’Angleterre
Son profil de clébard
J’écoutais dans un bock
Des airs made in british
Et la pointe du roc
S’endormait dans sa niche
Et la mer bonne fille
Au bras de Mick Jagger
Sous le phare de Granville
M’illuminait le cœur
L’hiver, au Cotentin
L’eau met le ciel en pièces
Mais la brise retient
Son cou de chien en laisse
Pauvre pèlerinage
Ma mémoire en kaki
Traversait à la nage
Un quadruple whisky
Et la mer bonne fille
Remorquant ses r’morqueurs
Me prêtait ses béquilles
Pour m’étayer le cœur
L’hiver, le Cotentin
J’en repartais tout seul
En laissant mon chagrin
Comme un os dans sa gueule
Du sable rugissant
Un verre de bière amer
Des mouettes traversant
Un tableau de Vermeer
Et la mer bonne fille
Me laissait sans rancœur
Les trous de ses guenilles
Pour me boucher le cœur »

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Après avoir éclusé une dernière bouteille, Allain a choisi de partir de sa propre volonté, peut-être désespéré et lassé de n’avoir pu changer un peu de ce monde comme il l’envisageait :

« Le temps de finir la bouteille
J’aurai rallumé un soleil
J’aurai réchauffé une étoile
J’aurai reprisé une voile
J’aurai arraché des bras maigres
De leurs destins mille enfants nègres
En moins de deux, j’aurai repeint
En bleu le cœur de la putain
J’aurai renfanté mes parents
J’aurai peint l’avenir moins grand
Et fait la vieillesse moins vieille
Le temps de finir la bouteille
Le temps de finir la bouteille
J’aurai touché la double paye
J’aurai ach’té un cerf-volant
Pour mieux t’envoler mon enfant
Un lit doux et un abat-jour
Pour mieux l’éteindre mon amour
Dans une heure, un litre environ
J’aurai des lauriers sur le front
Je s’rai champion, j’aurai cassé
La grande gueule du passé
Ça s’ra enfin demain la veille
Le temps de finir la bouteille
Le temps de finir la boutanche
Et vendredi sera dimanche
J’aurai planté des îles neuves
Sur les vagues de la mère veuve
J’aurai dilué la lumière
Dans la perfusion de la grand-mère
J’aurai agrandi la maison
Pour y loger tes illusions
J’aurai trouvé du pain qui rime
Avec des pièces d’un centime
Rire et pleurer, ce s’ra pareil
Le temps de finir la bouteille
Le temps de finir la bouteille
Et chiche que la poule essaye
De voler plus haut qu’un gerfaut
Chiche que le vrai devient le faux
Que j’abolis le noir, le blanc,
La prochaine guerre et celle d’avant
Les adjudants de syndicats
La soutane des avocats
Les carnets bleus du tout-Paris
Le dernier né du dernier cri
La force, le sang et l’oseille
Le temps de tuer la bouteille
Le temps de tuer la bouteille
Le temps de finir la bouteille
Je t’aurai recollé l’oreille
Van Gogh et tué le corbeau
Qui se perche sur son pinceau
Encore un pleur, encore un verre
La rue marchera de travers
Le vent poussera mon voilier
Je serai près de vous à lier
Tout au bout de la ville morte
Des loups m’attendront à la porte
J’voudrais qu’mes couplets les effrayent
Le temps de tuer la bouteille. »

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Ici dans un de ces derniers poèmes, on retrouve des accents bréliens, la puissance des mots du Grand Jacques, sa colère, ses espoirs vains aussi. Á tous deux, le crabe rongeait les poumons. Chers lecteurs, vous qui avez été privés souvent involontairement de ce grand poète de la chanson, courez vite à la médiathèque la plus proche, connectez vous sur Deezer, ou mieux encore achetez ses albums. Nourrissez-vous enfin de ses textes étincelants et de sa voix éraillée et prenante. Ainsi, réhabilitez-le pour qu’il connaisse la même gloire posthume que l’ami Vincent auquel il a, peut-être déjà, recollé l’oreille !

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Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 23 août, 2011 |8 Commentaires »

6 juin 2011, mon débarquement en Normandie … Opération Prévert!

« En sortant de l’école
nous avons rencontré
un grand chemin de fer
qui nous a emmenés
tout autour de la terre
dans un wagon doré.
Tout autour de la terre
nous avons rencontré
la mer qui se promenait
avec tous ses coquillages
ses îles parfumées
et puis ses beaux naufrages
et ses saumons fumés..
. »

L’autre lundi, en sortant de Bretagne, j’ai rencontré, aussi, la mer qui se promenait avec ses moules et ses huîtres, mais également des soldats de la seconde guerre mondiale, et même Prévert lui-même ! À défaut d’un raton laveur, un bel inventaire, tout de même !
Sur le chemin du retour, après ma virée traditionnelle sur la côte d’émeraude, comme souvent à cette époque, je souhaitais montrer à ma compagne, le berceau de ma famille maternelle, la presqu’île du Cotentin avec ses paysages variés, la Hague au nord-ouest, le val de Saire au nord-est, et le Plain au centre.
Donc, une fois franchi le Couesnon qui, au grand désespoir des Bretons, a mis le Mont-Saint-Michel en Normandie, je mets le cap vers le Nord à travers les prairies grasses du bocage, propices à l’élevage bovin et la production d’un beurre délicieux.
Le Plain fut, avec le Bessin proche, le théâtre dramatique des opérations qui permirent en 1944 la libération de notre pays. Justement, surgit, à l’horizon, le gris clocher de Sainte-Mère-Église, monument devenu mythique depuis qu’un parachutiste américain y resta suspendu au matin du 6 juin 1944. Surprise, le village est bouclé. Pour cause de marché peut-être ? Non, où ai-je la tête, mais c’est bien sûr, nous sommes justement le 6 juin 2011 et la région commémore le 67ème anniversaire du débarquement des forces alliées sur les plages normandes.

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Nul besoin de cours de stratégie militaire, je contourne le bourg, et par une petite ruelle, je rejoins rapidement à pied le centre du village où règne une animation inhabituelle. En débouchant au coin de la rue du Général De Gaulle, j’entre immédiatement dans le vif du sujet ou presque.

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Devant un magasin d’antiquités militaires et son store banne de circonstance, je tombe nez à nez avec quatre soldats casqués, le fusil en bandoulière, en goguette ou en (grande) vadrouille. À en juger par leur dégaine décontractée, sauf le respect que je leur dois, on pourrait imaginer, au premier coup d’œil, qu’ils appartiennent à la 7ème compagnie des nanars de Robert Lamoureux, ou que ce sont des compères de Bourvil et De Funès dans l’immense succès de Gérard Oury. Rappelez-vous, pendant l’occupation allemande, le bombardier de trois aviateurs britanniques est abattu par la Flak au-dessus de Paris. Ses occupants sautent alors en parachute et atterrissent l’un dans le zoo de Vincennes, le second sur la passerelle d’un peintre en bâtiment interprété par Bourvil, et le troisième à l’Opéra Garnier chez le chef d’orchestre Stanislas Lefort alias Louis De Funès.

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Un peu plus loin, Jacques Tati aurait apprécié ce plan cocasse, et Monsieur Hulot aurait demandé du feu aux militaires en uniforme américain trinquant à la terrasse du café de la Libération.
Comme référence cinématographique, il est plus sérieux et exact d’évoquer Le Jour le plus long, le film américain à grand spectacle de Darryl Zanuck, réalisé en 1962. En effet, bien que les scènes du débarquement des troupes alliées fussent tournées en Haute-Corse, sur la plage de Saleccia, dans le désert des Agriates, Sainte-Mère-Église a acquis la célébrité dans le monde entier pour la fameuse séquence où le parachutiste John Steele reste pendu au clocher de l’église.
Rappel de l’épisode réel : dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, lors du parachutage des troupes sur la zone de Sainte-Mère-Église au cours de l’Opération Albany et Boston, John Steele, poussé par le vent, ne pouvant plus maîtriser son parachute, atterrit finalement sur le clocher de l’église, aux alentours de 4heures du matin. Tandis qu’autour de lui, la bataille fait rage et que les cloches continuent à sonner le toscin, il se balance et tente de se libérer de son parachute à l’aide de son couteau qu’il laisse malheureusement tomber. Il reçoit une balle perdue dans le pied, c‘est alors qu’il décide de faire le mort afin d’éviter de servir de cible à l’ennemi. Après plus de deux heures dans cette délicate posture, un soldat allemand du nom de Rudolf May vient le décrocher. John est alors soigné et fait prisonnier. Il s’évade trois jours après, rejoint les lignes alliées puis est transféré vers un hôpital en Angleterre. Il reviendra de nombreuses fois dans le petit village de la Manche. Décédé en 1969, son vœu d’être inhumé en terre normande ne sera pas exaucé.
Il y eut probablement beaucoup d’autres actes de bravoure et d’héroïsme à l’occasion de ces opérations de débarquement, mais l’Histoire a retenu cette petite histoire popularisée par la production hollywoodienne de Zanuck, portée par une somptueuse brochette d’acteurs, les américains John Wayne, Henry Fonda, Richard Burton, Robert Mitchum, le britannique Sean Connery, l’allemand Curd Jürgens, et côté français, Arletty, Bourvil, Georges Wilson, Fernand Ledoux, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. Ce film, le premier à évoquer le débarquement en Normandie, connut malgré ses nombreuses erreurs historiques un immense succès avec plus de onze millions de spectateurs et quelques Oscars. Peut-être, est-ce de cette représentation d’un épisode de guerre que naquit l’expression parachute doré honteusement accordé dans notre société libérale !

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photographie tirée du site http://www.letyrosemiophile.com/, un site remarquable sur les étiquettes de boîtes de fromages et particulièrement de camembert.

De nos jours, une auberge, au centre du village, porte le nom du héros involontaire et surtout, un mannequin emberlificoté dans son parachute, semblable à celui utilisé dans le film, demeure suspendu au clocher. Au-delà du devoir de mémoire, que ne fait-on pas pour attirer les badauds (j’en fais partie !) et les marchands du temple. D’ailleurs, dans un article du quotidien Ouest-France, les commerçants se réjouissent de la fréquentation massive des touristes.
Ce lundi matin, cependant, l’émotion est vive quelques mètres au-dessous du pantin accroché à une gargouille. Sur le parvis de l’église, un attroupement réunit curieusement un bataillon de soldats américains et un peloton de près de 400 cyclotouristes britanniques, américains, canadiens et français.
Vous connaissez ma curiosité dès que des maillots et des vélos apparaissent dans mon champ de vision. À l’aide de mon anglais approximatif, je découvre que les randonneurs ont débarqué le matin même, en provenance de Portsmouth, pour participer à la Big Battlefield Bike Ride qui s’achèvera six jours plus tard, via les voies de la Liberté, au pied de l’Arc de Triomphe à Paris.

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Cette manifestation sportive est organisée par l’association caritative britannique Help for Heroes qui, à travers ces cérémonies du souvenir, collecte de l’argent pour aider les militaires blessés en Afghanistan et en Irak, et leurs familles. Certains qui y ont perdu des membres, sont d’ailleurs assis au premier rang, et participent même à la randonnée sur de drôles de machines à manivelles sophistiquées.
C’est l’occasion aussi pour eux de rencontrer d’autres combattants vétérans et d’échanger, non sans humour parfois, leurs histoires finalement assez similaires. Au spectacle de quelques scènes fraternelles, ma gorge se noue. Dans ma naïveté confondante, je m’interroge, faut-il qu’il y ait la guerre pour connaître l’amitié ou l’amour ?

« Si les Ricains n’étaient pas là
Vous seriez tous en Germanie
À parler de je ne sais quoi,
À saluer je ne sais qui.
Bien sûr les années ont passé.
Les fusils ont changé de mains.
Est-ce une raison pour oublier
Qu’un jour on en a eu besoin ?
Un gars venu de Géorgie
Qui se foutait pas mal de toi
Est v’nu mourir en Normandie,
Un matin où tu n’y étais pas.
Bien sûr les années ont passé.
On est devenu des copains.
À l’amicale du fusillé ... »

Je m’inquiète, c’est le deuxième billet consécutif dans lequel je cite Michel Sardou, je n’ai pourtant pas été contaminé par sa maladie d’amour ! Son allusion à la Libération de 1944 par les forces alliées sortit en 1967 alors que la France venait de quitter l’OTAN et que la guerre du Vietnam provoquait une vague d’antiaméricanisme. Le général De Gaulle déconseilla sa diffusion sur les ondes.

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Auprès des cyclotouristes, des militaires, en théorie, américains, écoutent au garde-à-vous, l’allocution du prêtre de la paroisse puis la sonnerie aux morts exécutée à la cornemuse par un bagpiper écossais. Plus ou moins jeunes, plus ou moins authentiques peut-être aussi, peu importe, le visage grimé au noir de charbon, ils portent les uniformes d’époque des 82éme et 101éme divisions aéroportées de l’U.S Airborne désignées pour être parachutées dans les heures précédant l’offensive amphibie. C’était dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, le D .Day ou Jour J, annoncé à la BBC dans l’émission Ici Londres, par le célèbre message « Bercent mon cœur d’une langueur monotone » faisant suite à cet autre « Les sanglots longs des violons de l’automne ». Remarquez que le texte fait référence aux paroles de la chanson de Charles Trenet directement inspirée des vers de Verlaine, le fou chantant se contentant de remplacer blessent mon cœur par bercent !
De deux choses Lune, l’autre c’est le soleil écrivait Prévert. Mais avant que l’astre ne brille sur la terre de France, en cette nuit de clair de lune masqué par de noirs nuages, le largage des 13 000 parachutistes à bord de 1087 avions Douglas C-47 s’effectue dans une grande confusion. Subissant le feu nourri de la FLAK (défense anti-aérienne), plusieurs dizaines d’avions sont touchés, explosent en vol ou s’écrasent au sol. De nombreux parachutistes se retrouvent très loin de leurs objectifs. D’autres tombent dans les marais, s’y noyant parfois sous le poids de leur équipement. Malgré un nombre élevé de pertes (plus de 50% des effectifs), les troupes de l’US Airborne ont accompli l’essentiel de leurs missions. Le 6 juin 1944, à 4 heures 30 du matin, la bannière étoilée est accrochée sur la mairie de Sainte-Mère-Église.
Ce matin, en hommage, les soldats arborent fièrement sur leurs manches, les écussons brodés respectivement des lettres AA et de l’effigie de l’aigle hurlant des 82st et 101st Airborne Divisions. La veille, le traditionnel parachutage de 700 militaires au marais voisin de la Fière a été annulé pour cause de temps exécrable.
Un Français en uniforme me présente une plaque portant le nom et le numéro d’un soldat américain inhumé au cimetière de Colleville qu’il arbore en guise d’hommage, lors de chacune de ces manifestations. Il sort aussi de sa poche un couteau qui aurait été égaré sur la plage d’Utah Beach pendant les opérations de débarquement.

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La cérémonie se termine avec le passage en rase motte d’un Douglas C-47. L’après-midi, le sénateur américain John Kerry, ancien candidat démocrate à l’élection présidentielle de 2004, déposera une gerbe au pied du monument américain de la commune.
Le temps a passé. En 1984, François Mitterrand et le chancelier Helmut Kohl se recueillaient main dans la main devant l’ossuaire de Douaumont. Aujourd’hui, à chaque sommet des grands de ce monde, notre président embrasse sur les deux joues Angela Merkel. L’amitié franco-allemande n’est peut-être plus un vain mot. En tout cas, quelques représentants de l’armée allemande participent désormais aux cérémonies commémoratives du débarquement. Je croise même deux officiers russes très énigmatiques.

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Bientôt, jeeps et vélos s’égayent dans les rues du bourg, composant un tableau un peu surréaliste. À la terrasse d’un café, un soldat américain fait signer une carte d’état-major à un authentique vétéran de l’U.S Airborne. Il est bientôt midi, les chopes de bière s’entrechoquent fraternellement.
Pour ma part, j’improvise une très pacifique opération Val de Saire en direction de Barfleur, charmant port de pêche et de plaisance sur la côte orientale du Cotentin.

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Barfleur connut une certaine prospérité au Moyen-Âge comme en témoigne un médaillon scellé sur un rocher à l’entrée du port : « 1066 : sur le Mora, un barfleurais Étienne porta Guillaume en Angleterre ». Il s’agit bien de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, qui, une quinzaine de jours plus tard, vainc Harold à la bataille d’Hastings et s’empare de la couronne d’Angleterre. Ils sont forts tout de même ces Normands !
S’il en est un qui ne conserve pas un souvenir agréable de Barfleur, c’est Victor Hugo qui y fait un (trop) court séjour au cours de l’été 1836. Insistant pour passer une nuit en mer, il se voit opposer une fin de non-recevoir par le maire de la commune. Il s’ensuit un esclandre sur les quais qu’il relate dans une lettre à son épouse Adèle, sans mentionner évidemment qu’il était en compagnie de sa chère maîtresse Juliette Drouet :
« Je ne réponds pas qu’à neuf heures du soir, au moment de partir, sur le port même, vous ne trouverez point en travers de votre fantaisie Jocrisse maire de village, Jocrisse pacha enguirlandé d’un chiffon tricolore qui, nonobstant passeports, visas et autres paperasses officielles, vous prendra, selon le sexe, pour Madame la duchesse de Berry déguisée en homme ou pour Robespierre travesti en femme, et, son gendarme au poing, en présence d’une trentaine de pauvres serfs abrutis qu’il appelle ses administrés, vous interdira, quoi ? Le droit d’aller vous promener …Vous resterez là, stupéfait et indigné devant la force bête et triomphante, obligé de renoncer à votre droit, à votre plaisir, à votre embarcation si joyeusement soulevée par la houle, aux poissons et aux filets embrasés de phosphore, à cette nuit si belle, au coucher de la lune, au lever du soleil, spectacles si magnifiques en mer, à tout ce que vous aviez rêvé, arrangé et payé, sans autre consolation que de dire à ce visage de maire qu’il est un imbécile. Maigre dédommagement. Je déclare que j’ai trouvé un endroit de ce genre en Normandie, que cet endroit s’appelle Barfleur et que ce Barfleur est plus près de Constantinople que de Paris…. » Sacré Victor, un chaud lapin qui n’avait pas la langue et la plume dans sa poche (voir billet Mon alter Hugo à moi du 11 février 2010) !
Vu le temps encore incertain, je me réfugie à l’intérieur du café de France, une adresse que je vous recommande. L’accueil est sympathique, le service très efficace malgré l‘affluence, la cuisine simple et goûteuse, l’ambiance chaleureuse où se mêlent gens du cru et horsains, et ce qui ne gâte rien, les prix fort raisonnables. La chaîne Léon de Bruxelles devrait venir y faire un petit stage ! Je me laisserais bien tenter par la cassolette de raie au camembert mais finalement, je reste classique avec une douzaine d’huîtres, pas encore laiteuses, de Saint-Vaast-la-Hougue, le port voisin, et une copieuse marmite de moules à la normande, bon sang ne saurait mentir. Fleuron gastronomique local, la Blonde de Barfleur est une variété de moule sauvage pêchée au filet dans des zones privilégiées appelées gisements, comme pour les pierres précieuses. « Goutue » et charnue, bien que blonde, elle ne manque vraiment pas d’esprit dans l’assiette !
La panse pleine, je me glisse dans les ruelles bordées de solides maisons en granit. Dans l’une d’elles, en face de l’imposante église, vécut durant trois ans le peintre Paul Signac. Lors de mon week-end en enfer (voir billet du 15 avril 2011), et d’une visite au musée de la Piscine de Roubaix, j’eus l’occasion d’évoquer son projet de réaliser une suite d’aquarelles sur Les Ports de France, 40 de la Manche, 40 de l’océan et 20 de la Méditerranée. Évidemment, Barfleur n’a pas été oublié.

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Je rejoins le port d’échouage pour assister à la débarque des poissons et crustacés au retour des bateaux. Ici, vous ne risquez pas de trouver de « poissons carrés avec les yeux dans les coins » chers à Coluche et malheureusement aux écoliers de nombreuses cantines. En cette fin de printemps, bars, maquereaux, daurades royales, ruissellent de fraîcheur dans les casiers.

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Je compatis à la souffrance des tourteaux que les marins assomment vivants à coups de maillet, pour avoir eu le tort de s’être emmêlés les pinces dans les chaluts. Time is money, tout à l’heure, tout ce petit monde se retrouvera à la criée de Cherbourg.
Moi aussi d’ailleurs et comme le soleil a percé, les ombrelles remplaceraient volontiers les parapluies, objets cultes ici depuis qu’une histoire « en-chantée » de pépins survenant à deux amants sur fond de guerre d’Algérie, décrocha la Palme d’or au festival de Cannes 1964.
Transition cinématographique opportune, un port peut en cacher un autre : sur le Quai des brumes construit par le décorateur Alexandre Trauner (notez-le bien), Jean Gabin à Michèle Morgan, « T’as d’beaux yeux, tu sais », Morgan à Gabin « Embrassez-moi » puis « Embrasse-moi encore » !

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C’était en 1938, bien avant le débarquement ! Certes, nous ne sommes pas au Havre mais j’ai beaucoup mieux à vous offrir. Je descends dans la valleuse d’Omonville-la-Petite, dernier refuge de Jacques Prévert, l’auteur de ce dialogue inoubliable.

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On ne peut rejoindre sa propriété, au hameau du Val, qu’après une agréable marche d’une dizaine de minutes le long des talus fleuris. Les oiseaux gazouillent à tue-tête, sans doute reconnaissants que le poète ait brossé leur portrait hors de la cage :

« Peindre d’abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d’utile
pour l’oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l’arbre
sans rien dire
sans bouger…
Parfois l’oiseau arrive vite
mais il peut aussi mettre de longues années
avant de se décider
Ne pas se décourager
attendre
attendre s’il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l’arrivée de l’oiseau
n’ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l’oiseau arrive
s’il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l’oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l’oiseau
Faire ensuite le portrait de l’arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l’oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l’herbe dans la chaleur de l’été
et puis attendre que l’oiseau se décide à chanter
Si l’oiseau ne chante pas
C’est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s’il chante c’est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l’oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau
. »

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Il aimait les ports et détestait la guerre. Rappelez-vous Barbara chantée par Yves Montand, Mouloudji ou les Frères Jacques :

« … Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-la
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de meme
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-la
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras .
.. »

Et soudain, en écho aux bombardements de la ville de Brest par l’aviation allemande, en août 1944 :

« Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien..
. »

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Me voilà devant sa maison. Seule, une plaque discrète à l’entrée du jardin confirme que je suis devant ce petit nid qui respire la poésie : « Dans ma maison vous viendrez / D’ailleurs ce n’est pas ma maison / Je ne sais pas à qui elle est / Je suis entré comme ça un jour / Il n’y avait personne ... (recueil Paroles).

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Au rez-de-chaussée, Des bêtes ..., une exposition temporaire associant les touchantes photographies animalières d’Ylla et les textes de Prévert, conjugue le regard des deux artistes sur la condition animale et en creux, la condition humaine.

« L’unijambiste de 14-18
demande la charité
(c’est un demi-bipède)
un multipède passe devant sans s’arrêter
un alexandrin à douze pieds
etc etc
»

Et encore :

« À Vaugirard des bipèdes
assassinent des quadrupèdes
devant la porte des abattoirs
un solipède regarde
trotter un multipède
»

À l’étage, en haut de l’escalier à droite, quelques travaux peut-être moins connus de l’artiste pluridisciplinaire sont exposés dans deux anciennes chambres. À la fin de sa vie, notamment, alors qu’il n’écrit plus, Prévert réalise de nombreux collages à partir d’images et de publicités détournées.

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Amoureux du Paris populaire d’avant-guerre qu’il sillonne avec ses amis photographes, Doisneau, Izis, Brassaï, Willy Ronis Man Ray entre autres, il utilise leurs clichés pour créer des assemblages poétiques. Souvent, il chine aux Puces et dans les foires à la ferraille, il court les bouquinistes sur les quais de Seine, récupère des pages de magazines de luxe et de journaux, des reproductions de toiles célèbres du Louvre. « Quand on ne sait pas dessiner, on peut faire des images avec de la colle et des ciseaux, et c’est pareil qu’un texte, ça dit la même chose. Ce que je prends, c’est dans les poubelles, les choses méprisées ou désaccordées. Moi, je trouve ça très joli. » dit-il. Son ami Picasso lui confie, en découvrant ses collages : « Tu ne sais pas peindre, mais pourtant tu es peintre ».
Les arbres sont-ils des hommes comme les autres ? On peut l’imaginer en admirant, dans la pièce voisine, des jeux de correspondance entre des gravures d’arbres de Georges Ribemont-Dessaignes et des textes du poète :
« En argot, les hommes appellent les oreilles des feuilles c’est dire comme ils sentent que les arbres connaissent la musique.
Mais la langue verte des arbres est un argot bien plus ancien.
Qui peut savoir ce qu’ils disent lorsqu’ils parlent des humains.
Les arbres parlent arbre
Comme les enfants parlent enfant …
»
Et encore :

« Jadis
les arbres

étaient des gens comme nous

Mais plus solides

plus heureux

plus amoureux peut-être

plus sages

C’est tout. »

Sur le palier, je savoure La méningerie, un bref poème au faux air de comptine qui, derrière le jeu de mot, cache un véritable réquisitoire contre les apprentis sorciers. À méditer plus que jamais !

« Dressages
Dompteurs
de cœurs
et de cerveaux,
pollueurs
de la plus belle eau
du plus bel âge,
ils font sauter dans leurs cerceaux
les enfants sauvages
»

Me voici dans l’atelier. « C’est joli une chambre toute blanche avec des grandes fenêtres sur la mer, hein ? » disait Michèle Morgan dans le film Remorques ; vous devinez qui en était le dialoguiste !

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Jacques Prévert passait le plus clair de son temps dans cet ancien grenier aménagé. Souvent, il travaillait debout devant sa table, face à la fenêtre, en admirant son jardin. Maintenant, inspirés par le lieu, des écoliers y travaillent assis lors d’ateliers d’écriture. Les enfants adorent Prévert. Il sait les mettre dans sa poche. Il connaît leur fraîcheur d’esprit et leur malice. Ainsi, plutôt que les ennuyeux apprentissages de dates en Histoire, il préfère railler les belles familles royales : « … Louis XVIII et plus personne plus rien … Qu’est-ce que c’est que ces gens-là qui ne sont pas foutus de compter jusqu’à vingt ? »

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Je quitte à regret ce petit bout du monde, camp retranché de la poésie. Je redescends vers le village par un sentier dédié au poète ; c’est par là, le long du ruisseau ! signale un écriteau.

« … Laissez les oiseaux à leur mère
Laissez les ruisseaux dans leur lit
Laissez les étoiles de mer
Sortir si ça leur plaît la nuit ... »

De-ci, de-là, le chemin, le long duquel foisonnent des rhubarbes aux feuilles géantes et vernissées, est balisé de ces citations qui contribuent au charme de la promenade.

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Prévert l’empruntait sans doute fréquemment pour retrouver les villageois qui l’avaient adopté. « Il éprouvait une réelle amitié pour ceux qui ne l’ont pas lu. Car ils lui parlaient de leur vie à eux. Pas de la sienne. »
Le 11 avril 1977, lundi de Pâques, Jacques Prévert, malade d’avoir trop la clope aux lèvres, s’est envolé de sa maison d’Omonville-la-Petite. Il est enterré au cimetière du village, dans une tombe toute simple surmontée d’une pierre de clos caractéristique du bocage de la Hague.
Parmi les galets déposés par des admirateurs, je retiens celui sur lequel une certaine Caro s’est souvenue en sortant de l’école : « Merci pour vos beaux poèmes ».

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Je me recueille sur une autre tombe, en retrait, juste derrière, celle de l’inséparable ami et voisin, Alexandre Trauner. C’est lui qui invita Prévert à le rejoindre et s’installer à Omonville.
Hongrois, émigré à Paris à l’âge de vingt-six ans, Trauner est l’un des plus grands chefs décorateurs, sinon le plus grand, de l’histoire du cinéma français. Le décor si réaliste d’Hôtel du Nord, c’est lui qui le construisit en studio bien qu’il existât réellement le long du canal Saint-Martin. Il était évidemment impossible de bloquer la circulation pendant plusieurs semaines de tournage. En témoignage de son extraordinaire talent ou quand la fiction dépasse la réalité, beaucoup de touristes, soixante-dix après, rejouent la fameuse scène sur la passerelle au-dessus du canal avec en arrière-plan le faux vrai hôtel classé, désormais, monument historique. « Atmosphère, atmosphère ... » quand tu nous tiens ! La célèbre réplique appartient à Henri Jeanson.

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La complicité et l’amitié liant Trauner et Prévert purent s’exercer dans plusieurs chefs-d’œuvre du cinéma, l’un comme décorateur génie du trompe-l’oeil, l’autre comme virtuose du dialogue.
Arletty disant « C’est tellement simple, l’amour » dans Les enfants du paradis, c’est Prévert. Louis Jouvet et Michel Simon dans Drôle de drame, « Moi, j’ai dit bizarre… bizarre ? Comme c’est étrange…Pourquoi aurais-je dit bizarre… bizarre… », c’est encore Prévert. Arletty encore dans Le jour se lève, « Vous avouerez qu’il faut avoir de l’eau dans le gaz et des papillons dans le compteur pour être resté trois ans avec un type pareil », c’est toujours Prévert. Et à chaque fois, les personnages qui ont en bouche ses dialogues, évoluent dans les décors de l’ami Alexandre.

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À Omonville-la-Petite et la discrète, a-t-on vraiment conscience qu’y reposent deux grands noms de l’âge d’or du cinéma ?

« Devant la porte de l’usine
le travailleur soudain s’arrête
le beau temps l’a tiré par la veste
et comme il se retourne
et regarde le soleil
tout rouge tout rond
souriant dans son ciel de plomb
il cligne de l’oeil
familièrement
Dis donc camarade soleil
tu ne trouves pas
que c’est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron ? »

Réflexion savoureuse en ce temps de « raffarinades » sur le lundi de Pentecôte chômé, et de travaux d’intérêt général en contrepartie d’un RSA !
Je profite du soleil retrouvé pour descendre jusqu’à Port-Racine, surnommé « le plus petit port de France ».

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Prévert effectuait souvent cette promenade en passant par le sentier côtier des douaniers. D’une superficie de 800 mètres carrés, niché dans l’anse Saint-Martin, Port-Racine tient son nom de François-Médard Racine, un capitaine corsaire, qui le construisit en 1813 pour mettre à l’abri son navire L’Embuscade entre deux attaques de bateaux anglais. Quelques kilomètres encore et j’atteins Auderville, la commune du cap de la Hague, à la pointe nord-ouest du Cotentin. J’adore ce paysage de bocage avec ses chemins creux et ses parcelles bordées de murets de granit. Le romancier Didier Decoin, habitué du lieu, en parle comme « un conte aux pages de bruyères serties dans une reliure de granit ». Cinéma quand tu me tiens … Auderville, ça signifie d’abord pour moi Paul dans sa vie, un magnifique documentaire, sorti en 2006, que je regarde régulièrement en dévédé.

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Paul Bedel va avoir alors soixante-quinze ans. Vieux garçon, il vit à la ferme avec ses deux sœurs elles-mêmes célibataires. Paysan, pêcheur, bedeau même à l’occasion, son territoire, c’est le cap de la Hague avec ses vents imprévisibles, son granit rugueux, son horizon immense. Cette année, tous les trois, ils raccrochent. Paul a résisté aux sirènes de la modernité … Images sublimes d’une véritable ode à la nature !
Je n’ai pas le temps de rencontrer Paul, j’espère qu’il vit encore. J’adore ce personnage « vrai ». À défaut, je descends au « bout du monde », au minuscule port de Goury situé juste en face de l’île anglo-normande d’Aurigny.
Le Passage de la Déroute, le Raz Blanchard un des courants de marée les plus puissants d’Europe, indiquent l’impétuosité des flots et la difficulté de la navigation. Une croix commémore le naufrage du sous-marin le Vendémiaire, coulé, le 8 juin 1912, par cinquante mètres de fond avec vingt-quatre hommes d’équipage.

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Heureusement, aujourd’hui, le temps clément autorise la balade vers le phare tandis que les bateaux dorment paisiblement à l’échouage.
Il est encore trop tôt pour dîner à l’unique auberge du port. C’est dommage, j’aurais aimé, comme le dit encore Didier Decoin avec talent, « être un de ces poètes qui se plaisent à faire rimer leur repas avec l’état de la mer : « Qui, les jours de vagues folles, choisissent le bar fraîchement capturé dans les remous. Qui s’enchantent d’associer le bleu des homards au temps bleu. Qui lorsque le raz blanchard est vert de rage, dégustent l’émeraude de quelques huîtres calfeutrées dans la nacre de leur petite mer si paisible (elle !) et si goûteuse. Qui en automne, ne jurent que par la soupe de poissons dont la rousseur s’accorde aux couleurs de la lande. Qui, par vent de grande froidure, se réconfortent d’un chaleureux gigot des agneaux bien laineux de notre Hague.... » Cela sert d’être Prix Goncourt, j’en salive rien que de l’écrire !
Pourtant à quelques centaines de mètres de là, je pourrais avoir l’appétit coupé par le site AREVA, premier centre mondial de recyclage des combustibles usés provenant des réacteurs nucléaires, infiniment plus redoutable pour les terriens que le Raz Blanchard pour les marins.
Ainsi va la vie malgré les hypocrites cris d’orfraie de nos gouvernants ! Qu’en pense Nathalie Kosciuko-Morizet, notre ministre de l’écologie et du développement durable, qui prend souvent ses quartiers d’été du côté de Sainte-Mère-Église ? Ainsi va la vie Familiale selon Prévert :

« La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu’est-ce qu’il fait le père?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu’est-ce qu’il trouve le fils?
Il ne trouve absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires et les affaires
La vie avec le cimetière. »

C’est mon jour le plus long ! Sur le chemin du retour, avant de quitter la péninsule cotentine, en ce jour anniversaire, j’effectue encore une courte halte à Utah Beach, la plage la plus à l’ouest des cinq du débarquement du 6 juin 1944. Là encore, la maréchaussée m’en interdit l’accès mais, la science militaire innée ( !), je contourne l’obstacle et me retrouve à proximité d’un bunker auprès d’une voiture Citroën noire, traction-avant, étoile blanche des Alliés peinte sur les portières, en tout point comparable à celles des F.F.I, ces groupements militaires de la Résistance intérieure française qui jouèrent un rôle non négligeable dans la préparation du débarquement.

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Un musée et plusieurs monuments perpétuent le souvenir de tous les hommes, notamment ceux de la 4ème division d’infanterie américaine, qui prirent d’assaut la plage, à l’aube du 6 juin. Faute de temps encore, je m’intéresse au seul mémorial dédié à l’U.S Navy en Europe.

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Face à la mer, sur un socle en forme de pentagone, sont représentés symboliquement trois personnages, un officier, un matelot et un soldat d’unité de combat. Sur les flancs du monument, sont gravés les noms des bateaux ayant participé à l’opération Neptune. En cette fin d’après-midi, séquence légèrement surréaliste, quatre hommes et deux femmes, en uniforme militaire, chabadabada, dessinent dans une jeep, d’étonnantes figures sur le sable de la page déserte.

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Allez, mon repli stratégique vers Paris est ordonné ! Je croise et je double plus de véhicules militaires que d’automobiles actuelles. À Sainte-Marie-du-Mont qui se dispute avec Sainte-Mère-Église, le titre de premier village de Normandie libéré, un campement est installé devant l’église.

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Un soldat fait même la tambouille dans une cuisine roulante de l’armée et ça sent drôlement bon ! Rien à voir avec la vraie ration K de corned-beef des G.I durant la guerre. Surnommée négativement singe, j’ignore encore pourquoi, cette viande de bœuf en conserve donna aussi son nom, plus récemment, à une opération militaire beaucoup moins sérieuse, menée par Jean Reno et Christian Clavier.
Je me surprends soudain d’avoir cultivé le paradoxe en associant presque involontairement la commémoration de faits militaires et la poésie de Jacques Prévert, lui qui détestait la guerre. Peut-être, faut-il l’expliquer par le devoir de mémoire que mon papa, longtemps président de l’association du Souvenir Français et profondément pacifiste, m’inculqua dans mon enfance.
Ce soir, la lune est claire. La preuve qu’elle est habitée, c’est qu’il y a de la lumière disait Francis Blanche ! De deux choses Lune, l’autre c’est le Soleil. Voyez quel soleil radieux, nous promet Jacques Prévert :

« …Dans la grande ombre
l’ombre du capital
l’ombre du profit
Sur ce paysage parfois un astre luit
un seul
le faux soleil
le soleil blême
le soleil couché
le soleil chien du capital
le vieux soleil de cuivre
le vieux soleil clairon
le vieux soleil ciboire
le vieux soleil fistule
le dégoûtant soleil du roi soleil
le soleil d’Austerlitz
le soleil de Verdun
le soleil fétiche
le soleil tricolore et incolore
l’astre des désastres
l’astre de la vacherie
l’astre de la tuerie
l’astre de la connerie
le soleil mort.
Et le paysage à moitié construit à moitié démoli
à moitié réveillé à moitié endormi
s’effondre dans la guerre le malheur et l’oubli
et puis il recommence une fois la guerre finie
il se rebâtit lui-même dans l’ombre
et le capital sourit
mais un jour le vrai soleil viendra
un vrai soleil dur qui réveillera le paysage trop mou
et les travailleurs sortiront
ils verront alors le soleil
le vrai le dur le rouge soleil de la révolution
et ils se compteront
et ils se comprendront
et ils verront leur nombre
et ils regarderont l’ombre
et ils riront
et ils s’avanceront
une dernière fois le capital voudra les empêcher de rire
ils le tueront
et ils l’enterreront dans la terre sous le paysage de misère
et le paysage de misère de profits de poussières et de charbon
ils le brûleront
ils le raseront
et ils en fabriqueront un autre en chantant
un paysage tout nouveau tout beau
un vrai paysage tout vivant
ils feront beaucoup de choses avec le soleil
et même ils changeront l’hiver en printemps. »

L’amour est un bouquet de lilas

« J’ai connu Émilie aux premières jonquilles.
Elle était si jolie des jonquilles aux derniers lilas.
Dans la ferme endormie, chaque fois que j’allais la voir,
Son père avec un fusil m’attendait derrière l’abreuvoir.
Il me chassa aux premières jonquilles,
Me fusilla des jonquilles aux derniers lilas
… »

 

Quitte à encore m’attirer les foudres de son père, après avoir conté fleurette à Émilie aux premières jonquilles (voir billet du 12 mars 2008), aujourd’hui je persiste et signe aux (derniers) lilas qui embaument actuellement les jardins.

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De la famille des oléacées, leurs jolies grappes de fleurs tout en nuances du blanc au violet, égaient les massifs et les haies en ce printemps. Leur dénomination botanique Syringa désigne une seringue en latin et un roseau biseauté en grec. Il ne s’agit pourtant pas de la confondre avec le seringat (ou Philadelphus) encore appelé jasmin des poètes.
Quant à son nom lilas, il vient du persan Lîlak ou Nîlak qui signifie “bleu” ou “mauve.
Originaires d’Asie, les lilas sont cultivés en Chine depuis plus de 1000 ans. Au 16ème siècle, ils sont remarqués dans les jardins du sultan Soliman le Magnifique, par l’ambassadeur d’Autriche qui en rapporte plusieurs pieds en Europe et notamment à Paris où il effectue son dernier mandat.
Il en existe de nombreuses espèces mais celle qui embellit notre quotidien printanier est le Syringa vulgaris ou lilas commun. Sa culture ne se développe en France qu’à la fin du dix-neuvième siècle grâce aux travaux de remarquables horticulteurs lorrains, la famille Lemoine de Nancy. Ainsi, en 1890, Victor Lemoine met au point le premier lilas blanc à fleurs doubles qu’il nomme Madame Lemoine en hommage à son épouse chargée de la pollinisation.
Les fleurs selon les espèces, sont simples (4 pétales) ou doubles, groupées en thyrses coniques déclinant une large palette de teintes mauves, bleutées, violines, rosées ou blanches.

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Á cause peut-être de leurs parfums subtils et délicats, les lilas ont enivré et inspiré les poètes au fil des siècles. Ainsi, si j’en crois Jean Teulé dans son livre Le Montespan, au temps de Louis XIV, le chevalier de Pardaillan, au sein des troupes qui vont combattre en Espagne, sourit d’entendre tous les accents de France fredonner :

« Dans les jardins de mon père,
Les lilas sont fleuris ;
Dans les jardins de mon père,
Les lilas sont fleuris ;
Tous les oiseaux du monde
Viennent y faire leurs nids …
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon, fait bon, fait bon.
Auprès de ma blonde,
Qu’il fait bon dormir !
Tous les oiseaux du monde
Viennent y faire leurs nids ;
Tous les oiseaux du monde
Viennent y faire leurs nids ;
La caille, la tourterelle
Et la jolie perdrix…
»

Il ignore que sa blonde dort de plus en plus souvent dans le lit du Roi Soleil mais ceci est une autre Histoire !
Ce n’est pas d’aujourd’hui, les histoires d’amour finissent mal en général. Il est une autre vieille chanson, celle-là du dix-huitième siècle, remise à la mode par Guy Béart et Cora Vaucaire, qui exprime la jalousie de la femme délaissée.

« Mon amant me délaisse
O gué, vive la rose
Je ne sais pas pourquoi
Vive la rose et le lilas
Il va-t-en voir une autre
O gué, vive la rose
Bien plus riche que moi
Vive la rose et le lilas
On dit qu’elle est malade
O gué, vive la rose
Peut-être qu’elle en mourra
Vive la rose et le lilas …
»

 

En ce temps-là, l’amant est celui avec qui la jeune fille est presque fiancée. La chanson met en évidence les conditions du mariage au sein de la bourgeoisie. L’homme choisit son épouse pour sa fortune et ici, « calcule » même d’être bientôt un riche veuf.
Compte tenu des messages qu’ils véhiculaient, ces refrains ne semblaient pas destinés à toutes les oreilles. Et pourtant, repris par des générations d’enfants, ils ont traversé les siècles jusqu’au temps de mon école communale. Comme quoi France Gall, avec les sucettes d’Annie pour quelques pennies, n’était pas la première greluche à fredonner innocemment des couplets sulfureux.
Louis Aragon dont Jean Ferrat mit de nombreux poèmes en musique, évoque aussi Les lilas et les roses dans son ode tirée du recueil Le Crève-cœur publié en 1941. Le motif est beaucoup moins frivole :

 

« Ô mois des floraisons mois des métamorphoses
Mai qui fut sans nuage et Juin poignardé
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Ni ceux que le printemps dans les plis a gardés

Je n’oublierai jamais l’illusion tragique
Le cortège les cris la foule et le soleil
Les chars chargés d’amour les dons de la Belgique
L’air qui tremble et la route à ce bourdon d’abeilles
Le triomphe imprudent qui prime la querelle
Le sang que préfigure en carmin le baiser
Et ceux qui vont mourir debout dans les tourelles
Entourés de lilas par un peuple grisé

Je n’oublierai jamais les jardins de la France
Semblables aux missels des siècles disparus
Ni le trouble des soirs l’énigme du silence
Les roses tout le long du chemin parcouru
Le démenti des fleurs au vent de la panique
Aux soldats qui passaient sur l’aile de la peur
Aux vélos délirants aux canons ironiques
Au pitoyable accoutrement des faux campeurs

Mais je ne sais pourquoi ce tourbillon d’images
Me ramène toujours au même point d’arrêt
A Sainte-Marthe Un général De noirs ramages
Une villa normande au bord de la forêt
Tout se tait L’ennemi dans l’ombre se repose
On nous a dit ce soir que Paris s’est rendu
Je n’oublierai jamais les lilas ni les roses
Et ni les deux amours que nous avons perdus

Bouquets du premier jour lilas lilas des Flandres
Douceur de l’ombre dont la mort farde les joues
Et vous bouquets de la retraite roses tendres
Couleur de l’incendie au loin roses d’Anjou
»

Printemps 1940 : au mois de mai sans nuage, succède juin poignardé. Les lilas n’ont pas le même parfum que d’habitude et les roses sont couvertes d’épines. L’armée allemande faisant un pied de nez à notre ligne Maginot, traverse le Luxembourg et la Belgique puis pénètre en France par les Ardennes. C’est la « blitzkrieg », la guerre éclair, et la débâcle des troupes françaises.
Au Nord, des millions de Français aux vélos délirants et au pitoyable accoutrement de faux campeurs, s’enfuient apeurés sur les routes pour des contrées plus hospitalières ; parmi eux, ma mémé de Picardie qui n’ira pas bien loin dans sa carriole de fortune. C’est l’exode.
Dans la nuit du 13 juin, le brancardier-chef Aragon et son unité sont à Sainte-Marthe près de Vernon, le point d’arrêt de la progression des blindés allemands. Le 14 juin, les Allemands investissent Paris ; clin d’œil à Joséphine Baker et le succès musical de l’époque, le poète n’oubliera jamais les deux amours perdus. Le 18 juin, de Londres, le général de Gaulle lance l’appel à la résistance. Quatre jours plus tard, le gouvernement de Pétain, nouvellement constitué, signe l’armistice dans un wagon à Rethondes.
La vie n’est pas rose(s) ni lilas. Pourtant, démenti poétique, en contre-point de la laideur de la tragédie que vit sa patrie, Aragon ne manque pas de souligner la beauté de la nature en pleines floraisons et métamorphoses ainsi que la douceur angevine et les jardins de la France qu’avaient rimés Du Bellay et Ronsard.
Quelques mois après avoir composé ce poème sans ponctuation, à la structure aussi disloquée que l’est son pays, Aragon entre en résistance au sein d’un réseau clandestin.

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« Quand je vais chez la fleuriste
Je n’achète que des lilas
Si ma chanson chante triste
C’est que l’amour n’est plus là
Comme j’étais, en quelque sorte
Amoureux de ces fleurs-là
Je suis entré par la porte
Par la porte des Lilas
Des lilas, y en n’avait guère
Des lilas, y en n’avait pas
Z’étaient tous morts à la guerre
Passés de vie à trépas
J’suis tombé sur une belle
Qui fleurissait un peu là
J’ai voulu greffer sur elle
Mon amour pour les lilas
J’ai marqué d’une croix blanche
Le jour où l’on s’envola
Accrochés à une branche
Une branche de lilas …
»

 

En toile de fond de son amourette, tonton Georges Brassens qui n’écrivait pas pour ne rien dire, évoque ici bien sûr la même guerre 1939-1945 même si celle qu’il préférait, c’était celle de 14-18 !
Tandis que côté guerre, le général de Gaulle entra à Paris en août 1944, par la Porte d’Orléans, au Sud, côté amour, Brassens entre par le Porte des Lilas, au Nord. L’allusion au conflit est évidente car il n’y avait plus guère de lilas, ils étaient morts à la guerre, ceux-là mêmes que le printemps d’Aragon avait gardés dans ses plis.
La vie reprit son cours et l’amour revint grâce à un lilas immaculé comme le révèle astucieusement le poète qui marqua d’une croix blanche cette belle rencontre.

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Puis avec le temps, tout s’en va, même sa « fauvette du dimanche, celle qui lui donnait le la, alla se percher sur d’autres branches de lilas », laissant la clé sous la porte … des Lilas bien sûr.
Il me plaît de penser que l’ami Georges largué décide alors de faire l’acteur avec Pierre Brasseur dans le film de René Clair … Porte des Lilas ! Paradoxalement, il n’y interprète pas les lilas mais rend tout de même hommage à la nature en fredonnant Au bois de mon cœur tapissé de petites fleurs et L’amandier.

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« J’avais l’plus bel amandier
Du quartier
Et, pour la bouche gourmande
Des filles du monde entier
J’faisais pousser des amandes
Le beau, le joli métier !… »

Comme souvent, par un délicieux jeu de mots dans les deux derniers vers, Brassens règle ses comptes avec les « cognes » en ridiculisant les gendarmes venus perquisitionner.
La Porte des Lilas correspond à l’ancienne Porte de Romainville des fortifications parisiennes, s’ouvrant sur la commune des Lilas, créée le 24 juillet 1867. Auparavant, ce territoire était couvert de champs et de bois de lilas et de bouleaux. Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, il constituait une promenade à la mode pour les Parisiens en manque de verdure qui venaient avec leurs conquêtes tremper leurs lèvres au petit gris de Bagnolet des guinguettes avant de les unir sous les frondaisons. Peu à peu, furent construites de nombreuses demeures et leurs propriétaires adressèrent une pétition auprès du préfet Lepic pour la création d’une municipalité autonome. Elle faillit s’appeler Napoléon-le-Bois. Imaginez qu’on baptise Neuilly, Sarkozy-les-Tours ! Heureusement, comme l’affirme sa devise « J’étais fleur, je suis cité », le bois de Romainville se nomma finalement Les Lilas !
La ville est desservie par deux stations de métro Porte des Lilas et Mairie des Lilas, rendues célèbres par Serge Gainsbourg qui y conta le quotidien souterrain et répétitif d’un poinçonneur faisant des p’tits trous, encore et toujours des p’tits trous …
Avant de quitter le quartier, je rends (hommage) à Renaud ce qui appartient à Brassens à travers un bonheur de clip qui réunit les deux poètes dans le petit pavillon de la Porte des Lilas. Magie de la technologie vidéo !

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Outre les chanteurs et les écrivains, les lilas constituent aussi un sujet d’inspiration pour les peintres. Ainsi, au printemps 1872, Claude Monet pose son chevalet au même endroit dans le jardin de sa première propriété d’Argenteuil pour exécuter deux tableaux. Des personnages sont assis sous un buisson de lilas en fleurs. Lilas, temps gris sous un ciel couvert et Lilas au soleil par beau temps. Cette paire de peintures est la toute première série du maître qui cherche à rendre les variations de la lumière en un même point et dans un cadrage identique comme l’indiquent les titres des deux œuvres. Nées dans le même jardin de Seine-et-Oise, elles sont aujourd’hui séparées, l’une au musée d’Orsay, l’autre au musée Pouchkine de Moscou.

« Dessous l’arbre
Une robe bleue
A côté
Une robe rouge
Sous un ciel d’hiver
Entre gris et vert
Qui nuage
Et qui pleure à moitié
Derrière l’arbre
Un bout d’horizon
Au lointain
Pas même une église
Juste une maison
Est-ce la maison
Ou celle des moutons ?
C’est la vie lilas
Faite de métamorphoses
C’est la vie lilas
Quand il me manque quelque chose
Dans cette vie-là
Où tu n’es pas là
Et que pour être moins triste
Je détaille la peinture de l’artiste
… »

Dans sa Vie lilas, pour atténuer sa tristesse, Serge Lama pense peut-être aux touches impressionnistes de Monet.
Pour combattre la morosité ambiante en notre époque dite de crise, peut-être pourrions-nous remettre au goût du jour un grand succès de 1929, une autre période de récession :

« … Printemps j’attends pour la tenir dans mes bras
La complicité des lilas
Quand refleuriront les lilas blancs
On se redira des mots troublants
Les femmes conquises
Feront sous l’emprise
Du printemps qui grise
Des bêtises
Quand refleuriront les lilas blancs
On écoutera tous les serments
Car l’amour en fête
Tournera les têtes
Quand refleuriront les lilas blancs
… »

Luis Mariano chantait que l’amour est un bouquet de violettes. Mais quitte à décevoir quelques toulousaines, qu’il soit heureux ou déçu, pour une femme ou pour la patrie, l’amour n’est-il pas plutôt un bouquet de lilas ?

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Le Printemps à Paris

C’est le printemps, c’est aussi la guerre en Libye car il faut bien appeler ainsi l’opération de la coalition « visant à faire appliquer la résolution 1973 de l’ONU ». En la circonstance, on l’a baptisée d’un nom poétique : « Aube de l’Odyssée ». Elle est chargée d’anéantir les forces du dictateur Kadhafi qui bombardent ignominieusement la population civile. Pour être dans l’ambiance, de ma banlieue francilienne, je vous propose le Chant de guerre parisien, un des poèmes qui accompagnent la lettre dite Seconde lettre du voyant envoyée par Arthur Rimbaud à son ami Paul Demeny.
C’est le printemps de la Commune de Paris, une tentative de démocratie citoyenne. Le 17 mars 1871, Adolphe Thiers envoie sa troupe récupérer les 227 canons entreposés à Belleville et Montmartre que les Parisiens considèrent comme leur propriété, les ayant payés par la souscription lors de la guerre contre la Prusse. Mais Thiers manquant de chevaux, devant le soulèvement des Fédérés, renonce et se retire avec son gouvernement à Versailles Rappelez-vous des « Versaillais », par le hasard d’un concours d’entrée dans l’Éducation Nationale, j’en fus un cent ans plus tard, beaucoup plus pacifiste et dans l’autre camp ! Goûtez à la poésie sublime d’un autre Arthur que celui de mon précédent billet. Elle est encore d’actualité. Il y parlait déjà de pétrole, ces bombes incendiaires avec lesquelles les (Z)Eros, Thiers et Picard, son ministre de l’Intérieur, faisaient des tableaux impressionnistes rouge sang (les Corots) en couchant sur le pavé les Communards héliotropes (plantes qui suivent le soleil comme le tournesol). « Familiers du Grand Truc » … Dans les années 1960, le général de Gaulle qualifia l’ONU de « grand machin » !!!

Chant de guerre parisien

Le Printemps est évident, car
Du coeur des Propriétés vertes,
Le vol de Thiers et de Picard
Tient ses splendeurs grandes ouvertes !
Ô Mai ! quels délirants culs-nus !
Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,
Ecoutez donc les bienvenus
Semer les choses printanières !
Ils ont shako, sabre et tam-tam,
Non la vieille boîte à bougies,
Et des yoles qui n’ont jam, jam…
Fendent le lac aux eaux rougies !
Plus que jamais nous bambochons
Quand arrivent sur nos tanières
Crouler les jaunes cabochons
Dans des aubes particulières !
Thiers et Picard sont des Eros,
Des enleveurs d’héliotropes ;
Au pétrole ils font des Corots :
Voici hannetonner leurs tropes…
Ils sont familiers du Grand Truc !…
Et couché dans les glaïeuls, Favre
Fait son cillement aqueduc,
Et ses reniflements à poivre !
La grand ville a le pavé chaud
Malgré vos douches de pétrole,
Et décidément, il nous faut
Vous secouer dans votre rôle…
Et les Ruraux qui se prélassent
Dans de longs accroupissements,
Entendront des rameaux qui cassent
Parmi les rouges froissements !
Arthur Rimbaud

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Il y un an, Jean Ferrat …

Il y a un an déjà, Jean Ferrat nous quittait !
J’ai à l’époque, abondamment, évoqué sa mémoire (voir billets du 19 mars 2010 et 11 mai 2010).
En ce jour anniversaire, je vous offre sa Complainte de Pablo Neruda, ce poète, écrivain, penseur et homme politique chilien, mort d’un cancer du pancréas, douze jours après le Coup d’État du 11 septembre 1973 qui renversa le président élu Salvador Allende. Ses maisons de Santiago et d’Isla Negra furent saccagées et ses livres jetés au bûcher. Son inhumation devint une grande manifestation d’opposition à la junte militaire. Dans son autobiographie Confieso que he vivido, publiée à titre posthume, il écrivait ceci :

« Je veux vivre dans un pays où il n’y a pas d’excommuniés.
Je veux vivre dans un monde où les êtres seront seulement humains, sans autres titres que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette.
Je veux qu’on puisse entrer dans toutes les églises, dans toutes les imprimeries.
Je veux qu’on n’attende plus jamais personne à la porte d’un hôtel de ville pour l’arrêter, pour l’expulser…
Je veux que l’immense majorité, la seule majorité : tout le monde, puisse parler, lire, écouter, s’épanouir.
»

Près de quarante ans plus tard, ces mots sont toujours aussi cruellement d’actualité au moment où la démocratie tente de faire entendre sa voix de l’autre côté de la Méditerranée.
Nul doute que l’ami Jean aurait été aux côtés de ces peuples en lutte. Écoutez-le ici chanter la légende de celui qui s’est enfui et a fait les oiseaux des Andes se taire au cœur de la nuit.

http://www.dailymotion.com/video/xcokl7

Je vous offre en prime un autre clip de la chanson réalisé par un internaute. Avec la voix chaude de Jean, vous y retrouverez l’intégralité des paroles.

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BOURVIL, de mes rires d’enfant à mes larmes de grand!

« Bourvil est le seul comique qui me fasse rire » confiait le général De Gaulle. Ironie de la vie, ils moururent en 1970 à six semaines d’intervalle. Dans ma non charitable jeunesse, je me souviens avoir ressenti beaucoup plus de peine lors du décès de l’artiste. Et avoir beaucoup ri de la Une fameuse d’Hara-Kiri Hebdo, « Bal tragique à Colombey 1 mort », amalgame iconoclaste de la mort du général et de l’incendie d’un dancing en Isère où périrent 146 personnes.

BOURVIL, de mes rires d'enfant à mes larmes de grand! dans Coups de coeur cavannablog25

L’impertinence entraîna illico l’interdiction du journal satirique qui renaquit de ses cendres, la semaine suivante , sous le nom en forme de clin d’oeil de Charlie Hebdo. Qui plus est, soyons cynique jusqu’au bout, nous fîmes l’école buissonnière, un jour de deuil national ayant été décrété en la mémoire de la grande figure politique disparue.
Vous avez sans doute compris que je souhaite rendre en cette année du quarantième anniversaire de leur mort, un hommage affectueux à Bourvil, un compatriote normand qui fleurit le printemps de ma vie.
De son vrai nom, André Raimbourg (son cousin germain Lucien Raimbourg joua avec talent de nombreux seconds rôles au cinéma), il naît le 27 juillet 1917 à Prétot-Vicquemare, une petite commune du Pays de Caux, entre Rouen et Dieppe. Son père décédé peu avant à la guerre, il passe son enfance avec sa maman, chez ses grands-parents, à quelques kilomètres de là, dans l’autre petit « trou normand » de Bourville qui lui inspirera plus tard son nom d’artiste.

bourvilleblog2 dans Histoires de cinéma et de photographie

bourvilleblog1 dans Poésie de jadis et maintenant

bourvilleblog3Lors de mon passage à Bourville, j’ai croisé par hasard un « Bourvil » presque aussi vrai que nature

Enfant de choeur espiègle buvant le vin de messe sous la soutane rouge et le surplis, il est par contre un excellent écolier qui est reçu brillamment premier du canton au Certificat d’études primaires. C’est la preuve flagrante que « c’était du cinéma » lorsque vingt-et-un ans plus tard, il obtient le même diplôme avec moult difficultés à l’âge de trente ans, condition indispensable pour hériter de la fortune et de l’auberge Le trou normand de son oncle.
J’ai déjà évoqué ce temps-là où la télévision n’était pas encore entrée dans le foyer et où nous allions voir en famille le « grand film du samedi soir » au cinéma Le Dauphin à cinquante mètres de ma maison natale, l’école des filles de Forges-les-Eaux. Pour être absolument exact, la salle se trouvait peut-être encore rue de la République, dans l’arrière-cour d’une poissonnerie aujourd’hui disparue. Évidemment, nous ne manquions aucun film de la grande vedette normande.
Je riais de ce grand benêt attardé d’Hippolyte en culottes courtes, le béret vissé sur la tête, fâché avec les dictées, l’Histoire de France et les problèmes de robinets qui fuient. Je l’enviais aussi car lui tournait autour un bien joli brin de fille, celle à l’image de laquelle Dieu (avec la complicité de Roger Vadim) créa la femme, Brigitte Bardot en personne dont c’était le premier film. Sans crainte du ridicule, je ne résiste pas à vous offrir la séquence de la chanson Les enfants fanfan :

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Pardonnez-moi, je rigole encore, sans doute plus pour les mêmes raisons. Allez après cela convaincre nos petits-enfants que Brice de Nice est consternant (une opinion qui n’engage que l’auteur de ce billet dont l’intransigeance adulte n’a d’égale que son indulgence enfantine) ! Les pommiers en fleurs, une vache avec sa robe blanche et ses taches bringées paissant dans un pré, dans mon « trou normand » du Pays de Bray, je fus un de ces gamins en culottes courtes et blouse grise, la casquette pour me protéger du chaud soleil made in Normandie (!), sautillant et radieux d’entonner ce refrain « pipi caca » ! La nostalgie n’est plus ce qu’elle était ou quand on découvre une valeur documentaire à un navet … !
Le rosier de Madame Husson, bien qu’adapté d’une nouvelle de Maupassant, constitue un autre nanar d’anthologie. Excusez ma mémoire qui flanche, je ne suis pas tout à fait persuadé de l’avoir vu en salle à l’époque ; en effet, les parents veillaient alors encore à la bonne moralité de leurs chères têtes blondes. Une rosière était une jeune fille qui recevait une couronne de roses en récompense de sa grande vertu. Dans la farce paysanne de Maupassant, Madame Husson, pour effectuer son choix, demande à sa servante Françoise de recueillir tous les potins, histoires et soupçons circulant dans la petite ville de Gisors. Ainsi celle-ci consigne scrupuleusement sur son livre de cuisine au milieu de la liste des courses, des remarques comme : « Rosalie Vatinel qu’a été rencontrée dans le bois Riboudet avec Césaire Piénoir par Mme Onésime repasseuse, le vingt juillet à la brune ». Vous imaginez bien que dans ces conditions, aucune jeune fille ne sort intacte de cette enquête. Les dames patronnesses de Gisors n’ayant pas trouvé de jouvencelle digne de recevoir le prix le décernent à Isidore, l’idiot du village, qui bientôt part s’encanailler à Paris. Dans le film, Bourvil interprètait le rôle du « rosier » encore puceau au risque que son ego en souffrît. En effet, le réalisateur Jean Boyer, précurseur de la Nouvelle Vague sans le savoir, souhaita tourner sans répétition préalable la scène du défilé du rosier en plein jour de marché à Le Neubourg (comme diraient les Nuls !) dans l’Eure. La population non prévenue, se pressait sur le passage de l’artiste en le saluant ou lui tendant la main avec respect et affection. Bourvil leur répondait avec un air si nigaud que lui colla vite à la ville la même réputation d’imbécile heureux qu’à l’écran ! « C’est dur » comme plus tard il confia meurtri dans une interview. Il ne connaîtrait plus pareil désagrément aujourd’hui car le public est mieux informé grâce aux nombreuses chaînes de télévision, à internet et aux making of inclus dans les dévédés. Pour l’anecdote, sachez que Fernandel avait déjà été lui-même rosier dans une adaptation de 1932, casting cocasse pour une farce normande tournée en la circonstance … à Valenciennes !

https://www.dailymotion.com/video/x83aph

Le trou normand est, à l’origine, un petit verre de calvados servi entre deux plats, censé faciliter la digestion et redonner de l’appétit aux convives lors des repas de fêtes et banquets. Le pauvre Isidore Bourvil a dû s’en jeter quelques uns derrière la cravate pour se retrouver dans pareil état. « Tiens, voilà de l’eau ! » Un demi siècle plus tard, je souris encore de sa remarque quand il aperçoit la rivière et je ne parviens toujours pas à démêler dans son galimatias la prononciation exacte de : « Rosier oui, complexe d’infériorité non ! ».
Cela ne vous rappelle rien ? Mais oui bien sûr : « L’alcool non, mais l’eau ferru, l’eau ferru l’eau ferrugineuse oui ! » La même construction de phrase, la même scansion, ce n’est pas un hasard, le célèbre sketch de la causerie du délégué de la ligue anti-alcoolique fut créé la même année que la sortie du film Le rosier de Madame Husson.
« Et pourquoi y a-t-il du fer dans l’alcool ? Euh, dans l’eau ferru ferrugineuse, hum? Parce que le fer à repasser, heu, pas le fer,… l’eau, disais-je, l’eau, c’est parce que l’eau a passé et a repassé sur le fer, et le fer a dissout. Il a dissout le fer. Et le fer a dix sous, c’est pas cher Hoc hein ? » Je suis ferré sur la question et pour cause. En effet, d’une part, nous étions encore sous la IVème République, « le grand Charlot » n’était donc pas encore de retour ; effaré par les ravages de l’alcoolisme, le Président du Conseil Pierre Mendès-France institua la distribution de verres de lait aux enfants des écoles maternelles et primaires. Ainsi, à la sortie de la classe à 16 heures 30, je me rendais avec mes camarades sous la halle au beurre pour boire mon bon bol de « lolo » fraîchement tiré du pis de la vache.
D’autre part, ferro et aqua, par le fer et par l’eau, constitue la devise de Forges-les-Eaux, ma ville natale. Son sol riche en fer donna naissance à des forges dès l’époque gallo-romaine. À l’épuisement des gisements, succéda l’exploitation des sources ferrugineuses à des fins thérapeutiques. Ainsi, au XVIème siècle, Forges devint une station thermale renommée qui draina la Cour royale. En 1633, Le roi Louis XIII y séjourna en cure avec Anne d’Autriche et le cardinal Richelieu. La nièce du roi, Anne Marie Louise d’Orléans dite La Grande Mademoiselle, duchesse de Montpensier, y effectua de nombreuses visites pour soigner ses maux de gorge entre 1656 et 1681. Plus récemment, dans les années 1950-60, votre serviteur ne manquait jamais lors de ses promenades dans le bois de l’Épinay, de tremper ses lèvres à l’eau au goût de rouille de la petite source de la Chevrette, mais cela vous ne le verrez jamais mentionné dans les thèses d’Histoire. Je me souviens d’un slogan en vigueur pour relancer le thermalisme: Forges-les-Eaux forge les os !
« Alors que le ver solitaire (ou le verre solitaire ?), heu, non, pas le ver solitaire, heu, heu, le, heu, le fer est salutaire. D’ailleurs ne dit-on pas : une santé de fer ? hum ? Un homme de fer ? hum ? Un ch’min de fer ? hum ? Un mammifère ? … »
Je trépignais de plaisir quand tout gamin, mes parents m’annoncèrent que j’allais bientôt voir en chair et en os ce monsieur un peu ahuri qui me faisait tordre de rire. En effet, nous nous rendîmes au théâtre de l’ABC à Paris pour assister à l’opérette La Route fleurie avec Georges Guétary, Annie Cordy et bien sûr Bourvil. Eh oui, j’y fus ! Je sens que vous en bavez des ronds de chapeau … ou plutôt de béret !

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« Prenons la route fleurie
Qui conduit vers le bonheur !
Suivons-la toute la vie,
Main dans la main,
Cœur contre cœur…
Avec vous, petite amie
Le chemin sera trop court
Car c’est vous que j’ai choisie
Pour me conduire au grand amour…
…Suivons la route fleurie
Suivons-là toute la vie !
Le cœur en joie,
Vous et moi ! »

Mes souvenirs sont bien vagues mais mon cœur devait être en joie et mes mirettes grosses comme des billes de voir ces artistes chanter dans de magnifiques décors. Allez, je ne crains toujours pas le ridicule, je vous offre avec Bourvil une tournée de fayots :

« Alors que tout repose encore
Dès le premier cocorico
Ah qu’il est doux quand vient l’aurore
De voir semer les haricots
Et puis un jour sortant de terre
Et se dressant toujours plus haut
Vers le soleil, vers la lumière
On voit pousser les haricots… »

C’est presque L’Angélus de Millet en chanson ! Ils sont trop grandioses ces haricots, je vous en ressers une ration :

« Plus tard les paysans de France
S’agenouillant, courbant le dos
Ont l’air de faire révérence
Pour mieux cueillir les haricots
Mais ces courbettes hypocrites
Précèdent la main du bourreau
Qui les jetant dans la marmite
Met à bouillir les haricots
Et lorsque vient leur dernière heure
On les sert autour d’un gigot
Et chaque fois mon âme pleure
Car c’est la fin des haricots »

Oui, je pleure … de rire, tant pis si ce ne sont pas des haricots tarbais ! (voir billet C’est pas la fin des haricots tarbais du 8 octobre 2009)
Acte 2, imaginez maintenant Bourvil en chemise hawaïenne se trémoussant de sa manière gauche qui n’appartient qu’à lui :

« Lorsque j’étais matelot
Quand je voguais sur les flots
Un peu dans tous les pays
Quand l’amour m’a souri
L’aventure a suivi
À Mama à dada à gaga à scasca
Ce fut à Madagascar par hasard
Une brune aux dents d’ivoire...

Allez, j’ose, vous en redemandez encore comme le public d’alors réclamait à Annie Cordy et Bourvil de recommencer plusieurs fois le fameux Da Ga Da … à vous ? Tsoin Tsoin, vous voyez que vous vous prenez au jeu:

« ...Ma petite folie, ma passion, mon béguin
C’est pas un homme, c’est ce refrain
Da ga da ga da gada tsoin tsoin
Cet air qui me suit dans les coins
Da ga da ga dagada tsoin tsoin
Me tient comme un rhume des foins... »

Mes parents et moi revîmes Bourvil, cette fois rien que nous, dans une pâtisserie de Rouen où il achetait des petits gâteaux que la vendeuse pliait bien comme il faut dans un joli papier blanc entouré d’un petit ruban. Ce n’était pas rue du Croissant mais rue des Carmes. C’est l’occasion de rappeler que s’ennuyant en pension à l’école primaire supérieure de Doudeville, « l’époque la plus triste de sa vie où il portait un uniforme et marchait en rangs (!) », il fut placé comme apprenti boulanger à Saint-Laurent-en-Caux où il croisait quotidiennement Jeanne qui deviendra son épouse jusqu’à sa mort. « Je voyais ma mie tout en gagnant ma croûte ». Quant à la municipalité de Doudeville, pas rancunière, elle a baptisé le collège du nom d’André Raimbourg dit Bourvil.

http://www.ina.fr/video/I05196758

C’est un extrait de Le roi Pandore dans lequel Bourvil offre une certaine idée d’une gendarmerie de province sans jumelles pour radars, ni pistolets à impulsion électrique taser ! Je souris toujours du jeu de jambes inénarrable de l’acteur, une espèce de cocktail d’un boxeur esquivant les coups, d’un musicien de fanfare ne parvenant pas à marcher en cadence, et d’un joueur de football s’auto-crochetant un pied pour simuler un fauchage dans la surface de réparation.

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Pour clore le chapitre des nanars, je ne saurais oublier La cuisine au beurre où Bourvil se retrouve aux fourneaux avec Fernandel. La seconde guerre mondiale n’est pas si lointaine, après quelques années passées en captivité puis avec une walkyrie autrichienne, Fernand Jouvin alias Fernandel, revient dans son restaurant à Martigues. Malheureusement, sa femme Christiane, le croyant mort, s’est remariée avec son chef cuisinier André alias Bourvil qui a transformé la gargote en une table réputée. En ce début des années 1960, la France entière se passionne sur le petit écran pour l’émission Intervilles. Dans le film, l’argument gastronomique sert à mettre en valeur les deux plus grands comiques du cinéma de l’époque et aiguiser la fibre cocardière entre deux régions à grands coups de stéréotypes, la truculence et la nonchalance méditerranéennes face à la ténacité et l’ingénuité normandes, la bouillabaisse contre la sole normande, c’est d’ailleurs ainsi que s’appelle le restaurant, sacrilège au pays de Pagnol. D’après le livre de souvenirs du cinéaste Gilles Grangier, cette cuisine au beurre ne baigna pas dans l’huile d’olive. Les relations entre les deux vedettes furent assez orageuses et au bout de quinze jours de tournage, Fernandel menaça le réalisateur : « Ecoute, ce n’est pas ta faute, mais je ne peux pas continuer à tourner cette connerie, ce n’est pas possible. » Cela dit, le film fit la cinquième recette mondiale de l’année.
Énumérer ces navets et nouilleries qui lui rapportèrent au demeurant pas mal d’oseille, ne dénigre en aucune façon l’immense acteur. Au contraire même, grâce à son grand talent, Bourvil s’en tirait toujours avec les honneurs et sauva du naufrage nombre de ces comédies indigestes. Nul mieux que lui n’a joué les idiots avec autant de finesse.
Et puis quand j’étais môme, je ne comprenais pas comment ce monsieur si gentil et si drôle ait pu devenir l’ignoble Thénardier dans Les Misérables.
Même le grand écrivain Marcel Aymé ne voulait pas entendre parler de Bourvil pour jouer le rôle principal dans l’adaptation de sa nouvelle La Traversée de Paris. Il le jugeait tout juste digne de monter sur les tréteaux d’une salle de patronage de Normandie, comme quoi les réputations ont la vie dure même chez les intellectuels. Heureusement, le réalisateur Claude Autant-Lara tint bon et notre chauffeur de taxi au chômage reconverti dans la livraison d’un cochon dans des valises remporta la Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine à la Mostra de Venise 1956. La même année, un autre normand se distinguait en Italie, le jeune cycliste Jacques Anquetil battant le record de l’heure mythique de Fausto Coppi sur la piste du Vigorelli. Je ne résiste pas à mettre à bicyclette les deux vedettes normandes dans un duo improbable :
« Est-ce que vous êtes coureur ?
- Non j’ne suis pas coureur.
- Ah ! c’que vous êtes menteur !
- Moi, je suis balayeur.
- Avez-vous fait le tour ?
- Tour de France Non mais j’ai fait des tours Des détours des contours Et même d’autres tours…
« Des tours de quoi ? », qu’em’dit.
- Des tours d’vélo pardi !
- Vous êtes un blagueur. Ah ! c’que vous êtes coureur ! …
»
Grand éclat de rire, c’était mon inévitable allusion vélocipédique. Rassurez-vous, je ne vais pas faire long sur Les Cracks, pourtant un petit bijou de comédie burlesque au temps du cyclisme d’arrière grand-papa, dans laquelle Bourvil, les moustaches en guidon de vélo retourné, participe à l’épreuve Paris-San Remo. La bécane de l’acteur est conservée comme relique à la chapelle Notre-Dame des cyclistes à Labastide d’Armagnac dans les Landes. C’est durant ce tournage que Bourvil apprit qu’il était atteint de la maladie de Kahler qui l’emporta trois ans plus tard.
Je vous épargne, car tel n’est pas mon propos, la riche filmographie de l’artiste « connu de tous sans pour autant être une star » comme l’écrit avec justesse Dany Boon en préface d’un ouvrage récemment sorti à l’occasion du quarantième anniversaire. Je ne vous ferai pas l’injure d’évoquer La grande vadrouille et Le Corniaud, immenses succès commerciaux qui, presque un demi siècle après leur sortie, continuent d’exploser l’audimat à chacune de leur diffusion télévisée. À l’époque, comme la France était divisée entre Anquetiliens et Poulidoristes, il y avait les pro Bourvil et les pro De Funès. Vous devinez dans quels camps je me rangeais.
Décors fastueux, costumes clinquants, galopades, entrecroisement de fers, bottes secrètes, tous les mômes de ma génération adorèrent les films de cape et d’épée, un genre qui connaissait alors ses plus grandes heures de gloire. Bourvil y brille et trouve un nouvel emploi de valet souvent gaffeur et poltron (on ne chasse pas le naturel comme ça !) : Planchet au service de D’Artagnan dans Les Trois Mousquetaires, Passepoil fidèle au chevalier Lagardère et sa fameuse botte de Nevers dans Le Bossu interprété par Jean Marais, Cogolin ami et confident du même Jean Marais, l’année suivante, dans Le Capitan.
À mon adolescence, je fus plus à même de mesurer la vaste palette du jeu de l’acteur dans des œuvres moins faciles. Sans que cela constitue une sélection, me viennent à l’esprit Les culottes rouges qui, quoi que puisse laisser craindre le titre, n’a rien d’une pantalonnade, Un drôle de paroissien qui pille les troncs des églises, Le miroir à deux faces où Bourvil campe le mari pitoyable de Michèle Morgan, ou Les bonnes causes avec la lumineuse Marina Vlady dans lequel il entre à contre-emploi dans la peau d’un juge d’instruction, ou encore Les grandes gueules aux côtés de Lino Ventura.
Cependant, j’ai une affection particulière pour Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville, inconsciemment peut-être parce que Bourvil effectue là sa dernière apparition au cinéma. Ce magnifique polar commence par une citation de Krishna : « Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. »
Bourvil dont le visage porte les stigmates de la maladie, apparaît au générique pour la première fois avec son prénom André. Auprès d’Yves Montand, Alain Delon et Gian Maria Volonte, il interprète magistralement un commissaire froid, calculateur et sans pitié. À chaque nouveau visionnement de ce chef-d’œuvre, je trouve Bourvil de plus en plus inquiétant et poignant.
En forme d’hommage, la dernière scène et le dernier plan tournés lui furent réservés. L’équipe technique du film laissa tourner le matériel d’enregistrement bien après que Melville eût lâché le coupez ! définitif. Bourvil abandonna alors son masque de commissaire Mattéi et se laissa aller à une improvisation de La tactique du gendarme, conclue par un immense éclat de rire. Le clown effectuait un de ses derniers tours de piste. Le film sortit peu après sa mort comme d’ailleurs Le mur de l’Atlantique qui est son ultime tournage.
Je garde en mémoire une interview de Brassens parlant de Bourvil en connaissance de cause puisqu’ils se fréquentèrent en voisins du temps où l’ami Georges vécut dans son moulin de Crespières dans les Yvelines (voir billet Georges Brassens à Crespières du 29 octobre 2008). Bourvil n’était pas un « copain d’abord » du premier cercle mais il offrait parfois les services de son employée de maison pour aider Puppchen, la « non demandée en mariage » à nourrir « la cour du roi Geo » ou encore dispensait quelques conseils pour l’achat d’une tondeuse ou d’un tracteur. Au cours de l’entretien, bien loin de l’image de niais renvoyée aux habitants crédules du Neubourg, Brassens qualifiait Bourvil d’honnête homme au sens originel du XVIIe siècle, possédant une culture générale étendue et le guidant même parfois dans ses choix de lectures.

« Ell’ n’avait pas de parents,
Puisque elle était orpheline.
Comm’ ell’ n’avait pas d’argent,
Ce n’était pas un’ richissime.
Ell’ eut c’pendant des parents,
Mais ils ne l’avaient pas r’connue,
Si bien que la pauvr’ enfant,
On la surnomma l’inconnue.
Ell’ vendait des cart’ postales,
Puis aussi des crayons… »

C’est bien sûr par provocation que je vous inflige malicieusement derrière les propos élogieux du poète moustachu, ce petit chef-d’œuvre de ringardise truffé de pléonasmes à la lecture duquel un grand sourire éclaire votre mine … de crayon !
Brassens qui avait un faible en privé pour les chansons paillardes et de comique troupier, avouait qu’il écoutait et fredonnait très fréquemment :

« Au temps, au bon temps
Des rois fainéants,
Ti qui tic qui tic !
Les jours et les nuits
Se passaient au lit
Ti qui tic qui tic !
Traînés par des bœufs
Dans un char moelleux,
On faisait Paris-Orléans
En trois ans, tout en taquinant
Les belles pucell’s en passant... »

Et même derrière l’interprétation de ces couplets faciles, Brassens décelait chez Bourvil une belle voix persuasive qui l’attendrissait.

« On peut vivre sans richesse,
Presque sans le sou.
Des seigneurs et des princesses,
Y en a plus beaucoup.
Mais vivre sans tendresse, on ne le pourrait pas.
Non, non, non, non: on ne le pourrait pas.
On peut vivre sans la gloire
Qui ne prouve rien.
Être inconnu dans l’histoire
Et s’en trouver bien.
Mais vivre sans tendresse, il n’en est pas question.
Non, non, non, non: il n’en est pas question.
.. »

À bien l’observer, Bourvil débordait d’une tendresse qui affleurait à un moment ou un autre dans tous ses rôles et chansons. Pour clore mon hommage au chanteur, je vous offre un véritable petit chef-d’œuvre de clip :

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Une merveille de chanson que je ne peux écouter sans qu’inévitablement, une larme discrète ourle ma paupière … et chez d’autres aussi, rappelez-vous cher lecteur mon billet du 26 mai 2009 Week-end Rital avec Cavanna.
Un bain de nostalgie tendre et poétique magistralement mis en images par le réalisateur Philippe Découflé qui s’y met en scène avec une jeune femme qui a beaucoup travaillé par ailleurs sur le langage des signes. Très vite, bien au-delà d’un simple court métrage pour malentendants, on se rend compte que les deux jeunes gens jonglent avec les mots et les signes, contant une autre histoire que celle chantée par Bourvil. Ainsi le p’tit bal perdu est une balle perdue tombant du ciel, le souvenir de son nom devient un hochement négatif de la tête, il s’appelait pelles, lait et combiné téléphonique, et « ça pelait » même dans le dernier refrain.
C’est toujours un instant d’émotion quand le clip surgit en générique de l’excellente émission Des mots de minuit sur France 2. Petite digression en forme de coup de gueule, savez-vous que le talk-show Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéi en seconde partie de soirée sur France 3, est sérieusement menacé pour audimat insuffisant ? Qu’à cela ne tienne, on fera appel à Dechavanne ou Cauet, ça c’est de la culture !
Allez, ça fait du bien de se souvenir avec Bourvil. Je vous offre une autre version « virtuelle » du petit bal perdu. Avec Bourvil et Elsa, le conflit des générations n’existe plus.

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« Ce dont je me souviens, c’est qu’on était heureux » avec vous cher André Raimbourg dit Bourvil. À travers votre carrière, une certaine France remonte à la surface, ma douce France, celle de mon enfance heureuse et insouciante comme le couple du p’tit bal. Comme c’était bien !

tombebourvil6blog

Il m’arrive encore parfois, lors de balades aux alentours de chez moi, de pousser la grille du petit cimetière de Montainville pour me recueillir sur votre tombe entre rires et larmes. Deux petites vaches en miniature, quoique plutôt de race Holstein, paissent sur la pierre, rappelant notre Normandie natale. Lors d’une prochaine visite, je vous raconterai cette anecdote qui m’a été rapportée par une « tite Normande ». Il y a quelques semaines, en votre mémoire, un pâtissier du pays de Caux a créé un gâteau en forme de béret, à la pomme saupoudré de chocolat. Malencontreusement, une erreur de dosage dans les colorants de fruits (une salade pas jolie, jolie, en somme!) a fait que les notables conviés à la dégustation se sont retrouvés avec la bouche toute noire. Je vous imagine vous esclaffant !

PS. Une lectrice normande m’a adressé la photographie du « béret de Bourvil », le gâteau au chocolat imaginé par un pâtissier d’Yvetot. Je l’en remercie vivement.

bretbourvilblog

 Depuis l’écriture de ce billet, je suis passé par Bourville, le minuscule village du Pays de Caux où Bourvil passa son enfance.
Près de l’école, un mur lui est dédié. J’y ai relevé quelques mots écrits par le cinéaste Yves Robert, un autre monsieur qui fut une belle rencontre de ma vie. Ses mots sont si justes que j’ai souhaité vous les faire partager.
« La vraie raison de ma participation à « La Jument Verte », ça a été Bourvil.
Je désirais, je voulais connaître, côtoyer cet homme là : André Bourvil, ne me paraissait pas comme les hommes de ce métier, mais surtout pas comme les autres.
Ce gars de la campagne devenu une vedette, ce qui d’ailleurs le faisait bien rire, ce gars de la campagne était de mon bord.
Entre autodidactes on se répète et se retrouve, l’homme imaginé par moi est devenu réel, et c’était encore plus beau que je n’avais cru.
Votre père était un homme rare fait de vraie générosité, de vraie amitié, de vraie tendresse.
Ce grand homme fort était bouleversant de vie, de vie si simple, de droiture, de franchise et surtout de pureté.
André Bourvil reste pour moi une des vraies personnes que j’ai rencontrées dans ma vie. »

« J’ai deux grands boeufs dans mon étable »… (m)euh sur mon rond-point!

Je vous ai entretenu dans un billet du 17 septembre 2008, de cette fièvre des ronds-points qui terrasse ma commune. Cet été, comme dernière œuvre d’art topiaire, cet art du paysage qui consiste à tailler des végétaux en sculptures géométriques ou figuratives, ce sont deux bœufs tirant un chariot qui font tourner en bourrique les chevaux-vapeur.

Allez savoir pourquoi, à chaque fois que je contourne ce rond-point, me revient en mémoire une vieille chanson qui appartient désormais au folklore français :

« J’ai deux grands bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs blancs marqués de roux
La charrue est en bois d’érable,
L’aiguillon en branche de houx.
C’est par leurs soins qu’on voit la plaine
Verte l’hiver, jaune l’été.
Ils gagnent dans une semaine
Plus d’argent qu’ils n’en ont coûté… »

En fait, j’ai ma petite idée sur l’origine de ce phénomène pavlovien. Ce « chef-d’œuvre » de lyrisme paysan fut créé en 1845 par le poète et chansonnier Pierre Dupont mais, au tout début des années 1960, Marcel Amont le reprit sur un disque vinyle 30 cm, « Nos chansons de leurs 20 ans ». Et un oncle cher que j’ai également évoqué (voir billet du 19 mai 2009), crut possible d’enrayer mon goût pour la déferlante yéyé en m’offrant ce désormais « collector ». C’est ainsi qu’aujourd’hui encore, l’ivresse aidant, à défaut de chansons à boire, je peux regretter « Adieu Venise provençale/Adieu pays de mes amours/Adieu cigalons et cigales/Dans les grands pins chantez toujours », ce qui est cocasse de la part d’un normand( !), ou supplier « Marinella/Ah reste encore dans mes bras/Avec toi je veux jusqu’au jour/Danser cette rumba d’amour… » C’est l’occasion de rendre hommage à Marcel Amont, un alerte octogénaire, qui dans mon enfance, connut un énorme succès. C’était une extraordinaire bête de scène capable par exemple de tenir en haleine son public vingt minutes avec « Un mexicain basané… Est allongé sur le sol… Son sombrero sur le nez… En guise…. En guise… En guise, en guuuuuuuuiiiiiise… De parasol… » Et de passer encore vingt autres minutes à conter l’histoire d’Escamillo, un torero de fuego de la Sierra Morena, très agacé par les mouches, un beau soir d’été ! Flamenco « flytoxant » et transition bovine habile pour en revenir à mes bœufs !
Dociles, avez-vous remarqué que dans la littérature on leur adjoint souvent le qualificatif de paisibles, puissants et résistants à l’effort, ne dit-on pas fort comme un bœuf (imaginez alors un bœuf turc !), ces braves bovins furent utilisés comme animaux de trait dès le IVéme millénaire avant J.C. Cette pratique déclina dans nos pays européens industrialisés dans la première moitié du vingtième siècle avec le développement du cheval puis la mécanisation. Je me souviens dans ma prime enfance, des percherons qui décoraient le pavé des rues de mon village, de « quelques brioches tièdes » comme écrivait Pagnol quand il glorifiait son père. Je me rappelle aussi des boulonnais de ma grand-mère au rythme lent desquels nous rejoignions les champs au temps des moissons. Les bœufs de trait prévalaient plutôt dans la France méridionale et, il y a encore une vingtaine d’années, j’en rencontrais encore au détour de mes promenades dans certains coins reculés d’Ariège.

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Aujourd’hui, ils sont à la fête lors de manifestations témoignant des activités agricoles d’antan, ainsi celle d’ « Autrefois le Couserans » qui se déroule chaque été à Saint-Girons.

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Les bœufs de trait travaillaient la plupart du temps par paire. L’attelage leur permettant d’avancer de manière synchrone, consistait en un joug à cornes, une barre en bois placé entre les cornes des deux bœufs, remplacé par la suite par le joug de garrot fixé à l’encolure des animaux.
Le bois du joug était parfois taillé pour le décorer. Dans le Sud-Ouest, le joug était de temps en temps surmonté d’un surjoug ou clocher de joug. En bois tourné, sculpté à la main, de forme allongée, il avait pour fonction, outre décorative, d’équilibrer et d’optimiser la position de l’animal, ainsi que de distinguer le propriétaire de l’attelage.
Des pièces de tissu protégeaient parfois les yeux des boeufs des insectes piqueurs ou suceurs, en particulier des taons appelés aussi mouches à bœuf. Comme quoi il n’y a pas qu’Escamillo qui soit importuné par les mouches !

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La relative lenteur des boeufs comparée à celle des chevaux, ne constituait pas forcément un défaut car elle permettait un meilleur contrôle de la machine tractée. Bien qu’ils le soient, ils peuvent éventuellement le réfuter en reprenant à leur compte la locution familière qu’ils ne sont pas des bœufs pour demander d’être traités avec plus d’égard, ne pas être bousculés ni pressés dans l’accomplissement d’une tâche ! Le général De Gaulle traitait bien les Français de veaux pour fustiger leur apathie ! Plus subtil dans son propos, le fabuliste Jean de La Fontaine mit en scène une grenouille envieuse d’égaler un bœuf en grosseur. « La chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva » ! La vanité règne toujours : « Le monde est plein de gens qui ne sont plus sages/Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs/Tout petit prince a des ambassadeurs/Tout marquis veut avoir des pages » et tout petit président a des ministres courtisans !
C’est peut-être encore en référence à leur lenteur proverbiale qu’on appelait parfois familièrement l’automobile 2 CV Citroën, la légendaire « deudeuche », une « deux bœufs » . En tout cas, ce véhicule naquit en 1948 de l’esprit d’un ingénieur qui, de la fenêtre de sa maison de Lempdes, près de Clermont-Ferrand, voyait passer les paysans avec leur femme et enfants se rendant au marché vendre leurs produits, sur de vieilles charrettes tirées par des bœufs ou des chevaux. L’idée lui vint alors que si la femme pouvait venir seule au marché dans une voiture, son époux pourrait consacrer ce temps gagné à travailler à la ferme ! CQFD !

« …Les voyez-vous les belles bêtes
Creuser profond et tracer droit
Bravant la pluie et les tempêtes
Qu’il fasse chaud, qu’il fasse froid ?
Lorsque je fais halte pour boire,
Un brouillard sort de leurs naseaux,
Et je vois sur leurs cornes noires
Se poser les petits oiseaux… »

Je reviens aux deux grands bœufs blancs tachés de roux sortis de l’étable de Pierre Dupont pour investir le rond-point de l’Agiot près de chez moi. Ils sacrifient à la mode du tout bio dans leur parure de feuillage vert.
Ménageant le suspense et les risques de rébellion d’associations féministes, le moment est venu cependant de vous dévoiler le refrain de ce qui fut un immense succès à sa sortie au milieu du XIXéme siècle et qui figure encore parfois dans des anthologies de la poésie française. Cliquez sur la photo pour le découvrir, femmes susceptibles vous abstenir !

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Coup de tonnerre, Les boeufs apportent une soudaine et grande popularité à Pierre Dupont qui jusqu’alors, connaît plutôt les vaches maigres. Né en 1821 à La Rochetaillée près de Lyon, après des études dans un petit séminaire, il entre comme canut dans une filature de soie à Lyon ce qui lui inspirera plus tard sa Chanson de la Soie :

« Que de métiers ! que de bobines !
Que de travaux et d’oeuvres d’art !
Quel essor donnent aux machines
Vaucanson et l’humble Jacquard !
Quand l’insecte a fini sa tâche
Des milliers de doigts sont en jeu !
Les fils sont croisés sans relâche
L’homme achève l’oeuvre de Dieu… »

Il devient par la suite commis banquier manifestant surtout du goût pour « couvrir de vers les grandes feuilles de papier à lignes rouges des bilans comptables ». Poussé par sa vocation littéraire, il monte à Paris en 1841, bien décidé à se faire un nom. « J’me voyais déjà » .., tâche peut-être plus compliquée quand on s’appelle Dupont ! Survient ce jour de 1845 où, à l’occasion d’une promenade en banlieue parisienne, il aperçoit sur la route de Poissy, un troupeau de magnifiques bœufs normands que l’on amène à l’abattoir. Dans un élan lyrique, il pense alors : « O Parisiens voraces, pourquoi ne laissez-vous pas ces braves animaux à leur charrue ? Ce ne sont pas nos paysans du Lyonnais qui voudraient ainsi livrer à votre gloutonnerie les rois majestueux du labourage »! Et il se met à fredonner tristement : « J’ai deux grands boeufs dans mon étable/Deux grands boeufs blancs marqués de roux… »
Une rime en amenant une autre, Dupont trouve en peu de temps les couplets, le refrain et l’air. De retour chez lui, il recopie hâtivement le fruit de ses pensées et, ne connaissant pas le solfège, il file chez son meilleur ami musicien qui se met aussitôt au piano pour noter l’air. Je vous sens désireux de connaître le nom de ce musicien ému jusqu’aux larmes qui collabora donc au chef-d’œuvre. Je vous la joue façon Julien Lepers ? Né à Paris en juin 1818, d’un père peintre et d’une mère professeur de piano, il obtient le premier prix de Rome en 1839 avec sa cantate Fernande, compositeur de Roméo et Juliette d’après Shakespeare, auteur de l’Ave Maria et de La marche funèbre d’une marionnette pour piano qui servit de générique aux séries « Hitchcock présente », c’est ? c’est ? … C’est Charles Gounod ! Oui, l’auteur de Faust est compromis dans Les bœufs ! Meuhhhh !
Illico, Gounod emmène au café des Variétés son ami Dupont qui chante Les bœufs devant un parterre enthousiaste d’artistes, acteurs et gens de lettres. « Bravo ! Tout est parfait, vers et musique » s’écrie Théophile Gautier, celui-là même qui avait revêtu un gilet rouge pour la fameuse bataille à la première d’Hernani de Victor Hugo (voir billet Mon alter Hugo à moi du 11 février 2010). « Deux jours plus tard, Les bœufs sont interprétés au théâtre des Variétés par Hoffmann costumé en laboureur normand. La salle trépigne d’aise ». Bientôt, la chanson est connue dans la France entière.
Comme il ne faut pas mettre la charrue devant les bœufs, il ne faut pas jeter l’opprobre sur ceux de Dupont sous prétexte d’un refrain machiste avant de resituer l’œuvre agreste dans son contexte du milieu du dix-neuvième siècle. Pierre Dupont est dans la lignée des chansonniers (on ne disait pas chanteurs) de l’époque tels Pierre-Jean de Béranger dont quelques œuvres ont été récemment adaptées par Jean-Louis Murat dans son album 1829 (notamment Le pape musulman), et Gustave Nadaud dont Brassens reprit Le roi boiteux.
Quoique les sentiments qu’il exprime soient d’une extrême naïveté, il n’est pas étonnant que l’évocation de la scène fondatrice du labour avec le bouvier menant sa charrue tirée par le couple de bœufs, soit reprise alors par une France des villages lors des banquets campagnards.
Fier de sa popularité, Dupont continuera à exploiter cette veine pastorale, ainsi dans un poème adressé à Lamartine :

« Pendant le repos du dimanche
Le paysan va voir son champ ;
Son front vers la terre se penche,
Illuminé par le couchant.
Le temps qui marque son passage
De rides et de cheveux gris,
Sur son grand et vaillant visage
N’a pas éteint le coloris
Rêve, paysan, rêve… »

Puis avec son Chant des paysans, hostile au futur Napoléon III :

« …La terre va briser ses chaînes,
La misère a fini son bail ;
Les monts, les vallons et les plaines
Vont engendrer par le travail.
Affamés, venez tous en foule
Comme les mouches sur le thym ;
Les blés sont mûrs, le pressoir coule :
Voilà du pain, voilà du vin !
Oh ! quand viendra la belle ?
Voilà des mille et des cents ans
Que Jean-Guêtré t’appelle,
République des paysans ! »

Cela lui vaudra sept ans de déportation ! Notre Johnny national sait ce qui lui reste à faire pour s’exiler ! Mais il n’est pas sûr que cela marche à moins d’être Rom !
Il faut dire qu’il (Pierre Dupont, pas Johnny !) avait déjà commis en « quarante-huit » le Chant des ouvriers, dénonçant la misère et l’exploitation de la classe ouvrière :

« …Nous dont la lampe le matin,
Au clairon du coq se rallume,
Nous tous qu’un salaire incertain
Ramène avant l’aube à l’enclume
Nous qui des bras, des pieds, des mains,
De tout le corps luttons sans cesse,
Sans abriter nos lendemains
Contre le froid de la vieillesse…
…À chaque fois que par torrents
Notre sang coule sur le monde,
C’est toujours pour quelques tyrans
Que cette rosée est féconde;
Ménageons-le dorénavant
L’amour est plus fort que la guerre;
En attendant qu’un meilleur vent
Souffle du ciel ou de la terre. »

« Quand j’entendis cet admirable cri de douleur et de mélancolie, je fus ébloui » écrivit le grand Charles Baudelaire qui préfaça ainsi l’édition des textes du chansonnier lyonnais : « Je viens de relire attentivement les Chants et Chansons de Pierre Dupont, et je reste convaincu que le succès de ce nouveau poète est un événement grave, non pas tant à cause de sa valeur propre, qui cependant est très grande, qu’à cause des sentiments publics dont cette poésie est le symptôme, et dont Pierre Dupont s’est fait l’écho. »
Quoi ajouter d’autre sous peine de tourner encore longtemps autour de mon rond-point !

Pour écouter la chanson « J’ai deux grands bœufs dans mon étable », rendez-vous dans le commentaire: du 6 février 2012, un beau cadeau vintage offert par une lectrice.

La Madeleine de Brel

Vous vous souvenez peut-être des « vieilles photos de ma jeunesse » dénichées par une lectrice belge au marché aux puces de Bruxelles (billets des 1er et 15 octobre 2009). Tandis que Bruxelles « brusselait » encore un peu pour moi, quand ma chineuse m’invita à un petit tour de transport en commun (en tout bien tout honneur, je le répète !) je crus un instant qu’elle m’emmenait à bord du tram 33 sur un air de Brel. J’échouai en fait à la station de métro Merckx devant un vélo ; celui sur lequel du temps où il s’appelait Eddy, il fut une heure, une heure seulement, rien qu’une heure durant, beau, beau et con à la fois … celui sur lequel l’immense champion belge battit le record de l’heure à Mexico.
Il y a un an, j’attendais donc Madeleine qui n’arriva pas. Mais comme son illustre soupirant, d’un optimisme (trop ?) débordant, j’espérais qu’un soir… Et aujourd’hui, mon envoyée spéciale outre-Quiévrain (je place judicieusement cette expression qui m’est chère !) exauce mon vœu en m’adressant quelques photographies. En ce jour anniversaire de la mort du grand Jacques, le tram 33 reprend du service, rien que pour vous … enfin presque !
À la périphérie de Bruxelles-ville, gare de Watermael-Boitsfort, Watermaal-Bosvoorde en flamand ; « je trouve que la Belgique vaut mieux qu’une querelle linguistique » déclarait Brel ! L’actualité confirme que nul n’est prophète en son pays.

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Attention, mesdames et messieurs les voyageurs pour l’univers de la chanson Madeleine, au départ ! Je presse le pas dans l’ancienne rue du Tram rebaptisée rue de Visé quand soudain un « carillon de bleus comme ceux au fond des yeux des hommes du nord » sonne dans la grisaille des façades. Je me frotte les yeux, vision véritablement surréaliste, je ne peux pas mieux dire!

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Le fameux tram 33 chanté par Brel, entre en gare de Watermael qui figure dans un certain nombre de tableaux de Delvaux. Celui-ci, fasciné par les trains de son enfance, vécut très longtemps dans la commune. Authentique poète, il peuple ses décors du réel, de petites filles ingénues, de longues femmes lumineuses, de messieurs austères en redingote et même de personnages de Jules Verne. On en retrouve ici sur le quai et suspendus dans l’azur parsemé de nuages, un thème récurrent chez Magritte, autre immense peintre venu en voisin et ami, accompagné de son célèbre personnage au chapeau melon. En observant attentivement, on devine encore une citation de Jean-Michel Folon et sa Fontaine aux oiseaux, une sculpture installée sur un étang de Watermael-Boitsfort. Il est même jusqu’à la figurine du feu rouge qui clignote de jubilation devant l’hommage à cette brochette d’illustres artistes. Brel qui appréciait beaucoup Delvaux et Magritte, composait à l’occasion avec le fantastique. Rappelez-vous « J’étais bien plus heureux avant, quand j’étais ch’val » ou « Je suis un soir d’été », sans oublier cette magistrale ode à la voile où il fait d’un bateau, une cathédrale « débondieurisée » :

« …Prenez une cathédrale
Hissez le petit pavois
Et faites chanter les voiles
Mais ne vous réveillez pas
Prenez une cathédrale
De Picardie ou d’Artois
Partez pêcher les étoiles
Mais ne vous réveillez pas
Cette cathédrale est en pierre
Traînez-la à travers bois
Jusqu’où vient fleurir la mer… »

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Bon ! C’est bien joli tout ça mais pour parodier justement Magritte, ceci n’est pas la gare de Watermael, même peinte de la manière la plus réaliste qui soit, mais une représentation de la gare de Watermael ! La vraie n’est pas loin, j’y arrive :

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Déception, il n’y a pas de tram 33 ! Non pas qu’il y ait grève (comme toutes les semaines, chez nous !) mais la ligne fut remplacée, le 13 octobre 1960, par des autobus avant d’être définitivement supprimée huit ans plus tard. Il n’existait donc déjà plus lorsque sortit en 1962, le disque microsillon vinyle 30 centimètres dans sa pochette blanche, comprenant quelques uns des plus grands succès de Jacques Brel : Le plat pays, Bruxelles, Les bourgeois, Zangra, Rosa et donc Madeleine.

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Qu’à cela ne tienne, je veux la rencontrer et je saute dans le premier omnibus avec des femmes en crinoline et des messieurs en gibus ! Tandis que le wagon s’ébranle, dehors un graffiti m’interpelle :

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Madeleine, c’est l’histoire d’un gars qui … passe par tous les états d’âme. Ce jeune homme attend son amourette avec un bouquet de lilas pour sortir manger des frites et aller voir un film ensemble. Elle l’aime, il en est sûr, même si ses cousins disent tous qu’elle est trop bien pour lui. La pluie commence à tomber sur lui, les restos se ferment et il se rend compte finalement qu’elle ne viendra pas. L’espoir ne l’abandonne cependant pas: si elle ne vient pas aujourd’hui, peut-être qu’elle viendra demain! Même Brel n’a jamais pu en cerner le caractère profond : « Après avoir interprété plus de mille fois Madeleine, je ne sais pas encore si son héros doit être tenu pour un exemple de courage et de résolution ou, au contraire, pour un symbole de bêtise et de faiblesse » !

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Dans l’univers ferroviaire de son célèbre tableau Solitude, Paul Delvaux peint une élégante jeune femme blonde. Ce pourrait être Marieke ou Frida voire même La Fanette, mais en aucune façon Madeleine car elle était brune. Elle a existé réellement. Espagnole, elle fréquenta, au début des années 1950, poètes et artistes à Saint-Germain des Prés tandis qu’elle travaillait comme modèle pour les coiffeurs parisiens selon certains, posait nue pour des peintres selon d’autres. C’est là qu’elle rencontra bientôt un type au mauvais caractère qui venait de quitter la cartonnerie Vanneste et Brel (il s’ennuyait chez Ces gens-là) pour chercher la reconnaissance artistique dans la capitale. Il « accordéonna » pourtant plus tard :

« … J’irai pas à Paris
D’ailleurs j’ai horreur
De tous les flons flons
De la valse musette
Et de l’accordéon … »

Bref, un soir, la vraie Madeleine lui tendit un lapin des plus classiques, prétexte ordinaire à une chanson extraordinaire !
S’il fut chanté, le tram 33 fut aussi dessiné par Georges Rémi dit Hergé, le créateur de Tintin, dont les parents vécurent à une époque … rue du Tram à Watermael. Ainsi, dans une de ses aventures parues dans le Petit Vingtième, son héros Flupke, tellement absorbé par la lecture de son magazine favori, traverse sans se soucier du tram, créant un début de panique dans la circulation.

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Le temps passe vite ; terminus square Henri Rey à Anderlecht, tout le monde descend ! Première surprise : un panneau didactique présente le vrai tram 33 tel que, sans doute, Brel le connut et l’emprunta, à cet endroit précis.

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J’effectue quelques pas dans la rue Jacques Manne voisine. Là, au numéro 5, non loin de la cartonnerie, Brel vécut sa jeunesse avec ses parents de 1942 à 1951.

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Retour au square, le cœur battant, Madeleine va arriver ! J’entre dans le jardin, elle est là, ponctuelle au rendez-vous. Vous ne me croyez pas ? Regardez !

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L’intégralité des paroles de Madeleine sculptées dans une pierre gris bleu, défilent le long des murets.
Profonde émotion ! Quand elle sortit, c’était sa chanson d’entrée en scène. À la fin de sa carrière, elle achevait son récital. Il ne cédait jamais à la tradition du rappel qu’il jugeait démagogique. Qui sait donc si Madeleine n’est pas la dernière chanson que Brel interpréta sur scène, le 16 mai 1967, dans une modeste salle de Roubaix.
J’ai une petite faim, tiens si j’allais manger des frites chez Eugène ? C’est tout près entre la rue Jacques Manne et la cartonnerie familiale rue Verheyden. Au square des Vétérans coloniaux, se trouve effectivement encore une friterie ou « friture » comme on dit parfois en « brusseleer » mais signe des temps, Chez Eugène est devenue Chez le Grec ! De plus, elle n’est pas située au même emplacement.
Brel ne fut pas toujours aussi scrupuleux avec les lieux énoncés dans ses chansons. Ainsi, au temps où Bruxelles brusselait, les hommes et les femmes en crinoline ne pouvaient chanter sous les lampions de la place Sainte-Justine puisqu’au contraire des places de Broukère et Sainte-Catherine, elle n’a jamais existé sinon dans la licence poétique de l’auteur ! Ce à quoi, celui-ci répondait avec humour :  » il n’y a jamais eu de port, non plus, à Amsterdam » !

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De retour en Espagne, son pays d’origine, Madeleine Zeffa Biver, plus « tellement jolie, tellement tout ça », atteinte d’une sclérose en plaques, mit fin à son calvaire, il y a trois ans.

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Entre fiction et réalité, entre tristesse et espoir, Madeleine possède quelques ressorts comiques à travers sa syntaxe et son rythme sautillant, du moins le pensais-je dans mon adolescence taquine en chantant mon affection à un oncle très cher (voir billet Mon Oncle et … mon oncle du 19 mai 2009) : « Tonton c’est mon horizon,c’est mon Amérique à moi, même qu’il est trop bien pour moi … » !!! En d’autres circonstances, j’avais déjà commis un pastiche de La valse à mille temps :

« Un tonton à quarante ans
C’est beaucoup moins dansant
C’est beaucoup moins dansant
Mais tout aussi charmant
Qu’un tonton à trente ans
Un tonton à quarante ans
Un tonton à vingt ans
C’est beaucoup plus troublant … »

Suite peut-être à l’hilarante adaptation bovine par Jean Poiret :

« …Une vache à mille francs.
Une vache à mille francs,
F’rait l’filet à cent francs,
L’rumsteck à soixante francs,
Le gîte à quarante francs,
L’aloyau à trente francs,
La culotte à vingt francs.
Un’ culotte à vingt francs,
F’rait la côte à quinze francs,
La poitrine à douze francs,
La bavette à dix francs,
Le collier à huit francs,
Le jarret à quatre francs.
Un jarret à quatre francs,
Ce s’rait intéressant
Et plus avantageux
Pour faire un pot-au-feu
Qu’un jarret à mille francs… »

Ça ne fonctionne plus depuis la mise en circulation de l’euro !
Tu vois, cher Jacques, que comme tu le souhaitais, on rit et on danse le jour où on t’a mis dans l’trou !

« Ami remplis mon verre
Encore un et je vas
Encore un et je vais
Non je ne pleure pas
Je chante et je suis gai
Buvons à la santé …

De ma sympathique lectrice qui a permis cette promenade avec Madeleine … et heureux anniversaire puisque le destin l’a fait naître un 9 octobre ! Autre coïncidence troublante, elle vécut sans le savoir quand elle était maske (gamine en brusseleer !) rue Esseghem à Jette, à quelques mètres de l’ancienne maison et atelier de René Magritte ! Surréaliste, non ?»

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Publié dans:Almanach, Poésie de jadis et maintenant |on 9 octobre, 2010 |1 Commentaire »

Tombe la neige …

« Tombe la neige
Tu ne viendras pas ce soir
Tombe la neige
Et mon coeur s’habille de noir
Ce soyeux cortège
Tout en larmes blanches
L’oiseau sur la branche
Pleure le sortilège … »

Tombe la neige, je suis venu ce soir vous offrir quelques flocons poétiques, réminiscences des récitations de mon enfance.

Nuit de Neige
La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin d’un bois.

 

Plus de chansons dans l’air, sous nos pieds plus de chaumes.
L’hiver s’est abattu sur toute floraison ;
Des arbres dépouillés dressent à l’horizon
Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

 

La lune est large et pâle et semble se hâter.
On dirait qu’elle a froid dans le grand ciel austère.
De son morne regard elle parcourt la terre,
Et, voyant tout désert, s’empresse à nous quitter.

 

Et froids tombent sur nous les rayons qu’elle darde,
Fantastiques lueurs qu’elle s’en va semant ;
Et la neige s’éclaire au loin, sinistrement,
Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

 

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !
Un vent glacé frissonne et court par les allées ;
Eux, n’ayant plus l’asile ombragé des berceaux,
Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

 

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;
De leur oeil inquiet ils regardent la neige,
Attendant jusqu’au jour la nuit qui ne vient pas.

Guy de Maupassant (1850-1893), Hiver

Notre Bel-Ami nous fait entendre le silence de la neige qui recouvre le plateau du Pays de Caux, décor de tant de ses savoureux contes et nouvelles.
Aussi curieux que cela puisse paraître, je devinais imperceptiblement dans ma chambre mansardée, enfoui sous le gros édredon, son bruit ouaté, promesse de joyeuses batailles de boules de neige et de la construction d’un bonhomme.

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Contraste de nos jeux heureux et de la désolation de la campagne normande de Maupassant et de la plaine de Flandre d’Emile Verhaeren !

La neige
La neige tombe, indiscontinûment,
Comme une lente et longue et pauvre laine,
Parmi la morne et longue et pauvre plaine,
Froide d’amour, chaude de haine.

 

La neige tombe, infiniment,
Comme un moment -
Monotone – dans un moment ;
La neige choit, la neige tombe,
Monotone, sur les maisons
Et les granges et leurs cloisons ;
La neige tombe et tombe
Myriadaire, au cimetière, au creux des tombes.

 

Le tablier des mauvaises saisons,
Violemment, là-haut, est dénoué ;
Le tablier des maux est secoué
A coups de vent, sur les hameaux des horizons.

 

Le gel descend, au fond des os,
Et la misère, au fond des clos,
La neige et la misère, au fond des âmes ;
La neige lourde et diaphane,
Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme,
Qui se fanent, dans les cabanes.

 

Aux carrefours des chemins tors,
Les villages sont seuls, comme la mort ;
Les grands arbres, cristallisés de gel,
Au long de leur cortège par la neige,
Entrecroisent leurs branchages de sel.

 

Les vieux moulins, où la mousse blanche s’agrège,
Apparaissent, comme des pièges,
Tout à coup droits, sur une butte ;
En bas, les toits et les auvents
Dans la bourrasque, à contre vent,
Depuis Novembre, luttent ;
Tandis qu’infiniment la neige lourde et pleine
Choit, par la morne et longue et pauvre plaine.

 

Ainsi s’en va la neige au loin,
En chaque sente, en chaque coin,
Toujours la neige et son suaire,
La neige pâle et inféconde,
En folles loques vagabondes,
Par à travers l’hiver illimité monde.

Émile Verhaeren

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Neige hostile pour les sans logis, les vagabonds, les clodos de la faim auxquels Jean Richepin rend hommage dans sa Chanson des gueux qui valut à ce fils de médecin breton, un mois de prison et cinq cents francs d’amende. Comment ne pas penser aux enfants de Don Quichotte et à toutes ces personnes dont les conditions d’existence indécentes n’intéressent les médias que lorsque l’hiver pointe son nez.

LA NEIGE
La neige à flocons blêmes tombe,
Tombe, tombe en mols tourbillons,
Lis effeuillée sur une tombe.
Pour qui fait-on cette hécatombe,
Hécatombe de papillons ?
La neige à flocons blêmes tombe,
Tombe, tombe en mols tourbillons.

 

Toute blanche dans la nuit brune,
La neige tombe en voletant,
O pâquerettes ! une à une,
Toutes blanches dans la nuit brune…
Qui donc là-haut plume la lune ?
O frais duvet ! Flocons flottants !
Toute blanche dans la nuit brune,
La neige tombe en voletant.

 

La neige tombe, monotone,
Monotonement, par les cieux.
Dans le silence qui chantonne
La neige tombe, monotone,
Et file, tisse, ourle et festonne
Un suaire silencieux.
La neige tombe monotone,
Monotonement par les cieux.

Jean RICHEPIN.- Chanson des gueux

Il neigeait … La neige est obsédante et ne cesse de tomber dans le poème de Victor Hugo extrait de son recueil Les Châtiments. L’exilé de Jersey y relate une chronique des guerres napoléoniennes, la retraite de Russie de 1812.

IL NEIGEAIT
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l’empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,
Marchaient, pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre,
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sur le ciel noir.
La solitude, vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul ;
Et, chacun se sentant mourir, on était seul.
- Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
Deux ennemis ! Le czar, le nord. Le nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s’étaient endormis là.
O chûtes d’Annibal ! lendemains d’Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières,
On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, que suivait naguère une armée, à présent
S’évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui-vive ! alerte ! assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D’horribles escadrons, tourbillons d’hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L’empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée.
Sur ce géant, grandeur jusqu’alors épargnée,
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
Il regardait tomber autour de lui ses branches.
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu’environnant sa tente avec amour,
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté,
Lui se sentit soudain dans l’âme épouvanté.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire
Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait
Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
Devant ses légions sur la neige semées:
- Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? -
Alors il s’entendit appeler par son nom
Et quelqu’un qui parlait dans l’ombre lui dit : Non.

Victor Hugo

Sous la plume de Gainsbourg, la neige devient carbonique tandis que Marilou entraîne dans sa destruction passionnelle, l’homme à la tête de chou ; meurtre à l’extincteur pour éteindre le feu au cul de Marilou …

« Marilou repose sous la neige
Et je me dis et je me redis
De tous ces dessins d’enfant que n’ai-je
Pu préserver la fraîcheur de l’inédit

 

De ma Lou en bandes dessinées je
Parcourais les bulles arrondies
Lorsque je me vis exclu de ses jeux
Erotiques j’en fis une maladie

 

Marilou se sentait pris au piège
Tous droits d’reproduction interdits
Moi naïf je pensais que me protégeaient
Les droits du copyright opéra mundi

 

Oh ma Lou il fallait que j’abrège
Ton existence c’est ainsi
Que Marilou s’endort sous la neige
Carbonique de l’extincteur d’incendie »

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« J’aime me régaler de flammes/J’ai pris assez de bûches pour cela/C’est mon harem de jeunes femmes/Ma cheminée est un théâtre » chantait Claude Nougaro. À travers ses admirables rimes, la femme est objet sacré, de la neige virginale à la neige spermatique.
« Enfance, silence, neige et Blanche-Neige, La neige est un poème intense, flamboyant et muet, un flacon de flocons, du pur à mort ! ».

La neige
Oh la neige! Regarde la neige qui tombe…
Cimetière enchanté fait de légères tombes
Elle tombe la neige, silencieusement
De toute sa blancheur d’un noir éblouissant
La neige…
Les yeux les mieux ouverts sont encore des paupières
Et Dieu pour le prouver fait pleuvoir sa lumière
Sa lumière glacée, ardente cependant
Cœur de braise tendu dans une main d’argent
La neige…
Elle vient de si haut, la chaste damoiselle
Que sa forme voilée d’étoiles se constelle
Elle vient de si haut, cette sœur des sapins
Cette bombe lactée que lancent les gamins
Elle vient de si haut, la liquide étincelle
Au sommet de la terre elle brille éternelle
Brandissant son flambeau sur le pic et le roc
Comme la liberté dans le port de New York
La neige…
Meneuse de revue aux Folies-Stalingrad
Descendant l’escalier des degrés centigrades
Empanachée de plumes, négresse en négatif
Elle dansait un ballet angélique, explosif
Pour le soldat givré, agrippé à son arme
Oeuf de sang congelé dans un cristal de larmes
Elle danse la neige dans la nuit de Noël
Autour d’un tank brûlé qu’elle a pris pour chapelle
La neige
Tout de suite moisson, tout de suite hécatombe
Oh la neige! Regarde la neige qui tombe…

De Adamo à Nougaro en passant par Hugo, la neige ourle ma promenade poétique en ce premier jour de l’hiver.

Publié dans:Almanach, Poésie de jadis et maintenant |on 22 décembre, 2009 |Pas de commentaires »

Feuilles d’automne

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Premiers jours de novembre, les feuilles mortes se ramassent à la pelle sur le « pré commun » du village qui sous l ‘effet des bourrasques n’est plus un pré vert (un Prévert ?).

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Dans la perspective, la petite école est orpheline de ses enfants en cette période de vacances. Ce ne fut pas la mienne mais mon esprit vagabonde vers celle de mon enfance. Avec application, je recopie à l’encre violette, la poésie inscrite au tableau. Ce soir, sur la page de gauche je l’illustrerai ; dans quelques jours, viendra le moment appréhendé où il faudra la réciter avec expression devant un parterre de camarades.
Les feuilles tombent mais ces pages prennent racine pour toujours.

On voit tout le temps, en automne,
Quelque chose qui vous étonne,
C’est une branche, tout à coup,
Qui s’effeuille dans votre cou.

 

C’est un petit arbre tout rouge,
Un, d’une autre couleur encor,
Et puis, partout, ces feuilles d’or
Qui tombent sans que rien ne bouge.

 

Nous aimons bien cette saison,
Mais la nuit si tôt va descendre !
Retournons vite à la maison
Rôtir nos marrons dans la cendre.

L’automne de Lucie Delarue-Mardrus

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Nous ne grillons plus les châtaignes dans l’âtre de la cheminée mais cinquante ans plus tard, reviennent à mes lèvres, deux des plus beaux poèmes célébrant l’automne.
Pour le premier, j’entends encore Le vent d’Emile Verhaeren à travers la voix inimitable de mon professeur de père, hurlant et cornant novembre sur la plaine de Flandre. Par pitié pour nos chères têtes blondes, nous n’en apprenions qu’un extrait.


Le vent
Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant Novembre,
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds battant les bourgs,
Voici le vent,
Le vent sauvage de Novembre.

 

Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent.
Aux citernes des fermes,
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort dans leurs mélancolies.
Le vent rafle, le long de l’eau,
Les feuilles vertes des bouleaux,
Le vent sauvage de Novembre;
Le vent mord dans les branches
Des nids d’oiseaux;
Le vent râpe du fer,
Et peigne au loin les avalanches,
- Rageusement – du vieil hiver,
Rageusement, le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Dans les étables lamentables
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitre et de papier.
- Le vent sauvage de Novembre! -
Sur sa hutte de gazon bistre,
De bas en haut, à travers airs,
De haut en bas, à coups d’éclairs,
Le moulin noir fauche, sinistre,
Le moulin noir fauche le vent,
Le vent,
Le vent sauvage de Novembre.
Les vieux chaumes à cropetons,
Autour de leurs clochers d’église,
Sont soulevés sur leurs bâtons;
Les vieux chaumes et leurs auvents
Claquent au vent,
Au vent sauvage de Novembre.
Les croix du cimetière étroit,
Les bras des morts que sont ces croix,
Tombent comme un grand vol,
Rabattu noir, contre le sol.
Le vent sauvage de Novembre,
Le vent,
L’avez-vous rencontré le vent,
Au carrefour des trois cents routes ;
L’avez-vous rencontré le vent,
Celui des peurs et des déroutes;
L’avez-vous vu cette nuit-là
Quand il jeta la lune à bas,
Et que, n’en pouvant plus,
Tous les villages vermoulus
Criaient comme des bêtes
Sous la tempête?

 

Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent hurlant.
Voici le vent cornant Novembre.
Émile Verhaeren (« Les villages illusoires »)

Brrrrrrrrrrr ! Ça souffle ! Quel sale temps !

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Ma seconde récitation est tirée des Poèmes saturniens de Verlaine. Ce Paysage triste (du nom de la section du recueil d’où il est extrait) impressionniste, tout en demi teintes (automnales bien sûr !), dépeint en fait l’état d’âme torturée de l’auteur.
À défaut d’être humoriste de talent comme le regretté Bernard Haller qui, dans un célèbre sketch, fustigeait la rédaction d’un élève cancre nommé Paul Verlaine lui reprochant par ses correspondances douteuses de vouloir « poéter » plus haut que … je vous rassure, je ne vous imposerai pas le fastidieux commentaire de texte sur lequel chacun d’entre nous plancha au moins une fois.

Chanson d’automne
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

 

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

 

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.
Paul Verlaine (« Poèmes saturniens »)

Fort à propos intitulé Chanson d’automne, ce poème inspira les chanteurs ; ainsi Serge Gainsbourg s’empara de la musique du vent mauvais pour avouer son mal être et dire à sa Jane sanglotante qu’il s’en allait … à moins que ce ne soit l’inverse !
En 1941, époque aussi en demi teintes entre occupation, collaboration et appel du général De Gaulle, Charles Trenet reprit à deux mots près, les vers d’origine dans sa chanson Verlaine dont il composa la sublime musique swing.

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Les Américains ne se contentèrent pas de nous envoyer le jazz et le swing sur lesquels bientôt nos aînés, ivres de liberté, dansèrent à cœur joie.
Et ironie de l’Histoire, Verlaine et Trenet n’y sont pas étrangers. Le 1er juin 1944, parmi les 161 messages d’alerte diffusés par Radio Londres à destination des groupes de résistance, se glissent les trois vers de Verlaine « les sanglots longs des violons de l’automne » qui annoncent que le D Day approche. Destinés au réseau Ventriloquist, ils lancent le sabotage des voies ferrées situées en arrière des côtes normandes.
Le 5 juin, parmi des messages comme « Messieurs, faites vos jeux », « Les carottes sont cuites » et « Les enfants s’ennuient le dimanche », se nichent les vers de Trenet « Bercent mon cœur d’une langueur monotone » (Verlaine avait écrit blessent au lieu de bercent !). Le lendemain, les troupes alliées débarquent sur les plages de Normandie. Voilà comment une chanson d’automne mélancolique engendra un été plus heureux !
Cinq heures sonnent au clocher du village. Le troupeau paisible rejoint l’étable.

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Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 8 novembre, 2009 |1 Commentaire »

Jacques BREL disait …

« Un regard peut faire que tu l’aimes, un livre d’histoire que tu l’admires, mais si tu veux connaître son âme et la comprendre, sois attentif, fais silence, prête l’oreille ; son charme alors t’apparaîtra, car il n’éblouit pas, il envoûte, il n’ensorcelle pas, il retient. Giflé par les rafales, étourdi de tempêtes, harcelé, menacé, il demeure immuable et semble indifférent. Étrangers de passage, gardez-vous d’en conclure qu’il est insensible. »
Ainsi disait Jacques Brel à propos du  plat pays  qui est le sien et celui de Marieke qu’ il aimait tant entre les tours de Bruges à Gand .
Cher lecteur, son regard dans la vitrine des éditions Brel à Bruxelles, peut faire que tu l’aimes ; s’y reflètent quelques vers que j’ai choisis dans sa sublime chanson Mon père disait.
Sois attentif, prête l’oreille, entends le vent du nord qui fait craquer les digues de la Mer du Nord, dernier terrain vague où nagea si loin la cruelle Fanette qu’on ne la revit jamais , écoute les carillons  au fond des yeux bleus de Jeff et Frida la blonde. Tu seras bientôt envoûté par celui qui, dans une tectonique poétique, envisageait, avant le déluge, Londres comme le point de Bruges.
De la dentelle ! Et un brise-larmes en ce jour anniversaire de la mort du Grand Jacques !

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Mon père disait
C’est le vent du nord
Qui fait craquer les digues
A Scheveningen
À Scheveningen, petit
Tellement fort
Qu’on ne sait plus qui navigue
La Mer du Nord
Ou bien les digues
C’est le vent du nord
Qui transperce les yeux
Des hommes du nord
Jeunes ou vieux
Pour faire chanter
Des carillons de bleu
Venus du nord
Au fond de leurs yeux

 

Mon père disait
C’est le vent du nord
Qui fait tourner la tête
Autour de Bruges
Autour de Bruges, petit
C’est le vent du nord
Qu’a raboté la terre
Autour des tours
Des tours de Bruges
Et qui fait qu’nos filles
Ont le regard tranquille
Des vieilles villes
Des vieilles villes
Qui fait qu’nos belles
Ont le cheveu fragile
De nos dentelles
De nos dentelles

 

Mon père disait
C’est le vent du nord
Qui a fait craquer la terre
Entre Zeebrugge
Entre Zeebrugge, petit
C’est le vent du Nord
Qui a fait craquer la terre
Entre Zeebrugge et l’Angleterre
Et Londres n’est plus
Comme avant le déluge
Le point de Bruges
Narguant la mer
Londres n’est plus
Que le faubourg de Bruges
Perdu en mer
Perdu en mer

 

Mais mon père disait
C’est le vent du nord
Qui portera en terre
Mon corps sans âme
Et sans colère
C’est le vent du nord
Qui portera en terre
Mon corps sans âme
Face à la mer
C’est le vent du nord
Qui me fera capitaine
D’un brise-lames
Ou d’une baleine
C’est le vent du nord
Qui me fera capitaine
D’un brise-larmes
Pour ceux que j’aime

Jacques Brel (1967)

Illustration d’après cliché de Véronimo avec son aimable autorisation

Le pont Mirabeau (les ponts de Paris 1)

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Lorsque vous parvenez à l’entrée du pont, vous n’y échappez pas ! Une plaque vous rappelle le temps des récitations, bras croisés dans le dos, devant le tableau :

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Peut-être que pour captiver les collégiens d’aujourd’hui, devrais-je pasticher Coluche qui débuta sa carrière en faisant, non loin de là, le zouave au pont de l’Alma :

« C’est l’histoire d’un mec qu’est sur l’pont Mirabeau le mec. Et c’est l’histoire d’un mec qu’est sur l’pont Mirabeau bon d’accord, si on veut, mais c’est l’histoire d’un mec qu’est sur l’pont Mirabeau et qui regarde dans l’eau, le mec. Pas con le mec hein, c’est un poète le mec. Ah ouais parce que moi j’l’ croyais pas ben j’ai été voir et ben c’est vrai hein. Les mecs sur l’pont Mirabeau y regardent même pas dans l’eau hein. Les mecs y passent tous les jours heu sur l’pont Mirabeau hein et ben… y’aurait pas d’eau dessous, passeraient quand même. C’est con parce que nous on passe sur les ponts à cause qu’y a d’l'eau dessous hein. On n’irait pas faire un détour hein tu parles. Alors les mecs y disent « ah ben on sait pas où passe notre pognon » ils regardent pas alors.
Alors le mec y regarde tout ça mais ça l’intéresse pas tout ça, bon. Le mec y pense à une nana qu’arrive pas, une nana normale hein, blanche, parce que lui le mec est polonais. En fait, c’est l’histoire d’un mec et une nana…
»

J’abrège ! Il y cent ans pile (de pont) poil, Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky dit Guillaume Apollinaire, résidant dans le quartier d’Auteuil, se promène fréquemment sur le pont Mirabeau en compagnie de sa dulcinée, l’artiste peintre Marie Laurencin, celle avec laquelle Joe Dassin vous bassina des milliers de fois pour décrire son amour d’un Été indien.
Séparés par leurs mères possessives chez lesquelles ils demeurent encore, les deux amants se rencontrent souvent à la dérobée ou en utilisant divers artifices. Il leur suffit alors de passer le pont emblématique de leur amour…

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L’idylle se détériore vers 1911 lorsque Apollinaire est inquiété « à l’insu de son plein gré » dans un vol présumé de statuettes phéniciennes découvert à l’occasion du rapt de La Joconde au Louvre !
L’écrivain avait déjà vécu auparavant une rupture douloureuse avec Annie Playden, une gouvernante anglaise de la famille rhénane dont il était le précepteur, d’où germa un autre magnifique poème de fin d’amour, La Chanson du mal-aimé.
L’harmonie rompue, on peut imaginer qu’un jour de spleen, le poète s’accoude sur la rambarde du pont et que la contemplation du fleuve lui inspire cette méditation lyrique sur la fuite du temps et de l’amour. Dans une correspondance, Apollinaire confie que le poème est comme « la chanson triste de cette longue liaison brisée ». Comment donc s’étonner que ses vers soient mis en musique par Léo Ferré et plus récemment, Marc Lavoine.
Le Pont Mirabeau appartient à Alcools, recueil de poèmes publié en 1913 dans la collection Mercure de France. De nombreuses références littérales à l’ivresse, des descriptions de tavernes et auberges, l’évocation des vignobles rhénans, des images poétiques, la figure dionysiaque de l’inspiration poétique, justifient le titre. Longtemps, Apollinaire envisagea plutôt le titre d’Eau de vie qui aurait été un joli clin d’œil à l’eau paresseuse de la Seine au-dessus de laquelle il pleure son amour défunte.
Correspondances consuméristes, sait-on qu’on importe d’Allemagne, l’eau gazeuse Apollinaris efficace pour atténuer les effets d’alcool, certaines nuits d’ivresse !
Plutôt que vous imposer le pensum du commentaire de texte, je laisse la musique des rimes féminines vous bercer.

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Dans ses concerts, Serge Reggiani récitait de son impeccable diction, les premiers vers en prélude à « Où est passé Paris , ma rose ? » ou Sarah, « la femme qui est dans mon lit, n’a plus vingt ans depuis longtemps ».
Exercice plus délicat qu’on ne croit, souvenez-vous quand votre enseignant vous conviait à la tâche, de trouver le bon rythme dans ce poème orphelin de toute ponctuation et au sein duquel se nichent quelques subjonctifs sournois.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

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D’une certaine manière, le comte de Mirabeau est le cocu dans cette histoire d’eau qui lui a volé sa renommée pour la postérité. La notoriété du pont est beaucoup plus attachée aux vers de Guillaume Apollinaire.
Surnommé l’Orateur du peuple, Mirabeau demeure le symbole de l’éloquence parlementaire. Quoique noble, il fut élu aux élections des États généraux de 1789 comme représentant du Tiers état à Aix. Une promenade et une jolie fontaine lui rendent hommage au cœur de la cité provençale.
Qui n’a pas entendu au moins une fois, une de ses fameuses citations : « Allez dire à ceux qui vous envoient, que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu’on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes ».
Inhumé en grande pompe au Panthéon en 1791, sa sépulture fut profanée trois ans plus tard suite à la découverte de « l’armoire de fer » révélant qu’il avait été en contact clandestinement avec le roi et sa cour. Ses cendres furent jetées alors dans l’eau … des égouts de Paris. Même mort, on vit l’histoire d’eau qu’on peut !

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Suite à une décision du président de la République Sadi Carnot, le pont, conçu par les ingénieurs Paul Rabel ; Jean Résal et Amédée Alby, est construit entre 1893 et 1896 par l’entreprise Daydé & Pillé.

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Il relie les 15e et 16e arrondissements, de la rue de la Convention à la rue Rémusat.

 

« Vous ne m’avez pas quittée
Le jour où vous êtes partie.
Vous êtes à mes côtés
Depuis que vous êtes partie
Et pas un jour ne se passe,
Pas une heure, en vérité,
Au fil du temps qui passe
Où vous n’êtes à mes côtés.

Moi, j’ai quitté Rémusat
Depuis que vous êtes partie.
C’était triste, Rémusat
Depuis que vous n’étiez plus là… »


La chanteuse Barbara posa son piano noir au 14 rue Rémusat dans les années 1960 et y composa notamment Mourir pour mourir, Le mal de vivre, Attendez que ma joie revienne et Nantes. Décidément, le quartier engendre la mélancolie.

Le Flâneur des deux rives, titre de chroniques de Guillaume Apollinaire, parcourt 173 mètres pour enjamber, outre la Seine, la voie express sur berge de la rive droite et les rails et le quai du RER rive gauche.
Initialement édifiée au pont de l’Alma pour l’Exposition universelle de 1889, la gare de Javel au style très kitsch, marque l’entrée du pont Mirabeau depuis 1895.

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C’est encore une autre histoire d’eau puisque la fameuse eau de Javel tire son nom d’un ancien village du 15e arrondissement où s’ouvrit en 1784, une manufacture de produits chimiques destinée aux lavandières nombreuses alors sur les bords de Seine. Celles-ci battaient le linge pour le nettoyer avec une poignée de branches ou javelle.
Il faudrait sans doute moult doses d’eau de Javel pour traiter la Seine en eau potable ! Par fortes chaleurs propices aux réactions biologiques, sous le pont Mirabeau, coulent la Seine sale et les poissons morts !

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À hauteur des deux piles, sur les élégantes grilles du parapet, est forgé le blason des armoiries de la ville de Paris avec le navire symbole de la corporation des Nautes ou Marchands de l’eau, surmonté de fleurs de lys. En dessous, la devise Fluctuat nec mergitur, « il flotte mais il ne sombre pas » est rassurante pour toutes les embarcations qui sillonnent le fleuve dont, curieusement, le jour de ma promenade, un bateau mû par une roue à aube digne de ceux qui naviguent sur le Mississippi.

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Vers l’amont, le promeneur distingue la réplique de la statue de la Liberté éclairant le monde au milieu du pont suivant, nullement dépaysée à proximité des gratte-ciel du quartier du Front de Seine qui constituent un modeste Manhattan.
Chaque pile, en granit de Cherbourg et pierre calcaire, représente un bateau orné, à la manière des galères anciennes, de deux statues allégoriques en bronze vert bleuté, à la gloire de la batellerie parisienne, œuvres de Jean-Antoine Injalbert. Sur la rive droite, La Ville de Paris armée de sa francisque, face à la Seine, se dresse à la proue du bateau qui descend le fleuve tandis qu’en poupe, La Navigation maintient le cap en serrant son gouvernail et en brandissant un flambeau doré.

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Sur la berge gauche, la dynamique des sculptures s’inverse dans le sens remontant ; à la proue, l’Abondance souffle dans une trompette dorée et tient une rame tandis que le Génie du commerce à la poupe menace le passant d’un harpon.

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Pour les désorientés qui éprouvent des difficultés à reconnaître les rives, rappelez-vous que la rive droite est le terrain à droite quand on descend le cours d’eau. Sachant le sens du courant et que la Seine prend sa source au plateau de Langres et se jette dans la Manche au Havre, « ça devrait pouvoir le faire » !

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Ce matin, il faut supposer que les gens sont heureux puisque personne ne s’attarde sur le pont à songer à quelque amour perdu. Moi seul musarde à la recherche d’émotions poétiques.
Je pense aux Ricochets que rimaille Georges Brassens, jeune Rastignac sétois de la chanson à l’assaut de la capitale :

 

« … On n’s'étonnera pas
Si mes premiers pas
tout droit me menèrent
Au pont Mirabeau
pour un coup de chapeau
A l’Apollinaire … »


Il y tomba amoureux de sa toute première parisienne :

 

« … Sur la berge en bas
Tout contre une pile,
La belle tâchait
D’ fair’ des ricochets
D’un’ main malhabile
Moi, dans ce temps-la
Je n’ dis pas cela
En bombant le torse,
L’air avantageux
J’étais à ce jeu
De première force.

Tu m’ donnes un baiser,
Ai-je proposé
À la demoiselle;
Et moi, sans retard
J’ t’apprends de cet art
Toutes les ficelles.
Affaire conclue,
En une heure elle eut,
L’adresse requise
En change, moi
J’ cueillis plein d’émoi
Ses lèvres exquises … »


L’affaire tourna court là aussi :

 

« … Au pont Mirabeau
La belle volage
Un jour se perchait
Sur un ricochet
Et gagnait le large.
Ell’ me fit faux-bond
Pour un vieux barbon,
La petite ingrate,
Un Crésus vivant
Détail aggravant
Sur la rive droite…

… Et qu’ j’avais acquis
Cette conviction qui
Du reste me navre
Que mort ou vivant
Ce n’est pas souvent
Qu’on arrive au havre.
Nous attristons pas,
Allons de ce pas
Donner, debonnaires,
Au pont Mirabeau
Un coup de chapeau
A l’Apollinaire. »


À votre tour, allez saluer le poète au pont Mirabeau, véritable pont des soupirs !

Vive le printemps

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Au-delà de mon clin d’œil iconographique, pour fêter le printemps neuf du vingt et unième siècle, je m’efface derrière les rimes du regretté Félix Leclerc, le père de la chanson québécoise.
Autant Gilles Vigneault est le troubadour de la « poudrerie » et des joyeuses veillées hivernales (à Saint Dilon ou ailleurs), autant l’ami Félix est le chantre du printemps qu’il célébra avec ses bottes, sa chemise à carreaux et sa guitare comme bouclier aux froids,.
« J’aime mon pays parce que les saisons se retrouvent toujours bien à leur place, marquées par la nature et en accord avec elle », confiait-il souvent.
Saluons d’abord son (L’) hymne au printemps, ballade paysanne qui acquit au fil du temps, une dimension politique avec « les crapauds qui chantent la liberté ».

Les blés sont mûrs et la terre est mouillée
Les grands labours dorment sous la gelée
L’oiseau si beau, hier, s’est envolé
La porte est close sur le jardin fané.

Comme un vieux râteau oublié
Sous la neige je vais hiverner
Photos d’enfants qui courent dans les champs
Seront mes seules joies pour passer le temps
Mes cabanes d’oiseaux sont vidées
Le vent pleure dans ma cheminée
Mais dans mon coeur je m’en vais composer
L’hymne au printemps pour celle qui m’a quitté.

Quand mon amie viendra par la rivière
Au mois de mai, après le dur hiver
Je sortirai, bras nus, dans la lumière
Et lui dirai le salut de la terre.

Vois, les fleurs ont recommencé
Dans l’étable crient les nouveaux-nés
Viens voir la vieille barrière rouillée
Endimanchée de toiles d’araignées
Les bourgeons sortent de la mort
Papillons ont des manteaux d’or
Près du ruisseau sont alignées les fées
Et les crapauds chantent la liberté
Et les crapauds chantent la liberté.

Levons maintenant nos yeux vers l’azur pour le Passage de l’outarde, cet oiseau échassier qui file vers le nord. Entre chaque couplet, Félix en imite le sifflement …

« Passage de l’outarde en mai, qui file vers le nord
Plus qu’une main de femme fait frissonner mon corps
Mes ailes fatiguées ne peuvent pas la suivre
Sans île dans l’azur, plus de raison de vivre

Qu’ai-je fait qu’ai-je dit durant tous ces hivers
L’oreille sur ma porte attendant une venue ?
La porte s’est ouverte dans un éclat de rire
Et à l’oiseau en cage une île est apparue

Depuis bien des matins je t’apprends la marée
La semence du grain et la fin des gelées
Mais toi riant tout plein tu m’apprends que la joie
Tu la portes en ton sein et que l’auteur c’est moi

Passage de l’outarde revenant de bien loin
Elle fuit la poudrerie avec tous ses poussins
Dans mon jardin d’automne debout cabrant les reins
Je lui montre ma vie au bout de mes deux poings. »

Il suggérait de « prévoir que dans la vie, il y a des périodes différentes qui sont à l’image de nos quatre saisons ».
Profitons donc du printemps ! … et en toute saison, écoutez Félix Leclerc, un immense poète qui, avec sa guitare, savait faire des trous dans la glace !

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Le vieux cheval

Un vieux cheval, un grand vieux cheval aux dents vertes
En liberté, si l’on peut dire, dans un pré
Nonchalamment fait un festin de touffes d’herbe
Regain jauni, dernier vestige de l’été…

Ce vieux cheval, au demeurant, n’est pas à plaindre
Quand la nuit vient, il dort debout sous un hangar
Il ne sait pas qu’un jour on meurt et ne peut craindre
Le coup mortel d’un assassin de Vaugirard…

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Le vieux cheval reste en deçà de la clôture
Il se souvient qu’un jour il y a déchiré
Sa robe claire, alors le goût de l’aventure
A tout jamais, du fond de lui, s’est retiré…

Son maître vient, il n’a ni chapeau ni cravate
La main ridée caresse les naseaux mouillés
Dans la forêt tombent des feuilles écarlates
C’est un moment de doux silence et de pitié…

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Un double bang, tout à coup, bombarde l’espace
Mais le cheval et son maître n’ont pas bougé
Et l’animal entend qu’on lui parle à voix basse:
«Mon vieux copain, tu vois, les temps ont bien changé…

Les bulldozers viendront cerner nos solitudes
Ils ont pour eux force d’Argent, force de Loi
Je voudrais bien pouvoir crever sans inquiétude
Mon innocent, fais-moi chagrin, meurs avant moi !»…

Jean-Roger Caussimon

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Jean-Roger Caussimon (1918-1985) était un auteur-compositeur-interprète dont le grand talent fut un peu vampirisé par Léo Ferré. Il en fut le parolier contemporain privilégié et lui offrit par exemple les textes des célèbres chansons Comme à Ostende, Monsieur William, Le temps du tango.
Il obtint le Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros en 1970. Il fut également acteur dans de très nombreux films.
Quand il n’était pas à Paris, ce poète au « cœur pur » (comme le titre d’une de ses très belles chansons) aimait se retirer près du Perray-en-Yvelines. Je l’aperçus deux ou trois fois au camping caravaning, en lisière de la forêt de Rambouillet. C’est peut-être là qu’il trouva l’inspiration de ce joli texte libertaire.

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« La poésie de Caussimon n’est pas dans les mots, mais loin derrière, dans le sentiment, peut-être dans quelque chose de pas fini, une brume matinale qui va bientôt se lever comme un rideau sur le spectacle lassant de la journée qui commence. » (Léo Ferré)



Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 1 octobre, 2008 |4 Commentaires »

Supplique pour être enterré sur une plage de Sète

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La Camarde qui ne m’a jamais pardonné,
D’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez,
Me poursuit d’un zèle imbécile.
Alors cerné de près par les enterrements,
J’ai cru bon de remettre à jour mon testament,
De me payer un codicille.
Trempe dans l’encre bleue du Golfe du Lion,
Trempe, trempe ta plume, ô mon vieux tabellion,
Et de ta plus belle écriture,
Note ce qu’il faudra qu’il advint de mon corps,
Lorsque mon âme et lui ne seront plus d’accord,
Que sur un seul point : la rupture.
Quand mon âme aura pris son vol à l’horizon,
Vers celle de Gavroche et de Mimi Pinson,
Celles des titis, des grisettes.
Que vers le sol natal mon corps soit ramené,
Dans un sleeping du Paris-Méditerranée,
Terminus en gare de Sète.
Mon caveau de famille, hélas ! n’est pas tout neuf,
Vulgairement parlant, il est plein comme un œuf,
Et d’ici que quelqu’un n’en sorte,
Il risque de se faire tard et je ne peux,
Dire à ces braves gens : poussez-vous donc un peu,
Place aux jeunes en quelque sorte.
Juste au bord de la mer à deux pas des flots bleus,
Creusez si c’est possible un petit trou moelleux,
Une bonne petite niche.
Auprès de mes amis d’enfance, les dauphins,
Le long de cette grève où le sable est si fin,
Sur la plage de la corniche.
C’est une plage où même à ses moments furieux,
Neptune ne se prend jamais trop au sérieux,
Où quand un bateau fait naufrage,
Le capitaine crie : « Je suis le maître à bord !
Sauve qui peut, le vin et le pastis d’abord,
Chacun sa bonbonne et courage ».
Et c’est là que jadis à quinze ans révolus,
A l’âge où s’amuser tout seul ne suffit plus,
Je connu la prime amourette.
Auprès d’une sirène, une femme-poisson,
Je reçu de l’amour la première leçon,
Avalai la première arête.
Déférence gardée envers Paul Valéry,
Moi l’humble troubadour sur lui je renchéris,
Le bon maître me le pardonne.
Et qu’au moins si ses vers valent mieux que les miens,
Mon cimetière soit plus marin que le sien,
Et n’en déplaise aux autochtones.
Cette tombe en sandwich entre le ciel et l’eau,
Ne donnera pas une ombre triste au tableau,
Mais un charme indéfinissable.
Les baigneuses s’en serviront de paravent,
Pour changer de tenue et les petits enfants,
Diront : chouette, un château de sable !
Est-ce trop demander : sur mon petit lopin,
Planter, je vous en prie une espèce de pin,
Pin parasol de préférence.
Qui saura prémunir contre l’insolation,
Les bons amis venus faire sur ma concession,
D’affectueuses révérences.

 

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Tantôt venant d’Espagne et tantôt d’Italie,
Tous chargés de parfums, de musiques jolies,
Le Mistral et la Tramontane,
Sur mon dernier sommeil verseront les échos,
De villanelle, un jour, un jour de fandango,
De tarentelle, de sardane.
Et quand prenant ma butte en guise d’oreiller,
Une ondine viendra gentiment sommeiller,
Avec rien que moins de costume,
J’en demande pardon par avance à Jésus,
Si l’ombre de sa croix s’y couche un peu dessus,
Pour un petit bonheur posthume.
Pauvres rois pharaons, pauvre Napoléon,
Pauvres grands disparus gisant au Panthéon,
Pauvres cendres de conséquence,
Vous envierez un peu l’éternel estivant,
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances.
Vous envierez un peu l’éternel estivant,
Qui fait du pédalo sur la plage en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances.

Georges BRASSENS (1966)

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Georges Brassens est décédé,le 29 octobre 1981, à Saint-Gély du Fesc , petit village entre Sète et Montpellier. Il fut inhumé, le lendemain, à Sète dans l’intimité de ses amis. Il repose dans le caveau familial, au cimetière du Py dit cimetière des pauvres, et non au cimetière marin cher à Paul Valéry.

Une stèle érigée sur la plage de la Corniche rend hommage à « l’éternel estivant »..

 

Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 29 avril, 2008 |3 Commentaires »

Le Hareng Saur

Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu,
Contre le mur une échelle – haute, haute, haute,
Et, par terre, un hareng saur – sec, sec, sec.

Il vient, tenant dans ses mains – sales, sales, sales,
Un marteau lourd, un grand clou – pointu, pointu, pointu,
Un peloton de ficelle – gros, gros, gros.

Alors il monte à l’échelle – haute, haute, haute,
Et plante le clou pointu – toc, toc, toc,
Tout en haut du grand mur blanc – nu, nu, nu.

Il laisse aller le marteau – qui tombe, qui tombe, qui tombe,
Attache au clou la ficelle – longue, longue, longue,
Et, au bout, le hareng saur – sec, sec, sec.

Il redescend de l’échelle – haute, haute, haute,
L’emporte avec le marteau – lourd, lourd, lourd,
Et puis, il s’en va ailleurs – loin, loin, loin.

Et, depuis, le hareng saur – sec, sec, sec,
Au bout de cette ficelle – longue, longue, longue,
Très lentement se balance – toujours, toujours, toujours.

J’ai composé cette histoire – simple, simple, simple,
Pour mettre en fureur les gens – graves, graves, graves,
Et amuser les enfants – petits, petits, petits.

Charles Cros (1842-1888)

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Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 17 mars, 2008 |1 Commentaire »

Mignonne, allons voir si la rose …

A Cassandre

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

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Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las ! las ses beautez laissé cheoir !
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !

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Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

Pierre de Ronsard, in Odes, 1550

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Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 4 décembre, 2007 |2 Commentaires »
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