Archive pour la catégorie 'Poésie de jadis et maintenant'

Tempêtes dans un encrier

Il y a quelques semaines, s’immisçant entre la vague Hamon et le cyclone Fillon, a soufflé la tempête Marcel. Non, il ne s’agissait pas d’un candidat à la magistrature suprême né de la dernière pluie, mais bien d’une violente perturbation météorologique qui a affecté le sud-ouest de notre douce France.
Marcel, ce prénom, autrefois très populaire, peut surprendre pour baptiser une manifestation céleste. On avait connu avec Xynthia, tempête plus sexy au pseudo de minitel rose, mais aussi plus ravageuse et dévastatrice, à la fin février 2010, causant près d’une cinquantaine de victimes.
Pourquoi donc Marcel synonyme d’un type de débardeur qui fit fureur chez les ouvriers et les agriculteurs avant, il est vrai, que dans les années 1950 Marlon Brando lui donne quelques lettres de noblesse dans le film Un tramway nommé désir ?
Je me souviens cependant d’un Marcel que Pierre Perret avait peut-être croisé dans un bar à matelot :

« Au Cap Gris-Nez il jouait du cor au fond des bois
Avec les vahinés
À Shanghai il avait échangé des Chinois
Contre des porte-clés
Il avait mis des tigres en cage
Il avait bouffé des sauvages
Aux vieux il leur suçait les yeux
Y paraît qu’ c’est fameux
À c’ type-là on y a dit on est pas des paumés
On est de Gennevilliers
Mon p’tit gars j’y ai dit moi, moi seul personnellement
J’ connais même Orléans
Mais il avait vu l’Afrique noire
Les plus grands trafiquants d’ivoire
Tous les pays du Benelux
Y connaissait Guy Lux … »

C’est dire si ce type-là avait bourlingué et bravé marées et tempêtes !
Souffle Marcel ! Après enquête, la tempête en question tient son nom d’un certain Marcel Ziefle. Mais qui est cet Allemand lambda qui aurait donc franchi notre frontière, il est vrai courant d’air depuis les accords de Schengen ?
Avec le développement des activités maritimes, on éprouva le besoin de distinguer chaque cyclone tropical en lui attribuant un nom. Ainsi, jusqu’au début du vingtième siècle, les ouragans qui frappaient les îles espagnoles des Caraïbes étaient nommés selon le saint patron du jour : à Porto Rico, Santa Ana en 1825 et San Felipe en 1876 et 1928.
C’est alors qu’un météorologiste australien, Clément Wragge, aurait décidé de baptiser les tempêtes tropicales de sa région du nom de politiciens qui lui étaient antipathiques.
Jusqu’à la seconde guerre mondiale, de manière assez officielle, les services de l’armée imaginèrent d’utiliser l’alphabet phonétique employé dans les services de transmission : A comme ABLE, B comme BAKER, C comme CHARLIE.
À la même époque, les marines de la flotte américaine prirent l’habitude de personnaliser les dépressions qu’ils essuyaient par des noms et prénoms. Une correspondance s’opérait parfois entre la violence de la perturbation et l’être cher auquel ils pensaient tendrement. Une tempête ne faisant pas trop de dégâts était affublée du prénom de la girl friend ou de l’épouse chérie.
Les plus anciens d’entre nous se souviennent peut-être d’Alice, le cyclone tropical qui frappa l’Amérique centrale en mai 1953.
À sa suite, se forma dans le même secteur en 1954 une série d’hurricanes portant notamment les doux prénoms de Barbara, Carol, Dolly, Edna, Gilda.
Les comparaisons douteuses entre ces phénomènes naturels dévastateurs, redoutables, fantasques, capricieux dans leur manière imprévisible de se déplacer, et les femmes soi-disant destructrices, finirent par agacer les très actifs mouvements féministes Women’s Lib qui, en 1979, obtinrent que, désormais, la liste des cyclones tropicaux comporterait aussi des prénoms masculins. Où va se nicher le sexisme !
Les prénoms devinrent alors alternativement masculins et féminins, rangés par ordre alphabétique, le premier de la liste annuelle commençant par la lettre A. Les années paires, le premier prénom serait masculin (ALLEN, ALBERTO, ARTHUR), féminin les années impaires.
Ces listes reviennent cycliquement, cependant lorsqu’un cyclone acquiert une trop fâcheuse notoriété par sa violence, le nombre des victimes et l’importance des dégâts causés, son nom est retiré de la liste et remplacé par un autre du même genre, débutant par la même lettre. Ainsi, ANDREW et ALLISON succédèrent à ALLEN et ALICIA.
Ne croyez pas que ces ouragans soient rares : en 2005, on épuisa la liste avec WILMA et il fallut emprunter à l’alphabet grec. Ainsi, à en rendre jaloux les dieux Éole, Poséidon, Borée, Euros, Notos et Zéphyr, ALPHA, BETA, GAMMA, DELTA, EPSILON et ZETA devinrent des cyclones.
En Europe, l’origine des patronymes des tempêtes est récente et l’initiative appartient aux Allemands. En effet, en 2002, l’Institut de météorologie de Berlin a lancé le projet intitulé Adopt a vortex, « Adopte un tourbillon » en français.
Le principe est simple : tout citoyen, vous comme moi, peut déposer le nom de son choix sur le site de l’organisme pour baptiser une future dépression météorologique. Il lui suffit de débourser la somme de 199 euros qui aidera à financer des programmes de recherche de l’institut berlinois. Il en coûte 299 euros pour un anticyclone sous prétexte qu’ils sont moins nombreux.
Une seule règle est édictée : les patronymes doivent être féminins pour les années paires et masculins les années impaires. Les noms composés, fantaisistes et de marques sont interdits. C’est donc fichu pour une tempête Encre violette ou Sergent-Major !
Chaque parrain reçoit les cartes détaillées de la tempête en cours, le bulletin météo du jour de sa naissance, et possède donc la « chance » (encore que cela peut avoir un effet aussi traumatisant) d’entendre dans l’anonymat son prénom repris par les médias.
En 2017, avant que Marcel ne souffle sur nos côtes aquitaines, s’étaient déjà manifestés par ordre d’entrée en mouvement en Europe : Axel, Benjamin, Caius, Dieter, Egon, Finjas, Gordon, Hubert, Inbeom, Jûrgen, Kurt et Leiv (en italiques, les dépressions concernant la France).
En février 2014, la tempête Stéphanie, en provenance du Portugal, frappa, avant de rejoindre l’Italie, notre littoral méditerranéen avec des pluies torrentielles et des inondations : une manière de rappeler les vicissitudes terrestres à une princesse monégasque dont le Comme un ouragan déferla sur les ondes, plusieurs semaines durant, au milieu des années 1980 !
Pour reprendre le slogan d’un populaire fabricant de rillettes sarthoises, nous n’avons pas les mêmes valeurs. Parlez-moi (plutôt) de la pluie et du plus grand amour qui fut donné sur terre à Georges Brassens avec la femme d’un malheureux représentant de paratonnerres contraint de coucher dehors quand il fait mauvais temps :

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J’ai consacré mon temps à contempler les cieux … jusqu’à ce que Jupiter aille se faire entendre ailleurs. Le poète emprunte au champ lexical de la mythologie des dieux pour exprimer le coup de foudre avec sa voisine effrayée par le grondement du tonnerre.
Qui sait si ce n’est pas pour faire les yeux doux aux moindres cumulus que Georges prenait sa guitare et fredonnait la pluie de septembre chère à Charles Trenet.

Il est un autre poète, fabuliste de surcroît, qui s’intéresse aux dieux, Borée en l’occurrence, dieu grec d’un vent du Nord âpre et violent. Dans la mythologie, on lui attribue la sauvegarde d’Athènes en soufflant fort sur les vaisseaux du roi perse Xerxès.

« Notre souffleur à gage
Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,
Fait un vacarme de démon,
Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage
Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau :
Le tout au sujet d’un manteau. »

Pour une fois, La Fontaine laisse de côté ses animaux et anime les dieux en leur prêtant sentiments et caprices humains. Ici, il décrit l’affrontement de Phébus et Borée à propos du manteau d’un voyageur :

« Borée et le Soleil virent un Voyageur
Qui s’était muni par bonheur
Contre le mauvais temps. (On entrait dans l’Automne,
Quand la précaution aux voyageurs est bonne)
Il pleut ; le Soleil luit ; et l’écharpe d’Iris
Rend ceux qui sortent avertis
Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire ;
Les Latins les nommaient douteux pour cette affaire.
Notre homme s’était donc à la pluie attendu :
Bon manteau bien doublé ; bonne étoffe bien forte.
Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu
À tous les accidents ; mais il n’a pas prévu
Que je saurai souffler de sorte
Qu’il n’est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,
Que le manteau s’en aille au Diable.
L’ébattement pourrait nous en être agréable :
Vous plaît-il de l’avoir ? – Eh bien, gageons nous deux,
(Dit Phébus) sans tant de paroles,
À qui plus tôt aura dégarni les épaules
Du Cavalier que nous voyons.
Commencez. Je vous laisse obscurcir mes rayons.
Il n’en fallut pas plus. Notre souffleur à gage
Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,
Fait un vacarme de démon,
Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage
Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau :
Le tout au sujet d’un manteau.
Le Cavalier eut soin d’empêcher que l’orage
Ne se pût engouffrer dedans.
Cela le préserva ; le Vent perdit son temps :
Plus il se tourmentait, plus l’autre tenait ferme ;
Il eut beau faire agir le collet et les plis.
Sitôt qu’il fut au bout du terme
Qu’à la gageure on avait mis,
Le Soleil dissipe la nue,
Recrée, et puis pénètre enfin le Cavalier,
Sous son balandras fait qu’il sue,
Le contraint de s’en dépouiller.
Encore n’usa-t-il pas de toute sa puissance.
Plus fait douceur que violence. »

Fable Phébus et Borée

Extrait des Fables de La Fontaine (classées par ordre de difficulté) – Armand Colin 1895

La Fontaine convoque encore les vents pour opposer et départager les deux héros, végétaux cette fois, d’une des plus célèbres de ses fables, Le chêne et le roseau.

« Le moindre vent, qui d’aventure
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr… »

Tel un journaliste sportif, le poète relate la joute dialectique entre le chêne massif et le frêle roseau arbitrée par une force supérieure, le vent qui se fait de plus en plus tempétueux. Vous connaissez, déjouant tous les pronostics, la surprenante issue :

« Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts. »

Tel est parfois le destin réjouissant réservé aux grands et aux petits !
S’il est un écrivain qui apparaît comme l’homme des tempêtes, c’est bien Chateaubriand. Au début de son œuvre posthume Les Mémoires d’outre-tombe, il met même en scène les conditions dramatiques de sa propre naissance (en 1768) prélude à un destin tourmenté :
« La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées… »
Signe avant-coureur d’une existence vouée au malheur !
Le mal de vivre récurrent chez l’écrivain transparaît par exemple dans l’écriture de son roman René, entre épique et bucolique :
« Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives, que j’éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d’un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d’un désert; on en jouit, mais on ne peut les peindre.
L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes: j’entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes, tantôt j’enviais jusqu’au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu’il fallait peu de choses à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire, s’élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards; souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire: “ Homme, la saison de ta migration n’est pas encore venue; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande. ”
“ Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ! ” Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.
La nuit, lorsque l’aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu’à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j’aurais eu la puissance de créer des mondes. »
L’écrivain subit aussi de vraies tempêtes : le « continuel naufrage de quarante-deux jours » entre l’Égypte et la Tunisie, relaté dans Itinéraire de Paris à Jérusalem, et le naufrage entre les îles anglo-normandes au retour d’Amérique en 1791 :
« La mer boursouflait ses flots comme des monts dans le canal où nous nous trouvions engouffrés ; tantôt ils s’épanouissaient en écumes et en étincelles ; tantôt ils n’offraient qu’une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les vagissements de l’abîme et ceux du vent étaient confondus ; l’instant d’après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment sortaient des bruits qui faisaient battre le cœur aux plus intrépides matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d’eau s’écoulaient en tourbillonnant, comme à l’échappée d’une écluse. Au milieu de ce fracas, rien n’était aussi alarmant qu’un certain murmure sourd, pareil à celui d’un vase qui se remplit.
Eclairés d’un falot et contenus sous des plombs, des portulans, des cartes, des journaux de route étaient déployés sur une cage à poulets. Dans l’habitacle de la boussole une rafale avait éteint la lampe. Chacun parlait diversement de la terre. Nous étions entrés dans la Manche, sans nous en apercevoir ; le vaisseau, bronchant à chaque vague, courait en dérive entre l’île de Guernesey et celle d’Aurigny, Le naufrage parut inévitable, et les passagers serrèrent ce qu’ils avaient de plus précieux afin de le sauver. »
Les évocations multiples de tempêtes naturelles dans l’œuvre de Chateaubriand décrivent métaphoriquement les tempêtes destructrices de son âme.
Mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau : Chateaubriand, metteur en scène de sa propre vie, « né sur un rocher », souhaita être enterré sur l’îlot du Grand Bé face aux remparts de Saint-Malo et à l’océan tumultueux qui avaient présidé à sa naissance. On peut y aller se recueillir à marée basse.

Grand Bé Chateaubriand blog

Photo Encre violette

À quatorze ans, un écolier ambitieux écrivait sur son cahier : « Je serai Chateaubriand ou rien ». Il fut Victor Hugo, et durant ses dix-huit ans d’exil à Jersey puis Guernesey, « l’habitant tranquille de la foudre et de l’ouragan ».
Beaucoup d’entre vous apprirent son poème Oceano Nox avec son inoubliable première strophe :

« Ô combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! »

Le thème de la mer (avec ses sautes d’humeur et son peuple) est omniprésent dans l’œuvre de Hugo. Je me contente ici de deux poèmes tirés du recueil Toute la lyre :

Une tempête
« Le ciel soudain se fit tout sombre ; une tempête
Approchait, et je vis, en relevant la tête,
Un grand nuage obscur posé sur l’horizon ;
Aucun tonnerre encor ne grondait ; le gazon
Frissonnait près de moi ; les branches tremblaient toutes,
Et des passants lointains se hâtaient sur les routes.
Cependant le nuage au flanc vitreux et roux
Grandissait, comme un mont qui marcherait vers nous.
On voyait dans des prés s’effarer les cavales,
Et les troupeaux bêlants fuyaient. Par intervalles,
Terreur des bois profonds, des champs silencieux,
Emplissant tout à coup tout un côté des cieux,
Une lueur sinistre, effrayante, inconnue ;
D’un sourd reflet de cuivre illuminait la nue,
Et passait, comme si, sous le souffle de Dieu,
De grands poissons de flamme aux écailles de feu,
Vastes formes dans l’ombre au hasard remuées,
En ce sombre océan de brume et de nuées
Nageaient, et dans les flots du lourd nuage noir
Se laissaient par instants vaguement entrevoir ! »

Gros temps la nuit
« Le vent hurle ; la rafale
Sort, ruisselante cavale,
Du gouffre obscur,
Et, hennissant sur l’eau bleue,
Des crins épars de sa queue
Fouette l’azur.

L’horizon, que l’onde encombre,
Serpent, au bas du ciel sombre
Court tortueux ;
Toute la mer est difforme ;
L’eau s’emplit d’un bruit énorme
Et monstrueux.

Le flot vient, s’enfuit, s’approche,
Et bondit comme la cloche
Dans le clocher,
Puis tombe, et bondit encore;
La vague immense et sonore
Bat le rocher.

L’océan frappe la terre,
Oh ! le forgeron Mystère,
Au noir manteau,
Que forge-t-il dans la brume,
Pour battre une telle enclume
D’un tel marteau ?

L’Hydre écaillée à l’œil glauque
Se roule sur le flot rauque
Sans frein ni mors ;
La tempête maniaque
Remue au fond du cloaque
Les os des morts.

La mer chante un chant barbare.
Les marins sont à la barre,
Tout ruisselants ;
L’éclair sur les promontoires
Éblouit les vagues noires
De ses yeux blancs.

Les marins qui sont au large
Jettent tout ce qui les charge,
Canons, ballots ;
Mais le flot gronde et blasphème : Ce que je veux,
c’est vous-même,
Ô matelots !
Le ciel et la mer font rage.

C’est la saison, c’est l’orage,
C’est le climat.
L’ombre aveugle le pilote.
La voile en haillons grelotte
Au bout du mât.

Tout se plaint, l’ancre à la proue,
La vergue au câble, la roue
Au cabestan.
On croit voir dans l’eau qui gronde,
Comme un mont roulant sous l’onde,
Léviathan.

Tout prend un hideux langage ;
Le roulis parle au tangage,
La hune au foc ;
L’un dit : – L’eau sombre se lève. L’autre dit : – Le
hameau rêve
Au chant du coq.

C’est un vent de l’autre monde
Qui tourmente l’eau profonde
De tout côté,
Et qui rugit dans l’averse ;
L’éternité bouleverse
L’immensité.

C’est fini. La cale est pleine.
Adieu, maison, verte plaine,
Âtre empourpré !
L’homme crie : ô Providence !
La mort aux dents blanches danse
Sur le beaupré.

Et dans la sombre mêlée,
Quelque fée échevelée,
Urgel, Morgan,
À travers le vent qui souffle,
Jette en riant sa pantoufle
À l’ouragan. »

À la fin de son roman Les Travailleurs de la mer, le proscrit de Guernesey écrit : « Sans eau, le globe ne serait que le crâne nu d’une tête de mort énorme roulant dans le ciel ! »
« Tempête sous un crâne » est le titre d’un chapitre des Misérables pour décrire la conscience tourmentée de Jean Valjean. Devenu notable sous la fausse identité de M. Madeleine, doit-il vivre dans la honte et le remords ou se dénoncer pour innocenter un miséreux et avoir la conscience en paix ?
François-Victor, quatrième des cinq enfants de Victor Hugo et Adèle Foucher, est connu pour ses traductions en français des œuvres de Shakespeare dont la dernière pièce s’intitule … La Tempête. « Que je donnerais de bon cœur en ce moment mille lieues de mer pour un acre de terre aride, ajoncs ou bruyère, n’importe. Les décrets d’en haut soient accomplis! Mais, au vrai, j’aurais mieux aimé mourir à sec. » Allez un petit intermède musical ! La musique adoucit les mœurs et un peu … les tempêtes, du moins quand il s’agit d’Henry Purcell évoquant justement La tempête de Shakespeare.

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Vous savez déjà que la tempête Marcel ne tire pas son prénom de l’auteur d’À la recherche du temps perdu. Pourtant, le souffle proustien est présent dans l’œuvre, en particulier du côté de Balbec station balnéaire imaginaire de ma Normandie natale :
« Mais rien ne ressemblait moins non plus à ce Balbec réel que celui dont j’avais souvent rêvé, les jours de tempête, quand le vent était si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux. Je n’avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature ; ou plutôt il n’y avait pour moi de beaux spectacles que ceux que je savais qui n’étaient pas artificiellement combinés pour mon plaisir, mais étaient nécessaires, inchangeables, – les beautés des paysages ou du grand art … Je voulais aussi pour que la tempête fût absolument vraie, que le rivage lui-même fût un rivage naturel, non une digue récemment créée par une municipalité. D’ailleurs la nature par tous les sentiments qu’elle éveillait en moi, me semblait ce qu’il y avait de plus opposé aux productions mécaniques des hommes. Moins elle portait leur empreinte et plus elle offrait d’espace à l’expansion de mon cœur. Or j’avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité Legrandin, comme d’une plage toute proche de « ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages qu’enveloppent six mois de l’année le linceul des brumes et l’écume des vagues » ».
Sans oublier, cet émouvant aveu : « Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent — soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d’un voyage à Balbec — mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec celui d’une tempête sur la mer… Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand. »

Tempête Eugène Boudin

La Tempête de Eugène Boudin (d’après copie de Jacob Van Ruysdael)

L'épave Géricault

L’épave dit aussi  La tempête de Théodore Géricault

Turner-Désastre en mer

Désastre en mer de William Turner

Qui est quoi ? Les tempêtes s’appellent différemment selon l’endroit du globe où elles se produisent. Ainsi, le terme cyclone est réservé à l’océan Indien et au Pacifique sud. Il est connu sous le nom d’ouragan (ou hurricane) dans l’Atlantique nord et le Pacifique nord-est, et typhon dans le sud-est asiatique. Bien que catastrophiques, ces phénomènes sont naturels et permettent de réguler la température de la Terre en transportant le trop-plein d’énergie des tropiques vers les pôles.
Est-ce une vue de l’esprit due à la médiatisation du réchauffement climatique, certains affirment une augmentation de la fréquence et l’intensité des cyclones, les plus pessimistes envisageant le déluge, c’est-à-dire une inondation cataclysmique de toute la surface de la Terre telle qu’elle est rapportée dans la Genèse.
Cet épisode d’histoire biblique est devenu un sujet de paysage, notamment pour Michel-Ange et Nicolas Poussin.

Déluge Michel-AngePoussin-Deluge

Voici comment Alfred de Vigny évoque la fin du monde diluvienne à travers deux extraits de son poème fleuve, antique et moderne, Le Déluge, écrit, je le cite, à Oloron, dans les Pyrénées, en 1823 :

« Comme la Terre est belle en sa rondeur immense !
La vois-tu qui s’étend jusqu’où le Ciel commence ?
La vois-tu s’embellir de toutes ses couleurs ?
Respire un jour encor le parfum de ses fleurs
Que le vent matinal apporte à nos montagnes.
On dirait aujourd’hui que les vastes campagnes
Élèvent leur encens, étalent leur beauté,
Pour toucher, s’il se peut, le Seigneur irrité.
Mais les vapeurs du Ciel, comme de noirs fantômes,
Amènent tous ces bruits, ces lugubres symptômes
Qui devaient sans manquer au moment attendu,
Annoncer l’agonie à l’Univers perdu.
Viens, tandis que l’horreur partout nous environne,
Et qu’une vaste nuit lentement nous couronne,
Viens, ô ma bien-aimée ! et, fermant tes beaux yeux
Qu’épouvante l’aspect du désordre des Cieux,
Sur mon sein, sous mes bras, repose encore ta tête
Comme l’oiseau qui dort au sein de la tempête ;
Je te dirai l’instant où le Ciel sourira,
Et durant le péril ma voix te parlera. »

Ça se gâte :

« Tous les vents mugissaient, les montagnes tremblèrent,
Des fleuves arrêtés les vagues reculèrent,
Et du sombre horizon dépassant la hauteur,
Des vengeances de Dieu l’immense exécuteur,
L’océan apparut. Bouillonnant et superbe,
Entraînant les forêts comme le sable et l’herbe,
De la plaine inondée envahissant le fond,
Il se couche en vainqueur dans le désert profond,
Apportant avec lui comme de grands trophées
Les débris inconnus des villes étouffées,
Et là bientôt plus calme en son accroissement,
Semble, dans ses travaux, s’arrêter un moment,
Et se plaire à mêler, à briser sur son onde
Les membres arrachés au cadavre du Monde.

Ce fut alors qu’on vit des hôtes inconnus
Sur des bords étrangers tout à coup survenus ;
Le cèdre jusqu’au nord vint écraser le saule ;
Les ours noyés, flottants sur les glaçons du pôle,
Heurtèrent l’éléphant près du Nil endormi,
Et le monstre, que l’eau soulevait à demi,
S’étonna d’écraser, dans sa lutte contre elle,
Une vague où nageaient le tigre et la gazelle.
En vain des larges flots repoussant les premiers,
Sa trompe tournoyante arracha les palmiers ;
Il fut roulé comme eux dans les plaines torrides,
Regrettant ses roseaux et ses sables arides,
Et de ses hauts bambous le lit flexible et vert,
Et jusqu’au vent de flamme exilé du désert… »

Je vous livre la fin … du monde ?

« Tout s’était englouti sous les flots triomphants
Déplorable spectacle ! Excepté deux enfants … »

Emmanuel et Sara, moins chanceux que Noé, sa famille et ses animaux embarqués sur son arche !

« — Recevez-la, mon père, aux voûtes éternelles ! »
Ce fut le dernier cri du dernier des humains.
Longtemps, sur l’eau croissante élevant ses deux mains,
Il soutenait Sara par les flots poursuivie ;
Mais, quand il eut perdu sa force avec la vie,
Par le ciel et la mer le monde fut rempli,
Et l’arc-en-ciel brilla, tout étant accompli. »

Vous savez maintenant ce qui nous attend, climato-sceptiques compris !
« Après moi le déluge ! » On prête cette expression à Louis XV parlant de son dauphin. Il l’aurait employée pour signifier qu’il se moquait complètement de ce qui se passerait après sa disparition.
Une autre version en attribuerait plutôt l’origine à sa maîtresse, la Marquise de Pompadour, qui aurait répondu au souverain très affecté par la défaite de ses troupes emmenées par le Prince de Soubise face aux Prussiens de Frédéric II, le 5 novembre 1757 à Rossbach en Saxe : « Après nous le déluge !»
Comme le cataclysme envisagé par Alfred de Vigny semble ne pas s’être produit, je peux poursuivre avec une des Illuminations d’Arthur Rimbaud :

« Aussitôt après que l’idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile de l’araignée.
Oh les pierres précieuses qui se cachaient, — les fleurs qui regardaient déjà.
Dans la grande rue sale les étals se dressèrent, et l’on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.
Le sang coula, chez Barbe-Bleue, — aux abattoirs, — dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.
Les castors bâtirent. Les « mazagrans » fumèrent dans les estaminets.
Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.
Une porte claqua, et sur la place du hameau, l’enfant tourna les bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée.
Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuits du pôle.
Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, — et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c’était le printemps.
— Sourds, étang, — Ecume, roule sur le pont et par-dessus les bois ; — draps noirs et orgues, — éclairs et tonnerre, — montez et roulez ; — Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges. »
Car depuis qu’ils se sont dissipés, oh ! les pierres précieuses s’enfouissant, et les fleurs ouvertes ! — c’est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons. »
Loin de moi de vouloir entamer ici une analyse de ce poème déroutant par sa forme (13 courts alinéas ou versets au sens de ceux des grands livres sacrés), son vocabulaire, ses images symboles, ses références littéraires. D’ailleurs beaucoup d’exégètes ne cessent de s’affronter encore sur les significations de ce texte rimbaldien en diable.
Laissez-vous porter par les églogues pastorales : c’est chouette de se prélasser dans le sainfoin en contemplant l’arc-en-ciel, le même qui brillait à la fin du poème de Vigny.
Une piste tout de même : au moment où le poète écrivit ce texte (entre 1873 et 1875), Paris venait de connaître la plus grande explosion révolutionnaire de son histoire, la Commune et sa sanglante répression. Quand on sait ses sympathies pour les Communards et qu’il séjourna à Londres au milieu d’exilés politiques …
On constate tout de même alors que la colère divine vient à peine de se calmer, déjà les humains incorrigibles reprennent leurs affaires, commerce et pêche.
Cela peut constituer un grave sujet de méditation à quelques semaines d’échéances électorales tandis que notre monde craquèle de partout.
Pour conclure, plutôt qu’une cuillerée de sirop Typhon (que Richard Anthony popularisa sur la vague yéyé), je vous prescris l’émouvante chanson de Idir, Pourquoi cette pluie ?
Idir, fils de berger berbère, est un auteur-compositeur-interprète très engagé. Sa chanson est extraite de son album intitulé Deux rives, un rêve (tout un programme !). Les paroles, écrites par Jean-Jacques Goldman, naquirent du terrible déluge qui s’abattit sur la ville d’Alger en novembre 2001 faisant près de 300 morts et des milliers de blessés, mais également de la révolte du peuple kabyle, la même année, face au pouvoir central algérien.
Au-delà, ces larmes de pluie possèdent une résonance politique universelle.

« Tant de pluie tout à coup sur nos fronts
Sur nos champs, nos maisons
Un déluge ici, l’orage en cette saison
Quelle en est la raison ?

Est-ce pour noyer tous nos parjures ?
Ou laver nos blessures ?
Est-ce pour des moissons, des terreaux plus fertiles ?
Est-ce pour les détruire ?… »

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Poème de Toussaint

Cucurbitacées blog

Décoration de table au château de Chenonceau (photo Encre violette)

Novembre

Les grand’routes tracent des croix
A l’infini, à travers bois ;
Les grand’routes tracent des croix lointaines
A l’infini, à travers plaines ;
Les grand’routes tracent des croix
Dans l’air livide et froid,
Où voyagent les vents déchevelés
A l’infini, par les allées.
Arbres et vents pareils aux pèlerins,
Arbres tristes et fous où l’orage s’accroche,
Arbres pareils au défilé de tous les saints,
Au défilé de tous les morts
Au son des cloches,
Arbres qui combattez au Nord
Et vents qui déchirez le monde,
Ô vos luttes et vos sanglots et vos remords
Se débattant et s’engouffrant dans les âmes profondes !
Voici novembre assis auprès de l’âtre,
Avec ses maigres doigts chauffés au feu ;
Oh ! tous ces morts là-bas, sans feu ni lieu,
Oh ! tous ces vents cognant les murs opiniâtres
Et repoussés et rejetés
Vers l’inconnu, de tous côtés.
Oh ! tous ces noms de saints semés en litanies,
Tous ces arbres, là-bas,
Ces vocables de saints dont la monotonie
S’allonge infiniment dans la mémoire ;
Oh ! tous ces bras invocatoires
Tous ces rameaux éperdument tendus
Vers on ne sait quel christ aux horizons pendu.
Voici novembre en son manteau grisâtre
Qui se blottit de peur au fond de l’âtre
Et dont les yeux soudain regardent,
Par les carreaux cassés de la croisée,
Les vents et les arbres se convulser
Dans l’étendue effarante et blafarde,
Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Oh l’identique et affolant cortège
Qui tourne et tourne, au long des soirs de neige ;
Les saints, les morts, les arbres et le vent,
Dites comme ils se confondent dans la mémoire
Quand les marteaux battants
A coups de bonds dans les bourdons,
Ecartèlent leur deuil aux horizons,
Du haut des tours imprécatoires.
Et novembre, près de l’âtre qui flambe,
Allume, avec des mains d’espoir, la lampe
Qui brûlera, combien de soirs, l’hiver ;
Et novembre si humblement supplie et pleure
Pour attendrir le coeur mécanique des heures !
Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer,
Voici les vents, les saints, les morts
Et la procession profonde
Des arbres fous et des branchages tords
Qui voyagent de l’un à l’autre bout du monde.
Voici les grand’routes comme des croix
A l’infini parmi les plaines
Les grand’routes et puis leurs croix lointaines
A l’infini, sur les vallons et dans les bois !

Emile Verhaeren (Les vignes de ma muraille)

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Le Grand Presbytère, exposition « Martres-Tolosane, mis en scène par Meschia et Tardif »
Photographies de Encre violette

Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 1 novembre, 2016 |Pas de commentaires »

Une pensée pour Georges Brassens

Le 22 octobre 1921, il y a 95 ans (!), naquit à Sète Georges Brassens.
Allez savoir pourquoi, l’envie m’a pris, aujourd’hui, de partager avec vous quelques lignes avec ce grand chanteur poète. J’aurais pu attendre une semaine pour commémorer le trente-cinquième anniversaire de sa disparition, mais c’est tellement plus réjouissant une naissance, surtout quand il s’agit de celle d’un immense auteur-compositeur-interprète de la chanson française.
J’ai relu ce matin un des billets que j’avais commis ici, et j’ai relevé le commentaire qu’un de mes lecteurs avait déposé : « Brassens , je crois que je n’aurais pas dû l’apprécier. En effet, petit garçon, lorsque Brassens passait à la télévision, sur l’une des deux chaînes alors en service, ma grand-mère se moquait de ce chanteur qui « chante des chansons trop longues avec toujours la même musique ». Pourtant nous restions « scotchés », jusqu’à la fin : c’était un temps où l’on ne zappait pas, mon bon monsieur ».
J’ai souri car je fus confronté, dans mon adolescence, aux mêmes sarcasmes de la part de mon cher et regretté père : il trouvait même qu’il était « sale, du moins négligé » ! Heureusement, mon tout autant cher et regretté frère aîné était là pour défendre la cause de l’ami Georges.
Cela s’arrangea par la suite avec le paternel qui reconnut enfin le talent de l’artiste, le temps venu de sa chevelure blanchie et de son visage aux traits creusés peut-être déjà par la maladie.
Ce midi, sans aucune préméditation, pour trinquer au « jus d’octobre », à la « chaude liqueur de la treille », au « bon lait d’automne », je me suis surpris à ouvrir une bouteille d’un gouleyant Picpoul de Pinet élevé au bout de l’étang de Thau cher à Brassens.
Pour vous, chers lecteurs, pour « arroser vos amygdales », je vous offre Le Vin, une bien nommée chanson de Georges. Les plus anciens reconnaîtront à ses côtés, René-Louis Lafforgue (inoubliable auteur-interprète de Julie la rousse) et Roger Riffard dont j’eus l’occasion de vous faire connaître un talent trop méconnu:
http://encreviolette.unblog.fr/2014/04/01/l-riffard-ca-devrait-etre-obligatoire/
En ce temps-là, mon bon monsieur, outre que l’on ne zappait pas, on fumait à la télévision, on avait du savoir boire et surtout … du savoir faire pour trousser d’admirables poèmes ! Ça fait du bien par où qu’ça passe et c’est tellement mieux que l’affligeant spectacle proposé sur nos écrans actuellement!

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Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 22 octobre, 2016 |Pas de commentaires »

« Opération Primevère », vive le Printemps 2016 !

J’ai l’habitude de célébrer ici l’arrivée du printemps. Cette année, au-delà de la tradition, c’est une thérapie : faire le deuil des effroyables attentats, d’une disparition cruelle, enfouir les feuilles noires du livre de la vie et savourer la renaissance de la nature, à travers notamment l’une des premières fleurs écloses.

« Primevère, après le grand sommeil,
Le soleil grand ouvert,
Primevère, la vie sur une tige
Fait la bise à l’hiver,
Dans le repli d’une corolle,
Dans la cambrure d’un pétale … »

Les trémolos de la voix de Serge Reggiani, magnifique interprète, embellissent cette chanson, teintée de nostalgie et d’espérance, écrite par Claude Lemesle, un de ses paroliers préférés.

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Primevère, fleur baptisée d’après la locution latine primo vere, le « début du printemps », du printans comme on l’écrivait au XIIIe siècle, ce qui explique l’adjectif « printanier », pour attiser la polémique autour de la récente réforme de l’orthographe.
Dans la langue de Dante, le printemps al dente devient Primavera. Il a même donné son surnom à la prestigieuse classique cycliste Milan-San Remo, la première grande course de la saison, qui se dispute traditionnellement le troisième samedi de mars (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2014/09/18/la-primavera-en-ete-sur-la-route-de-milan-san remo/).
Je profite de cette digression transalpine pour signaler que, dans les années 1960, la firme automobile italienne Autobianchi sortit un modèle si révolutionnaire qu’elle le baptisa Primula, vous allez très bientôt comprendre pourquoi.
Au risque de casser l’ambiance, un Rital peut en cacher une autre. Non ho l’età n’était plus de mise. Dans notre jeunesse (elle a le même âge que moi, eh oui le temps passe), le temps d’une canzonetta facile, je vous le concède, de Cigliola Cinquetti, on s’imaginait amants de Vérone, sa ville natale.

« À la Primavera
Où tu m’avais dit « je t’aime »
À la Primavera
J’avais quinze ans à peine
La Primavera le printemps de ma vie en Italie »

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Saut dans le passé, asseyons-nous maintenant avec le naturaliste suédois Carl von Linné (XVIIIe siècle) au bord d’un talus parsemé de primevères. Il les baptisa ainsi car elles étaient parmi les premières à fleurir, annonciatrices des beaux jours renaissants.
La Primevère ou Primula, est un genre de plantes herbacées de la famille des Primulacées. Il en existe plusieurs centaines d’espèces mais, à l’état sauvage, on en trouve trois variétés principales dans nos contrées qui sont les aïeules des primevères cultivées de nos jardins.

planche Primevères

La Primevère acaule, du moins par son appellation, est la Primevère commune ou Primula vulgaris. Fleur des talus et des prés, de couleur jaune pâle, pratiquement sans aucun parfum, elle se caractérise par son absence de tige. C’est celle aussi qui, modeste et toute fraîche de rosée, échappée de divers cultivars, m’accueille dans sa tenue blanche, rose ou violette, au pied de ma résidence

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La Primevère élevée ou Primula eliator, dite aussi Primevère des bois, de couleur jaune soufre, se penche consensuellement avec ses collègues du même côté en une ombelle unique au sommet d’une tige beaucoup plus longue. Son parfum n’est guère perceptible.

primula élevée elatior blog

Elle peut être facilement confondue par les non spécialistes avec la Primevère officinale ou Primevère vraie (Primula veris), la plus populaire de toutes, à laquelle on donne souvent le nom de coucou, peut-être parce que sa floraison salue la venue du printemps, mais aussi comme l’oiseau migrateur du même nom, au chant si particulier, dont le retour fin mars en Europe signe l’arrivée des beaux jours. Elle prospère dans les prairies. La fleur est également jaune mais libère par contre un parfum exquis.

primevère veris Linné

primeverecoucou blog

Selon les régions, cette primevère officinale possède d’autres surnoms poétiques comme l’herbe de saint Pierre, l’herbe de saint Paul, primerole, coqueluchon, brayette, brérelle, clef de saint Pierre, la printanière, sans oublier les apaisantes (?) herbe à la paralysie et herbe à la migraine.
Lui était dévolu aussi au Moyen-Âge le drôle de nom de braies de cocu qui tiendrait son origine de la forme du long calice tubulaire de la fleur semblable au pantalon masculin de l’époque, cocu étant une variante dialectale du coucou mais aussi, peut-être un clin d’œil à l’oiseau éponyme qui dépose ses œufs dans le nid des autres.
De nombreuses légendes et croyances entourent cette fleur et expliquent ses diverses appellations. Ainsi, on raconte que saint Pierre, gardien des portes du paradis qui, presque logiquement, avait la tête dans les nuages, laissa tomber depuis les hauteurs célestes son trousseau de clés en or. Ainsi, poussa, à l’endroit de la chute, une grappe de fleurs de couleur jaune d’or.
Au XIIe siècle, l’abbesse Hildegarde de Bingen inscrivait dans son manuscrit Jardin de santé que le coucou était un remède efficace contre la mélancolie et la paralysie.
Chomel, médecin ordinaire de Louis XV, prétendait que cette primevère guérissait de la paralysie de la langue et du bégaiement.
Dans le Dictionnaire raisonné universel d’Histoire naturelle, publié au XVIIIe siècle, on relève que « cette plante, surtout la racine, avait quelque chose de somnifère, en ce qu’elle calme les vapeurs et qu’elle dissipe la migraine et les vertiges des filles mal réglées ; le suc des fleurs nettoie le visage et emporte les taches de la peau si l’on s’en sert de liniment. On tient dans les boutiques une eau distillée et une conserve de fleurs de primevère qui s’emploie avec succès dans l’apoplexie et la paralysie. »
De nos jours, il semble avéré que les rhizomes de la primevère vraie, ainsi qu’à un degré moindre ses feuilles et ses fleurs, possèdent des vertus expectorantes, justifiant ainsi son nom de primevère officinale.
Il est une variété de primevère, la Primula auricula, appelée communément oreille d’ours, un peu oubliée chez nous, qui fut très populaire chez nos voisins britanniques à partir des XVIIIe et XIXe siècles. Ces fleurs étaient même exposées dans des « théâtres » au fond peint en noir avec parfois des rideaux et miroirs.

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Benjamin Disraeli, Premier ministre britannique conservateur mais aussi romancier et dandy aux multiples conquêtes féminines, appréciait particulièrement les primevères. Lorsqu’il fit de la reine Victoria l’impératrice des Indes (1877), la souveraine le remercia en lui offrant un bouquet de primevères ainsi que, moins platoniquement, le titre de premier comte de Beaconsfield. Un an après sa mort, Victoria déposa sur sa tombe ses fleurs préférées, des « primroses », ainsi les primevères sont appelées dans la langue de Shakespeare. En son souvenir, le 19 avril est devenu le jour de la primevère chez nos « amis » britanniques. « Disraeli a traversé le siècle en Majesté » comme témoigna l’un de ses successeurs au 10 Downing Street.
La fleur fétiche donna, peu après, son nom à la Primrose League, la Ligue de la Primevère, très influente organisation satellite du parti conservateur fondée en 1883 par Randolph Churchill, le père de Winston. On ne vit alors que primevères partout, aux boutonnières des hommes, sur les chapeaux et les robes des femmes. Comme la Ligue avait un but électoral, tout Londres savait à quoi s’en tenir sur les sympathies conservatrices de chacun.

Primrose_League-Insigne blog

insignes de la Primrose League

Le poète quasi contemporain William Wordsworth dont vous apprîtes peut-être en cours d’anglais au collège la fameuse ode aux jonquilles, The Daffodils, était également sensible aux petites fleurs printanières. Toujours aussi romantique, dans ses Lignes écrites au début du printemps, il n’oublie pas les primroses qui, selon les traductions, sont primevères, coucous ou encore onagres autrement nommées primevères du soir.

« J’entendais mille voix mêlées,
A demi couché dans un bois
Dans cette humeur où des pensées
De bonheur font naître l’effroi.

La Nature à son bel ouvrage
Liait l’âme qui coule en moi;
Et mon cœur déplorait l’ouvrage
De ce que l’homme à fait de soi,

Les pervenches sous la ramure
Couraient parmi les primevères;
Oh oui, chaque fleur, j’en suis sûr,
Aime l’air qui désaltère.

Les oiseaux jouaient, sautillant,
Leurs pensées je ne saurais dire : -
Mais dans leur moindre mouvement
Passait un frisson de plaisir.

Les branches ouvraient à la brise
Leurs bourgeons pour mieux la saisir,
Et je dois croire, quoi qu’on dise,
Qu’il y avait là du plaisir.

Si le ciel me donne le gage
Que la Nature à fait ce choix,
Ai-je tort de pleurer l’ouvrage
De ce que l’homme a fait de soi ? »

La beauté et la pureté de la nature contrastent avec ce que l’homme fait de sa vie (pas terrible en ce moment !). Le poème, écrit en temps de guerre, retrouve une forte résonance dans notre actualité si pesante.
D’une manière plus légère, au sens littéral du terme, les primevères sont des belles à croquer, en particulier la Primevère officinale. « Des fleurs que je suce, que je croque comme des friandises. Les feuilles frites sont les plus belles et les meilleures chips » affirme le grand chef étoilé, le cuisinier poète Michel Bras dans son magnifique ouvrage (Le Livre de Michel Bras, éditions du Rouergue), bien plus qu’un livre de recettes, une ode à son « pays » le plateau d’Aubrac où la nature vit encore en liberté.
Pour avoir réalisé un film sur une classe de patrimoine culinaire dans son buron futuriste en surplomb du village de Laguiole en Aveyron, j’eus le bonheur de savourer sa « brassée » de primulacées dont voici une recette :
- Prélever 50 g de corolles de primevères
– Réunir dans le bol d’un mixeur les corolles et un jaune d’œuf
– Mixer en ajoutant progressivement l’huile d’arachide et l’huile d’olive
– Assaisonner de sel
– Citronner légèrement. Ajuster éventuellement l’épaisseur.
– Réserver
Michel Bras sert ce coulis avec un blanc de poulet étuvé dans son jus, des jeunes radis et des feuilles et fleurs de primevères en décor. Total régal !

gargouillou-michel-bras blog

William Wordsworth sacrifiait-il au traditionnel five o’clock avec un thé de fleurs de primevère officinale ? 50 grammes de fleurs sèches pour un litre d’eau bouillante puis consommez glacé !
Des fleurs fraîches dans un litre d’eau, du jus de citron et du sucre cristallisé, on secoue doucement, on laisse reposer 24 heures en plein soleil, on filtre, on conserve au frigo et il paraît que l’on obtient une limonade de fleurs de primevères tonique et délicieuse.
Plaisir des papilles, plaisir des yeux, les primevères s’invitent parfois modestement dans des tableaux de maîtres comme cette nature morte de Paul Cézanne :

Primevères Cézanne blog

À l’instar des peintres hollandais qui mélangeaient les saisons dans leurs natures mortes, Cézanne, avec le pot de primevères et les pommes, entremêlent le printemps et l’automne.
Artiste britannique de l’époque victorienne, John Atkinson Grimshaw nous offre une jolie composition de l’éclosion du printemps avec les œufs dans le nid, une touffe de primevères et une fleur de poirier.

John Atkinson Grimshaw blog

Cette année, plus que jamais, je ne veux pas avoir froid, je veux que le printemps soit un printemps qui a raison, pour reprendre le poème de Paul Éluard merveilleusement mis en musique par Barbara.

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« Il y a, sur la plage, quelques flaques d’eau.
Il y a, dans les bois, des arbres fous d’oiseaux.
La neige fond dans la montagne.
Les branches des pommiers brillent de tant de fleurs
Que le pâle soleil recule.

C’est par un soir d’hiver,
Dans un monde très dur,
Que tu vis ce printemps,
Près de moi, l’innocente.

Il n’y a pas de nuit pour nous.
Rien de ce qui périt, n’a de prise sur moi
Mais je ne veux pas avoir froid.

Notre printemps est un printemps qui a raison. »

Ce poème Printemps figurait dans le recueil Le Phénix qu’écrivit le poète surréaliste en 1951. Éluard y célébrait l’amour qui renaît des cendres du désespoir comme l’oiseau fabuleux symbolise la résurrection après la mort. Il le dédia à sa dernière épouse Dominique avant de mourir, en 1952, un an après leur mariage.

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Paul Éluard par Dali

Dans ce recueil, il lui écrivait une fervente déclaration d’amour en forme d’action de grâce.

« Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues
Je t’aime pour tous les temps où je n’ai pas vécu
Pour l’odeur du grand large et l’odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond pour les premières fleurs
Pour les animaux purs que l’homme n’effraie pas
Je t’aime pour aimer
Je t’aime pour toutes les femmes que je n’aime pas

Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien qu’une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd’hui
Il y a eu toutes ces morts que j’ai franchies sur de la paille
Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Je t’aime pour ta sagesse qui n’est pas la mienne
Pour la santé
Je t’aime contre tout ce qui n’est qu’illusion
Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas
Tu crois être le doute et tu n’es que raison
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi. »

Poète engagé, résistant, dans son poème Courage extrait du recueil Au rendez-vous allemand, Éluard évoquait la détresse physique et morale de Paris occupé en 1944.

« Paris a froid Paris a faim
Paris ne mange plus de marrons dans la rue
Paris a mis de vieux vêtements de vieille
Paris dort tout debout sans air dans le métro
Plus de malheur encore est imposé aux pauvres
Et la sagesse et la folie
De Paris malheureux
C’est l’air pur c’est le feu
C’est la beauté c’est la bonté
De ses travailleurs affamés
Ne crie pas au secours Paris
Tu es vivant d’une vie sans égale
Et derrière la nudité
De ta pâleur de ta maigreur
Tout ce qui est humain se révèle en tes yeux
Paris ma belle ville
Fine comme une aiguille forte comme une épée
Ingénue et savante
Tu ne supportes pas l’injustice
Pour toi c’est le seul désordre
Tu vas te libérer Paris
Paris tremblant comme une étoile
Notre espoir survivant
Tu vas te libérer de la fatigue et de la boue
Frères ayons du courage
Nous qui ne sommes pas casqués
Ni bottés ni gantés ni bien élevés
Un rayon s’allume en nos veines
Notre lumière nous revient
Les meilleurs d’entre nous sont morts pour nous
Et voici que leur sang retrouve notre cœur
Et c’est de nouveau le matin un matin de Paris
La pointe de la délivrance
L’espace du printemps naissant
La force idiote a le dessous
Ces esclaves nos ennemis
S’ils ont compris
S’ils sont capables de comprendre
Vont se lever. »

Comment ne pas rapprocher ce poème des tragiques événements que Paris a connus au cours de l’année 2015 ? C’est toute la force et la grandeur du génie littéraire de porter un message universel au-delà du contexte particulier dans lequel le poème cruellement actuel fut écrit.
Vive ce printemps 2016 ! Je veux qu’il ait raison !

PS Quelques heures après la parution de ce billet, Arnaud Démare a gagné la Primavera. C’est le premier coureur français depuis 1995 qui remporte ce monument du cyclisme qu’est la classique Milan-San Remo. À observer la photo, il semble en être surpris lui-même. Clin d’œil futile d’un printemps qui veut avoir raison et qui « démare » bien !

Arnaud Demare Milan San Remo blog

Brouillons et encriers

En Berry, il n’y a pas que Les Très riches Heures du duc Jean Ier frère du roi Charles V le Sage, ce célèbre livre de prières merveilleusement enluminées, actuellement conservé au musée Condé de Chantilly.
Il y a aussi les savoureuses lentilles vertes qui acquirent leurs lettres de noblesse dans les années 1950.
J’entends, au fond de la classe près du radiateur, qu’il y aurait également la Comtesse du Be(a)rry, une perle d’un cancre amateur de foie gras. Il n’est plus d’époque de lui faire copier cent lignes pour ignorance ou insolence, mais il ne mérite pas non plus qu’on lui présente Pamela Anderson pourfendeuse du gavage des oies et des canards à l’Assemblée nationale !
Plus sérieusement, il y a également des Poètes en Berry, passionnés souffleurs de vers de toutes générations, qui se proposent de faire entrer et aimer la poésie, de lire la leur, en tous lieux, de la crèche, les écoles les maisons de retraites jusqu’au « Printemps de Bourges ».
Parmi ceux-ci, Solange Rubens que j’ai eu le plaisir de découvrir avec son tendre hommage à Michel Delpech (voir billet du 5 janvier 2016 « C’était mes vingt ans » avec Michel Delpech).
Magie de l’impérissable souvenir de l’encre violette, en remerciement de l’avoir publié, sa fille m’a offert deux autres poèmes de sa maman qui m’ont inspiré.
Je me souviens d’une superbe exposition consacrée à Ferrat, intitulée Jean des encres et Jean des sources. Mon billet aux parfums de mon école communale est principalement dédié à Solange des encriers et des cahiers.

Poème Cahiers de brouillon blog

Je tente de raviver le souvenir brouillé de mes cahiers de brouillon du temps où j’étais écolier.
Discrimination papetière, son papier légèrement jaunâtre (parlait-on déjà de recyclage ?) faisait grise mine auprès de celui dit vierge des cahiers destinés aux écrits plus « solennels » tels les rédactions, les devoirs du jour ou mensuels, et les récitations.
Pour les activités les plus nobles, je me souviens de la marque Clairefontaine avec son papier vélin velouté, sa couverture vernie, sa réglure violette et son logo triangulaire de la verseuse d’eau. Ce dernier est inspiré d’un récit de la Genèse dont il existe au Louvre un célèbre tableau de Nicolas Poussin. Je l’ignorais bien sûr à l’époque, même l’abbé du catéchisme s’était bien gardé de m’en informer !

tableau Poussin Rebecca blog

Eliezer, serviteur d’Abraham qui l’avait chargé de trouver une épouse pour son fils Isaac, rencontra Rebecca qui tirait de l’eau au puits pour abreuver les troupeaux de son père et lui donna gracieusement à boire. Un signe …
L’entreprise, née en 1858 dans le village vosgien d’Étival-Clairefontaine, existe toujours et on peut voir aujourd’hui un de ses sites, quai de Jemmapes, au bord du canal Saint-Martin.
Il me semble que mes cahiers de brouillon étaient souvent de la marque Conquérant commercialisée par la vieille entreprise normande Hamelin dont le siège social se trouve à Caen, boulevard … Guillaume le Conquérant. Sur la couverture, figurait en effigie la représentation exacte de la statue, dans sa ville natale de Falaise, de ce duc de Normandie (surnommé également Guillaume le Bâtard!) qui monta sur le trône d’Angleterre à la suite de la bataille d’Hastings (1066). Made in Normandie ne chantait pas encore Stone et Charden.

Conquérant blog1Conquérant blog2

Je me souviens encore, était-ce une marque de papeterie, de cahiers Le Tigre avec une esquisse du félin. La couverture était-elle toujours bleue ? Je ne vais pas faire le malin auprès des lycéens qui, lors de l’épreuve de Français du bac l’an dernier, devant un texte tiré de la pièce de théâtre de Laurent Gaudé Le tigre bleu de l’Euphrate, confondirent le fleuve et l’animal.

cahier Le Tigre blog

Je connus aussi quelques cahiers Constellation avec, sur la couverture, la silhouette de l’avion de ligne éponyme construit à partir de 1943 par la société américaine Lockheed. Le légendaire boxeur Marcel Cerdan et la pianiste Ginette Neveu trouvèrent la mort le 28 octobre 1949 lors du crash aux Açores d’un appareil de ce type. Il faut peut-être trouver dans cette tragédie qui émut énormément les Français, la popularité de ces cahiers au début des années 1950.

« Pauvres accessoires que nous sommes
Entre les mains des humains,
Nous ne connaissons personne
Qui envie notre destin… »

Pour ce qui me concerne, les cahiers de brouillon n’eurent pas à se plaindre du traitement que je leur infligeais, bien au contraire.
Ils me furent familiers car ma maman, directrice de collège de filles, m’en fournissait généreusement, des peu usagés, pour mes écritures extra-scolaires.
Je déchirais les quelques pages écrites sans doute par les collégiennes, ôtais aussi les demi-feuilles blanches devenues volantes, et me retrouvais alors en possession de cahiers quasi neufs pour rédiger les comptes rendus lyriques des matches de football que je disputais seul dans la cour de ma maison école (voir billet du 1er mars 2014 Bonjours chers auditeurs … ou le commentaire sportif).
Beaucoup de ces cahiers furent recyclés aussi pour y coller tout ce que je pouvais découper sur Jacques Anquetil, l’idole de mon enfance, constituant ainsi une incomparable et unique encyclopédie sur le champion cycliste (voir billets des 15 avril et 22 août 2009). Je regrette aujourd’hui qu’elle ait disparue mystérieusement.
Vous souriez peut-être mais sachez que je ne faisais qu’imiter modestement l’écrivain Antoine Blondin, mon maître en la matière, qui noircissait des pages à la gloire de son club de cœur, le Racing Club de France qu’il surnommait le Racine Club de France. Est-ce une merveilleuse coïncidence que je vous ai déjà narrée, le lycée Corneille de Rouen ayant été délocalisé à Forges-les-Eaux pour cause d’occupation allemande, il effectua sa terminale dans ce qui fut, quelques années plus tard, mon école communale.
Au temps de sa collaboration avec le journal L’Équipe, plutôt qu’utiliser les machines à écrire des salles de presse à l’arrivée des étapes du Tour de France, l’ami Antoine préférait coucher ses savoureuses chroniques d’une écriture appliquée sur un cahier d’écolier avant de les télégraphier.
Je me souviens qu’au dos des cahiers de brouillon, figuraient les tables de multiplication (jusqu’à celle de 9) ainsi que, parfois des tables de division, addition et soustraction. J’avoue prétentieusement qu’elles ne m’étaient guère utiles, de toute manière, il fallait ranger le cahier dans son pupitre pour les exercices de calcul mental avec l’ardoise.

table-cahier blog

Nous écrivions sur les cahiers de brouillon avec un crayon à papier. En effet, par souci d’économie, de rapidité et de propreté, nous délaissions le porte-plume et l’encre violette. Le baron Bich étant passé par là, les billes de ses stylos furent tolérées dans un premier temps pour le brouillon.
Faut-il parler des carreaux dont la présence dans la page semble naturelle ? Et pourtant, c’est pour donner à l’élève le moyen de tracer des lettres correctement penchées et proportionnées que « le 16 août 1892, Jean-Alexandre Seyès, libraire à Pontoise » déposa au tribunal de sa ville la réglure si caractéristique de la papeterie scolaire française : un carré de 0,8 cm de côté découpé horizontalement en 4 espaces de 0,2 cm de haut. Ainsi était né le cahier à grands carreaux auxquels les lettres s’agripperaient désormais. Quant à la feuille Seyès, elle constitue toujours une référence dans la papeterie de maintenant.
Dans les préconisations qui font aujourd’hui sourire, il est celle, en 1894, d’un inspecteur primaire de la Somme recommandant que le cahier ne soit pas trop épais car « un cahier neuf provoque un redoublement d’application ». Il n’est pas inexact qu’à l’entame d’un cahier même de brouillon, les bonnes résolutions étaient de mise avant de s’évanouir au fil des pages.
Le cahier de brouillon, par nature ou du moins dans l’esprit du maître, devait manifester beaucoup d’humilité puisqu’il constituait l’étape moins glorieuse avant de recopier au « propre ». C’est la raison pour laquelle la plupart de ces cahiers ont disparu. Pourtant leur lecture attentive pouvait fournir des informations intéressantes, au-delà de son seul niveau scolaire, sur la personnalité et la psychologie de l’élève. Souvent tachée, raturée ou écornée, la page était parfois enluminée par une phrase ou un dessin ébauché par l’enfant rêveur (celui peut-être qui collectionnait des « zéros milliardaires dans ses carnets scolaires » comme le chantait magnifiquement Allain Leprest !) s’envolant loin des ennuyeux et fastidieux problèmes de trains qui se croisent ou de robinets qui fuient. Le brouillon relevait de l’intime violé parfois par un maître trop rigide qui n’acceptait pas trop les fantaisies.
J’avais réalisé, il y a quelques années, un film autour d’une exposition, dans un musée de l’Éducation, qui donnait sa jubilante revanche à cette liberté artistique. Sandrine Morsillo, professeur d’arts plastiques et artiste, y peignait des pages arrachées aux cahiers : « le « sale », le « gribouillis » s’affichaient, les « petites histoires » s’exposaient, réhabilitant le processus du ratage, du brouillon et de la rêverie ».

Pages ratures Morsillo blog1Pages ratures Morsillo blog2

Le brouillon sortait parfois timidement de sa basse condition besogneuse lorsque l’écolier piégé par le temps, le joignait à sa copie non achevée du devoir sur table.
Le mot brouillon est apparu au XVIe siècle, au moment de l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. De fait, le brouillon s’est trouvé rangé du côté du manuscrit : il est ce qui n’est pas encore imprimé, ce qui peut encore changer.
« Ayant curieusement recueilli tout ce que j’ay trouvé d’entier parmy ses brouillars et papiers espars çà et là … Nostre esprit, instrument brouillon et inquiète » écrivait Montaigne.
« Étymologiquement, brouillon serait apparu en français sur le verbe brouiller (au sens de « griffonner »), pour désigner le « travail destiné à être recopié ». « Brouiller », quant à lui, paraît venir de « bro » ou « brou » (dont le sens est la « boue » ou l’« écume »), de l’ancien provençal, tel qu’on le trouve dans « brouet » en français et « brodo » en italien, « soupe » et « bouillon ». » Bouillonnement, jaillissement des idées, le brouillon est nécessaire pour bien remuer les méninges et mettre en ordre les idées. Ce doit être un cahier où l’on s’exerce, où les erreurs sont admises mais aussi reconnues comme constructives, un outil de tâtonnement, de recherche libre, d’entraînement.
C’est en particulier pour cela que les manuscrits d’écrivains, de chanteurs paroliers aussi, méritent l’observation et sont à la mode aujourd’hui.
Au départ, ces brouillons relèvent de l’intime et ne sont pas destinés à être lus : « c’est un dialogue secret de l’écrivain avec lui-même, dans un espace réservé qui se situe à l’abri des regards. C’est une coulisse où l’écriture apparaît au service, non de la transmission d’abord, mais de l’invention. Illisible parfois, le brouillon est un objet fragile, tremblant, palpitant, une empreinte vive » (exposition Brouillons d’écrivains, dossier BNF).
Reliques pour les collectionneurs, objets d’étude pour les chercheurs, les brouillons révèlent le cheminement de la création, le remplacement d’un mot par un synonyme, la modification d’une figure de style, les repentirs, les illuminations. Ces brouillons constitueraient de passionnants objets d’études avec les collégiens ou lycéens.
« J’ai détruit tous mes manuscrits ; le seul qui me reste est celui de mon voyage à Jérusalem, parce que je l’ai écrit au milieu de la mer et des tempêtes, dans l’année 1807. Je n’ai pas eu le courage de le brûler parce qu’il ressemble trop à toute ma vie. » écrivit Chateaubriand.
Dans littérature, il y a rature (« lis tes ratures ») ironisait Roland Barthes, « litres et ratures » s’enivrait Antoine Blondin !
Existerait-il une théorie du genre concernant les brouillons ? À leur propos, j’entends souvent les hommes parler de « premier jet » et les femmes de « première mouture » !
Le brouillon a perdu beaucoup de son sens primitif avec l’écriture par ordinateur. Le correcteur orthographique pointe immédiatement les fautes de syntaxe et de vocabulaire (encore que !!!). J’ai même lu récemment que l’abandon du clavier de type AZERTYOP était envisagé pour faciliter notamment les bonnes accentuations. Le dictionnaire en ligne vous suggère les synonymes. Que révèlent de mon cheminement littéraire les brouillons électroniques de mes billets 2.0 ?
Coup de gueule : il n’y a rien de plus horripilant que ces tweets et hashtags truffés de fautes qui encombrent fréquemment le coin droit de nos écrans. Au nom d’une sacro-sainte communication, n’est-il plus possible d’écrire et donc de lire un texte de moins de cent quarante caractères correctement orthographié ?
Les voyelles et les consonnes/Se chevauchent à l’unisson … Ça brouillonne dans les vers d’une berrichonne.
Ça bouillonne, ça foisonne dans ma tête, j’ai envie de faire l’école buissonnière et m’asseoir, un instant, auprès du cancre goûteur des mots, des mets plutôt, de la comtesse du Barry : connais-tu l’histoire de Johnny Hallyday (c’est plutôt sa marionnette des Guignols) qui regarde l’émission des Chiffres et des Lettres à la télé ?
L’animateur lance le jeu :
– M. Dupont à vous la main !
– M. Dupont : voyelle
– M. Martin : voyelle
– M. Dupont : voyelle
– M. Martin : consonne
– Johnny : Ah que consonne ! Ah que je vais ouvrir !
Allez, pour me faire pardonner cette blague lamentable, je vous offre deux portraits de cancre avec, d’abord un poème de Jacques Prévert, ensuite, une poignante chanson de Leny Escudero :

« Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur. »

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Amis de la poésie, retrouvons vite  Solange, alerte octogénaire, qui me gâte en plongeant maintenant dans le bon vieux temps des encriers. Comment l’auteur d’un blog intitulé À l’encre violette pourrait-il refuser pareille invitation ?

Poème L'encrier blog

Il est définitivement perdu ce temps où des encriers en faïence blanche s’encastraient dans le coin droit de nos pupitres. On n’envisageait pas apparemment qu’il y eût des gauchers !
On décorait parfois l’encrier d’une sorte de collerette en tissu pour protéger le bois de la table d’éventuelles taches quand on en sortait la plume trempée de la liqueur violette magique.

Pupitre d'écolier - 1900 - Encrier et trace d'encre violetteexpo blog1expo blog 3

Pline nous apprend que de son temps, on fabriquait l’encre noire pour écrire sur le papyrus avec du charbon de bois pulvérisé dans un mortier et délayé dans de la gomme.
À partir du XVe siècle, pour sa préparation, on substitua au charbon, la noix de galle et le sulfate de fer.
On relève dans l’Instruction facile et méthodique pour l’école paroissiale (édition de 1702) que « l’encre se compose ordinairement avec du vin blanc auquel on mêle un demi quarteron de noix de galle pour obtenir une pinte ».
Cela aurait sans doute inspiré Antoine Blondin, amateur de Sauvignon, qui d’ailleurs un jour, se mit à boire de l’encre, sous le regard interloqué de ses collègues du journal L’Équipe, parce que son patron Jacques Goddet, lui avait demandé de « pisser de la copie » !
Au milieu du dix-neuvième siècle, l’acidité de l’encre noire corrodait les plumes d’acier qui remplaçaient les plumes d’oiseau taillées. C’est pour cela que l’encre préparée avec l’aniline et le violet de gentiane, beaucoup moins corrosive, se répandit dans l’enseignement.
Je ne me rappelle pas avoir préparé de solution d’encre, par contre, mon cher frère témoigna dans un commentaire en avant-propos de mon blog : « Oui, pour moi l’encre violette est évocatrice. En particulier, il me souvient de l’hiver 1946 où une fois tous les quinze jours, je devais avec mon copain Fromentin, allumer vers huit heures moins le quart le poêle à bois qui chauffait la salle de Justice de Paix servant alors de classe (en ces temps d’après-guerre, l’école s’installait là où elle trouvait une place disponible), et préparer l’encre violette en dissolvant une poudre dans des bouteilles remplies d’eau bien glacée, puis en versant le contenu dans les encriers placés sur les pupitres. Après cela, nos doigts gourds de froid étaient bien teintés, mais les poches de nos blouses grises absorbaient l’essentiel. »
Des atmosphères me reviennent en lisant la joyeuse farandole des liqueurs d’encrier de Solange. Je les ai largement restituées dans un ancien billet :

http://encreviolette.unblog.fr/2012/02/02/comment-bic-pluma-sergent-major/.

C’était le temps des Doigts pleins d’encre pour reprendre le titre du beau-livre du photographe Robert Doisneau agrémenté de textes de Cavanna.
J’ai conscience que mes états d’âme d’écolier (attardé ?) puissent plonger dans un abîme de perplexité la e-jeunesse d’aujourd’hui ! Je suis tout autant persuadé que, hors la nostalgie du temps qui s’effiloche, la plume et l’encre ne constituent pas forcément des souvenirs idylliques pour certains lecteurs de ma génération.
Je ne sais plus pour quelle raison, était-ce une tolérance du professeur ou l’emploi autorisé du stylo à plume, l’encre bleue succéda à sa cousine Violette en classe de quatrième du collège. Peut-être, fut-ce une marque du passage de l’enfance à l’adolescence ?
Privilège d’avoir une maman directrice de collège, et surtout très aimante, je disposais à la maison, pour embellir mes « écritures » sportives, de deux petits flacons d’encres verte et rouge. Je ressentais sinon comme un honneur, du moins une fierté d’accéder à un certain statut, en accomplissant quelques pleins et déliés de teinte carmin (sang d’encre) sans qu’ils stigmatisent quelque incorrection. Encore que, je n’eus pas à me plaindre, mes institutrices ne furent pas avares de B et TB écarlates en marge de mes devoirs.
Fourniture palliative indissociable de l’encre, nous disposions aussi de buvards. Du verbe boire, le buvard était le papier poreux permettant d’absorber par capillarité une petite quantité d’encre. À tout le moins, il séchait l’écriture avant que le rebord de la main ne la balaie maladroitement dans la poursuite de son geste. Il limitait surtout l’étendue du désastre des « pâtés » causés par un trop plein d’encre ou l’accrochage de la plume sur le papier.
Très tôt, les publicitaires ont visé les enfants, donc les écoliers, pour toucher les adultes. Ainsi, ceux-ci se virent alors offrir des buvards et des protège-cahiers qui, sous une forme ludique ou pseudo-pédagogique, vantaient les mérites de produits très variés voire même surprenants.

Buvard biscottes ExcelBuvard MenierBuvard AmoraBuvard GermalyneBuvard tricosterilprotège-cahier blog1protège-cahier blog2Buvard blog 1

On reste aujourd’hui pantois qu’on pût vanter un vin de Côtes-du-Rhône même aussi généreux que son donateur !
Ceci dit, je me souviens que, dans mon enfance normande, certains camarades de classe, fils de paysans, venaient encore à pied des hameaux avoisinants, avec leur gourde de cidre brut bien frais tiré à la foudre de la ferme. Je ne jurerai pas qu’il n’y avait parfois un peu de la goutte maison pour couper l’eau du puits. Les « Pschitt orange pour toi cher ange et Pschitt citron pour moi garçon » allaient bientôt apparaître chez l’épicier.
Fut-ce un antidote, en 1954, le Président du Conseil Pierre Mendès-France, inquiet des effets de certaines carences nutritives et de la consommation précoce de cidre et de vin, préconisa le fameux « verre de lait » (fraîchement trait du pis de la vache) quotidien dans les écoles maternelles et primaires. L’initiative m’apparut sympathique car elle me permettait de retrouver sous la halle au beurre municipale, les camarades de l’école des filles ! Pas sûr par contre qu’elle enthousiasma les bouilleurs de cru et les pinardiers.
Il me revient la veine poétique de Maurice Fombeure. Enfant d’une famille d’agriculteurs du Poitou, élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, professeur dans plusieurs lycées parisiens, Grand Prix de poésie de l’Académie française, ses poèmes étaient souvent choisis, à mon époque, comme récitations.
Paul Claudel disait de lui : « C’est quelqu’un qui parle français, un certain français, un certain vers français, clair et gai comme du vin blanc, et aussi adroit et prompt dans son empressement dactylique que le meilleur Verlaine, la veine de Villon et de Charles d’Orléans. ». Buvons alors sans modération quelques vers pas forcément élogieux sur les vertus de l’école de son enfance :

« Sur la route couleur de sable
En capuchon noir et pointu,
Le « moyen », le « bon », le « passable »
Vont à galoches que veux-tu
Vers leur école intarissable.

Ils ont dans leur plumier des gommes
Et des hannetons du matin,
Dans leurs poches, du pain, des pommes,
Des billes, ô précieux butin
Gagné sur d’autres petits hommes.

Ils ont la ruse et la paresse
— Mais l’innocence et la fraîcheur —
Près d’eux les filles ont des tresses
Et des yeux bleus couleur de fleur
Et de vraies fleurs pour la maîtresse.

Puis les voilà tous à s’asseoir
Dans l’école crépie de lune,
On les enferme jusqu’au soir
Jusqu’à ce qu’il leur pousse plume
Pour s’envoler. Après, bonsoir !

Ça vous fait des gars de charrue
Qui fument, boivent le gros vin,
Puis des ménagères bourrues
Dosant le beurre et le levain.
Billevesées, coquecigrues,
Ils vous auront connues en vain

Dans leurs enfances disparues ! »

Pour dire toute la vérité, nos enseignants possédaient une certaine éthique et interdisaient le plus souvent ces réclames à l’intérieur de la classe. Seul, le buvard rose ou vert foncé pouvait être placé sous notre main.
En guise de clin d’œil à ses ancêtres, j’offre tout de même cette réclame à un de mes fidèles lecteurs. Il s’agissait aussi d’appâter, via leurs chérubins, une clientèle de parents agriculteurs dans cette France encore essentiellement rurale.

-cahier Puzenat blog

Un demi-siècle plus tard, pour avoir tenté d’écrire pitoyablement quelques lignes à l’encre violette lors d’une reconstitution d’une classe d’autrefois, je trouve que, finalement, nous possédions alors d’indéniables qualités de calligraphie.
Je profite de ce billet pour rendre un tendre hommage à ma maman. En feuilletant, avec émotion, quelques-uns de ses cahiers que je conserve précieusement, je suis toujours admiratif de son écriture à la plume si fine et précise.

Doc-JM-Coffin

Corollaire de la plume et l’encre, il y avait aussi la gomme à deux couleurs. Le côté bleu était censé effacer les taches d’encre mais nous y mettions parfois tellement d’ardeur que, catastrophe … nous finissions par trouer le papier !
Avec le débarquement des stylos à bille par le baron Bich, vint le temps de jeter l’encre. Mon cher cancre admirateur de la comtesse, soulagé, acquit vite quelques notions de balistique en utilisant le corps du stylo comme sarbacane pour catapulter ses boulettes de buvard mâché.

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Elle ne m’en voudra certainement pas, je commets quelque infidélité envers Solange en retrouvant maintenant l’ami Michel Dréano.
J’ai eu déjà l’occasion de louer sa verve poétique. Quasiment de ma génération, ce Poissons (comme moi) a aimé frétiller dans un « vieil encrier d’encre violette » :

« Dans mon bistrot un peu baroque
Comme tous les matins je cale
Entre mon bloc-notes et mon bock
La page blanche me fait mal
Et je déambule sans fin
Rêveur de terre et de nuages
En sifflotant un vieux refrain
Sur le grand chemin de halage

Ô mon canal du bout d’la rue
Sous le ciel pâle mon coin perdu
J’peux tout te dire t’en as tant vu…

Des souvenirs d’anciennes vies
Dans ce cimetière dérisoire
S’entassent au fond de son lit
Et je m’invente leur histoire
Un jour sous la 2 CV noyée
Qui fut la voiture de maman
J’ai retrouvé son encrier
Offert par l’un de ses amants…

Ô mon canal du bout d’la rue
Sous le ciel pâle mon coin perdu
J’peux tout te dire t’en as tant vu…

Vieil encrier d’encre violette
Devenu depuis talisman
Tu me racontes des bluettes
Quand j’ai le blues en fond d’écran
Et toi mon copain le canal
Lorsque je marche à reculons
Tu me remontes le moral
Et je repars dans ma chanson

Ô mon canal du bout d’la rue
Sous le ciel pâle mon coin perdu
J’peux tout te dire t’en as tant vu… »

Ce texte trouve résonance avec l’actualité toute récente du curage du canal Saint-Martin. On y trouve les objets les plus hétéroclites, des armes, des portables, des vélib’, un cadavre parfois, et … même un encrier, bref, de quoi écrire des romans et une jolie chanson.

Comme si cela ne suffisait pas, même s’il dit lutter contre la nostalgie, Michel utilise aussi sa langue slameuse pour faire voleter la « plume d’oie, la plume doigt » (les paroles du texte sont à la suite du lecteur audio) :

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« Plume
Doigt
En rêve, il m’arrive de revenir, tel un fantôme, dans la classe où j’ai appris à lire en maternelle. C’était il y a bien longtemps. Au temps des plumes Sergent Major. Et de ce qui va avec. À savoir l’esthétique des pleins et des déliés et le « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément ». Le temps des compas qui piquent et des plumiers en bois.
Rose buvard qui boit. Et blouses grises qui tapent sur les doigts.
Bref, sur l’ardoise, la craie s’efface. Le tableau noir est devenu blanc et ma classe est morte. Il est vrai que je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans (50 même ! n.d.l.r) ne peuvent plus connaître… Depuis, d’ailleurs, on est passé au surligneur. Ensuite au feutre et au marqueur. Dans les couloirs, les souterrains, on a connu l’école du tag et puis du graffiti.
Bon, j’arrête les frais : j’veux pas passer pour un aigri. Et j’aime pas trop la nostalgie.
La litanie des « je m’souviens » ligne 7 bis à Botzaris ou ligne 13 au terminus Saint-Denis-Université. Graffeur, vétéran du rap plus cinq, niveau master. Mais voilà qu’aujourd’hui, on essaie de nous faire croire aux vertus de la discrimination positive, version Sciences Po, en Cheval de Troie de l’élitisme républicain et du combat pour la diversité. Pour qu’exceptionnellement, un Malamine, un Mamadou, fasse la Une des magazines pour son bagout et sa réussite en affaires.
En attendant la pauvreté et le chômage augmentent encore. Tandis que les opérateurs de la téléphonie se font des golden « cojones » avec leurs gadgets post-modernes et leurs disques de platine.
« Et quand ton Walkman s’ra H.S., tu rachèteras un baladeur, t’auras d’la marque et ça s’ra ‘classe’. Quand j’rembobine, toi tu ‘rewinde’. Moi je suis franc, toi tu es cash. Moi VHS, toi DVD. Moi AVC, toi HIV. Y’a rien à voir, faut circuler ! ».
Sans oublier de communiquer surtout ! Pour être vu. Se faire mousser. Au quart d’heure de célébrité. Alors qu’on n’a jamais autant souffert de solitude que depuis que la communication s’est sophistiquée. Et qu’on en arrive à se demander si les gens ont vraiment envie de crever l’abcès de leurs fixations. Portables, cellulaires, mobiles. Multifonctions, consommation. Faut pas penser : faut acheter ! Et voter avec un texto. Tarif plein pot.
Moi je n’ai pas envie de m’exprimer de cette façon-là. Je veux déposer mon bulletin dans l’urne de la poésie. Et que des cendres des manuels de littérature, renaisse le phénix des nouveaux troubadours. D’ailleurs, quand mon automne de « old timer » arrivera, je pratiquerai enfin l’alchimie de la poésie. En espérant que le plomb du quotidien se mue, de temps en temps, en or de fraternité. On peut rêver hein ?…
Ne dit-on pas que rien ne se crée, rien ne se perd, que tout se transforme indéfiniment ? Au fil de la…
Plume
Doigt. »

De la plume d’oie à la plume doigt, c’est un peu sa vie sur un mode pamphlétaire que nous déroule Michel Dréano. Dans un autre de ses textes, Blue city, il se surnommait Michael Dream (Michel Rêve) ! Lucide et/ou optimiste ?
La poésie est faite aussi pour être lue à haute voix. Michel scande la sienne sur scène, Solange essaime ses vers au vent des rencontres organisées par l’association bénévole Poètes en Berry.
Évidemment, cela me renvoie aux récitations de mon enfance. Une feuille auprès du tableau, sans doute à destination de l’inspecteur primaire, déclinait la liste de celles déjà apprises depuis le début de l’année scolaire.
Nous avions un cahier spécifique : sur la page de droite, nous copions le poème, sur celle de gauche, nous l’illustrions, à notre guise, par un dessin. Je regrette aujourd’hui que mes cahiers se fussent égarés.
Pour traduire la panique qui m’étreignait lorsque je craignais de devoir venir au tableau réciter face à tous mes camarades, j’en appelle à Nathalie Sarraute, figure de proue du Nouveau roman, qui raconta joliment ces instants :
« C’est la leçon de récitation … je regarde la main de la maîtresse, son porte-plume qui descend le long de la liste de noms … hésite … si elle pouvait aller plus bas jusqu’à la lettre T ? … elle y arrive, sa main s’arrête, elle lève la tête, ses yeux me cherchent, elle m’appelle …
J’aime sentir cette peur légère, cette excitation … je sais très bien le texte par cœur, je ne risque pas de me tromper, d’oublier un seul mot, mais il faut surtout que je parte sur le ton juste … voilà, c’est parti … ne pas faire trop monter , trop descendre ma voix, ne pas la forcer, ne pas la faire vibrer, ça me ferait honte … dans le silence, ma voix résonne, les mots se détachent très nets, exactement comme ils doivent être, ils me portent, je me fonds avec eux, mon sentiment de satisfaction … Aucune actrice n’a pu en éprouver de plus intense … »
Goûtez encore à la langue truculente de Cavanna nous contant le bon temps des récitations :
« La fourmi est travailleuse, elle n’arrête pas de porter des bouts de bois sur son dos toute la journée en courant sur ses petites pattes. Nous devons admirer la fourmi et nous inspirer de la leçon qu’elle nous donne. La cigale est une grosse feignante qui ne pense qu’à rigoler et à chanter, on l’a appris dans une fable de La Fontaine qu’il fallait réciter par cœur. Le maître nous a expliqué que cette fable devait être comprise avec finesse parce que ça fait semblant de parler d’animaux comme la cigale et la fourmi, pour ne pas vexer les gens humains, mais que si tu es instruit, comme un qui a été à l’école, tu comprends que la fourmi ça veut dire les enfants travailleurs et la cigale les gros paresseux, comme par exemple les mauvais sujets du fond de la classe. Ça nous fait réfléchir profond et on était bien contents d’être des bons sujets ou des moyens sujets, et alors on regardait au fond de la classe tous ces mauvais sujets qui allaient finir misérablement comme la cigale, peut-être même sur l’échafaud, et c’était bon aussi, de se dire ça. Mais les mauvais sujets, ça les faisait rigoler, et ils imitaient le cri de la cigale, mais comme ils ne connaissaient pas ce cri-là ils faisaient « Meuh … Meuh … » dans leur case, ça résonnait terrible. »
Pour remercier tous ces poètes qui m’ont permis, le temps de ce billet, de retrouver l’école de mon enfance, je leur offre un sublime poème de circonstance. Son auteur breton, René Guy Cadou, « fils d’instituteurs laïcs, grandit dans une ambiance de préaux d’écoles, de rentrées des classes, de beauté des automnes, de scènes de chasse et de vie paysanne qui constituèrent plus tard une source majeure de son inspiration ». Instituteur lui-même, il mourut prématurément en 1951 à l’âge de 31 ans.

« Odeur des pluies de mon enfance,
Derniers soleils de la saison !
À sept ans, comme il faisait bon,
Après d’ennuyeuses vacances
Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées
Sentait l’encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été !

Ô temps charmants des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau ! »

Solange RUBENS a publié certains de ses poèmes dans un recueil À fleur de cœur aux éditions Thierry Sajat

A fleur de coeur blog

Pour mieux connaître Michel DRÉANO, voir son site : http://micheldreano.org/
Crédits photos :
Accrobuvards, un site sans publicité mais qui ne contient que cela !
- Faire école de Jean Le Gac et Sandrine Morsillo (musée de l’Éducation du Val-d’Oise, 2001)
– Archives familiales
– « Encre violette » lors de l’exposition « Ardoise et tableau noir, l’école autrefois » organisée à l’École élémentaire de Seix (Ariège) en juillet-août 2014

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« Les petits corbillards de nos grands-pères … » : jour de Toussaint avec Georges Brassens

C’est curieux comment naît un billet : ainsi celui que je vous livre aujourd’hui m’a été inspiré par une balade dans un modeste village d’Ariège au cœur du mois d’août.
Ma curiosité toujours en éveil, alors que j’envisageais de visiter la petite église, je tombais nez à nez sous le porche avec un antique corbillard de nos grands-pères et arrière-grands-pères.

Corbillard blog 1Corbillard blog 2

Rattrapé, peut-être inconsciemment, depuis par une actualité familiale, je tenais là mon sujet de Toussaint ainsi qu’un nouvel hommage à Georges Brassens décédé le 29 octobre 1981 et inhumé discrètement, au petit matin du 31, dans le caveau de famille du cimetière du Py à Sète.
Connaissez-vous l’origine du mot corbillard ? Au Moyen-Âge, Paris dépendait, pour son ravitaillement en céréales, vins, bois, matériaux de construction, de plusieurs ports de banlieue dont celui de Corbeil-Essonnes. Le transport s’effectuait sur des bateaux à fond plat nommés corbeillards en raison de leur provenance. Lors de la pandémie de peste noire de 1348, ces coches d’eau servirent à évacuer les morts de la capitale. Ils donnèrent ainsi leur nom aux véhicules funéraires qui devinrent par déformation langagière, les corbillards.
C’est l’occasion de se plonger dans la mythologie grecque et se souvenir de Charon, le passeur des enfers, fils d’Érèbe (les Ténèbres) et de Nyx (la Nuit), chargé sur sa barque de faire traverser le fleuve Styx aux âmes des personnes défuntes pour les mener jusqu’au royaume d’Hadès. Il est souvent représenté comme un vieillard fort laid, tyrannique et irascible, à l’aspect revêche, bref avec une « tête d’enterrement ».
Mine (patibulaire) de rien, les pompes funèbres constituaient déjà un commerce : il fallait payer une obole pour ce voyage vers l’au-delà et il était donc d’usage de déposer une pièce de monnaie sous la langue du mort. Ceux qui ne pouvaient payer devaient rester cent ans sur la berge du fleuve. La ségrégation par l’argent ne date donc pas d’aujourd’hui !
Pire encore, il revenait aux défunts de ramer eux-mêmes, le sinistre Charon se contentant de tenir la barre ! Ce n’est pas Pigeon mais Charon qu’il fallait s’inscrire sur le front !
Retour à la fin des années 1950 : alors que je goûtais à la vie à pleins poumons, dans la maison familiale, parvenaient en boucle de la chambre de mon frère des couplets et refrains joyeux et entraînants qui intriguaient le gamin que j’étais par leur teneur :

« Mais où sont les funéraill’s d’antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grands-pères
Qui suivaient la route en cahotant
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées
Ronds et prospères
Quand les héritiers étaient contents
Au fossoyeur, au croqu’-mort, au curé, aux chevaux même
Ils payaient un verre
Elles sont révolues
Elles ont fait leur temps
Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funèbres
On ne les r’verra plus
Et c’est bien attristant
Les belles pompes funèbres de nos vingt ans »

Replaçons la scène dans le contexte de l’époque comme nos professeurs nous y invitaient pour nos dissertations. C’était dans la décennie après la guerre, la France retrouvait une certaine joie de vivre et une partie de sa jeunesse s’abreuvait des vers d’un nouveau venu dans le paysage du music-hall français, un trublion moustachu avec une guitare, le « polisson de la chanson » comme l’on surnomma l’ami Georges Brassens.
Bien sûr, mon frère tomba dans sa potion magique et posait inlassablement sur son tourne-disque Teppaz les microsillons 25 cm de celui qu’on ne considérait pas encore comme un poète ; il fallut un peu de temps (que ses cheveux et sa moustache grisonnent peut-être ?) et pas mal de conversations épiques autour de sa soi-disant vulgarité (!) pour convaincre les ainés et notamment notre paternel.
Allez, suivons avec tonton Georges, pipe au bec, l’œil malicieux, les petits corbillards de mon enfance.

http://www.dailymotion.com/video/xcxovb

La mort est un thème récurrent dans l’œuvre de Brassens. Elle figure directement ou indirectement dans une part importante de son répertoire. Était-ce pour la narguer ou l’exorciser, il lui donne le nom populaire de faucheuse ou camarde, ou fait référence aux Parques fileuses du destin. « Chez tous les poètes on parle beaucoup de la mort. Je ne suis pas poète, moi, entendons nous bien. Mais je veux dire que tous les gens que j’ai lus parlaient beaucoup de la mort, alors je me suis dit : « Tiens, c’est un thème comme un autre la mort ». Enfin, la terminologie de la mort et tout l’attirail qu’il y a autour facilitent quand même bien les choses. Le mot corbillard me plaît, le mot croque-mort me plaît. Les tombes, les tombeaux…allez savoir pourquoi. Et puis peut-être parce que j’y ai un peu pensé… » (Brassens, Propos d’un homme singulier de Loîc Rochard)
Dès le début de sa carrière, il s’était fait une « mauvaise réputation » (titre donné à son premier album en 1953) en évoquant la personne du fossoyeur :

« Dieu sait qu’je n’ai pas le fond méchant
Je ne souhait’ jamais la mort des gens
Mais si l’on ne mourait plus
J’crèv’rais de faim sur mon talus
J’suis un pauvre fossoyeur … »

Voilà un métier qui ne connaît pas la crise!
J’imagine qu’entre les multiples écoutes des Funérailles d’antan, les conversations entre mon frère et son copain Michel allaient bon train sur l’impertinence, les traits d’humour ainsi que le style et la justesse du propos du poète.
Tombée dans une certaine désuétude, l’appellation populaire de croque-mort apparut à la fin du XVIIIème siècle pour désigner l’employé des pompes funèbres chargé de la mise en bière et du transport des défunts au cimetière.
Il existe plusieurs versions pour en expliquer l’origine. L’une, assez gore, remonterait au Moyen-Âge et les épidémies de peste : le « croche-mort » était chargé de suspendre le défunt infecté avec une longue perche munie d’un croc de boucher pour éviter tout contact. Selon une seconde, largement répandue mais sans doute assez fantaisiste, le mot viendrait du fait que la personne chargée de s’occuper de la dépouille mortelle, autrefois, croquait ou tordait un doigt du défunt pour s’assurer de sa mort certaine. La troisième, plus académique, d’ordre linguistique et probablement la plus fiable, avancée par les « immortels » de l’institut, tire son sens de croquer, « faire disparaître » en vieux français.
Au-delà de sa connotation lugubre, avouez que le mot était beaucoup plus imagé que les dénominations actuelles de conseiller ou opérateur funéraire.

« Y a un mort à la maison, si le cœur vous en dit
Venez l’pleurer avec nous sur le coup de midi... »

La médicalisation de la fin de vie éloigne aujourd’hui très souvent les mourants de leur demeure. La plupart des défunts décédés chez eux rejoignent rapidement une chambre funéraire. Le rapport à la mort a changé, les rites et les croyances aussi, et les vivants s’empressent souvent à mettre à distance le corps du défunt.
Il était autrefois d’usage de mourir (comme de naître) à son domicile. Cette coutume perdure encore principalement dans certaines campagnes, à défaut, le corps est rapatrié vite à la maison. Sitôt que la cloche de l’église a sonné le glas et que la nouvelle s’est répandue, il s’en suit la traditionnelle visite au mort par la quasi totalité des gens du village pour un dernier adieu. Les rares exceptions dont souffre cette règle concernent de vieilles fâcheries, survivances peut-être d’histoires de partage ou de querelles électorales. Encore que, devant Dieu, il ne s’agit pas de faire le Malin.
Pour rester dans l’impertinence et l’humour caustique de Brassens, ce témoignage de compassion envers la famille endeuillée était parfois mu aussi par un soupçon de curiosité malsaine. C’était en effet l’occasion de découvrir l’agencement d’un intérieur inconnu et quelques signes cachés de « richesse », une belle armoire rustique, une batterie de cuivres ou d’étains, avec toutes les déductions et commentaires que je vous laisse supposer.
Dans le film Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau, l’une des dernières volontés du défunt Jean-Louis Trintignant est d’être inhumé à Limoges, berceau de la famille. Ainsi, « ceux qui l’aiment » prennent le train gare d’Austerlitz pour Limoges : les vrais amis et les faux-jetons, les héritiers légitimes et les non légitimes, la famille naturelle et non naturelle, les amants et les amis des amants. Le cinéaste mettait en scène avec beaucoup de finesse cynique les vieilles rancœurs, les faiblesses et les mesquineries, les disputes sans objet qui resurgissent alors que tous se rassemblent autour du cercueil. Il y a des familles qui ne se réunissent qu’aux enterrements.

« Quand les héritiers étaient contents
Au fossoyeur, au croqu’-mort, au curé, aux chevaux même
Ils payaient un verre … »

Il est toujours de tradition à l’issue des obsèques de préparer une collation pour les membres de la famille et les amis proches, surtout ceux qui sont venus de loin : un moment bref mais apaisant pour ceux qui vont devoir affronter l’absence et la solitude.
J’ai connu le temps conté par Brassens où l’assistance se retrouvait au café du village. Plus on s’éloignait des tables occupées par les proches du défunt, plus régnait une atmosphère de réjouissance. Certains attendaient avec impatience le départ du curé pour commander une ch’tiote goutte. Finalement, n’appliquaient-ils pas à la lettre la recommandation du grand Jacques Brel que Le Moribond de sa chanson soit enterré dans la liesse : « J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse, j’veux qu’on s’amuse comme des fous. J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse quand c’est qu’on m’mettra dans l’trou. » ?
J’en ai vu défiler des corbillards depuis la fenêtre de ma maison d’école (voir billet du 17 décembre 2008) qui se trouvait sur le trajet entre l’église et le cimetière. Je me souviens du claquement des sabots, des « brioches chaudes » comme écrivait Pagnol, qui jonchaient la chaussée après le passage des chevaux, des mines de moins en moins éplorées, derrière la famille, à mesure que s’écoulait le cortège.
Elles ont fait leur temps les belles pom pom pom pom pom pompes funèbres des vingt ans de Brassens. Notez que pour marquer la tarentelle enjouée de sa chanson, il emprunte les onomatopées souvent utilisées pour fredonner La marche funèbre, une sonate pour piano, de Chopin. Quand on vous dit que la musique de Brassens est bien loin d’être anodine !
Bientôt, les automobiles remplacèrent les véhicules hippomobiles avec des conséquences imprévues que l’ami Georges se complait à stigmatiser : « On s’aperçut qu’le mort avait fait des petits … » Pour le « pornographe du phonographe », la mort ne porte pas atteinte aux facultés génétiques. Il s’agit même d’un clin d’œil aux chansons paillardes qu’il adorait et qu’il reprit dans les Quat’z’arts :

« Et les bonshomm’s chargés
De la levée du corps
Ne chantaient pas non plus
Saint Eloi bande encore »

Ainsi que dans son excitante Fernande :

« À l’Etoile où j’étais venu
Pour ranimer la flamme
J’entendis ému jusqu’aux larmes
La voix du soldat inconnu :
Quand je pense à Fernande,
Je bande … »

Pour l’Oncle Archibald, Georges, égrillard, mettait la mort en scène sous les traits d’une fille de joie :

 «… Oncle Archibald, coquin de sort !
Fit, de Sa Majesté la Mort
La rencontre

Telle un’ femm’ de petit’ vertu
Elle arpentait le trottoir du
Cimetière
Aguichant les hommes en troussant
Un peu plus haut qu’il n’est décent
Son suaire. »

Quelques années plus tard, Brassens fut le témoin direct d’une anecdote qui aurait pu faire l’objet d’un couplet de ses truculentes funérailles d’antan. Elle survint alors qu’il se rendait au cimetière de Cachan, à l’enterrement de René-Louis Lafforgue, l’auteur de Julie la rousse un grand succès de l’époque. La voici relatée par son secrétaire particulier, le fameux Gibraltar : « En conduisant Georges, je me suis trompé de chemin. On suivait un corbillard et, à un moment donné, Georges voit sur un panneau « Paris 3 kilomètres ». Il me demande : « Pierre, es-tu bien sûr que c’est Lafforgue ? » J’avais suivi un autre corbillard. J’ai donc fait demi-tour et tous ceux qui nous suivaient, au moins vingt voitures, en ont fait autant ! »
Voilà ce que c’est que d’emporter les trépassés jusqu’au diable vauvert ! L’origine de l’expression qui évoque une contrée très éloignée, fait débat. Tous les Vauvert de France, la cité gardoise en tête, se l’approprieraient volontiers ; il semblerait qu’elle remonte en fait au Moyen-Âge et au château de Val Vert, à proximité de Paris, où des actes blasphématoires étaient commis. Saint Louis décida de purifier l’endroit en y créant un couvent.

Corbillard blog 4

La réalité tutoie parfois la fiction : s’agit-il d’un fan sétois de Brassens ou une façon gardoise d’aller au diable, voici en tout cas le curieux chargement d’un touriste languedocien croisé sur une route de Corse !

cercueil affabuloscope blog

Quant à ce cercueil à roulettes, fruit de l’imagination de Claudius de Cap Blanc, génial affabulateur (voir billet du 18 juin 2013) du Mas d’Azil, il pourrait bien illustrer littéralement l’expression rouler à tombeau ouvert, c’est-à-dire à une vitesse trop grande mettant en péril sa vie. Datant de la fin du XVIIIème siècle, elle était employée à l’époque avec le verbe galoper, cheval oblige.
Au fait, il existe un musée du Corbillard, qui paraît-il n’engendre pas la mélancolie, à Cazes-Mondenard, un petit village du Tarn-et-Garonne. Il n’est pas impossible d’ailleurs que l’attelage funéraire qui transportait les défunts autrefois dans votre commune, y passe une paisible retraite.
Lors de mes promenades ariégeoises, j’ai vu un autre corbillard de nos grands-pères sous le porche de l’église de Roquefixade.

Corbillard blog 3

Qui sait si ces véhicules funéraires de jadis ne retrouveront pas une nouvelle jeunesse avec une hypothétique prise de conscience écologique, encore que la tendance soit à l’incinération.
Bien avant Brassens, Verlaine manifesta une gaieté iconoclaste de la même veine dans son sonnet « saturnien » L’Enterrement.

« Je ne sais rien de gai comme un enterrement !
Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille,
La cloche, au loin, dans l’air, lançant son svelte trille,
Le prêtre en blanc surplis, qui prie allègrement,
L’enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille,
Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement,
S’installe le cercueil, le mol éboulement
De la terre, édredon du défunt, heureux drille,
Tout cela me paraît charmant, en vérité !
Et puis, tout rondelets, sous leur frac écourté,
Les croque-morts au nez rougi par les pourboires,
Et puis les beaux discours concis, mais pleins de sens,
Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,
Les héritiers resplendissants ! »

Manière de trinquer respectueusement, Brassens cogna ses vers en récitant L’enterrement de Verlaine écrit par Paul Fort, un autre poète.

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Le Bibi la Purée évoqué était un compagnon fidèle de Verlaine. Figure trouble de Montmartre, toujours entre deux vins ou deux absinthes, il s’était spécialisé dans le vol de parapluies et le cirage des pompes … pas funèbres celles-ci !
Par la suite, Brassens enregistra une version chantée du poème en utilisant la musique de sa Marche nuptiale.

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Après la mort de sa maman, en 1962, puis de quelques amis, sa Jeanne notamment, le temps des « vrais enterrements » vint pour l’ami Georges. Il continua souvent à taquiner la mort de sa verve poétique mais avec sans doute moins d’insouciance, comme ici dans Le Grand Pan :

« Et quand fatale sonnait l’heure
De prendre un linceul pour costume
Un tas de génies l’œil en pleurs
Vous offraient les honneurs posthumes.
Pour aller au céleste empire,
Dans leur barque ils venaient vous prendre.
C’était presque un plaisir de rendre
Le dernier soupir.
La plus humble dépouille était alors bénie,
Embarquée par Charon, Pluton et compagnie.
Au pire des minus, l’âme était accordée,
Et le moindre mortel avait l’éternité.

Aujourd’hui ça et là, les gens passent encore,
Mais la tombe est hélas la dernière demeure
Les dieux ne répondent plus de ceux qui meurent.
La mort est naturelle, et le grand Pan est mort.

Et l’un des dernier dieux, l’un des derniers suprêmes,
Ne doit plus se sentir tellement bien lui-même
Un beau jour on va voir le Christ
Descendre du calvaire en disant dans sa lippe
 » Merde je ne joue plus pour tous ces pauvres types.
J’ai bien peur que la fin du monde soit bien triste. »

Aïe aïe aïe, on partira avant, hein ?
Brassens chanta également avec légèreté et humour la Ballade des cimetières, en souvenir peut-être des visites qu’il effectuait dans son enfance avec sa mère, tous les jeudis, sur la tombe de son premier époux. Il faisait le tour des grandes nécropoles de la capitale. J’eus l’occasion de vous en évoquer deux dans mes billets Le cimetière du Père-Lachaise musical(e) (12 novembre 2008) et Rameaux au cimetière Montmartre (1er avril 2012).

« J’ai des tombeaux en abondance
Des sépultur’s à discrétion
Dans tout cim’tièr’ d’quelque importance…
À la vill’ comme à la campagne,
Partout où l’on peut faire un trou,
J’ai mêm’ des tombeaux en Espagne
Qu’on me jalouse peu ou prou … »

Il se lamentait juste qu’il n’en ait pas au cimetière du Montparnasse à quatre pas de (sa) maison, au fond de l’impasse Florimont.
N’y voyez surtout pas un quelconque goût pour la morbidité, j’aime parfois flâner et méditer dans ces lieux de mémoire. L’erreur serait de croire que les cimetières ne sont faits que pour les morts. On y a rendez-vous, dans une sorte de jeu de piste à travers les « divisions », avec l’Histoire de grands hommes et beaucoup d’histoires de gens humbles. On est confronté à une esthétique de la statuaire, on découvre la langue des disparus à travers une épitaphe.
C’est ainsi qu’en ce début d’après-midi du mois d’août, je pousse la grille du petit cimetière qui entoure l’église paroissiale. Je ne sais pas si vous avez remarqué, les grilles des cimetières de campagne grincent toujours comme pour alerter leurs habitants de l’arrivée d’un visiteur ! Comme dans une chanson de Trenet, je crains d’indisposer les hôtes de ce lieu et que l’un d’eux se manifeste : « Ça fait une éternité pourtant qu’on dit au maire de faire réparer cette fichue grille ! » Je pense à Antoine Blondin et à un passage de son roman L’Humeur vagabonde : « Le Père Lachaise est un lieu très poétique. C’est un cimetière où l’on sait vivre… J’ai vu tout de suite que ce cimetière n’était pas comme les autres, pas comme celui de notre village par exemple, qui est situé derrière le tennis, et d’où une main invisible vous renvoie la balle chaque fois qu’elle passe par-dessus le mur … »
Avec les poètes, il s’en passe de belles, même l’amour règne encore au cimetière. Ainsi, Brassens dans sa Supplique pour être enterré à la plage de Sète :

« Et quand prenant ma butte en guise d’oreiller
Une ondine viendra gentiment sommeiller
Avec moins que rien de costume
J’en demande pardon par avance à Jésus
Si l’ombre de ma croix s’y couche un peu dessus
Pour un petit bonheur posthume »

Ou encore Trenet dont Georges connaissait toutes les chansons, presque mieux que son auteur :

« Mam’zelle Clio
Je suis bien mort quoi qu’on en dise
Oui mais le diable m’a permis
De revenir toutes les nuits
Dormir avec vous sans vous faire peur
Caresser vos cheveux toucher votre cœur vous dire à l’oreille
 » Je t’aime chérie je t’aime et j’en meurs « 
Et tirer les poils du petit cocu qui veille
La commode qui grince un bruit sur le toit
Le lit qui gémit c’est moi dans le bois ma brune
Je suis courant d’air et rayon de lune
J’ai l’éternité pour chanter tout bas
Je dors avec toi »

Pour vous consoler ou vous rassurer, Brassens n’était malgré tout pas pressé de partir :

« S’il faut aller au cimetière,
J’ prendrai le chemin le plus long,
J’ ferai la tombe buissonnière,
J’ quitterai la vie à reculons…
Tant pis si les croque-morts me grondent,
Tant pis s’ils me croient fou à lier,
Je veux partir pour l’autre monde
Par le chemin des écoliers.
Je veux partir pour l’autre monde
Par le chemin des écoliers.
Avant d’aller conter fleurette
Aux belles âmes des damnés… »

Et comme chacun de nous en ce jour de Toussaint, il pensa, plus classiquement, à nos chers disparus en mettant en musique quelques strophes d’un poème de Lamartine :

« C’est l’ombre pale d’un père
Qui mourut en nous nommant
C’est une sœur, c’est un frère
Qui nous devance un moment
Tous ceux enfin dont la vie
Un jour ou l’autre ravie,
Emporte une part de nous
Murmurent sous la pierre
« Vous qui voyez la lumière
De nous vous souvenez vous? » … »


Je ne vous ai pas dit mais mon nom de famille en anglais signifie un cercueil. N’avancez cependant aucune hypothèse psychanalytique pour expliquer le thème de ce billet. Seule une pensée pour nos proches de cœur ou d’esprit qui se sont absentés pour l’éternité dont l’ami Georges fait partie, m’a guidé en ce jour particulier.

Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 1 novembre, 2015 |4 Commentaires »

Leny Escudero est mort

Leny Escudero

Fin de l’amourette !
Leny Escudero est mort aujourd’hui, un 9 octobre, comme le grand Jacques Brel.
En ce jour de tristesse, je ne saurais rien ajouter au long billet que je lui avais consacré le 14 mars 2012. Il était empreint de ma profonde sympathie pour l’artiste et l’homme engagé.
http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/14/ay-leny-escudero-rum-balarum-balarum-bam-bam/
Adieu l’ami !

Le Monument à l’Immigré(e)

J’ai profité d’un pont de mai pour visiter le Viaduc du Livre.
Il s’agissait d’une manifestation de l’association l’Autre Livre à l’occasion de laquelle une vingtaine d’éditeurs indépendants présentaient leurs publications dans les élégants locaux voûtés du Viaduc des Arts, un ensemble d’ateliers des métiers d’art installé en lieu et place de l’ancien viaduc qui reliait autrefois la voie ferroviaire de la gare de la Bastille à Vincennes.

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Battant en brèche les groupes industriels de distribution et les géants du numérique, l’Autre Livre propose une conception militante avec la défense de l’exception culturelle, de la pluralité et de la diversité dans l’édition.
N’y avait-il pas meilleure illustration, en ce jour férié du 8 mai, que de partir à la rencontre d’un de ses valeureux adhérents ?
Et, plutôt qu’appeler Jeanne d’Arc au secours, j’ai préféré ranimer la flamme citoyenne devant Le Monument à l’immigré(e) en compagnie de son auteur Per Sørensen.

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Mes lecteurs assidus connaissent déjà Per, écrivain poète danois dont j’ai loué la plume à plusieurs reprises (voir billets des 9 mars 2013, 2 juillet 2014 et 1er février 2015) au gré de ses publications.
Il m’accueille à la porte de la librairie éphémère, foulant sur le trottoir quelques mots dessinés comme une légende : Lire entre les lignes, ailleurs … C’est presque un viatique récurrent dans ses recueils de poésies, contes et haïkus.
J’ai hâte de m’incliner devant son élégant édifice littéraire, son « autre livre », ou plus justement encore son « livre autrement ». Car, en effet, Per l’a conçu artisanalement de A jusqu’à Z : le poème bien sûr mais aussi les illustrations, jusqu’à la conception et la fabrication elle-même de l’objet-livre dans un format à l’italienne.
Les images datent des années 1970 au temps où il envisageait de se consacrer à la peinture parallèlement à son activité de sérigraphie, les paroles sont des années 1990 : « Du vieux vin dans des bouteilles neuves » déclare Per avec humour, s’empressant d’ajouter … « Mais il fallait que ça soit fait » ! L’actualité criante de notre époque avec la grave crise identitaire que connaît notre société, l’impose à l’évidence.
L’idée essentielle véhiculée dans le poème est que le travailleur migrant a beaucoup donné à son « pays d’accueil », plus qu’il n’en a reçu.
En feuilletant l’ouvrage (« de la belle ouvrage » au sens noble du beau travail d’artisan), en faisant le tour du Monument en somme, plusieurs illustrations éclairent immédiatement le propos, et pour commencer, de manière répétitive, un collage directement inspiré de la série de tableaux de Pieter Brueghel dit l’Ancien sur la Tour de Babel (selon que vous souhaiteriez admirer la « Grande » ou la « Petite », il faudra vous rendre à Vienne ou Rotterdam !).
L’histoire de cette Tour est un épisode biblique. Selon les traditions judéo-chrétiennes, peu après le Déluge, le roi Nemrod, régnant sur les descendants de Noé, eut l’idée de construire à Babylone une tour suffisamment haute pour toucher le ciel et ainsi atteindre Dieu. Mais on ne défie pas Dieu comme ça et celui-ci, pour punir l’orgueil des humains, créa la diversité des langues afin qu’ils ne se comprennent plus, et les dispersa partout sur terre. La construction cessa et la Tour de Babel devint, ce qu’elle était certes déjà ( !), un mythe, et métaphoriquement une entreprise vouée à l’échec. Ce qui est bien réel, par contre, c’est la confusion et les polémiques que les langues suscitent ces jours-ci dans la nouvelle réforme du collège (langues mortes et classes bilangues) !
Un édifice vaguement penché, une architecture de galeries voûtées ne menant nulle part, un chantier ne semblant pas progresser de façon logique avec des constructions neuves surmontant des ruines, Brueghel traduit plastiquement et métaphoriquement le déséquilibre, l’irrationnel et l’absurde.

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Pour symboliser son propos, Per revisite l’œuvre du peintre flamand en remplaçant, au pied de la tour, Nemrod, l’architecte et les tailleurs de pierre, par un amoncellement de valises, et en coiffant l’édifice, au-dessus des nuages, d’un pavillon en construction.
La valise est la compagne incontournable de celui qui est expulsé ou part dans un autre pays pour travailler, pour fuir des guerres, des dictatures, des pogroms, quoique les chaînes de télévision distillent quasi quotidiennement des images de migrants sans bagages, les mains dans les poches vides, entassés sur des rafiots de fortune entre Libye et Italie.
Qu’elle soit en carton ou en osier, baluchon, sac, besace, panier, portée à bout de bras, sur la tête ou à l’épaule, dans le dos ou en stand by au sol, la valise est omniprésente dans les illustrations de Per.

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Légendée « valise militante », elle est d’ailleurs l’un des objets cultes exposés à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration sise au bout de l’avenue Daumesnil, à quelques enjambées du Viaduc.
Certes caricaturale, La valise en carton constitua aussi, dans les années 1980, un succès de librairie avec l’autobiographie de la chanteuse portugaise Linda de Suza évoquant son départ de son Alentejo natal pour la France.
Pour emprunter encore à la chanson et pasticher Charles Aznavour, il me semble que la misère de l’exil est moins pénible au soleil des couleurs souvent vives des dessins et peintures de Per. Il tire peut-être son inspiration picturale de l’île Maurice dont sa regrettée épouse était originaire, voire aussi des fresques empreintes de réalisme social du peintre mexicain Siqueiros dont il est un grand admirateur. Les teintes saturées expriment quelque part l’optimisme qu’apporte, contre vents et marées, le travailleur migrant.
Ses images éveillent des sons et j’imagine trottant dans la tête de ses personnages aux visages fermés par les peines et les douleurs, quelques notes de Sodade, sublime et poignante chanson de la regrettée artiste cap-verdienne Cesaria Evora, traitant de la séparation.

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« Si tu m’écris
Je t’écrirai
Si tu m’oublies
Je t’oublierai
Jusqu’au jour
De ton retour… »

La musique est d’ailleurs la clé (de sol ?) pour l’ouverture du Monument avec les paroles de rondes enfantines déclinées en plusieurs langues.

« Yo tengo un castillo
matarile-rile-rile …

Ah mon beau château
Ma tant’tire lire-lo… »

« Ma maison préserve, couvre mon dénuement, ma nudité », c’est la traduction de Daré mester âré, un proverbe séfarade transmis oralement de générations en générations depuis, peut-être, l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. « Manger et boire si l’on est invité quelque part (fusse chez le roi) est peu de chose auprès de l’indépendance que procure sa propre maison où l’on est libre de faire ce que l’on veut, d’aller et venir à sa guise sans avoir de compte à rendre à qui que ce soit » … en somme, le pavillon en construction au sommet du Monument, le rêve que finit par assouvir l’immigré(e) de Per.

« Faim garda
Ventre plein gardera-t-il
les outils propres et libres
du cancer de la rouille ? »

Comment ne pas rapprocher ces vers de Per, d’un autre objet culte visible au musée voisin de l’histoire de l’immigration, la truelle usée, rouillée de Luigi Cavanna, le père du regretté écrivain François Cavanna auteur du si beau roman autobiographique Les Ritals, l’outil de maçon hautement symbolique de tous les bâtisseurs, au-delà de leurs propres pavillons, de la France elle-même.
Car ces immigrés ont dessiné le visage de la France. Leurs histoires individuelles ou collectives participent de l’Histoire de France.
Les vagues migratoires qui ont déferlé sur notre sol depuis la fin du dix-neuvième siècle avec la première révolution industrielle, sont les produits de nos propres nécessités, de nos besoins : nos voisins belges pour l’industrie textile du Nord, les Italiens dans l’industrie lourde de l’Est, les Polonais dans les mines, les Espagnols, les Portugais, les Maghrébins au lendemain de la seconde guerre mondiale. Cette immigration ouvrière a construit l’équivalent d’un logement sur deux, d’une machine sur sept, de 90% de nos autoroutes, a participé aux grandes luttes sociales. Elle continue l’histoire dans la construction des grands stades, dans les entreprises du bâtiment et travaux publics.
Ces immigrés (qu’on appelait autrefois étrangers) ont contribué aussi à l’Histoire de la nation en la défendant par les armes. Rappelons-nous les cent mille soldats africains de la première armée de Jean de Lattre de Tassigny, des tirailleurs sénégalais, des spahis, des goumiers dans le débarquement en Provence.
Rappelons-nous l’organisation de la MOI (Main-d’œuvre immigrée), des résistants juifs, arméniens, des martyrs de l’Affiche rouge en mémoire desquels Aragon écrivit son poème, Strophes pour se souvenir :

« … Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents… »

Tous ces gens ont versé leur sang pour sauver Le corps de la France pour reprendre le titre du beau livre de Michel Bernard.
Certains encore, par leur talent et leur réussite, ont fait la gloire de la France dans les sciences (Marie Sklodowska-Curie, prix Nobel de chimie), les arts, la chanson, le sport.
Comment donc cautionner les vieux discours d’extrême-droite voulant faire croire que les difficultés que vivent les citoyens de notre pays seraient essentiellement la faute de ceux qui viennent d’ailleurs pour travailler. On voit bien les richesses qu’ils ont apportées d’un point de vue économique et culturel …

« En tirant un pays
dit « pays d’accueil »
du bourbier défaitiste de sa léthargie économique. »

Pour comprendre le projet de « l’architecte littéraire » Per Sørensen pour dresser son Monument, pierre par pierre poétiques, il suffit de relire Les verbes auxiliaires qu’il conjugue si bien dans un précédent recueil Étoiles et yeux rouges, Incantations dans une enclave de paix précaire :

« « Peuples
quelles sont vos aspirations ? »

Être

fil de chaîne et
fil de trame
indispensables
au tissage du tissu collectif
et en même temps

Avoir

un tel tapis
(plus petit)
cache-misère
de lino ébréché
et géométrie
si aboutie
que la pensée peut y voyager
dans l’infini

être
et
avoir

une porte
à soi
à ouvrir
et à fermer

sur ces tapis »

J’ai souvent avoué humblement qu’à la première lecture, je ne comprends pas forcément grand-chose des vers surréalistes de Per … avant que, par une étonnante alchimie, le puzzle des mots et des idées ne s’ordonne progressivement.
Je n’ai d’ailleurs aucune raison de m’inquiéter de mes capacités de compréhension. Le poète dramaturge Thomas Stearns Eliot, prix Nobel de littérature en 1948, disait que la poésie peut être transmise avant d’être comprise.
De même, à certains de ses lecteurs qui lui rappelaient combien sa poésie était prétendument hermétique, le poète congolais Tchicaya U Tam’si leur opposait cette réponse en forme de boutade : « Les clés sont sur la porte. C’est-à-dire dans les titres ». En ce lendemain de fête des Mères, qu’il est magnifique celui de ses œuvres complètes éditées chez Gallimard : « J’étais nu pour le premier baiser de ma mère » !
Le poète dont l’écriture s’inscrivait dans la décolonisation et la lutte contre le racisme et les discriminations, complétait en forme de démonstration implacable : « N’est-ce pas un mauvais procès que l’on me fait, une forme de censure en décrétant que j’étais hermétique. Et voilà que j’émeus les incultes, les analphabètes – par quel miracle ? »
Bien que Dieu ait créé la « confusion » en divisant les hommes avec la multiplication des langues, Per Sørensen possède la faculté de « parler en langues » comme le glossolale et d’écrire la langue étrange et étrangère de la poésie.

« Sur un terrain
infesté
de bouts de planches lardées de clous
(lits de fakirs !)
et de câbles dénudés sous tension
(aspics phalliques fatals !)

ils l’ont construit

Fierté nue … »

… leur pavillon, leur monument !
Per n’impose pas. Pire peut-être (!), en fait mieux, il inocule insidieusement, non pas son venin mais son sérum poétique et politique en nous racontant la véritable Histoire de l’Immigré(e) à travers des bribes d’histoires souvent vues ou vécues, de détails parfois observés.

MonumentImmigréblog2

Comme souvent dans son propos, il s’intéresse aux humbles, aux modestes, ces sans grades qui ont apporté laborieusement leur pierre à l’édifice de notre pays dans lequel ils ont aussi bâti LEUR pavillon : une construction poétique à double niveau qui émeut et donne à réfléchir, à se souvenir.

« … Trop occupés
pour s’asseoir
dans leurs propres fauteuils obèses
(leur réponse cinglante
aux sièges en fer inhospitaliers
délibérément dissuasifs
castrateurs inavoués
des Offices des Migrants),
trop fatigués
pour s’asseoir et voir
dehors
les corolles miraculeuses
des mirabilis/belles-de-nuit
s’ouvrir au ralenti au crépuscule
ils l’ont érigé
(personne d’autre ne le fera) … »

Un attendrissant dessin atteste que son auteure, une jeune collégienne de sixième, en l’occurrence la fille de l’écrivain, vit éclore les belles de nuit.

monument immigré 1

Les 16 et 17 août 1893, à Aigues-Mortes, des ouvriers italiens de la Compagnie des Salins du Midi furent massacrés par des villageois et ouvriers qui les qualifiaient de « voleurs de travail. » Cinq ans plus tard, naissait la Ligue de la patrie française, d’orientation nationaliste, dans le cadre de l’affaire Dreyfus …
Il y a toujours eu des controverses, des peurs, des démagogues pour attiser les braises. Plus d’un siècle est passé, et le vent de la haine souffle encore.
Je préfère le zéphyr poétique de Per Sørensen. Son Monument à l’immigré(e) est œuvre utile.

« Sur un terrain infâme
(mais moins cher !)
envahi de broussailles bizarres
que seul le Sud sait comestibles
cuisinables
ils l’ont construit … »

Vous commencez à me connaître, mes papilles s’éveillent vite.
Surtout qu’à quelques tables du stand de mon ami poète danois (mais lui, c’est un immigré de luxe, reconnaît-il !), je déniche un savoureux bouquin : Goutte-moi ça ! Les recettes « faites ici » des habitants de la Goutte d’or (éditions Les Xérographes).
J’ai déjà faim des dolmasi farcies de Naïma, du guizado de Teresa et de son père ou du tiéboudiène de Salif. Les nombreuses recettes concoctées par les habitants du quartier métissé témoignent que l’histoire de l’immigration en France s’écrit aussi derrière les fourneaux.
Pour partager la soupe de l’amitié parisienne, j’invite pour conclure ce billet en musique l’ami Michel Dréano. Il doit passer ce soir au Viaduc. À cette heure-ci, il se dore (peut-être encore) à la Goutte d’or :

Issu de parents bretons immigrés de l’intérieur, Michel se compare « à un griot-baladin contant le voyage, l’exil, l’amour et le combat pour le droit de vivre dans la dignité et le respect des différences culturelles ».

« C’était un ouvrier, il faisait le gros dos
Contre la drôle de guerre du quotidien blafard et stérile
Il avait quatre enfants
Et une femme volubile,
Il ramenait du boulot, Entrecôtes et bavettes,
Tournedos …
Ses journées de congé, il les passait à dormir
Car il faut récupérer et puis il y a la télé
Le bestiaire de ses rêves, personne ne le connaissait
Songeait-il aux pandas, aux phoques ou aux lapins ?
Il se mettait parfois à peindre le dimanche
Ou mitonnait des plats, soignant les garnitures
Dans son trois-pièces cuisine des boulevards de ceinture
Cet homme-là c’est mon père … »

Je ne peux que vouer une sympathie toute particulière à un artiste qui compte dans sa discographie une chanson sur un Vieil encrier d’encre violette !
Plus sérieusement, dans son cursus universitaire, outre des études littéraires, on relève un master 2 de recherche en sociologie et anthropologie des migrations (tiens donc !).
J’emprunte à son site : « Journaliste, enseignant, réalisateur de documentaires, Dréano a toujours cherché les raisons de croire à la fraternité dans les banlieues du XXIème siècle ainsi que dans “ses” villes mythologiques. De laveries automatiques en épiceries arabes. De gares désaffectées en jardins ouvriers. De Paris à Belfast. De Venise à Saint-Denis. D’Hollywood à Belleville. De New York à Montreuil. … Ses mélodies, ses rythmes et ses guitares acoustiques nous entraînent dans des univers multiples, où les climats musicaux (folk-jazz, blues-funk et parfois latinos) colorent, du sépia au fluo, ses carnets de voyage dans les villes du monde occidental. »
Je m’en vais faire un tour de circonstance avec « Michael Dream » dans la Blue City :

L’histoire de l’immigration n’est pas une histoire périphérique, ni juste au-delà du périph’. Peu enseignée, mal connue, c’est bien que des artistes nous apportent leurs lumières. Pourquoi pensé-je à l’immense Bernard Dimey (j’ai évoqué sa mémoire dans un récent billet du 3 mars 2015) et son tendre poème sur L’enfance, la sienne, dans sa petite ville de Haute-Marne, Nogent ex en Bassigny ? :

« Il reste de tout ça quelques mots, des images …
… Un grand nègre jovial, sans doute anthropophage
Qui venait du Cap-Vert et je songe aujourd’hui
Qu’il avait des enfants blonds comme la Norvège,
Aux yeux bleus de vikings, le monde est si petit…
Négatif absolu d’un bonhomme de neige.
Il est peut-être mort et moi je suis parti … »

Le monument à l’immigré(e) de Per Sørensen
34 pages et 8 illustrations en couleurs par l’auteur
Collection : Poésie
Éditeur : http://www.lautrelivre.fr/editeur/toubab-kalo
Prix éditeur : 15,00 €
L’auteur Per Sørensen sera présent (sous le sigle de TOUBAB KALO) et dédicacera ses ouvrages, samedi 27 juin 2015 de 10h à 21h et dimanche 28 juin 2015 de 10h à 20h au 9ème salon des éditeurs indépendants du quartier latin. Lycée Henri IV. 23 rue Clovis. Paris 5ème.

Pour mieux connaître Michel Dréano et découvrir son univers: http://micheldreano.org/

Les Haïku Gags de Per Sørensen

Haïku ! Il ne s’agit ni du cri poussé par l’acteur Bruce Lee lors d’une de ses figures martiales, ni de la célèbre danse rituelle maori que les All Blacks, les rugbymen néo-zélandais, interprètent au coup d’envoi de leurs matches.
Le haïku est une forme littéraire poétique d’origine japonaise dont la paternité est attribuée au poète du dix-septième siècle Matsuo Bashō. Traditionnellement, il est composé de 17 mores (unités sonores plus fines que nos syllabes) réparties en trois segments 5-7-5.
Ce poème extrêmement bref vise à exprimer l’évanescence des choses, l’instant fugitif, sans avoir recours à la rime. Dans la tradition japonaise, il doit obligatoirement posséder une référence (kigo) à une saison ou à la nature (neige, fleurs, travaux des champs) et comporter une césure.
La calligraphie traditionnelle verticale ajoute une note d’esthétisme incontestable. Elle devient alors poésie de décoration, ainsi sur les murs, sous forme de kakemono (rouleau peint).
La personne écrivant des haïkus est appelée haïjin ou haïdjin, n’imaginez pas, par vague homophonie, que derrière elle, se cache un quelconque terroriste littéraire, pas plus qu’un hacker.
Pour notre compréhension d’occidentaux cartésiens, quitte à faire rire jaune les puristes du soleil levant, le haïku est globalement un tercet, donc trois vers, de 17 syllabes réparties en 5/7/5.
Il suscite un véritable engouement dans notre société actuelle axée sur la fugacité et la consommation. Il est vrai que ce très court poème, par sa lecture et son écriture, a de quoi séduire, tellement il s’inscrit parfaitement dans notre rythme de vie au même titre que les sms et les tweets, ces messages limités à 140 caractères diffusés via le réseau social Twitter. Fusion d’une tradition ancestrale et de la technologie moderne, on organise même des concours de twit’haïku.
Il y a un siècle, le haïku connut chez nous un certain succès dans des circonstances qu’on ne soupçonnerait guère. En effet, des Poilus poètes sacrifièrent dans les tranchées à ce genre littéraire pour témoigner de l’horreur de la guerre 14-18. En voici quelques-uns qui se dispensent de commentaires :

Front troué, sanglé dans la toile de tente,
Sur son épaule un camarade l’emporte :
Triste viande abattue… qu’une mère attend.
*
Retenu par le poids du sac, à la renverse
Sur la pente gluante,
Il gigote, hanneton comique et pitoyable.
*
Hier sifflant aux oreilles,
Aujourd’hui dans le képi,
Demain dans la tête
*
La mort a creusé sans doute
Ces gigantesques sillons
Dont les graines sont des hommes.
*
Faces fauchées, mufles exsangues,
Chair horrifique et pitoyable,
Que jamais plus des mains de femme n’aimeront.

Leur auteur est Julien Vocance (1878-1954), de son vrai nom Joseph Seguin, qui écrivit ses recueils de haïkus Cent visions de guerre et Fantômes d’hier dans l’horreur des tranchées.
Permettez que j’y associe cette « carte postale », ainsi intitule-t-il son poème, de Guillaume Apollinaire dont, excusez mon ignorance, j’ai découvert, lors d’une récente visite au Panthéon, qu’il figurait dans une liste d’écrivains morts sous les drapeaux. Très exactement, il mourut de la grippe espagnole deux jours avant l’armistice.

« Je t’écris de dessous la tente
Tandis que meurt ce jour d’été
Où floraison éblouissante
Dans le ciel à peine bleuté
Une canonnade éclatante
Se fane avant d’avoir été. »

Ce n’est pas un haïku. Cela tient plutôt de son ancêtre le tanka, bref poème japonais.
Dans le haïku traditionnel, le jour de l’An est considéré comme une saison à part entière et constitue souvent la référence indispensable ou kigo.
Ainsi, celui-ci du maître Matsuo Bashõ :

Jour de l’an
je revois que je suis aussi seul
qu’un jour d’automne

Et encore deux autres tirés de la littérature anglo-saxonne :

L’année nouvelle…
une pie retourne
une vieille feuille
*
L’aube
un arbre de Noël
pointe hors des ordures

Quelques jours plus tôt, éclatait la joie enfantine :

Matin de Noël
le bonheur court
en pyjama

D’ores et déjà, on constate à la lecture de ces petits bijoux poétiques que le haïku n’est pas un passe-temps mineur comme le sudoku (pour utiliser une homophonie facile) ! Comme dit l’autre, le haïku, c’est du sérieux !
« Le haïku est une école de discipline et de concentration en même temps qu’exercice de méditation. Il exige ascétisme de langage et patience dans l’œuvre ». Quelle virtuosité le poète manifeste pour, en trois vers si courts dans le temps et dans l’espace, exprimer avec spontanéité ses sentiments et la vie en général !
La forme du haïku a évolué sous l’effet de sa propagation, de sa popularisation, osons même dire son occidentalisation, au grand mécontentement des « gardiens du temple japonais ». Il faut bien, cependant, qu’ils comprennent qu’à l’instar des judokas Geesink, Douillet, Riner brisant l’hégémonie japonaise sur les tatamis, les européens peuvent pratiquer le haïku avec un art consommé (de shimeji, champignons japonais, plat n°52 sur la carte !).
Je galèje, je blague, je raille, pourtant selon les dictionnaires japonais, le haïku, à l’origine haïkaï, signifie littéralement drôlerie ou plaisanterie. Du coup, j’ai d’autant moins de scrupules à vous encourager à lire les Haïkus Gags de Per Sørensen.
J’ai déjà eu l’occasion d’encenser ce singulier septuagénaire, « danois du côté de ses parents, mauricien du côté de sa femme regrettée, français du côté de ses enfants » (ainsi se présente-t-il), qui inflige un cinglant camouflet aux pourfendeurs de l’immigration, en maniant la langue de Molière avec une jubilante virtuosité.
Quand il ne colle pas ses textes surréalistes aux photographies des People de JeanDenis Robert (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2013/03/09/ ) ou n’allume pas le feu-rire avec les aventures épicées de son lièvre Soungoula roi des piments (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/02/), Per nous cuisine, entre autres, de savoureux Haïku Gags, parfois plus gags que haïkus convient-il malicieusement.

Haikugag1 blog

Haikugagblog2

Son goût s’est développé, essentiellement, avec la lecture des haïkus de Kobayashi Issa (1763-1828), un des grands maîtres du genre. Ainsi, cite-t-il de mémoire celui-ci dont la métrique n’est pas respectée du fait de sa traduction :

L’arracheur de navets longs
montre le chemin
avec un navet long

Cependant, sa poésie débridée se sentant un peu à l’étroit, Per ne s’embarrasse pas en commettant quelques entorses aux règles drastiques originelles du haïku. Pour lui, par exemple, le comptage des syllabes est absurde, les différences entre la langue japonaise et le danois et/ou le français étant trop profondes.
Il revendique, comme pour sa propre identité, le métissage de ses haïkus, à l’exemple du sonnet (à l’origine italien puis français, élisabethain, castillan) de la Renaissance, et plus récemment du blues.
Foin d’une forme rigide voire rigoriste, il s’agit pour lui de « réalité concentrée ». L’important est de créer une atmosphère (atmosphère ? ses haïkus ont une gueule d’atmosphère ?), de faire surgir des formes, des couleurs, une musique, d’exhaler des odeurs.

« Peignez Babylone ! »
Peint en noir
Sur un mur noir

C’est un gag ? C’est surtout une chose vue vraiment qu’il me plait de mettre en exergue tant la filiation artistique est flagrante. Brassaï photographia les grattages laissés sur les murs urbains, l’un d’eux illustrant même la couverture de Paroles, le recueil de poèmes de Prévert.
Dans la veine surréaliste, Per griffonne avec humour ses petites observations de la vie quotidienne aux allures d’instantanés photographiques.

Le portable du p’tit vieux sonne
Il n’est pas seul au monde !
« Votre crédit a expiré »

Elles s’associent, s’opposent, s’appellent, se répondent parfois de page à page. Comme pour les trains, un haïku peut en cacher un autre :

Veut-il m’étrangler ?
Me demander le chemin ?
Parce que je suis vieux ?
*
« Un vieux !
Il saura me nouer ma cravate
Pour la photo d’identité ! »

La veine inspiratrice de Issa est proche, ainsi ce haïku du maître à placer en parallèle :

Il a remarqué que j’étais un vieillard
le moustique siffle
tout près de mes oreilles

« Faut-il en rire, fait-il envie ou bien pitié ? Je n’ai pas le cœur à le dire … »
Per conceptualise l’anecdote pour faire naître l’émotion. Sans fioritures, dans une langue concise, il interpelle le lecteur, l’invitant à prolonger sa réflexion.
Il capte l’air du temps d’une plume tendre et féroce à la fois :

Balance du supermarché
Un client pèse
une carotte
*
Le réalisme des tremblements
du mendiant grimé
mérite une pièce
*
Noël dans le métro
Même les SDF
portent des bonnets de Père Noël
*
Trois maigres pêcheurs
sur une barque
Deux SDFs et un héron

En ces temps de crise, notre haïkiste, militant à la profonde conscience de classe, parle plus de la souffrance sociale que de la beauté de la nature exaltée par les maîtres japonais, encore que :

Un bourdon sur la vitre ?
Non. Quelque part
on soude à l’arc
*
Superbes coquelicots
je vous ai emmenés chez moi
vous voilà déjà moches
*
Le feuillage du marronnier
a la forme
de l’Afrique

Quelque part, ses haïkus fredonnent ce presque refrain de Cora Vaucaire et Yves Montand :

Trois petit’s notes de (rhétorique)
Qui vous font la nique
Du fond des souv’nirs,
Lèv’nt un cruel rideau d’scène
Sur mill’ et un’ peines
Qui n’veulent pas mourir.

La musique qui s’est envolée du couplet, s’invite ailleurs subrepticement chez Per :

Restés au lit le matin nous écoutons
la porte de l’usine en face grincer
« Only youuuuu … »
*
Travlator de Leroy-Merlin
Faut-il être travelo pour monter ?
Ou Travolta tra-la-la-lant « La Traviata » ?

C’est contagieux : Haïkudi, haïkuda/J’ai plus d’appétit/ qu’un barracuda ! Ça c’est de moi et c’est la-men-table !
Le haïku est une forme de poésie illusoirement accessible qui peut séduire bien des néophytes avec des résultats souvent décevants. Bref, ne s’improvise pas haïkiste qui veut !
Les enfants s’ennuient le dimanche, chantait Charles Trenet, les adultes aussi :

Parmi ses jouets clignotants
mon petit-fils joue
avec une pomme de terre
*
En sueur en survêt’ dimanche matin
Jogging ?
« J’ai regardé un film »

Économie de mots et force d’images, le haïku est l’art du minuscule : « Pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les meilleures ? » affirmait le jazzman Miles Davis.
Le haïku permet de saisir et restituer des instants fugaces, presque invisibles, des choses quasi subliminales. Pas de circonlocutions, de rodomontades syntaxiques, de ronds d’enjambement ! Il faut aller à l’essentiel, en épurant, en éliminant les scories inutiles, en peaufinant, ciselant, polissant. C’est un art des mots pratiqué par un artisan au sens noble du terme.
Le haïku, c’est bonsaï ! s’exclame volontiers Per, comparant l’art subtil du poème nain à celui de l’arbre minuscule.
On pourrait coller à Per Sørensen, piéton de Montreuil, certains propos de Robert Doisneau, un autre banlieusard : « Toute ma vie je me suis amusé, je me suis fabriqué mon petit théâtre … Moi j’aime les gens pour leur fragilité ou leurs défauts. Je m’entends bien avec les gens simples [...] Quand je les photographie, ce n’est pas comme si, observateur froid et scientifique, je les examinais à la loupe. C’est très fraternel. Et puis, c’est quand même mieux de mettre en lumière des gens qui ne sont jamais au premier plan, non ? »
En effet, comme Doisneau, Ronis, Cartier-Bresson ou Brassaï avec leurs focales, Sørensen, dans ses haïkus, fait le point sur les bonheurs simples et les injustices sociales. Il fige l’éphémère en quelques syllabes d’éternité.
« Texte ou photographie, c’est toujours le noir, trace d’encre ou de lumière, qui trouble la blancheur du papier ». Cette phrase, relevée lors de ma visite de la superbe exposition de Alix Cléo Roubaud à la Bibliothèque Nationale de France, légende une série de protohaïkus où Alix photographie les textes de son mari Jacques pour les fondre ensuite dans ses clichés.

Des tigres dans les douves
du Château de Vincennes !
On veut leur balancer Diderot ?

Au-delà du flash sur le vif, les haïkus de Per peuvent être aussi des éclairs imaginaires nés de ses lectures ou d’observations d’images.
En effet, dans les années 1980, des tigres séjournèrent dans les fossés du château, le temps d’effectuer sans doute quelques travaux au zoo tout proche.
En effet, le futur auteur de L’Encyclopédie fut emprisonné, au donjon de Vincennes, en 1749, accusé d’avoir écrit Les Bijoux indiscrets, un ouvrage licencieux raillant les amours de Louis XV et de sa favorite Madame de Pompadour, ainsi que la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, aux positions très matérialistes. Ses censeurs en profitèrent pour saisir à son domicile le manuscrit de La Promenade du sceptique.
Méfiez-vous que certaines tentations extrême-droitières ne fassent pas quelque ménage dans les rayons de nos médiathèques … !
Je suis gourmand. Tel Proust avec ses madeleines, j’ouvre une dernière fois la boîte à haïkus :

Maudite image télé
66 joueurs
dans le match de foot !
*
Voir l’impossible :
Les vitraux de Chartres
Un jour de soleil

Je pourrais dire à Per qu’il exagère : « Souviens-toi Lee Marvin courant dans les blés mûrs sous la Canicule d’Yves Boisset ! ». Le bougre qui a du répondant, me rétorquerait : « Ça c’est de la fiction. Rappelle-toi, le 18 juin 1836, Victor Hugo écrivant depuis sa diligence : « Et enfin Chartres qui nous est apparu de loin dans l’averse le plus pittoresque du monde. » » Il est costaud notre Danois !

Haikublog3

Le haïku, c’est un regard, une manière d’être et de se raconter sans se montrer.
Dans ses balades, des longues marches parfois, en Haïku-land, Per Sørensen nous promène de la France au Danemark en passant par la Belgique et les tropiques aller retour. Il nous amuse, émeut, manifeste, revendique, apaise, cultive.
Ça se lit tel le proverbe ou la citation de l’éphéméride, ça se déguste en trempant son morceau de brioche dans le bol de café du matin. Ça se picore comme le moineau la mie sur le rebord de ma fenêtre. Ça se butine comme une abeille en passant et repassant de l’un à l’autre au gré de son humeur. En carnets commandés par paquet de cinq ou dix, ça se glisse sur la table à côté du porte-couteau ou sous la serviette des invités.
Voilà une idée originale de cadeau que Per Sørensen édite à compte d’auteur sous l’intitulé TOUBAB KALO. Toubab est l’homme blanc dans les langues de l’ouest africain, Kalo est le noir (par extension rebeu) dans les langues de l’Est parisien. Tout un symbole pour notre attachant danois poète qui se considère comme « un voyageur des profondeurs convergentes humaines ».

HAÏKU GAGS 1 et 2
Éditions TOUBAB KALO
5 euros pièce
On peut se procurer les livres chez l’auteur en envoyant un mail à :  per.sorensen@hotmail.fr . Il vous répondra aussitôt.

On peut également les acheter à la petite et sympathique librairie de l’association-édition
LES XÉROGRAPHES. 19 RUE CAVÉ. 75018 PARIS (métro Château-Rouge ou Barbès).
Ils ont aussi le conte SOUNGOULA LE ROI DES PIMENTS (Éditions l’HARMATTAN),
et le poème narratif illustré LE PETIT JOUEUR DE FLÛTE DE BABYLONE (Éditions TOUBAB KALO)

Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 1 février, 2015 |1 Commentaire »

L’ Riffard, ça devrait être obligatoire !

« Les pâquerettes les marguerites
Dans la prairie servent d’ombrelles
Servent d’ombrelles
Aux cantharides
Aux cantharides
Aux coccinelles
Jolis insectes
Que la mort guette
Restez sous la douce fleurette
Pour échapper au bec avide
De l’hirondelle insecticide
De l’hirondelle insecticide

Les pâquerettes les marguerites
Dans tous les temps furent la manne
Furent la manne
Des vaches rousses
Des vaches rousses
Des montagnes
Dieu vous bénisse
Bonnes génisses
Ruminez la douce fleurette
Afin que votre lait abonde
Dans toutes les crèches du monde
Dans toutes les crèches du monde

Les pâquerettes les marguerites
Sont témoins d’amours printanières
Oui printanières
Mais illicites
Mais illicites
Et buissonnières
L’heure rêvée
Est arrivée
D’effeuiller la douce fleurette
Et de froisser l’herbe jolie
Passionnément à la folie
Passionnément à la folie

Les pâquerettes les marguerites
Ornent par un soin charitable
Très charitable
Ornent la tombe
Ornent la tombe
Des pauvres diables
Ceux-ci du reste
Pour ce beau geste
Remercient la douce fleurette
Et la tiennent en grande estime
Et l’embrassent par la racine
Et l’embrassent par la racine  »

Une semaine après avoir salué l’arrivée du printemps déjà en sa compagnie, je souhaite rendre hommage à l’auteur de ces couplets pastoraux, faussement naïfs, qui naquit justement un 1er avril, voilà quatre-vingt-dix ans.
Ça vous dit quelque chose, Roger Riffard ? Asseyez-vous dans l’herbe tendre ! Il est probable que, si je vous montre son visage, vous vous souveniez l’avoir vu interpréter des seconds et, plutôt même, troisièmes rôles dans de nombreux films et téléfilms, pas mal de nanars certes mais aussi des œuvres d’auteur comme Lacombe Lucien de Louis Malle, Buffet froid de Bertrand Blier, Allons z’enfants de Yves Boisset.

Riffard4

Pour être honnête, c’est en grattant dans mes souvenirs d’enfance que j’ai redécouvert le chanteur et que m’a pris l’envie de réhabiliter en toute modestie son talent.
Car, comme l’écrit un de ses admirateurs, « ce modeste petit homme semble avoir toujours voulu faire les choses en « modeste » et en « petit » : des petites chansons qui évoquent « les p’tits trains », « la petite maison » ou la modeste pâquerette, les petites histoires de modestes jardiniers ou de piètres danseurs de java, des petits poèmes dédiés aux modestes amours et à leurs petits chagrins, aux modestes amitiés et à leurs petits tracas. » Et, c’est comme cela que la modestie mène parfois à l’oubli.
C’était donc, à la fin des années 1950. Mon frère, dans la chambre contiguë à la mienne, écoutait en boucle Brassens, comme beaucoup de jeunes gens de l’époque qui ne voulaient pas prendre la même route que leurs parents. Un jour, de son tourne-disque Teppaz, s’échappa une voix de fausset qui interprétait une espagnolade rigolote. L’image surgit sans doute, peu de temps après, sur l’étrange petite lucarne que mes parents venaient d’acquérir.
Regardez, c’est une pépite ! René-Louis Lafforgue (de parents anarchistes du Pays Basque sud, il subit la guerre d’Espagne), alors très populaire avec son succès Julie la rousse, cigarette au bec, tient le texte de la chanson, Brassens tire sur sa bouffarde. Elle était authentique la téloche de papa. Olé !

Image de prévisualisation YouTube

Sensiblement à la même époque, Marcel Amont chantait Escamillo ô ô le roi de la corrida dans toute l’España, et Boby Lapointe trépignait sur une histoire d’amour compliquée entre un garçon de Castille qui vendait des glaces et une fille d’Aragon qui les aimait.
Hilarante manière de conjurer le franquisme qui sévissait encore alors ! Érasme, un prénom qui mérite qu’on tende l’oreille, faisait rêver un banlieusard un peu niais, en lui sortant tous les poncifs de la péninsule ibérique sur un air de paso doble ?
Notre sympathique hurluberlu avait déjà roulé sa bosse. En effet, né en 1924 à Villefranche-du-Rouergue, on lui connaît une brève carrière comme instituteur. Sans posséder quelque information sur son passage dans l’Éducation nationale, sinon qu’il était un peu chahuté, je devine que cet « observateur de nénuphars » dût laisser un meilleur souvenir à ses élèves qu’à ses inspecteurs.

« J’exerce un métier qui freine mon départ
Pour la fortune
Car je suis observateur de nénuphars
Au clair de lune
Compter les écus ça n’est pas mon lot
À part ceux qu’on voit briller sur les flots
Quand la lune paye en rayons comptant
Les Pierrots qui rêvent alentours des étangs »

Qui sait s’il ne sortait pas sa guitare en classe pour leur en jouer « une petite rustique et printanière », ainsi, par ces mots, annoncerait-il plus tard sur scène, « Les pâquerettes ».
Il suivit ensuite d’autres voies, notamment celles de la SNCF, y entrant comme balayeur de quais puis comme bureaucrate grâce à sa belle écriture. C’est probablement là qu’il trouva l’inspiration de ses « P’tits trains » :

« Sur les quais les quais des gares
Les p’tits trains sont à l’amarre
Les p’tits trains en trois bonds
Sont au bout de l’horizon
Moi je rest’ sur l’ quai des gares
À les suivre du regard … »
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Tchou tchou ! Les p’tits trains de notre pierrot lunaire ressemblent à celui qui nous proposait des rébus durant les interludes à la télévision et dont les Rita Mitsouko reprirent en partie la musique pour évoquer celui sinistre qui menait aux camps de la mort :

« Le petit train
S’en va dans la campagne
Va et vient
Poursuit son chemin
Serpentin
De bois et de ferraille
Rouille et vert de gris
Sous la pluie … »

C’est peut-être comme cela que Riffard fit la connaissance du romancier René Fallet dont le père fut aussi employé de la SNCF dans sa chère Banlieue Sud-Est.
Fallet publia alors, dans le Canard enchaîné, d’excellentes critiques des deux romans que Roger Riffard avait déjà écrits : La grande descente et Les jardiniers du bitume, édités tous deux chez Julliard et, aujourd’hui, introuvables, malheureusement.
En 1958, René Fallet lui dédia son roman Les vieux de la vieille qui commençait ainsi :
« Blaise Poulossière sortit de sa poche l’immensité d’un mouchoir à carreaux.
– C’est moi qu’à présent je fais cuire la soupe, le lard et le ragoût, confia-t-il à sa femme qui reposait là, devant lui, à l’intérieur du caveau de famille
– Le monde sont fou, ma pauvre vieille, le monde sont fou …
Il se moucha fortement, ce qui fit s’égailler des mésanges perchées sur une croix. Mai jouait du soleil et des fleurs sur le cimetière de campagne. »
Riffard était encore trop jeune pour jouer dans l’adaptation cinématographique mais je l’aurais bien vu interpréter le père Poulossière.
On retrouva Riffard et Fallet, au milieu des années 1960, dans le film Un idiot à Paris tiré du roman éponyme de Fallet. Ils jouaient deux figurants du village bourbonnais de Jaligny, celui-là même où Fallet, amoureux de la petite reine, organisa plus tard la truculente course cycliste des Boucles de la Besbre. Il faut revoir ce film populaire pour plein de raisons, les dialogues de Audiard, une chanson de Brel, et une distribution joyeuse avec Jean Lefebvre, Bernard Blier, Robert Dalban, Bernadette Lafont, Yves Robert, André Pousse, Jean Carmet, Pierre Richard, Paul Préboist, et j’en passe.
Au milieu des années 1950, Riffard rédigea aussi quelques articles dans Le Monde Libertaire, successeur du Libertaire dont Brassens avait été un des permanents sous le pseudonyme de Géo Cédille.
En 1960, on inverse les rôles, une journaliste en fit un portrait poétique et élogieux dans les colonnes de l’hebdomadaire anarchiste :
« Aux confins du massif montagneux, les vallées largement ouvertes vers les plaines chaudes, le Rouergue pousse vers le ciel ses pitons arides couronnés par des châteaux de contes de fées. Le Tarn gronde en dévalant les Causses qui enserrent le pays ; mangées par le temps les pierres gardent le souvenir des cours d’amour et de poésie qui au moyen âge accueillaient le trouvère et son rebec. Dans les salles froides protégées par les remparts, les fossés herbus, les escaliers à vis, les belles mélancoliques rêvaient au prince charmant en attendant l’époux parti aux croisades. Là est la poésie au parfum de bruyère et avec elle le ménestrel, musicien, poète, interprète de ses propres œuvres et ancêtre légitime des Brassens, des Jacques Brel, des Léo Ferré.
C’est sur cette terre rude au souvenir enivrant qu’est né Roger Riffard, écrivain, poète qui fut cheminot et comme tel mêlé à tous les mouvements ouvriers de ces dernières années, rédacteur à la page littéraire de notre journal avant d’interpréter les chansons dont il compose lui-même les paroles et la musique. »
Ça semble sourire à l’ami des nénuphars repéré entre autres par Fallet et Georges Brassens qui commence à le faire « tourner » en première partie de ses concerts.
Brassens confiait : « Quand j’ai découvert la bibliothèque municipale du 14e arrondissement, j’ai compris que j’étais d’une ignorance encyclopédique ». Sans façon, il vida alors les vers des poètes, Lamartine, Paul Fort, Francis Jammes, Rimbaud, Villon, La Fontaine.
Riffard, de la même manière, alla chercher sa culture dans les livres. Ainsi, raconte quelqu’un qui l’a bien connu : « Sa mère était gardienne d’immeuble. Or il y avait, au troisième, un érudit avec une bibliothèque extraordinaire. La mère de Roger l’envoyait parfois fermer les fenêtres. Il en profitait pour se plonger dans les livres. C’est comme ça qu’il s’est cultivé, tout seul, à douze ans, en bouquinant ».
C’est comme ça qu’il acquit sa langue châtiée qui fait merveille dans Timoléon le jardinier, la chanson sans doute la plus connue de son répertoire, celle qui me faisait rire dans mon enfance. Prêtez l’oreille :

« Clara ma fille d’où rapportez-vous
Tant de brindilles dans vos cheveux fous
Par quelle sorte d’horloge trompée
N’êtes-vous rentrée qu’à la nuit tombée … »

Gamin espiègle et facétieux, je prenais la main de mon oncle pour esquisser une figure de menué-é-e, de menuet pardon. C’était une reconnaissance inconsciente de la qualité littéraire de ce dialogue libertin entre une mère et sa fille.
Cette sorte de fabliau finalement ciselé était en décalage total avec la voix de tête, mal assurée, de son auteur.
Je n’ai jamais vu chanter Riffard autrement que, le cul sur la commode, dans Mon copain d’Espagne. Il semblerait pourtant qu’il faisait un tabac en première partie des concerts de Brassens, ainsi qu’au cabaret Le cheval d’or, rue Descartes, à Paris, dont il fut l’un des piliers avec Anne Sylvestre, Pierre Louki, Boby Lapointe et Ricet-Barrier. Le public était conquis, outre la valeur de ses textes, par le jeu scénique pour le moins désordonné de ce petit bonhomme qui ne ressemblait à rien, avec son air ahuri, engoncé dans sa veste de cheminot. Il lui arrivait fréquemment d’interrompre sa chanson et de l’agrémenter de digressions et de commentaires.
La grande vague yéyé du début des années 1960 l’emporta. Probablement aussi, manqua-t-il de pugnacité et d’assiduité. Ainsi, j’ai relevé ce témoignage tiré d’un ouvrage consacré à Georges Brassens :
« Cet employé de la SNCF, autre figure des cabarets, auteur du désopilant Timoléon le jardinier, n’a jamais pu décoller dans la chanson. Pas même une seule fois, il n’a eu sa Julie la Rousse. Il a été l’un des rares « clients » des Éditions musicales 57, Brassens et Gibraltar ayant consenti à faire pour lui une exception à titre amical :
« Tous les jeunes qui débutaient n’avaient qu’une ambition : entrer aux Éditions musicales 57. On a pris Riffard parce que ça lui faisait plaisir et tout en sachant qu’il n’avait aucune chance. Nous n’étions pas équipés, ni organisés pour développer un catalogue, une carrière, faire la promotion d’Untel ou Untel. Pour Riffard, on a fait ce qu’on a pu, on l’a fait travailler, mais il faut avouer que, pour ce qui est de rester inconnu, il y a mis du sien. Un jour, Georges a joué de tout son poids auprès de Michèle Arnaud pour qu’elle prenne Riffard dans un cabaret que tenait son ami. Quand on l’a annoncé à Riffard, il a répondu à Georges : « Mais tu ne crois pas que j’ai lâché la SNCF, où j’étais balayeur, pour aller travailler deux fois par jour ?! » Riffard était très nonchalant. »
Incorrigible observateur de nénuphars ! Son roman Les jardiniers du bitume évoquait de manière prémonitoire ses espoirs minés sur la route de la vie :
« Dans un faubourg de la ville, Alexis mène une vie difficile. Sa cervelle étroite rêve de l’évasion vers la nature, où les fleurs sont butinées par des abeilles aux ailes irradiées par le soleil. La réalisation de ce rêve dépend de son copain Durand. Durand perd son fils et le rêve d’Alexis, longuement mûri dans l’atmosphère lourde de l’entrepôt où il travaille, s’évanouit. Minou la femme, essaie maladroitement de panser la blessure. Un bistro sordide, des escaliers poisseux, une chambre étroite, enfin la rue, la rue sale, humide, baroque forment la toile de fond de son roman qui baigne dans la tendresse, dans la poésie, dans le désarroi aussi et où l’on regrette que la révolte ne soit représentée que par « l’homme au grand chapeau », personnage pittoresque, sympathique, mais en dehors des réalités. »
En guise d’explication, Riffard confia joliment un jour à Suzanne Gabriello qui s’étonnait du peu d’écho que rencontraient ses chansons :
« Tu vois, tu vas sur le pont Notre-Dame, tu laisses tomber dans la Seine deux brins de paille de la même taille, au même moment, un brin ira jusqu’à l’Océan Atlantique, l’autre s’arrêtera au bord de la Seine à cent mètres. » Ainsi sont les chansons. Certaines vont très loin, d’autres s’accrochent à la rive. »
Riffard était peut-être un glandeur, cela le regarde, mais aussi et surtout un génial glaneur :
« Quand je l’ai connu, dans cette « encore-campagne » pas si loin de Paris, où il avait sa petite maison, jamais de ses promenades il ne rentrait les mains vides ! Il ramassait les pommes tombées, les pommes de terre oubliées dans les champs, les pissenlits, les champignons, les mûres… Semblablement, il glanait les histoires simples, les personnages cocasses ou touchants, les fleurs, les trains, les oiseaux, pour les accommoder à sa sauce, poétique ou comique, raffinée la plupart du temps, humaine toujours. Avec sa tête hirsute et ses yeux effarés, son polo gris et sa voix indescriptible, Roger était l’être le plus exquis et le plus attentionné que j’ai rencontré dans mon univers musical. C’était un grand poète. »
Ainsi le décrit Anne Sylvestre, une grande dame trop méconnue de la chanson, qui le côtoya beaucoup et qui, actuellement, célèbre son souvenir et son talent en collaborant à un spectacle Gare à Riffard.
Elle a inscrit à son répertoire La margelle, un véritable petit bijou d’humour noir. Elle précise à la fin que c’était encore plus drôle quand Riffard la chantait.

Pour être honnête, l’ami Roger était tombé au fond d’un puits d’indifférence dans mes souvenirs. Je retrouvais parfois son nom au détour de lectures sur Brassens. Ah oui, celui qui chantait le badinage avec Timoléon le jardinier !
En me replongeant pour vous dans sa discographie, j’ai déniché quelques bijoux empreints d’une fraîche poésie. Ils semblent même avoir pris du fumet et du corps, à travers les décennies.
Les quelques lignes déposées par Brassens, au dos de la pochette d’un 45 tours de 1962, n’ont pas pris une ride :
« Que les tenants du bel canto fassent la sourde oreille : Roger Riffard ne chante pas pour eux. Il suffit, à ce cheminot en rupture de gare, de pousser deux ou trois notes, pour nous convaincre que l’art vocal n’est pas son fort. En bref, Roger Riffard ne chante pour personne et c’est tant mieux. Il parle. Il raconte sur un ton comique les petits chagrins, les petites misères de ceux qui regardent les autres danser et ne savent pas mettre un pied devant l’autre, ceux qui regardent partir les trains de vacances sans jamais les prendre.
Un poète en fin de compte qui s’exprime dans une langue châtiée et personnelle. »
Il ne chante pour personne mais on aurait tort de ne pas l’écouter.
Rien de nouveau sous le soleil blafard de pollution ! Il y a quelques jours, les pouvoirs publics nous suppliaient de ne pas circuler en ville. Il y a un demi-siècle, de manière prémonitoire, Riffard nous invitait déjà à filer À la cambrousse :

« Le soleil semble
Pas bien costaud
V’là qu’ se rassemblent
Dans les hostos
Tous les microbes
Du mois d’octob’e …

… Paris y a pouce j’ lève mon doigt
Ma muse rustique à la glèbe se doit

À la cambrousse
J’ m’en veux aller
Z’ouïr la douce
Chanson des blés
Changer mon luth
Pour une flûte
À mon aimée montrant du doigt
Mes troupeaux de vaches de moutons et d’oies… »

Doux rêveur, il nie la fracture sociale dans Jojo du Magenta et imagine que l’amour peut unir baronne et plombier :

« Par un soir de printemps Jojo-du-Magenta
À Mimi-de-Charonne offrit le cinéma
Cependant qu’il murmurait d’un air attendri
Comme quoi j’aim’rais bien que tu soy’s ma souris
Il faut dir’ que ce gnard était un vrai verjot
Attendu que Mimi en pinçait pour Jojo
Il put s’en assuré par un test positif
Une nuit du côté des fortifs

L’amour ça rôde partout
Ça hèle n’importe où
Sous les buissons dans les faubourgs
Autour des petits fours

Car pendant ce temps là Oscar-de-la-Timbale
Pour Virginie-du-Pin tournait le madrigal
Et ce petit jeu conduit à certains écarts
Ma Virginie par ci par là mon cher Oscar
Les v’là pris comme on dit dans des liens plus étroits
Et du fait que de deux ils seront bientôt trois
Par-devant le curé de Filbur’-les-Essieux
Ils deviennent Madame et Monsieur

L’amour peut mettre d’accord
Les gens du même bord
Aussi vrai qu’il peut affilier
La baronne au plombier

D’Oscar et Virginie naquit Éléonore
Quand Jojo et Mimi produisirent Totor
J’en conclus que Totor atteignit ses vingt ans
Au moment qu’Éléonore en faisait autant
Ces enfants sont d’abord devenus compagnons
À l’occas’ de l’exposition du champignon
Ils se mirent en ménag’ subito presto
Vers la fin du salon de l’auto

L’amour confond les milieux
Il unit deux par deux
Ceuss’s de la haute au populo
C’est ça qu’est du boulot »

Cela dit, il se rend compte effectivement qu’il y a du boulot quand il s’agit de séduire mamz’elle Grand Flafla :

En réalité, Roger Riffard ne se nourrit guère d’illusions sur la sincérité des sentiments humains. Comme clamait Coluche, une bonne dizaine d’années plus tard, « les hommes naissent libres et égaux mais certains sont plus égaux que d’autres ».
L’actualité le rattrape avec les affaires des écoutes téléphoniques. Nul besoin de quelconque technologie, déjà, à son époque, le bouche à oreille, malveillant, mesquin, diffamant, fonctionnait entre les Jules et les Étienne(s), prénoms emblématiques de deux classes sociales :

Roger est lucide sur lui-même et sur le regard que les autres portent sur lui. Tandis que les « julos et les nénettes jouent d’la hanche et du tibia », il reste scotché à la buvette du bal car il gambille d’une manière lamentable(ue).

« Je n’aurai pas de p’tit’ maison
Pour y chanter mes p’tit’s chansons
J’ les chanterai sur les chemins
Comme c’est écrit dans l’ creux d’ ma main
Les habitants des p’tit’s maisons
Se dis’nt entre eux
Que j’ suis un paresseux
Ils n’ont pas tort les habitants
Des p’tit’s maisons où l’on s’ plait tant … »

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Ils n’ont eu qu’un tort les gens actifs, c’est de ne pas faire grand-chose pour que cet oisif poète ait la reconnaissance artistique qu’il méritait.
Roger Riffard fut modeste et discret jusqu’au dernier jour de son existence. Ultime pied de nez à la vie, il mourut, dans un quasi anonymat, en lever de rideau de son ami Georges Brassens en quittant notre terre deux heures avant lui, le 29 octobre 1981.

« … Quand j’ clamserai j’ voudrais que ce soye Edouard
Qui me conduise au son de sa guitare
Il m’ jouerait un bath de petit air
Un genr’ d’Ave ou de Pater

Leurs chichis d’enterr’ment moi, ça n’ me dit rien
Surtout qu’à la papa ça marche aussi bien
Et j’ m’en irai bercé par la musique
Derrière un vieux bourrin mélancolique
Salut l’ Bon Dieu Saint-Pierre et tout’ la clique »

Abandonnant l’octave de trop dans sa voix, il n’a jamais peut-être aussi bien chanté qu’au son de la guitare d’Édouard. Ça s’achève de manière poignante.
Roger Riffard repose dans le petit cimetière de Banhars, un hameau du pays du Haut Rouergue, en Aveyron. J’imagine un petit carré d’herbe piqueté, en cette saison, de pâquerettes et de marguerites.
Ce serait tellement chouette qu’à l’époque de The Voice, on effeuille ses tendres fleurs musicales.

 

Les PEOPLE de JeanDenis Robert et Per Sørensen sont entrés dans Paris !

Après ma soirée au Fouquet’s (voir billet du 21 février 2013), il me faut vous raconter un autre week-end People. Les apparences sont trompeuses, n’imaginez nullement que je me complais soudainement dans un parisianisme mondain. Foin des symboles hâtifs et incongrus, les hasards de mon agenda m’ont valu, à quelques jours d’intervalle, de rendre hommage à des amis militants et talentueux tout en partageant en leur compagnie, de riches moments de convivialité.
Ainsi, après avoir célébré, sur les Champs-Élysées, la sortie de l’ouvrage autour du documentaire Tous au Larzac, dans ce qui est devenue, une fois par an la « cantine » de l’académie des César, j’ai fêté la naissance de PEOPLE, le beau-livre, pas uniquement au sens éditorial du terme, du photographe JeanDenis Robert et du poète Per Sørensen.

Les PEOPLE de JeanDenis Robert et Per Sørensen sont entrés dans Paris ! dans Histoires de cinéma et de photographie bocataterblog1

L’événement se déroulait à la Bocata, un chaleureux restaurant à tapas du neuvième arrondissement de Paris.
En dépit de son patronyme, le sympathique patron, Eusebio Serrano, basque de Saint Sébastien, n’est pas un jambon. En effet, outre que sa cuisine satisfait agréablement les papilles, il fait régulièrement de sa petite salle, un endroit accueillant de débat et d’échange, un lieu d’exposition, de lecture, de discussions littéraires ou philosophiques. Des affiches ornent les murs, des journaux et des livres traînent négligemment dans les coins. Ce jour-là, des piles de PEOPLE envahissent deux guéridons.

bocatabisblog1 dans Poésie de jadis et maintenant

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Pour ne rien vous cacher, il y a près d’un an, ici même, entre un chili con carne et un café gourmand, JeanDenis Robert m’avait présenté la maquette de son projet. Pire encore, touché notamment par le billet que j’avais consacré à une de ses expositions (voir 27 septembre 2011), il me sollicita pour écrire un texte d’introduction au futur ouvrage.
J’ai découvert depuis, qu’un peu masochiste, il appréciait en moi l’ignoble curieux, hantant les salles d’exposition, les cinémas, les librairies, pour terroriser les artistes, les auteurs, de ses questions cruellement justes, voire intelligentes et perspicaces, comme un insatiable « je veux-comprendre-tout, un increvable « vous-n’avez-pas-tout-dit » !
J’avoue que, sur l’instant, l’ampleur de la tâche sembla dépasser mon champ de compétences littéraires et artistiques ; n’est pas mon vénéré Antoine Blondin, maître du genre, qui veut, même au coin d’un zinc.
Et puis … quelques semaines plus tard, au cœur de l’été dernier, j’envoyai un sms à JeanDenis pour l’informer que j’avais peut-être trouvé l’angle d’attaque ; en somme, comme un accord pour entamer une carrière d’« avant-proposiste ».
Ce qui donnera dorénavant un soupçon de crédibilité à ce que fut ma vie professionnelle si je me réfère à la courte présentation qui en est faite dans le livre : « Cet honteux hédoniste n’a fait que ce qui lui plaisait : surprendre des artistes, raconter la vie des poètes, écouter des cuisiniers (Michel Bras), cuisiner des villages ariégeois, séduire des poules de luxe à Houdan et croquer des fromages en forme de cœur à Neufchâtel ». On aurait pu ajouter : partager les frasques des trublions de Charlie Hebdo, Cavanna, Choron, Reiser, Gébé … Ce n’est pas faux mais un peu lapidaire. Sinon, il vous sera difficile de comprendre que je puisse défendre la retraite à soixante ans !
Bon, pas question de voler la vedette à JeanDenis et Per ! Je ne suis que le rédacteur d’un préambule pour présenter leur « petit peuple ».

couverture

Car pour appréhender le titre PEOPLE de leur album, ne vous mélangez pas les pinceaux qui vous dévisagent sur la couverture !
Si le mot désigne dans le langage courant actuel les personnalités ou célébrités dont la vie privée et l’actualité s’étalent dans les médias, le point de vue et les images du monde de JeanDenis Robert s’inscrivent dans un autre registre. Paparazzo d’un genre particulier, certes toujours à l’affût, il traque des objets juste remarquables pour leur couleur, leur forme, leur matière, le mouvement et les effets plastiques qu’ils peuvent engendrer, avant de leur mettre la tête au (format) carré de son vieil Hasselblad.
Amoureux de la chine, fouineur de greniers, coureur impénitent des bric-à-brac, JDR (l’acronyme est de mode), réhabilite artistiquement, avec avidité, des objets promis à l’inéluctable rejet, fléau de notre société de consommation.
À travers le prisme de son objectif, l’article, l’instrument, l’ustensile, l’outil, le colifichet, la babiole, le bibelot, la bricole, la broutille, la camelote, bref tous ces machins trucs choses aux dénominations dévalorisantes, troquent leur condition d’objet, sinon de dérision du moins dérisoire, pour le statut enviable d’objet d’art et d’admiration.
Avant d’être homme d’image, JDR fabrique, c’est un « homme de mains ». Pour puiser dans les références familiales, je lui reconnais la facétie et l’ingéniosité du héros braconnier de Ni vu ni connu, un film truculent de son père Yves. Pour tromper le gibier, Blaireau alias Louis De Funès confectionnait de subtils appâts avec quatre bouts de bois et de la ficelle. En récupérant des objets en dérive et en les mettant en scène dans des regroupements insolites, JeanDenis piège l’œil et l’esprit du spectateur.
Au gré de son inspiration poétique, s’est constituée une galerie de portraits réunis dans cet ouvrage.
Il tire quatre épingles à nourrice d’un coffret de sa grand-mère et … désormais, des couples de danseurs de tango évoluent dans mon salon, c’est pour cela probablement qu’ils n’apparaissent pas dans le livre. Carlos Gardel, Volver con la frente marchita, les neiges du temps ont blanchi mes tempes !
Les objets dont il tire le portrait deviennent des sujets issus du peuple au sens originel du mot. Ils renvoient souvent aux « gens de peu » chers au philosophe et sociologue Pierre Sansot qu’il me plait souvent de citer. Les pinceaux aux bouilles peinturlurées de la couverture sont les Saltimbanques du poème d’Apollinaire :

« Les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés ... »

Ou encore les Bohémiens de Baudelaire :

« La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes … »

Ces gens du voyage auquel JeanDenis nous invite.

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Faut-il absolument que je sacrifie à la mode du top 5 de mes photographies préférées ?
J’ai une affection toute particulière pour les quatre frères Tiroirs dont les yeux malicieux de titis parisiens rendent un hommage sans langue de bois à la mémoire ouvrière et à la grande tradition des ébénistes du Faubourg Saint-Antoine.
De même, j’ai une tendresse pour l’armée des gueux, un alignement de morceaux de bois et de plumes. Plutôt que celle des légendes arthuriennes qui en décousit avec Mordred en forêt de Brocéliande, je préfère penser aux miséreux, mendiants et va-nu-pieds qui se rangèrent aux côtés des nobles et des Réformés contre Philippe II et la maison d’Orange, durant la bataille des Flandres au seizième siècle.
« Les patries sont toujours défendues par les gueux, livrées par les riches » écrivit Charles Péguy.
N’est-il pas savoureux, en tout cas, qu’un photographe loue ceux qu’on dénomma les iconoclastes parce qu’ils cassaient les images pieuses.
Et comme, JDR n’en est pas à un pied de nez artistique près, farceur, il nous présente François, un moinillon saint-sulpicien, surprenant dresseur de hérissons.

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Quelques personnages illustres posent dans la galerie auprès du petit peuple.
Un coquillage en forme de bicorne impérial, accroché aux branches d’un antique chandelier, et voilà que se profile l’ombre boiteuse de Charles-Maurice de Talleyrand. Qui sait s’il n’attend pas Fouché, un autre ministre de Napoléon abdiquant, pour un souper désormais célèbre.

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C’est le cas aussi de Brassaï ! Certes, tous les immigrés hongrois ne sont pas à dégager, surtout celui-là : Gyula Halász de son vrai nom, de surcroît, photographe comme JeanDenis. Je leur trouve même une certaine ressemblance physique dans le lumineux hommage au maître en noir et blanc, sans doute, l’enchevêtrement de fils de nylon de l’un en écho à la chevelure ébouriffée de l’autre.

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La filiation artistique est incontestable. Pour sa série Graffiti, Brassaï photographia les grattages laissés sur les murs urbains, l’un d’eux illustrant même la couverture de Paroles, le recueil de poèmes de Prévert.

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Je me souviens aussi de sa pomme de terre ornée de germes tentaculaires qui en faisaient une araignée inquiétante. Il l’intitula la « magique circonstancielle ». Celle, peut-être, qui permet à JeanDenis Robert en agençant une sacoche de cuir, une planchette et un crayon d’atelier, de croquer un Charles Vanel presque aussi vrai que nature.

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JDR marie une tondeuse à rouflaquette manuelle à un gros grattoir de peinture, et s’envole alors la complainte de Scarlett et Jerry, un couple inquiétant, réplique « robertienne » de Bonnie Parker et Clyde Barrow. Même pas peur !
Dans cette esthétique du rapprochement d’objets incongrus, il y a un clin d’œil évident au surréalisme, ce mouvement artistique des années 1920 « beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection », pour reprendre la formule d’André Breton empruntée à Lautréamont.
Cela renvoie aussi aux Nouveaux Réalistes dont les conceptions s’incarnaient dans un art de l’assemblage et de l’accumulation d’objets empruntés à la réalité quotidienne. Souvenez-vous, c’était un pauv’gars qui s’appelait Arman, y n’avait pas d’papa, y n’avait pas d’maman, mais plein d’autos qu’il compressait !
Homme de (bons) mots, JeanDenis affuble ses photographies d’une légende. Plus qu’une simple coquetterie formelle, c’est une manière d’offrir au spectateur un éventuel indice pour la compréhension et surtout de solliciter son esprit pour cheminer vers d’autres pistes plus personnelles.
Brassaï, déjà cité, prétendait que « ce n’est pas la photographie qui est à lire seulement, il faut aussi scruter le rapprochement avec une légende inattendue ou un texte, et les étincelles qui en résultent ».

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Une rose desséchée et la rouille d’un cadenas ouvert témoignent de l’amour brisé. « Je m’appelle Brigitte » révèle l’identité de la mignonne envolée.
Quel punch : avec une grosse pierre triangulaire burinée par l’érosion, un galet arrondi, une feuille morte, et quelques glands, JDR nous propose une tronche tuméfiée, une bouche boursouflée, un œil fermé, un nez en capilotade ! C’est l’ex-gueule d’ange déchu après le combat, de Sandro Botticelli boxeur, homonyme de l’un des plus grands peintres de la Renaissance italienne, qui plus est, spécialiste du portrait. Comble de l’ironie pour un sport qu’on qualifie souvent de noble art !

botticelli

Nul besoin d’aller à Toulon comme le suggère Arletty dans l’inoubliable séquence sur la passerelle de l’Hôtel du Nord, je respire un vivifiant air artistique en compagnie de toutes ces « gueules d’atmosphère ».
D’autant que pour prolonger notre plaisir, JeanDenis a eu la judicieuse idée de donner feuille blanche à la poésie débridée de Per Sørensen, un pote viking qu’il avait perdu de vue durant un gros paquet d’années, une vie pour certains.
Seule consigne ou contrainte, au nom d’une parité dans l’air du temps, qu’il imagine un texte en écho de chaque photographie.
On ne peut pas suspecter le bougre danois d’être sans papiers tant il noircit avec créativité et volubilité les pages de gauche qu’on lui réclame de remplir.
Autant je possédais une certaine connaissance de l’univers de JeanDenis, autant j’ignorais complètement celui de Per. Heureusement, les transports en commun, hors les jours de grève, favorisent parfois de belles rencontres.
Ainsi, assis sur « l’arbre creux de la banquette du bateau de l’heure de pointe », je découvris sa Cigale du métro.

cigaledumetroblog

« … Avant que le bateau de l’heure de pointe
ne l’emporte à vau-l’eau
inaperçue
par les visages de granite
au même titre que le folklore
d’avant-garde inventée
du petit gitan
sans oreille musicienne
Dans le sifflet de samba policier
énervant
du grillon
nous la rechercherons
Dans la glossolalie délirante aussi
de la sauterelle expulsée de l’Éden ... »

Elle me confia la clé de l’inspiration. Je dus cependant appeler au secours Robert, non pas JeanDenis mais le Petit, pour qu’il m’expliquât la glossolalie. Car, tout descendant d’Harald qu’il soit, Per manie la langue de Molière avec plus de virtuosité que beaucoup d’entre nous. Et c’est peut-être justement cela son pouvoir : le don d’écrire la langue étrange et étrangère de la poésie qu’on n’a jamais apprise.
Je bats ma coulpe et je vous rassure peut-être, à la première lecture, je ne comprends pas toujours grand-chose. « Parler en langues » comme le glossolale, ce serait parler pour ne rien dire, mais c’est aussi tout dire. Effectivement, par une étonnante alchimie, le puzzle des mots se met bientôt en place.
L’aquarelliste autrichien, Aloys Zötl, qui figure dans le livre, reproduisait ses animaux d’après les livres d’histoire naturelle et d’ethnographie de sa bibliothèque. Pour justifier cette démarche pas si éloignée de celle du naturaliste Buffon, un critique d’art affirmait : « Au fond, nous ne savons rien des animaux et Zötl a infiniment raison de corriger la version officielle ». De la même façon, nous ignorons aussi presque tout des people de JDR, et Per Sørensen a bigrement raison de rêver et broder en parfaite liberté sur leur avatar.
Loin de paraphraser dessus, il transcende les « portraits » de Jean-Denis en élevant leur caractère surréaliste à la puissance deux.
À partir de Gaby (Ô Gaby !), un énigmatique trésorier chercheur de trésor, il nous (dé)trousse l’impossible cavale de trois copains mauriciens qui, sous l’empire de champignons hallucinogènes, projettent d’atteindre leur eldorado, le métro parisien, en creusant un tunnel sous l’Afrique.

« Il y a plus de mangues dans les couloirs du métro de Paris que sur les arbres de vos mères !…
…..
Combien de combines « malines » comme ça
pour amasser assez d’argent ? … Argent destiné à pourrir dans sa cachette … dans le fumier !
Car toutes voies d’accès à la forteresse Europe étant bloquées
(air mer routes cols de montagne) seul les VIPs
pourraient fuir la petite prison verdoyante dans laquelle de naissance on tournait en rond !
Une seule solution : passer par en dessous ! Creuser ! … Quoi ? UN TUNNEL SOUS L’AFRIQUE !
Pour en avoir les forces faudrait se piquouser avec du sang de caméléon
Non ! Plutôt MANGER … pas des mangues puisque ce trésor leur avait été volé …
mais des ŒUFS … en forme de champignons hallucinogènes pondus par l’orage !
Et à l’heure nocturne où les crabes sortent de leurs trous et se rassemblent sur la plage
Ils ont commencé à creuser avec les vieilles houes de leurs aïeuls ... »

On rirait volontiers de ce road movie sous les mers si derrière ces pauvres hères, dignes de certains héros des films des frères Coen, ne se cachait pas un fait divers dramatique réel de l’exil.
À partir de Je m’appelle Brigitte, Per se livre à un exercice de style traitant chacune des strophes de son poème à la manière de Ronsard (spécialiste en rose mignonne !), de Rimbaud, d’un rappeur américain et ci-après, de Gabriela Mistral, une poète chilienne :

« Ça va de soi
que ces roses-là
même sublimes
sont incapables d’exprimer profondément
le dialogue poétique entre le bébé
et la purée de légumes
faite main
le matin
par sa maman »

Per truffe ses textes de clins d’œil à des musiques qui lui sont chères. Ainsi, apprend-on que la folle virée de Scarlett et Jerry, mal engagée sur l’air de Frankie and Johnny, un vieux standard américain, s’est finalement achevée paisiblement :

« La tondeuse en tondant faisait le mâle
Avec la toison d’or des agnelettes
En grattant le dos à des buffets Louis XVI
Le grattoir se croyait starlette
Quels amoureux qu’ces deux-là
Ils aimaient TOUT … y a pas de mal ! …

… Le jour où c’est dev’nu obligatoire
d’exhiber ses penchants … Scarlette … Jerry …
furent adoptés par un couple d’antiquaires
et exposés dans leur vitrine de vieux outils
Deux gueux deux vieux amoureux
Et qui ont … bien terminé »

D’autres diront que les deux ont plutôt mal terminé ! Une idylle d’actualité en cette époque où le mariage pour tous défraye la chronique.
Il fredonne presque sans surprise, et pour cause, Lucy in the sky with the diamonds, le LSD des Beatles avec ses Mauriciens allumés. On se surprend à taper du pied sur Just a gigoloqui serait juste un rigolo (Per lui-même ?)

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Per que j’appelle Pierrot désormais, n’oublie pas le populaire piano à bretelles. Comme lors des veillées d’antan, il nous conte l’histoire d’un étonnant paysan et de l’accordéoniste inconnu :

« Notre père à la ferme
loué soit sa lucidité !
voulant nous soustraire à « l’idiotisme de la vie des champs (je ne fais que citer Karl Marx)
notre père s’était servi de l’existant – comme d’autres du blues … de la boxe –
la tradition locale encore tenace
de l’accordéon « boutonneux » diatonique
ce Français rital railleur narguant un monde d’accordéons-pianos au sourire édenté ... »

Je ne vous en révèle pas la fin savoureuse !
Au-delà de son amour pour la musique tout court, Per Sørensen goûte celle des mots. Les siens sont des cris venant de l’intérieur, manifestations de sa rage et de sa révolte, manifestes contre la misère sociale, la souffrance, l’injustice et l’intolérance.
S’agrippant aux quatre vieilles branches avec lesquelles son acolyte Jean-Denis a imaginé un ancien groupe punk, il s’emporte devant le spectacle des « salles d’attente du non-emploi » remplies de loosers réduits à écouter leurs « musiques intérieures », le casque sur la tête.
Il a le bon génie de se mettre dans la peau de celui qui, en équilibre sur un pied au sommet de la colonne de Juillet, place de la Bastille, contemple le peuple abusé :

« Leur faudrait-il vraiment
un nouveau Charonne
mais sans la charge de la police – sans la police –
où la répression est la pression même des manifestants
sur eux-mêmes
pour qu’enfin ils entendent mes avertissements ? ... »

Et la chute, non pas du Génie mais du poème : « - Maman ! Pourquoi il est comme ça, sur une jambe, là-haut ? – Combien de fois je t’ai dit qu’il a envie de pisser ? »
Comme pour toute chute, on s’esclaffe. Génial … évidemment !
Sans mansuétude pour les puissants, Per réquisitionne les objets ciselés « d’un inabordable prix à vie de poumons et de systèmes nerveux corrodés » chez ce Monsieur de Talleyrand qui conseillait de prendre toujours le parti des tondeurs contre les tondus.

« Pendant qu’on y est pourquoi pas honneur aux jeunes des cités décriés
et décrits comme une armée de gueux
et qui lors du crash du concorde à Gonesse
dans un lit d’hôtel hôtelissime
ont été les premiers à porter secours ? »

Per gueule sa révolte dans sa réhabilitation des gueux. Je continuerais volontiers le combat avec l’ami Pierrot et sa plume inspirée.
Plus léger, prenant à témoin Suzanne la Rouge (qui fut un peu nourrice de JeanDenis enfant) et un oiseau possiblement de Prévert, il pourfend avec humour les raconteurs de salades selon lesquelles les Français ne se lavent pas.
« J’en passe et des meilleurs » pour reprendre un vers de Victor Hugo en pleine bataille d’Hernani !

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Lorsqu’il s’agit de refermer le livre, pour marquer son mépris envers les deux cruches de Jacquemare-Ravi, « rondelets négriers pénitenciers notaires épiciers », Per, acrobate des mots, s’en sort par une pirouette en nous déclinant la table des matières.
PEOPLE est une œuvre composée à quatre mains, ne devrait-on pas dire avec un œil, une main et deux beaux esprits ? À la différence de nombreux livres de photographies juste aérées par quelques textes d’une plume prestigieuse, c’est un ouvrage phototextuel, un recueil d’iconotextes. Sans céder à la rigidité d’une classification, il s’agit plus exactement d’un carnet de voyage dans des natures mortes que ressuscitent deux artistes curieux, inventifs et joyeux.
Ne vous offusquez pas de mes références, Georges Perec, Boris Vian et Frédéric Dard burent à la même source. Duettistes complices, Robert&Sørensen nous élèvent, tels Roux et Combaluzier, jusqu’aux degrés supérieurs … du surréalisme ; comme Jacob et Delafon, ils permettent un lavage salutaire … de notre cerveau.
C’est pour toutes ces bonnes raisons que, dans un élan d’amitié et d’admiration, les amis de Per et JeanDenis ont souhaité, le temps d’un week-end, se glisser au milieu de leur bon PEUPLE.

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L’ambiance est chaleureuse à la Bocata. C’est petit, mais il y a de la place.
Dans un coin, sous une tête de taureau, une diaspora de Danois autour de Per écluse quelques canettes de bière San Miguel. César Birotteau, héros parfumeur de Balzac, flairant la convivialité, s’est même invité à leur table. Olé ! C’est aussi cela l’Europe!
Écrits pour être lus à haute voix dans la tradition des poètes surréalistes, la prosodie des poèmes de Per Sørensen est cousine de la langue rappeuse et slameuse d’aujourd’hui.
Justement, Jean-Yves Bertogal dit JYB, poète antillo-réunionnais slameur ultramarin (comme il se définit), en fournit la preuve en prenant en bouche les mots de Pierre. À ses côtés, le saxophoniste Rodolphe Lauretta, ancien élève d’Archie Shepp, chef de file du Psycho Group Trio, apporte avec virtuosité et humour sa couleur musicale.

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De la même façon qu’ils transcendent les portraits de JDR, les textes de Per atteignent encore une autre dimension poétique avec la performance de Jean-Yves et Rodolphe. D’ailleurs, le poète jubile à leur écoute comme s’il les découvrait.

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Autre dégât collatéral, tout à fait réjouissant, il paraîtrait que, depuis qu’il en a effectué quelques lectures, JYB est véritablement hanté, notamment, par les problèmes existentiels de la tondeuse et du grattoir. Il est vrai que « deux ouvriers qui valsent le paso (sur une photo du Front populaire), c’est mal vu  … alors qu’on a toujours admis que deux filles dansent ensemble faute de partenaire » ! Il sait qu’il faut éviter les amalgames en tout genre comme le recommande le proverbe africain figurant sur sa carte de visite : « Le manguier que tu fixes n’est pas le pommier que tu vois ». Un slameur peut en cacher un autre. La relève est déjà assurée avec un petit-fils de Jean-Denis Robert qui s’essaie avec bonheur à la lecture d’Arcimboldo. Puis Michel Dréano choisit, par paresse ou modestie, de lire le texte le plus court de PEOPLE, mais sûrement pas le moins suggestif. Il répond à un portrait que JeanDenis a joliment légendé Émile, miroir aux alouettes.

« Tu me demandes de parler du bonheur
couchés que nous sommes sous les ombrelles des ombellifères
comme si on pouvait parler de l’amour
en le faisant »

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Je rencontrerai Michel Dréano, plus tard dans la soirée. Il ne pouvait pas en être autrement : il est en effet l’auteur d’une chanson Vieil encrier d’encre violette ! « Vieil encrier, vieil encrier? Est-ce que j’ai une gueule de vieil encrier? »

« Dans mon bistrot un peu baroque
Comme tous les matins je cale
Entre mon bloc-notes et mon bock
La page blanche me fait mal
Et je déambule sans fin
Rêveur de terre et de nuages …
Vieil encrier d’encre violette
Devenu depuis talisman
Tu me racontes des bluettes
Quand j’ai le blues en fond d’écran … »

Comme il se présente sur son site, Michel défend une chanson d’aujourd’hui qui revendique sa contamination par le “flow” du “slam”. Voilà que dans la cohue et le brouhaha qui envahissent la salle, mieux qu’un long discours, il déclame une de ses dernières compositions, dédiée au pianiste de jazz Thelonious Monk :

« Qui ?
Frott’ son silex aux mill’ menhirs de Manhattan
Quand les poètes de la Grosse Pomme font leur ramdam ?
Qui ?
Inspiré par les plaintes rauques des Iroquois,
Dans les clairières du quaternaire des séquoias, se lève enfin… ?
Qui ?
Aux équinoxes et aux éclipses, flocons de neige,
Va fair’ tanguer sur son clavier, tout un manège ?
C’est Thelonious, c’est Thelonious
Le moine fou
Au chapeau mou
Qui rôde autour de minuit … »

Le jazz, la scansion cadencée, la gestuelle déhanchée, le petit sourire jouissif au coin des lèvres, il me semble voir surgir devant moi le souffleur de vers Nougaro.
L’instant de grâce est (trop) vite dissipé. Cela me ramène au Jazzman de Per, et sa « musique si sérieuse qu’on ne devrait pas l’affubler de quelque nom que ce soit « !

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Jazz et java copains, ça doit pouvoir se faire, ça se fait même ! Per Sørensen en personne, à la guitare, et son copain danois, l’accordéoniste (qui n’est pas) inconnu, Nils Makela Pedersen, entament un medley musette : La java bleue, La vie en rose, Le dénicheur et évidemment, puisqu’on ne se trouve qu’à quelques dizaines de mètres de la célèbre place :

« C’est une rue
C’est une place
C’est même tout un quartier,
On en parle, on y passe
On y vient du monde entier.
Perchée au flanc de Paname
De loin elle vous sourit,
Car elle reflète l’âme
La douceur et l’esprit de Paris
Un petit jet d’eau
Une station de métro
Entourée de bistrots,
Pigalle.
Grands magasins
Ateliers de rapins
Restaurants pour rupins,
Pigalle »

Arnaud Montebourg trouverait peut-être un peu fort de roquefort qu’un duo danois s’empare de cette valse à la gloire de ce quartier festif de Paris ? Qu’il se dissimule sous sa marinière, car cet immense succès des années 1950 est quasiment une œuvre made in Denmark !
En effet, son auteur et interprète Georges Ulmer, de son vrai nom Jørgen Frederik Ulmer, naquit à Copenhague !
La chanson, à sa sortie, fit scandale et fut même interdite sur les ondes, probablement en raison de ce couplet :

« Clochards, camelots
Tenanciers de bistrots,
Trafiquants de coco,
Pigalle
Petites femmes qui vous sourient
En vous disant: « Tu viens chéri »
Et Prosper qui dans un coin
Discrètement surveille son gagne pain... »

Le discret Eusebio nous invite à passer à table : charcuterie basque, albondigas, empanadas, vin rouge ibérique … Olé encore !
Soudain, le bar plonge dans une semi pénombre d’où surgit bientôt un gâteau éclairé de bougies. JeanDenis Robert atteint, ce soir-là, un âge auquel on peut prétendre à la retraite … il aurait même fait des démarches administratives en ce sens ! Je vous rassure, il a plein de projets en tête.
La soirée se prolonge. Vertige des formes, ivresse des mots, devant quelques derniers verres de contact, on trinque encore au succès de PEOPLE en compagnie de ce Michel Bacchus que JDR surprit en son repaire.

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J’essaie de percevoir derrière sa silhouette « bibendumisée », quelques traits du copain d’avant, beau comme un dieu sculpté par Michel-Ange. J’invite à se joindre à nous, le Glaude et le Bombé, deux autres « amis autodestructeurs éthyliques » (comme écrit Per) chers à René Fallet.
Le dernier carré a du mal à se quitter. Eusebio envisage de baisser le rideau de fer. Pour un peu, avant ma re-traversée de Paris, à l’instar de Grandgil alias Jean Gabin, j’ameuterais volontiers les riverains de la tranquille rue Milton :
« Pour Monsieur Robert, trente et un rue Milton, ce sera quinze euros. Pour Monsieur Sørensen, maintenant c’est trente euros. Je voulais dire trente-cinq. Oh ! C’est plus lourd que je pensais, je crois qu’il va falloir cinq euros de plus pour les frais d’envoi à vos lecteurs hors la capitale ! »
Vous avez compris que je vous encourage vivement à céder, une fois n’est pas coutume, à l’affreux néologisme de pipolisation engendré ici par JeanDenis Robert et Per Sørensen.
PEOPLE est un joyau culturel à (s’)offrir. Son ciselage est un travail d’équipe. Il me faut donc louer aussi Alice Andersen pour les subtiles et élégantes mise en page et calligraphie, ainsi que Jean-Luc Favreau qui a patiemment relu les épreuves. Pour y être modestement confronté avec ce blog, je sais que ce n’est pas une sinécure.

PEOPLE de P. Sørensen et JD. Robert, beau-livre, 68 pages 30×30 cm, 35  € (+4,15 € de frais d’envoi hors Paris)
Pour le commander directement auprès de JD. Robert, cliquer sur le lien http://www.jeandenisrobert.com

Autres informations :

Des clips de JYB : http://universalite-ultramarine.blogspot.fr/
Site de Michel Dréano : http://micheldreano.org/
La Bocata bar à tapas 31 rue Milton 75009 Paris

PEOPLE entre dans Paris

PEOPLE entre dans Paris dans Histoires de cinéma et de photographie avispeopleblog

Vous allez peut-être penser que ma soirée au Fouquet’s (voir billet du 21 février 2013) m’a fait tourner la tête et que je me vautre désormais avec avidité dans un parisianisme outrancier.
Ne mélangez surtout pas les pinceaux qui vous dévisagent ! Le petit peuple de PEOPLE dont le photographe Jean-Denis Robert a tiré le portrait, possède des gueules d’atmosphère régénérée par la poésie surréaliste de Per Sørensen.
À la différence d’Arletty, fiers d’être traités d’atmosphère, ils m’ont même demandé, il y a quelques mois, de les présenter. C’est ainsi que j’ai commencé une carrière d’ « avant-proposiste » !
Patience ! De cela, je vous entretiendrai bientôt quand ce PEOPLE joyeux et malicieux envahira les librairies et les galeries d’exposition: http://encreviolette.unblog.fr/2013/03/09/

Gare à la Garonne

Je me rends compte que, ces temps-ci, je fais fréquemment appel (avec un seul l) à Allain Leprest (avec deux ailes !), le « Rimbaud du vingtième siècle » comme le qualifia Jean d’Ormesson de l’Académie Française.
Aujourd’hui, je vous offre un de ses poèmes al dente (tel est le titre de l’opus) mis en bouche par Francesca Solleville. Francesca est la chanteuse ayant le plus interprété Jean Ferrat, avec Isabelle Aubret et Christine Sèvres son épouse. L’après-midi de ses obsèques, c’est elle qui déclama Ma France sur la place d’Antraigues. Petite fille du fondateur de la Ligue italienne des Droits de l’Homme, elle a beaucoup chanté les poètes Aragon, Mac Orlan, Ferré Interprète de chansons engagées contre le nazisme, le franquisme et la guerre du Viêt Nam, elle a aussi soutenu la cause ouvrière (La Commune en chantant, Chants d’exil sur des textes de Pablo Neruda).
Il y a une quinzaine d’années, Leprest qui fréquentait assidûment Antraigues, il choisit même malheureusement d’y mettre fin à ses jours, entreprit d’écrire un disque complet pour Francesca. Ainsi, y figure Gare à la Garonne, un hommage à Claude Nougaro, une chanson qui me fait tourner la tête en cette période de Saint Valentin.
Prenez ma main, je vous emmène pour une valse lente et nostalgique sur un des ponts qui enjambent le fleuve dans la traversée de Toulouse.

Gare à la Garonne par Francesca Solleville

« Fais gaffe où tu mets ton pied
Ici ou sur l’autre quai
Toi l’amicale pochetronne
Et ton troubadour d’ivrogne
Des fois l’eau et son tirant
Sont bêtement attirants
Gare à la Garonne

Mon poète de vingt berges
Qui flânes en longeant la berge
Dans les pompes à Lord Byron
Que tes rimes t’éperonnent
Mais pose bien tes semelles
L’eau souvent ressemble au ciel
Gare à la Garonne

Attention petit mélomane
Qui te promènes en walkman
Au son de l’accordéonne
Diatonique de Péronne
Tendrement mais notes à notes
Le fleuve nous « Nougarotte »
Gare à la Garonne

On croit que tout recommence
Et on y danse et on y danse
On y plonge et on y coule
Une piqûre de frelonne
Qui fredonne dans la foule
Un peu saoule entre les boules
Gare à la Garonne

Toi le suicidé d’enfance
Toi déjà mort qui avances
Sur le pont de tes dégoûts
Une pierre autour du cou
Tu auras beau tendre tes bras
La mort te refusera
Grâce à la Garonne »

Allain Leprest confiait : « On m’a souvent reproché d’être un peu nostalgique dans mes chansons, mais je pense qu’on ne peut bien parler d’une chose que quand elle est éloignée de soi. »

Gare à la Garonne dans Coups de coeur toulousepontneufblog

Comme à Paris, il y a un Pont-Neuf à Toulouse. Comme à Paris, malgré son nom, c’est le plus vieux pont de la ville rose. Et comme à Paris, il y a des amants sur le Pont-Neuf, l’eau et son attirant tirant (pas tyran pour un sou).
Une jeune lionne superbe et généreuse au sens du drame romantique hugolien, majestueuse et impétueuse à l’image du fleuve, y croisa un poisson rêveur, un barbeau (pas argenté, néanmoins pas commun, mais fluviatile) d’un certain nombre de berges, qui frétillait près du quartier historique de la Daurade, ainsi nommé, non pas par la fréquentation de cette espèce marine, ce qui serait incongru ici, quoique … mais pour les dorures aujourd’hui disparues de ses immeubles. Il n’y a pas que l’eau du canal du Midi qui soit verte ; le poisson fut ébloui par l’émeraude qui miroitait au soleil d’été.
Voilà une fable pas très nette, mais en d’autre temps, le chantre de ces lieux n’avait-il pas fait boire un coq et une pendule à la fontaine de ses mots. Une bluette surréaliste et dramatique d’une poule aux heures d’or qui devint coq au vin quand l’horloge sonna l’heure du (t)repas !
Alors donc, vous voyez, tout est possible ! Surtout qu’Allain Leprest nous invite à prendre les brisées de George Gordon Byron. Celui-ci se voulait orateur à la Chambre des Lords mais ce sont ses poésies mélancoliques qui le rendirent célèbre. Au point qu’il constitue une des grandes figures du romantisme britannique avec notamment, William Wordsworth, l’auteur de l’admirable poème Daffodils, je l’avais évoqué dans mon éloge de la jonquille (voir billet du 12 mars 2008). Son œuvre maîtresse est son Don Ju(ju)an, je la bégaie, est-ce l’ombre de Nougaro justement qui plane depuis son ancienne demeure du quai de Tounis ?
Au milieu de la rivière, lion et poisson coulent bientôt une nuit magique. La vague émeraude se fait chaude dans les bras de son Old Man River ! La guitare de Carlos Santana électrise la White magic woman, dans tous ses états liquides, tantôt aquarium, tantôt cascade effervescente, comme le fleuve nourricier de la ville.
Est-ce un amour d’opérette comme les bouquets de violettes que chanta autrefois Luis Mariano au théâtre du Capitole, non loin de là ? En tout cas, voilà que subitement l’imprévisible Garonne, qui l’eut crue, s’emporte et, chevauchant son lit, (nou)garotte le pauvre poiscaille.

« Bonheur, tu aimes repartir
À peine à l’amarre
Tu appartiens à ces choses volatiles
Comme les bouquets de roses, tu t’fânes vite
C’est à croire qu’on ne te mérite pas
Que l’homme n’est pas fait pour toi
Te barre pas, bonheur, bonheur. »

Vaine supplique nougarienne tant la lionne Garonne au caractère bien trempé est indomptable.

frelonblog dans Poésie de jadis et maintenant

frelon sur fleur Desigual

La morale de la fable, Allain Leprest la délivre dans une autre chanson :

« Tu valseras pour rien mon vieux
La belle que tu serres dans tes yeux
Ce n’est pas de l’amour
C’est une envie d’amour
Tu valses avec une ombre ... »

Hombre et lumière ! Extinction des feux de l’amour ! Méfiez-vous de la Garonne !
Si Leprest était graveur, sa Garonne serait une eau-forte. S’il était peintre, elle serait naturellement une marine, ce qui n’est pas la moindre des incompréhensions de la part d’une eau douce, à moins que la gironde ne soit mal embouchée …
En auteur affable, je vous offre une seconde version de ma fable par JeHaN, un des derniers chanteurs itinérants dans la tradition des trouvères et troubadours. Ami de Nougaro et Leprest, il est aussi reconnu comme interprète hors pair des œuvres de Bernard Dimey. D’excellentes raisons pour qu’il me plaise !
Écoutez le donc trimballer son amertume poétique le long des berges de Garonne. Boudiou !

Gare à la Garonne par JeHaN

Depuis, j’ai ouï(es) dire que le gentil poisson, fuyant le pont de ses dégoûts, se serait réfugié vers l’(im)passe du Bazacle, auprès de quelques saumons remontant le fleuve depuis le pic d’Aneto jusque vers l’océan. Trouvant la plaisanterie saumâtre, il s’est juré qu’on ne l’y reprendra plus à gober quelques libellules vers le pont des « Demoiselles ».
Cependant, pris entre deux eaux, il emprunte encore à Leprest pour écrire à sa Garonne perdue :

« Sans t’avouer que je me manque
Donne-moi de mes nouvelles
Dis-moi dans quel port se planque
La barque de ma cervelle ... »

Mon imagination débordante, cela peut être dangereux lorsqu’il s’agit d’eau, a largement outrepassé les pensées d’Allain Leprest. Simple licence poétique, mais finalement, n’est-ce pas le projet de tout poète que de faire vagabonder l’esprit de son lecteur, en l’occurrence ici, vers les (dé)rives de Garonne.
Toulouse to win chantait Nougaro lorsqu’au temps de Nougayork, il cherchait des synthés liturgiques du côté de la 42e rue. Si l’on (se) perd parfois avec la Garonne, vous, vous avez gagné d’écouter aussi celle, éternelle, de l’ami Claude. C’était la moindre des choses tant il a inspiré également mon histoire d’eau.

plaquenougaro

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Je vous présente un de mes lecteurs : Pierre ROCHETTE

Vous l’ignorez sans doute mais une carte du monde figure dans la plate-forme d’administration de mon blog. Il suffit que je promène la souris dessus pour que s’affiche le nombre de connexions journalières qui s’effectuent dans chaque contrée de la planète.
Ainsi, je constate assez régulièrement des visites en provenance notamment d’internautes d’outre-Quiévrain et de Suisse bien que je ne sois ni domicilié à Néchain, ni possesseur d’un coffre en Helvétie. Il est aussi parfois quelques Brésiliens et Russes qui s’emberlificotent peut-être dans la Toile. Quelques cousins canadiens curieux me font aussi l’honneur sinon de me lire, du moins de frapper à ma porte, vous allez en avoir la preuve.
J’avoue que je suis quelque peu fasciné mais surtout intrigué par les motivations ou les errances de ces lecteurs potentiels. Et voici que l’un d’entre eux s’est démasqué en déposant un commentaire très personnel à la fin de mon billet du 1er décembre 2010 « Châtaignes dans les bois se fendent
Plutôt qu’il ne demeure dans une semi confidentialité, j’ai souhaité le mettre en pleine lumière en lui consacrant ce billet. Je vous le livre d’abord tel que je l’ai reçu :

bravo pour cet article
sur la vie d’autrefois
et l’usage des poêles à bois:)))

Dans le cadre
de mon projet poétique
de disperser aléatoirement les cendres de mon oeuvre
littéraire aléatoire dans la mer des blogs pertinents mais
aléatoires du numérique

permettez-moi
de vous offrir
une de mes chansons
écrite sur le thème du poêle à bois:)))

LA CHANSON DU POÊLE À BOIS

ma mère faisait des toasts su l’poêle à bois
quand j’t’ais p’tit gars, quand j’t’ais p’tit gars
à m’disait le bonheur, c’est comme le beurre
ça fond dans bouche aussitôt qu’on y touche

mais si tu me tiens ben la main
pis qu’tu me donnes un gros câlin

m’en va t’serrer si fort
que dans vie
tu manqueras jamais de rien

y aura d’mon poêle à bois
dans chacun d’tes chagrins

2-
mon père mettait des bûches dans l’poêle à bois
quand j’t’ais p’tit gars, quand j’tais p’tit gars
y m’disait la passion, c’est comme la braise dans l’fond
ça vire en cendre, si tu la laisses descendre

mais si tu r’gardes tes souliers
pis ma manière de t’es lasser

m’en va serrer si fort
que dans vie
tu manqueras jamais de rien

y aura d’mon poêle à bois
dans chacun d’tes chagrins

3-
c’est pas pour rien qu’ma maison c’est la rue
comme un p’tit gars, comme un p’tit gars
dans cheminée, quand j’vois sortir d’la fumée
ca m’rappelle le poêle à bois de mon passé

j’ai ma mère au creux d’ma main
pis mon père au boutte du soulier

m’a les aimé si fort
que dans vie y manqueront jamais de rien

y aura d’leu poêle à bois
dans chacun d’mes câlins

y aura d’leu poêle à bois
dans chacun d’mes câlins

Pierrot
vagabond céleste

http://www.enracontantpierrot.blogspot.fr
www.reveursequitables.com
http://www.tvc-vm.com/studio-direct-235-1/le-vaga bond-celeste-de-simon-gauthier

Flatté que ma tribune soit cataloguée comme pertinente, vous imaginez bien que, curieux comme je suis, j’ai cliqué aussitôt sur les liens qui y sont joints pour découvrir qui était donc ce Pierrot vagabond céleste. Je suis tombé sur une photographie, une bouille qui inspire la sympathie, qui respire la convivialité, le bon vivre.

Je vous présente un de mes lecteurs : Pierre ROCHETTE dans Coups de coeur pierrot1

Allez savoir pourquoi, je l’imaginais déjà prenant une guitare, racontant des histoires à la veillée. D’ailleurs, son choix de me remercier de mon article sur les châtaignes n’était pas fortuit. J’eus donc envie de poursuivre ma visite.
J’ai mis ensuite un nom sur ce visage bonhomme : Pierre Rochette ! Un patronyme bien d’cheu nous ! Au lycée de Rouen, j’avais un camarade du Pays de Caux qui portait le même.
De plus en plus intrigant, il appartiendrait à une confrérie de rêveurs équitables, entendez par là, toute personne qui décide de prendre soin du rêve d’une autre personne … sans intérêt personnel caché.
Si j’avais les ailes d’un ange, si j’avais des lumières sur mon bike, je partirais (tout de suite) pour Québec, faire un bout de chemin avec l’ami Pierrot.
Il y a près de quatre décennies, il fonda dans le vieux Montréal, les 2P, les Deux Pierrots, une boîte mythique de chansonniers, comprenez chanteurs dans notre langue parfois moins fleurie que la sienne.
À 57 ans, il choisit de renier son style de vie, de donner ses économies, de fermer ses comptes en banque. Il troque sa maison contre une paire de bottes pour aller plus loin dans sa vie, réaliser son rêve de jeunesse en parcourant le Québec comme un vagabond à la recherche de rêveurs comme lui. Il les pourchasse : « Je suis comme l’allumeur de réverbères du Petit Prince. J’allume la flamme enfouie dans le cœur des gens que je rencontre en les incitant à vivre leur rêve … Imaginez la fête quand toutes ces chandelles illumineront le pays ».
L’itinérant désigne parfois un reclus de la société, vêtus de loques, que l’on confond volontiers avec un sans-abri ou un clochard. Rien de semblable pour Pierre Rochette même s’il trouverait sûrement beaucoup de plaisir et d’intérêt à la fréquentation de ces gens que la société laisse en marge.
Avec son bâton de pèlerin, sa vieille guitare, son sac à dos, son faux air de Victor Hugo, Hemingway ou mon ami peintre Marc Giai-Miniet (voir billets des 20 mars 2208, 23 septembre 2010 et 20 avril 2012), il a traversé le Québec de long en large, a dormi sous les ponts, dans des fossés et même … sur des congélateurs. Je me suis même demandé si dedans, il n’y ferait pas « plus chaud ». En effet, il y a quelques jours, un autre internaute québécois me disait qu’actuellement, chez lui, le thermomètre frôlait les trente degrés au-dessous de zéro et que la couche de neige atteignait le demi mètre. Et dire que chez nous, on déclenche des alertes orange et qu’on en fait les titres du journal télévisé pour beaucoup moins que cela !
Toutes ses superbes errances ont inspiré plus d’une centaine de chansons à Pierrot, je le nomme déjà ainsi, il acceptera ma familiarité précoce. Il a une phrase magnifique pour exprimer son vagabondage du corps et de l’esprit : « La souffrance est nécessaire pour remplir son coffre à outils. Plus on souffre et plus notre coffre à outils s’enrichit ».
Ce ne sont pas mes talents de bricoleur qui l’auront conduit jusqu’à moi !
Un jour, Pierrot a rencontré un homme qui sautillait sur place et agitait les bras comme un fou. Il lui demanda les raisons de cette agitation et quel était son rêve : « je veux faire un métier qui me permettra de bouger sans cesse ». Pierre le croisa sur sa route quelque temps plus tard ; il était devenu éboueur. Et de conclure : « Quel beau métier pour cet homme qui avait un rêve ! »
Dans ma brève quête pour cerner le personnage attachant, j’ai déniché et choisi de vous faire écouter sa chanson Molière, « son dieu de la langue française ».

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Il y parle de la guerre inepte, absurde, injuste : « Il y a trop de cercueils dans mon Québec que j’aime tant ! » Sais-tu Pierre que mon nom chez tes compatriotes anglophones signifie cercueil ?
Nous n’allons pas nous séparer sur cette note triste. Permets-moi en guise de conclusion, d’offrir à mes chers lecteurs celle d’une autre itinérante : l’outarde.
Félix Leclerc, un autre vagabond de la poésie dont les souliers ont beaucoup voyagé, l’attendait au mois de mai.

Passage de l\’outarde par Félix LECLERC

En ces temps de froidure, je me suis bien réchauffé le cœur et l’esprit devant ton poêle à bois, cher ami Pierrot!

PS: Je vous conseille vivement de lire le commentaire ci-après. de la plume même de Pierre Rochette. et le dialogue qui s’est instauré. Ils apportent un éclairage supplémentaire sur sa sensibilité.

Les ponts de Paris: le tour de l’île de la Cité (2)

Les ponts de Paris: le tour de l'île de la Cité (2) dans Coups de coeur pontnotredameblog1

Vous êtes au rendez-vous fixé pour effectuer la seconde moitié du tour de l’île de la Cité commencé dans mon précédent billet (16 novembre 2012). Chères lectrices, avez-vous pensé à changer l’eau du vase dans lequel vous avez mis le bouquet que je vous avais offert ?

pontnotredameblog2 dans Ma Douce France

pontnotredameblog6 dans Poésie de jadis et maintenant

Le pont Notre-Dame serait l’ancêtre de l’ancien Grand Pont romain qui permettait, dans le prolongement du Petit Pont, de traverser la Seine, à l’époque où Lutèce se concentrait principalement dans l’île de la Cité. Je ne dois pas être fier de mes compatriotes Normands qui le détruisent lors du siège de Paris de 887. Il est alors remplacé par le pont des Planches de Milbray, un ouvrage de planches jetées sur les anciennes piles de bois.
Un moine de Vendôme relate dans un poème la visite, en 1378, de l’empereur germanique Charles IV à son neveu, le roi de France Charles V dit Charles le Sage :

« L’empereur vint par la Coutellerie
Au carrefour nommé la Vannerie,
Où fut jadis la planche de Mibray;
Tel nom portoit pour la vague et le bray,
Getté de Seyne en une creuse tranche,
Entre le pont que l’on passoit à planche,
Et on l’ostoit pour estre en seureté »... »

Les planches Mibray (diverses orthographes) consistent en un plancher posé pour franchir le bourbier qui s’étend du carrefour de la Vannerie jusqu’à l’entrée du pont. Un plancher des vaches en quelque sorte !
Ce pont est emporté par une crue du fleuve en 1406 mais, du fait de son importance pour la vie économique de la cité, le souverain Charles VI le Bien Aimé favorise sa reconstruction et, le 31 mai 1413, solennellement, il plante le premier pieu, l’équivalent de la pose des premières pierres d’aujourd’hui. « Ce dit jour, le pont de Planches-de-Mibray fut nommé le pont Notre-Dame, et le nomma le roi de France Charles, et frappa de la trie sur le premier pieu, et le duc de Guyenne son fils, après et le duc de Berry et de Bourgogne, et le sire de la Trémoille; et c’étoit de dix- heures au matin. »
Achevé en 1421, reposant sur six arches, le nouveau pont mesure 106 mètres de long et 27 mètres de large. Particularité, il supporte soixante maisons toutes semblables, dévouées essentiellement aux commerces d’armurerie et de librairie. Antoine Vérard, éditeur renommé d’ouvrages luxueux comme La Légende dorée de Jacques de Voragine, occupe l’une d’elles à l’enseigne de Saint Jean l’Évangéliste .
Originalité pour l’époque, les maisons sont numérotées à l’identique des deux côtés du pont, la mention amont et aval distinguant où elles se situent. Il n’est pas certain que nos préposés au courrier de maintenant sachent d’emblée de quel côté coule la Seine … !
Bien qu’en bois, le pont Notre-Dame se révèle plus solide que les souverains valoisiens. En effet, au cours du quinzième siècle, après Charles VI, Charles VII le Victorieux, Louis XI le Prudent (qui enferme son ancien premier ministre le cardinal de La Balue … attention Jean-Marc Ayrault !), Charles VIII l’Affable, Louis XII « Père du peuple », avec une régence d’Anne de France dite Anne de Beaujeu, se succèdent à la tête de la monarchie.
Il faut une crue, le 25 octobre 1499, pour que le pont s’affaisse et se fracasse dans les flots avec ses maisons. En ce temps-là, on ne tergiverse pas de procès en procès, le prévôt des marchands et des échevins sont tenus pour responsables, jugés inaptes à exercer toute fonction et condamnés à de fortes amendes ; ils mourront tous en prison faute de pouvoir s’en acquitter.
Sans qu’il n’y ait aucun rapport entre ses deux décisions, après qu’il se soit empressé, en 1499, de faire annuler par le pape son mariage pour non consommation avec Jeanne de France dite l’Estropiée, Louis XII décide pour subventionner la reconstruction du pont amputé de ses pieds, le prélèvement de six deniers pour livre à prendre pendant six ans aux entrées de Paris sur tout le bétail à pied fourché. Il choisit comme architecte Fra Giovanni Giocondo, religieux de Saint François, dit Jean Joconde, sans aucun lien de parenté avec la célèbre Mona Lisa. En hommage, est gravé alors sur une des arches, un distique de Jacques Sannazar, poète de la Renaissance, où frère Joconde est traité de pontife.
C’est peut-être pour cela que l’on retrouve le génie esthétique toscan ou vénitien dans le nouvel ouvrage tout en pierre, édifié entre 1501 et 1512, avec une soixantaine de maisons de six étages, numérotées de chiffres d’or (pairs et impairs, cette fois). Il est également orné de statues royales

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Le tableau de Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet, peintre du dix-huitième siècle, en témoigne. Des joutes nautiques sont même organisées dans ce cadre grandiose.
Les fenêtres du 1er étage des maisons doivent demeurer à la disposition des autorités municipales lors des fêtes et de cérémonies. Car, supplantant le Pont au Change, son voisin en aval, le pont Notre-Dame devient la voie triomphale des souverains.
Ainsi, l’entrée solennelle de François 1er à Paris, le 15 février 1515, est la « plus gorgiasse et triumphante qu’on ait jamais veu en France, car de princes, ducz, contes et gentilshommes en armes, y avoit plus de mille ou douze cens » ! De quoi mettre le souverain dans d’excellentes dispositions pour combattre à Marignan au mois de septembre suivant !
François 1er emprunte le même pont, le 16 mars 1531, lors de l’entrée solennelle à Paris, de son épouse, Éléonore de Habsbourg, sœur de Charles Quint et veuve du roi du Portugal.
Le 3 juin 1590, le légat du pape y passa en revue l’infanterie ecclésiastique de la Ligue. « Capucins, minimes, cordeliers, jacobins, feuillants, tous la robe retroussée (rien à voir avec le vent fripon !), le capuchon bas, le casque en tête, la cuirasse sur le dos, l’épée au côté et le mousquet sur l’épaule, marchaient quatre à quatre, le révérend évêque de Senlis à leur tête … Quelques-uns de ces fantassins, sans penser que leurs fusils étaient chargés à balles, voulurent saluer le légat, et tuèrent, à côté de lui, un de ses aumôniers ». On qualifierait cela aujourd’hui de bavure !
Le 26 août 1660, plus d’un million de spectateurs s’amassent du château de Vincennes au Palais du Louvre. Le pont Notre-Dame est restauré et décoré, une superbe pyramide est dressée, non loin de là, sur la place Dauphine (qui n’a donc pas mauvaise mine !). Après la signature du traité des Pyrénées (sur la minuscule île des faisans au milieu de la Bidassoa, voir Lectures d’en France, billet du 16 janvier 2012) et leur mariage à Saint-Jean-de-Luz, Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche font leur entrée dans Paris en grandes pompes.

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Justement, le pont sera bientôt aussi doté de pompes ! Paris manque cruellement d’eau à cette époque. En 1670, deux ingénieurs proposent la construction de deux pompes élevant 30 à 40 pouces d’eau de la Seine à 80 pieds au-dessus du niveau du fleuve. Montées sur un échafaudage, les aubes sont enfermées dans un pavillon dont la porte est ornée de deux tritons sculptés pare Jean Goujon avec, au-dessous d’un médaillon de Louis XIV, une citation latine en vers, traduite par Pierre Corneille :

« Que le dieu de la Seine a d’amour pour Paris !
Dès qu’il peut en baisser les rivages chéris,
De ses flots suspendus la descente plus douce
Laisse douter aux yeux s’il avance ou rebrousse :
Lui-même à son canal il dérobe ses eaux,
Qu’il y fait rejaillir par de secrètes veines,
Et le plaisir qu’il prend à voir des lieux si beaux,
De grand fleuve qu’il est, le transforme en fontaines. »

Les manifestations ne sont pas toujours aussi réjouissantes. Ainsi, dans une lettre à sa fille Madame de Grignan, en date du 17 juillet 1676, Madame de Sévigné relate le passage sur le pont, du convoi menant à la décapitation, la Brinvilliers, célèbre empoisonneuse :
« ENFIN c’en est fait, la Brinvilliers est en l’air: son pauvre petit corps a été jeté, après l’exécution, dans un fort grand feu, et les cendres au vent ; de sorte que nous la respirerons, et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étonnés … À six heures, on l’a menée nue en chemise et la corde au cou, à Notre-Dame, faire l’amende honorable ; et puis on l’a remise dans le même tombereau, où je l’ai vue, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un docteur auprès d’elle, le bourreau de l’autre côté : en vérité cela m’a fait frémir… Pour moi, j’étois sur le pont Notre-Dame avec la bonne d’Escars ; jamais il ne s’est vu tant de monde, ni Paris si ému ni si attentif ; et demandez-moi ce qu’on a vu, car pour moi je n’ai vu qu’une cornette ; mais enfin ce jour étoit consacré à cette tragédie. J’en saurai demain davantage et cela vous reviendra. »
Souriez cependant avec la chanson de Marie-Paule Belle sur des paroles de Françoise Mallet-Joris, longtemps membre de l’académie Goncourt. D’ailleurs, nul besoin de Brinvilliers pour retrouver les poissons le ventre en l’air encore aujourd’hui dans la Seine !

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Grandeur et décadence, les maisons sont détruites pour insalubrité en 1786 tandis que les pompes survivent jusqu’en 1858. Le pont est rebaptisé pont de la Raison, dans le cadre de la déchristianisation révolutionnaire, ce mot appartenant à Mirabeau qui aurait dit dans ses derniers moments, « Vous n’arriverez à rien si vous ne déchristianisez pas la Révolution ».
Un nouveau pont est reconstruit sur les mêmes fondations en 1853 avec seulement cinq arches. Suite à de nombreux accidents fluviaux (35 entre 1891 et 1910) qui le font être surnommé le pont du Diable, on remplace les trois arches centrales par une seule arche métallique, pour faciliter le passage des bateaux . Des têtes de bélier ornent le sommet des deux arches de rives et quatre mascarons d’hommes barbus couronnés de plantes décorent les clefs de voûte des arches latérales. C’est cet ouvrage, un mélange de neuf avec du vieux, inauguré par Raymond Poincaré en 1919, que je photographie ce jour :

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Allez, je file vers Rouen et ma Normandie natale ! Non, je vous rassure, j’exagère, c’est juste que je descends la Seine jusqu’au pont suivant en aval. Auparavant, je fais une courte halte, place Louis Lépine, du nom du célèbre concours des inventions. En ce lieu, réside, sous des pavillons métalliques, le marché aux fleurs et aux oiseaux.

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Je n’ai que quelques piafs en fer forgé à vous offrir car le marché, qui leur est réservé, se tient uniquement le dimanche.

« … Un coq aimait une pendule
Ah, mesdames, vous parlez d´un jules!
Le voila qui chante à genoux
 » Ô ma pendule je t´adore
Ah! laisse-moi te faire la cour
Tu es ma poule aux heures d´or
Mon amour ».. »

Non, je n’ai pas un petit coup dans l’aile ! Je trouve cocasse de vous resservir un carré de nouga(t)ro (voir billet du 16 novembre 2012) au pied de l’Horloge du palais de la Cité.

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Ce monument qui fait partie du palais de Justice est la résidence et le siège du pouvoir des rois de France depuis Hugues Capet jusqu’au quatorzième siècle. Jean II le Bon fait alors édifier un beffroi qui sert de guet pour la sécurité du palais. Une partie de celui-ci est transformée en prison d’État en 1370, la Conciergerie, l’antichambre de la guillotine sous la Terreur.
Ladite tour accueille, en 1370, la première horloge publique à Paris, œuvre de l’horloger lorrain Henri de Vic. En 1418, la municipalité réclame que l’horloge comporte un cadran extérieur « pour que les habitants de la ville puissent régler leurs affaires de jour comme de nuit ». En 1585, Henri III fait mettre en place un nouveau cadran, dont l’encadrement est réalisé par le sculpteur Germain Pilon (vous le connaissez depuis le billet précédent).
L’horloge est encadrée de deux grandes figures allégoriques représentant la Loi et la Justice. Elle porte aussi deux inscriptions latines : « Celui qui lui a déjà donné deux couronnes lui en donnera une troisième », allusion aux couronnes de Pologne et de France portées par son contemporain le roi Henri III, et « Cette machine qui fait aux heures douze parts si justes enseigne à protéger la Justice et à défendre les lois. »
Je traverse le quai pour accéder au Pont-au-Change.

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Voilà un pont qui me signifie ! Non pas à cause de son nom qui provient du fait qu’en 1141, Louis VII ordonne que les changeurs, les courtiers de change, les banquiers de l’époque, y tiennent leurs bancs pour changer les monnaies. Imagine-t-on que, dans le futur, il puisse s’appeler pont des traders ?!
J’aime ce pont qui a inspiré à Robert Desnos l’un des plus admirables poèmes de la Résistance, Le veilleur du Pont-au-Change :

« … Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Veillant au cœur de Paris, dans la rumeur grandissante
Où je reconnais les cauchemars paniques de l’ennemi,
Les cris de victoire de nos amis et ceux des Français,
Les cris de souffrance de nos frères torturés par les Allemands d’Hitler.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Ne veillant pas seulement cette nuit sur Paris,
Cette nuit de tempête sur Paris seulement dans sa fièvre et sa fatigue,
Mais sur le monde entier qui nous environne et nous presse.
Dans l’air froid tous les fracas de la guerre
Cheminent jusqu’à ce lieu où, depuis si longtemps, vivent les hommes.

Des cris, des chants, des râles, des fracas il en vient de partout,
Victoire, douleur et mort, ciel couleur de vin blanc et de thé,
Des quatre coins de l’horizon à travers les obstacles du globe,
Avec des parfums de vanille, de terre mouillée et de sang,
D’eau salée, de poudre et de bûchers,
De baisers d’une géante inconnue enfonçant à chaque pas dans la terre grasse de chair humaine.

Je suis le veilleur du Pont-au-Change
Et je vous salue, au seuil du jour promis
Vous tous camarades de la rue de Flandre à la Poterne des Peupliers,
Du Point-du-Jour à la Porte Dorée.

Je vous salue vous qui dormez
Après le dur travail clandestin,
Imprimeurs, porteurs de bombes, déboulonneurs de rails, incendiaires,
Distributeurs de tracts, contrebandiers, porteurs de messages,
Je vous salue vous tous qui résistez, enfants de vingt ans au sourire de source
Vieillards plus chenus que les ponts, hommes robustes, images des saisons,
Je vous salue au seuil du nouveau matin.

Je vous salue sur les bords de la Tamise,
Camarades de toutes nations présents au rendez-vous,
Dans la vieille capitale anglaise,
Dans le vieux Londres et la vieille Bretagne,
Américains de toutes races et de tous drapeaux,
Au-delà des espaces atlantiques,
Du Canada au Mexique, du Brésil à Cuba,
Camarades de Rio, de Tehuantepec, de New York et San Francisco.

J’ai donné rendez-vous à toute la terre sur le Pont-au-Change,
Veillant et luttant comme vous. Tout à l’heure,
Prévenu par son pas lourd sur le pavé sonore,
Moi aussi j’ai abattu mon ennemi... »

Robert Desnos écrit ce poème dans la clandestinité, sous le pseudonyme de Valentin Guillois, au début de l’année 1944. Il est arrêté par la Gestapo peu après, le 22 février, puis déporté au camp de Buchenwald. Il appelle ici à la lutte générale contre l’occupant.
Avant que le pont Notre-Dame lui ravisse la primauté, le Pont-au-Change a la faveur des cortèges royaux. Ainsi, Isabeau de Bavière, épouse à quatorze ans du roi Charles VI, l’emprunte le jour de son entrée solennelle dans Paris, le 22 août 1389. « Ce jour-là, le grand Pont de Paris était tout au long couvert et estollé de blanc et de vert cendal ». Au passage nocturne du cortège, un funambule génois se laisse glisser sur une corde tendue d’une tour de la cathédrale Notre-Dame jusqu’au faîte de l’une des maisons du pont, en utilisant deux cierges allumés en guise de balanciers, et dépose une couronne sur la tête de la Reine. Comme quoi, le club de rugby du Stade Français n’a rien inventé en parachutant d’angéliques danseuses du Moulin Rouge au-dessus du Stade de France pour offrir le ballon du match !
De même, lorsqu’en août 1460, Louis XI, tout de blanc vêtu, chevauchant un cheval aussi immaculé, passe le pont sous un tunnel de voiles, cela préfigure une action artistique que je vous décrirai bientôt.
Comme son prédécesseur en amont, le Pont-au-Change est aussi le théâtre d’événements funestes. C’est le chemin privilégié pour conduire les condamnés à mort de la prison de la Conciergerie jusqu’au lieu de leur exécution.
Le 16 juillet 1793, la foule est tellement dense pour suivre le transport du corps de Jean-Paul Marat, assassiné dans sa baignoire par Charlotte Corday, que le cortège franchit le fleuve en se partageant entre le Pont-au-Change et le Pont-Neuf.

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L’assassinat de Marat (1890-Jean-Joseph Weerts, musée de la Piscine à Roubaix)

De même, lors des massacres de septembre 1792 sous la Terreur, les cadavres des prisonniers exterminés au Châtelet et à la Conciergerie sont exposés sur les trottoirs du pont. « Parvenus au pont au Change, a écrit un témoin oculaire, nous remarquons de loin sur l’un des trottoirs à droite, un tas informe qui avait l’apparence d’un amas de bûches: mais en passant très vite, nous reconnûmes encore que c’étaient des malheureux égorgés dans la prison voisine qu’on avait rangés là les uns sur les autres, en attendant le moment de les enlever. Il y avait là plus de trois cents cadavres ».
Les vers de Georges Brassens, « Il suffit de passer le pont/C’est tout de suite l’aventure », sont peut-être d’un goût douteux à cet instant de mon billet. C’est pourtant ceux qui me viennent à l’esprit en apercevant à l’autre extrémité du pont, le théâtre du Châtelet et son affiche écarlate de la comédie musicale West Side Story.
À la demande du baron Haussmann, cet immeuble est construit sur la place du même nom, à l’emplacement de la forteresse du Grand Châtelet qui servit de prison et de tribunal sous l’Ancien Régime avant d’être rasée en 1818 sous le règne de Napoléon 1er.
Temple de l’opérette, j’eus l’occasion, tout gamin, d’y voir Luis Mariano dans Le chanteur de Mexico et Tino Rossi dans Méditerranée. Mon dieu, je prends un sacré coup de vieux rien que d’y penser !
Lorsqu’une vingtaine d’années plus tard, j’ai rejoint Paris pour raisons professionnelles, j’avoue que j’ai fréquenté plus volontiers le Théâtre de la Ville, un autre édifice d’inspiration haussmannienne, situé en face, et proposant des spectacles plus « contemporains ».
À équidistance des deux théâtres, se dresse la fontaine du Palmier, surmontée d’une colonne au fût gravé des noms des batailles victorieuses de Napoléon. Sous le Second Empire, le sculpteur animalier Henri-Alfred Jacquemart la dote de sphinx cracheurs d’eau.

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C’est à cette époque qu’avec le percement du boulevard Sébastopol, le Pont-au-Change est reconstruit sous son aspect actuel. Les tympans des piles sont ornés de « N » napoléoniens inscrits dans une couronne de laurier.

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Il succède au pont en pierre achevé en 1647, formé de sept arches et portant lui aussi quatre-vingts maisons de cinq étages disposées alternativement en retrait ou en saillie. Elles étaient principalement habitées par des orfèvres et des joailliers. Certains décors du film Le Parfum tiré du roman éponyme à succès de Patrick Süskind fournissent une idée de leur architecture luxueuse.

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À l’extrémité du pont, à l’entrée de la rue Saint-Denis, se dressait alors également une œuvre en bronze du sculpteur Simon Guillain représentant grandeur nature le jeune roi Louis XIV âgé de dix ans, entouré de ses parents Louis XIII et la régente Anne d’Autriche. Érigées à l’occasion du traité de Westphalie en 1648, déboulonnées en 1781, les statues sont visibles aujourd’hui au musée du Louvre.

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Dans ce roman, Richard Bach, l’auteur de Jonathan Livingstone le Goéland, raconte sa quête éperdue de l’âme sœur. Aurait-il pu la trouver au Pont-Neuf qui enjambe les deux bras de la Seine, à la proue de l’île de la Cité ?

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À défaut d’être un lieu où l’on « emballe », c’est le pont que l’artiste Christo empaqueta, en 1985, en le recouvrant de plus quarante mille mètres carrés de toile polyamide dorée, retenus par treize kilomètres de corde.

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Par cette mise en cocon éphémère, l’artiste métamorphosa, durant une quinzaine de jours, le plus vieux pont de Paris, en une chrysalide résolument moderne.
De quoi donner un peu de baume au cœur (s’il battait encore !) d’Henri III. En effet, le 31 mai 1578, le roi, accompagné de sa mère Catherine de Médicis et de son épouse Louise de Vaudémont, arrive du Louvre en barque et en larmes car il vient d’assister aux funérailles de deux de ses mignons tués en duel. Vêtu de noir, il troque son chapelet aux grains en forme de têtes de mort pour une truelle d’argent et un plateau du même métal rempli de mortier, afin de poser la première pierre du futur pont. Il n’en faut pas plus pour que les Parisiens le surnomment le pont aux Pleurs. Comme une plaque en témoigne encore, il n’est achevé que trente ans plus tard, en décembre 1607 sous le règne d’Henri IV le Grand.
Ce dernier ne verra pas sa statue équestre, offerte en son honneur par son épouse Marie de Médicis à la Ville de Paris ; en effet, bien que commandée en 1604, elle n’est installée qu’en 1614, soit quatre ans après que Ravaillac eut commis son forfait.

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En tout cas, soixante après avoir quitté les cours de récréation de mon école communale, j’ai la preuve que le cheval blanc de Henri IV était noir ! Pour tordre le cou à la blague, on croyait que son cheval était blanc, ou gris à cause de la poussière (!) parce que le souverain en aurait possédé un qui s’appelait Albe, et que plusieurs tableaux de batailles montrent l’animal drapé d’un panache de plumes blanches.
Je suis intrigué, en cet après-midi, par la présence d’un matelas à l’arrière du monument. Je n’ose imaginer que, la nuit venue, le Vert-Galant descende de son destrier de bronze pour prouver sa virilité légendaire à quelque ribaude moderne, dans le square voisin portant son nom.

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On lui attribue plusieurs dizaines de conquêtes féminines ; on lui connaît six enfants légitimes de son mariage avec Marie de Médicis mais aussi au moins une douzaine illégitime dont trois avec Gabrielle d’Estrées.
Se souvient-on qu’il fricota avec Fleurette, fille d’un jardinier de Nérac, avec Bretine de Duras, fille cadette d’un meunier, la « Belle Rouet » et Mlle Rebours toutes deux filles d’honneur de la reine Margot, Catherine de Luc, fille de médecin, et Arnaudine servante de … Catherine de Luc, ou encore Marie Catherine de Beauvilliers abbesse à Montmartre ! J’en passe et des plus aguichantes. Les historiens s’intéressaient finalement aussi aux people de la Renaissance. Charles Trenet aurait pu trousser une chanson comme il en avait le secret.
Sacré Henri ! Personnellement, je te suis reconnaissant (voilà que je tutoie les rois !) en tout cas d’avoir institué la poule au pot du dimanche, un plat que préparaient superbement ma maman et ma mémé Léontine !
Tout bon roi qu’il fût, des sans-culottes, hérissés par les symboles de la monarchie, ne restent pas de marbre devant le bronze (!) et détruisent la statue le 12 août 1792.
Henri IV et son cheval reviennent sur le Pont-Neuf à la Restauration grâce à Louis XVIII qui souhaite que soit à nouveau érigé le symbole du premier des Bourbons. Pour le couler dans le bronze, on fond celui des statues déboulonnées de Napoléon sur la colonne Vendôme, et du Général Desaix place des Victoires.
Ce siècle avait dix-huit ans … Le 17 août 1818, l’actuelle statue équestre de Henri IV, tirée par trente-six bœufs depuis une fonderie du quartier du Roule, entre sur le Pont-Neuf devant une foule nombreuse. Au milieu d’elle, le jeune Victor Hugo :

« … Où courez-vous ? Quel bruit naît, s’élève et s’avance ?
Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos rois ?
Dieu ! quelle masse au loin semble, en sa marche immense,
Broyer la terre sous son poids ?
Répondez… Ciel ! c’est lui ! je vois sa noble tête…
Le peuple, fier de sa conquête,
Répète en chœur son nom chéri.
Ô ma lyre ! tais-toi dans la publique ivresse ;
Que seraient tes concerts près des chants d’allégresse
De la France aux pieds de Henri ?

Par mille bras traîné, le lourd colosse roule.
Ah ! volons, joignons-nous à ces efforts pieux.
Qu’importe si mon bras est perdu dans la foule !
Henri me voit du haut des cieux.
Tout un peuple a voué ce bronze à ta mémoire,
Ô chevalier, rival en gloire
Des Bayard et des Duguesclin !
De l’amour des français reçois la noble preuve,
Nous devons ta statue au denier de la veuve,
À l’obole de l’orphelin.

N’en doutez pas, l’aspect de cette image auguste
Rendra nos maux moins grands, notre bonheur plus doux ;
Ô français ! louez Dieu, vous voyez un roi juste,
Un français de plus parmi vous.
Désormais, dans ses yeux, en volant à la gloire
Nous viendrons puiser la victoire ;
Henri recevra notre foi ;
Et quand on parlera de ses vertus si chères,
Nos enfants n’iront pas demander à nos pères
Comment souriait le bon roi ! ... »

Il se murmure que des bonapartistes facétieux ont truffé l’intérieur de la statue de tracts anti-royalistes. Nul besoin d’Adèle Blanc-Sec, l’héroïne dessinée par Tardi, pour percer le mystère de la caverne d’Ali Baba monarchique.
En présence du ministre de la Culture, sept boîtes sont exhumées en 2004. Quatre d’entre elles, dans le ventre du cheval, renferment une copie sur parchemin de la certification de la première statue d’Henri IV, un procès verbal de l’inauguration de la statue équestre, un inventaire du contenu des 4 boîtes, la liste des souscripteurs du comité pour le rétablissement de la statue, une édition des Économies royales de Sully, la Henriade de Voltaire, une Vie de Henri IV par Péréfixe et de nombreuses médailles en argent et bronze.
Décidément, on trouve (presque) tout dans la statue du bon roi Henri … comme à l’ancien magasin de la Samaritaine dont l’enseigne barre toujours l’immeuble au bout du pont sur la rive droite.

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Jolie rencontre de la publicité et du septième art ! Le clip en noir et blanc, inspiré du film King Kong de 1933, fait aussi référence au Cuirassé Potemkine du cinéaste russe Eisenstein et la célèbre scène du landau dévalant les marches de l’escalier monumental d’Odessa.
Mes fidèles lecteurs savent mon admiration sans borne pour Jacques Anquetil qui interdit à Raymond Poulidor de porter le maillot jaune du Tour de France, ne serait-ce qu’une étape. Dans un autre clip plein d’humour, le champion limousin sortait de la Samaritaine avec un sac sous le bras. Vous devinez qu’il put enfin enfiler la fameuse toison d’or le temps d’une publicité.
Souhaitée par Henri IV, la Samaritaine est, à l’origine, la première pompe élévatrice d’eau construite à Paris, contre la deuxième pile du grand bras, et destinée à alimenter le Louvre et les Tuileries. Sur sa façade, côté amont, une sculpture de bronze représente la scène biblique du dialogue entre le Christ et la Samaritaine autour du puits de Jacob. Les Parisiens baptisent très vite la machine du nom de la femme de Samarie.
Reconstruite entre 1712 et 1714, la pompe est définitivement détruite en 1813 du fait de l’arrivée de l’eau de l’Ourcq dans Paris. Ernest Cognacq et Louise Jay reprennent le nom de Samaritaine lorsqu’ils fondent leur grand magasin en 1869.
Dès son origine, on trouve (de) tout … sur le Pont-Neuf :

« ...Rendez-vous de charlatans,
De filous, de passe volans,
Pont Neuf, ordinaire théâtre
De vendeurs d’onguens et d’emplâtre ;
Séjour des arracheurs de dents,
Des fripiers, libraires, pédans,
Des chanteurs de chansons nouvelles.
De coupe-bourses, d’argotiers,
De maîtres de sales métiers,
D’opérateurs et de chimiques,
Et de médecins purgitiques,
De fins joueurs de gobelets... »

Des chroniqueurs de l’époque affirment qu’on peut y rencontrer, à toute heure de la journée, « un moine, un cheval blanc et une fille de joie » !
Le pont constitue lui-même une véritable galerie de portraits. En effet, ce sont près de quatre cents mascarons qui, telle une frise, décorent la corniche. Tous seraient différents, un seul est un visage féminin, aucun n’est d’époque, certains originaux sont visibles au musée Carnavalet et au musée de la Renaissance à Écouen dans le Val-d’Oise. On pourrait presque imaginer que le sculpteur s’est inspiré de Guiseppe Arcimboldo, célèbre peintre italien quasi contemporain, pour réaliser ces têtes grotesques ou inquiétantes, ornées de cornes, de fleurs et de plantes marines.

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Pont ou cour des miracles, il y a une vingtaine d’années, on y croise encore deux clochards, une peintre et un cracheur de feu Comme à l’autre bout de l’île de la Cité, le pont est le théâtre d’une histoire d’amour fou. Mais cette fois, à la différence d’Héloïse et Abélard, c’est du cinéma : Les Amants du Pont-Neuf.
Un film culte digne d’une toile de Magritte, car ceci n’est pas le Pont-Neuf, ni même une image cinématographique du Pont-Neuf. En effet, l’acteur principal s’étant sectionné le tendon d’un pouce et la préfecture de Paris refusant de repousser les dates de tournage sur le vrai pont, le réalisateur Léos Carax lance le projet pharaonique (ou hollywoodien) de construire le décor grandeur nature du Pont-Neuf, la Samaritaine et l’Hôtel de la Monnaie compris, en plein marais camarguais près de Lansargues (voir billet du 3 janvier 2008 Les cabanes de Lansargues).

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Sublimes Denis Lavant et Juliette Binoche ! Je pense à une autre Juliet et son pays des Merveilles :

« Vous marchiez Juliet au bord de l’eau
Vos quatre ailes roses sur le dos
Vous chantiez Alice de Lewis Caroll
Sur une bande magnétique un peu folle

Sur les vieux écrans de soixante-huit
Vous étiez Chinoise mangeuse de frites
Ferdinand Godard vous avait alpaguée
De l’autre côté du miroir d’un café ... »

Au pays des Merveilles de Juliet (par Yves Simon)

Son créateur Yves Simon vit à quelques pas de là, place Dauphine construite à la demande du cavalier de bronze voisin, en l’honneur du Dauphin (d’où son nom), le futur Louis XIII.
J’aime Yves Simon pour ses chansons d’atmosphère de ma jeunesse, Les Gauloise bleues, Diabolo Menthe, Le film de Polanski (pas « Chinatown » mais « Cul-de-sac », celui avec la Dorléac !), Zelda, Nous nous sommes tant aimés dans les années 70, on allait voir les films italiens, Fellini, Antonioni …

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La nostalgie n’est plus ce qu’elle était … justement, Simone Signoret vécut aussi sur la même place avec Yves Montand.

« … J’ai pris la main d’une éphémère
Qui m’a suivi dans ma maison
Elle avait des yeux d’outremer
Elle en montrait la déraison.
Elle avait la marche légère
Et de longues jambes de faon,
J’aimais déjà les étrangères
Quand j’étais un petit enfant !… »

Tandis que les Bohèmes s’exposent au Grand Palais et que les Roms sont objets de tracasseries administratives, je vous offre Yves Montand interprétant L’étrangère de Louis Aragon :

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Et comme il n’y a pas de hasard, sur le Pont-Neuf, j’ai rencontré … Aragon qui n’avait pas achevé son Roman !

« Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
D’où sort cette chanson lointaine
D’une péniche mal ancrée
Ou du métro Samaritaine

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Sans chien sans canne sans pancarte
Pitié pour les désespérés
Devant qui la foule s’écarte

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
L’ancienne image de moi-même
Qui n’avait d’yeux que pour pleurer
De bouche que pour le blasphème

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Cette pitoyable apparence
Ce mendiant accaparé
Du seul souci de sa souffrance

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Fumée aujourd’hui comme alors
Celui que je fus à l’orée
Celui que je fus à l’aurore

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Semblance d’avant que je naisse
Cet enfant toujours effaré
Le fantôme de ma jeunesse

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Vingt ans l’empire des mensonges
L’espace d’un miséréré
Ce gamin qui n’était que songes

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Ce jeune homme et ses bras déserts
Ses lèvres de vent dévorées
Disant les airs qui le grisèrent

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Baladin du ciel et du coeur
Son front pur et ses goûts outrés
Dans le cri noir des remorqueurs

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Le joueur qui joua son âme
Comme une colombe égarée
Entre les tours de Notre-Dame

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Ce spectre de moi qui commence
La ville à l’aval est dorée
A l’amont se meurt la romance

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Ce pauvre petit mon pareil
Il m’a sur la Seine montré
Au loin les taches de soleil

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Mon autre au loin ma mascarade
Et dans le jour décoloré
Il m’a dit tout bas “Camarade”

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Mon double ignorant et crédule
Et je suis longtemps demeuré
Dans ma propre ombre qui recule

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
Assis à l’usure des pierres
Le refrain que j’ai murmuré
Le rêve qui fut ma lumière

Aveugle aveugle rencontré
Passant avec tes regards veufs
Ô mon passé désemparé
Sur le Pont Neuf »

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À faire mes ricochets de poèmes et de chansons sur la Seine, je me retrouve entre le Pont-Neuf et le pont Saint-Michel à hauteur du numéro 15 du quai des Grands-Augustins. Rappelle-toi Barbara …

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En lieu et place du bar à vins, se trouve là, autour de 1900, un marchand de musique vendant des partitions et les premiers disques microsillon 90 tours par minute. Entre les deux guerres, un bistrot de mariniers lui succède. Enfin, en 1951, s’ouvre l’Écluse, un cabaret légendaire de la rive gauche, le « plus petit music-hall parisien » : un boyau étroit d’une douzaine de mètres pouvant contenir soixante-dix spectateurs assis sur des banquettes de moleskine rouge ; au fond, un piano droit sur un podium de trois mètres sur deux, au mur une bouée de sauvetage et un filet de pêche. L’espace n’a pas changé sinon que le comptoir occupe aujourd’hui l’ancienne scène.
Lieu mythique : c’est là, dans ce mouchoir de poche, que les comiques Jean-Pierre Darras et Philippe Noiret singent la Cour de Versailles, aussitôt avoir joué au théâtre de Chaillot, le spectacle du TNP de Jean Vilar. C’est là que Cora Vaucaire crée Les feuilles mortes de Prévert et Kosma :

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S’y produisent Pia Colombo, Jacques Brel (en 1953), Catherine Sauvage, Giani Esposito, Christine Sèvres aussi. Écoutez-la chanter Léo Ferré, « C’est comme si Maria Casarès chantait » disait d’elle Barbara :

http://www.dailymotion.com/video/x1emfyk

Et puis, il y a donc Barbara, la « chanteuse de minuit », car à l’Écluse, la vedette passe à minuit. « Il y avait dans ce lieu un amour, une poésie, une vie. Ce sont les soixante spectateurs de l’Écluse qui m’ont fait naître ». Ma plus belle histoire d’amour, c’est eux au départ.
Engagée pour une semaine d’abord, elle y chantera cinq ans. Elle commence par interpréter sans micro les chansons des autres, La femme d’Hector de Brassens, Il nous faut regarder de Brel, Les amis de Monsieur de Fragson. « J‘étais face au mur où le piano était fixé. Je ne voyais pas les gens, ne serait-ce que parce que je suis très myope, mais je les entendais : « Ah ! Qu’elle est laide ! ». »

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Ne pouvant plus parler d’amour avec les mots des hommes, elle commence à écrire ses propres chansons. Elle crée notamment à l’Écluse, sans oser dire qu’elle en est l’auteur, Dis, quand reviendras-tu ?, pour son amant lointain qu’elle avait suivi jusqu’à Abidjan. C’est son premier grand succès, c’est aujourd’hui son titre le plus repris par les jeunes générations.

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En 1965, Serge Lama échappe miraculeusement à la mort dans un accident de voiture. Par contre, Liliane Benelli, pianiste attitrée du cabaret, décède. Un mois plus tard, Barbara crée Une petite cantate en mémoire de son amie disparue.

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On vient de célébrer le 24 novembre le quinzième anniversaire de la mort de la « longue dame brune », ainsi Georges Moustaki qualifiait cette icône dans un duo tendre et émouvant :

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Je ne suis pas plus capable d’inventer au clair de la lune qu’au soleil timide d’automne. Mais Barbara m’accompagne encore le temps de faire la vingtaine de pas qui me séparent du pont Saint-Michel.
Bien sûr, ce n’est pas la Seine, Pas de quais et pas de rengaines, Mais l’amour y fleurit quand même, À Göttingen ! … De parents, juifs, Barbara a passé la Seconde Guerre mondiale à se cacher, parfois séparée de sa famille. « L’Allemagne était comme une griffe. » Première chanson de la réconciliation franco-allemande, elle en est depuis l’emblème. Parfois en Corse, je croise un Allemand toujours surpris que je connaisse sa ville … par la grâce de Barbara.

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Ô faites que jamais ne revienne le temps du sang et de la haine ! Deux vers qui collent aussi à la « Seine macabre » du 17 octobre 1961 comme en témoigne une plaque scellée au pont Saint-Michel.

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« Ici on noie des Algériens » pour reprendre le titre du documentaire de Yasmina Adi. Les élèves français des classes de terminale peuvent trouver dans leur livre d’histoire (Nathan), au chapitre « L’indépendance de l’Algérie» : « Le 17 octobre 1961, à Paris, les forces de l’ordre tuent près d’une centaine d’Algériens, lors d’une manifestation pacifique organisée par le FLN ». Il faut en dire davantage de cette monstrueuse ratonnade dont notre président de la République a fait récemment repentance au nom de l’État Français. Certains opposants ont jugé bon à redire …

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Les images parlent d’elles-mêmes. En cette sinistre nuit, sous les ordres du préfet Papon de triste mémoire, les forces de police arrêtèrent, torturèrent et jetèrent des manifestants algériens en Seine. Certains cadavres dérivèrent jusqu’à Rouen.
Écran noir, écoutez guincher La Tordue, un groupe engagé aujourd’hui dissout :

« ... Paris sous Paris
Paris Paris saoul
En dessous de tout
Dessaoule par d’ssus les ponts
Que la Seine est jolie
Ne s’raient ces moribonds
Qui déshonorent son lit
Mais qu’elle traîne par le fond
Inhumant dans l’oubli
Une saine tuerie
C’est paraît-il légal
Les ordres sont les ordres
C’est Paris qui régale
Braves policières hordes
De coups et de sang ivres
Qui eurent cartes et nuits blanches
Pour leur apprendre à vivre
A ces rats d’souche pas franche
Qu’un sang impur et noir
Abreuve nos caniveaux
Et on leur fit la peau
Avant d’perdre la mémoire... »

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Ou quand l’abjecte réalité surpasse dans l’horreur la poésie de François Villon :

« ... Semblablement, où est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust jetté en ung sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ! … »

Selon la légende, la reine Marguerite de Bourgogne et deux de ses belles-sœurs, toutes trois brus de Philippe le Bel, s’adonnaient à des parties fines dans la Tour de Nesle voisine, avant de faire jeter leurs amants en Seine cousus en un sac. Buridan, renommé professeur de Scholastique, aurait échappé au sort funeste qui lui était promis, en se laissant tomber dans une barque remplie de foin apportée par ses élèves.
J’épie d’un œil les piétons du pont ; ils semblent indifférents à la plaque en notre époque « sensible ». Heureusement, deux anges en grande discussion au milieu du pont me redonnent le sourire.

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Le pont existe à cet endroit depuis 1387, sous le règne de Charles VI. Surmonté de maisons, il s’appelle successivement Pont-Neuf, avant qu’Henri III et IV construisent le leur, puis Petit-Pont-Neuf et enfin Neuf-Pont. Il prend le nom de Saint-Michel en 1424 en raison d’une chapelle voisine dédiée à l’archange saint Michel, celui-là même qui s’envole au sommet de la fontaine sculptée par Gabriel Davioud, tout à côté, en bas du Boul’Mich.

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Le pont subit diverses restaurations au rythme des nombreuses crues du fleuve et de la débâcle des glaces.
Sa reconstruction en pierre s’achève en 1624. Très élégant, le nouvel ouvrage possède seize maisons de chaque côté, occupées essentiellement par des parfumeurs, des libraires et des tapissiers. On peut même s’y désaltérer au cabaret Les Trois Entonnoirs, où selon Les visions admirables du Pèlerin de Parnasse (une sorte de Petit Fûté de 1635 qu’on sous-titrait alors Divertissement des bonnes compagnies, et des esprits curieux !), « vous y serez receu avec toute la franchise que vous pourriez souhaitter, et vous estes asseuré de gouster un vin de Beaune qui vous charmera tous les sens ».
Son tympan aval est orné d’une statue équestre de Louis XIII en bronze, tandis que de part et d’autre, des niches abritent des sculptures de Saint Michel et d’une Vierge. Toutes trois sont déposées à la Révolution.
Comme pour le Pont-au-Change, le pont Saint-Michel ne résiste pas à la fièvre urbanistique du baron Haussmann avec le percement rectiligne des boulevards Sébastopol et Saint-Michel. Ouvert le jour de Noël 1857, il est également décoré des « N » napoléoniens inscrits dans une couronne de laurier.

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Je rebrousse chemin de quelques mètres en aval, du côté de l’île, le long du quai des Orfèvres.
Le quai tire son nom de la corporation qui y tenait boutique auparavant, les orfèvres, joailliers et bijoutiers que justement les malfrats aiment dévaliser.
Non que je souhaite entrer au célèbre numéro 36, dans le siège de la Police Judiciaire, mais le lieu appartient aussi à l’histoire du cinéma et de la littérature policière. Le commissaire Jules Maigret, héros des romans de Georges Simenon, Louis Jouvet, Bernard Blier et Suzy Delair dans le polar de Georges-Henri Clouzot … Souvenirs, souvenirs qui s’estomperont peut-être avec les générations futures, quand les bureaux de la Police auront émigré bientôt dans le quartier futuriste des Batignolles.

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L’ultime pont de mon tour de l’île de la Cité s’appelle tout simplement le Petit-Pont. À juste raison, car c’est, en effet, le plus petit pont de Paris avec ses trente-huit mètres de long. Mais, en fait, il tient son nom de l’opposition à l’ancien Grand-Pont qui enjambait le grand bras de la Seine, entre l’île et la rive droite, à l’époque de Lutèce.

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En me renseignant sur son histoire, une fois encore, j’ai un peu honte de mes compatriotes normands. C’est pour se défendre de leurs invasions dévastatrices qu’en 877, Charles le Chauve fait ériger des tours de bois ancêtres des châtelets aux extrémités des ponts et resserrent les piles pour empêcher le passage des barques.

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Cela n’empêche pas Robert 1er de Meulan, un baron anglo-normand ex-combattant de la bataille d’Hastings, de mener un raid destructeur en 1111.
Cependant, il ne faut pas faire porter uniquement aux Normands la responsabilité des destructions multiples, provoquées aussi par les crues du fleuve au débit très irrégulier à l’époque, par les débâcles de glaces et les incendies qui le font surnommer le Pont des Malheurs.
Je ne sais s’il faut sourire aujourd’hui de l’incendie d’avril 1718 qui détruit totalement le Petit-Pont pourtant en pierre. Sa cause naît d’une croyance expérimentée par une femme effondrée de le noyade de son fils. Elle fait donc flotter sur l’eau une planchette de bois chargée d’un morceau de pain bénit et d’une bougie allumée qui, portée par le courant de la Seine, devrait s’arrêter là où gît le corps.
S’en suit une cascade de catastrophes dignes d’un immense succès des années 1930 de Ray Ventura et ses Collégiens. Comme aurait dit l’inénarrable Jean-Christophe Averty dans sa savoureuse émission Les Cinglés du Music-Hall : « À vos cassettes ! »
Et bien voilà, il faut que je vous dise que … dans sa dérive, le morceau de bois heurte une barque dont le chargement de foin s’embrase avec la bougie, laquelle embarcation en flammes s’empale contre le Petit-Pont, propageant alors le feu aux maisons construites dessus puis à une partie du quartier ! À part ça, Tout va très bien Madame la Marquise, le Petit Châtelet en pierre préserve l’île de la Cité du sinistre!
Reconstruit, en 1719, en pierre, avec trois arches, mais sans maisons, le Petit-Pont s’incline lui aussi devant le bon vouloir du baron Haussmann.

21077_p0002975j.001Notre-Dame de Paris, vue du quai Saint-Michel avec le Petit Pont 1854 (Johan-Barthold Jondking, Musée du Louvre)

Mis en service en 1853, désormais avec une arche unique et en meulière, le Petit-Pont nous livre aujourd’hui ses états d’âme dans une jolie chanson écrite par le comédien et chroniqueur François Morel pour Juliette Gréco :

« Je ne suis pas un pont
Qui fait rêver les amoureux
Jamais Napoléon
N’a fait de moi un sentencieux

Aucun signe particulier
Jamais emballé par Christo
Carax ne m’a jamais filmé
J’ n’ai rien à mettre dans ma bio

Cependant je voudrais
Un peu de considération
À votre bon coeur s’il vous plait
Je suis le petit pont

J’ai pourtant ce qu’il faut
Pour prétendre à un peu de gloire
Je ne suis pas moins beau
Que le Pont Neuf, le Pont des Arts

Qu’ont-ils les autres que je n’ai pas?
Expliquez-moi ce phénomène
Mirabeau n’a rien d’plus que moi
Pourquoi je l’ai pas, mon poème?

Je reste seul et triste
Pourtant foulé par des millions
De parisiens et de touristes
Je suis le petit pont

Je suis pourtant bien situé
Vue imprenable sur Notre Dame
Je n’dis pas ça pour me vanter
Mais j’ai un indéniable charme

Si je n’ai pas de zouave
Pour décorer l’un de mes pieds
Dîtes moi si c’est grave
Ou bien si l’on peut s’en passer

Et le pont Alexandre III
Il est quand même d’un goût douteux
Dans un environn’ment comme ça
L’anonymat me pèse un peu

Modeste, je pourrais
Me contenter d’une chanson
Un refrain trois couplets
Pour moi, le petit pont

Un jour on me remarquera
Je deviendrai une chanson
Dans la rue on me sifflera
Ce sera la consécration »


Allez Petit-Pont, tu n’as aucun complexe à faire.
Tu es sans doute le premier pont de l’histoire de Paris si on en croit ce que relate Jules César dans La Guerre des Gaules.
Tu serais aussi à l’origine de l’expression payer en monnaie de singe. Selon les livres des métiers du XIIème siècle, Saint-Louis aurait accordé aux montreurs de singes le droit de payer en grimaces ou en tours de passe-passe le péage sous le Petit Châtelet à l’entrée du pont.
Tu es également l’un des deux ponts qui ont le privilège de permettre l’accès direct au parvis de Notre-Dame, actuellement défiguré par l’installation de gradins pour honorer les 850 ans de la cathédrale. Le jour des Rameaux 2013, tu seras aux premières loges pour entendre les nouvelles cloches telles que Quasimodo les sonnait.
Victor Hugo, le créateur du Bossu hideux mais sympathique, avait sans doute un rapport très douloureux à la Seine depuis qu’elle engloutit sa fille Léopoldine à laquelle il dédia son admirable poème Demain dès l’aube
Dans mon précédent billet, j’avais entamé le tour de l’île de la Cité avec Nougaro, en face, au square de Saint-Julien le Pauvre. Pour l’achever, maintenant que Claude et le jazz se sont fait la malle, je rejoins la java, ses p’tites fesses en bataille, Rue Saint Jacques. Cette ballade en jargon, l’argot du Moyen Âge, de l’écrivain Pierre Mac Orlan, auteur du roman Le Quai des brumes, est truffée de références littéraires à François Villon qui vécut justement au cloître de Saint Benoît le Bétourné, à l’emplacement de l’actuelle Sorbonne.

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Henri IV aurait dit que Paris vaut bien une messe. Mon billet mérite bien les baisers de Nini sous les ponts de l’île de la Cité !







 

 

Les ponts de Paris: le tour de l’île de la Cité (1)

Je vous ai déjà promené sous et sur quelques ponts de Paris (voir billets Pont Mirabeau 1er avril 2009, Pont des Arts 18 janvier 2010 et Pont de Bir Hakeim 1er avril 2010).

« Pour aller à Suresnes ou bien à Charenton
Tout le long de la Seine on passe sous les ponts
Pendant le jour, suivant son cours
Tout Paris en bateau défile,
L’cœur plein d’entrain, ça va, ça vient ... »

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Avec des si … on met Paris en bouteille, avec la Seine, Juliette Greco met Paris et ses ponts en musique dans son récent album Ça se traverse et c’est beau.
« Chacun a son idée sur la fonction du pont. Je suis une passeuse. Un pont, c’est aller à la rencontre, c’est quitter, se suicider, c’est s’aimer, c’est revenir. C’est regarder l’eau. Comme toutes les filles qui ont 18 ans, j’ai marché sur les quais avec celui que j’aimais. C’est extrêmement divers et divertissant. C’est un matériau poétique » … dont je me sers abondamment pour bâtir ce billet.
Aujourd’hui, je vous emmène faire le tour de l’île de la Cité, en plein cœur de la capitale.

« Pour supporter
Le difficile
Et l’inutile
Y a l’tour de l’île ... »

Dans la même chanson, le poète québécois dit que C’est comme en France/Le tour de l’île ... d’Orléans, je ne trouve donc pas incongru de vous offrir, en plein Paris, ce vrai p’tit bonheur d’ode à la nature écrite et composée par le regretté Félix Leclerc.

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Je vous rassure, vos souliers ne vont pas trop voyager, l’île de la Cité ne fait qu’une vingtaine d’hectares et pas moins de neuf ponts permettent d’accéder au majestueux vaisseau de pierre ancré au milieu de la Seine.

Les ponts de Paris: le tour de l'île de la Cité (1) dans Coups de coeur ile-de-la-cite-blog

Plus aimables que leur aspect laisse paraître, des « guetteurs du ciel », des gargouilles et des animaux étranges qui peuplent habituellement les corniches et balcons de Notre-Dame, sont descendus sous terre m’accueillir dans le parc de stationnement.

parking-notre-dameblog1 dans Ma Douce France


parking-notre-dameblog2 dans Poésie de jadis et maintenant

Je remonte à la surface. Ces gargouilles me rappellent une plaisante chanson surréaliste de Jean-Pierre Suc, un auteur compositeur et interprète, qui, dans les années 1950, ouvrit non loin de là, dans le quartier de la Contrescarpe, le cabaret Le Cheval d’or où se produisirent notamment à leurs débuts Boby Lapointe, Raymond Devos, Pierre Perret, Ricet-Barrier, Roger Riffard, Pierre Louki, Anne Sylvestre et Christine Sèvres, la compagne de Jean-Ferrat. Excusez du peu !

« Une gargouille est en chômage
Car ce jour le ciel est bleu
Et qu’elle a métier de cracher l’orage
Quand il pleut, quand il pleut

Du haut des tours de Notre Dame
Voyant la Seine couler
Notre gargouille tout feu tout flamme
S’y est jetée, s’y est jetée

Pêcheur pêchant sur l’autre rive
A son hameçon l’a accrochée
Alors qu’elle allait à la dérive
L’a remontée, l’a remontée

Non moi je ne mange pas de la gargouille
Jour de carême ni vendredi
Non non non moi je ne mange pas de la gargouille
Il la jette son chat l’a pris

Le matou matois m’as-tu vu
Un gros chat roux de pure race
Met la gargouille vermoussue
Dans sa besace, dans sa besace

Non moi je ne mange pas de la gargouille
Dit l’animal plein de mépris
Non non non moi je ne mange pas de la gargouille
Mais j’en tirerai un bon prix

Le malin matou met en vente
La gargouille à l’hôtel Drouot
Les marchands entre deux gueulantes
Tiennent ce propos, tiennent ce propos

Non nous ne mangeons pas de la gargouille
Jour de carême ni vendredi
Non non non non nous ne mangeons pas de la gargouille
Vendue par un mistigri

Elle était née au Moyen Âge
Du ciseau d’un sculpteur barbu
Un jeune sculpteur en rodage
Ici l’a vue, ici l’a vue

Oui moi je mangerai de la gargouille
Jour de carême et vendredi
Oui oui oui, moi je mangerai de la gargouille
Et j’en mangerai toute ma vie

La gargouille fait bon ménage
Avec son sculpteur amoureux
Laissons-les sur leur bleu nuage
Ils sont heureux, ils sont heureux
Ils sont heureux »

Le nom donné au cabaret faisait référence à une autre chanson aussi Suc(culente) racontant l’histoire d’une tête de cheval dorée, accrochée à la devanture d’un boucher, amoureuse d’une jument qui passait tous les lundis dans la rue.
Dans le réjouissant dévédé qui lui est consacré, Boby Lapointe, le funambule des mots, est visiblement hilare de reprendre encore une chanson de Suc sur le parvis (de Notre-Dame), le paradis au sens étymologique du mot:

« Grand bonjour Notre Dame la reine
La tête sur un coussin de ciel
Et les pieds trempés dans la Seine
Tu te dores au soleil

Et moi assis sur le cœur de Paris
Place du parvis, place du parvis
Et moi assis sur le cœur de Paris
Ventre content et l’œil ravi

Les touristes curieux badauds
L’œil mécanique sur leur nombril
Tirent à tire larigot des photos
Souvenirs plus faciles … »

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Boby était peut-être simplement heureux de se trouver sur la dalle matérialisant le point kilométrique zéro des routes quittant la capitale

« Pour sûr que Paris
C’est plus près que les Caraïbes
C’est plus près que Caracas
Est-ce plus loin que Pézenas ? Je ne sais pas »

Quant à moi, à l’ombre de la statue de Charlemagne et ses leudes, assis sur un banc du pont au Double, je regarde un maître dompteur d’oiseaux donnant à manger à ses amis moineaux.

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Coup d’œil furtif à l’échoppe du bouquiniste : Les jardins et les fleuves, un titre de circonstance de Jacques Audiberti, romancier poète et reporter au Petit Parisien et … père spirituel de substitution de Claude Nougaro : « Avec le taureau Nougaro, la poésie débouche dans la noire arène du disque ! »
Et Claude, en écho, de le décrire: « Audiberti me disait qu’il était venu sur terre pour enquêter afin d’ajouter un reportage aux dossiers de Dieu. Il était une sorte d’inspecteur Maigret métaphysique … » Il lui rendra hommage avec sa Chanson pour le maçon.
En 1968, loin du Capitole, Nougaro le Toulousain avec Paris Mai porte un regard poétique sur les événements qui viennent de faire voler les pavés du Quartier Latin tout proche.

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« Le casque des pavés ne bouge plus d´un cil
La Seine de nouveau ruisselle d´eau bénite
Le vent a dispersé les cendres de Bendit
Et chacun est rentré chez son automobile
J´ai retrouvé mon pas sur le glabre bitume
Mon pas d´oiseau-forçat, enchaîné à sa plume
Et piochant l´évasion d´un rossignol titan
Capable d´assurer le Sacre du Printemps
Ces temps-ci je l´avoue j´ai la gorge un peu âcre
Le Sacre du Printemps sonne comme un massacre
Mais chaque jour qui vient embellira mon cri
Il se peut que je couve un Igor Stravinsky

Mai mai mai Paris mai
Mai mai mai Paris

… C´est ainsi que parlait sans un mot ce jeune homme
Entre le fleuve ancien et le fleuve nouveau
Où les hommes noyés nagent dans leurs autos.
C´est ainsi, sans un mot, que parlait ce jeune homme
Et moi l´oiseau-forçat, casseur d´amère croûte
Vers mon ciel du dedans j´ai replongé ma route,
Le long tunnel grondant sur le dos de ses murs
Aspiré tout au bout par un goulot d´azur
Là-bas brillent la paix, la rencontre des pôles
Et l´épée du printemps qui sacre notre épaule

Gazouillez les pinsons à soulever le jour
Et nous autres grinçons, pont-levis de l´amour

Mai mai mai Paris mai
Mai mai mai Paris »

La chanson sera interdite d’antenne à l’époque !
Après avoir longtemps habité Montmartre (voir billet du 1er février 2008 Allée des Brouillards), Nougaro vécut les dernières années de sa vie en bordure de Seine, à quelques pas d’où je me trouve. C’est là qu’il donna son dernier « concert de pancréateur ».
Éloge de l’écrivain Christian Laborde, son frère de race mentale : « Je tire derrière moi la porte de ta demeure, rue Saint Julien le Pauvre, où tu viens de t’éteindre, entouré d’Hélène et des « potenceurs ». Ainsi nommais-tu les infirmiers qui installaient au pied de ton lit bateau le support chromé des perfusions. Des potences, oui, comme dans les poèmes de François Villon dont tu étais devenu le voisin. » Il devint Nougaronne pour l’éternité lorsque ses cendres furent dispersées dans l’eau de la Garonne.
Son appartement donnait sur l’église Saint Julien le Pauvre, il avait même accroché un rétroviseur à la fenêtre de son bureau pour apercevoir les tours de Notre-Dame. Une inscription discrète sur le digicode témoigne que son épouse, l’île Hélène, y vit toujours.
Permettez qu’en hommage, je traverse le quai pour me recueillir quelques instants dans le bucolique square Viviani en face, sous Les ogives de Julien du nom d’une de ses Fables de ma fontaine :

« Les ogives de Julien
Saint Julien le Pauvre
Savent bien qu’il n’y a rien
Que la foi qui sauve
Je viens parfois m’y loger
Pénitent calme et modeste
J’apprécie les horlogers
Surtout les célestes
Dans un silence de cils
Où grince à peine une chaise
Sans messie et sans missel
Je m’installe à l’aise
Les ogives de Julien
Savent bien qu’il n’y a rien
Que la foi qui sauve
La foi, ma foi, j’en ai peu
Pas de quoi brûler un cierge
Bien que je sois né sous le
Signe de la vierge
Que je croie ou n’en croie rien
Le bon Julien s’en balance
Il connaît trop les chrétiens
Ascendant Balance
Les ogives de Julien
Savent bien qu’il n’y a rien
Que la foi qui sauve
Pas la foi sauve-qui-peut
De ces lascars fanatiques
Qui brandissent leur prie-dieu
Comme un coup de trique
Alors là, je suis sérieux
Saint Julien ou Dominique
Je voudrais bien qu’on m’explique
L’eau, la terre, le feu, l’air
Tout ça pour que l’homme braque
Ses ogives nucléaires
Sur notre baraque
Les saints ne répondent pas
À des questions aussi vaines
Il faut suivre pas à pas
Le chemin des veines
Ramer, ramer dans son sang,
Et soulever des monts chauves
Pour saisir enfin le sens
De la foi qui sauve
Des ogives de Julien
Saint Julien le Pauvre »

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Outre la référence au grand fabuliste, le titre de son spectacle était peut-être aussi un clin d’œil à la fontaine en bronze du square, une œuvre mystique de Georges Lenclos. Le sculpteur contemporain s’est inspiré de l’histoire de Saint-Julien le Pauvre ou l’Hospitalier telle que Flaubert la relate dans Les Trois Contes.

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Cher Claude, je resterais volontiers près de toi (mais mes lecteurs m’attendent) pour écouter ta « chanson de la carte Vermeil » , « Trop de nuits, de soleils, ça se paye / On dérouille, on se rouille / On se quoi ? Dur d’oreille … pourquoi tu nous fais ça, mon Dieu / Nous aiguiser en jeune, nous déguiser en vieux ... »

« Les vieux sont des braqueurs de bancs
Oh oui ! J’aime les bancs, public.
Ces canapés du pavé
Ces barques à quai qui mouillent, immobiles
Dans le tourbillon citadin, ces îles
Tous les bancs sont en bois des îles
Y compris les bans de la société
En bois d’exil … »

Langue sublime qui n’est pas de bois et donne envie de m’asseoir, comme Claude dans son récital, pour regarder les pigeons du square :

« Les pigeons du square Viviani
Pique-niquent sans relâche
Le pain dur, le pain de mie
Que les gens leur lâchent

Quand plus rien n’est à piquer
Les pigeons jouent à pigeon-vole
Ils font des raids, des piqués
Vers d’autres pactoles

J’en connais un, le gros Léon
Le pigeon de Notre-Dame
Qui joue du bandonéon
Pour sa gente dame

Il roucoule comme un con
Dottière venu de Venise
Malgré les gros poux qui con
Stellent sa chemise … »

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Puisque Claude taquinait les vieilles branches, c‘est l’occasion de dire que ce square a la particularité d’abriter un robinier faux-acacia planté en 1601. Haut de 11 mètres et d’une circonférence de 3,85 mètres, il est considéré comme le plus vieil arbre de Paris.
J’accomplis maintenant la vingtaine de mètres qui me séparent de la façade du cabaret Aux Trois Mailletz, un club qui, au début des années 1950, accueillit de grandes figures du jazz comme Bill Coleman, Mezz Mezzrow, Guy Lafitte, Memphis Slim et Stéphane Grappelli.

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Il faut se souvenir que Claude Nougaro, grand amateur de jazz, mit ses mots sur des musiques de Dave Brubeck (À bout de souffle), Louis Armstrong, Charles Mingus, Thelonious Monk, Sonny Rollins, Ornette Coleman Eddy Louis, Neal Hefti, et bien d’autres encore.
Incroyable, il marquait le tempo déjà dans le ventre de sa mère, à en croire les savoureuses menteries biographiques proférées par Christian Laborde dans son livre L’homme aux semelles de swing. Je me suis replongé dedans depuis cette promenade :
« Un après-midi, elle était alors enceinte de six mois, Madame Nougaro se rendit chez son luthier » … lorsqu’elle fut prise d’un malaise. « Elle posa une main sur son ventre rond et de l’autre chercha un appui. Le luthier la fit immédiatement asseoir sur un fauteuil Voltaire.
– Claude vous a donné un vilain coup de pied !dit-il en lui présentant des sels placés dans une boîte à musique en acajou.
– Non, pas vraiment ! C’était comme un petit gazouillis avec des vibrations, de la mousse au chocolat et une petite hélice, je ne pouvais plus marcher.Vous n’entendez rien ? poursuivit-elle.
– Si,le pick-up, Armstrong ! avec Lil Hardin au piano et Kid Ory au trombone !
– Non, là, dans mon ventre ! Écoutez !
– Perplexe, le luthier s’agenouilla et posa une oreille attentive quoique maladroite sur le ventre de Madame Nougaro. Il se redressa, regarda la future maman.
– Alors, Monsieur, qu’avez-vous entendu ?
– Eh bien, Madame, tout d’abord « di-dou » puis « di-dou di-dou » puis « di-dou di-dou di-dou dém » cadencé par un tout petit claquement de doigts qui dérape un peu ... »

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Son émouvant album sorti quelques mois après sa mort avait procuré à Claude sa dernière grande joie en gravant son nom au fronton de la plus célèbre firme de jazz Blue Note. Au verso, figure un dessin de Claude légendé : C’est fini ou ça commence ? Je n’arrêterai jamais avec toi Claude. Tu es toujours là, les paroles, toujours d’actualité, de Assez en sont la preuve :

« Il serait temps que l’homme s’aime
Depuis qu’il sème son malheur
Il serait temps que l’homme s’aime
Il serait temps, il serait l’heure
Il serait temps que l’homme meure
Avec un matin dans le cœur
Il serait temps que l’homme pleure
Le diamant des jours meilleurs

« Assez ! Assez ! »
Crient les gorilles, les cétacés
« Arrêtez votre humanerie
Assez ! Assez ! »
Crient le désert et les glaciers
Crient les épines hérissées
« Déclouez votre Jésus-Christ !
Assez !
Suffit ... »

Assez, il ne tiendrait qu’à moi, je vous raconterais plein de voyages en Nougarie.
Encore Christian Laborde : « Tu ne parlais jamais de Lénine et du sang. Tu parlais toujours de Verlaine et du son ». Justement :

« Toi, Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout,
Deux quais crasseux, semés de l’un à l’autre bout
D’affreux bouquins moisis et d’une foule insigne
Qui fait dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne.
Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin
Les passants alourdis de sommeil ou de faim,
Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
Qu’il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
Et, s’accoudant au pont de la Cité, devant
Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent !
Les nuages, chassés par la brise nocturne,
Courent, cuivreux et roux, dans l’azur taciturne.
Sur la tête d’un roi du portail, le soleil,
Au moment de mourir, pose un baiser vermeil… »

Ô Verlaine (pour reprendre le titre du beau roman de Jean Teulé) ! En cette matinée d’automne, je ne pourrai pas épier le baiser vermeil du soleil couchant sur la façade de la cathédrale tel que tu le décris dans Nocturne parisien tiré de ton recueil des Poèmes saturniens. Sache cependant que les quais de Seine avec leurs boutiques de bouquinistes ont un visage plus souriant qu’à ton époque.

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Comprenez que je traînasse sur le pont au Double et son environnement chargé d’émotions poétiques. C’est l’un des plus courts ponts de Paris avec sa quarantaine de mètres de longueur. Uniquement piétonnier, il est aussi probablement le plus fréquenté.
À l’origine, en 1631, il s’agissait d’un pont en pierre à trois arches surmonté d’un bâtiment à deux étages pour y héberger les malades de l’Hôtel Dieu voisin surchargé.
Il tient son nom du « double denier par homme de pied » (et six tournois par cavalier) qu’il fallait acquitter pour le franchir. Ce péage subsista jusqu’à la Révolution.

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La promenade en aval du pont côté île porte le nom de Maurice Carême, « poète belge d’expression française » comme indique la plaque, qui s’afficha souvent sur le tableau des récitations au temps de mon école communale. Quand je pense qu’Antoine Blondin n’a le droit qu’à un square perdu dans le vingtième arrondissement alors qu’il vécut toute sa vie à proximité du pont des Arts … il est vrai qu’il préférait le vin à l’eau !!!
Pont suivant en amont ! Je choisis de le rejoindre par l’île en traversant le jardin de l’Archevêché, aujourd’hui rebaptisé square Jean XXIII. Pardonnez mon mauvais esprit qui s’envole vers la couverture irrévérencieuse de Charlie Hebdo s’affichant justement depuis ce matin dans les kiosques. Elle fustige la prise de position (si j’ose dire) d’un autre Vingt-Trois, prénommé André, actuel archevêque de Paris.

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Au chevet de Notre-Dame, le square était, au Moyen-Âge, un terrain vague appelé la Motte aux papelards (rien à voir donc avec Charlie Hebdo !) qui servait de réceptacle aux gravats et déchets accumulés lors de la construction de la cathédrale.

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Au centre, se dresse une fontaine avec une Vierge à l’enfant, œuvre du sculpteur Louis Merlieux.
Je m’arrête devant le buste de Carlo Goldoni, le Molière italien, auteur dramatique du dix-huitième siècle. C’est l’occasion de me souvenir d’une représentation de la Trilogie de la Villégiature au théâtre de l’Odéon. Une mise en scène de Giorgio Strehler avec les acteurs de la Comédie Française, notamment Pierre Dux et Ludmila Mikaël, un enchantement qui durait quatre heures, mais dès le lever de rideau, le temps semblait s’arrêter.
En sortant du jardin, je me retrouve sur le pont de l’Archevêché, le pont le plus étroit de Paris, qui fut construit sous le règne de Charles X dit le Bien Aimé, pas tant que cela en fait car les Trois Glorieuses de 1830 ou Révolution de Juillet le forcèrent à abdiquer.

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C’est un amour de pont au propre comme au figuré. À ses pieds, est amarrée pour l’éternité la poupe de l’île de la Cité avec une vue magnifique sur le chevet de Notre-Dame.
Sur les grilles de ses balustrades, les amoureux verrouillent leurs sentiments en fixant des cadenas. Espérons pour eux que l’étudiant de l’École des Beaux-Arts ne les enlève pas pour en faire une sculpture comme il le fit avec ceux du pont des Arts en mai 2010.
Statistiquement, certains d’entre eux devraient connaître le même sort que celui que le photographe Jean-Denis Robert met en scène dans sa galerie de portraits People (voir billet du 27 septembre 2011). Il l’a légendé : Je m’appelle Brigitte !

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Sur la pointe de l’île, le square de l’Île-de-France abrite le mémorial des Martyrs de la déportation, inauguré en 1962 par le général de Gaulle alors président de la République. L’architecte Georges Henri Pingusson a relevé le défi de figurer l’infigurable.
Par un escalier raide et étroitement enserré entre des murs granuleux, on descend jusqu’à un parvis cerné de hautes murailles blanches complètement nues. Sentiment d’oppression ! À la pointe, se trouve une seule ouverture, une sorte de meurtrière barrée par une herse aux formes noires acérées. Elle laisse juste entrevoir l’eau de la Seine qui coule.

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Une crypte abrite 200 000 bâtonnets de verre, autant de signes particuliers que de Français morts en déportation lors de la Seconde Guerre mondiale.
Dans deux galeries latérales, des alvéoles triangulaires abritent des urnes contenant de la terre provenant des différents camps ainsi que des cendres ramenées des fours crématoires.

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Aux murs sont inscrits en caractères cunéiformes rouges les noms des camps de concentration ainsi que des extraits de poèmes de Paul Eluard, Sartre, Vercors, Saint-Exupéry, Robert Desnos aussi avec ces vers tirés de la Destinée arbitraire. Ils témoignent de l’engagement de Desnos dans la Résistance, qui lui valut la déportation et lui coûta la vie.

« Car ces coeurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté
au rythme même des saisons et des marées,
du jour et de la nuit »

Et aussi cet extrait de La rose et le Réséda de Louis Aragon :

« Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous deux adoraient la belle
Prisonnière des soldats »

Et encore, ce vers du Chant des marais ou Chant des déportés, « chanson des soldats de marécage », composé en 1933 par des prisonniers du camp de concentration de Börgermoor en Basse-Saxe.

« Ô terre de détresse où nous devons sans cesse piocher piocher … »

C’est l’occasion d’écouter Leny Escudero toujours émouvant et admirable dans ses engagements (lire billet Ay Leny Escudero rum balarum balarum bam bam du 14 mars 2012) :

le chant des marais par Leny Escudero

Après ce devoir de mémoire, un peu secoué, je me retrouve, à la sortie du jardin, immédiatement devant le pont Saint-Louis qui relie la pointe sud de l’île de la Cité à l‘île Saint-Louis en amont.

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Sa vie n’est pas (sur) un long fleuve tranquille. En effet, sept ponts au moins s’y sont succédé depuis près de quatre siècles.
À l’origine, vers 1630, le premier ouvrage s’appelle pont Saint-Landry en raison de la proximité du port du même nom qui approvisionnait le centre de Paris. De construction précaire, en bois, il s’écroule le 5 juin 1634 sous le poids de trois processions qui se bousculent pour accéder à Notre-Dame. Comme quoi, il ne suffit pas d’être chrétien pour avoir une bonne conduite !
Reconstruit avec neuf arches pour une meilleure assise, il ne résiste pas aux crues de la Seine de 1709. Il est remplacé, en 1717, par un pont en bois de sept arches, peint au minium, baptisé subtilement Pont Rouge qui s’effondre à son tour lors des inondations de 1795. Nul besoin d’un cyclone Sandy pour mettre à mal les édifices fluviaux de la capitale !
Quand ce ne sont pas les flots furieux de la Seine, c’est un automoteur qui percute le pont en 1939 entraînant la rupture et l’explosion des conduites de gaz qu’il renferme.
L’ouvrage actuel a été construit après 1968, ne cherchez cependant pas quelconque rapport avec les émeutes évoquées plus haut! Structure métallique d’une seule travée sans pile intermédiaire, elle possède une esthétique minimaliste contestable souhaitée par ses architectes la désirant discrète dans la multiplicité des points de vue remarquables autour de Notre-Dame et des deux îles.
Ce midi, trois mannequins posent au-dessous, pour un magazine de mode. En 2009, J.R, l’artiste de rue, colla au même endroit une gigantesque photographie d’une dame du temps présent, une femme africaine alanguie nue (voir billet Street Art à l’île Saint-Louis du 16 novembre 2009).

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Piétonnier, le pont Saint-Louis favorise l’installation de saltimbanques et de musiciens pour le plus grand plaisir des touristes.
Je poursuis maintenant ma déambulation du côté septentrional de l’île de la Cité et du grand bras de la Seine, par le quai aux Fleurs, ainsi nommé par la présence du marché aux fleurs, installé un peu plus loin de nos jours. Certaines de ses façades méritent une attention plus soutenue.
De 1938 à 1985, à l’exception des années de guerre passées dans la clandestinité, le philosophe Vladimir Jankélévitch vécut au numéro 1 du quai. Une plaque cite une phrase de son essai L’Irréversible et la Nostalgie, « Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été : désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu est son viatique pour l’éternité ». Voici une feuille blanche et un stylo, asseyez-vous pour méditer au soleil du bord de la Seine, je ramasse votre copie dans trois heures! …
… Bon, j’ai l’impression que je vous ennuie avec ma question existentielle.
Deux plaques apposées au numéro 5 rappellent que René Coty y vécut de 1936 à 1954 avant de devenir président de la République, et que le poète et romancier Edmond Haraucourt y mourut en 1941.
Je reconnais humblement que ce dernier était pour moi un illustre inconnu jusqu’à ce que lors de ma visite, je découvre qu’il est l’auteur du Rondel de l’adieu :

« Partir, c’est mourir un peu.
C’est mourir à ce qu’on aime.
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.
C’est toujours le deuil d’un vœu
Le dernier vers d’un poème…

Partir, c’est mourir un peu.
Et l’on part, et c’est un jeu
Et jusqu’à l’adieu suprême,
C’est ton âme que l’on sème,
Que l’on sème à chaque adieu.
Partir, c’est mourir un peu… »

Francis Lemarque s’en inspira dans sa chanson Quand un soldat :

« ...Partir pour mourir un peu
À la guerre à la guerre
C’est un drôle de petit jeu
Qui n’va guère aux amoureux
Pourtant c’est presque toujours
Quand revient l’été
Qu’il faut s’en aller
Le ciel regarde partir
Ceux qui vont mourir
Au pas cadencé
Des hommes il en faut toujours
Car la guerre car la guerre
Se fout des serments d’amour
Elle n’aime que l’son du tambour ... »

Si mon sujet de philosophie ne vous a pas enthousiasmé, je risque d’avoir plus de succès avec l’évocation de la grande histoire d’amour d’Héloïse et Abélard qu’abrita une ancienne maison sise à hauteur des numéros 9 et 11 du quai, ainsi qu’en témoignent une plaque et des éléments décoratifs sur les portes.

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Passe encore pour Jankélévitch, mais ne me dites pas que vous ne connaissez pas ce couple célèbre. Au collège, vous avez sûrement appris, à tout le moins étudié, en vieux françois ou en français moderne, la célèbre Ballade des Dames du temps jadis de François Villon :

« … Où est la très sage Heloïs,
Pour qui fut chastré et puis moyne
Pierre Esbaillart à Sainct-Denys ?
Pour son amour eut cest essoyne.
Semblablement, où est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust jetté en ung sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ! … »

Georges Brassens mit ce poème en musique. Je vous l’offre :

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Pierre Abélard, philosophe et théologien scholastique de grand talent, né d’une famille noble de Nantes, rejoint Paris pour poursuivre ses études puis parfaire l’éducation d’Héloïse, la nièce de Fulbert chanoine de Notre-Dame. La jeune fille a dix-huit ans, son précepteur trente-neuf. La mission de ce dernier dépasse bientôt largement sa fonction puisque : « Sous prétexte d’étudier, nous nous livrions entiers à l’amour … Notre ardeur connut toutes les phases de l’amour, et tous les raffinements insolites que l’amour imagine, nous en fîmes l’expérience. »
Amoureux éperdus, Héloïse et Abélard se marient dans le plus grand secret et ont un fils prénommé Astrolabe. Mais vous n’avez pas attendu les Rita Mitsouko pour savoir que les histoires d’amour finissent mal en général !
Abélard place Héloïse au couvent d’Argenteuil pour la protéger de la colère de tonton Fulbert. Le chanoine commandite alors deux hommes de main pour émasculer Abélard.
Vous imaginez le foin que cela fait au sein du chapitre de Notre-Dame. Les deux coupeurs de testicules sont condamnés au même traitement selon la loi du Talion, Fulbert est suspendu de ses fonctions pendant deux ans, Héloïse prend le voile à Argenteuil et Abélard se retire comme moine à l’abbaye de Saint-Denis.
Désormais éloignés, les deux amants transforment leur amour charnel en amour mystique en s’écrivant des longues lettres demeurées célèbres telles celle-ci de la « très sage » Héloïse cloîtrée : « Au cours même des solennités de la messe, où la prière devrait être plus pure encore, des images obscènes assaillent ma pauvre âme (…). Loin de gémir des fautes que j’ai commises, je pense en soupirant à celles que je ne peux plus commettre. »
Séparés dans la vie, Héloïse et Abélard se retrouvèrent dans la mort. À son décès, Héloïse fut enterrée auprès d’Abélard à l’abbaye du Paraclet dans l’Aube. En 1817, la ville de Paris autorisa la construction d’un mausolée à leur mémoire au cimetière du Père-Lachaise.

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Pour l’éternité, ils se regardent par médaillons interposés.
Je descends quelques marches pour me retrouver en contrebas dans la vieille rue étroite des Ursins. Il paraît que Jean Racine y vécut.

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« À Lutèce voguant aux aurores de nacre
Clocher, sonne là-haut la cloche des patries
À la cité des rois, des croix, des gueux, des sacres
Que retentisse encore le glas gras des tueries
À la ville lumière éteinte en simulacres
Fous-nous le gros bourdon, beffroi du capital
Carillons sonnez tous à cette capitale
Que la guerre épargna et que la paix massacre … »

C’est tiré de Montparis, chanson de Nougaro ! Encore, assez! Oui, excusez-moi !
Je me présente au numéro 4 de la rue de la Colombe, devant un immeuble chargé de sept siècles d’Histoire. Le nom de la rue et de la maison proviendrait d’un épisode tragique et poétique. Un couple de colombes nichait là sous la fenêtre d’un artisan, lorsqu’un soir de l’an 1223, la maison s’effondra. L’artisan fut tué et le nid enseveli sous les décombres. Seul le mâle parvint à sortir, la femelle et sa couvée restèrent coincées sous les pierres. Pendant plusieurs semaines, la colombe mâle nourrit son épouse et sa progéniture. Ce spectacle attendrissant émut les habitants du quartier qui décidèrent de vouer un culte à la Colombe à la désapprobation de l’Archevêché qui interdit toutes les manifestations païennes liées à cette vénération.
J’émets quelques réserves sur la véracité de cette légende (!) compte tenu des erreurs grossières relevées sur la pancarte fixée au mur de la taverne qui fait régner Louis XIV en 1240. Je rends à Louis IX alias Saint-Louis ce qui lui appartient.

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Vers 1715, l’immeuble aurait été le repaire du brigand au grand cœur, Cartouche, le vrai, pas Jean-Paul Belmondo ! Pour échapper à la maréchaussée, il empruntait un souterrain, qui existerait toujours en partie, débouchant sur les berges de la Seine.
À partir de 1954, ça c’est authentique, la Colombe devint un repaire d’artistes avec l’ouverture du célèbre cabaret éponyme. Ainsi, y débutèrent leur carrière, les chanteurs Guy Béart, Anne Sylvestre, Pierre Perret, Jean Ferrat, Maurice Fanon, Francesca Solleville, Hélène Martin, Jean Vasca, Henri Gougaud, Georges Moustaki, Marc Ogeret ainsi que Bernard Haller, Avron et Évrard, ou encore Romain Bouteille. Cette génération née après la Libération de la France à la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous fait entrer dans l’émergence d’un esprit nouveau avec des chansons à texte auxquelles on colle l’étiquette de « rive gauche » … de la Seine.
Sur sa rive droite, la chanson cherche à plaire parce qu’elle se vend. La chanson rive gauche est essentiellement de gauche, exigeante, engagée, délivrant un message. « Elle est à l’écart du courant. Elle sent la vase. Il n’y a nul autre endroit d’où l’on voie mieux le fleuve couler ». Il est certain que dans notre société actuelle très consensuelle et consumériste, la distinction est moins flagrante.
Cet après-midi, je suis ému à la pensée que des chanteurs, célèbres par la suite, coururent le cacheton, autour de minuit, dans la rue de la Colombe. C’était une époque où n’existaient pas de Star Ac’ ou de Graines de stars pour promouvoir des talents factices. Hommage à deux d’entre eux, Maurice Fanon, trop tôt disparu, et Marc Ogeret:

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Aujourd’hui, le cabaret est devenu un restaurant, bar à vins baptisé la Réserve de Quasimodo. Je doute que Garou le fréquente !

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L’enseigne du restaurant voisin fait référence Au Tambour d’Arcole.Vos lointaines études d’Histoire vous renvoient peut-être à la bataille du pont d’Arcole, commune italienne de la province de Vérone, au bord de l’Adige, au cours de laquelle, du 25 au 27 Brumaire an V (novembre 1796), les troupes du futur empereur Bonaparte vainquirent l’armée autrichienne. Il paraîtrait que Bonaparte ordonna à ses tambours de se placer sur les arrières des Autrichiens et de faire le plus de vacarme possible afin de faire croire l’arrivée de nouveaux renforts. Parmi eux, se trouvait le jeune tambour André Estienne sculpté par David au fronton du Panthéon, et dont un monument est érigé sur la place de son village natal de Cadenet dans le Vaucluse.
Cet intermède musical aurait pu constituer une transition subtile pour évoquer le pont d’Arcole vers lequel je me dirige maintenant.
En fait, le nom du pont qui relie l’Hôtel de Ville à l’île de la Cité serait tiré non pas de la campagne de Vénétie mais d’un épisode des Trois Glorieuses de juillet 1830. Désireux de chasser le souverain Charles X, des insurgés républicains dont Alexandre Dumas, venant de l’île de la Cité, se dirigent vers l’Hôtel de Ville. Pour cela, ils empruntent le pont de Grève, ancienne dénomination du pont d’Arcole, mais se heurtent au feu des soldats de la garde royale. C’est alors qu’« un jeune homme, bravant les balles monte sur l’arc du pont, et, un drapeau tricolore à la main, encourage les assaillants ».

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Selon les témoignages de l’époque et les spécialistes de l’histoire de Paris, les versions diffèrent ensuite. Notre jeune héros cria-t-il « Comme à Arcole » en s’engageant sur le pont ou se nommait-il Arcole comme il l’aurait déclaré avant de tomber sous les balles ? Quoi qu’il en soit, les émeutiers s’emparèrent de l’Hôtel de Ville, Charles X fut renversé et le pont de Grève fut baptisé Arcole. Au-delà de tout scepticisme, il est réjouissant de constater que le nom actuel de ce pont aurait donc pour origine l’acte héroïque d’un jeune insurgé révolutionnaire plutôt que le fait de guerre d’un futur empereur.
Le tableau d’Amédée Bourgeois visible au musée du château de Versailles, montre que l’ancien pont suspendu de Grève avait fière allure avec sa pile en pierre sur laquelle était érigé un portique supportant les câbles de retenue.

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En 1856, Alphonse Oudry le remplace par le premier pont parisien sans appui, entièrement réalisé en fer, avec une arche unique de 80 mètres de portée sise entre deux culées en pierre de taille. Cette prouesse technique n’est cependant guère rassurante car en février 1888, le pont subit un affaissement de vingt centimètres sous les tensions engendrées par le poids du tablier. L’ingénieur Barbet le consolide à l’époque par l’ajout de deux fermes supplémentaires et … de cordes et de bouées.

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L’intérêt majeur du pont réside dans la superbe vue qu’il propose sur l’Hôtel de Ville. Érigé au seizième siècle, le monument fut brûlé sous la Commune de Paris (1871) puis reconstruit dans son esprit néo renaissance entre 1878 et 1889. Si votre patience vous conduit à en faire le tour, vous pouvez dénombrer plusieurs centaines de sculptures de personnages marquants de la ville de Paris tels savants, artistes, industriels et hommes politiques. Je vous en épargne la liste fastidieuse, mais vous détournerez votre jeune progéniture quelques secondes de son portable en lui montrant Charles Perrault célèbre pour ses Contes de ma mère l’Oye ! Moi, je choisis Germain Pilon et Pigalle, les sculpteurs sculptés, il y a bien des arroseurs arrosés.

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En bordure du quai de l’Hôtel de Ville, je jette un œil à l’imposante statue équestre d’Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris sous le règne de Jean le Bon au quatorzième siècle.
Délégué du Tiers État, il joua un rôle considérable au cours des États généraux tenus pendant la guerre de Cent Ans, qui avaient pour objectif le contrôle de la fiscalité.
Sans y voir un lien direct de cause à effet, il fut assassiné le 31 juillet 1358.
Autres temps, autres mœurs, notre ministre de l’Économie et des Finances ne devrait pas craindre pareil châtiment malgré l’imposition à 75 % des classes les plus riches.
Aujourd’hui, un prix Étienne Marcel récompense les petites et moyennes entreprises faisant preuve de responsabilité dans la crise économique et financière que nous traversons.
Camille Saint-Saëns composa un opéra à sa gloire en 1879.

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Je pourrais poursuivre ma balade en aval de la Seine en longeant la rive droite en direction du pont Notre-Dame. C’est là qu’étaient amarrés autrefois nombre de bateaux-lavoirs bien exposés au soleil. Sur l’un des panneaux contant l’Histoire de Paris, on peut lire : « Le plus imposant d’entre eux est l’Arche Marion, formé de 12 barges et long de 200 mètres, amarré entre le pont d’Arcole et le pont Notre-Dame ; 250 personnes peuvent y travailler ensemble. »
Les lavandières lessivaient au raz de l’eau sous des auvents tandis qu’à l’étage supérieur, une vaste salle couverte accueillait le linge à sécher. Au centre, se trouvait la haute cheminée d’une chaudière définitivement détruite en 1937.
Chères lectrices, plutôt que de vous ennuyer avec ces basses corvées ménagères, je traverse la Seine pour rejoindre le marché aux fleurs et vous offrir un odorant bouquet.
Je n’ai fait qu’un demi-tour de l’île de la Cité, mais je ne coupe pas les ponts avec vous. Rendez-vous donc au pont Notre-Dame pour mon prochain billet !

 


Le hérisson (du Pré) commun

Une nuit de cet été, en traversant le Pré commun du petit village ariégeois où je séjournais, j’ai rencontré un hérisson, un vrai, je veux dire vivant, pas cette masse informe et sanguinolente que l’on croise trop souvent dans les phares de son automobile.

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Je devine déjà votre scepticisme : que faisais-je à la nuit tombée, donc fort tard, à errer dans le village ? Les pétanqueurs avaient déserté le terrain de boules devant l’école. Même, le café que vous connaissez désormais (voir billet du 28 août 2012) était fermé. Comme je ne vous cache (presque) rien, je venais d’achever une soirée de montage du film justement consacré au café.
Vous voilà rassurés ! Cela dit, j’anticipe votre seconde question : « Mais pourquoi écrire un billet sur cet animal si peu médiatique ? »
Quitte à vous surprendre, je n’avais jamais observé un hérisson en vie d’aussi près. À tel point que, pour immortaliser l’événement, je suis allé chercher mon appareil photo. En lui recommandant aimablement de m’attendre car, mine de rien, ça fait du chemin ces petites bestioles ; s’il dort dix-huit heures par jour, il chasse la nuit à la vitesse moyenne de trois mètres par minute, et peut parcourir alors deux à trois kilomètres.
À mon retour, il n’avait pas bougé d’un poil ou plutôt d’un piquant, fier sans doute qu’un humanoïde s’intéresse à lui et tire même son portrait. Ce que je fis sur le champ en bravant mon arthrose, imaginez la scène, à plat ventre dans l’herbe. Les éclairs du flash n’inquiétèrent même pas mon sympathique hérisson peut-être un brin cabot.

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Remarquez, en y réfléchissant, on comprend qu’il le soit car ce hérisson dit commun, Erinaceus europaeus en latin, de l’espèce des petits mammifères omnivores de la famille des Erinaceidae, s’est retrouvé en tête de gondoles de toutes les librairies de France, il y a quelques années.

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Pour être parfaitement honnête, que mon nouvel ami ne m’en veuille pas, dans son roman best-seller, L’élégance du hérisson, Muriel Barbery ne parle absolument pas de hérisson sinon sur quelques lignes relevées à la page 175 dans l’édition de poche Folio : « Mme Michel, elle a l’élégance du hérisson: à l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont de petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes. »
En fait, elle raconte l’histoire de la concierge d’un hôtel particulier cossu sis 7 rue de Grenelle dans les beaux quartiers de Paris. Information pour les lecteurs qui aiment arpenter les lieux fréquentés par les héros de leurs romans préférés, dans la vraie vie, à cette adresse, se trouve une boutique de la marque Prada, celle-là même dont s’habille le diable !
Seulement voilà, cette Madame Michel qui se présente comme « veuve, petite, laide, grassouillette, avec des oignons au pied, et à en croire certains matins auto-incommodants, une haleine de mammouth », n’a pas perdu son chat qu’elle a baptisé Léon parce qu’elle a aimé Anna Karenine de Tolstoï. La véritable élégance lui appartient : elle apprécie Kant, vénère les natures mortes hollandaises, adore Mort à Venise et le cinéaste japonais Ozu, écoute Mahler, et joue les stupides aux yeux des vaniteux habitants de son immeuble pour qu’ils ne sachent pas qu’elle vaut beaucoup mieux qu’eux.
Seul, l’un d’eux, Bernard Grelier, échappe à cette dissimulation : « Que je lui dise : « Guerre et Paix est la mise en scène d’une vision déterministe de l’histoire » ou : « Feriez bien de graisser les gonds de la réserve à poubelles », il n’y mettra pas plus de sens, et pas moins. Je me demande même par quel inexpliqué miracle la seconde sommation parvient à déclencher chez lui un principe d’action. »
Si je comprends l’allégorie, la concierge et le hérisson cultivent en cachette leur délicatesse et leur beauté face à un territoire hostile.
Dans ses Histoires Naturelles que j’aime citer souvent dès que je parle d’animaux, le comte de Buffon écrit déjà des choses assez proches dans sa description du hérisson : « Le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n’en sait qu’une grande, disaient proverbialement les anciens. Il sait se défendre sans combattre, et blesser sans attaquer : n’ayant que peu de force et nulle agilité pour fuir, il a reçu de la Nature une armure épineuse, avec la facilité de se resserrer en boule et de présenter de tous côtés des armes défensives, poignantes, et qui rebutent ses ennemis ; plus ils le tourmentent, plus il se hérisse et se resserre. Il se défend encore par l’effet même de la peur, il lâche son urine dont l’odeur et l’humidité se répandant sur tout son corps, achèvent de les dégoûter. »

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Le hérisson n’en était pas à son coup d’essai en littérature. En effet, en 2002, par l’imagination de l’auteur Éric Chevillard, il squatta le bureau d’un écrivain, ainsi naquit le roman Du hérisson : « D’où sort-il? que vient-il chercher ici, chez moi, sur ma table de travail. Comme si je n’avais rien de mieux à faire que de méditer sur son cas, comme si je n’avais pas de plus hautes et nobles préoccupations. Pour une fois que je m’intéresse à moi. Pour une fois que j’envisageai d’écrire de façon plus confidentielle, d’évoquer des souvenirs personnels, et par exemple cette période de liberté sexuelle effrénée qui s’ouvrit en 1968 et prit fin justement le jour où j’atteignais moi-même l’âge de puberté en me frottant les mains, voici qu’un hérisson naïf et globuleux vient parasiter ma confession autobiographique déchirante. Or personne ne se passionne pour la question du hérisson naïf et globuleux, ça se saurait. Ou peut-être un individu sur dix millions, et quel sinistre personnage. Je serais curieux de le voir. Ce doit être un malheureux bonhomme tout à fait seul au monde. Et qui ne connaît pas la joie. Ni l’envers de la neige, plus beau que l’endroit. Ni les premiers matins d’avril, quand le soleil revient de loin. Ni le confort d’être un chat dans l’eau quand le château brûle. Pour trouver de l’intérêt à ça, aux hérissons naïfs et globuleux, il faut manquer de distractions, demeurer célibataire en sa maison, avec peu de pelouse à tondre, de potager à bêcher et peu d’allées à ratisser. Il faut manquer d’amour et n’avoir pas d’amis, et être handicapé par la maladie. Il faut n’avoir qu’une jambe, et les yeux dans le plâtre. Ne pas collectionner les timbres, ne pas posséder d’atlas, ne pas peindre le dimanche des marines tant qu’on en peut extraire du tube de bleu de Prusse. Pour prendre goût aux hérissons naïfs et globuleux, il faut n’avoir rien de mieux. C’est mon avis en tout cas. D’autres raisons, je n’en vois guère qui se tiennent. » À la lecture de ce portrait robot, je ne me sens nullement visé !
À la différence de l’ouvrage de Muriel Barbery, il ne s’agit pas là d’une simple participation. L’animal s’incruste littéralement à tel point que l’expression « hérisson naïf et globuleux » revient deux ou trois fois par page. Il mange la gomme de l’écrivain, dérange ses papiers, l’empêchant d’écrire son autobiographie Vacuum extractor dans laquelle il se promet de tout révéler de son intimité.
Ainsi, Chevillard transforme l’intrus encombrant et insignifiant en machine à créer du sens. Hérissement pour certains critiques, jubilation pour moi ! Et puis, on apprend pas mal de choses sur le hérisson, l’auteur ayant eu la curiosité comme moi de compulser aussi les écrits de Buffon et Daubenton.
Ainsi, les prestigieux naturalistes battent en brèche la distinction abusive qu’il y eût deux espèces de hérissons (naïf et globuleux ?), ceux à museau de chien et ceux à groin de cochon : « Je soupçonne qu’elle a été admise, parce que le museau du hérisson a quelques rapports au groin du cochon et au museau du chien : on a attribué ces caractères à différents individus, tandis qu’ils sont réunis dans le même. »
Et l’écrivain du roman face à son hérisson, d’écrire avec humour : « Ainsi, surprend-on parfois sur un visage une double ressemblance dont chaque terme pourtant paraît exclure l’autre, tels l’écureuil et la Vierge au bon lait que l’on peut voir, le premier dans les forêts de pins ou de sapins, la seconde au centre du tableau du Greco, La Sainte famille, et ensemble, chez moi, réunis. »
Je découvre également que la viande de hérisson est un mets de qualité chez les Tsiganes. Une recette bohème classique consiste à vider, épicer le hérisson, le farcir de sauge et d’oignon, puis à l’entourer de terre glaise, et le cuire au-dessus des braises, ou suspendu au-dessus du feu. Il peut être également cuit à l’étouffée en hiver lorsqu’il est bien gras : on fait revenir des petits morceaux de lard, dorer des oignons avant de mettre l’animal dans la graisse fondue du lard ; il suffit ensuite d’ajouter de l’eau et des pommes de terre et de laisser cuire doucement à couvert. Il ne s’agit nullement d’une blague mais ne vous aventurez pas à de telles expériences culinaires ou à parodier quelque épreuve de Koh-Lanta, car depuis 1981, le hérisson bénéficie en France d’un statut de protection total. Il est interdit en tout temps et sur tout notre territoire, de détruire, capturer, de naturaliser, qu’il soit vivant ou mort, de transporter, d’utiliser, et de commercialiser le Hérisson d’Europe. Gare donc aux Roms qui voudraient se souvenir des recettes de leur « babooshka », ils ont déjà assez de tracasseries comme cela !
Cela dit, certains carnets de guerre 1914-1918 relatent qu’en période de disette, des poilus se nourrirent de hérisson dans les tranchées.
Ne t’inquiète pas petit hérisson du Pré commun, je n’ai nullement l’intention de te faire subir un sort aussi funeste. Bien au contraire, voilà que je me risque à le caresser dans le sens … du piquant. Quoique parler de poils n’est pas impropre car son corps en est recouvert qui se renouvellent de manière continue et se transforment du front jusqu’aux flancs en piquants creux de deux à trois centimètres. L’adulte en possède de cinq à sept mille.
« La femelle et le mâle sont également couverts d’épines depuis la tête jusqu’à la queue, il n’y a que le dessous du corps qui soit garni de poil ; ainsi ces mêmes armes qui leur sont si utiles contre les autres, leur deviennent incommodes lorsqu’ils veulent s’unir. Ils ne peuvent s’accoupler à la manière des autres quadrupèdes, il faut qu’ils soient face à face, debout ou couchés. »
Ils s’en accommodent malgré tout car la hérissonne met bas au début de l’été, quatre à cinq bébés après cinq à six semaines de gestation.
C’est peut-être pour cela que dans sa Théorie du corps amoureux, Michel Onfray consacre un chapitre à la célébration du hérisson célibataire. Pour le philosophe, le hérisson symbolise le modèle de l’individu hédoniste et se réfère à lui comme la bonne distance à adopter en matière de relations amoureuses, ni trop près ni trop loin. Les piquants blessent et repoussent mais la douceur et la chaleur du ventre attirent. Il invite donc à une certaine modération dans le relâchement du sentiment et l’implication qu’il juge possible dans les relations amoureuses.
« Sa technique de l’évitement du négatif procède du repli, du renfermement, de la fermeture des écoutilles par laquelle le monde pénètre habituellement la chair, donc l’âme….Pour sa part, le hérisson refuse tout autant le mimétisme avec les parages que la violence du prédateur car il préfère une sagesse véritablement hédoniste : éviter le déplaisir, se mettre dans la position de n’avoir pas à subir le désagrément, s’installer dans la retraite ontologique. Ni disparaître, ni attaquer, mais se structurer en forteresse à partir d’un pli dans lequel il préserve son identité… Dans le corpus catholique, l’animal équivaut très rapidement au pécheur. Pour quelles raisons le christianisme déteste-t-il le hérisson ? Les prophètes, toujours perspicaces en diable, remarquent qu’il habite de préférence les villes en ruine et qu’il manifeste une prédisposition dommageable pour les cités désertées par les hommes, donc maudites parce que touchées par la peste, la famine, la maladie, la guerre et autres catastrophes de mauvaises factures… Les pères de l’église lui reprochent l’hypocrite insolence de qui se renferme avec orgueil sur soi, se refuse l’ouverture aux autres, au monde. Pire :ces théologiens fossoyeurs de philosophie fustigent son désir d’être autonome et d’apparaître à lui-même sa propre loi, indépendamment de toute référence à Dieu. Replié, roulé en boule, solipsiste par son vouloir délibéré, le hérisson faute gravement en revendiquant et en réalisant la souveraineté, l’indépendance, sans aucun souci du recours divin. Péché mortel pour les vendeurs d’arrières-mondes…Voilà, me semble-t-il, d’excellentes raisons pour aimer le hérisson : sa stratégie de l’évitement, sa passion des déserts brûlés, son goût pour l’autonomie, son autosuffisance démontrée, son art de la prudence, son ingéniosité avisée, sa prévoyance avérée, ajoutons : sa fonction de victime émissaire et propitiatoire chez les chrétiens – tout contribue au portrait d’un animal qui mérite grandement l’affection... » Je ne m’attendais pas à ce qu’il compte parmi ses plus fidèles partisans, un philosophe qui, dans d’autres ouvrages réquisitoires, a cogné dur sur Dieu et déboulonné le psychanalyste Freud.
Suis-je un peu partial ou un brin fakir, mon hérisson (du Pré commun) est presque doux au toucher. Est-ce la proximité de la petite école dans la perspective de la promenade, je repense à la récitation de l’incontournable Maurice Carême que nous apprenions à la communale :

« Bien que je sois très pacifique,
Ce que je pique et pique et pique
Se lamentait le hérisson.

Je n’ai pas un seul compagnon.
Je suis pareil à un buisson,
Un tout petit buisson d’épines
Qui marcherait sur des chaussons.

J’envie la taupe ma cousine,
Douce comme un gant de velours.
Émergeant soudain des labours

« Il faut toujours que tu te plaignes »
Me reproche la musaraigne.

« Certes, je sais me mettre en boule
Ainsi qu’une grosse châtaigne,
Mais c’est surtout lorsque je roule
Plein de piquants, sous un buisson,
Que je pique et pique et repique
Moi qui suis si, si pacifique »
Se lamentait le hérisson. »

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De nombreuses légendes et croyances colportées à travers les âges ont engendré une attitude plutôt hostile à son égard. Son mode de vie discret et nocturne renforçait son image négative. Un animal qui ne se montre pas au grand jour, ne pouvait être que fourbe et malfaisant. Dans l’Europe médiévale, les fermiers persécutaient les hérissons les accusant de téter le pis des vaches et de les ensorceler en tarissant leur sécrétion lactée. Aujourd’hui, il est formellement déconseillé de donner du lait de vache à un hérisson affaibli que vous voudriez soigner, au risque de provoquer des diarrhées mortelles.
On le présentait aussi comme l’ennemi des basses-cours, y pénétrant la nuit pour attaquer les poules, en les étranglant ou bien en les saignant par le croupion, ou pour manger les œufs en les écrasant et en en léchant le jaune. Comment l’en blâmerais-je, moi qui adore les œufs à la coque avec des mouillettes !
Il y a deux mille ans, le naturaliste romain Pline l’Ancien initia peut-être l’idée que le hérisson ramassait des fruits en se roulant sur eux pour y planter ses piquants afin de les emporter au loin.

« … Quant sa viande querre vet ;
Tote sa petite aleure
S’en vet à la vigne meure
Tant fet, qu’a la vigne est monte,
Ou plus a de resins plente ;
Si la croule si durement
Que ils chient esopessement.
Quant à terre sunt espandu.
Et il est aval descendu,
Par desus se voutre et enverse,
Et au lonc et a la traverse,
Tant que les resins sunt fichées
Es brochettes qui sunt deugees,
Et quant s’est charchie durement,
Si s’en torne tot belement
A son recet, a ses foons ;
Et tant cum dure la sesons
Des pomes, fet-il autresi
Comme des resins que je dis... »

Non, il ne s’agit pas de notre langue orthographiée à la mode des textos, mais d’un extrait du Bestiaire divin en vers de Guillaume Le Clerc de Normandie, trouvère anglo-normand du treizième siècle. Vous aurez deviné qu’il décrit le hérisson se secouant pour faire tomber raisins et pommes accrochés à ses piquants, et « agissant à la manière du diable qui gaspille le fruit naturel de l’humanité » !
À propos de ces foutues épines, je fus témoin dans mon enfance, lors d’un banquet de mariage, du récit surréaliste d’un honorable enseignant venant de voir un pot de yaourt traverser paisiblement la chaussée. Après qu’elle eût mis son hallucination sur le compte de moult libations, l’assemblée intriguée constata effectivement qu’un pauvre hérisson trop curieux ou gourmand s’était empêtré les piquants dans le carton du laitage.
Plus sérieusement, toujours à cause de son enveloppe épineuse, le hérisson peut être mis en danger lors d’une exposition au soleil par les mouches qui s’y accrocheraient et y pondraient leurs œufs. Cela pourrait expliquer sa sollicitude manifestée envers le goupil dans la seule fable de La Fontaine où il soit mis en scène, à savoir Le Renard, les Mouches et le Hérisson :

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« Aux traces de son sang, un vieux hôte des bois,
Renard fin, subtil et matois,
Blessé par des Chasseurs, et tombé dans la fange,
Autrefois attira ce Parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.
Il accusait les Dieux, et trouvait fort étrange
Que le Sort à tel point le voulût affliger,
Et le fit aux Mouches manger.
Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
De tous les Hôtes des Forêts !
Depuis quand les Renards sont-ils un si bon mets ?
Et que me sert ma queue ? Est-ce un poids inutile ?
Va ! le Ciel te confonde, animal importun.
Que ne vis-tu sur le commun ?
Un Hérisson du voisinage,
Dans mes vers nouveau personnage,
Voulut le délivrer de l’importunité
Du Peuple plein d’avidité :
Je les vais de mes dards enfiler par centaines,
Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines.
– Garde-t’en bien, dit l’autre, ami, ne le fais pas ;
Laisse-les, je te prie, achever leurs repas.
Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle
Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle.
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
Aristote appliquait cet apologue aux hommes.
Les exemples en sont communs,
Surtout au pays où nous sommes.
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns. »

Le hérisson aimable offre ses services au renard pour le débarrasser des « parasites ailés ». Mais celui-ci, prudent dans son malheur, l’en dissuade suivant le précepte figurant déjà dans la Rhétorique d’Aristote : « Vous n’avez désormais plus à craindre cet homme qui ne vous nuira plus, car il est riche ; mais si vous le tuez, d’autres viendront, poussés à vous voler par leur pauvreté et à dépenser les deniers publics. »
Les amoureux de la langue française auront remarqué au passage que le dernier vers de la fable est une application de la règle subtile de l’accord des adjectifs avec gens. L’adjectif épithète précédant gens se met au féminin tandis que les adjectifs attributs qui suivent prennent le masculin.
De quoi réjouir Muriel Barbery dont le roman L’élégance du hérisson fait l’éloge de « la langue, cette richesse de l’homme, et ses usages, cette élaboration de la communauté sociale, (qui) sont des œuvres sacrées. Qu’elles évoluent avec le temps, se transforment, s’oublient et renaissent tandis que, parfois, leur transgression devient la source d’une plus grande fécondité, ne change rien au fait que pour prendre avec elles ce droit du jeu et du changement, il faut au préalable leur avoir déclaré pleine sujétion. (…)
Moi, je crois que la grammaire, c’est une voie d’accès à la beauté. (…) Quand on fait de la grammaire, on a accès à une autre dimension de la beauté de la langue. Faire de la grammaire, c’est la décortiquer, regarder comment elle est faite, la voir toute nue, en quelque sorte. Et c’est là que c’est merveilleux, parce qu’on se dit : « Comme c’est bien fait, qu’est-ce que c’est bien fichu ! », « Comme c’est solide, ingénieux, riche subtil ! ». Moi, rien que savoir qu’il y a plusieurs natures de mots et qu’on doit les connaître pour en conclure à leurs usages et à leurs compatibilités possibles, ça me transporte. »
Pour en revenir au hérisson, je comprends mal son altruisme envers le renard de la fable qui se range pourtant avec le putois, le blaireau, la fouine, le chien, le sanglier, le hibou grand-duc et la chouette hulotte, parmi les ennemis ne craignant pas de se faire déchirer la gueule. Attention à tes abatis, il est une chouette qui hulule la nuit dans les platanes du pré commun.
Dans sa fable Le hérisson et les lapins, Jean-Pierre Claris de Florian, considéré comme presque aussi talentueux que son collègue du siècle précédent Jean de La Fontaine, brosse un portrait moins positif du hérisson, le présentant comme un indécrottable chercheur de noises se complaisant dans le conflit :

« Il est certains esprits d’un naturel hargneux
Qui toujours ont besoin de guerre ;
Ils aiment à piquer, se plaisent à déplaire,
Et montrent pour cela des talents merveilleux.
Quant à moi, je les fuis sans cesse,
Eussent-ils tous les dons et tous les attributs :
J’y veux de l’indulgence ou de la politesse ;
C’est la parure des vertus.
Un hérisson, qu’une tracasserie
Avait forcé de quitter sa patrie,
Dans un grand terrier de lapins
Vint porter sa misanthropie ... »

Et lorsque après souper, la troupe réunie, il se mit à deviser des affaires du temps, de ses piquants, il blessa un jeune lapin, puis deux, puis trois puis un quatrième …

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Que cela puisse te consoler, cher hérisson du Pré commun, sache que les fabulistes en vous choisissant comme héros de leurs vers, vous font surtout porter en réalité tous les vices et défauts de mes compatriotes humains. Tu as d’autant plus bon dos avec tes piquants !
Les mentalités varient. Dans l’Antiquité, le hérisson « héros de la paix » était l’objet d’une grande considération et on accrochait ses peaux au pied des vignes pour détourner la grêle. Dans le bestiaire égyptien, il annonce la résurrection. En Afrique orientale, pour améliorer la fertilité, on recouvrait les grains d’une peau de hérisson avant de semer. Dans la plupart des superstitions répandues en France, le hérisson apportait plutôt le malheur.
Au seizième siècle, le sens du tact avait pour symbole un hérisson et une hermine, soient les animaux au poil le plus dur et le plus doux.
On attribuait aussi au hérisson des vertus thérapeutiques. Dans son « Histoire des Animaux à Quatre Pattes et des Serpents », parue en 1658, le révérend anglais Edward Topsell décrivait diverses potions à base de hérisson supposées soulager les maux des humains. Pline, encore lui, écrivait que « la cendre de hérisson mélangée au miel ou sa peau calcinée avec de la poix liquide, guérit de la calvitie. La tête de l’animal réduite en cendre et employée seule, fait même repousser les poils sur les cicatrices ».
Ne crains rien, petit hérisson du Pré commun, en ce qui me concerne ce serait vain remède, le mal est irrémédiable!
Voilà qu’il se pelotonne, peut-être lassé de mes élucubrations à moins qu’il souhaite simplement montrer une autre facette de sa personnalité à mon objectif.

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Car, il s’agit là de sa technique de défense ; à la moindre alerte, il se met en boule en hérissant ses piquants. Certes, c’est d’aucune efficacité sous les roues des automobiles et des camions qui constituent finalement les plus grands prédateurs du hérisson de l’an 2000.
L’écrivain d’Éric Chevillard encombré de son hérisson sur le bureau évoque ce danger des temps modernes avec humour : « Chose étonnante, le hérisson naïf et globuleux fréquemment victime de cette mésaventure de mourir sur la route depuis plus d’un siècle maintenant n’a toujours pas trouvé de réponse adaptée à la situation. Fâcheux contre-exemple pour la théorie de l’Évolution. Deux réactions simples s’imposaient pourtant même pour moi qui n’y connais rien : ou bien le hérisson naïf et globuleux apprenait à regarder la route à droite, à gauche, comme un écolier, avant de la traverser, et à accélérer le pas plutôt que de s’arrêter si un véhicule soudain surgissait ; ou bien, et cette deuxième réaction m’eût semblé plus naturelle venant de lui, mieux correspondre à son idiosyncrasie, il renforçait son armure de piquants de manière à résister à l’écrasement et même à s’en prémunir en constituant une menace pour les pneumatiques. »
Et de protester contre l’inégalité de traitement réservé par les pouvoirs publics au hérisson et au crapaud : « Ce dernier jouit d’aménagements du réseau routier étudiés et pratiqués à sa seule intention, je veux parler de ces galeries souterraines prétentieusement nommées crapauducs en référence aux ouvrages d’art monumentaux sublimes des architectes romains et qui lui permettent de circuler en toute sécurité dans nos campagnes, sous le flot ininterrompu des voitures ».

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extrait de l’album La vie des bêtes de Reiser

« On croit généralement
Les hérissons bêtes et piquants
C’est une erreur de sentiments
Quand on les prend
Dans le bon sens du poil
Ils sont doux et sympathiques« 

J’aurais volontiers choisi ce poème en guise de conclusion s’il ne s’intitulait pas Confidence de pneumatiques. Humour noir que je ne peux exercer à l’encontre de mon copain le hérisson du Pré commun ! Quoiqu’il ne détestât pas l’humour puisqu’il donna son nom à un ancien hebdomadaire satirique sur papier vert auquel collaborèrent de célèbres dessinateurs tels Cabu, Faizant, Sempé et Pellos.

« … Un soir je descendis dans une auberge triste
Auprès de Luxembourg
Dans le fond de la salle il s’envolait un Christ
Quelqu’un avait un furet
Un autre un hérisson
L’on jouait aux cartes
Et toi tu m’avais oublié ... »

Le voyageur extrait d’Alcools de Guillaume Apollinaire ! Le lendemain, au crépuscule, je revins faire un tour sur le pré commun. C’est le hérisson qui m’avait oublié. Il avait probablement choisi de faire œuvre plus utile en débarrassant les jardins et potagers voisins, de leurs hôtes indélicats, insectes, vers, limaces, escargots, et éventuellement serpents. D’ailleurs, je croisai un crapaud craintif qui rasait les murs.

Crapaudblog

Mon billet à l’encre violette possède peut-être un parfum de cette vieille France en sabots où les hommes et les animaux vivaient encore ensemble, celle décrite par trois « Fédérés » qui installèrent, il y a un quart de siècle, leurs pénates théâtrales, Loin d’Hagondange (c’est le titre d’un de leurs plus grands succès avec Mémoires d’un bounhoumme), dans un piquant village de l’Allier appelé … Hérisson.
Le café est ouvert … ce matin ! Je trinque à la santé de mon copain noctambule. Madame la cafetière, possédez-vous encore votre hérisson, un de ces anciens égouttoirs à bouteilles en forme de couronnes pourvues de piquants ?

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Le 22 Septembre, aujourd’hui, je ne m’en fous pas!

Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je ne m’en fous pas !
En ce jour, veille d’automne, « l’équinoxe funeste », il me plait de rendre hommage une fois encore à l’ami Georges Brassens à travers une de ses magnifiques chansons.
En l’impasse Florimond, dans le quatorzième arrondissement de Paris, un bas-relief en bronze, œuvre du chanteur Renaud, apposé le « 22 septembre » 1994, rappelle que « le poète, musicien et chanteur vécut ici » avec pour épitaphe, « Et que t’emporte entre les dents, un flocon des neiges d’antan … » (voir billet du 26 décembre 2007)

Le 22 Septembre, aujourd'hui, je ne m'en fous pas! dans Almanach BasreliefFlorimontblog

Pour souligner son obsession, le poète utilise l’épiphore, une figure de style consistant en la répétition d’un même groupe de mots ou de la même idée, dans chaque strophe, en l’occurrence ici, dans le troisième et le dernier vers.
Ne soyez pas tristes surtout ! Ce n’est qu’une chanson, même si, déchirante, elle exprime la nostalgie d’un bonheur passé et … l’indifférence nouvelle. Alors, accompagnez Prévert et ses escargots pour enterrer les feuilles !
Et pour ceux qui auraient tout de même l’âme en peine, je leur redonne le sourire en rappelant que le 22 septembre 1792, suite à la bataille de Valmy, fut le premier jour de la République (voir billet du 1er juillet 2010 Va mal, Valmy, Va bien !).

 » Un vingt-deux septembre au diable, vous partîtes,
Et, depuis, chaque année, à la date susdite,
Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous…
Or, nous y revoilà, mais je reste de pierre,
Plus une seule larme à me mettre aux paupières:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

On ne reverra plus au temps des feuilles mortes,
Cette âme en peine qui me ressemble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en souvenir de vous…
Que le brave Prévert et ses escargots veuillent
Bien se passer de moi pour enterrer les feuilles:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d’ailes,
Je montais jusqu’au ciel pour suivre l’hirondelle
Et me rompais les os en souvenir de vous…
Le complexe d’Icare à présent m’abandonne,
L’hirondelle en partant ne fera plus l’automne:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Pieusement noué d’un bout de vos dentelles,
J’avais, sur ma fenêtre, un bouquet d’immortelles
Que j’arrosais de pleurs en souvenir de vous…
Je m’en vais les offrir au premier mort qui passe,
Les regrets éternels à présent me dépassent:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Désormais, le petit bout de coeur qui me reste
Ne traversera plus l’équinoxe funeste
En battant la breloque en souvenir de vous…
Il a craché sa flamme et ses cendres s’éteignent,
À peine y pourrait-on rôtir quatre châtaignes:
Le vingt-deux septembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Et c’est triste de n’être plus triste sans vous « 

http://www.dailymotion.com/video/x1wrio

Publié dans:Almanach, Poésie de jadis et maintenant |on 22 septembre, 2012 |Pas de commentaires »

Il y a trente ans, Georges Brassens cassait sa pipe!

Georges Brassens naquit le 22 octobre 1921 sur la presqu’île singulière qu’on orthographiait Cette encore à l’époque. Il aurait aujourd’hui quatre-vingt-dix printemps s’il n’avait cassé sa pipe le 29 octobre 1981, voilà juste trente ans. Ces dernières semaines, chaînes de télévision, stations de radio et journaux, profitant de cette date rondement anniversaire, l’ont célébré plus qu’à l’accoutumée. Je ne suis pas fanatique de ces hommages souvent trop lisses et convenus, rendus à un homme dont les chansons nous prenaient plutôt à rebrousse-poil.
En ce qui me concerne, j’ai déjà évoqué la mémoire de Georges à l’occasion de visites à l’impasse Florimont (voir article du 26 décembre 2007) et à son moulin de Crespières, tout près de chez moi dans les Yvelines (voir article du 29 octobre 2008). Sans doute, une affection intellectuelle et peut-être un sentiment de culpabilité m’incitent à y aller aussi de mon petit billet ; un peu comme je me sentirais mal si, en cette période de Toussaint, je ne me recueillais pas sur la tombe de mes chers parents.
De quoi puis-je vous entretenir, moi qui comme la plupart d’entre vous, ne connais le poète qu’à travers ses chansons et quelques biographies ? Quoiqu’avec un peu de chance, j’aurais pu le rencontrer en privé lors de fréquents séjours à Sète. En effet, mon oncle et ma tante le fréquentèrent à plusieurs reprises, sur le Mont Saint-Clair, à la « baraquette » d’un ami commun « haut placé chez les argousins » pour citer un vers de Corne d’Auroch. Le hasard me permit seulement d’entrevoir sa silhouette à la fenêtre de son appartement le long du canal. Au fait, sinon quelques banalités, qu’aurait bien pu lui raconter l’adolescent intimidé que j’étais encore alors ? Même si mon oncle me le décrivait comme un autre tonton tranquille et discret voire timide qui tirait des volutes de fumée de sa bouffarde mais jamais la couverture à lui.

Il y a trente ans, Georges Brassens cassait sa pipe! dans Coups de coeur brassenspointecourteblog

Pour commencer, je vous parlerai de cinéma qui a récemment lancé quelques clins d’œil à l’ami Georges. Agnès Jaoui a donné à sa dernière réalisation, le titre de Parlez-moi de la pluie tiré de la chanson L’orage :

« Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps,
Le beau temps me dégoûte et m’fait grincer les dents,
Le bel azur me met en rage,
Car le plus grand amour qui m’fut donné sur terr’
Je l’dois à au mauvais temps, je l’dois à Jupiter,
Il me tomba d’un ciel d’orage… »

« Depuis que j’existe sur la terre, je ne me souviens pas d’une journée sans musique et sans chanson ». Tout gamin, grâce au phonographe installé dans le salon familial, Georges est bercé par les airs de l’époque et, très tôt, il connaît par cœur le répertoire de Jean Tranchant, Mireille, Ray Ventura et ses Collégiens, ou encore Charles Trenet. Évidemment, il chante le grand succès de Lucienne Boyer :

« Parlez-moi d’amour
Redîtes-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n’est pas las de l’entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime … »

Plusieurs décennies plus tard, il écrira une version moins guimauve :

« Parlez-moi d’amour et j’vous fous mon poing sur la gueule
Sauf le respect que je vous dois … »

Claude Chabrol dédia son dernier long métrage Bellamy aux deux Georges … Simenon dont le personnage de Maigret ressemble beaucoup au commissaire incarné par un excellent Gérard Depardieu sobre dans son jeu, et Brassens dont la tombe apparaît dans le premier plan du film. Même s’il n’a pas trompé ma sagacité, le cinéaste rusé, pour les besoins de l’intrigue, mêle dans la séquence d’ouverture, des vues du cimetière marin cher à Paul Valery et Jean Vilar en contrebas duquel on découvre l’épave d’une voiture et un corps calciné, et du cimetière du Py où fut inhumé très discrètement Brassens, au petit matin, une veille de Toussaint. Remarquez que longtemps avant que Chabrol ne mît en images son clin d’œil au Bel-Ami, il avait fallu poser un écriteau à l’entrée du cimetière marin de Sète pour informer les badauds : « La tombe de Georges Brassens n’est pas ici » !

« Déférence gardée envers Paul Valery
Moi, l’humble troubadour, sur lui je renchéris,
Le bon maître me le pardonne,
Et qu’au moins, si ses vers valent mieux que les miens,
Mon cimetière soit plus marin que le sien … »

BrassensSt%C3%A8leS%C3%A8te dans Poésie de jadis et maintenant

Supplique célèbre mais vaine car si ses poèmes sont peut-être plus étudiés aujourd’hui que ceux de l’auteur de La Jeune Parque, son « petit trou moelleux » a été creusé, comme il le souhaitait dans la vraie vie, au cimetière des pauvres, familièrement surnommé « Ramassis », face à « la mare aux canards » de l’étang de Thau ! « Tous les jeudis après-midi, pendant des années, ma mère m’a conduit sur la tombe de ses parents. Je crois qu’à part le fils du concierge du cimetière, j’ai été l’enfant de Sète qui a le plus fréquenté des morts. Je suis un enfant de la dalle ! » Georges confiait aussi que, dans son adolescence légèrement délinquante, il s’était adonné avec les copains à quelques pratiques douteuses : « Notre cimetière, c’était le cimetière des pauvres. On y a fauché des crânes pour s’amuser comme on le fait quand on est mômes ! » Ne voyez pas là de morbidité tant Brassens, sans doute pour faire la nique à la camarde ou la faucheuse, aimait lui « semer des fleurs dans les trous de son nez » et nous inviter à sa Ballade des cimetières ou à suivre les enterrements :

« Mais où sont les funéraill’s d’antan ?
Les petits corbillards, corbillards, corbillards, corbillards
De nos grand-pères,
Qui suivaient la vie route en cahotant,
Les petits macchabées, macchabées, macchabées, macchabées,
Ronds et prospères … »

En consultant, lors d’une exposition, son cahier de notes longtemps introuvable, je constate qu’il feignait une fausse jalousie teintée de beaucoup d’humour : « Paul Valery qui était poète et qui aimait voir les bateaux voguer y acquit face à la mer une espèce de propriété qu’on appela le cimetière marin et où l’on eut quand même la bonne idée d’enterrer quelques morts pour faire plus véridique. Jadis le soleil y régnait mais avec cette manie nouvelle de se faire bronzer les estivantes l’ont raréfié » !
Et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il avait même griffonné plus poétiquement un début de chanson vantant l’orientation vers l’étang de Thau :

« … Et les parqueurs qui sont de bons zigues
Quand les macchabées
Á la nuit tombée
Gobent les moules et les huîtres de Bouzigues
N’ont pas le cœur
Á les en empêcher
Braves zigues … »

Avec la seule réserve qu’il préférait le saucisson aux coquillages ! Georges aurait sans doute souri que les abattoirs de Vaugirard dans le XVème arrondissement de Paris, soient devenus … le parc Brassens !

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Pour en terminer avec Bellamy, Chabrol parsème aussi de-ci delà, quelques brèves allusions musicales chantées ou sifflées tirées de la discographie de Brassens, osant même, dans le final, mettre les paroles de la chanson Quand les cons sont braves dans la bouche de l’avocat de la victime lors de sa plaidoirie : « Mon Dieu, pardonnez-moi si mon propos vous fâche En mettant les connards dedans des peaux de vache,En mélangeant les genr’s, vous avez fait d’la terre Ce qu’elle est : une pétaudière ! » Au-delà de ces considérations cinématographiques, pour étoffer mon hommage, je vous livre maintenant mes sentiments sur l’exposition Brassens ou la liberté que la Cité de la Musique à Paris organisa au début de l’été dernier.

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Je vous avais entretenu d’une manifestation semblable, dans ce même lieu, en hommage à Serge Gainsbourg (voir billet Ma nostalgie, camarade Gainsbourg du 28 février 2009). Cette fois, pour mettre en scène le petit monde de Brassens, les organisateurs ont fait appel au dessinateur Joann Sfar qui, justement, est le réalisateur du film Serge Gainsbourg, une vie héroïque. La scénographie imaginée, à base de matériaux bruts et de voiles de tulle tendus, déroute un peu, en décalage avec la personnalité de l’ami Georges. Cependant, je me retrouve vite en terre amie lors de ma déambulation à la découverte de documents manuscrits et d’objets émouvants, d’archives audiovisuelles et de photographies ; notamment, c’est ce que je retiens en priorité avec tous les copains d’abord qui, tout au long de la promenade, murmurent, fredonnent ou sifflent les refrains qu’émettent les enceintes en de nombreux points du parcours. J’eus envie à plusieurs reprises de m’attarder devant une vitrine juste pour profiter d’une passante chantonnant derrière moi à mon oreille :

« Je veux dédier ce poème
Á toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets
Á celles qu’on connait à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais

Á celle qu’on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s’évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu’on en demeure épanoui

Á la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main …
… Mais si l’on a manqué sa vie
On songe avec un peu d’envie
Á tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu’on n’osa pas prendre
Aux cœurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu’on n’a jamais revus

Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l’on n’a pas su retenir. »

Étrangement, ce poème superbe n’est pas l’œuvre de Georges. Mais son mérite est grand d’avoir déniché aux puces ce trésor signé Antoine Pol, tiré d’un recueil intitulé Émotions poétiques, et d’avoir collé dessus un bijou de musique. Et si besoin était de démontrer le talent de Georges musicien, écoutez la version fanfare de cette chanson par la Banda municipale de Santiago de Cuba ! Un régal !

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En mettant en musique leurs poèmes tout au long de sa vie, Brassens fit connaître au grand public des écrivains connus et inconnus. « Je chante pour les concierges cultivées » !
Un soir qu’il mangeait chez son ami Jacques Grello, l’un des premiers qui crurent en son talent, constatant que la fille du célèbre chansonnier avait beaucoup de difficultés à apprendre sa récitation La complainte du petit cheval de Paul Fort, il saisit une guitare et joua quelques accords sur le poème. Vous connaissez la suite.
Par nuit claire, j’ai désormais le bonjour d’Alfred de Musset et de Georges quand je regarde l’astre :

« C’était, dans la nuit brune,
Sur un clocher jauni,
La lune,
Comme un point sur un i.
Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d’un fil,
Dans l’ombre, Ta face et ton profil ?
Es-tu l’œil du ciel borgne ?
Quel chérubin cafard
Nous lorgne
Sous ton masque blafard ?
Est-ce un ver qui te ronge
Quand ton disque noirci
S’allonge
En croissant rétréci ?
Es-tu, je t’en soupçonne,
Le vieux cadran de fer
Qui sonne
L’heure aux damnés d’enfer ?
Sur ton front qui voyage,
Ce soir ont-ils compté
Quel âge
A leur éternité ?
Qui t’avait éborgnée
L’autre nuit ? T’étais-tu
Cognée
Contre un arbre pointu ? … »

Qui sait encore si Brassens n’a pas donné le goût à beaucoup de se plonger dans l’œuvre de François Villon en popularisant sa Ballade des dames du temps jadis, en vieux « françois » de surplus :

« Dictes-moy où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ? »

En la circonstance, n’en déplaise à Georges, mon professeur de Français de père m’avait d’ores et déjà convaincu.
La transition est toute trouvée avec la projection d’une archive de l’INA, un long entretien entre Georges Brassens et son pote écrivain René Fallet, enregistré au moulin de Crespières, dans le cadre de l’émission Les livres de ma vie. Je reste scotché de longues minutes devant le grand écran à écouter Georges évoquant ses lectures depuis sa jeunesse, de quoi donner des migraines à tous ceux que la littérature répugne ou peut-être faire naître quelques  envies. C’est passionnant, on retrouve là tout l’univers du chanteur poète.
« Je lis, je relis, je me suis aperçu que j’avais mal lu pendant très longtemps ; la plupart des belles choses m’avaient échappé ; tous les quatre ou cinq ans, on a une manière de juger différente… L’auteur que je relis le plus souvent est Voltaire et juste après, Mon oncle Benjamin de Claude Tillier », un roman publié en 1842 sous forme de vingt-six feuilletons dans L’Association, un journal démocratique de Nevers.
En voici un des morceaux de bravoure tançant rois et nobles, l’action se déroulant au temps de Louis XVI : « Mais dis-moi, peuple imbécile, quelle valeur trouves-tu donc aux deux lettres que ces gens-là mettent devant leur nom ? Ajoutent-elles un pouce à leur taille ? Ont-ils plus de fer que toi dans le sang, plus de moelle cérébrale dans la boîte osseuse de leur tête ? […] Il est impossible que vingt millions d’hommes consentent toujours à n’être rien dans l’État, pour que quelques milliers de courtisans soient quelque chose ; quiconque a semé des privilèges doit recueillir les révolutions. » Rappelez-vous que Jacques Brel, un autre monument de la chanson, incarna au cinéma le truculent médecin de campagne, philosophe et jouisseur.
Brassens nous bourre vite de complexes ; ainsi il trouve essentielle la lecture des Contes du Matin de Charles-Louis Philippe, écrivain que j’avoue humblement ignorer. Je me suis renseigné depuis. Charles-Louis Philippe, né d’une famille extrêmement modeste, vécut trop peu de temps de 1874 à 1909. « Je crois être en France le premier d’une race de pauvres qui soit allée dans les lettres. » Il était considéré comme un grand romancier populiste, qualificatif qui désignait alors le style littéraire adopté par les écrivains en marge des salons académiques, avant qu’il ne soit utilisé par les élites pour déconsidérer la parole du peuple. Outre ses Contes, Le Père Perdrix, Bubu de Montparnasse et Croquignole constituent ses œuvres les plus marquantes. Le jugement de Brassens est d’or, il faudra que je m’y plonge.
Maintenant, Georges récite de mémoire une longue tirade de Messieurs les ronds-de-cuir de Courteline.
« Lamartine et Musset sont des pleurnichards mais ils ont bien d’autres qualités. Á Sète, la mer et le soleil étaient passionnants mais je m’intéressais à Racine, Corneille, Molière, Boileau, La Fontaine ; si on nous les imposait, c’est qu’il y avait quelque chose à prendre. »
Brassens avoue transcrire des passages de ses lectures dans de nombreux cahiers. Comme exemple, il lit des notes d’André Gide qui serait alors au purgatoire : « Chaque génération lorsqu’elle s’élance dans la vie, juge avec assurance et fort discourtoisement parfois ce qui n’abonde pas dans son sens. Ayant assez vécu pour avoir vu se rejouer deux ou trois fois cette comédie, j’ai perdu de ma suffisance. » Et d’ajouter : « Nous aussi, nous avons perdu cette suffisance et nous sommes allés vers des écrivains que nous avions rejetés à un certain âge parce que c’était la mode de les rejeter. »
René Fallet, autre romancier populiste, qui joue un peu le rôle du candide dans l’entretien, tranche avec humour la question du manque d’attrait pour les auteurs classiques : « L’ennui avec les chefs-d’œuvre, c’est qu’on n’a pas envie de les lire ! »
Et Georges de poursuivre en confiant sa passion pour François Villon : « Je ne le relis pas car je le connais par cœur. C’est mon poète préféré pas seulement à cause de son œuvre, c’est le premier en date, mais sa mine patibulaire, son côté hors la loi et bandit est séduisant. »
Encore une anecdote qui me fait sourire, mes fidèles lecteurs comprendront pourquoi. Tandis que Fallet annonce qu’il part prochainement en Normandie, Brassens, toujours pointilleux sur la justesse de la langue, le corrige : « On part pour la Normandie ! Tu vas lire les œuvres d’Anquetil ? » !
En conclusion, pour enfoncer complètement le clou, alors que Fallet craint l’œuvre trop vaste d’Ovide, Brassens le cite et avoue avoir réappris le latin pour lire les auteurs classiques dans le texte. On comprend mieux pourquoi Georges fit figurer « profession homme de lettres » sur son passeport. L’appellation n’était d’ailleurs pas usurpée car, avant qu’il ne commence à vivre de ses chansons, il avait écrit plusieurs romans La lune écoute aux portes et La Tour des miracles. Voilà qui devait rendre fière sa maman Elvira qui se désespérait d’entendre son jeune fils dire des gros mots. Encore que les cornegidouilles, palsembleus, jarnicotons et vertudieux qu’il profère dans sa Ronde des jurons ne manquent pas d’allure ! « Je crois que le plus grand service que j’aie rendu aux gros mots, c’est de leur enlever leur grossièreté. »
Il est des morts qui souhaitent qu’on éparpille leurs cendres. Georges désira que les lectures de sa vie soient dispersées entre ses amis. Il est des invités qui apportent un gâteau, Brassens préférait les nourritures spirituelles et offrait des livres qu’il avait appréciés.
Plus loin, l’exposition nous invite à jeter un œil par-dessus la grille de la modeste masure de l’impasse Florimont, du moins la reconstitution stylisée qui en est faite, où Brassens vécut de 1944 à 1966 tant bien même le succès lui souriait enfin. « C’était une sorte de taudis. On n’avait ni l’eau, ni le gaz, ni l’électricité. J’ai un sens de l’inconfort tout à fait exceptionnel. Je me fous complètement du confort ». Lorsqu’aujourd’hui, on s’y recueille, on a encore du mal à imaginer que Georges y passa plus de vingt ans de sa vie et que pratiquement toutes ses grandes chansons du début de sa carrière, de La mauvaise réputation au Gorille, des Amoureux des bancs publics à la Brave Margot, ont été conçues là. Sans oublier bien évidemment les hommages à la maîtresse de maison :

« Chez Jeanne, la Jeanne
Son auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu
On pourrait l’appeler l’auberge du Bon Dieu
S’il n’en existait déjà une,
La dernière où l’on peut entrer
Sans frapper, sans montrer patte blanche … »

Et à son mari Marcel Planche :

« Elle est à toi, cette chanson,
Toi, l’Auvergnat qui, sans façon,
M’as donné quatre bouts de bois
Quand, dans ma vie, il faisait froid,
Toi qui m’as donné du feu quand
Les croquantes et les croquants,
Tous les gens bien intentionnés,
M’avaient fermé la porte au nez … »

Telle celles pédagogiques, accrochées aux murs de notre école communale, une planche rassemble tous les animaux qui peuplaient la minuscule cour. L’arche de Noé : des chats, des chiens, des canaris, des tortues, une buse aveugle sans oublier la fameuse cane :

« La cane
De Jeanne
Est morte au gui l’an neuf …
L’avait pondu, la veille,
Merveille !
Un œuf …
»

« Pour m’y retrouver dans tous ces états civils de cabots, de matous et de volatiles, j’inscrivais leur nom, leur date de naissance –jour d’adoption- et celle de leur mort sur le plâtre du mur de ma chambre. C’était en quelque sorte leur monument funéraire, leur cénotaphe ».

JMCblog26bis

Bienfait de la technologie, des images de petits films en Super 8 sont projetées sur la façade de la maison. Elles ont la même gaucherie et niaiserie que celles que nous tournions en famille autrefois. Elles procureraient le même ennui si, en la circonstance, émouvantes, elles n’avaient pas valeur de documentaire. On voit ainsi défiler devant l’objectif, dans la courette, Georges bien sûr, Jeanne et son mari, René Fallet et son épouse Agathe, d’autres copains d’abord aussi, et quelques animaux.
Miracle de l’exposition, je traverse Paris en quelques pas, et après l’impasse au sud de la capitale, je me retrouve au Nord, sur les hauteurs de Montmartre, 15 rue du Mont Cenis très précisément. Grâce à une immense découverte en noir et blanc, digne des clichés d’Eugène Atget, de Willy Ronis ou de Robert Doisneau, je m’arrête devant chez Patachou, le cabaret où Brassens débuta officiellement sa carrière dans la nuit du 8 au 9 mars 1952. Après avoir interprété quelques-unes des chansons de Georges, Patachou, vedette du music-hall à l’époque, le poussa sur scène. Dix mois plus tard, il était consacré à Bobino.
Encore une halte prolongée devant un écran, j’attends que la personne devant moi repose le casque d’écoute pour profiter d’un petit moment d’anthologie datant de 1969 : Georges Brassens et Jean Ferrat discutent à bâtons rompus sur l’engagement politique et artistique, en présence de l’écrivain cévenol Jean-Pierre Chabrol. Ces deux monstres sacrés de la chanson eurent souvent à souffrir des affres de la censure. Si l’on sait que des chansons comme Nuit et Brouillard et Potemkine se heurtèrent au mur des médias, on ignore peut-être que, dans les années 1950, le Comité d’écoute de radiodiffusion interdisait la diffusion notamment de Putain de toi, Le Gorille, Le nombril des femmes d’agent, la Complainte des filles de joie, Le mauvais sujet repenti, La femme d’Hector ; Les Trompettes de la renommée, soi-disant moins sulfureuses, bénéficiaient d’une diffusion après minuit. Assez renversant aujourd’hui, quoique, récemment, le tribunal de Cherbourg condamna un jeune Rennais à 40 heures de travaux d’intérêt général et 200 euros d’amende, pour avoir chanté Hécatombe du haut de son balcon tandis que trois policiers passaient en dessous !
Quoique également, il y a quelques années, les ayant droits de Brassens cherchèrent quelques noises au rappeur Joey Starr suite à sa reprise très personnelle de Gare au Gorille, devenue pour l’occasion Gare au Jaguar
En tout cas, c’est un pur bonheur d’écouter Brassens l’anarchiste et Ferrat le sympathisant communiste, grand chantre d’Aragon. Il est déjà loin le temps où Brassens, sous le pseudonyme de Géo Cédille, fustigeait les poètes communistes dans Le Libertaire, organe du parti anarchiste, en rédigeant un article en forme de poème en prose intitulé « Inconvénients et avantages de l’automne » : « Les poètes staliniens vont taquiner les braves muses qui pourtant ne leur ont rien fait./ Eluard, Aragon et consorts demanderont au bon papa Staline l’autorisation de chanter la chute des feuilles …/ Staline, si généreux, la leur accordera et nous en supporterons les horribles conséquences ... » Par la suite, le père anar qui lisait Kropotkine, Bakounine et Proudhon, devint plus père peinard, reniant parfois quelques élans de jeunesse.« Mourons pour des idées, d’accord mais de mort lente« , ce lui fut parfois injustement reproché. Dans l’entretien, Ferrat déclare : « La démarche individuelle est extrêmement importante, elle est même capitale mais elle ne remplace pas l’autre. Seul, on ne peut pas grand chose, on ne peut même rien. Pour avoir une action efficace, il faut être en groupe. … Pour moi, en gros, il y a les exploiteurs et les exploités, je suis du côté des exploités ».
Ce à quoi, Brassens réplique aussitôt : « Les mots sont une source de malentendus, Ferrat ne l’a pas dit mais il sait très bien que je ne suis pas du côté des exploiteurs … Je n’ai jamais cru aux solutions collectives. Ne croyant pas aux opinions collectives, étant contre sur le plan de l’esthétique dans le domaine de la chanson, étant contre l’efficacité, je ne tiens pas à donner d’explications, à donner une morale, et à indiquer les voies à suivre ou ne pas suivre. Je me borne à donner mes impressions en face de problèmes. Même si je ne les traite pas, ils sont sous-jacents… J’estime en faisant ça n’avoir pas trop démérité… Je ne suis ni un philosophe, ni un sociologue ; je suis un poète mineur, un faiseur de chansons. … On peut être efficace en étant indirect ! »
Et Brassens conclut : « Je crois que l’art pur peut changer le monde mais pas l’art explicatif …Tant que les hommes ne seront pas changés, rien ne changera dans le monde. Même dans une société quasi parfaite, l’homme trouverait encore, car il est très imaginatif, le moyen de foutre la pagaille. »
Á l’époque, TF1 ne vendait pas encore à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible et pourtant, cette interview fut interdite d’antenne et demeura longtemps dans les placards de l’ORTF.
J’ai enfin pris conscience de l’importance que revêtit Brassens dans la jeunesse de mon frère aîné qui m’accompagnait lors de cette exposition. Neuf ans nous séparent et il fut contemporain de l’éclosion du chanteur. Je me souviens des pochettes des disques vinyle qui traînaient dans sa chambre, des couplets qu’il fredonnait avec ses copains. L’un d’eux, guilleret, m’amusait car on y parlait de guibolles et de grolles, sans (trop) savoir l’usage que leurs propriétaires, les filles de joie, en faisaient :

« …Car, même avec des pieds de grues {x2}
Fair’ les cents pas le long des rues {x2}
C’est fatigant pour les guibolles
Parole, parole
C’est fatigant pour les guibolles
Non seulement ell’s ont des cors {x2}
Des œils-de-perdrix, mais encor {x2}
C’est fou ce qu’ell’s usent de grolles
Parole, parole
C’est fou ce qu’ell’s usent de grolles… »

Est-ce par mimétisme que mon frère se laissa pousser la moustache ?
Mon père qui n’avait sans doute pas suivi la même route que lui, trouvait Brassens sale et grossier … c’est l’éternel conflit des générations. Je vous rassure, cela s’arrangea par la suite tandis que la neige blanchissait peu à peu les cheveux du poète.
Quant à moi, j’attrapai véritablement le virus à la sortie de l’album blanc de 1966 avec les chansons de ses récitals au TNP, dont certains prétendent qu’il est le plus abouti.
Georges Brassens aujourd’hui, outre que ce soit un nom de rue, de parc, d’école, de collège, de bibliothèque, demeure une voix et une plume. Il y a quelques jours, je découvrais même dans les actualités régionales de France 3 Midi-Pyrénées, un groupe de rock complètement déjanté Brassens’ Deadmen qui reprenait les refrains de Brassens à la sauce punk.
Je vous laisse avec Georges évoquant les belles passantes lors d’un Grand Échiquier, l’émission de Jacques Chancel. Maxime Le Forestier comble ses trous de mémoire et Lino Ventura fume sur le plateau.
Enfin, bien qu’il s’agisse de l’anniversaire d’une disparition, trinquons à la mémoire de l’ami Georges, un verre de sangria à la main, au comptoir d’une bodega de Santiago de Cuba !

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Vous connaissiez Allain Leprest?

« Sans t’avouer que je me manque
Donne-moi de mes nouvelles
Dis-moi dans quel port se planque
La barque de ma cervelle.
Me crois-je encore guitariste ?
Comment vis-je, comment vais-je ?
Ai-je toujours le front triste
D’un professeur de solfège ?
As-tu rendu au voisin
La page du Télérama
Dont il avait tant besoin
‘Cause du Dalaï Lama ?
Vis-tu encore avec moi ?
How am I ? I’m not so well
De ma santé je m’en fous
C’est surtout de mes nouvelles
Près de toi dont je suis fou
Ma chienne Lou est-elle morte ?
Ai-je arrêté de fumer ?
Combien de rosiers avortent
Avant d’avoir parfumé ?
Est-ce que mon ombre chinoise
Á l’angle du cinéma
A enfin payé l’ardoise
Du restaurateur chinois ?
Vis-tu toujours avec moi ?
Donne-moi de mes nouvelles
Et ma singlette à carreaux
Fait-elle toujours des merveilles
Au championnat de tarot ?
Connaît-on encore Leprest ?
Fait-il encore des chansons ?
Les mots vont, les écrits restent
Souvent sous les paillassons
C’est quelle heure de quelle semaine ?
C’est quelle saison de quel mois ?
Longes-tu toujours la Seine
Au bras de mon frère siamois ?
Vis-tu toujours avec moi ?
Donne-moi de mes nouvelles
File-moi le boléro
Du téléphone à ravel
Et de mon dernier bistrot
Comment vais-je ? Comment boîtent
Mes pauvres pieds d’haricots ?
Et suis-je encore mis en boîte
Avec mon drapeau coco ?
On s’est promis tant de plages
Au bord des panoramas
Es-tu encore du voyage
Avant mon prochain coma ?
Vis-tu toujours avec moi ?
Viens-tu toujours avec moi ? »

Texte surréaliste et sans doute un peu prémonitoire !
J’interromps la relation de mes pérégrinations corses pour rendre un modeste hommage à celui que le grand Claude Nougaro considérait comme « l’auteur le plus flamboyant qu’il avait rencontré sous le ciel de la chanson française ». Le deux centième article de mon blog dont je me serais volontiers dispensé !
Á l’écart des hordes de touristes tentant d’oublier la crise, allongés sur les plages ou bloqués sur les autoroutes embouteillées, Allain Leprest avec deux « l » ou deux ailes, a souhaité s’envoler pour un monde meilleur que celui très injuste et violent qu’il combattait le poing levé. Comme un signe, cela s’est passé à Antraigues-sur-Volane, le petit village perché dans la belle montagne ardéchoise où s’était retiré et où repose Jean Ferrat. Il y était resté en vacances après avoir été, en juillet, l’un des invités d’honneur du festival organisé en hommage à son illustre aîné.
En ce week-end du 15 août, l’annonce de sa disparition est presque passée inaperçue.
J’ai appris tout seul à connaître Allain Leprest, immense chanteur méconnu, et pour cause. On ne l’entendait jamais à la radio, il n’était jamais invité à la télévision, ou presque ou alors à des heures tardives et confidentielles. Heureusement, à la médiathèque d’une banlieue rouge voisine de chez moi, je trouvais régulièrement les opus de ce membre viscéralement attaché au Parti Communiste Français. Il y a quelques semaines, il donna un concert à quelques centaines de mètres de chez moi. Je m’en veux aujourd’hui de n’avoir pu y assister.
Révélation du Printemps de Bourges en 1985, il obtint à deux reprises le Grand Prix de l’académie Charles Cros, en 1993 pour son album Voce a mano, et en 2008 pour l’ensemble de son œuvre. En 1999, il fut récompensé avec le Grand Prix national de la musique, et reçut en 2010, le Grand Prix de la poésie de la SACEM. Preuve que son talent boudé par le grand public, était reconnu par ses pairs à sa juste valeur !
Sans que cela soit réducteur, bien au contraire tant sa poésie éclate dans les textes qu’il consacrait à notre Normandie natale, la pointe de chauvinisme régional sommeillant encore en moi me rendait encore plus sympathique ce Manchot d’origine qui passa sa jeunesse dans la banlieue rouennaise. Écoutez-le chanter avec tendresse et émotion, son enfance dans le jardin de ses parents à Mont-Saint-Aignan près de Rouen. C’était encore le temps des doigts pleins d’encre violette. Là-haut sur la colline surplombant la ville aux cent clochers, se trouvait aussi l’université où j’entamais mes études supérieures, quelques années plus tard.

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« J’ai laissé des z’hiboux, des arcs-en-cieux, des carnavaux et trois mille chevals au galop » : savoureuse revanche du poète sur la froide rigueur de l’orthographe !
Voyez encore comment il raconte sa presqu’île natale, le Cotentin à la tête de chien :

« Janvier, le Cotentin
Toute la côte est blanche
Et sa tête de chien
Hurle contre la Manche
J’y allais pour guérir
Des peines inguérissables
Poncer des souvenirs
Contre les grains de sable
Et la mer bonne fille
La gorge à deux longueurs
Des crocs de la presqu’île
Me nettoyait le cœur
Le Cotentin l’hiver
Où les chagrins vont boire
Jette vers l’Angleterre
Son profil de clébard
J’écoutais dans un bock
Des airs made in british
Et la pointe du roc
S’endormait dans sa niche
Et la mer bonne fille
Au bras de Mick Jagger
Sous le phare de Granville
M’illuminait le cœur
L’hiver, au Cotentin
L’eau met le ciel en pièces
Mais la brise retient
Son cou de chien en laisse
Pauvre pèlerinage
Ma mémoire en kaki
Traversait à la nage
Un quadruple whisky
Et la mer bonne fille
Remorquant ses r’morqueurs
Me prêtait ses béquilles
Pour m’étayer le cœur
L’hiver, le Cotentin
J’en repartais tout seul
En laissant mon chagrin
Comme un os dans sa gueule
Du sable rugissant
Un verre de bière amer
Des mouettes traversant
Un tableau de Vermeer
Et la mer bonne fille
Me laissait sans rancœur
Les trous de ses guenilles
Pour me boucher le cœur »

Après avoir éclusé une dernière bouteille, Allain a choisi de partir de sa propre volonté, peut-être désespéré et lassé de n’avoir pu changer un peu de ce monde comme il l’envisageait :

« Le temps de finir la bouteille
J’aurai rallumé un soleil
J’aurai réchauffé une étoile
J’aurai reprisé une voile
J’aurai arraché des bras maigres
De leurs destins mille enfants nègres
En moins de deux, j’aurai repeint
En bleu le cœur de la putain
J’aurai renfanté mes parents
J’aurai peint l’avenir moins grand
Et fait la vieillesse moins vieille
Le temps de finir la bouteille
Le temps de finir la bouteille
J’aurai touché la double paye
J’aurai ach’té un cerf-volant
Pour mieux t’envoler mon enfant
Un lit doux et un abat-jour
Pour mieux l’éteindre mon amour
Dans une heure, un litre environ
J’aurai des lauriers sur le front
Je s’rai champion, j’aurai cassé
La grande gueule du passé
Ça s’ra enfin demain la veille
Le temps de finir la bouteille
Le temps de finir la boutanche
Et vendredi sera dimanche
J’aurai planté des îles neuves
Sur les vagues de la mère veuve
J’aurai dilué la lumière
Dans la perfusion de la grand-mère
J’aurai agrandi la maison
Pour y loger tes illusions
J’aurai trouvé du pain qui rime
Avec des pièces d’un centime
Rire et pleurer, ce s’ra pareil
Le temps de finir la bouteille
Le temps de finir la bouteille
Et chiche que la poule essaye
De voler plus haut qu’un gerfaut
Chiche que le vrai devient le faux
Que j’abolis le noir, le blanc,
La prochaine guerre et celle d’avant
Les adjudants de syndicats
La soutane des avocats
Les carnets bleus du tout-Paris
Le dernier né du dernier cri
La force, le sang et l’oseille
Le temps de tuer la bouteille
Le temps de tuer la bouteille
Le temps de finir la bouteille
Je t’aurai recollé l’oreille
Van Gogh et tué le corbeau
Qui se perche sur son pinceau
Encore un pleur, encore un verre
La rue marchera de travers
Le vent poussera mon voilier
Je serai près de vous à lier
Tout au bout de la ville morte
Des loups m’attendront à la porte
J’voudrais qu’mes couplets les effrayent
Le temps de tuer la bouteille. »

Ici dans un de ces derniers poèmes, on retrouve des accents bréliens, la puissance des mots du Grand Jacques, sa colère, ses espoirs vains aussi. Á tous deux, le crabe rongeait les poumons. Chers lecteurs, vous qui avez été privés souvent involontairement de ce grand poète de la chanson, courez vite à la médiathèque la plus proche, connectez vous sur Deezer, ou mieux encore achetez ses albums. Nourrissez-vous enfin de ses textes étincelants et de sa voix éraillée et prenante. Ainsi, réhabilitez-le pour qu’il connaisse la même gloire posthume que l’ami Vincent auquel il a, peut-être déjà, recollé l’oreille !

 

Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 23 août, 2011 |8 Commentaires »
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