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Notre drame de Paris !

 

Notre-Dame Libération 2

Chapitre 1 du Livre troisième de Notre-Dame de Paris 1482, roman historique écrit par Victor Hugo et publié en 1831

« Sans doute, c’est encore aujourd’hui un majestueux et sublime édifice que l’église de Notre-Dame de Paris. Mais, si belle qu’elle se soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait posé la première pierre, pour Philippe-Auguste qui en avait posé la dernière.
Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales, à côté d’une ride on trouve toujours une cicatrice. Tempus edax, homo edacior. Ce que je traduirais volontiers ainsi : le temps est aveugle, l’homme est stupide.
Si nous avions le loisir d’examiner une à une avec le lecteur les diverses traces de destruction imprimées à l’antique église, la part du temps serait la moindre, la pire celle des hommes, surtout des hommes de l’art. Il faut bien que je dise des hommes de l’art, puisqu’il y a eu des individus qui ont pris la qualité d’architectes dans les deux siècles derniers.
Et d’abord, pour ne citer que quelques exemples capitaux, il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade où, successivement et à la fois, les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l’immense rosace centrale flanquée de ses deux fenêtres latérales comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d’arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, enfin les deux noires et massives tours avec leurs auvents d’ardoise, parties harmonieuses d’un tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se développent à l’œil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l’ensemble ; vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire ; œuvre colossale d’un homme et d’un peuple, tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les Romanceros dont elle est sœur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d’une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l’ouvrier disciplinée par le génie de l’artiste ; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité.
Et ce que nous disons ici de la façade, il faut le dire de l’église entière ; et ce que nous disons de l’église cathédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises de la chrétienté au moyen âge. Tout se tient dans cet art venu de lui-même, logique et bien proportionné. Mesurer l’orteil du pied, c’est mesurer le géant.
Revenons à la façade de Notre-Dame, telle qu’elle nous apparaît encore à présent, quand nous allons pieusement admirer la grave et puissante cathédrale, qui terrifie, au dire de ses chroniqueurs : quæ mole sua terrorem incutit spectantibus (« Dont la masse suscite la terreur de ceux qui la regardent »).
Trois choses importantes manquent aujourd’hui à cette façade. D’abord le degré de onze marches qui l’exhaussait jadis au-dessus du sol ; ensuite la série inférieure de statues qui occupait les niches des trois portails, et la série supérieure des vingt-huit plus anciens rois de France, qui garnissait la galerie du premier étage, à partir de Childebert jusqu’à Philippe-Auguste, tenant en main « la pomme impériale ».
Le degré, c’est le temps qui l’a fait disparaître en élevant d’un progrès irrésistible et lent le niveau du sol de la Cité. Mais, tout en faisant dévorer une à une, par cette marée montante du pavé de Paris, les onze marches qui ajoutaient à la hauteur majestueuse de l’édifice, le temps a rendu à l’église plus peut-être qu’il ne lui a ôté, car c’est le temps qui a répandu sur la façade cette sombre couleur des siècles qui fait de la vieillesse des monuments l’âge de leur beauté.
Mais qui a jeté bas les deux rangs de statues ? qui a laissé les niches vides ? qui a taillé au beau milieu du portail central cette ogive neuve et bâtarde ? qui a osé y encadrer cette fade et lourde porte de bois sculpté à la Louis XV à côté des arabesques de Biscornette ? Les hommes ; les architectes, les artistes de nos jours.
Et si nous entrons dans l’intérieur de l’édifice, qui a renversé ce colosse de saint Christophe, proverbial parmi les statues au même titre que la grand-salle du Palais parmi les halles, que la flèche de Strasbourg parmi les clochers ? Et ces myriades de statues qui peuplaient tous les entrecolonnements de la nef et du chœur, à genoux, en pied, équestres, hommes, femmes, enfants, rois, évêques, gendarmes, en pierre, en marbre, en or, en argent, en cuivre, en cire même, qui les a brutalement balayées ? Ce n’est pas le temps.
Et qui a substitué au vieil autel gothique, splendidement encombré de châsses et de reliquaires ce lourd sarcophage de marbre à têtes d’anges et à nuages, lequel semble un échantillon dépareillé du Val-de-Grâce ou des Invalides ? Qui a bêtement scellé ce lourd anachronisme de pierre dans le pavé carlovingien de Hercandus ? N’est-ce pas Louis XIV accomplissant le vœu de Louis XIII ?
Et qui a mis de froides vitres blanches à la place de ces vitraux « hauts en couleur » qui faisaient hésiter l’œil émerveillé de nos pères entre la rose du grand portail et les ogives de l’abside ? Et que dirait un sous-chantre du seizième siècle, en voyant le beau badigeonnage jaune dont nos vandales archevêques ont barbouillé leur cathédrale ? Il se souviendrait que c’était la couleur dont le bourreau brossait les édifices scélérés ; il se rappellerait l’hôtel du Petit-Bourbon, tout englué de jaune aussi pour la trahison du connétable, « jaune après tout de si bonne trempe, dit Sauval, et si bien recommandé, que plus d’un siècle n’a pu encore lui faire perdre sa couleur ». Il croirait que le lieu saint est devenu infâme, et s’enfuirait.
Et si nous montons sur la cathédrale, sans nous arrêter à mille barbaries de tout genre, qu’a-t-on fait de ce charmant petit clocher qui s’appuyait sur le point d’intersection de la croisée, et qui, non moins frêle et non moins hardi que sa voisine la flèche (détruite aussi) de la Sainte-Chapelle, s’enfonçait dans le ciel plus avant que les tours, élancé, aigu, sonore, découpé à jour ? Un architecte de bon goût (1787) l’a amputé et a cru qu’il suffisait de masquer la plaie avec ce large emplâtre de plomb qui ressemble au couvercle d’une marmite.
C’est ainsi que l’art merveilleux du moyen âge a été traité presque en tout pays, surtout en France. On peut distinguer sur sa ruine trois sortes de lésions qui toutes trois l’entament à différentes profondeurs : le temps d’abord, qui a insensiblement ébréché çà et là et rouillé partout sa surface ; ensuite, les révolutions politiques et religieuses, lesquelles, aveugles et colères de leur nature, se sont ruées en tumulte sur lui, ont déchiré son riche habillement de sculptures et de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers d’arabesques et de figurines, arraché ses statues, tantôt pour leur mitre, tantôt pour leur couronne ; enfin, les modes, de plus en plus grotesques et sottes, qui depuis les anarchiques et splendides déviations de la renaissance, se sont succédé dans la décadence nécessaire de l’architecture. Les modes ont fait plus de mal que les révolutions. Elles ont tranché dans le vif, elles ont attaqué la charpente osseuse de l’art, elles ont coupé, taillé, désorganisé, tué l’édifice, dans la forme comme dans le symbole, dans sa logique comme dans sa beauté. Et puis, elles ont refait ; prétention que n’avaient eue du moins ni le temps, ni les révolutions. Elles ont effrontément ajusté, de par le bon goût, sur les blessures de l’architecture gothique, leurs misérables colifichets d’un jour, leurs rubans de marbre, leurs pompons de métal, véritable lèpre d’oves, de volutes, d’entournements, de draperies, de guirlandes, de franges, de flammes de pierre, de nuages de bronze, d’amours replets, de chérubins bouffis, qui commence à dévorer la face de l’art dans l’oratoire de Catherine de Médicis, et le fait expirer, deux siècles après, tourmenté et grimaçant, dans le boudoir de la Dubarry.
Ainsi, pour résumer les points que nous venons d’indiquer, trois sortes de ravages défigurent aujourd’hui l’architecture gothique. Rides et verrues à l’épiderme, c’est l’œuvre du temps ; voies de fait, brutalités, contusions, fractures, c’est l’œuvre des révolutions depuis Luther jusqu’à Mirabeau. Mutilations, amputations, dislocation de la membrure, restaurations, c’est le travail grec, romain et barbare des professeurs selon Vitruve et Vignole. Cet art magnifique que les vandales avaient produit, les académies l’ont tué. Aux siècles, aux révolutions qui dévastent du moins avec impartialité et grandeur, est venue s’adjoindre la nuée des architectes d’école, patentés, jurés et assermentés, dégradant avec le discernement et le choix du mauvais goût, substituant les chicorées de Louis XV aux dentelles gothiques pour la plus grande gloire du Parthénon. C’est le coup de pied de l’âne au lion mourant. C’est le vieux chêne qui se couronne, et qui, pour comble, est piqué, mordu, déchiqueté par les chenilles.
Qu’il y a loin de là à l’époque où Robert Cenalis, comparant Notre-Dame de Paris à ce fameux temple de Diane à Éphèse, tant réclamé par les anciens païens, qui a immortalisé Érostrate, trouvait la cathédrale gauloise « plus excellente en longueur, largeur, hauteur et structure » !
Notre-Dame de Paris n’est point du reste ce qu’on peut appeler un monument complet, défini, classé. Ce n’est plus une église romane, ce n’est pas encore une église gothique. Cet édifice n’est pas un type. Notre-Dame de Paris n’a point, comme l’abbaye de Tournus, la grave et massive carrure, la ronde et large voûte, la nudité glaciale, la majestueuse simplicité des édifices qui ont le plein cintre pour générateur. Elle n’est pas, comme la cathédrale de Bourges, le produit magnifique, léger, multiforme, touffu, hérissé, efflorescent de l’ogive. Impossible de la ranger dans cette antique famille d’églises sombres, mystérieuses, basses et comme écrasées par le plein cintre ; presque égyptiennes au plafond près ; toutes hiéroglyphiques, toutes sacerdotales, toutes symboliques ; plus chargées dans leurs ornements de losanges et de zigzags que de fleurs, de fleurs que d’animaux, d’animaux que d’hommes ; œuvre de l’architecte moins que de l’évêque ; première transformation de l’art, tout empreinte de discipline théocratique et militaire, qui prend racine dans le bas-empire et s’arrête à Guillaume le Conquérant. Impossible de placer notre cathédrale dans cette autre famille d’églises hautes, aériennes, riches de vitraux et de sculptures ; aiguës de formes, hardies d’attitudes ; communales et bourgeoises comme symboles politiques libres, capricieuses, effrénées, comme œuvre d’art ; seconde transformation de l’architecture, non plus hiéroglyphique, immuable et sacerdotale, mais artiste, progressive et populaire, qui commence au retour des croisades et finit à Louis XI. Notre-Dame de Paris n’est pas de pure race romaine comme les premières, ni de pure race arabe comme les secondes.
C’est un édifice de la transition. L’architecte saxon achevait de dresser les premiers piliers de la nef, lorsque l’ogive qui arrivait de la croisade est venue se poser en conquérante sur ces larges chapiteaux romans qui ne devaient porter que des pleins cintres. L’ogive, maîtresse dès lors, a construit le reste de l’église. Cependant, inexpérimentée et timide à son début, elle s’évase, s’élargit, se contient, et n’ose s’élancer encore en flèches et en lancettes comme elle l’a fait plus tard dans tant de merveilleuses cathédrales. On dirait qu’elle se ressent du voisinage des lourds piliers romans.
D’ailleurs, ces édifices de la transition du roman au gothique ne sont pas moins précieux à étudier que les types purs. Ils expriment une nuance de l’art qui serait perdue sans eux. C’est la greffe de l’ogive sur le plein cintre.
Notre-Dame de Paris est en particulier un curieux échantillon de cette variété. Chaque face, chaque pierre du vénérable monument est une page non seulement de l’histoire du pays, mais encore de l’histoire de la science et de l’art. Ainsi, pour n’indiquer ici que les détails principaux, tandis que la petite Porte-Rouge atteint presque aux limites des délicatesses gothiques du quinzième siècle, les piliers de la nef, par leur volume et leur gravité, reculent jusqu’à l’abbaye carlovingienne de Saint-Germain-des-Prés. On croirait qu’il y a six siècles entre cette porte et ces piliers. Il n’est pas jusqu’aux hermétiques qui ne trouvent dans les symboles du grand portail un abrégé satisfaisant de leur science, dont l’église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie était un hiéroglyphe si complet. Ainsi, l’abbaye romane, l’église philosophale, l’art gothique, l’art saxon, le lourd pilier rond qui rappelle Grégoire VII, le symbolisme hermétique par lequel Nicolas Flamel préludait à Luther, l’unité papale, le schisme, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Jacques-de-la-Boucherie, tout est fondu, combiné, amalgamé dans Notre-Dame. Cette église centrale et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte de chimère ; elle a la tête de l’une, les membres de celle-là, la croupe de l’autre ; quelque chose de toutes.
Nous le répétons, ces constructions hybrides ne sont pas les moins intéressantes pour l’artiste, pour l’antiquaire, pour l’historien. Elles font sentir à quel point l’architecture est chose primitive, en ce qu’elles démontrent, ce que démontrent aussi les vestiges cyclopéens, les pyramides d’Égypte, les gigantesques pagodes hindoues, que les plus grands produits de l’architecture sont moins des œuvres individuelles que des œuvres sociales ; plutôt l’enfantement des peuples en travail que le jet des hommes de génie ; le dépôt que laisse une nation ; les entassements que font les siècles ; le résidu des évaporations successives de la société humaine ; en un mot, des espèces de formations. Chaque flot du temps superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre. Ainsi font les castors, ainsi font les abeilles, ainsi font les hommes. Le grand symbole de l’architecture, Babel, est une ruche.
Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l’ouvrage des siècles. Souvent l’art se transforme qu’ils pendent encore : pendent opera interrupta (Virgile, L’Enéide, IV, 88 : « l’œuvre interrompu est en suspens. » ) ; ils se continuent paisiblement selon l’art transformé. L’art nouveau prend le monument où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie et l’achève s’il peut. La chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend. Certes, il y a matière à bien gros livres, et souvent histoire universelle de l’humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à plusieurs hauteurs sur le même monument. L’homme, l’artiste, l’individu s’effacent sur ces grandes masses sans nom d’auteur ; l’intelligence humaine s’y résume et s’y totalise. Le temps est l’architecte, le peuple est le maçon.
À n’envisager ici que l’architecture européenne chrétienne, cette sœur puînée des grandes maçonneries de l’Orient, elle apparaît aux yeux comme une immense formation divisée en trois zones bien tranchées qui se superposent : la zone romane, la zone gothique, la zone de la renaissance, que nous appellerions volontiers gréco-romaine. La couche romane, qui est la plus ancienne et la plus profonde, est occupée par le plein cintre, qui reparaît porté par la colonne grecque dans la couche moderne et supérieure de la renaissance. L’ogive est entre deux. Les édifices qui appartiennent exclusivement à l’une de ces trois couches sont parfaitement distincts, uns et complets. C’est l’abbaye de Jumièges, c’est la cathédrale de Reims, c’est Sainte-Croix d’Orléans. Mais les trois zones se mêlent et s’amalgament par les bords, comme les couleurs dans le spectre solaire. De là les monuments complexes, les édifices de nuance et de transition. L’un est roman par les pieds, gothique au milieu, gréco-romain par la tête. C’est qu’on a mis six cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Le donjon d’Étampes en est un échantillon. Mais les monuments de deux formations sont plus fréquents. C’est Notre-Dame de Paris, édifice ogival, qui s’enfonce par ses premiers piliers dans cette zone romane où sont plongés le portail de Saint-Denis et la nef de Saint-Germain-des-Prés. C’est la charmante salle capitulaire demi-gothique de Bocherville à laquelle la couche romane vient jusqu’à mi-corps. C’est la cathédrale de Rouen qui serait entièrement gothique si elle ne baignait pas l’extrémité de sa flèche centrale dans la zone de la renaissance.
Du reste, toutes ces nuances, toutes ces différences n’affectent que la surface des édifices. C’est l’art qui a changé de peau. La constitution même de l’église chrétienne n’en est pas attaquée. C’est toujours la même charpente intérieure, la même disposition logique des parties. Quelle que soit l’enveloppe sculptée et brodée d’une cathédrale, on retrouve toujours dessous, au moins à l’état de germe et de rudiment, la basilique romaine. Elle se développe éternellement sur le sol selon la même loi. Ce sont imperturbablement deux nefs qui s’entrecoupent en croix, et dont l’extrémité supérieure arrondie en abside forme le chœur ; ce sont toujours des bas-côtés, pour les processions intérieures, pour les chapelles, sortes de promenoirs latéraux où la nef principale se dégorge par les entrecolonnements. Cela posé, le nombre des chapelles, des portails, des clochers, des aiguilles, se modifie à l’infini, suivant la fantaisie du siècle, du peuple, de l’art. Le service du culte une fois pourvu et assuré, l’architecture fait ce que bon lui semble. Statues, vitraux, rosaces, arabesques, dentelures, chapiteaux, bas- reliefs, elle combine toutes ces imaginations selon le logarithme qui lui convient. De là la prodigieuse variété extérieure de ces édifices au fond desquels réside tant d’ordre et d’unité. Le tronc de l’arbre est immuable, la végétation est capricieuse. »

Notre-Dame Doisneau

Une chimère de Notre-Dame par Robert Doisneau: « C’était effroyable »

Et encore, comment ne pas être troublé et ému à la lecture de l’extrait où Quasimodo, le sonneur de cloches bossu allume un feu pour faire fuir des truands. N’est-ce pas là le génie de Hugo ?

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle… »

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Publié dans:Ma Douce France |on 16 avril, 2019 |Pas de commentaires »

Un bon coup de Beaujolais en passant par Clochemerle !

J’attendais d’avoir achevé la lecture de Clochemerle, le roman de Gabriel Chevallier pour enfin écrire mon billet. En guise d’introduction, je vous livre quelques extraits du premier chapitre, dignes d’un bon guide touristique :
« À l’ouest de la route nationale 6, qui conduit de Lyon à Paris, s’étend, entre Anse et les abords de Mâcon, sur une longueur d’environ quarante-cinq kilomètres, une région qui partage avec la Bourgogne, le Bordelais, l’Anjou, les Côtes du Rhône, etc., l’honneur de produire les plus fameux vins de France. Mais à côté de ces grands noms, il en existe d’autres, moins fastueux, qui cependant ne correspondent pas à moins de vertus
Une chose certaine : le Beaujolais est mal connu, comme cru et comme région, des gastronomes et des touristes. Comme cru, on le prend parfois pour une queue de la Bourgogne, une simple traînée de comète. Loin du Rhône, on a tendance à croire qu’un Morgon n’est qu’une pâle imitation d’un Corton. Erreur impardonnable et grossière, commise par des gens qui boivent sans discernement, sur la foi d’une étiquette, ou les affirmations douteuses d’un maître d’hôtel. Peu de buveurs sont qualifiés pour distinguer l’authentique du faux, sous les blasons usurpés des capsules. En réalité, le vin de Beaujolais a ses vertus particulières, un bouquet qui ne peut se confondre avec aucun autre.

Blog Beaujolais verres crus

La grande foule des touristes ne fréquente pas ce pays vinicole. Cela tient à sa situation. Alors que la Bourgogne, entre Beaune et Dijon, étale ses coteaux de part et d’autre de la même route nationale 6 qui longe le Beaujolais, cette dernière région comprend une série de montagnes placées en retrait des grands itinéraires, entièrement tapissées de vignobles entre deux cents et cinq cents mètres d’altitude, et dont les plus hauts sommets, qui la protègent des vents d’ouest, atteignent à mille mètres. A l’abri de ces écrans successifs de hauteurs, les agglomérations beaujolaises, fouettées d’air salubre, sont campées dans un isolement qui conserve quelque chose de féodal… »
Nul besoin pour me dépayser d’une escapade aux Maldives ou encore à Syracuse comme rêvait Bernard Dimey, poète, chansonnier et … « ivrogne et pourquoi pas » (admirables vers de contact !). Il est des mots enivrants qui m’emmènent dans de sublimes voyages rabelaisiens. Sous l’emprise de l’alcool, Quentin, le compagnon du Singe en hiver d’Antoine Blondin, partait toutes les nuits sur le Yang-Tsé-Kiang, le fleuve bleu.
Le truculent romancier et chroniqueur bourbonnais René Fallet, faisant des infidélités à la ficelle de Saint-Pourçain, célébra l’arrivée du Beaujolais nouveau. Son héros du Braconnier de Dieu tentait d’oublier, dans la boisson, pour quelques heures, l’horreur de l’occupation en 1943 lorsque pris en chasse par une patrouille allemande, il se réfugia chez les trappistes pendant vingt-trois ans jusqu’au jour où, dégât collatéral d’une énorme cuite sur la route de Diou, il rencontra une seconde fois le destin en allant voter Pompidou.
Le même Fallet raconta dans sa Soupe aux choux les aventures bachiques (et odorantes) de deux paysans soiffards avec un extraterrestre surnommé la Denrée. J’ai même connu un collègue et ami, résident en Beaujolais, dont un oncle éloigné inspira au romancier le personnage de Francis Chérasse dit le Bombé.
Au même rang que ces réjouissantes ivresses, il me faut encore vous offrir la scène culte du festin dans Calmos le film, truculent et misogyne en diable, de Bertrand Blier où son père incarne un curé à la rouge trogne.

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Á défaut de lutiner la jeune Charlotte sur le capot de la voiture, l’adolescent eut le droit de goûter à … la charlotte aux pommes confectionnée par l’ecclésiastique rubicond.
Sans blasphémer, c’est peut-être le moment de faire connaissance avec le curé de Clochemerle : « La complexion sanguine d’Augustin Ponosse ne l’inclinait nullement au mysticisme, qui est le fait des âmes torturées, lesquelles habitent en général des corps souffrants. Il possédait au contraire une belle régularité organique, mangeait de bel appétit, et sa nature avait des exigences que la soutane recouvrait décemment, sans les empêcher de se manifester. »
D’autant plus qu’Honorine, en bonne servante du curé, lui prêta rapidement la main :
« Il se sentait triste, tourmenté par des hallucinations qui ne lui laissaient aucune paix, contre lesquelles il luttait, congestionné comme saint Antoine dans le désert. Honorine ne fut pas longtemps à pressentir la cause de ses tourments. La première elle y fit allusion, un soir, comme le curé Ponosse bourrait mélancoliquement une pipe son repas terminé.
-Pauvre jeune homme, dit-elle, vous devez bien souffrir à votre âge, toujours seul. C’est pas humain des choses pareilles … Vous êtes un homme, quand même !
-Hélas, Honorine ! soupira le curé Ponosse, devenu cramoisi, et saisi sur l’instant de vigueurs coupables.
-Ça finira par vous monter au cerveau, c’est sûr ! On en a vu que ça rendait tout fous de se retenir tant et tant.
-Il faut faire pénitence, Honorine, dans notre état ! répondit faiblement le malheureux.
Mais la dévouée servante le traita comme un enfant qui n’est pas raisonnable.
-Vous n’allez pas vous abîmer la santé, des fois ! Qu’est-ce qu’il y aura gagné, le bon Dieu, quand vous aurez pris une mauvaise maladie ?
Les yeux baissés, le curé Ponosse exprima par un geste vague que la question dépassait sa compétence, et que s’il fallait devenir fou par excès de chasteté, si telle était la volonté de Dieu, il s’y résignerait. Si ses forces allaient jusque-là … On en pouvait douter. Alors Honorine se rapprocha, pour lui dire d’une manière encourageante :
-Avec le pauvre M. le curé, qui était bien saint homme, on s’arrangeait tous les deux …
Ces mots furent pour le curé Ponosse une apaisante annonciation. Levant un peu les yeux, il considéra discrètement Honorine, avec des idées toutes nouvelles. La servante n’était point belle, tant s’en fallait, mais elle portait cependant, bien que réduits à la plus simple expression, ce qui les rendait peu suggestifs, les hospitaliers renflements féminins. Que ces corporelles oasis fussent mornes, aux abords peu fleuris, elles n’en étaient pas moins des oasis salvatrices, placées par la Providence dans l’ardent désert où le curé Ponosse se voyait sur le point de perdre la raison. Une lumière se fit en son esprit. N’était-ce pas honnête humilité de succomber, puisqu’un prêtre plein d’expérience, et que tout Clochemerle regrettait, lui avait ouvert la voie ? Il n’avait qu’à aller sans faux orgueil sur les brisées de ce saint homme. Et d’autant plus simplement que la rugueuse conformation d’Honorine permettait de n’accorder à la nature que le strict nécessaire, sans prendre vraiment de joie à ces ébats, ni s’attarder aux complaisantes délices qui font la gravité du péché.
Le curé Ponosse, après avoir machinalement récité les grâces, se laissa conduire par la servante, qui prenait en pitié la timidité de son jeune maître. Tout fut consommé dans une obscurité complète, brièvement, et le curé Ponosse tint sa pensée le plus possible éloignée de son acte, déplorant ce que faisait sa chair et gémissant sur elle. Mais il passa ensuite une nuit si calme, se leva si dispos, qu’il connut par là qu’il serait sans doute bon de recourir parfois à cet expédient, dans l’intérêt même de son ministère. Il décida, pour la périodicité, de s’en tenir aux usages établis par son prédécesseur, dont Honorine saurait bien l’instruire.
Malgré tout, c’était péché dont il fallait se confesser… »
Par bonheur, Ponosse découvrit qu’un ancien camarade de séminaire, exerçant dans une paroisse voisine, fautait pareillement avec sa servante. Les deux abbés convinrent d’expier leurs envies impies en se confessant mutuellement, chaque jeudi, alternativement chez l’un et chez l’autre.
« Le touriste suit aveuglément la vallée de la Saône, d’ailleurs riante, sans se douter qu’il laisse à quelques kilomètres un des coins de France les plus pittoresques et propicement ensoleillés. Le manque d’information lui fait perdre une des belles occasions qu’il puisse rencontrer, en roulant, de s’étonner et d’admirer. Si bien que le Beaujolais demeure une terre réservée à de rares fervents qui viennent y chercher le calme, la rareté de ses perspectives immenses, tandis que les automobilistes du dimanche époumonent leurs cylindres à soutenir un train d’enfer qui les mène invariablement aux mêmes relais encombrés.
S’il se trouve parmi les lecteurs quelques touristes qui aient encore le goût de la découverte, on leur donnera ce conseil. Á trois kilomètres environ au nord de Villefranche-sur-Saône, ils trouveront un petit embranchement généralement dédaigné des automobilistes … »
C’est comme ça (ou presque !) que j’ai passé trois jours sous le signe de la convivialité, avec la complicité d’un généreux ami du cru, au pays des pierres dorées, ainsi nommé à cause de la belle couleur jaune des calcaires utilisés pour la construction des maisons.
Et pour commencer, j’ai souhaité faire une promenade à Vaux-en-Beaujolais, beaucoup plus célèbre sous le nom de Clochemerle, car c’est dans ce village au milieu des vignes que Gabriel Chevallier choisit de situer sa chronique rabelaisienne qui connut un énorme succès dès sa sortie en 1934.
D’ailleurs, les « clochemerlins » d’aujourd’hui revendiquent volontiers cette identité littéraire en la faisant figurer sur la pancarte à l’entrée du village.

Blog Clochemerle 1Blog Clochemerle 2Blog Clochemerle 3

Pas rancuniers vis-à-vis de leurs aïeux de fiction, ils sont presque fiers que l’adjectif clochemerlesque soit entré dans le dictionnaire bien que qualifiant un lieu dont les habitants s’affrontent dans des querelles dérisoires et absurdes.
Plutôt que s’offusquer, ils ont choisi d’en rire et nous invitent à partager les frasques des Clochemerlins des années 1920 en nous asseyant près de jardinières parlantes équipées de haut-parleurs qui distillent les meilleures pages du roman.

Blog Clochemerle 5

« Au mois d’octobre 1922, vers cinq heures du soir, sur la grande place de Clochemerle-en-Beaujolais … deux hommes faisaient côte à côte des allées et venues, avec la lente démarche des gens de campagne, qui semblent toujours avoir tout leur temps à donner à toute chose, en échangeant des paroles chargées d’un sens si rigoureux qu’ils les prononçaient après de longs silences préparatoires, à raison d’une phrase à peine tous les vingt pas. »
Il s’agissait de Barthélémy Piéchut, maire de la commune, et d’Ernest Tafardel, instituteur et secrétaire de mairie.
« -Il faut que nous trouvions quelque chose, Tafardel, qui fasse éclater la supériorité d’une municipalité avancée.
-J’en suis bien d’accord, monsieur Piéchut. Mais je vous fais observer qu’il y a déjà le monument aux morts.
-Il en existera bientôt dans chaque commune, quelle que soit la municipalité. On pourra nous le jeter à la figure. Il faut que nous trouvions quelque chose de plus original, qui soit mieux en rapport avec le programme du parti. Ce n’est pas votre avis ?
-Bien sûr, monsieur Piéchut, bien sûr ! On dit faire pénétrer le progrès dans les campagnes, chasser sans répit l’obscurantisme. C’est notre grande tâche à nous, hommes de gauche… »
Quelques pas plus loin :
« -Avez-vous une idée Tafardel ? …
– C’est-à-dire, monsieur Piéchut … Il y a une chose à laquelle j’ai pensé l’autre jour. Je me proposais de vous en parler. Le cimetière appartient bien à la commune ? C’est en somme un monument public ?
-Certainement, Tafardel.
-Pourquoi, dans ce cas, est-ce le seul monument public de Clochemerle qui ne porte pas la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité ? Est-ce qu’il n’y a pas là une négligence qui fait le jeu des réactionnaires et du curé ? Est-ce que la République n’a pas l’air de convenir que son contrôle cesse au seuil de l’éternel séjour ? N’est-ce pas reconnaître que les morts échappent à la juridiction des partis de gauche. La force des curés, monsieur Piéchut, c’est de s’approprier les morts. Il serait important de montrer que nous avons aussi des droits sur eux….
-…Voulez-vous mon opinion, Tafardel ? Les morts sont les morts. Laissons-les donc tranquilles.
-Il ne s’agit pas de les troubler, mais de les protéger contre les abus de la réaction. Car enfin, la séparation de l’Église et de l’État …
-…Les morts, Tafardel, c’est le passé. Nous devons regarder l’avenir. C’est une idée d’avenir que je vous demande. »
La suggestion du maître d’école d’ouvrir une bibliothèque municipale ne convainquit pas plus le maire qui enfin émit la sienne :
« -Je vais vous la dire, Tafardel, mon idée … Je veux faire construire un édifice aux frais de la commune.
-Avec l’argent de la commune ? répéta l’instituteur, étonné, pour savoir combien les dépenses engagées sur la masse que procurent les impôts peuvent entraîner l’impopularité…
– … Parfaitement, un édifice ! Et qui aura son utilité, aussi bien pour l’hygiène que pour les mœurs … Faites voir si vous êtes malin, Tafardel ? Devinez un peu …
Ernest Tafardel exprima par un geste de ses deux bras que le champ des suppositions était immense, et que ce serait folie de s’y engager. Ce que voyant, Piéchut donna un dernier coup à son chapeau, qui lui couvrit d’ombre le visage, cligna ses yeux à fond, le droit toujours un peu plus que le gauche, pour bien juger de l’impression que son idée ferait sur l’autre, et dévoila toute l’affaire :
-Je veux faire construire un urinoir, Tafardel.
-Un urinoir ? s’écria l’instituteur tout saisi, tant la chose aussitôt lui parut d’importance.
Le maire se méprit sur le sens de l’exclamation :
-Enfin, dit-il, une pissotière !
-Oh ! j’avais bien compris, monsieur Piéchut.
-Qu’en dites-vous ?
…. Tafardel éructa deux ou trois hum ! derrière sa main maigre, toujours tachée d’encre, et lissa son bouc de vieille chèvre. Alors, il dit :
-Pour une idée, monsieur le maire, c’est une idée ! Une idée vraiment républicaine. Bien dans l’esprit du parti, en tout cas. Mesure égalitaire au plus haut point, et hygiénique, comme vous disiez si justement. Quand je pense que les grands seigneurs de Louis XIV urinaient dans les escaliers des palais ! Un urinoir, c’est autre chose qu’une procession de Ponosse, pour le bien-être des populations… »
L’argument du roman est énoncé et le ton à pisser de rire en est donné.
L’édicule fut construit à proximité de l’église, non pour choquer, mais parce que c’est au centre du village.
Quelle n’est pas ma jubilante surprise de retrouver, presque cent ans plus tard, la réplique pimpante de la fameuse vespasienne qui, quoiqu’en disent le maire et l’instit, était peut-être plus destinée à confondre les suppôts de la réaction, la baronne Alphonsine de Courtebiche, le curé Ponosse, le notaire Girodot, qu’à soulager la vessie de la gent virile de Clochemerle !

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Les dieux locaux, principalement Bacchus réfugié depuis quelques siècles en Beaujolais, Mâconnais et Bourgogne, ainsi que le printemps particulièrement doux cette année-là, favorisèrent la fréquentation du « petit endroit » :
« L’on entreprit, dès le mois de mai, de boire à la cadence d’été, laquelle est, à Clochemerle, fameuse cadence, dont ne peuvent se faire la moindre idée les faibles et pâlots buveurs de la ville. Ces grands élans du gosier eurent pour conséquence, dans les organismes mâles, un travail rénal très soutenu, suivi de joyeuses dilatations des vessies, qui demandaient à s’épancher fréquemment. Sa favorable proximité de l’auberge Torbayon valut à l’urinoir une grande faveur. Sans doute le besoin des buveurs eût trouvé à se satisfaire dans la cour de l’auberge, mais le lieu était sombre, malodorant et mal entretenu, sans gaieté. On y était comme en pénitence, on s’y conduisait à l’aveuglette, et jamais sans dommage pour sa chaussure. On avait aussi vite fait de traverser la rue. Cette seconde méthode offrait plusieurs avantages : celui de se dégourdir les jambes, le plaisir de la nouveauté, et c’était aussi l’occasion de jeter en passant un coup d’œil sur Judith Toumignon, bien satisfaisante toujours à regarder, et dont la plastique irréprochable meublait l’imagination.
Enfin l’urinoir était à deux places, on s’y rendait généralement par paire, ce qui provoquait l’agrément de tenir un bout de conversation tout en faisant la chose, ce qui rendait plus agréable tant la conversation que la chose, du fait qu’on éprouvait à la fois deux satisfactions. Des hommes qui buvaient avec compétence et vaillance extrêmes, et qui urinaient de même, ne pouvaient que se féliciter, l’un à côté de l’autre, d’éprouver ces deux grands biens inséparables : boire bien à sa soif et uriner ensuite jusqu’à la dernière goutte, en prenant son temps, dans un lieu frais, bien aéré, lavé jour et nuit à grande eau. Ce sont là plaisirs simples, dont ne savent plus jouir les citadins, entraînés dans une bousculade sans merci, et qui conservaient à Clochemerle toute leur valeur. »
Volupté qu’on ne risque plus de connaître dans nos villes tant on craint de rester bloqué dans les sanisettes automatiques de maintenant !
« Deux places c’était peu, lorsque trois ou quatre vessies se trouvaient avoir fait leur plein au même instant, ce qui arrivait fréquemment dans une agglomération qui comptait deux mille huit cents vessies dont la moitié à peu près des vessies mâles les seules autorisées à s’épancher sur la voie publique. Dans ces cas de presse, on revenait aux vieux usages expéditifs, toujours bons. On se soulageait contre le mur, à côté de l’édifice, tout tranquillement, sans y voir malice ni incommodité, ni motif à se retenir le moins du monde… »
Les jeunes clochemerlins trouvaient là l’occasion de quelques excentricités avec leur bistouquette : « Entre eux, ils disputaient des records d’altitude et de portée. Appliquant à la nature des procédés de physique élémentaire, ils en réduisaient le débit, en augmentaient la pression et obtenaient ainsi des effets de jets d’eau très réjouissants qui les obligeaient à prendre du recul … »
Le spectacle des hommes se rebraguettant devant les petites enfants de Marie déclencha le courroux de Justine Putet, « une noiraude bilieuse, desséchée et vipérine, ayant mauvais teint, mauvais œil, mauvaise langue, mauvais circuit intestinal, et tout cela recouvert d’agressive piété et de douceur sifflante… Exaltée brandisseuse de chapelets, fervente diseuse de litanies mais aussi semeuse effrénée de calomnies et de paniques clandestines. En un mot, le scorpion de Clochemerle, mais un scorpion camouflé en bête à bon Dieu ».
Cette vieille fille solitaire, au fond de l’impasse des Moines, veillait jour et nuit sur le bourg dont elle dénonçait les infamies et les concupiscences.
C’est ainsi que la guerre fut déclarée entre les « urinophiles » et les « urinophobes ». Le 16 août 1923, jour de la Saint-Roch, patron du pays, et traditionnellement fête de Clochemerle, on assista à une incroyable bataille rangée à l’église durant la grand-messe. Saint Roch en personne vacilla, hésita au bord de son socle, et chut dans le bénitier placé juste en dessous, de façon si malheureuse qu’il s’y guillotina sur le rebord tranchant de la pierre.
Cela remonta très loin, bien au-delà des limites de la commune, jusqu’à l’évêque de Lyon et même au ministère. La troupe fut même envoyée pour rétablir l’ordre, ce qui entraîna au contraire un surcroît de violence et la mort par balle perdue de l’idiot du village.
Je ne puis ici vous relater toutes les péripéties qui s’en suivirent, prétextes en fait pour le romancier à brosser les portraits burlesques de personnages hauts en couleur, et plus généralement leur médiocrité, leur petitesse et leur veulerie, bref la bêtise humaine.
Heureuse initiative de la municipalité actuelle, face à la pissotière, à l’angle de la ruelle remontant vers l’église, sur les façades d’une maison, l’artiste A.Fresco, s’inspirant des caricatures d’Albert Dubout, a peint une fresque avec les principaux personnages du roman.

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Ils s’exhibent à tous les étages, les piliers de comptoir du café Torbayon, la baronne de Courtebiche et le notaire Girodot, Judith Toumignon dans les bras de son amant sous l’œil de son mari cocu, le curé Ponosse et sa bonne, la mauvaise Justine Putet. Il y même l’écrivain Gabriel Chevallier et l’illustrateur Albert Dubout épiant tout ce petit monde.
De l’autre côté de la place, autre initiative à la gloire de Clochemerle, on peut visiter un petit musée dédié à Gabriel Chevallier, l’auteur de toutes ces gauloiseries.
Je découvre ainsi que, beaucoup plus sérieusement, il écrivit Sainte-Colline sur ses années tristes au collège des Pères, et surtout, La Peur, un livre qui fait encore autorité parmi les ouvrages consacrés à la Première Guerre mondiale, au même titre que Ceux de 14 de Maurice Genevoix et Les Croix de bois de Roland Dorgelès.

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Clochemerle a été vendu à plusieurs millions d’exemplaires et traduit en vingt-sept langues. Gabriel Chevallier en écrivit, dans les années 1950, deux suites, Clochemerle-Babylone et Clochemerle-les-Bains, dont le succès fut beaucoup plus anecdotique.
Devant un tel succès populaire, le cinéma fit deux adaptations du roman, d’abord avec le film éponyme de Pierre Chenal, en 1948, interprété par une brochette de brillants acteurs, Jean Brochard, Saturnin Fabre, Jane Marken, puis en 1955, Le chômeur de Clochemerle avec, en tête d’affiche, Fernandel qui s’y connaissait en querelles version parmesan dans le village de Don Camillo. Je dus voir à l’époque ce nanar avec mes parents au cinéma qui jouxtait la maison familiale ( http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/17/vacances-post-romaines-9-le-cure-de-brescello/ )

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Contiguë au musée, se trouve la cave de Clochemerle. Je n’ai pas le temps de m’attarder au comptoir (d’ailleurs je conduis !) mais je fais quand même le tour des dessins humoristiques exposés aux murs du caveau.

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Je ne saurais cependant quitter la placette d’opérette (à ce propos, Raymond Souplex commit aussi une adaptation du roman en comédie musicale) sans entrer dans les fausses Galeries beaujolaises qui tiennent lieu de maison du tourisme.
Je m’y procure, il est temps, le roman en édition de poche, qu’en fait je n’ai jamais lu. La couverture est l’œuvre du regretté Siné, maître dans l’irrévérence.
Mon ami, toujours aussi généreux, m’offre la bande dessinée avec les caricatures de Dubout.

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En remontant les rues pentues du village, je remarque les élégantes enseignes des commerces.
Dans le Clochemerle imaginé par Gabriel Chevallier, les noms de famille sont souvent inspirés de la profession des individus : le boulanger Farinard, Lardon le charcutier, Billebois le menuisier, Boitavin le tonnelier.
Quant au toponyme de la commune, il viendrait des merles qui nichaient dans le clocher et qui déguerpissaient, effrayés par le tintement de la cloche et peut-être par les extravagances des autochtones.

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En face de l’église, je repère une autre vespasienne, une vraie celle-ci, apte à soulager les vessies de quelques piétons, et à l’écart des regards lubriques.
En haut du bourg, j’ai plaisir à constater que l’école publique a été baptisée Bernard Pivot, l’amoureux des livres et du vin de Beaujolais. Je crois que son frère en produisit à quelques kilomètres d’ici.

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Dans mes rêveries, du curé Ponosse à l’abbé de Calmos, il n’y a qu’une paire de lieues. Je me souviens de l’ordonnance prescrite par Bernard Blier, sur le quai de la gare, à un Jean Rochefort un peu patraque : « Privé de Chiroubles pendant quinze jours ! ». Mes papilles émoustillées, bravant l’interdit, pour ma part, j’allais en faire un de mes breuvages préférés.

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C’est ainsi que maintenant, je rejoins la cave d’Armand Desmures. Récent retraité, il possède encore quelques cartons du précieux cru. Par bonheur, il a été épargné par les terribles orages de grêle qui ont dévasté une partie importante de ce vignoble, il y a deux ans.
Cela me renvoie à la dramatique journée du 19 septembre 1923 que vécut Clochemerle, et le magnifique exercice de style de Gabriel Chevallier pour la décrire :
« Il était six heures du soir, une écœurante chaleur orageuse augmentait encore le malaise des Clochemerlins atterrés. Brusquement arriva par le travers du bourg un vent de tempête, qui avait le tranchant des bises farouches de l’hiver. Trois énormes nuages bondissants, sortes de caravelles pansues chassées par un cyclone, s’avancèrent sur l’océan du ciel. Ensuite parut à l’ouest, comme une invasion de barbares, la masse d’une horrible armée de cumulus noirâtres, qui portaient la désolation dans leurs flancs gonflés d’électricité, d’inondations et d’une mortelle artillerie de grêle. Les escadrons de ces envahisseurs innombrables recouvrirent la terre de l’ombre et du silence des vieux effrois, toujours prêts à renaître chez les hommes toujours traqués par les dieux. Les monts d’Azergues, qui devenaient rapidement invisibles, furent déchirés par le fracas, lacérés par des lueurs, tronqués par des explosions géantes. Bientôt le ciel entier ne fut plus qu’une étendue livide, aride, pillée, saccagée, et dans son immensité funèbre s’allumèrent les incendies, roula le prodigieux bombardement des furies surhumaines. Les vallées en un instant furent comblées, les collines abaissées, un raz de marée engloutit l’horizon, les noires avant-gardes du néant surgirent. Des courts-circuits embrasèrent le monde aux quatre coins, la planète fut ébranlée sur son axe jusqu’au plus profond de ses entrailles millénaires, et tout ce qui n’était pas épouvante disparut à la vue. D’immenses, d’ensevelissantes parois d’eau de partout croulèrent, isolant Clochemerle comme un bourg maudit, placé seul avec sa conscience devant les confondants jugements…
Cette apocalypse se poursuit ainsi pendant deux pages, probable et juste vengeance de Saint Roch !
En cet après-midi plus clément, Marie mère protectrice du Beaujolais m’accueille au sommet du mont Brouilly, encore un lieu qui vous met le gosier en éveil.

Blog Brouilly 1Blog Brouilly 2

Enfin ! Car, au cours de mes séjours dans la région, brumes et autres libations m’avaient réduit à n’en faire que le tour. Ses pentes sont couvertes de vignes renommées (Brouilly et Côte-de-Brouilly) dont l’appellation viendrait de Brulius, un lieutenant de l’armée romaine, au temps de Jules César : les bienfaits collatéraux de la Guerre des Gaules !
Le mont est coiffé de la chapelle Notre-Dame aux Raisins. Elle fut édifiée, à partir de 1854, grâce à la générosité des viticulteurs, pour protéger le vignoble après les grêles, gelées et l’oïdium qui le ravagèrent au milieu du XIXème siècle. Un pèlerinage se déroule annuellement au mois de septembre.

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De la table d’orientation, le panorama est exceptionnel vers le bassin de la Saône, la Bresse, les Dombes, les monts du Mâconnais et du Lyonnais, et plus dans le lointain, les Alpes. Par certains jours d’air limpide, on distingue le Mont Blanc.
Comme souvent dans mes billets, je glisse mon petit couplet vélo. En 2016, lors de l’épreuve Paris-Nice pourtant surnommée la « course au soleil », l’étape qui devait s’achever au sommet du mont fut purement annulée en raison d’importantes chutes de neige. L’année suivante, le nouveau champion du cyclisme français Julian Alaphilippe y remporta la course contre la montre.
La topographie accidentée des collines du Beaujolais en fait un terrain de prédilection pour les cyclistes et cyclotouristes.
Au programme du lendemain, un déjeuner dans un (saint ?) amour de village. La placette de Sainte-Paule, du nom d’une dame romaine qui mourut en 404 à Bethléem, constitue presque un décor d’opérette avec son église romane, sa mairie-école et son ancien café rénové en restaurant. En son centre, se dresse un calvaire joliment sculpté du XVème siècle.

Blog Sainte-Paule église frontonBlog Sainte-Paule calvaireBlog Sainte-Paule église intérieur

Avant de m’adonner aux nourritures terrestres, je me consacre à celles de l’esprit saint. Cela devient si rare de visiter nos églises et chapelles hors les offices, nul besoin du curé Ponosse local pour admirer notamment une statue du XVIIème siècle de la patronne du village, une Piéta en marbre du XVème siècle ainsi qu’un remarquable bénitier en pierre également du XVème siècle.

Blog Sainte-Paule église PietaBlog Sainte-Paule bénitier

Ici, l’émotion naît de la simplicité. Jules Ferry s’en réjouirait, les enfants vont à l’École publique, ainsi baptisée manuscritement sur une ardoise, plutôt que du nom d’une célébrité locale.

Blog Sainte-Paule écoleBlog Sainte-Paule Cadole 1

Il est midi. Les écoliers, accompagnés par leurs ATSEM, rejoignent sagement leur cantine qui n’est autre, en face, que le café-restaurant La Cadole. Ils seront bientôt suivis par une quarantaine de séniors d’un club de marche. J’ai comme un pressentiment que la table doit être bonne ici.
Pour notre part, nous nous installons à la terrasse. Sur un grand panneau, sont affichées les photographies de la récente fête des Conscrits, une tradition régionale qui remonte à la fin du dix-neuvième siècle. Á l’époque du tirage au sort pour la conscription, les jeunes hommes de vingt ans faisaient la fête avant leur départ sous les drapeaux pour une longue période.
Deux jeunes Caladois (habitants de Villefranche-sur-Saône) eurent l’idée de se présenter sous les autorités vêtus d’un habit noir et coiffés d’un gibus. La coutume s’instaura et ne s’éteignit pas malgré la fin du tirage au sort en 1905 et la suppression du service militaire en 1998.
Aujourd’hui, la tradition a évolué et concerne aussi bien les hommes et les femmes fêtant leurs vingt ans la même année. Ainsi, la « classe 9 » désigne les jeunes gens, nés en 1999, soufflant leurs vingt bougies en 2019.
Sans avoir vécu ces moments festifs, cela me rappelle mon conseil de révision où nous défilions, à la mairie, nus comme des vers, devant un parterre de notables locaux. Je ne vous raconte pas les commentaires, dignes des maquignons du marché aux bestiaux, que nous suscitions dans notre tenue d’Adam. Au suivant !
Hospitalité beaujolaise ne saurait mentir, Edmond le maître des lieux nous offre, en guise d’apéritif, un communard, variante du kir bourguignon avec du beaujolais rouge. Ça ira, ça ira … surtout avec le menu du jour pour une quinzaine d’euros ! J’opte pour une terrine de ris de veau, un saucisson chaud de Lyon pistaché au vin rouge, et une délicieuse mousse au chocolat, le tout arrosé d’un pot de Beaujolais, évidemment.

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L’ami m’en parle avec tant de chaleur qu’il me faudra revenir pour les œufs en meurette.

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En guise de promenade digestive, nous rejoignons Oingt, bourg médiéval classé Plus Beau Village de France. Perché et fortifié, il domine la vallée d’Azergues.
Rues Trayne-Cul, Tire-Laine, Coupe-Jarret, quoique leurs noms puissent laisser craindre, les ruelles pavées sont accueillantes. Elles sont notamment bordées par des ateliers d’artistes et artisans.

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On accède à l’actuelle église Saint Matthieu, ancienne chapelle castrale, par un escalier très raide.
Á l’entrée, une copie d’un tableau du Caravage représente Saint Matthieu rédigeant son évangile sous la dictée d’un ange.

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L’intérieur dépouillé est fort élégant avec ses murs en pierre, ses statues en bois doré et le chœur gothique dont les voûtes sont supportées par huit culots sculptés.

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Notre visite du village est abrégée par la fureur céleste qui nous empêche de monter au donjon et d’arpenter le chemin de ronde. C’est bien la peine que, chaque mois de décembre, les Iconiens (habitants de Oingt) fêtent l’arrivée du divin enfant en fabriquant plusieurs centaines de crèches diverses et variées.
Noyons notre (légère) déception en allant goûter le bon jus des vignes du domaine du Bois de la Gorge à Jarnioux. Son propriétaire, Maurice Montessuy, nous a préparé une dégustation collation dans son chaleureux caveau.

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Ici, nous sommes au pays du « vrai » beaujolais, loin des crus, « vin du peuple, vin des ouvriers (pas seulement), vin festif », souvent décrié à cause de la mauvaise réputation du snobisme parisien du Beaujolais nouveau.
Auteur du Dictionnaire amoureux du vin, Bernard Pivot plaide en sa faveur : « Dénigrer par principe ce vin, c’est comme critiquer un livre sans l’avoir lu … Ce n’est pas un vin de grande occasion, ce n’est pas un vin de château, de vieux millésimes mais un vin que l’on boit dans sa jeunesse. C’est un vin qui est associé à la jeunesse, l’énergie, à la fraîcheur, et lié aussi aux jardins, aux jardins de curé ou d’ouvrier où il y a un peu de fruit rouges, de framboises, de cerises et cette année, plutôt de fruits noirs, plutôt de mûres ou du cassis. »
Convaincant ! Et je suis d’autant plus convaincu que le vin rouge mais aussi le blanc de Maurice Montessuy, accompagné de rondelles de rosette de Lyon et de quelques miettes de pélardon, est sacrément bon.
L’aimable viticulteur, alerte octogénaire, est heureux et fier de nous faire goûter sa cuvée du centenaire issue d’une vigne, plantée, il y a donc un siècle, par son arrière-grand-père, et qui a été vendangée par six générations.
L’ami encore généreux passe commande de deux cartons de six bouteilles qu’il nous offre immédiatement.

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Maurice Montessuy est passionnant et passionné d’histoire et de géographie. Dans une vitrine, est exposée une riche collection de pierres qu’il a ramassées.
Comme les instituteurs d’antan qui réalisaient une monographie sur leur village, il a rassemblé documents et souvenirs dans une remarquable brochure qui mériterait de dépasser la publication familiale.

Blog Jarnioux 1

J’y relève, en préambule, un rubayat (quatrain) d’Omar Khaayyâm, célèbre poète, astronome et mathématicien persan des XIème et XIIème siècles : « Au paradis, dit-on, il y aura des vierges aux yeux noirs, du vin et du miel ; nous ne péchons donc pas en choisissant ici bas le vin et l’amour puisque c’est cela même notre ultime destinée. »
C’est un peu différent de ce que le prophète promettrait aux martyrs islamistes, et laisse espérer que les trublions de Charlie boivent de bons canons là-haut.
Á Clochemerle, les autochtones étaient beaucoup plus terre à terre et, chaque printemps … :
« C’était besoin ancestral de traquer de belles filles neuves, aux flancs immenses comme l’éternité, avec des poitrines et des cuisses de paradis perdu, et sur ces vierges palpitantes, sur ces plaintives biches d’amour, de se jeter comme des demi-dieux triomphants. Et chez les femmes renaissait le désir biblique, toujours présent, d’être des tentatrices, nues sur des prairies, avec la caresse des vents dans leurs toisons impatientes, le bondissement autour d’elles de grands fauves dociles venant lécher le pollen de leur corps en fleur, tandis qu’elle attendent l’apparition du conquérant auquel d’avance elles ont consenti la défaite qui est leur victoire hypocrite ».
S’agit-il d’un manque de modération dans la dégustation de beaujolais, je divague. D’ailleurs, voilà que bientôt, sur la route, surgit dans mon champ de vision, un arbre bleu !

Blog arbre bleu Beaujolais

Pour poursuivre l’embellie, nous faisons une halte au fournil de Theizé. Ici, le pain est fait à partir de farines fraîches et bio, travaillées à la main : un plaisir pour les yeux et les narines, un régal pour le palais.

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Retour à Sainte-Paule à la GAEC des deux croix pour faire provision d’amours de petits fromages de chèvre à différents stades de maturité.

Blog Sainte Paule fromages

« L’admirable cholestérol qu’on va se payer » fanfaronnaient Marielle et Rochefort dans Calmos !
Plus sérieusement, c’est un hommage à ces jeunes et admirables résistants qui envisagent l’agriculture et l’alimentation autrement.
Par licence (IV ?) littéraire, je vous ai promené dans le Beaujolais à travers le prisme du roman de Gabriel Chevallier, toujours d’actualité. Huit décennies plus tard, et malgré l’institution de fêtes des voisins, nos villages, nos quartiers, nos rues, nos immeubles sont encore souvent le théâtre de querelles dérisoires et absurdes. Á défaut de se chamailler pour un urinoir, on se crispe contre une cloche (sans merle) qui sonne trop tôt l’angélus ou un coq qui réveille à l’aube le néo-rural.

Publié dans:Ma Douce France |on 5 mars, 2019 |1 Commentaire »

Oh la vache !

C’est peut-être ce qu’on appelle l’inspiration ! Sur l’autoroute monotone me ramenant du Sud-Ouest, je réfléchissais à ce que je pourrais bien vous proposer comme billet de rentrée. Soudain l’idée a surgi devant moi : tandis que sur une radio populiste, des « grandes gueules » menaient des discussions de comptoir sur la toute fraîche démission du ministre de l’Écologie Nicolas Hulot, m’est apparu, paissant sur le talus de l’autoroute A20 aux abords de Limoges, un troupeau de vaches … en résine de synthèse.

vaches autoroute

Lumière, je compris que je tenais là mon sujet. Certes, le populaire ministre se retirait de la politique de sa propre initiative et je ne pouvais donc pas parler de « limogeage ».
Car vous savez que la mise en disgrâce est issue de la capitale du Limousin et l’expression remonte au début de la guerre 14-18. Devant résoudre une grave crise dans le commandement de l’armée française, le général Joffre reçut l’ordre de relever de leur poste de nombreux hauts gradés. Le 27 août 1914, il décida que ces incapables au front se retirassent dans une localité de la 12e région qui, alors, englobait loin des champs de bataille les départements de la Charente, Corrèze, Creuse, Dordogne et Haute-Vienne, et dans laquelle se trouvait Limoges, entre autres.
Il semblerait que sur les 162 officiers ainsi éliminés, il n’y en eut finalement guère qu’une dizaine qui aurait réellement séjourné dans la 12e région, et pas obligatoirement à Limoges même. Comme cette zone géographique contient plusieurs autres villes importantes, les officiers auraient donc très bien pu se faire plutôt « angoulêmer », « briver », « guereter », « tuller » ou « magnac-lavaler » ! C’est limoger qui a connu abusivement l’honneur d’entrer dans le dictionnaire.
À défaut de regarder passer les trains depuis leurs grasses prairies de notre douce France, les vaches investissent désormais les ronds-points des villes nouvelles et des hideuses zones industrielles (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2010/10/23/jai-deux-grands-boeufs-dans-mon-etable-meuh-sur-mon-rond-point/ ).
Quelle laideur ! Est-ce l’image de nos campagnes que nous renverrons aux générations futures ? Il ne faudra pas qualifier de cancre, dans quelques décennies, un écolier affirmant qu’il existe une race de vaches bleues. Qui sait si la robe des vaches n’aura pas cédé alors à la mode des transformations génétiques. Pour la beauté de nos assiettes, la palette des teintes des tomates, des carottes ou aubergines, s’est bien considérablement enrichie.
À l’époque d’une difficile transition écologique, il ne faut certes pas donner plus d’importance qu’elle ne mérite à cette fantaisie artistique, mais tout de même, reconnaissons que ce n’est pas du meilleur goût (dans tous les sens du terme) dans le fief d’une de nos plus prestigieuses races bovines.
Mes visites annuelles au salon de l’agriculture (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/03/06/la-plus-grande-ferme-du-monde-un-soir-au-salon-de-lagriculture-2009/ ) me renvoient aux cartes de géographie qui décoraient les murs des classes dans mon enfance.

Carte-des-races-bovines-Rouge-Flamande-Bnc-Bleu-Bleue-du-Nord-Normandie-Prim-Holstein-Pie-Rouge-des-Plaines-Bretonne-Pie-noire-Jersiaise-Simmental-française

Véritable litanie poétique ou concours de beauté, j’ai envie, en les citant, de faire défiler devant vous quelques fleurons de races bovines qui faisaient la fierté de nos régions et nos campagnes : la Blonde d’Aquitaine, l’Abondance, l’Aubrac, la Salers, la Tarentaise, la Charolaise, bien d’autres encore, je n’oublie évidemment pas « les vaches rousses, blanches et noires sur lesquelles tombe la pluie » made in ma chère Normandie natale.
J’entends déjà un lecteur contradicteur des Hauts de France qui, malicieusement, me soufflera la Rouge Flamande et la Bleue du Nord ! Cette dernière, migrante de Belgique, s’appelait à l’origine Bleue du Hainaut et ne subissant aucun parcage à Calais, peupla les prairies du littoral de la mer du Nord. Avec sa cousine la Blanc bleu belge, elle possède une robe tachetée de gris, bleu et noir beaucoup plus discrète que leurs consœurs du talus limousin.
Pour poursuivre avec ma non hallucination de vaches bleues, j’appelle à la rescousse un amoureux des vaches qui, coïncidence, m’a tenu compagnie lors de mes billets récents sur le Tour de France 1958. En effet, l’écrivain Christian Laborde, outre Claude Nougaro et le vélo, aime les vaches, notamment celles de ses Pyrénées, des cols d’Aubisque et Tourmalet que les coureurs avaient autrefois la mauvaise surprise de trouver flânant paisibles sur la chaussée, celle aussi de la couverture du disque microsillon vinyle des Pink Floyd : « J’ai vécu au milieu des vaches, et les vaches ont fait de moi, non pas un apôtre du bon vieux temps, mais un ruminant, c’est-à-dire un rêveur ».

SKU1017645Le Tour de France 2015 - Stage ElevenCaravane du Tour de France au Grand Bornand

Ainsi, Christian Laborde a écrit, il y a un ou deux ans, La cause des vaches, un livre intelligent et incisif (comme toujours) qui constitue une célébration de la vache et un pamphlet contre l’agrobusiness.
Il jette sa gourme en particulier sur la trop fameuse ferme des 1 000 vaches en Picardie :
« 1000 vaches, 750 génisses arrachées aux prairies, privées de la compagnie des piafs, menottées, entravées, incarcérées, sous l’infernale tôle d’un hangar sans fin, la tête coincée entre des barreaux d’acier, les sabots pourrissant sur le ciment souillé, le ciel jamais : pauvres bêtes !
Horrible la vie qu’on leur impose. Atroce la mort qu’on leur réserve.
Site assassin, des tôles donc et du béton sur lequel la pluie se brisera les os, béton cruel venu de tous les ronds-points du pays, de tous les périphériques saturés de pare-chocs, béton couleur de matons et de verrous, cavalcade mortelle de cadenas, piège dont les mâchoires se sont refermées sur les bêtes blessées.
Et autour du site, l’herbe a peur, tremble de toute l’échine de ses brins. Elle sait ce qui se passe derrière les murs sans fenêtres, semblables à ceux des abattoirs. Elle perçoit la plainte sourde des vaches prisonnières. Les vaches pleurent, l’herbe est inconsolable.
Et la route qui mène au site voudrait rentrer sous terre, disparaître sous la glaise, mourir. Elle ne veut plus sentir sur son dos les essieux des bétaillères qui conduisent les vaches à la salle de torture, à la maison d’arrêt. La route ne veut plus entendre les veaux sangloter, appeler en vain leurs mères.
Ça vient d’où, c’est né comment, qui a conçu l’horreur ?
Certainement pas un paysan. Jamais un type nourri au lolo de la terre et de l’eau, un gonze qui connaît le patois spongieux des limaces et reçoit sur son portable les textos du vent n’aurait construit une prison pour des bêtes.
Certainement pas Rosa Bonheur. Encouragée par Théophile Gautier, Rosa ne plantait son chevalet que devant le mufle mouillé des vaches. Rosa, les vaches, elle a passé sa vie à les peindre, à colorier leurs taches, à vernir leurs sabots … »
Oh oui, quel bonheur que l’écrivain évoque Marie-Rosalie, dite Rosa, Bonheur, une artiste peintre et sculptrice du XIXème siècle qui se spécialisa dans les scènes de genre avec les animaux et en particulier les vaches.
Il est où le bonheur ? geint Christophe Maé. Au musée d’Orsay où vous pouvez admirer Labourage nivernais, le chef-d’œuvre de Rosa ! Imaginez que c’est ce petit bout de femme d’un mètre cinquante qui a peint ce panoramique de 2,6 mètres de long sur 1,34 mètre de haut !

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Pas de fils électriques, d’enseignes commerciales, ni même d’éoliennes en arrière-plan, mais une plaine joliment vallonnée et fermée par un coteau boisé. Cette scène, datée de 1849, décrit le premier labour, nommé sombrage, que l’on effectuait au début de l’automne pour ouvrir la terre afin de l’aérer pendant l’hiver. Ces bœufs du Charolais-Nivernais à la robe bleue, (m)euh pardon rousse et blanche sont les héros d’un hymne au travail des champs. Ils entrèrent au musée du Luxembourg puis au Louvre, avant de voyager en Angleterre et les Etats-Unis, puis enfin rejoindre « l’étable » de l’ancienne gare d’Orsay.
Les toiles de Rosa sont vachement belles, admirez encore cette scène de pâturage.

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Laborde, débordant de lyrisme, fait aussi référence à quelques poètes pour magnifier les vaches. Ainsi, cite-t-il Émile Verhaeren avec quelques passages de son recueil Les flamandes, les fla-les fla les flamandes qui paissent sans rien dire au dimanche sonnant … je m’égare.
Peut-être, les apprîtes-vous comme récitations à la communale. Ainsi, Kato :

« Après avoir lavé les puissants mufles roux
De ses vaches, curé l’égout et la litière,
Troussé son jupon lâche à hauteur des genoux,
Ouvert, au jour levant, une porte à chatière,

Kato, la grasse enfant, la pataude, s’assied,
Un grand mouchoir usé lui recouvrant la nuque,
Sur le vieil escabeau qui ne tient que d’un pied,
Dans l’ombre dense, où luit encore un noctiluque.

Le tablier de cuir rugueux sert de cuissart ;
Les pieds sont nus dans des sabots. Voici sa pose :
Le sceau dans le giron, les jambes en écart,
Les cinq doigts grappilleurs étirant le pis rose.

C’est sa besogne à l’aube, au soir, au cœur du jour,
De venir traire et bousculer gaiement ses bêtes,
En songeant d’un œil vague aux bombances d’amour
Aux baisers de son gars dans les charnelles fêtes,

De son gars, le meunier, un gros rustaud râblé,
Avec des blocs de chair bossuant sa carcasse,
Qui la guette au moulin tout en veillant au blé,
Et la bourre de baisers gras, dès qu’elle passe.

Mais son étable avec ses vaches la retient ;
Elles sont là, dix, vingt, trente, lourdes de graisse,
Leur croupe se haussant dans un raide maintien,
Leur longue queue, au ras des flancs, ballant à l’aise.

Propres ? Rien ne luit tant que le poil de leur peau ;
Fortes ? Leur cuisse énorme est de muscles gonflée ;
Leur grand souffle, dans l’auge emplie, ameute l’eau,
Leur coup de corne enfonce une cloison, d’emblée.

Elles mâchonnent tout d’un appétit goulu :
Glands, carottes, navets, trèfles, sainfoins, farines,
Le col allongé droit et le mufle velu,
Avec des ronflements satisfaits de narines,

Avec des coups de dents donnés vers le panier
Où Kato fait tomber les raves qu’elle ébarbe,
Avec des regards doux fixés sur le grenier
Où le foin, par les trous, laisse flotter sa barbe.

L’écurie est construite à plein torchis. Le toit,
Très vieux, très lourd, couvert de chaume et de ramée,
Sur sa charpente haute étrangement s’asseoit
Et jusqu’aux murs étend ses ailes déplumées.

Les lucarnes du fond permettent au soleil
De briller à travers leurs toiles d’araignées,
Et, le soir, de frapper d’un cinglement vermeil
Les marbres blancs et roux des croupes alignées.

Mais, au dedans, s’attise une chaleur de four
Qui monte des brassins, des ventres et des couches
De bouse mise en tas, pendant que tout autour
Bourdonne l’essaim noir et sonore des mouches.

Et c’est là qu’elle vit, la pataude, bien loin
Du curé qui sermonne et du fermier qui rage,
Qu’elle a son coin d’amour dans le grenier à foin,
Où son garçon meunier la roule et la saccage

Quand l’étable profonde est close prudemment,
Que la nuit autour d’eux répand sa somnolence,
Qu’on n’entend rien, sinon le lourd mâchonnement
D’une bête éveillée au fond du grand silence. »

Quand j’étais enfant, j’adorais dormir chez ma mémé Léontine dans la chambre contiguë à l’étable et entendre le bruit de la chaîne et des sabots de sa dernière vache, celle qu’elle trayait à la main. J’entends encore le son du lait sortant du pis et giclant sur la paroi du seau. J’ai encore la saveur de ce bon lait cru qu’elle bouillait ensuite dans la casserole avant d’y mélanger deux cuillerées de chocolat en poudre Banania. Y’a bon, la connotation semble raciste aujourd’hui, mais c’était rudement bon !
Comment encore ne pas s’asseoir aussi auprès de l’aïeul et assister au touchant spectacle décrit par Victor Hugo :

« Devant la blanche ferme où parfois vers midi
Un vieillard vient s’asseoir sur le seuil attiédi.
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges

Écoutent les chansons du gardien du réveil,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil.
Une vache était là tout à l’heure arrêtée.
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons,

Elle avait sous le ventre un beau groupe d’enfants.
D’enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D’autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,

Dérobant sans pitié quelque laitière absente.
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,

Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu’un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part… »

Mais revenons à la moins réjouissante réalité du moment, c’est qu’il y a une ribambelle de vaches bleues dans cette zone industrielle ! Et tandis que j’attends dans la file aux pompes de carburant pour m’approvisionner en gazole (vous voyez le paradoxe), j’en croque une avec mon smartphone.

Vache limousine blog

Et sans le vouloir, instinct du bon photographe (!), je découvre, en arrière-plan, l’enseigne Meuh !.
Après enquête, j’apprends qu’il s’agit d’une chaîne de restaurants spécialisés dans « l’entrecôte de qualité », c’est même leur slogan. En observant plus attentivement la carte, je constate qu’il faut compter tout de même trente euros pour une entrecôte de … race limousine ! Un comble, non ?
La mondialisation et l’Union Européenne font ombrage à la richesse de nos élevages, et je vous avoue ma perplexité et mon indignation patriotique lorsque dans les grills des aires d’autoroutes (mais pas seulement) du Centre de la France, vous est proposée de la viande bovine d’Irlande ou d’Autriche, pas forcément mauvaise au demeurant.
Comprenez que je sois attaché à une tradition de « bonne bouffe », notamment lorsqu’il s’agit de viande bovine. Dans mon enfance, mon bourg natal normand possédait le second marché aux bestiaux de France derrière celui de Sancoins dans le Cher.
Le jeudi, qui était alors pour les écoliers le mercredi de maintenant (!), c’était une curiosité de me rendre au foirail, tout près du domicile familial. Il était pittoresque d’observer, dans cette odeur de pisse et de bouse, les longues tractations entre les maquignons, chevillards et les paysans venus vendre leurs bêtes. Au final, ils finissaient presque toujours par « toper la main » et aller arroser l’affaire au Café du Franc-Marché !
Mon père, professeur mais aussi fils et frère de paysans, élu municipal, entra à la retraite dans le conseil d’administration de la régie des abattoirs contigus au champ de foire. Nul doute qu’il exerçait sa mission avec la même probité et esprit citoyen que dans son enseignement.
Les adeptes de la cuisine végétarienne ou végane diront peut-être que je fus « mal élevé » !
Plutôt que m’attarder devant la vache bleue irradiée, je vous ressers une rasade de Bonheur.

Rosa Bonheur Le sevrage des veaux

Célébrée comme la peintre animalière la plus talentueuse de son époque, Rosa Bonheur fut aussi la première artiste à recevoir la croix de la Légion d’honneur des mains de l’Impératrice Eugénie. Elle mena une vie de femme libre et apparaît aujourd’hui comme une figure pionnière de la cause homosexuelle et féministe, en ayant vécu pendant près d’un demi-siècle une union avec la même femme.
J’ai envie de lui dédier le savoureux poème de l’écrivaine belgo-israélienne Esther Granek, La vache dans tous ses états :

« Un jour ou l’autre qui n’a dit,
pris de colère ou de dépit
ou pour toute raison qui fâche :
« la sale vache ! »
ou « peau de vache ! »
ou « vieille vache ! »
ou « grosse vache ! ».
Et tant et plus, tutti quanti.
Des attributs à l’infini…
Or, un matin, v’là que surgit
« la vache folle ». Bel inédit !
Sitôt les continents s’affolent
et dans le monde il n’est qu’un cri :
« La vache folle ! »
Avouons-le discrètement :
Même assortis d’un tremblement,
que joliment ces mots s’accolent !
« La vache folle ! ».
Pourrait-il en être autrement ?
De folie tout bœuf est exempt.
Taureau châtré ? mâle pourtant !
Ainsi jamais n’entendrez dire :
« Rôti de vache ». Ça fait trop rire !
Quel menu pourrait le souffrir ?
Le « bœuf bourguignon », c’est certain,
ne peut se mettre au féminin…
Dès lors que la fierté virile
est bien ancrée dans nos assiettes,
la vache, ici, n’est point en fête…
Mais tant de « vaches », en nous, défilent… »

Il en est d’autres (vaches) qui nous regardent de l’autre côté de l’autoroute, dressées tels les Atlantes toltèques de Tula ou les « moaï » de l’île de Pâques. Je préfère.

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Elles séjournent dans le Pôle de Lanaud qui rassemble la plupart des organismes intervenant dans la sélection de la race bovine limousine. Est-ce si rassurant que cela ?
J’ai repris la route, attention au 80 km/h hors des 4 voies avec séparateurs !
En guise de conclusion, j’emprunte encore à Christian Laborde : « Quand je te parle des vaches, je te parle de toi, également de lenteur. C’est pas un truc de vieux, la lenteur. La lenteur, c’est un truc de gourmand. II s’agit d’écouter, de regarder, de savourer, de méditer, comme le faisaient les vaches. Je les ai vues faire, les vaches. Elles n’accéléraient jamais. Le sabot sur le champignon, jamais. »
Quelques kilomètres plus loin, en pleine campagne, quelques « vraies » vaches limousines à la belle robe marron, couchées dans un pré en contrebas, nous ont regardé pique-niquer !
Quel bonheur ! Au fait, les fresques de la grotte de Lascaux, pas très lointaine, attestent que les bovins étaient présents depuis longtemps à l’ouest du Massif Central. Ne sont-elles pas de meilleures ambassadrices que les vaches bleues ?
On aspire à la vie en rose, on rêve en bleu … c’est compliqué tout ça ! J’arrête mes vacheries.

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À la Bastoche, un jour de Saint Valentin …

Par le plus grand des hasards, en ce jour de Saint Valentin, je me retrouve au pied de la statue de Pierre Auguste Caron de Beaumarchais, illustre auteur de la pièce Le mariage de Figaro, à quelques pas du Génie de la Bastille, au croisement de la rue des Tournelles et de la rue Saint-Antoine. L’écrivain posséda une luxueuse propriété, détruite au dix-neuvième siècle, non loin de là, à proximité du boulevard qui porte aujourd’hui son nom.

Beaumarchais

Figure importante du Siècle des Lumières, Beaumarchais fut estimé comme un des annonciateurs de la Révolution française et de la liberté d’opinion : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur, il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits ».
Reconnu pour son œuvre littéraire, professeur de harpe des filles de Louis XV, fondateur du bureau de législation dramatique (l’ancêtre de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques), un peu agent secret et trafiquant, ce fut aussi un don Juan impénitent.
Je m’interroge : en notre époque de libération de la parole des femmes, quel traitement médiatique réserverait-on à ce séducteur-né dont la vie amoureuse fut un roman libertin ?
Sa correspondance galante avec, notamment, Madame de Godeville suscite les images les plus audacieuses et brûlantes : « Tu ne sais faire l’amour que sur un lit … Il est quelquefois charmant sur une feuille de papier », ce à quoi sa maîtresse répond « Faire jaillir le feu, de l’encre et du papier, voilà ton métier, imbécile ! ». Beaumarchais n’était cependant pas uniquement un précurseur de l’amour virtuel 2.0 !
Il se reconnaissait « un style un tant soit peu spermatique ». Il poussa son inconvenance verbale encore plus loin dans ses lettres enflammées à son ultime maîtresse Amélie Houret de la Morinaie, de dix-sept ans sa cadette : « J’ai sucé ta bouche rosée. J’ai dévoré le bout de tes tétons. J’ai mis avec délices et mes doigts et ma langue dans … », désolé, chers lecteurs, ma compagne me fait signe qu’en face, le restaurant Bofinger ouvre ses portes.
En effet, c’est ma double peine (quel goujat !), outre d’être jour de Saint Valentin, c’est son anniversaire, et j’ai choisi de l’inviter dans ce qu’on qualifie parfois de « plus belle brasserie de Paris », une des plus anciennes en tout cas.
Elle fut fondée en 1864, sept ans avant (ouf) l’annexion de l’Alsace à la Prusse, par l’Alsacien de Colmar Frédéric Bofinger, au 5, Petite rue Saint-Antoine, rebaptisée rue de la Bastille en 1877. Cela constituait à l’époque, un acte de résistance contre l’envahisseur prussien, manger une choucroute, boire une bière, était une manière d’accomplir un acte patriote.
Justement, son coup de génie (de la Bastille bien évidemment) est d’y installer la première pompe à bière de la capitale. Les artisans alsaciens qui travaillent comme menuisiers et ébénistes dans le quartier du Faubourg Saint-Antoine viennent consommer la bière « à la pression » (elle titre entre 18 et 25 degrés !) en apportant leur chope en grès. La bière d’Alsace est réputée alors pour être la meilleure, elle rafle toutes les médailles d’or à l’Exposition universelle de 1867.
Bofinger mériterait que les zythologues (connaisseurs de la bière et de sa dégustation) et, plus généralement, les amoureux du demi pression, reconnaissants, lui élèvent une statue.

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Si l’enseigne représente un couple de petits Alsaciens, elle avec un kouglof, lui avec une chope de bière (il a l’âge ?) et un bretzel, courant à la brasserie, c’est pourtant Gambrinus, roi mythique de Flandre et Brabant, symbole des amateurs de bière, qui trône sur un magnifique vitrail à l’intérieur de l’établissement alsacien.
Dans le dépliant qui nous est offert, je relève que le célèbre chansonnier Aristide Bruant fut un fidèle de ce qui n’était encore qu’une cantine populaire. Il venait avec ses propres œufs pour qu’on lui préparât une savoureuse omelette. En guise de remerciement, peut-être entonnait-il un couplet de sa fameuse chanson sur le quartier :


« Il était né près du canal
Par là… dans l’quartier d’l'Arsenal
Sa maman, qu’avait pas d’mari,
L’appelait son petit Henri…
Mais on l’appelait la Filoche,
À la Bastoche.

I’n'faisait pas sa société
Du génie de la liberté,
I’ n’était pas républicain,
Il était l’ami du rouquin
Et le p’tit homme à la Méloche,
À la Bastoche … »

Bruant parToulouse-Lautrec

On connaît sa dégaine popularisée par Toulouse-Lautrec avec sa chemise et son écharpe écarlates, sa vareuse de velours côtelé, son feutre noir à larges bords. La Méloche, la Filoche, toute ressemblance avec des personnalités politiques insoumises d’aujourd’hui est évidemment fortuite, bien qu’elles fréquentent souvent la place voisine pour de grands « métingues » !
Pour l’anecdote, sachez qu’en 1898, Bruant se présenta aux élections législatives dans le quartier de Belleville. Il rédigea sa profession de foi en vers :

« Si j’étais votre député
– Ohé ! Ohé ! Qu’on se le dise !
J’ajouterais « humanité »
Aux trois mots de notre devise … »

Il n’obtint que 525 voix !

Bofinger  ancien

Menu Bofinger

Carte et menus du restaurant

À la Belle Époque, l’établissement repris par Alfred Bruneau, le gendre de Bofinger, s’agrandit et s’embellit. Les murs chantent l’Art Nouveau et l’Alsace libérée.
Le décor n’a guère changé depuis, avec ses boiseries, ses cuivres, ses banquettes de cuir noir, ses hauts miroirs biseautés et surtout, la délicate coupole ovale, œuvre des peintres-verriers Gaston Néret et Royé.

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Tout autour de la salle du rez-de-chaussée, les murs sont ornés de frises, de médaillons sur toile et de peintures représentant les villes de vin.
Un héron en céramique, œuvre de Jérôme Massier, nous observe : dédaigneusement ? Comme sa consœur la cigogne de la fable, il ne peut attraper miette du foie gras mi-cuit avec sa gelée de pinot noir dans notre assiette!

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La clientèle, d’un âge respectable ce midi, se partage entre les touristes qui souhaitent découvrir le lieu et des habitués. En tendant l’oreille, on entend le personnel servir avec condescendance du Monsieur Jean par-ci ou Monsieur Paul par-là. À la table voisine, un jeune octogénaire, costume et cravate, attend ses deux fils pour leur présenter … son amie. Les coupes de champagne sont de rigueur en ce jour de Saint Valentin.
Le premier étage, auquel on accède par un élégant escalier, partagé en salons, semble réservé à une clientèle à la recherche de plus d’intimité. En 1981, le socialiste François Mitterrand le privatisa (quel anachronisme !) pour célébrer son entrée à l’Élysée.
Le salon des Continents doit son nom à l’Exposition coloniale internationale de 1931. Pour cette raison, les murs sont parés de marqueteries représentant les cinq continents, créées par l’artiste peintre Panzani (un neveu de la célèbre marque de pâtes). Les lustres sont l’œuvre des frères Müller maîtres verriers de Lunéville. C’est ici qu’en 1924, le président du parti radical, Edouard Herriot, forma la coalition du « Cartel des Gauches ». La liesse fut de courte durée car ce n’est pas son candidat Paul Painlevé qui succéda à Alexandre Millerand à la présidence de la République, mais le président du Sénat Gaston Doumergue.
Dans le salon Hansi, du nom de l’imagier le plus populaire d’Alsace qui a illustré les boiseries des murs, est accrochée La noce villageoise, une œuvre de Charles Spindler, un peintre, illustrateur et ébéniste également originaire d’Alsace. Y figure l’inscription Vive la France qui, durant l’Occupation, avait été remplacée par Vive le vin ! C’est vrai qu’un Gewurtztraminer vendanges tardives … !

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Le cadre constitue tellement un élément du repas chez Bofinger que les serveurs vous proposent volontiers d’immortaliser ce moment de convivialité avec votre portable.
Chaque année, lors des journées du Patrimoine, sont organisées des visites commentées de la brasserie qui est inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques.
Les menus montent en gamme, proximité de l’Opéra-Bastille oblige, selon que vous le choisissez baryton, ténor, alto, mezzo soprano ou soprano.
Les spécialités sont les huîtres, coquillages et crustacés et, bien sûr, les choucroutes alsaciennes avec le chou cuisiné maison selon la tradition : oignons confits, saindoux, genièvre, coriandre et cumin. Je me laisserais bien tenter par le baeckoeffe de poissons mais finalement je cède devant les rognons de veau flambés, généreusement devant moi, au Cognac.

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Je ne vous parlerai évidemment pas de l’addition, encore moins en ce jour de fête ! Pour être culinairement correct, elle est sans surprise dans cette institution chargée d’histoire !
Avant de la quitter, je conseille aux éventuels messieurs, même si leur prostate ne leur joue aucun tour, de descendre au sous-sol rien que pour jeter un œil aux luxueuses toilettes. On y est accueilli par une fresque d’une jeune femme généreusement dénudée tenant un livre sur lequel on distingue la devise : Quo non hac duce, « avec une telle guide » ! Qui harcèle en la circonstance, vous voulez me dire ? Des têtes de dauphins voyeurs ornent les urinoirs.

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C’est presque le grand bleu en ce jour gris et frisquet.
Un peu de marche pour digérer : nous décidons de nous promener dans le Faubourg Saint-Antoine qui fut très longtemps le quartier des ébénistes et des menuisiers. Loin, et si près pourtant, de l’effervescence automobile, il faut oser s’aventurer dans les ruelles, cours et passages qui le jalonnent.
À cet instant, je pense au portrait tiré par le photographe et ami Jean-Denis Robert, des quatre frères Tiroirs dont les yeux malicieux de titis parisiens rendent un hommage sans langue de bois à la mémoire ouvrière et à la grande tradition du faubourg.

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Les quatre frères Tiroirs, photographie de JeanDenis Robert

Pour commencer la balade, je me glisse dans une ruelle cachée de la place de la Bastille. À peine perceptible entre deux terrasses de cafés, la cour Damoye est une voie privée à l’abri des voitures ouverte en journée aux quidams.

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Longue d’environ 120 mètres, elle porte le nom de son créateur, un certain Antoine Pierre Damoye quincaillier de son état, qui fit l’acquisition en 1778 d’un terrain servant jusqu’alors de stand de tir aux arquebusiers de Paris.
Occupée autrefois par des ateliers de ferrailleurs, chiffonniers et autres artisans du meuble, elle accueille aujourd’hui artistes et bureaux d’agences de communication. À travers les vitrines, les ordinateurs Apple ont remplacé les rabots et varlopes.
À l’autre extrémité, subsiste encore une pittoresque et authentique brûlerie de café. Si j’avais su, j’aurais volontiers choisi d’y prendre un café. Je comprends que les arômes se dégageant de ce charmant havre de paix aient donné envie au jeune chanteur Igit d’y tourner le clip d’un de ses récents succès.

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À peine sorti de la ruelle, encore quelques pas, et je me retrouve dans la perspective d’une autre rue pavée immortalisée par un grand monsieur de la chanson française bien trop discret. Et pourtant, s’il est un chanteur français qui symbolise Paris, c’est bien lui : Francis Lemarque. Sa chanson À Paris est un succès planétaire grâce notamment à Yves Montand auprès de qui il repose au cimetière du Père-Lachaise.
Mais, tout de suite, plus que sa valse, c’est sa java qui me donne envie, si j’osais, de gambiller au milieu de la chaussée :

« Tous les samedis soirs on allait comme ça
Dans un bal musette pour danser comme ça
Dans un vieux quartier fréquenté comme ça
Par des danseurs de java comme ça

Rue de Lappe Rue de Lappe au temps joyeux
Où les frappes où les frappes étaient chez eux
Rue de Lappe Rue de Lappe en ce temps-là
A petits pas on dansait la java… »

Replongeons-nous à la Belle Époque, au temps des Apaches, avec la gouaille de Mistigri :

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Ne craignez rien pour vos enfants, les temps ont changé, l’ambiance de nos jours est plus branchée que canaille. Il faut même être curieux et imaginatif pour retrouver des pans d’histoire de la rue de Lappe des années folles.

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La rue qui existait déjà au XVIIe siècle tient son nom de Girard de Lappe, un maraîcher qui possédait des jardins à cet endroit. Elle fut baptisée rue Louis-Philippe en 1830 avant de retrouver son nom d’origine en 1867. Aujourd’hui, le monarque qui porta le titre (après Louis XVI) de « roi des Français », parce que cela faisait plus peuple, ne mérite plus qu’un passage très tagué débouchant tout de même sur la rue de Lappe. Grandeur et décadence !

Rue de Lappe 9Rue de Lappe 8Rue de Lappe 8 bis

L’histoire de cette rue se confond avec l’exode des Auvergnats vers Paris au milieu du XIXe siècle. Peu à peu, ils trouvent leur voie au propre comme au figuré, majoritairement marchands de vin et ferrailleurs, ils investissent notamment la rue de Lappe qui devient le village des bougnats avec les cafés-bois-charbon.
Les enseignes sont, pour la plupart, devenues des pièces de musée. Ainsi, en lieu et place du restaurant La Galoche d’Aurillac, référence aux anciennes chaussures du Cantal avec le dessus en cuir et la semelle en bois, on peut goûter désormais à la cuisine vietnamienne.

Galoche d'Aurillac GPRue de Lappe 13rue de Lappe 1Rue de Lappe 2Rue de Lappe 3

Pour s’approvisionner en tripous ou apéritif à la gentiane, la charcuterie Teil est encore ouverte. À propos, amoureux de l’orthographe, n’avez-vous pas constaté que le tripous (avec un s au singulier) devient souvent le huitième convive à la table des mots en ou prenant un x au pluriel. Reconnaissance du ventre, je ferme les yeux au titre de l’exception culinaire française !
Quand on a bien cassé la croûte (hum les cochonnailles et les fromages d’Auvergne !) et bien bu (un verre de Chanturgue ou de Châteaugay ?), on danse. Ainsi s’ouvrirent de nombreux bals auvergnats où l’on dansait la bourrée en claquant des talons (de galoches ?).

Lappe Antonin Bouscatel cabrettaire

Antonin Bouscatel, cabrettaire

Les accordéons diatoniques des Italiens, autres immigrés, vinrent se joindre (pas toujours pacifiquement) aux cabrettes auvergnates pour former, dès la fin du XIXe siècle, les premiers bals musette du nom de la petite flûte importée du Massif central qui devint paradoxalement bientôt un genre musical malgré le déclin de l’instrument.
Dans les années 1930, on comptait dix-sept bals dans la rue de Lappe : Chez Bousca, les Barreaux verts, la Boule rouge, le bal Chambon et … le plus connu au numéro 9, le Bal à Jo, du nom de son propriétaire Geo(rges) France.

19 rue de Lappe. Au joueur de musette. Façade sur rue, détail de la grille de la boutique et de l'enseigneRue de Lappe 4 Balajo

Il ouvrit en 1935 suite à un fait divers survenu le 18 novembre 1934 : on retrouva dans une chambre au second étage de l’immeuble, une prostituée ligotée et étranglée, de quoi donner les chocottes au propriétaire Vernet, un auvergnat évidemment, à qui appartenait aussi, au rez-de-chaussée, le bal musette du Vrai de Vrai. Il décida de céder son bien au bientôt fameux Jo France.
La chanteuse Mistinguett et l’écrivain Céline étaient présents à l’ouverture au milieu des voyous. En effet, beaucoup de zincs du quartier étaient aux mains d’une certaine pègre et dès le début, les truands, les macs et les julots vinrent parader au Balajo au milieu des gens du monde en quête d’encanaillement. Tout cela concourut à la mauvaise réputation de l’endroit.

« Les jul’s portaient des casquettes
Sur leurs cheveux gominés
Avec de bell’s rouflaquettes
Qui descendaient jusqu’au nez
Rue de Lappe
Rue de Lappe
C’était charmant
Rue de Lappe
Rue de Lappe
Mais plus prudent
Rue de Lappe
Rue de Lappe
Pour les enfants
De les emm’ner ce soir là au ciné
Plutôt que d’aller s’faire assassiner… »

On célébrait les costauds et les julots qui, sous la casquette, crânaient au bal musette :

« Ah Julot, y’a qu’toi, dis-moi, pourquoi tu sais prendre ta Nénette ?
Dans tes bras serre-moi que je danse avec toi
Cette valse musette
Je voudrais que notre amour et cette valse durent toujours
Ah ! J’suis mordue, ça se voit
Ah ! Dis-moi pourquoi mon Julot y’a que toi ? ... »

Et le grand Bébert qui a l’air doucereux/C’est un homm’ du milieu :

« À petits pas il danse la java
Et toutes les poules
Comme saoules
Lui riboulent les mirettes
Mais question de plat il leur répond
Ça va, va, va !
Avec son diam’ planté dans la cravate
Quelle tomate ! Il épate … »

Le Balajo resta fermé durant toute la Seconde Guerre mondiale. Il rouvrit le 24 décembre 1944 et aussitôt, le succès ne se fit pas attendre. Les People, comme on ne les appelait pas encore à l’époque, y affluèrent : Mistinguett toujours, Maurice Chevalier, Arletty, Jean Gabin, Édith Piaf qui y fêta son mariage avec Jacques Pils avant d’y amener Marcel Cerdan, Django Reinhart, Philippe Clay, Gregory Peck, Robert Mitchum, Sophia Loren, le prince Ali Khan et son épouse Rita Hayworth pour laquelle l’accordéoniste Jo Privat composa une danse en son honneur, bien d’autres sûrement comme Auguste Le Breton auteur de Du rififi chez les hommes et Razzia sur la chnouf.
Le poète et romancier Francis Carco fréquentait aussi la rue de Lappe qu’il popularisa avec sa pièce de théâtre Mon homme où figure la fameuse chanson éponyme de Mistinguett :

« Je l’ai tellement dans la peau
Qu’j’en suis marteau.
Dès qu’il me touche, c’est fini,
Je suis à lui.
Quand ses yeux sur moi se posent,
Ça m’rend toute chose.
Je l’ai tellement dans la peau
Qu’au moindre mot,
I’ m’f’rait faire n’importe quoi.
J’tuerais, ma foi.
J’sens qu’il me f’rait dev’nir infâme,
Mais je n’suis qu’une femme,
Et j’l’ai tellement dans la peau… »

Jo Privat, né à Ménilmontant d’un maçon italien, dirigea l’orchestre du Balajo, dès son ouverture, durant cinquante ans. C’est cette longévité et son prénom qui laissent penser à tort que c’est lui qui fonda ce temple de la guinche.
Jo Privat s’est envolé au paradis des accordéonistes. Sept décennies après sa création, le Balajo existe encore mais il a perdu son âme de bal musette. Si le décor est resté d’époque, on n’y gambille plus et le lieu est désormais dévolu à la salsa, rock, clubbing, soirées à thèmes et … le lundi après-midi, thé dansant.

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La rue de Lappe vit essentiellement la nuit, aussi en ce début d’après-midi, beaucoup de commerces sont clos.
Je n’ai que mes yeux pour regarder le vaste choix de rhums arrangés et de whiskys dans la vitrine du bar Le Gamin. Sur le trottoir, un fumeur m’interpelle : « Vous savez qui c’est le gamin ? ». Un instant, je pense que c’est lui jusqu’à ce qu’il m’indique du doigt une plaque apposée au mur d’en face.

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Nathan Korb dit Francis Lemarque naquit et vécut son enfance donc ici au 51 de la rue de Lappe dont il a fait un de ses grands succès. C’est donc lui le gamin de Paris qu’il chanta même s’il n’en fût pas l’auteur.

« On était trop jeunes pour fréquenter tous les bals de la rue de Lappe, réservés aux adultes, mais dans les années trente, beaucoup de ceux-ci étaient (mal) fréquentés par des « apaches » et il y avait des coups durs et des règlements de comptes. Mais le temps que les flics arrivent de la rue de la Roquette jusque devant chez nous, tout était rentré dans l’ordre. Les blessés étaient embarqués en taxi et chacun avait repris son petit air innocent. On n’aimait guère s’aventurer loin de notre secteur. Nous, les gosses du bout de la rue, on était « les Bleus ». Pourquoi ? Je ne le sais pas, mais ceux du milieu de la rue et du passage Louis-Philippe, c’étaient « les Rouges ». Et quand les Bleus et les Rouges se rencontraient, il y avait de la châtaigne ! ».
Qui sait si ce ne sont pas ces bagarres de rue qui lui inspirèrent l’emploi du temps hilarant du Tueur affamé interprété ici par le quartet loufoque Orphéon Celesta !

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Je consacrerai un jour un billet complet à Francis Lemarque, ce remarquable auteur-compositeur-interprète populaire et engagé, trop souvent dans l’ombre d’Yves Montand et Mouloudji. Je suis persuadé que beaucoup d’entre vous connaissent ses chansons sans savoir qu’il en est l’auteur : « Il est revenu le temps du muguet/Comme un vieil ami retrouvé » …ça ne vous rappelle rien ?
Ce n’est pas la chaleur du mois de mai aujourd’hui, brrrrr !

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À l’angle de la rue Charonne, le restaurant Chez Paul, l’un des derniers vestiges de la grande époque de la rue de Lappe, a conservé son pittoresque décor de bistrot.
À l’intérieur, j’y reconnais deux petites frappes du temps où l’on qualifiait la boxe de noble art. « Quatre boules de cuir tournent dans la lumière » martelait Claude Nougaro.

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J’avais dix ans, je me souviens de ce combat où le petit juif de Constantine Alphonse Halimi ravit le titre de champion du monde à l’italien sourd-muet Mario d’Agata. Je me souviens même, ce n’était pas une farce en ce 1er avril 1957, qu’on interrompit le combat un long moment, le plafonnier au-dessus du ring du vieux Vel’d’Hiv’ ayant pris feu.
Par la suite, je me souviens encore qu’avec mon père, on écouta au milieu de la nuit (décalage horaire oblige) à la radio le reportage de sa victoire à Los Angeles contre un mexicain nommé « Ratòn » Macias.
Avec l’étoile de David toujours brodée sur sa culotte noire, le populaire Alphonse fut sans doute le meilleur boxeur français derrière Marcel Cerdan. Il resta célèbre aussi pour sa déclaration patriotique après son titre de champion d’Europe contre un britannique : « Aujourd’hui, j’ai vengé Jeanne d’Arc » !
Ses réparties avec son accent particulier inspirèrent d’ailleurs le sketch du manager du boxeur pied-noir M’sieur Ramirez de Guy Bedos.

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Charonne 1

« Je t’attends à Charonne » ! Je savais que je croiserais Leny Escudero, à un moment ou un autre, à travers sa magnifique chanson. C’est un privilège des chanteurs de continuer à vivre à travers leurs couplets (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/14/ay-leny-escudero-rum-balarum-balarum-bam-bam/ il était encore des nôtres à cette époque).
Leny écrivit cette chanson en 1967, il y a un demi-siècle, en mémoire des huit victimes, à la station de métro Charonne, de la répression policière d’une violence extrême contre les dizaines de milliers de gens qui défilaient, le 8 février 1962, à l’appel du Parti Communiste Français et de divers organismes de gauche en faveur de l’indépendance de l’Algérie et contre les agissements de l’OAS. 1962, cette année-là, Leny avait écrit son immortelle Pour une amourette. Il choisit de commémorer le drame de Charonne par une chanson d’amour à la manière du Temps des cerises.

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Charonne n’en avait pas fini de subir les affres des conflits coloniaux. Le soir du 13 novembre 2015, à la terrasse de La Belle Équipe, au numéro 92 de la rue, 21 personnes périrent sous les balles de trois terroristes.
L’enseigne tire son nom du film réalisé avant-guerre (1936) par Julien Duvivier. Jean Gabin y chantait Quand on s’promène au bord de l’eau. La valse musette et l’accordéon m’extirpent de ma subite morosité.

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À défaut de guincher sur les bords de Marne, je m’enfile au hasard sous un immeuble dans le très discret passage Lhomme. Il ne faut pas craindre d’être trop curieux car tous ces passages, courettes et impasses dans le dédale du faubourg témoignent du passé industriel du quartier et vous garantissent le dépaysement et la quiétude à l’écart du bruit des grandes artères.

Cour Lhomme 3Cour Lhomme 1Cour Lhomme 5Passage Lhomme. cheminéejpgCour Lhomme 4Cour Lhomme 2

Dans cette venelle aux pavés disjoints, longue d’un peu plus de cent mètres, cabinet d’architecture, studio de graphisme et agence de publicité ont remplacé là aussi les artisans du bois. Subsistent, malgré tout, quelques bâtiments typiques comme une boutique de jouets anciens qui semble aussi encore se consacrer à la gainerie d’art. Je ne connaissais pas ce métier de la maroquinerie où l’on fabrique des étuis en cuir pour des sabres ou couteaux, des écrins pour des médailles, couverts, bijoux.
Vétéran des lieux, installée en 1912, la société Hollard, spécialiste du vernissage au tampon, appartient toujours à la même famille. Elle rénove les meubles anciens pour le Mobilier National, les Monuments Historiques, le Sénat, l’Elysée ou encore Matignon.
Une ancienne miroiterie qui fut en activité de 1886 jusqu’à récemment, abrite désormais des cours d’arts plastiques ; la verrière de ce bâtiment industriel fut réalisée par Gustave Eiffel. À l’arrière, se dresse encore une ancienne cheminée en brique.
Juste à côté, se trouvent les ateliers de la Chaiserie du faubourg, une sorte de clinique pour redonner vie aux chaises et fauteuils.
N’oubliez jamais (que) c’est jour de Saint-Valentin ! Un peu de romantisme donc ! La nostalgique chanson de Joe Cocker parle de la rébellion liée à la jeunesse, des premières amours, des beaux moments de la vie, c’en est un aujourd’hui. Le clip fut tourné en 1997 dans le quartier Bastille avec Catherine Deneuve. Soyez attentif, à 1 minute et 32 secondes, on se retrouve dans le passage Lhomme devant l’entrée du garage aujourd’hui abandonné.

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Aux beaux jours, l’entrelacs des sarments de vigne vierge et les glycines doivent égayer les vieilles façades du passage qui débouche, à l’autre extrémité, dans l’avenue Ledru-Rollin.
Retour vers la rue très animée du Faubourg Saint-Antoine, une des plus anciennes voies de Paris. Sa situation entre Vincennes, où se trouvait le château royal, et Paris, proche de l’Arsenal où transitaient les marchandises, favorisa très tôt l’implantation de commerçants et artisans.
En 1471, Louis XI autorisa les corps de métiers à travailler librement dans le domaine de l’abbaye Saint Antoine. L’abbesse obtint en 1657 de Colbert l’exemption pour ces artisans des réglementations corporatives habituelles.
Cela développa une forte extension du quartier principalement tourné vers l’ébénisterie, la menuiserie, la marqueterie, la dorure.
Malgré son entrée peu engageante, je m’engouffre dans le Passage du Chantier, un des derniers témoins du savoir-faire d’antan autour de l’ameublement.

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Enseigne  passage du Chantier

Le nom du passage, ouvert en 1842, fait référence à un chantier de bois à brûler qui y était installé.
Dans la ruelle pavée, j’erre comme dans un musée dédié à la langue du bois comme la chantait poétiquement Nougaro.

« La langue de bois, la langue de bois
Pour dire qu’on triche avec les mots
Pour dire qu’on ment et de surcroît
Qu’on insulte aussi les ormeaux

Faut-il que l’homme soit macabre
Pour blasphémer la langue d’arbre ?
La langue du bois, la langue du bois … »

Je ne suis pas persuadé qu’en notre ère du consommable et du jetable, les jeunes générations soient sensibles aux meubles dits d’époque, ceux dont on a hérité de nos parents et grands-parents. Je m’interroge parfois sur le devenir de mon armoire normande …
Ma compagne reluque la vitrine de chez Xavie’Z. Il est vrai que leurs cuisines très tendance sont magnifiques.
Plutôt que sortir rue de Charenton, je rebrousse chemin vers le Faubourg. À quelques pas de là, je regarde ce que nous suggère la vitrine d’une librairie joliment baptisée L’arbre à lettres, le bois encore et toujours.
Allez savoir pourquoi, maintenant, je pense à mes chères maman et tante, les deux sœurettes, qui avaient plaisir parfois à fredonner L’hirondelle du faubourg, une populaire valse d’avant-guerre. Je vous en offre une version tout aussi réaliste et dramatique de Raoul de Godewarsvelde :

Pas gaie cette histoire marquée par le nombre treize ! Heureusement, aujourd’hui, on était le 14 ! Et cette hirondelle-là fera le printemps car je compte bien en une saison plus clémente revenir me promener dans ce quartier plein de charme, chargé d’Histoire et d’histoires.

Publié dans:Ma Douce France |on 1 mars, 2018 |1 Commentaire »

Hardi les gars (… et les filles) ! Cap vers le Finistère nord (3)

Pour prendre connaissance des deux précédentes parties de la promenade :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/06/14/hardi-les-gars-et-les-filles-cap-vers-le-finistere-nord-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/06/25/hardi-les-gars-et-les-filles-cap-vers-le-finistere-nord-2/

En ce matin de notre troisième jour en Finistère, nous (petit) déjeunons à la crêperie du Pors-Morvan contiguë à notre chambre d’hôte. Nous profitons seuls de la jolie salle rustique avec au coin de la monumentale cheminée, alignée sur un vaisselier, une étonnante collection de cafetières anciennes. Grand-mère fait du bon café scandait une publicité !

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Je déguste mon jus d’orange sous le sourire narquois d’un vieux couple de bretons m’invitant à trinquer : Yehed Mad ! À la bonne vôtre !
Instinctivement, au regard des affiches, j’engage une conversation avec le patron en égrenant mes souvenirs personnels sur les Sœurs Goadec, un trio de chanteuses bretonnes qui connut un vif engouement quand la vague revival celtique déferla sur l’hexagone, à la suite d’Alan Stivell, au début des années 1970 … alors que ces braves dames étaient déjà septuagénaires.
Eh oui, dois-je m’en enorgueillir, comme j’ai vu pédaler Louison Bobet et Robic en chair et en os, j’ai vu chanter Maryvonne, Eugénie et Anastasie Goadec lors d’un fest-noz dans une grange en pleine lande bretonne. Je possède même dans ma discothèque un microsillon vinyle, un sacré collector aujourd’hui. En cette période d’élections, je (ga)votte pour elles! Comme disait le regretté Jean-Christophe Averty dans son émission Les Cinglés du music-hall : À vos cassettes !

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Ne cédons pas trop à la nostalgie, notre copieux programme, ce jour, est de poursuivre la visite de la côte du Finistère nord amorcée l’avant-veille. Mais auparavant, nous nous dirigeons une dizaine de kilomètres plus au sud jusqu’à Locronan, commune gratifiée, à juste raison, du label des plus beaux villages de France.
Comme pour l’anecdote sur Roscanvel évoquée dans le billet précédent, je possède également un souvenir d’enfance précis de Locronan. Dans les années 1950, l’artiste imagier Job, de son vrai nom Joseph Le Gall, s’était fait une réputation dans l’art des silhouettes et, devant son atelier sur la place, il découpait dans le papier les profils des touristes. Je fus donc son modèle le temps de quelques coups de ciseaux et mon effigie, ma foi très fidèle, resta longtemps dans les archives familiales. Cela semble tellement désuet, je n’ai pas dit ringard, à notre époque des selfies.

Job Locronan

Il m’est arrivé de revoir souvent Locronan sur les écrans car le pittoresque de sa place et quelques ruelles superbement conservées en a fait un lieu de tournage privilégié en particulier pour les films historiques, d’autant plus que depuis que Roman Polanski y tourna quelques plans de Tess, la localité présente la particularité de posséder une grande partie de ses réseaux électriques et téléphoniques enterrés.
Le village a servi de décor, pour ne citer que les films les plus connus, outre Tess, à Chouans ! de Philippe de Broca, Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, et aussi Vos gueules, les mouettes ! de Robert Dhéry, je n’apostrophe aucunement là les Sœurs Goadec.
Le site de Locronan fut un ancien haut lieu de culte druidique et se trouvait au carrefour de deux voies romaines, l’une venant de Quimper et se dirigeant vers la presqu’île de Crozon, l’autre allant vers Douarnenez.
Mais Locronan doit son nom à Ronan, un ermite irlandais qui christianisa la région au Ve siècle et dont la statue en pierre polychrome avec mitre et crosse est visible dans l’église … Saint Ronan comme de bien entendu.

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Après sa mort, les pèlerins affluèrent autour de son ermitage, notamment pour célébrer le culte, certes païen, de fécondité qui entrait dans les dévotions faites à saint Ronan, thaumaturge (faiseur d’actions miraculeuses) avéré ou pas.
Plusieurs ducs de Bretagne, soucieux de l’avenir de leur lignée, y seraient venus en pèlerinage. On dit même qu’Anne de Bretagne serait passée en 1505 à Locronan pour demander à saint Ronan la grâce de donner un héritier au trône de France. La duchesse connaissait en effet bien des soucis pour assurer sa descendance (et celle de la royauté) puisque, de son premier mariage avec Charles VIII, elle eut de nombreuses fausses couches et six enfants tous morts en bas âge. Anne donna naissance à un enfant, il ne peut s’agir que de Renée (en référence à Ronan ?) venue au monde en 1510 (cinq ans plus tard tout de même, saint Ronan aurait-il donc hésité ?) après son remariage avec Louis XII. Elle manifesta un attachement certain à Locronan puisqu’elle éleva le bourg au rang de ville.
À défaut d’avoir conservé sa splendeur passée, Locronan joue aujourd’hui la carte touristique de « petite cité de caractère » qu’elle possède assurément. Sur la place, une enseigne affirme fièrement : « le plus bel endroit du monde est ici … ». L’outrance est parfois sympathique et en ce jour de semaine, hors des vacances scolaires, c’est une aubaine et un plaisir d’y déambuler.

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La plupart des superbes demeures en granit de la place et des ruelles avoisinantes témoignent de la richesse des notables et des tisserands qui les firent édifier.
En effet, dès le XIVe siècle, le chanvre fleurit tout autour de Locronan. À partir de cette culture, se développa une industrie prospère de la toile à voiles favorisée par la proximité de Pouldavid, l’ancien port de Douarnenez. Tisserands et marchands vinrent s’installer à Locronan. La renommée des toiles issues de Locronan franchit même les océans, ainsi elles équipèrent les navires de la Royale et de la Compagnie des Indes.
La régression s’amorça au XVIIe siècle avec notamment la concurrence des manufactures royales de Brest implantées par Colbert en 1687. La décadence de l’industrie toilière s’accentua à la fin du XVIIIe siècle, la manufacture n’ayant pas su s’adapter aux nouveaux vaisseaux qui exigeaient des voiles de plus en plus grandes. Puis survint la fabrication mécanisée du Nord de la France. Le dernier métier à tisser cessa de battre à la veille de la guerre de 1914.
Au milieu de la place, subsiste le puits banal au fond duquel les habitants puisaient autrefois l’eau potable. Il fut reconstruit suite à un accident de la circulation aux environs des années 1930 lorsque le monde découvrait l’automobile (!).

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De l’église romane primitive, élevée en 1031 par Alain Canhiart, comte de Cornouaille, sur l’oratoire de Saint Ronan, il ne reste rien.
L’église actuelle fut édifiée entre 1420 et 1444 avec l’aide des donations des ducs de Bretagne Jean V, Pierre II et François II. Ce dernier, le père d’Anne de Bretagne, prolongea à trois ans la perception du droit de billot sur les boissons consommées dans les auberges du bourg, pour la mise en place d’une « grande vitre » dans le chevet de l’église. Cette maîtresse fenêtre possède encore aujourd’hui le vitrail originel consacré à la Passion du Christ.
Sous le grand porche, juché au-dessus du portail double en plein cintre, en bon ambassadeur, le saint ermite Ronan nous accueille.

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À l’intérieur, mon regard est de suite attiré par l’étonnante chaire à prêcher. Réalisée en 1707 par Louis Bariou, un menuisier de Quimper, elle est remarquable avec ses dix médaillons où, telle une bande dessinée, défile le récit de la vie de Ronan.
Ainsi notamment, sur mes photos, vous le repérerez arrivant d’Irlande, revêtu de ses habits d’évêque, accompagné par un ange, puis libérant la brebis enlevée par le loup (déjà un miracle !), puis plus loin, accusé d’être un sorcier, ayant été arrêté et soumis au jugement de Dieu, il est emmené sous bonne garde devant Gradlon, enfin Ronan mort, des anges lui remettent les symboles de la condition d’évêque et son corps est emmené sur une charrette tirée par des bœufs.
Son presque homonyme Ernest Renan écrivait dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse : « Entre tous les saints de Bretagne, il n’y en a pas de plus original. On m’a raconté deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des circonstances plus extraordinaires les unes que les autres ».
Le temps me manque mais la visite elle-même de l’église qui lui est dédiée mériterait plusieurs heures tant les statues, autels, vitraux, bannières racontent d’histoires.

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Je m’étonne de la présence d’un crâne, emblème de sa pénitence, dans la main de sainte Marie-Madeleine.
J’ai un faible pour un émouvant Christ en bois assis les mains liées par un nœud marin. On lui donne le nom de Ecce homo, « Voici l’Homme », expression latine utilisée par Ponce Pilate dans l’Évangile de Jean lorsqu’il présente à la foule Jésus battu et couronné d’épines.

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Au fond de l’église, côté sud, on pénètre directement dans la chapelle annexe du Pénity qui, pourtant, possède son propre portail à l’extérieur.
Son nom signifie l’Ermitage et sa construction daterait de la fin du XVe ou début du XVIe siècle, soit à la fin du règne ducal de François II et royal de sa fille Anne de Bretagne. On rapporte que le produit de la gabelle sur le sel de Guérande versé à Locronan aurait eu pour but l’édification de cette chapelle où le tombeau de saint Ronan devait occuper la place centrale.
Circulez, il n’y a rien à voir ! Non j’exagère, cependant, les reliques de saint Ronan furent transportées, à une date inconnue, à la cathédrale Saint-Corentin de Quimper « afin d’y être entourées de plus de vénération au milieu d’un plus grand concours de peuple et du clergé ».
On parlera donc plutôt de cénotaphe pour désigner le monument en lave de kersanton élevé à la gloire du saint ermite évangélisateur. Son gisant, en haut-relief sur la dalle, le présente reposant sur les ailes de six anges cariatides, bénissant de la main droite et enfonçant, de sa main gauche, sa crosse dans la gueule d’un lion.

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À quelques pas de là, je m’attarde encore devant une descente de croix polychrome ciselée dans le granit. On y retrouve, de manière cocasse, Marie-Madeleine en costume Médicis et Nicodème en tenue d’époque Henri II.
Caché derrière un pilier, Saint Michel terrasse le dragon et présente les « âmes des Trépassés » dans les balances de la Justice divine. On est réduit à peu de choses finalement !
En faisant le tour de l’église, j’aperçois dans le cimetière la dalle funéraire qui ornait la tombe de Louis Jacques Bégin décédé à Locronan en 1859.
Chirurgien des armées napoléoniennes, président du Conseil de santé des Armées, président de l’Académie de médecine, il finit ses jours à Locronan et fut donc inhumé au cimetière local avant que sa famille ne décide le transfert de ses restes à Paris. Son nom a été donné à l’Hôpital Militaire de Vincennes le 31 mars 1900, c’est justement ce détail qui m’interpelle. En effet, j’y séjournai quelques mois suite à des ennuis de santé contractés dans l’armée mexicaine des coopérants ! Je vous sens sourire, cela me valut cependant de fréquenter à vingt-deux ans le ministère des Anciens combattants et invalides de guerre pour l’obtention d’une pension (que je ne touche pas, je précise tout de même en ces temps de suspicion d’emplois et salaires fictifs) !
Au coin de la place principale, j’emprunte une descente assez raide pour gagner, à deux cents mètres de là, la jolie chapelle Notre-Dame de Bonne Nouvelle qui date du XVe siècle. L’édifice est composé de deux parties dont la séparation est marquée, à l’extérieur, par un petit clocheton, et à l’intérieur, par une arche et une poutre de gloire représentant le Christ en croix entourée de sa mère et de saint Jean.
Ici aussi, le mobilier mériterait une plus grande attention de ma part mais je la réserve essentiellement à l’œuvre de l’artiste contemporain Alfred Manessier qui remplaça les vitraux d’origine en 1985. Sans doute aussi parce que mes racines paternelles se trouvent dans cette région, j’adore ses toiles qu’il consacra à la baie de Somme ainsi qu’aux méandres et reflets du fleuve. Grand maître de la lumière, il traite ici à sa manière le thème de Marie présentant la Bonne Nouvelle au monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain : « Ces vitraux non figuratifs évoquent un mouvement qui part du chœur et continue avec les autres vitraux : c’est comme un manteau qui s’ouvre, un mouvement d’accueil qui vous tend les bras. Au fond le petit vitrail du pignon c’est l’écho du grand vitrail du chœur : c’est en quelque sorte la « bonne nouvelle ». Dans le mouvement dessiné, le rythme est donné par les lignes de plomb ».
Magnifique : j’aimerais pouvoir être là à différentes heures de la journée pour me régaler des jeux de lumière traversant les vitraux et venant danser sur les murs ou les statues.

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Tous les six ans, le second dimanche de juillet, se déroule la grande Troménie, une tradition ancestrale puisque les archives paroissiales conservent le souvenir de toutes ces manifestations religieuses célébrées depuis 1593. Il s’agit d’une procession d’une douzaine de kilomètres par « certains chemins qui sont les fins et limites de la paroisse ». Les hommes et les femmes en costume traditionnel défilent à travers la campagne en portant les bannières et en chantant des cantiques. La prochaine Troménie devrait se tenir en 2019.

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Il y a d’autres nourritures plus terrestres en entrant, par exemple, dans l’échoppe Le Guillou sise sur la place depuis cinq générations. Ici, l’on y concocte le « vrai » gâteau breton, une pâte brisée avec son beurre de baratte demi-sel, du sucre, des jaunes d’œuf et de la farine, nature ou avec des framboises, des pruneaux, des pommes ou de la rhubarbe. J’ai pris 100 grammes juste en vous détaillant la recette !
Et je ne vous parle pas du kouign amann, une pâte à pain feuilletée avec du beurre demi-sel et du sucre, c’est vraiment tout ? Un peu de caramel aussi parfois, j’ai encore pris 300 grammes ! Cette pâtisserie au nom imprononçable aurait été inventée en 1860 par Yves-René Scordia boulanger à Douarnenez, à l’époque la farine faisait défaut mais le beurre était abondant.
Un National Kouign Amann Day (journée nationale du Kouign Amann) a été institué le 20 juin 2015 par une pâtisserie de San Francisco, j’espère qu’il n’y a pas « trumperie » sur le gâteau !

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Fraise sur le gâteau, je me dirige maintenant vers la presqu’île de Plougastel, la capitale de la gariguette.
Pour être honnête, je ne verrai de fraise que le musée qui raconte la saga de la belle « rouge » et, assez loin dans la campagne,… quelques tunnels et plastiques noirs au sol aux enseignes Savéol et Prince de Bretagne.
Je ne ramènerai pas trop ma fraise sur l’origine de l’implantation de ce fruit de renommée internationale sur les bords de la rade de Brest.
Les espions ont parfois du bon et les Plougastels peuvent remercier l’un de ceux de Louis XIV, Amédée-François Frézier, officier du génie maritime qui embarqua en 1711 pour les côtes d’Amérique du Sud. C’est au cours de son périple de plusieurs années, en escale dans la baie de Conception au Chili, qu’il découvrit des plants de fraises. En 1739, Frézier fut affecté à Brest, on peut penser qu’il apporta quelques graines de la plante qui retrouvait là des conditions naturelles voisines de celles du littoral chilien, une rade océanique, un climat tempéré, un sol argilo-granitique.

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Des historiens de l’agronomie précisent aujourd’hui que l’implantation de la fraise serait liée au tremblement de terre qui toucha Brest en 1736 et détruisit le jardin des simples de l’hôpital maritime.
Le XIXe siècle fut l’âge d’or de la fraise de Plougastel précoce en saison. Les plants abondaient dans les champs et le rebord des falaises de la presqu’île. Un marché florissant s’établit avec Paris et l’Angleterre.
De nos jours, le fleuron local n’occupe plus une place aussi importante sur les marchés européens mais il continue de jouir d’une excellente réputation gastronomique.
De crainte d’être accusé de mauvais esprit, je n’ai pas poussé la curiosité de regarder la provenance des fraises sur l’étal du magasin Cocci market sur la place du bourg…
Finalement, je vais rassasier mon esprit, en face, dans l’enclos paroissial, devant le magnifique calvaire, l’un des plus beaux sinon le plus beau que compte la Bretagne. D’autant qu’après la grisaille brumeuse de Saint-Thégonnec, l’avant-veille, les 182 personnages sculptés dans la pierre jaune de Logonna et bleutée de Kersanton profitent du soleil généreux de midi. J’avoue ne pas les avoir comptés !
D’une dizaine de mètres de hauteur, il fut dressé entre 1602 et 1604 pour conjurer l’épidémie de peste de 1598. Il subit quelques outrages lors de bombardements durant la Seconde Guerre mondiale mais il a été admirablement sauvé grâce à l’action du soldat John Davis Skilton (présent dans les combats), conservateur du musée de Washington dans le civil.

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Un panneau didactique, si l’on est un visiteur patient et curieux, informe des différentes scènes qui composent cette œuvre magistrale. Parmi les plus remarquables, il faut citer le groupe de Véronique retenu par André Malraux dans « le musée imaginaire de la Sculpture mondiale », et saint Roch et saint Sébastien invoqués contre la peste.

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J’approche de Brest. J’aime les ports, ils racontent tant d’histoires. Inévitablement, je me rappelle de Barbara, le sublime poème de Jacques Prévert extrait de son recueil Paroles :

« Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre ! … »

Brest restera pour moi ce poème d’amour qui bascule soudain en un cri de colère contre la « connerie » de la guerre. Mouloudji, Montand, Les Frères Jacques, Reggiani, Cora Vaucaire, notamment, en ont fait une grande chanson qui appartient au panthéon du music-hall français.
Je ne rentrerai pas dans Brest aujourd’hui complètement reconstruit. Je le contourne par une rocade aussi affreuse que toutes les zones industrielles de notre pourtant douce France.

Plougastel blog1

Je pense à l’enfant du pays Miossec qui a écrit aussi une belle chanson très personnelle. Il y parle d’une femme qu’il a quittée en quittant Brest :

« Est-ce que désormais tu me déteste
D’avoir pu un jour quitter Brest ?
La rade, le port, ce qu’il en reste
Le vent dans l’avenue Jean Jaurès.

Je sais bien qu’on y était presque,
On avait fini notre jeunesse,
On aurait pu en dévorer les restes
Même au beau milieu d’une averse… »

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Les choses s’arrangent parfois, il ne pleut pas toujours sur Brest. Depuis quelques années, Miossec, apaisé, a retrouvé Brest et séjourne dans une ancienne ferme sur la route du Conquet que j’emprunte maintenant.

Le Conquet blog1Le Conquet blog2Le Conquet blog3Le Conquet blog4

Quand la Louise fut venue … ! C’est le joli jeu de mots pour évoquer la première ligne de passagers vers les îles Molène et Ouessant, instaurée en 1869.
La maison des Seigneurs, une demeure fortifiée avec trois tours, surplombe l’aber du Conquet.
Le problème avec les rias et abers, c’est comment accéder à l’autre rive, en l’occurrence la pointe de Kermorvan, sans revenir plusieurs kilomètres à l’intérieur des terres, même l’aimable chef cuisinier que j’accoste ne sait trop précisément.

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C’est l’occasion de traverser Saint-Renan qui a depuis longtemps oublié l’ermite. Il n’y a même pas sa statue dans l’église paroissiale dédiée à Notre-Dame de Liesse.
Je retrouve le littoral à la Pointe de Corsen et son panorama exceptionnel sur la mer d’Iroise. Comme l’indique la table d’orientation, nous nous trouvons ici au point le plus à l’Ouest de la France continentale.

Vers la pointe Corsen blog 1Vers la pointe Corsen blog 2Pointe de Corsen blog 3Pointe de Corsen blog 4Pointe de Corsen blog 2Pointe de Corsen blog 1

Une décapotable rouge (qui ne m’appartient pas) devant un océan de bleu, ce pourrait être le début d’une histoire devant une fin de terre.
On n’éprouve pas le besoin de parler ou d’écrire devant de tels paysages. Quelques images suffisent pour illustrer le dépaysement de cet après-midi.

Littoral blog 4Littoral blog 3Littoral blog 1Littoral blog 2

Quelques pointes, criques et anses plus au nord, à hauteur de la commune de Landunvez, je me pose devant la minuscule chapelle Saint-Samson isolée sur la lande. Construite en 1785, elle est grande ouverte, je dirais presque à tout vent nul aujourd’hui.

Chapelle St-Samson blog 1Chapelle St-Samson blog 3Chapelle St-Samson blog 2

Saint Samson, originaire du Pays de Galles, débarqua près de Cancale vers 548 pour évangéliser le pays. Dès son arrivée en Armorique, il aurait guéri une femme de la lèpre et sa fille de la folie. Pour le remercier, le mari lui offrit une parcelle de terre sur laquelle il aurait établi un évêché. Il fut en effet le premier évêque de Dol-de-Bretagne.
Jadis, près de la chapelle, il y avait un menhir haut de deux mètres. Il suffisait de se frotter le dos contre la pierre de Saint Samson pour être soulagé des rhumatismes, bref c’est exactement ce qu’il me faudrait. Quel est l’abruti qui a fait disparaître cette pierre magique ?
Le troisième dimanche de juillet, jour du Pardon, on y célèbre encore la messe et bénit la mer.
Quelle plénitude ! Pourtant, il faut se méfier de l’océan qui dort.
Le 16 mars 1978, le pétrolier supertanker libérien Amoco Cadiz s’échoua sur les récifs en face du village de Portsall provoquant une marée noire considérée comme l’une des pires catastrophes écologiques de l’histoire. L’ancre de l’Amoco Cadiz est encore visible sur le quai.

Ancre_Amoco_Cadiz

Pauvres oiseaux (près de dix mille) et poissons qui ne demandaient rien à personne sur cette côte grandiose. Vos gueules, les humains !
17 heures, il est temps de quitter à regret la côte des légendes. Dans deux heures trente, je serai chez des amis de Rennes.
Le lendemain, je ferai la Mayenne et l’Orne buissonnières pour rejoindre mes pénates franciliens. Je déjeunerai dans un chaleureux restaurant de routiers à l’enseigne, ça ne s’invente pas, du Paris-Brest ! C’est un gâteau dont je vous ai déjà conté l’histoire dans un billet gourmand :
http://encreviolette.unblog.fr/2012/04/12/les-gateaux-de-mon-enfance/

Publié dans:Ma Douce France |on 2 juillet, 2017 |Pas de commentaires »

Hardi les gars (… et les filles) ! Cap vers le Finistère nord (2)

Pour prendre connaissance de la première partie de la promenade :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/06/14/hardi-les-gars-et-les-filles-cap-vers-le-finistere-nord-1/

C’est bien sympathique de partager le petit déjeuner dans la salle à manger rénovée avec un goût affirmé par les propriétaires de notre chambre d’hôte. C’est tellement plus convivial qu’une salle de restaurant d’hôtel !
En cette période d’élections, il me revient que sous son règne, notre ancien président faux aristocrate Valery Giscard d’Estaing avait condescendu à se rapprocher du bon peuple en invitant, un matin de Noël, les éboueurs de l’avenue Marigny, à abandonner leur benne pour venir prendre le petit déjeuner à l’Élysée. Il ne renouvela pas cette initiative jugée populiste et un tantinet surréaliste.
Avec mon café, pain au chocolat, confitures et beurre évidemment salé, me sont servies les nouvelles toutes fraîches dans le Télégramme le principal quotidien régional après Ouest-France. S’il y a du bruit dans Landerneau ce matin, il émane des accusations visant la figure politique locale Richard Ferrand, tout récent ministre « marcheur » de la Cohésion des territoires (et désormais ex !)) en lice aux élections législatives non loin d’ici à Châteaulin sur les bords de l’Aulne.

Pont_de_Térénez

L’Aulne est un fleuve côtier qui, dans son cours médian, coïncide avec un tronçon du canal de Nantes à Brest.
Au XIXe siècle, les péniches chargées de sable à destination des cultivateurs du Centre Bretagne remontaient la rivière et descendaient au retour ardoises et produits agricoles. Des « vapeurs » transportant passagers et marchandises effectuaient des rotations régulières entre Port-Launay et Brest avec une escale à Landévennec.
Je franchis bientôt l’Aulne en empruntant le pont de Térénez, ouvrage d’art aux lignes futuristes qui lui donne, à moindre échelle, un faux air du viaduc de Millau. Il constitue un élément essentiel de désenclavement pour la presqu’île de Crozon si l’on ne veut pas faire un détour d’une cinquantaine de kilomètres.
Quelques kilomètres plus loin, un belvédère offre le spectacle de la rencontre de la rivière avec la mer. « Rejoignant la rade de Brest, l’Aulne termine ici sa course par un majestueux méandre. Comme pour mieux saluer un pays que l’on ne quitte qu’à regret … » nous précise un panneau didactique. La quiétude du lieu, abrité des vents, et la profondeur des eaux n’échappèrent pas à la Marine qui, très tôt, s’intéressa au site.

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Vers 1840, fut créée ici la Station Navale visitée par Napoléon III et l’Impératrice Eugénie lors de leur voyage d’août 1858 en Bretagne. Ce site accueillait les bateaux en réserve (jusqu’à 200 marins) qui procuraient une prospérité exceptionnelle aux commerces de Landévennec, le bourg voisin.
Dans les années 1950, la Réserve transforma cette zone de mouillage en un cimetière de navires. Pour bon nombre d’entre eux, c’est l’ultime escale précédant le chantier de démolition ou l’ « océanisation » en haute mer pour les exercices de tirs de la Marine Nationale.
Encore quelques centaines de mètres d’une descente abrupte pour rejoindre, l’abbaye de Landévennec. J’ai toujours eu une estime particulière pour les moines qui, outre de fabriquer des fromages, des bières artisanales et de concocter quelques liqueurs (!), avaient le chic pour trouver leur paix intérieure dans des sites exceptionnels. Chapeau, ou plutôt, tonsure monsieur Guénolé qui, en 485, choisit de s’installer à l’endroit où l’Aulne communie avec l’Atlantique !

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Puisqu’il se présente devant moi, je prie saint Guénolé de pardonner les exactions de mes ancêtres vikings qui pillèrent et incendièrent le monastère en 913. Les religieux d’alors durent s’enfuir des lieux avec les reliques du saint pour se réfugier à Montreuil-sur-Mer. L’abbaye fut entièrement reconstruite entre la fin du XIe et le milieu du XIIIe siècle. Elle fut abandonnée en 1793, conséquence encore de la Révolution française. La communauté compte actuellement une vingtaine de frères bénédictins.
« C’est un lieu extrêmement agréable, exposé au soleil, inaccessible à tous les vents sauf un peu le vent d’Est, comme un paradis tourné vers le soleil levant, le premier tous les ans à pousser ses fleurs et ses bourgeons, et le dernier à perdre ses feuilles » écrivait un moine du IXe siècle.
Les ruines de l’ancien monastère ne peuvent être visitées ce matin mais par contre, on a accès à la nouvelle abbaye édifiée entre 1950 et 1965 et au musée. Je n’ai pourtant pas abusé de chouchen en ce début de matinée mais ce sont cinq saint Guénolé en bois polychrome qui surgissent devant moi.
Au village, un peu plus bas, la quiétude et un certain art de vivre ont gagné les habitants et, j’ajoute même, presque les touristes. L’épicerie municipale propose des produits locaux. À l’enseigne Ancrages (ou Encrages ?) d’un café librairie, tout un symbole (la grand-mère et l’arrière-grand-mère de la patronne étaient natives de Landévennec), on peut déguster un petit noir tout en feuilletant des vieux livres et des journaux anciens.

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L’église du XVIIe siècle possède son cimetière marin. Les tombes disposées en espalier sont tournées vers l’océan. Le portail de l’enclos paroissial est surmonté d’une niche avec une Vierge à l’enfant assez moderne.
Ici, on est tellement accueillant que la lumière s’allume dès que l’on pousse la porte de l’église. Le regard est immédiatement attiré par un immense tableau de la Cène qui se trouvait, à l’origine, dans le réfectoire de l’abbaye. Une autre toile représente saint Corentin devant la cathédrale de Quimper, au premier plan un seigneur coupe en deux le poisson du saint. De manière presque enfantine, une ancre de bateau, un poisson et un crabe posent dans un vitrail.
Je comprends qu’un couple d’amoureux enlacés ait choisi ce petit havre de paix.

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Je m’enfonce maintenant plus avant dans la presqu’île de Crozon qui doit son nom à son bourg principal. Située à l’extrémité Ouest de la Bretagne, très reconnaissable sur une carte avec son tracé en forme de croix, elle est entourée par la mer sur trois côtés : au nord, par la rade de Brest, à l’ouest par la mer d’Iroise et au sud par la baie de Douarnenez.
Jusqu’à ce matin, je pensais que notre École Navale nationale était située à Brest. Ce n’est pas tout à fait exact, je découvre qu’elle est précisément basée au lieu-dit du Poulmic à l’entrée de la commune de Lanvéoc. Détail cocasse, un feu clignotant signale la possibilité de passage … d’avion. C’est sans doute pour éviter que nous soyons effrayés par le vacarme et le déplacement d’air lors des manœuvres des impressionnants hélicoptères de la BAN (base d’aéronautique navale) affectés à la sécurité maritime.
Un peu plus loin, nous apercevons en contrebas sur la côte les vestiges de l’ancien appontement pétrolier construit sous l’occupation allemande. J’apprends que ces sortes de gros blocs de béton destinés à amarrer ou appuyer des navires s’appellent duc-d’Albe, le terme provenant de Ferdinand Alvare de Tolède, troisième duc d’Albe, qui accrochait ses embarcations à des pieux.
À l’abri des regards, s’étend l’île Longue, une presqu’île en réalité, base ultra secrète, élément central de la dissuasion nucléaire française avec entrepôt de missiles et sous-marins.
Entre rade et lande, les échappées sur la côte sont si apaisantes que nous en oublions que le pays est sous état d’urgence.

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Nous parvenons bientôt par une route digue entre mer et étang au charmant port du Fret. Quelques vieilles coques échouées témoignent d’une activité de pêche révolue.
Cependant, hors la plaisance, Le Fret offre encore des liaisons à travers la rade entre Brest et la presqu’île. À la fin du XIXe siècle, c’était chic de la part des bonnes familles de Brest d’embarquer sur les vapeurs jusqu’au Fret puis aller en villégiature dans les hôtels de Morgat de l’autre côté de la presqu’île.

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Non non non, saint Éloi n’est pas mort car il b…rille encore dans la lumière d’un des vitraux de l’église très sombre qui lui est dédiée au village de Roscanvel. Ce sont des vitraux qui remplacent les œuvres du maître-verrier mondialement renommé Auguste Labouret  endommagées lors d’un incendie en 1956 et par l’eau de mer projetée pour le circonscrire.
Le Chemin de Croix en terre cuite polychrome dégage une émouvante simplicité.

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Le vieux lavoir édifié en 1666, en face de l’église, est placé aussi sous la protection du même saint Éloi, évêque de Noyon, patron des forgerons et des orfèvres (plus généralement de tous les artisans des métaux), protecteur des chevaux et … comme nous l’apprit la comptine, conseiller financier du bon roi mérovingien mal culotté Dagobert. Nul besoin de réformer le code du travail, cumulard, il est même aujourd’hui le saint patron des mécaniciens de l’armée de l’Air et du personnel du matériel de l’armée de Terre !
La petite statue mutilée, à l’arrière du monument, est celle de saint Yves patron de la Bretagne et des avocats. Épiait-il trop le bavardage des femmes lavant leur linge, les processions et les prières d’autrefois ?
Roscanvel demeure gravé dans la mémoire sinon familiale du moins la mienne maintenant que mes aïeux m’ont laissé poursuivre seul le chemin. C’était au milieu des années 1950 lors d’un voyage en Bretagne et plus particulièrement donc une étape sur la presqu’île de Crozon. Mon père, pourtant maître dans l’organisation des promenades, n’avait sans doute pas imaginé l’afflux de touristes que la presqu’île drainait déjà à l’époque. Ainsi, tous les hôtels conseillés par l’incontournable guide rouge Michelin, affichaient complet. Après avoir battu la lande et la côte, nous dûmes nous résigner à dormir à cinq dans la Peugeot 203, un peu à l’écart de Roscanvel. Ne trouvions-nous pas le sommeil, nous partîmes à pied, mon père, mon oncle et moi, pour une promenade au clair de lune jusqu’à la Pointe des Espagnols distante d’environ trois kilomètres. J’étais fier d’accompagner les adultes en pleine nuit. Vous ne me croirez peut-être pas mais je conserve encore, soixante ans plus tard, le souvenir de l’inquiétant (du moins pour le gamin que j’étais) silence dans la lande et la vision de l’autre côté de la rade des lumières de l’arsenal de Brest.
Ce matin, je colle des images en couleurs à mes souvenirs, avec, je l’avoue, un soupçon d’émotion.

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La Pointe des Espagnols constitue l’extrémité de la branche nord de la presqu’île de Crozon. C’est une falaise de plus de 60 mètres de hauteur plongeant dans la mer sur laquelle subsistent des vestiges de fortifications militaires. En effet, sa position stratégique était déjà reconnue au temps des ducs de Bretagne.
En 1594, les Espagnols (alliés aux français catholiques) y débarquèrent et n’en furent chassés (par les Anglais et les français protestants) qu’après d’âpres combats souvent appelés Siège de Crozon. C’est de cet épisode que la pointe tire son nom.
En Finistère, les pointes, caps et péninsules (ça rappelle la tirade des nez de Cyrano de Bergerac !) favorisent l’implantation de forts et de phares et constituent des lieux souvent chargés d’histoire et même d’histoires.
Un peu plus loin, au-delà de la pointe dite de Cornouaille, on distingue le fort des Capucins imaginé à l’origine par Vauban (et construit en 1848) sur un îlot rocheux du même nom, relié à la terre par un petit pont. Il a longtemps servi de lieu de manœuvres à l’armée. Mon imagination est sans doute (trop) débordante, ça a un tout petit côté muraille de Chine !

Fort des Capucins

« … J’aime les filles de la Rochelle
J’aime les filles de Camaret
J’aime les filles intellectuelles
J’aime les filles qui me font marrer
J’aime les filles qui font vieille France
J’aime les filles des cinémas
J’aime les filles de l’Assistance
J’aime les filles dans l’embarras… »

Souvenirs, souvenirs quoique je n’eus pas besoin de Jacques Dutronc (et Jacques Lanzmann son parolier) pour être intrigué par les Filles de Camaret ! Ni de Hugues Aufray d’ailleurs !

« L’épervier de ma colline
N’est pas un très bon chrétien.
L’épervier de ma colline
Chante comme un vrai païen.
Il connaît tous les couplets
Des filles de Camaret. »

Même le grand Georges Brassens nous livra son avis dans sa chanson Les Quat’z’arts :

« Le mort ne chantait pas : « Ah ! c’qu’on s’emmerde ici ! »
Il prenait son trépas à cœur, cette fois-ci
Et les bonshomm’s chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus « Saint-Eloi bande encor ! »

Les quat’z'arts avaient fait les choses comme il faut
Le macchabée semblait tout à fait mort. Bravo !

Ce n’étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fess’s à claque et des chapeaux pointus
Les commères choisies pour les cordons du poêle
Et nul ne leur criait: « A poil ! A poil ! A poil ! »…
… Les quat’z'arts avaient fait les choses comme il faut
Le curé venait pas de Camaret. Bravo ! »

Pour Saint Éloi, nous savons maintenant que nous pouvons être rassurés sur sa vitalité. Pour les filles, je vais juger sur pièce puisque nous décidons de déjeuner sur le port de Camaret-sur-mer.
Pour ce qui concerne la jeune serveuse du restaurant, elle ne manifeste pas un enthousiasme débordant et me prévient même qu’elle n’est pas douée pour déboucher les bouteilles, un muscadet en la circonstance. C’est un peu la France en marche … arrière ! Elle s’en sortira cependant avec les honneurs.
L’époque florissante du port de pêche a vécu. Du XVIIe au XIXe siècle, tout comme Douarnenez et Concarneau, Camaret fut un grand port sardinier. En 1850, on recensait 94 chaloupes sardinières armées chacune d’un équipage de 4 à 5 marins. Au XXe siècle, le port était réputé pour la pêche à la langouste dans les eaux mauritaniennes. Sur la jetée, quelques épaves témoignent de ce temps révolu. Les plus anciens d’entre vous se souviennent peut-être, dans les années 1960, de la « guerre de la langouste » et la crise diplomatique entre la France et le Brésil.

Phare Camaret

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Tout proche, se dresse une chapelle en pierre jaune de Logonna, construite au XVIIe siècle et dédiée curieusement à Notre-Dame de Rocamadour.
Il semblerait que les liens tissés entre Camaret et Rocamadour remontent à 1183 lorsque le curé de Camaret (pas celui de la chanson), venu en pèlerinage dans la cité du Lot, décida à son retour de créer une chapelle ainsi appelée pour servir d’étape aux pèlerins faisant halte à Camaret avant d’aller prier la vierge noire de Rocamadour.

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La statue négroïde protègerait des naufrages et de nombreux marins affirmaient l’avoir priée au plus fort de la tempête et avoir ainsi eu la vie sauve.
Des maquettes de bateaux et des bouées sont déposées dans l’église en guise d’ex-voto.
On remarque un autel restauré contemporain de la bataille de Camaret en 1694. En 1688, la France de Louis XIV déclara la guerre à une coalition anglo-hollandaise connue sous le nom de Ligue d’Augsbourg. La bataille de Camaret correspond à une tentative de cette coalition de détruire la flotte française stationnée à Brest. Le roi soleil fit appel à Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban, pour repousser les assaillants.
« Ce que fut cette action, tout le monde en Bretagne le sait : l’apparition de la flotte anglo-hollandaise (36 vaisseaux de guerre, 12 galiotes à bombes, 80 bâtiments de transport et 10.000 hommes de troupe, sans les équipages) le soir du 17 juin, la veillée des armes dans la nuit sur tout le littoral, la brume au petit matin du 18 contrariant l’ennemi, favorisant les nôtres ; puis cette brume levée, les 7 frégates attaquant Camaret, tirant à boulets rouges sur le village inoffensif, entamant un furieux duel d’artillerie avec le château (qui n’avait que 9 pièces sur 11 prévues) et les batteries de côte. Puis le drame se déroule, prodigieusement rapide : coupé d’un boulet, le clocher de la chapelle de Roc’h Amadour s’écroule ; foudroyé, un navire hollandais s’échoue, est pris à l’abordage sur la grève du Coréjou ; les six autres, criblés de boulets, leur gréement en lambeaux, reculent, fuient ; un transport saute, et sur la grève de Trez-Rouz, en un prodigieux élan, soldats et garde-côtes jettent à la mer les Anglais débarqués en chaloupes, leur faisant 500 prisonniers. Le soir même, il n’y avait plus une voile anglaise à l’entrée de l’Iroise … »

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La Tour Vauban, pimpante en rouge au bout de la jetée, date de cette époque.
Lors des combats, un boulet décapita donc la flèche de la chapelle. La légende raconte que Notre-Dame de Rocamadour en personne apparut alors et renvoya le boulet destructeur sur le vaisseau coupable qui coula. Elle ne précise pas si, pour ce faire, la Vierge arma le bras d’un artilleur de Vauban et l’un de ses canons !
Les plus coquins d’entre vous attendent peut-être avec une certaine curiosité mon appréciation sur les filles de Camaret. Pour certains, les plus anciens, resurgissent des souvenirs de potaches, de carabins, de monômes, de chambrées car les filles de Camaret tiennent leur notoriété sulfureuse d’une chanson paillarde très prisée dans ma jeunesse. En ce temps-là, ma bonne dame, il n’y avait pas les réseaux sociaux et autres chaînes et sites érotiques pour émoustiller les sens. Je vous en livre un couplet, il ne manquerait plus qu’on censure mon billet !

« Les filles de Camaret se disent toutes vierges (bis)
Mais quand ell’s sont dans mon lit,
Elles préfér’nt tenir mon vit
Qu’un cierge (ter) »

Cela dit au passage, en voyant un vieux lit clos breton, la veille, au hameau des goémoniers, j’imagine que les ébats ne devaient pas y être aisés !
Cette chanson connue aussi sous le titre de Le pou et l’araignée aurait été écrite, il y a plus de cent ans, par un certain Laurent Tailhade, écrivain journaliste anarchiste, qui avait l’habitude de passer ces vacances d’été à Camaret. Dans une série d’articles publiés dans une gazette parisienne, il ridiculisait la ville de Camaret et fustigeait l’attitude du recteur (le curé) qui « mendie à domicile et quête en personne chez tous les baigneurs, accompagné d’une cinquantaine d’ivrognes stationnant devant les hôtels abritant des parisiens ». Pire encore, à l’occasion de la fête de la Vierge le 15 août 1909, il déposa un pot de chambre à la fenêtre de sa chambre d’hôtel, au passage de la procession. Menacé de mort, a minima d’être jeté à l’eau, par les marins locaux, Tailhade dut son salut aux gendarmes. Quelques mois plus tard, l’affaire fut jugée aux tribunal de Quimper : le journaliste fut acquitté et le curé s’en tira avec des remontrances.
Tailhade se vengea, par la suite, de la population camaretoise en écrivant ses libidineux couplets qui, malgré tout, ont contribué à la notoriété de la cité portuaire, la preuve. Je vous ressers une rasade de cette chanson à boire ?

« …Si les fill’s de Camaret,
S’en vont à la prière
C’ n’est pas pour prier l’ Seigneur
C’est pour branler le prieur
Qui bande (ter)
Sur la plac’ de Camaret,
Y a un’ statue d’Hercule
Monsieur l’ maire et m’sieur l’curé
Qui sont tous les deux pédés
L’enc …(ter) … »

Les Frères Jacques, auxquels j’ai rendu hommage dans un récent billet, consacrèrent un album aux chansons paillardes, au début de leur carrière (ils s’appelaient alors les 4 Jules). Y figurait la « délicate ode » aux filles de Camaret et la pochette du microsillon représentait deux moines lubriques à la rouge trogne à table. Pierre Perret l’inscrivit aussi à son répertoire.

Paillardes Freres Jacques

Saint Éloi et saint Guénolé, absolvez-moi ! En pénitence, je vous offre Le port de Camaret par ciel d’orage, une toile d’Eugène Boudin (1873), le « roi du ciel » qui y effectua de fréquents séjours

Le-Port-de-Camaret-par-ciel-d-orage_Eugène Boudin

En remontant sur les hauteurs de Camaret, je m’arrête quelques minutes devant les alignements mégalithiques de Lagatjar. Ils seraient contemporains de ceux de Carnac, soit entre 3 000 et 2 500 ans avant J.C. Il ne reste qu’une soixantaine de menhirs sur le site qui en comptait dix fois plus.

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Cet après-midi, ils servent essentiellement d’éléments de jeu de chat perché pour la classe de collégiens en visite avec leur professeur. Manquerais-je de fairplay si je compare l’activité du jour avec le compte-rendu de la sortie scolaire, en date de 1909, au hameau des goémoniers, évoqué dans mon précédent billet ?
Je me console rapidement en admirant les panoramas grandioses qu’offre la côte déchiquetée, en particulier la pointe de Pen-Hir avec dans son prolongement ses célèbres « Tas de pois ». Par le passé, ils étaient craints par les marins souhaitant accoster à Camaret et causèrent plusieurs naufrages.
Sur le replat de la falaise, une immense croix de Lorraine en granit, inaugurée par le général De Gaulle en 1951, commémore les Bretons de la France libre. En effet, comme un symbole, la vue est imprenable et le sentiment de liberté est total.

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Eugène Boudin se serait régalé ici avec les ciels changeants qui, en quelques minutes, modifient complètement l’atmosphère dégagée par le paysage ainsi que nos sensations et émotions.
Le temps nous manque, j’envie les randonneurs qui suivent méthodiquement les sentiers douaniers.
Un peu plus tard, je serai « Morgat de toi » ancien petit village de pêcheurs devenue peu à peu, à la fin du XIXe siècle, station balnéaire grâce à de riches familles parisiennes et l’industriel Armand Peugeot qui projeta la société à son nom dans l’ère de l’automobile.
J’ai le béguin de ces maisons et commerces avec leurs façades aux couleurs vives.

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Une guérite propose des balades en bateau jusqu’aux grottes réputées pour leur teinte rouge due aux oxydes de fer. Pour les décrire, rien de mieux que vous offrir un extrait de Par les champs et les grèves, un récit à deux voix de Gustave Flaubert et Maxime Du Camp sur leur grand tour de Bretagne qui les amena jusqu’à la presqu’île de Crozon :
« Elles sont peu profondes et soutenues par des retombées de roches qui s’appuient à terre comme d’énormes piliers. Le jour les illumine étrangement, se brisant aux angles et éclairant d’une lumière verdâtre les parois humides où se marient toutes les teintes les plus douces, depuis le rouge foncé jusqu’au bleu d’argent. Une eau limpide oubliée par le flux s’écoule lentement des vasques naturelles de la pierre et creuse de petits ruisseaux dans le sable sur lequel courent en criant les alouettes de mer. Pour aller visiter la plus grande, nous montâmes en canot. Nos deux rameurs donnèrent quelques coups d’aviron, nous glissâmes sur les flots qui nous remuaient à peine et bientôt nous entrâmes avec une vague au sein de la falaise dans un merveilleux palais souterrain.
La voûte est haute et découpée en stalactites irisées de mille couleurs elle s’abaisse brusquement vers le fond et plonge dans l’obscurité. Le moindre cri résonne lugubrement, se heurte aux échos et retombe dans la poitrine qui l’a lancé. Au milieu, un petit rocher sort sa tête au-dessus de la mer qui le baigne et l’entoure de cercles. Les nuances sont multiples, variées, sans transition, selon les couches de la pierre, ce sont des traînées de sang, des langues de feu vif et blanchissant, des rayons d’azur, des taches de cendre grise, des veines d’un vert pâle comme la malachite, des épanchements lie-de-vin et des filets blonds comme la paille battue. La vague avançait lentement, poussée par une force invisible, et clapotait avec un bruit doux comme le murmure d’un cœur lointain. L’eau, d’abord transparente, s’assombrissait et devenait violette les rochers ruisselaient d’une rosée brillante et la brise nous apportait un bon parfum d’herbe salée.
Absorbés dans une ardente contemplation, immobiles, silencieux, nous étions sur notre barque comme ces chevaliers errants que la tempête conduisait dans la demeure mystérieuse des génies et des nymphes. Là, au fond, dans l’ombre noire, s’ouvre peut-être la porte de diamant qui mène au royaume nacré habité par les enchanteurs, le nain résonnant des grelots est là, derrière sans doute, prêt à souffler dans sa trompe d’ivoire, et les monstres hideux qui doivent nous disputer le passage vont arriver bientôt en vomissant du feu avec un bruit d’écailles. Car c’est là, lorsque le soleil embrase la nature, qu’elles viennent, ces charmantes déesses, chercher l’abri et la fraîcheur de l’eau, c’est là que les ondes baisent leurs beaux seins nus c’est là que Virgile chante des ballades, que Morgane conte ses légendes d’amour, que la fée des roseaux se tresse des guirlandes et que la fée Mignonne file le lin enroulé à son fuseau d’or.
Nous n’en vîmes aucune cependant et nous nous éloignâmes pleins de cette tristesse que donne le spectacle des belles choses. ». Il faut peut-être venir ici pour découvrir les filles de Camaret sous leur vrai jour!

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Après être allés jusqu’à la Pointe de la Chèvre, c’est également avec une certaine nostalgie que nous devons quitter la presqu’île de Crozon, rendez-vous à notre nouvelle chambre d’hôte oblige.
Auparavant, après la mer, un petit tour en montagne, oh pas bien méchante, car le Menez Hom culmine à 330 mètres d’altitude. Le point de vue par temps clair est remarquable, on distingue notamment la presqu’île de Crozon jusqu’à la pointe de Pen-Hir, la baie de Douarnenez avec la pointe du Raz, et même l’Aulne maritime avec les haubans du pont de Térénez.

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Tandis que quelques parapentistes se préparent à sauter, je plonge dans la légende celtique et vous offre un instant de communion avec Alan Stivell, en souvenir d’un chouette concert au Palais des Sports de Paris, au début des années 1970.

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Notre logis est répertorié à quelques kilomètres de là sur la commune de Plomodiern mais le GPS perd encore son breton. Nous finissons par débarquer à l’hôtel-crêperie de Pors-Morvan, un havre de paix complètement perdu dans la campagne profonde.
Cependant, nous décidons de calmer notre envie de plateau de fruits de mer à Douarnenez distant d’une vingtaine de kilomètres.

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Douarnenez vit encore sur sa réputation de grand port sardinier qu’il n’est pourtant plus.
Comme un aveu de son très net déclin observé depuis le début des années 1970, une des curiosités de la ville est désormais le Port-musée qui œuvre pour une culture maritime avec une riche collection de bateaux, dont certains visitables, et de documents sur la vie des pêcheurs autrefois. J’apprends ainsi que la chaloupe sardinière et le langoustier à voûte à voiles furent des embarcations emblématiques de Douarnenez. Je découvre également qu’autrefois, les habitants de Douarnenez, et notamment les femmes, étaient affublés du sobriquet de Penn Sardin (tête de sardine) en référence au travail des ouvrières des conserveries qui coupaient la tête des poissons pour les entasser dans les boîtes.

« Pour faire une chanson facile, facile,
Faut d’abord des paroles débiles, débiles,
Une petite mélodie qui te prend bien la tête,
Et une chorégraphie pour bien faire la fête,
Dans celle là, on se rassemble, à 5, ou 6, ou 7
Et on se colle tous ensemble, en chantant à tue tête.
Ha! Qu’est-ce qu’on est serré, au fond de cette boite,
Chantent les sardines, chantent les sardines … »

Excusez cet instant d’égarement franchouillard ! Je me ressaisis, en guise de souvenir, plutôt que des cartes postales, le gourmand que je suis fait provision de quelques boîtes de sardines dans une boutique d’une vieille conserverie locale installée sur le quai du Port Rhu. Pour être franc, elles sont loin d’être aussi goûteuses que celles de la Belle-Iloise à Quiberon qui a même ouvert désormais une enseigne à Saint-Germain-des-Prés.
Ça sent la faim, tout commence dans le Finistère déclame un slogan de communication. Nous jetons notre dévolu sur l’accueillante plage des Sables Blancs à l’extrémité ouest de la ville.

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Accueillante, c’est à voir, un jour de janvier dernier, des milliers de méduses urticantes Pelagia noctiluca (appelées aussi piqueur-mauve) se sont échouées là.
En une belle lumière de fin d’après-midi, jeunes et moins jeunes profitent des happy hours. Nous préférons ouvrir la bouteille de muscadet bien gouleyant qui accompagnera le plateau Duo de fruits de mer. Ici, ils sont d’une grande fraîcheur, certains étant pêchés du matin, le patron possède ses propres casiers. Crabes et langoustines sont même encore vivants à l’instant de la commande.

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La journée s’achève par un magnifique coucher de soleil qui incendie la baie. Dans quelques jours, se déroulera, comme chaque année, la très populaire Nuit des Sables Blancs. Si j’en crois les affiches, les filles de Douarnenez sont également avenantes…

Publié dans:Ma Douce France |on 25 juin, 2017 |Pas de commentaires »

Hardi les gars (… et les filles) ! Cap vers le Finistère nord (1)

Je me promène trop, ces temps-ci et, conséquence, je me fais rare. C’est pourtant pour la bonne cause car mes petites balades sont de possibles prétextes à de futurs billets.
Bref, après avoir passé en famille le week-end prolongé du 1er mai en Alsace, j’ai choisi de virer de bord (de l’hexagone) et de mettre le cap vers la Bretagne à l’occasion du pont prolongé de l’Ascension.
Je m’éloignais ainsi de Vladimir Poutine que notre nouveau président emmenait, en voiturette de golf en guise de carrosse, dans les jardins du palais de Versailles, à quelques kilomètres de chez moi, pour visiter l’exposition consacrée à l’ancien tsar Pierre le Grand (qui en son temps avait rendu visite à Louis XV dans les mêmes lieux).
Plus sérieusement, ma compagne et moi avions choisi d’épuiser les coffrets Wonderbox et Smartbox qui nous avaient été offerts, pour découvrir la côte du Finistère Nord. En ce qui me concerne, à part quelques brèves escapades que j’aurai sans doute l’occasion d’évoquer, il s’agissait là d’un véritable pèlerinage, une soixantaine d’années après un de ses voyages (c’en était un à l’époque !) en famille comme mon père aimait tant organiser.
En guise de mise en bouche, bon sang de normand (comme dit la chanson, c’est tout de même le pays qui m’a donné le jour !)) ne saurait mentir, je vous conte la paire d’heures que j’ai passée, sur le chemin de l’aller, à Domfront commune de l’Orne rebaptisée depuis l’an dernier Domfront-en-Poiraie (plutôt que Domfront Bocage) en référence aux nombreux arbres fruitiers destinés à la fabrication du fleuron local, le poiré cousin du cidre.

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Je crains que cet artifice de communication ne suffise pas tant j’ai constaté à travers plusieurs vitrines de commerces fermés que le bourg perdait de sa vitalité. Heureusement, quelques bonnes âmes tentent de « renouveler et remettre en valeur le commerce local pour la renaissance de la ville où l’image et l’imagination peuvent devenir réalité pour les projets ». Ainsi, j’adore ce trompe-l’œil de librairie.

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J’imagine m’y procurer L’incroyable Eugène Lelouvier, le récit authentique d’un aventurier normand disciple des héros de Jules Verne. Jean Verne, arrière petit-fils de l’écrivain, en a rédigé la préface.

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Eugène Lelouvier, né en 1873 d’un boulanger domfrontais, un petit bonhomme de un mètre cinquante-neuf, connut un destin exceptionnel. À quinze ans, il quitte le domicile familial et réussit le concours d’entrée à l’école nationale des Beaux-arts et métiers d’Angers. Après trois semaines d’études, il démissionne pour entrer dans la marine marchande. À seize ans, au cours d’une traversée de la Manche, son bateau fait naufrage. Porté disparu, Eugène refait surface un mois plus tard. À dix-neuf ans, il s’engage dans l’infanterie de marine et se rend au Tonkin où … il se fait piquer sa copine par un officier. Il flanque tellement le bazar qu’il est arrêté et conduit au bagne d’Oléron puis de Fort-de-France. Il s’engage ensuite dans la Légion étrangère avant de devenir employé … chez Félix Potin. À cette époque, il est également journaliste à La Patrie et donne des concerts de piano, des conférences, et chante La Traviata.
À Varsovie, il participe à l’arrestation d’un espion russe. Blessé, il est soigné par une jeune infirmière suisse, prénommée Hélène, qui deviendra son épouse.
Marié le 10 mai 1903, dès le lendemain il part sans un sou pour un tour du monde. En 1906, de retour d’un séjour de quatre ans au Congo, il est engagé comme mécanicien chez De Dion-Bouton. C’est là qu’il imagine la course Paris-Pékin à la suite de sa traversée du désert de Gobi à dos de chameau pour repérer les points d’eau. Il va développer son idée pour convaincre et mettre en place l’organisation de l’épreuve. Lors de la Première Guerre mondiale, il est mobilisé en mai 1918. Alors qu’il procède à l’essai d’un moteur d’avion, celui explose et il reçoit un morceau d’hélice. Il est défiguré et bénéficie du statut de gueule cassée. Il meurt en 1937 et repose au cimetière de Bagneux, dans les Hauts-de-Seine, non loin de la tombe de Barbara. J’ai, évidemment, dû oublier quelques épisodes mais il méritait bien que la municipalité de Domfront baptise une rue à son nom, il y a quelques semaines.
L’Histoire est mon péché mignon et pour moi, Domfront, c’est aussi Henri 1er Beauclerc, troisième fils de Guillaume le Conquérant. Seigneur de Domfront en 1092, il devint roi d’Angleterre en 1100 puis duc de Normandie en 1106. Il fit bâtir le donjon dont on peut encore admirer les vestiges.

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Résidence des rois anglo-normands au XIIème siècle, le château reçut Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine, Richard Cœur de Lion et Jean Sans-Terre. En août 1161, Aliénor y accoucha d’une fille future mère de Blanche de Castille et grand-mère de Saint Louis.
Henri II possédant les comtés d’Anjou et du Maine, Aliénor le duché d’Aquitaine, Domfront constituait une étape idéale sur les routes traversant leurs vastes domaines de l’Écosse aux Pyrénées
Devenue capétienne après la conquête de la Normandie par Philippe-Auguste, la place forte fut donnée en 1204 en apanage à divers membres de la famille royale.
Pendant la guerre de Cent ans, le château fut occupé par les Anglais de 1356 à 1366 puis de 1418 à 1450. Il est encore quelques descendants qui traînent ce midi dans les brasseries locales !

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Une autre curiosité de Domfront est l’église catholique Saint Julien. Lors de sa reconstruction en 1924, l’architecte choisit le plan carré des basiliques byzantines et opta pour l’utilisation du béton armé. Dès qu’on y pénètre, on est frappé par l’immense fresque dans le chœur du Christ Pantocrator, c’est-à-dire Jésus dans son corps glorieux, en opposition aux représentations traditionnelles du Christ souffrant la Passion sur la Croix.
Je m’attarde, je ne suis pas prêt d’atteindre la pointe du Finistère. Rassurez-vous, je laisse de côté mon séjour chez des amis à Dinard, j’ai déjà souvent évoqué la perle de la côte d’émeraude à l’occasion du festival annuel du film britannique. Ça y est, j’ai déjà obtenu le précieux sésame pour la prochaine édition fin septembre !
Cela dit, fairplay de normand pour ses cousins bretons, je ne peux tout de même pas passer sous silence les trois jours de canicule qui ont sévi dans les Côtes-d’Armor : ciel bleu azur et 33 à 35 degrés au cœur de l’après-midi. Mais … chassez le naturel, il revient vite au (pays) gallo ! C’est sous un crachin tenace que j’ai pris la direction du Finistère.
Je ne vais pas engager ici une polémique autour des idées reçues et des préjugés qui entourent la météo bretonne. J’ai appris dans mon enfance que son climat de type océanique se caractérisait par la douceur de ses températures, l’humidité de l’air et la variabilité du temps. Avec ça, on est paré avec ou sans ciré pour ménager toutes les susceptibilités !
Je peux vous narrer cependant quelques anecdotes à ce sujet. Il y a une quinzaine d’années, sensiblement à la même époque, un ami artiste peintre avait souhaité que je réalise un portrait vidéo de lui et pour ce faire, désirait qu’on tournât une séquence dans le petit port de pêche de Moguériec à proximité de Roscoff, cadre de son inspiration pour nombre de ses toiles. Cela se compliquait si je vous précise que ses tableaux sont d’un bleu quasi monochrome.
La canicule régnait déjà en région parisienne mais le thermomètre sur le tableau de bord de notre véhicule perdait inexorablement trois degrés tous les cent kilomètres ; cela dit nous arrivâmes à destination avec un mercure honnête frisant les dix-neuf degrés.
Le lendemain matin, crachin et brume nous accueillirent au petit déjeuner. Le moral dans les bottes, nous allâmes tourner quelques plans de coupe d’algues et coquillages sur le sable avant que, pour cause d’humidité, la caméra ne se bloque. Nous nous résignâmes à aller boire une bolée de cidre au café du port dans l’attente plus qu’hypothétique de l’apparition d’une timide culotte de marin. Croyez-moi si vous voulez, par tous les saints Ronan et Guénolé du coin, le ciel se déchira brutalement et nous connûmes pour le reste de la journée une épure de « bleu de Moguériec », ciel et mer confondus. Comme je vous sens encore sceptique, voici pour preuve le tableau offert par l’artiste qui trône désormais dans mon vestibule.

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Étreintes toile de Georges Papazoff

Les peintres aiment les ciels changeants qu’ils soient flamands, normands ou bretons, les touristes moins ! Ces derniers doivent parfois se contenter de quelques citations de bleu sur les façades des maisons.

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Ce fut notre cas un jour de juin 2013 lors d’une escapade à Carantec. Pour digérer le copieux plateau de fruits de mer, nous entreprîmes, malgré le temps incertain, de rejoindre en face l’île Callot accessible à pied à marée basse. Il ne s’agissait même pas de mettre le grappin sur le butin datant d’une invasion de mes ancêtres vikings qui, selon la légende, serait enfoui à proximité de la petite chapelle Notre-Dame située sur la colline à l’extrémité de l’île.

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Bredouilles, si nous esquivâmes au retour quelques objets volants identifiés artichauts, nous essuyâmes aussi un grain mémorable. Temps de cochon sur le Léon !

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Entre Saint-Brieuc et Morlaix, face à la course incessante des essuie-glaces sur le pare-brise, on regrette de ne pas avoir opté pour une destination plus clémente dans notre Smartbox Évasion.
Et puis … soudain, Saint-Thégonnec a décidé une accalmie afin de visiter l’enclos paroissial qui lui est dédié. Ce n’est pas idéal pour la photographie mais je ne vais pas me mettre déjà à dos tous les saints du Finistère qui guettent mon prochain passage sur les innombrables calvaires au bord des chemins.
Sur le calvaire local construit en 1610, Saint Thégonnec en personne, s’est mis à l’abri dans une petite niche.

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Ce monument appartient à la catégorie des calvaires à « mace » c’est-à-dire avec une base massive et un autel permettant la sculpture de multiples personnages figurant des scènes de la Passion.
Au sommet, le sang du Christ en croix coule dans les mains de deux anges. C’est ce sang qui fut recueilli, selon le Nouveau Testament et les auteurs des quatre évangiles, par Joseph d’Arimathie dans le Saint Calice, le Saint Graal convoité par les chevaliers de la table ronde dans la légende arthurienne.
Pour ne pas trop vous frustrer, j’ajoute à mes clichés quelques photographies glanées sur le net. Les personnages du calvaire méritent mieux que des ombres chinoises.

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À leur propos, certains ont sans doute disparu à l’époque révolutionnaire. En témoigne une lettre du district de Morlaix adressée aux officiers municipaux de Saint-Thégonnec le 16 Thermidor (rien a voir avec le homard breton !) an II :
« Je suis instruit que, malgré les diverses instructions que nous avons faites d’enlever les croix qui existent sur votre commune, vous n’avez fait jusqu’ici aucune démarche pour les faire disparaître ; je vous déclare que si, à la prochaine tournée que je ferai dans votre arrondissement, ces restes impurs du fanatisme insultent encore aux yeux des bons citoyens, je serai forcé de vous dénoncer aux autorités supérieures, et vous serez traités comme suspects, et vous savez la honte attachée à cette punition » …
La population locale se chargea elle-même de faire disparaître les statuettes pour les soustraire à la haine iconoclaste des sans-culottes. On peut penser que si le calvaire est toujours debout, c’est en partie à cause de la chute de Robespierre !
L’église, ravagée par un incendie en 1998, a été magnifiquement restaurée. Le retable du Rosaire et surtout la chaire à prêcher (de 1683) constituent des chefs-d’œuvre de la sculpture bretonne.

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En ressortant, je visite encore l’ossuaire contigu avec dans la crypte, une spectaculaire mise au tombeau du Christ et des personnages taillés dans le bois de chêne criants de vérité, œuvre d’un maître-sculpteur de Morlaix entre 1699 et 1702.
Le linceul est soutenu notamment par Joseph d’Arimathie déjà évoqué plus haut. Au premier plan à droite, Marie Madeleine s’abandonne à sa douleur. À côté de Véronique qui tient le voile de la Sainte-Face, la Vierge apparaît aussi éplorée.

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Cap vers le nord maintenant car l’essentiel de ma promenade est consacré à la visite de la côte. Nous la retrouvons à Brignogan-Plages, une petite station balnéaire qui nous offre un coin de ciel bleu parcimonieux mais cependant prometteur.

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On n’y craint pas le ridicule, une des criques s’appelle le Petit Nice, il est vrai que quelques anglais s’y promènent ce midi mais préfèrent tout de même la salle chauffée à la terrasse de la sympathique crêperie brasserie éponyme.
Nous prenons un vivifiant bol d’air iodé en décortiquant quelques produits de la mer.

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À la sortie de la commune, on découvre le menhir de Men Marz, le premier de notre séjour. Érigé entre -4500 et -2500 ans, d’une hauteur de 8, 50 mètres et d’un poids de 80 tonnes environ, il est l’un des plus grands du Finistère.

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Il présente la caractéristique d’être simplement posé sur le sol et aussi d’être christianisé avec une croix. En effet, pour abolir les pratiques païennes en Bretagne et détruire les symboles d’un passé préceltique, l’Église catholique, entre le cinquième et dixième siècle, à défaut de pouvoir abattre les innombrables menhirs, trouva le subterfuge de les « rectifier », ainsi notamment en hissant une croix en leur sommet.
Selon une coutume encore observée dans un passé relativement récent, les jeunes filles venaient y lancer un caillou. Si celui-ci restait dans l’encoche située à la partie supérieure du mégalithe, cela signifiait qu’elles se marieraient dans l’année.
Il est compliqué de trouver son chemin dans le maillage des petites routes à proximité du littoral d’autant plus que certains indépendantistes (?) n’ont laissé que le texte breton des panneaux de signalisation bilingues.
Je parviens tout de même au pittoresque hameau de Menez-Ham et ses anciennes chaumières de pêcheurs blotties à l’abri du vent entre des rochers colossaux.

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Certaines sont rénovées en gîte, dans d’autres, sont restituées des scènes de la vie d’antan, notamment sur la récolte du goémon qui constituait une activité importante outre la pêche côtière.

« Algues brunes ou rouges
Dessous la vague bougent
Les goémons
Mes amours leur ressemblent,
Il n’en reste il me semble
Que goémons
Que des fleurs arrachées
Se mourant comme les
Noirs goémons
Que l’on prend, que l’on jette
Comme la mer rejette
Les goémons … »

À cet instant, comment ne pas penser à ce magnifique texte de Serge Gainsbourg, une de ses premières chansons, une des plus belles aussi peut-être. Elle est interprétée par Jane Birkin qui a élu domicile, il y a quelques années, à un vol de goéland d’ici.

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Un tableau didactique reproduit le compte-rendu d’une promenade scolaire du 2 juillet 1907 : « … À l’aide de charrettes, de brouettes ou de civières, on transporte le goëmon sur les dunes. Là on l’étend et on le retourne une ou deux fois pour le faire à sécher. Lorsqu’il est bien sec, on l’entasse. De là, on prend des charretées que l’on décharge près de la fosse à soude. On jette quelques brindilles de bois et on y met le feu … »
L’écriture manuscrite au porte-plume est élégante, l’orthographe est excellente, comme quoi on savait déjà faire des activités d’éveil de qualité à l’école de la République, il y a plus d’un siècle !

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Complètement encastré entre des blocs granitiques monstrueux, le corps de garde fut construit, au milieu du XVIIIe siècle, pour surveiller la côte.
Cette frange littorale septentrionale du Finistère s’appelle le Pays pagan (du latin paganus signifiant païen) sans y voir une justification religieuse.
L’abondance de rochers en mer constituant de nombreux écueils fournit autrefois à la population locale une réputation de « naufrageurs ». Très pauvres, les Paganis étaient accusés d’entraîner les navires vers les rochers pour piller leurs épaves. Cette pratique développée du « droit de bris et de naufrage » remontant à l’Antiquité fut interdite par Colbert en 1681.
Aujourd’hui, une grande tradition de sauvetage en mer a remplacé ce passé exploité pour vendre les charmes touristiques de la Côte des légendes.

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Un peu plus loin, je m’arrête quelques instants en rase campagne devant une modeste croix. Pourquoi celle-ci, j’en verrai des centaines d’autres au cours de mon séjour ? Elle « fait bien son âge », elle date des IXe et Xe siècles, et je la trouve touchante, émouvante et même naïve dans sa nudité granitique. On pourrait presque imaginer un « petit Jésus en culotte de velours » pour reprendre une expression employée parfois en œnologie !
J’ai été peut-être coupable de blasphème, bref, la charmante hôtesse à l’accueil de l’office de tourisme de Plouguerneau m’informe que l’église Saint Pierre et Saint Paul n’est pas accessible au public cet après-midi. Je ne peux donc pas admirer les 40 « petits saints », des statuettes de dévotion en bois polychrome plantées sur une hampe que l’on sort en procession notamment le jeudi de l’Ascension et le lundi de Pentecôte. Cette tradition remonterait à une épidémie de peste qui aurait sévi dans la localité en 1640. Naguère, le privilège de les porter en ces occasions était mis aux enchères. Voici quelques images portées … par le vent de l’Esprit !

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Je me contente de contempler le calvaire relativement récent (1881) et ensoleillé (!) devant l’église puis descends vers le port du Korejou, à quelques centaines de mètres de là. On y retrouve une diversité d’activités maritimes, plaisance, pêche professionnelle, club de voile et plongée.

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Je suis intrigué par la présence en contrebas de la digue d’une sculpture en granit d’un homme soutenant une pierre, espèce de traduction contemporaine d’un Obélix relevant un menhir.
Vous l’ignorez sans doute, quoique je l’avais évoqué en aparté dans un ancien billet, je fus moi-même ce héros de bande dessinée dans ma jeunesse, un rôle de composition qui me fut dévolu, compte tenu de mon imposante carrure, à l’occasion des mémorables « Cavalcades » organisées autrefois dans mon bourg natal. Ainsi, devant plusieurs milliers de personnes, en compagnie d’une demi-portion d’Astérix et de quelques Romains en piteux état, j’avais arpenté les rues de la ville avec un mégalithe sur le dos. J’ai traîné ensuite, localement, le surnom du livreur de menhirs durant quelques années. Voilà ce que c’est d’être tombé tout petit dans une marmite de potion magique, les bonnes soupes de ma maman et de ma mémé Léontine !
Il s’agit là d’Ar Pagan, une œuvre (1992) de Jean-Michel Appriou, un artiste de Plouguerneau. J’imagine un adepte du gouren (la lutte bretonne) tentant de contenir les assauts d’une mer déchaînée ?
Non loin de là, un autre sculpteur, François Breton, le bien nommé, a décidé d’écrire l’histoire du pays dans la pierre. Il peuple de ses statues Plouguerneau et les bourgs environnants. À quelques mètres du port, à proximité de la pointe de Penn Enez, il a entrepris de réaliser un calvaire, une œuvre monumentale à laquelle il est prêt à consacrer une dizaine d’années.

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Ces petits saints et vierges de granit brut sont presque émouvants, abandonnés sur la lande dans l’attente de participer à la vraie Passion du sculpteur ! En toute modestie, sur la presqu’île de Penn Enez souffle un petit air d’île de Pâques.

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Ramasseuses de varech de Paul Gauguin (1889)

J’assiste bientôt à une scène d’étendage du goémon pour le sécher. Le tracteur a remplacé le cliché ancestral des charrettes tirées par des chevaux.
Pendant des siècles, le goémon fut utilisé comme combustible, comme engrais et pour l’alimentation animale, puis sa cendre fournit des débouchés dans la fabrication de la soude et de l’iode. Aujourd’hui, les algues marines deviennent un mets raffiné sur la table des grands chefs et sont présentes dans de nombreux produits alimentaires, pharmaceutiques et cosmétiques, ainsi même que le biocarburant.
En hommage aux valeureux laboureurs de la mer, écoutez Gwerz Ar Vezhinerien, une complainte des goémoniers chantée a cappella par Denez Prigent lors d’une nuit celtique au stade de France :

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Ça y est, je suis vraiment rentré dans la région des Abers, appellation géographique spécifiquement bretonne pour nommer les rias ou estuaires qui entaillent la côte nord du Finistère.
À la différence des Trois Mousquetaires, ils se comptent vraiment par trois : l’Aber-Wrach et l’Aber-Benoît séparés par la presqu’île de Sainte-Marguerite, ainsi que l’Aber-Idut.
Moins encaissés que les fjords norvégiens, la mer y remonte à l’intérieur des terres leur apportant le plaisir des marées et le goût du salé. Il lui arrive de rencontrer une rivière s’écoulant à contre-courant.
Le terme Aber-Wrach recouvre plusieurs significations. C’est d’abord un petit fleuve côtier long de 33 kilomètres qui, dans sa partie aval, constitue une ria du pays de Léon. C’est aussi le nom du hameau de Landéda qui abrite le port du même nom.
L’embouchure de l’aber est délimitée au nord par le phare de l’île vierge qui signale les nombreux rochers et récifs susceptibles d’être dangereux pour les navigateurs. Mesurant 82 mètres, il est le plus haut d’Europe et le plus haut du monde en pierre de taille. Il balaie tout le nord du Finistère à 52 kilomètres à la ronde.

Ile vierge blog 1Ile vierge blog 2Aber-Wrach blog 1Aber-Wrach blog 2

Le relief excessivement découpé nécessite souvent de parcourir plusieurs kilomètres pour rejoindre l’autre rive de l’estuaire, et je trouve encore une fois que certains esprits malins ne facilitent pas la vie des touristes, le GPS y perd même son breton. Qui sait, c’est peut-être une manière de préserver un certain art de vivre, j’ai connu pareil comportement en Corse.
Au cours du séjour, j’apprendrai que le littoral finistérien se mérite et qu’il s’offre plus volontiers aux marcheurs sillonnant les sentiers côtiers.
En ce milieu d’après-midi, l’aber ensoleillé décline une palette de bleus quasi méditerranéens. On déjeunait au P’tit Nice ce midi, on longe maintenant la baie et la plage des Anges du nom de l’abbaye fondée en 1509 par les Franciscains dont les ruines (en cours de restauration) sont visibles non loin de là sur la pointe Sainte-Marguerite.
Au large, on aperçoit le fort Cézon, une ancienne forteresse construite par Vauban pour défendre l’entrée de l’aber.
Je commence à jeter un œil sur ma montre, il ne faut pas rater l’heure du rendez-vous avec le propriétaire de notre location. Je quitte la côte via l’Aber-Benoît pour mettre le cap au sud.

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Mal en prit au traducteur, le nom de ce fleuve côtier résulte d’une mauvaise interprétation de « havre bénit ».
Je traverse la commune de Lannilis, j’imagine que cela ne vous interpelle pas autant que moi (ex) fan de cyclisme. C’est ici et dans les environs que se déroule chaque année la course Tro Bro Leon, en français le Tour du Pays de Léon, une sorte de Paris-Roubaix breton qui emprunte des chemins de traverse, les fameux ribinou. Je ne pouvais guère faire de moins que ce petit clin d’œil au cyclisme breton, terre prolifique de grands champions tels Louison Bobet, Jean Robic et Bernard Hinault, mais aussi de valeureux « régionaux » qui éclairèrent les mois de juillet de mon enfance sur les routes du Tour de France comme Jean Gainche, Fernand Picot, François Mahé, Jean Malléjac, Job Morvan, Cyrille Guimard, Joseph et Georges Groussard, sans oublier Albert Bouvet qui nous a quittés il y a quelques jours. Au temps du Tour disputé par équipes nationales et régionales, les p’tits gars de l’Ouest, dans leur maillot blanc à parements rouges, formaient des bataillons de sacrés baroudeurs qui n’étaient pas là pour représenter une marque d’électro-ménager ou de banque en ligne.
Un peu plus tard, nous atteignons Landerneau où nous faisons escale … sans faire de bruit contrairement à la populaire expression.
Elle serait tirée de Les Héritiers, une pièce en un acte d’un certain Alexandre Duval qui connut un franc succès au XVIIIe siècle puisqu’elle fut inscrite durant une trentaine d’années au répertoire de la Comédie Française. Le héros, un officier de marine donné pour mort à la suite d’un naufrage, réapparaît miraculeusement dans sa ville de Landerneau au grand dam de ses héritiers qui s’apprêtent à se partager son patrimoine. Un domestique apprenant la nouvelle s’exclame : « Oh le bon tour ! Je ne dirai rien mais cela fera du bruit dans Landerneau ! »
D’autres explications courent parfois. Ainsi on avance une ancienne tradition selon laquelle les habitants de la région de Landerneau avaient pour coutume de faire un charivari sous les fenêtres des veuves qui convolaient en secondes noces. On évoque aussi le grondement du canon du bagne de Brest que l’on faisait tonner lorsqu’un forçat s’évadait et qui retentissait jusqu’à Landerneau distant d’une vingtaine de kilomètres.
L’expression populaire a pris au fil du temps des formes diverses et variées, ainsi on entend parler de « Landerneau politique ou littéraire » pour qualifier un fait inhabituel qui va générer beaucoup de discussions et de polémiques.

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En ce début de soirée, la petite ville, située le long de l’estuaire de l’Elorn, apparaît bien paisible. Tout près du pittoresque pont de Rohan et ses maisons aux façades d’ardoises, en guise d’apéritif, j’entre dans la légende en dégustant une bière blonde pur malt de la brasserie artisanale Lancelot. L’affiche reprend l’imaginaire des Chevaliers de la Table ronde : une amusante idée du fondateur de la brasserie (en 1989), un certain Bernard … Lancelot, un ancien ingénieur nucléaire reconverti dans l’apiculture près de Paimpont où l’on situe la forêt de Brocéliande. Il commença par commercialiser une cervoise au miel inspirée des Gaulois. À sa retraite, il vendit son entreprise à la société Phare Ouest créatrice du Breizh Cola ! On a de l’humour en Bretagne.
Un Lancelot peut en cacher un autre. On tient aussi comme hypothèse que l’Aber-Benoît tirerait son nom de Aber Benouhir ou Ban de Benoïc chef breton et père de Lancelot.
Ma dame du Lac (!) m’attend, en chevalier courtois, je vous donne rendez-vous dans mon prochain billet pour la suite de mes pérégrinations finistériennes.

Publié dans:Ma Douce France |on 14 juin, 2017 |2 Commentaires »

Quelques glanes d’Alsace entre deux tours d’élections

Entre les deux tours de l’élection présidentielle, je suis allé, un peu comme les deux candidats, à la rencontre du peuple d’Alsace … enfin plus exactement et modestement, de la famille de mon regretté frère.
Il n’y eut ni jets d’œufs, ni quolibets, ni même « enfarinade » comme celle dont fut victime un ancien premier ministre lors de sa visite du marché de Noël de Strasbourg. Qui sait, c’est peut-être un de ses opposants hostiles qui choisit de débaptiser avec humour quelques rues d’un quartier de la capitale alsacienne.

Impasse Manuel Valls 2

Je vous rassure, mon séjour fut empreint, auprès des miens, de beaucoup d’affection, de convivialité et d’émotion aussi car, en arrière-plan, plein de souvenirs fraternels resurgirent.
Je vous en livre ici quelques glanes.
Mettant à profit le quartier libre dont je disposais le premier jour, et surtout pour ne pas être confronté aux fermetures des commerces très observées dans la région à l’occasion du 1er mai, je me ruais vers l’or du Rhin.
Beaucoup plus terre à terre (si on peut dire) que l’opéra de Wagner, il y a, semble-t-il, de l’or dans le Rhin et les orpailleurs du dimanche manient la battée pour dénicher quelques paillettes du précieux métal dans le sable des gravières du Grand Ried.
En fait, plutôt que me casser les reins, je préfère lever le coude pour goûter, modérément car je conduis, à quelques flacons du domaine Sipp Mack dans le joli village d’Hunawihr que je vous fis visiter dans un ancien billet : http://encreviolette.unblog.fr/2010/07/12/quand-passent-les-cigognes-a-hunawihr/

Hunawihr

C’est là donc, à chacun de mes passages, que je fais provision de Pinot gris et de Gewurztraminer vieilles vignes.
J’ai la nostalgie d’ambiances plus festives dans le caveau, il manque, c’est évident, quelqu’un auprès de moi, ce matin.
Bientôt, je me retrouve face aux réalités du moment. Au premier tour de l’élection présidentielle, l’Alsace a placé en tête Marine devant François Fillon de Sablé le Vertueux. À l’entrée du marché fermier de Barr, je dédaigne le tract tendu par quelques jeunes militants « bleu marine » devant un étal de boucherie halal ! C’est à n’y rien comprendre, le jour même, les Strasbourgeois et leurs voisins allemands de Kehl s’entassent pour l’inauguration du tram entre les deux rives du Rhin. L’époque est vraiment déconcertante !

Tram  2

Cela peut surprendre, en observant une carte d’Alsace, le département du Haut-Rhin est au sud donc en bas, et le Bas-Rhin en haut ! Ça coule de source pourtant, ce fleuve « européen » nait près du lac de Toma dans le canton suisse des Grisons et achève son parcours dans la mer du Nord. Ainsi, les deux départements alsaciens suivent le courant du fleuve.
Lors d’un référendum en 2013, la fusion territoriale des deux départements n’avait pas obtenu la majorité nécessaire des suffrages.
Après mon court crochet dans le Haut-Rhin, je « remonte » maintenant dans le Bas-Rhin en suivant les sinuosités de la route des vins jusqu’au village de Heiligenstein. On voue dans cette commune, à flanc de colline au pied du Mont-Sainte-Odile, un véritable culte à un Objet Vineux Non Identifié : le klevener, le mystérieux cépage local qui fournit des vins blancs à me faire tourner la tête et ravir mon palais.

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Au frontispice de la mairie, se dresse fièrement la statue en grès rose d’Ehrhet Wantz, ancien bourgmestre de la localité, qui, selon la légende, aurait rapporté du Tyrol italien, en 1742, des plants de Klevener. De source plus scientifique, vignerons et chercheurs de l’Inra pensent aujourd’hui que le cru local descend du cépage savagnin rose, cousin des cépages jaunes du Jura, que les hasards de l’histoire et de la géographie ont fait pousser ici, et uniquement ici, autour de ce petit village à 35 kilomètres au sud-ouest de Strasbourg.
En guise de mise en bouche, j’arpente les rues du village bordées de charmantes maisons à colombages, souvent des fermes avec caveau car la viticulture est l’activité presque exclusive à Heiligenstein.
Comme moult villages de la route des vins, Heiligenstein possède une élégante fontaine en grès rose. Grimpé sur la colonne centrale, un ours (qui donne son nom au monument mais ressemble plus à une lionne) s’appuie sur un écu portant la date de 1558 et les armes du village, une serpette et une grappe de raisin. L’abreuvoir devant la fontaine serait la cuve d’un sarcophage mérovingien du 8ème siècle trouvé au sud du village.

Heiligenstein blog 6Heiligenstein fontaineHeiligenstein blog 2Heiligenstein blog 3.

Mon apéritif touristique étant avalé (sans modération celui-là), je me dirige maintenant vers l’auberge du Raisin d’or. C’est l’occasion, pour ma compagne sur un foie gras et moi sur une choucroute de poissons, de tester une des nombreuses adresses de producteurs de Klevener que propose la carte.
C’est bu, c’est adopté, nous allons sonner au caveau de Charles Boch. Je suis persuadé que ce patronyme aurait été éliminé d’entrée par certains de nos aïeux à jamais marqués par les affres de la Seconde Guerre mondiale. Une méprisable candidate déclare sur les ondes que, dans quelques jours, la France aura une présidente, elle-même ou Angela Merkel !
L’aimable Alexandre, associé à ses parents depuis 2013, nous donne à goûter (on peut recracher mais c’est dommage !) la Cuvée Tentation, les Vieilles vignes, l’Authentique n°1 et les Charmes d’automne. Pour renseigner mes lecteurs éventuels futurs clients, je commande deux cartons des deux crus intermédiaires selon leur indice de « sucrosité ».
L’après-midi, je mets le cap au nord de Strasbourg jusqu’au petit village de Soufflenheim réputé pour son artisanat de poteries vernissées. Je ne développe pas plus, j’y consacrerai prochainement un billet spécifique.

Souflenheim 3

Ça sent le sapin … des Vosges, je suis désormais le patriarche de la branche familiale installée en Alsace. Ce n’est pas forcément réjouissant mais, à ce titre, est organisé le lendemain un repas dans une ferme auberge au fond de la vallée de Munster. C’est l’occasion de souffler dans le Petit Ballon sans s’attirer les foudres de la maréchaussée, du moins pour l’instant.
Le Petit Ballon est un sommet secondaire du massif vosgien culminant à 1 272 mètres mais il constitue un superbe belvédère sur son grand frère, le Grand Ballon (1 424 mètres) et le Hohneck, d’autant qu’aujourd’hui, le ciel est dégagé.
L’Auberge du Ried, située à 950 mètres d’altitude, ouverte en toutes saisons, propose une cuisine régionale typique et consistante aux amateurs de ski de fond, randonneurs ou simples visiteurs comme nous. Les produits proviennent en partie de la ferme voisine du Saësserlé même si la patronne, trahie par son accent chantant, ne dément pas ses origines landaises.
Nous choisissons le menu traditionnel dit marcaire, en alsacien malker signifiant littéralement le « trayeur de lait », plus exactement celui qui a la responsabilité du troupeau et de la fromagerie. Il se compose en entrée d’une tourte de la vallée de Munster suivie en plat de résistance roboratif, du kassler et de rögabrageldi. Je devine votre perplexité, il s’agit de filet de porc fumé aux copeaux de hêtre accompagné de pommes de terre en lamelles cuites pendant deux à trois heures dans du beurre fermier, des oignons et du lard.

Menu Marcaire Ferme auberge

Il faut ensuite trouver encore un peu de place dans son estomac pour honorer le sublime plateau de fromages fermiers (vente à la caisse), munster avec et sans cumin, tommes variées dont celle réputée à l’ail des ours, et le barkas, le « gruyère de montagne « vosgien.
Nul besoin de trou normand pour venir à bout du schwartzwälder, le gâteau Forêt-noire avec de délicieuses griottes bien imbibées de kirsch.
Après cela, vous comprendrez qu’on prenne volontiers le sillage d’une adorable petite nièce ravie de piétiner sur les dernières plaques de neige tapissant les prairies environnantes.

Hohneck blog

J’ignore ce que contenait la musette du champion espagnol Contador mais il abandonna lors du Tour de France 2014 peu après avoir chuté dans la descente du Petit Ballon.
Le lundi 1er mai est chômé … sauf pour mon ventre qui, toujours en famille, se régale d’asperges, légume emblématique de l’Alsace à la faveur de ses terres sablonneuses et lœssiques. C’est la pleine saison et elle vous est proposée notamment dans de nombreuses fermes de la région de Hoerdt et du Kochersberg, dans un triangle formé par les villes de Strasbourg, Brumath et Saverne. Grâce à un circuit commercial court mis en place par les producteurs locaux, entre la cueillette matinale dans les champs et sa dégustation à table, il ne s’écoule qu’une ou deux heures, ce qui garantit son extrême fraîcheur.

Asperge 2

L’asperge est originaire de l’Asie mineure et poussait à l’état sauvage sur le pourtour méditerranéen dès l’Antiquité. Elle est présente sur une fresque de la pyramide de Djéser à Saqqarah vieille de trois millénaires. Les Grecs s’intéressaient surtout à ses vertus diurétiques et aphrodisiaques supposées en rapport avec la forme phallique de sa pousse. Les Romains étaient fous d’asperges pour la consommation. Ocium quam asparagi croquantur disait l’empereur Auguste, friand de ce légume, quand il désirait se faire obéir « plus promptement encore que la cuisson des asperges ». Pline écrit que celles cultivées à Ravenne étaient si grosses qu’il en suffisait trois pour faire une livre.
Elle serait apparue à la Cour de France grâce à Catherine de Médicis qui l’aurait ramenée d’Italie. Plus tard, Louis XIV qui en raffolait littéralement, harcela le jardinier du potager royal La Quintinie pour qu’il fasse en sorte de pouvoir en déguster en toute saison.
Mon compatriote rouennais Fontenelle, neveu de Corneille, auteur notamment des Entretiens sur la pluralité des mondes, était aussi un fin gastronome (je déculpabilise ainsi de ne vous parler aujourd’hui que de « bouffe » !) et particulièrement grand amateur d’asperges qu’il n’accommodait pas cependant à toutes les sauces. C’est ainsi que surgit une célèbre querelle avec l’abbé Jean Terrasson, académicien comme lui, qu’il avait invité à diner. Ils mangèrent évidemment des asperges mais … Fontenelle les préférait à la hollandaise avec du beurre fondu et un hachis d’œufs durs, et le curé en pinçait pour une plus classique vinaigrette. S’en suivit un vigoureux débat qui demeura sans réponse car le malheureux ecclésiastique fut terrassé par une crise d’apoplexie. Fontenelle aurait commandé alors à son valet : « Vite, dites à la cuisine qu’on les fasse toutes au beurre ». Est-ce le secret de sa longévité, Fontenelle mourut en 1757 dans sa centième année ! Je n’oserais pas déduire qu’il intitula une de ses pièces de théâtre Aspar en clin d’œil à sa passion pour les Asparagacées.
Jeanne Poisson, marquise de Pompadour et favorite de Louis XV, adorait tant les asperges que la sauce à la Pompadour est devenue un fleuron de la cuisine française.
À la table familiale, les discussions animées mais cependant consensuelles à propos du second tour électoral du prochain week-end éclipsent les éventuelles considérations sur les sauces d’accompagnement.
C’est le pasteur Louis Gustave Heyler qui, pour l’avoir découverte quand il exerçait son ministère en Algérie, introduisit la culture de l’asperge à Hoerdt en 1873. Une rue et l’école primaire de la commune portent son nom en reconnaissance.

Heyler

Louis Gustave Heyler

Une grande fête est organisée à Hoerdt régulièrement en mai à la gloire du légume. On procède même, en la circonstance, à l’élection d’une miss Asperges, j’ignore si une taille minimum des candidates est requise.
L’asperge se pare de blanc, de violet ou de vert pour nous séduire. Sa couleur ne dépend pas de la variété mais du mode de culture et de la durée d’exposition au soleil. Blanche à l’origine, dès qu’elle pointe le bout de son nez hors de terre, elle change de mine sous l’effet de la chlorophylle. L’asperge violette est récoltée dès qu’elle est sortie de quelques centimètres, la verte est en contact avec le soleil et l’air libre plus longtemps. Il en est même une rouge de la France insoumise nommée Jacq Ma Pourpre et produite dans l’arrière-pays niçois.
Dans ma jeunesse, l’asperge provenait essentiellement de la Sologne et de la région parisienne avec notamment l’Argenteuil hâtive, variété aujourd’hui presque disparue, l’urbanisation à tout va ayant eu raison des maraîchers.
Aujourd’hui, les principales régions de production sont, outre l’Alsace, le Val de Loire, les Landes, le Languedoc et la Provence-Côte d’Azur.
Charles Ephrussi, riche collectionneur d’art et accessoirement ami de Marcel Proust, commanda en 1880 à Édouard Manet un tableau d’une botte d’asperges. Tout heureux de son acquisition, il envoya à l’artiste 1 000 francs au lieu des 800 convenus. Manet réalisa alors une seconde toile, toute petite, avec une seule asperge qu’il fit expédier en l’accompagnant d’une note : « Il en manquait une à votre botte ».

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Jolie histoire d’une asperge toute nue lézardant sur un coin de table, une nature morte résolument moderne qu’on peut admirer au musée d’Orsay !
Pour le dernier jour de mon séjour alsacien, un ami de la famille me convie sur son bateau à une promenade sur l’Ill, un affluent gauche du Rhin.
J’avais déjà eu l’occasion de visiter en sa compagnie, au rythme de notre humeur, notamment le pittoresque quartier de la Petite France.
Cette fois, le gabarit plus important de l’embarcation nous oblige à emprunter un bras moins étroit mais, par contre, plus sauvage de la rivière.
Peu après avoir quitté l’embarcadère, le « commandant de bord » m’invite à tenir la barre, bon je ne sais pas, à voir la légère inquiétude de ma compagne et … des lycéens rameurs, encore plus apprentis que moi, en stage au club d’aviron.
Un héron au long bec emmanché d’un long cou, immobile sur la berge, montre un goût dédaigneux pour mes évolutions.
L’ami m’inculque en urgence les premiers rudiments du langage des cygnes nombreux dans ce bras peu fréquenté. En fait, ils anticipent les manœuvres du marin d’eau douce et, avec une grâce « tchaïkovskienne », s’écartent toujours à temps de l’embarcation. Par contre, c’est à moi d’esquiver les canards colverts et leur progéniture, moins prévoyants.
Comme autrefois, juché sur le cochon avec en ligne de mire le pompon du manège de la fête foraine, il me faut maintenant viser et tirer la corde prévenant de mon arrivée et demandant la levée d’un pont.

Promenade sur l'Ill 36

Promenade sur l'Ill 1Promenade sur l'Ill 2Promenade sur l'Ill 4

Formation accélérée, il s’agit bientôt de franchir une écluse. Le temps que le sas se remplisse, devant la maisonnette de L’éclusier, je vous offre la chanson nostalgique de Jacques Brel qui nous quitta un 9 octobre … comme mon cher frère.

http://www.dailymotion.com/video/x79d2

Bois mort et bancs de vases vers les berges, petite île en face, il ne s’agit pas de voyager les yeux fermés.
L’heure apéritive approche. L’ami a la délicate attention de sortir les coupes et déboucher un gouleyant crémant d’Alsace pour trinquer à la mémoire fraternelle et aussi filiale car mon neveu est des nôtres.

Promenade sur l'Ill 5Promenade sur l'Ill 20Promenade sur l'Ill 24Promenade sur l'Ill 25

Signe extérieur de richesse involontaire et exceptionnelle, nous accostons un peu plus loin pour déjeuner, dans une paisible clairière, à l’auberge de la Nachweid. C’est presque un pèlerinage, sur l’autre rive, à quelques centaines de mètres de là, mon frère passa les dernières années de sa vie.
Visiter la France en canaux est un de mes rêves. L’assouvirai-je un jour ? À tout le moins, je pourrais suivre à vélo les chemins de halage des canaux du Centre, de Bourgogne, du Nivernais, le pont-canal de Briare …
Mardi, c’est l’heure du retour en Ile-de-France. Auparavant, je fais emplette de quelques bottes d’asperges bien fraîches dans deux fermes du Kochersberg. J’en profite pour emprunter quelques routes que j’ai souvent sillonnées à vélo autrefois avec …
Si le houblon (brasserie oblige) persiste, le tabac florissant antan a disparu. Une réelle beauté se dégage des paysages très openfields avec les pittoresques villages blottis dans le creux des doux mamelons et que l’on découvre au dernier moment. Le Kochersberg, région rurale traditionnelle, devient peu à peu une sorte de grande banlieue chic de l’Ouest strasbourgeois.
Au loin, se dessine la ligne bleue des Vosges que je franchis par le col de Saverne. La suite, vous la connaissez déjà, la France a choisi massivement …

Publié dans:Ma Douce France |on 10 mai, 2017 |Pas de commentaires »

Il était une fois le château de Breteuil …

Il était une fois au château de Breteuil …
Mon billet commence comme un conte, vous verrez bientôt que c’en est un ou presque.
Si vous envisagez de vous rendre au dit château, sans GPS, cela relève un peu du jeu de piste. Il se fait très discret même si les multiples panneaux indicateurs placés à l’intersection de nombreuses petites routes de la vallée de Chevreuse semblent nous y mener directement.
Comme son nom ne l’indique pas, il est situé sur le territoire de la modeste commune de Choisel, dans le département des Yvelines, à 35 kilomètres au sud de Paris. Vous le découvrez soudain dans la perspective d’une allée boisée.

Breteuil façade  blog 1Breteuil façade blog 2Breteuil cour façade blog

Ce n’est pas la première fois que je le visite. Quel élan m’a poussé à y revenir le dimanche de Pâques au milieu d’une foule d’enfants agités à l’idée de la grande chasse aux œufs dans le parc du château ? Peut-être, tout simplement, le plaisir de me replonger dans l’Histoire et des histoires.
Ne vous laissez pas abuser par l’absence d’affluence sur certaines photographies prises précédemment. C’est jour de fête. Au faîte du logis principal, flotte le drapeau figurant le blason des seigneurs du lieu : sur champ d’azur, un épervier d’or tient dans ses serres des rubans et des clochettes. Les couleurs sont symboliques, le bleu pour la beauté, le jaune pour la richesse et le soleil.

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Le cadran solaire en façade, effacé à l’occasion de ravalement successifs, a été restauré en 2004 par un cadranier (j’ignorais l’existence de cette corporation) de Thiers. Il servait à régler l’horloge mécanique qui pouvait prendre plusieurs minutes de retard ou d’avance par semaine. Il indique l’heure solaire locale du château quand la météo, capricieuse aujourd’hui, le permet.
Au-dessus, on relève la devise de la famille de Breteuil : NEC SPE NEC METU, « ni par l’espoir, ni par la crainte ».
Ici, on vit encore, du moins dans l’esprit, à l’heure ancienne, et surtout, en famille.
En effet, Charles Le Tonnelier de Breteuil hérita en 1712 du domaine qui, depuis, a été transmis de père en fils jusqu’à nos jours.
Dans la grande galerie qui sert de salle d’attente, sont accrochés des portraits des illustres ancêtres de la lignée des Breteuil, et des monarques sous le règne desquels ils vécurent ou qu’ils servirent même parfois.

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Ainsi, il est précisé sur la toile elle-même que Louis Le Tonnelier de Breteuil fut contrôleur des finances de 1657 à 1665, sur une proposition du cardinal Mazarin. Mort en 1685, il ne hanta donc jamais le château.
Louis-Auguste, baron de Breteuil, fut le grand homme de la famille à la veille de la Révolution. Il embrassa d’abord une carrière de diplomate. Ambassadeur en Suède, il fut envoyé ensuite à Vienne puis à Naples. Médiateur, au nom de Louis XVI, durant la guerre de Succession de Bavière, et acteur influent dans la négociation du traité de Paix de Teschen, il en fut récompensé, nous apprendrons comment plus tard.
Ministre de la Maison du Roi sous Louis XVI, de 1783 à 1788, il est perçu comme le premier ministre de l’Intérieur, au sens moderne de la fonction.
C’est en son hommage que fut baptisée, à proximité des Invalides, la cossue avenue de Breteuil. Dans mon enfance, elle faisait partie de mes acquisitions préférées au Monopoly avec les autres cartes vertes, l’avenue Foch et le boulevard des Capucines. On ignorait en ce temps des Trente Glorieuses, les dangers et dégâts de la spéculation immobilière. Cela dit, je suppose qu’un sérieux lifting du jeu de société, au moins déjà en raison du passage à l’euro, a été effectué.

Carte Monopoly

C’est aussi le même Louis-Auguste qui, pour avoir négocié avec succès le rachat par le roi du domaine de Saint-Cloud, fut autorisé en remerciement à y établir sa résidence au pavillon du Mail. Ainsi, comme son nom ne l’indique pas encore une fois, cet ancien trianon du château de Saint-Cloud devint le pavillon de Breteuil qui abrite depuis 1875 le Bureau International des Poids et Mesures. Est conservé en ce lieu le premier mètre étalon, une barre d’un alliage de platine et d’iridium, définissant l’unité de base de longueur du système international.
Même les étalons se fatiguent et, aujourd’hui, le mètre est considéré comme la longueur du trajet parcouru par la lumière dans le vide pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde.
En ce début d’après-midi, c’est l’actuel propriétaire du château, le marquis Henri-François de Breteuil, qui nous accueille en personne. Vu l’affluence, il filtre les départs de la visite par groupes de vingt-cinq personnes toutes les trois minutes. Des jeunes guides en costume d’époque nous attendent dans quelques points privilégiés de la promenade.

Breteuil salon doré blogBreteuil vaisselle blog

Ainsi, nous traversons presque au pas de course le salon doré. Connaissant les lieux, je jette un œil, cependant, à la vaisselle provenant de la prestigieuse manufacture suédoise de Marieberg. Décorée des armoiries des Breteuil, elle fut offerte à Louis-Auguste en tant qu’ambassadeur à Stockholm.
Séquence polar, par un escalier presque dérobé, nous accédons à l’étage où une jeune fille nous raconte très brièvement la fameuse Affaire du collier de la reine en présence des principaux protagonistes, le roi Louis XVI, son épouse Marie-Antoinette, le cardinal de Rohan et l’incontournable Louis-Auguste baron de Breteuil.

Breteuil Collier blog1Breteuil Collier blog 2Breteuil Collier blog 4Breteuil Collier blog 3

Gageure intenable que dérouler le fil de l’affaire en 3 minutes (le groupe suivant va surgir bientôt !), ou en quelques lignes ici, quand Alexandre Dumas en fit un roman.
Louis XV désirant offrir un cadeau précieux à sa favorite Jeanne Bécu alias la comtesse du Barry (quelques boîtes de foie gras auraient mieux fait « l’affaire » !), avait commandé un bijou en diamants de grande valeur aux artistes joailliers Bœhmer et Bassange.
Entre temps, le souverain mourut et, en toute logique, les joailliers proposèrent le collier à son petit-fils Louis XVI qui le refusa, reculant devant l’énormité du prix (1 600 000 livres). Il se dit aussi que c’est Marie-Antoinette elle-même qui n’en voulut pas parce qu’il était promis à l’origine à la du Barry qu’elle avait chassée de la Cour pour son impertinence.
Des escrocs de haut-vol (Madame de la Motte et son mari) persuadèrent alors le peu catholique cardinal de Rohan, grand aumônier de France et épris de la reine, qu’il obtiendrait les faveurs de la souveraine en l’aidant à acheter le collier en secret.
Je passe sur les faux et usages de faux, une rencontre avec un sosie de la reine, bref le naïf prélat, ayant récupéré le bijou, le donna sans confession aux escrocs qui écoulèrent aussitôt les diamants à l’étranger.
Bientôt, le scandale éclata à la Cour, précisément le jour de l’Assomption 1785 avant que la messe ne soit célébrée à Versailles … par le cardinal. Marie-Antoinette pria instamment le roi d’embastiller sur le champ le cardinal.
C’est ce moment où Louis XVI signe l’ordre d’arrestation de l’ecclésiastique, en présence de Louis-Auguste de Breteuil, ministre de la Maison du Roi, qui est mis en scène. Le teint cireux des personnages fabriqués au musée Grévin n’est pas uniquement lié à la gravité de la situation !
Après enquête, le cardinal fut innocenté, la comtesse de la Motte reconnue coupable, et une campagne médiatique sans précédent (plus de deux siècles avant le Penelope Gate !) accabla Louis XVI et Marie-Antoinette. Trois ans plus tard, ce fut la Révolution. Le collier avait disparu, de toute manière, la tête de la reine roula bientôt dans la sciure de l’échafaud. « La belle affaire », pourrait conclure le favori des actuelles élections présidentielles !

Breteuil Louis XVIII blog 1Breteuil Louis XVIII blog 2Breteuil biblio blog 1Breteuil biblio blog 2

Dans la bibliothèque voisine toute tapissée de vert et décorée de boiseries, je tombe nez à nez avec Louis XVIII assis dans son fauteuil roulant légué par le roi en personne en 1824 à Charles cinquième marquis de Breteuil.
Le roi souffrait d’une goutte qui empira avec les années et lui rendait tout déplacement extrêmement difficile à la fin de son règne. Il se baptisa lui-même le « roi fauteuil ». Le jeune guide enclin à distraire son auditoire cite l’autre sobriquet de « Louis dix-huîtres » attribué au souverain : gourmet et gourmand jusqu’à la voracité, lecteur assidu du poète Horace disciple d’Épicure, grand amateur du mollusque, il en aurait avalé plus d’une centaine lors d’un repas au cours de son repli à Gand. Chateaubriand prétend qu’il aurait entendu là les roulements lointains de l’artillerie de Waterloo.
Je me souviens à cet instant d’une « récitation », Les belles familles, de Jacques Prévert dont on célèbre, cette année, le quarantième anniversaire de sa mort.

Louis I
Louis II
Louis III
Louis IV
Louis V
Louis VI
Louis VII
Louis VIII
Louis IX
Louis X (dit le Hutin)
Louis XI
Louis XII
Louis XIII
Louis XIV
Louis XV
Louis XVI
Louis XVII
Louis XVIII

et plus personne plus rien…
qu’est-ce que c’est que ces gens-là
qui ne sont pas foutus
de compter jusqu’à vingt ?

On disait entre camarades que ce poème gag était fastoche à apprendre ! C’est pour cela sans doute que le professeur pinailleur (il s’agissait de mon père !) demandait en question subsidiaire quelque précision supplémentaire sur Louis X fils de Philippe le Bel et de Jeanne reine de Navarre. On le surnomma le Hutin (et parfois le Querelleur) parce qu’il était « entêté ». Il mourut en 1316 d’avoir bu de l’eau glacée après une partie de jeu de paume qui l’avait mis en nage (version officielle !). Son fils Jean Ier le Posthume, né quelques semaines après sa mort, n’eut pas le privilège de monter sur le trône car il décéda cinq jours plus tard.
Retour à Louis XVIII qui est en compagnie du seigneur de la maison Charles marquis de Breteuil, préfet de Chartres puis de Bordeaux, et de Élie Louis Decazes.
Decazes, homme de police, ancien collaborateur de Fouché, détesté des ultraroyalistes, sut gagner les faveurs du roi qui l’appelait « mon fils ».
Chateaubriand, encore, écrivit dans ses Mémoires d’outre-tombe, à propos de la connivence entre Louis XVIII et Decazes :
« Se fait-il dans le cœur des monarques isolés, un vide qu’ils remplissent avec le premier objet qu’ils trouvent ? Est-ce sympathie, affinité d’une nature analogue à la leur ? Est-ce une amitié qui leur tombe du ciel pour consoler leur grandeur ? Est-ce un penchant pour un esclave qui se donne corps et âme, devant lequel on ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une idée fixe, liée à tous sentiments, à tous les goûts, à tous les caprices de celui qu’elle a soumis et qu’elle tient sous l’empire d’une fascination invincible ? Plus le favori est bas et intime, moins on le peut renvoyer, parce qu’il est en possession de secrets qui feraient rougir s’ils étaient divulgués. »
En reconnaissance des services rendus, Élie Decazes devint comte puis 1er duc Decazes et duc de Glücksberg. Ma curiosité maladive (?), au cours de la visite, m’a conduit à repérer que l’épouse de l’actuel marquis de Breteuil qui était à l’accueil est née Séverine Decazes de Glücksberg, fille du 4ème duc Decazes et 4ème duc de Glücksberg ! Vous en déduirez ce que vous voulez.
Bon, je ne voudrais pas semer la zizanie dans les « belles familles », passons donc au fumoir pour célébrer l’Entente cordiale.

Breteuil Entente blog

On avance dans l’histoire de la famille de Breteuil. Henri, huitième marquis de famille, était un ami intime du Prince de Galles, futur roi d’Angleterre Édouard VII, et organisa plusieurs rencontres avec Léon Gambetta président de la chambre des députés sous la Troisième République. C’est l’une de ces entrevues secrètes qui est mise en scène.
Organisée le 12 mars 1881, elle prétend poser les bases de la future Entente cordiale entre le Royaume-Uni et la République française, simple accord signé seulement le 8 avril 1904 et destiné à aplanir les différends coloniaux entre les deux ennemis héréditaires. Ce n’est pas si mal que cela quand on se souvient que les deux nations avaient failli en découdre, six ans plus tôt, à propos de Fachoda, une petite bourgade du Soudan.
Pour ce qui concerne l’Entente cordiale, elle découle de la constitution par le chancelier Bismarck de la Triple Alliance réunissant l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie. Le ministre des Affaires étrangères Delcassé, souhaitant une revanche sur l’Allemagne qui s’était emparée de l’Alsace et la Lorraine en 1871, facilita le rapprochement avec Londres, d’autant plus aisément qu’Édouard VII se passionnait pour le gai Paris.
Des cuisines, montent les effluves du déjeuner du 3 mai 1905 organisé pour célébrer l’accord, au château de Breteuil, en présence du souverain britannique.
Lectrices (et lecteurs) cordon bleu, voici quel fut le menu :

Timbale de macaronis à l’indienne
Brochet à la royale
Selle de pré-salé et petits pois à l’anglaise
Poulardes bressanes sauce champignon
Jambon d’York à la gelée
Gelée d’oranges dans leur écorce
Petits fondants
Chester cake

Pour accompagner, on déboucha des bouteilles de Château Yquem 1874 et Château Haut-Brion 1877.
Quelques années plus tard, en 1912, le jeune Prince de Galles, futur Édouard VIII et duc de Windsor, séjourna longuement au château de Breteuil pour parfaire son français. Mon tailleur est riche (probablement comme celui de Fillon) !
Je me glisse dans la chambre contiguë in the bed with Marcel Proust.

Breteuil Proust blog2Breteuil Proust blog 1

L’écrivain qui apporte, allongé sur son lit, quelques retouches à sa recherche du temps perdu fut plusieurs fois l’invité d’Henri de Breteuil. En reconnaissance, il attribua les initiales du marquis à un de ses personnages Hannibal de Bréauté. Prénommé Baba par ses amis, son nom apparaissait sur la liste des amants d’Odette de Crécy envoyée à Swann dans une lettre anonyme : « Un jour il reçut une lettre anonyme, qui lui disait qu’Odette avait été la maîtresse d’innombrables hommes (dont on lui citait quelques-uns parmi lesquels Forcheville, M. de Bréauté et le peintre), de femmes, et qu’elle fréquentait les maisons de passe. »
Au lit, on ne fait pas qu’écrire. Je ne résiste pas à vous livrer le contenu d’un manuscrit qui sera mis aux enchères (entre 6 et 8 000 euros) à l’hôtel Drouot dans quelques jours.
Dans sa lettre jouissive, Proust se plaint à son loueur du boucan fait par ses voisins : « Les voisins dont me sépare la cloison font d’autre part l’amour tous les 2 jours avec une frénésie dont je suis jaloux. Quand je pense que pour moi cette sensation est plus faible que celle de boire un verre de bière fraîche, j’envie ces gens qui peuvent pousser des cris tels que la première fois j’ai cru à un assassinat. Mais bien vite le cri de la femme repris une octave plus bas par l’homme, m’a rassuré sur ce qui se passait. [...] Je serais désolé que Madame votre mère m’attribuât tout ce boucan, qui doit être entendu jusqu’à des distances aussi grandes que ce cri des baleines amoureuses que Michelet montre dressées comme les deux tours de Notre-Dame. [...] Je vous prie réhabilitez-moi auprès de Madame votre mère pour l’amour et pour le piano ».
En arpentant les couloirs, on tombe parfois nez à nez, sinon sur des bustes des différents marquis de Breteuil, du moins sur le marquis de Carabas ou presque, des automates de son collègue de cour des contes, le Chat botté.

Breteuichat botté blog 1Breteuil chat botté blog 2Breteuil Louis XIV enfant blog

Dans des cabinets de curiosités, on peut admirer des objets rares, ainsi une édition originale de la Description de l’Égypte commencée à la suite de l’expédition de Napoléon Bonaparte et terminée sous Louis XVIII. Elle comporte 26 volumes et fut offerte par le roi Charles X, en 1830, au 5ème marquis de Breteuil pair de France.
Non loin de là, séance de spiritisme, on regarde tourner un joyau témoin de l’histoire de France et de l’Europe : l’extraordinaire et extravagante table de Teschen offerte à Louis-Auguste de Breteuil par Frédéric-Auguste III électeur de Saxe pour son efficace médiation entre la Prusse et l’Autriche pour la Paix de Teschen en 1779. Cet épisode constitue un événement majeur dans l’histoire de la diplomatie européenne : le roi Louis XVI, son ministre Gravier de Vergennes et Louis-Auguste Le Tonnelier baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne, imaginèrent avant l’heure les principes de la Société des Nations.

Breteuil Table Teschen blog

La paix a un prix. Œuvre de Johann Christian Neuber, orfèvre à la Cour de Saxe, la Table de Teschen a été vendue douze millions d’euros au musée du Louvre (premier étage de l’aile Sully), en 2014. C’est donc une réplique qui tourne devant moi cet après-midi mais j’eus donc l’occasion d’admirer l’original lors de précédentes visites.
Réalisée en bronze doré sur âme de bois, elle est incrustée de 128 échantillons de pierres précieuses, agates, grenats, opalines, qui représentent les richesses géologiques de la Saxe, auxquels s’ajoutent sur le plateau ovale des médaillons allégoriques de la paix en porcelaine de Saxe.

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Au mur, est encadré le collier de la reine. Il s’agit bien sûr d’une représentation car on ignore quelle en était la forme et, pour cause, il n’a jamais été retrouvé et les diamants furent dispersés chez plusieurs recéleurs.
La pièce suivante est dédiée à Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, communément appelée Émilie du Châtelet et plus simplement encore Émilie de Breteuil, un lycée dans la ville nouvelle voisine porte ce patronyme. Elle est la fille de Louis Nicolas Le Tonnelier baron de Breteuil officier de la maison du Roi sous Louis XIV.

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détail avec compas

Elle n’est souvent connue, en particulier dans nos bons vieux manuels de littérature française Lagarde et Michard, qu’à travers la liaison passionnée de quinze ans qu’elle entretint avec Voltaire.
Elle fut pourtant la première « femme savante » et, sans conteste, une « femme des Lumières ».
Mathématicienne, physicienne et femme de lettres, elle est notamment renommée pour sa traduction en français des Principia Mathematica d’Isaac Newton. Elle intervint avec talent dans les querelles scientifiques entre les tenants de Newton et ceux de Leibniz. Elle démontra par l’expérience que la « force vive » (la future énergie cinétique) était bien proportionnelle, comme Leibniz l’avait formulée, à la masse et au carré de la vitesse (le futur e=mc2).
Si elle était encore de ce monde, Émilie nous aurait renseignés que pour lire l’heure légale de la montre à partir du cadran en façade du château, il faut apporter trois corrections : le fuseau horaire en France (+1h en hiver, +2h en été), l’écart de longitude du lieu en temps par rapport à Greenwich (moins 8 minutes) et l’équation du temps, en minutes, due à la révolution de la terre en fonction de la date (ainsi, le 21 juin, heure d’été, à 10h au cadran, il est 10h+2h-8 minutes+ 1 minute, soit 11h 53 à votre montre !).
Dans un ouvrage consacré à Leibniz, dans la préface dédiée à son fils, elle écrivait : « J’ai toujours pensé que le devoir le plus sacré des hommes était de donner à leurs enfants une éducation qui les empêchât, dans un âge plus avancé, à regretter leur jeunesse ».

Breteuil salle à manger  blogBreteuil gondole  blog

Deux jeunes musiciens, une violoniste et un guitariste, nous accueillent avec une musique de chambre dans la salle à manger.
Pour les fêtes de Pâques, une table a été spécialement dressée. Sinon, c’est ici que fut servi le déjeuner du 3 mai 1905 pour célébrer l’Entente cordiale. Dans une vitrine, devant une tapisserie de la manufacture des Gobelins illustrant des légendes de l’Antiquité, je remarque une copie d’une pièce montée en forme de gondole vénitienne réalisée à partir d’une recette de l’illustre Antonin Carême, roi des cuisiniers et cuisinier des rois.

Breteuil chat botté blog 3Breteuil fauteuil  blog

Dans un cabinet contigu, un orchestre de chats bottés ronronne de plaisir à notre passage. Le dossier et l’assise des fauteuils de style représentent des fables de La Fontaine, notamment Le Loup et l’Agneau ainsi que Le Corbeau et le Renard.
À l’étage inférieur je me recueille quelques instants dans la chapelle dont les vitraux viennent de la cathédrale de Chartres.

Breteuil chapelle  blog

Encore quelques marches, pour descendre en sous-sol aux anciennes cuisines où s’active le personnel. On en salive de tourner autour des fourneaux et d’une table reconstituée.
Les événements au château rythment les menus et la décoration, les œufs sont à l’honneur en ce dimanche pascal.

Breteuil cuisine blog 1Breteuil cuisine blog2Breteuil cuisine blog3Breteuil cuisine blog4

Un livre Tables d’excellences fait revivre, à travers 62 recettes gourmandes concoctées sur les pianos du château, les personnes illustres qui ont fréquenté les lieux, rois, princes, ministres, Voltaire, Proust … Au menu d’Émilie (du Châtelet) ou l’ambition féminine, étaient servies des escalopes de foie gras aux fruits du mendiant, gaufre au pain d’épices et marrons épicés , avec pour suivre, des canons d’agneau rôtis, tian de légumes, fèves fraîches du potager, sauce aux truffes noires !
Un autre menu intitulé Succès diplomatiques & Temps troublés m’interpelle : on y relève un Collier de la reine, Ferme de Gally, une exploitation agricole attenante au château de Versailles où, dès les beaux jours, nous allons ramasser fruits et légumes de plein champ.

Breteuil Citrouille blogBreteuil Belle au bois dormant blog 2Breteuil Belle au bois dormant blog 1

Malgré l’excitation suscitée par la prochaine chasse aux œufs, petits et grands se taisent un instant dans la chambre de la Belle au bois dormant.
Le château de Breteuil est connu aussi pour être celui des contes de Perrault. Outre d’être un homme de lettres, Charles Perrault occupa la fonction de commis dans l’administration de la recette générale des finances sous Louis XIV. C’est là qu’il rencontra le ministre Louis de Breteuil qui précéda Colbert à la charge de contrôleur général des finances. Les Breteuil ont la mémoire tenace et fidèle, trois siècles et demi plus tard, ils mettent en scène dans les dépendances du château les célèbres Contes de ma mère l’Oye qui nous ont fait rêver mais aussi parfois trembler dans notre enfance.

Breteuil Conte blog 1Breteuil Conte blog 2Breteuil Conte blog 5Breteuil Conte blog 4Breteuil Conte blog 3

À propos, ce chef-d’œuvre de la littérature populaire est-il vraiment un livre pour enfants ? Les horreurs abondent : enfants dévorés, père incestueux, épouse persécutée, fillette agressée dans les bois. Et encore, Perrault censura des épisodes proposés par les versions populaires orales des contes dont il a tiré ses récits : ainsi, le petit chaperon rouge se déshabillait avant de se mettre au lit avec le loup !
Ne craignez rien, chers parents lecteurs, votre progéniture ne sera pas traumatisée quand elle croisera Barbe bleue, Cendrillon, le Petit Poucet, Peau d’âne. Elle l’est encore moins, vous pensez bien, à propos de la question pas seulement orthographique qui me taraude devant la pantoufle de Cendrillon : est-elle de verre ou, comme l’écrivit Balzac, de vair (fourrure d’écureuil gris) ?
Voilà lancée une nouvelle Querelle des Anciens et des Modernes comme celle qu’initia le « progressiste » Charles Perrault lui-même (bien que friand d’histoires du passé) à l’Académie française et qui agita le monde artistique et littéraire de la fin du XVIIe siècle.
Boileau meneur du courant classique n’aurait aucune chance de faire entendre raison à la marmaille turbulente qui s’extasie cet après-midi devant les personnages des contes de Perrault. Comme la ronde d’enfants, accompagnés du Chat botté, qui s’est formée autour de la statue de l’écrivain dans un bosquet du jardin des Tuileries !

Tuileries-Statue+Perrault

Moi, je profite que cette jeunesse soit rassemblée pour une représentation du conte Les Fées, pour aller me promener dans les jardins et bois du château … pendant que le loup n’y est pas.

Breteuil colombier  blog

Le colombier est l’unique vestige de l’époque médiévale. Avec ses 3 200 boulins servant de nichoirs aux pigeons, il est l’un des plus vastes de France. Au Moyen-Âge, on y recueillait la colombine soit la fiente des pigeons qu’on utilisait comme engrais de fertilisation.
Plus culturel, on y découvre, aujourd’hui, une exposition Breteuil à table avec des maquettes d’une dizaine de grands tableaux de l’histoire de l’art (Brueghel l’Ancien, Le Nain, Chardin, Renoir, Bonnard entre autres) illustrant des scènes de repas.
J’ai loisir maintenant de me promener dans le jardin à la française composé autour d’un miroir d’eau à l’arrière du château.

Breteuil miroir d'eau blogBreteuil miroir d'eau blog 2Breteuil jardin blog 1Photos Breteuil 042Breteuil jardin blog 2

N’y voyez aucun rapport avec le Brexit, je renonce, ce jour, à visiter le jardin à l’anglaise ou à me perdre dans les sous-bois à la découverte de grands arbres remarquables (un exceptionnel cèdre du Liban) et d’étangs bucoliques propices aux belles histoires.
Ce n’est pas déplaisant parfois la vie de château !

Publié dans:Ma Douce France |on 26 avril, 2017 |1 Commentaire »

Des Conquérants de l’Or: Jean Robic et José-Maria de Heredia

Chaque année, sans sacrifier à la tradition du canular du 1er avril, j’essaie cependant de vous offrir un billet empreint de fantaisie et de gaieté.
Précédemment, j’avais rendu hommage à deux chanteurs nés justement ce jour-là : l’un, Roger Riffard, trop méconnu voire quasiment oublié, qui eut la malchance de décéder le même jour que son ami Georges Brassens, l’autre, Marcel Amont, immense artiste de music-hall des années 1950-60 dont j’ai pu constater l’étonnante vitalité, malgré ses 88 printemps aujourd’hui, lors d’un concert télévisé de la tournée Âge tendre et tête de bois.
Cette année, j’ai choisi l’insolite, l’inattendu voire l’anachronique avec le réjouissant pari d’associer dans mon propos Jean Robic et José-Maria de Heredia.
Chers lecteurs qui vous intéressez de près ou de loin à la légende des cycles, vous avez entendu parler, au moins par vos aînés, de l’ancien champion cycliste breton Jean Robic.
Je vous estime trop pour vous faire injure que vous puissiez imaginer que le Heredia en question fût un de ces grimpeurs ailés colombiens ou espagnols qui s’envolent dans les cols du Tour de France. Remarquez que, la notion de hors sujet étant de moins en moins sanctionnée dans notre école déclinante, on pourrait trouver une fumeuse correspondance avec quelque rapace de la montagne :

« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal… »

Ça y est, ça vous revient, vous apprîtes probablement au lycée ce sonnet sur la conquête de l’Amérique, peut-être même eûtes-vous à le commenter lors de l’épreuve de français du bac. Mon professeur de père, optimiste sur nos capacités, l’avait inscrit dans la liste des récitations en classe de troisième. Il insistait, lorsque nous devions le déclamer au tableau devant les camarades, sur la violence du premier vers assimilant les conquérants (c’est le titre du poème) à des oiseaux de proie avides de sang. Cela marqua d’autant plus mon esprit que, dans ma jeunesse, j’eus l’occasion de me recueillir avec mes parents, à plusieurs reprises, sur la tombe du poète dans le cimetière de Bonsecours, commune située sur les hauteurs de la ville de Rouen.

José-Maria de Heredia blog 1José-Maria de Heredia blog 2

Ma maman conservait la nostalgie des promenades sur la côte Sainte Catherine, le jeudi après-midi, du temps où elle était pensionnaire à l’École Normale d’institutrices de Rouen.
C’est aussi depuis cette colline que Claude Monet peignit sa magnifique Vue générale de Rouen où l’on devine surgissant de la brume lumineuse les flèches gothiques de la cathédrale et de l’église Saint Maclou.

Monet-Rouen

C’est encore non loin de là, sur le plateau, qu’Emma Bovary, dans la diligence qui l’amenait voir Léon chaque jeudi, découvrait le panorama de la ville aux cent clochers.
« Nous étions à l’étude, quand le proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent … » Á défaut de vous souvenir de l’incipit du roman, vous avez encore en mémoire pour l’avoir probablement étudiée comme modèle en littérature l’exceptionnelle description de Flaubert sur l’arrivée à Rouen :
« Puis d’un seul coup d’œil, la ville apparaissait.
Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture ; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés. Les cheminées des usines poussaient d’immenses panaches bruns qui s’envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies avec le carillon clair des églises qui se dressaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des broussailles violettes au milieu des maisons, et les toits tout reluisants de pluie, miroitaient inégalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois, un coup de vent emportait les nuages vers la côte Sainte Catherine, comme des flots aériens, qui se brisaient en silence contre une falaise… »
Maupassant, envieux de Gustave, s’essaya au même exercice de style dans Bel-Ami, depuis les hauteurs de Canteleu, de l’autre côté du port.
Ce serait dommage de ne pas s’approcher du monument, jouxtant le cimetière, dédié à Jeanne d’Arc. La prisonnière y est sculptée en pied, en armure, les mains jointes et les poignets liés. Sur la coupole qui l’abrite, sont inscrites les villes qui ont jalonné la vie de l’héroïne : Domrémy, Orléans, Paris, Compiègne et Rouen. Quatre moutons veillent paisiblement sur la bergère tout en profitant du superbe point de vue sur la Seine.

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José-Maria de Heredia dont un lointain ancêtre avait été le compagnon de Cortès, naquit en 1842, près de Santiago de Cuba, d’une mère normande et d’un père cubain propriétaire d’une plantation de café. Envoyé en France à l’âge de neuf ans pour poursuivre ses études chez les prêtres du collège Saint-Vincent de Senlis, il obtint brillamment son baccalauréat en 1859 manifestant un fort intérêt pour l’œuvre de Leconte de Lisle. Après un bref retour d’un an à La Havane, il s’installa définitivement en France où il suivit en qualité d’étudiant étranger les cours de l’École des Chartes de Paris.
Ses études favorisèrent une culture historique et un goût de l’érudition. Dès 1861, il se mit à composer des poèmes très influencés par la toute récente école parnassienne que j’évoquerai plus loin. Il regroupa toute sa production poétique dans un unique recueil Les Trophées publié en 1893.

José-Mara de heredia Luxembourg blog

Naturalisé français en 1893, il fut élu à l’Académie française l’année suivante. Il composa aussi le Salut à l’Empereur à l’occasion du voyage des souverains russes à Paris en 1896 et de l’inauguration du pont Alexandre III.

« Très illustre Empereur, fils d’Alexandre Trois !
La France, pour fêter ta grande bienvenue,
Dans la langue des Dieux par ma voix te salue,
Car le poète seul peut tutoyer les rois.

Et Vous, qui près de Lui, Madame, à cette fête
Pouviez seule donner la suprême beauté,
Souffrez que je salue en Votre Majesté
La divine douceur dont votre grâce est faite.

Voici Paris ! Pour vous les acclamations
Montent de la cité riante et pavoisée
Qui, partout, aux palais comme à l’humble croisse,
Unit les trois couleurs de nos deux nations.

Pour vous, Paris en fête, au long du large fleuve
Qui roule dans ses flots les sons et les couleurs,
Gigantesque bouquet de flammes et de fleurs,
Met aux arbres d’automne une floraison neuve.

Et sur le ciel au loin, ce Dôme éblouissant
Garde encore des héros de l’époque lointaine
Où Russes et Français en un tournoi sans haine,
Prévoyant l’avenir, mêlaient déjà leur sang.

Sous ses peupliers d’or, la Seine aux belles rives
Vous porte la rumeur de son peuple joyeux ;
Nobles hôtes, vers vous les cœurs suivent les yeux.
La France vous salue avec ses forces vives !... »

Décédé en 1905, José-Maria de Heredia repose donc auprès de sa mère dans le caveau familial à Bonsecours. Sur la pierre, figure l’épitaphe de sa propre plume : « Mon âme vagabonde à travers le feuillage, Frémira … »
En quelques minutes, on peut rejoindre à pied l’ancienne route nationale menant de Rouen à Paris. Vous savez maintenant qu’il faut grimper pour se hisser sur le plateau et au sommet de la côte de Bonsecours, a été élevé un monument commémorant l’exploit du cycliste Jean Robic lors de la dernière étape du Tour de France 1947.

Robic Bonsecours blogRobic Bonsecours blog 2

Les journalistes sportifs de mon enfance possédaient un belle plume. Ainsi, le talentueux Albert Baker d’Isy écrivait alors avec justesse : « Si Robic n’avait pas existé, il eût fallu l’inventer. Né de l’imagination d’un enfant, il aurait servi de personnage pittoresque à Perrault mais il aurait pu aussi bien surgir d’une comédie de Molière que d’une chanson de geste. Robic existe bel et bien en os, en chair (un peu) et en « tête de cuir » ».
Je ne pus le guetter en haut de la côte, et pour cause, étant venu au monde cinq mois auparavant ! Mais il dut passer dans mon enfance un certain nombre de fois devant moi, perdu dans l’anonymat du peloton. Je l’ai connu essentiellement à travers les commentaires de mon père et mes lectures des magazines spécialisés aux couleurs sépia ou verte qu’il conservait.
Selon Pierre Chany, « avec son visage tavelé comme une pomme acide, ses oreilles d’éléphanteau, son petit corps noueux et musclé, ce breton disgracieux mais solide ne pouvait échapper au manichéisme qui réclame impérativement des bons et des mauvais. Il serait donc le mauvais face à Louison Bobet, le premier de la classe. »

Robic blog Fatalitas


Robic blog avec Bobet et Anquetil

Le gamin que j’étais ne pouvait être que vexé et meurtri lorsque, pédalant dans la campagne brayonne sur son petit vélo vert, il recevait comme encouragement des quidams sur le bord de la route, des … Allez Robic ! Moi qui me pâmais déjà devant l’esthétisme de mon idole naissante Jacques Anquetil chevauchant son drakkar vert Helyett, j’étais, sans le savoir, un drôle de Parnassien dans l’âme.
Le champion normand au faite de sa gloire vécut dans sa gentilhommière de Saint-Adrien puis dans son manoir de La Neuville-Champ d’Oisel, à quelques hectomètres de Bonsecours. Qui sait si Heredia avait pu fréquenter Anquetil multiple conquérant de la toison d’or, n’aurait-il pas été inspiré par son champion de voisin ? Le Tour de France ayant été créé en 1903, il ne connut que Maurice Garin et Hippolyte Aucouturier, des coursiers aux moustaches en forme de guidon de vélo et aux tenues de Frères Jacques.
Á défaut, avec son sonnet Le coureur, le poète donne brillamment l’illusion de la vie en observant la beauté du mouvement dans la représentation en bronze d’un athlète.

« Tel que Delphes l’a vu quand, Thymos le suivant,
Il volait par le stade aux clameurs de la foule,
Tel Ladas court encor sur le socle qu’il foule
D’un pied de bronze, svelte et plus vif que le vent.

Le bras tendu, l’œil fixe et le torse en avant,
Une sueur d’airain à son front perle et coule ;
On dirait que l’athlète a jailli hors du moule,
Tandis que le sculpteur le fondait, tout vivant.

Il palpite, il frémit d’espérance et de fièvre,
Son front halète, l’air qu’il fend manque à sa lèvre
Et l’effort fait jaillir ses muscles de métal ;

L’irrésistible élan de la course l’entraîne
Et, passant par dessus son propre piédestal,
Vers la palme et le but il va fuir dans l’arène. »

Référence éminemment parnassienne, il s’agit d’une évocation de la Grèce ancienne à travers des Jeux célébrés à Delphes en l’honneur d’Apollon.
Le Parnasse qui a donc donné son nom à un mouvement de poètes est à l’origine un massif montagneux de Grèce, consacré dans la mythologie à Apollon et considéré comme la montagne des Muses, lieu sacré des poètes.
Heredia était un maître au sens des Compagnons du Tour de France. « Avec lui, on apprend les tours de main du dur métier de poète. Dans son atelier, l’apprenti apprend à lentement polir les vers, à les souffler cent fois et à fabriquer des chefs-d’œuvre ».
Il est d’autres compagnons du Tour de France (l’expression vient du regretté Maurice Vidal remarquable rédacteur en chef du Miroir du Cyclisme ndlr) qui prenaient du bon temps sous la plume de Jacques Augendre, autre grand journaliste sportif :
« La scène se déroulait « Chez Guy Lapébie », un bar branché qui constituait le rendez-vous traditionnel des compagnons du Tour au soir des étapes bordelaises. Le journaliste (André Herné reporter au Télégramme de Brest) et le gendarme avait abordé certains sujets délicats. Le ton montait au fur et à mesure que la barmaid -gironde évidemment- remplissait les verres. Au troisième whisky, le capitaine s’emporta brusquement :
– Taisez-vous, André Herné ! Vous êtes breton, vous êtes coriace. Mais moi, je suis ardennais et, si vous ne le savez pas, je vais vous l’apprendre. Il faut au moins trois Bretons pour faire le poids contre un Ardennais. Je vous conseille par conséquent de ne pas m’échauffer les oreilles … »
C’est alors que Blondin entra en scène :
– Vous êtes ardennais, capitaine ? Vous m’en voyez ravi. Nous sommes un peu de la même famille. J’ai une cousine ardennaise, sans doute la connaissez-vous ?
– C’est possible. Comment s’appelle-t-elle ?
– Elizabeth … Elizabeth Arden.
– Oui, je dois la connaître. En tout cas, ce nom me dit quelque chose » répondit le gendarme, tandis qu’André Herné pouffait de rire.
On venait d’éviter le clash. Grâce à l’intervention d’Antoine qui transforma l’essai avec brio :
« Je propose de lever notre verre à l’entente cordiale de la Bretagne et des Ardennes. Ce sont deux terres d’histoire et de cyclisme. Jean Robic, qui eut la bonne idée de remporter le premier Tour de France d’après-guerre, en 1947, fut le symbole de cette alliance. Ce breton pur race était né à Condé-les-Vouziers. »
Pour le plaisir, il en rajouta une couche : « J’aime la Bretagne et j’aime les Ardennes. De nombreux Parisiens passent le dimanche à Deauville ou au Touquet. Moi, mon week-end préféré, c’est le week-end ardennais (à cette époque, les deux prestigieuses classiques Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège se déroulaient consécutivement le samedi et le dimanche ndlr). L’an prochain, nous ferons étape à Spa. J’ai déjà hâte de m’y trouver. »
Et feignant de partir, il ajouta : « D’ailleurs, j’y vais de c’pas. »

Robic blog Week-end Ardennais

Sacré Antoine Blondin !
Robic de Radenac, petit village du Morbihan, était effectivement né dans les Ardennes par les hasards de la vie, son père ayant posé son sac, au sortir de la guerre 14-18, à quelques kilomètres de Charleville, lorsque la France réclama des bras solides pour aider à la reconstruction des régions libérées, l’Alsace et la Lorraine. D’une mauvaise foi proche de la paranoïa, pourquoi fallait-il alors qu’il considérât son grand rival Louison Bobet comme un « Breton de l’extérieur » parce que né en Ille-et-Vilaine. Comme plus tard, entre Anquetiliens et Poulidoristes, la France sportive se divisa entre partisans de Bobet et de Robic. Hargneux, têtu et râleur autant que Poulidor était placide et bonasse, mais aussi accrocheur et plein de panache, Robic entra dans la légende.
On l’affubla de nombreux sobriquets : Biquet (de Robiquet, petit Robic, à cause de ses 161 centimètres de taille), Tête de cuir en raison du casque dont il ne se séparait que rarement. La légende rapporte que pour prouver à Raphaël Géminiani l’utilité de son couvre-chef, il alla chercher un marteau dans son atelier et s’en asséna un grand coup sur le crâne. La démonstration semblait concluante … lorsque quelques minutes plus tard, Robic vacilla et un filet de sang commença à s’écouler !
On le surnomma aussi Trompe-la-mort ou Fatalitas : courageux en diable, (trop) intrépide, maladroit peut-être aussi, il collectionna les chutes et les fractures tout au long de sa carrière. Le caricaturiste Pellos croqua merveilleusement son chemin de croix sous l’œil sardonique de l’homme au marteau et de la sorcière aux dents vertes, deux ennemis mythiques des coureurs en proie à la malchance et aux défaillances.

Robic blog Pellos les fractures

Robic blog Tour 52 drame de RobicRobic blog Tour 53 chute BéziersRobic blog Tour 53 chute page gaucheRobic blog Tour 53 chute page droite

Selon leur précurseur Théophile Gautier, les Parnassiens ne recherchaient que le beau et rejetaient l’engagement pris par les écrivains romantiques de l’allier à l’utile. S’opposant à leur lyrisme, leur subjectivité et leur recours surabondant au moi, ils favorisaient la distance et l’objectivité. « Tout ce qui est utile est laid » !Pédalez Robic, il n’y a rien à voir ! Pas si simple car tout affreux qu’il fût, Robic se frotta avec panache, en plein âge d’or du cyclisme, à d’immenses champions comme les italiens Coppi, Bartali et Magni, les suisses Koblet et Kubler, les belges Ockers et Van Steenbergen et bien sûr Bobet.

Robic blog Couverture Histoire du Tour 1952Robic blog Tour avec Coppi équipe de FranceRobic blog Tour 1950  avec BartaliRobic blog Tour 1950  avec Bobet

Je m’imagine, le 20 juillet 1947, dans mon landau en haut de la côte de Bonsecours. Uniquement préoccupé par le prochain biberon de ma maman, je n’ai certes rien à faire de l’effervescence autour de moi. Mais on me l’a tellement racontée que je peux vous parler de cette ultime étape du Tour de France.
Après huit ans d’interruption pour cause de seconde guerre mondiale, la grande boucle renaît et va tenter de tourner rond. Elle est désormais organisée par le quotidien L’Équipe qui succède au journal fondateur de l’épreuve L’Auto interdit pour faits de collaboration. Les stigmates de la guerre sont encore visibles. De nombreuses denrées sont encore contingentées et l’organisation doit réaliser des prodiges pour résoudre les problèmes de ravitaillement et d’hébergement. Le président du conseil Paul Ramadier déclare à la Chambre des députés : « Faites des restrictions d’essence sur ce que vous voudrez sauf pour le Tour de France. C’est le moyen d’être tranquille un mois dans l’année ». Un camion-citerne d’essence va suivre la caravane pour pallier une grève des pompistes.

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Le pays en liesse tente de retrouver un peu de joie de vivre. La canicule s’invite cet été là.
Á défaut de Parnasse, quelques jours avant le départ, Jean Robic épouse la fille du patron du Rendez-vous des Bretons, une brasserie du quartier Montparnasse à Paris. Il lui promet : « Je n’ai pas de dot à t’offrir car je suis un pauvre, mais dans un mois, nous serons riches. Je te rapporterai le premier prix du Tour de France : 500.000 francs (76.000 euros) qui changeront notre vie. »
Vietto, le « roi René », qui avait dû se sacrifier en 1934 pour Antonin Magne, « Tonin le Sage », est le favori. Robic, lui, est sélectionné dans l’équipe régionale de l’Ouest.
En ce temps-là, les péripéties de la course n’étaient pas soumises aux impératifs médiatiques, la télévision n’existant pas. Chaque étape apportait son lot de rebondissements, d’attaques et de défaillances.
Quelques années plus tard, après que la méthode syllabique m’eût permis de savoir lire, je me plongeai dans les récits de ce Tour de légende en feuilletant les collections de Miroir-Sprint et But&Club que mon père entreposait dans le grenier familial.
On ne guérit pas de son enfance, très récemment, lors de la tournée d’étrennes du facteur et la distribution des calendriers, j’ai préféré aux sempiternels ravissants chatons, cette sublime photographie « vieille France » de la chevauchée alpestre de Robic entre Lyon et Grenoble.

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Les jours se suivirent et ne se ressemblèrent pas, le lendemain Robic concéda un retard d’un quart d’heure. Mais quelques jours plus tard, on assista lors de l’étape pyrénéenne Luchon-Pau à un autre grand fait d’armes du Breton. L’écrivain Christian Laborde, frère de race mentale de Claude Nougaro, y consacre un tableau dans ses Vélocifèrations :
Les coureurs ont déjà franchi les cols de Peyresourde et d’Aspin.
« Dans le Tourmalet, le soleil cogne, et dans le Tourmalet, y a des vaches.
Les vaches dans les plaines, elles regardent passer les trains. Les vaches dans le Tourmalet, elles regardent passer Robic.
Dans le Tourmalet, y a des vaches et des mémés. Des mémés avec des chapeaux de paille, un mouchoir sur la nuque. Des mémés qui fanent. « E a dalhar ». Et Robic avec son casque à boudins, avec ses lorgnons, avec son mouchoir sur la nuque, il est comme une mémé.
Et les mémés, elles interrogent Robic (en gascon, ndlr) :
-E on t’en vas, beròi
-Que m’en voi entà Pau.
-Entà Pau : mes n’ès pas arrivat, praubòt.
-Que m’en foti, que m’en foti, pr’amor que soi Robic !
Tout seul dans le Tourmalet, et tout seul dans l’Aubisque.
Et voici Robic aux Eaux-Bonnes.
Et voici Robic à Laruns.
Et voici Robic à l’entrée de Pau.
Et voici Robic avenue du 14 juillet.
Et Robic franchit la ligne d’arrivée.
Et Robic remporte Luchon-Pau avec une avance de 10 minutes et 58 secondes sur la bande à Vietto. Robic gagne Luchon-Pau et le Tour de France. Sur son vélo Génial-Lucifer : « La Salsa du démon… » »

http://www.ina.fr/video/I16160091

Robic Pyrénées

L’enthousiaste écrivain pyrénéen s’emporte peut-être un peu. Robic est encore à plus de huit minutes du Roi René Vietto et personne ne peut entrevoir comment Biquet pourrait l’emporter au Parc des Princes, d’autant qu’il reste encore une étape contre la montre de 139 kilomètres, certes sur ses terres bretonnes entre Vannes et Saint-Brieuc, mais qui est loin d’être son exercice de prédilection.
Robic, qui a rempli son bidon à ras bord de deux tiers d’orge grillé et un tiers de calvados à 60 degrés (!), est porté par ses compatriotes en délire.
Premier miracle : la canicule règne en Bretagne et le favori, le maillot jaune Vietto, les tripes vidées à cause d’un bidon de cidre brut trop frais, s’effondre complètement.
Pierre Brambilla, fils d’immigré italien, s’empare du paletot bouton d’or et Robic apparaît à la troisième place du classement général à près de 3 minutes. Tout le monde s’accorde cependant pour dire que la course est définitivement jouée à deux jours de l’arrivée à Paris … sauf Robic !
C’est alors que se produit le miracle de Bonsecours. Biquet Tête de cuir n’a pas abdiqué et dans la côte, à la sortie de Rouen, il multiplie les démarrages et le maillot jaune Brambilla finit par capituler. Il reste à parcourir 110 kilomètres avant d’atteindre le Parc, et … une « affaire de gros sous » à traiter. Son compagnon d’échappée Édouard Fachleitner alias le « berger de Manosque », cinquième au classement général et membre de l’équipe de France, négocie sa collaboration : « Tu me donnes 100 000 francs et je roule pour toi ». Le marché est conclu aux alentours de Pontoise.

Robic  dans le Vexinc3d62

Pour les derniers kilomètres, je donne l’antenne au populaire reporter Georges Briquet qui assure là le premier duplex radio en direct sur le Tour de France.

RobicTour47blog1Robic blog maillot jaune ND d'aurayRobic blog ex voto Bonsecours

Dans la liesse générale, Jean Robic gagne le premier Tour de France d’après-guerre sans avoir porté le maillot jaune une seule étape.
Le conquérant de la toison d’or d’extrême justesse, fervent croyant comme tout bon breton de l’époque, fit don de son trophée à la basilique Sainte Anne d’Auray en Bretagne et déposa un ex-voto à Notre-Dame de Bonsecours. Le malheureux Pierre Brambilla, complètement dégoûté, enterra son vélo dans son jardin. Si ce n’est pas de l’épopée, ce récit !
S’ils dénoncent la dramaturgie de Gérard de Nerval et Victor Hugo, les Parnassiens ne dédaignent cependant pas le registre épique pour mettre en valeur le rêve et la légende.
Dans un poème fleuve, José-Maria de Heredia évoque Les Conquérants de l’Or partis à la découverte de nouvelles terres et de riches trophées :

« … Pizarre se dressa
Et lui dit: Que c’était chose qui scandalise
Que d’ainsi rejeter du giron de l’Église,
Pour quelques onces d’or, autant d’infortunés,
Qui, dans l’idolâtrie et l’ignorance nés,
Ne demandaient, voués au céleste anathème,
Qu’à laver leurs péchés dans l’eau du saint baptême.
Ensuite il lui peignit en termes éloquents
La Cordillère énorme avec ses vieux volcans
D’où le feu souverain, qui fait trembler la terre
Et fondre le métal au creuset du cratère,
Précipite le flux brûlant des laves d’or
Que garde l’oiseau Rock qu’ils ont nommé condor.
Il lui dit la nature enrichissant la fable;
D’innombrables torrents qui roulent dans leur sable
Des pierres d’émeraude en guise de galets;
La chicha fermentant aux celliers des palais
Dans des vases d’or pur pareils aux vastes jarres
Où l’on conserve l’huile au fond des Alpujarres;
Les temples du Soleil couvrant tout le pays,
Revêtus d’or, bordés de leurs champs de maïs
Dont les épis sont d’or aussi bien que la tige
Et que broutent, miracle à donner le vertige
Et fait pour rendre même un Empereur pensif,
Des moutons d’or avec leurs bergers d’or massif… »

Et plus loin … :

« Ainsi précipitant leur rapide descente
Par cette route étroite, encaissée et glissante,
Depuis longtemps, suivant leur chef, et, sans broncher,
Faisant rouler sous eux le sable et le rocher,
Les hardis cavaliers couraient dans les ténèbres
Des défilés en pente et des gorges funèbres
Qu’éclairait par en haut un jour terne et douteux
Lorsque, subitement, s’effondrant devant eux,
La montagne s’ouvrit sur le ciel comme une arche
Gigantesque, et, surpris au milieu de leur marche
Et comme s’ils sortaient d’une noire prison,
Dans leurs yeux aveuglés l’espace, l’horizon,
L’immensité du vide et la grandeur du gouffre
Se mêlèrent, abîme éblouissant. Le soufre,
L’eau bouillante, la lave et les feux souterrains,
Soulevant son échine et crevassant ses reins,
Avaient ouvert, après des siècles de bataille,
Au flanc du mont obscur cette splendide entaille.
Et, la terre manquant sous eux, les Conquérants
Sur la corniche étroite ayant serré leurs rangs,
Chevaux et cavaliers brusquement firent halte.
Les Andes étageaient leurs gradins de basalte,
De porphyre, de grès, d’ardoise et de granit,
Jusqu’à l’ultime assise où le roc qui finit
Sous le linceul neigeux n’apparaît que par place.
Plus haut, l’âpre forêt des aiguilles de glace
Fait vibrer le ciel bleu par son scintillement
On dirait d’un terrible et clair fourmillement
De guerriers cuirassés d’argent, vêtus d’hermine,
Qui campent aux confins du monde, et que domine
De loin en loin, colosse incandescent et noir,
Un volcan qui, dressé dans la splendeur du soir,
Hausse, porte-étendard de l’hivernal cortège,
Sa bannière de feu sur un peuple de neige… »

On retrouve le souffle de la séquence d’ouverture d’Aguirre et la colère de Dieu, le puissant film de Werner Herzog.
Jean Robic ne renouvela jamais son succès. Il anima souvent le Tour par quelques exploits et aussi des faits de malchance.
Au printemps dernier, à l’occasion de mon passage à Castellania, le village où repose le campionissimo Fausto Coppi, j’eus l’occasion de manifester ma fibre patriotique, face à un tifoso néanmoins fort sympathique, en lui rappelant l’ascension victorieuse de Robic dans le mont Ventoux lors du Tour 1952.

Robic blog Tour 1952 Ventoux 1

L’irréductible breton porta le maillot jaune une seule fois en course à la suite d’une nouvelle chevauchée pyrénéenne entre Cauterets et Luchon durant le Tour 1953.

Robic blog Tour 53 Robic va prendre le maillot jaune

Mais, cette année-là, c’est surtout son invention du bidon de plomb qui entra dans l’histoire. Pour s’alourdir dans les descentes de cols, il trouva le subterfuge avec le concours d’un forgeron de remplir complètement de plomb liquide un bidon en duralumin.
Son directeur sportif l’attendait au sommet du col pour, simulant un incident mécanique, effectuer la secrète opération. Le codirecteur de la course, le journaliste Félix Lévitan, n’y vit que du feu et écrivit dans sa chronique :
« Le bonhomme est tombé dans le premier lacet tout noyé de brume, et il a perdu dans la dégringolade un bidon de nourriture liquide écrasé par une voiture suiveuse. Il a laissé également, dans cette cabriole, un peu de son audace. Il en est sorti les genoux couronnés, mais c’était là le moindre de ses soucis, ce qui comptait par –dessus tout, c’était son bidon. Il en pleurait, tandis qu’on le remettait en selle : « Mon bidon … Mon bidon … »
Voilà comment s’écrit la légende des cycles et comment, entre Cauterets et Luchon, le vil plomb se transforma en or.
Jean Robic tira sa révérence lors du Tour 1959. Son meilleur ennemi Louison Bobet, lors de la même édition, eut la fierté d’abandonner sur le toit du Tour, au sommet du col de l’Iseran. Biquet sortit par la petite porte en arrivant à Saint-Gaudens hors des délais. Antoine Blondin lui rendit un bel hommage :
« Ses 38 ans, son visage boucané, sa calvitie, sa petite taille, sont désormais aux antipodes de l’image qu’on se fait d’un coureur. Le dernier mot n’appartient plus désormais aux Quasimodos argileux, ni aux farfadets branchés sur les sciences occultes, mais aux athlètes bien tempérés, cajolés comme des cantatrices par leurs soigneurs et par leurs équipiers. Cette maquette de cavalier seul à quoi se réduit Robic est déjà justifiable du musée – et pourtant, il n’a jamais cessé d’être dans la course, pas la plus grande sans doute, mais celle que mène la Légion étrangère des cinquantièmes ex-aequo dont il est le porte-étendard teigneux, digne d’un meilleur sort.
Or Robic, dont la condition humaine fut toujours marquée par des accidents extraordinaires et qui porte le mot flamboyant de fatalitas, tatoué dans le subconscient, a été, aujourd’hui, le héros d’une péripétie qui a dû l’arrêter définitivement dans le sentiment que cette planète n’est pas faite pour lui. Après avoir rencontré, au long de son existence, des arbres, des rochers, des concurrents et même des photographes, ayant télescopé sa douloureuse carcasse contre tout ce que la nature et le caprice des hommes dressent sur la route d’un coureur cycliste, il s’est mesuré, cet après-midi, à un train de marchandises, étonnante épreuve de force où le fluide quasi mystique qui l’alimente, sa hargne superbe, faillirent obtenir raison.
Nous quittions précisément les Pyrénées duveteuses qui furent le fief de Robic et abordions les vallonnements du Comminges qui en sont l’antichambre. Notre homme pouvait à bon droit se sentir encore chez lui et se donner des airs de raccompagner quelques amis jusqu’à la porte. Ils étaient une vingtaine et lui qui marchait en serre-file, comme une souris accouchée par la montagne. D’autres pelotons les précédaient, que nous aurions pu accompagner, mais celui-ci possédait un cachet particulier à base de nostalgie et de réminiscence. Nous avions bien l’impression que Robic, dont le visage en course est celui d’une Mater Dolorosa qui aurait séjourné chez les Jivaros, si tant est qu’une tête réduite puisse être en même temps une tête enflée, était abîmé dans une méditation sur les splendeurs anciennes. Peut-être fut-ce là ce qui le perdit.
Le passage à niveau d’Antignac (on dirait un titre de Pierre Benoit) ne rejoindra pas la forge de Sainte-Marie-de-Campan chère à Christophe dans la topographie légendaire du Tour. Il fut néanmoins le lieu d’un spectacle délirant. Un tronçon de la caravane, bloqué par les barrières fermées, provoqua spontanément le méli-vélos habituel. Le train arrivait, Jacques Goddet fit les gros yeux et le train s’immobilisa comme le taureau dominé par le matador. Las ! Un garde-barrière sourd remit tout en question en soufflant dans une petite trompette. Le train s’ébranla. Les compagnons de Robic, se bousculant au portillon, parvinrent à traverser la voie devant les roues de la locomotive. Robic, tiré par le maillot, relégué au fin bout de la queue par une hargne de commères au seuil d’une crémerie, ceinturé par les officiels, fut le seul à regarder passer le train des autres sans pouvoir suivre le train des siens. L’écume et l’injure aux lèvres, pitoyable et grandiose comme l’individu qui se débat sous l’emprise de la camisole de force, il perdit quatre minutes, un Sahara dans le temps à l’échelle de la course, et se retrouva seul.
Ah ! l’admirable moment de délectation morose. Je ne jurerais pas qu’il n’y avait alors chez Robic une grande satisfaction d’avoir vu s’abattre sur soi cet ultime contre-coup. Se dandinant avec un mépris souverain, l’œil basculant par intermittences pour scruter plus profondément l’abîme intérieur qu’il portait en lui. Il avait l’air d’un post-scriptum ajouté par le destin aux paragraphes qui articulaient la course.
Puis, soudain, il se redressa et commença à parler : « Si je n’avais pas celui-ci (il désignait son poignet bandé, son plâtre des montagnes), il y en aurait pas mal qui l’auraient pris dans la tronche … en tout cas, je vous jure qu’il n’y en aura pas un autre … »
Il s’agissait, cette fois, du Tour de France. Robic mâcha cette manière d’adieu entre ses mâchoires crispées et, dans un mouvement rageur du buste, se tourna vers les Pyrénées qu’il ne traversera sans doute plus à bicyclette et nous pûmes déchiffrer la détresse non feinte d’un fils qui ne retournera jamais chez sa mère.
On lui a attribué, ce soir, la prime de la malchance qui s’assortit d’un billet de la Loterie nationale : là aussi, la roue tourne. »

Robic blog Tour 59 encore une chuteRobic blog Miroir Cyclisme adieu au véloRobic Hoover de gribaldy

Pauvre Biquet, je l’aperçus, quelques années plus tard, distinctement cette fois, dans un col vosgien, échappé du peloton, au sein de la caravane, pédalant en solitaire pour promouvoir les machines à laver Hoover. Ses affaires ne furent pas florissantes dans la brasserie qu’il avait ouverte sur le pavé du Montparnasse. Un temps, il monnaya son dernier zeste de popularité en montant sur les rings comme arbitre de catch.
Sa vie s’acheva un tout petit matin d’octobre 1980. Au retour d’un banquet trop arrosé d’anciennes gloires cyclistes à Germigny-l’Évêque (Seine-et-Marne), son automobile s’encastra dans un camion arrêté au bord de la chaussée.
L’excellent écrivain niçois Louis Nucera, amoureux du vélo (il décéda accidentellement renversé par un chauffard) et du Roi René, troussa quelques lignes émouvantes :
« Affronté à la vie avec des trésors de bravoure, ne doutant jamais du triomphe du plus fort en l’occurrence lui, jouant de sa présomption avec un indéniable brio, Robic était entré dans la légende un jour de juillet 1947 dans la côte dite de Bonsecours. Quelques heures plus tard, il gagnait le premier Tour de France de l’après-guerre. Se targuerait-on d’insensibilité, les défenses s’écroulent face à semblable prouesse. Toutes fanfaronnades énoncées on n’en est pas moins homme. Les contrées de Rodomont se dépeuplent parfois…
Biquet avait ce rarissime courage de se battre en toute circonstance pour essayer de dominer son destin. C’était un héros digne d’Hemingway : « une de ces bonnes têtes solides, pour reprendre l’expression d’un confrère littéraire, où ne tient qu’une idée à la fois, mais d’autant plus fixe ».
Là-haut, à Bonsecours, pour tuer le temps de leur éternité, José-Maria de Heredia déclame parfois devant Jean Robic, un autre Soir de bataille :

« Le choc avait été très rude. Les tribuns
Et les centurions, ralliant les cohortes,
Humaient encor, dans l’air où vibraient leurs voix fortes,
La chaleur du carnage et ses âcres parfums.
D’un œil morne, comptant leurs compagnons défunts,
Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
Tourbillonner au loin les archers des Phraortes,
Et la sueur coulait de leurs visages bruns.
C’est alors qu’apparut, tout hérissé de flèches,
Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches,
Sous la pourpre flottante et l’airain rutilant,
Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
Superbe, maîtrisant son cheval qui s’effare,
Sur le ciel enflammé, l’Imperator sanglant. »

Robic, qui ne manque toujours pas de répartie, lui répond que vers la fin de sa carrière, il connut personnellement un Rik Imperator, un certain Rik Van Looy empereur d’Herentals !
Et ne doutant toujours pas du triomphe du plus fort, en l’occurrence lui (!), il ose lui montrer parfois son trophée de champion du monde de cyclo-cross qu’il acquit en courant tel Ladas, qui plus est, dans les labours, un vélo sur l’épaule.

Robic blog Champion du monde cyclo-cross

Publié dans:Cyclisme, Ma Douce France |on 1 avril, 2017 |3 Commentaires »

J’aime flâner sur les Grands Boulevards … et manger chez Chartier

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Je n’ai pas trouvé mieux que ce clip sous-titré de la télévision italienne pour flâner avec Yves Montand sur les Grands Boulevards de Paris entre la porte Saint-Denis et le boulevard des Italiens.
Cela n’a finalement rien d’incongru de la part d’Ivo Livi, la vraie identité d’Yves Montand, né de parents italiens à Monsummano Terme dans la province de Pistoïa (Toscane).

« … J’aime flâner sur les grands boulevards
Y a tant de choses, tant de choses
Tant de choses à voir
On y voit des grands jours d’espoir
Des jours de colère
Qui font sortir le populaire
Là vibre le cœur de Paris
Toujours ardent, parfois frondeur
Avec ses chants, ses cris
Et de jolis moments d’histoire
Sont écrits partout le long
De nos grands boulevards … »

L’appellation Grands Boulevards désigne les boulevards parisiens qui se situent sur la rive droite, en lieu et place des anciennes fortifications de Charles V et de Louis XIII. Ils rassemblent aujourd’hui (exhaustivement) les boulevards Beaumarchais, des Filles-du-Calvaire, du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, de Bonne-Nouvelle, Poissonnière, Montmartre, des Italiens, des Capucines et de la Madeleine.
Jusqu’au 18e siècle, ils délimitaient Paris et la campagne, c’est la raison pour laquelle les rues changent de nom et deviennent rue du faubourg en franchissant les boulevards.
Au 19e siècle, ce fut l’apogée des Grands Boulevards, lieu incontournable de la fête et des plaisirs. Ainsi, beaucoup de théâtres y sont encore implantés. On puise là l’origine de ce qu’on qualifie aujourd’hui de « théâtre de boulevard ». Boulevard du Temple, tout près de la Place de la République, se trouve le théâtre Déjazet, le seul théâtre du « boulevard du Crime » à avoir survécu. Lorsque je suis allé y voir son spectacle, l’humoriste Stéphane Guillon ne manqua pas de rappeler que Mozart, oui l’illustrissime Mozart, s’y produisit devant la reine Marie-Antoinette, à l’occasion de son voyage à Paris en 1778. Ça fiche un petit frisson non?
J’ai fréquenté dès ma prime jeunesse ces artères populaires bordées de nombreux immeubles haussmanniens. En effet, une ou deux fois par an, je venais de ma Normandie natale avec mes parents. Je me souviens d’un magasin de vêtements TOM (aujourd’hui disparu) où ils m’habillaient de pied en cap.
La journée d’emplettes s’achevait presque immuablement par un spectacle. C’est ainsi que vers la fin des années 1950, je n’étais donc pas bien grand, j’eus le bonheur d’assister à un récital de Juliette Gréco à l’Olympia, la grande salle de music-hall du boulevard des Capucines. Pour ma bonne éducation, elle ne nous chantait pas encore de la déshabiller !
J’ai encore en tête des images (et des sons) de cette soirée. En première partie, figuraient le trio d’harmonicistes Raisner (Albert, l’un des membres, fut l’animateur, à la télévision, de l’émission de variétés Âge tendre et tête de bois) et Jean Constantin, un auteur compositeur interprète également populaire (notamment dans les cabarets). Ce dernier, très corpulent, affublé de grosses moustaches et favoris, débordait d’énergie sur son tabouret devant son piano en nous interpelant sur un rythme de cha-cha-cha : Où sont passées mes pantoufles ? Hors cette chanson comique facile, il créa plusieurs succès comme Jolie fleur de papillon (pour Annie Cordy), Mon manège à moi (pour Édith Piaf), Mets deux thunes dans le bastringue (pour Catherine Sauvage). Excellent musicien de jazz, il signa aussi la musique du film de François Truffaut, Les 400 Coups.
Bref, tout ça ne nous rajeunit pas ma bonne dame ! « Si tu t’imagines fillette, fillette, qu’ça va qu’ça va qu’ça … va durer toujours la saison des za, la saison des amours, ce que tu te goures …! » Une dame en noir peut en cacher une autre, et ce matin, devant l’Hôtel des Ventes Drouot, à quelques mètres du boulevard, je pense à Barbara:

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« Dans les paniers d’osier de la salle des ventes
Une gloire déchue des folles années trente
Avait mis aux enchères, parmi quelques brocantes
Un vieux bijou donné par quel amour d’antan
Elle était là, figée, superbe et déchirante
Ses mains qui se nouaient, se dénouaient tremblantes
Des mains belles encore, déformées, les doigts nus
Comme sont nus, parfois, les arbres en Novembre
Comme tous les matins, dans la salle des ventes
Bourdonnait une foule, fiévreuse et impatiente
Ceux qui, pour quelques sous, rachètent pour les vendre
Les trésors fabuleux d’un passé qui n’est plus
Dans ce vieux lit cassé, en bois de palissandre
Que d’ombres enlacées, ont rêvé à s’attendre
Les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes
Mais les choses nous parlent si nous savons entendre
Le marteau se leva, dans la salle des ventes
Une fois, puis deux fois, alors, dans le silence
Elle cria: « Je prends, je rachète tout ça
Ce que vous vendez là, c’est mon passé à moi »
C’était trop tard, déjà, dans la salle des ventes
Le marteau retomba sur sa voix suppliante
Elle vit s’en aller, parmi quelques brocantes
Le dernier souvenir de ses amours d’antan … »

Sublime chanson, vertigineuse et poignante, qui évoque l’idée de voir disparaître son passé !
Je n’avais jamais poussé la porte de Drouot, principal hôtel des ventes de Paris. Édifié en 1852, il a été reconstruit en 1980 selon « une réinterprétation surréaliste de l’architecture haussmannienne », pour être moins prétentieux, avec une façade moderne aux vagues accents Art déco.
Un lieu mythique : pour marquer votre imagination, sachez qu’ici on vendit notamment les ateliers de Delacroix et Ingres, une première vague de toiles impressionnistes, Monet Renoir Sisley en 1875, la succession Gustave Courbet en 1881, celle d’Édouard Manet en 1884, l’atelier d’Edgar Degas en 1918, le mobilier de Sarah Bernhardt en 1923.
C’est pour ainsi dire un musée éphémère qu’on visite en parcourant les salles où sont exposés les objets et œuvres promis aux enchères dans les prochains jours. Les touristes flâneurs côtoient les acheteurs chevronnés, cinq mille visiteurs s’y pressent quotidiennement.
Je m’étonne de la minutie de certains clients potentiels qui photographient des détails de mobilier, promènent leur loupe sur le grain d’un tableau, compulsent des catalogues et noircissent de notes des carnets.
Je me glisse quelques instants à l’entrée d’une salle pour assister à une vente, en la circonstance, un menu d’un banquet royal lors de l’exposition universelle de Liège dans les années 1930, mise à prix 60 euros. Quelques bras levés dans la salle et quelques enchères par téléphone plus tard, le commissaire-priseur adjuge le lot à 1 000 euros ! Je doute que les prix s’envolent pareillement pour un billet du blog À l’encre violette à l’aube du vingt-deuxième siècle !

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Je m’attendris devant le buste d’une jeune enfant musicienne. Je pense à Roland Romanelli le fidèle accordéoniste de Barbara. Il lui composa même la chanson Cet enfant-là.

« … Tu voulais qu’un jour, il soit avocat ou bien médecin.
Nous nous disputions déjà l’avenir
D’un enfant qui n’était pas encore là.
Moi, je voulais qu’il soit berger, jardinier
Ou bien musicien.
Je l’imaginais déjà, tout petit,
Un immense piano au bout de ses doigts.
Il aura des poissons d’or, des jardins de sable
Et de grands voiliers blancs,
Des oiseaux de feu, des îles enchantées,
Des étoiles filantes au fond de ses yeux.
Il ne connaitra que l’ogre gentil
Qui jamais n’a dévoré les enfants.
Mon enfant dieu, mon enfant prince, mon enfant roi,
Mon enfant merveilleux, mon enfant rien qu’à moi,
Nous lui tournions des manèges sous la neige,
Nous lui bâtissions des châteaux en Norvège, en Norvège… »

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Je ne peux malheureusement pas m’attarder car midi approche et dehors, un fiacre m’attend et … Félicie aussi ! Je laisse l’inoubliable Fernandel vous la présenter :

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Je le concède, ce grand succès des années d’avant-guerre n’est pas un modèle de finesse et risque d’offusquer quelques lecteurs féministes. Cependant, outre que rayonnait le visage de mes chers aïeux lorsque Fernandel l’interprétait à la télévision, il a acquis avec le temps une certaine valeur documentaire en fleurant bon l’époque des plaisirs simples, des guinguettes et des petits bals populaires, une sorte de savoir-vivre ensemble aujourd’hui bien mis à mal.
Ce midi, à défaut de Félicie, j’emmène déjeuner chez Chartier … Fifi, un excellent ami de province. On s’était promis, à l’occasion d’un de ses séjours dans la capitale, d’aller manger dans la célèbre brasserie de la rue du Faubourg Montmartre.

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Située en face de la tout aussi mythique salle de spectacles du Palace, c’est une véritable institution née en 1896. Justement, on fête ce mois-ci ses cent-vingt ans d’existence.
C’est l’héritier d’une tradition de restaurants populaires parisiens appelés bouillons remontant à plus d’un siècle et demi. Un boucher, Pierre-Louis Duval eut, à l’époque, l’idée de créer un restaurant où les ouvriers des anciennes Halles voisines pouvaient manger un repas chaud à prix modique, en l’occurrence un pot-au-feu avec son bol de bouillon.
Si l’on veut plonger un peu plus les yeux dans le bouillon, il semblerait que le premier restaurant parisien, au sens où on l’entend aujourd’hui, ouvrit en 1765. Son propriétaire nommé Boulanger avait déjà imaginé de donner du bouillon à ses clients. « La femme de Boulanger » ne fut pas étrangère au succès de l’établissement et ne laissa pas insensible Diderot qui vanta dans sa correspondance les charmes de « la belle restauratrice de la rue des Poulies » (l’actuelle rue du Louvre). On est loin de l’accueil glacial de Raimu dans le film culte éponyme de Marcel Pagnol. Pour rester dans l’atmosphère des années d’avant-guerre, je vous offre le retour de la Pomponette :

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Le concept de bouillon fut repris par deux frères, Camille et Frédéric Chartier, qui ouvrirent, en 1896, un premier établissement rue du Temple puis un second, rue du Faubourg Montmartre, celui vers lequel je me dirige.
D’autres bouillons Chartier furent créés au tournant des années 1900 sur la rive gauche. Inscrits à l’inventaire des Monuments historiques pour leur décor Art nouveau de la Belle Époque, ils ont perdu leur vocation populaire mais existent encore sous le nom de Bouillon Racine au Quartier Latin, de Bistro de la Gare à Montparnasse et de Vagenende boulevard Saint-Germain. C’est dans cette dernière brasserie chic que fut tourné Garçon, le film de Claude Sautet avec Yves Montand.
Je me souviens de ma chère mémé Léontine racontant parfois son merveilleux voyage à Paris (depuis sa Picardie !) à l’occasion de l’exposition universelle de 1900. Elle avait emprunté le Métropolitain avec les édicules des stations dessinés par Guimard. Elle se rappelait avoir mangé aux Bouillons Chartier et Julien.

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J’ai beaucoup fréquenté le Bouillon Chartier au tout début des années 1980. Avec quelques bons amis du stage audiovisuel de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud qui logeaient dans le quartier, c’était presque devenu notre cantine en soirée. Conquis par son atmosphère de ruche bourdonnante, son décor de hall de gare, ses serveurs pittoresques, nous y refaisions le monde de l’image plusieurs fois par semaine. C’était bon, certes simple, et surtout pas cher. Je me souviens qu’à l’époque, nous payions un dîner complet autour de 35 francs (sans l’inflation, environ 5,3 euros) : hors-d’œuvre, plat, dessert, café et la cuvée Chartier.
J’y suis retourné épisodiquement par la suite, essentiellement pour donner une idée de ce que fut le Paris 1900 à tous les « cousins de province » qui « montaient à la capitale ». L’anecdote fait sourire encore, nous y invitâmes le beau-père qui, peut-être marqué par le souvenir de Félicie, ne trouva pas mieux, à la grande surprise des membres de la famille présents, que de commander des pieds de cochon grillés alors qu’il les jetait régulièrement du temps où il tuait l’animal à la ferme. On ne peut même pas dire que l’air nocif lui avait pollué le cerveau, on respirait encore bien sous le ciel de Paris !

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Chez Chartier, c’est ouvert 365 jours par an et les réservations ne sont pas possibles. Dès 11 heures 30 donc, les premiers clients s’enfoncent dans la cour du 7 rue du Faubourg Montmartre et poussent l’imposante porte à tambour en bois. Hors les habitués, le Bouillon figure dans les guides depuis plusieurs décennies attirant du même coup les touristes curieux de découvrir ce lieu quasi incontournable du vieux Paris.
Ce n’est pas encore la presse et je prends le temps de me réapproprier l’endroit.

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Coup d’œil à 360 degrés : la grande verrière au-dessus de nos têtes, les murs couverts de miroirs et de moulures, le tableau que Germont peignit en 1929 pour rembourser sa dette, les fameux casiers numérotés où les habitués retiraient leur serviette, la grosse horloge, les luminaires à l’ancienne, les porte-manteaux et les porte-bagages en cuivre comme dans les trains d’antan. Rien n’a changé, je retrouve même, surplombant la grande salle, la minuscule mezzanine réservée à quelques privilégiés … dont nous dûmes faire partie.
Évidemment, il y a les serveurs en gilet noir (le « rondin »), nœud papillon et long tablier blanc qui commencent à s’affairer. L’un d’eux nous tend la carte, une simple feuille légèrement modifiée chaque jour.

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Pour son cent-vingtième anniversaire, Chartier a décidé de remettre à la carte, des plats d’antan comme le potage Crécy, l’œuf Soubise, le lieu à la Dugléré, la tête de veau sauce tortue, la pomme bonne femme, la crêpe du couvent. J’en salive rien que de vous les énumérer.
Lors d’une classe du patrimoine sur l’art culinaire que j’avais organisée (à la fin du siècle dernier), la valeureuse institutrice avait proposé à ses élèves de cours moyen deuxième année l’observation de menus de fêtes de leurs aïeux. C’est incroyable ce que les estomacs d’antan pouvaient ingurgiter ! Mais surtout, c’était une manière savoureuse d’aborder quelques détails de l’Histoire de France et de notre géographie.
Ainsi, le velouté Crécy tient son nom de la localité briarde de Crécy-la-Chapelle où l’on produisait autrefois des carottes réputées. Éventuellement, en leur précisant bien qu’il n’existe aucun rapport, vous pourrez subjuguer vos convives en leur disant que pendant la guerre de Cent ans, le 26 août 1346 exactement, le roi Edouard III et son fils, le futur Prince noir, mirent la purée au roi de France Philippe VI de Valois et ses troupes, lors de la bataille de Crécy-en-Ponthieu, un bourg de Picardie.
Le maréchal de Soubise, militaire et ministre du XVIIIe siècle, se fit une gloire comme cuisinier avec la sauce aux oignons dont il agrémentait ses canetons. Son magnifique hôtel particulier parisien (connu aussi sous le nom d’hôtel de Clisson) abrite les Archives nationales dans le quartier du Marais.
La sauce à la Dugléré qui accompagne les filets de poisson, est obtenue par la réduction du jus de poisson monté au beurre. Adolphe Dugléré fut un grand cuisinier français du XIXe siècle, élève de l’illustre Carême (drôle de nom pour un cuisinier !). Alexandre Dumas père prit conseil auprès de lui pour son Grand Dictionnaire de Cuisine.
Mon esprit se délecte de la sauce Choron, un dérivé de la sauce béarnaise avec un ajout de tomates à l’étouffée. C’eut été trop beau mais son origine n’a absolument aucun lien avec le célèbre professeur fondateur de Hara-Kiri et Charlie-Hebdo que je fréquentais assidûment justement à ma grande époque de chez Chartier.
Cela dit, peut-être encore plus iconoclaste que son homonyme, le Choron de la sauce, prénommé Alexandre Étienne, entra dans la postérité en débitant et cuisinant en filets les éléphants Castor et Pollux de la ménagerie du Jardin des Plantes abattus pour cause de famine lors du siège de Paris en 1870 par les Prussiens.
Cela vous donnera peut-être des idées pour vos prochains repas de fêtes, le Choron cuisinier composa encore pour le réveillon de Noël 1870 un menu à base des meilleurs morceaux des locataires du parc zoologique du jardin d’acclimatation : tête d’âne farcie, consommé d’éléphant, chameau rôti à l’anglaise, civet de kangourou, côtes d’ours rôties sauce poivrade, cuissot de loup sauce chevreuil, le chat flanqué de rats, la terrine d’antilope aux truffes, le tout arrosé (ah oui quand même !) d’un Mouton-Rothschild 1846 et d’un Romanée-Conti 1858.
Vous pensez que j’affabule (de champagne !) ?

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Je vous ai coupé l’appétit ?
Ce midi, on choisit de revisiter des grands classiques de chez Chartier et de la cuisine de bistrot française que, maintenant la tradition, le serveur note à même la nappe de papier.

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En l’absence de Champollion, tentez de déchiffrer un museau de bœuf vinaigrette et deux filets de hareng pommes à l’huile, une entrecôte, un tartare et un pavé de rumsteck (c’est la vraie orthographe) saignant dont je fais remplacer la sauce Valois (autre dérivé de la sauce béarnaise colorée avec de la glace de viande) par une sauce poivre, et le vin du mois des Pays d’Oc.
Ma foi (ou mon foie ?), c’est fort honnête. Nous ne sommes pas chez Chartier pour manger gastronomique mais « historique » !

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C’est mardi, pour cause de pollution, les transports en commun sont gratuits (mais en panne à la gare du Nord et sur quelques lignes de RER !), seuls les véhicules à immatriculation paire sont autorisés à circuler. Cependant, la vaste cantine affiche pratiquement complet.
Elle constitue un spectacle à elle toute seule avec le ballet des garçons slalomant dans les allées, les bras couverts d’assiettes. Je n’en ai jamais vu tomber une.

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Au dessert, peut-être dans un hommage inconscient à mon père qui adorait ce gâteau, je choisis encore un grand classique de chez Chartier : un baba au rhum.
En cuisine, ils n’ont pas lésiné sur le Négrita. Pour pasticher un dialogue des Tontons flingueurs, du rhum, y en a !
Pour être raccord avec la séquence culte du film de Georges Lautner, il m’aurait fallu choisir la pomme bonne femme inscrite à la carte. Ah cette fameuse cuisine de nos aïeules : elles évidaient d’un coup d’un seul le trognon et la queue, puis sans la peler (surtout pas) elle mettait la pomme au four en ajoutant pour éviter que ça colle à la cuisson (prétexte fallacieux ?) du cidre ou du calvados ! Parfois, elles comblaient le trou dans la pomme avec du bon beurre frais de Normandie bien sûr.
Je sens que vous êtes intrigués par la crêpe du couvent également à la carte. C’est une crêpe traditionnelle sur laquelle on parsème quelques dés de poire (on peut choisir un autre fruit) qu’on recouvre d’une petite louche supplémentaire de pâte, car on sait aujourd’hui que le clergé a bien des choses à cacher !
Que les protecteurs de l’animal à carapace ne s’inquiètent pas, la sauce tortue est constituée uniquement d’essences de jambon, truffes et champignons ainsi que de vin de Madère et de glace de veau.
Je me régale parfois virtuellement les papilles en visitant le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France, riche en extraordinaires ouvrages très anciens de gastronomie, ainsi par exemple, le Livre de cuisine par Jules Gouffé comprenant la cuisine de ménage et la grande cuisine (1867).
Allez, un petit café et je règle la note que le garçon vous calcule directement sur la nappe, dans la plus pure tradition de Chartier.
Force m’est de constater qu’on mange moins « économique » qu’autrefois (70 euros à trois) : ici, je vous répète, je suis venu pour déjeuner « historique » !
En guise de promenade digestive, je m’engouffre dans quelques pittoresques passages couverts qui s’enchaînent en enfilade dans le quartier. On compta au XIXe siècle jusqu’à 150 passages de ce type qui permettaient aux Parisiens de se promener à l’abri des intempéries.
Ces passages sont des voies privées piétonnières ouvertes au public. Elles possèdent à la fois des commerces et de l’habitat. Elles prennent parfois le nom de galeries lorsque les boutiques sont plus luxueuses.

Passage Verdeau blog 1Passage Verdeau blog 2Passage Verdeau blog 3

Pour commencer, je m’engage dans le passage Verdeau du nom de l’inventeur de la location de linge pour les hôtels, restaurants et autres réceptions. Ne reliant pas deux boulevards, il a toujours été dans l’ombre des galeries voisines.
Ouvert en 1847, il regorge de boutiques de livres anciens, d’antiquaires et de vendeurs d’art à cause de l’hôtel Drouot tout proche.
Je traverse maintenant la rue de la Grange-Batelière pour entrer en face dans le passage Jouffroy. Rappelez-vous les copains de Chartier, nous nous rendions aussi souvent chez Gagou pour manger un « complet poisson » !
Construit en 1846, le passage Jouffroy est remarquable pour sa verrière et son sol dallé de motifs géométriques.

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Mon regard se pose sur une peinture, originale déjà par sa forme ovale, des toits de Paris. Rappelez-vous, lecteurs cinéphiles avertis, René Clair faisait ses débuts dans le cinéma parlant : un long travelling balayant un quartier populaire de la capitale, les gens se rassemblent et chantent dans la rue avec Albert Préjean. Sous les toits de Paris 1930. Qui sait, comme Albert, amoureux de Pola une belle roumaine, ne pourrait-on pas encore trouver l’amour aujourd’hui avec l’arrivée des migrants ?

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Passage Jouffroy blog 2

Dans la vitrine voisine, la réimpression par lithographie d’une affiche touristique de Marseille, « porte de l’Afrique du Nord », datée de 1930, trouve une tout autre résonance aujourd’hui.
Un décrochement à angle droit et je me retrouve devant la belle porte de sortie du musée Grévin. Ce célèbre musée de cire fut ouvert en 1882 à l’initiative d’Arthur Meyer, alors directeur du quotidien Le Gaulois, qui souhaita que ses lecteurs puissent mettre un visage sur les personnalités dont il était question dans les colonnes de son journal, et pour ce faire, se tourna vers le sculpteur, caricaturiste et costumier de théâtre Alfred Grévin. Il faudra que j’y retourne. Je me souviens y avoir vu, avec mes yeux écarquillés de gamin, la reproduction de Louison Bobet, le grand champion cycliste de l’époque. J’ai réussi à placer ma petite anecdote vélocipédique !

Passage Jouffroy blog 6Passage Jouffroy blog 7Passage Jouffroy blog 8Passage Jouffroy blog 9Musée Grévin blog

Contigu à cette sortie du musée, se trouve l’hôtel Chopin qui date de la construction du passage en 1846. Il ne s’appelait pas à l’époque hôtel d’Abyssinie et du Calvados réunis (!) mais plus raisonnablement hôtel des Familles. Il a pris le nom de l’illustre musicien en 1970 en hommage au compositeur qui traversait régulièrement la galerie pour se rendre de son domicile aux salles de démonstration des pianos Pleyel. La légende affirme de manière très incertaine qu’il y donnait rendez-vous à George Sand …
Je passe du 9ème au second arrondissement en traversant le boulevard Montmartre pour rejoindre maintenant le passage des Panoramas. Un des plus anciens passages couverts parisiens, il tient son nom de la construction, lors de son ouverture en 1799-1800, de deux rotondes, aujourd’hui disparues, où étaient peints des tableaux panoramiques représentant des paysages de Paris et d’autres villes célèbres.

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Tout au long de ses 133 mètres, les commerces de bouche se succèdent avec les artisans d’art et des boutiques de cartes postales, monnaies, autographes et timbres anciens.
À travers les vitres du restaurant cossu Canard&Champagne aux magnifiques boiseries, on aperçoit une grande découverte en noir et blanc tirée du film Le Grand Restaurant avec Louis De Funès.

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Il me revient en mémoire à cet instant d’avoir vu le populaire acteur en chair et en os dans La Grosse Valse, une pièce musicale de Robert Dhéry et sa troupe des Branquignols, au théâtre des Variétés situé à quelques pas de là :
« Je suis bon comme la douane, comme la douane tu es bon, il est bon comme la douane, nous sommes bons comme la douane, comme la douane vous êtes bon, on est tous comme la douane, comme la douane on est vraiment bon, c’qu’on est bonnnnnn ! Bon comme un potage au vermicelle, bon comme les bœufs qui tirent la charrue, bon comme un baiser dans ma moustache … » Je n’ai même pas honte : « Engagez-vous dans la douane/Jeunes gens qui cherchez un emploi/ La douane est un métier idoine/Et qui vous donne tous les droits » On ne parlait pas d’évasion fiscale et de sociétés offshore à l’époque.

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Inauguré en 1807, le théâtre des Variétés existe toujours. Il est encore tôt, avec un peu de chance, j’aurais pu croiser devant l’entrée des artistes Francis Huster et Régis Laspalès actuellement à l’affiche dans une pièce de Laurent Ruquier À droite, à gauche.
Tout un programme en cette époque d’élections ! Voici le pitch comme on dit aujourd’hui : « La rencontre improbable d’un plombier de droite (Laspalès) venu réparer la chaudière d’un acteur de la gauche caviar un peu ringard (Huster) ». Bonjour les stéréotypes mais comme dit l’humoriste dans un de ses sketches culte : « C’est vous qui voyez ! »

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Ponctuellement, sur le chemin du retour à mon véhicule, je vois que l’animation est quasi nulle autour du Palais Brongniart, un bel édifice entouré d’un péristyle d’ordre corinthien. Créé en 1813 à l’initiative de Napoléon 1er, il accueillit la Bourse de Paris jusqu’en 1987. Aujourd’hui, les cours du marché des actions au comptant sont gérés par informatique dans les locaux des banques et l’ancien palais de la Bourse est devenu un lieu de séminaires, expositions, salons et évènements mondains. Sur la place, une banderole rouge sur la façade du siège du journal hebdomadaire L’Obs témoigne de la colère de certains personnels contre un plan social et des pratiques de management. À gauche, à droite … !

« … J’aime flâner sur les grands boulevards
Y a tant de choses, tant de choses
Tant de choses à voir
On y voit des grands jours d’espoir
(la marche du 11 janvier 2015?)
Des jours de colère
(la marche du 11 janvier 2015 !)
Qui font sortir le populaire …
 »

Je choisis de conclure ainsi ma promenade dans ce vieux Paris, je vous promets que c’est exact: le jour où j’ai achevé ce billet, ma compagne avait mitonné un délicieux pot-au-feu à l’ancienne avec son bouillon de vermicelle (bon comme la douane !) et pour suivre, un bien crémeux fromage Saint-Félicie(n) aussi !

 

Publié dans:Ma Douce France |on 14 décembre, 2016 |1 Commentaire »

Entre Amboise et Paris avec Léonard de Vinci

Sont-ce les dégâts collatéraux de la dolce vita ou du farniente pratiqués au printemps lors de mes vacances romaines, je prends soudain conscience d’une certaine paresse, depuis, à tremper ma plume dans l’encre violette.
Je devais vous entretenir du concert de Bruce Springsteen le 13 juillet, à Bercy, du Tour de France d’il y a cinquante ans, du festival du Film britannique de Dinard et … au final, rien de tout cela. Ma production de billets est inversement proportionnelle à l’invraisemblable embellie « fillonesque », je n’oublie pas qu’il fut à l’origine de notre actuel régime de retraite, et avoir battu le pavé parisien pour l’en dissuader !
Sans avoir la prétention d’imaginer que mon ultime billet de mes vacances (post)romaines ait influé sur le choix des organisateurs, sachez cependant qu’en mai prochain, pour sa centième édition, le Giro d’Italia (Tour d’Italie cycliste) fera étape à Castellania, le minuscule village piémontais de moins de cent habitants où naquit et repose le campionissimo Fausto Coppi :
http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
Voilà, ça c’est fait : j’ai réussi, une fois encore, à glisser ma petite allusion vélocipédique !
Le hasard de mes promenades fait qu’aujourd’hui encore, il y a un parfum d’italianisme dans mon propos : une virée en septembre dans les châteaux de la Loire et une récente visite d’une exposition à l’ambassade d’Italie, une sorte de (Leonardo) Da Vinci Tour dont j’ai choisi de vous entretenir.
Pardonnez mon ignorance, nul n’est infaillible sauf le pape en matière de religion (encore que … !), à propos avez-vous suivi The Young Pope, la jubilante série de Canal + ( ?), je connaissais mal les liens qui unissaient le génial peintre et inventeur à la France, à part bien évidemment que son tableau de la mystérieuse Joconde attirât au Louvre des millions de visiteurs.
Ça tombe à pic, nous avons trois ans pour lui rendre hommage à l’occasion du cinq-centième anniversaire de son installation à Amboise en 1516 et de sa mort sur les bords de Loire en 1519.
1515, la bataille de Marignan, c’est l’un des rares souvenirs d’Histoire que le français moyen conserve de ses humanités. Les campagnes militaires en Italie de François Ier ne furent pas toujours glorieuses, à en juger par le duché du Milanais et le royaume de Naples conquis, perdus, puis reconquis avant d’être finalement abandonnés au traité du Cateau-Cambrésis en 1559 (12 ans après sa mort).
Comme ses prédécesseurs sur le trône de France, Charles VIII et Louis XII, François 1er fut séduit par le climat de la péninsule, l’élégance des femmes, la somptuosité des fêtes données en son honneur et, plus sérieusement, il s’éprit de l’art et de la culture au-delà des Alpes.
En 1513, Léonard de Vinci part à Rome travailler à la demande de son mécène Julien de Médicis, frère du pape Léon X. « Les Médicis m’ont créé, les Médicis m’ont détruit ». Vieillissant, il se sent bientôt sacrifié par le Vatican qui privilégie les plus jeunes et prolifiques génies de Michel-Ange et Raphaël. Aussi, en 1516, il répond favorablement à l’invitation de François Ier de venir s’installer en France. Le souverain qui a coutume de le nommer « Mon père » met à sa disposition le manoir du Cloux, actuel château du Clos Lucé, à Amboise, où il a passé son enfance. Il le nomme « Premier peintre, architecte et ingénieur du Roi », lui alloue une pension princière de 700 écus d’or par an, lui paye ses œuvres, ne demandant en échange que le plaisir d’entendre le maître converser sur l’art, ses inventions et les techniques nouvelles.
C’est ainsi qu’il y cinq siècles, à quelques semaines près, Léonard de Vinci, alors âgé de 64 ans, traverse les Alpes à dos de mulet, avec dans ses sacoches en cuir, trois de ses chefs-d’œuvre : La Joconde, Le Saint-Jean Baptiste et la Sainte-Anne. ! Il est accompagné de son vieux et fidèle serviteur Batista de Villanis, de sa servante Mathurine et de ses élèves disciples Francesco Melzi et Zoroastro da Peretola.
Sur les sentiers escarpés, le maître toscan ne cesse, sur les feuillets du carnet attaché à sa ceinture, d’esquisser, de croquer le paysage grandiose qui défile devant ses yeux. Devant lui, « s’impose le spectacle hallucinant et brutal de la fonte des neiges, mortelles avalanches, chutes d’eau et cataractes … En contemplant ses dessins qui restituent le ruissellement furieux, il comprend que la fin du monde viendra par la submersion des eaux. Dans le théâtre des Alpes, le génie met en scène dans son œuvre la fulguration inouïe et prémonitoire de la fin des temps : les monts, les chutes, les pics, les ravins sont partout dans les fonds de ses tableaux. Le peintre élabore sa théorie du bleuissement des lointains. De sa main magicienne, sur l’ivoire du parchemin, au sommet de son art, il écrit : « Notre corps est au-dessous du ciel et le ciel au-dessous de l’esprit » ».
Ces dernières lignes sont de Gonzague Saint-Bris, écrivain journaliste animateur de radio et télévision et propriétaire avec ses frères et sœurs … du Clos-Lucé où il a été élevé. Il a souhaité récemment refaire le même voyage à dos de mulet.
Lors de mon séjour romain, j’ai évoqué le luxueux palais Farnèse prêté par l’Italie à la France pour y abriter son ambassade. Échange de bons procédés, la France confie l’hôtel particulier parisien de La Rochefoucauld-Doudeauville à la diplomatie italienne.

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C’est là que s’est tenue, ces dernières semaines, l’exposition « Léonard en France. Le maître et ses élèves 500 ans après la traversée des Alpes ».
Entre autre, sur la base d’études inédites du Louvre et de documents originaux, y était reconstruit l’itinéraire en 41 étapes de Rome à Amboise en franchissant les Alpes : Rome, Viterbe, Sienne, Florence, Parme, Piacenza, Susa, le col du Mont-Cenis, Lanslebourg, Chambéry, Lyon … C’est à quelques variantes près, mon trajet de retour au printemps dernier … en chevaux-vapeur !
Lors de ma visite des châteaux de la Loire, je n’ai pas manqué de me rendre au Clos-Lucé, un élégant manoir de briques roses et de pierre locale de tuffeau éclatant au soleil radieux d’une matinée de septembre, situé dans le centre ville d’Amboise. Il ne s’agit pas de le confondre avec le château royal d’Amboise distant d’environ quatre-cents mètres.

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Le manoir fut édifié en 1471 par Estienne le Loup bailli du roi Louis XI. Il fut acquis par Charles VIII en juillet 1490 et devint pendant deux cents ans demeure royale et résidence d’été des rois de France. C’est donc ici que Léonard de Vinci passe heureux les trois dernières années de sa vie.
La visite débute en montant dans la tour de guet par un escalier en colimaçon un peu étroit pour ma corpulence. Depuis la galerie, je contemple une statue de Saint Sébastien patron des archers ainsi qu’au-dessous, portées par deux anges, les armes de France surmontées d’un heaume et de la couronne royale.

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Mais ce qui m’interpelle le plus, ce sont quelques citations de l’hôte transalpin encadrées au mur : « Ne pas estimer la vie, toute la vie, c’est ne pas la mériter », « Quand je croirai apprendre à vivre, j’apprendrai à mourir ». De beaux sujets de philosophie pour le bac !

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Instant d’émotion en pénétrant dans la chambre du maître : un lit Renaissance à baldaquin sculpté de chimères, angelots et animaux marins, une cheminée décorée des Armes de France, des cabinets italiens à secrets incrustés d’ivoire, ébène et nacre.
De cette pièce, Léonard aimait contempler le château royal de son ami François Ier.
C’est ici même que le maître mourut le 2 mai 1519 rejoignant celui qu’il nommait « l’Opérateur de tant de choses merveilleuses ». Au mur est accrochée une copie, non pas du violon, mais du tableau de Jean-Auguste-Dominique Ingres représentant François Ier recevant les derniers soupirs de l’artiste. L’original, visible au musée des Beaux-arts de la ville de Paris, était exposé à l’ambassade d’Italie.

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Pour peindre cette scène, Ingres s’est inspiré du recueil biographique Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes rédigé par Giorgio Vasari (1550 et 1568). Il apparaît pourtant que François Ier n’était vraisemblablement pas présent à Amboise le jour de la mort de l’artiste, mais à Saint-Germain-en-Laye où il éclata en sanglots en apprenant la triste nouvelle.
La visite au Clos Lucé se poursuit par la chambre de Marguerite de Navarre (1492-1549), la sœur aînée de François Ier. Elle et son frère, alors François d’Angoulême, furent élevés ici, durant une partie de leur jeunesse, par leur mère Louise de Savoie. Le futur souverain qui lui manifestait une tendresse affectueuse n’appelait sa sœur que sa mignonne ou la Marguerite des Marguerites.
Ayant bénéficié d’une éducation humaniste, elle parlait le latin, l’italien et le grec. Très impliquée dans le monde littéraire et religieux de son époque, elle fut la protectrice de plusieurs poètes, parmi lesquels Clément Marot et Pierre de Ronsard.
Clément Marot fut comme son père maître-valet de chambre de Marguerite et commit, entre autre, cette Ballade à Madame la duchesse d’Alençon (autre titre de Marguerite de son premier mariage) pour être couché en son État :

« Princesse au cœur noble et rassis,
La fortune que j’ai suivie.
Par force m’a souvent assis.
Au froid giron de triste vie ;
De m’y seoir encor me convie,
Mais je réponds, (comme fâché) :
« D’être assis je n’ai plus envie :
Il n’est que d’être bien couché. »
Je ne suis point des excessifs
Importuns, car j’ai la pépie,
Dont suis au vent comme un châssis.
Et debout ainsi qu’une espie.
Mais s’une fois en la copie
De votre état je suis marché ,
Je crierai plus haut qu’une pie : «
Il n’est que d’être bien couché. »
L’un soutient contre cinq ou six
Qu’être accoudé, c’est musardie ;
L’autre, qu’il n’est que d’être assis
Pour bien tenir chère hardie ;
L’autre dit que c’est mélodie
D’un homme debout bien fiché ;
Mais quelque chose que l’on die,
ENVOI
Princesse de vertu remplie,
Dire puis, comme j’ai touché.
Si promesse m’est accomplie : «
Il n’est que d’être bien couché. »

Marot qui a l’art de la requête supplie Marguerite pour obtenir de l’argent et des faveurs. Avec talent et malice, il joue sur l’équivoque d’être couché, être allongé et être inscrit sur la liste du budget pour recevoir une pension.
Le poète décrivait encore Marguerite ainsi : « corps féminin, cœur d’homme et tête d’ange ».

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Divine apparition, elle est là au pied de son lit. J’avoue, moins poétiquement que Marot, qu’il ne m’aurait pas déplu d’effeuiller la Marguerite !
Je ne risquais pas de l’offusquer ou à tout le moins de la faire rougir car, écrivaine elle-même, elle n’avait pas froid aux yeux et fut notamment l’auteure de L’Heptaméron, un recueil (dans l’esprit de l’œuvre de Boccace) de nouvelles souvent grivoises riches de « propos assez hardis, & de mots chatouilleux ».
« Le gentil homme luy promist ce qu’elle demandoit; qui la rendit très facille à luy rendre la pareille: c’est de ne luy refuser chose qu’il voulsist prendre. L’heure estoit de cinq et six en yver, qui entierement lui ostoit la veue d’elle. En touchant ses habillemens, trouva qu’ilz estoient de veloux, qui en ce temps-là ne se portoit à tous les jours, sinon par les femmes de grande maison et d’auctorité. En touchant ce qui estoit dessoubz autant qu’il en povoit prendre jugement par la main, ne trouva rien qui ne fust en très bon estat, nect et en bon poinct. Si mist peine de luy faire la meilleure chere qu’il luy fust possible. De son costé, elle n’en feit moins. Et congneut bien le gentil homme qu’elle estoit mariée… ». Même en moyen français, vous aurez deviné la volupté féminine à la lueur de la bougie !
En secondes noces, Marguerite épousa Henri II d’Albret roi de Navarre (d’où son titre royal). Elle accoucha d’une fille, Jeanne d’Albret, la mère du futur roi Henri IV.

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Sur un mur, je remarque une tapisserie des Flandres en laine et soie du XVIeme siècle illustrant la bataille de Pavie. Les campagnes italiennes de François Ier se suivirent mais ne se ressemblèrent pas. Dix ans après Marignan, le souverain fut fait prisonnier par les troupes de Charles Quint en tentant d’assiéger Pavie, au sud de Milan. Au cours de l’affrontement (auquel participait aussi Clément Marot), mourut le maréchal Jacques de la Palice qui nous a laissé en héritage le mot lapalissade désignant une vérité consistant à affirmer une évidence. L’expression trouve son origine dans l’épitaphe que fit graver sa veuve sur son monument funéraire :

Ci-gît le Seigneur de la Palice
S’il n’était mort il ferait encore envie.

À l’époque, le s minuscule possédant deux graphies (s ou ƒ), une erreur de lecture transforma la phrase en : « s‘il n’était mort, il serait encore en vie » !
Une autre version court sur l’origine de ce type d’affirmation naïve. Justement, à propos du désastre de Pavie, ses soldats orphelins de leur chef auraient chanté : « Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie », signifiant ainsi qu’il s’était battu avec la dernière énergie avant de succomber.

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Je redescends maintenant au rez-de-chaussée pour me rendre dans les ateliers de Léonard de Vinci. Au passage, je jette un œil sur l’oratoire d’Anne de Bretagne.
Cette chapelle avait été commandée par son mari, le roi Charles VIII, à la fin du XVème siècle. En retrait de la Cour d’Amboise, Anne, ayant perdu ses quatre enfants en bas âge, venait « y pleurer les plus douloureuses larmes que femme puisse verser » et prier son livre d’heures entre les mains.
On peut y admirer des fresques peintes par les élèves disciples de Léonard de Vinci dont Francesco Melzi. Anne ne connut cependant pas Léonard puisqu’elle décéda en janvier 1514.
Chouette ! En prêtant l’oreille à distance respectueuse, je profite maintenant des explications que François Saint-Bris, conservateur du Clos Lucé, dispense en anglais à une journaliste japonaise sur les ateliers de Léonard de Vinci récemment reconstitués en leur place d’origine.

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Léonard avait recréé à Amboise l’atmosphère des Bottega de Florence dans lesquelles il avait l’habitude de travailler avec ses apprentis.
On a presque l’impression qu’il vient de s’absenter il y a quelques instants : le chevalet, les pigments naturels, pilon, balance et fioles pour la préparation des couleurs, outils de fonderie et four de cuisson, croquis et esquisses, la mise en scène poussée au moindre détail est remarquable.
Sur l’estrade de pose destinée aux modèles, les tableaux de La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne (une copie prêtée par le musée de Chambéry) et de Saint Jean Baptiste semblent attendre une retouche du maître. J’ai du mal à réaliser que de tels chefs-d’œuvre (ainsi que La Joconde) aient pu être transportés dans des sacoches à dos de mulet. L’artiste ne cessa de les perfectionner jusqu’à son dernier souffle en 1519. L’ébauche de paysage montagneux en arrière-plan de sainte Anne laisse penser qu’il fut imaginé lors de la traversée des Alpes.

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J’aurai l’occasion ultérieurement de mieux connaître le Saint Jean Baptiste avec son faux air de Joconde pointant d’un doigt (d’honneur ?) mon ignorance.
La plus belle conquête de Léonard sculpteur aurait pu être un cheval de bronze de huit mètres de haut, commandé par Francesco Sforza fondateur de la dynastie, dont on peut admirer une maquette. Le projet ne vit finalement pas le jour car un des fils, Ludovic Sforza, décida de consacrer le bronze nécessaire à la fonte des canons pour défendre Milan à l’approche des troupes françaises de Louis XII. Cinq siècles plus tard, il a pris vie et l’équidé parade devant l’entrée de l’hippodrome San Siro à Milan.

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J’écoute avec encore plus d’attention et d’étonnement les commentaires du conservateur à la vue d’un croquis sur un parchemin. Il révèle le projet architectural extraordinaire envisagé par François Ier, de faire réaliser par le maître toscan, à Romorantin, une « cité idéale » avec un palais grandiose sur l’eau, un quartier pour loger la Cour, des écuries sophistiquées, des jardins sur les bords de la Sauldre, en l’inscrivant dans une perspective de capitale pour le royaume.
Ce n’était sans doute pas un rêve chimérique car des archives de l’époque témoignent de travaux de terrassement financés par un impôt sur le sel.
La cité solognote est-elle passée à côté d’un grand destin ? Aujourd’hui, elle possède injustement une image étriquée, peut-être pour de simples raisons phonétiques ou à cause d’Eugène Labiche raillant dans plusieurs de ses comédies la pédanterie et la mesquinerie de la bourgeoisie locale qui s’opposa au passage de la ligne de chemin de fer au XIXe siècle.
Tout s’arrêta en 1519, à la mort de l’artiste. Le grand dessein pour Romorantin demeura au stade des dessins et il ne resta plus alors à François Ier qu’à construire … Chambord ! Léonard de Vinci n’y est probablement pas complètement étranger. En effet, il avait marqué l’esprit de tous les créateurs de son entourage et, notamment, dessiné plusieurs projets de vis d’escalier à révolutions combinées dans l’axe d’une construction éclairée par une coupole.

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J’ai pu admirer et emprunter cette curiosité architecturale lors de ma visite, la veille, au château de Chambord : deux escaliers qui tournent dans le même sens mais qui ne se croisent jamais. Ainsi, on monte ou on descend sans jamais rencontrer, tout en les apercevant, les personnes qui utilisent l’autre escalier.
La seconde pièce des ateliers du Clos Lucé est consacrée à la bibliothèque personnelle de Léonard et au cabinet de curiosités avec des astrolabes, des mappemondes, des instruments de mesure, des herbiers, des coquillages, des fossiles, des pierres, des squelettes et des animaux empaillés. On prend ici conscience de l’esprit universaliste de Léonard de Vinci : outre d’être peintre, il était aussi architecte, homme de science, ingénieur, inventeur, humaniste, philosophe.

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Autre facette de son immense génie, Léonard est aussi organisateur de fêtes royales. Déjà, à Milan, à la cour de Ludovic Sforza, il réalisait des spectacles extraordinaires avec des effets spéciaux.
Le 17 juin 1518, au « Palazzo di Clos Lucé », pour remercier François Ier de ses bienfaits, il offre une féérie nocturne où il simule, dans la nuit et à ciel ouvert, la voûte céleste étoilée parcourue par le mouvement des astres.
Voici ce qu’en disait Galeazzo Visconti ambassadeur de Mantoue à la Cour de France :
« Avant-hier, le Roi très chrétien fit banquet dans une fête admirable, comme vous verrez par ce qui suit. Le lieu en était le Cloux, très beau et grand palais. La cour dallée était recouverte de drap de la couleur du ciel. Puis il y avait les principales planètes, le soleil d’un côté et la lune du côté opposé, ce qui était merveille à voir. Mars, Jupiter, Saturne étaient placés dans leur ordre et juste place, avec les douze signes célestiaux. Autour de la cour, en haut et en bas, il y avait une colonnade circulaire, laquelle était ornée de mêmes draps bleus et d’étoiles. Les architraves étaient décorées de couronnes de lierre grimpant avec des festons.
Le seuil pavé, était couvert de planches tendues de draps à la devise du roi très chrétien ; et d’un côté, mais en dehors du carré de la cour, qui mesurait environ soixante brasses de long et trente brasses de large, était la tribune des dames, ornée de drap et d’étoiles. Il y avait quatre cents candélabres à deux branches, et tellement illuminés, qu’il semblait que la nuit fut chassée… »
Dommage qu’il n’y ait pas eu tout récemment un Léonard de Vinci des temps modernes pour nous permettre d’admirer la « grosse » lune masquée, cette nuit-là, par un épais brouillard !

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Ô surprise, le vrai Leonardo da Vinci est présent en chair et en os (ou presque) dans la troisième pièce de ses ateliers. Dans son cabinet de travail, il est en grande conversation avec le cardinal d’Aragon. Grâce à la technologie virtuelle du « théâtre optique », nous est restituée leur rencontre historique du 10 octobre 1517 au cours de laquelle Léonard présenta et commenta ses œuvres, notamment le portrait d’une « dame de Florence peinte au naturel sur ordre de feu Julien de Médicis », la fameuse Joconde.
De cela, ils ne s’entretinrent évidemment pas, et pour cause, j’ai envie ici d’évoquer les tribulations que Mona Lisa connut par la suite. À la mort du peintre, son portrait aurait été donné en héritage à son élève disciple Salaï, mais peu après, François Ier l’aurait racheté pour 4 000 écus d’or et installé au château de Fontainebleau. Il est avéré qu’en 1646, il se trouvait encore dans le cabinet doré de la chambre d’Anne d’Autriche à Fontainebleau avant que Louis XIV décide de le ramener à Paris. Il passe du palais du Louvre aux Tuileries avant d’émigrer dans la galerie du roi à Versailles. En 1801, sur ordre du premier consul Bonaparte, il revient aux Tuileries dans les appartements de Joséphine puis rejoint la Grande Galerie du Louvre en 1802.
Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, La Joconde est mise à l’abri dans les souterrains de l’arsenal de Brest. En août 1911, elle est kidnappée par Vincenzo Peruggia, un ouvrier vitrier italien ayant participé aux travaux de mise sous verre des tableaux les plus importants du Louvre. Elle est retrouvée saine et sauve, le 10 décembre 1913, lorsque le voleur indélicat tente de la revendre à un antiquaire de Florence.
Mona Lisa n’était pas au bout de ses aventures. Ainsi, en 1940, les Allemands effectuant un pillage systématique des œuvres des musées et des collections privées, il est décidé d’évacuer de nombreux chefs-d’œuvre des musées nationaux.
Accompagnée dans son escapade par La Dentellière de Vermeer, au fond d’une caisse à double paroi, la belle Mona fuit et migre comme beaucoup de Français. Elle transite par Louvigny dans la Sarthe, par le château de Chambord, sorte de gare de triage pour des milliers d’œuvres en danger, fait même presque un pèlerinage dans les caves du château d’Amboise à quelques centaines de mètres du Clos Lucé, puis séjourne en Aveyron dans l’abbaye cistercienne de Loc-Dieu, se réfugie au musée Ingres de Montauban, retourne à Chambord, avant de se cacher sous le lit de René Huyghe, conservateur du musée du Louvre, en exil au château de Montal-en-Quercy. Elle aurait même, au gré des dangers, été mise à l’abri dans plusieurs demeures anonymes du Lot et du causse.
Il paraît qu’au cours de ces multiples péripéties, même Véronèse ne fut pas à la fête et son tableau des Noces de Cana se retrouva au fossé dans le Tarn-et-Garonne.
En décembre 1956, un jeune migrant bolivien travaillant en France, sous le coup d’un arrêté d’expulsion, brise le verre de protection égratignant le coude gauche de la belle florentine.
Malgré toutes ces émotions, Mona Lisa ne s’est jamais départie de son légendaire sourire.
En 1962, à l’initiative du ministre de la Culture d’alors, André Malraux, elle embarque sur le paquebot France pour être exposée à la National Gallery de Washington puis au Metropolitan Museum de New York. En 1974, elle s’envole vers le pays du Soleil levant.
Elle coule désormais des jours peut-être pas très heureux à cause de la foule de visiteurs du monde entier, dans la salle des États du Louvre, juste en face de la toile de Véronèse éjectée dans un talus du Sud-Ouest. Comme on se retrouve !

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Retour au Clos Lucé, dans la grande salle Renaissance, la pièce de réception de Léonard de Vinci où il accueillait François Ier, les grands du royaume, les ambassadeurs et les artistes qui venaient lui rendre visite.
La pièce contiguë est le domaine de Mathurine, la fidèle cuisinière de Léonard. Bien qu’il fût végétarien, il savait recevoir ses hôtes. Dans la haute cheminée en pierre, rôtissait à la broche le gibier arrosé de vin chaud.

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Bien que les bocaux soient de la marque Parfait, je doute que les conserves sur la table soient d’époque !
Je remarque dans un coin une caquetoire Renaissance, une chaise assez rudimentaire en bois qui permettait de « caqueter » ou bavarder près de l’âtre.

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Je descends maintenant au sous-sol vers les salles des maquettes. En passant, je découvre le souterrain secret qui reliait le Château Royal d’Amboise. François Ier l’empruntait fréquemment pour rendre visite à Léonard.
Les quatre salles du sous-sol sont dédiées à la collection des inventions de Léonard de Vinci ingénieur. Les maquettes d’une quarantaine d’extraordinaires machines qui ont cinq siècles d’avance y sont exposées.
La comparaison vous semblera peut-être incongrue mais l’ingéniosité de Léonard m’apparaît tellement fabuleuse que je pense, à cet instant, à ma visite de l’affabuloscope au Mas d’Azil en Ariège (voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2013/06/18/claudius-de-cap-blanc-un-artiste-affabuleux/)
Dans une lettre écrite en 1482 à Ludovic Sforza, il sait promouvoir ses compétences en la circonstance orientées vers le génie militaire :
« Très illustre Seigneur, ayant jusqu’ici suffisamment considéré et étudié les expériences de tous ceux qui se disent maîtres et inventeurs de machines de guerre, et trouvent que leurs machines ne diffèrent en rien de celles qui sont d’ordinairement employées, je m’enhardirai, sans vouloir porter préjudice à personne, jusqu’à m’adresser à Votre Excellence pour lui apprendre mes secrets, et lui offre de démontrer quand il lui plaira, toutes les choses brièvement énumérées ci-dessous.
J’ai le moyen de construire des ponts très légers, solides, robustes et d’un transport facile, pour poursuivre et au besoin mettre en déroute l’ennemi, et d’autres plus solides qui résistent au feu et à l’assaut, aisés et faciles à enlever et à poser. Et des moyens de brûler et de détruire ceux de l’ennemi.
Pour l’investissement d’une place forte, je sais comment chasser l’eau des fossés et construire une infinité de ponts, béliers, échelles d’escalade et autres engins relatifs à ce genre d’entreprise. Etc …
… Si l’une des choses ci-dessus énumérées semblait impossible ou impraticable, je m’offre à en faire l’essai dans votre parc ou sur tout autre lieu qu’il plaira à Votre Excellence, à qui je me recommande en toute humilité. »
Dans le Codex atlanticus, il affirme que son « char d’assaut, mieux que les éléphants pourra semer la terreur dans la cavalerie de l’ennemi. Des hommes grimpés sur ces machines et équipés d’armes à feu mettront en fuite la troupe adverse. »
Une animation 3D permet de visualiser et comprendre le fonctionnement de cette toupie infernale qui tient du cheval de Troie et d’une tortue géante.

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« Qu’il ne me lise pas, celui qui n’est pas mathématicien, car je le suis toujours dans mes principes. » « Le mouvement est la cause de toute vie »…
Son hélice volante est considérée comme une anticipation de l’hélicoptère. Elle révèle sa connaissance de l’aérodynamisme née notamment par l’observation du vol des oiseaux.

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Léonard imagine des ponts, des machines à draguer les fleuves, des écluses, des navires à double coque. La circulation par voie d’eau constituait un enjeu économique pour ses commanditaires milanais, florentins ou français.

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D’humeur taquine, je choisis d’énerver encore un peu mes quelques lecteurs réfractaires à la Légende des Cycles.
Car me voici à présent devant la maquette d’un vélo réalisé à partir d’un dessin qu’aurait fait Léonard de Vinci. En effet, dans les années 1970, les restaurateurs du célèbre Codex atlanticus (1478-1518) ont découvert ce croquis, resté caché, au verso d’une feuille volante collée dans l’album. Il montre deux roues de charrettes fixées à un châssis rudimentaire, avec des pédales trop longues reliées par une chaîne à une roue dentée. Il est peu probable que quelqu’un ait pu décoller certaines feuilles du Codex Atlanticus pour dessiner derrière. La feuille 10 du Codex Madrid contient un dessin de chaîne et de roue dentée, identique à celui qui figure sur le croquis.
Le dessin serait un faux datant en réalité de 1960 et l’œuvre d’un moine chargé de restaurer les manuscrits…. La bicyclette ne fut inventée qu’en 1860. Cependant, Léonard griffonna des dessins de systèmes de transmission par engrenages qui s’apparentent à des chaînes de vélo.
Avec une totale mauvaise foi, je tiens à apporter personnellement une savoureuse preuve du génie de Léonard et ne résiste pas à vous livrer un court extrait d’un ouvrage que l’écrivain Christian Laborde, « frère de race mentale » de Claude Nougaro, consacra au champion cycliste Charly Gaul, un Ange de la montagne natif … du pays où les noms de villes se terminent par « ange », le Luxembourg.
Je plante le décor car vous vous demandez peut-être si je ne divague pas complètement : l’action se déroule dans l’ascension du Mont Ventoux contre la montre, là où Charly forgea sa victoire finale lors du Tour de France 1958. L’auteur évoque la présence truculente d’un improbable supporter :
« À deux kilomètres du sommet, la fringale guetta l’ange … Je voudrais une banane … Une main tifosienne, la main dont il rêvait se tendit. Elle tenait non une banane bourrée d’amidon, mais un bidon d’eau sucrée et citronnée.
– Bois Charly, c’est de l’eau, du sucre et du citron. C’est ce que je prenais moi quand je montais le Ventoux.
L’admirateur charitable, le tifoso plutôt (car il est italien) s’appelle Francesco, Francesco Pétrarque, le poète humaniste en personne, celui-là même qui effectua à pied l’ascension du Ventoux en avril 1336.
« – Cela dit, il n’y avait pas cent mille personnes pour m’encourager. J’étais seul, avec Dieu … Par contre, ce n’était pas pelé comme maintenant, les arbres étaient splendides, et j’avais croisé des renards, des blaireaux, des écureuils, et un cerf … »
Le soir, Pétrarque retrouve Charly Gaul dans sa chambre d’hôtel :
« -Vous savez que j’ai écrit un livre pour dire que j’aimais Rome…
-Oui, le fameux De Viris ! De Viris illustribus urbis Romae ! Je l’ai lu …
– Eh bien, là-haut, dans ma tour d’ivoire d’en haut, j’écris un livre pour dire que j’aime le vélo.
– En latin, comme le De Viris ?
– En latin, absolument ! Une cathédrale latine en l’honneur des géants de la piste, des seigneurs du chrono, des rois du sprint, et des princes des sommets !
– Le De Viris illustribus cyclis Terrae ! Et mon plus beau chapitre sera pour vous Charly …
J’ai demandé à Vinci d’assurer la préface. Il a dit oui tout de suite !
Le vélo, il adore, c’est un fondu de la roue libre ! Vous savez que la chaîne, c’est lui …
– Je sais, tout le monde ici-bas le sait ! … »
Irréfutable, non ? Génial, en tout cas ! Génial-Lucifer même, pour reprendre le nom d’une marque de cycles des années 1920-40! Et c’est la preuve que tous les sportifs n’ont pas besoin d’une musculation du cerveau contrairement aux affirmations de notre président normal dans un livre suicidaire !
J’achève ma visite du Clos Lucé par une promenade culturelle dans le magnifique parc arboré qui entoure le manoir. Au détour des allées, on découvre en situation les reproductions géantes de certaines inventions du maître.

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Sous les frondaisons, surgissent des toiles translucides hautes de plusieurs mètres illustrant la lumière des portraits et la beauté de l’anatomie humaine dans l’œuvre de l’artiste.
La légendaire Mona Lisa apparaît furtivement sous les saules pleureurs. Elle est, par contre, omniprésente à la boutique près de l’accueil.

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Je relève sur une carte postale une citation de son créateur : « Je crois que le bonheur naît aux hommes là où l’on trouve de bons vins ». Cheverny, Cour-Cheverny, Touraine-Amboise, Montlouis-sur-Loire, le bonheur est dans le Clos … Lucé !
Je ne pouvais quitter Amboise sans aller me recueillir sur la tombe de Léonard de Vinci dans la chapelle Saint-Hubert dans l’enceinte du Château Royal.
Il ne m’est évidemment pas possible de la rejoindre par le souterrain sans doute en partie effondré. Fallait-il qu’il soit de hauteur conséquente car François Ier possédait une stature colossale au sens physique du terme pour l’époque. On prétend qu’il mesurait deux mètres.
Cela dit, je pense au précédent locataire des lieux, le roi Charles VIII, qui mourut, à vingt-sept ans, en avril 1498, après avoir violemment heurté du front un linteau de pierre au château d’Amboise !
À défaut, sur le chemin, j’ai l’occasion de voir quelques habitations troglodytiques, creusées dans la pierre tuffeau, caractéristiques de la région.

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La chapelle Saint-Hubert surplombe le centre historique d’Amboise et la Loire. D’architecture gothique flamboyant, elle fut construite de 1491 à 1496 par Charles VIII. La porte est surmontée d’un linteau (attention la tête!) représentant la chasse de Saint-Hubert ainsi que Charles VIII et Anne de Bretagne en prière.

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Un buste de Léonard a été érigé à l’emplacement de l’ancienne collégiale Saint-Florentin aujourd’hui détruite où il fut initialement inhumé selon sa volonté.
On n’a pas de certitude que les restes du maître soient ceux se trouvant sous la dalle. Des chercheurs du monde entier vont croiser leurs travaux, via son ADN, pour tenter d’apporter une réponse définitive d’ici trois ans à l’occasion du cinq-centième anniversaire de sa mort.
Je ne peux quitter le château d’Amboise sans évoquer un autre fait que j’ignorais aussi. Bien qu’il soit hors sujet dans un billet sur Léonard de Vinci, il peut entrer en résonance avec une actualité brûlante.
Vous avez peut-être quelques (vagues) souvenirs de cours d’histoire de France coloniale avec, notamment, la conquête de l’Algérie sous le règne de Louis-Philippe, et la prise, par son fils le duc d’Aumale, de la smala d’Abd El-Kader en 1843.

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Je ne savais pas que l’émir, chef politique et religieux influent, avait été assigné à résidence pendant quatre ans au château d’Amboise avec sa famille et des domestiques. Il fut personnellement libéré en 1852 par le Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte. Dans le parc du château, un jardin dit d’Orient comprenant 25 pierres d’Alep gravées d’hymnes à la paix et à la tolérance extraits du Coran, est dédié à la mémoire des 25 membres de la suite de l’émir morts durant son séjour.
Ma balade en Val de Loire sur les traces de Léonard de Vinci achevée, j’ai rejoint la capitale via le réseau d’autoroutes exploité par le groupe … Vinci, ça ne s’invente pas !
J’ai donc retrouvé le Léonard peintre, avec quelques-uns de ses élèves, quelques semaines plus tard, lors d’une exposition qui lui était consacrée à l’occasion du cinq-centième anniversaire de sa traversée des Alpes.
On m’a éclairé ma lanterne sur le Saint Jean Baptiste maintenant que le célèbre tableau de Léonard, débarrassé des multiples couches de vernis accumulées au fil du temps, a retrouvé la lumière au Louvre.

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À l’ambassade d’Italie, ont été exposées plusieurs copies d’après les travaux de Léonard et certains de ses disciples, en particulier Gian Giacomo Caprotti dit Salaï.
Ainsi, j’apprends que ce bras droit levé, que j’interprétais dans une pure mauvaise foi et en plaisantant comme un signe d’hostilité, est une invitation à écouter un message de Là-haut. Il nous raconte une histoire de la création. Léonard réalisa cette œuvre ayant lui-même le bras droit paralysé.
Avec la restauration du tableau, on redécouvre quelques détails dont le crucifix dans la main gauche et la chevelure bouclée tombant jusqu’aux épaules.
Le visage d’adolescent un peu androgyne semble récurrent dans plusieurs portraits de Léonard dont La Joconde. Sans certitude, on a déduit que le maître prenait souvent comme modèle Salaï, son élève, son ami, sa muse et sans doute son amant.

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Je m’attendris devant La Scapiliata, le poétique visage d’une jeune fille ébouriffée, une petite esquisse prêtée par la Galerie Nationale de Parme. On retrouve la note énigmatique et mystérieuse commune à de nombreux portraits de Léonard.
On a loisir de mieux apprécier la technique du sfumato chère à l’artiste. Par la pose de glacis, il créait un effet vaporeux donnant des contours imprécis aux différentes formes et un effet de profondeur avec l’arrière-plan. Nul besoin donc d’appeler au secours, avec le chanteur Antoine, ATOL les opticiens !
J’achève ma visite en m’attardant devant trois œuvres majeures de Francesco Melzi, l’élève de Léonard qui l’assista dans sa traversée des Alpes puis au Clos Lucé : Flora, Le Petit saint Jean-Baptiste (ou L’Enfant Jésus en Christ sauveur) et Léda et le Cygne. Au sujet de cette dernière, j’avais évoqué l’épisode des Dioscures lors de mon séjour à Rome : dans la mythologie gréco-romaine, Zeus, épris de Léda l’épouse de Tyndare roi déchu de Sparte, se transforma en cygne pour s’unir à elle. De leur union, naquirent dans deux vrais œufs (clin d’œil du tableau inspiré de celui perdu de Léonard), Hélène et Pollux enfants de Zeus d’une part, et Clytemnestre et Castor enfants de Tyndare d’autre part !

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Mes fidèles lecteurs savent que mes nourritures spirituelles font souvent bon ménage avec les nourritures terrestres : aujourd’hui, pas de bal à l’ambassade mais, non loin de là, menu(et) et ronde (de desserts) au Martignac rue de Grenelle !
Je devrais peut-être garder jalousement l’adresse de cette brasserie, banale en apparence, dont la façade détone dans ce quartier bondé d’hôtels particuliers, d’ambassades et ministères, à deux pas des Invalides, de l’Assemblée nationale, de l’hôtel Matignon et du musée Rodin. Il faut préserver ce patrimoine, ces vieux bistrots de Paris héritiers de la grande tradition des bougnats auvergnats.

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C’est petit, c’est bruyant mais tellement convivial. Au bar avec son zinc en laiton, on débite les dernières brèves de comptoir. Dans la salle minuscule, vous avez le choix entre chaise et banquette de moleskine rouge pour vous installer à votre petite table. Aux murs, quelques modestes toiles, des photographies et portraits d’habitués du lieu parfois très connus, sur un miroir un avertissement : « Ici, pas de wi-fi, parlez-vous ! ».
En semaine, vous vous retrouvez vite au coude à coude avec quelques hauts-fonctionnaires, des militaires étoilés à képi, un député mais aussi beaucoup d’ouvriers artisans et de clients au statut plus humble qui viennent manger pour pas cher. Ici, « c’est d’abord un état d’esprit qui, dès le seuil franchi, nous transforme en citoyen accrochant au perroquet son statut social avec sa veste pour un moment de détente ». Un savoureux moment de poésie surréaliste culinaire et de savoir vivre ensemble !
Ce midi, j’applique à ma façon hédoniste le précepte énoncé par le végétarien Léonard de Vinci : « Veux-tu rester en bonne santé, suis ce régime : ne mange point sans en avoir l’envie » … d’un petit salé auvergnat que j’ai déjà repéré sur l’ardoise !
Le patron s’implique personnellement dans la confection de ses plats. L’éloge qu’il en fait quand il nous les décrit est une vraie déclaration d’amour à la recette et à la cuisine bien de chez nous : « le petit salé, je le fais dans mon jambon à l’os, j’ajoute deux « petites saucisses », une aux cèpes, l’autre aux champignons de Paris. Ça mijote tranquillement. Je le sers évidemment avec des lentilles. »
Présenté ainsi, c’est immédiatement adopté, avec un pot de Coteaux du Lyonnais.

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Dire qu’en 1526, Clément Marot, suite à des dénonciations, fut enfermé à la prison du Châtelet pour avoir mangé du lard pendant le Carême !
Il n’y a pas de mouchards au Martignac, alors, comment résister pour le dessert au « je vous mets un peu de tout ? » proposé par le patron ? Derechef (du Martignac), il vous apporte un assortiment de tartes toutes faites maison évidemment, puis encombre bientôt votre table de grands récipients de salade de fruits frais, mousse au chocolat et îles flottantes que les clients se passent de main en main. Enfin, à l’instant du café, il vous met encore sous le nez une énorme terrine de Panna Cotta, cette recette de « crème cuite » née en Italie, presque aussi moelleuse que le sfumato de Léonard de Vinci.
J’ai envie de faire mien l’avis d’un client passionné de l’endroit : « Si le Martignac s’était trouvé sur le port d’Amsterdam, Jacques Brel y aurait mangé tous les jours ».
Allez, avec mon vénéré et regretté Antoine Blondin maître ès calembour, j’imagine m’en jeter un petit dernier au zinc pour la « revoyure » comme on dit dans ma Normandie natale. Au fait, savez-vous quel est le meilleur restaurant de fruits de mer à Paris ? … C’est le Vinci, vous ne connaissez pas le homard du Vinci ? Lamentable, je l’avoue ! J’ai dû abuser du cru Lyonnais !

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 2 décembre, 2016 |Pas de commentaires »

Nos « belles régions » de France !

Avec le charcutage des régions dans le cadre de la réforme territoriale, l’ambiance ne fut pas rose au propre, c’est-à-dire au sens politique du terme, comme au figuré avec les débats stériles et navrants liés au choix de leurs nouvelles dénominations.
Mon propos, ici, n’est pas tant de stigmatiser les incohérences et aberrations d’un découpage décidé à la hâte par les professionnels de la politique sans consultation sérieuse des Français. Encore, faudra-t-il me démontrer, outre son efficacité, qu’il entraînera les économies substantielles promises. L’avenir de Reims se décidera à Strasbourg, celui de Montpellier à Toulouse ; le littoral languedocien est-il économiquement et même culturellement compatible avec les départements montagnards des Hautes-Pyrénées et d’Ariège ? On peut s’interroger de la pertinence de la réforme à partir de nombreux cas de figure tirés de notre vie hexagonale.
Sans en tirer vanité, il n’est presque que la reconstitution de la province historique de Normandie, avec la fusion de ma Haute-Normandie natale et de la Basse-Normandie, qui semble naturelle.
L’étudiant en Histoire et Géographie que je fus, le citoyen aussi, trouvait quelque intérêt à suivre les processus de décisions des nouvelles appellations des territoires régionaux remaniés.
En préambule, je vous propose un petit bain de nostalgie avec un extrait d’un texte de mon vénéré Cavanna tiré de son ouvrage Sur les murs de la classe qu’une institutrice valeureuse m’offrit à mon départ à la retraite.
« Ce que j’aime le plus, en géographie, c’est les cartes. Surtout où celles où on voit les montagnes bien dessinées en marron de plus en plus foncé au fur et à mesure que ça monte plus haut, et puis tout en haut du plus haut, c’est tout blanc. Ça veut dire les neiges éternelles. Rien que ces mots, « neiges éternelles », ça fait rêver. Entre les montagnes, il y a les plaines et les vallées, en vert clair ou en vert foncé, ça dépend de l’altitude, et au milieu les fleuves, les rivières et les lacs, tout bleus, et aussi la mer tout autour, c’est très joli…
… Il y a les cartes politiques, c’est celles où il y a les pays. Pour la France, c’est celle avec les départements. Les couleurs sont jolies, je ne dis pas, mais elles ne signifient rien. On les a mises juste comme ça, pour pas que les départements se mélangent. C’est terrible, les départements ! Il y en a quatre-vingt-neuf, et il faut tous les apprendre par cœur, avec le nom du chef-lieu, qui est comme la capitale du département. Il y en a, c’est comme s’ils se trouvaient en Afrique, au pôle Nord, au diable …Ils ne veulent pas rester mariés dans ma tête, comme les nombres de la table des 9, pareil. Lozère … ? Tarn-et-Garonne … ? Mont-de-Marsan … ? Lons-le-Saunier … ? Mon grand-père m’a dit que, de son temps, il fallait, en plus, apprendre les sous-préfectures ! On était dur avec les enfants, en ce temps-là ! »
Sans remonter si loin, je me souviens, dans mon enfance, d’une cousine que mon père préparait au concours de recrutement des Postes en lui imposant l’apprentissage par cœur (dans un ordre aléatoire !) des départements avec leurs numéros, les préfectures et sous-préfectures. Prêtant l’oreille, je profitais de ce rabâchage et me chauffais au feu nourri de ces questionnaires oraux.
Lecteurs cévenols et landais (j’en compte), de Montauban et du Jura, excusez les quelques lacunes du génial rital du temps où il fréquentait l’école communale de Nogent-sur-Marne. On sait que les Français sont souvent fâchés avec leur géographie, ainsi lorsque je parle de mon Ariège adoptive, il n’est pas rare que cela évoque à certains la montagne ardéchoise de Jean Ferrat.
Comme Cavanna, je rêvais, enfant, devant les cartes de France régionale Vidal-Lablache. Je me régalais aussi d’étudier les itinéraires des étapes du Tour de France, de détailler les cartes Michelin orange et bleu sur lesquelles mon père préparait nos voyages en famille.

Vieille carte de France

De ces chapelets de provinces et « pays », se dégageait un parfum de poésie : bocages, gâtines, causses et garrigues, Aunis et Saintonge, Roumois et Pays d’Ouche, Vimeu et Santerre, Boischaut et Puisaye, Bourbonnais et Combrailles, Armagnac et Bigorre, Quercy, Montagne Noire et monts de Lacaune, Rouergue et Larzac, Velay, Vivarais et Margeride, plus à l’Est encore, le Comtat Venaissin et le Dauphiné. Au fil de mes observations, naissaient des paysages, des histoires, des accents, des saveurs que je vérifiais de visu tôt ou tard à l’arrière de la Peugeot lors des randonnées estivales.
Comprenez donc que je sois sensibilisé voire attaché à ce qui constitue le corps et l’âme de notre douce France.
À la fin de l’Ancien Régime, le royaume de France était, selon l’expression de Mirabeau, un « agrégat inconstitué de peuples désunis ». Il se décomposait en de multiples subdivisions selon le critère d’ordre mis en avant : des provinces pour l’ordre politique, des généralités pour l’ordre financier, des intendances pour le civil, des gouvernements pour le militaire, des diocèses pour le religieux, des baillages ou sénéchaussées pour l’ordre juridique. Ces multiples pouvoirs s’ignoraient dans le meilleur des cas s’ils ne se combattaient pas.
Il fallait aussi faire avec une France de langue d’oc et une autre de langue d’oïl.
Pour sortir l’organisation territoriale du royaume de cette extrême complexité, à la Révolution, l’Assemblée constituante créa les départements par décret du 22 décembre 1789. Quelques semaines auparavant, un comité, avec à sa tête l’abbé Sieyès, avait projeté un découpage très géométrique en 81 unités, chacune formant un carré de 18 lieues de côté. Ainsi, comme l’avait souhaité Condorcet, « dans l’espace d’un jour, les citoyens les plus éloignés du centre (pourraient) se rendre au chef-lieu, y traiter d’affaires pendant plusieurs heures et retourner chez eux ».
Finalement, après moult discussions, la Constituante adopta la division en 83 départements dont les noms furent choisis en fonction d’éléments géographiques (Finistère-Côtes-du-Nord) et de l’hydrographie (Ille-et-Vilaine) avec une volonté de faire disparaître les provinces de l’administration royale (l’Orléanais devient le Loiret, la Creuse remplace la Marche). Pour éviter les querelles de clochers, il fut choisi à l’origine, au sein de chaque département, une alternance entre les chefs-lieux qui ne fut pas forcément appliquée.
Dans la liste primitive, on relève le département de Rhône-et-Loire, du nom des deux fleuves qui le traversaient, comprenant les provinces du Lyonnais, du Beaujolais et du Forez, avec Lyon comme chef-lieu. Il connut une vie très courte car, pour réduire l’influence d’une majorité de Lyonnais en rébellion contre la Convention nationale, un arrêté du 12 août 1793 en décida la scission en deux, les actuels départements du Rhône et de la Loire.
À partir de 1792, la France étendit progressivement son territoire et nombre de régions annexées furent organisées elles-aussi en départements. Vous ignorez peut-être, par exemple, qu’il exista un département du Mont-Terrible né de l’annexion de la République rauracienne (une partie du Jura suisse), avec Porrentruy pour chef-lieu. Il fut supprimé sous le Consulat en 1800 et son territoire alors incorporé au Haut-Rhin.
Ainsi encore, l’annexion de la proche Belgique amena la création de 9 départements supplémentaires : la Dyle, les Deux-Nèthes, l’Escaut, les Forêts, le Jemmapes, la Lys, l’Ourte, la Meuse-Inférieure et la Sambre-et-Meuse.
Les Bouches-du-Rhône ne furent plus seules. En 1811, on relevait une inflation de Bouches nourries par les conquêtes napoléoniennes : Bouches-de-l’Elbe, Bouches del’Escaut, Bouches-de-l’Yssel, Bouches-de-la-Meuse, Bouches-du-Rhin, Bouches-du-Weser et même en Espagne les Bouches-de-l’Èbre. Ça vous en bouche sûrement un coin !
La France compta, en 1811, jusqu’à 130 départements. Des villes comme Hambourg, Amsterdam, Turin, Bruxelles ou Aix-la-Chapelle étaient devenues des préfectures au même titre que Orléans, Rennes ou Périgueux. À la chute de l’Empire, en 1815, on retomba à 86 départements.
Déjà à leur création, les luttes pour la fixation des limites départementales furent souvent âpres et les particularismes locaux très vivaces. Ainsi, si la Haute-Garonne apparaît aujourd’hui peu équilibrée et mal proportionnée, c’est qu’elle est en fait un département résiduel. En effet, l’hostilité envers Toulouse, qui aspire aujourd’hui à être capitale de la nouvelle super région, avait dressé alors contre la ville rose les bourgeoisies des pays de Foix et de Bigorre animées par deux personnalités politiques de premier plan, l’appaméen Vadier et le tarbais Barère de Vieuzac. C’est la conjonction de ces oppositions qui permit la naissance de la discrète et courageuse Ariège et des Hautes-Pyrénées, et Toulouse desservie par le manque de personnalités de grande envergure, dut se contenter des restes. Qui sait, s’il n’y eut pas un vieux relent de vengeance lorsque le conseil d’État n’accéda pas, en 2005, au souhait des Ariégeois de transformer le nom de leur département en Ariège-Pyrénées pour mieux mettre en évidence leur identité montagnarde.
L’étude de la création des départements, aussi bien dans la délimitation de leurs territoires que dans leurs appellations, est passionnante. Leur histoire est souvent faite de petites histoires qui illustrent bien les vanités et compromissions humaines.
Mon destin est tel, que j’ai acquis une certaine expérience des changements de nom de certaines de nos divisions administratives, en l’occurrence les départements.
Ainsi, ma mère, originaire de la Manche, mais née dans l’Eure, me donna le jour dans la Seine-Inférieure ! La mention de ce département, aujourd’hui disparu, sur beaucoup de mes papiers administratifs engendre parfois une certaine perplexité chez certains officiers d’état !
C’est un décret du ministre de l’Intérieur en date du 21 janvier 1955 qui promulgua le changement de nom de mon département natal en « Seine-Maritime ». Je vous assure que cela ne provoqua aucune lésion ou désordre que ce soit sur ma santé mentale et physique (enfin, je crois) !
Aussitôt que la Constituante eût décrété les nouvelles divisions administratives, les parlementaires normands se réunirent à la bibliothèque des Capucins sous la présidence du duc de Coigny, député de la noblesse du bailliage de Caen. Le comité de Constitution proposait quatre départements, les députés de la région havraise (déjà la vieille rivalité avec Rouen) en suggéraient six avec pour le leur, le nom de Seine-Maritime (tiens donc déjà) … mais il faut laisser le temps au temps. On coupa la poire normande finalement en cinq départements. Le procès-verbal notifiait que celui qui me concernerait plus tard, et qui porta quelques jours le nom de Rouen, « était borné à l’ouest et au nord par la Manche ; du nord à l’est par la Bresle, sous réserve de quelques communes des environs d’Aumale et du pays de Bray (ouf, je n’en fais pas partie !) ; au midi par le département d’Évreux ».
Pendant quelques semaines, « mon » département fut nommé aussi Basse-Seine avant de muter pour un siècle et demi en Seine-Inférieure. N’imaginez aucun mépris ou une dégénérescence du peuple normand, son appellation provenant de la situation géographique du département dans la partie la plus en aval du cours du fleuve.
Qui sait, Seine et Marne prenant leur source en voisinage, le plateau de Langres aurait pu appartenir au département de la Seine-Supérieure, mais l’histoire ne l’a pas voulu et sa destinée administrative fut finalement liée à la Haute-Marne.
Je reprends mes contes de la Seine-Inférieure et mécomptes de la population havraise qui avait de la suite dans les idées. En effet, en 1870, pendant l’invasion prussienne, la Seine-Inférieure fut occupée par l’ennemi à l’exception de la région … du Havre (de paix ?). Gambetta, ministre de l’Intérieur du gouvernement de Défense nationale songea alors à créer un nouveau département de Seine-Maritime avec pour chef-lieu Le Havre, mais il fut remplacé avant d’avoir rendu public son décret signé.
En 1879, un important meeting fut tenu au Grand Théâtre du Havre, en présence du président Félix Faure, pour relancer l’idée du sectionnement de la Seine-Inférieure et la création d’un second département de Seine-Maritime. Projet vite jeté à l’eau de l’estuaire !
Les esprits se calmèrent jusqu’en 1951 lorsque l’idée reprit son cours (inférieur ?) grâce à Georges Heuillard, un conseiller général de mon canton dont j’ai un vague souvenir : « Le qualificatif de « inférieure », qui signifie pour nous la position basse et maritime du fleuve, n’est pas toujours interprété géographiquement, ainsi par les étrangers qui le traduisent volontiers par infériorité ». Cela portait préjudice, paraît-il, aux exportations de draps d’Elbeuf et des cotonnades rouennaises. Il proposa même pour des raisons touristiques le nom poétique de Porte Océane du nom d’un livre à succès d’un président du conseil, ministre et académicien Édouard Herriot. Cette suggestion fut vite enterrée car elle aurait entraîné de trop gros bouleversements dans la liste numérique des départements et l’immatriculation des voitures. Furent alors proposés les noms de : Seine-Normande, Seine-et-Manche et … Seine-Maritime qui allait emporter la décision. Cela fut d’autant plus aisé que René Coty, Havrais de naissance, accéda à la présidence de la République en 1954 !
Les natifs de Charente-Inférieure pourraient, sans doute, relater pareilles péripéties. Fait-il plus chaud à Saint-Malo depuis que les Côtes-du-Nord ont été rebaptisées Côtes-d’Armor ? Les cigales chantent-elles plus dans les Alpes-de-Haute-Provence que dans les ex Basses-Alpes ?
Savez-vous qu’à sa création en 1790, le département du Puy-de-Dôme devait s’appeler Monts-d’Or ? Mais un député de Clermont-Ferrand intervint par crainte que cela attirât l’attention de l’administration fiscale sur ses concitoyens auvergnats !
Le département de la Gironde s’appela, lui, Bec d’Ambès (du nom du point de confluence de la Garonne et la Dordogne à l’entrée de l’estuaire), de 1793 à 1795, à l’époque où le terme Gironde désignait l’origine du groupe parlementaire des Girondins (opposés aux Montagnards) qui furent tous arrêtés voire même guillotinés parce qu’ils défendaient une bourgeoisie éclairée contre la vague populaire jacobine et centralisatrice et se heurtèrent à la Commune de Paris.
Après avoir affecté mon état-civil, ces départements qui n’assument plus leur nom s’en prirent aussi à mon avenir professionnel. Ainsi, une vingtaine d’années plus tard, alors que j’effectuais ma formation à l’École Normale d’instituteurs de Seine-et-Oise sise à Versailles, une réorganisation de la région parisienne entraîna l’explosion (on était en 1968) de ce département en trois nouvelles entités, Yvelines, Essonne et Val-d’Oise. Sans que cela soit particulièrement douloureux, ce changement réduisait le champ de mes possibles affectations circonscrites désormais au seul département des Yvelines. J’allais bientôt y remédier en m’envolant vers des horizons mexicains puis des perspectives universitaires.
Je n’étais sans doute pas suffisamment touché par la dimension littéraire de son origine. C’est en effet, le poète Jean Despert qui imagina son nom en l’empruntant à la forêt d’Yveline, région naturelle à l’ouest de l’Ile-de-France, et en y ajoutant malicieusement un « s » pour que cela fasse plus riche ! Attention au fisc !
Avec le récent découpage administratif de notre territoire, nous fûmes confrontés à de véritables casse-têtes pour donner une identité aux nouvelles grandes régions. Au nom d’une pseudo démocratie participative, une consultation en ligne relayée par les grands quotidiens régionaux a été organisée dans chaque région avec au final un éventail de propositions plus ou moins sérieuses. Le général de Gaulle se demandait comment gouverner un pays où il existe 365 variétés de fromages. Chacun a une vague suggestion à faire qui témoigne parfois d’un manque de réflexion et de culture. Au final, franchie cette étape populiste, ce furent des groupes de travail formés d’historiens, spécialistes en héraldique (étude des blasons), géographes, représentants du monde économique et quelques citoyens triés sur le volet qui ont réfléchi et soumis une courte liste de noms aux élus de leur conseil régional qui devaient trancher avant le 1er juillet.
Parmi les choix épineux à effectuer, figurait la nouvelle région septentrionale rassemblant le Nord, le Pas-de-Calais et la Picardie. Les 170 conseillers devaient se déterminer entre trois propositions : Nord-de-France, Terres-du-Nord et Hauts-de-France. C’est cette dernière, d’une « grande originalité » qui l’a emporté !

Hauts de France

paysage des Hauts-de-France

Je sais bien que j’ai loué, dans un ancien billet, la beauté des Alpes Mancelles de ma Normandie natale, mais la hauteur maximale des Hauts-de-France culmine péniblement à 270 mètres, près d’Anor dans l’Avesnois, et la fameuse trilogie des Mont Cassel, Mont des Cats et Mont Noir que gravissent les coureurs cyclistes lors des 4 Jours de Dunkerque (j’ai réussi à insérer une allusion au vélo!) possède une altitude inférieure à 180 mètres.
Plus de Nord (là où il y avait les corons), plus de Pas-de-Calais (qui tirait son nom du détroit séparant la France de l’Angleterre), plus de Picardie (« Tout Picard que j’étais, j’étais un bon apôtre » plaidait Racine) : si elle était encore de ce monde, ma chère mémé Léontine qui vécut toute sa vie dans son village de la Somme, en serait toute « retournée », comme elle disait, d’être désormais … Hautiste !
Dans notre société actuelle où toute décision se vide peu à peu de sa substance pour ne mécontenter personne (donc tout le monde), les élus tenaient à défendre leur petit pré carré. Ainsi, le maire d’Amiens d’approuver : « J’aurais mal vécu un nom avec le mot Nord et pas le mot Picardie. Là, tout le monde s’y retrouve ». Et personne ne s’y reconnaît !
Cela facilitera peut-être l’observation par les élèves de la carte de France accrochée au mur de leur classe primaire. Au mépris que la terre soit ronde, les Hauts-de-France, « c’est la région qui est en haut de la carte » ! Après la simplification de l’orthographe, attachons-nous à celle de la géographie !
Les Ch’tis, durement touchés par le chômage, peuvent s’exclamer : « Mi, j’fais partie de l’France d’in haut et j’in sus fier !!! » et Dany Boon identifier la Belgique comme le Royaume du dessus des hauts-de-France.

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En dernière lecture, comme pour justifier l’inanité de leur choix, les conseillers des futurs Hauts-de-France ont décidé d’ajouter en sous-titre … Nord-Pas-de-Calais-Picardie ! Combien de réunions avec remboursement de frais de transport voire jetons de présence auront été nécessaires pour se rallier à cette appellation d’une affligeante banalité ?
On n’est pas loin de friser le même ridicule pour nommer la grande région regroupant l’Alsace, la Champagne-Ardenne et la Lorraine. Le président de région s’est appuyé sur l’appellation guère plus originale de Grand Est largement plébiscitée par plusieurs centaines de milliers d’internautes. Précisons que cette proposition avait été ajoutée par l’exécutif régional tandis que le collège d’experts et de citoyens tirés au sort avait suggéré Acalie (allongement de l’acronyme ACAL), Rhin-Champagne et Nouvelle Austrasie (renvoyant à l’Austrasie de l’époque mérovingienne nom du royaume Franc qui couvrit le nord-est de la France actuelle jusqu’au 8ème siècle). Encore heureux que cette dernière option n’ait pas été choisie car à n’en pas douter, compte tenu de l’intérêt qu’ils portent à leur géographie, certains adolescents auraient situé Metz en Australie ou Melbourne en Champagne. Je sais bien que les vins des antipodes ont du succès mais quand même !
L’idée étant de créer de grandes régions pour les rendre plus attractives à l’échelle européenne, appeler Grand Est celle à laquelle appartient Strasbourg, un des deux sièges du parlement européen, n’est guère ambitieux et relève juste d’un positionnement géographique dans l’hexagone qui n’a pas de sens dans le cadre de l’Europe.
Allons voir maintenant du côté de la « Terre du milieu » pour reprendre la géographie de l’univers du Seigneur des anneaux et le choix de quelques gens du Nord, comprenez l’ancienne région Auvergne-Rhône-Alpes qui n’a finalement pas changé de nom.
Par soi-disant souci d’économie, le président de cette région avait choisi dans un premier temps de solliciter l’imagination des lycéens. Pourquoi pas, d’ailleurs il ressortit de cette consultation quelques idées aussi respectables que discutables.
Évidemment, en notre époque où acronymes et abréviations abondent dans les textos et les tweets des adolescents, on a eu droit à Aurhoal et R2A qui m’évoquent plus une marque de cosmétique et une formule mathématique qu’une région de France. Mais bon, je suis un has been !
Plus originaux et poétiques furent La Volc’en Loire et Puyrhônealpes. Ce second surnom avait un vague air de dinosaure de l’époque hercynienne rajeuni par la surrection alpine !
Référence au relief et à la capitale régionale, certains émirent l’idée de Lyon et Montagnes ou encore Hautes Chaînes de France, mais nos amis pyrénéens (soutenus par leurs collègues vosgiens) pouvaient dénoncer à juste raison un abus d’identité.
Ce sont peut-être des habitants des plaines et vallées qui suggérèrent Entre Monts et Rhône, c’est autrement bon ! Le vieux département originel de Rhône-et-Loire retrouva des partisans mais Alpins et Auvergnats ne s’y reconnaissaient pas du tout.
On jette un œil en bas à gauche de la carte comme disent certaines présentatrices de la météo ? C’est là, dans le Sud-Ouest, que se situe la nouvelle grande entité résultant de la fusion des anciennes régions Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes.
Alain Juppé, « Alain Péju » comme l’ont surnommé les Guignols de Canal +, dont on sait qu’il incarne le renouveau et l’avenir (!) dans la perspective des prochaines élections présidentielles, avait pensé au duché d’Aliénor mais il s’est vite repris en suggérant plus sagement la Grande Aquitaine. Au final, on a opté pour la Nouvelle-Aquitaine, soi-disant synonyme de renaissance.
Cela dit, pas de mauvais esprit, il faut lui reconnaître une pertinence historique d’avoir envisagé de faire de ses concitoyens régionaux, de futurs Aliénés ! En effet, le duché d’Aquitaine de cette chère Aliénor rassemblait à peu près les territoires de la nouvelle région.
Je ne sais si c’est parce qu’ils ont flashé sur la duchesse mais quelques sujets fantaisistes et lubriques (une infime minorité) ont voté pour l’acronyme APOIL (Aquitaine-POItou-Limousin).

région Aquitaine blog

Il faut reconnaître que cette Aliénor fut une sacrée nana. Elle vécut une époque formidable (pour pasticher le dessinateur Reiser) puisque son siècle, le douzième de notre ère chrétienne, connut plusieurs croisades et la construction des premières grandes cathédrales gothiques.

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Gisant d’Aliénor d’Aquitaine et de Henri II

Née à Poitiers vers 1122, elle était la petite fille du troubadour Guillaume IX d’Aquitaine grand chantre de l’amour courtois. Elle fut successivement reine des Francs, mariée à Louis VII le Jeune, puis, après avoir obtenu le divorce sous prétexte d’une parenté trop proche (cousinage au 4e degré), reine d’Angleterre en épousant Henri de Plantagenêt (du même degré de parenté que Louis VII !!!), le futur Henri II. Mère d’une dizaine d’enfants entre les deux souverains, deux de ses fils, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre devinrent rois d’Angleterre.
C’est ainsi que la plupart des terres qu’on a cherché à renommer aujourd’hui devinrent anglaises au nez et à la barbe des Capétiens et Philippe Auguste. Cela se règla bien plus tard avec la guerre de Cent ans.
Aliénor était décrite comme belle, gaie, sensuelle, d’une nature chaude et ardente. On dit qu’elle se laissa aller à l’infidélité, fascinée par les charmes de l’Orient et un certain Raymond de Poitiers, pendant son séjour à Antioche lors de la deuxième croisade. Certains chroniqueurs lui prêtent même une liaison avec l’évêque de Poitiers Gilbert de la Porrée.
Elle aurait eu aussi des sentiments très forts pour le troubadour Bernard de Ventadour. Jolie métaphore, le jour où elle apprit la liaison de son époux Henri II avec Rosemonde de Clifford, elle serait allée au-delà d’une simple visite de courtoisie amoureuse à l’occasion de laquelle Ventadour, les yeux fixés dans les siens, lui chanta un poème de sa composition. Ce pourrait être celui-ci :

« J’ai le cœur si plein de joie,
Qu’il transmute Nature :
C’est fleur blanche, vermeille et jaune
Qu’est pour moi frimas;
Avec le vent et la pluie
S’accroît mon bonheur.
Aussi mon Prix grandit, monte;
Et mon chant s’épure.
J’ai tant d’amour au cœur
De joie et de douceur,
Que gelée me semble fleur,
Et neige, verdure.
Je puis aller sans habits,
Nu dans ma chemise,
Car pur amour me protège
De la froide bise.
Mais est fol qui, hors mesure,
Devient indiscret.
J’eus donc souci de moi-même
Dès que j’eus requis
D’amour la toute belle
Dont j’attends tel honneur… »

Justement, Zebda, un groupe engagé originaire de Toulouse nouvelle capitale de la grande région voisine, chante « Tomber la chemise » !
Je bats ma coulpe pour cette transition médiocre quoique j’ai utilisé quelques grammes de matière grise de plus que les concepteurs des Hauts de France. D’ailleurs, si on suit leur puissant raisonnement, on pourrait baptiser Bas de France la région constituée du Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées.
La nouvelle assemblée régionale avait adopté lors de sa séance du 15 avril cinq propositions retenues par un « comité des noms » (!) composé d’experts qui ont travaillé sur les idées émises par les internautes. Furent donc soumises au vote des habitants les appellations suivantes : Languedoc, Languedoc-Pyrénées, Occitanie, Occitanie-Pays Catalan et Pyrénées-Méditerranée.
À première vue, réduire au nom de Languedoc cette région qui va de Nîmes à Tarbes sur des airs des troubadours Brassens, Trenet et Nougaro, apparaissait très restrictif et pourtant …
À l’origine, le Languedoc tire notamment son nom de la langue (l’occitan) parlée par ses habitants depuis le IXe siècle, dans une aire qui englobe toute la moitié sud de la France, de la Gascogne à la Provence avec pour limites septentrionales le Limousin et l’Auvergne.
Il évoque aussi la province qui s’étendit, du XIVe jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, des piémonts pyrénéens au Rhône, et qui se caractérisait par son assemblée des États du Languedoc, sa cour des Comptes, Aides et Finances de Montpellier, et ses deux généralités de Toulouse et Montpellier.
Dans la consultation fut citée la Septimanie que, déjà, l’ancien président iconoclaste de la région Languedoc-Roussillon, Georges Frèche, avait tenté d’imposer lorsqu’il fut élu en 2004. Cette région wisigothique ne signifie rien pour nombre de régionaux, qui plus est, elle ne recouvre qu’un tiers du territoire de la future région.
Terres d’Oc, ça faisait un peu cuvée de vin rosé à déguster bien frais et modérément.

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Il a fallu aussi composer avec les susceptibilités identitaires occitanes et catalanes. Ainsi, l’Occitanie, outre qu’elle froissait les minorités agissantes catalanes, pouvait constituer une exagération géographique car la nouvelle région ne correspond qu’au quart de l’aire historique de la langue occitane. Il est même quelques vallées italiennes (du côté du val d’Aoste) et espagnoles où l’on tente de maintenir cette langue.
C’est pourtant ce choix d’Occitanie sur lequel s’est portée l’assemblée plénière (85 voix sur 158 conseillers), en l’enrichissant tout de même de la sous-mention Pyrénées Méditerranée. « Un nom fédérateur, porteur d’ambitions collectives et d’une identité commune » a déclaré la présidente de région !
Dans quelques décennies, les futures générations auront peut-être oublié ce que représentait chez leurs aïeux le Midi, synonyme de soleil, d’accent, de vacances, de révoltes sociales aussi (« les paysans du Midi et les mouvements viticoles de 1907″). « Il rentrait chez lui, là-haut vers le brouillard, elle descendait dans le midi » dans la belle histoire de Michel Fugain ; « de toutes les routes de France et d’Europe, Charles Trenet préférait la Nationale 7 qui descendait vers les rivages du Midi !
Que deviendront les grands quotidiens régionaux Midi Libre et La Dépêche du Midi, sans oublier Midi Olympique, la bible bihebdomadaire des amoureux du « rrrruby » ? Devra-t-on débaptiser le canal du Midi, la superbe voie d’eau créée par Pierre-Paul Riquet?
Au final, ce charcutage territorial de l’hexagone a abouti à de nombreuses querelles entre grandes villes (Rouen-Caen, Dijon-Besançon, Toulouse-Montpellier etc…) pour décider de l’emplacement du nouvel hôtel de région.
On est loin du projet de Condorcet : 290 kilomètres et 3 heures vingt de route séparent Guéret (Creuse) de Bordeaux capitale de la Nouvelle-Aquitaine, les Carolomacériens (habitants de Charleville-Mézières) devront parcourir 360 kilomètres pour rallier Strasbourg.
Quitte à ce qu’on me range parmi les « has been » nostalgiques d’une douce France désormais bien malmenée, j’ai la désagréable impression que la technocratie et la politique politicienne qui ont conduit à nos nouvelles régions, témoignent d’une forme d’inculture, d’opportunisme et d’absence d’imagination au nom d’une rentabilité plus que discutable.
Plutôt que cette conclusion formelle, je préfère terminer avec une farce normande qu’auraient volontiers brocardée Flaubert et Maupassant. « Un travail avec des historiens spécialisés dans l’histoire de la Normandie a été réalisé », dixit le président de région Hervé Morin, pour élaborer le nouveau logo de la région. Plusieurs contraintes étaient fixées : : « Il fallait deux léopards jaunes, identiques, l’un au dessus de l’autre, sur fond rouge, avec une tête de face et la gueule ouverte, trois pattes posées, une patte levée et la queue recourbée ». Il paraîtrait que la forme évoque une voile de drakkar viking …

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Ces léopards proviennent du plus ancien blason connu de la dynastie des Plantagenêts. Geoffroy, par son mariage avec Mathilde (la dernière descendante directe des ducs de Normandie) devint duc de Normandie en 1128. Il fit transposer les symboles de « l’émail du Mans » sur son blason qui allait devenir les couleurs de la Normandie, à savoir l’or (jaune) sur fond de « gueules » (rouge).
À l’origine, il semble que Richard Cœur de Lion, duc de Normandie et roi d’Angleterre, à son retour de captivité, remplaça sur son blason les deux lions qui y figuraient par trois léopards. En 1204, Philippe II rattacha la Normandie à la couronne de France sans y nommer de duc. Du coup, un des félins se fit la belle dans le bocage normand et l’emblème à trois léopards ne subsista que dans les îles dites anglo-normandes (Jersey, Guernesey, Serq).
Mon anecdote ne casse certes pas trois pattes à un canard (à la rouennaise) mais, outre d’avoir le mérite de vous faire réviser un peu d’Histoire, elle pose tout de même la question : combien de temps et d’argent auront été inutilement gaspillés pour concevoir ce visuel et en rhabiller à terme tous les lycées, CFA, salles de sport, associations etc… de la région, au nom de la sainte communication ?
Il est des questions de voile (ou de toile) dont on pourrait aisément faire l’économie.

Publié dans:Ma Douce France |on 11 novembre, 2016 |1 Commentaire »

Si, une fois n’est pas coutume, je vous parlais de Seix ?

J’imagine déjà le buzz et qu’à l’annonce de ce titre alléchant, un certain nombre de coquins, libertins, lubriques voire libidineux vont se précipiter sur mon blog pour lire comment je trempe ma plume dans l’encre violette !
Ils risquent d’être sacrément frustrés car mon honorable projet est de vous faire visiter le village de Seix, une petite commune d’Ariège au pied des Pyrénées qui comptait 751 habitants au dernier recensement de 2013.
Il est vrai qu’une simple voyelle de différence peut faire naître la confusion. D’ailleurs, le petit bourg de la vallée du Haut-Salat en fit la cocasse expérience, il y a quelques années. En effet, une lettre postée à Paris en février 1790 est arrivée à destination … deux siècles plus tard, 220 ans très exactement. Une erreur d’aiguillage, compréhensible dans une époque troublée (prise de la Bastille huit mois auparavant), avait acheminé ce courrier à Saïx, une petite cité du Tarn.
Il fallut qu’un stagiaire saisonnier à la mairie de Saïx (j’espère qu’on lui a trouvé un CDI !), un peu curieux, range avec zèle les archives municipales pour découvrir la méprise.
Au demeurant, la lettre émanant du ministère de l’Intérieur de l’époque n’annonçait pas une bonne nouvelle aux Seixois. L’administration de la toute nouvelle République opposait une fin de non-recevoir à la demande de la commune ariégeoise de devenir chef-lieu de canton (elle ne l’est toujours pas) :
« J’ai reçu, Messieurs, le mémoire que vous m’avez adressé au sujet de la formation de l’arrondissement du canton du haut Couserans. Je savais que vous aviez déjà adressé à l’Assemblée nationale votre réclamation sur le choix du chef-lieu. Je ne doute pas qu’elle ne la prenne en considération. Au surplus, vous pourrez présenter vos observations au Commissariat que Sa Majesté chargera de veiller à la formation du département et du district.
Je suis véritablement, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur. »
Son signataire était François-Emmanuel Guignard, chevalier puis comte de Saint-Priest.
Certains pourraient avoir la malice de pointer du doigt les carences du service public. Mais depuis, une entreprise privée a convoyé hors période scolaire sur les bords du Salat une armoire et des fournitures attendues dans une école sur les rives de l’Agout.
Comme dans le Sud-Ouest, la convivialité n’est pas un vain mot et que toute occasion est bonne pour faire la fête, la fameuse missive a créé des liens d’amitié entre Ariégeois et Tarnais.
Il a fallu que je sois invité dans un restaurant près du pont qui enjambe le Salat, affluent de la Garonne, pour que je prête un regard plus attentif au pittoresque village de Seix.
Je bats ma coulpe (d’Octani, l’apéritif ariégeois à la mode cet été !) : depuis trente-cinq ans que je fréquente les Pyrénées ariégeoises, j’avais certes souvent traversé la commune en coup de vent. C’était parfois au petit jour pour monter voir mon ami Jean le berger à l’estive de Pouilh ou suivre la transhumance des brebis. C’était aussi, au temps de ma splendeur sportive (!), plutôt que m’intéresser aux curiosités touristiques, je veillais sur le choix du bon braquet qui me permettrait, à la sortie ouest du village, de me hisser à vélo au sommet du col de la Core assurant la communication avec la vallée de Bethmale.
Seix est un village de montagne, à la confluence de quatre vallées : celles du Salat, du Garbet, d’Ustou et d’Estours. Quelques-unes de ses parcelles sont frontalières de l’Espagne.
Son histoire est d’ailleurs cocasse. Par un paréage entre les seigneurs du lieu et le roi Philippe le Hardi vers 1280, Seix constituait une enclave du Languedoc royal échappant ainsi aux juridictions des comtés du Couserans et du Comminges. En échange de la garde de la frontière, la charte, confirmée et augmentée en 1328 par Philippe de Valois à Compiègne, en 1547 par le roi Henri II à Toulouse, en 1565 sous Charles IX et enfin en 1625 par Louis XIII, accordait des privilèges très favorables à l’organisation municipale comme l’affranchissement des droits seigneuriaux. En 1528, alors que Charles-Quint menaçait d’envahir la France, François 1er dispensa les Seixois de l’impôt extraordinaire parce qu’ils étaient « obligés de faire guet nuit et jour sur les ports » (les cols portent parfois le nom de ports dans les Pyrénées).
Cette bienveillance royale serait peut-être à l’origine de la devise Cap dé paou, qué soun dé Seich, « Pas de peur, je suis de Seix » !
L’histoire de Seix est intimement liée à la proximité de la frontière espagnole. Ainsi, les lies et passeries, ces accords conclus de vallée à vallée tout le long de la chaîne des Pyrénées, en l’occurrence ici avec le versant espagnol du Val d’Aran, rendaient prospères foires et marchés où s’échangeaient viandes, fromages et laines du Couserans avec les vins et huiles d’Espagne.
Ce fut aussi au XIXe siècle le temps des colporteurs que raconte la pittoresque épicerie Souquet transformée aujourd’hui en musée, à Soueix, petit village à moins d’une lieue de Seix (voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2013/11/12/tout-ce-que-vous-voulez-savoir-sur-lepicerie-de-soueix-sans-jamais-oser-le-demander/).
Au siècle dernier, les montagnes environnantes, pas toujours hospitalières, constituèrent aussi un lieu de passage des Républicains espagnols pour fuir la dictature franquiste et de Juifs français confrontés à la barbarie nazie. Des musées racontent aujourd’hui l’histoire de ces « chemins de liberté ».
Entre 1936 et 1939, en pleine guerre civile espagnole, les montagnes du Couserans furent témoins de l’exil massif de réfugiés du Pallars, une région de la province de Lérida. À l’époque de la Retirada, l’accueil par la population française ne fut pas toujours chaleureux (les Groupements de Travailleurs Étrangers et les camps d’internement d’Argelès, du Vernet et Rivesaltes)) mais un certain nombre de familles catalanes s’intégrèrent tout de même avec succès, notamment à Seix et alentours. Le témoignage des rares anciens de Seix aux patronymes ibériques, encore en vie, constituerait sûrement une riche réflexion sur l’afflux des migrants auquel nous sommes confrontés actuellement.
Confusément, c’est peut-être en souvenir de tout cela que, chaque année, un dimanche d’août, est organisée au Port de Salau la Pujada, une rencontre transfrontalière d’altitude pour la défense des langues et cultures communes occitanes et catalanes. C’est une occasion de célébrer l’amitié et la convivialité entre peuples en chantant, dansant et partageant le fromage ariégeois et le vin catalan tirés du sac des randonneurs.

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Historiquement, le village de Seix s’implanta d’abord sur la rive gauche du Salat. C’est là que, cet après-midi, une fois franchi le vieux (malgré de violentes crues) pont de pierre à trois arches, je décide de fureter dans le dédale de ruelles et venelles qui constituent le cœur de la cité à l’ombre de son château et de son église.
En ce jour caniculaire, je commence par profiter quelques minutes de la fraîcheur de l’église Saint-Étienne. En actionnant une minuterie électrique, surgit alors de la pénombre, au-dessus du maître-autel, un très beau retable en bois doré sculpté représentant le martyre de saint Étienne traîné et lapidé hors les murs de Jérusalem, aux environs de l’an 36, sous les yeux non réprobateurs de Saul, le futur apôtre Paul qui se convertira par la suite sur le chemin de Damas.

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Saint Étienne est encadré par deux statues en terre cuite dorée de saint Pierre et saint Paul, deux connaissances que j’ai rencontrées récemment lors de mes vacances romaines. Sur les lambris du chœur, apparaissent aussi les Quatre Évangélistes, vous souvenez-vous de leur nom ? Matthieu avec son ange, Marc et le lion, Luc et le taureau, Jean et l’aigle, j’étais studieux au catéchisme !

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Les fonts baptismaux abritent deux Piétas classées des XVe et XVIIe siècles. Choc de cultures artistiques, elles sont mises en perspective avec deux tableaux du peintre contemporain de notoriété internationale René-Gaston Lagorre. Né à New York de parents ariégeois émigrés, comme pas mal de gens originaires des vallées de Seix, Oust et Ercé, il vécut à Seix et l’on retrouve ses racines dans certaines de ses toiles.

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La commune reconnaissante rend hommage à l’enfant du pays en organisant, chaque été, les Estivales Lagorre, un ensemble d’expositions de peintures, gravures et sculptures en divers lieux du village.

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Devant les arcades de la mairie, une fontaine récente est décorée du blason de la cité, deux poissons surmontés de deux clés en sautoir.
Sous le trompe-l’œil inquisiteur de quelques autochtones, je m’attarde devant les vitrines des « Seix shops » (ça me fait un buzz de plusieurs centaines de lecteurs !), pardon, des pittoresques échoppes de Seix.
Certaines possèdent encore leur architecture ancienne avec leurs curieuses devantures en applique constituées d’un habillage de bois peint. J’ai presque envie d’entrer dans chacune d’elles juste pour le plaisir d’en humer l’atmosphère. « Ça sent le propre et le verbe d’antan » comme chez Les Vieux de Jacques Brel.

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À l’épicerie du Château, ça sent aussi les fromages de montagne bien affinés. Une tranche épaisse de Rogallais, fromage local de vache, brebis, chèvre ou aux trois laits, avec une miche de pain du Petit Mitron de Oust (souvenir de départ d’estive !), ce peut être le petit Jésus en culotte de drap et sabots de Bethmale !
Le normand que je suis aurait peut-être avalé de travers au temps où la fromagerie d’Oust fabriquait un … Camembert de Seix. On ne pouvait même pas parler d’usurpation d’identité car le célèbre fromage rond cher à Marie Harel n’avait pas cru bon de solliciter l’appellation d’origine.

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À quelques pas de là, je me retrouve vite devant l’entrée du château. Sa situation en surplomb des toits du village rappelle que le site avait autrefois une valeur stratégique de défense sur la route de trois cols transpyrénéens.
Historiquement, il est fait mention de deux châteaux : l’un, totalement disparu, dit « château du Roy », siège d’une garnison au XVIe siècle pour parer aux attaques des protestants, l’autre dit « château du Vicomte » sur les vestiges duquel serait édifiée la forteresse actuelle.
Sur le linteau de la porte d’entrée, un blason représente les armoiries de la famille de Balby qui posséda le château durant deux siècles : « D’or aux trois poissons d’azur fascés l’un sur l’autre ».

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Le château actuel abrite le centre d’interprétation des vallées du Haut-Salat. Leur histoire et la vie des hommes et femmes de ces montagnes sont racontées avec les technologies numériques d’aujourd’hui. De salle en salle, on peut croiser (virtuellement) par exemple des colporteurs et des montreurs d’ours.
Cet été, une exposition présente le retour du bouquetin qui avait complètement disparu des Pyrénées, essentiellement à cause d’une chasse intensive par l’homme. Une douzaine d’animaux d’origine ibérique ont été lâchés dans le cirque voisin de Cagateille, il y a maintenant trois ans. Jean de La Fontaine pointait les travers des humains ; en l’absence du fabuliste, les bouquetins des Pyrénées nous enseignent une leçon de tolérance.
En tout cas, leur présence devrait moins être sujette à polémique que l’introduction des ours slovènes.

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Je redescends du château et me glisse dans une venelle. Elle me mène à la rue du Roy, presque aussi étroite, à laquelle j’accède par un petit pont en dos d’âne enjambant le ruisseau d’Esbintz qui, dans quelques mètres, viendra se jeter dans le Salat.

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Scène paisible, dans une courette voisine, un homme est plongé dans sa lecture à l’ombre d’une treille. Je suis intrigué par le carreau de faïence : « L’école ». S’agit-il de l’ancienne maison du douanier Favareu qui servit de classe enfantine au milieu du XIXe siècle ?
Clin d’œil ou pur hasard, juste en face, se trouve l’impasse Charlemagne. C’est peu glorieux pour ce sacré empereur qui inventa l’école si j’en crois un immense succès de France Gall. Involontairement, c’est prémonitoire de notre école de la République quelque peu malade.
En tant que rédacteur d’un blog intitulé À l’encre violette, je ne peux pas manquer d’évoquer l’exposition « Ardoise et tableau noir » que j’avais visitée, il y a deux ans, à l’école élémentaire sise sur l’autre rive du Salat. Outre qu’elle soulignait l’esprit d’entreprise de l’association culturelle seixoise, la nostalgique manifestation célébrait, à travers la présentation de nombreux livres, cahiers et objets, l’École de la République d’antan dans cette zone montagnarde. Je dois reconnaître que les quelques photos subjectivement choisies peuvent prêter à sourire. De là à affirmer comme un ancien président au palais de Latran de Rome que l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé … je ne traverserai pas le Salat même à sec!

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On aimait les contes et les légendes lors des veillées autrefois au coin du cantou. On dit que dans cette impasse Charlemagne, les soldats de l’empereur, de retour de la campagne d’Espagne, y aiguisèrent leurs épées contre l’encadrement en grés d’une grange !
Non loin de là, la Passade des Trois Sorcières, une venelle moyennement avenante, rappelle le procès en sorcellerie intenté, au XVIe siècle contre trois femmes de Seix. Dénoncées par leurs propres fils et frères dont un était le curé de Seix, d’élaborer des potions et onguents, elles furent condamnées au bûcher pour purifier leur âme.
Un écriteau nous invite à franchir maintenant un grand portail et découvrir le jardin de curé (je prie pour que ce ne soit pas le mouchard !) au cœur de l’enceinte de la chapelle Notre-Dame de Pitié et du presbytère.

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Déclenche-t-il chez le fils de hussards noirs de la République, enseignant lui-même, une pointe de jalousie ou de regret que les anciens potagers d’instituteurs des écoles publiques d’antan soient tombés dans l’oubli ? J’ai connu les toutes dernières années d’École Normale où étaient encore dispensés des cours d’agriculture. C’était avant que l’Éducation Nationale ne devienne un grand corps malade et que (certains de) ses professeurs des écoles ne sachent plus distinguer un champ de blé d’une pièce d’orge ou d’avoine.
Dans son livre Jardins de curé, jardins d’antan, Philippe Ferret écrivait : « Un jardin de curé, c’est avant tout un petit coin de paradis et de méditation, niché devant le presbytère, où l’on trouve de tout. L’homme d’église y cultivait des fruits, des légumes, des aromates, des plantes médicinales, des fleurs, un peu de vigne pour le vin de messe, quelques ruches. Bref, de quoi assurer la subsistance du prêtre, soigner ses ouailles et décorer l’autel toute l’année. »
Contre le mur de la chapelle, le curé s’est mis à l’ombre pour donner sa leçon de catéchisme telle que la peignit en 1890 Jules-Alexis Muenier dont le tableau original est visible au musée des Beaux-Arts de Besançon.

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Je m’attarde devant le bric-à-brac végétal, malgré tout structuré, curieux de la symbolique souvent religieuse et poétique apportée par les fleurs et les plantes.
On ne peut que tomber en pâmoison devant le Cœur de Marie, appelée aussi de manière plus laïque Cœur-de-Jeannette ou Cœur-Saignant.

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J’ignorais la spiritualité de l’Aster étoilé baptisé Œil de Christ … pour la lumière qu’il porte en lui. Les anciens le reconnaissaient comme antidote aux morsures de serpent, le diable en somme.
Je ne savais pas non plus que les Clivias, qui fleurissent chez moi (quand ça leur dit), sont des Lis de Saint-Joseph.
Je conseillerai à ceux qui se sont précipités sur la lecture de ce billet (à la seule vue de son titre) d’aromatiser leurs mets avec le poivre des moines, fruit séché du gattilier. Son nom viendrait, en effet, du fait qu’au Moyen-Âge, en raison de ses propriétés anaphrodisiaques, on en saupoudrait quelques graines dans la soupe des moines afin de calmer leur ardeur sexuelle.
J’ajouterai encore que, bel exemple de tolérance aromatique, la menthe marocaine s’épanouit dans ce jardin de curé catholique ressuscité non par la grâce de Dieu, ce serait trop simple (!), mais par celle de bénévoles aimables et passionnés.
Les membres de l’association du patrimoine seixois ne restent d’ailleurs pas les deux pieds dans le même sabot de Bethmale et organisent régulièrement des animations et des expositions dans le jardin et le presbytère.

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Ainsi, un espace est consacré aux outils d’antan et à la vie aux estives autrefois dans les nombreuses cabanes pastorales qui peuplaient la montagne avec la tonte des brebis, la traite du lait et la fabrication du fromage. Beaucoup ont été restaurées en résidences secondaires, certaines en refuges pour les randonneurs.
Un instant de nostalgie et même d’émotion avec la lecture d’un court texte sur l’histoire du tablier et, en particulier, sur les multiples usages de celui porté au quotidien par nos aïeules :
« Le principal usage du tablier de grand-mère était donc de protéger la robe, mais en plus de cela, il servait de gant pour retirer une poêle brûlante du fourneau.
Il était merveilleux pour essuyer les larmes des enfants et, à certaines occasions, pour nettoyer les frimousses salies.
Depuis le poulailler, le tablier servait à transporter les œufs, les poussins à réanimer, et parfois les œufs fêlés qui finissaient dans le fourneau..
Quand il y avait de la visite, le tablier servait d’abri aux enfants timides… d’où l’expression : « se cacher dans les jupons de sa mère ».
Quand le temps était frais, Grand’ Mère s’en emmitouflait les bras. Par temps chaud, alors qu’elle cuisinait devant le poêle à bois, elle y épongeait la sueur de son front.
Ce bon vieux tablier faisait aussi office de soufflet, agité au dessus du feu de bois.
C’est lui qui transbahutait les pommes de terre et le bois sec jusque dans la cuisine.
Depuis le potager, il servait de panier pour de nombreux légumes ; après que les petits pois aient été récoltés, venait le tour des choux.
En fin de saison, il était utilisé pour ramasser les pommes tombées de l’arbre.
Quand des visiteurs arrivaient à l’improviste, c’était surprenant de voir avec quelle rapidité ce vieux tablier pouvait faire la poussière.
A l’heure de servir le repas, grand-mère allait sur le perron agiter son tablier, c’était signe que le dîner était prêt, et les hommes aux champs savaient qu’ils devaient passer à table.
Grand-mère l’utilisait aussi pour sortir la tarte aux pommes du four et la poser sur le rebord de la fenêtre, afin qu’elle refroidisse ; de nos jours sa petite fille la pose là pour la décongeler... »
J’ai connu quasiment toutes les fonctions de ce vêtement si pratique du temps de ma merveilleuse mémé Léontine :
(Pour mieux la connaître, voir billets http://encreviolette.unblog.fr/2008/02/14/ma-grand-mere-meme-leontine-2/).
Le rez-de-chaussée du presbytère abrite une exposition sur le fil de lin et les broderies de nos grand-mères.

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Deux femmes fort aimables (et bénévoles comme souvent à Seix !) ne sont pas avares d’explications sur les chefs-d’œuvre textiles (c’est le mot) made in Couserans provenant des mains habiles des aïeules des vallées environnantes.
Jouxtant le presbytère, la chapelle Notre-Dame de Pitié en cours de restauration est malheureusement fermée. Il faudra que je profite des journées du patrimoine ou des Estivales Lagorre pour en admirer les trésors.

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Je passe maintenant devant l’ancienne biscuiterie Toureille. Pierre le maître des lieux, le « tonton biscuit », s’en est allé régaler les bonnes âmes au paradis, il y a quelques années, mais j’ai trouvé quelques odorants et émouvants éloges en consultant le bulletin municipal :
« Je me souviens, j’étais enfant, je courais gamine avec les autres dans les rues du village et j’allais pour ainsi dire « par l’odeur alléchée » et de façon régulière tourner autour de la rue du Roy où se déroulaient des choses magiques et fabuleuses pour les gourmandes dont je faisais partie.
Avec l’âge cela n’a pas cessé et s’est même aggravé, je dois le confesser.
Nous rusions pour savoir à quelle heure la fournée de croquants serait accessible. Nous étions aux aguets et nous comptions profiter d’une information habile afin de connaître le moment « juste » où la fabuleuse Sultane sortirait « à point dorée » et encore tiède de ton four…
Je ne dis pas combien de fois nous étions capables de passer et repasser à l’angle de la ruelle pour capter une odeur, une image furtive de ton activité précédant la fournée, à savoir la préparation du bois avant l’enfournement. Cette tâche démarrait quelques jours avant ou bien la veille. En tout cas, le tas de bûches composé en quelques heures voulait dire « fournée annoncée » et qui dit fournée dit « biscuits ». C’était le « branlebas » et la révolution pour nous.
Dans tout le quartier, dans mon souvenir, nous étions en grande émotion.
… Puis le four s’allumait et nous avions encore quelques heures succulentes de surveillance où nous profitions, mais patiemment (parce qu’il en fallait de la patience!!), de l’odeur. Suivant les vents, elle envahissait tout le quartier de derrière l’église et s’en allait nous chercher, bien plus loin encore, jusqu’à venir troubler parfois dans les jardins.
Ce rituel qui aiguisait tous nos sens à la fois m’a accompagnée toute une partie de mon enfance et je ne savais pas à quel point c’était important pour moi. »
Tremper un sablé sultane dans un thé parfumé de menthe marocaine dérobée dans le jardin du curé, c’eut été sans doute un péché de gourmandise mais peut-être aussi une forme savoureuse de neutralité religieuse !
Un peu perdu dans le maillage des ruelles, je reviens sur mes pas par la rue du Roy qui me ramène à l’arrière de l’église Saint-Étienne (c’était le devant au XVIIIe siècle !). Le calme de la rue est juste troublé par le bruissement de l’Esbintz qui coule à l’arrière des maisons. Hors la placette à hauteur de la passerelle, on aperçoit parfois le ruisseau au fond de longs couloirs intégrés dans les maisons mitoyennes. On comprend l’importance de l’eau dans le quartier autrefois aussi bien pour la lessive que pour les bêtes.

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Si l’on est attentif, on constate que l’architecture des maisons était très variée : des demeures bourgeoises à encorbellement et balcons côtoyaient des habitations très modestes ainsi même que des granges. J’imagine la rue du Roy essentiellement empruntée autrefois par les charrettes. On peut revivre ces scènes en se rendant à la « capitale » Saint-Girons, chaque premier dimanche d’août, pour la manifestation Autrefois le Couserans qui attire une forte affluence.

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Par son histoire et sa géographie, Seix respire ou inspire l’intelligence, le travail, l’authenticité, la créativité, des dispositions pour l’aventure aussi.
L’écrivain René-Victor Pilhes y passa son enfance, élevé chez sa grand-mère maternelle, et y séjourne encore. Il connut un énorme succès, au début des années 1970 avec la sortie de L’Imprécateur récompensé par le prix Femina et adapté au cinéma. Sans être autobiographiques, on retrouve son « pays » dans un certain nombre de ses romans. Me revient en mémoire la lecture de La Pompéi et voici que, pour les besoins de ce billet, dans mes recherches sur le site du Patrimoine Seixois (une mine d’informations !), je tombe sur une critique élogieuse du Canard enchaîné :
« La Pompéi est un roman-torrent : il charrie des débris de rochers, des troncs d’arbres, des cadavres… et des phrases qui ressemblent à des éboulis. Pilhes s’y plonge corps et plume(s), ça éclabousse, ça tintamarre ! Quatre cents pages de chaos pour raconter un épisode convulsif et ténébreux de la vie du monde vers la fin du XXe siècle … »
Il s’agit d’une métaphore qui pourrait être cependant prise au premier degré. En effet, le village de Salau, en amont de la vallée du Salat, fut victime de terribles crues en 1937 et 1982 emportant avec elles une partie de l’église et du cimetière. Les habitants de Seix eurent la macabre surprise de voir flotter quelques cercueils dans le torrent ravageur.
Et dire que selon encore une légende, le Salat serait né des larmes d’une princesse espagnole. Suite à un chagrin d’amour, Carmela de Bazano, désespérée, aurait fui son pays en franchissant les Pyrénées par le Port de Salau. Séchant neuf larmes sur les joues de la princesse, une fée la consola : « Tes pleurs seront les sources d’une rivière de cristal où se baigneront des muscles de fer ». À son réveil, « un écrin d’émeraude l’entourait. Des souffles de fraîcheur la caressaient. Herbes grasses, fougères luxuriantes, chênes gigantesques…neuf sources joyeuses berçaient de leurs ondes neuf edelweiss de velours blanc ».

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Aux mêmes sources, non pas du Salat mais des publications de l’association du Patrimoine Seixois, j’ai découvert une autre grande figure locale, Jules Palmade pédagogue et poète.
Ariégeois de naissance, il dirigea pendant vingt-cinq ans le collège (alors cours complémentaire) de Seix qui porte aujourd’hui son nom. « Un homme remarquable auquel je dois beaucoup et dont le souci permanent était de donner aux enfants qui lui étaient confiés, tous de condition modeste, la possibilité de s’élever un peu dans l’échelle sociale en accédant à un emploi administratif. La classe de troisième préparait donc, après le Brevet Elémentaire, au concours d’entrée à l’Ecole Normale d’instituteurs, à la première partie du Brevet Supérieur, aux concours des Postes et du Trésor… » écrit un de ses anciens élèves qui fut reçu au concours d’entrée de l’École Normale de Foix. Des mots simples mais ô combien forts et émouvants qui possèdent une forte résonance en notre époque actuelle. Je ne peux que penser à ma maman qui accomplit avec tant de conscience les mêmes missions dans son établissement normand. Outre sa tâche d’enseignant, Jules Palmade publia aussi plusieurs recueils de poèmes (parfois même en langue gasconne) qui rendaient hommage aux paysages et aux gens de son pays.
Me voilà de retour sur le pont sur le Salat ! Alors, que pensez-vous de ce Seix à la papa, à l’arrière-grand-papa plutôt ?
Seix ne se nourrit pas que de nostalgie. Fier à juste titre de son passé, le village a su aussi s’adapter au présent et développer les potentialités touristiques qu’elle détient : proximité de la station de sports d’hiver de Guzet-Neige, randonnées en montagne, canoë-kayak et rafting dans les eaux vives du Salat.
Tandis que je rejoins mon véhicule sur l’autre rive, je vous offre un magnifique chant qui est presque devenu un hymne de la culture pyrénéenne. Pour les besoins de mon film dédié à Amédée un ami éleveur, j’avais demandé au berger et ses collègues de l’estive de Pouilh, sur le chemin du Port de Salau, de l’interpréter là-haut devant la cabane.
(http://encreviolette.unblog.fr/2013/08/25/la-haut-amedee-soucasse/)

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Qui sait, vous l’entendrez peut-être un jour dans le chœur de l’église Saint-Étienne ou dans la chapelle. J’espère que je vous aurai donné envie de trouver refuge à Seix quelques jours.

Publié dans:Ma Douce France |on 17 septembre, 2016 |1 Commentaire »

Oradour-sur-Glane, un matin d’été 2016

Lorsque je « descends » vers les Pyrénées, il m’arrive, pour rompre la monotonie de l’autoroute A20, d’emprunter quelques chemins de traverse culturels.
L’an dernier, à la même époque, j’avais choisi de prendre la tangente vers l’Est pour revivre un Jour de fête sur les lieux de tournage du film culte de Jacques Tati, à Sainte-Sévère, petit bourg de l’Indre.
Cette année, peu avant Limoges, j’ai effectué un court crochet vers l’Ouest pour me souvenir d’un jour de tragédie, celui que vécurent les habitants d’Oradour-sur-Glane, village martyr de la Haute-Vienne.
Cet inconscient mélange des genres peut surprendre voire choquer: la réalité abominable du massacre d’Oradour, le 10 juin 1944, et la fiction des aventures hilarantes de François le facteur. Elles se déroulèrent dans des villages de la France profonde, pas très éloignés l’un de l’autre. Qui sait si justement Jacques Tati, qui s’était réfugié en 1943 dans une ferme discrète près de Sainte-Sévère, n’avait pas voulu peindre une France ivre d’insouciance après les années dramatiques qu’elle venait de connaître.

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Ce matin, l’heure est au recueillement et au souvenir. J’étais déjà venu à Oradour dans ma prime jeunesse. Il ne pouvait en être autrement avec un père, ancien pupille de la nation, professeur d’Histoire et président pendant plus de vingt ans du comité du Souvenir français de son canton.
J’en gardais quelques images, notamment celles, blotti contre ma tendre maman dans l’église, écoutant l’effroyable récit de la conférencière. Je n’étais pas en âge de comprendre les raisons d’une barbarie que mes parents ne cherchaient cependant pas à me dissimuler. Je me souviens leur avoir demandé pourquoi le critérium cycliste local (remporté plusieurs fois par mon champion Jacques Anquetil) s’appelait le Grand Prix de la Renaissance d’Oradour-sur-Glane … les enfants empruntent parfois de curieux chemins de traverse même à vélo (c’est presque du cyclo-cross !).
Dès janvier 1945, le gouvernement provisoire français décida le classement parmi les monuments historiques de l’église incendiée et des ruines du village conservées en l’état. Il décida également de la réédification du bourg sur un emplacement différent de l’ancien.
Lors de sa venue à Oradour, le 5 mars 1945, le général de Gaulle déclara :
« Ce qui est arrivé à Oradour-sur-Glane nous enseigne autre chose. C’est que, pour réparer et pour conserver le souvenir, il faut rester ensemble comme nous le sommes maintenant … Jamais plus, même une fois, il ne faut qu’une chose pareille puisse arriver à quelques points que ce soit de la France. Et pour que cela n’arrive plus … il y a des dispositions à prendre, des dispositions qui ne sont pas seulement des formules, des dispositions qui ne consistent pas simplement à faire confiance aux autres, même quand ces autres ont la meilleure volonté du monde. Il faut se faire confiance à soi-même, et s’assurer sa sécurité soi-même ».
Sept décennies plus tard … !

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Sur un rond-point, carrefour de l’Histoire ou trait d’union entre le village martyr et le bourg reconstruit, une sculpture de l’artiste Appel-les Fenosa rend hommage « Aux Martyrs d’Oradour » : 642 victimes civiles innocentes dont 246 femmes et 207 enfants.
Cette œuvre possède aussi sa propre histoire. Fenosa, réfugié en France depuis la défaite des Républicains espagnols, séjournant entre Paris et Limousin, en reçut commande en octobre 1944. Il en réalisa le modelé en terre au cours de l’hiver suivant, puis la pièce fondue en bronze par le sculpteur Alexis Rudier fut exposée à l’automne 1945 au salon des Surindépendants à Paris.
L’accueil de la critique fut favorable, notamment de la part du quotidien La Croix … et pourtant l’évêque de Limoges, cul-bénit sans doute choqué par la vision de la nudité d’une femme enceinte au corps léché par les flammes, s’éleva contre le projet de faire de cette sculpture le monument commémoratif du massacre d’Oradour.
L’œuvre entra alors dans les collections du Musée national d’Art moderne puis, au milieu des années 1960, échoua même dans les réserves.
Elle en sortit en 1980 lorsqu’un arrêté du ministre de la Culture décida de la mettre en dépôt à Oradour. Mais la sculpture fit halte à Limoges sur un rond-point des boulevards extérieurs où elle séjourna presque vingt ans. Elle trouva enfin son emplacement actuel en juin 1999.
Les poètes Éluard et Supervielle saluaient le perpétuel balancement des sculptures de Fenosa entre l’humain, le minéral, le végétal, l’eau et le feu. L’artiste revendiquait volontiers cette fusion des règnes et des éléments en déclarant : « La race pure n’existe pas. Il n’y a que des mélanges. »
Sur le socle, on peut lire désormais cette phrase de Paul Éluard : « Ici, des hommes firent à leurs mères et à toutes les femmes la plus grave des injures : ils n’épargnèrent pas les enfants ».
Il y a un peu du Guernica de Picasso dans le monument de Fenosa aux Martyrs d’Oradour.

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Du pied de cette sculpture, on jouit d’une vision à 360 degrés sur le bourg actuel d’Oradour, avec au premier plan son église en rénovation ainsi que sur le village martyr et le Centre de la mémoire inauguré par le président Jacques Chirac en juillet 1999.

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La structure métallique de couleur rouille, à demi enterrée, peut surprendre dans le paysage paisible de molle colline descendant vers la rivière Glane. Ce fut le choix des architectes qui souhaitèrent une « non-architecture ».
Le Centre, comme son nom l’indique, est là pour perpétuer un message de mémoire que les ruines seules, avec la fuite inexorable du temps, ne pouvaient continuer à assurer. Beaucoup plus qu’un musée, c’est un lieu vivant qui se consacre, à travers des travaux de recherche et des expositions, à un travail constant d’historien pour expliquer et comprendre, et aussi transmettre un message de paix aux générations futures.
J’ai lu que de jeunes Français et Allemands participaient ensemble bénévolement à des chantiers d’été sur les ruines et au Centre.
En principe, on ne peut accéder aux ruines (gratuitement) qu’en traversant le hall du Centre occupé par le service de billetterie pour les expositions et une riche librairie, les publications sur le massacre d’Oradour sont en effet prolifiques. Et cela, juste dessous une gigantesque découverte du Führer tenant un discours lors du congrès du Reich à Nuremberg !
Pour rejoindre le village martyr, j’emprunte un tunnel austère taillé dans le béton façon blockhaus, un choix de scénographie pour nous mettre dans l’atmosphère d’une plongée vers l’effroi.
Fi de la chronologie de ma visite, j’ai envie pour l’Histoire de descendre à la petite gare du tramway qui assurait, trois fois par jour, la liaison entre Limoges et Saint-Junien.
Sur la façade, est-ce l’usure du temps mais plus probablement un symbole, ne demeurent de la pancarte de la halte que cinq carreaux de faïence formant le mot ORAGE.

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Au matin du sinistre samedi 10 juin 1944, le premier tramway en provenance de Limoges déversa vers six heures trente de nombreux citadins venant passer dans leurs familles ou dans les hôtels les trois jours de repos du samedi, dimanche et lundi : car Oradour était jusqu’alors un bourg tranquille et accueillant fréquenté par les gens de la grande ville voisine et par les pêcheurs dans la Glane poissonneuse ; de plus, le ravitaillement y était encore facile en cette période d’Occupation soumise aux pénuries.

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En fin de ce même après-midi, Camille Senon, l’une des rares témoins encore en vie, prit le tram à Limoges pour retourner, comme chaque samedi, chez ses parents au Repaire, un des nombreux hameaux d’Oradour.
À cinq cents mètres de la gare d’Oradour, les SS stoppèrent le tramway : « Nous sommes restés longtemps à attendre devant Oradour qui brûlait devant nous. C’était comme irréel, nous voyions les flammes sortir du clocher de l’église. Nous entendions des rafales de mitraillettes. Nous avons vu des soldats incendier des fermes qui bordaient le village. Ils lançaient des objets et tout s’embrasait immédiatement, c’étaient des grenades incendiaires ou des plaquettes de phosphore. Les Allemands ont fait descendre les voyageurs pour Oradour et ont renvoyé le tram en direction de Limoges. Nous étions vingt-deux, dont quatre enfants. Nous avons été conduits à travers champs, après avoir traversé la Glane sur des troncs d’arbre, dans une ferme qui servait de PC aux Allemands. Il était environ 7 heures du soir. Nous ne savions pas encore que tous les habitants avaient été tués. Cela ne coupait pas l’appétit de sept ou huit SS attablés dans la cour, qui se tartinaient de larges tranches de pain avec des rillettes trouvées sur place … Vers 22 heures, un officier est arrivé, visiblement surpris de nous voir en vie. Il nous a demandé nos papiers, qu’il n’a même pas regardés. Pourquoi nous a-t-il laissé repartir, je l’ignore … »
Camille Sénon perdit ce jour-là son père, son grand-père, son oncle et sa tante, de nombreux cousins. Sa mère, en visite chez sa sœur, à quinze kilomètres de là, n’ayant pu traverser Oradour déjà en flammes lorsqu’elle voulut rentrer le soir au Repaire, échappa au massacre.
Ce témoignage m’a spécialement interpellé car Camille, la « survivante du tramway », âgée de 91 ans, a refusé publiquement, quelques semaines avant ma visite, la proposition faite par le Premier ministre Manuel Valls de la nommer commandeur dans l’Ordre national du Mérite en se déclarant « solidaire des luttes menées depuis deux mois par les salariés, les jeunes, une majorité de députés et de français contre la loi travail qu’il venait d’imposer par le 49-3 ». « Ce serait renier toute ma vie de militante pour plus de justice, de solidarité, de liberté, de fraternité, de paix ».
Le Centre de mémoire restitue de manière très fouillée le récit du massacre survenu quatre jours après le débarquement allié en Normandie ainsi que les causes loin d’être complètement élucidées.
La division Waffen SS Das Reich entreprit le 8 juin de se positionner dans la région de Tulle et Limoges pour une opération de ratissage contre la résistance. 8500 hommes environ participèrent à cette opération en laissant une « traînée sanglante » sur leur passage, notamment à Tulle, massacres, pillages, incendies. Oradour se trouvait sur le trajet, on n’y connaissait pourtant aucune activité maquisarde.
« La troupe Waffen SS arriva devant le bourg qu’elle encercla. Elle rassembla la population. Elle sépara les hommes des femmes et des enfants. Elle exécuta les hommes dans des locaux repérés. Elle tua au hasard des rues et des maisons pour qu’il n’y ait pas de témoin. Elle pilla puis elle incendia. Elle massacra femmes et enfants dans l’église qu’elle tenta de détruire avec des explosifs. Puis elle procéda systématiquement à l’élimination des cadavres par le feu et la fosse commune pour empêcher leur identification. Elle accrut ainsi la terreur par l’impossibilité de reconnaître les morts tout en laissant en évidence les traces du massacre… » (source : Centre de la mémoire)
Des traces devant lesquelles nous nous recueillons et nous méditons tout au long de notre cheminement dans les ruines, que nous essayons aussi et surtout d’imaginer dans leur aspect effrayant de l’époque car, évidemment, le village ne ressemble plus totalement à celui découvert par les premiers témoins, ni même par ceux qui visitèrent l’endroit dans les années 1950. C’est mon cas, dans mes lointains souvenirs informels de gamin, l’effroi était plus primairement palpable, immédiatement visible. Il n’y avait pas alors de musée mémorial chargé d’entretenir et d’expliquer cet espace sacré. Je me demande même si l’on ne circulait pas en voiture au moins dans la rue principale.
Jusqu’au début des années 1960, les habitants du village renaissant vécurent dans le deuil permanent. Oradour en reconstruction était une ville morte où l’on ne célébrait aucun baptême, communion ou mariage, où l’on s’habillait de noir le dimanche, où l’on n’organisait guère d’activités festives.
La végétation a repris ses droits et redonné du vert au paysage, en ce début d’été, des fleurs sauvages envahissent les décombres, les murs calcinés ont été lavés par les intempéries. C’est tout le paradoxe des ruines : pour les rendre accessibles au public, il faut les entretenir, et l’appréhension de l’horreur du drame par l’architecture tend à s’estomper sept décennies plus tard. Elles deviennent peu à peu muettes ne disant plus ce qui les a faites ruines, en particulier pour les nouvelles générations ; c’est là que le Centre de la mémoire prend toute sa place.

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Presque en face de la gare du tram, se trouve, accolée à la mairie, l’école des garçons. Elle comptait 64 élèves. Oradour possédait alors quatre écoles : outre celle des garçons, celle des filles avec 106 écolières réparties en trois classes, une école enfantine, et plus étonnamment une école dite des Lorrains. En effet, avec la déroute de l’armée française, notre frontière à l’Est de 1871 fut rétablie dès juillet 1940 avec l’annexion de l’Alsace et la Lorraine par les Allemands. Le département de la Moselle fut rattaché à la Sarre et au Palatinat. L’École de la IIIe République marchant désormais au rythme des bottes allemandes, ce sont des milliers de Mosellans qui prirent le chemin de l’exil. Beaucoup, réfugiés ou expulsés, se retrouvèrent en Haute-Vienne, à proximité d’Oradour. Trente-neuf habitants du petit village mosellan de Charly périrent lors du massacre, c’est en leur hommage que, depuis 1950, il porte le pittoresque nom de Charly-Oradour.

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Au recensement de 1936, la commune d’Oradour-sur-Glane comptait 1574 habitants, dont 330 agglomérés dans le bourg qui regroupait les services publics, les commerces et les artisans.
Jusqu’à ce jour tragique, une vive activité animait le centre d’Oradour, restituée par des plaques apposées sur les pans de murs devenus anonymes. Cette initiative permet de recomposer le profil sociologique du village comme on en trouvait beaucoup à cette époque. Cela constituerait d’ailleurs un sujet de réflexion sur la désertification de notre France rurale.
Les hommes devaient se retrouver dans les différents cafés : Chez Thomas, Chez Compain, Chez Brandy, Chez Thomas, Chez Maire qui faisait aussi boucherie.
Il y avait trois hôtels-restaurants dont Chez Avril et Chez Milord.

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On comptait trois épiceries, trois boucheries, deux boulangeries, deux commerces de vins et spiritueux.
On donnait à réparer sa voiture ou ses engins agricoles aux garages Poutaraud ou Desourteaux.
Les artisans étaient nombreux : un maçon, deux charrons, un forgeron, un sabotier, cinq menuisiers, un plombier, un carrier-puisatier et je découvre même un feuillardier. Fréquente en Limousin et Charentes, cette corporation fabriquait des lattes circulaires de châtaignier pour entourer les barriques.
Il faut aujourd’hui parfois plusieurs semaines pour obtenir un rendez-vous chez le dentiste, on allait alors chez Madame Reignier. On se faisait coiffer chez Janine Régnault. Il y avait aussi deux marchands de tissus, un tailleur-assureur sans oublier une Poste avec deux facteurs et une recette-buraliste.

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J’essaie d’imaginer les rues d’Oradour qui devaient bruisser de ces activités multiples lorsque, soudain, en début d’après-midi, les troupes S.S de la Panzerdivision Das Reich firent irruption dans leurs camions bâchés.
Le silence est respecté, il faut dire que les visiteurs ne sont pas encore nombreux en cette heure matinale. Je surprends quelques chuchotements en langue allemande d’un couple et leurs deux jeunes enfants.
En avançant la tête dans les plaies béantes des façades, on distingue quelques rares objets domestiques et de maigres éléments de mobilier rouillés et vermoulus. Chaque foyer possédait, semble-t-il, sa machine à coudre.
Les pièces plus ou moins épargnées par les flammes sont exposées au Centre de la mémoire.

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Des pancartes, en plusieurs endroits, rappellent les lieux, des granges en général, où les hommes furent amenés par petits groupes avant d’y être sauvagement abattus puis brûlés afin que les corps ne soient pas identifiables. Elles nous invitent aussi à nous recueillir quelques instants.

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Sans doute à cause de l’encombrement que susciterait leur exposition au Centre, de nombreuses épaves rouillées d’automobiles sont abandonnées dans les cours des maisons ainsi qu’évidemment au garage Desourteaux. Elles donnent une touche spectaculaire à la visite. Certains collectionneurs reconnaîtraient peut-être ces véhicules en vogue à l’époque, tractions avant, Citroën B2 et B4. Pour ma part, il me semble avoir repéré un modèle de Rosalie, la première voiture de mon père que je connus. Il la céda à son frère. Elle acheva son existence d’épave, pour des raisons aucunement funestes, dans la cour de la ferme de ma grand-mère comme … poulailler !

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La Peugeot 202 du docteur Desourteaux a stoppé sa course au milieu de la place du champ de foire, du moins on l’a installée à cet endroit pour les besoins de la scénographie. Elle attire d’ailleurs le regard des visiteurs qui deviennent un peu badauds en la circonstance. Faut-il le regretter ou le condamner, il existe un certain esthétisme dans ce décor.
L’important est de revenir vite à l’essentiel, ce pourquoi on arpente ces ruines : les expositions du Centre nous remettront vite en face de l’effroyable réalité.

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À l’autre extrémité de l’ancien foirail, se trouve l’église où furent conduits femmes et enfants.
Les mots de madame Marguerite Rouffanche, seule femme rescapée du massacre, se suffisent :
« Le premier groupe, dont je faisais partie, fut conduit par les soldats armés jusqu’à l’église. Il comprenait toutes les femmes de la ville, en particulier les mamans qui entrèrent dans le lieu saint en portant leurs bébés dans les bras ou en les poussant dans leurs petites voitures. Il y avait là également tous les enfants des écoles. Le nombre des personnes présentes peut être évalué à plusieurs centaines. Entassés dans le lieu saint, nous attendîmes de plus en plus inquiets la fin de préparatifs auxquels nous assistions.
Vers 16 heures, des soldats âgés d’une vingtaine d’années, placèrent dans la nef, près du chœur, une sorte de caisse assez volumineuse dans laquelle dépassaient des cordons qu’ils laissèrent traîner sur le sol.
Ces cordons ayant été allumés, le feu fut communiqué à l’engin, une forte explosion soudain se produisit et une épaisse fumée noire et suffocante se dégagea.
Les femmes et les enfants, à demi asphyxiés et hurlant de frayeur, affluèrent vers les parties de l’église où l’air était encore respirable. C’est ainsi que la porte de la sacristie fut enfoncée sous la poussée irrésistible d’un groupe épouvanté. J’y pénétrai à sa suite et, résignée, je m’assis sur une marche d’escalier. Ma fille vint m’y rejoindre. Les Allemands, s’étant aperçus que cette pièce était envahie abattirent sauvagement ceux qui y avaient cherché refuge. Ma fille fut tuée près de moi, d’un coup de feu tiré de l’extérieur. Je dus la vie à l’idée que j’eus de fermer les yeux et de simuler la mort.
Une fusillade éclata dans l’église, puis de la paille, des fagots, des chaises, furent jetés pêle-mêle sur les corps qui gisaient sur les dalles. Ayant échappé à la tuerie et n’ayant reçu aucune blessure, je profitai d’un nuage de fumée pour me glisser derrière le maître-autel.
Il existe dans cette partie de l’église trois fenêtres. Je me dirigeai vers la plus grande qui est celle du milieu et à l’aide d’un escabeau qui servait à allumer les cierges je tentai de l’atteindre. Je ne sais alors comment j’ai fait, mais mes forces étaient décuplées. Je me suis hissée jusqu’à elle, comme j’ai pu. Le vitrail étant brisé, je me suis précipitée par l’ouverture qui s’offrait à moi. J’ai fait un saut de plus de trois mètres.
Ayant levé les yeux, je me suis aperçue que j’avais été suivie dans mon escalade par une femme qui, du haut de la fenêtre me tendait son bébé. Elle se laissa choir près de moi. Les Allemands, alertés par les cris de l’enfant, nous mitraillèrent. Ma compagne et le poupon furent tués. Je fus moi-même blessée en gagnant un jardin voisin. Dissimulée parmi les rangs de petits pois, j’attendis dans l’angoisse qu’on vienne à mon secours. Je ne fus délivrée que le lendemain vers 17 heures. »
Madame Rouffanche est décédée en 1988. Son témoignage est capital (même s’il est parfois sujet à controverse) car l’église, toujours à ciel ouvert, ne restitue plus l’ampleur de l’horreur. De mes vagues souvenirs de gosse, surgissent une noirceur, des amas de décombres, une extrême désolation, un enfermement même, mes aïeux ne sont plus là pour le confirmer.

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Plus loin, est-ce le souvenir de ma maison école et de mes parents enseignants, l’émotion m’étreint particulièrement à la grille de la petite école des filles avec ses deux platanes, puis derrière la cour, le préau et même les W.C. Je m’avance à l’intérieur, intrigué par une plaque usée sur le mur de la classe : « Ici habitaient Jean Binet 34 ans, Andrée Binet 29 ans, Jean-Pierre Binet 7 ans » !
Andrée était la directrice de l’école. Ce 10 juin, souffrante, elle ne travaillait pas. Elle fut traînée jusqu’à l’église, à coups de crosse, en pyjama, un manteau sur les épaules. J’ai lu quelque part que l’institutrice stagiaire qui assurait son remplacement, connut le même sort.
Des anecdotes, des faits horribles plutôt, peuvent être rattachés à chaque maison, chaque boutique. Ainsi, en face de l’école, se trouvait la boulangerie de M. Bouchoule. On retrouva les restes de plusieurs corps calcinés dans le four.
Inaugurée il y a deux ans lors de la commémoration du 70e anniversaire du drame, l’émouvante exposition Oradour, Visages mise sur pied par le Centre de la mémoire, rend une identité, un nom, un visage à beaucoup de ces victimes entrées jusqu’alors dans la mémoire collective de manière anonyme. Leurs portraits défilent sur un écran tandis que leurs noms et âges sont cités par la voix de l’actrice Romane Bohringer.

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À travers la consultation de photographies de classe ou extraites d’archives familiales, on retrouve ces hommes, ces femmes, ces enfants AVANT : au temps où la vie à Oradour était encore paisible voire joyeuse. Les frairies d’Oradour, deux fois par an, étaient réputées avec la retraite aux flambeaux, la fanfare, les bals.
Le destin de quelques-unes des victimes est retracé de manière plus fouillée. Ainsi, l’ancien enseignant relève à propos de Léonard Rousseau directeur de l’école des garçons, la phrase suivante : « son dossier individuel extrait des fonds de l’Inspection académique versés aux archives départementales de la Haute-Vienne s’achève par cette courte phrase notée au crayon : martyrisé et exécuté par les Boches le 10 juin 1943 » (erreur de date non corrigée) !
Dans la librairie du Centre, je tombe, parmi les nombreuses publications, sur Parlez-moi d’Oradour, un ouvrage de regards photographiques croisés qui fit l’objet d’une exposition lors du soixantième anniversaire du drame. Parmi les artistes participant au projet, figuraient Jean Dieuzaide et Willy Ronis, deux photographes dont j’apprécie énormément les travaux. Ils s’étaient rendus à Oradour peu de temps après le massacre (Dieuzaide dès la fin de l’année 1944). Je retrouve dans leurs clichés en noir et blanc du village incendié, plein de véhicules et de poussettes d’enfants calcinés, d’échoppes dévastées, la vision que je retenais de ma première visite à Oradour.
Le jour du cinquième anniversaire du massacre, Willy Ronis montre dans la foule nombreuse Louis Aragon brandissant un livre d’or avec un dessin de Picasso en hommage aux gosses brûlés d’Oradour-sur-Glane.

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Il est d’autres photographies en couleurs contemporaines de l’exposition. La confrontation de toutes ces œuvres aboutit à cette réflexion : « La mémoire est une chambre noire dans laquelle se joue l’Histoire, et tente, aujourd’hui, de se faire un peu de jour. Sur le lieu de l’impensable, tout regard est une question. Voir Oradour, c’est prendre sur soi un peu du poids de l’histoire. Ainsi vont les visiteurs dans les ruines ».
Il me semble que c’est ce que j’ai essayé de faire en ce jour de juillet 2016. L’Histoire est tellement pesante encore, sept décennies après, à Oradour-sur-Glane mais aussi ailleurs …
En quittant le Centre de la mémoire, j’ai rejoint l’Oradour d’aujourd’hui. Il y a encore une brasserie Chez Milord. Tandis que j’y bois un café, je vous laisse avec Aragon et sa Chanson de la caravane d’Oradour, un poème écrit en juin 1949 proposé parfois à l’épreuve de Français du bac :

« Nous n’irons plus à Compostelle
Des coquilles à nos bâtons
À saints nouveaux nouveaux autels
Et comme nos chansons nouvelles
Les enseignes que nous portons

Que nos caravanes s’avancent
Vers ces lieux marqués par le sang
Une plaie au cœur de la France
Y rappelle à l’indifférence
Le massacre des Innocents

Vous qui survivez à vos fils
En vain vous priez jour et nuit
Que le châtiment s’accomplisse
Et la terre en vain crie justice
Le ciel lui refuse la pluie

O mamans restées sans amour
Sur les tombes de vos héros
La même lumière du jour
Baigne les ruines d’Oradour
Et les yeux vivants des bourreaux

Aux berceaux d’Oradour demain
Pour qu’on ne revoie plus la guerre
Semer la mort comme naguère
Dans le monde entier se liguèrent
Près d’un milliard de cœurs humains

Que la paix ouvre enfin ses vannes
Et le peuple dicte ses lois
Nous les faiseurs de caravanes
T’apportons Oradour-sur-Glane
La colombe en guise de croix. »

Publié dans:Ma Douce France |on 6 septembre, 2016 |4 Commentaires »

C’est le jour de la rentrée !

C’est le jour de la rentrée des classes !
Plus tôt qu’au temps de mon école communale ! En effet, je connus, au moins quelques automnes, où nous rentrions le 1er octobre, nous sortions, il est vrai, la veille du 14 juillet. Le calendrier des congés n’était pas encore établi en collaboration avec le ministère du Tourisme ! Il n’était pas rare aussi que dans les campagnes, certains élèves, réquisitionnés pour les travaux de la ferme, fissent l’école buissonnière encore quelques semaines.
Dès l’avant-propos de mon blog, mes billets à l’encre violette, dans le fond parfois, dans la forme le plus souvent possible, exhalent probablement un parfum de cette époque.
Je ne vais pas jouer les anciens combattants et vous livrer ce matin un portrait idyllique et nostalgique de cette école des années 1950. Elle possédait d’incontestables qualités, elle développait aussi sans doute certaines carences et injustices.
Je la respecte cependant profondément en hommage à mes instituteurs et professeurs ainsi qu’à mes parents, valeureux enseignants cultivés et d’une grande probité.
Il existe encore, j’en suis persuadé, des gens de cette veine qui possèdent la foi et le sens de la noble et exaltante mission qu’ils ont choisie. Je pense à eux en ce jour car l’Éducation Nationale est un « grand corps malade » comme le slameur éponyme dont je vous offre deux brûlots.
Certains d’entre vous trouveront ses réquisitoires excessifs, d’autres en apprécieront la justesse et la sensibilité. Ils ont le mérite essentiel de faire réfléchir avec intelligence, ce qui n’est déjà pas si mal par les temps sombres qui courent. Faut-il qu’en ce troisième millénaire, le jour de la rentrée ne soit plus un jour de joie?

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Publié dans:Ma Douce France |on 1 septembre, 2016 |2 Commentaires »

Tous les chemins mènent à …Saint-Céneri-le-Gérei

N’imaginez pas que je veuille me substituer à Stéphane Bern animateur de l’émission télévisée annuelle Le village préféré des Français.
Mais après vous avoir fait découvrir le petit port breton de Saint-Suliac en Ille-et-Vilaine, le hasard de mes pérégrinations, sur le chemin du retour vers la capitale, m’amène à Saint-Céneri-le-Gérei, une modeste commune située en Normandie dans le département de l’Orne, à une dizaine de kilomètres d’Alençon.
Pour la beauté de son site, elle revendique son appartenance à l’association des Plus beaux Villages de France ainsi qu’au réseau des Petites Cités de Caractère. Il y a concurrence de labels pour mettre en évidence le patrimoine rural de notre douce France.
Je vais encore surprendre mes lecteurs en délicatesse avec la géographie : pour dénicher ce charmant bout du monde, il faut effectuer l’ascension des Alpes mancelles, une région naturelle, aux confins des départements de la Sarthe, de la Mayenne et de l’Orne, à l’Est du vieux massif armoricain.
Des « têtes pensantes » ayant bien affublé récemment notre nouvelle région septentrionale du qualificatif de Hauts de France, pourquoi mes « pays » normands ne se pousseraient-ils pas du col en s’inventant quelque relief montagnard ?
Une légende locale prétend que le nom d’Alpes mancelles aurait été donné au VIIe siècle par deux frères, Céneri et Céneré, religieux de la province italienne d’Ombrie, qui ayant quitté Rome pour évangéliser le royaume des Francs, auraient stoppé leur progression en présence de ce paysage escarpé leur rappelant des sites alpestres.
La comparaison peut sembler outrancière ou pompeuse quand on sait que la plus haute colline est le Mont des Avaloirs culminant à 417 mètres. La dénomination géographique peut possiblement être née, en fait, durant le Second Empire et avoir été argument de promotion touristique à partir de la Belle Époque. L’appellation de Suisse normande pour une contrée voisine à cheval sur le Calvados et l’Orne participe du même esprit d’asseoir une renommée.
Ceci dit, c’est le cas surtout à Saint-Léonard-des-Bois, commune toute proche de Saint-Céneri enfoncée au creux d’un méandre encaissé de la Sarthe, la raideur des pentes, l’ampleur des dénivelés, la ligne des crêtes frappent l’imagination dans ce coin qui, chahuté entre deux régions et trois départements, se cherche une identité.

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Céneri et son frère Céneré seraient arrivés en Mayenne en l’an 649 et auraient vécu en ermites à Saulges dans le diocèse du Mans. Puis les deux frères auraient décidé de se séparer, Céneré restant à Saulges et Céneri remontant le cours de la Sarthe, accompagné d’un jeune mendiant nommé Flavard. Les deux hommes seraient parvenus alors jusqu’à une boucle de la rivière où, fatigués de leur longue marche et assoiffés, ils s’arrêtèrent et prièrent. Miracle, une source jaillit … aménagée aujourd’hui en fontaine.
Un bonheur n’arrive jamais seul dit-on. Leur soif étanchée, les deux hommes veulent traverser la rivière en crue après de récents orages. Ils poursuivent alors leurs prières et … second miracle, les flots de la Sarthe cessent de couler ! Ils construisent une cabane de branchages dans cette presqu’île. Céneri se plaisant en ce lieu, il y vivra durant des années, évangélisant la contrée et guérissant les malades. Il sera rejoint progressivement par d’autres moins bénédictins.
Céneri serait mort vers 669. À la fin de sa vie, fut construite une église en bois dédiée, selon son vœu, à Saint-Martin-du Mont-Rocheux où il aurait été enterré.
Vous avez l’explication de la première partie du nom du village que vous allez visiter en ma compagnie. Enfin … pas tout de suite, car midi sonne au clocher de l’église et mon estomac sonne le creux.
Justement, en descendant de voiture, à quelques pas du vieux pont enjambant la Sarthe, je flashe immédiatement sur le P’tit Caboulot, un restaurant très avenant aux allures de guinguette qui sert aussi d’espace d’exposition aux peintres et amis.

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Malheureusement, n’est pas Céneri qui veut, je n’ai du moine que la tonsure. Il n’y aura pas de troisième miracle : le P’tit Caboulot est en ce dimanche du 1er mai plein de populo et affiche complet
À défaut, je remballe ma déception en écoutant la nostalgique chanson presque éponyme écrite par Francis Carco. Souvent reprise par Yves Montand, Francis Lemarque, Juliette Gréco, Colette Renard et bien d’autres, elle est interprétée ici par son auteur lui-même.

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Pour pasticher Guillaume Apollinaire, sous le pont coule la Sarthe et beaucoup d’aberrations administratives. Le pittoresque pont semble au milieu du village et pourtant, pourquoi faire compliqué quand c’est si simple, en le franchissant, on change de commune, de département et de région administrative.

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Vous avez de quoi noter ? Voilà : passé le milieu du pont, sur la rive droite de la Sarthe, on se trouve à Saint-Céneri-le-Gérei, dans le département de l’Orne et dans la région Normandie. En deçà, sur la rive gauche, on est à Moulins-le-Carbonnel, commune du département de la Sarthe dépendant de la région Pays-de-Loire. C’est clair comme de l’eau de la Sarthe ?
J’espère car je n’ai pas le temps de me lamenter, j’ai faim et, pressentant l’affluence, je grimpe vers la place de Saint-Céneri à la recherche d’une auberge susceptible de nous accueillir. Le village est minuscule, il ne compte que 120 âmes, mais les week-ends, il draine une population un peu branchée attirée par la renommée artistique de l’endroit.

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Je suis à vous dans un instant, le temps de réserver in extremis deux couverts à l’auberge de la Vallée, l’un des quatre restaurants alignés côte à côte au centre du bourg.

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Pour être exact, il n’y en a plus que trois, l’un d’eux, l’auberge des sœurs Moisy étant fermée depuis de nombreuses années. Elle appartient à l’histoire du village comme on peut le lire sur la façade : « Moisy aubergiste loge à pied et à cheval ». Longtemps abandonnée, c’est aujourd’hui une sorte de musée ressuscitant son passé artistique.

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Je vais l’évoquer après avoir passé commande de mon menu : andouillette grillée et tarte tatin.
Au XIXe siècle et durant plusieurs décennies, la beauté des paysages et la qualité de la lumière ont inspiré de nombreux peintres. Comme l’école de Barbizon désigne un mouvement de peintres paysagistes travaillant d’après nature, on parle parfois de l’école de Saint-Céneri pour caractériser l’engouement d’artistes peignant « sur le motif » à la grande époque entre 1875 et 1925.
Jean-Baptiste-Camille Corot, Eugène Boudin et le « Michel-Ange des arbres » Henri Harpignies furent très tôt, même furtivement, sensibles au charme des Alpes Mancelles et de Saint-Céneri.
Beaucoup plus assidûment, Mary Renard, conservateur du musée d’Alençon, et Paul Saïn, célèbre portraitiste des hommes politiques de la IIIe République passèrent ensemble, durant vingt-cinq ans, des étés studieux et festifs à Saint-Céneri. Aux beaux jours, chevalets, toiles, tubes de peinture et parasols (eh oui !) s’entassaient dans une carriole à cheval, direction la petite commune de l’Orne.
Les deux artistes accompagnés de leur famille prenaient alors pension chez Moisy et y tenaient table ouverte. Ils y maniaient aussi bien le pinceau que la chopine. L’ancienne auberge a conservé trace du passage de ces drôles de pensionnaires : « Les jours de pluie, si l’on ne pouvait travailler dehors, on peignait sur les murs de l’auberge. Le soir, à la veillée, dans la salle du premier étage, où nous prenions nos repas, grâce à la lueur d’une bougie, on dessinait sur les murs les profils des personnes présentes … Celui dont on voulait reproduire le profil se plaquait près du mur blanchi à la chaux ; l’un d’entre nous tenait une bougie à distance voulue pour que l’ombre portée fût de la grandeur du modèle. Un des peintres, pendant ce temps, traçait au fusain le contour de cette ombre et l’on passait l’intérieur en noir ». Ces effigies en ombre chinoise ornent toujours les murs d’une pièce baptisée la salle des décapités.

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La vaste salle de l’auberge de la Vallée, apte à recevoir des banquets, est comble … au grand mécontentement de quatre personnes agacées de ne pas avoir une table avec vue sur la Sarthe et de devoir en conséquence partager la nôtre. Elles s’excuseront (heureusement) bien vite de leur manque de tact à notre égard. Je me régale de l’andouillette grillée devant nous au feu de bois puis d’une tarte tatin entièrement maison accompagnée d’une sublimissime crème fraîche qui fait resurgir des saveurs d’antan.
À côté, après avoir pris l’apéritif au soleil, la clientèle s’est repliée à l’intérieur de l’Auberge des Peintres, autrefois « La bonne carpe » » qui connut aussi ses heures de gloire.

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Le passage d’une concentration de motards et de quelques voitures anglaises de collection donne un air de fête. Le week-end de Pentecôte, ce sont 10 à 15 000 visiteurs qui envahissent les ruelles du village à l’occasion de la Rencontre des Peintres, une grande manifestation culturelle annuelle ouverte aussi aux sculpteurs, graveurs et plasticiens, une grande galerie d’art à ciel ouvert. Clin d’œil à Magritte, ceci n’est pas une pomme … de Normandie !

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Non loin de là, à l’atelier de la Maréchalerie, à l’emplacement de l’ancien forgeron, s’est installé Céphas Howard, un artiste anglais tombé amoureux du village, il y a une dizaine d’années. Truculent personnage, il fut styliste à la BBC, restaurateur sur l’île de Wight, joueur de trompette, avant de s’adonner à la peinture à Saint-Céneri. Entre figuratif et abstrait, il adore peindre les vaches rousses et blanches made in my Normandie ainsi que les paysages de la côte d’Émeraude vers Saint-Malo. Je crois savoir qu’avec son épouse, il a aussi ouvert une crêperie, une brocante et plusieurs gîtes.
Comme quoi, tout s’est arrangé dans le village victime pendant quatre siècles des conflits entre les royaumes de France et d’Angleterre. Une plaque à l’endroit où se dressait le château-fort en témoigne.

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Je me glisse maintenant à l’intérieur de l’atelier de tout … et de rien qui, comme son nom l’indique, regorge d’une multitude hétéroclite de choses au charme suranné.
Puis je grimpe vers l’église romane qui surgit des feuillages au-dessus du village.

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Elle fut construite à partir de 1089 par la famille Giroie (ou Géré) issue de la moyenne aristocratie normande et à l’origine de la seconde partie du nom de la commune. Le clocher ne fut édifié qu’au cours du XIIe siècle.
À l’intérieur, on remarque le contraste entre les murs blanchis de plâtre et de chaux de la nef et ceux du chœur recouverts de peintures des XIV et XVe siècles. Masquées par ce même badigeon en 1650, elles réapparurent en 1828 et ont été restaurées complètement en 2006.

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On peut admirer entre autres une Vierge au manteau protégeant quarante personnages.
La voûte en bois dégagée d’un enduit de torchis dans les années 1980 nous révèle quarante anges musiciens dans des arabesques aux tons rouges et noirs.

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Curiosité récente, le chemin de croix, réalisé par le sculpteur local Christian Malézieux pour marquer le passage au troisième millénaire, est fixé sur un seul côté de la nef et comporte quatorze stations au lieu des douze habituelles. D’un style très épuré rappelant un peu Alberto Giacometti, les personnages en plomb et étain, dénudés et tourmentés, expriment parfaitement la souffrance des scènes de la Passion.

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Je fais maintenant le tour extérieur de l’église afin de contempler le point sublime et emblématique du village avec ses maisons de grés roussard et son pont enjambant la Sarthe.

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Quelle quiétude ! Enfin … pas tout à fait, car des abeilles surgissant d’un trou creusé dans le mur de l’église voltigent dans mon dos.
J’apprends bientôt la symbolique de leur présence qui renvoie à un fait d’armes (légendaire ou pas) au temps de Charles III le Simple. En 898, le roi de France envoya son armée afin de résister aux Normands qui protestaient contre son règne et faisaient de fréquentes incursions dans la région. Des soldats, basés non loin de Saint-Céneri, se conduisirent avec irrespect aux abords immédiats de l’église abritant le tombeau du fondateur.
Des abeilles se ruèrent alors sur les chevaliers (pas chevaleresques) auteurs du sacrilège qui, affolés, ne sachant où fuir, se précipitèrent avec leurs chevaux du haut de la falaise et se fracassèrent mortellement en bas.
Si j’ai bien compris, car les versions diffèrent selon les sources, les abeilles auraient donc protégé les troupes normandes ce qui explique peut-être l’absence d’agressivité (l’attitude mielleuse ?) de leurs descendantes à mon égard. Bon sang de normand ne saurait mentir !
Après avoir longé le cimetière, je descends maintenant dans un pré en pente douce jusqu’à une ravissante petite chapelle en bordure de rivière.

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Elle date de la fin XIVe –début XVe siècle et se situerait à l’endroit où Céneri avait construit son ermitage.
Ce petit coin bucolique inspire évidemment les artistes depuis longtemps. Contrastant avec la lumière printanière de ce début d’après-midi, Bernard Buffet peignit en 1976 une huile sur toile dont l’atmosphère d’hiver est lugubre.

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À l’intérieur de la chapelle, on peut admirer une statue représentant Saint Céneri. Selon une tradition s’y attachant, les jeunes filles souhaitant se marier sont priées de piquer une aiguille dans la robe du saint. Si elle reste plantée dans la pierre, leur vœu sera exaucé dans l’année.
Le soleil laisse couler une douce lumière à travers les vitraux créés en 2007 par l’artiste alençonnaise Cathy Van Hollebeke. En osmose avec l’environnement, ils évoquent la rivière qui enlace le pré, le coteau feuillu, et la lumière.

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Je n’ai malheureusement pas le temps de flâner sur la rive de la Sarthe.
Je reviens sur mes pas au centre du village. Ça « brunche » à la terrasse de la Taverne Giroise.

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Je lézarde au soleil sur le pont encore quelques minutes. Je pense à un ami sarthois très cher qui ne découvrira jamais ce joli coin que je lui avais suggéré de visiter.
Au bord de l’eau, en contrebas, l’atelier de Christian Malézieux ouvre ses portes. Je profite de l’aubaine pour pénétrer dans l’univers d’un artiste plein de vie en dépit de ses 85 ans. Une de ses œuvres trône au centre du bourg: il s’agit d’une interprétation contemporaine du buste en bronze du peintre portraitiste Paul Saïn (évoqué plus haut) que les Allemands fondirent durant la seconde guerre mondiale pour faire des munitions.

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ancien buste de Paul Saïn

Plutôt qu’un long discours, je vous offre ce petit clip qui vous restitue aussi l’atmosphère de ce village paisible.

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Céneri, le religieux rital, avait vraiment bon goût ! Par un curieux hasard, je ferai, dans quelques jours, le voyage inverse vers Rome, ce sera probablement matière à quelques billets. Tous les chemins mènent à Saint-Céneri-le-Gérei, perle de l’Orne.

Publié dans:Ma Douce France |on 17 mai, 2016 |2 Commentaires »

Sur les bords de la Rance, entre Pleudihen et Saint-Suliac

« La Rance, un infini toujours nouveau, image de bleu qui prend des nuances de rouge au soleil couchant ». Je relève cette citation optimiste sur un des panneaux signalétiques jalonnant une de mes promenades lors de mon bref séjour sur la côte d’Émeraude..

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Ce n’est pas gagné d’avance avec les temps changeants de Bretagne. Profitant cet après-midi-là d’une météo à peu près clémente, je choisis de goûter aux cinquante nuances de gris offertes par l’estuaire de la Rance.
Certains de mes lecteurs fâchés avec la géographie seront peut-être surpris, la Rance est un fleuve, long de 102 km, qui se jette dans la Manche entre Dinard et Saint-Malo. Dans son cours inférieur avant le barrage, les rives de l’estuaire se cisèlent en baies, petits ports et presqu’îles prisés des touristes.
En cette fin de matinée, je mets le cap vers la Cale de Mordreuc, hameau de Pleudihen, « un village où la charrue et le doris sont à un jet de pierre ». Comprenez derrière ces propos de Chateaubriand, illustre romancier et homme politique, natif de la région, que terre et Rance, bas-champs et grève, paysans et pêcheurs cohabitent dans le même paysage.

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Une fois n’est pas coutume, l’heure de la pause médiane ayant sonné, je commence ma promenade au restaurant éponyme face au minuscule port situé sur la rive droite de la Rance.
Mon intuition est bonne : nous sommes accueillis chaleureusement par le patron curieusement originaire de l’Adour autre fleuve côtier du Pays Basque (il a tout de même des attaches bretonnes). Ici, le confit de canard proposé sur l’ardoise, eu égard sans doute à la clientèle britannique, est baptisé « chicken coin-coin » ! J’opte en entrée pour un camembert au miel, manière de voir comment le chef interprète ou revisite (comme dit à la télé le jury des émissions culinaires) le célèbre fromage de mon pays normand, avant de me régaler d’une savoureuse barbue arrosée d’un muscadet sur lie bio.
Plus circonspect sur le mystérieux « Fok … ou ! » en tête de liste des desserts, je jette mon dévolu sur un craquant au chocolat de bonne facture.
En sortant, je saisis à retardement l’humour du patron : en effet, au bout de la digue, un phoque ne semble même pas agacé par les multiples sollicitations des touristes en quête de photos cocasses et même, plus dangereusement, de selfies.

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Abandonnée par sa mère à la naissance en l’an 2000, cette femelle veau marin fut aussitôt recueillie par des secouristes de l’Océanopolis de Brest, un centre de découverte des océans. Une fois sevrée, L9, c’était son numéro de matricule, fut relâchée dans la baie du Mont-Saint-Michel afin qu’elle rejoigne la colonie de veaux marins installée dans la région. Peut-être traumatisée par l’ingratitude maternelle, L9 préféra la compagnie des humains et s’en alla vivre en solitaire sur les bords de la Rance. Depuis seize ans, toutes les tentatives pour la réintroduire dans son milieu naturel ont échoué. Il y a quelques années, des chercheurs scientifiques firent venir un mâle dans le but de les accoupler. Rien n’y fit : L9, fâchée à jamais avec ses congénères, rejeta le soupirant qui mourut de désespoir. Depuis, véritable bête de scène, elle coule des jours paisibles à la cale de Mordreuc. La vie serait donc un long fleuve tranquille, en l’occurrence la Rance, pour ce Phocidé.

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Chemin de la gabare blanche, les Fours à chaux : à travers les noms des ruelles du hameau, on reconstitue le passé du petit port. Il fut très actif autrefois avec le transport de céréales, de pommes (on peut visiter un musée de la pomme et du cidre), de bois et de fagots.
Durant trois siècles, les gabariers, des marins négociants, naviguèrent sur la Rance à bord de leurs gabares, des embarcations à voile rousse et à rames avec un fond plat, chargées de bois de chauffage des forêts voisines destiné à alimenter le feu des boulangers notamment de Saint-Malo.
Jusqu’à la première guerre mondiale, le calcaire arrivait de Normandie par bateau. La chaux vive qui résultait de sa transformation dans les fours servait ensuite à amender les sols et blanchir les maisons et autres constructions.
Jusqu’au milieu du XXe siècle, de nombreux habitants de la vallée de la Rance appartinrent aux équipages qui partaient pour la pêche à la morue à Terre-Neuve. Ils emportaient les doris, ces embarcations à fond plat aujourd’hui essentiellement reconverties pour les loisirs.

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Rue des Cap Horniers : le vent du large m’appelle, c’est la mer qui prend l’homme, moi elle m’a pris ce jeudi, hissons le grand foc, la voile pas le veau marin, hardi les gars, vire au guindeau, nous doublerons le Cap Horn puis nous irons à Valparaiso, la « vallée du paradis ».

Je me souviens avoir appris à l’école communale ce célèbre chant de marin interprété ici par Germaine Montero. Comédienne, elle joua Federico Garcia Lorca et Bertolt Brecht, chanteuse, elle reprit notamment Prévert, Bruant et Mac Orlan.
Je crains malheureusement ne jamais accoster dans le port mythique du Chili. À défaut, lors d’une prochaine escale à Dinard, je projette une promenade sur la Rance à bord du bateau croisière le Chateaubriand.
Aujourd’hui, face à la digue, dans la grisaille, se détachent mal le château de Péhou dominant la presqu’île du Chêne Vert et, sur l’autre rive, le port de plaisance de Plouër-sur-Rance dans lequel j’eus l’occasion de déambuler le temps … d’une image de bleu.

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Pour l’instant, je me dirige vers l’ancien moulin à marée qui, comme son nom l’indique, fonctionnait avec le mouvement de la marée.

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Un premier moulin existait déjà à Mordreuc à la fin du XVe siècle. Le moulin actuel fut reconstruit en 1898. Les moulins des bords de Rance perdirent leur intérêt avec l’arrivée des moteurs. Celui de Mordreuc s’arrêta dans les années 1950.
À proximité, on peut encore voir les souilles, ces petites criques envahies de vase, autrefois aménagées pour faciliter l’échouage des gabares.
Une dizaine de kilomètres en aval du fleuve, après être passé du département de l’Ille-et-Vilaine à celui des Côtes-d’Armor, j’atteins Saint-Suliac, autre petit port, classé parmi les plus beaux villages de France.
Ses rues étroites, essentiellement orientées vers le port, bordées de vieilles maisons en granite, sont baptisées ici ruettes. Ainsi, la ruette du port au riz rend hommage aux hommes marins du lieu qui partirent autrefois au loin pour la Compagnie des Indes.

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Très pentue, elle m’amène au midi de l’église dans l’enclos de laquelle on accède par un portail du XIIIe siècle.

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L’église datant des XIIIème et XIVème siècles est l’une des plus anciennes de Bretagne. Elle est originale avec sa tour carrée fortifiée surmontée d’un étage de forme octogonale supportant la flèche.
Elle connut des dommages considérables le 29 août 1597 lors d’une sévère bataille entre 250 catholiques de la Sainte Ligue venus de Dinan, et 800 Malouins commandés par le seigneur de la Tremblaye. Les ligueurs retranchés dans l’église subirent notamment les bombardements de deux galères en provenance de Saint-Malo et ancrées dans le port. Pas un seul n’eut la vie sauve.
Malgré cet épisode, le porche conserve sa voûte d’ogives ainsi que quatre des six statues qui ornent les murs latéraux à savoir la Vierge, saint Pierre, saint Jean Baptiste et saint Matthieu. Elles sont toutes couronnées d’un dais.

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La statue centrale représente Saint-Suliac vêtu en abbé et enfonçant sa crosse dans la gueule d’un monstre qu’il tient à ses pieds. Saint Suliac était un moine gallois évangélisateur du Pays de Galles et de l’Armorique au VIe siècle. Il vécut notamment sur les hauteurs du Mont Garrot surplombant la Rance près du port qui porte désormais son nom. Justement, selon une légende, on lui prête l’exploit d’avoir fait fuir un énorme serpent qui se trouvait sous le dit mont et dévorait les jeunes filles.

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Je découvre aussi que Rabelais ne serait pas l’inventeur du personnage mythologique de Gargantua et que celui-ci serait même celtique. Un grand nombre de mégalithes porte son nom, ainsi, près du Mont Garrot, le menhir de la dent de Gargantua : le géant aurait cassé une dent sur une pierre que des témoins lui auraient lancée pour l’empêcher de dévorer un de ses fils. Est-ce à cause d’une Dive bouteille de chouchen, mais les légendes ont la dent dure en Bretagne !

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À l’intérieur de l’église, le retable de Marie comporte des bas et hauts reliefs en bois représentant une scène de naufrage au cours de laquelle Notre-Dame de Grainfollet est invoquée par les marins. L’Enfant Jésus tient dans la main une gaffe qu’il tend à un pêcheur en train de se noyer.
Des œuvres dédiées au patrimoine maritime sont aussi visibles, ainsi, dans une vitrine, une maquette de la Rosalie, une goélette à trois-mâts datant du milieu du dix-neuvième siècle.

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On peut aussi admirer deux vitraux, l’un est dédié à Saint Suliac débarquant sur les rives de la Rance, l’autre met en scène une procession de marins et de membres du clergé sur la grève de Saint-Suliac, avant le départ des hommes en mer. Les personnes représentées sur ce vitrail seraient identifiables. Il s’agirait véritablement de portraits de villageois, précisément ceux des hommes d’équipage d’un navire en appareillage pour Terre-Neuve.
Non loin de l’église, au bout d’une sente, une brocante marine regorge d’objets liés à la mer. Dans cette caverne d’Ali-Baba tenue par un vrai marin-pêcheur, je me faufile tant bien que mal entre ancres à jas, maquettes, filets, coffres, tableaux, casquettes, pièces d’accastillage, lampes tempête.

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Je déniche même un portrait de Robert Surcouf, une aubaine pour faire un clin d’œil à mon amie écrivaine et lectrice Renée Bonneau qui vient de publier, à destination de la jeunesse, un roman historique* associant le futur roi des corsaires à Chateaubriand, deux figures célèbres de l’histoire malouine à la poursuite de brigands. Les premières séances de dédicaces ont fait un tabac… à priser marin oblige !

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Qui sait si les bandits malouins surgissant de la fiction ne seront pas pris dans les mailles des filets de pêche suspendus aux murs des maisons.

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Cap vers le nord jusqu’à l’oratoire de Grainfollet qui surplombe le port. Ce monument de granit et quartz abritant une vierge à l’enfant fut érigé en 1894 par les marins locaux reconnaissants que tous soient revenus sains et saufs de la grande pêche (8 à 9 mois) sur les bancs de Terre-Neuve. Depuis, chaque année, au 15 août, un pèlerinage très suivi y est organisé.

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La vue est superbe sur le port que l’on rejoint en quelques minutes par un petit sentier à flanc de falaise.
Un pupitre signalétique sur le quai de la Villeneuve montre l’aspect de Saint-Suliac, à la fin du XIXe siècle, à travers le pinceau du peintre paysagiste Antoine Guillemet, élève de Corot, ami de Manet, Monet, Pissarro et Cézanne.

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Ce tableau de 1882 fut dérobé, on ne peut même pas accuser les brigands traqués par Surcouf (!), et retrouvé en Suisse en 2012.
Le quai tel qu’on le voit aujourd’hui fut construit en 1911 malgré l’opposition des riverains qui craignaient de ne plus pouvoir étendre leur linge et faire sécher leurs morues sur la grève.
Je comprends que Saint-Suliac puisse attirer les peintres. En ce milieu d’après-midi, la lumière a déjà changé dans l’estuaire.

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J’imagine que sous un franc soleil, ça doit arriver non (?), les vieilles maisons du village sont toutes pimpantes.

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œuvre de Catherine Étraves Le-Héran artiste peintre (cathielh.blogspot.com.fr)

Je m’installe à la Guinguette du port. Des paillotes du littoral corse, elle possède la précarité et peut-être même un sympathique dilettantisme. Ici, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même : « Pour commander, venez-nous voir, pour payer c’est au comptoir, pour desservir faites-le SVP avant de nous dire au revoir ». En échange, on a le droit à une vue imprenable sur la baie de Rance.
Au retour, je m’arrête quelques instants à proximité de Saint-Jouan-des-Guérets. À chacune de mes visites à Dinard, je suis intrigué et ému par le spectacle qu’offrent en contrebas les vestiges de ce qui semble avoir été une usine.

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photographie Michel Chéron 2009

Il s’agit en fait de l’ancien moulin à blé de Quinard, construit en 1806, depuis longtemps désaffecté, et reconverti aujourd’hui tristement en vulgaire hangar de ferme.
C’était le plus grand des quinze moulins à marée de l’estuaire de la Rance qui jadis alimentaient notamment les manufactures de chanvre et de toiles pour les voiles et les bâches, les brasseries, les tanneries, une usine à papier.
J’ai souvent imaginé que sa silhouette austère presque angoissante, surgissant au milieu des souilles, quand le temps est sombre, pourrait constituer le décor d’un film à l’atmosphère hitchcockienne. Mais cela est une autre histoire que je vous conterai peut-être à l’automne à l’occasion du festival du cinéma britannique de Dinard, à l’entrée de l’estuaire.

* Surcouf et les brigands de Saint-Malo de Renée Bonneau, Oskar éditeur, 2016

Publié dans:Ma Douce France |on 10 mai, 2016 |2 Commentaires »

Panama vu de Paname !

Depuis quelques jours, les medias ne cessent de nous rebattre les oreilles avec l’affaire dite des Panama papers, une fuite de documents coordonnée par de minutieux journalistes d’investigation qui révèle les pratiques frauduleuses, douteuses, suspectes, illégales (mais pas toujours paraît-il) de dizaines de responsables politiques, de stars du sport et de célébrités réfugiant leurs avoirs dans des paradis fiscaux grâce à l’utilisation de prête-noms et la mise en place de sociétés offshores. C’est vrai que le quidam téléspectateur aime savoir qui a touché (du fric) avec qui !

couverture Charlie Panama blog

Il semblerait qu’au pays des geysers et des volcans, le peuple islandais soit en éruption. Chez nous, nos gouvernants font des gros yeux révulsés mais comme certains de leurs amis, collègues, décideurs font partie des gros poissons nageant dans ces eaux troubles, le quidam que je suis imagine que l’affaire sera doucement étouffée au nom de raisons dites d’état.
J’avoue humblement que je ne parviens pas à m’intéresser, ni presque même à me révolter (un peu quand même intérieurement !) ayant depuis longtemps compris les turpitudes de notre civilisation.
D’ailleurs, il n’y a finalement rien de nouveau sous le soleil des Caraïbes : un scandale de Panama peut en cacher un autre. Ainsi, surgissent de mes souvenirs de collégien, un cours d’Histoire de mon professeur de père (était-ce en quatrième ou en troisième ?) nous enseignant un des plus retentissants scandales de la IIIe République, une affaire de corruption liée au percement du canal de Panama. Élégamment, je devrais dire civiquement, ce valeureux hussard noir de la République cherchait à nous expliquer avec pédagogie qu’il existait des collusions et des magouilles entre des hommes politiques et des industriels, en l’occurrence français. Mon pauvre père, je ne suis pas persuadé que tu interpellas alors notre jeune insouciance prête à dévorer la vie !
Après le succès de l’ouverture du canal de Suez en 1869 par Ferdinand de Lesseps, le Congrès international d’études du canal interocéanique confia à celui-ci la direction de la concession et le lancement du percement du canal de Panama : 75 kilomètres dans l’isthme de Panama assurant la jonction entre le golfe de Panama dans l’océan Pacifique et la mer des Caraïbes et l’Atlantique.
Ce projet d’une importance considérable au plan du commerce maritime, les navires n’auraient ainsi plus besoin de faire route par le cap Horn et le passage de Drake, supposait la mobilisation d’énormes capitaux. Aussi, Ferdinand de Lesseps créa en 1880 une société anonyme en vue de collecter les fonds, la Compagnie universelle du canal interocéanique de Panama, qui regroupa bientôt plus de cent mille actionnaires se partageant un capital de 300 millions de francs.
Les travaux débutèrent en 1881 mais rencontrèrent rapidement de grosses difficultés : glissements de terrain liés à la cordillère montagneuse traversant l’isthme, enlisement de machines, épidémies de fièvre jaune faisant 20 000 victimes parmi les ouvriers et les Noirs de la Jamaïque recrutés, mais aussi les ingénieurs sur le chantier. Les capitaux s’épuisèrent, les banques reculant devant la tournure des événements.
Ferdinand de Lesseps eut alors la « riche » idée de lancer plusieurs souscriptions auprès du public français et d’émettre des obligations à lots afin d’intéresser les petits épargnants, les quidams en quelque sorte. Pour ce faire, il était nécessaire d’apporter quelques modifications à la loi régissant les emprunts.

Action Panama blog

Mine de rien, la communication (pas celle via le canal mais celle des médias) était déjà de mise à l’époque, et Lesseps utilisa les premiers fonds pour « arroser » la presse, ainsi La Justice le journal de Clémenceau, afin qu’elle cachât le gouffre calamiteux qui se dessinait. Puis il corrompit des ministres et parlementaires surnommés par la suite les « chéquards » afin d’influer sur la modification de la loi. Il fit par exemple appel au baron, à la particule abusive, Jacques de Reinach, ainsi qu’à un affairiste d’origine juive, Cornelius Herz, très lié à un certain Charles de Freycinet, chef de file des « républicains opportunistes » (a priori, historiquement, il n’y a aucun rapport avec ceux d’un parti actuel … quoique !), membre de la famille du président de la République Jules Grévy et accessoirement à l’origine de la norme de taille des écluses dite « gabarit Freycinet ».

Panama Lesseps blogcaricature_lessepsLesseps caricature 2 blog

Je ne vais pas vous lasser en vous décrivant par le détail ce marigot nauséabond d’affairistes, hommes parlementaires, industriels, journalistes peu scrupuleux. Là où il y a du pognon … !
Dès 1886, L’Économiste français tirait la sonnette d’alarme : « En dehors des crédules « petites gens » qui ont dans le nom magique de M. de Lesseps une foi aveugle, personne n’ignore que la Compagnie de Panama est presque à bout de ressources, qu’elle a épuisé, et même au-delà, le montant des obligations dont l’assemblée des actionnaires avait autorisé l’émission. »
Au milieu de ces magouilles, Lesseps tenta alors de surnager, au moins dans le domaine technique, en faisant appel à l’ingénieur Gustave Eiffel extrêmement populaire en raison de sa Tour qu’il vient de dresser en vue de la prochaine Exposition universelle de 1889. C’est ainsi que le projet de canal à niveau fut abandonné au profit du futur canal avec trois écluses.
Le calme revint un peu dans les esprits. C’est en 1892, à la veille d’une échéance électorale que l’affaire rebondit avec la publication fort opportuniste de la liste des « panamistes ».
Édouard Drumont, auteur du pamphlet antisémite La France juive (1886), dénonce le krach de Panama dans son journal, La libre parole, en soulignant l’implication de plusieurs financiers israélites. La célèbre affaire Dreyfus éclatera trois ans plus tard.
Accusations et invectives fusèrent dans les travées de la chambre des Députés. Le nationaliste Paul Déroulède (l’auteur du fameux L’air est pur, la route est large, le Clairon sonne la charge …) et Georges Clémenceau se battirent même en duel au pistolet (sans aucune effusion de sang malgré six coups de feu !).
Le baron de Reinach fut retrouvé mort. Clémenceau perdit aux élections son siège de député du Var.

clemenceau Panama blog

Ferdinand de Lesseps et ses associés furent condamnés à cinq ans de prison ferme pour escroquerie et abus de confiance … à laquelle ils échappèrent grâce à un vice de forme dans la procédure judiciaire. Gustave Eiffel, au départ concerné par le jugement, fut finalement réhabilité suite à une enquête concluant à sa non implication dans les malversations.
La construction du canal fut finalement reprise par les États-Unis qui rachetèrent la concession, les actions et les avoirs de la Compagnie nouvelle du canal de Panama par le traité Hay-Bunau-Varilla de novembre 1903. Les travaux engagés en 1904 aboutirent à l’inauguration du canal le 3 août 1914.

Panama-Canal blog

Au final, ce scandale, s’il fit grand bruit, s’acheva par pas grand-chose comme souvent dans ce type d’affaires. Il reste cependant qu’il annonçait l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme et l’antiparlementarisme.
Les quidams souscripteurs ruinés trinquèrent, eux
Quidam : « personne dont on ignore le nom, quelqu’un qu’on est incapable de nommer ». Si j’ai cité sciemment, à plusieurs reprises, ce type d’individu, c’est que ces nauséabondes histoires de Panama me renvoient à un grand monsieur de la chanson, lui, qui nous conta « l’histoire à coup sûr obscure d’un pauvre quidam et de ses tourments, son père était quidam, son frère était quidam et lui était quidam aussi ». Il s’agit, vous l’avez deviné peut-être (du moins mes lecteurs les plus anciens), de Guy Béart disparu à l’automne 2015.
Élève en classes préparatoires, math sup et math spé, au lycée Henri IV, sorti ingénieur de l’École nationale des Ponts et Chaussées, spécialiste de la fissuration du béton, ce chanteur poète en connaissait donc un rayon sur la construction de ponts et le creusement de canaux. Ainsi, peut-être faut-il trouver là une explication à ce qu’après nous avoir chanté les anciens comptoirs de l’Inde (Pondichéry, Chandernagor, Yanaon, Karikal, Mahé) fleurons de l’école laïque et républicaine de nos grands-parents, à travers le portrait d’une sculpturale jeune femme, il ait imaginé une délicieuse parabole autour de Suez et Panama ? Suppose qu’on ait de l’argent

http://www.dailymotion.com/video/x1qwnhw

C’est l’occasion de revoir aussi son ami, le fantaisiste Raymond Devos avec qui il débuta au cabaret des Trois Baudets. « Chapeau » conclut Devos … !
En tout cas, voici une bien malicieuse chanson qui derrière son bref titre dénonce les mystifications et les turpitudes liées à la soif d’argent.
Guy Béart souhaitait être un anonyme de la chanson: « “Je voudrais que mes chansons soient connues, mais qu’on ne sache pas qui les a faites, comme les vraies grandes chansons, dont on est obligé de chercher l’origine pour en connaître l’auteur ». Un quidam en quelque sorte ? Il y est parfois parvenu tant certaines chansons de sa composition semblent appartenir au folklore français, ainsi le nostalgique Bal chez Temporel :

« Si tu reviens jamais danser chez Temporel
Un jour ou l’autre
Pense à ceux qui tous ont laissé leurs noms gravés
Auprès du nôtre … »

Lors d’une de ses visites chez son ami Brassens dans son moulin de Crespières, près de chez moi (http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/29/georges-brassens-a-crespieres/), Georges lui aurait confié : « Il y a deux grands auteurs-compositeurs-interprètes au XXe siècle, le premier, moi, le second, Brassens ! À part ça, il y a Guy Béart ». Il faudra que je consacre, un jour, un billet à Guy Béart !
Les magouilles de Panama me permettent, après Guy Béart, d’évoquer Blaise Cendrars, un autre poète, dit « de la main gauche » celui-là, après son amputation suite à une blessure lors de la Première Guerre mondiale.
Cendrars écrivit un poème sinon canal (!) du moins fleuve : Le Panama ou les Aventures de mes sept oncles.

Cendrars Panama blog

la couverture est du peintre Raoul Dufy

 » Des livres
Il y a des livres qui parlent du canal de Panama
Je ne sais pas ce que disent les catalogues des bibliothèques
Et je n’écoute pas les journaux financiers
Quoique les bulletins de la Bourse soient notre prière quotidienne

Le canal de Panama est intiment lié à mon enfance…
Je jouais sous la table
Je disséquais les mouches
Ma mère me racontait les aventures de ses sept frères
De mes sept oncles
Et quand elle recevait des lettres
Éblouissement!
Ces lettres avec les beaux timbres exotiques qui portent les vers de Rimbaud en exergue
Elle ne me racontait rien ce jour-là
Et je restais triste sous ma table

C’est aussi vers cette époque que j’ai lu l’histoire du tremblement de terre de Lisbonne
Mais je crois bien
Que le crach du Panama est d’une importance plus universelle
Car il a bouleversé mon enfance.
J’avais un beau livre d’images
Et je voyais pour la première fois
La baleine
Le gros nuage
Le morse
Le soleil
Le grand morse
L’ours le lion le chimpanzé le serpent à sonnette et la mouche
La mouche
La terrible mouche … »

Le poème en vers libres de Cendrars qui brosse un panorama de l’époque, s’ouvre donc avec le scandale de Panama qui précipita de nombreux financiers et spéculateurs à la ruine. Les parents de Cendrars, le père est actionnaire, semblent faire partie partie des victimes et sont réduits à emménager dans un logement plus petit. Les références familiales dans le poème concernent uniquement sa mère et les oncles qui, au nombre de sept, acquièrent une dimension légendaire.
Pour être parfaitement exact, il semblerait que Cendrars pratique la licence poétique et, par quelques arrangements avec la vérité (il ne doit cependant pas être exécuté !), s’invente une ascendance aventureuse et héroïque. Le jour où il est devenu poète coïncide avec celui du krach de Panama.

« … C’est le crach du Panama qui fit de moi un poète
C’est épatant
Tous ceux de ma génération sont ainsi
Jeunes gens
Qui ont subi des ricochets étranges
On ne joue plus avec des meubles
On ne joue plus avec des vieilleries
On casse toujours et partout la vaisselle
On s’embarque
On chasse les baleines
On tue les morses
On a toujours peur de la mouche tsé-tsé
Car nous n’aimons pas dormir … »

Pour Cendrars, le livre, outre le fait d’être un objet diffusant son travail littéraire, se devait aussi d’être un objet artistique. Ainsi, Panama ou les aventures de mes sept oncles est un poème aux vers de longueur très variable, illustré de vingt-cinq reproductions de tracés de chemins de fer américains (traversant le pays de la mythique conquête de l’Ouest) chargées d’insuffler un vent de voyage et un effet de vitesse dans l’œuvre. Il est même, dans son édition originale, plié en deux à la manière d’un guide touristique.

Cendrars Panama blog

Lors de sa première publication en 1918, l’éditeur fut arrêté à la frontière suisse pour espionnage parce qu’il portait sur lui un exemplaire de ce curieux objet à l’aspect inquiétant d’un document révolutionnaire (on dirait conspiratif aujourd’hui !).
Comme disait Raymond Devos, chapeau Béart, chapeau Cendrars, évidemment chapeau panama !

panama-chapeau-de-legende-chapeau-panama équateur blog

Malgré son nom, ce chapeau de paille provient exclusivement de l’Équateur. L’histoire veut que les premiers conquistadores espagnols l’aient découvert lors de la colonisation de ce pays.
Il était constitué de fibres de jeunes pousses de palmier et tissé à la main. Faisant partie de la tenue traditionnelle de nombreuses tribus du sud de l’Équateur, il résulte de trois techniques de tissage particulières : la brisa, la cuenca et le montecristi correspondant aux régions où il est fabriqué.
Au XIXe siècle, les ingénieurs et cadres en charge de la construction du canal de Panama, pour se protéger du soleil brûlant, vont adopter ce couvre-chef appelé communément, encore aujourd’hui, en Équateur, sombrero fino de paja toquilla.
Des photos parues dans le New York Times, du président Théodore Roosevelt arborant ce chapeau, lors de sa visite, en 1906, du chantier du canal (désormais sous concession américaine), vont faire le tour du monde et donner ses lettres de noblesse au « Panama hat ».
La légende était lancée, bientôt accrue par l’ouverture du canal lui-même qui développa les relations commerciales avec l’Europe. Le chapeau usurpateur devint produit de luxe pour la haute société. Il fut adopté par des personnalités de la politique, Nikita Kroutchev, Winston Churchill, le roi de Suède Gustave V, et du cinéma, Jean Gabin, Philippe Noiret, Marcello Mastroianni. Al Capone, le célèbre parrain de la mafia italienne, le portait aussi, ce qui participa aux prémices de la représentation cinématographique du gangster, notamment avec la sortie, dans les années 1930, du film noir d’Howard Hawks Scarface.
Du panama en paille au feutre en poils de lapin, le chapeau mou franchit allègrement un pas grâce à Guiseppe Borsalino, un chapelier italien né à Alessandria au milieu du dix-neuvième siècle. Il fut popularisé en France, en 1970, par le succès du film Borsalino mettant en scène deux gangsters des années trente incarnés par Alain Delon et Jean-Paul Belmondo.

jean-paul-belmondo-et-alain-delon-borsalino blog

Entre fiction et réalité, je n’irai pas jusqu’à conclure péremptoirement que le panama est le chapeau des ripoux ! Derrière ce couvre-chef, il y a aussi la fierté d’une terre, l’Équateur, et le savoir-faire d’artisans courageux.

statue Lesseps Versailles

Cent trente ans après l’entreprenant Ferdinand de Lesseps, un vicomte que j’ai croisé quotidiennement durant une vingtaine d’années, du moins sa statue, lorsque j’officiais à l’École Normale de Versailles, sa ville natale, les canaux de Suez et de Panama attisent toujours les convoitises. Ainsi, des travaux pharaoniques sont engagés pour adapter leur capacité à un commerce maritime dont le volume ne cesse d’augmenter.
Pire encore, le Nicaragua, avec l’appui de magnats chinois, vient de se lancer dans le titanesque creusement d’un nouveau canal plus large et plus profond que son voisin panaméen. À qui profitera le bras de fer : au développement de l’Amérique centrale ou aux intérêts sino-états-uniens ? On peut imaginer, sans trop médire, que les enjeux géopolitiques, commerciaux et écologiques de cette gageure transcontinentale attireront certaines compromissions et corruptions. Il y a des requins et des crocodiles pas loin, aux îles Caïmans par exemple !
Rien de nouveau donc sous le soleil de Panama, veuillez m’excuser si je travaille un peu du chapeau !

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 14 avril, 2016 |Pas de commentaires »

L’accent circonflexe est mort, vive l’accent circonflexe!

C’était un mercredi pluvieux. Les mouvements de grève et les manifestations de colère des chauffeurs VTC et des agriculteurs bretons embouteillaient Paris et sa périphérie. Bref, un jour à ne pas mettre le nez dehors.
Quelques têtes (bien ?) pensantes ne trouvèrent rien de mieux pour mettre un peu de couleur à ce matin maussade, que d’annoncer la mort de l’accent circonflexe.
Les Français, la tête déjà farcie par l’embrouillamini de la question de la déchéance nationale, exaspérés même au point de s’en désintéresser, crurent un instant que cet encart nécrologique glissé discrètement dans l’actualité du jour était une blague de carnavaux, pardon de carnavals.
D’où émanait-il d’ailleurs ? Contactée par le journal Le Monde, la ministre de l’Éducation nationale fit mine de ne pas comprendre : il ne s’agissait pas d’une réforme mais d’une simple mise à jour des manuels scolaires à partir d’un texte de 2008. L’Académie française y alla aussi de son communiqué pour affirmer qu’elle n’avait jamais rien imposé dans l’affaire.
Bref, « c’est pas moi, maitresse », ce n’étaient les ognons de personne précisément ! En tout cas, il y en a un qui n’a pas perdu de temps, ainsi, le correcteur orthographique de mon ordinateur est resté impassible devant mon audace post-moderne d’écrire les mots en gras ci-avant.
Bon, cela ne s’est, probablement, pas passé comme je le raconte, mais c’est un peu ce que l’on ressent ! En attendant le prochain remaniement ministériel, pourquoi ne pas donner quelques coups de canif à notre belle langue française.
« L’orthographe ? moi, je la trouve très bien telle qu’elle est. J’ai toujours été bon, vous comprenez. D’ailleurs, il n’ y a pas tellement longtemps, tout un chacun était à peu près bon. À douze ans (de mon temps) puis à quatorze, âges successifs du certificat d’études primaires, chaque Français savait écrire correctement sa langue, même s’il butait sur quelques malicieuses vacheries surgies sous le pied çà et là, comme « châtaignier », « silhouette », « chausse-trape » ou « chariot », qui mettaient un peu de piment dans la page d’écriture et faisaient de la plus bucolique des lettres d’amour une aventure aussi semée d’embûches qu’un roman de chevalerie. Ne me parlez pas de « pou », « hibou », « joujou » et de leur « x » au pluriel, non plus que de « festival », « carnaval », « naval » et compagnie, dont justement la bizarrerie même mobilise l’attention et fait qu’on risquera plutôt de coller au pluriel un « x » à verrou qu’un « s » à hibou … Car notre esprit est ainsi fait que l’anormal pique notre curiosité et se fixe mieux dans la mémoire. Les verbes irréguliers anglais sont ceux qu’on retient le plus vite, parce qu’irréguliers, justement. »
Ce n’est pas de moi mais j’adhère complètement au propos du regretté François Cavanna, fils d’immigré des Ritals, anar provocateur de Charlie-Hebdo (dont il fut le fondateur), et surtout, en la circonstance, jaloux de la langue française comme on l’est d’une femme aimée.

Mignonne allons voir si la rose

Il la défend, la vénère même avec tellement de talent et de truculence que, pour nourrir ce billet, je puiserai sans doute encore dans Mignonne, allons voir si la rose … (premier vers d’un célèbre poème de Ronsard), un livre qu’il écrivit, en 1989, pour déclarer son amour au français.
Coïncidence probablement pas fortuite, il y avait donc anguille sous roche, ce savoureux ouvrage était sous presse tandis que se profilait cette fameuse réforme de l’orthographe qu’on nous ressert un quart de siècle plus tard.
En effet, le texte à l’origine de nos « mots de tête » émane du Conseil supérieur de la langue française (mis en place par Michel Rocard, Premier ministre de l’époque), on a donc trouvé un coupable. Il avait été publié dans les « Documents administratifs » du Journal officiel le 6 décembre 1990. Étant donné la mission de défense et d’illustration de la langue française assignée à l’Académie par son fondateur, il était naturel que Maurice Druon, secrétaire perpétuel à cette date, fût étroitement associé à la préparation de ce rapport. Alors qu’elle ne disposait pas encore du texte du rapport, l’Académie, dans sa séance du 3 mai 1990, fut informée des idées directrices du projet, dont elle approuva l’inspiration et le principe.
Ce qui est assez cocasse, c’est que parmi ceux qui appartinrent, à l’époque, à cette commission chargée de plancher sur des « rectifications orthographiques », on relève les noms de Bernard Pivot, populaire animateur des fameuses Dictées télévisées et des émissions Apostrophes et Bouillon de culture, et de Erik Orsenna, romancier et académicien, auteur de plusieurs ouvrages La grammaire est une chanson douce, La Révolte des accents et La Fabrique des mots, bref deux vrais amoureux de la langue française qui sont d’ailleurs restés très discrets dans la tempête médiatique de ces derniers jours.
En ce qui me concerne, alors que la réforme était encore au placard, j’avais exprimé mon amour de l’orthographe et mon indignation de la voir parfois bafouée ou maltraitée, dans un précédent billet en date du 15 février 2014 : http://encreviolette.unblog.fr/2014/02/15/au-bon-temps-des-dictees/
Pour commenter sur un mode autant taquin que subtil, les fantaisies de notre langue, je citerai volontiers le savoureux article pamphlétaire Je suis orthographe que rédigea Philippe Sollers en 1989 : « Oui, il y a une rectification à faire, et c’est, comme le voulait Littré, de reprendre le mot d’orthographie au lieu d’orthographe ».
Le géographe étudie la géographie, un biographe rédige une biographie, un démographe pratique la démographie … donc logiquement, celui ou celle qui se conforme correctement à l’orthographie devrait être un orthographe ! Oui, mais voilà, le français n’est pas logique, ainsi l’orthographe ne désigne pas la personne mais la science que certains contempteurs eurent vite de qualifier de science des ânes. À moins que l’âne ne fût, tout bêtement, sinon un mangeur de son du moins un bouffeur de lettre, un imprimeur inattentif qui, autrefois, aurait omis le i d’orthographie car c’est bien le mot orthographia dont nous avons hérité du latin !
Le français n’est certes pas une langue figée. Certains d’entre vous se souviennent peut-être qu’au collège, le professeur de Lettres, perfectionniste ou un tantinet sadique (vous choisissez), inscrivait dans le programme des récitations, la célèbre Ballade des dames du temps jadis de François Villon avec les traits de la langue mouvante du XVe siècle :

« Ou est la tres saige Esloÿs,
Pour qui chastré fut et puis moyne
Piere Esbaillart a Saint Denys ?
Pour son amour eust ceste essoyne.
Semblablement, ou est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust gecté en ung sac en Saine ?
Mais ou sont les neiges d’antan ? … »

Dans ma jeunesse, Georges Brassens me facilita l’apprentissage du poème en déposant sa musique sur les vers modernisés.
Souvenez-vous aussi de Jason, le cestuy-là de Du Bellay qui conquit la toison d’or avant de revenir vivre entre ses parents le reste de son âge !
Même si ces formes anciennes nous compliquaient la tâche, nous étions surpris et fiers de nos quelques rudiments de vieux françoué.
Au Moyen-Âge, la langue française était en réalité constituée d’une multitude de dialectes variant considérablement d’une région à l’autre, les parlers d’oïl au Nord, les parlers d’oc au Sud, la langue d’oïl s’imposant progressivement sous la monarchie capétienne.
Pour être plus proche de la réalité, la France était un pays bilingue, une grande partie de la population parlant une langue dite vulgaire (qui est cependant celle de chefs-d’œuvre comme la Chanson de Roland, le Roman de Renart et le Roman de la Rose), une petite minorité constituée des moines, clercs et savants pratiquant le latin.
On situe globalement l’extension et la généralisation de l’usage du français en 1539 lors de la proclamation de l’ordonnance de Villers-Cotterets par François Ier : « Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l’intelligence des mots latins contenus dans lesdits arrêts, nous voulons dorénavant que tous arrêts, ensemble toutes autres procédures, soit de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soit de registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques actes et exploits de justice, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties, en langage maternel français et non autrement. »
C’est dans le même esprit que Richelieu fonda l’Académie française en 1635 pour « donner à l’unité du royaume forgée par la politique une langue et un style qui la symbolisent et la cimentent ».
Tant qu’à plonger dans les profondeurs de l’Histoire, je vous offre en prime ce petit cours enseigné par Cavanna avec sa langue fleurie :
« Quand, en cette mémorable année 1066 presque aussi fameuse pour l’écolier que 800 et 1515, Guillaume le Bâtard, qui n’était pas encore le Conquérant, s’embarqua avec ses barons, rudes estafiers pour aller conquérir l’Angleterre et donner à sa femme Mathilde, un sujet de broderie qui occuperait ses doigts de fée jusqu’à l’extrême vieillesse, quand, donc, il s’embarqua, Guillaume , vigoureux quoique illégitime rejeton de la tige du Viking Rollon, parlait français, exclusivement français, français de Normandie, et toute sa joyeuse bande aussi. Son aventure, ayant eu l’heureuse issue que nous enseigne l’Histoire, Guillaume, que nous pouvons désormais surnommer le Conquérant, partagea son tout neuf royaume d’outre-Manche entre ses vaillants, et l’Angleterre désormais parla français, plaise ou non, tout au moins sa caste dirigeante », d’autant plus naturellement qu’aucune langue officielle n’existait alors sur la terre des Angles.
À partir du règne de Guillaume et jusque après la guerre de Cent ans, la langue officielle de la Grande-Bretagne fut le français. La cour et les seigneurs locaux ne parlaient que le français, les décrets royaux promulgués en français, l’enseignement était donné en français ou en latin. Jusqu’à Richard II, le français fut la langue maternelle des rois d’Angleterre.
Si le roi de France avait finalement perdu la guerre de Cent ans, le monde entier, à l’heure actuelle, parlerait français. Si Jeanne d’Arc était resté sagement à garder ses moutons au lieu de vouloir bouter l’ennemi hors de France, le français occuperait dans le monde la place que tient l’anglais, nous ne suerions pas sur les listes de verbes irréguliers et … Le Pen n’aurait pas de vierge symbolique. Saleté de pucelle !
Depuis l’époque de Henry V, roi d’Angleterre de 1413 à 1422, la devise de la monarchie britannique est même d’origine française : Dieu et mon droit.
Force est de reconnaître que les quatre pour cent de notre orthographe affectés par les « rectifications » pèsent bien peu à l’échelle de l’évolution gigantesque de notre langue au cours des siècles.
Malgré tout, comme Cavanna, je l’aime bien notre orthographe, et ce serait sympa de la conserver intacte encore deux bonnes décennies, rien que pour moi, le temps que j’achève mon séjour sur cette terre, les académiciens sont immortels, eux.

Chroniques de La Montagne

Alexandre Vialatte ne suggérait pas autre chose dans les délicieuses chroniques qu’il délivrait dans le quotidien auvergnat La Montagne :
« La grammaire est, après le cheval, et à côté de l’art des jardins, l’un des sports les plus agréables. Il faut toujours garder un vice pour ses vieux jours. La grammaire est l’un des meilleurs. Je serais assez d’avis, avec Audiberti, que l’orthographe est toujours trop simple, il y aurait intérêt à compliquer ses règles … Quand on est amoureux de la langue, on l’aime dans ses difficultés. On l’aime telle quelle, comme sa grand-mère. Avec ses rides et ses verrues. Avec son bonnet tuyauté qui donne tant de mal à la repasseuse. On ne veut pas la faire visager. On la trouverait méconnaissable. Et en serait-elle plus belle ? On ne sait jamais d’avance. Il y a des expériences qui ratent… »
Déjà que Cavanna, encore lui, ne se consolait pas du remplacement de l’apostrophe au charme suranné de grand’mère par un banal trait d’union.
Dire, ma bonne dame, qu’il faille que ce soit un Rital qui nous fournisse de savoureux arguments pour continuer à nous servir de la bonne langue française :
« Je ne sais trop à quoi ressemblent les patronymes grecs dans la langue d’origine, et je préfère ne pas le savoir. Ils sont venus jusqu’à moi tels qu’en bon parler de cheux nous les siècles naïfs les changèrent, et c’est si beau, si merveilleusement harmonieux, cela sonne si juste, qu’il est impossible qu’ils aient été plus réussis en leur originelle, naturelle et vraie de vraie version …
Qu’était en grec Andromaque ? Qu’importe ! C’est en français qu’elle s’est accomplie pleinement … Andromaque, a-q-u-e, c’est là qu’elle triomphe, la brune indomptable, là que son adorable profil prend toute sa séduction et toute sa majesté, oui, là même, par la magie de cet « e » muet qui tendrement féminise l’emphase du « a » sonore. Andromaque, c’est la douleur et la passion, c’est la veuve sublime, de par son deuil même désirable, si désirable … Andromaque, quand on a quinze ans, c’est la mère du copain, une de ces mères aux longues jambes et au chignon bien tiré. Nous sommes tous des Pyrrhus aux pieds d’Andromaque … »
Intarissable notre moustachu ! Il n’y a pas photo, entre Andromaque et Goldorak ! Il est vrai qu’un Italien dès qu’on lui parle d’amour et du vin … Et il continue :
« Agamemnon et Clytemnestre … Quand ces deux-là faisaient l’amour, quel entrechoc de syllabes sonores ! Quel raffut dans le palais de marbre !
En quelle autre langue, ces noms pourraient-ils être aussi beaux ? Là, l’orthographe non phonétique crée du sublime. Les sons tombent à plat si tu n’as pas en même temps la vision du mot. C’est le mot, le mot écrit, qui fait surgir la femme ou le guerrier. Ton œil voit le mot, il ne le déchiffre pas, ne l’épelle pas, mais le survole, d’un coup le reconnaît comme on reconnaît un visage, et voilà : elles sont là, immenses, verticales, terribles, les héroïnes, terribles et femmes, éperdument … »
Vialatte, encore, ne dit pas autre chose : « Les mots d’une langue ont une physionomie ; on peut même dire qu’ils en ont deux : l’une sonore et l’autre graphique entre lesquelles le temps, l’usage, les habitudes ont créé des correspondances qu’on ne détruit pas impunément. L’orthographe purement phonétique défigure à tel point le langage qu’il faut longtemps pour retrouver le sens de la phrase. On la déchiffre comme un rébus … »
C’est sans doute pour cela que vous êtes chagrinés de la cure d’amaigrissement imposée au mot nénuphar emblématique de la réforme.
Sans que vous puissiez croire en une sympathie de ma part à l’égard de ce changement, il faut savoir tout de même que l’Académie française a écrit nénufar de 1762 jusqu’à la huitième édition de son Dictionnaire en 1935. La préconisation de revenir à cette écriture trouve sa justification dans l’origine arabo-persane du mot alors que le digramme ph correspond au phi du grec ancien. Voilà donc la première victime de la déchéance des binationaux et, en cette époque sensible, la maladresse de stigmatiser inutilement une origine !
Ne culpabilisons pas trop hâtivement, il y eut bien pire, ainsi à l’occasion de l’Exposition coloniale de 1931, une chanson très populaire interprétée par Alibert qui racontait l’histoire d’un « p’tit négro qui avait du r’tard » nommé Nénufar (avec un f) partant à la conquête des belles Parisiennes. Elle portait même le sous-titre de Marche de l’Exposition coloniale : racisme affiché et humour douteux, voyez que ce n’était pas toujours mieux avant !

La grenouille de La Fontaine qui avait des rêves d’opulence serait-elle en équilibre instable sur le nénuphar rachitique anémié de son taux de ph ? Balzac dans La Comédie humaine et Chateaubriand dans Le Génie du Christianisme optèrent pour le nénufar.
Certes, les deux orthographes vont cohabiter. Je pense même que le nénuphar a encore de beaux jours au moins auprès des écoliers admiratifs des nymphéas de Claude Monet !
Par contre, pour ce qui est des ognons, nul besoin de les (é)peler, mes yeux pleurent déjà.

CanardCirconflexe Charlie Hebdo

L’accent circonflexe me rend perplexe, du moins sa suppression partielle. Cavanna, viens à mon secours !
« Ces accents circonflexes, coquins petits chapeaux posés comme des ex-voto au-dessus d’une lettre pour conserver le souvenir d’une compagne disparue : « carême », « mêler », « tâche », « impôt » … Je ne sais pas si c’est pour ces coquetteries que j’aime le français, j’ai bien d’autres raisons de l’aimer, mais il me semble que je l’aimerais moins sans elles, et je sais avec certitude que je souffrirai beaucoup si, maintenant que j’y ai pris goût, on me les supprime. »
Pour faire le savant, l’accent circonflexe (collage d’un accent aigu et d’un accent grave) est l’un des cinq signes diacritiques utilisés en français (avec les accents aigu et grave, le tréma et la cédille). Il a pour fonction principale de coiffer les voyelles de certains mots homophones ou d’indiquer la disparition de certaines lettres du français ancien. Clin d’œil toponymique, Cavanna, si ému devant cet accent, habitait un hameau de Seine-et-Marne nommé Forest, subsistance d’une ancienne forêt.
L’accent circonflexe est assez récent puisqu’il fut adopté par l’Académie seulement en 1740, après avoir été vigoureusement décrié et placé au centre de vives polémiques de puristes pendant deux siècles. Il était alors considéré comme le signe même de l’innovation et de la modernité de la langue française tout en étant refusé et moqué par les tenants de l’orthographe traditionnelle. En cette France catholique d’avant 1700, il ne fallait pas prononcer le mot circonflexe sous prétexte que les imprimeurs hollandais (la famille Elzevier), tous protestants, éditaient des œuvres en français justement avec cet accent. Voilà comment cet accent si progressiste, pour ne pas dire gauchiste, est devenu terriblement conservateur de nos jours !
J’avoue que cela me chagrine d’être possiblement catalogué comme réac (ou « vieux con » allez-y), mais renoncer en plus à laisser choir, comme je le fais depuis plus d’un demi-siècle, le chapeau de cime dans l’abîme, ça me trouble « grave » (expression de rajeunissement !).
Je n’ai aucune prétention, ni compétence, pour argumenter mot à mot sur les bienfaits ou non de l’accent circonflexe, mais il faudra que l’on m’explique en quoi nous faciliterons la tâche des élèves en faisant cohabiter un fruit mûr et une poire mure. Ils attendront peut-être que cette dernière soit blette pour contourner la difficulté ! Et pour ne pas lui compliquer la vie, je n’irai plus dans les ronciers autour de chez moi, cueillir des mûres mures avec ma petite fille ! « Il est sûr », «êtes-vous sure ?», je n’ai aucune certitude mais je crois bien que le circonflexe vous snobe désormais, mesdames !
Bon, il me semble qu’on a sauvé d’un élagage intempestif l’imparfait du subjonctif dont il me plaît de truffer parfois mes billets.
Pour détendre l’atmosphère, je file dans le parc de Saint-Cloud avec Hortense, une jeunette de vingt ans, des yeux bleus et un nez en trompette :

« Elle me dit  » Ça colle-t’y ? »
« Ouais » qu’ j’y dis
« Bon » qu’elle dit
Je lui plus, elle me plut
On se plut, nous nous plûmes
Avec rage, sans partage
Nous nous p’lures d’oignons
Je lui plus, elle me plut
On se plut, nous nous plûmes
Un nid d’ plumes sans costume
Et aïe donc, Cupidon ! … »

Bon, cela ne fera pas trop de dégâts phonétiquement car il s’agit là d’une chanson très populaire du début 1900 reprise par Marie-Paule Belle dans les années 1970. Cela ne m’empêchera pas d’aller « plumarder » avec Hortense à l’issue de la promenade.

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Par contre, la question de l’accent circonflexe peut faire naître quelques perles avec le poème en prose L’huître de Francis Ponge, fréquemment proposé aux candidats du bac de français :
« L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C’est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l’ouvrir : il faut alors la tenir au creux d’un torchon, se servir d’un couteau ébréché et peu franc, s’y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles : c’est un travail grossier. Les coups qu’on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d’une sorte de halos.
A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d’en dessus s’affaissent sur les cieux d’en dessous, pour ne plus former qu’une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner. »
En fait cette réforme de l’orthographe, d’ailleurs déjà presque désavouée par Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, irrite parce qu’elle semble surgir pour de médiocres raisons, à savoir elle donne l’impression d’une « simplification » à l’usage d’élèves qui ne lisent jamais de littérature, qui liront de moins en moins, qui n’écrivent guère, sinon des sms et tweets rédigés phonétiquement, afin qu’ils puissent un jour décrocher un bac. « C Kler ? » ! D’ailleurs, ils écrivent hashtag correctement, sans aucun problème, comme quoi lorsqu’ils veulent …  Le logeur de l’appartement de Saint-Denis où se replièrent des terroristes du 13 novembre 2015 fait de l’humour involontaire en écrivant au juge: il ne veut pas être le « bouquet missaire » dans cette affaire!
Cavanna était plus virulent voire violent que moi : « Je sais, c’est très mal porté de dire ça, au jour d’aujourd’hui. L’orthographe est un instrument de torture forgé par la classe dominante pour snober les croquants, la grammaire un galimatias insultant toute logique et toute cohérence, la langue française dans son ensemble un tas de boue juste bon à entraver l’essor de la pensée. Voilà comme on doit causer, qu’on le veuille jeune loup dans le vent ou contestataire bon teint. Allez vous faire foutre ! Le français est la plus amusante, la plus scintillante, la plus stimulante pour l’esprit et l’imagination de toutes les langues qu’il m’a été donné de connaître avec quelque intimité. Tas d’imaginations débiles que vous êtes, bandes de feignasses à qui il faut tout mâcher, saletés de sociétaires de la Comédie Française qui supprimez les « e » muets dans les alexandrins, si vous saviez, petits cons, ce qu’on peut se marrer avec des virgules et des passés simples (que vous appelez « imparfaits du subjonctif », en vous croyant malins !), si vous saviez ! Plus qu’avec une guitare, merdeux, bien plus ! Et sans faire chier les voisins. »
J’essaie parfois de rassembler mes derniers neurones pour me souvenir de mon bon vieux temps des dictées, et surtout comprendre pourquoi l’orthographe ne constitua jamais pour moi un instrument de torture. Il y avait le temps de l’école évidemment, mais il y avait également le temps de la lecture à la maison des romans de Maurice Genevoix, Louis Pergaud, Alexandre Dumas, Pagnol, ou encore, oui, oui, la légende des cycles contée par Antoine Blondin et Abel Michea dans L’Équipe ou Miroir-Sprint. Chaque année, à l’approche du Tour de France, je vous en offre quelques morceaux choisis. Gamin, j’ai su vite écrire correctement le mot dithyrambe, je sais même qu’il est du genre masculin !
J’y pense maintenant, au fait, que vais-je faire de la dictée de Prosper Mérimée encadrée avec une collection de plumes dans mon entrée (voir photo dans l’avant-propos du blog) ?
« Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier.
Quelles que soient et quelque exiguës qu’aient pu