Archive pour la catégorie 'Ma Douce France'

Je déconfine, nous déconfinons, vous déconfinez …

Rappel des états d’âme précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/27/mon-confinement-j13/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/01/mon-confinement-au-1er-avril/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/06/mon-confinement-deja-3-semaines/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/15/mon-confinement-merci-pour-le-rab/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/23/mon-confinement-bientot-le-joli-mois-de-mai/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/05/03/mon-confinement-deconfinement-ou-deconfiture/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/05/13/mon-deconfinement/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/05/18/mon-deconfinement-et-surtout-un-hommage-a-idir/

Ce matin de lundi de Pentecôte, en ouvrant le rideau de la chambre sur une troisième semaine de déconfinement, je tombe nez à bec avec une tourterelle qui roucoule tranquillement dans l’arbre, à moins de deux mètres. Elle n’est pas farouche et qui sait si ses vocalises ne me sont pas destinées : « Alors, vous n’avez rien compris ? Vous recommencez votre boucan avec vos bagnoles, vos avions, il y a même un abruti qui fait du rodéo sur la roue arrière en motocyclette dans le parc ! »
Je pense à Nougaro qui, de manière métaphorique, chantait le mois de mai 68 que beaucoup d’analystes et chroniqueurs évoquent, souvent de manière erronée, en perspective de la période que l’on traverse :

« Le casque des pavés ne bouge plus d’un cil
La Seine de nouveau ruisselle d’eau bénite
Le vent a dispersé les cendres de Bendit
Et chacun est rentré chez son automobile.
J’ai retrouvé mon pas sur le glabre bitume
Mon pas d’oiseau forçat enchainé à sa plume
Et piochant l’évasion d’un rossignol titan
Capable d’assurer le Sacre du Printemps.
Ces temps ci, je l’avoue, j’ai la gorge un peu âcre
Le Sacre du Printemps sonne comme un massacre
Mais chaque jour qui vient embellira mon cri
Il se peut que je couve un Igor Stravinski
Mai mai mai Paris mai… »

De manière plus prosaïque, mais aussi surréaliste, la nature a profité du confinement pour reprendre dare-dare ses droits et la réduction de la présence humaine a amené des animaux à s’aventurer dans les villes : un puma à Santiago du Chili, des sangliers à Barcelone, une foule de singes affamés en Thaïlande, des daims dans les rues de Boissy-Saint-Léger.

https://twitter.com/i/status/1249301772830683137

Paris a constitué un extraordinaire territoire d’observation pour les naturalistes. De l’orge des rats au pied des arbres, une laitue scariole de plus d’un mètre, des fraises sur le bitume et même « des fleurs qui dis‘nt quèqu’ chose » comme les coquelicots font un retour remarqué dans les rues de la capitale, c’est Mouloudji qui doit être heureux.
Des renardeaux hantent les allées du cimetière du Père-Lachaise fermé au public. Les lézards des murailles frétillent de la queue et des crapauds accoucheurs donnent naissance à des crapelets sur la butte Montmartre. Profitant de l’absence des ronronnements de moteurs, la grive musicienne et le rouge-gorge lancent leurs trilles. Dans la ferme familiale d’Ariège, des lièvres viennent gambader dans le verger.
Que les amis des bêtes ne se réjouissent pas trop, les spécialistes estiment que nous retournerons très rapidement à la situation antérieure.
Et pourtant, que les abeilles vivent, que je puisse continuer à déguster le miel du Poitou de l’ami photographe Jean-Denis ! Même si je ne suis plus d’âge à taquiner les jeunettes à la chevelure abondante, j’aimerais que reviennent les hannetons* de mon enfance qui colonisaient les tilleuls de la cour, aux soirs d’été.
J’ai vécu les campagnes de hannetonnage, à défaut de n’avoir pas connu la Seconde Guerre mondiale comme semble le regretter le journaliste François de Closets qui vilipende les baby boomers dans son dernier ouvrage. Il s’en était pris, il y a quelques années, à la dictature de l’orthographe, une passion française. Cette fois, il s’indigne devant le comportement égoïste des personnes âgées durant la crise sanitaire … ce monsieur a 85 ans tout de même !
Vous l’aurez ressenti, j’ai envie de m’aérer l’esprit pollué par toutes ces embrouilles de masques et chlroquine, ces joutes phocéennes (aussi antiques que les byzantines) entre élites du monde de la santé et une sommité super star sectaire, populiste et égocentrique (il se surnomme lui-même le « M’Bappé de la médecine »), arbitrées ou orchestrées par les journalistes, les chroniqueurs et surtout des millions d’utilisateurs des réseaux spéciaux absolument incompétents.
J’ai un sale pressentiment qu’à l’automne, certains clameront que nos gouvernants se sont affolés et que, compte tenu que la moitié des victimes du coronavirus provient des EHPAD, il n’y avait pas lieu de mettre le pays à l’arrêt et de le plonger dans le marasme économique pour tenter de sauver la vie de quelques croulants.
Pour l’instant, soyons heureux, nous avons retrouvé « l’art de vivre à la française ». Non pas celui fait de raffinement initié à la fin du Moyen-Âge par Agnès Sorel à la Cour de Charles VII, mais, pour beaucoup, la réouverture des terrasses de bistrots et restaurants.

réouverture des bars

Ceci dit, je bats ma coulpe (de champagne), ma compagne et moi avons marqué cet événement en allant manger dans une pizzeria Bella Vita, tout un symbole !
C’est vrai que l’ambiance était étonnante : pour la majorité, des clients habitués du lieu, en chemisette, short ou robe légère, heureux de se retrouver en société après presque trois mois de confinement, et une squadra de serveurs masqués 100% ritals d’une extrême gentillesse.

Bella Vita

Parmi les joyeusetés sémantiques, j’ai relevé aussi les « effets d’aubaine » à propos des entreprises et ménages qui seraient tentés de gonfler abusivement leurs demandes d’aides pour profiter d’une part du gâteau de milliards promis par l’État. Comprenez donc plus prosaïquement, resquille ou fraude, c’est un autre art à la française avec la sophistication langagière, l’utilisation d’euphémismes pour ne pas heurter. Platon disait : « La perversion de la Cité commence par la fraude des mots ».
Il est quelqu’un qui nous manque cruellement et qui, au temps de sa splendeur artistique, nous aurait ramené à plus d’humilité et de lucidité. L’irrévérencieux Guy Bedos a tiré sa révérence !

Bedos Telerama

Plutôt que retracer son immense carrière, exercice pour lequel je n’ai ni légitimité ni prétention, je vous livre quelques souvenirs personnels. Pour parler trivialement, il fut souvent dans « les bons coups » culturels et citoyens de mon existence.
Et pour commencer, les Dragées au poivre qu’il nous offrit avec Jacques Baratier en 1963 : un film à sketchs, inclassable, désinvolte, qui épinglait tous les snobismes de l’époque, du yéyé aux sciences humaines en passant par la Nouvelle Vague et le cinéma-vérité.
Voici ce que Jean de Baroncelli, éminent critique de cinéma du quotidien Le Monde, en disait lors de sa présentation à la Mostra de Venise (en compagnie de Muriel d’Alain Resnais et Feu follet de Louis Malle) : « Impossible de raconter Dragées au poivre. C’est une sorte d’impromptu cinématographique, qui tient à la fois du bal des Quat’z'arts et des comédies burlesques américaines. On y trouve absolument de tout : des numéros de chant, de danse et de strip-tease, des sketches « branquignolesques » ou « hellzapoppiniens », des monologues, des parodies, mais aussi une satire (sans méchanceté) du cinéma-vérité et des pastiches de Marienbad, de West Side Story et des films d’Antonioni. Le lien qui unit ces multiples épisodes est des plus vagues. Cela n’a d’ailleurs aucune importance. Dans le tourbillon qui nous entraîne la logique perd tous ses droits. »
À l’occasion du festival, une Caravelle déposa sur la lagune, près du Lido, l’extraordinaire troupe d’acteurs qui, autour de Guy Bedos et Sophie Daumier, participaient à ce film « libre », jugez plutôt: Jean-Paul Belmondo, Anna Karina, Simone Signoret, François Périer, Georges Wilson, Monica Vitti, Jean-Pierre Marielle, Francis Blanche, Sophie Desmarets, Alexandra Stewart, Valérie Lagrange, Jacques Dufilho, Claude Brasseur, Marina Vlady, Roger Vadim, Françoise Brion, Elisabeth Wiener, Jean-Marc Bory, Jean Richard, j’en oublie … Pareil casting n’est plus imaginable aujourd’hui.
Puis vint la grande époque du music-hall. Certains de ses sketches, écrits souvent par le futur académicien Jean-Louis Abadie décédé ces jours-ci aussi, ont traversé le demi-siècle : Bonne fête Paulette, le tombeur lourdingue de La Drague, le Boxeur à l’accent pied noir inspiré en partie par Alphonse Halimi champion du monde dans la catégorie des poids coq en battant le boxeur sourd-muet italien Mario d’Agata, dans feu le Vel’ d’Hiv’ de Paris, archi-comble, le 1er avril 1957. Ironie, le combat faillit être interrompu, le plafonnier au-dessus du ring ayant déclenché un incendie. Derrière M’sieur Ramirez, le manager du sketch, on reconnaissait Philippe Filippi l’entraîneur du sympathique Alphonse souvent maladroit devant les micros des journalistes. C’est lui qui avait déclaré « avoir vengé Jeanne d’Arc » à l’issue d’un championnat d’Europe victorieux contre un Britannique. C’était un temps d’avant l’ère de la Communication où l’on brocardait les sportifs, gros muscles et petite tête, notamment dans le « noble art ».
Et puis, il y avait aussi les fameuses vacances : « Marrakech ? Ça nous a déçu. C’est plein d’Arabes. À Marrakech, il n’y a que ça » ! À la fin des années 1960, on sentait encore des relents d’un passé colonial et de la guerre d’Algérie, c’était un temps odieux de « ratonnades », ces menées punitives contre la population maghrébine immigrée. À l’époque, pas forcément plus éclairée que celle de maintenant, l’humour de Bedos dénonçant le racisme ordinaire fut incompris. Au lieu de diviser logiquement racistes et antiracistes, il les rassemblait malheureusement parfois, les rires fusant en deux dimensions des deux côtés, pour des raisons pourtant diamétralement opposées. À tel point que lors d’une émission sur une chaîne de télévision de grande audience, la chanteuse Dani lut un codicille avertissant le public du caractère antiraciste du sketch qui allait suivre. Le combat contre le racisme n’est pas toujours pas achevé, l’actualité en témoigne.
Quand je vis Bedos en scène à l’Olympia, son humour était devenu de plus en plus politique avec ses revues de presse tant attendues. Ses petites fiches en bristol à la main, il fustigeait férocement la classe politique qui faisait l’actualité du moment en dénonçant son hypocrisie, ses bassesses. Il lisait assidûment le Canard enchaîné et les quotidiens d’opinion comme un citoyen ordinaire avant de tourner la comédie des hommes en dérision. Il affirmait clairement ses convictions de gauche mais lâchait à l’occasion ses piques sur ceux qui le décevaient : « Ça devient dur d’être de gauche, surtout quand on n’est pas de droite ! » Censuré sous Giscard, il fut consacré sous Mitterrand « son préféré, même s’il refusa en 1994 la Légion d’honneur : « Je lui en veux de nous avoir caché trop de choses ».
Le final du récital était magnifique, il le conserva jusqu’à ses adieux :

Image de prévisualisation YouTube

« La vie est une comédie italienne
Buena sera , signore , signori
La vie est une comédie italienne
Tu ris , tu pleures , tu pleures , tu ris
Tu vis , tu meurs , tu meurs , tu vis
Comediante
Tragediante
C’est ça, c’est ça , la VIE.

Il bidone
Federico Fellini
Il pigeonne
Mario Monicelli
Il fanfaronne
Dino Risi
Ettore Scola
Te voilà
Nous nous sommes tant aimés
Nous nous sommes tant aimés.

Mes chers amis , mes camarades
Rejoignez-moi dans ma parade
Je suis un vieil arlequin mité
Fatigué d’avoir trop crié
Mes mensonges et mes vérités
Sur les tréteaux de charité
De ma commedia dell’arte.

En piste
En piste
Les artistes
C’est notre rôle
D’être drôles.

Dans le rire et dans les larmes
Couvrons un peu le bruit des armes
Les gens sont de plus en plus dingues
Se flinguent avec des mots, se flinguent
Avec des flingues
Ils passent leur temps à se flinguer
Et ils voudraient qu’on soit plus gais… »

C’est tellement vrai ! Merci l’artiste pour ce demi-siècle de joies et de rires que tu m’as offert. J’irai, j’espère un jour, te rendre visite au lumineux village de Lumio où tu reposeras tout près d’une chère jeune fille fauchée dans sa belle jeunesse par un chauffard.
Ironie de l’actualité parfois vacharde, de qui hérite-t-on ? De Bigard ! Tragique !
J’ai envie de vous parler plutôt de Michel Piccoli, bon dieu, les bons partent à la pelle en ce moment ! C’était le plus secret des monstres sacrés du cinéma. Qu’en dire de plus qu’énumérer sa carrière étincelante : homme de télévision avec son exceptionnel Dom Juan de Marcel Bluwal, comédien au théâtre sous les plus grands Peter Brooks et Patrice Chéreau, acteur avec les cinéastes de la Nouvelle Vague Chabrol et Godard, mais aussi Alain Resnais, Jean-Pierre Melville, Claude Sautet, Jacques Rivette, Louis Malle, Agnès Varda, Leos Carax, Ettore Scola, Marco Ferreri, Nanni Moretti, Luis Bunuel, et même Alfred Hitchcock. Vertigineux !
Il pouvait être extravagant, ainsi dans Themroc de Claude Faraldo, une fable soixante-huitarde anticapitaliste où peintre en bâtiment, il pétait un plomb et se révoltant contre l’absurdité du métro-boulot-dodo, il régressait en homme des cavernes « bouffant du flic » au pied de la lettre. Ou encore, dans Touche pas à la femme blanche de Marco Ferreri, il composait un Buffalo Bill ridicule dans une farce western, reconstitution de la bataille de Little Big Horn au milieu des pelleteuses et bulldozers des anciennes Halles Baltard en pleine destruction.
Dans mes leçons de cinéma à destination des professeurs et des élèves, j’utilisais souvent la séquence de son accident au volant d’une Alfa-Roméo Giuletta dans Les Choses de la vie pour travailler sur la notion de point de vue dans un récit.

Image de prévisualisation YouTube

« Et mes seins, tu les aimes mes seins ? Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? » Qui ne rêva pas d’être à la place de Piccoli au lit avec Bardot nue dans la scène mythique du Mépris de Godard imposée par les producteurs américains !
Au-delà de leur carrière d’artiste, Bedos et Piccoli étaient des citoyens entiers, libres et engagés. Quelles bouffées d’air pur, nous respirions en leur compagnie !
L’enseignant, fils et petit-fils d’enseignants, suit, avec un œil attentif et condescendant, la gestion du coronavirus au sein de l’Éducation Nationale, et notamment l’organisation du baccalauréat. Ainsi, j’ai lu que la commission de la formation et de la vie universitaire de l’université Paris-Panthéon-Sorbonne avait adopté la proposition de l’UNEF (syndicat d’étudiants) de ne pas prendre en compte les notes inférieures à la moyenne, en somme, un autre effet d’aubaine, l’invention du nouveau concept de « moyenne améliorable pour tous » ! Le diplôme sera intégralement décerné via un contrôle continu  pour la première fois, contrairement aux assertions de certains chroniqueurs mal informés et réseaux sociaux déclarant que le bac organisé, dans les mêmes conditions, à la suite des manifestations de mai 68, n’avait pas plus de valeur. J’en parle, avec d’autant moins esprit de susceptibilité, que j’avais obtenu le précieux sésame doublé même alors d’une première partie, quelques années avant les événements de mai tant honnis aujourd’hui.
Rétablissons les faits ! De la guerre du Vietnam au Printemps de Prague, de la famine au Biafra aux Jeux Olympiques de Mexico, de l’assassinat de Martin Luther King au film de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, l’année 68 fut celle de bouleversements dans le monde entier, bien au-delà de notre Mai français, et face à la grève générale, les épreuves écrites du bac étant trop difficiles à mettre en place, le gouvernement décida de ne faire passer aux candidats que des oraux, et ce sur une seule journée. Les lycéens disposaient de vingt minutes de préparation et de quinze minutes d’entretien dans chaque matière.
Pour être objectif, les examinateurs se montrèrent dans l’ensemble indulgents, ce qui se traduisit par un taux de réussite de 81,3%, loin des scores de 1967 (59,6%) et 1969 (66%). Là-dessus, certains historiens et sociologues ont vite conclu qu’un certain nombre de ces baby-boomers n’auraient pas obtenu leur diplôme sans ce réaménagement d’urgence et purent ainsi poursuivre des études et connaître un surcroît de salaires et de réussite professionnelle.
Les infortunés bacheliers de la promotion « corona » seront peut-être, de la même façon, voués aux gémonies dans quelques décennies.
Les lycéens de classes terminales ne connurent pas pareille mansuétude en 1944 et passèrent le bac les 3 et 4 juin malgré l’imminent débarquement en Normandie des troupes alliées. L’année scolaire avait été perturbée par la guerre, certains professeurs ayant été déportés en Allemagne (dont parfois ils ne revinrent pas), des établissements étant également occupés (c’était aussi le cas du collège que dirigeait ma maman). Pas facile de potasser le mythe grec d’Iphigénie entre deux alertes ! Il avait même été demandé au ministre « s’il serait possible d’accorder aux jeunes étudiants, volontairement enrôlés dans la Défense Passive pour porter secours aux sinistrés (notamment, déblaiement de gravats) , des majorations de points au baccalauréat ».
Les épreuves écrites se déroulèrent quasiment sans encombres. Les oraux, par contre, furent annulés par manque d’examinateurs, ainsi que les mathématiques et l’histoire à cause de difficultés de transport et d’une pénurie de papier !
La situation était plus compliquée en Normandie, notamment dans l’académie de Caen,. Les corrections souffrirent du débarquement et de la bataille de Normandie : une grande partie des copies furent égarées voire détruites. En conséquence, une nouvelle session se tint à Caen en octobre 1944.
Évidemment, éternel conflit intergénérationnel, cela n’empêcha pas les barbons d’alors, jaloux de leurs lardons, de se lamenter de la baisse d’exigence, en murmurant que « c’était autre chose à leur belle époque ».
Le virus du pangolin semblant s’assagir, la fièvre gagne maintenant la rue avec des manifestations pour dénoncer des violences policières. Bientôt, vont refleurir les pancartes avec le fameux slogan « CRS SS »

CRS SS

On pense trop souvent à tort que c’est un héritage de Mai 68 et des célèbres affiches, placardées sur les murs parisiens, issues de l’Atelier populaire de l’École des Beaux-Arts.
En fait, ce slogan naquit en novembre 1948 dans un titre d’un article du quotidien L’Humanité à l’occasion des grandes grèves des mineurs (340 000) contre les décrets Lacoste. Le ministre de l’Intérieur, le socialiste Jules Moch, tenta de les réprimer en envoyant les blindés et en donnant l’ordre aux forces de l’ordre, les nouvelles Compagnies Républicaines de Sécurité, de tirer à balles réelles (après sommation) et de traîner de force les mineurs d’Afrique du Nord dans les galeries. Le 8 octobre, à Merlebach, un premier mineur fut tué à coup de crosse par un CRS.
Rappelez-vous, je l’avais évoqué avec scepticisme, lors de « ma marche républicaine** » du 11 janvier 2015, après la barbarie de Charlie-Hebdo, la France dans la rue applaudissait ses flics. Renaud en embrassa même un dans une chanson.

« Nous étions des millions
Entre République et Nation
Protestants et catholiques
Musulmans, juifs et laïcs
Sous le regard bienveillant
De quelques milliers de flics
Solidaires avec ceux de Charlie
Et puis j’ai vu défiler
Quelques bandits notoires
Présidents, sous ministres
Et petits rois sans gloire
Et j’ai vu, et j’ai vu
Le long du trottoir un flic
Qui avait l’air sympathique
Alors je l’ai approché
Et j’ai embrassé un flic … »

Ainsi va la vie, comédie italienne, comédie française … Prenez encore soin de vous !

* http://encreviolette.unblog.fr/2012/11/02/il-ny-a-presque-plus-de-hannetons/
** http://encreviolette.unblog.fr/2015/01/17/ma-marche-republicaine-du-11-janvier-2015/

Publié dans:Ma Douce France |on 6 juin, 2020 |Pas de commentaires »

Mon déconfinement … et surtout un hommage à Idir

Rappel des états d’âme précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/27/mon-confinement-j13/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/01/mon-confinement-au-1er-avril/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/06/mon-confinement-deja-3-semaines/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/15/mon-confinement-merci-pour-le-rab/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/23/mon-confinement-bientot-le-joli-mois-de-mai/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/05/03/mon-confinement-deconfinement-ou-deconfiture/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/05/13/mon-deconfinement/

Dans l’effervescence et la cacophonie du déconfinement, une triste nouvelle a sans doute échappé à beaucoup d’entre nous : le chanteur Idir nous a quitté le 2 mai dernier au lendemain de son hospitalisation à l’hôpital Bichat pour des raisons indépendantes du coronavirus.

Adieu Idir

J’aimais beaucoup cet artiste pour les valeurs et les combats qu’il défendait dans et hors ses chansons. Je range son concert, auquel j’eus le bonheur d’assister dans une petite salle de la banlieue parisienne, il y a une vingtaine d’années, parmi mes belles émotions artistiques.
Idir, de son vrai nom Hamid Cheriet, fils de berger berbère, était né en 1949 dans un village perché sur les monts du Djurdjura, à 35 kilomètres de Tizi Ouzou.
Cette ville, capitale de la Grande-Kabylie, devint le titre d’une de ses chansons les plus populaires, adaptée de San Francisco, l’énorme succès de Maxime Le Forestier.

« C’est une maison bleue
Adossée à la colline
On y vient à pied
On y frappe pas
Ceux qui vivent la
Ont jeté la clef
Tizi-Ouzou élève, des enfants fous de rêve … »

Image de prévisualisation YouTube

Mais Idir, si humble et si discret, avait déjà connu la gloire artistique, vingt ans auparavant, avec son inoubliable berceuse A Vava Inouva (« Mon petit père »), un tube planétaire diffusé dans plusieurs dizaines de pays et traduit en de nombreuses langues.
La chanson exprimait l’atmosphère des veillées de son enfance et le mode de transmission de la culture kabyle ancestrale. Elle acquit quasiment un statut d’hymne, pas seulement pour les Algériens, les Kabyles ou les Berbères, mais pour tous les Maghrébins. Comme un symbole, Idir l’interpréta, la première fois en 1973, un peu à la sauvette, dans un studio de Radio Alger, habillé d’un jean patt’ d’éph’ comme les jeunes de son époque et coiffé d’un burnous blanc comme ses ancêtres.

Image de prévisualisation YouTube

Ses albums portaient dans leurs titres toute la générosité, l’esprit de solidarité, le profond humanisme qui le caractérisaient : Les Chasseurs de lumière, Identités, Deux rives, Entre scènes et terre, La France des couleurs, Ici et ailleurs.
Minoritaire de par son origine, ce chantre kabyle sut transcender ses singularités en des thèmes pluriels et universels.
Mes lecteurs les plus fidèles se souviennent peut-être que j’avais convoqué sa tendresse pour fêter ma maman à travers son ode Ssendu dédiée à toutes les femmes du monde.
« Quand j’ai fait cette chanson, j’ai automatiquement pensé à ma maman, donc inévitablement à la vôtre aussi…
Je me souviens, je devais avoir 7,8 ans, pas plus.
Nous étions en Kabylie, elle était là, à côté de moi, en train de battre du lait, qu’elle a mis dans une calebasse, – vous savez une espèce de baratte – elle le battait en faisant ce geste là (mouvements des mains tenant de chaque côté les cordelettes de la calebasse que le fait osciller), peut-être qu’un certain nombre d’entre vous ont déjà vu faire…
Et quand, elle faisait son acte, son travail, elle le rythmait aussi des mots, d’idées, de chants, de soupirs.
Ça lui arrivait de pleurer des fois même, d’esquisser un sourire à des moments aussi.
Mais vous savez sur le coup j’étais jeune, beaucoup trop petit pour comprendre. Ayant, bien sûr grandi, et surtout ayant emmagasiné toutes ces choses dans ma tête, dans ma mémoire, je me suis rendu compte alors qu’elle ne faisait que se confier à son instrument, parce qu’elle n’avait pas d’interlocuteur valable.
Et c’est là, où j’ai compris une chose, cette image de femme qui était là, subissant la loi du milieu, du mâle… et qui se confiait donc à une chose inerte…
C’est là où j’ai compris une chose assez importante dans ma vie, c’est que ce n’est déjà pas évident d’être une femme en général dans n’importe quelle société, qu’elle soit moderne, avancée, aboutie ou non, je crois que ça l’est encore moins dans des sociétés à fortes traditions telles que la mienne, et j’en voulais pour preuve cette dame qui se trouvait être ma mère… »
Prenez le temps d’écouter ce bijou de tendresse et d’amour dans son intégralité !

Image de prévisualisation YouTube

« Je suis convaincu que vis-à-vis d’une femme en général et d’une maman en particulier, je crois que nous avons tous quelque chose à nous faire pardonner, ou à tout le moins à nous reprocher » …
Pour poursuivre mon modeste hommage, j’ai choisi de vous offrir un texte écrit par un autre discret, Jean-Jacques Goldman, à partir d’une chanson créée à l’origine en kabyle par Idir.

« Tant de pluie tout à coup sur nos fronts
Sur nos champs, nos maisons
Un déluge ici, l’orage en cette saison
Quelle en est la raison ?
Est-ce pour noyer tous nos parjures ?
Ou laver nos blessures ?
Est-ce pour des moissons, des terreaux plus fertiles ?
Est-ce pour les détruire ?
Pourquoi cette pluie, pourquoi ?
Est-ce un message, est-ce un cri du ciel ? »

Oui, pourquoi ? À l’origine, c’était un hommage au millier de victimes emportées par les trombes d’eau boueuse qui ravagèrent Alger, le 10 novembre 2001, des hauteurs de Bal El Oued jusqu’à la mer. Cela devint vite une allégorie sur la tragédie politique vécue par son pays.

Image de prévisualisation YouTube

Ce magnifique poème prend une résonance particulière en ce temps de pandémie. Pourquoi ce coronavirus ? Comme les dix plaies d’Égypte, ne s’abat-il pas pour nous faire expier nos dérives ?
Le sociologue Pierre Bourdieu disait d’Idir : « Ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille ».
Le gouvernement algérien a présenté ses condoléances à sa famille : « L’Algérie perd une de ses pyramides ». Idir avait choisi d’être inhumé au cimetière du Père-Lachaise, ce qui n’a pas manqué de susciter de sordides polémiques sur les réseaux sociaux.
Défenseur de la culture berbère, il chanta tout au long de sa carrière avec des artistes de toutes nations et origines : Alan Stivell, Cheb Mami, Maxime Le Forestier, Manu Chao, Akhenaton, Zebda, Geoffrey Oryema, Aznavour et Goldman entre autres.
Idir est un prénom, issu d’une langue très ancienne dérivée du berbère, signifiant: « il est vivant, il a survécu ». Les parents le donnaient à un nouveau-né après qu’ils aient perdu un enfant.
Survivra dans mon cœur cet artiste essentiel (au sens que ses chansons nous enrichissaient) au visage doux et souriant qui dégageait bienveillance, bonté, fraternité, humanisme.
La transition est brutale : on « déconfine « à tour de bras sous la pression économique. Peu à peu, la France se remet à essayer de vivre, au moins, comme avant. Il me semblait avoir entendu pourtant qu’inexorablement, il y aurait un monde d’après … le coronavirus. Alors que beaucoup trépignaient d’impatience pour retrouver le monde extérieur, certains seraient victimes d’un mal étonnant baptisé « syndrome de la cabane » ou « syndrome de l’escargot », en somme l’angoisse de ressortir de son cocon. Je connaissais le syndrome de Stendhal, l’émerveillement jusqu’à la panique devant une surabondance d’œuvres d’art, que j’avais d’ailleurs partiellement ressenti aussi en visitant Florence, et que nous ne risquons pas, pour le moment, de contracter avec la fermeture des musées et certains monuments. Je ne sais pas si cela vous fait le même effet, par contre, je suis pris par instant d’une sorte de « paranoïa cinéphilique » en étant gêné, lors de la projection d’un film, devant le non respect par les acteurs des gestes barrières. C’est grave, docteur?
Malgré ses écailles, le pangolin se tord de rire. Chez nous, la campagne présidentielle est quasiment lancée. C’est à qui dézinguera nos gouvernants actuels sur la pénurie de masques, la gestion des tests etc … Ils ont sans doute cafouillé, possiblement menti par omission, mais QUI AURAIT FAIT (vraiment) MIEUX ? Certains journalistes politiques, plutôt que faire bientôt leur beurre en publiant des livres sur le scandale de la pandémie, devraient cuisiner « ceusses » de l’opposition qui savaient. Soyons humbles et reconnaissons que nous reviennent en pleine face nos errements sur une société que, peu ou prou, nous avons laissée se lézarder.
Je rédige ma lettre comment ? Façon Gérard Lenorman ?

« Si j’étais Président de la République
J’écrirais mes discours en vers et en musique
Et les jours de conseil on irait en pique-nique
On f’rait des trucs marrants si j’étais Président
Je recevrais la nuit le corps diplomatique
Dans une super disco à l’ambiance atomique … »

Ou manière Boris Vian ?

« Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps … »

Monsieur le Président, vous n’avez plus le temps, invitez-les sur les Champs-Élysées pour le 14 juillet, offrez-leur des médailles et des chocolats, mais SURTOUT, « quoiqu’il en coûte », revalorisez substantiellement les super héros du quotidien, infirmières et aide-soignantes (le féminin prévaut pour une fois) qui constituent « les veines du corps de la France » et ont redonné un vrai sens aux mots responsabilité, dévouement, solidarité, humanité et, osons même ajouter, travail !
Eh bé, est-ce le déconfinement, mais je me lâche !
J’en apprends tous les jours. Je connaissais une agriculture biodynamique, je découvre un usage dynamique de nos plages, dit à l’australienne, un concept né aux antipodes en raison de la pratique répandue du surf.

1582b467e00ec4092c8eafffd3e0de48ecartsurf-600x841

                                        

À gauche, c’est NON, à droite, c’est OUI

Interdiction de bronzer idiot, les inconditionnels du littoral sont dans l’obligation de marcher, courir, glisser, se baigner. Au titre de la dynamique des fluides, est-il permis de faire pipi dans l’eau, en avançant bien sûr ?

Je pédale sur ma serviettePlage nudiste sans masque200514-Plages-Covid19-chereau-full

Qu’en est-il des bambins, architectes en herbe, privés des châteaux de sable et … de la méduse de la plage de Saint-Malo chère à Yvan Dautin ? Sa fille Clémentine, la députée insoumise, va peut-être réagir !

Image de prévisualisation YouTube

Autre dégât collatéral de ces mesures coercitives, provisoires, les estivants des plages de Deauville et Trouville ne pourront admirer les fameux parasols immortalisés par le photographe John Batho que j’eus le privilège d’accompagner dans certaines de ses croisières dans la Couleur.

Parasols de John Batho

http://encreviolette.unblog.fr/2009/09/16/croisiere-dans-la-couleur-avec-john-batho/

C’est l’occasion encore de se lamenter que la Culture « vivante » soit l’un des derniers espaces encore bâillonnés. Les comédiens ont hâte d’installer leurs tréteaux, dresser leur estrade et tendre des calicots !
Est-ce dû aux deux mois de confinement, je deviens un peu paresseux mais je ne résiste pas à vous « resservir » le savoureux hommage que l’écrivain Daniel Pennac rendit, dans un ouvrage de photographies de Robert Doisneau, à Léo Lagrange, socialiste et sous-secrétaire d’État aux sports et à l’organisation des loisirs au temps du Front Populaire.
En cette période de déconfinement, ne retrouve-t-on pas un parfum déraisonné de l’été 1936, l’année des premiers congés payés ?
« Gloire à vous, Léo Lagrange, à qui nous devons nos vacances, tous les squares vous le diront ! Et les stades, et les CES et les piscines qui portent votre nom, sans parler des avenues… tous les coins de rues… votre nom semé sur tant de pierres ! L’intention est louable, mais la plaque commémorative, quoi qu’on fasse, c’est le faire-part de l’oubli. La matière l’emporte sur l’homme et bientôt il ne reste plus que la piscine, le stade, le CES, la rue, avec, parfois, tout de même, cette question : Léo Lagrange ? Qui c’était Léo Lagrange ?
Je suppose que vous vous fichiez des plaques. Léo, et vous aviez raison : votre gloire est ailleurs. Je la vois dans les premiers rayons de l’été dans les ateliers qui débrayent, les ordinateurs qu’on débranche, les valises qu’on boucle, les portes qui s’ouvrent, les trains supplémentaires, les avions qui s’envolent, le temps qui s’arrête, ces photos de Doisneau, et les cartes postales si gentiment vides de l’été …
… Aller au travail, en 1936, se disait encore « aller au chagrin ». Cette indignation, Léo, autour de votre projet de loi ! Quinze jours de congés payés dont douze jours ouvrables, vous vous rendez compte ? Toute la presse bien pensante s’y était mise, et les chansonniers ! On ironisait sur l’existence même d’un sous-secrétariat d’État aux Loisirs. On vous soupçonnait de vouloir « embrigader le rêve », vous vous souvenez ? On avait taillé les crayons très pointus pour faire le compte de ce que vos « largesses » coûteraient au pays : paralysie générale, flambée des prix, faillite de l’État, de l’industrie et du commerce international. Le manifeste des Croix de Feu hurlait : « La notion du travail, de l’ordre et du courage a été abolie ! » Il se trouva même des spécialistes de la vertu sans alcool pour prédire une affreuse épidémie de saoûlographie ! D’après eux, les prolos livrés à l’oisiveté plongeraient tout habillés dans le pinard. La cuite nationale ! Sans rire ! Ce qui induisait que douze mois de turbin sur douze constituait la meilleure garantie de la sobriété publique. À moi, Zola ! Jusqu’au directeur du réseau d’État des Chemins de fer qui reprochait à votre billet réduit d’être antiferroviaire ! Antiferroviaire, Léo ! Par votre faute, cet été-là, 560 000 personnes s’offrirent un billet antiferroviaire, jetant sur les rails des centaines de trains antiferroviaires ! Convois hilares que « Je suis partout » qualifiait de « trains rouges ».
C’est tout de même bizarre, la politique. Ça ressemble parfois à une nouvelle de Marcel Aymé. Un jeune sous-secrétaire d’État aux Loisirs, Léo Lagrange, mitonne une petite loi qui flanque la basse-cour sens dessus dessous ; il finit par emporter le morceau : messieurs les députés déposent leur bulletin, et qu’est-ce qui sort de l’urne ? Une saison toute chaude. À qui ressemblait l’été, Léo, avant que vous l’inventiez ?
Finalement, Léo, vous avez arraché l’unanimité à une assemblée qui pourtant ne vous était pas acquise. L’unanimité moins une voix … 563 votes pour, un seul contre ! Sans qu’il encombre mes nuits, je me suis souvent demandé qui était ce type qui n’avait pas payé les congés payés. Un hobereau qui considérait la France comme son jardin personnel ? Un stakhanoviste à la mode de chez nous ? Un hyper démocrate soucieux de faire entendre son unique différence, fût-ce contre le bonheur ? Un atrabilaire redoutant le face à face familial ? Un vieil enfant qui n’a jamais aimé jouer ? Ou un type qui ne voulait aucun souvenir … surtout pas de souvenirs gratuits…
Non content d’avoir inventé une saison, savez-vous mon cher Léo qu’en faisant passer votre loi vous avez engendré le « récit de vacances », notre dernière et peut-être notre unique tradition orale ? Comme si nos plus précieux souvenirs se concentraient dans ces brèves semaines d’éternité où il ne se passe rien, rien que du ténu, de l’infinitésimal, de l’intime et du répétitif, rien que nous autres face à nous autres, sans la prothèse du travail … où le moindre événement tourne en sujet d’épopée, motif lyrique que la famille enjolivera d’année en année … »
Possiblement, après celle du pangolin, on aura droit, cette fois, à l’épidémie de soûlographie avec cette nouvelle « soif d’apéros » et de picolade en terrasse : vous avez le choix entre Les eaux troubles du mojito cher à Philippe Delerm, le « Perniflard » le breuvage préféré des deux héros de La Soupe aux choux, ou pour conjurer le sort quelques bières Corona.
Mais, au moins, trinquez (encore que … avec la distanciation) à Léo à l’origine des grandes migrations saisonnières dont la privation nous semble intolérable !

Goéland

Vous avez pensé au goéland qui n’a plus rien à se mettre sous le bec ? C’est ballot, il vous aurait peut-être renseigné sur la manière de calculer le périmètre de 100 kilomètres « à vol d’oiseau » autour de chez vous. Le dessinateur Chaval disait que les oiseaux étaient des cons … mais pas qu’eux !
Daniel Pennac s’interrogeait sur l’unique député qui avait voté contre le projet Lagrange. Je voudrais bien connaître le technocrate olibrius qui a pondu cette notion de vol d’oiseau ! Non mais tout de même, vous ne croyez pas ?! J’ai quand même, par curiosité, tenté une simulation sur une carte interactive pour voir s’il m’était possible de me rendre à Orléans sur les traces de Maurice Genevoix dont on devrait célébrer à l’automne l’entrée au Panthéon (si cela n’est pas reporté). Je vous promets que c’est vrai, je me suis retrouvé à plus de 5 000 kilomètres, sans doute vers  La Nouvelle-Orléans !!!
Chères lectrices cuisinières, je ne vous oublie pas. En ce premier week-end du monde d’après, ma compagne a préparé un canard d’Ariège, ni confit, ni déconfit (ça, c’est moi qui le dis !), mais rôti.
À propos, selon des informations de première main, le si coloré marché de Saint-Girons a rouvert ce samedi au mépris des plus élémentaires mesures barrière. Nous autres de la France rouge, nous allons « descendre » le plus vite possible pour faire partager notre expérience. Dans l’esprit de Claudius de Cap Blanc, le délirant af(fabuleux) artiste du Mas d’Azil* qui inventait des objets utilitaires surréalistes comme le sèche-larmes, le pèse-mots, le redresseur de torts ou l’extracteur de quintessence, voilà un nouveau métier : déconfineur d’épidémie.
J’ai envie de conclure avec un ultime adieu à Idir. Accompagnons-le à sa dernière demeure (sur un pas de danse) avec Manu Chao et le beau manifeste Une Algérienne Debout tiré de l’album Identités.

Image de prévisualisation YouTube

Prenez toujours soin de vous !

* http://encreviolette.unblog.fr/2013/06/18/claudius-de-cap-blanc-un-artiste-affabuleux/

Publié dans:Ma Douce France |on 18 mai, 2020 |1 Commentaire »

Mon déconfinement

Rappel des états d’âme précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/27/mon-confinement-j13/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/01/mon-confinement-au-1er-avril/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/06/mon-confinement-deja-3-semaines/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/15/mon-confinement-merci-pour-le-rab/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/23/mon-confinement-bientot-le-joli-mois-de-mai/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/05/03/mon-confinement-deconfinement-ou-deconfiture/

« Servais, Pancrace et Mamert font à trois un petit hiver. » Qu’ils m’excusent si je pense moins à ces saints dont le tempérament glacial* vient souvent troubler le joli mois de mai.
Quand je serai (encore) plus vieux, je me souviendrai désormais du lundi 11 mai 2020, jour 1 du déconfinement ou plutôt, dans un exercice d’équilibrisme sémantique, « levée progressive du confinement ». Peut-être, apparaîtra-t-il un nouveau dicton : « À la Saint Estelle, on se fait la belle » !

3 Siné mensuel 2020-05-05 à 13.37.16

Siné Mensuel mai 2020

C’est la veille du jour de naissance de ma regrettée maman, et plus encore qu’à l’habitude, je pense à elle, à mon père aussi : comment, s’ils étaient encore de ce monde, vivraient-ils la pandémie qui nous accable, eux qui traversèrent, enfant puis adulte, les deux grandes guerres mondiales ?
J’ai eu l’occasion dans mon premier billet « spécial confinement » d’évoquer la période de l’Occupation, dans ma Normandie natale, durant laquelle l’ennemi, bien visible celui-là, avait investi l’école primaire et le Cours Complémentaire dont ma mère était la directrice.
À aucun moment, l’enseignement ne fut suspendu: il n’était pas question de mesures barrières et de distanciation, sinon lors des exercices des chars allemands, les cours étaient alors dispensés si besoin, à la mairie, dans un café et même à l’école du Sacré-Cœur. L’administration de l’Éducation Nationale continuait à fonctionner, ainsi ma maman fut inspectée à deux reprises.
Surréaliste n’est-ce pas ? Il est possible que vous ne me croyiez pas, et pourtant, je possède des documents et des témoignages écrits d’enseignantes et jeunes filles alors élèves pour valider mes propos de boomer.
Beaucoup plus dérisoire mais cependant instructif, je lisais ces jours-ci une chronique teintée d’humour intitulée « Les anciens comprendront … les moins de 50 ans, pas sûr … » :
« 1958-
Je suis instituteur, il gèle à pierre fendre, je jette des seaux d’eau dans la cour de récré pour que les élèves puissent faire des glissoires. Tout le monde est content ! On prolonge les récrés.
2018
Je suis directeur, la cour est verglacée, je demande aux ouvriers municipaux de jeter du sel de déneigement sur toute la cour. Tout le monde est content ! On abrège les récrés extérieures. »
J’avais 11 ans en 1958 et je me souviens –il y eut des hivers rigoureux- de mon père qui se levait vers 6 heures et qui allait, un seau de boulets de charbon à la main, pour déneiger un couloir dans les deux cours de récréation. Se formait plus tard une file indienne d’élèves qui damaient progressivement un coin de la cour en patinoire. À ma connaissance, il n’y eut jamais d’accidents, de sanctions d’enseignants, d’arrêtés municipaux, de remarques réprobatrices des parents d’élèves.
Peut-on encore jouer à la balle au prisonnier (attention aux carreaux !) ? Aux osselets, aux billes ? Il est vrai que la chute des calots sur le carrelage de la salle de classe …
Si vous saviez combien ça me coûte de fustiger les comportements d’aujourd’hui… qui seraient d’ailleurs possiblement les miens si j’étais un enfant du XXIème siècle ! Autre temps, autres mœurs, comme dit le proverbe. Beaucoup revendiquent un désir de participation citoyenne et nombreux fuient leurs responsabilités quand on les leur délègue.
Il est même un petit chefaillon de Biterre qui procéda à l’enlèvement des bancs publics pour « mieux » faire respecter le confinement. À Biarritz, ce n’était pas possible de :

« …m’asseoir sur un banc cinq minutes avec toi
Et regarder les gens tant qu’il en a
Te parler du bon temps qu’est mort ou qui reviendra
En serrant dans ma main tes petits doigts
Puis donner à bouffer à des pigeons idiots … »

… le maire ayant limité (puis renoncé quand même) la pause à deux minutes ! À Angoulême, on envisagea de les engrillager, ailleurs de les raccourcir pour qu’on ne puisse s’y allonger que recroquevillé.
Le banc est un répit, un instant, une pause …un abri, un havre, un refuge…une scène …un carrefour …juste un peu de bois et d’acier, comme l’affirme le dessinateur Christophe Chabouté, en quatrième de couverture de son livre Un peu de bois et d’acier.

IMG_1682

Une page de « Un peu de bois et d’acier » de Christophe Chabouté

En tant que président du conseil de ma copropriété, j’étais au contraire heureux de voir les résidents se prélasser sur les bancs et pelouses de la résidence, dans le respect de la distanciation métrique (les amoureux chers à Brassens vont râler, tant pis).
De fil en aiguille, au lieu de confectionner des masques, j’en vins, impénitent boomer, à égrener mes souvenirs d’enfance de l’émission culte de Radio-Luxembourg Sur le banc avec les histoires quotidiennes de Carmen et La Hurlette, un couple de clochards sur un quai de Seine interprétés par Jane Sourza et Raymond Souplex (le non moins célèbre inspecteur Bourrel des Cinq dernières minutes, une autre émission culte de la télévision en noir et blanc).
Raymond Souplex était né place des Grands Hommes (Panthéon) de Zélie Ernestine Pesloux, anagramme de Souplex !

Image de prévisualisation YouTube

Sur les chaînes d’info, l’actualité elle-même déconfine en retrouvant une certaine légèreté. Souvenez-vous, cela fait tellement longtemps, près de quatre mois : sur fond d’élections municipales à Paris, le sujet principal était la bite à Griveaux, puis survint la sortie médiatique de l’actrice Adèle Haenel lors de la cérémonie des César et la reconnaissance trop marquée envers le cinéaste Roman Polanski, « On se lève et on se casse » !
Et voici qu’apparaît désormais en bandeau de nos écrans le pince-fesses (trois fois quand même !!!) de notre ancien président nonagénaire Giscard d’Estaing sur la personne d’une journaliste germanique de 37 ans ! Ah la « touchante » amitié franco-allemande ! Comme auraient dessiné Reiser ou Wolinski, le moral revient !
Entre temps, notre vocabulaire s’est enrichi de quelques mots, noms et expressions : Wuhan, Covid-19, pangolin, cluster, chloroquine, gestes barrières.
Gardiens sourcilleux du bon usage de la langue française, nos académiciens (par visio-séance ?) ont décidé que si le coronavirus est bien du genre masculin, il fallait dire, par contre, la Covid : en effet, Covid-19 est un acronyme d’origine anglaise, coronavirus disease, qu’on peut traduire par « maladie du coronavirus », et la règle en langue française veut que l’accord se fasse en fonction du genre du noyau, ici la maladie. CQFD ! Ces mêmes « immortels » tiqueraient devant le terme de « distanciation sociale », suggérant plutôt « respect des distances de sécurité ».
Tempête sous les crânes, et sur aussi ! Il faut se shampouiner la tête, et justement, dans la nuit du déconfinement, à 0 heure précise, quel hasard, quatre équipes de télévision se retrouvèrent dans le même salon parisien pour retransmettre en direct la première coupe de cheveux du client zéro nullement étonné de susciter un tel engouement médiatique. Le degré zéro aussi de la vacuité de l’information !
C’est du moins ce que j’ai ressenti, le grand cirque médiatique semble avoir changé de logiciel, comme on dit maintenant, en manifestant, depuis ce week-end, une confondante humilité qu’on peut résumer ainsi : on ne savait rien de ce fichu virus, on le découvre encore quotidiennement, est-il parti ? reviendra-t-il et quand ? Aux dernières nouvelles, il pourrait circuler dans l’air, il s’agirait d’un phénomène d’aérosolisation. Bref, le pangolin n’a pas fini de nous en faire baver.

2 Siné mensuel 2020-05-05 à 13.38.44

La vérité d’un jour est souvent démentie ou contredite le lendemain. Et pour ne pas perdre la face, on associe dans le même opprobre, médecins, experts, spécialistes, journalistes, seuls les politiques (au pouvoir) n’ont pas le droit à cette mansuétude et ce mea culpa général.
On semble sortir d’un mauvais rêve, d’une parenthèse surréaliste d’une dizaine de semaines. La France se réveille, sonnée, abasourdie, le cerveau embrouillé, affaiblie physiquement et économiquement.
Oiseau de mauvais augure, j’ai le sale pressentiment que le monde d’après ressemblera vite … à celui d’avant (en « moins bien » même peut-être). Les affaires reprennent et certains, déjà, à visage découvert, font leur beurre avec la vente des trop fameux masques. Pour ce qui me concerne et ma compagne, une charmante voisine nous a offert deux jolis masques confectionnés dans un tissu chatoyant ramené de Bali. Qui sait si à l’automne, nous n’assisterons pas à une fashion week masquée, ohé, ohé !
Je médis, je dénigre, mais j’encense tous les « premiers de cordée (ou corvée) », l’ensemble héroïque du personnel soignant en première ligne qui a sauvé des vies, les éboueurs, les caissières, les livreurs, une majorité d’enseignants aussi, beaucoup d’autres anonymes encore, qui ont porté notre pays à bout de bras. On nous a conté d’admirables et émouvants témoignages et initiatives de solidarité qui font chaud au cœur.

Banksy

œuvre de Banksy en hommage aux nouveaux héros

J’ose espérer (mais …) qu’à l’heure du bilan et des comptes, on n’oubliera pas de les placer dans l’échelle sociale au rang qu’ils méritent.
Pour célébrer ce premier jour de déconfinement, mon ami Jean-Pierre m’a fait la divine surprise de me dédier et publier dans son blog un billet autour de la « petite expo » de son cabinet de curiosités vélocipédiques consacrée à Jacques Anquetil l’idole de mon enfance.

JPLP78-2020+Printemps+Ma+petite+expo+ANQUETIL+%281%29

la « petite expo » (photographie JPLP)

« Mon » champion normand, incomparable dans l’art de courir en solitaire contre le temps au point qu’on le surnomma le « chronomaître », ne fut-il pas, en y réfléchissant bien, un précurseur des gestes barrières. Héros proustien, il pédalait à la recherche du temps gagné.
https://vlosvlo.blogspot.com/2020/05/ma-petite-expo-jacques-anquetil.html
La « ménagère de cinquante ans » attend désormais cet instant, ma compagne a fêté notre nouvelle vie déconfinée, menu zone rouge, en concoctant un clafoutis de patates douces et ricotta aux herbes que j’ai accompagné d’un Côtes-du-Ventoux rosé. Vous savez, si la montée à vélo du géant de Provence est un calvaire notamment sous la chaleur, sa descente dans le gosier est une passion!

clafoutis paptates douces ricotta

Les Français, aspirant à bronzer idiot, réclament la réouverture des plages. Puissent-ils aussi afin de vivre intelligemment leurs vacances demander la réouverture des librairies, des salles de spectacles, le retour des manifestations culturelles. Nos artistes sont censurés pour raisons sanitaires.

Rideau-Baissé-ParisBazaar

Quel beau message d’optimisme nous envoie Étienne Daho avec sa chanson Le premier jour du reste de ta vie … déconfinée :

« Un matin comme tous les autres
Un nouveau pari (s ?)
Rechercher un peu de magie
Dans cette inertie morose … »

Image de prévisualisation YouTube

« Clopin-clopant sous la pluie
Jouer le rôle de sa vie
Puis un soir le rideau tombe
C’est pareil pour tout le monde

Rester debout mais à quel prix
Sacrifier son instinct et ses envies
Les plus essentielles
Mais tout peut changer, aujourd’hui
Est le premier jour du reste de ta vie
Plus confidentiel

Pourquoi vouloir toujours plus beau
Plus loin, plus haut
Et vouloir décrocher la lune
Quand on a les étoiles

Quand les certitudes s’effondrent
En quelques secondes
Sache que du berceau à la tombe
C’est dur pour tout le monde

Rester debout mais à quel prix
Sacrifier son instinct et ses envies
Les plus confidentielles
Mais tout peut changer, aujourd’hui
Est le premier jour du reste de ta vie
C’est providentiel

Debout peu importe le prix
Suivre son instinct et ses envies
Les plus essentielles
Tu peux exploser, aujourd’hui
Est le premier jour du reste de ta vie
Non accidentel

Oui, tout peut changer, aujourd’hui
Est le premier jour du reste de ta vie
Plus confidentiel
Confidentiel
Confidentiel »

Alex 2020-04-21

Continuez surtout à prendre soin de vous et de vos proches !

* http://encreviolette.unblog.fr/2009/05/10/les-saints-de-glace/

Publié dans:Ma Douce France |on 13 mai, 2020 |2 Commentaires »

Mon confinement … déconfinement ou déconfiture?

Rappel des états d’âme précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/27/mon-confinement-j13/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/01/mon-confinement-au-1er-avril/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/06/mon-confinement-deja-3-semaines/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/15/mon-confinement-merci-pour-le-rab/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/23/mon-confinement-bientot-le-joli-mois-de-mai/

Ça y est, notre Premier ministre a tracé les grandes lignes du plan de déconfinement envisagé après le 11 mai.

-felix-confinementavril

Parodiant la célèbre chanson de Juliette Greco, un quotidien régional en a fait sa Une :

Déconfinez moi

En tant que francilien, un peu de patience, j’ignore quel sera mon espace de liberté conditionnelle, mais je ne vais pas hurler avec les millions de loups qui, avant même que le plan leur ait été présenté, avaient choisi la critique.
C’est affligeant : deux jours avant qu’Édouard Philippe prononce son allocution à l’Assemblée Nationale, les médias glosaient, supputaient voire affirmaient sur sa probable teneur en tombant a priori dans le procès d’intention et la critique sournoise. Et que dire, de nos parlementaires d’opposition qui, fustigèrent illico le gouvernement dans l’hémicycle. À l’écart d’esprit partisan, je ne me fais humblement que le défenseur d’une certaine mesure. Bien malin celui qui trouvera la vérité dans ce foutras de masques, tests ou respirateurs.
Quel dommage que la Chaîne parlementaire (LCP) n’existât point au temps où Chateaubriand, Victor Hugo et Alphonse de Lamartine siégeaient à l’Assemblée ! Lisez ou relisez les discours de Hugo sur la peine de mort et les États Unis d’Europe, vous comprendrez ce que signifie tout simplement hauteur de vue ou critique constructive.
Je me « réjouis », à l’occasion de cette pandémie sur laquelle on apprend (ou désapprend parfois) quasi quotidiennement, que la France compte plusieurs millions d’épidémiologistes, infectiologues, virologues de tout poil, et tout autant d’économistes qui savaient même parfois avant que le virus ne frappe notre continent.
Je n’ai pas lu le livre-tract d’Emmanuel Klein mais j’en apprécie le titre : « Je ne suis pas médecin mais je … »
Rien de plus irritant et fielleux, en effet, que tous ces commentaires commençant ainsi ou aussi « il n’est pas temps d’entrer dans la polémique mais je pense que … » ! L’art ou plutôt l’artifice avec un simple mais de dire tout et son contraire.
Heureusement, en marge du jugement de (professeur) Salomon nous annonçant quotidiennement le nombre de décès, il y a aussi les déclarations moins anxiogènes de certaines figures éminentes du monde de la santé indiquant que le confinement, aussi contraignant qu’il soit, aurait déjà sauvé la vie de près de 60 000 personnes. Honte à ceux qui répondront encore : « oui c’est vrai mais … » !
À l’aune des premières annonces concernant le déconfinement, chaque corps de métier, chaque entreprise, chacun de nous, tentons d’en imaginer le scénario et les conséquences.
Pour ce qui me concerne, retraité de l’Éducation Nationale, égoïstement, je n’ai pas grand chose à redouter, sinon peut-être, qu’a minima, dans quelques mois, je serai lourdement « céessegisé » ! Par contre, nombreux sont ceux qui risquent de connaître des lendemains de coronavirus douloureux voire dramatiques.
Je ne parle évidemment pas ici de tous les acteurs du football professionnel véritablement catastrophés et affolés face à l’interdiction annoncée par le Premier ministre de reprendre toute compétition avant le mois de septembre.
Certains connaissent ma passion pour le jeu de football inoculée sans doute par mon père dès ma plus tendre enfance. Je me surprends moi-même, mais je ne ressens étonnamment aucun manque dans la totale pénurie actuelle liée à l’épidémie. Si je prends encore souvent beaucoup de plaisir devant les retransmissions télévisées, il y a bientôt une vingtaine d’années que j’ai abandonné le chemin des tribunes pour faits de racisme, chauvinisme, violences*.
Je souris devant certains scenarii échafaudés par les présidents de clubs ne voyant que leurs enjeux économiques. Furent-ils aussi impliqués et combatifs, clin d’œil à mes amis ariégeois, lorsqu’il y a quelques années, on refusa la valeureuse accession en Ligue 2, acquise à la force du jarret, du petit club de Luzenac pour de médiocres raisons de capacité de stade. « Selon que vous serez puissant ou misérable,/Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » … vous connaissez.
Je vais tout de même vous parler un peu de foot même, bien que cela soit bien dérisoire en cette période ! En effet, décidément ça devient chaud pour mes artères, cette semaine, on a appris le décès de Robert Herbin, sans lien avec le coronavirus.

Herbin foot magazine

Après Michel Hidalgo, c’est une autre figure sportive de mon enfance et de ma jeunesse qui disparaît. Même les moins férus de ballon rond d’entre vous se souviennent peut-être qu’il fut l’entraîneur emblématique du club de l’A.S. Saint-Étienne au temps de la grande épopée des Verts au milieu des années 1970.
Resurgissent des photographies en noir et blanc ou sépia de la fin des années 1950. C’était encore une époque où les matches se disputaient immuablement le dimanche après-midi à 15 heures, les cheminées d’usines se dressaient encore derrière les tribunes du stade Geoffroy-Guichard. Le tout jeune Herbin, fils du premier tromboniste de l’Opéra de Nice, débutait sa carrière au milieu d’une pléiade de joueurs talentueux, pour la plupart internationaux, le Camerounais Eugène N’Jo Lea à l’origine du syndicat des footballeurs professionnels (UNFP), l’Algérien Rachid Mekhloufi qui rejoignit en 1958 l’équipe du FLN, Claude Abbes gardien de but de l’équipe de France lors de la Coupe du monde 1958 en Suède, Yvon Goujon, René Ferrier, Bernard Bosquier, sans oublier Aimé Jacquet le futur sélectionneur de l’équipe tricolore victorieuse de la Coupe du Monde 1998, ce sont ceux qui me reviennent immédiatement en mémoire.

Robeert Herbin-france-suisse-2-2

Robert Herbin sous le maillot bleu lors d’un match France-Suisse dans l’ancien Parc des Princes

Herbin Coupe de France

J’ai vu, en chair et en os, ce joueur élégant, reconnaissable immédiatement avec sa chevelure rousse, Herbin évolua notamment sous les ordres de deux entraîneurs de grande valeur, humanistes et pédagogues : Albert Batteux (on ne disait pas coach mais Monsieur Batteux !), précédemment entraîneur du Stade de Reims à sa grande époque européenne, et Jean Snella, les deux dirigèrent d’ailleurs en duo l’équipe de France en Suède.
À l’issue de sa carrière de joueur, Herbin devint tout naturellement entraîneur du club légendaire du Forez. Formé à belle école, il ajouta une touche athlétique au beau jeu inculqué par ses maîtres, avec le succès qu’on connaît qui mena à la fameuse finale de Coupe d’Europe de Glasgow perdue, peut-être, à cause de maudits poteaux de but carrés. D’un caractère flegmatique voire énigmatique, guère loquace, il se vit attribuer le surnom de « Sphinx ».

Herbin-L'Equipe

Robert Herbin possède un des plus beaux palmarès du football français : 5 titres de champion de France, 3 Coupes de France et 23 sélections en équipe de France comme joueur, 4 fois champion, 3 Coupes de France et une finale de Coupe d’Europe des clubs champions en tant qu’entraîneur.
Transition audacieuse : un sphinx peut en cacher un autre. En mettant quelque ordre dans une pile de magazines, j’ai remis la main sur le catalogue de l’exceptionnelle exposition que le musée du Louvre consacra, en 2017, à l’illustre peintre hollandais Johannes Vermeer, surnommé parfois le « Sphinx de Delft », eu égard à sa biographie obscure et son œuvre énigmatique.
En feuilletant l’ouvrage, et attardant mon regard particulièrement sur ses scènes de genre, j’imaginais que Vermeer, présenté souvent (et possiblement injustement) en artiste solitaire vivant en ermite, se serait facilement adapté au confinement qui nous est prescrit.
J’ai retrouvé l’émotion qui m’avait étreint lorsqu’au musée, je fus physiquement face à ses tableaux, petits par le format mais immenses par leur beauté.
Comme il y a plusieurs cadres dans le cadre des peintures de Vermeer, il existe aussi une forme de confinement dans l’isolement de ses personnages que ce soient la Laitière, la Femme en bleu lisant une lettre, le Géographe, l’Astronome, la Joueuse de luth.

la-laitier-veermer-museumtv-01VERMEER_-_El_astrónomo_(Museo_del_Louvre,_1688)Vermeer Geographe

Il s’agit de voyages à l’intérieur d’une demeure néerlandaise du XVIIème siècle. Même si les éléments du décor changent suivant la position sociale du personnage, le coin de pièce nous devient presque familier avec la récurrente fenêtre à gauche dans un but d’éclairage naturel de la scène. Avec Vermeer, le temps est suspendu.
Pour refermer cette parenthèse batave, je vous conseille Bleu de Delf, l’agréable roman de Simone van der Vlugt. Vermeer y apparaît en arrière-plan, Rembrandt aussi : l’héroïne Catrijn, embauchée dans la faïencerie de Fabritius ancien maître et ami de Vermeer, va mettre au point la technique du célèbre bleu de Delf. On lit, au hasard de ses déplacements, quelques pages saisissantes sur la terrible épidémie de peste qui ravagea la ville en 1654.

Bleu-de-Delft

La lecture (et l’écriture, par exemple d’un blog !) est peut-être l’activité la mieux adaptée pour tuer le temps du confinement.
Je sais que certaines de mes lectrices (pourquoi ce féminin ?) guettent les idées de recettes de cuisine que ma compagne effectuent en cette période de confinement.
« Quand on aime les poulets, on aime tout d’eux. La gentillesse qu’on leur donne, ils nous la rendent en sortant du four. »
Quitte à les décevoir, qu’elles ne comptent pas sur moi pour émoustiller leurs papilles avec un poulet basquaise ou à l’estragon, voire en franchissant les frontières de l’espace Schengen, avec un colombo de poulet ou un tajine.
Cette semaine, je leur propose à tout le moins une variation de poulet à la catalane sortie de l’imagination de Lucie Rico avec son curieux roman Le Chant du poulet sous vide qui risque de vous donner … la chair de poule.

Chant du poulet sous vide

Paule l’héroïne revient à la ferme familiale à l’occasion de la crémation de sa mère Evelyne Rojas éleveuse de poulets « à l’eau de source » dans la campagne catalane (même si le lieu n’est pas clairement décrit), à deux pas de la frontière.
Paule, unique héritière, est chargée d’accomplir la dernière volonté de sa maman : tuer Théodore son poulet préféré, une mission pas si facile que cela à assumer quand on est devenue citadine et végétarienne depuis une vingtaine d’années.
Je pourrais lui donner quelques conseils, j’ai tellement vu, dans mon enfance, faire ma chère mémé Léontine : la tête à l’envers (mais non, pas la grand-mère !), elle tranchait la jugulaire en enfonçant d’un coup sec son couteau entre le bec et le jabot. Par contre, elle ne récupérait pas le sang comme le faisait une aïeule d’Ariège pour frire à la poêle la délicieuse galette de sanquette.
Âmes sensibles s’abstenir, le pauvre Théodore -sent-il sa fin imminente- picore avec tendresse, dans le salon, le bout des chaussures de Paule. Allez, devant l’urne remplie des cendres de sa mère, elle tord le cou à ses tourments et Théodore. Les os craquent, l’animal est passé à trépas.
Une dernière volonté doit être respectée de façon solennelle. Paule attrape le registre de condoléances déposé à l’entrée et griffonne tout ce qui lui vient à l’esprit sur Théo. Puis, elle part vendre le poulet au marché sur l’étal occupé autrefois par sa mère.
« Théodore a eu un traitement de faveur : il a une étiquette, et sur l’étiquette, son nom en grand, Théodore, au-dessus de sa biographie manuscrite. Paule a bien écrit le mot entier pour que l’on ne confonde pas avec une simple appellation « BIO ». Il y a même les dates réglementaires : 14 février 2018-20 septembre 2018.
Une belle pierre tombale en plastique »
Incapable de prononcer quelques mots à l’enterrement de la vieille, Paule s’est rattrapée en écrivant une petite biographie du poulet après lui avoir brisé le cou :
« Théodore naquit au milieu de vases champs. De caractère libre et indépendant, malicieux, Théodore souffrait pourtant d’un handicap, un œil borgne, qu’il surmontait par son allure désinvolte et néanmoins racée. Théodore aimait marcher en rond tout en piquant l’herbe, jamais dans le même sens que ses congénères, courrant toujours à sa façon, comme s’il dansait. Il entretenait une relation particulière avec sa fermière, un lien intense d’amitié qui ne fut brisé que par la mort. »
Un gamin fait son malin devant son frère en pointant du doigt la faute d’orthographe dans le texte, celui-là n’a peut-être pas besoin de retourner en classe le 11 mai !
Sur un étal voisin, « Nicolas (ancien bon camarade de classe, autrefois « ils tailladaient l’écorce des arbres à l’unisson ») dispose ses vaches déclinées en plusieurs morceaux à poêler, griller ou rôtir : gîte, bavette, collier, tendron … »
C’est vrai ça, le poulet est l’un des rares animaux de la ferme qui conserve la même identité quand on mange sa viande.
Théodore vendu, Paule décide de ne pas repartir à la ville où l’attend pourtant Louis, son compagnon architecte qui a la particularité de n’avoir que quatre doigts à chaque main (« des pattes de poulet ») ! Elle choisit de poursuivre l’élevage des poulets, de les prénommer, de vivre avec eux, de les tuer puis de leur rendre hommage en écrivant leur biographie avant de les vendre. « Elle ne peut pas écrire sans tuer », la serpette d’abord, le stylo ensuite.
C’est ainsi qu’elle renouvelle sans cesse le deuil de sa mère, constamment présente dans son urne et dans le roman.
C’est comme cela aussi que l’on trouve au fil des pages des biographies de poulets, Lacet « (« C’était un poulet unique et supérieur, qui brillait par son intelligence et sa malice. Si son cœur s’est éteint, dans le nôtre il vit », Gervaise (« Grande fluette, avec une jolie petite face ronde ; son infirmité était presque une grâce », Lolita (« Tout au long de ses cent un jours, de ses cent deux nuits, Lolita vécut libre et heureuse, courant plus vite que les hommes, plus vite que la tramontane, comme pour échapper au sort ».. Vous découvrez, essaimées comme du bon grain, une quantité d’informations sur le poulet, savez-vous par exemple comment l’on reconnaît un mâle d’une femelle ? Pas si évident à repérer, ainsi un poulet mâle a été victime d’une erreur de « sexage » de la part de Paule qui l’a prénommé Gertrude. !Vous apprendrez que le poulet a perdu son pénis et que le sperme aviaire se transmet pas un baiser cloacal. Voilà un détail qui pourrait frustrer certains coqs de village !
Jalousies de voisinage, attaques de renard ou belette ? La basse-cour de Paule sera dévastée. En renouvelant son cheptel, elle en profitera pour remplacer la race Faveroles chère à sa mère par des Crèvecœur. Je me redresse du jabot, bon sang de normand : la Crèvecœur est une des plus anciennes races françaises qui doit son nom au village de Crèvecœur-en-Auge. Le seigneur local l’aurait ramenée des Pays-Bas au XIIème siècle.
Mes connaissances en matière d’aviculture viennent de ce que j’ai réalisé, il y a une vingtaine d’années, un documentaire sur la poule de Houdan, une poule princière favorite des palais. J’avais évoqué cette aventure dans un ancien billet**. J’y parlais aussi un peu de cyclisme … mais n’y a-t-il pas de cocottes aux freins des vélos de course !
Paule s’attache tellement à ses poulets prénommés et biographiés qu’elle en vient à faire la fête avec eux, à inventer des jeux, à mettre à leur disposition des toboggans et autres installations ludiques. Certains, notamment Aval, vont devenir des animaux de compagnie.
Jusqu’au jour où Fernand, une de ses connaissances, lui suggère de retourner en ville en lui soumettant un projet d’exploitation révolutionnaire et de grande ampleur qui « humanisera » l’existence des poulets. Très tentant puisque cela lui permet même de se retrouver auprès de Louis son compagnon qui dessine les plans de la ferme citadine.
Dérives du marketing et de la productivité à outrance, progressivement, Paule ne reconnaît bientôt plus ses poulets dans l’anonymat du nombre. La rédaction de leur biographie n’a plus aucun sens. Je m’interdis de vous dévoiler la fin de cette jubilante farce allégorique que l’écrivaine nous développe avec humour, fraîcheur, simplicité aussi (son style n’est pas ampoulé !). À travers ses poulets, elle fait crisser sa plume sur les travers des humains.
Pour poursuivre ma rubrique « nos amis les bêtes », je vous livre une des lettres que les animaux adressent aux humains confinés, chaque semaine, dans Charlie-hebdo. Dans celle-ci, c’est le pangolin qui nous interpelle, oui le trop tristement célèbre Manidae (hâtivement ?) accusé du mal qui nous frappe.
Sur le site du journal satirique, nous pouvons même découvrir la « voix » du pangolin à travers la chronique lue par Coraly Zahonero sociétaire de la Comédie Française. Mes fidèles lecteurs se souviennent peut-être du billet que j’avais consacré à sa lecture de Nel est mort, le livre émouvant de Sylvie Caster***. En toile de fond, on devinait la figure de Reiser. Nul doute que s’il était encore de ce monde, l’iconoclaste dessinateur de la grande période de Hara-Kiri et Charlie-Hebdo nous gratifierait de crobars féroces et hilarants sur l’époque « formidable » que l’on vit.

reiser une époque formidable

Voici donc la tentative de réhabilitation du pangolin :
« Ça y est, me voilà en haut du podium ! Le panda n’a qu’à bien se tenir, c’est moi désormais qui incarne la faune sauvage en péril. J’ai même une journée mondiale qui m’est consacrée, en février, sur demande de l’ONU.
J’avoue que si j’apprécie cette notoriété, j’en regrette les raisons. En fait, c’est parce que je risque de disparaître que j’apparais désormais en première ligne. Franchement, aux lumières de la notoriété, je préfère l’obscurité de mes terriers. Du reste, je m’active plus volontiers la nuit. Solitaire, j’arpente mon territoire pour localiser et capturer des fourmis, des termites ou tout autre insecte imprudent. Mon arme ? Une langue visqueuse pouvant atteindre les 30 cm de long. Mais plus que cet appendice hors norme, ce sont mes écailles qui me rendent énigmatique. Une véritable armure de chevalier errant. L’inoubliable Pierre Desproges me définissait ainsi : « le pangolin ressemble à un artichaut à l’envers avec des pattes ». La formule qui fit sourire hier m’épouvante aujourd’hui, car ce sont précisément mes écailles qui conduisent à ma perte.
Les bilans officiels révèlent un trafic effrayant. En une seule année, 41 tonnes d’écailles ont été saisies, ce qui représente plus de 34 000 animaux abattus. Et Interpol précise que les autorités ne parviennent à mettre la main que sur 10 à 20 % seulement de l’odieux commerce. Pourquoi un tel carnage ? Parce que ma carapace aurait des vertus thérapeutiques pour venir en aide aux « mal-bandants ». Comme par ailleurs, ma viande est considérée comme l’une des plus fines de la faune sauvage, vous conviendrez que mon avenir s’avère désespérant.
Fréquentant l’Afrique et l’Asie, notre peuple s’est retrouvé otage de vos désirs. Nous sommes devenus les créatures sauvages les plus recherchées sur les marchés de Chine, de Taïwan, du Cameroun, du Bénin et d’ailleurs. Que de souffrance et de misère pour finir ainsi entassés avec des lézards desséchés, des tortues décapitées, des civettes et autres roussettes agonisantes.
À Wuhan, on a compté 110 espèces différentes arrachées à la faune sauvage pour rejoindre le marché fantôme dont vous souffrez aujourd’hui. Je serais avec des chauves-souris un « hôte intermédiaire » (la formule ne manque pas de poésie!) dans l’émergence du nouveau coronavirus. Il ne s’agit que d’une hypothèse suggérée par l’analyse de 18 cadavres congelés de mes congénères, mais je sens bien que ma culpabilité ne tardera pas à être clamée.
Face à ce constat, la Chine a décrété une interdiction complète du commerce et de la consommation d’animaux sauvages. Il faut qu’une mesure comparable soit appliquée en Afrique et partout dans le monde.
Terminé le braconnage, la maltraitance, l’agonie. La lucidité doit vous amener à en finir définitivement avec notre exploitation. Pendant trop longtemps, vous avez fait couler notre sang entre vos doigts en vous en lavant les mains. Votre future barrière de protection consistera à nous laisser vivre dans une aimable cohabitation sur notre fragile planète. » (Allain Bougrain-Dubourg, Charlie-Hebdo 14 avril 2020)

1 Siné-Mensuel 2020-05-05 à 13.39.29

Siné mensuel (mai 2020)

Bêtes Ils sont confinés

Je me détache de plus en plus des fastidieux « plateaux » des chaînes d’info puisque la vérité du jour est trop souvent contredite par celle de la veille.
Par contre, après les applaudissements de 20 heures destinés au personnel soignant, je me régale de la séquence journalière d’une ville filmée avec un drone en cette période de confinement. Surréalistes, utopiques et pourtant bien réelles, émouvantes, angoissantes aussi, les images par exemple de la sérénissime Venise déserte.

Image de prévisualisation YouTube

« Que c’est triste Venise
Au temps des amours mortes
Que c’est triste Venise
Quand on ne s’aime plus

Les musées, les églises
Ouvrent en vain leurs portes
Inutile beauté
Devant nos yeux déçus … »

Seul, les pigeons s’aiment d’amour tendre, ces temps-ci, sur la place Saint-Marc. Il paraît que l’eau des canaux est redevenue claire. Toutes ces images ouvrent une réflexion sur le tourisme de masse.
Clairvoyants auraient été ceux qui auraient prédit qu’un jour je conclurai un billet avec une chanson de Gilbert Montagné !
Dans quelques années, cela deviendra peut-être un tube de solidarité comme le refrain des Restos du Cœur. Des paroles simples, des messages d’optimisme et par dessus tout la joie de vivre des personnels soignants, merveilleux et héroïques qui côtoient la mort au quotidien.
Pour avoir le témoignage direct d’une discrète voisine aide-soignante, je perçois (un peu) ce qu’ils endurent.

Image de prévisualisation YouTube

Comme ça fait du bien ! « Ça finira. On reverra les océans, les champs de blé … » J’espère bien, mais je crains de devoir patienter encore un peu. J’appartiens à la France rouge sur la carte du futur déconfinement.

Libération déconfit déconfiné

Cent kilomètres à la ronde, je ne pourrai même pas me rendre à Crèvecœur-en-Auge voir quelques poules de luxe !
Ne relâchez rien ! Prenez toujours soin de vous !

* http://encreviolette.unblog.fr/2008/04/11/etre-supporter-du-psg-ou-dailleurs/
**http://encreviolette.unblog.fr/2011/03/08/au-depart-de-paris-nice-2011-les-mains-aux-cocottes-ou-ah-si-vous-connaissiez-ma-poule-de-houdan/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2019/03/27/coraly-zahonero-sylvie-caster-et-reiser-a-la-comedie-francaise/

Publié dans:Ma Douce France |on 3 mai, 2020 |Pas de commentaires »

Mon confinement … bientôt le joli (?) mois de mai

Rappel des états d’âme précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/27/mon-confinement-j13/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/01/mon-confinement-au-1er-avril/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/06/mon-confinement-deja-3-semaines/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/15/mon-confinement-merci-pour-le-rab/

Nous le redoutions à demi-maux bleus depuis quelques semaines. Nous pensions très fort à Christophe pour qu’il revienne. Il nous a donc quitté sur fond de coronavirus même si ses proches n’ont pas souhaité communiquer précisément sur les circonstances de son décès.
Ironie de la vie car c’était pourtant l’homme du confinement absolu, capable de rester cloîtré des nuits entières à la quête d’une note, la note. J’ai lu qu’avec Jean-Michel Jarre, il avait enregistré dans son domicile studio la chanson Les vestiges du chaos (quel titre !) la nuit de l’attentat du Bataclan sans se rendre compte un instant de la tragédie qui se déroulait à l’extérieur.

Christophe Libé

Sans que je sois un inconditionnel du premier cercle, il a accompagné mon existence. C’était un baby-boomer comme moi. Il était déjà présent au temps des premières étreintes. Nous « frottions » (du moins nous essayions) dans les surprises-parties sur Aline, cocasse quand même puisqu’elle était partie. Hervé Villard chantait Capri c’est fini, Michel Delpech parlait de Chez Laurette. C’était bien, c’était chouette : pour des raisons beaucoup plus sérieuses, on appela cette époque insouciante les Trente Glorieuses.

Christophe Bevilacqua

En me replongeant dans ma discothèque personnelle, entre Manu Chao et Julien Clerc, j’ai ressorti trois CD de Christophe dont, peut-être, mon préféré : Le dernier des Bevilacqua. C’était son vrai patronyme d’état civil (et se prénommait Daniel), un nom de héros de polar ou de champion cycliste italien (je me souviens dans ma prime jeunesse d’un prénommé Antonio champion du monde sur piste et vainqueur de Paris-Roubaix !).

« Je suis né là-bas, je suis né là-bas,
Là-bas sous le ciel, sous le ciel de Roma,
Il n’y avait plus de place pour moi pour le dernier des Bevilacqua
J’ai pris ma Vespa, j’ai pris ma Vespa,
Je suis allé droit, tout droit devant moi … »

À travers cette chanson « ritale », il s’était arrangé une autobiographie. En réalité, il était né à Juvisy-sur-Orge où avait débarqué, à la fin du XIXème siècle son grand-père Baptiste maçon-fumiste venu du Frioul. C’est l’occasion de souligner si nécessaire la richesse sociale et culturelle des vagues d’immigration qu’a connues notre douce France*… Lino Ventura, Cavanna, Platini …
Je me garderai bien de jouer les exégètes sur sa carrière artistique faite de tubes inusables de bals populaires et, comme l’a déclaré notre président en hommage, de « fulgurances poétiques et sonores ». J’ai retenu cette belle définition de « couturier de la chanson ».
J’en possédais l’image, possiblement caricaturale, d’un « vrai rital », dandy et esthète, amoureux fou des belles carrosseries qu’elles soient féminines ou automobiles, Monica Vitti et Enzo Ferrari. Je l’imagine flambant au volant d’un bolide, Via Veneto, l’artère romaine popularisée par le film de Fellini La Dolce Vita. À côté de lui, peut-être, le Gênois Agostino Ferrari, vous le connaissez évidemment, de son nom d’artiste Nino Ferrer, ah le Sud !
Écoutez Enzo avec la vraie voix d’Il Commandatore !

Image de prévisualisation YouTube

« Rouge est ta couleur gravée
Dans le cœur de tous les ouvriers
Brève fut la rencontre sous un ciel cheval cabré
T’es extra, signore
T’es extra, signore, t’es extra, signore
Oh! T’es comme ça, signore
Oh! Enzo, Enzo Ferrari
Tu sei il padre nella vita della automobile
Oh! Enzo, Enzo Ferrari
Tu sei il maestro nella vita della formula una
Quand ta flèche rouge fait battre le cœur
D’une Monica très Vitti
Brève fut la rencontre sur un damier parfumé … »

Après Johnny, maintenant Christophe, je me dis que ça commence à être chaud pour ma génération, surtout en ce moment, on est bien obligé d’avoir ça dans un coin de l’esprit. Ça serait vraiment nullissime de devoir vous quitter à cause d’un pangolin ou d’une chauve-souris !
À vrai dire, on ne sait rien sur ce virus, à tout le moins, on apprend sur lui chaque jour, chaque enseignement infirmant même parfois les hypothèses de la veille. C’est effrayant ou risible selon l’humeur de l’instant, tout le monde sait et possède la solution pour s’en sortir.
Par hasard et opportunisme, j’ai retenu d’un remarquable documentaire diffusé la semaine dernière, cette remarque de Georges Brassens : « Je refuse qu’un groupe ou une secte m’embrigade, et qu’on me dise qu’on pense mieux quand mille personnes hurlent la même chose. »
Certains d’entre vous auront peut-être lu, dans le quotidien L’Humanité, la lettre posthume d’Olivier Marchais adressée à sa maman Liliane, épouse de l’ancien secrétaire général du Parti Communiste Français, décédée du coronavirus en EHPAD :
« Je dois te l’avouer maman, j’ai parfois imaginé ces moments : ta fin de vie, tes obsèques. Mais jamais je n’avais envisagé un tel scénario, de telles conditions, cette hécatombe dans ton dernier lieu de vie, que nous désignons par cet acronyme disgracieux : EHPAD. Notre société doit, devra affronter ton regard ainsi que celui de tous tes compagnons d’établissements, qui ont, qui vont succomber.
Ta fin de vie fut difficilement supportable, car il m’a été interdit de venir te voir durant les cinq semaines qui ont précédé ton décès. Comment psychiquement tu auras vécu cette longue période, seule ? Quelle compréhension as-tu eue de ce qui se passait dans le pays, autour de toi ? Et ces derniers jours, infectée par le virus, quelles ont été tes difficultés respiratoires ? Je n’aurai jamais ces éléments de réponses que j’allais chercher dans tes yeux, si bleus… »
Et puis, il y a eu, sur nos écrans, ce témoignage désespéré de Jeanne, pensionnaire d’EHPAD, qui ne comprend pas son confinement et qui veut, pour ses enfants, tenir jusqu’au bout : « Je ne peux même pas aller chez ma voisine ! On ne peut pas discuter, je suis toute la journée enfermée là-dedans. Ce n’est pas une vie à 97 ans… Ma voisine, elle n’a pas le virus et puis moi non plus. On pourrait se voir de temps en temps, discuter un p’tit peu… »

Image de prévisualisation YouTube

Ce n’est certes pas là du cinéma, mais avec son bel accent, Jeanne me rappelle l’héroïne du si beau documentaire de Sophie Loridon Lucie. Après moi le déluge*** ! La merveilleuse Lucie Vareilles n’avait pas tort en prédisant malicieusement le chaos après sa disparition, sauf qu’elle était dotée d’un moral inébranlable et d’une croyance absolue en la main invisible de Dieu. Confiné actuellement au hameau de Malfougères sur le haut plateau ardéchois ne serait pas la réclusion la plus irrespirable qui soit.
Notre Président, bouleversé, a réagi par tweet aux larmes de Jeanne, et, paradoxalement, alors que se profilait la prolongation d’un confinement ultra strict dans les EHPAD, ce sont nos aïeux qui bénéficient d’ores et déjà d’une première mesure d’allègement (très contrôlée tout de même) avec la possibilité d’une visite d’un ou deux de leurs proches. J’espère qu’il ne s’agit pas d’un adieu !
Ouvrez votre dictionnaire, hébergement (le H de EHPAD) signifie le fait de « loger quelqu’un à titre provisoire » … c’est quoi l’après ?
Je me sens d’autant plus inquiet par cette situation que deux anciens de la famille séjournent justement dans un de ces établissements qu’on n’ose plus appeler « maison de retraite », c’est pourtant plus humain qu’un acronyme. Je pense aussi à ces aînés ariégeois auxquels j’avais consacré un billet lors d’une émouvante initiative nommée « les passerelles de la vie »**.
On fait appel à l’esprit civique et au sens des responsabilités des Français. Je peux fortement en douter quand je vois que, dimanche dernier, une compagnie aérienne d’une part, les voyageurs d’autre part, ont effectué un vol Marseille-Paris sans masque au mépris de toute distanciation physique. Je n’ose imaginer la cohue que cela va être après le 11 mai.
Je suis effaré quand j’entends les torrents de haine et d’imbécillité engendrés par les polémiques autour de la personnalité et la reconnaissance (ou pas) du professeur Didier Raoult. Foin des avis tout aussi autorisés d’autres membres de la communauté scientifique, le débat tombe dans une caricature pitoyable d’un Classico footballistique OM-PSG. Des supporters du club phocéen ont déroulé une banderole à la gloire de l’éminent infectiologue local. Face à l’intelligentsia parisienne, l’ancien attaquant footballeur iconoclaste Éric Cantona est venu défendre son ami qu’il qualifie de « phénomène ». Il est même Franz-Olivier Giesbert, reconverti directeur éditorial du quotidien La Provence, qui, plus hirsute que jamais dans son confinement, s’en prend aux « jobastres » de la capitale. J’ai envie de reprendre le sublime avis péremptoire de Jean-Pierre Marielle dans le film Uranus, bien qu’il fût émis dans un détestable contexte collaborationniste : « J’ai mal à ma France ».
Heureusement, miraculeusement, il y a aussi des fulgurances, des instants magiques, ainsi la violoniste japonaise Lena Yokoyama qui interprète sur le toit de l’hôpital de Cremone (Italie) l’enivrante musique d’Ennio Morricone du film Mission. Sublimement émouvant !

Image de prévisualisation YouTube

Je suis surpris que la mémoire ou la connaissance des gens qui savent tout sur tout, défaille à un point tel qu’ils ignorent jusqu’à l’existence d’autres fléaux de santé qui jalonnent notre histoire contemporaine.
Je me souviens qu’au temps de mon école communale normande -il existait alors une médecine scolaire- nous avions été vaccinés suite à une épidémie de variole qui avait frappé l’Ouest de la France.
On ouvre de grands yeux quand on découvre que la grippe asiatique, née de la mutation d’un virus chez des canards sauvages (pas des enfants du bon dieu, ceux-là) d’une province chinoise, fit chez nous au moins 11 000 morts (chiffres officiels qu’on a réévalués depuis à une centaine de milliers). J’avais alors dix ans, si tu m’crois pas hé, tar’ta gueule à la récré !
J’avais (un peu plus de) vingt ans, lorsque dans la foulée de mai 68, sous les pavés, outre la plage, il y eut aussi la grippe de Hong Kong qui fit 31 000 morts entre décembre 1969 et janvier 1970. Elle fut particulièrement virulente dans le Sud-Ouest, et sans vouloir effrayer rétrospectivement mes amis de là-bas, voici ce que qu’on lisait alors dans les colonnes du quotidien régional éponyme du 10 décembre 1969 : « L’épidémie de grippe, à la faveur de la vague de froid qui s’est abattue sur les trois quarts de la France, s’étend peu à peu à de nombreuses autres régions. Un peu partout, actuellement, des familles entières sont frappées, certaines administrations – P.T.T. et S.N.C.F. entre autres – ont, perdu, _jusqu’à 30 % de leurs effectifs, et de nombreuses écoles ont dû fermer leurs portes. Le vaccin, qui n’est d’ailleurs efficace qu’au bout de trois semaines, est devenu souvent introuvable … Dans le Lot-et-Garonne, la situation s’est aggravée. Les services de la Sécurité sociale sont décimés par l’épidémie. Dans le Tarn-et-Garonne, un quart de la population est au lit. À Rodez (Aveyron), une école, l’institution Saint-Joseph, a fermé ses portes. À Toulouse, le lycée agricole d’Auzeville n’est plus qu’un hôpital. La situation n’est pas meilleure au lycée de Foix, dans l’Ariège. »
Je souris, je semble passer pour un vieux con(battant) qui rengaine ses vieilles campagnes. Notez, c’est presque vrai, l’année suivante, je partis en coopération au lycée français de Mexico. Et que croyez-vous qu’il arrivât ? Comme chantait Thiéfaine, Pulque, mescal y tequila/Cuba libre y cerveza (Corona bien sûr)/ Hombre ! Que viva Mejico ! Je revins avec una patética hépatite virale ! Cela me valut, véridique, quelques semaines de confinement avec moult tubages à l’Hôpital d’Instruction des Armées Bégin à Saint-Mandé puis une convocation au ministère des Anciens Combattants et Invalides de Guerre, rue de Grenelle, pour l’obtention d’une éventuelle pension ! Petits curieux, vous voudriez bien savoir si je bénéficie de ce régime spécial ?
Depuis deux billets, suite à la lecture de Voyage autour de ma chambre, le délicieux petit livre de Xavier de Maistre, j’ai pris l’habitude d’effectuer quelques escales en différents coins de mon domicile. Ça a, peut-être, un petit côté Affaire conclue, l’émission d’enchères animée par Sophie Davant sur France 2 ! Tant pis, aujourd’hui, j’ai choisi de vous bassiner avec deux … bassinoires en cuivre que j’ai héritées d’aïeules côté maternel. Ainsi, l’une d’elles provient d’une lointaine cousine Maria que je n’ai jamais connue mais dont je sais qu’originaire de Villedieu-les-Poêles, cité de la Manche réputée depuis le Moyen-Âge pour sa grande tradition artisanale autour du cuivre, elle travaillait dans le fameux Bouillon Julien de la rue du Faubourg-Saint-Denis à Paris.

IMG_1456IMG_1454

La bassinoire, qu’on appelait parfois plus simplement chauffe-lit, est une sorte de grande poêle ronde, avec un couvercle perforé de trous, munie d’un long manche. Remplie de braises incandescentes, on la passait avec précaution entre les draps pour réchauffer le lit. Ce fut l’outil incontournable pour réchauffer les draps durant les mois d’hiver depuis le XVIIIème siècle jusqu’au début des années 1950.
« Maître des illusions de la vie, il (Don Juan ndlr) s’élança, jeune et beau, dans la vie, méprisant le monde, mais s’emparant du monde. Son bonheur ne pouvait pas être cette félicité bourgeoise qui se repaît d’un bouilli périodique, d’une douce bassinoire en hiver, d’une lampe pour la nuit et de pantoufles neuves à chaque trimestre » écrivait Balzac dans L’Élixir de longue vie.
Dans mon enfance, heureuse je vous rassure, au domicile familial, la bassinoire n’était déjà plus qu’une antiquité et objet de décoration. Dans ma chambre sans chauffage, ma maman glissait, quelques minutes avant que j’aille dormir, une bouillotte au fond de mon lit pour apporter une certaine tiédeur. Le progrès ménager venant, je connus ensuite la couverture chauffante électrique … jusqu’au jour où mes parents oublièrent de la débrancher. C’est mon frère qui, de sa chambre contiguë, témoin de mes gesticulations anormales, porta l’alerte.
Dans sa ferme de Picardie au confort très rudimentaire, ma merveilleuse Mémé Léontine mettait une brique à chauffer dans son fourneau puis l’enveloppait dans un torchon avant de la glisser au fond de mon lit. Cela semble sans doute puéril aujourd’hui mais je peux ranger cet usage dans ma boîte de madeleines de Proust.
Il y a quelques années encore, on retrouvait parfois au fond des greniers ou des granges un moine, non pas un ecclésiastique confiné (quoique ce nom provienne d’un vieil usage dans les couvents), mais une sorte de luge en bois qui portait un récipient métallique contenant les braises. Les arceaux servaient à éloigner les draps de ces braises.
Ceci dit, ce n’est pas une sinécure de nettoyer les cuivres ! Et ne comptez pas sur moi pour inviter Miror à venir s’asseoir à ma table (oui je vous l’accorde, ce n’est pas évident de comprendre mon jeu de mot quand on n’a pas connu Édith Piaf et Moustaki !). Mais j’ai découvert récemment un produit miracle, provenant d’une entreprise de Villedieu-les-Poêles justement, qui me rend moins pénible la corvée de cuivres.
Vous attendez les bonnes recettes de cuisine concoctées, la semaine écoulée, par ma compagne ? Sa pintade élevée en plein air et aux grains dans l’herbe grasse des collines du Bas Salat, accompagnée de pommes de terre sarladaises cuites dans la graisse de canard confit(né !) et arrosée d’un gouleyant Brouilly, ravit mon palais.
Je le mentionne, à cause de son caractère exceptionnel, je me suis lancé pour ma part dans une salade d’avocat et mangue tout à fait honorable.
Il existe des passerelles entre les nourritures terrestres et spirituelles. J’ai commencé la lecture d’un livre savoureux dont je vous réserve la surprise dans mon prochain billet.
Allez, j’ignore si on galère sur le plateau ou l’on peine dans la redescente du pic ! En attendant, rejoignons en guise d’ultime hommage les Paradis perdus de Christophe, ici accompagné par Arno pour qui les nouvelles ne sont pas trop rassurantes, ces temps-ci.

Image de prévisualisation YouTube

*http://encreviolette.unblog.fr/2017/11/03/ciao-italia-une-matinee-avec-les-italiens-de-france/
** http://encreviolette.unblog.fr/2019/05/24/les-passerelles-de-la-vie-a-prat-bonrepaux-ariege/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2019/06/12/lucie-vareilles-est-entree-dans-paris/

Publié dans:Ma Douce France |on 23 avril, 2020 |Pas de commentaires »

Mon confinement, merci pour le rab !

Rappel des états d’âme précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/27/mon-confinement-j13/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/01/mon-confinement-au-1er-avril/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/06/mon-confinement-deja-3-semaines/

Notre président a parlé « dans le poste » ! Nous en reprenons donc tous pour un mois encore. Le temps du muguet, que chantait Francis Lemarque, ne reviendra (peut-être) qu’en 2021.
70 bougies soufflées, francilien et bien portant (du moins pour l’instant), je possède tous les critères pour que ma situation de confiné se prolonge bien au-delà du 11 mai.
J’ai quelques lecteurs qui s’en réjouiraient presque. Mes billets leur font passer de tels moments d’évasion et de thérapie mentale (sic) qu’ils en redemandent ! Si ça continue, ma tête va enfler jusqu’à m’inclure dans les « héros du quotidien ».
Il semblerait que la suggestion de Xavier de Maistre de Voyage autour de ma chambre les ait séduits. Dont acte, en cette semaine pascale, je séjourne donc, plus que de coutume, dans mon vestibule, devant une crécelle provenant de grands-parents de Picardie.

crcelleblog-e1397983795926

Il est probable que mon père l’utilisa dans sa jeunesse. J’avais d’ailleurs retranscrit ses souvenirs dans un billet consacré à la tradition des œufs de Pâques*.
La crécelle portait le nom de brouan, tartuleuil, martelet dans certaines provinces, et aussi tortrelle en patois picard (de tourterelle).
On trouvait dans les campagnes plusieurs modèles de cet instrument de bois manuel dit idiophone (instrument dont le son est produit par son matériau sans caisse de résonance). Celle dont j’ai héritée est constituée d’une roue dentée montée sur un manche sur laquelle vient frapper une lamelle en bois flexible, produisant un son crissant pas spécialement harmonieux.
C’est la conjugaison de deux faits qui en justifiait son usage dans une France profondément catholique. Dès le VIIIème siècle, l’on cessa d’abord de sonner les cloches des églises et chapelles (ainsi que celles des autels) afin de commémorer dans le recueillement la mort de Jésus-Christ. À la fin du IXème siècle, l’on substitua progressivement les crécelles aux cloches « parties à Rome », dans la période entre le Mercredi saint et la messe tardive du Samedi Saint. Elles avaient pour fonction d’appeler les fidèles à la prière en annonçant l’Angélus, trois fois par jour, à 6 heures du matin, midi puis à 18 heures. Vous connaissez tous le fameux tableau de Jean-François Millet avec le couple de paysans dans les champs stoppant l’arrachage des pommes de terre pour se recueillir.

angelus Jean-François_Millet_(II)_001

« L’Angélus sonne » ! Avec son frère, mon père, alors enfant de chœur, alertait de loin en loin avec la crécelle et chantait l’hymne à la Croix, le O crux ave, spes unica, devant les calvaires et chapelles de son village.
Je doute que cette pratique emporterait aujourd’hui l’adhésion des « néo-ruraux » qui se sont installés dans nos campagnes, et en particulier, en cette période d’épidémie, tous ces citadins citoyens qui ont fui les grandes villes pour gagner leur résidence secondaire. D’ailleurs, plutôt qu’une verbalisation pour non respect des mesures de confinement, les autochtones ne pourraient-ils pas organiser, sous leurs fenêtres, un charivari monstre à l’aube pour marquer leur réprobation ?
Pour ma part, à une époque où j’étais réquisitionné pour l’arrachage annuel des pommes de terre, j’aurais volontiers aimé quelque entorse à la tradition de l’église latine avec la sonnerie d’angélus supplémentaires au cours de la matinée !**
La crécelle avait aussi sa fonction dans le ramassage des œufs de Pâques, non pas en chocolat, mais, à l’époque, des vrais œufs pondus sur la paille des granges par des poules élevées en plein air et nourries aux grains, bref bio comme on dit aujourd’hui.
Cette tradition trouvait sa signification chrétienne avec, au IVème siècle, l’instauration du Carême, une période de pénitence de quarante jours avant Pâques durant laquelle la consommation d’œufs était interdite par l’Église.
Difficile de mettre une poule au chômage partiel (le dirigeant moustachu de la CGT trouverait aujourd’hui encore à redire !), alors que faire de tous ces œufs pondus pendant le jeûne ? Dans les fermes, ils étaient conservés à la cave dans des pots en grés remplis de chaux. Le Vendredi Saint était l’occasion d’en écouler quelques-uns. Les enfants du village allaient « cueillir leur pocage » en agitant leurs crécelles devant chaque ferme. Ils se répartissaient ensuite leur collecte plus ou moins équitablement, ce qui était parfois source de mémorables batailles … d’œufs.
Autre emploi de la crécelle qui résonne dans notre actualité : au Moyen-Âge on l’utilisait afin d’avertir de la proximité de personnes atteintes de maladies infectieuses comme la lèpre et la peste. Une forme de tracking ou tracing médiéval en somme ! Je souris des cris d’orfraie de tous ceux qui craignent une grave atteinte à leurs libertés individuelles : mails, sms, réseaux sociaux, cartes bleues, péages d’autoroutes, radars, caméras de surveillance (ou de protection, vous choisissez), que sais-je encore, un peu plus un peu moins le mal est déjà fait. Quel dilemme lorsque votre application Tinder vous indiquera une rencontre possible dans votre environnement avec une personne partageant vos goûts, en même temps qu’un contaminé du coronavirus sera repéré dans le voisinage !
Nous n’y prêtions pas attention mais lorsqu’on relit certains auteurs du passé, nous découvrons parfois certaines descriptions de périodes encore plus funestes que celle que l’on traverse actuellement. Je vous avais parlé du roman de Giono Le hussard sur le toit. Aujourd’hui, voici un paragraphe tiré de L’Histoire de ma vie de George Sand :
« Quand vint l’établissement au quai Saint-Michel avec Solange, outre que j’éprouvais le besoin de retrouver mes habitudes naturelles, qui sont sédentaires, la vie générale devint bientôt si tragique et si sombre, que j’en dus ressentir le contrecoup. Le choléra enveloppa des premiers les quartiers qui nous entouraient. Il approcha rapidement, il monta, d’étage en étage, la maison que nous habitions. Il y emporta six personnes et s’arrêta à la porte de notre mansarde, comme s’il eût dédaigné une si chétive proie.
Parmi le groupe de compatriotes amis qui s’était formé autour de moi, aucun ne se laissa frapper de cette terreur funeste qui semblait appeler le mal et qui généralement le rendait sans ressources. Nous étions inquiets les uns pour les autres, et point pour nous-mêmes. Aussi, afin d’éviter d’inutiles angoisses, nous étions convenus de nous rencontrer tous les jours au jardin du Luxembourg, ne fût-ce que pour un instant, et quand l’un de nous manquait à l’appel, on courait chez lui. Pas un ne fut atteint, même légèrement. Aucun pourtant ne changea rien à son régime et ne se mit en garde contre la contagion.
C’était un horrible spectacle que ce convoi sans relâche passant sous ma fenêtre et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours, les grandes voitures de déménagements, dites tapissières, devenues les corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et ce qu’il y avait de plus effrayant, ce n’était pas ces morts entassés pêle-mêle comme des ballots, c’était l’absence des parents et des amis derrière les chars funèbres; c’était les conducteurs doublant le pas, jurant et fouettant les chevaux; c’était les passants s’éloignant avec effroi du hideux cortège; c’était la rage des ouvriers qui croyaient à une fantastique mesure d’empoisonnement et qui levaient leurs poings fermés contre le ciel; c’était, quand ces groupes menaçants avaient passé, l’abattement ou l’insouciance qui rendaient toutes les physionomies irritantes ou stupides. »
Heureusement, nous n’observons pas de scènes aussi morbides. Encore que, je ne peux pas ne pas penser à cette morgue de fortune installée dans un entrepôt réfrigéré du Marché d’intérêt national de Rungis. Avant qu’une révolte justifiée ne gronde, les familles pouvaient s’y rendre pour dire un dernier au revoir d’un quart d’heure à leurs proches, moyennant plus d’une centaine d’euros.
Au Moyen-Âge, en périodes des grandes épidémies de peste, on réquisitionna pour transporter les cadavres, les embarcations à fond plat du port de Corbeil-Essonnes, qui acheminaient notamment les productions céréalières de la Beauce et de la Brie. À cause de cet usage et par déformation linguistique, ces « corbeillards » donnèrent le nom de corbillards aux véhicules de transport funéraire.
George Sand, la pas toujours sage dame de Nohant (elle avait pécho Chopin !), fut raisonnable en ne cédant pas à l’envie d’un exode vers sa demeure du Berry :
« J’avais pensé à me sauver, à cause de ma fille; mais tout le monde disait que le déplacement et le voyage étaient plus dangereux que salutaires, et je me disais aussi que si l’influence pestilentielle s’était déjà, à mon insu, attachée à nous au moment du départ, il valait mieux ne pas la porter à Nohant, où elle n’avait pas pénétré et où elle ne pénétra pas. Et puis, du reste, dans les dangers communs dont rien ne peut préserver, on prend vite son parti. Mes amis et moi, nous nous disions que, le choléra s’adressant plus volontiers aux pauvres qu’aux riches, nous étions parmi les plus menacés et devions, par conséquent accepter la chance sans nous affecter du désastre général où chacun de nous était pour son compte, aussi bien que ces ouvriers furieux ou désespérés qui se croyaient l’objet d’une malédiction particulière. »
En ce printemps quasi estival, ouvrant les fenêtres, plus que de coutume, j’entends des choses surprenantes. Oui, j’entends le silence. Ou du moins, aussi loin que mes souvenirs m’emmènent, je crois retrouver étrangement les bruits de mon enfance, les sons d’une nature qui reprend un peu une place qu’on lui avait confisquée.
Cela me renvoie au roman mi high-tech mi médiéval Les Prisonniers du temps de Michaël Chrichton, auteur par ailleurs de Jurassic Park. En bricolant une théorie quantique, l’écrivain expédiait des étudiants archéologues dans la Dordogne de 1357, en pleine Guerre de Cent Ans. Téléportés là-bas, ils étaient plongés dans une atmosphère sonore complètement inédite.
« Oui, magnifique. Il n’était pas sincère, loin de là ; quelque chose dans cette forêt lui paraissait sinistre. Il fit un tour complet sur lui-même, essayant de percer la raison pour laquelle il ne parvenait pas à se débarrasser du sentiment que quelque chose clochait dans ce qu’il voyait… que quelque chose manquait ou n’était pas à sa place. — Qu’est-ce qui cloche ici ? finit-il par demander. — Ah oui ! fit Gomez en riant. Écoutez bien, vous allez comprendre. Chris tendit l’oreille. Il perçut le pépiement des oiseaux, le bruissement des feuilles agitées par la brise. Rien d’autre … Je n’entends rien, fit-il.
Précisément. Certains sont désorientés à leur arrivée. Il n’y a pas de bruit ambiant ici : pas de radio ni de télé, pas d’avions, pas de machines, pas de moteurs de voitures. Au XXe siècle, nous sommes tellement habitués à ce bruit permanent que le silence paraît menaçant. — Ça doit être ça. C’est exactement ce que ressentait Chris. Il se retourna vers l’étroit chemin qui s’engageait dans la forêt. À certains endroits la boue creusée de marques de sabots atteignait une soixantaine de centimètres de hauteur. Un monde de chevaux, se dit Chris. Pas un bruit de machine. Des empreintes de sabots en quantité. Il prit une profonde inspiration, exhala lentement. Même l’air paraissait différent. Plus vif, grisant, comme si sa teneur en oxygène était plus élevée. En regardant derrière lui, il vit que la machine avait disparu. Gomez n’avait pas l’air de s’en soucier. — Où est-elle passée ? demanda-t-il en s’efforçant de dissimuler son inquiétude. — Elle a dérivé. — Dérivé ? »
C’est ça ! J’ai l’impression d’être téléporté dans un nouveau monde, le « monde d’après » dont on veut se persuader qu’il ne pourra pas être comme celui que l’on connaissait encore il y a quelques semaines. Vous y croyez vraiment ?
La solidarité aura fait long feu, l’économie de marché reprendra ses droits. D’ailleurs, sournoisement, elle s’insinue encore en ce moment. Je ne sais pas vous mais, par exemple, sur ma messagerie affluent des propositions publicitaires non masquées pour commander ces fameux masques introuvables, des noirs, des bleus, des blancs, des doublés, des plissés, des réutilisables, des bio, à des prix d’ailleurs très variables, quelle chance, on bénéficie même de 50% de rabais ! Même les lapins de Pâques en chocolat, plus sages que les humains, arborent un masque !

lapin en chocolat masqué

En attendant, on redécouvre le bruissement perceptible des feuilles dans les arbres, le gazouillis des oiseaux qui batifolent, le cliquetis léger même du VTT d’un voisin qui entretient sa forme en solitaire dans le parc de la résidence (en respectant les horaires).
On voit sur les écrans quelques images étonnantes, touchantes, cocasses, angoissantes parfois, d’une faune sauvage qui s’invite à la ville. À Venise, des bancs de poissons frétillent dans l’eau redevenue claire des canaux. Au port de Cagliari en Sardaigne, les dauphins improvisent un spectacle de nage synchronisée devant les riverains ébahis et confinés. En Thaïlande, on assiste à d’incroyables rassemblements de singes au centre de la ville.

biche-parisrespire-1252x1536

Siné mensuel berth-naturedroitsoiseaux_fb

Pour mieux vivre son confinement, un duo de comédiens (Marion Creusvaux et Julien Pestel) fait le buzz en ce moment en détournant et doublant quelques scènes cultes de films. Voici que des dinosaures échappés du Jurassic Park ont envahi le parc des Buttes-Chaumont ! Hilarant, dans l’esprit des Nuls d’antan.

Image de prévisualisation YouTube

Est-ce une parenthèse enchantée dans la relation entre l’Homme et la Nature. ?
Serge Reggiani hurlait : « Les loups sont entrés dans Paris » ! Gare car ceux qu’il évoquait, je n’ai pas du tout envie que revienne leur descendance !
Que mes amis ariégeois se méfient quand même : à défaut de loups des Carpates, ils pourraient bien voir quelques ours slovènes rôder la nuit dans leurs villes … pour dire bonne nuit aux petits enfants confinés. Ce n’est pas du pipeau !
Les bêtes apprécient globalement le confinement des humains. Malgré tout, en parcourant des chroniques de Charlie-Hebdo joliment intitulées Lettre des animaux aux humains confinés, je lisais que le si joliment coloré geai des chênes était la bête noire des chasseurs, particulièrement en Ariège (ils n’appartiennent pas à mon cercle d’amis !) et en Lot-et-Garonne. Ne me demandez pas pour quelle raison, on range ce passereau dans les nuisibles. Est-ce à cause de son nom latin Garrulus glandarius, un oiseau oisif en somme ? De son indiscipline à cause de son cousinage avec le Cassenoix moucheté ou la Pie bavarde ? Il serait pourtant considéré comme le « premier forestier de France par le nombre d’arbres plantés » car il cache des graines pour s’en nourrir et en oublierait un grand nombre.
Quand on arrive en ville chantait aussi Michel Berger… Nous tout c’qu’on veut d’est être heureux avant d’être vieux … Ce n’est pas très bien parti mon affaire, du moins en ce qui me concerne : avec les mesures envisagées de déconfinement progressif, je risque d’être déconfit (de canard).
Il est même des animaux citoyens et philosophes qui parlent de nous : « Les humains sont sous cloche/Ils s’mettent à ruminer/Et entre deux soupirs/Ils s’mettent à réfléchir ». Le lapin malin Pampinou ***, une vraie bête de scène que je vous avais présentée dans mon précédent billet, compatit à notre situation et fait du prosélytisme dans le jardin :

Image de prévisualisation YouTube

Vous savez que j’aime émoustiller vos papilles en vous faisant partager les prouesses culinaires de ma compagne. Cette semaine, elle a (ou s’est, attention à #MeToo !) sacrifié aux recettes pascales, notamment au gigot d’agneau remonté des collines du Couserans in extrémis avant le confinement. Vous ne pourrez donc pas me suspecter de marché noir à l’envers, comme dans la jubilante scène de La traversée de Paris avec Gabin, Bourvil et De Funès : « Jambier, 45 rue Poliveau, je veux 3 000 francs ! ».
Un gigot de 3,300 kilogrammes à deux, puisqu’on nous interdit de convier nos voisins ! Je ne blasphème pas, puisqu’il est ressuscité, ce fut le petit Jésus en culotte de velours !!!
En dessert, le lundi midi, ma compagne a confectionné l’omelette flambée de Pâques « comme chez elle dans la ferme familiale du Sud-Ouest », une succulente recette que j’ignorais avant que je ne fasse sa connaissance. Quand comme moi, on a mangé de l’omelette salée pendant 30 ans, on est dubitatif, la première fois, devant une omelette au sucre.
Au départ, il s’agit d’une omelette banale, encore faut-il le coup de main de la cuisinière pour bien la rouler. Ensuite, quand c’est possible, il faut fermer les volets ou tirer les double-rideaux pour plonger la pièce dans une légère pénombre.
C’est alors que l’aïeul, après avoir saupoudré l’omelette de sucre en poudre, versait (généreusement) de son eau de vie de prune, réchauffée auparavant dans une casserole, puis craquait une allumette pour la flamber. Instant magique lorsque les petites flammes dansent sur l’omelette tandis qu’une délicieuse odeur vient exciter nos narines. Cette année, le rhum a remplacé la goutte de la ferme.
Guillaume d’Aquitaine serait, selon la légende (donc il est probable que ce soit inexact !), à l’origine de cette tradition, en offrant vers l’an 800, un repas à base d’œufs à ses vassaux. Ce qui est beaucoup plus certain, c’est que l’ouméleto du lundi de Pâques est une coutume encore très tenace dans le Sud-Ouest. Elle est l’occasion de rassemblements (annulés cette année) festifs en extérieur dans de nombreuses communes. Il existe même une confrérie mondiale des Chevaliers de l’Omelette géante.
La Culture souffre terriblement de l’épidémie et du confinement. Il nous est annoncé qu’il ne faut pas envisager une reprise de « l’événementiel » en général avant le mois de juillet. D’ores et déjà, le cultissime festival d’Avignon, est annulé, ainsi que tant d’autres manifestations qui oxygènent et éveillent notre esprit chaque été, dans notre douce France.
Je ne peux admirer que virtuellement les peintures et aquarelles de William Turner, la grande rétrospective que proposait le musée Jacquemart-André ayant dû être suspendue au lendemain de son vernissage.
Une seconde fois, je dois renoncer à voir l’adaptation théâtrale des Ritals, livre autobiographique de Cavanna par Bruno Putzulu. Qui sait, si par bonheur j’étais déconfiné à cette époque, je pourrai enfin y assister fin août dans un paisible théâtre de verdure d’Ariège.
Librairies indépendantes, médiathèques, galeries et scènes, sont closes. Un désastre, même si pour certains esprits peu éclairés, cela peut apparaître subalterne.
Vous voyez que je supporte assez bien le confinement et que je ne suis personnellement pas trop traumatisé qu’on me resserve une ration d’un mois.
Il y a tellement de gens qui (sur)vivent des situations autrement dramatiques, médicalement, économiquement, psychologiquement. Mieux que quelques applaudissements, parfois une larme perle à ma paupière quand j’entends certains témoignages de personnes qui souffrent et de ceux, admirables, qui les soignent.
Parfois, j’ai la curieuse sensation que je suis devenu totalement inutile dans et pour la société. Offre-t-elle encore une petite place à un modeste rédacteur de blog ? Allez, prenez soin de vous et rassurez-vous, comme le chantait Alain Bashung, nous sommes Immortels!

Image de prévisualisation YouTube

* http://encreviolette.unblog.fr/2009/04/10/fete-loeuf-de-paques/
** http://encreviolette.unblog.fr/2010/08/25/corvee-de-patates/
*** pour suivre les aventures de Pampinou confiné : https://www.youtube.com/user/ids09

Publié dans:Ma Douce France |on 15 avril, 2020 |Pas de commentaires »

Mon confinement … déjà 3 semaines !

Récit des états d’âme précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/27/mon-confinement-j13/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/04/01/mon-confinement-au-1er-avril/

Le confinement est valable pour nous tous … à l’exception, évidemment, des quelques centaines de milliers de Parisiens qui ont voulu nous faire savoir qu’ils possédaient une résidence secondaire.
Aujourd’hui, en ouverture de mon journal du confinement, j’ai envie de vous faire partager comment certains de mes amis vivent leur réclusion, en tentant de continuer à assouvir leur passion.
Au temps de l’époque héroïque de Charlie-Hebdo (canal historique !), je me souviens de la rubrique « Spécial Copinage » où étaient recommandés spectacles, expositions et lectures de qualité. Avec mes collègues enseignants, à la suite de notre reportage sur notre séjour d’un mois dans les locaux du journal (le premier du genre, il faut encore le dire !) et de sa projection au mythique Studio 43 de la rue du Faubourg Montmartre, Wolinski s’était fendu d’un crobar de son petit monsieur aux avis péremptoires : « Ah les cons ! ». Un beau compliment de la part de cette bande d’iconoclastes qui reconnaissaient ainsi que nous appartenions (un peu) à la « famille » !
À plusieurs reprises, mes plus fidèles lecteurs s’en souviennent, j’ai eu l’occasion de vous faire connaître l’activité artistique de mes amis d’Ariège, Patricia et Philippe, deux intermittents du spectacle, qui jouent interminablement « relâche » actuellement.*
Enfin, pas tout à fait ! En cette période d’épidémie, vu qu’il semblerait que le virus n’est pas transmissible entre animaux et humains (ceci dit, il proviendrait tout de même de chinoiseries entre un pangolin et une chauve-souris), ils ont ressorti de son clapier leur adorable lapin Pampinou, une vraie bête de scène plus consensuelle que les coqs (private joke !).
Loin d’être un lapin crétin, ce Pampinou s’intéresse aux problèmes qui nous inquiètent actuellement, et sa « mamie » a eu l’idée, dans le cadre des activités d’éveil, de lui chanter sa Lettre à Manu, adaptation personnelle de la poignante chanson de Renaud :

Image de prévisualisation YouTube

C’est beaucoup mieux qu’un pastiche : les mots efficaces nous alertent avec beaucoup de justesse, l’émotion règne comme dans le texte original du « chanteur énervant ». De la belle ouvrage comme on disait familièrement !
Voilà une forme de manifestation tellement plus intelligente que brûler ou pendre une effigie de notre président. Gens du spectacle, n’oubliez pas après le déconfinement, de faire travailler encore plus que de coutume ces artistes, parfois injustement méconnus, qui pourtant ont tellement de belles émotions à nous offrir !
Pour ma part, plutôt que me faire rembourser, j’ai d’ores et déjà fait don du montant des deux places que j’avais réservées pour un spectacle en avril annulé à Paris.
Vous connaissez peut-être aussi mon ami Jean-Pierre, accessoirement retraité de l’Éducation Nationale et principalement cyclotouriste invétéré et archiviste précieux de tout ce qui a trait au cyclisme. C’est vers lui souvent que je me tourne pour écrire mes billets (si énervants pour certains !) sur les Tours de France d’antan. À cause du confinement, il est malheureux, en ce moment, de ne pas pouvoir rouler au moins sur ses routes de Seine-et-Marne, aux confins de la Champagne et de l’Aube. Un crève-cœur quand on possède une petite dizaine de vélos dans son atelier !
Adieu Audax et Brevets fédéraux ! Depuis que la retraite avait sonné, il s’était lancé le défi (et l’avait respecté) de parcourir mensuellement au moins une randonnée de 200 km.
Des fourmis dans les jambes, Jean-Pierre, n’y tenant plus, a choisi d’enfreindre les règles de sortie mises en place par le gouvernement en tricotant un circuit sur les routes du Bas de l’Aisne à la rencontre des fables de Jean de La Fontaine (un peu le « régional de l’étape »).
Il avait « la socquette légère », le Jean-Pierre, et beaucoup d’humour et d’esprit. Ainsi, il a réalisé son projet … en nous le présentant virtuellement, le 1er avril, dans son blog Vélos … VELO ! :
https://vlosvlo.blogspot.com/2020/04/mon-200-du-mois-davril-poisson-davril.html

https://vlosvlo.blogspot.com/2020/04/mon-200-du-mois-davril-poisson-davril_3.html
Voici encore de la belle ouvrage digne de ces instituteurs (qu’il fut) d’autrefois qui rédigeaient une monographie du village où ils enseignaient.
À l’arrière de la voiture du directeur de course, s’est même assis Pierre Desproges, n’oublions pas qu’il fut journaliste, nul doute que sa plume acide aurait fait mouche en cette période de pandémie. Vous verrez qu’il ne porte pas trop le fabuliste dans son cœur, il est vrai que le natif de Château-Thierry fut un vrai « suceur de roue » dans son genre, en calquant souvent ses vers sur ceux d’Ésope.
Pour adoucir notre confinement, Fabrice Luchini nous récite quelques fables depuis son fauteuil, Jean-Pierre, lui, nous les « roule » (un troisième volet de sa « fabuleuse » randonnée est en préparation).
Et puisque j’ai cité Pierre Desproges, sachez qu’en 1986, dans le même Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis, outre La Fontaine, il se moquait aussi du … pangolin :
« Pangolin n.m., du malais panggoling, qui signifie approximativement pangolin. Mammifère édenté d’Afrique et d’Asie couvert d’écailles cornées, se nourrissant de fourmis et de termites. Le pangolin mesure environ un mètre. Sa femelle s’appelle la pangoline. Elle ne donne le jour qu’à un seul petit à la fois, qui s’appelle Toto. Le pangolin ressemble à un artichaut à l’envers avec des pattes, prolongé d’une queue à la vue de laquelle on se prend à penser qu’en effet, le ridicule ne tue plus. » Étonnant non ?
N’en déplaise à Jean-Pierre, le vélo en prenait également pour son grade. Ainsi : « Le Tour de France rassemble chaque été, sur le bord des routes, des centaines de milliers de prolétaires cuits à point qui s’esbaudissent et s’époumonent au passage de maints furonculés tricotant des gambettes. » Qui sait, ce ne sera peut-être pas le cas, cet été, à cause de ce fichu pangolin !
J’étais tout gamin lorsqu’en 1958, j’entendais sur mon transistor la nouvelle émission d’Europe n°1 « Vous êtes formidables » animée par Pierre Bellemare et parrainée par la réclame MonSavon d’Or, « formidable pour sa mousse abondante même en eau calcaire ». On y louait le courage, la générosité, la solidarité, l’ingéniosité de nombreux Français anonymes.
En ce moment, les réseaux sociaux, si souvent nocifs, relaient des images d’initiatives émouvantes ou amusantes, même parfois pour leur caractère dérisoire mais rafraîchissant. Ainsi, cette semaine, j’ai souri à « Questions pour un balcon ». Sur le modèle de la populaire émission de jeu, chaque soir, un comédien (au chômage technique) jouant le Julien Lepers (ou Samuel Étienne, je me tiens au courant quand même !) de service organise, depuis une fenêtre de son appartement, une confrontation entre les résidents côtés pairs et impairs de sa rue parisienne.
Mais comment aussi, à l’autre bout de la chaîne culturelle, ne pas mettre en avant la magnifique performance (artistique et technique) des musiciens de l’Orchestre national de France qui jouent le Boléro de Ravel depuis chez eux. Chaque artiste s’est filmé à son propre domicile jouant de son instrument. Les vidéos ont ensuite été assemblées pour former ce morceau de quatre minutes :

Image de prévisualisation YouTube

Sourire : il ne manque que le regretté acteur Jacques Villeret inénarrable à la batterie ! Pour ce sketch d’anthologie, il vous faudra relire mon billet Le beau vélo de Ravel : http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
Lorsque la France est attaquée, elle brandit parfois des livres. Ainsi, le Traité sur la tolérance de Voltaire et Paris est une fête d’Ernest Hemingway connurent un pic de popularité, au point de devenir de véritables best-sellers, en 2015, suite aux attaques contre Charlie-Hebdo, le supermarché Hyper Cacher, et aux attentats du 13 novembre.
Depuis mon précédent billet, pour occuper mon confinement, je me suis procuré un possible mode d’emploi pour le supporter, un précieux précis, le beau récit « Voyage autour de ma chambre » de Xavier de Maistre, un vrai voyage tout à fait surprenant et original.

Voyage autour de ma chambre

Xavier de Maistre, né à Chambéry en 1763 et mort à Saint-Pétersbourg en 1852, fut un écrivain, peintre et général au service du tsar Alexandre Ier de Russie. Un rêveur invétéré aussi, ce qui lui valut le surnom d’étourneau de la part de ses proches, une tête en l’air, le 6 mai 1784, il se porta même volontaire pour participer au premier vol en ballon en Savoie, un an après la démonstration des frères Montgolfier à Annonay et l’ascension de Pilâtre de Rozier.
Je ne vais pas entamer ici un cours d’Histoire mais, mis aux arrêts suite à un duel, de Maistre, savoyard d’origine et alors officier de l’armée sarde en garnison en Piémont, fut condamné à quarante-deux jours d’assignation à domicile.
Il mit ce temps de réclusion à profit pour écrire son délicieux roman afin de démontrer que l’immobilité forcée pouvait mener à davantage de liberté : « J’ai entrepris et exécuté un voyage de quarante-deux jours autour de ma chambre. Les observations intéressantes que j’ai faites, et le plaisir continuel que j’ai éprouvé le long du chemin, me faisaient désirer de le rendre public ; la certitude d’être utile m’y a décidé. Mon cœur éprouve une satisfaction inexprimable lorsque je pense au nombre infini de malheureux auxquels j’offre une ressource assurée contre l’ennui, et un adoucissement aux maux qu’ils endurent. Le plaisir qu’on trouve à voyager dans sa chambre est à l’abri de la jalousie inquiète des hommes ; il est indépendant de la fortune. Est-il, en effet, d’être assez malheureux, assez abandonné, pour n’avoir pas de réduit où il puisse se retirer et se cacher à tout le monde ? Voilà tous les apprêts du voyage.
Je suis sûr que tout homme sensé adoptera mon système, de quelque caractère qu’il puisse être, et quel que soit son tempérament : qu’il soit avare ou prodigue, riche ou pauvre, jeune ou vieux, né sous la zone torride ou près du pôle, il peut voyager comme moi ; enfin, dans l’immense famille des hommes qui fourmillent sur la surface de la terre, il n’en est pas un seul, — non, pas un seul (j’entends de ceux qui habitent des chambres) qui puisse, après avoir lu ce livre, refuser son approbation à la nouvelle manière de voyager que j’introduis dans le monde. »
L’écrivain nous propose un voyage low cost, à portée de toutes les bourses, ne nécessitant aucune attestation dérogatoire de déplacement, adaptable à l’espace de confinement de chacun : « Je pourrais commencer l’éloge de mon voyage par dire qu’il ne m’a rien coûté… L’être le plus indolent hésiterait-il de se mettre en route avec moi pour se procurer un plaisir qui ne lui coûtera ni peine, ni argent ? Courage donc, partons ! … »
Suivons-le alors !
« Ma chambre est située sous le quarante-cinquième degré de latitude, selon les mesures du père Beccaria : sa direction est du levant au couchant ; elle forme un carré long qui a trente-six pas de tour, en rasant la muraille de bien près. Mon voyage en contiendra cependant davantage ; car je traverserai souvent en long et en large, ou bien diagonalement, sans suivre de règle ni de méthode. — Je ferai même des zigzags, et je parcourrai toutes les lignes possibles en géométrie, si le besoin l’exige. Je n’aime pas les gens qui sont si fort les maîtres de leurs pas et de leurs idées, qui disent : « Aujourd’hui je ferai trois visites, j’écrirai quatre lettres, je finirai cet ouvrage que j’ai commencé »…
… Lorsque je voyage dans ma chambre, je parcours rarement une ligne droite : je vais de ma table vers un tableau qui est placé dans un coin ; de là je pars obliquement pour aller à la porte ; mais, quoique en partant mon intention soit bien de m’y rendre, si je rencontre mon fauteuil en chemin, je ne fais pas de façons, et je m’y arrange tout de suite. — C’est un excellent meuble qu’un fauteuil ; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif. »
Bien calé dans son fauteuil, il nous alerte : « Les heures glissent alors sur vous, et tombent en silence dans l’éternité, sans vous faire sentir leur triste passage. »
Tournons les pages de son carnet de voyage :
« Après mon fauteuil, en marchant vers le nord, on découvre mon lit, qui est placé au fond de ma chambre, et qui forme la plus agréable perspective. Il est situé de la manière la plus heureuse : les premiers rayons du soleil viennent se jouer dans mes rideaux. — Je les vois, dans les beaux jours d’été, s’avancer le long de la muraille blanche, à mesure que le soleil s’élève : les ormes qui sont devant ma fenêtre les divisent de mille manières, et les font balancer sur mon lit, couleur de rose et blanc, qui répand de tous côtés une teinte charmante par leur réflexion. — J’entends le gazouillement confus des hirondelles qui se sont emparées du toit de la maison, et des autres oiseaux qui habitent les ormes : alors mille idées riantes occupent mon esprit ; et, dans l’univers entier, personne n’a un réveil aussi agréable, aussi paisible que le mien.
J’avoue que j’aime à jouir de ces doux instants, et que je prolonge toujours, autant qu’il est possible, le plaisir que je trouve à méditer dans la douce chaleur de mon lit. Est-il un théâtre qui prête plus à l’imagination, qui réveille de plus tendres idées, que le meuble où je m’oublie quelquefois ? — Lecteur modeste, ne vous effrayez point ; — mais ne pourrais-je donc parler du bonheur d’un amant qui serre pour la première fois dans ses bras une épouse vertueuse ? plaisir ineffable, que mon mauvais destin me condamne à ne jamais goûter ! N’est-ce pas dans un lit qu’une mère, ivre de joie à la naissance d’un fils, oublie ses douleurs ? C’est là que les plaisirs fantastiques, fruits de l’imagination et de l’espérance, viennent nous agiter. — Enfin, c’est dans ce meuble délicieux que nous oublions, pendant une moitié de la vie, les chagrins de l’autre moitié. Mais quelle foule de pensées agréables et tristes se pressent à la fois dans mon cerveau ! Mélange étonnant de situations terribles et délicieuses !
Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c’est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. — C’est un berceau garni de fleurs ; — c’est le trône de l’amour ; — c’est un sépulcre … »
De plus en plus rares sont les personnes qui, comme moi, sont nées au domicile familial, beaucoup trop voient actuellement leur vie abrégée dans ce qui ressemble à un véritable hôpital de campagne.
Quand mes amis viennent chez moi, ils dorment éventuellement dans l’antique lit en fer beaucoup plus centenaire que le fût elle-même ma chère mémé Léontine.
Peut-être certains d’entre vous planchèrent-ils au collège sur un extrait d’Espèces d’espaces de Georges Pérec, et notamment la description de son lit :
« J‘aime mon lit. J’aime rester étendu sur mon lit et regarder le plafond d’un œil placide. J’y consacrerais volontiers l’essentiel de mon temps (et principalement de mes matinées) si des occupations réputées plus urgentes (la liste en serait fastidieuse à dresser) ne m’en empêchaient si souvent. J’aime les plafonds, j’aime les moulures et les rosaces : elles me tiennent souvent lieu de muse et l’enchevêtrement des fioritures de stuc me renvoie sans peine à ces autres labyrinthes que tissent les fantasmes, les idées et les mots. Mais on ne s’occupe plus des plafonds. On les fait désespérément rectilignes ou, pire encore, on les affuble de poutres soi-disant apparentes. Une vaste planche m’a longtemps servi de chevet. À l’exception de nourriture solide (je n’ai généralement pas faim quand je reste au lit), il s’y trouvait rassemblé tout ce qui m’était indispensable, aussi bien dans le domaine du nécessaire que dans le domaine du futile: une bouteille d’eau minérale, un verre, une paire de ciseaux à ongles (malheureusement ébréchés), un recueil de mots croisés du déjà cité Robert Scipion (…), un paquet de mouchoirs en papier, une brosse à poils durs qui me permettait de donner au pelage de mon chat (qui était d’ailleurs une chatte) un lustre qui faisait l’admiration de tous, un téléphone, grâce auquel je pouvais, non seulement donner à mes amis des nouvelles de ma santé, mais répondre à d’innombrables correspondants que je n’étais pas la Société Michelin, un poste de radio entièrement transistorisé diffusant à longueur de journée, si le cœur m’en disait, diverses musiques de genre entrecoupées d’informations susurrées concernant les embouteillages, quelques dizaines de livres (certains que je me proposais de lire et que je ne lisais pas, d’autres que je relisais sans cesse), des albums de bandes dessinées, des piles de journaux, tout un attirail de fumeur, divers agendas, carnets, cahiers et feuilles volantes, un réveil, évidemment, un tube d’Alka-Seltzer (vide), un autre d’aspirine (à moitié plein, ou, si l’on préfère, à moitié vide), un autre, encore, de cequinyl (médication anti-grippe: à peu près intact), une lampe, bien sûr, de nombreux prospectus que je négligeais de jeter, des lettres, des stylos-feutre, des stylos-bille (les uns et les autres souvent taris…), des crayons, un taille-crayon, une gomme (ces trois derniers articles précisément destinés à la résolution desdits mots croisés), un galet ramassé sur la plage de Dieppe, quelques autres menus souvenirs et un calendrier des postes … »
Xavier de Maistre destine un chapitre exclusivement aux métaphysiciens en développant sa théorie de la dualité âme-bête qui s’affronte en nous : « Ces deux êtres sont absolument distincts, mais tellement emboîtés l’un dans l’autre, ou l’un sur l’autre, qu’il faut que l’âme ait une certaine supériorité sur la bête pour être en état d’en faire la distinction. »
Explication et illustration :
« S’il est utile et agréable d’avoir une âme dégagée de la matière au point de la faire voyager toute seule lorsqu’on le juge à propos, cette faculté a aussi ses inconvénients. C’est à elle, par exemple, que je dois la brûlure dont j’ai parlé dans les chapitres précédents. — Je donne ordinairement à ma bête le soin des apprêts de mon déjeuner ; c’est elle qui fait griller mon pain et le coupe en tranches. Elle fait à merveille le café, et le prend même très-souvent sans que mon âme s’en mêle, à moins que celle-ci ne s’amuse à la voir travailler ; mais cela est rare et très-difficile à exécuter : car il est aisé, lorsqu’on fait quelque opération mécanique, de penser à toute autre chose ; mais il est extrêmement difficile de se regarder agir, pour ainsi dire ; — ou, pour m’expliquer suivant mon système, d’employer son âme à examiner la marche de sa bête, et de la voir travailler sans y prendre part. — Voilà le plus étonnant tour de force métaphysique que l’homme puisse exécuter.
J’avais couché mes pincettes sur la braise pour faire griller mon pain ; et, quelque temps après, tandis que mon âme voyageait, voilà qu’une souche enflammée roule sur le foyer : — ma pauvre bête porta la main aux pincettes, et je me brûlai les doigts. … »
Conséquence : « Il (le lecteur ndlr) ne pourra qu’être satisfait de lui, s’il parvient un jour à savoir faire voyager son âme toute seule … Est-il de jouissance plus flatteuse que celle d’étendre ainsi son existence, d’occuper à la fois la terre et les cieux, et de doubler, pour ainsi dire, son être ? Le désir éternel, et jamais satisfait, de l’homme, n’est-il pas d’augmenter sa puissance et ses facultés, de vouloir être où il n’est pas, de rappeler le passé et de vivre dans l’avenir ? Il veut commander les armées, présider aux académies ; il veut être adoré des belles, et s’il possède tout cela, il regrette alors les champs et la tranquillité, et porte envie à la cabane des bergers … »
L’écrivain se défend :
« Qu’on n’aille pas croire qu’au lieu de tenir ma parole, en donnant la description de mon voyage autour de ma chambre, je bats la campagne pour me tirer d’affaire ; on se tromperait fort car mon voyage continue réellement … »
Ainsi :
« J’étais dans mon fauteuil, sur lequel je m’étais renversé, de manière que ses deux pieds antérieurs étaient élevés à deux pouces de terre ; et, tout en me balançant à droite et à gauche, et gagnant du terrain, j’étais insensiblement parvenu tout près de la muraille. — C’est la manière dont je voyage lorsque je ne suis pas pressé. — Là, ma main s’était emparée machinalement du portrait de madame de Hautcastel, et l’autre s’amusait à ôter la poussière qui le couvrait…
… À mesure que le linge enlevait la poussière et faisait paraître des boucles de cheveux blonds, et la guirlande de roses dont ils sont couronnés, mon âme, depuis le soleil où elle s’était transportée, sentit un léger frémissement de plaisir et partagea sympathiquement la jouissance de mon cœur. Cette jouissance devint moins confuse et plus vive lorsque le linge, d’un seul coup, découvrit le front éclatant de cette charmante physionomie ; mon âme fut sur le point de quitter les cieux pour jouir du spectacle. Mais se fût-elle trouvée dans les Champs Élysées, eût-elle assisté à un concert de chérubins, elle n’y serait pas demeurée une demi-seconde, lorsque sa compagne, prenant toujours plus d’intérêt à son ouvrage, s’avisa de saisir une éponge mouillée qu’on lui présentait et de la passer tout à coup sur les sourcils et les yeux, — sur le nez, — sur les joues, — sur cette bouche ; — ah ! Dieu ! le cœur me bat ! — sur le menton, sur le sein : ce fut l’affaire d’un moment ; toute la figure parut renaître et sortir du néant. — Mon âme se précipita du ciel comme une étoile tombante ; elle trouva l’autre dans une extase ravissante, et parvint à l’augmenter en la partageant. Cette situation singulière et imprévue fit disparaître le temps et l’espace pour moi. — J’existai pour un instant dans le passé, et je rajeunis contre l’ordre de la nature. — Oui, la voilà, cette femme adorée, c’est elle-même, je la vois qui sourit ; elle va parler pour dire qu’elle m’aime. — Quel regard ! viens, que je te serre contre mon cœur, âme de ma vie, ma seconde existence ! Viens partager mon ivresse et mon bonheur ! Ce moment fut court, mais il fut ravissant … »
Intriguant ce tableau, à tel point que Joannetti le serviteur réclame une explication à son maître: « Je voudrais, dit-il, que monsieur m’expliquât pourquoi ce portrait me regarde toujours, quel que soit l’endroit de la chambre où je me trouve. Le matin, lorsque je fais le lit, sa figure se tourne vers moi, et si je vais à la fenêtre, elle me regarde encore et me suit des yeux en chemin. »
L ‘écrivain confiné poursuit le voyage : « En laissant donc sur la droite les portraits de Raphaël et de sa maîtresse, le chevalier d’Assas et la Bergère des Alpes, en longeant sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau : c’est le premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du voyageur, en suivant la route que je viens d’indiquer. »
Vous imaginez bien qu’il sera intarissable sur sa correspondance.
« Je n’en finirais pas si je voulais décrire la millième partie des événements singuliers qui m’arrivent lorsque je voyage près de ma bibliothèque. Les voyages de Cook et les observations de ses compagnons de voyage, les docteurs Banks et Solander, ne sont rien en comparaison de mes aventures dans ce seul district… »
« … J’ai promis un dialogue entre mon âme et l’autre ; mais il est certains chapitres qui m’échappent, ou plutôt il en est d’autres qui coulent de ma plume comme malgré moi, et qui déroutent mes projets : de ce nombre est celui de ma bibliothèque, que je ferai le plus court possible. Les quarante-deux jours vont finir, et un espace de temps égal ne suffirait pas pour achever la description du riche pays où je voyage si agréablement.
Ma bibliothèque donc est composée de romans, puisqu’il faut vous le dire, — oui, de romans, et de quelques poètes choisis.
Comme si je n’avais pas assez de mes maux, je partage encore volontairement ceux de mille personnages imaginaires, et je les sens aussi vivement que les miens
Mais si je cherche ainsi de feintes afflictions, je trouve, en revanche, dans ce monde imaginaire, la vertu, la bonté, le désintéressement, que je n’ai pas encore trouvés réunis dans le monde réel où j’existe. — J’y trouve une femme comme je la désire, sans humeur, sans légèreté, sans détour. Je ne dis rien de la beauté ; on peut s’en fier à mon imagination : je la fais si belle, qu’il n’y a rien à redire. Ensuite, fermant le livre qui ne répond plus à mes idées, je la prends par la main, et nous parcourons ensemble un pays mille fois plus délicieux que celui d’Éden. Quel peintre pourrait représenter le paysage enchanté où j’ai placé la divinité de mon cœur ? et quel poète pourra jamais décrire les sensations vives et variées que j’éprouve dans ces régions enchantées ! … »
42 chapitres pour 42 jours de voyage autour d’une chambre ! Je suis bien incapable de vous dire si la chloroquine est efficace pour terrasser le virus, par contre, j’atteste que ce petit livre sorti des oubliettes atténue les effets du confinement.
Je me suis inspiré à domicile des prescriptions de l’écrivain, pour en tester l’efficacité.

tableau baie de Somme

Il me faudrait un billet (et d’ailleurs pourquoi pas) pour vous faire partager mes émotions, par exemple, devant la contemplation de ce tableau de la Baie de Somme accroché dans mon salon.
« Âmes fifties » comme le fredonne Alain Souchon sur les images de mon ami photographe Thierry Rajic, réalisateur du clip. C’était mon enfance, nul besoin d’attestation dérogatoire les Parisiens venaient alors en vacances sur le littoral. Après nous être goinfrés des savoureuses frites de ma mémé Léontine, en respectant le temps d’attente pour cause de risque d’hydrocution surtout que l’eau était froide (!!!), nous allions faire trempette.
Beaucoup plus tard, je revins une semaine au Crotoy pour filmer une exceptionnelle institutrice et ses élèves de Cours Préparatoire tout au long de leur séjour.
La baie de Somme, les oiseaux migrateurs du Marquenterre, les phoques de la pointe du Hourdel, les tableaux et vitraux de l’artiste Alfred Manessier …
Je me sens mieux. Encore que … avec tout ce qu’on nous raconte à la télévision, on se répartit les symptômes du virus avec ma compagne. Je tousse, elle a mal à la tête, mon nez coule, elle sent une barre sur la poitrine, mais nous n’avons pas de fièvre ! Est-ce que ça vous chatouille ou est-ce que ça vous gratouille ? demandait le docteur Knock de Jules Romains ! À nous deux, on offre un profil type de contaminé, au moins 5 minutes par jour. Rassurant tout de même, nous n’avons pas de perte de goût ni d’odorat !
Le confinement favorise aussi la confection de bons petits plats. Il était un porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll pour ne pas le nommer, qui informait les journalistes du contenu du buffet qui suivait le point-presse, ainsi risquait-il moins les dérapages de langage. Pour ce qui me concerne, ma compagne avait inscrit au menu de la semaine passée une saucisse d’Ariège (qui plus est, de la maison Barès, les puristes du Couserans comprendront !)) grillée avec une purée de pois cassés.

Saucisse pois cassés

J’y pense, c’est un peu incongru de parler de cuisine en cette période pascale. Pour les Chrétiens, le Carême est une alternance de jeûne complet et d’abstinence d’une durée de quarante jours qui fait référence à la retraite que Jésus effectua dans le désert où il s’était isolé pour méditer et prier. Le Carême est un temps de préparation à Pâques, à la victoire de Dieu sur le mal, où les fidèles se rendent plus réceptif à sa Parole. Il faudrait peut-être y réfléchir à deux fois, cette année … !
Nos chaînes de télévision s’organisent face au confinement et aux mesures de distanciation. Elles ont recours de plus en plus à l’application Skype pour interroger experts et personnalités médiatiques sur leur vision de l’épidémie et de ses conséquences. J’écoute mais mon œil malin furète sur l’arrière-plan en avant duquel ils s’expriment. Il y a ceux qui, pour masquer leur intérieur de vie de confinement (auraient-ils participé au fameux exode ?), se réfugient dans une mansarde ou un grenier anonyme, il y a ceux qui laissent au contraire apparaître les poutres de leur nid douillet, il y a ceux encore qui posent devant des rayons de bibliothèque regorgeant de livres, le fin du fin étant d’en mettre un particulièrement en évidence pour étaler sa connaissance …
En ce dernier dimanche des Rameaux, c’est la première fois que je n’aurai pu fleurir la mémoire de mes si chers aïeux, de mon frère aussi. Ils auront été cependant omniprésents dans mes pensées.
En ce début de vacances scolaires, en dépit des recommandations et des contrôles, des « citoyens » sont parvenus à rejoindre, à la faveur de la nuit et d’itinéraires ter plutôt que bis, leur résidence secondaire. À l’île de Bréhat, fermée aux touristes, certains ont accosté à bord d’embarcations privées ou monnayées. Des Parisiens sont arrivés sur la plage de Saint-Malo (là où la méduse d’Yvan Dautin faisait du vélo !). Au mieux, ils dissimuleront leur véhicule au fond d’un garage, au pire, ils seront victimes de quelques rayures délictueuses sur la carrosserie de la part de « bons Français » ! Incivilités, bassesses, petitesse !
La comédie humaine, quoi … ! Je ne serai sans doute pas là pour lire les écrits du Balzac du XXIème siècle.
Pendant ce temps, je ne crains pas la répétition, personnels de santé et chercheurs, merveilleux et héroïques de dévouement, travaillent jour et nuit pour nous … au péril de leur propre vie.
Prenez soin de vous !

• billets de mon blog consacrés aux spectacles créés par Patricia Damien et Philippe Morin :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/04/24/chapeau-bas-barbara-et-merci-patricia-damien-et-jean-louis-beydon/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/01/21/pampinou-fait-le-guignol-une-vraie-bete-de-scene/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/07/les-vaches-rient-de-lamour/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/09/03/un-soir-au-cafe-du-ptit-bonheur/

Publié dans:Ma Douce France |on 6 avril, 2020 |1 Commentaire »

Mon confinement au 1er avril

Récit des épisodes précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/27/mon-confinement-j13/

Le confinement, c’est un peu comme les impôts, on vous fait quelque menu cadeau qu’on vous reprend plus que largement en vous sollicitant sournoisement par ailleurs pour quelques « contributions sociales ».
Ainsi, le week-end dernier, après avoir bénéficié, à la faveur du passage à l’heure d’été, d’une heure de confinement en moins, on nous impose deux semaines supplémentaires de réclusion, en attendant plus très probablement. C’était juste un petit clin d’œil à la tradition taquine du 1er avril. Ironie ou pas, on n’ose pas l’affirmer trop fort, les « experts » semblent s’s’accorder que l’épidémie approcherait en France son pic maximum … Mouais !
En ouverture de ce billet, je voudrais rendre hommage à Monsieur Michel Hidalgo, une grande figure du football qui nous a quitté ces jours-ci, presque discrètement, en marge du coronavirus.
J’ai beaucoup moins évoqué dans cet espace ma passion pour la balle ronde que celle pour le vélo, bien qu’elle ait, également, traversé presque toute mon existence. Pourtant, les plus fidèles d’entre vous se souviennent peut-être d’un billet sur le commentaire sportif où je citais les reportages enthousiastes et enflammés d’un petit garçon haut comme trois pommes de Normandie, tirés d’un chapitre d’un livre écrit par une ancienne élève du collège de ma maman. Vous avez deviné ce gamin, c’était moi*.
Bien qu’il ne soit pas mentionné dans le court extrait du livre, inévitablement le nom d’Hidalgo dut être cité dans « mon reportage radiophonique » sur, possiblement, la première finale de Coupe d’Europe des clubs champions (l’ancêtre de la Ligue des Champions) entre le Stade de Reims et le Real Madrid qui s’était déroulée, quelques jours auparavant au Parc des Princes.
Voici ce qu’écrivait, à l’époque, Antoine Blondin dans sa chronique du quotidien L’Équipe : « Il y avait, l’autre soir, de la crèche et du berceau dans ce Parc des Princes ouvert à la belle étoile, sous laquelle la première Coupe d’Europe de football affrontait les regards de quarante mille rois mages venus lui apporter la myrrhe et l’encens d’un enthousiasme neuf. »
C’était en 1956 et, du fond de notre Galilée normande, mon papa avait emmené son (divin ?) enfant ébloui par toutes ces étoiles du football parmi lesquelles … Michel Hidalgo.
Il n’avait certes pas la notoriété de Kopa et Di Stefano mais, bon sang de Normand ne saurait mentir, nous étions fiers de ce fils d’immigré espagnol qui avait commencé sa carrière professionnelle sous les couleurs ciel et marine du Havre Athletic Club.
Par la suite, il joua une dizaine d’années à Monaco, club avec lequel il remporta deux championnats de France et deux Coupes de France.

Stade de Reims Coupe d'Europe 1956

Michel Hidalgo est le premier à gauche accroupi

Hidalgo 1

Au centre, Michel Hidalgo sous le maillot de l’A.S. Monaco

Le grand public le connaît surtout pour son passage comme sélectionneur à la tête de l’équipe de France. Avec lui, nous eûmes les larmes aux yeux lors de la cruelle défaite de Séville, en demi-finale de la Coupe du Monde 1982, puis une grande joie après le premier titre de champion d’Europe remporté en 1984 au Parc des Princes, j’étais présent encore !
Michel Hidalgo succéda aussi à Just Fontaine à la tête de l’UNFP, le syndicat des joueurs professionnels français. En 1984, Laurent Fabius, nouveau premier ministre, lui proposa le portefeuille de secrétaire d’État aux Sports qu’il déclina (une décision qu’il aurait regrettée par la suite). Un grand monsieur du sport, modeste, honnête et talentueux, aux valeurs d’une autre époque, s’en est allé …
On continue à mourir d’autre chose que le coronavirus, ainsi Albert Uderzo, le dessinateur et second père d’Astérix et Obélix nous a également quitté la semaine dernière.

Une de L'Equipe mort de Uderzo

Hors bien sûr leur lecture, je garde un souvenir très personnel des aventures de ces irréductibles Gaulois. Dans les années 1960, le comité des fêtes de mon bourg natal (environ 3 000 habitants) organisait avant l’été un corso fleuri qui drainait des dizaines de milliers de personnes affluant de différents coins de la Seine-Maritime. La manifestation s’achevait par un grand spectacle de music-hall dans le parc de l’hôtel de ville, c’est ainsi que je pus admirer les plus grandes vedettes de l’époque, Marcel Amont, les Compagnons de la Chanson, Petula Clark, Dalida, Fernand Raynaud.
Les sociétés ou associations de la commune, les écoles aussi, fabriquaient et décoraient chacune un char. Une année, l’union sportive locale choisit pour thème les aventures d’Astérix et sans aucune contestation dans le casting, le rôle d’Obélix me fut dévolu. Des « petites mains » se mirent à la tâche pour confectionner le fameux pantalon rayé bleu et blanc, elles le doublèrent à l’intérieur d’un épais édredon afin de lui donner l’ampleur que ma corpulence (sans potion magique) ne pouvait tout de même pas offrir. Un bricoleur tailla un menhir avec un bâti grillagé et du carton pâte. Bref, Depardieu ne fit que me plagier plus tard, c’est un Obélix, presque aussi vrai que nature, qui défila dans les rues du bourg. Pour mes amis de jeunesse, j’allais rester Obélix longtemps. Des images Super 8 immortalisèrent ce moment mais malheureusement, leur auteur n’est plus de ce monde.
Le quotidien Libération, fidèle à l’originalité de ses Unes, a traité dans le même dessin la mort d’Uderzo et la dramatique épidémie en représentant Obélix écrasé de chagrin sous le poids du virus.

Une de Libération

Sur la même page du journal, un autre titre attire le regard : « Les petits salaires de la peur », clin d’œil sans doute au film de Henri-Georges Clouzot, Palme d’Or du festival de Cannes 1953.
Ici, on ne veut pas parler de Charles Vanel et Yves Montand acteurs principaux d’une histoire censée se dérouler en Amérique latine (mais tournée dans le Sud de la France), mais de tous ces héros du quotidien, caissières, éboueurs, livreurs, ces « premiers de cordée » exposés à la contamination qui travaillent pour que nous autres puissions rester confinés sans que notre vie ne soit trop dérangée. Je devrais y ajouter les facteurs, il est encore bien agréable de recevoir mes abonnements, j’ai lu qu’on allait leur demander de faire plus de social, tiens donc ! J’oublie sans doute d’autres professions Une autre hiérarchie des normes s’instaure, celle de l’utilité sociale.
Dans son Discours de la servitude volontaire, La Boétie clamait : « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » Certains de leurs sujets sont, heureusement pour eux, en ce moment, des hommes et des femmes debout.
Lisez le roman Le hussard sur le toit. Jean Giono y décrit des scènes de villages de Provence ravagés par le choléra en 1830. Il nous raconte le comportement des hommes face à l’épidémie, la souffrance, la mort, leur impuissance devant ce fléau :
« Cela est dans l’air. Cet air gras n’est pas naturel. Il y a autre chose là-dedans que le soleil, peut-être une infinité de mouches minuscules qu’on avale en respirant et qui vous donnent des coliques … J’essaye de me dépêtrer de ce pays infernal, plein de peureux et de courageux, plus terribles les uns que les autres … Actuellement, il est préférable de se tenir loin les uns des autres. Je crains la mort qui est dans la veste du passant que je rencontre. Et il craint la mort qui est dans la mienne … »

confinement Marianne 3

Un dessin suffit parfois plutôt que quelques lignes.
Je n’oublie évidemment pas le personnel soignant dans sa globalité, extraordinaire de dévouement. Comment, même s’il s’agit de comportements sans doute à la marge, imaginer qu’au retour à leur domicile, certains d’entre eux puissent être confrontés à la méfiance ou l’ostracisme de voisins (des cons finis plutôt que des confinés !) leur demandant de déguerpir.
En faisant un peu de ménage dans mon blog, en réalité en relisant quelques-uns de mes anciens billets, je suis tombé sur une « vieillerie ».** Ce sera l’occasion pour certains de découvrir l’univers loufoque et poétique de Roger Riffard. Né un 1er avril, il eut la modestie de quitter ce monde deux heures avant son ami Georges Brassens, en lever de rideau en somme.
Écoutez À la cambrousse, un petit bijou à mettre en résonance avec l’exode récent de quelques centaines de milliers de Parisiens vers la province. Petite explication de texte pour ceux qui connaissent mal la capitale, la morgue de l’institut médico-légal de Paris se trouve quai de la Rapée !

« Le soleil semble
Pas bien costaud
V’là qu’ se rassemblent
Dans les hostos
Tous les microbes
Du mois d’octob’
Compte, bonhomme,
Sur tes dix doigts
Les jours qui rigolent
Et les jours qui merdoient

L’humble cortège
Des macchabées
Longe la berge
De la Rapée
Où, mains aux poches,
Rôde la cloche

Cloche qui souffle
Sur ses dix doigts
Point ne se destine
A tombe qui verdoie

Sus à mes bottes
Jésus Marie !
Car de la crotte
Du gai Paris
Vaille que vaille
Faut que j’ me taille

Paris, à tous
J’ lève mon doigt
Ma muse rustique
A la glèbe se doit

A la cambrousse
J’ m’en veux aller
Z’ouïr la douce
Chanson des blés
Changer mon luth
Pour une flûte … »

Il est, subsidiairement, des effets collatéraux réjouissants du confinement. On réapprend le temps de la vraie pause déjeuner en famille autour de la table, le goût de cuisiner de bons petits plats même en semaine. La maîtresse de maison a enchanté mes desserts avec sa savoureuse mousse au chocolat et au café d’après la recette du Petit Perret gourmand.

mousse au chocolat

Remontent à la surface des souvenirs d’un temps heureux où une chère petite fille réclamait le droit de curer le saladier.
Les agriculteurs manquent de bras (bravo aux désœuvrés ou en chômage technique qui proposent les leurs), des marchés sont fermés, certain syndicat de routiers menace d’entrer en grève, faudra-t-il craindre une pénurie de certains produits ? On assiste à des comportements irresponsables ou véritablement irrationnels : une ruée sur certains articles dits de première nécessité ou, à l’inverse, une réticence à acheter des produits chinois ou italiens. Le ridicule tue moins que le virus, aux Etats-Unis notamment, la vente de la bière mexicaine Corona (la préférée de Jacques Chirac) serait en chute libre.

spaghetti-terroir-evasion

Nos amis transalpins, tragiquement al dente avec l’épidémie, gardent la classe même pour la pasta. Incredible ma vero, dans leur razzia, grands amoureux des pâtes à rainures (rigates), ils délaisseraient les penne lisce ! Pendant ce temps, le cours mondial du blé s’envole …
Comme le dessinait Reiser, on vit une époque formidable !
Des gens souffrent, trop meurent, beaucoup guérissent aussi. Je pense à eux bien évidemment. Mais en ce 1er avril, j’avais envie aussi de quelques sourires qui, peut-être, nous aideront aussi à sur-vivre.
Vous n’allez pas me croire, et pourtant, je vous jure que c’est vrai, j’ai veillé cette nuit devant la télévision. Au programme : Des pissenlits par la racine, un film de Georges Lautner sorti en 1964 avec dans la distribution, Michel Serrault, Maurice Biraud, Mireille Darc, Louis de Funès, Francis Blanche, Darry Cowl, tous aujourd’hui disparus. Un de ces sublimes « nanars » que, dans ma jeunesse, je ne manquais pas d’aller voir au cinéma jouxtant ma maison école dans mon bourg natal.
Allez, un dernier trait d’humour qui nous vient de l’île de Beauté durement affectée par l’épidémie. Il me semble que l’humoriste Pido soit l’auteur de ce clin d’œil à l’hospitalité corse même en temps de confinement.

Image de prévisualisation YouTube

* http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/01/bonjour-chers-auditeurs-ou-le-commentaire-sportif/
** http://encreviolette.unblog.fr/2014/04/01/l-riffard-ca-devrait-etre-obligatoire/

Publié dans:Ma Douce France |on 1 avril, 2020 |Pas de commentaires »

Mon confinement J+13 !

Récit des épisodes précédents:
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/

Chers lecteurs, je vis mon treizième jour de confinement, comme vous d’ailleurs. Si j’en crois les annonces gouvernementales les plus optimistes, nous ne serions qu’au tiers de notre réclusion.
Je fais ma brève promenade quotidienne dans le parc privé de ma résidence. Hier, j’ai croisé une de mes voisines, aide-soignante dans un grand hôpital de l’Ouest parisien qui, en respectant l’espace réglementaire de distanciation, m’a décrit l’état alarmant de saturation dans son établissement, même des enfants sont touchés par le virus…
Un autre voisin affable frappe à la porte pour, partant en courses, savoir si nous avons besoin de quelque chose. C’est inhabituel et touchant cette sollicitude, j’ai l’impression d’appartenir désormais à la classe des vieux !
À propos de classe, il m’avoue que ce n’est pas une sinécure de consacrer un moment scolaire à ses enfants. Ah, ces pauvres enseignants qui, en temps de paix, sont voués aux gémonies par les « géniteurs d’apprenants » ! Et même, en temps de guerre sanitaire : la porte-parole du gouvernement a dû se fendre d’un mea culpa pour « louer l’engagement quotidien exceptionnel des professeurs » (les mêmes qui, la veille, ne « travaillaient pas en ce moment » !).
Autre rencontre, dois-je vraiment m’en réjouir : des perruches à collier colonisent par dizaines, les arbres du parc depuis le début de l’année. Je l’ignorais mais l’arrivée, dans l’ouest de l’Île-de-France, de ce volatile exotique, originaire d’Afrique équatoriale et du sud-est de l’Asie, remonte à la fin du siècle dernier. À l’époque, plusieurs spécimens importés à des fins commerciales se seraient échappés de containers à l’aéroport d’Orly. Selon un rapport de la Ligue de Protection des Oiseaux, l’espèce, qualifiée de « terreur », entre en compétition avec d’autres variétés d’oiseaux nichant dans les cavités des arbres telles le pic, le pigeon colombin, l’étourneau sansonnet, la sittelle torchepot et la chevêche d’Athéna, sans parler des écureuils roux et … des chauve-souris. Vous me voyez venir ! Corvidé, covid … je ne vais quand même pas sombrer dans la paranoïa.

perruche 2 2

Sinon, je regarde de moins en moins la télévision, notamment les chaînes d’infos qui, ça y est c’est parti, loin de l’unité nationale, se repaissent des guéguerres entre médecins, experts, politiciens et chroniqueurs. Consternant !
Le Prince Charles, contrôlé positif, aurait contracté le virus auprès du Prince Albert de Monaco, lui-même atteint. Un comble finalement logique puisque ces « grands de ce monde » passent essentiellement leur vie à serrer des mains, donc à enfreindre les « gestes barrière ». Il était une chanson dans mon enfance : « Lundi matin, l’empereur, sa femme et le p’tit prince/Sont venus chez moi pour me serrer la pince » (une de ces chansons interminables pour nous donner de l’entrain dans les longues promenades en colonie de vacances … 1 km à pied, ça use, ça use …). Visionnaire, en raison du principe de précaution, je m’étais absenté, ainsi la comptine continuait jusqu’à la fin de la semaine.
Vive le foot et la ligue des champions ! Il apparaîtrait que le match aller Atalanta Bergame-Valence, pour le compte de cette prestigieuse compétition, ait été, je cite, une « bombe biologique », « match-zéro » ou, a minima, « accélérateur de la propagation du virus ».
Le 19 février, des dizaines de milliers de Bergamasques firent le court déplacement en Lombardie au stade San Siro de Milan, juteuse recette oblige. Toute cette journée, les supporters des deux camps burent des verres ensemble autour de la place du Duomo. À partir du 4 mars, 15 jours donc après la rencontre, la courbe du nombre de contaminés explosa à Bergame ainsi qu’un peu plus tard, à Valence !
Dramatique et pathétique ! Curieuse association de pensées, me reviennent en tête quelques couplets des Frères Jacques au bon temps des poules de huit de rugby et des festives troisièmes mi-temps :

« Quand l’équipe de Perpignan
S’en va jouer à Montauban
Ils engrossent évidemment
Quelques filles de Montauban
Mais quand l’équipe de Montauban
S’en va jouer à Perpignan
Ben hé ils engrossent c’est évident
Quelques filles de Perpignan …

Les fils des filles de Perpignan
Faits par les joueurs de Montauban
Font du rugby quand il sont grands
Dans l’équipe de Perpignan
Mais les fils des filles de Montauban
Faits par les ceusses de Perpignan
Et ben ils se font le rugby quand ils sont grands
Dans l’équipe et ben de Montauban »

C’est un peu, j’avoue, de l’humour noir (un peu déplacé penseront certains) à la Charlie-Hebdo. Justement, je ne résiste pas à vous faire partager l’éditorial de Riss, un rescapé de l’attentat du 7 janvier 2015, dans le numéro de cette semaine. À peu de choses près, j’ai traité le sujet dans mes précédents billets avec moins de style et un peu plus de mesure :
« Qu’est-ce qu’on peut bien écrire d’intéressant dans une période comme celle-ci ? Chaque jour les médias nous abreuvent de reportages, catastrophiques quand ils interrogent les personnels soignants, pathétiques quand ils donnent la parole aux Français contrariés par cette épidémie qui les enquiquine. Contrairement à ce qu’on raconte, nous ne sommes pas en guerre, car aucune bombe n’est tombée sur nos maisons et personne n’a été raflé au petit matin pour disparaitre à jamais. Le vocabulaire guerrier est utilisé de manière totalement abusive. Quels mots nous restera-t-il si demain une vraie guerre s’abattait sur l’Europe, comme celle qu’ont vécu les Syriens pendant quatre ans ? Une crise sanitaire très grave comme celle que nous vivons, c’est une crise sanitaire très grave et c’est déjà bien assez grave comme ça.
Une guerre pourtant, a bien eu lieu. Ou plutôt une guérilla silencieuse menée depuis des années contre les médecins et les personnels soignants, pressés comme des citrons en réduisant inexorablement leurs moyens de travail. Puisque la mode est aux comparaisons militaires, en voici une : pendant les grandes purges de 1936, Staline avait fait fusiller ses meilleurs officiers et ainsi affaibli l’Armée rouge qui s’était retrouvée complètement dépassée face à l’invasion allemande en juin 1941. Et bien l’hôpital français, après des années de réduction budgétaire se retrouve face au coronavirus comme l’armée rouge en juin 41 face à la Wehrmacht. Vous trouvez cette comparaison exagérée ? Peut-être parce que nous ne sommes finalement pas dans une vraie guerre.
Être informés qu’une crise sanitaire dramatique s’est abattue sur la France et l’Europe aurait dû suffire à rendre les gens raisonnables. Mais non, ils se baladent toujours dans les rues, font leur jogging pour être en forme alors qu’ils peuvent être tués en deux jours par ce virus et aussi contaminer les autres. Risquer la mort pour un jogging… « Impossible pas français » dit le bon sens populaire. C’est vrai : dès qu’il y a une connerie à faire, rien n’est impossible pour les Français. On est en train de découvrir à quel point le Français est con. Pas tous les Français, mais tout de même, quand on sait le nombre d’amendes infligées par la police à ceux qui se baladent dans les rues comme si de rien n’était, on se dit que jamais on ne trouvera un vaccin contre la connerie du beauf français qui se croit toujours malin, quand par exemple il quitte la ville pour la province, comme si la campagne était là pour son bon plaisir, et les provinciaux étaient ses domestiques à son service pour lui jouer la comédie de la vie qui continue.
Mais déjà on entend de beaux discours lyriques qui annoncent des lendemains qui chantent, quand tout sera fini, quand plus rien ne sera comme avant. Je n’y crois pas un instant. Dès que la peur se sera évanouie, le naturel reviendra au galop, les gens redeviendront instantanément aussi égoïstes, et à la première opportunité, ils recommenceront les mêmes bêtises qu’avant. Comme après les attentats de 2015 qui avaient soulevé une vague de solidarité nationale qu’on pensait éternelle, et que quatre ans plus tard, tout le monde se tapait dessus dans les rues au milieu des monuments en feu, pendant la crise des gilets jaunes.
Cette crise sanitaire dramatique fait naître chez certains l’espoir d’une société meilleure, dont chaque génération rêve d’être l’artisan. Comme si, seules des épreuves terribles étaient capables de nous faire progresser mais jamais notre propre volonté. Parce que de la volonté, finalement, en temps normal, nous n’en avons aucune.
On est en train de découvrir à quel point le Français est con
Il nous reste alors le silence. Le bruit et le tumulte ont disparu de nos villes et elles ressemblent aux cités abandonnées des civilisations disparues. Sous nos yeux se déroule le spectacle annonciateur de notre destin, qui est celui de toutes les époques. Ce petit virus minuscule de rien du tout, vient de nous faire découvrir le silence du Moyen-âge, quand les gens se cloitraient chez eux pendant les épidémies et que les rues n’étaient dérangées que par le crépitement des crécelles des pestiférés. Quand tout sera terminé, on aimerait que ce silence soit préservé et que le plus grand nombre d’entre nous soient contaminés par l’humilité. »
Je lis beaucoup. Réjouissance littéraire, grâce à Fabrice Luchini, j’ai découvert que Jean de La Fontaine avait évoqué le confinement au XVIIème siècle dans sa fable L’ours et l’amateur des jardins.
N’en déplaise à certains que ses manières précieuses ou cabotines horripilent, j’adore cet acteur amoureux des grands écrivains de la littérature française. Par sa façon de réciter leurs textes, je le considère comme le professeur que chaque collégien ou lycéen aurait souhaité connaître.
En cette période de morosité et d’anxiété, où salles de théâtre et cinéma sont fermées, il a l’excellente initiative de nous distraire et cultiver avec quelques bijoux du grand fabuliste sur son compte Instagram. Voici ce délicieux moment où, à son domicile, assis au-dessous d’un portrait de Louis Jouvet, un air de Chopin en arrière-plan musical, il nous récite (il ne lit pas, ce qui explique sa confusion entre La Fontaine et Molière !) donc cette histoire de confinement.

L'ours et l'amateur des jardins1

https://www.instagram.com/tv/B-EfO_mo1tA/

Pour suivre et m’imprégner, j’ai sorti un vieux recueil de fables hérité de mes chers parents. Ma compagne a cru, un instant, que j’avais un missel entre les mains ! Je l’ai rassurée, n’est pas encore venu le temps d’une crise mystique.

Fables La Fontaine

« Certain Ours montagnard, Ours à demi léché,
Confiné par le sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon1 vivait seul et caché :
Il fût devenu fou ; la raison d’ordinaire
N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés :
Il est bon de parler, et meilleur de se taire,
Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.
Nul animal n’avait affaire
Dans les lieux que l’Ours habitait ;
Si bien que tout Ours qu’il était
Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu’il se livrait à la mélancolie,
Non loin de là certain vieillard
S’ennuyait aussi de sa part.
Il aimait les jardins, était Prêtre de Flore2,
Il l’était de Pomone3 encore :
Ces deux emplois sont beaux. Mais je voudrais parmi
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu , si ce n’est dans mon livre ;
De façon que, lassé de vivre
Avec des gens muets notre homme un beau matin
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
L’Ours porté d’un même dessein
Venait de quitter sa montagne :
Tous deux, par un cas surprenant
Se rencontrent en un tournant.
L’homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ?
Se tirer en Gascon d’une semblable affaire
Est le mieux. Il sut donc dissimuler sa peur.
L’Ours très mauvais complimenteur,
Lui dit : Viens-t’en me voir. L’autre reprit : Seigneur,
Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,
J’ai des fruits, j’ai du lait : Ce n’est peut-être pas
De nosseigneurs les Ours le manger ordinaire ;
Mais j’offre ce que j’ai. L’Ours l’accepte ; et d’aller.
Les voilà bons amis avant que d’arriver.
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble ;
Et bien qu’on soit à ce qu’il semble
Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,
Comme l’Ours en un jour ne disait pas deux mots
L’Homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
L’Ours allait à la chasse, apportait du gibier,
Faisait son principal métier
D’être bon émoucheur , écartait du visage
De son ami dormant, ce parasite ailé,
Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard dormait d’un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l’Ours au désespoir ; il eut beau la chasser.
Je t’attraperai bien, dit-il. Et voici comme.
Aussitôt fait que dit ; le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l’homme en écrasant la mouche,
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur :
Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi. »

(1) Prince valeureux qui, après avoir essuyé les plus terribles aventures, accablé d’une noire mélancolie, se retira dans un désert pour rompre tout commerce avec les hommes
(2) Déesse des fleurs
(3) Déesse des fruits

« La raison d’ordinaire n’habite pas longtemps chez les gens séquestrés ». Puisse cette fable gasconne (petit clin d’œil à mes amis ariégeois divisés sur la présence d’ours slovènes dans leurs montagnes) ne pas être  prémonitoire. J’avoue en douter un peu à la vue de certains comportements. « Il est bon de parler, et meilleur de se taire » poursuit le fabuliste. À bon entendeur, chaînes d’info et réseaux sociaux !

Prenez soin de vous chers lecteurs!

Publié dans:Ma Douce France |on 27 mars, 2020 |Pas de commentaires »

Mon confinement J+10 … avec l’assistance de Cavanna

Chers lecteurs, dans mon précédent billet, je vous ai fait partager mes états d’âme, avec mes mots maladroits mais sincères, en cette période de confinement.
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
Comme le virus, la désinformation, la bassesse, l’ignorance, la bêtise humaine en somme, se propagent à une vitesse vertigineuse sur les ondes. Quelque part, j’y participe peut-être. J’essaie, seulement, en rassemblant mes souvenirs, de les mettre en perspective. Parmi eux, j’ai exhumé L’An 01, le brûlot de Gébé, une de ces grandes figures de Hara-Kiri et du « vrai » Charlie-Hebdo, celui des années 70.
Aujourd’hui, la « petite Virginie », oui celle qui assista Cavanna dans les quinze dernières années de sa vie, m’a envoyé un précieux cadeau : une chronique de Cavanna parue dans le Charlie Hebdo n°455 en date du 7 mars 2001.
Je m’empresse de vous la faire partager avec son accord, et comme elle me dit avec humour : « Cavanna ne nous en voudra pas « !
Vous savez toute l’admiration que je voue à ce Rital, amoureux de la langue française et magnifique penseur sur toutes les questions sociétales qui agitent la planète. Voici donc un éditorial d’aujourd’hui écrit … hier (il y a 19 ans presque jour pour jour) :

Les bûchers de l’Inquisition
Quand des maladies jusqu’à ce jour inconnues, telle la « vache folle, le sida, l’Ebola, la « maladie du légionnaire » ou les hépatites virales nous tombent soudain sur le poil, nous frémissons d’horreur et de trouille, mais, en même temps nous nous disons que ce sont des conséquences de la vie moderne, en quelque sorte des rançons du progrès, liées, on ne sait trop comment mais on trouvera, suffit de chercher, aux formidables changements survenus dans la vie collective du fait des bouleversements dus à la technique, à l’abondance, au confort. Ce sont, en quelque sorte, les marques négatives de la grande marche en avant, les preuves que le progrès avance à pas de géant. Simplement, on avance tellement vite qu’on ne pouvait pas prévoir les scories inévitables. D’abord aller de l’avant, on fera le ménage après.

Mais quand revient nous défier une des grandes terreurs des siècles passés, un de ces cataclysmes moyenâgeux depuis longtemps oubliés ou passés à l’état de curiosité horrifiante dans les manuels d’histoire, on s’insurge . « Là, c’est pas juste !» La fièvre aphteuse, tu te rends compte ? Pourquoi pas la peste, la lèpre, la goutte, le cholera, la vérole, la tuberculeuse ?
Au fait, elle revient, la tuberculeuse. La vérole aussi.

Quand j’étais gosse, juste avant 1940, nos manuels scolaires, un peu vieillots il est vrai, comportaient des chapitres mettant en garde contre la tuberculeuse (dormez la fenêtre ouverte, ne crachez pas par terre etc.) et contre la fièvre aphteuse. La France y était encore traitée comme un pays essentiellement voué à l’agriculture, les dictées parlaient du gai laboureur, du forgeron du village, des animaux utiles qu’il faut protéger, tout ça, tout ça… je revois encore le paragraphe en caractères gras énonçant impérativement que tout cas de fièvre aphteuse, et même tout simple soupçon, devait être immédiatement déclaré à la mairie, le village isolé, le troupeau abattu et des tas d’autres précautions prises dont je n’ai pas gardé le souvenir.

Vint la vaccination. On avait identifié le virus, on savait comment l’empêcher de nuire, on s’y mit on vaccina. Les résultats furent immédiats. La terreur du terrible mal qui vous tombait dessus sans prévenir et ruinait des régions entières disparut. L’éleveur ne vécut plus avec cette angoisse permanente au cœur. Si bien que, passé quelques années, on décida que la maladie n’existait plus, que le vilain virus était à tout jamais « éradiqué » et que, cela étant, on serait bien bête de continuer à vacciner, chose qui coûte des sous. Et voilà !

« Eradiquer » est un mot menteur. Il suggère un anéantissement, la disparition absolue d’une certaine catégorie d’êtres. C’est peut-être le terme adéquat dans le cas des dinosaures. (Et encore ! Si un brin d’ADN de dinosaure peut être retrouvé et artificiellement réactivé par un biologiste farfelu, pourra t’on encore parler d’éradication ?) Un vaccin même massivement employé, même si aucun sujet n’y échappe, ne peut que protéger préventivement lesdits sujets contre l’invasion du virus (ou de la bactérie). Le virus trouve porte close et, donc, n’insiste pas. Le sujet est protégé. Le virus, en tant qu’espèce, n’a pas disparu pour autant. Il reste dehors mais il continue à exister en tant que spore, provirus, ou sous quelque forme de latence que ce soit. Peut-être même continue-t-il à sévir en toute virulence dans quelque lointaine vallée perdue dont le progrès, sous la forme du tourisme ou du commerce, le fera sortir un jour ou l’autre… Encore une fois, le vaccin ne « tue » pas comme, par exemple, un insecticide. Il protège individuellement, faisant de chaque vacciné une forteresse. Il ne détruit pas l’ennemi qui continue à rôder à l’extérieur.

Bien sûr, si tous les sujets susceptibles d’être contaminés sont vaccinés, le virus ne trouvant plus de support où se reproduire, va, théoriquement, dépérir en masse. Ce qui ne signifie pas forcement mourir, disparaitre en tant qu’espèce. Encore une fois, il peut « hiberner » en une quelconque forme de latence, d’où il pourra ressurgir en pleine virulence à la moindre occasion favorable.

Pourquoi a-t-on supprimé la vaccination obligatoire ? Par économie. La sale bête n’était-elle pas « éradiquée » ? En fait, on acceptait de prendre un risque. On estimait seulement, on voulait croire, que ce risque était voisin de zéro. C’était économiser dix sous pour prendre le risque de perdre des millions, mais ce risque était si mince, n’et-ce pas… Et voilà, le risque si mince s’est révélé numéro gagnant ! Gagnant à l’envers.

La vaccination est une assurance contre la maladie. Ce que l’assurance automobile est contre le risque d’accident. Qui contesterait l’utilité de l’assurance automobile, laquelle, d’ailleurs, est obligatoire ? Pourtant, là, le coût grève sérieusement le budget. L’assurance du camion pèse sur le prix de revient des moutons à transporter. Ô sainte rapacité, qui, pour rabioter dix ronds, conduit à risquer de tout perdre !

Et donc les bûchers à la noire et puante fumée flambent, sinistres, dans la nuit anglaise. Vision terrible, qui fait penser à l’inquisition. Tous ces êtres vivants massacrés pour rien… Là comme en d’autres catastrophes, on n’en parle qu’en termes de perte financière. Pas un mot de pitié pour l’abominable sort de ces vies qui ne sont que kilos de viande, que marchandise à suer du profit.

Savez-vous que je ne puis plus, de la fenêtre du train, voir un mouton au pré, un troupeau de vaches, sans que mon élan vers le bonheur bucolique soit immédiatement scié par le rappel : « condamnés à mort ». Car, c’est ce qu’ils sont, des condamnés à mort, de la viande sur pied, tous, tous, la gentille meuh-meuh qu’on montre au petit enfant, le mouton mignon, le porcelet si drôle… Des condamnés à mort, des condamnés à grossir vite, vite pour mourir cite, vite, et remplir nos panses. Oh, merde, pourquoi ai-je cette peste en moi ? Pourquoi ne puis-je, comme un Chirac, arpenter, tout sourire faux-cul aux dents, les allées du Salon de l’agriculture et flatter les croupes bien peignées sans que me hantent ces mots : « condamnés à mort » ? leur seule raison d’être tolérés, c’est leur mort future …

Quand encore, par la connerie et la rapacité des hommes, cette vie, cette mort, ne sont pas gaspillées en vain ! La télé nous déverse à l’heure du repas à même le tapis de la salle à manger, les bennes d’où croulent les cadavres entassés qui vont partir en fumée pour rien…

Blair gueule, ai-je lu, contre la course à la « productivité » des grandes surfaces. Qu’en termes galants… La « productivité », la concurrence furieuse, bref, la course au profit, à la puissance et au monopole, là comme ailleurs, sont le moteur. Derrière l’idyllique vision du monde que nous projette à jet continu la pub obsessionnelle, il y a la crasse, le sang, la merde, le mépris de la vie, la réduction de la planète à n’être qu’une usine à production forcenée en même temps qu’un Luna-park, éclaboussant de clinquant et tonitruant de gaieté préenregistrée.

L’Europe, affolée, « prend des précautions », l’Aïd el Kébir ne se fera pas à la maison. On sait très bien que toute interdiction suscite le désir de la tourner. Frauder devient un sport excitant. Préparons-nous à voir, de la fenêtre du TGV, au lieu des gentils moutons, les mêmes mais flambant dans la fumée des bûchers.

Avec mes remerciements et mon amitié à Virginie Vernay

Cavannablog25copie

Photographie de Encre violette (mai 2009)

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 25 mars, 2020 |2 Commentaires »

Mon confinement J+8 !

Nous sommes en guerre ! C’est notre président jupitérien qui nous l’a annoncé.
Enfant de hussards noirs de la République, j’ai toujours adopté une certaine distance à l’égard des dieux. Encore que … sait-on jamais (!), j’accomplis selon leur souhait (celui de mes parents !) des études (à peu près) studieuses de catéchisme et fréquentai alors avec assiduité la messe du dimanche. Ainsi, lors des voyages en famille, j’ai visité un certain nombre de sacristies des plus belles cathédrales d’Europe pour faire tamponner la carte de fidélité aux offices religieux distribuée par le doyen de mon diocèse normand. Les dix cases cochées ne me valaient pas pour autant la dispense d’une messe, même basse, de la part du divin. Blasphème !
Nous sommes en guerre ! Effet de répétition pour accentuer la gravité ! Nous sommes réduits au confinement. Malchance, pour un peu, le simple remplacement d’un n par un f aurait pu me valoir quelque droit d’auteur pour utilisation abusive de mon patronyme.
Même les casaniers supportent mal le « coffinement » ! De mes baies vitrées, je les vois errer dans le parc de ma résidence, à distance plus ou moins respectée du voisin, se saluant à grand renfort de contorsions, une sorte de mix de mouvements taïchi chinois et capoeira brésilienne.
Certains arborent des masques (où les se sont-ils procurés ?), parfois à l’envers, ce qui nous rassure encore moins.
Par le plus grand des hasards, je visionnais, hier soir, Les vacances de Monsieur Hulot, la burlesque (et cruelle) satire sociale, une véritable école du Regard que nous enseignait Jacques Tati sur les mœurs estivales dans la France des années 1950.
Nul doute, s’il était encore de ce monde, qu’à travers son personnage lunaire de Monsieur Hulot, Tati traquerait et croquerait certains de nos comportements ridicules, absurdes, incohérents, inadaptés, à tout le moins incontrôlés, en cette période d’épidémie de coronavirus. D’ailleurs, la réalité rejoint la fiction, et les scènes désopilantes sur les quais de la gare en ouverture du film ne sont-elles pas à rapprocher de celles souvent consternantes, en début de semaine, de l’exode des citadins quittant précipitamment la capitale pour un hypothétique ailleurs meilleur, en emmenant possiblement l’ennemi viral dans leur corps.
Encore qu’on peut aussi comprendre un sauve qui peut vers les Grands Causses (mais pour quels effets ?) lorsqu’on vit à deux avec un bébé de 13 mois dans un studio de 30 m2 du centre de Paris. C’était certes du cinéma mais, en une époque somme toute encore réjouissante, Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle avait bien fui la vie moderne pour rejoindre le Causse Méjean dans Calmos, le film iconoclaste de Bertrand Blier.
Mondo Cane ou chienne de vie, nos animaux dits de compagnie se demandent quelle folie buissonnière atteint les humains qui ne les ont jamais autant promenés. Les pauvres clébards doivent être épuisés à la fin de la journée de jouer les alibis pour justifier les balades de leurs maîtres auprès de la police municipale. Effet collatéral, les crottes souillent nos pelouses de manière exponentielle.
Autre conséquence, celle-ci plus positive, de notre réclusion forcée, les automobiles jouent les ventouses sur les parkings et, avec l’air plus respirable, les passereaux (des bruants peut-être comme Aristide ? !) chantent à gorge déployée le printemps tout neuf jusque sous nos persiennes … Les oiseaux au secours de notre oisiveté !
Oui, c’est l’printemps, on n’en fait guère cas cette année. Qui sait quand même, comme le chantait Pierre Perret, si La chèvre de M’sieur Seguin demande (pas)/Au loup qui a la lippe friande/S’il veut pas la sauter avant ! Qui sait encore si, dans plusieurs décennies, nos descendants ne parleront pas d’un baby boom lié au confinement du début de l’an 2020 ! À l’inverse, il semblerait qu’en Chine, on ait assisté à une croissance inhabituelle des divorces.
À défaut d’entendre les cloches sonner l’Angélus, chaque soir à 20 heures, les fenêtres s’ouvrent pour un concert d’applaudissements de quelques minutes dédié aux personnels de santé admirables de dévouement. Tiens, nous avions donc des voisins ?!!! Je me méfie, comme de la peste ou du coronavirus, de ces élans d’empathie, je n’oublie pas, et je l’avais écrit à l’époque dans cet espace, que nous acclamions les flics lors de l’immense manifestation du 11 janvier 2015 à la suite de la tuerie de Charlie-Hebdo. On a vu depuis que notre sympathie envers les forces de police était à géométrie variable.
Décrété il n’y a que quelques jours, le confinement semble déjà insupportable à certains. Puisqu’on utilise (à quel dessein ?) le terme de guerre, pour relativiser ou à tout le moins mettre en perspective, j’ai envie de vous évoquer ce que fut la salle période de l’Occupation à travers le prisme de ce que connurent mes parents, et notamment ma regrettée maman qui était alors directrice d’un Cours Complémentaire de jeunes filles dans mon bourg natal de Normandie. Je reprends ce que j’écrivais dans sa biographie :
« Á défaut d’avoir connu personnellement cette époque, mon frère aîné ainsi qu’une institutrice qui devint par la suite ma marraine, m’ont confié quelques souvenirs.
De nombreux locaux furent alors occupés comme casernement de troupes allemandes. Le réfectoire laissa place à leur bureau postal, une classe fut transformée en salle de soins, une roulante encombra le préau. De ce fait, certains cours ne fonctionnaient plus qu’à mi-temps, d’autres furent dispensés à l’école du Sacré-Cœur (il n’était pas temps de « guerre des écoles » !), dans l’hospice Marette et même dans un café.
Les soldats allemands, impressionnants dans leur uniforme vert, effectuaient quotidiennement des exercices dans l’une des cours de récréation, et même des manœuvres avec deux blindés. Lors de l’une d’entre elles, un engin défonça le mur de la classe enfantine ce qui entraîna la réprobation polie mais ferme de ma mère.
Hors sa mobilisation et sa participation à la terrible bataille de Dunkerque en mai 1940 et son embarquement sur des rafiots de fortune, « mon père, pour, sinon améliorer, du moins assurer l’ordinaire des repas des pensionnaires, éleva et tua le cochon avec son beau-père. Il ressuscita la culture de la lentille chez ma mémé paysanne. Sur le chemin du retour de chez elle, une quarantaine de kilomètres à bicyclette, il fut contrôlé par une patrouille ennemie, intriguée par la cargaison d’œufs sur le porte-bagage. Le « bon papa » entretint en connaisseur un vaste potager, à l’arrière de l’école, que j’ai fréquenté bien plus tard, alléché par les succulentes fraises qui y poussaient.
Parfois, en soirée, la famille se réfugiait à la cave tandis que l’aviation allemande pilonnait, à quelques centaines de mètres de là, le nœud ferroviaire de Serqueux.
Malgré cela, l’enseignement n’était nullement sacrifié. En consultant son petit carnet, je constate que maman fut inspectée le 19 janvier 1943 et qu’elle se sortit très honorablement d’une leçon sur l’emploi du subjonctif. En la circonstance, elle n’avait pas choisi la facilité mais il faut dire qu’en ce temps-là, les inspecteurs déboulaient à l’improviste ! Voici le rapport de l’un d’eux : « Beaucoup d’ouvrages de la bibliothèque sont perdus depuis la guerre. Séquence de lecture : Il est bon de situer la vie de l’auteur mais attention au lapsus, 1768 = règne de Louis XIV ! » Pauvre petite mère, elle était en droit d’avoir la tête ailleurs.
L’inquiétude s’accrut brutalement lorsqu’un jour, plusieurs véhicules allemands envahirent la cour et entassèrent quantité de munitions dans le dortoir. Elle se dissipa, le lendemain, lorsque, tout fut rechargé, aussi précipitamment, dans les camions.
La fin du cauchemar approchait. École primaire et collège fermèrent fin mai 1944 pour ne rouvrir que le 1er octobre. Entre temps, les alliés avaient débarqué à l’autre bout de la Normandie et Forges-les-Eaux avait été libéré en août par les Américains et Canadiens. L’une des institutrices avait succombé au charme d’un GI américain de couleur noire, ce qui ne fut pas du goût de ses parents. Dommage, cela aurait pu constituer la première belle histoire d’après-guerre au collège... »
L’une des premières fut finalement … que je naquis deux ans plus tard !!!
Retraité de l’Éducation Nationale, je n’ai guère de raison de me plaindre. Je n’ai pas de souci de trésorerie ou d’emploi. Privilège de l’âge, attestation de circulation et carte d’identité à l’appui, je bénéficie pour faire mes courses de l’heure (7h à 8h du matin) exclusivement réservée aux plus de 70 ans par mon magasin Intermarché.
Ceci dit, j’ai intérêt à en profiter « à donf », car si je regarde les chaînes d’info, j’entends parler à demi-mot (ou quart de mot !) de « score de fragilité » classant les patients selon leur état de santé préalable à la maladie, de « priorisation de l’accès aux soins critiques dans un contexte de pandémie », bref des documents qui visent pour parler clairement à « aider » les médecins à opérer des choix dans les populations atteintes par le Covid-19. Anxiogène ! J’ai dit anxiogène ? Comme c’est anxiogène !
Manions l’humour (avec précaution tout de même), mais en poussant le raisonnement jusqu’à l’absurde, cela aurait un petit côté épuration Nacht und Nebel, Nuit et brouillard, cette idée morbide me vient comme ça en regardant, ce dimanche, un hommage à Jean Ferrat, c’est (encore) beau la vie !. Vous imaginez une société où il n’y aurait plus de Vieux ? Comment vivre un monde sans eux si la plupart sont appelés à ne pas connaître l’été ? Tiens, ma phrase a un petit fumet de Louis Aragon !
Ne vous plaignez pas chers lecteurs, pour l’instant, je suis en capacité de nourrir mon blog. Heureux lecteurs réfractaires à la chose vélocipédique, je ne peux plus vous ennuyer avec ma passion pour le cyclisme, il n’y a plus de courses ! Méfiez-vous cependant, j’ai de la ressource et 2020 serait une bonne date anniversaire pour évoquer … les Tours de France 1950 et 1960 !
Regarder la télévision devient insupportable avec en groupe, en ligue, en procession (le virus Ferrat !), ce défilé interminable d’experts, spécialistes, éditorialistes qui vous racontent de manière détaillée une épidémie dont on ignore quasiment tout, sans oublier des politiciens minables (bas les masques !) qui fourbissent déjà leurs armes pour de futurs règlements de comptes. Je ne sais pas ou plus la mesure de toute chose. Ce n’est pas une guerre civile qui éradiquera l’épidémie. Ironie de la programmation, pour nous divertir et sortir de la morosité, France 2 a diffusé un dimanche après-midi La grande vadrouille, un des plus grands succès du cinéma français, produit, vous ne me croirez pas, par la société de films Corona !
Ce confinement est l’occasion de ressortir quelques livres de ma bibliothèque. Et tombant par hasard sur une chronique de l’hebdomadaire Marianne, je suis retourné me plonger avec délectation dans L’an 01, la bande dessinée de Gébé, un des illustres journalistes iconoclastes de Hara-Kiri et Charlie-Hebdo canal historique.

IMG_1433

Je voue une affection particulière à Gébé, pseudonyme né des initiales de son vrai nom Georges Blondeaux. J’eus la chance de le fréquenter lors de mon aventure d’un mois dans les locaux du journal au printemps 1980. Il me plaisait de savoir que ce monsieur discret mais d’une fine intelligence sociale, était entré, quelques années avant moi, à l’École Normale d’Instituteurs de Versailles. Il en démissionna très rapidement pour devenir dessinateur industriel calqueur à la SNCF puis, avec un brin de « lucidité utopique » (ou l’inverse) tenter de vivre son … An 01.
Peut-être chacun trouvera une résonance à ses propos nés après 68 : « Après est venue la crise –le pétrole- qui a cassé les reins à la religion de l’expansion continue. Qui a aussi cassé les reins à l’insurrection (écologie) dirigée contre l’expansion à front de taureau (Pompidou). Qui a cassé les reins à l’utopie genre 01. Qui est en train de casser les reins à la classe ouvrière, au syndicalisme, aux enfants de Marx. Crise habilement récupérée (provoquée ?) par le pouvoir capitaliste pour fortifier son pouvoir capitaliste en instaurant en douceur (comme forcé) un socialisme capitaliste : collectivisme d’assistance « nourri, logé, amusé, au pied ! » société magma avec émergence des supra-nationales-miradors, et dans les miradors, au sous-sol, les hommes d’armes des deux ou trois blocs participant à l’équilibre de la terreur, et aux étages la crème de la matière grise. Ça ! Ça, la guerre ou quoi ? Poser la question « ou quoi ? » signifie que l’espoir n’est pas mort, qu’on ne se résigne pas aux anticipations sinistres …
« Ou quoi ? » LE CERVEAU ! On n’en sort pas puisqu’on est dedans. Puisqu’on n’est que ça ! Rien que ça avec des genoux, des coudes, des doigts de pied, et tout ce qui va avec. Le cerveau avec lequel on devient conscient, c’est-à-dire étonné, curieux, sans fausses illusions, tolérant, social-individualiste, raisonnant, remarqueur d’effets, refuseur d’idées reçues, rejeteur d’idées enfoncées comme des gousses d’ail, inaliénable !
Et comment devient-on conscient ? Voilà ! C’est là ! Si on trouve, on les tient. Si on découvre le mécanisme, le mode d’emploi, le monde s’allume. « Bonjour ! » … »

IMG_1435IMG_1436

Il n’y avait pas de selfies à l’époque mais les littoraux étaient ouverts!

Crépuscule d’une civilisation mondialisée et naissance d’une idée ?
Nous voici en 2020, un demi-siècle après l’an 01 éructé par Gébé :
« Des milliers de gens, entendant le mot « crise » furent gagnés par la peur de manquer et prirent le risque de la promiscuité. Tous les courants idéologiques se prononçaient sur l’origine de l’épidémie. L’absence de frontières, les Chinois, les Allemands, les Italiens, l’Europe, le grand capital, Macron, ses prédécesseurs, la saleté des pauvres, l’égoïsme des riches. Il fallait bien une explication conforme à la pensée de chacun … En tout état de cause, il se trouvait un nombre phénoménal de gens pour désigner des responsables et des irresponsables, dévoiler les manœuvres du gouvernement ou celles de l’opposition, et rappeler qu’ils avaient, eux, prédit une catastrophe, quand ils n’avaient pas prévu le Covid-19, avant même qu’il soit identifié. » (Guy Konopnicki dans Marianne n° 1201).
Si c’était ça le monde avant le confinement, pourquoi aspirer à la fin du confinement au plus vite ?
Dans mon enfance, on se « débarbouillait ». Depuis une semaine on n’a jamais été aussi propre, on se lave les mains moult fois par jour. Quelle est cette tache qui ne s’en va pas et que l’on ne cesse de frotter ?

Charlie hebdo coronavirus

Publié dans:Ma Douce France |on 23 mars, 2020 |1 Commentaire »

Carte postale de l’île de Bréhat

Un trait de (mauvais) esprit pour commencer : j’avais consulté les prévisions météorologiques pour planifier une balade touristique lors de mon récent séjour chez des amis de Dinard.
Pour ne pas me couper d’éventuels lecteurs bretons, je les rassure, Râ fit preuve de générosité.
Nous choisîmes le premier jour de l’été pour nous rendre sur l’île de Bréhat, île principale d’un archipel du département des Côtes-d’Armor constitué, outre celle-ci, de 86 îlots et récifs.

Version 2

Clin d’œil involontaire à l’académicien Erik Orsenna (il prit le fauteuil du commandant Cousteau, un autre amoureux de la mer) dont la famille posséda longtemps une maison sur l’île. Il évoqua ses merveilleux souvenirs d’enfance dans une fable estivale intitulée Deux étés qui s’ouvrait ainsi : « Heureux les enfants élevés dans l’amour de l’île » … de Bréhat bien sûr.
Il écrivait plus loin : « Pour notre famille de moyenne bourgeoisie assez ennuyeuse, il y avait un élément de rêve, de dépassement, de voyage, c’était Bréhat. Enfants, adultes, nous ne pensions qu’à ça toute l’année. Bréhat, c’est la mer, le port, la lecture, le rendez-vous du bonheur, de la liberté de mouvement et de penser. On a treize mètres de marnage, c’est un des records du monde. D’heure en heure le paysage change. Une île est par définition fragile, nomade. Tout le monde a peur qu’elle se dissolve à un moment donné ou parte à la dérive. Alors on navigue, d’un morceau de terre à un autre, d’un livre à l’autre, d’une langue à une autre. Je suis de plus en plus frappé par la similitude entre le fait d’écrire «il était une fois» et celui de hisser la voile. »
Cap vers Ploubazlanec et la pointe de l’Arcouest, lieu de l’embarcadère ! L’heure, c’est l’heure, nous traversons Paimpol à vive allure, de toute manière, ce n’est pas encore la saison de la cueillette des fameux « cocos », et tant pis pour l’héroïne du célèbre refrain de Théodore Botrel que fredonnaient nos grands-mères :

« J’aime Paimpol et sa falaise,
Son église et son grand Pardon ;
J’aime surtout la Paimpolaise
Qui m’attend au pays breton.« 

Nous n’imaginions pas qu’en cette semaine de bac, il y aurait autant foule pour embarquer sur la vedette qui nous emmène à Bréhat. En capitaine avisé, je réserve déjà quatre couverts pour le déjeuner.

Version 2Version 2

Après dix minutes de traversée sur une mer calme, nous accostons, face à l’hôtel Bellevue, sur la bien nommée île aux fleurs. Le dépaysement est total du fait d’un microclimat extrêmement doux lié à la proximité du Gulf Stream qui favorise une grande diversité de fleurs et de plantes dont notamment quelques essences méditerranéennes.
Orsenna encore : « Une île qui intimide les nuages : ils demeurent au loin. Une douceur envoûtante de l’air, sans doute la caresse d’un des bras du Gulf Stream. Une flore d’autres latitudes, aloès, mimosas, palmiers, un morceau de Sardaigne au milieu de la Manche ».
Orsenna, toujours, nous avait prévenu : « Un voyage à Bréhat, c’est mille voyages, ouvrez l’œil et freinez l’allure ». Nous y sommes par force contraints, en effet, aucun véhicule motorisé n’est autorisé sur les chemins étroits de l’île à l’exception des services municipaux, du médecin, des pompiers et des quelques engins utilitaires des paysans et artisans. Un « petit train », une plate-forme couverte remorquée par un tracteur, transporte éventuellement les personnes à mobilité plus réduite ou encombrées de bagages.

Blog petit_train_de_brehat_-_-Version 2

La bicyclette est la petite reine de Bréhat et, aux abords de la cale de débarquement, abondent les échoppes de location. Il y en a pour tous les âges et les goûts, VTC, VTT, dames. Le vélo électrique a aussi ses partisans car on découvre rapidement que l’île n’est pas plate et est truffée de traîtres raidards.
En ce qui nous concerne, nous optons pour le rythme tranquille de nos pas, nous verrons bien … Cela ne semble pas insurmontable car l’île principale de l’archipel, celle que l’on visite, possède une superficie de 290 hectares et mesure 3,5 kilomètres sur sa plus grande longueur et 1,5 de largeur maximum.
Île-de-Bréhat, n’oubliez pas les tirets, est la seule commune insulaire du département des Côtes-d’Armor. Une pancarte nous informe qu’elle compte 400 habitants à l’année et … 5 000 touristes et résidents par jour, l’été.
Les trois-quarts des habitations sont la propriété d’estivants … épargnés (en partie) par le si controversé ISF, mais ne sont considérés comme « vrais » Bréhatins que ceux qui ont fait l’école communale. Car il y a encore une école publique à deux classes sur l’île. Sont-ce d’ailleurs ses élèves qu’en cette fin de matinée, nous croisons sur le chemin qui mène au bourg, cahier et stylo à la main ? Ils ont été invités à Paris, il y a quelques semaines, par le ministre de l’Éducation Nationale Jean-Michel Blanquer qui serait un habitué de l’île.
Nos compagnes manquent d’aménité avec leurs railleries en passant devant notre future résidence … l’EHPAD de l’île !
Et puis, nous ne sommes pas comme ça, nous laissons nos chères et tendres contempler la boutique de vêtements Affaires maritimes, c’est vrai que c’est plus poétique qu’Armor Lux !

Version 2Version 2Version 2

Version 2IMG_0341

Nous devinons derrière les portails de maisons cossues, des jardins, qu’on appellerait ailleurs, de curé. La saison des mimosas est achevée, celle des hortensias proche, c’est l’époque des céanothes bleus ou mauves, plus connus sous le nom moins savant de lilas de Californie, et des spectaculaires vipérines du genre Echium, ne craignez rien, elles ne mordent pas !

Blog echium et_brehat

C’est surtout le paradis des agapanthes, la plante emblématique de l’île, importée autrefois d’Afrique par les marins.
Ce n’est pas tout à fait l’heure de l’apéritif ou de la bolée de cidre, la place du bourg est encore tranquille, un décor pour un téléfilm de France 2 Petits meurtres à Bréhat !

Version 2

Version 2

Je recherche la fraîcheur de l’église paroissiale Notre-Dame de Bonne Nouvelle, construite au XVIIème siècle et restaurée à la fin du XIXème. Accolée à l’ancien presbytère, surmontée d’un clocher-mur, on y accède, en passant par le vieux cimetière, par un porche pavé de pierres tombales de la famille du corsaire Fleury ornées de têtes de mort.

Version 2

Version 2Version 2Version 2Version 2

L’intérieur est simple avec sa voûte reprenant le carénage des bateaux. Un tableau rappelle de façon manuscrite que trente-deux Bréhatins donnèrent leur sang durant la Grande Guerre, majoritairement lors d’opérations navales.
Dans une nef latérale, est exposée, dans une vitrine, une maquette de frégate qui aurait été la propriété du contre-amiral Pierre-François Cornic qui vécut à Bréhat au XVIIIème siècle. Longtemps suspendue à la voûte, elle y subit beaucoup de dégradations dues aux oiseaux. Elle fut aussi souvent promenée lors des pardons de la paroisse.
En arpentant les allées du vieux cimetière, on apprendrait probablement beaucoup sur la vie du village autrefois. Y repose notamment le peintre Pierre Dupuis dont l’une des toiles les plus notoires, Moissonneuses, visible au musée des Beaux-Arts de Quimper, montre dans un format de longue-vue de marine deux jeunes Bréhatines coiffées de leurs typiques capots.

IMG_0354Blog Dupuismoissonneuses

Encore quelques pas et nous atteignons la Grève de l’Église. Cette cale est utilisée par les plaisanciers et l’école de voile locale. Encore pavée en partie, elle servait de charroi au 19ème siècle.

IMG_0356Version 2Version 2

La logistique laisse à désirer, la responsabilité m’en incombe, nous rebroussons chemin pour rejoindre l’auberge distante d’un bon kilomètre.
Les compagnes nous abandonnent quelques minutes pour admirer le travail des souffleurs des Verreries de Bréhat, sorte de Baccarat à la mode de Bretagne. Poignées de portes, boules d’escaliers, luminaires et bien d’autres objets esthétiques sont destinés à décorer les yachts luxueux, mais pas seulement.
Pour être franc, vu le thermomètre qui grimpe, j’aurais préféré les verres de l’ancien café des Pêcheurs, un cabaret fréquenté par de nombreux artistes au début du siècle dernier. Vous savez que l’art ne nourrissait pas toujours son homme. Ainsi, raconte-t-on, la patronne, une certaine madame Quéré, au caractère bien trempé, menaça de couper la tête à l’un d’eux qui rechignait à se mettre à jour de son ardoise. L’artiste récalcitrant imagina alors de peindre son autoportrait sur un verre et l’offrit à la cabaretière en lui indiquant que son œuvre vaudrait bientôt plus que sa dette. Dès lors, naquit la coutume que les artistes peignent leur portrait coupé au ras du cou sur les verres et assiettes du café des Pêcheurs. L’enseigne devint renommée comme cabaret des Décapités !

Blog cabaret des_Décapités Bréhat

Parmi les décapités célèbres, on recense le peintre paysagiste Anders Osterlind, Victor Mottez, Auguste Matisse, sans lien de parenté avec Henri, verrier mais surtout auteur de nombreuses « marines » peintes durant ses trente-cinq années de séjour sur l’île.
Un des maîtres du symbolisme, Ary Renan, fils d’Ernest le célèbre historien, dut payer et peindre son verre comme les autres. Son tableau d’une jeune fille bréhatine observant la carcasse d’un bateau échoué sur la plage de Guerzido (la seule de l’île) participa à l’essor de Bréhat.

Blog Tableaud'Ary Renan

Gauguin aurait aussi fréquenté le lieu mais échappa à la décapitation.
Les paysages et l’atmosphère de l’île de Bréhat ont inspiré beaucoup de peintres au tournant des 19ème et 20ème siècles.

Blog maisons aux toits de chaume H.G meunier

Maisons aux toits de chaume (1909) de H.G. Meunier

J’ai un faible pour ce tableau de l’artiste suédois Ernst Josephson qui s’intéressa au facteur de l’île et l’inclut dans cette scène légendée « Joie de vivre ».

Blog La joie de vivre

Qui sait si un jour, un artiste (en manque d’inspiration) ne me croquera pas ainsi dans ma chambre de la maison de retraite devant laquelle nous repassons ! Na, les filles !
Dans un chaos d’énormes blocs de granit rose, je repère l’effigie discrète du poète Louis Guillaume qui passa son enfance chez sa grand-mère maternelle à Bréhat avant d’embrasser la profession d’instituteur, puis professeur de Lettres puis directeur de collège en région parisienne.

Blog Louis_Guillaume_Monument_Brehat

À côté, on peut lire, gravé dans la roche, son poème Noir comme la mer.

« Tout ce que je ne puis te dire
À cause de tant de murs
Tout cela qui s’accumule
Autour de nous dans la nuit
Il faudra bien que tu l’entendes
Lorsqu’il ne restera de moi
Que moi-même à tes yeux caché.
Tout ce que je ne puis te dire
Et que tu repousses dans l’ombre
À force de trop désirer
Cet amour noir comme la mer
Où venaient mourir les étoiles
Et ce sillage de lumière
Que je suivais sur ton visage
Tout ce qu’autrefois nous taisions
Mais qui criait dans le silence
Tout ce que je n’ai pu te dire
Le sauras-tu sur l’autre bord
Quand nous dormirons bouche à bouche
Dans l’éternité sans paroles ? »

Comme à l’habitude, entre les agapes spirituelles de la promenade, je profite de quelques nourritures terrestres choisies sur la carte du Crech-Kerio (du nom du lieu-dit), un accueillant restaurant situé dans une vieille maison de pierre rustique.
Premiers arrivés, premiers installés à la table de notre choix sous la tonnelle.

Version 2Blog restaurant-entréejpgBlog terrasse restaurant

Mon choix se porte sans hésitation sur la spécialité maison en entrée, la tourte aux noix de St-Jacques (un régal), puis la brandade de morue. Excellent ! Pas belle la vie ?!

Blog Tourte 1

Le sympathique patron n’est pas peu fier de nous conter les tribulations navales d’un de ses ancêtres dont une maquette de navire est exposée au musée national de la Marine sis dans le palais du Trocadéro à Paris. Je tempère son enthousiasme quand je lui signale que j’ai lu que le musée devait émigrer à Toulon. À tort, qu’il me pardonne, il ne s’agit que d’une fermeture provisoire pour cause de rénovation.
Au dessert, mes voisins de table, en mal d’exotisme, jettent leur dévolu sur la glace l’Antillaise. Il vous aurait fallu voir leur mine envieuse quand on m’a servi mon Exquise … plus encore que son nom l’indique.
Au programme de l’après-midi, sont prévues les visites des curiosités de l’île sud conseillées par l’hôtesse de l’office de tourisme. Car, en réalité, l’île principale de Bréhat est composée à très haute marée de deux îles séparées par l’anse de la Corderie, mais réunies entre elles au XVIIIème siècle par un pont-chaussée nommé pont ar Prat dont on dit peut-être abusivement qu’il serait l’œuvre de Vauban.

Version 2Version 2

IMG_0336

Cap vers la chapelle Saint-Michel dont la silhouette blanche au sommet d’un tertre nous sert de … phare pour nous retrouver dans le dédale des chemins, ce qui n’est pas si incongru puisqu’elle a été érigée sur les ruines de l’ancien sémaphore détruit par la foudre en 1820 et a longtemps servi d’amer pour la navigation..
Entre le mauve des agapanthes, le rose du granit, le vert tendre des prairies, le bleu soutenu de la mer, le chant des nombreux oiseaux (il y aurait 120 espèces) aussi, on comprend pourquoi Bréhat est la muse de tant d’artistes de la plume et du pinceau.
Chaque maison est un petit havre de paix que je n’ose troubler avec mes photos intempestives.
Bientôt, quelques hautes marches inégales nous mènent à la chapelle point culminant de l’île avec ses 33 mètres au-dessus du niveau de la mer.
L’intérieur, très simple, possède surtout un beau tableau représentant l’archange Michel terrassant le dragon.
Dehors, au pied de la croix dédiée également à saint Michel, le panorama est superbe vers l’archipel et le large.

Version 2Version 2Version 2Version 2Version 2Version 2Version 2

Nous redescendons maintenant vers le moulin à marée de Birlot. Sa caractéristique (du jour), c’est qu’on n’y entre pas comme dans un moulin ! En effet, une dame intransigeante nous invite à revenir le lendemain pour le visiter.

Version 2Version 2Version 2Blog Panorama moulin 2

Allez, pas de mauvais esprit ! Plus sérieusement, la spécificité du moulin vient de son alimentation en eau de mer pour le mécanisme. Il ne fonctionne pas directement avec le courant de la marée car l’inertie serait trop importante pour sa roue immergée. Par contre, à mi marée descendante, la roue à aubes s’active pour 6 heures, 3 heures de marée descendante et 3 heures de marée remontante.
Le linteau de la porte indique la date de 1744, année de grosses réparations, mais le moulin fut en fait construit entre 1633 et 1638 par le duc de Penthièvre, seigneur de Bréhat.
Il servit à moudre du froment, de l’orge et du blé noir pour en faire de la farine pour les Bréhatins jusque vers 1920, date à laquelle un boulanger vint s’installer sur l’île.

IMG_0380

Nous continuons notre promenade champêtre. De jolies vaches viennent nous saluer au bord du chemin. Sont-ce des Jersiaises réputées pour leur lait ?
Privilège de ma taille, en me hissant sur la pointe des pieds, je découvre, au-dessus des murs hauts, quelques maisons de caractère et des jardins presque luxuriants.
Nous sommes moins jeunes et plus larges d’épaules, on the road again dans la lande au milieu des fougères, nous atteignons bientôt à la pointe nord-ouest de l’île sud la croix de Maudez, érigée en 1788 par les Bréhatins en souvenir du moine Maudez.
Si l’on en croit la Vie des saints de Bretagne, ce Maudez serait le fils d’un roi d’Irlande qui quitta sa terre pour des raisons obscures. Arrivé en Armorique, il visita la Bretagne, prêcha dans les campagnes et les premières paroisses. La cathédrale de Tréguier, ville épiscopale lui est consacrée. Après sa « tournée à l’armoricaine », Maudez n’aspira qu’à une chose, devenir un ermite dévoué à Dieu et reclus dans un lieu désert. Il obtint de saint Ruelin, un autre abbé, le droit de s’établir dans la paroisse de Pleubihan, sur les rives du Trieux mais il ne tarda pas à être contrarié dans ses méditations par l’afflux de visiteurs. On dit qu’il guérissait des paralytiques, illuminait des aveugles, rendait l’ouïe aux sourds et chassait même les diables des corps qu’ils possédaient.
Un peu comme les people d’aujourd’hui dans la partie nord de Bréhat, Maudez décida de s’isoler encore plus sur une île du Trieux en face de l’archipel de Bréhat.
Entre autres miracles, il chassa tous les serpents venimeux fort nombreux sur l’îlot et fit apparaître de l’eau douce, ce qui favorisa l’établissement d’une petite communauté monastique jusqu’au IXème siècle. Évidemment, comme dans toute légende, il y a beaucoup à laisser …
Ce qui est certain, c’est que le panorama sur l’archipel, dont on jouit au pied du monolithe de granit, est splendide.

Version 2Version 2

Le moine irlandais ne dut pas exterminer tous les serpents ou les diables de mon corps : un peu plus loin, embusqué dans une pinède, je reluque une vénus pétrifiée.

Version 2

L’heure avançant, il serait déraisonnable de franchir le pont ar Prat pour nous rendre sur l’île nord. Avec son aspect plus sauvage, ses paysages de landes battues par les vents, sa côte plus découpée, elle offre un contraste saisissant avec la partie méridionale. Lors d’une prochaine visite peut-être … à condition de louer un vélo !
Cap donc vers le sud, avec un léger détour par la place du Bourg pour nous désaltérer à la terrasse du café des Pêcheurs rebaptisé Shamrock, du nom du trèfle irlandais. Nos chers amis sont les plus prompts à régler l’addition… de crainte de se voir décapités ?
Nous hâtons le pas pour rejoindre l’embarcadère au Port-Clos.
Sale blague, l’après-midi s’achève tel un sketch de Raymond Devos : la mer a été démontée dans la journée. Encore heureux que ce ne fût pas le week-end prolongé de l’Ascension, ils auraient fait le pont !
Bref, en effet, l’embarquement change de cale selon la hauteur des marées, ce matin, nous avons débarqué à la cale 1, en cette fin d’après-midi, le retour est prévu à la cale 3 … située 850 mètres plus loin qui s’ajoutent aux dix kilomètres parcourus à pied. Ça use, ça use et pas que les souliers !
En rejoignant l’embarcadère, nous croisons une ribambelle de jeunes gens de bonne famille tirant leur valise d’une main et portant de l’autre, une housse avec costumes ou toilettes. On se marie demain sur l’île aux fleurs. Happy end pour ce billet !

Publié dans:Ma Douce France |on 1 juillet, 2019 |Pas de commentaires »

Notre-D(r)ame de Paris (suite)

Préambule : http://encreviolette.unblog.fr/2019/04/16/notre-drame-de-paris/

« Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !
Bien des hommes, de tous les pays de la terre
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
— Alors ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort ! »

Quarante-huit heures après « Notre Drame de Paris », j’ai souhaité me rendre au chevet de la vieille Notre-Dame, comme bien des hommes et des femmes de tous les pays de la terre dont parle Gérard de Nerval dans son Odelette de 1834.
Je voulais, sinon me recueillir, du moins constater la folie destructrice des flammes qui, en quelques heures, ont ravagé ce que les hommes avaient mis 107 ans à construire.
À propos, beaucoup auront découvert l’origine de l’expression ne pas attendre 107 ans, il est vrai beaucoup moins usitée en notre civilisation de la vitesse, de l’éphémère et du zapping. Il semblerait donc qu’elle vienne des habitants et riverains de l’époque n’entrevoyant jamais l’issue des travaux d’érection de la cathédrale.
Que dire alors de l’impatience voire l’exaspération des Parisiens d’aujourd’hui devant la multiplication des chantiers encombrant les rues de la capitale ? La nouvelle unité de patience, si l’on en croit les vœux de notre président, devrait être de cinq ans, délai fixé pour la restauration du monument.

dessin Notre-Dame 5 ans

Un large périmètre de sécurité ayant été mis en place avec l’interdiction de franchissement de nombreux ponts, il est exclu d’effectuer le tour de l’île de la Cité tel que je vous l’avais offert dans deux anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2012/11/16/les-ponts-de-paris-le-tour-de-lile-de-la-cite-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/12/01/les-ponts-de-paris-le-tour-de-lile-de-la-cite-2/
Je vous invite à les lire ou relire car vous y retrouverez des photographies de la vieille (notre) dame dans ses plus beaux atours.
Plutôt que plonger dans les affligeantes polémiques qui commencent à sourdre, après les quarante-huit heures réglementaires de compassion, je dresse mon regard vers les tours en pensant à La présentation de Paris que fit Charles Péguy à Notre-Dame :

« Étoile de la mer, voici la lourde nef
Où nous ramons tout nuds sous vos commandements ;
Voici notre détresse et nos désarmements ;
Voici le quai du Louvre, et l’écluse, et le bief.

Voici notre appareil et voici notre chef.
C’est un gars de chez nous qui siffle par moments.
Il n’a pas son pareil pour les gouvernements.
Il a la tête dure et le geste un peu bref.

Reine qui vous levez sur tous les océans,
Vous penserez à nous quand nous serons au large.
Aujourd’hui c’est le jour d’embarquer notre charge.
Voici l’énorme grue et les longs meuglements.

S’il fallait le charger de nos pauvre vertus,
Ce vaisseau s’en irait vers votre auguste seuil
Plus creux que la noisette après que l’écureuil
L’a laissée retomber de ses ongles pointus.

Nuls ballots n’entreraient par les panneaux béants,
Et nous arriverions dans la mer de Sargasse
Traînant cette inutile et grotesque carcasse
Et les Anglais diraient : ils n’ont rien mis dedans.

Mais nous saurons l’emplir et nous vous le jurons
Il sera le plus beau dans cet illustre port
La cargaison ira jusque sur le plat-bord
Et quand il sera plein nous le couronnerons.

Nous n’y chargerons pas notre pauvre maïs,
Mais de l’or et du blé que nous emporterons.
Et il tiendra la mer : car nous le chargerons
Du poids de nos péchés payés par votre Fils. »

Faites le tour de l’île au son de la belle voix grave du regretté acteur Pierre Vaneck :

https://www.ina.fr/video/I07238411

Sur le quai de Montebello, « belvédère » le plus proche, la foule se presse entre les échoppes des bouquinistes pour tirer le portrait de Notre-Dame mutilée.
De cet endroit, qui ne l’aurait jamais vue auparavant, n’évaluerait sans doute pas l’ampleur des dégâts. Certes, elle a perdu sa coiffe, la majestueuse flèche que le monde entier a vu sur les écrans se fracasser incandescente. Mais le squelette semble encore svelte, le teint assez clair, juste un peu de noir autour de l’œil d’une rosace supérieure.

Notre-Dame après (1)Notre-Dame après (2)Notre-dame en feuNotre-Dame après (5)Notre-Dame après (3)

S’il y en a qui ont eu chaud aux fesses, ce sont bien les statues de cuivre vert-de-gris des apôtres et évangélistes hélitreuillées, de manière prémonitoire, quelques jours avant l’incendie, pour se refaire une jeunesse dans une entreprise du Périgord : parmi elles, Saint Thomas étrangement ressemblant à Eugène Viollet-le-Duc, le célèbre architecte du XIXème siècle spécialiste des restaurations médiévales et concepteur de la regrettée flèche.

Notre-Dame Viollet-le-Duc_1

Ce spectaculaire enlèvement m’a rappelé l’extraordinaire séquence d’ouverture du film Fellini Roma (un autre visionnaire) avec la statue de Jésus rédempteur transportée par hélicoptère sous les vivats de quelques jeunes femmes bronzant en bikini sur leurs terrasses romaines.

Image de prévisualisation YouTube

Carlo Goldoni se sent bien seul, au chevet de la cathédrale, dans le square Jean XXIII fermé au public. Auteur dramatique italien, il gagna la France en 1762 où il écrivit dès lors la plupart de ses pièces en français, notamment Le Bourru Bienfaisant à l’occasion du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Le souverain avait préféré pour son sacre l’autre cathédrale gothique de Reims mais, le 26 octobre 1781, il choisit de rendre, en Notre-Dame, de solennelles actions de grâce à Dieu de la naissance du Dauphin. À la sortie, il remonta dans son carrosse sous les acclamations de « Vive le Roi ». Commedia dell’ Arte !
Les télévisions étrangères campent sur le pont de la Tournelle. Au rythme des journaux d’information, les reporters donnent heure par heure un bulletin de santé de Notre-Dame en arrière-plan.

Notre-Dame après (6)Notre-Dame après (7)

Au loin, dans la dentelle de pierre, on distingue de minuscules fourmis ouvrières, pompiers et charpentiers, qui réservent leur diagnostic et apportent quelques soins palliatifs d’urgence, notamment quelques contreforts en bois pour empêcher l’effondrement de pans de voûte.
Le « quotidien » reprend son cours. Le patron du restaurant de l’île Saint-Louis, où nous avons nos habitudes, maugrée contre les barrages qui compliquent la circulation dans le quartier. De table en table, les clients partagent leurs émotions et leurs anecdotes.
Courant tout le long du trottoir de la rue Saint-Louis en l’Île, un lourd tuyau témoigne encore de l’impressionnant dispositif mis en place pour combattre les flammes.

Tableau Notre-Dame

À la vitrine d’une galerie, un tableau au couteau, dans l’esprit des impressionnistes, célèbre avec gaieté la cathédrale voisine.
Déception : à l’extrémité de la rue, nous ne jouissons d’aucun point de vue sur la cathédrale, sinon le sommet des deux tours surgissant à peine au-dessus des toits. L’accès au pont Saint-Louis est, en effet, réservé aux uniques résidents de l’île de la Cité.
J’ai beau tenter une manœuvre de diversion en déclarant à l’agent en faction que je souhaite rendre visite à Héloïse et Abélard dont le domicile est visible de l’autre côté de la Seine, rien n’y fait.
Je ne suis pas persuadé que lui narrer l’histoire torride et dramatique des célèbres amants, à l’ombre de Notre-Dame, telle que l’évoqua Jean Teulé dans un truculent roman, aurait suffi à infléchir son intransigeance.
(voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2015/05/06/heloise-ouille-abelard-aie/ 
Pour être exact, il s’en fallut de quelques années pour que les deux tourtereaux connaissent la cathédrale actuelle. Pierre Abélard enseigna la dialectique et la théologie à l’École du cloître ou école de la cathédrale Notre-Dame de Paris, la première cathédrale de Paris, celle qu’on a oubliée, la cathédrale Saint-Étienne sur laquelle l’évêque Maurice de Sully entreprit en 1163 la construction de l’édifice actuel.
Par mesure de sécurité en cas d’écroulement du monument, le quartier, compris entre le quai aux Fleurs et la rue du Cloître-Notre-Dame, est interdit aux badauds et aux touristes, les commerces sont fermés et certains immeubles ont même été évacués momentanément. Circulez, il n’y a rien à voir !
En son temps, le Gargantua de Rabelais, avec son habituelle démesure, trouva la parade pour éloigner les curieux et gêneurs :
« Quelques jours après qu’ils se furent reposés, Gargantua visita la ville et il fut vu de tout le monde en grande admiration, car le peuple de Paris est tant sot, tant badaud et stupide de nature, qu’un bateleur, un montreur de reliques, un mulet avec ses clochettes, un vielleux au milieu d’un carrefour, assembleront plus de gens que ne ferait un bon prêcheur de l’Évangile.
Et ils l’importunèrent tant à le poursuivre qu’il fut contraint de se réfugier sur les tours de l’église Notre-Dame. En cet endroit, voyant tant de gens autour de lui, il dit d’une voix claire : « Je crois que ces maroufles veulent que je leur paye ici ma bienvenue et mon cadeau d’arrivée. C’est raison. Je vais leur payer à boire, mais ce ne sera que par ris. »
Alors, en souriant, il détacha sa belle braguette, tira sa mentule en l’air et il les compissa si aigrement qu’il en noya deux cent soixante mille quatre cent dix-huit, sans les femmes et les petits enfants. […]
Ceci fait, Gargantua considéra les grosses cloches qui étaient dans lesdites tours, et il les fit sonner bien harmonieusement. Ce faisant, il lui vint à l’esprit qu’elles serviraient bien de clochettes au cou de sa jument, qu’il voulait renvoyer à son père toute chargée de fromages de Brie et de hareng frais. De fait, il les emporta au logis. »
Me voilà donc refoulé sur la rive droite de la Seine, quai de l’Hôtel de Ville. À l’entrée du pont d’Arcole, quelques pancartes me ramènent à une autre actualité « brûlante » : les dons faramineux de grandes fortunes françaises et des multinationales, pour la reconstruction de Notre-Dame, suscitent colère, indignation et et incompréhension de certains gilets jaunes, et attisent d’autres brasiers. L’unité nationale dans l’émotion n’aura pas tenu trois jours.
Le mécénat dans l’art n’est pourtant pas nouveau puisqu’il tire son origine, dans la Rome antique, d’un ministre de l’empereur Auguste, Caius Cilnius Mæcenas, protecteur des arts et des lettres. À la Renaissance, sans les Médicis, le génie de Michel-Ange n’aurait probablement jamais éclaté. Serons-nous aussi virulents et critiques devant les dépenses d’équipement pour les futurs Jeux Olympiques de Paris?

Hommage Notre-Dame

À quelques pas de là, la foule se presse sur le parvis de l’Hôtel de Ville où, cet après-midi, est rendu un hommage à la cathédrale de Paris et à toutes celles et ceux qui ont contribué à la sauver, en particulier les pompiers.
À bien observer, on repère vite que quelques considérations électorales animent certains invités. Ainsi, les « républicains marcheurs » candidats à la mairie de Paris Benjamin Griveaux, Mounir Mahjoubi et Cédric Villani sont au coude à coude près du podium. Des têtes de listes pour les prochaines élections européennes se toisent à distance. Allez, pas de mauvais esprit, les héros du jour sont Notre-Dame et ses sauveteurs vivement acclamés.

Notre-Dame interview Bellamy

Interview de François-Xavier Bellamy, tête de liste des Républicains aux élections européennes

En tendant l’oreille, j’entends mon voisin, un prêtre, confier au micro d’une radio comment, au péril de leur vie (et ce n’est pas qu’une formule !), les premiers sapeurs pompiers ont pénétré dans l’enceinte de la cathédrale, affronté la fournaise, escaladé les beffrois et sauvé des flammes plusieurs œuvres d’art. Admirable et émouvant !
La cérémonie débute par le Prélude de la première Suite de Bach interprétée par la violoncelliste Armance Quero.
Puis deux extraits de Notre-Dame de Paris, le roman de Victor Hugo, sont lus par la comédienne Isabelle Carré et le sociétaire de la Comédie-Française Nicolas Lormeau.

Image de prévisualisation YouTube

Vidéo Encre violette

Mes lecteurs fidèles se souviennent peut-être d’un billet que j’avais consacré à Nicolas Lormeau pour son spectacle, à la Comédie-Française, adapté du livre du journaliste reporter Albert Londres sur le Tour de France 1924 et les forçats de la route.
Or, justement, ce même Albert Londres, jeune correspondant de guerre envoyé à Reims lors du bombardement de la ville en septembre 1914, publia son premier grand article à la une du quotidien Le Matin en relatant l’agonie de la cathédrale champenoise :
« Elle est debout mais pantelante. Nous suivions la même route que le jour où nous la vîmes entière. Nous comptions la distance, guettant le talus d’où elle se montre aux voyageurs, nous avancions la tête tendue comme à la portière d’un wagon lorsqu’en marche, on cherche à reconnaître un visage. Avait-elle conservé le sien ?
Nous touchons le talus. On ne la distingue pas. C’est pourtant là que nous étions l’autre fois. Rien. C’est que le temps moins clair ne permet pas au regard de porter aussi loin. Nous la chercherons en avançant.
La voilà derrière une voilette de brume. Serait-elle donc encore ? Les premières maisons de Reims nous la cachent. Nous arrivons au parvis.
Ce n’est plus elle, ce n’est que son apparence.
C’est un soldat que l’on aurait jugé de loin sur sa silhouette toujours haute mais qui, une fois approché, ouvrant sa capote, vous montrerait sa poitrine déchiquetée.
Les pierres se détachent d’elle. Une maladie la désagrège. Une horrible main l’a écorchée vive.
Les photographies ne vous diront pas son état. Les photographies ne donnent pas le teint du mort. Vous ne pourrez réellement pleurer que devant elle, quand vous y viendrez en pèlerinage.
Elle est ouverte. Il n’y a plus de portes. Nous pénétrons en retardant le pas. Nous sommes déjà au milieu de la grande nef quand nous apercevons avoir le chapeau sur la tête. L’instinct qui fait qu’on se découvre au seuil de toute église n’a pas parlé. Nous ne rentrions plus dans une église.
Il y a bien encore les voûtes, les piliers, la carcasse, mais les voûtes n’ont plus de toiture et laissent passer le jour par de nombreux petits trous ; les piliers, à cause de la paille salie et brûlée dans laquelle ils finissent, semblent plutôt les poutres d’un relais ; la carcasse où coula le réseau de plomb des vitraux, n’est plus qu’une muraille souillée où l’on ne s’appuie pas.
Deux lustres de bronze se sont écrasés sur les dalles. Nous entendons encore le bruit qu’ils ont dû faire. Des manches d’uniformes allemands, des linges ayant étanché du sang, de gros souliers empâtés de boue, c’est tout le sol. Comment l’homme le plus catholique pourrait-il se croire dans un sanctuaire !…
Nous prenons l’escalier d’une tour. Les deux premières marches ont sauté. Tout en le montant, notre esprit revoit les blessures extérieures. Nous devons être au niveau de ce fronton où Jésus mourait avec un regard si magnanime. Le fronton se détache, maintenant, telle une pâte feuilletée et Jésus n’a plus qu’une partie de sa joue gauche. Plus haut est cette balustrade que, dans leur imagination, les artisans du Moyen Âge ont dû destiner aux anges les plus roses, la balustrade s’en va par colonne, les anges n’oseront plus s’y accouder. Puis c’est chaque niche, que l’on n’a plus, maintenant, qu’à poser horizontalement, à la façon d’un tombeau, puisque les saints qu’elles abritaient sont pour toujours défaits ; c’est chaque clocheton, dont les lignes arrachées se désespèrent de ne plus former un sommet ; c’est chaque motif qui a perdu l’âme de son sculpteur. Et nous montons sans pouvoir chasser de nous cette impression que nous tournons dans quelque chose qui se fond tout autour.
Nous arrivons à la lumière. Sommes-nous chez un plombier ? Du plomb, du plomb en lingots biscornus. La toiture disparue laisse les voûtes à nu. La cathédrale est un corps ouvert par le chirurgien et dont on surprendrait les secrets.
Nous ne sommes plus sur un monument. Nous marchons dans une ville retournée par le volcan. Sénèque, à Pompéi, n’eut pas plus de difficultés à placer le pied. Les chimères, les arcs-boutants, les gargouilles, les colonnades, tout est l’un sur l’autre, mêlé, haché, désespérant.
Artistes défunts qui aviez infusé votre foi à ces pierres, vous voilà disparus.
Le canon, qui tonnait comme de coutume, ne nous émotionnait plus. L’édifice nous parlait plus fort. Le canon se taira. Son bruit, un jour, ne sera même plus un écho dans l’oreille, tandis qu’au long des temps, en pleine paix et en pleine renaissance, la cathédrale criera du haut de ses tours décharnées.
Nous redescendons. Nous sommes près du chœur. De là, nous regardons la rosace – l’ancienne rosace. Il ne lui reste plus qu’un tiers de ses feux profonds et chauds. Elle créait dans la grande nef une atmosphère de prière et de contrition. Et le secret des verriers est perdu !
En regardant ainsi, nous vîmes tomber des gouttes d’eau de la voûte trouée. Il ne pleuvait pas. Nous nous frottons les yeux. Il tombait des gouttes d’eau. C’était probablement d’une pluie récente ; mais pour nous, ainsi que pour tous ceux qui se seraient trouvés à notre côté, ce n’était pas la pluie : c’était la cathédrale pleurant sur elle-même.
Il nous fallut bien sortir. Les maisons qui l’entourent sont en ruines. Elles avaient profité de sa gloire. Elles n’ont pas voulu lui survivre. On dirait qu’elles ont demandé leur destruction pour mieux prouver qu’elles compatissent. En proches parents, elles portent le deuil.
Le canon continue de jeter sa foudre dans la ville. Les coups se déchirent plus violemment qu’au début. Que cela peut-il faire maintenant ? La cathédrale de Reims n’est plus qu’une plaie. »
Poids et choc des mots tant la qualité littéraire du reportage crée des images et de l’émotion ! L’exercice écrit est autrement plus talentueux que l’immédiateté des images de Notre-Dame en flammes diffusées en boucle par les chaines d’infos. Chaque témoin devient même un éventuel contributeur quand télévisions et réseaux sociaux sollicitent les vidéos captées avec son smartphone.
Je m’éloigne de la cérémonie, moins concerné par les propos convenus d’Anne Hidalgo et Christophe Castaner.
Périmètre de sécurité oblige, il me faut continuer jusqu’au Pont au Change pour franchir le fleuve et me retrouver au cœur de l’île de la Cité. Privé de parvis, j’aperçois, entre les feuillages, les tours de Notre-Dame.
Après lui avoir présenté Paris, Charles Péguy s’adressa à Notre-Dame dans son œuvre poétique Porche du mystère de la deuxième vertu. Il passait en revue les saints patrons de Paris sculptés sur sa façade :

« Mais il vient un jour, il vient une heure,
il vient un moment où saint Marcel et sainte Germaine,
Et saint Germain lui-même et notre grande amie
cette grande sainte Geneviève,
Et ce grand saint Pierre lui-même ne suffit plus
Et où il faut résolument faire ce qu’il faut faire…
…Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout…
…Parce qu’aussi elle est infiniment bonne,
À celle qui intercède,
La seule qui puisse parler avec l’autorité d’une mère.
S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure,
Parce qu’aussi est elle infiniment douce,
À celle qui est infiniment noble
Parce qu’aussi elle est infiniment courtoise …
À celle qui est infiniment jeune,
parce qu’aussi elle est infiniment mère …
À celle qui est infiniment joyeuse,
Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse »

J’ai visité plusieurs fois Notre-Dame, je l’ai longée souvent, admirée toujours. Je n’avais jamais sans doute pris conscience autant qu’aujourd’hui de ma ridicule petitesse de terrien et de sa grandeur : 850 ans d’Histoire de France se sont déroulés sous sa nef.
Elle n’était pas encore achevée, à la fin du XIIIème siècle, que les Parisiens y veillèrent la dépouille de Saint Louis, celui-là même qui récupéra la couronne d’épines du Christ (il en est d’autres dans le monde !) en dédommageant les Vénitiens.
C’est ici, parce qu’elle était vaste, que Philippe le Bel, en 1302, y fit tenir les premiers États Généraux du royaume pour recevoir le soutien de tous ses sujets dans sa guerre contre le pape.
C’est ici, en 1455, que le roi Charles VII ouvrit en grande pompe le drôle procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc.
C’est ici, en 1572, en août 1572, qu’Henri de Navarre, le futur roi Henri IV, chef des protestants, vit son mariage avec la princesse Marguerite de Valois (la Reine Margot d’Alexandre Dumas) béni sur le parvis de la cathédrale. Il était en effet hors de question que des parpaillots assistassent à une messe … Quelques semaines plus tard, ce fut le massacre de la Saint-Barthélemy.
Vingt-deux ans plus tard, après s’être converti au catholicisme à la basilique de Saint-Denis et sacré roi à Chartres, le désormais Henri IV fit donner un Te Deum à Notre-Dame. « Paris vaut bien une messe » et mon billet un autre Te Deum interprété par Pierre Cochereau l’ancien titulaire de l’orgue de Notre-Dame miraculeusement sauvé des flammes.

Image de prévisualisation YouTube

À la Révolution, Notre-Dame fut endommagée, la tête des rois de Judée sur la façade, coupées par les insurgés qui y voyaient une représentation des rois de France, et la cathédrale transformée en temple de la Raison.
Le 2 décembre 1804, Napoléon Bonaparte y futt sacré empereur des Français, en présence de sa femme Joséphine de Beauharnais et du pape Pie VII contraint et forcé, mais en l’absence de sa mère Maria Letizia un peu fâchée. Cette grand-messe fut immortalisée par le peintre David.
Lors de la Libération de Paris, le 26 août 1944, le général de Gaulle y fit jouer un Magnificat.
À l’époque contemporaine, Notre-Dame est devenue lieu de l’union du pays avec les obsèques nationales de Poincaré, des maréchaux Foch, Juin et Leclerc, des messes à la mémoire du général de Gaulle, de Georges Pompidou, François Mitterrand, et plus récemment en hommage aux victimes des attentats de novembre 2015.
Depuis 1924, le parvis de Notre-Dame sert de point zéro (matérialisé par une rose des vents dans un octogone de bronze) pour calculer les distances automobiles de Paris aux villes de France. Mais ce point zéro fut instauré, au temps des carrosses, par une lettre patente de Louis XV datant du 22 avril 1769, en lieu et place de l’Échelle de justice où les criminels étaient exposés puis condamnés.

Notre-Dame après (8)

Avant que je ne tourne enfin le dos à Notre-Dame, je ne résiste pas à vous livrer cette information lue dans le très sérieux quotidien Le Monde. Je savais que l’écrivain et critique littéraire Charles-Augustin Sainte-Beuve n’était pas resté insensible au charme d’Adèle, l’épouse de Victor Hugo, possiblement pendant que celui-ci écrivait Notre-Dame de Paris. Il semblerait aussi qu’il cocufia l’architecte Eugène Viollet-le-Duc occupé à son chantier de la cathédrale. Une sacrée flèche, ce Sainte-Beuve !
Alors que les dons coulent à flot pour que Notre-Dame se retrouve en beauté, déjà naissent des débats et enflent des querelles dignes de la fameuse bataille d’Hernani, drame romantique de l’incontournable Hugo, ces affrontements entre les Anciens et les Modernes. Faut-il la restaurer à l’identique qui n’a rien à voir d’ailleurs avec ce qu’elle fut à l’origine ?
Victor Hugo, je l’adore celui-là, pas seulement parce qu’il est né le même jour que moi (pas la même année, rappelez-vous Ce siècle avait deux ans … !), Victor Hugo, donc, écrivait dans Notre-Dame de Paris : « Chaque flot du temps superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre. ».
Anatole France ne disait pas autre chose (dans le conte Le jongleur de Notre-Dame) : « Un monument ancien est rarement d’un même style dans toutes ses parties. C’est un livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer aucune de ces pages. » Les cathédrales sont toutes hybrides et des produits de la légende des siècles (encore référence à Hugo !)
Au fait, j’ai ma propre petite expérience de cathédrale reconstruite. Le 17 juin 1956, j’étais sur les épaules de mon papa, sur le parvis de la cathédrale de Rouen, pour assister à sa réouverture par le président Coty après les bombardements qu’elle avait subis durant la Seconde Guerre mondiale.
Conclure, c’est souvent fermer la porte mais ce peut être aussi en ouvrir une. Soyons Hugolien, et comme dit la chanson, « Paris sera toujours Paris la plus belle ville du monde malgré l’obscurité profonde », et Notre-Dame restera Notre-Dame ! Elle n’a d’ailleurs, par accident, jamais autant laissé passer la lumière … comme le souhaitaient les bâtisseurs du gothique.

Image de prévisualisation YouTube

Publié dans:Ma Douce France |on 27 avril, 2019 |Pas de commentaires »

Notre drame de Paris !

 

Notre-Dame Libération 2

Chapitre 1 du Livre troisième de Notre-Dame de Paris 1482, roman historique écrit par Victor Hugo et publié en 1831

« Sans doute, c’est encore aujourd’hui un majestueux et sublime édifice que l’église de Notre-Dame de Paris. Mais, si belle qu’elle se soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait posé la première pierre, pour Philippe-Auguste qui en avait posé la dernière.
Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales, à côté d’une ride on trouve toujours une cicatrice. Tempus edax, homo edacior. Ce que je traduirais volontiers ainsi : le temps est aveugle, l’homme est stupide.
Si nous avions le loisir d’examiner une à une avec le lecteur les diverses traces de destruction imprimées à l’antique église, la part du temps serait la moindre, la pire celle des hommes, surtout des hommes de l’art. Il faut bien que je dise des hommes de l’art, puisqu’il y a eu des individus qui ont pris la qualité d’architectes dans les deux siècles derniers.
Et d’abord, pour ne citer que quelques exemples capitaux, il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade où, successivement et à la fois, les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l’immense rosace centrale flanquée de ses deux fenêtres latérales comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d’arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, enfin les deux noires et massives tours avec leurs auvents d’ardoise, parties harmonieuses d’un tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se développent à l’œil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l’ensemble ; vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire ; œuvre colossale d’un homme et d’un peuple, tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les Romanceros dont elle est sœur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d’une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l’ouvrier disciplinée par le génie de l’artiste ; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité.
Et ce que nous disons ici de la façade, il faut le dire de l’église entière ; et ce que nous disons de l’église cathédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises de la chrétienté au moyen âge. Tout se tient dans cet art venu de lui-même, logique et bien proportionné. Mesurer l’orteil du pied, c’est mesurer le géant.
Revenons à la façade de Notre-Dame, telle qu’elle nous apparaît encore à présent, quand nous allons pieusement admirer la grave et puissante cathédrale, qui terrifie, au dire de ses chroniqueurs : quæ mole sua terrorem incutit spectantibus (« Dont la masse suscite la terreur de ceux qui la regardent »).
Trois choses importantes manquent aujourd’hui à cette façade. D’abord le degré de onze marches qui l’exhaussait jadis au-dessus du sol ; ensuite la série inférieure de statues qui occupait les niches des trois portails, et la série supérieure des vingt-huit plus anciens rois de France, qui garnissait la galerie du premier étage, à partir de Childebert jusqu’à Philippe-Auguste, tenant en main « la pomme impériale ».
Le degré, c’est le temps qui l’a fait disparaître en élevant d’un progrès irrésistible et lent le niveau du sol de la Cité. Mais, tout en faisant dévorer une à une, par cette marée montante du pavé de Paris, les onze marches qui ajoutaient à la hauteur majestueuse de l’édifice, le temps a rendu à l’église plus peut-être qu’il ne lui a ôté, car c’est le temps qui a répandu sur la façade cette sombre couleur des siècles qui fait de la vieillesse des monuments l’âge de leur beauté.
Mais qui a jeté bas les deux rangs de statues ? qui a laissé les niches vides ? qui a taillé au beau milieu du portail central cette ogive neuve et bâtarde ? qui a osé y encadrer cette fade et lourde porte de bois sculpté à la Louis XV à côté des arabesques de Biscornette ? Les hommes ; les architectes, les artistes de nos jours.
Et si nous entrons dans l’intérieur de l’édifice, qui a renversé ce colosse de saint Christophe, proverbial parmi les statues au même titre que la grand-salle du Palais parmi les halles, que la flèche de Strasbourg parmi les clochers ? Et ces myriades de statues qui peuplaient tous les entrecolonnements de la nef et du chœur, à genoux, en pied, équestres, hommes, femmes, enfants, rois, évêques, gendarmes, en pierre, en marbre, en or, en argent, en cuivre, en cire même, qui les a brutalement balayées ? Ce n’est pas le temps.
Et qui a substitué au vieil autel gothique, splendidement encombré de châsses et de reliquaires ce lourd sarcophage de marbre à têtes d’anges et à nuages, lequel semble un échantillon dépareillé du Val-de-Grâce ou des Invalides ? Qui a bêtement scellé ce lourd anachronisme de pierre dans le pavé carlovingien de Hercandus ? N’est-ce pas Louis XIV accomplissant le vœu de Louis XIII ?
Et qui a mis de froides vitres blanches à la place de ces vitraux « hauts en couleur » qui faisaient hésiter l’œil émerveillé de nos pères entre la rose du grand portail et les ogives de l’abside ? Et que dirait un sous-chantre du seizième siècle, en voyant le beau badigeonnage jaune dont nos vandales archevêques ont barbouillé leur cathédrale ? Il se souviendrait que c’était la couleur dont le bourreau brossait les édifices scélérés ; il se rappellerait l’hôtel du Petit-Bourbon, tout englué de jaune aussi pour la trahison du connétable, « jaune après tout de si bonne trempe, dit Sauval, et si bien recommandé, que plus d’un siècle n’a pu encore lui faire perdre sa couleur ». Il croirait que le lieu saint est devenu infâme, et s’enfuirait.
Et si nous montons sur la cathédrale, sans nous arrêter à mille barbaries de tout genre, qu’a-t-on fait de ce charmant petit clocher qui s’appuyait sur le point d’intersection de la croisée, et qui, non moins frêle et non moins hardi que sa voisine la flèche (détruite aussi) de la Sainte-Chapelle, s’enfonçait dans le ciel plus avant que les tours, élancé, aigu, sonore, découpé à jour ? Un architecte de bon goût (1787) l’a amputé et a cru qu’il suffisait de masquer la plaie avec ce large emplâtre de plomb qui ressemble au couvercle d’une marmite.
C’est ainsi que l’art merveilleux du moyen âge a été traité presque en tout pays, surtout en France. On peut distinguer sur sa ruine trois sortes de lésions qui toutes trois l’entament à différentes profondeurs : le temps d’abord, qui a insensiblement ébréché çà et là et rouillé partout sa surface ; ensuite, les révolutions politiques et religieuses, lesquelles, aveugles et colères de leur nature, se sont ruées en tumulte sur lui, ont déchiré son riche habillement de sculptures et de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers d’arabesques et de figurines, arraché ses statues, tantôt pour leur mitre, tantôt pour leur couronne ; enfin, les modes, de plus en plus grotesques et sottes, qui depuis les anarchiques et splendides déviations de la renaissance, se sont succédé dans la décadence nécessaire de l’architecture. Les modes ont fait plus de mal que les révolutions. Elles ont tranché dans le vif, elles ont attaqué la charpente osseuse de l’art, elles ont coupé, taillé, désorganisé, tué l’édifice, dans la forme comme dans le symbole, dans sa logique comme dans sa beauté. Et puis, elles ont refait ; prétention que n’avaient eue du moins ni le temps, ni les révolutions. Elles ont effrontément ajusté, de par le bon goût, sur les blessures de l’architecture gothique, leurs misérables colifichets d’un jour, leurs rubans de marbre, leurs pompons de métal, véritable lèpre d’oves, de volutes, d’entournements, de draperies, de guirlandes, de franges, de flammes de pierre, de nuages de bronze, d’amours replets, de chérubins bouffis, qui commence à dévorer la face de l’art dans l’oratoire de Catherine de Médicis, et le fait expirer, deux siècles après, tourmenté et grimaçant, dans le boudoir de la Dubarry.
Ainsi, pour résumer les points que nous venons d’indiquer, trois sortes de ravages défigurent aujourd’hui l’architecture gothique. Rides et verrues à l’épiderme, c’est l’œuvre du temps ; voies de fait, brutalités, contusions, fractures, c’est l’œuvre des révolutions depuis Luther jusqu’à Mirabeau. Mutilations, amputations, dislocation de la membrure, restaurations, c’est le travail grec, romain et barbare des professeurs selon Vitruve et Vignole. Cet art magnifique que les vandales avaient produit, les académies l’ont tué. Aux siècles, aux révolutions qui dévastent du moins avec impartialité et grandeur, est venue s’adjoindre la nuée des architectes d’école, patentés, jurés et assermentés, dégradant avec le discernement et le choix du mauvais goût, substituant les chicorées de Louis XV aux dentelles gothiques pour la plus grande gloire du Parthénon. C’est le coup de pied de l’âne au lion mourant. C’est le vieux chêne qui se couronne, et qui, pour comble, est piqué, mordu, déchiqueté par les chenilles.
Qu’il y a loin de là à l’époque où Robert Cenalis, comparant Notre-Dame de Paris à ce fameux temple de Diane à Éphèse, tant réclamé par les anciens païens, qui a immortalisé Érostrate, trouvait la cathédrale gauloise « plus excellente en longueur, largeur, hauteur et structure » !
Notre-Dame de Paris n’est point du reste ce qu’on peut appeler un monument complet, défini, classé. Ce n’est plus une église romane, ce n’est pas encore une église gothique. Cet édifice n’est pas un type. Notre-Dame de Paris n’a point, comme l’abbaye de Tournus, la grave et massive carrure, la ronde et large voûte, la nudité glaciale, la majestueuse simplicité des édifices qui ont le plein cintre pour générateur. Elle n’est pas, comme la cathédrale de Bourges, le produit magnifique, léger, multiforme, touffu, hérissé, efflorescent de l’ogive. Impossible de la ranger dans cette antique famille d’églises sombres, mystérieuses, basses et comme écrasées par le plein cintre ; presque égyptiennes au plafond près ; toutes hiéroglyphiques, toutes sacerdotales, toutes symboliques ; plus chargées dans leurs ornements de losanges et de zigzags que de fleurs, de fleurs que d’animaux, d’animaux que d’hommes ; œuvre de l’architecte moins que de l’évêque ; première transformation de l’art, tout empreinte de discipline théocratique et militaire, qui prend racine dans le bas-empire et s’arrête à Guillaume le Conquérant. Impossible de placer notre cathédrale dans cette autre famille d’églises hautes, aériennes, riches de vitraux et de sculptures ; aiguës de formes, hardies d’attitudes ; communales et bourgeoises comme symboles politiques libres, capricieuses, effrénées, comme œuvre d’art ; seconde transformation de l’architecture, non plus hiéroglyphique, immuable et sacerdotale, mais artiste, progressive et populaire, qui commence au retour des croisades et finit à Louis XI. Notre-Dame de Paris n’est pas de pure race romaine comme les premières, ni de pure race arabe comme les secondes.
C’est un édifice de la transition. L’architecte saxon achevait de dresser les premiers piliers de la nef, lorsque l’ogive qui arrivait de la croisade est venue se poser en conquérante sur ces larges chapiteaux romans qui ne devaient porter que des pleins cintres. L’ogive, maîtresse dès lors, a construit le reste de l’église. Cependant, inexpérimentée et timide à son début, elle s’évase, s’élargit, se contient, et n’ose s’élancer encore en flèches et en lancettes comme elle l’a fait plus tard dans tant de merveilleuses cathédrales. On dirait qu’elle se ressent du voisinage des lourds piliers romans.
D’ailleurs, ces édifices de la transition du roman au gothique ne sont pas moins précieux à étudier que les types purs. Ils expriment une nuance de l’art qui serait perdue sans eux. C’est la greffe de l’ogive sur le plein cintre.
Notre-Dame de Paris est en particulier un curieux échantillon de cette variété. Chaque face, chaque pierre du vénérable monument est une page non seulement de l’histoire du pays, mais encore de l’histoire de la science et de l’art. Ainsi, pour n’indiquer ici que les détails principaux, tandis que la petite Porte-Rouge atteint presque aux limites des délicatesses gothiques du quinzième siècle, les piliers de la nef, par leur volume et leur gravité, reculent jusqu’à l’abbaye carlovingienne de Saint-Germain-des-Prés. On croirait qu’il y a six siècles entre cette porte et ces piliers. Il n’est pas jusqu’aux hermétiques qui ne trouvent dans les symboles du grand portail un abrégé satisfaisant de leur science, dont l’église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie était un hiéroglyphe si complet. Ainsi, l’abbaye romane, l’église philosophale, l’art gothique, l’art saxon, le lourd pilier rond qui rappelle Grégoire VII, le symbolisme hermétique par lequel Nicolas Flamel préludait à Luther, l’unité papale, le schisme, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Jacques-de-la-Boucherie, tout est fondu, combiné, amalgamé dans Notre-Dame. Cette église centrale et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte de chimère ; elle a la tête de l’une, les membres de celle-là, la croupe de l’autre ; quelque chose de toutes.
Nous le répétons, ces constructions hybrides ne sont pas les moins intéressantes pour l’artiste, pour l’antiquaire, pour l’historien. Elles font sentir à quel point l’architecture est chose primitive, en ce qu’elles démontrent, ce que démontrent aussi les vestiges cyclopéens, les pyramides d’Égypte, les gigantesques pagodes hindoues, que les plus grands produits de l’architecture sont moins des œuvres individuelles que des œuvres sociales ; plutôt l’enfantement des peuples en travail que le jet des hommes de génie ; le dépôt que laisse une nation ; les entassements que font les siècles ; le résidu des évaporations successives de la société humaine ; en un mot, des espèces de formations. Chaque flot du temps superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre. Ainsi font les castors, ainsi font les abeilles, ainsi font les hommes. Le grand symbole de l’architecture, Babel, est une ruche.
Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l’ouvrage des siècles. Souvent l’art se transforme qu’ils pendent encore : pendent opera interrupta (Virgile, L’Enéide, IV, 88 : « l’œuvre interrompu est en suspens. » ) ; ils se continuent paisiblement selon l’art transformé. L’art nouveau prend le monument où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie et l’achève s’il peut. La chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend. Certes, il y a matière à bien gros livres, et souvent histoire universelle de l’humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à plusieurs hauteurs sur le même monument. L’homme, l’artiste, l’individu s’effacent sur ces grandes masses sans nom d’auteur ; l’intelligence humaine s’y résume et s’y totalise. Le temps est l’architecte, le peuple est le maçon.
À n’envisager ici que l’architecture européenne chrétienne, cette sœur puînée des grandes maçonneries de l’Orient, elle apparaît aux yeux comme une immense formation divisée en trois zones bien tranchées qui se superposent : la zone romane, la zone gothique, la zone de la renaissance, que nous appellerions volontiers gréco-romaine. La couche romane, qui est la plus ancienne et la plus profonde, est occupée par le plein cintre, qui reparaît porté par la colonne grecque dans la couche moderne et supérieure de la renaissance. L’ogive est entre deux. Les édifices qui appartiennent exclusivement à l’une de ces trois couches sont parfaitement distincts, uns et complets. C’est l’abbaye de Jumièges, c’est la cathédrale de Reims, c’est Sainte-Croix d’Orléans. Mais les trois zones se mêlent et s’amalgament par les bords, comme les couleurs dans le spectre solaire. De là les monuments complexes, les édifices de nuance et de transition. L’un est roman par les pieds, gothique au milieu, gréco-romain par la tête. C’est qu’on a mis six cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Le donjon d’Étampes en est un échantillon. Mais les monuments de deux formations sont plus fréquents. C’est Notre-Dame de Paris, édifice ogival, qui s’enfonce par ses premiers piliers dans cette zone romane où sont plongés le portail de Saint-Denis et la nef de Saint-Germain-des-Prés. C’est la charmante salle capitulaire demi-gothique de Bocherville à laquelle la couche romane vient jusqu’à mi-corps. C’est la cathédrale de Rouen qui serait entièrement gothique si elle ne baignait pas l’extrémité de sa flèche centrale dans la zone de la renaissance.
Du reste, toutes ces nuances, toutes ces différences n’affectent que la surface des édifices. C’est l’art qui a changé de peau. La constitution même de l’église chrétienne n’en est pas attaquée. C’est toujours la même charpente intérieure, la même disposition logique des parties. Quelle que soit l’enveloppe sculptée et brodée d’une cathédrale, on retrouve toujours dessous, au moins à l’état de germe et de rudiment, la basilique romaine. Elle se développe éternellement sur le sol selon la même loi. Ce sont imperturbablement deux nefs qui s’entrecoupent en croix, et dont l’extrémité supérieure arrondie en abside forme le chœur ; ce sont toujours des bas-côtés, pour les processions intérieures, pour les chapelles, sortes de promenoirs latéraux où la nef principale se dégorge par les entrecolonnements. Cela posé, le nombre des chapelles, des portails, des clochers, des aiguilles, se modifie à l’infini, suivant la fantaisie du siècle, du peuple, de l’art. Le service du culte une fois pourvu et assuré, l’architecture fait ce que bon lui semble. Statues, vitraux, rosaces, arabesques, dentelures, chapiteaux, bas- reliefs, elle combine toutes ces imaginations selon le logarithme qui lui convient. De là la prodigieuse variété extérieure de ces édifices au fond desquels réside tant d’ordre et d’unité. Le tronc de l’arbre est immuable, la végétation est capricieuse. »

Notre-Dame Doisneau

Une chimère de Notre-Dame par Robert Doisneau: « C’était effroyable »

Et encore, comment ne pas être troublé et ému à la lecture de l’extrait où Quasimodo, le sonneur de cloches bossu allume un feu pour faire fuir des truands. N’est-ce pas là le génie de Hugo ?

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle… »

Image de prévisualisation YouTube

Publié dans:Ma Douce France |on 16 avril, 2019 |Pas de commentaires »

Un bon coup de Beaujolais en passant par Clochemerle !

J’attendais d’avoir achevé la lecture de Clochemerle, le roman de Gabriel Chevallier pour enfin écrire mon billet. En guise d’introduction, je vous livre quelques extraits du premier chapitre, dignes d’un bon guide touristique :
« À l’ouest de la route nationale 6, qui conduit de Lyon à Paris, s’étend, entre Anse et les abords de Mâcon, sur une longueur d’environ quarante-cinq kilomètres, une région qui partage avec la Bourgogne, le Bordelais, l’Anjou, les Côtes du Rhône, etc., l’honneur de produire les plus fameux vins de France. Mais à côté de ces grands noms, il en existe d’autres, moins fastueux, qui cependant ne correspondent pas à moins de vertus
Une chose certaine : le Beaujolais est mal connu, comme cru et comme région, des gastronomes et des touristes. Comme cru, on le prend parfois pour une queue de la Bourgogne, une simple traînée de comète. Loin du Rhône, on a tendance à croire qu’un Morgon n’est qu’une pâle imitation d’un Corton. Erreur impardonnable et grossière, commise par des gens qui boivent sans discernement, sur la foi d’une étiquette, ou les affirmations douteuses d’un maître d’hôtel. Peu de buveurs sont qualifiés pour distinguer l’authentique du faux, sous les blasons usurpés des capsules. En réalité, le vin de Beaujolais a ses vertus particulières, un bouquet qui ne peut se confondre avec aucun autre.

Blog Beaujolais verres crus

La grande foule des touristes ne fréquente pas ce pays vinicole. Cela tient à sa situation. Alors que la Bourgogne, entre Beaune et Dijon, étale ses coteaux de part et d’autre de la même route nationale 6 qui longe le Beaujolais, cette dernière région comprend une série de montagnes placées en retrait des grands itinéraires, entièrement tapissées de vignobles entre deux cents et cinq cents mètres d’altitude, et dont les plus hauts sommets, qui la protègent des vents d’ouest, atteignent à mille mètres. A l’abri de ces écrans successifs de hauteurs, les agglomérations beaujolaises, fouettées d’air salubre, sont campées dans un isolement qui conserve quelque chose de féodal… »
Nul besoin pour me dépayser d’une escapade aux Maldives ou encore à Syracuse comme rêvait Bernard Dimey, poète, chansonnier et … « ivrogne et pourquoi pas » (admirables vers de contact !). Il est des mots enivrants qui m’emmènent dans de sublimes voyages rabelaisiens. Sous l’emprise de l’alcool, Quentin, le compagnon du Singe en hiver d’Antoine Blondin, partait toutes les nuits sur le Yang-Tsé-Kiang, le fleuve bleu.
Le truculent romancier et chroniqueur bourbonnais René Fallet, faisant des infidélités à la ficelle de Saint-Pourçain, célébra l’arrivée du Beaujolais nouveau. Son héros du Braconnier de Dieu tentait d’oublier, dans la boisson, pour quelques heures, l’horreur de l’occupation en 1943 lorsque pris en chasse par une patrouille allemande, il se réfugia chez les trappistes pendant vingt-trois ans jusqu’au jour où, dégât collatéral d’une énorme cuite sur la route de Diou, il rencontra une seconde fois le destin en allant voter Pompidou.
Le même Fallet raconta dans sa Soupe aux choux les aventures bachiques (et odorantes) de deux paysans soiffards avec un extraterrestre surnommé la Denrée. J’ai même connu un collègue et ami, résident en Beaujolais, dont un oncle éloigné inspira au romancier le personnage de Francis Chérasse dit le Bombé.
Au même rang que ces réjouissantes ivresses, il me faut encore vous offrir la scène culte du festin dans Calmos le film, truculent et misogyne en diable, de Bertrand Blier où son père incarne un curé à la rouge trogne.

https://www.dailymotion.com/video/x56vri

Á défaut de lutiner la jeune Charlotte sur le capot de la voiture, l’adolescent eut le droit de goûter à … la charlotte aux pommes confectionnée par l’ecclésiastique rubicond.
Sans blasphémer, c’est peut-être le moment de faire connaissance avec le curé de Clochemerle : « La complexion sanguine d’Augustin Ponosse ne l’inclinait nullement au mysticisme, qui est le fait des âmes torturées, lesquelles habitent en général des corps souffrants. Il possédait au contraire une belle régularité organique, mangeait de bel appétit, et sa nature avait des exigences que la soutane recouvrait décemment, sans les empêcher de se manifester. »
D’autant plus qu’Honorine, en bonne servante du curé, lui prêta rapidement la main :
« Il se sentait triste, tourmenté par des hallucinations qui ne lui laissaient aucune paix, contre lesquelles il luttait, congestionné comme saint Antoine dans le désert. Honorine ne fut pas longtemps à pressentir la cause de ses tourments. La première elle y fit allusion, un soir, comme le curé Ponosse bourrait mélancoliquement une pipe son repas terminé.
-Pauvre jeune homme, dit-elle, vous devez bien souffrir à votre âge, toujours seul. C’est pas humain des choses pareilles … Vous êtes un homme, quand même !
-Hélas, Honorine ! soupira le curé Ponosse, devenu cramoisi, et saisi sur l’instant de vigueurs coupables.
-Ça finira par vous monter au cerveau, c’est sûr ! On en a vu que ça rendait tout fous de se retenir tant et tant.
-Il faut faire pénitence, Honorine, dans notre état ! répondit faiblement le malheureux.
Mais la dévouée servante le traita comme un enfant qui n’est pas raisonnable.
-Vous n’allez pas vous abîmer la santé, des fois ! Qu’est-ce qu’il y aura gagné, le bon Dieu, quand vous aurez pris une mauvaise maladie ?
Les yeux baissés, le curé Ponosse exprima par un geste vague que la question dépassait sa compétence, et que s’il fallait devenir fou par excès de chasteté, si telle était la volonté de Dieu, il s’y résignerait. Si ses forces allaient jusque-là … On en pouvait douter. Alors Honorine se rapprocha, pour lui dire d’une manière encourageante :
-Avec le pauvre M. le curé, qui était bien saint homme, on s’arrangeait tous les deux …
Ces mots furent pour le curé Ponosse une apaisante annonciation. Levant un peu les yeux, il considéra discrètement Honorine, avec des idées toutes nouvelles. La servante n’était point belle, tant s’en fallait, mais elle portait cependant, bien que réduits à la plus simple expression, ce qui les rendait peu suggestifs, les hospitaliers renflements féminins. Que ces corporelles oasis fussent mornes, aux abords peu fleuris, elles n’en étaient pas moins des oasis salvatrices, placées par la Providence dans l’ardent désert où le curé Ponosse se voyait sur le point de perdre la raison. Une lumière se fit en son esprit. N’était-ce pas honnête humilité de succomber, puisqu’un prêtre plein d’expérience, et que tout Clochemerle regrettait, lui avait ouvert la voie ? Il n’avait qu’à aller sans faux orgueil sur les brisées de ce saint homme. Et d’autant plus simplement que la rugueuse conformation d’Honorine permettait de n’accorder à la nature que le strict nécessaire, sans prendre vraiment de joie à ces ébats, ni s’attarder aux complaisantes délices qui font la gravité du péché.
Le curé Ponosse, après avoir machinalement récité les grâces, se laissa conduire par la servante, qui prenait en pitié la timidité de son jeune maître. Tout fut consommé dans une obscurité complète, brièvement, et le curé Ponosse tint sa pensée le plus possible éloignée de son acte, déplorant ce que faisait sa chair et gémissant sur elle. Mais il passa ensuite une nuit si calme, se leva si dispos, qu’il connut par là qu’il serait sans doute bon de recourir parfois à cet expédient, dans l’intérêt même de son ministère. Il décida, pour la périodicité, de s’en tenir aux usages établis par son prédécesseur, dont Honorine saurait bien l’instruire.
Malgré tout, c’était péché dont il fallait se confesser… »
Par bonheur, Ponosse découvrit qu’un ancien camarade de séminaire, exerçant dans une paroisse voisine, fautait pareillement avec sa servante. Les deux abbés convinrent d’expier leurs envies impies en se confessant mutuellement, chaque jeudi, alternativement chez l’un et chez l’autre.
« Le touriste suit aveuglément la vallée de la Saône, d’ailleurs riante, sans se douter qu’il laisse à quelques kilomètres un des coins de France les plus pittoresques et propicement ensoleillés. Le manque d’information lui fait perdre une des belles occasions qu’il puisse rencontrer, en roulant, de s’étonner et d’admirer. Si bien que le Beaujolais demeure une terre réservée à de rares fervents qui viennent y chercher le calme, la rareté de ses perspectives immenses, tandis que les automobilistes du dimanche époumonent leurs cylindres à soutenir un train d’enfer qui les mène invariablement aux mêmes relais encombrés.
S’il se trouve parmi les lecteurs quelques touristes qui aient encore le goût de la découverte, on leur donnera ce conseil. Á trois kilomètres environ au nord de Villefranche-sur-Saône, ils trouveront un petit embranchement généralement dédaigné des automobilistes … »
C’est comme ça (ou presque !) que j’ai passé trois jours sous le signe de la convivialité, avec la complicité d’un généreux ami du cru, au pays des pierres dorées, ainsi nommé à cause de la belle couleur jaune des calcaires utilisés pour la construction des maisons.
Et pour commencer, j’ai souhaité faire une promenade à Vaux-en-Beaujolais, beaucoup plus célèbre sous le nom de Clochemerle, car c’est dans ce village au milieu des vignes que Gabriel Chevallier choisit de situer sa chronique rabelaisienne qui connut un énorme succès dès sa sortie en 1934.
D’ailleurs, les « clochemerlins » d’aujourd’hui revendiquent volontiers cette identité littéraire en la faisant figurer sur la pancarte à l’entrée du village.

Blog Clochemerle 1Blog Clochemerle 2Blog Clochemerle 3

Pas rancuniers vis-à-vis de leurs aïeux de fiction, ils sont presque fiers que l’adjectif clochemerlesque soit entré dans le dictionnaire bien que qualifiant un lieu dont les habitants s’affrontent dans des querelles dérisoires et absurdes.
Plutôt que s’offusquer, ils ont choisi d’en rire et nous invitent à partager les frasques des Clochemerlins des années 1920 en nous asseyant près de jardinières parlantes équipées de haut-parleurs qui distillent les meilleures pages du roman.

Blog Clochemerle 5

« Au mois d’octobre 1922, vers cinq heures du soir, sur la grande place de Clochemerle-en-Beaujolais … deux hommes faisaient côte à côte des allées et venues, avec la lente démarche des gens de campagne, qui semblent toujours avoir tout leur temps à donner à toute chose, en échangeant des paroles chargées d’un sens si rigoureux qu’ils les prononçaient après de longs silences préparatoires, à raison d’une phrase à peine tous les vingt pas. »
Il s’agissait de Barthélémy Piéchut, maire de la commune, et d’Ernest Tafardel, instituteur et secrétaire de mairie.
« -Il faut que nous trouvions quelque chose, Tafardel, qui fasse éclater la supériorité d’une municipalité avancée.
-J’en suis bien d’accord, monsieur Piéchut. Mais je vous fais observer qu’il y a déjà le monument aux morts.
-Il en existera bientôt dans chaque commune, quelle que soit la municipalité. On pourra nous le jeter à la figure. Il faut que nous trouvions quelque chose de plus original, qui soit mieux en rapport avec le programme du parti. Ce n’est pas votre avis ?
-Bien sûr, monsieur Piéchut, bien sûr ! On dit faire pénétrer le progrès dans les campagnes, chasser sans répit l’obscurantisme. C’est notre grande tâche à nous, hommes de gauche… »
Quelques pas plus loin :
« -Avez-vous une idée Tafardel ? …
– C’est-à-dire, monsieur Piéchut … Il y a une chose à laquelle j’ai pensé l’autre jour. Je me proposais de vous en parler. Le cimetière appartient bien à la commune ? C’est en somme un monument public ?
-Certainement, Tafardel.
-Pourquoi, dans ce cas, est-ce le seul monument public de Clochemerle qui ne porte pas la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité ? Est-ce qu’il n’y a pas là une négligence qui fait le jeu des réactionnaires et du curé ? Est-ce que la République n’a pas l’air de convenir que son contrôle cesse au seuil de l’éternel séjour ? N’est-ce pas reconnaître que les morts échappent à la juridiction des partis de gauche. La force des curés, monsieur Piéchut, c’est de s’approprier les morts. Il serait important de montrer que nous avons aussi des droits sur eux….
-…Voulez-vous mon opinion, Tafardel ? Les morts sont les morts. Laissons-les donc tranquilles.
-Il ne s’agit pas de les troubler, mais de les protéger contre les abus de la réaction. Car enfin, la séparation de l’Église et de l’État …
-…Les morts, Tafardel, c’est le passé. Nous devons regarder l’avenir. C’est une idée d’avenir que je vous demande. »
La suggestion du maître d’école d’ouvrir une bibliothèque municipale ne convainquit pas plus le maire qui enfin émit la sienne :
« -Je vais vous la dire, Tafardel, mon idée … Je veux faire construire un édifice aux frais de la commune.
-Avec l’argent de la commune ? répéta l’instituteur, étonné, pour savoir combien les dépenses engagées sur la masse que procurent les impôts peuvent entraîner l’impopularité…
– … Parfaitement, un édifice ! Et qui aura son utilité, aussi bien pour l’hygiène que pour les mœurs … Faites voir si vous êtes malin, Tafardel ? Devinez un peu …
Ernest Tafardel exprima par un geste de ses deux bras que le champ des suppositions était immense, et que ce serait folie de s’y engager. Ce que voyant, Piéchut donna un dernier coup à son chapeau, qui lui couvrit d’ombre le visage, cligna ses yeux à fond, le droit toujours un peu plus que le gauche, pour bien juger de l’impression que son idée ferait sur l’autre, et dévoila toute l’affaire :
-Je veux faire construire un urinoir, Tafardel.
-Un urinoir ? s’écria l’instituteur tout saisi, tant la chose aussitôt lui parut d’importance.
Le maire se méprit sur le sens de l’exclamation :
-Enfin, dit-il, une pissotière !
-Oh ! j’avais bien compris, monsieur Piéchut.
-Qu’en dites-vous ?
…. Tafardel éructa deux ou trois hum ! derrière sa main maigre, toujours tachée d’encre, et lissa son bouc de vieille chèvre. Alors, il dit :
-Pour une idée, monsieur le maire, c’est une idée ! Une idée vraiment républicaine. Bien dans l’esprit du parti, en tout cas. Mesure égalitaire au plus haut point, et hygiénique, comme vous disiez si justement. Quand je pense que les grands seigneurs de Louis XIV urinaient dans les escaliers des palais ! Un urinoir, c’est autre chose qu’une procession de Ponosse, pour le bien-être des populations… »
L’argument du roman est énoncé et le ton à pisser de rire en est donné.
L’édicule fut construit à proximité de l’église, non pour choquer, mais parce que c’est au centre du village.
Quelle n’est pas ma jubilante surprise de retrouver, presque cent ans plus tard, la réplique pimpante de la fameuse vespasienne qui, quoiqu’en disent le maire et l’instit, était peut-être plus destinée à confondre les suppôts de la réaction, la baronne Alphonsine de Courtebiche, le curé Ponosse, le notaire Girodot, qu’à soulager la vessie de la gent virile de Clochemerle !

Blog Clochemerle 7Blog Clochemerle 8

Les dieux locaux, principalement Bacchus réfugié depuis quelques siècles en Beaujolais, Mâconnais et Bourgogne, ainsi que le printemps particulièrement doux cette année-là, favorisèrent la fréquentation du « petit endroit » :
« L’on entreprit, dès le mois de mai, de boire à la cadence d’été, laquelle est, à Clochemerle, fameuse cadence, dont ne peuvent se faire la moindre idée les faibles et pâlots buveurs de la ville. Ces grands élans du gosier eurent pour conséquence, dans les organismes mâles, un travail rénal très soutenu, suivi de joyeuses dilatations des vessies, qui demandaient à s’épancher fréquemment. Sa favorable proximité de l’auberge Torbayon valut à l’urinoir une grande faveur. Sans doute le besoin des buveurs eût trouvé à se satisfaire dans la cour de l’auberge, mais le lieu était sombre, malodorant et mal entretenu, sans gaieté. On y était comme en pénitence, on s’y conduisait à l’aveuglette, et jamais sans dommage pour sa chaussure. On avait aussi vite fait de traverser la rue. Cette seconde méthode offrait plusieurs avantages : celui de se dégourdir les jambes, le plaisir de la nouveauté, et c’était aussi l’occasion de jeter en passant un coup d’œil sur Judith Toumignon, bien satisfaisante toujours à regarder, et dont la plastique irréprochable meublait l’imagination.
Enfin l’urinoir était à deux places, on s’y rendait généralement par paire, ce qui provoquait l’agrément de tenir un bout de conversation tout en faisant la chose, ce qui rendait plus agréable tant la conversation que la chose, du fait qu’on éprouvait à la fois deux satisfactions. Des hommes qui buvaient avec compétence et vaillance extrêmes, et qui urinaient de même, ne pouvaient que se féliciter, l’un à côté de l’autre, d’éprouver ces deux grands biens inséparables : boire bien à sa soif et uriner ensuite jusqu’à la dernière goutte, en prenant son temps, dans un lieu frais, bien aéré, lavé jour et nuit à grande eau. Ce sont là plaisirs simples, dont ne savent plus jouir les citadins, entraînés dans une bousculade sans merci, et qui conservaient à Clochemerle toute leur valeur. »
Volupté qu’on ne risque plus de connaître dans nos villes tant on craint de rester bloqué dans les sanisettes automatiques de maintenant !
« Deux places c’était peu, lorsque trois ou quatre vessies se trouvaient avoir fait leur plein au même instant, ce qui arrivait fréquemment dans une agglomération qui comptait deux mille huit cents vessies dont la moitié à peu près des vessies mâles les seules autorisées à s’épancher sur la voie publique. Dans ces cas de presse, on revenait aux vieux usages expéditifs, toujours bons. On se soulageait contre le mur, à côté de l’édifice, tout tranquillement, sans y voir malice ni incommodité, ni motif à se retenir le moins du monde… »
Les jeunes clochemerlins trouvaient là l’occasion de quelques excentricités avec leur bistouquette : « Entre eux, ils disputaient des records d’altitude et de portée. Appliquant à la nature des procédés de physique élémentaire, ils en réduisaient le débit, en augmentaient la pression et obtenaient ainsi des effets de jets d’eau très réjouissants qui les obligeaient à prendre du recul … »
Le spectacle des hommes se rebraguettant devant les petites enfants de Marie déclencha le courroux de Justine Putet, « une noiraude bilieuse, desséchée et vipérine, ayant mauvais teint, mauvais œil, mauvaise langue, mauvais circuit intestinal, et tout cela recouvert d’agressive piété et de douceur sifflante… Exaltée brandisseuse de chapelets, fervente diseuse de litanies mais aussi semeuse effrénée de calomnies et de paniques clandestines. En un mot, le scorpion de Clochemerle, mais un scorpion camouflé en bête à bon Dieu ».
Cette vieille fille solitaire, au fond de l’impasse des Moines, veillait jour et nuit sur le bourg dont elle dénonçait les infamies et les concupiscences.
C’est ainsi que la guerre fut déclarée entre les « urinophiles » et les « urinophobes ». Le 16 août 1923, jour de la Saint-Roch, patron du pays, et traditionnellement fête de Clochemerle, on assista à une incroyable bataille rangée à l’église durant la grand-messe. Saint Roch en personne vacilla, hésita au bord de son socle, et chut dans le bénitier placé juste en dessous, de façon si malheureuse qu’il s’y guillotina sur le rebord tranchant de la pierre.
Cela remonta très loin, bien au-delà des limites de la commune, jusqu’à l’évêque de Lyon et même au ministère. La troupe fut même envoyée pour rétablir l’ordre, ce qui entraîna au contraire un surcroît de violence et la mort par balle perdue de l’idiot du village.
Je ne puis ici vous relater toutes les péripéties qui s’en suivirent, prétextes en fait pour le romancier à brosser les portraits burlesques de personnages hauts en couleur, et plus généralement leur médiocrité, leur petitesse et leur veulerie, bref la bêtise humaine.
Heureuse initiative de la municipalité actuelle, face à la pissotière, à l’angle de la ruelle remontant vers l’église, sur les façades d’une maison, l’artiste A.Fresco, s’inspirant des caricatures d’Albert Dubout, a peint une fresque avec les principaux personnages du roman.

Blog Clochemerle 23Blog Clochemerle 6 bisBlog Clochemerle 9Blog Clochemerle 13Blog Clochemerle 11Blog Clochemerle 10

Ils s’exhibent à tous les étages, les piliers de comptoir du café Torbayon, la baronne de Courtebiche et le notaire Girodot, Judith Toumignon dans les bras de son amant sous l’œil de son mari cocu, le curé Ponosse et sa bonne, la mauvaise Justine Putet. Il y même l’écrivain Gabriel Chevallier et l’illustrateur Albert Dubout épiant tout ce petit monde.
De l’autre côté de la place, autre initiative à la gloire de Clochemerle, on peut visiter un petit musée dédié à Gabriel Chevallier, l’auteur de toutes ces gauloiseries.
Je découvre ainsi que, beaucoup plus sérieusement, il écrivit Sainte-Colline sur ses années tristes au collège des Pères, et surtout, La Peur, un livre qui fait encore autorité parmi les ouvrages consacrés à la Première Guerre mondiale, au même titre que Ceux de 14 de Maurice Genevoix et Les Croix de bois de Roland Dorgelès.

Blog Clochemerle 16Blog Clochemerle 19Blog Clochemerle 20Blog Clochemerle 17

Clochemerle a été vendu à plusieurs millions d’exemplaires et traduit en vingt-sept langues. Gabriel Chevallier en écrivit, dans les années 1950, deux suites, Clochemerle-Babylone et Clochemerle-les-Bains, dont le succès fut beaucoup plus anecdotique.
Devant un tel succès populaire, le cinéma fit deux adaptations du roman, d’abord avec le film éponyme de Pierre Chenal, en 1948, interprété par une brochette de brillants acteurs, Jean Brochard, Saturnin Fabre, Jane Marken, puis en 1955, Le chômeur de Clochemerle avec, en tête d’affiche, Fernandel qui s’y connaissait en querelles version parmesan dans le village de Don Camillo. Je dus voir à l’époque ce nanar avec mes parents au cinéma qui jouxtait la maison familiale ( http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/17/vacances-post-romaines-9-le-cure-de-brescello/ )

Blog Clochemerle 18Blog Clochemerle 22

Contiguë au musée, se trouve la cave de Clochemerle. Je n’ai pas le temps de m’attarder au comptoir (d’ailleurs je conduis !) mais je fais quand même le tour des dessins humoristiques exposés aux murs du caveau.

Blog Clochemerle 24Blog Clochemerle 26Blog Clochemerle 27Blog Clochemerle 28Blog Clochemerle 14Blog Clochemerle 15

Je ne saurais cependant quitter la placette d’opérette (à ce propos, Raymond Souplex commit aussi une adaptation du roman en comédie musicale) sans entrer dans les fausses Galeries beaujolaises qui tiennent lieu de maison du tourisme.
Je m’y procure, il est temps, le roman en édition de poche, qu’en fait je n’ai jamais lu. La couverture est l’œuvre du regretté Siné, maître dans l’irrévérence.
Mon ami, toujours aussi généreux, m’offre la bande dessinée avec les caricatures de Dubout.

Blog Clochemerle 30Blog Clochemerle 31

En remontant les rues pentues du village, je remarque les élégantes enseignes des commerces.
Dans le Clochemerle imaginé par Gabriel Chevallier, les noms de famille sont souvent inspirés de la profession des individus : le boulanger Farinard, Lardon le charcutier, Billebois le menuisier, Boitavin le tonnelier.
Quant au toponyme de la commune, il viendrait des merles qui nichaient dans le clocher et qui déguerpissaient, effrayés par le tintement de la cloche et peut-être par les extravagances des autochtones.

Blog Clochemerle 4Blog Clochemerle 29Blog vin de ClochemerleBlog Clochemerle 32

En face de l’église, je repère une autre vespasienne, une vraie celle-ci, apte à soulager les vessies de quelques piétons, et à l’écart des regards lubriques.
En haut du bourg, j’ai plaisir à constater que l’école publique a été baptisée Bernard Pivot, l’amoureux des livres et du vin de Beaujolais. Je crois que son frère en produisit à quelques kilomètres d’ici.

Blog Clochemerle 33

Dans mes rêveries, du curé Ponosse à l’abbé de Calmos, il n’y a qu’une paire de lieues. Je me souviens de l’ordonnance prescrite par Bernard Blier, sur le quai de la gare, à un Jean Rochefort un peu patraque : « Privé de Chiroubles pendant quinze jours ! ». Mes papilles émoustillées, bravant l’interdit, pour ma part, j’allais en faire un de mes breuvages préférés.

Blog Chiroubles

C’est ainsi que maintenant, je rejoins la cave d’Armand Desmures. Récent retraité, il possède encore quelques cartons du précieux cru. Par bonheur, il a été épargné par les terribles orages de grêle qui ont dévasté une partie importante de ce vignoble, il y a deux ans.
Cela me renvoie à la dramatique journée du 19 septembre 1923 que vécut Clochemerle, et le magnifique exercice de style de Gabriel Chevallier pour la décrire :
« Il était six heures du soir, une écœurante chaleur orageuse augmentait encore le malaise des Clochemerlins atterrés. Brusquement arriva par le travers du bourg un vent de tempête, qui avait le tranchant des bises farouches de l’hiver. Trois énormes nuages bondissants, sortes de caravelles pansues chassées par un cyclone, s’avancèrent sur l’océan du ciel. Ensuite parut à l’ouest, comme une invasion de barbares, la masse d’une horrible armée de cumulus noirâtres, qui portaient la désolation dans leurs flancs gonflés d’électricité, d’inondations et d’une mortelle artillerie de grêle. Les escadrons de ces envahisseurs innombrables recouvrirent la terre de l’ombre et du silence des vieux effrois, toujours prêts à renaître chez les hommes toujours traqués par les dieux. Les monts d’Azergues, qui devenaient rapidement invisibles, furent déchirés par le fracas, lacérés par des lueurs, tronqués par des explosions géantes. Bientôt le ciel entier ne fut plus qu’une étendue livide, aride, pillée, saccagée, et dans son immensité funèbre s’allumèrent les incendies, roula le prodigieux bombardement des furies surhumaines. Les vallées en un instant furent comblées, les collines abaissées, un raz de marée engloutit l’horizon, les noires avant-gardes du néant surgirent. Des courts-circuits embrasèrent le monde aux quatre coins, la planète fut ébranlée sur son axe jusqu’au plus profond de ses entrailles millénaires, et tout ce qui n’était pas épouvante disparut à la vue. D’immenses, d’ensevelissantes parois d’eau de partout croulèrent, isolant Clochemerle comme un bourg maudit, placé seul avec sa conscience devant les confondants jugements…
Cette apocalypse se poursuit ainsi pendant deux pages, probable et juste vengeance de Saint Roch !
En cet après-midi plus clément, Marie mère protectrice du Beaujolais m’accueille au sommet du mont Brouilly, encore un lieu qui vous met le gosier en éveil.

Blog Brouilly 1Blog Brouilly 2

Enfin ! Car, au cours de mes séjours dans la région, brumes et autres libations m’avaient réduit à n’en faire que le tour. Ses pentes sont couvertes de vignes renommées (Brouilly et Côte-de-Brouilly) dont l’appellation viendrait de Brulius, un lieutenant de l’armée romaine, au temps de Jules César : les bienfaits collatéraux de la Guerre des Gaules !
Le mont est coiffé de la chapelle Notre-Dame aux Raisins. Elle fut édifiée, à partir de 1854, grâce à la générosité des viticulteurs, pour protéger le vignoble après les grêles, gelées et l’oïdium qui le ravagèrent au milieu du XIXème siècle. Un pèlerinage se déroule annuellement au mois de septembre.

Blog Brouilly 3

De la table d’orientation, le panorama est exceptionnel vers le bassin de la Saône, la Bresse, les Dombes, les monts du Mâconnais et du Lyonnais, et plus dans le lointain, les Alpes. Par certains jours d’air limpide, on distingue le Mont Blanc.
Comme souvent dans mes billets, je glisse mon petit couplet vélo. En 2016, lors de l’épreuve Paris-Nice pourtant surnommée la « course au soleil », l’étape qui devait s’achever au sommet du mont fut purement annulée en raison d’importantes chutes de neige. L’année suivante, le nouveau champion du cyclisme français Julian Alaphilippe y remporta la course contre la montre.
La topographie accidentée des collines du Beaujolais en fait un terrain de prédilection pour les cyclistes et cyclotouristes.
Au programme du lendemain, un déjeuner dans un (saint ?) amour de village. La placette de Sainte-Paule, du nom d’une dame romaine qui mourut en 404 à Bethléem, constitue presque un décor d’opérette avec son église romane, sa mairie-école et son ancien café rénové en restaurant. En son centre, se dresse un calvaire joliment sculpté du XVème siècle.

Blog Sainte-Paule église frontonBlog Sainte-Paule calvaireBlog Sainte-Paule église intérieur

Avant de m’adonner aux nourritures terrestres, je me consacre à celles de l’esprit saint. Cela devient si rare de visiter nos églises et chapelles hors les offices, nul besoin du curé Ponosse local pour admirer notamment une statue du XVIIème siècle de la patronne du village, une Piéta en marbre du XVème siècle ainsi qu’un remarquable bénitier en pierre également du XVème siècle.

Blog Sainte-Paule église PietaBlog Sainte-Paule bénitier

Ici, l’émotion naît de la simplicité. Jules Ferry s’en réjouirait, les enfants vont à l’École publique, ainsi baptisée manuscritement sur une ardoise, plutôt que du nom d’une célébrité locale.

Blog Sainte-Paule écoleBlog Sainte-Paule Cadole 1

Il est midi. Les écoliers, accompagnés par leurs ATSEM, rejoignent sagement leur cantine qui n’est autre, en face, que le café-restaurant La Cadole. Ils seront bientôt suivis par une quarantaine de séniors d’un club de marche. J’ai comme un pressentiment que la table doit être bonne ici.
Pour notre part, nous nous installons à la terrasse. Sur un grand panneau, sont affichées les photographies de la récente fête des Conscrits, une tradition régionale qui remonte à la fin du dix-neuvième siècle. Á l’époque du tirage au sort pour la conscription, les jeunes hommes de vingt ans faisaient la fête avant leur départ sous les drapeaux pour une longue période.
Deux jeunes Caladois (habitants de Villefranche-sur-Saône) eurent l’idée de se présenter sous les autorités vêtus d’un habit noir et coiffés d’un gibus. La coutume s’instaura et ne s’éteignit pas malgré la fin du tirage au sort en 1905 et la suppression du service militaire en 1998.
Aujourd’hui, la tradition a évolué et concerne aussi bien les hommes et les femmes fêtant leurs vingt ans la même année. Ainsi, la « classe 9 » désigne les jeunes gens, nés en 1999, soufflant leurs vingt bougies en 2019.
Sans avoir vécu ces moments festifs, cela me rappelle mon conseil de révision où nous défilions, à la mairie, nus comme des vers, devant un parterre de notables locaux. Je ne vous raconte pas les commentaires, dignes des maquignons du marché aux bestiaux, que nous suscitions dans notre tenue d’Adam. Au suivant !
Hospitalité beaujolaise ne saurait mentir, Edmond le maître des lieux nous offre, en guise d’apéritif, un communard, variante du kir bourguignon avec du beaujolais rouge. Ça ira, ça ira … surtout avec le menu du jour pour une quinzaine d’euros ! J’opte pour une terrine de ris de veau, un saucisson chaud de Lyon pistaché au vin rouge, et une délicieuse mousse au chocolat, le tout arrosé d’un pot de Beaujolais, évidemment.

Blog Sainte-Paule Cadole 2

L’ami m’en parle avec tant de chaleur qu’il me faudra revenir pour les œufs en meurette.

Blog Sainte-Paule croix

En guise de promenade digestive, nous rejoignons Oingt, bourg médiéval classé Plus Beau Village de France. Perché et fortifié, il domine la vallée d’Azergues.
Rues Trayne-Cul, Tire-Laine, Coupe-Jarret, quoique leurs noms puissent laisser craindre, les ruelles pavées sont accueillantes. Elles sont notamment bordées par des ateliers d’artistes et artisans.

Blog Oingt 1Blog Oingt 3Blog Oingt 2Blog Oingt 5Blog Oingt 4Blog Oingt 6

On accède à l’actuelle église Saint Matthieu, ancienne chapelle castrale, par un escalier très raide.
Á l’entrée, une copie d’un tableau du Caravage représente Saint Matthieu rédigeant son évangile sous la dictée d’un ange.

Blog Oingt 8Blog Oingt 9

L’intérieur dépouillé est fort élégant avec ses murs en pierre, ses statues en bois doré et le chœur gothique dont les voûtes sont supportées par huit culots sculptés.

Blog Oingt 7Blog Oingt 10Blog Oingt 11

Notre visite du village est abrégée par la fureur céleste qui nous empêche de monter au donjon et d’arpenter le chemin de ronde. C’est bien la peine que, chaque mois de décembre, les Iconiens (habitants de Oingt) fêtent l’arrivée du divin enfant en fabriquant plusieurs centaines de crèches diverses et variées.
Noyons notre (légère) déception en allant goûter le bon jus des vignes du domaine du Bois de la Gorge à Jarnioux. Son propriétaire, Maurice Montessuy, nous a préparé une dégustation collation dans son chaleureux caveau.

Blog Jarnioux 5Blog Jarnioux 4

Ici, nous sommes au pays du « vrai » beaujolais, loin des crus, « vin du peuple, vin des ouvriers (pas seulement), vin festif », souvent décrié à cause de la mauvaise réputation du snobisme parisien du Beaujolais nouveau.
Auteur du Dictionnaire amoureux du vin, Bernard Pivot plaide en sa faveur : « Dénigrer par principe ce vin, c’est comme critiquer un livre sans l’avoir lu … Ce n’est pas un vin de grande occasion, ce n’est pas un vin de château, de vieux millésimes mais un vin que l’on boit dans sa jeunesse. C’est un vin qui est associé à la jeunesse, l’énergie, à la fraîcheur, et lié aussi aux jardins, aux jardins de curé ou d’ouvrier où il y a un peu de fruit rouges, de framboises, de cerises et cette année, plutôt de fruits noirs, plutôt de mûres ou du cassis. »
Convaincant ! Et je suis d’autant plus convaincu que le vin rouge mais aussi le blanc de Maurice Montessuy, accompagné de rondelles de rosette de Lyon et de quelques miettes de pélardon, est sacrément bon.
L’aimable viticulteur, alerte octogénaire, est heureux et fier de nous faire goûter sa cuvée du centenaire issue d’une vigne, plantée, il y a donc un siècle, par son arrière-grand-père, et qui a été vendangée par six générations.
L’ami encore généreux passe commande de deux cartons de six bouteilles qu’il nous offre immédiatement.

Blog Jarnioux 2Blog Jarnioux 3

Maurice Montessuy est passionnant et passionné d’histoire et de géographie. Dans une vitrine, est exposée une riche collection de pierres qu’il a ramassées.
Comme les instituteurs d’antan qui réalisaient une monographie sur leur village, il a rassemblé documents et souvenirs dans une remarquable brochure qui mériterait de dépasser la publication familiale.

Blog Jarnioux 1

J’y relève, en préambule, un rubayat (quatrain) d’Omar Khaayyâm, célèbre poète, astronome et mathématicien persan des XIème et XIIème siècles : « Au paradis, dit-on, il y aura des vierges aux yeux noirs, du vin et du miel ; nous ne péchons donc pas en choisissant ici bas le vin et l’amour puisque c’est cela même notre ultime destinée. »
C’est un peu différent de ce que le prophète promettrait aux martyrs islamistes, et laisse espérer que les trublions de Charlie boivent de bons canons là-haut.
Á Clochemerle, les autochtones étaient beaucoup plus terre à terre et, chaque printemps … :
« C’était besoin ancestral de traquer de belles filles neuves, aux flancs immenses comme l’éternité, avec des poitrines et des cuisses de paradis perdu, et sur ces vierges palpitantes, sur ces plaintives biches d’amour, de se jeter comme des demi-dieux triomphants. Et chez les femmes renaissait le désir biblique, toujours présent, d’être des tentatrices, nues sur des prairies, avec la caresse des vents dans leurs toisons impatientes, le bondissement autour d’elles de grands fauves dociles venant lécher le pollen de leur corps en fleur, tandis qu’elle attendent l’apparition du conquérant auquel d’avance elles ont consenti la défaite qui est leur victoire hypocrite ».
S’agit-il d’un manque de modération dans la dégustation de beaujolais, je divague. D’ailleurs, voilà que bientôt, sur la route, surgit dans mon champ de vision, un arbre bleu !

Blog arbre bleu Beaujolais

Pour poursuivre l’embellie, nous faisons une halte au fournil de Theizé. Ici, le pain est fait à partir de farines fraîches et bio, travaillées à la main : un plaisir pour les yeux et les narines, un régal pour le palais.

Blog Beaujolais pain 1Blog Beaujolais pain 2Blog Beaujolais pain 3

Retour à Sainte-Paule à la GAEC des deux croix pour faire provision d’amours de petits fromages de chèvre à différents stades de maturité.

Blog Sainte Paule fromages

« L’admirable cholestérol qu’on va se payer » fanfaronnaient Marielle et Rochefort dans Calmos !
Plus sérieusement, c’est un hommage à ces jeunes et admirables résistants qui envisagent l’agriculture et l’alimentation autrement.
Par licence (IV ?) littéraire, je vous ai promené dans le Beaujolais à travers le prisme du roman de Gabriel Chevallier, toujours d’actualité. Huit décennies plus tard, et malgré l’institution de fêtes des voisins, nos villages, nos quartiers, nos rues, nos immeubles sont encore souvent le théâtre de querelles dérisoires et absurdes. Á défaut de se chamailler pour un urinoir, on se crispe contre une cloche (sans merle) qui sonne trop tôt l’angélus ou un coq qui réveille à l’aube le néo-rural.

Publié dans:Ma Douce France |on 5 mars, 2019 |1 Commentaire »

Oh la vache !

C’est peut-être ce qu’on appelle l’inspiration ! Sur l’autoroute monotone me ramenant du Sud-Ouest, je réfléchissais à ce que je pourrais bien vous proposer comme billet de rentrée. Soudain l’idée a surgi devant moi : tandis que sur une radio populiste, des « grandes gueules » menaient des discussions de comptoir sur la toute fraîche démission du ministre de l’Écologie Nicolas Hulot, m’est apparu, paissant sur le talus de l’autoroute A20 aux abords de Limoges, un troupeau de vaches … en résine de synthèse.

vaches autoroute

Lumière, je compris que je tenais là mon sujet. Certes, le populaire ministre se retirait de la politique de sa propre initiative et je ne pouvais donc pas parler de « limogeage ».
Car vous savez que la mise en disgrâce est issue de la capitale du Limousin et l’expression remonte au début de la guerre 14-18. Devant résoudre une grave crise dans le commandement de l’armée française, le général Joffre reçut l’ordre de relever de leur poste de nombreux hauts gradés. Le 27 août 1914, il décida que ces incapables au front se retirassent dans une localité de la 12e région qui, alors, englobait loin des champs de bataille les départements de la Charente, Corrèze, Creuse, Dordogne et Haute-Vienne, et dans laquelle se trouvait Limoges, entre autres.
Il semblerait que sur les 162 officiers ainsi éliminés, il n’y en eut finalement guère qu’une dizaine qui aurait réellement séjourné dans la 12e région, et pas obligatoirement à Limoges même. Comme cette zone géographique contient plusieurs autres villes importantes, les officiers auraient donc très bien pu se faire plutôt « angoulêmer », « briver », « guereter », « tuller » ou « magnac-lavaler » ! C’est limoger qui a connu abusivement l’honneur d’entrer dans le dictionnaire.
À défaut de regarder passer les trains depuis leurs grasses prairies de notre douce France, les vaches investissent désormais les ronds-points des villes nouvelles et des hideuses zones industrielles (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2010/10/23/jai-deux-grands-boeufs-dans-mon-etable-meuh-sur-mon-rond-point/ ).
Quelle laideur ! Est-ce l’image de nos campagnes que nous renverrons aux générations futures ? Il ne faudra pas qualifier de cancre, dans quelques décennies, un écolier affirmant qu’il existe une race de vaches bleues. Qui sait si la robe des vaches n’aura pas cédé alors à la mode des transformations génétiques. Pour la beauté de nos assiettes, la palette des teintes des tomates, des carottes ou aubergines, s’est bien considérablement enrichie.
À l’époque d’une difficile transition écologique, il ne faut certes pas donner plus d’importance qu’elle ne mérite à cette fantaisie artistique, mais tout de même, reconnaissons que ce n’est pas du meilleur goût (dans tous les sens du terme) dans le fief d’une de nos plus prestigieuses races bovines.
Mes visites annuelles au salon de l’agriculture (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/03/06/la-plus-grande-ferme-du-monde-un-soir-au-salon-de-lagriculture-2009/ ) me renvoient aux cartes de géographie qui décoraient les murs des classes dans mon enfance.

Carte-des-races-bovines-Rouge-Flamande-Bnc-Bleu-Bleue-du-Nord-Normandie-Prim-Holstein-Pie-Rouge-des-Plaines-Bretonne-Pie-noire-Jersiaise-Simmental-française

Véritable litanie poétique ou concours de beauté, j’ai envie, en les citant, de faire défiler devant vous quelques fleurons de races bovines qui faisaient la fierté de nos régions et nos campagnes : la Blonde d’Aquitaine, l’Abondance, l’Aubrac, la Salers, la Tarentaise, la Charolaise, bien d’autres encore, je n’oublie évidemment pas « les vaches rousses, blanches et noires sur lesquelles tombe la pluie » made in ma chère Normandie natale.
J’entends déjà un lecteur contradicteur des Hauts de France qui, malicieusement, me soufflera la Rouge Flamande et la Bleue du Nord ! Cette dernière, migrante de Belgique, s’appelait à l’origine Bleue du Hainaut et ne subissant aucun parcage à Calais, peupla les prairies du littoral de la mer du Nord. Avec sa cousine la Blanc bleu belge, elle possède une robe tachetée de gris, bleu et noir beaucoup plus discrète que leurs consœurs du talus limousin.
Pour poursuivre avec ma non hallucination de vaches bleues, j’appelle à la rescousse un amoureux des vaches qui, coïncidence, m’a tenu compagnie lors de mes billets récents sur le Tour de France 1958. En effet, l’écrivain Christian Laborde, outre Claude Nougaro et le vélo, aime les vaches, notamment celles de ses Pyrénées, des cols d’Aubisque et Tourmalet que les coureurs avaient autrefois la mauvaise surprise de trouver flânant paisibles sur la chaussée, celle aussi de la couverture du disque microsillon vinyle des Pink Floyd : « J’ai vécu au milieu des vaches, et les vaches ont fait de moi, non pas un apôtre du bon vieux temps, mais un ruminant, c’est-à-dire un rêveur ».

SKU1017645Le Tour de France 2015 - Stage ElevenCaravane du Tour de France au Grand Bornand

Ainsi, Christian Laborde a écrit, il y a un ou deux ans, La cause des vaches, un livre intelligent et incisif (comme toujours) qui constitue une célébration de la vache et un pamphlet contre l’agrobusiness.
Il jette sa gourme en particulier sur la trop fameuse ferme des 1 000 vaches en Picardie :
« 1000 vaches, 750 génisses arrachées aux prairies, privées de la compagnie des piafs, menottées, entravées, incarcérées, sous l’infernale tôle d’un hangar sans fin, la tête coincée entre des barreaux d’acier, les sabots pourrissant sur le ciment souillé, le ciel jamais : pauvres bêtes !
Horrible la vie qu’on leur impose. Atroce la mort qu’on leur réserve.
Site assassin, des tôles donc et du béton sur lequel la pluie se brisera les os, béton cruel venu de tous les ronds-points du pays, de tous les périphériques saturés de pare-chocs, béton couleur de matons et de verrous, cavalcade mortelle de cadenas, piège dont les mâchoires se sont refermées sur les bêtes blessées.
Et autour du site, l’herbe a peur, tremble de toute l’échine de ses brins. Elle sait ce qui se passe derrière les murs sans fenêtres, semblables à ceux des abattoirs. Elle perçoit la plainte sourde des vaches prisonnières. Les vaches pleurent, l’herbe est inconsolable.
Et la route qui mène au site voudrait rentrer sous terre, disparaître sous la glaise, mourir. Elle ne veut plus sentir sur son dos les essieux des bétaillères qui conduisent les vaches à la salle de torture, à la maison d’arrêt. La route ne veut plus entendre les veaux sangloter, appeler en vain leurs mères.
Ça vient d’où, c’est né comment, qui a conçu l’horreur ?
Certainement pas un paysan. Jamais un type nourri au lolo de la terre et de l’eau, un gonze qui connaît le patois spongieux des limaces et reçoit sur son portable les textos du vent n’aurait construit une prison pour des bêtes.
Certainement pas Rosa Bonheur. Encouragée par Théophile Gautier, Rosa ne plantait son chevalet que devant le mufle mouillé des vaches. Rosa, les vaches, elle a passé sa vie à les peindre, à colorier leurs taches, à vernir leurs sabots … »
Oh oui, quel bonheur que l’écrivain évoque Marie-Rosalie, dite Rosa, Bonheur, une artiste peintre et sculptrice du XIXème siècle qui se spécialisa dans les scènes de genre avec les animaux et en particulier les vaches.
Il est où le bonheur ? geint Christophe Maé. Au musée d’Orsay où vous pouvez admirer Labourage nivernais, le chef-d’œuvre de Rosa ! Imaginez que c’est ce petit bout de femme d’un mètre cinquante qui a peint ce panoramique de 2,6 mètres de long sur 1,34 mètre de haut !

Bonheur-Labourage-Nivernais

Pas de fils électriques, d’enseignes commerciales, ni même d’éoliennes en arrière-plan, mais une plaine joliment vallonnée et fermée par un coteau boisé. Cette scène, datée de 1849, décrit le premier labour, nommé sombrage, que l’on effectuait au début de l’automne pour ouvrir la terre afin de l’aérer pendant l’hiver. Ces bœufs du Charolais-Nivernais à la robe bleue, (m)euh pardon rousse et blanche sont les héros d’un hymne au travail des champs. Ils entrèrent au musée du Luxembourg puis au Louvre, avant de voyager en Angleterre et les Etats-Unis, puis enfin rejoindre « l’étable » de l’ancienne gare d’Orsay.
Les toiles de Rosa sont vachement belles, admirez encore cette scène de pâturage.

peaturage98451

Laborde, débordant de lyrisme, fait aussi référence à quelques poètes pour magnifier les vaches. Ainsi, cite-t-il Émile Verhaeren avec quelques passages de son recueil Les flamandes, les fla-les fla les flamandes qui paissent sans rien dire au dimanche sonnant … je m’égare.
Peut-être, les apprîtes-vous comme récitations à la communale. Ainsi, Kato :

« Après avoir lavé les puissants mufles roux
De ses vaches, curé l’égout et la litière,
Troussé son jupon lâche à hauteur des genoux,
Ouvert, au jour levant, une porte à chatière,

Kato, la grasse enfant, la pataude, s’assied,
Un grand mouchoir usé lui recouvrant la nuque,
Sur le vieil escabeau qui ne tient que d’un pied,
Dans l’ombre dense, où luit encore un noctiluque.

Le tablier de cuir rugueux sert de cuissart ;
Les pieds sont nus dans des sabots. Voici sa pose :
Le sceau dans le giron, les jambes en écart,
Les cinq doigts grappilleurs étirant le pis rose.

C’est sa besogne à l’aube, au soir, au cœur du jour,
De venir traire et bousculer gaiement ses bêtes,
En songeant d’un œil vague aux bombances d’amour
Aux baisers de son gars dans les charnelles fêtes,

De son gars, le meunier, un gros rustaud râblé,
Avec des blocs de chair bossuant sa carcasse,
Qui la guette au moulin tout en veillant au blé,
Et la bourre de baisers gras, dès qu’elle passe.

Mais son étable avec ses vaches la retient ;
Elles sont là, dix, vingt, trente, lourdes de graisse,
Leur croupe se haussant dans un raide maintien,
Leur longue queue, au ras des flancs, ballant à l’aise.

Propres ? Rien ne luit tant que le poil de leur peau ;
Fortes ? Leur cuisse énorme est de muscles gonflée ;
Leur grand souffle, dans l’auge emplie, ameute l’eau,
Leur coup de corne enfonce une cloison, d’emblée.

Elles mâchonnent tout d’un appétit goulu :
Glands, carottes, navets, trèfles, sainfoins, farines,
Le col allongé droit et le mufle velu,
Avec des ronflements satisfaits de narines,

Avec des coups de dents donnés vers le panier
Où Kato fait tomber les raves qu’elle ébarbe,
Avec des regards doux fixés sur le grenier
Où le foin, par les trous, laisse flotter sa barbe.

L’écurie est construite à plein torchis. Le toit,
Très vieux, très lourd, couvert de chaume et de ramée,
Sur sa charpente haute étrangement s’asseoit
Et jusqu’aux murs étend ses ailes déplumées.

Les lucarnes du fond permettent au soleil
De briller à travers leurs toiles d’araignées,
Et, le soir, de frapper d’un cinglement vermeil
Les marbres blancs et roux des croupes alignées.

Mais, au dedans, s’attise une chaleur de four
Qui monte des brassins, des ventres et des couches
De bouse mise en tas, pendant que tout autour
Bourdonne l’essaim noir et sonore des mouches.

Et c’est là qu’elle vit, la pataude, bien loin
Du curé qui sermonne et du fermier qui rage,
Qu’elle a son coin d’amour dans le grenier à foin,
Où son garçon meunier la roule et la saccage

Quand l’étable profonde est close prudemment,
Que la nuit autour d’eux répand sa somnolence,
Qu’on n’entend rien, sinon le lourd mâchonnement
D’une bête éveillée au fond du grand silence. »

Quand j’étais enfant, j’adorais dormir chez ma mémé Léontine dans la chambre contiguë à l’étable et entendre le bruit de la chaîne et des sabots de sa dernière vache, celle qu’elle trayait à la main. J’entends encore le son du lait sortant du pis et giclant sur la paroi du seau. J’ai encore la saveur de ce bon lait cru qu’elle bouillait ensuite dans la casserole avant d’y mélanger deux cuillerées de chocolat en poudre Banania. Y’a bon, la connotation semble raciste aujourd’hui, mais c’était rudement bon !
Comment encore ne pas s’asseoir aussi auprès de l’aïeul et assister au touchant spectacle décrit par Victor Hugo :

« Devant la blanche ferme où parfois vers midi
Un vieillard vient s’asseoir sur le seuil attiédi.
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges

Écoutent les chansons du gardien du réveil,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil.
Une vache était là tout à l’heure arrêtée.
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons,

Elle avait sous le ventre un beau groupe d’enfants.
D’enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D’autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,

Dérobant sans pitié quelque laitière absente.
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,

Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu’un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part… »

Mais revenons à la moins réjouissante réalité du moment, c’est qu’il y a une ribambelle de vaches bleues dans cette zone industrielle ! Et tandis que j’attends dans la file aux pompes de carburant pour m’approvisionner en gazole (vous voyez le paradoxe), j’en croque une avec mon smartphone.

Vache limousine blog

Et sans le vouloir, instinct du bon photographe (!), je découvre, en arrière-plan, l’enseigne Meuh !.
Après enquête, j’apprends qu’il s’agit d’une chaîne de restaurants spécialisés dans « l’entrecôte de qualité », c’est même leur slogan. En observant plus attentivement la carte, je constate qu’il faut compter tout de même trente euros pour une entrecôte de … race limousine ! Un comble, non ?
La mondialisation et l’Union Européenne font ombrage à la richesse de nos élevages, et je vous avoue ma perplexité et mon indignation patriotique lorsque dans les grills des aires d’autoroutes (mais pas seulement) du Centre de la France, vous est proposée de la viande bovine d’Irlande ou d’Autriche, pas forcément mauvaise au demeurant.
Comprenez que je sois attaché à une tradition de « bonne bouffe », notamment lorsqu’il s’agit de viande bovine. Dans mon enfance, mon bourg natal normand possédait le second marché aux bestiaux de France derrière celui de Sancoins dans le Cher.
Le jeudi, qui était alors pour les écoliers le mercredi de maintenant (!), c’était une curiosité de me rendre au foirail, tout près du domicile familial. Il était pittoresque d’observer, dans cette odeur de pisse et de bouse, les longues tractations entre les maquignons, chevillards et les paysans venus vendre leurs bêtes. Au final, ils finissaient presque toujours par « toper la main » et aller arroser l’affaire au Café du Franc-Marché !
Mon père, professeur mais aussi fils et frère de paysans, élu municipal, entra à la retraite dans le conseil d’administration de la régie des abattoirs contigus au champ de foire. Nul doute qu’il exerçait sa mission avec la même probité et esprit citoyen que dans son enseignement.
Les adeptes de la cuisine végétarienne ou végane diront peut-être que je fus « mal élevé » !
Plutôt que m’attarder devant la vache bleue irradiée, je vous ressers une rasade de Bonheur.

Rosa Bonheur Le sevrage des veaux

Célébrée comme la peintre animalière la plus talentueuse de son époque, Rosa Bonheur fut aussi la première artiste à recevoir la croix de la Légion d’honneur des mains de l’Impératrice Eugénie. Elle mena une vie de femme libre et apparaît aujourd’hui comme une figure pionnière de la cause homosexuelle et féministe, en ayant vécu pendant près d’un demi-siècle une union avec la même femme.
J’ai envie de lui dédier le savoureux poème de l’écrivaine belgo-israélienne Esther Granek, La vache dans tous ses états :

« Un jour ou l’autre qui n’a dit,
pris de colère ou de dépit
ou pour toute raison qui fâche :
« la sale vache ! »
ou « peau de vache ! »
ou « vieille vache ! »
ou « grosse vache ! ».
Et tant et plus, tutti quanti.
Des attributs à l’infini…
Or, un matin, v’là que surgit
« la vache folle ». Bel inédit !
Sitôt les continents s’affolent
et dans le monde il n’est qu’un cri :
« La vache folle ! »
Avouons-le discrètement :
Même assortis d’un tremblement,
que joliment ces mots s’accolent !
« La vache folle ! ».
Pourrait-il en être autrement ?
De folie tout bœuf est exempt.
Taureau châtré ? mâle pourtant !
Ainsi jamais n’entendrez dire :
« Rôti de vache ». Ça fait trop rire !
Quel menu pourrait le souffrir ?
Le « bœuf bourguignon », c’est certain,
ne peut se mettre au féminin…
Dès lors que la fierté virile
est bien ancrée dans nos assiettes,
la vache, ici, n’est point en fête…
Mais tant de « vaches », en nous, défilent… »

Il en est d’autres (vaches) qui nous regardent de l’autre côté de l’autoroute, dressées tels les Atlantes toltèques de Tula ou les « moaï » de l’île de Pâques. Je préfère.

1200px-Vaches_Lanaud

Elles séjournent dans le Pôle de Lanaud qui rassemble la plupart des organismes intervenant dans la sélection de la race bovine limousine. Est-ce si rassurant que cela ?
J’ai repris la route, attention au 80 km/h hors des 4 voies avec séparateurs !
En guise de conclusion, j’emprunte encore à Christian Laborde : « Quand je te parle des vaches, je te parle de toi, également de lenteur. C’est pas un truc de vieux, la lenteur. La lenteur, c’est un truc de gourmand. II s’agit d’écouter, de regarder, de savourer, de méditer, comme le faisaient les vaches. Je les ai vues faire, les vaches. Elles n’accéléraient jamais. Le sabot sur le champignon, jamais. »
Quelques kilomètres plus loin, en pleine campagne, quelques « vraies » vaches limousines à la belle robe marron, couchées dans un pré en contrebas, nous ont regardé pique-niquer !
Quel bonheur ! Au fait, les fresques de la grotte de Lascaux, pas très lointaine, attestent que les bovins étaient présents depuis longtemps à l’ouest du Massif Central. Ne sont-elles pas de meilleures ambassadrices que les vaches bleues ?
On aspire à la vie en rose, on rêve en bleu … c’est compliqué tout ça ! J’arrête mes vacheries.

paris-la-defense7

À la Bastoche, un jour de Saint Valentin …

Par le plus grand des hasards, en ce jour de Saint Valentin, je me retrouve au pied de la statue de Pierre Auguste Caron de Beaumarchais, illustre auteur de la pièce Le mariage de Figaro, à quelques pas du Génie de la Bastille, au croisement de la rue des Tournelles et de la rue Saint-Antoine. L’écrivain posséda une luxueuse propriété, détruite au dix-neuvième siècle, non loin de là, à proximité du boulevard qui porte aujourd’hui son nom.

Beaumarchais

Figure importante du Siècle des Lumières, Beaumarchais fut estimé comme un des annonciateurs de la Révolution française et de la liberté d’opinion : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur, il n’y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits ».
Reconnu pour son œuvre littéraire, professeur de harpe des filles de Louis XV, fondateur du bureau de législation dramatique (l’ancêtre de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques), un peu agent secret et trafiquant, ce fut aussi un don Juan impénitent.
Je m’interroge : en notre époque de libération de la parole des femmes, quel traitement médiatique réserverait-on à ce séducteur-né dont la vie amoureuse fut un roman libertin ?
Sa correspondance galante avec, notamment, Madame de Godeville suscite les images les plus audacieuses et brûlantes : « Tu ne sais faire l’amour que sur un lit … Il est quelquefois charmant sur une feuille de papier », ce à quoi sa maîtresse répond « Faire jaillir le feu, de l’encre et du papier, voilà ton métier, imbécile ! ». Beaumarchais n’était cependant pas uniquement un précurseur de l’amour virtuel 2.0 !
Il se reconnaissait « un style un tant soit peu spermatique ». Il poussa son inconvenance verbale encore plus loin dans ses lettres enflammées à son ultime maîtresse Amélie Houret de la Morinaie, de dix-sept ans sa cadette : « J’ai sucé ta bouche rosée. J’ai dévoré le bout de tes tétons. J’ai mis avec délices et mes doigts et ma langue dans … », désolé, chers lecteurs, ma compagne me fait signe qu’en face, le restaurant Bofinger ouvre ses portes.
En effet, c’est ma double peine (quel goujat !), outre d’être jour de Saint Valentin, c’est son anniversaire, et j’ai choisi de l’inviter dans ce qu’on qualifie parfois de « plus belle brasserie de Paris », une des plus anciennes en tout cas.
Elle fut fondée en 1864, sept ans avant (ouf) l’annexion de l’Alsace à la Prusse, par l’Alsacien de Colmar Frédéric Bofinger, au 5, Petite rue Saint-Antoine, rebaptisée rue de la Bastille en 1877. Cela constituait à l’époque, un acte de résistance contre l’envahisseur prussien, manger une choucroute, boire une bière, était une manière d’accomplir un acte patriote.
Justement, son coup de génie (de la Bastille bien évidemment) est d’y installer la première pompe à bière de la capitale. Les artisans alsaciens qui travaillent comme menuisiers et ébénistes dans le quartier du Faubourg Saint-Antoine viennent consommer la bière « à la pression » (elle titre entre 18 et 25 degrés !) en apportant leur chope en grès. La bière d’Alsace est réputée alors pour être la meilleure, elle rafle toutes les médailles d’or à l’Exposition universelle de 1867.
Bofinger mériterait que les zythologues (connaisseurs de la bière et de sa dégustation) et, plus généralement, les amoureux du demi pression, reconnaissants, lui élèvent une statue.

enseigne. Bofinger 2JPGbofinger-5GP vitrailjpg

Si l’enseigne représente un couple de petits Alsaciens, elle avec un kouglof, lui avec une chope de bière (il a l’âge ?) et un bretzel, courant à la brasserie, c’est pourtant Gambrinus, roi mythique de Flandre et Brabant, symbole des amateurs de bière, qui trône sur un magnifique vitrail à l’intérieur de l’établissement alsacien.
Dans le dépliant qui nous est offert, je relève que le célèbre chansonnier Aristide Bruant fut un fidèle de ce qui n’était encore qu’une cantine populaire. Il venait avec ses propres œufs pour qu’on lui préparât une savoureuse omelette. En guise de remerciement, peut-être entonnait-il un couplet de sa fameuse chanson sur le quartier :


« Il était né près du canal
Par là… dans l’quartier d’l'Arsenal
Sa maman, qu’avait pas d’mari,
L’appelait son petit Henri…
Mais on l’appelait la Filoche,
À la Bastoche.

I’n'faisait pas sa société
Du génie de la liberté,
I’ n’était pas républicain,
Il était l’ami du rouquin
Et le p’tit homme à la Méloche,
À la Bastoche … »

Bruant parToulouse-Lautrec

On connaît sa dégaine popularisée par Toulouse-Lautrec avec sa chemise et son écharpe écarlates, sa vareuse de velours côtelé, son feutre noir à larges bords. La Méloche, la Filoche, toute ressemblance avec des personnalités politiques insoumises d’aujourd’hui est évidemment fortuite, bien qu’elles fréquentent souvent la place voisine pour de grands « métingues » !
Pour l’anecdote, sachez qu’en 1898, Bruant se présenta aux élections législatives dans le quartier de Belleville. Il rédigea sa profession de foi en vers :

« Si j’étais votre député
– Ohé ! Ohé ! Qu’on se le dise !
J’ajouterais « humanité »
Aux trois mots de notre devise … »

Il n’obtint que 525 voix !

Bofinger  ancien

Menu Bofinger

Carte et menus du restaurant

À la Belle Époque, l’établissement repris par Alfred Bruneau, le gendre de Bofinger, s’agrandit et s’embellit. Les murs chantent l’Art Nouveau et l’Alsace libérée.
Le décor n’a guère changé depuis, avec ses boiseries, ses cuivres, ses banquettes de cuir noir, ses hauts miroirs biseautés et surtout, la délicate coupole ovale, œuvre des peintres-verriers Gaston Néret et Royé.

Verrière Bofinger 2

Bofinger verrière encre vBofinger détail verrière

Tout autour de la salle du rez-de-chaussée, les murs sont ornés de frises, de médaillons sur toile et de peintures représentant les villes de vin.
Un héron en céramique, œuvre de Jérôme Massier, nous observe : dédaigneusement ? Comme sa consœur la cigogne de la fable, il ne peut attraper miette du foie gras mi-cuit avec sa gelée de pinot noir dans notre assiette!

Bofinger héronbrasserie-bofinger foie gras 2

La clientèle, d’un âge respectable ce midi, se partage entre les touristes qui souhaitent découvrir le lieu et des habitués. En tendant l’oreille, on entend le personnel servir avec condescendance du Monsieur Jean par-ci ou Monsieur Paul par-là. À la table voisine, un jeune octogénaire, costume et cravate, attend ses deux fils pour leur présenter … son amie. Les coupes de champagne sont de rigueur en ce jour de Saint Valentin.
Le premier étage, auquel on accède par un élégant escalier, partagé en salons, semble réservé à une clientèle à la recherche de plus d’intimité. En 1981, le socialiste François Mitterrand le privatisa (quel anachronisme !) pour célébrer son entrée à l’Élysée.
Le salon des Continents doit son nom à l’Exposition coloniale internationale de 1931. Pour cette raison, les murs sont parés de marqueteries représentant les cinq continents, créées par l’artiste peintre Panzani (un neveu de la célèbre marque de pâtes). Les lustres sont l’œuvre des frères Müller maîtres verriers de Lunéville. C’est ici qu’en 1924, le président du parti radical, Edouard Herriot, forma la coalition du « Cartel des Gauches ». La liesse fut de courte durée car ce n’est pas son candidat Paul Painlevé qui succéda à Alexandre Millerand à la présidence de la République, mais le président du Sénat Gaston Doumergue.
Dans le salon Hansi, du nom de l’imagier le plus populaire d’Alsace qui a illustré les boiseries des murs, est accrochée La noce villageoise, une œuvre de Charles Spindler, un peintre, illustrateur et ébéniste également originaire d’Alsace. Y figure l’inscription Vive la France qui, durant l’Occupation, avait été remplacée par Vive le vin ! C’est vrai qu’un Gewurtztraminer vendanges tardives … !

Bofinger escalierSalon Hansi BofingerBofinger tableau

Le cadre constitue tellement un élément du repas chez Bofinger que les serveurs vous proposent volontiers d’immortaliser ce moment de convivialité avec votre portable.
Chaque année, lors des journées du Patrimoine, sont organisées des visites commentées de la brasserie qui est inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques.
Les menus montent en gamme, proximité de l’Opéra-Bastille oblige, selon que vous le choisissez baryton, ténor, alto, mezzo soprano ou soprano.
Les spécialités sont les huîtres, coquillages et crustacés et, bien sûr, les choucroutes alsaciennes avec le chou cuisiné maison selon la tradition : oignons confits, saindoux, genièvre, coriandre et cumin. Je me laisserais bien tenter par le baeckoeffe de poissons mais finalement je cède devant les rognons de veau flambés, généreusement devant moi, au Cognac.

Bofinger tableau Munster

Je ne vous parlerai évidemment pas de l’addition, encore moins en ce jour de fête ! Pour être culinairement correct, elle est sans surprise dans cette institution chargée d’histoire !
Avant de la quitter, je conseille aux éventuels messieurs, même si leur prostate ne leur joue aucun tour, de descendre au sous-sol rien que pour jeter un œil aux luxueuses toilettes. On y est accueilli par une fresque d’une jeune femme généreusement dénudée tenant un livre sur lequel on distingue la devise : Quo non hac duce, « avec une telle guide » ! Qui harcèle en la circonstance, vous voulez me dire ? Des têtes de dauphins voyeurs ornent les urinoirs.

Bofinger toilettes 1 encre vBofinger toilettes 2 encre vBofinger lavabos encre vbofinger-toilettes dauphins

C’est presque le grand bleu en ce jour gris et frisquet.
Un peu de marche pour digérer : nous décidons de nous promener dans le Faubourg Saint-Antoine qui fut très longtemps le quartier des ébénistes et des menuisiers. Loin, et si près pourtant, de l’effervescence automobile, il faut oser s’aventurer dans les ruelles, cours et passages qui le jalonnent.
À cet instant, je pense au portrait tiré par le photographe et ami Jean-Denis Robert, des quatre frères Tiroirs dont les yeux malicieux de titis parisiens rendent un hommage sans langue de bois à la mémoire ouvrière et à la grande tradition du faubourg.

les frres Tiroirs

Les quatre frères Tiroirs, photographie de JeanDenis Robert

Pour commencer la balade, je me glisse dans une ruelle cachée de la place de la Bastille. À peine perceptible entre deux terrasses de cafés, la cour Damoye est une voie privée à l’abri des voitures ouverte en journée aux quidams.

Bastille Cour Damoye 2Bastille Cour Damoye 1Bastille Cour Damoye 4Bastille Cour Damoye 5

IMG_1964 2

Longue d’environ 120 mètres, elle porte le nom de son créateur, un certain Antoine Pierre Damoye quincaillier de son état, qui fit l’acquisition en 1778 d’un terrain servant jusqu’alors de stand de tir aux arquebusiers de Paris.
Occupée autrefois par des ateliers de ferrailleurs, chiffonniers et autres artisans du meuble, elle accueille aujourd’hui artistes et bureaux d’agences de communication. À travers les vitrines, les ordinateurs Apple ont remplacé les rabots et varlopes.
À l’autre extrémité, subsiste encore une pittoresque et authentique brûlerie de café. Si j’avais su, j’aurais volontiers choisi d’y prendre un café. Je comprends que les arômes se dégageant de ce charmant havre de paix aient donné envie au jeune chanteur Igit d’y tourner le clip d’un de ses récents succès.

Image de prévisualisation YouTube

À peine sorti de la ruelle, encore quelques pas, et je me retrouve dans la perspective d’une autre rue pavée immortalisée par un grand monsieur de la chanson française bien trop discret. Et pourtant, s’il est un chanteur français qui symbolise Paris, c’est bien lui : Francis Lemarque. Sa chanson À Paris est un succès planétaire grâce notamment à Yves Montand auprès de qui il repose au cimetière du Père-Lachaise.
Mais, tout de suite, plus que sa valse, c’est sa java qui me donne envie, si j’osais, de gambiller au milieu de la chaussée :

« Tous les samedis soirs on allait comme ça
Dans un bal musette pour danser comme ça
Dans un vieux quartier fréquenté comme ça
Par des danseurs de java comme ça

Rue de Lappe Rue de Lappe au temps joyeux
Où les frappes où les frappes étaient chez eux
Rue de Lappe Rue de Lappe en ce temps-là
A petits pas on dansait la java… »

Replongeons-nous à la Belle Époque, au temps des Apaches, avec la gouaille de Mistigri :

Image de prévisualisation YouTube

Ne craignez rien pour vos enfants, les temps ont changé, l’ambiance de nos jours est plus branchée que canaille. Il faut même être curieux et imaginatif pour retrouver des pans d’histoire de la rue de Lappe des années folles.

Rue de Lappe 7

La rue qui existait déjà au XVIIe siècle tient son nom de Girard de Lappe, un maraîcher qui possédait des jardins à cet endroit. Elle fut baptisée rue Louis-Philippe en 1830 avant de retrouver son nom d’origine en 1867. Aujourd’hui, le monarque qui porta le titre (après Louis XVI) de « roi des Français », parce que cela faisait plus peuple, ne mérite plus qu’un passage très tagué débouchant tout de même sur la rue de Lappe. Grandeur et décadence !

Rue de Lappe 9Rue de Lappe 8Rue de Lappe 8 bis

L’histoire de cette rue se confond avec l’exode des Auvergnats vers Paris au milieu du XIXe siècle. Peu à peu, ils trouvent leur voie au propre comme au figuré, majoritairement marchands de vin et ferrailleurs, ils investissent notamment la rue de Lappe qui devient le village des bougnats avec les cafés-bois-charbon.
Les enseignes sont, pour la plupart, devenues des pièces de musée. Ainsi, en lieu et place du restaurant La Galoche d’Aurillac, référence aux anciennes chaussures du Cantal avec le dessus en cuir et la semelle en bois, on peut goûter désormais à la cuisine vietnamienne.

Galoche d'Aurillac GPRue de Lappe 13rue de Lappe 1Rue de Lappe 2Rue de Lappe 3

Pour s’approvisionner en tripous ou apéritif à la gentiane, la charcuterie Teil est encore ouverte. À propos, amoureux de l’orthographe, n’avez-vous pas constaté que le tripous (avec un s au singulier) devient souvent le huitième convive à la table des mots en ou prenant un x au pluriel. Reconnaissance du ventre, je ferme les yeux au titre de l’exception culinaire française !
Quand on a bien cassé la croûte (hum les cochonnailles et les fromages d’Auvergne !) et bien bu (un verre de Chanturgue ou de Châteaugay ?), on danse. Ainsi s’ouvrirent de nombreux bals auvergnats où l’on dansait la bourrée en claquant des talons (de galoches ?).

Lappe Antonin Bouscatel cabrettaire

Antonin Bouscatel, cabrettaire

Les accordéons diatoniques des Italiens, autres immigrés, vinrent se joindre (pas toujours pacifiquement) aux cabrettes auvergnates pour former, dès la fin du XIXe siècle, les premiers bals musette du nom de la petite flûte importée du Massif central qui devint paradoxalement bientôt un genre musical malgré le déclin de l’instrument.
Dans les années 1930, on comptait dix-sept bals dans la rue de Lappe : Chez Bousca, les Barreaux verts, la Boule rouge, le bal Chambon et … le plus connu au numéro 9, le Bal à Jo, du nom de son propriétaire Geo(rges) France.

19 rue de Lappe. Au joueur de musette. Façade sur rue, détail de la grille de la boutique et de l'enseigneRue de Lappe 4 Balajo

Il ouvrit en 1935 suite à un fait divers survenu le 18 novembre 1934 : on retrouva dans une chambre au second étage de l’immeuble, une prostituée ligotée et étranglée, de quoi donner les chocottes au propriétaire Vernet, un auvergnat évidemment, à qui appartenait aussi, au rez-de-chaussée, le bal musette du Vrai de Vrai. Il décida de céder son bien au bientôt fameux Jo France.
La chanteuse Mistinguett et l’écrivain Céline étaient présents à l’ouverture au milieu des voyous. En effet, beaucoup de zincs du quartier étaient aux mains d’une certaine pègre et dès le début, les truands, les macs et les julots vinrent parader au Balajo au milieu des gens du monde en quête d’encanaillement. Tout cela concourut à la mauvaise réputation de l’endroit.

« Les jul’s portaient des casquettes
Sur leurs cheveux gominés
Avec de bell’s rouflaquettes
Qui descendaient jusqu’au nez
Rue de Lappe
Rue de Lappe
C’était charmant
Rue de Lappe
Rue de Lappe
Mais plus prudent
Rue de Lappe
Rue de Lappe
Pour les enfants
De les emm’ner ce soir là au ciné
Plutôt que d’aller s’faire assassiner… »

On célébrait les costauds et les julots qui, sous la casquette, crânaient au bal musette :

« Ah Julot, y’a qu’toi, dis-moi, pourquoi tu sais prendre ta Nénette ?
Dans tes bras serre-moi que je danse avec toi
Cette valse musette
Je voudrais que notre amour et cette valse durent toujours
Ah ! J’suis mordue, ça se voit
Ah ! Dis-moi pourquoi mon Julot y’a que toi ? ... »

Et le grand Bébert qui a l’air doucereux/C’est un homm’ du milieu :

« À petits pas il danse la java
Et toutes les poules
Comme saoules
Lui riboulent les mirettes
Mais question de plat il leur répond
Ça va, va, va !
Avec son diam’ planté dans la cravate
Quelle tomate ! Il épate … »

Le Balajo resta fermé durant toute la Seconde Guerre mondiale. Il rouvrit le 24 décembre 1944 et aussitôt, le succès ne se fit pas attendre. Les People, comme on ne les appelait pas encore à l’époque, y affluèrent : Mistinguett toujours, Maurice Chevalier, Arletty, Jean Gabin, Édith Piaf qui y fêta son mariage avec Jacques Pils avant d’y amener Marcel Cerdan, Django Reinhart, Philippe Clay, Gregory Peck, Robert Mitchum, Sophia Loren, le prince Ali Khan et son épouse Rita Hayworth pour laquelle l’accordéoniste Jo Privat composa une danse en son honneur, bien d’autres sûrement comme Auguste Le Breton auteur de Du rififi chez les hommes et Razzia sur la chnouf.
Le poète et romancier Francis Carco fréquentait aussi la rue de Lappe qu’il popularisa avec sa pièce de théâtre Mon homme où figure la fameuse chanson éponyme de Mistinguett :

« Je l’ai tellement dans la peau
Qu’j’en suis marteau.
Dès qu’il me touche, c’est fini,
Je suis à lui.
Quand ses yeux sur moi se posent,
Ça m’rend toute chose.
Je l’ai tellement dans la peau
Qu’au moindre mot,
I’ m’f’rait faire n’importe quoi.
J’tuerais, ma foi.
J’sens qu’il me f’rait dev’nir infâme,
Mais je n’suis qu’une femme,
Et j’l’ai tellement dans la peau… »

Jo Privat, né à Ménilmontant d’un maçon italien, dirigea l’orchestre du Balajo, dès son ouverture, durant cinquante ans. C’est cette longévité et son prénom qui laissent penser à tort que c’est lui qui fonda ce temple de la guinche.
Jo Privat s’est envolé au paradis des accordéonistes. Sept décennies après sa création, le Balajo existe encore mais il a perdu son âme de bal musette. Si le décor est resté d’époque, on n’y gambille plus et le lieu est désormais dévolu à la salsa, rock, clubbing, soirées à thèmes et … le lundi après-midi, thé dansant.

Rue de Lappe 11Rue de Lappe 5Rue de Lappe 16Rue de Lappe 12Rue de Lappe 15Rue de Lappe 10

La rue de Lappe vit essentiellement la nuit, aussi en ce début d’après-midi, beaucoup de commerces sont clos.
Je n’ai que mes yeux pour regarder le vaste choix de rhums arrangés et de whiskys dans la vitrine du bar Le Gamin. Sur le trottoir, un fumeur m’interpelle : « Vous savez qui c’est le gamin ? ». Un instant, je pense que c’est lui jusqu’à ce qu’il m’indique du doigt une plaque apposée au mur d’en face.

Rue de Lappe 19Rue de Lappe 20

Nathan Korb dit Francis Lemarque naquit et vécut son enfance donc ici au 51 de la rue de Lappe dont il a fait un de ses grands succès. C’est donc lui le gamin de Paris qu’il chanta même s’il n’en fût pas l’auteur.

« On était trop jeunes pour fréquenter tous les bals de la rue de Lappe, réservés aux adultes, mais dans les années trente, beaucoup de ceux-ci étaient (mal) fréquentés par des « apaches » et il y avait des coups durs et des règlements de comptes. Mais le temps que les flics arrivent de la rue de la Roquette jusque devant chez nous, tout était rentré dans l’ordre. Les blessés étaient embarqués en taxi et chacun avait repris son petit air innocent. On n’aimait guère s’aventurer loin de notre secteur. Nous, les gosses du bout de la rue, on était « les Bleus ». Pourquoi ? Je ne le sais pas, mais ceux du milieu de la rue et du passage Louis-Philippe, c’étaient « les Rouges ». Et quand les Bleus et les Rouges se rencontraient, il y avait de la châtaigne ! ».
Qui sait si ce ne sont pas ces bagarres de rue qui lui inspirèrent l’emploi du temps hilarant du Tueur affamé interprété ici par le quartet loufoque Orphéon Celesta !

Image de prévisualisation YouTube

Je consacrerai un jour un billet complet à Francis Lemarque, ce remarquable auteur-compositeur-interprète populaire et engagé, trop souvent dans l’ombre d’Yves Montand et Mouloudji. Je suis persuadé que beaucoup d’entre vous connaissent ses chansons sans savoir qu’il en est l’auteur : « Il est revenu le temps du muguet/Comme un vieil ami retrouvé » …ça ne vous rappelle rien ?
Ce n’est pas la chaleur du mois de mai aujourd’hui, brrrrr !

Rue de Lappe 17Rue de Lappe 18Rue de Lappe 23

À l’angle de la rue Charonne, le restaurant Chez Paul, l’un des derniers vestiges de la grande époque de la rue de Lappe, a conservé son pittoresque décor de bistrot.
À l’intérieur, j’y reconnais deux petites frappes du temps où l’on qualifiait la boxe de noble art. « Quatre boules de cuir tournent dans la lumière » martelait Claude Nougaro.

Rue de Lappe 22

J’avais dix ans, je me souviens de ce combat où le petit juif de Constantine Alphonse Halimi ravit le titre de champion du monde à l’italien sourd-muet Mario d’Agata. Je me souviens même, ce n’était pas une farce en ce 1er avril 1957, qu’on interrompit le combat un long moment, le plafonnier au-dessus du ring du vieux Vel’d’Hiv’ ayant pris feu.
Par la suite, je me souviens encore qu’avec mon père, on écouta au milieu de la nuit (décalage horaire oblige) à la radio le reportage de sa victoire à Los Angeles contre un mexicain nommé « Ratòn » Macias.
Avec l’étoile de David toujours brodée sur sa culotte noire, le populaire Alphonse fut sans doute le meilleur boxeur français derrière Marcel Cerdan. Il resta célèbre aussi pour sa déclaration patriotique après son titre de champion d’Europe contre un britannique : « Aujourd’hui, j’ai vengé Jeanne d’Arc » !
Ses réparties avec son accent particulier inspirèrent d’ailleurs le sketch du manager du boxeur pied-noir M’sieur Ramirez de Guy Bedos.

Image de prévisualisation YouTube


Charonne 1

« Je t’attends à Charonne » ! Je savais que je croiserais Leny Escudero, à un moment ou un autre, à travers sa magnifique chanson. C’est un privilège des chanteurs de continuer à vivre à travers leurs couplets (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/14/ay-leny-escudero-rum-balarum-balarum-bam-bam/ il était encore des nôtres à cette époque).
Leny écrivit cette chanson en 1967, il y a un demi-siècle, en mémoire des huit victimes, à la station de métro Charonne, de la répression policière d’une violence extrême contre les dizaines de milliers de gens qui défilaient, le 8 février 1962, à l’appel du Parti Communiste Français et de divers organismes de gauche en faveur de l’indépendance de l’Algérie et contre les agissements de l’OAS. 1962, cette année-là, Leny avait écrit son immortelle Pour une amourette. Il choisit de commémorer le drame de Charonne par une chanson d’amour à la manière du Temps des cerises.

Image de prévisualisation YouTube

Charonne n’en avait pas fini de subir les affres des conflits coloniaux. Le soir du 13 novembre 2015, à la terrasse de La Belle Équipe, au numéro 92 de la rue, 21 personnes périrent sous les balles de trois terroristes.
L’enseigne tire son nom du film réalisé avant-guerre (1936) par Julien Duvivier. Jean Gabin y chantait Quand on s’promène au bord de l’eau. La valse musette et l’accordéon m’extirpent de ma subite morosité.

Image de prévisualisation YouTube

À défaut de guincher sur les bords de Marne, je m’enfile au hasard sous un immeuble dans le très discret passage Lhomme. Il ne faut pas craindre d’être trop curieux car tous ces passages, courettes et impasses dans le dédale du faubourg témoignent du passé industriel du quartier et vous garantissent le dépaysement et la quiétude à l’écart du bruit des grandes artères.

Cour Lhomme 3Cour Lhomme 1Cour Lhomme 5Passage Lhomme. cheminéejpgCour Lhomme 4Cour Lhomme 2

Dans cette venelle aux pavés disjoints, longue d’un peu plus de cent mètres, cabinet d’architecture, studio de graphisme et agence de publicité ont remplacé là aussi les artisans du bois. Subsistent, malgré tout, quelques bâtiments typiques comme une boutique de jouets anciens qui semble aussi encore se consacrer à la gainerie d’art. Je ne connaissais pas ce métier de la maroquinerie où l’on fabrique des étuis en cuir pour des sabres ou couteaux, des écrins pour des médailles, couverts, bijoux.
Vétéran des lieux, installée en 1912, la société Hollard, spécialiste du vernissage au tampon, appartient toujours à la même famille. Elle rénove les meubles anciens pour le Mobilier National, les Monuments Historiques, le Sénat, l’Elysée ou encore Matignon.
Une ancienne miroiterie qui fut en activité de 1886 jusqu’à récemment, abrite désormais des cours d’arts plastiques ; la verrière de ce bâtiment industriel fut réalisée par Gustave Eiffel. À l’arrière, se dresse encore une ancienne cheminée en brique.
Juste à côté, se trouvent les ateliers de la Chaiserie du faubourg, une sorte de clinique pour redonner vie aux chaises et fauteuils.
N’oubliez jamais (que) c’est jour de Saint-Valentin ! Un peu de romantisme donc ! La nostalgique chanson de Joe Cocker parle de la rébellion liée à la jeunesse, des premières amours, des beaux moments de la vie, c’en est un aujourd’hui. Le clip fut tourné en 1997 dans le quartier Bastille avec Catherine Deneuve. Soyez attentif, à 1 minute et 32 secondes, on se retrouve dans le passage Lhomme devant l’entrée du garage aujourd’hui abandonné.

Image de prévisualisation YouTube

Aux beaux jours, l’entrelacs des sarments de vigne vierge et les glycines doivent égayer les vieilles façades du passage qui débouche, à l’autre extrémité, dans l’avenue Ledru-Rollin.
Retour vers la rue très animée du Faubourg Saint-Antoine, une des plus anciennes voies de Paris. Sa situation entre Vincennes, où se trouvait le château royal, et Paris, proche de l’Arsenal où transitaient les marchandises, favorisa très tôt l’implantation de commerçants et artisans.
En 1471, Louis XI autorisa les corps de métiers à travailler librement dans le domaine de l’abbaye Saint Antoine. L’abbesse obtint en 1657 de Colbert l’exemption pour ces artisans des réglementations corporatives habituelles.
Cela développa une forte extension du quartier principalement tourné vers l’ébénisterie, la menuiserie, la marqueterie, la dorure.
Malgré son entrée peu engageante, je m’engouffre dans le Passage du Chantier, un des derniers témoins du savoir-faire d’antan autour de l’ameublement.

Passage Chantier 1Passage Chantier 2Passage Chantier 3Passage Chantier 4Passage Chantier 5

Enseigne  passage du Chantier

Le nom du passage, ouvert en 1842, fait référence à un chantier de bois à brûler qui y était installé.
Dans la ruelle pavée, j’erre comme dans un musée dédié à la langue du bois comme la chantait poétiquement Nougaro.

« La langue de bois, la langue de bois
Pour dire qu’on triche avec les mots
Pour dire qu’on ment et de surcroît
Qu’on insulte aussi les ormeaux

Faut-il que l’homme soit macabre
Pour blasphémer la langue d’arbre ?
La langue du bois, la langue du bois … »

Je ne suis pas persuadé qu’en notre ère du consommable et du jetable, les jeunes générations soient sensibles aux meubles dits d’époque, ceux dont on a hérité de nos parents et grands-parents. Je m’interroge parfois sur le devenir de mon armoire normande …
Ma compagne reluque la vitrine de chez Xavie’Z. Il est vrai que leurs cuisines très tendance sont magnifiques.
Plutôt que sortir rue de Charenton, je rebrousse chemin vers le Faubourg. À quelques pas de là, je regarde ce que nous suggère la vitrine d’une librairie joliment baptisée L’arbre à lettres, le bois encore et toujours.
Allez savoir pourquoi, maintenant, je pense à mes chères maman et tante, les deux sœurettes, qui avaient plaisir parfois à fredonner L’hirondelle du faubourg, une populaire valse d’avant-guerre. Je vous en offre une version tout aussi réaliste et dramatique de Raoul de Godewarsvelde :

Pas gaie cette histoire marquée par le nombre treize ! Heureusement, aujourd’hui, on était le 14 ! Et cette hirondelle-là fera le printemps car je compte bien en une saison plus clémente revenir me promener dans ce quartier plein de charme, chargé d’Histoire et d’histoires.

Publié dans:Ma Douce France |on 1 mars, 2018 |1 Commentaire »

Hardi les gars (… et les filles) ! Cap vers le Finistère nord (3)

Pour prendre connaissance des deux précédentes parties de la promenade :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/06/14/hardi-les-gars-et-les-filles-cap-vers-le-finistere-nord-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/06/25/hardi-les-gars-et-les-filles-cap-vers-le-finistere-nord-2/

En ce matin de notre troisième jour en Finistère, nous (petit) déjeunons à la crêperie du Pors-Morvan contiguë à notre chambre d’hôte. Nous profitons seuls de la jolie salle rustique avec au coin de la monumentale cheminée, alignée sur un vaisselier, une étonnante collection de cafetières anciennes. Grand-mère fait du bon café scandait une publicité !

Pors Morvan blog 1Pors Morvan blog 2Pors Morvan blog 3Pors Morvan blog 4

Je déguste mon jus d’orange sous le sourire narquois d’un vieux couple de bretons m’invitant à trinquer : Yehed Mad ! À la bonne vôtre !
Instinctivement, au regard des affiches, j’engage une conversation avec le patron en égrenant mes souvenirs personnels sur les Sœurs Goadec, un trio de chanteuses bretonnes qui connut un vif engouement quand la vague revival celtique déferla sur l’hexagone, à la suite d’Alan Stivell, au début des années 1970 … alors que ces braves dames étaient déjà septuagénaires.
Eh oui, dois-je m’en enorgueillir, comme j’ai vu pédaler Louison Bobet et Robic en chair et en os, j’ai vu chanter Maryvonne, Eugénie et Anastasie Goadec lors d’un fest-noz dans une grange en pleine lande bretonne. Je possède même dans ma discothèque un microsillon vinyle, un sacré collector aujourd’hui. En cette période d’élections, je (ga)votte pour elles! Comme disait le regretté Jean-Christophe Averty dans son émission Les Cinglés du music-hall : À vos cassettes !

Image de prévisualisation YouTube

Ne cédons pas trop à la nostalgie, notre copieux programme, ce jour, est de poursuivre la visite de la côte du Finistère nord amorcée l’avant-veille. Mais auparavant, nous nous dirigeons une dizaine de kilomètres plus au sud jusqu’à Locronan, commune gratifiée, à juste raison, du label des plus beaux villages de France.
Comme pour l’anecdote sur Roscanvel évoquée dans le billet précédent, je possède également un souvenir d’enfance précis de Locronan. Dans les années 1950, l’artiste imagier Job, de son vrai nom Joseph Le Gall, s’était fait une réputation dans l’art des silhouettes et, devant son atelier sur la place, il découpait dans le papier les profils des touristes. Je fus donc son modèle le temps de quelques coups de ciseaux et mon effigie, ma foi très fidèle, resta longtemps dans les archives familiales. Cela semble tellement désuet, je n’ai pas dit ringard, à notre époque des selfies.

Job Locronan

Il m’est arrivé de revoir souvent Locronan sur les écrans car le pittoresque de sa place et quelques ruelles superbement conservées en a fait un lieu de tournage privilégié en particulier pour les films historiques, d’autant plus que depuis que Roman Polanski y tourna quelques plans de Tess, la localité présente la particularité de posséder une grande partie de ses réseaux électriques et téléphoniques enterrés.
Le village a servi de décor, pour ne citer que les films les plus connus, outre Tess, à Chouans ! de Philippe de Broca, Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, et aussi Vos gueules, les mouettes ! de Robert Dhéry, je n’apostrophe aucunement là les Sœurs Goadec.
Le site de Locronan fut un ancien haut lieu de culte druidique et se trouvait au carrefour de deux voies romaines, l’une venant de Quimper et se dirigeant vers la presqu’île de Crozon, l’autre allant vers Douarnenez.
Mais Locronan doit son nom à Ronan, un ermite irlandais qui christianisa la région au Ve siècle et dont la statue en pierre polychrome avec mitre et crosse est visible dans l’église … Saint Ronan comme de bien entendu.

Locronan blog 8-SaintRonan

Après sa mort, les pèlerins affluèrent autour de son ermitage, notamment pour célébrer le culte, certes païen, de fécondité qui entrait dans les dévotions faites à saint Ronan, thaumaturge (faiseur d’actions miraculeuses) avéré ou pas.
Plusieurs ducs de Bretagne, soucieux de l’avenir de leur lignée, y seraient venus en pèlerinage. On dit même qu’Anne de Bretagne serait passée en 1505 à Locronan pour demander à saint Ronan la grâce de donner un héritier au trône de France. La duchesse connaissait en effet bien des soucis pour assurer sa descendance (et celle de la royauté) puisque, de son premier mariage avec Charles VIII, elle eut de nombreuses fausses couches et six enfants tous morts en bas âge. Anne donna naissance à un enfant, il ne peut s’agir que de Renée (en référence à Ronan ?) venue au monde en 1510 (cinq ans plus tard tout de même, saint Ronan aurait-il donc hésité ?) après son remariage avec Louis XII. Elle manifesta un attachement certain à Locronan puisqu’elle éleva le bourg au rang de ville.
À défaut d’avoir conservé sa splendeur passée, Locronan joue aujourd’hui la carte touristique de « petite cité de caractère » qu’elle possède assurément. Sur la place, une enseigne affirme fièrement : « le plus bel endroit du monde est ici … ». L’outrance est parfois sympathique et en ce jour de semaine, hors des vacances scolaires, c’est une aubaine et un plaisir d’y déambuler.

Locronan blog 4Locronan blog 1Locronan blog 2Locronan blog 3Locronan blog 30Locronan blog 32Locronan blog 6Locronan blog 38Locronan blog 31Locronan blog 37_Maxime_Maufra_La_rue_descendante_à_Locronan

La plupart des superbes demeures en granit de la place et des ruelles avoisinantes témoignent de la richesse des notables et des tisserands qui les firent édifier.
En effet, dès le XIVe siècle, le chanvre fleurit tout autour de Locronan. À partir de cette culture, se développa une industrie prospère de la toile à voiles favorisée par la proximité de Pouldavid, l’ancien port de Douarnenez. Tisserands et marchands vinrent s’installer à Locronan. La renommée des toiles issues de Locronan franchit même les océans, ainsi elles équipèrent les navires de la Royale et de la Compagnie des Indes.
La régression s’amorça au XVIIe siècle avec notamment la concurrence des manufactures royales de Brest implantées par Colbert en 1687. La décadence de l’industrie toilière s’accentua à la fin du XVIIIe siècle, la manufacture n’ayant pas su s’adapter aux nouveaux vaisseaux qui exigeaient des voiles de plus en plus grandes. Puis survint la fabrication mécanisée du Nord de la France. Le dernier métier à tisser cessa de battre à la veille de la guerre de 1914.
Au milieu de la place, subsiste le puits banal au fond duquel les habitants puisaient autrefois l’eau potable. Il fut reconstruit suite à un accident de la circulation aux environs des années 1930 lorsque le monde découvrait l’automobile (!).

Locronan blog 5Locronan blog 7_Tisserands_de_Locronan_Villard

De l’église romane primitive, élevée en 1031 par Alain Canhiart, comte de Cornouaille, sur l’oratoire de Saint Ronan, il ne reste rien.
L’église actuelle fut édifiée entre 1420 et 1444 avec l’aide des donations des ducs de Bretagne Jean V, Pierre II et François II. Ce dernier, le père d’Anne de Bretagne, prolongea à trois ans la perception du droit de billot sur les boissons consommées dans les auberges du bourg, pour la mise en place d’une « grande vitre » dans le chevet de l’église. Cette maîtresse fenêtre possède encore aujourd’hui le vitrail originel consacré à la Passion du Christ.
Sous le grand porche, juché au-dessus du portail double en plein cintre, en bon ambassadeur, le saint ermite Ronan nous accueille.

Locronan blog 9Locronan blog 13Locronan blog 14Locronan blog 15Locronan blog 16

À l’intérieur, mon regard est de suite attiré par l’étonnante chaire à prêcher. Réalisée en 1707 par Louis Bariou, un menuisier de Quimper, elle est remarquable avec ses dix médaillons où, telle une bande dessinée, défile le récit de la vie de Ronan.
Ainsi notamment, sur mes photos, vous le repérerez arrivant d’Irlande, revêtu de ses habits d’évêque, accompagné par un ange, puis libérant la brebis enlevée par le loup (déjà un miracle !), puis plus loin, accusé d’être un sorcier, ayant été arrêté et soumis au jugement de Dieu, il est emmené sous bonne garde devant Gradlon, enfin Ronan mort, des anges lui remettent les symboles de la condition d’évêque et son corps est emmené sur une charrette tirée par des bœufs.
Son presque homonyme Ernest Renan écrivait dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse : « Entre tous les saints de Bretagne, il n’y en a pas de plus original. On m’a raconté deux ou trois fois sa vie, et toujours avec des circonstances plus extraordinaires les unes que les autres ».
Le temps me manque mais la visite elle-même de l’église qui lui est dédiée mériterait plusieurs heures tant les statues, autels, vitraux, bannières racontent d’histoires.

Locronan blog 10pgLocronan blog 22Locronan blog 17Locronan blog 19Locronan blog 18Locronan blog 24Locronan blog 11Locronan blog 12

Je m’étonne de la présence d’un crâne, emblème de sa pénitence, dans la main de sainte Marie-Madeleine.
J’ai un faible pour un émouvant Christ en bois assis les mains liées par un nœud marin. On lui donne le nom de Ecce homo, « Voici l’Homme », expression latine utilisée par Ponce Pilate dans l’Évangile de Jean lorsqu’il présente à la foule Jésus battu et couronné d’épines.

Locronan blog 21Locronan blog 20

Au fond de l’église, côté sud, on pénètre directement dans la chapelle annexe du Pénity qui, pourtant, possède son propre portail à l’extérieur.
Son nom signifie l’Ermitage et sa construction daterait de la fin du XVe ou début du XVIe siècle, soit à la fin du règne ducal de François II et royal de sa fille Anne de Bretagne. On rapporte que le produit de la gabelle sur le sel de Guérande versé à Locronan aurait eu pour but l’édification de cette chapelle où le tombeau de saint Ronan devait occuper la place centrale.
Circulez, il n’y a rien à voir ! Non j’exagère, cependant, les reliques de saint Ronan furent transportées, à une date inconnue, à la cathédrale Saint-Corentin de Quimper « afin d’y être entourées de plus de vénération au milieu d’un plus grand concours de peuple et du clergé ».
On parlera donc plutôt de cénotaphe pour désigner le monument en lave de kersanton élevé à la gloire du saint ermite évangélisateur. Son gisant, en haut-relief sur la dalle, le présente reposant sur les ailes de six anges cariatides, bénissant de la main droite et enfonçant, de sa main gauche, sa crosse dans la gueule d’un lion.

Locronan blog 26Locronan blog 27Locronan blog 25Locronan blog 28Locronan blog 29

À quelques pas de là, je m’attarde encore devant une descente de croix polychrome ciselée dans le granit. On y retrouve, de manière cocasse, Marie-Madeleine en costume Médicis et Nicodème en tenue d’époque Henri II.
Caché derrière un pilier, Saint Michel terrasse le dragon et présente les « âmes des Trépassés » dans les balances de la Justice divine. On est réduit à peu de choses finalement !
En faisant le tour de l’église, j’aperçois dans le cimetière la dalle funéraire qui ornait la tombe de Louis Jacques Bégin décédé à Locronan en 1859.
Chirurgien des armées napoléoniennes, président du Conseil de santé des Armées, président de l’Académie de médecine, il finit ses jours à Locronan et fut donc inhumé au cimetière local avant que sa famille ne décide le transfert de ses restes à Paris. Son nom a été donné à l’Hôpital Militaire de Vincennes le 31 mars 1900, c’est justement ce détail qui m’interpelle. En effet, j’y séjournai quelques mois suite à des ennuis de santé contractés dans l’armée mexicaine des coopérants ! Je vous sens sourire, cela me valut cependant de fréquenter à vingt-deux ans le ministère des Anciens combattants et invalides de guerre pour l’obtention d’une pension (que je ne touche pas, je précise tout de même en ces temps de suspicion d’emplois et salaires fictifs) !
Au coin de la place principale, j’emprunte une descente assez raide pour gagner, à deux cents mètres de là, la jolie chapelle Notre-Dame de Bonne Nouvelle qui date du XVe siècle. L’édifice est composé de deux parties dont la séparation est marquée, à l’extérieur, par un petit clocheton, et à l’intérieur, par une arche et une poutre de gloire représentant le Christ en croix entourée de sa mère et de saint Jean.
Ici aussi, le mobilier mériterait une plus grande attention de ma part mais je la réserve essentiellement à l’œuvre de l’artiste contemporain Alfred Manessier qui remplaça les vitraux d’origine en 1985. Sans doute aussi parce que mes racines paternelles se trouvent dans cette région, j’adore ses toiles qu’il consacra à la baie de Somme ainsi qu’aux méandres et reflets du fleuve. Grand maître de la lumière, il traite ici à sa manière le thème de Marie présentant la Bonne Nouvelle au monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain : « Ces vitraux non figuratifs évoquent un mouvement qui part du chœur et continue avec les autres vitraux : c’est comme un manteau qui s’ouvre, un mouvement d’accueil qui vous tend les bras. Au fond le petit vitrail du pignon c’est l’écho du grand vitrail du chœur : c’est en quelque sorte la « bonne nouvelle ». Dans le mouvement dessiné, le rythme est donné par les lignes de plomb ».
Magnifique : j’aimerais pouvoir être là à différentes heures de la journée pour me régaler des jeux de lumière traversant les vitraux et venant danser sur les murs ou les statues.

Chapelle ND Bonne Nouvelle Locronannotre-dame-bonne-nouvelle-Locronanvitraux Manessier Locronan

Tous les six ans, le second dimanche de juillet, se déroule la grande Troménie, une tradition ancestrale puisque les archives paroissiales conservent le souvenir de toutes ces manifestations religieuses célébrées depuis 1593. Il s’agit d’une procession d’une douzaine de kilomètres par « certains chemins qui sont les fins et limites de la paroisse ». Les hommes et les femmes en costume traditionnel défilent à travers la campagne en portant les bannières et en chantant des cantiques. La prochaine Troménie devrait se tenir en 2019.

tromenie-Locronan 1Locronan-la-grande-et-la-petite-tromenie

Il y a d’autres nourritures plus terrestres en entrant, par exemple, dans l’échoppe Le Guillou sise sur la place depuis cinq générations. Ici, l’on y concocte le « vrai » gâteau breton, une pâte brisée avec son beurre de baratte demi-sel, du sucre, des jaunes d’œuf et de la farine, nature ou avec des framboises, des pruneaux, des pommes ou de la rhubarbe. J’ai pris 100 grammes juste en vous détaillant la recette !
Et je ne vous parle pas du kouign amann, une pâte à pain feuilletée avec du beurre demi-sel et du sucre, c’est vraiment tout ? Un peu de caramel aussi parfois, j’ai encore pris 300 grammes ! Cette pâtisserie au nom imprononçable aurait été inventée en 1860 par Yves-René Scordia boulanger à Douarnenez, à l’époque la farine faisait défaut mais le beurre était abondant.
Un National Kouign Amann Day (journée nationale du Kouign Amann) a été institué le 20 juin 2015 par une pâtisserie de San Francisco, j’espère qu’il n’y a pas « trumperie » sur le gâteau !

Locronan blog 35Locronan blog 36

Fraise sur le gâteau, je me dirige maintenant vers la presqu’île de Plougastel, la capitale de la gariguette.
Pour être honnête, je ne verrai de fraise que le musée qui raconte la saga de la belle « rouge » et, assez loin dans la campagne,… quelques tunnels et plastiques noirs au sol aux enseignes Savéol et Prince de Bretagne.
Je ne ramènerai pas trop ma fraise sur l’origine de l’implantation de ce fruit de renommée internationale sur les bords de la rade de Brest.
Les espions ont parfois du bon et les Plougastels peuvent remercier l’un de ceux de Louis XIV, Amédée-François Frézier, officier du génie maritime qui embarqua en 1711 pour les côtes d’Amérique du Sud. C’est au cours de son périple de plusieurs années, en escale dans la baie de Conception au Chili, qu’il découvrit des plants de fraises. En 1739, Frézier fut affecté à Brest, on peut penser qu’il apporta quelques graines de la plante qui retrouvait là des conditions naturelles voisines de celles du littoral chilien, une rade océanique, un climat tempéré, un sol argilo-granitique.

Plougastel blog 12

Des historiens de l’agronomie précisent aujourd’hui que l’implantation de la fraise serait liée au tremblement de terre qui toucha Brest en 1736 et détruisit le jardin des simples de l’hôpital maritime.
Le XIXe siècle fut l’âge d’or de la fraise de Plougastel précoce en saison. Les plants abondaient dans les champs et le rebord des falaises de la presqu’île. Un marché florissant s’établit avec Paris et l’Angleterre.
De nos jours, le fleuron local n’occupe plus une place aussi importante sur les marchés européens mais il continue de jouir d’une excellente réputation gastronomique.
De crainte d’être accusé de mauvais esprit, je n’ai pas poussé la curiosité de regarder la provenance des fraises sur l’étal du magasin Cocci market sur la place du bourg…
Finalement, je vais rassasier mon esprit, en face, dans l’enclos paroissial, devant le magnifique calvaire, l’un des plus beaux sinon le plus beau que compte la Bretagne. D’autant qu’après la grisaille brumeuse de Saint-Thégonnec, l’avant-veille, les 182 personnages sculptés dans la pierre jaune de Logonna et bleutée de Kersanton profitent du soleil généreux de midi. J’avoue ne pas les avoir comptés !
D’une dizaine de mètres de hauteur, il fut dressé entre 1602 et 1604 pour conjurer l’épidémie de peste de 1598. Il subit quelques outrages lors de bombardements durant la Seconde Guerre mondiale mais il a été admirablement sauvé grâce à l’action du soldat John Davis Skilton (présent dans les combats), conservateur du musée de Washington dans le civil.

Plougastel blog 1Plougastel blog 2Plougastel blog 3Plougastel blog 4

Un panneau didactique, si l’on est un visiteur patient et curieux, informe des différentes scènes qui composent cette œuvre magistrale. Parmi les plus remarquables, il faut citer le groupe de Véronique retenu par André Malraux dans « le musée imaginaire de la Sculpture mondiale », et saint Roch et saint Sébastien invoqués contre la peste.

Plougastel blog 10Plougastel blog 5Plougastel blog 8Plougastel blog 11Plougastel blog 6Plougastel blog 7

J’approche de Brest. J’aime les ports, ils racontent tant d’histoires. Inévitablement, je me rappelle de Barbara, le sublime poème de Jacques Prévert extrait de son recueil Paroles :

« Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre ! … »

Brest restera pour moi ce poème d’amour qui bascule soudain en un cri de colère contre la « connerie » de la guerre. Mouloudji, Montand, Les Frères Jacques, Reggiani, Cora Vaucaire, notamment, en ont fait une grande chanson qui appartient au panthéon du music-hall français.
Je ne rentrerai pas dans Brest aujourd’hui complètement reconstruit. Je le contourne par une rocade aussi affreuse que toutes les zones industrielles de notre pourtant douce France.

Plougastel blog1

Je pense à l’enfant du pays Miossec qui a écrit aussi une belle chanson très personnelle. Il y parle d’une femme qu’il a quittée en quittant Brest :

« Est-ce que désormais tu me déteste
D’avoir pu un jour quitter Brest ?
La rade, le port, ce qu’il en reste
Le vent dans l’avenue Jean Jaurès.

Je sais bien qu’on y était presque,
On avait fini notre jeunesse,
On aurait pu en dévorer les restes
Même au beau milieu d’une averse… »

Image de prévisualisation YouTube

Les choses s’arrangent parfois, il ne pleut pas toujours sur Brest. Depuis quelques années, Miossec, apaisé, a retrouvé Brest et séjourne dans une ancienne ferme sur la route du Conquet que j’emprunte maintenant.

Le Conquet blog1Le Conquet blog2Le Conquet blog3Le Conquet blog4

Quand la Louise fut venue … ! C’est le joli jeu de mots pour évoquer la première ligne de passagers vers les îles Molène et Ouessant, instaurée en 1869.
La maison des Seigneurs, une demeure fortifiée avec trois tours, surplombe l’aber du Conquet.
Le problème avec les rias et abers, c’est comment accéder à l’autre rive, en l’occurrence la pointe de Kermorvan, sans revenir plusieurs kilomètres à l’intérieur des terres, même l’aimable chef cuisinier que j’accoste ne sait trop précisément.

Finistere nord blog 1

C’est l’occasion de traverser Saint-Renan qui a depuis longtemps oublié l’ermite. Il n’y a même pas sa statue dans l’église paroissiale dédiée à Notre-Dame de Liesse.
Je retrouve le littoral à la Pointe de Corsen et son panorama exceptionnel sur la mer d’Iroise. Comme l’indique la table d’orientation, nous nous trouvons ici au point le plus à l’Ouest de la France continentale.

Vers la pointe Corsen blog 1Vers la pointe Corsen blog 2Pointe de Corsen blog 3Pointe de Corsen blog 4Pointe de Corsen blog 2Pointe de Corsen blog 1

Une décapotable rouge (qui ne m’appartient pas) devant un océan de bleu, ce pourrait être le début d’une histoire devant une fin de terre.
On n’éprouve pas le besoin de parler ou d’écrire devant de tels paysages. Quelques images suffisent pour illustrer le dépaysement de cet après-midi.

Littoral blog 4Littoral blog 3Littoral blog 1Littoral blog 2

Quelques pointes, criques et anses plus au nord, à hauteur de la commune de Landunvez, je me pose devant la minuscule chapelle Saint-Samson isolée sur la lande. Construite en 1785, elle est grande ouverte, je dirais presque à tout vent nul aujourd’hui.

Chapelle St-Samson blog 1Chapelle St-Samson blog 3Chapelle St-Samson blog 2

Saint Samson, originaire du Pays de Galles, débarqua près de Cancale vers 548 pour évangéliser le pays. Dès son arrivée en Armorique, il aurait guéri une femme de la lèpre et sa fille de la folie. Pour le remercier, le mari lui offrit une parcelle de terre sur laquelle il aurait établi un évêché. Il fut en effet le premier évêque de Dol-de-Bretagne.
Jadis, près de la chapelle, il y avait un menhir haut de deux mètres. Il suffisait de se frotter le dos contre la pierre de Saint Samson pour être soulagé des rhumatismes, bref c’est exactement ce qu’il me faudrait. Quel est l’abruti qui a fait disparaître cette pierre magique ?
Le troisième dimanche de juillet, jour du Pardon, on y célèbre encore la messe et bénit la mer.
Quelle plénitude ! Pourtant, il faut se méfier de l’océan qui dort.
Le 16 mars 1978, le pétrolier supertanker libérien Amoco Cadiz s’échoua sur les récifs en face du village de Portsall provoquant une marée noire considérée comme l’une des pires catastrophes écologiques de l’histoire. L’ancre de l’Amoco Cadiz est encore visible sur le quai.

Ancre_Amoco_Cadiz

Pauvres oiseaux (près de dix mille) et poissons qui ne demandaient rien à personne sur cette côte grandiose. Vos gueules, les humains !
17 heures, il est temps de quitter à regret la côte des légendes. Dans deux heures trente, je serai chez des amis de Rennes.
Le lendemain, je ferai la Mayenne et l’Orne buissonnières pour rejoindre mes pénates franciliens. Je déjeunerai dans un chaleureux restaurant de routiers à l’enseigne, ça ne s’invente pas, du Paris-Brest ! C’est un gâteau dont je vous ai déjà conté l’histoire dans un billet gourmand :
http://encreviolette.unblog.fr/2012/04/12/les-gateaux-de-mon-enfance/

Publié dans:Ma Douce France |on 2 juillet, 2017 |Pas de commentaires »

Hardi les gars (… et les filles) ! Cap vers le Finistère nord (2)

Pour prendre connaissance de la première partie de la promenade :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/06/14/hardi-les-gars-et-les-filles-cap-vers-le-finistere-nord-1/

C’est bien sympathique de partager le petit déjeuner dans la salle à manger rénovée avec un goût affirmé par les propriétaires de notre chambre d’hôte. C’est tellement plus convivial qu’une salle de restaurant d’hôtel !
En cette période d’élections, il me revient que sous son règne, notre ancien président faux aristocrate Valery Giscard d’Estaing avait condescendu à se rapprocher du bon peuple en invitant, un matin de Noël, les éboueurs de l’avenue Marigny, à abandonner leur benne pour venir prendre le petit déjeuner à l’Élysée. Il ne renouvela pas cette initiative jugée populiste et un tantinet surréaliste.
Avec mon café, pain au chocolat, confitures et beurre évidemment salé, me sont servies les nouvelles toutes fraîches dans le Télégramme le principal quotidien régional après Ouest-France. S’il y a du bruit dans Landerneau ce matin, il émane des accusations visant la figure politique locale Richard Ferrand, tout récent ministre « marcheur » de la Cohésion des territoires (et désormais ex !)) en lice aux élections législatives non loin d’ici à Châteaulin sur les bords de l’Aulne.

Pont_de_Térénez

L’Aulne est un fleuve côtier qui, dans son cours médian, coïncide avec un tronçon du canal de Nantes à Brest.
Au XIXe siècle, les péniches chargées de sable à destination des cultivateurs du Centre Bretagne remontaient la rivière et descendaient au retour ardoises et produits agricoles. Des « vapeurs » transportant passagers et marchandises effectuaient des rotations régulières entre Port-Launay et Brest avec une escale à Landévennec.
Je franchis bientôt l’Aulne en empruntant le pont de Térénez, ouvrage d’art aux lignes futuristes qui lui donne, à moindre échelle, un faux air du viaduc de Millau. Il constitue un élément essentiel de désenclavement pour la presqu’île de Crozon si l’on ne veut pas faire un détour d’une cinquantaine de kilomètres.
Quelques kilomètres plus loin, un belvédère offre le spectacle de la rencontre de la rivière avec la mer. « Rejoignant la rade de Brest, l’Aulne termine ici sa course par un majestueux méandre. Comme pour mieux saluer un pays que l’on ne quitte qu’à regret … » nous précise un panneau didactique. La quiétude du lieu, abrité des vents, et la profondeur des eaux n’échappèrent pas à la Marine qui, très tôt, s’intéressa au site.

Landevennec blog 1Landevennec blog 2Landevennec blog 4Landevennec blog 3

Vers 1840, fut créée ici la Station Navale visitée par Napoléon III et l’Impératrice Eugénie lors de leur voyage d’août 1858 en Bretagne. Ce site accueillait les bateaux en réserve (jusqu’à 200 marins) qui procuraient une prospérité exceptionnelle aux commerces de Landévennec, le bourg voisin.
Dans les années 1950, la Réserve transforma cette zone de mouillage en un cimetière de navires. Pour bon nombre d’entre eux, c’est l’ultime escale précédant le chantier de démolition ou l’ « océanisation » en haute mer pour les exercices de tirs de la Marine Nationale.
Encore quelques centaines de mètres d’une descente abrupte pour rejoindre, l’abbaye de Landévennec. J’ai toujours eu une estime particulière pour les moines qui, outre de fabriquer des fromages, des bières artisanales et de concocter quelques liqueurs (!), avaient le chic pour trouver leur paix intérieure dans des sites exceptionnels. Chapeau, ou plutôt, tonsure monsieur Guénolé qui, en 485, choisit de s’installer à l’endroit où l’Aulne communie avec l’Atlantique !

Abbaye Landevennec vue aérienne-Abbaye_de_LandévennecLandevennec blog 5

Landevennec blog 6

Puisqu’il se présente devant moi, je prie saint Guénolé de pardonner les exactions de mes ancêtres vikings qui pillèrent et incendièrent le monastère en 913. Les religieux d’alors durent s’enfuir des lieux avec les reliques du saint pour se réfugier à Montreuil-sur-Mer. L’abbaye fut entièrement reconstruite entre la fin du XIe et le milieu du XIIIe siècle. Elle fut abandonnée en 1793, conséquence encore de la Révolution française. La communauté compte actuellement une vingtaine de frères bénédictins.
« C’est un lieu extrêmement agréable, exposé au soleil, inaccessible à tous les vents sauf un peu le vent d’Est, comme un paradis tourné vers le soleil levant, le premier tous les ans à pousser ses fleurs et ses bourgeons, et le dernier à perdre ses feuilles » écrivait un moine du IXe siècle.
Les ruines de l’ancien monastère ne peuvent être visitées ce matin mais par contre, on a accès à la nouvelle abbaye édifiée entre 1950 et 1965 et au musée. Je n’ai pourtant pas abusé de chouchen en ce début de matinée mais ce sont cinq saint Guénolé en bois polychrome qui surgissent devant moi.
Au village, un peu plus bas, la quiétude et un certain art de vivre ont gagné les habitants et, j’ajoute même, presque les touristes. L’épicerie municipale propose des produits locaux. À l’enseigne Ancrages (ou Encrages ?) d’un café librairie, tout un symbole (la grand-mère et l’arrière-grand-mère de la patronne étaient natives de Landévennec), on peut déguster un petit noir tout en feuilletant des vieux livres et des journaux anciens.

Landevennec blog 7Landevennec blog 8Landevennec blog 12Landevennec blog 9Landevennec blog 10

L’église du XVIIe siècle possède son cimetière marin. Les tombes disposées en espalier sont tournées vers l’océan. Le portail de l’enclos paroissial est surmonté d’une niche avec une Vierge à l’enfant assez moderne.
Ici, on est tellement accueillant que la lumière s’allume dès que l’on pousse la porte de l’église. Le regard est immédiatement attiré par un immense tableau de la Cène qui se trouvait, à l’origine, dans le réfectoire de l’abbaye. Une autre toile représente saint Corentin devant la cathédrale de Quimper, au premier plan un seigneur coupe en deux le poisson du saint. De manière presque enfantine, une ancre de bateau, un poisson et un crabe posent dans un vitrail.
Je comprends qu’un couple d’amoureux enlacés ait choisi ce petit havre de paix.

Landevennec blog 11

LandevennecjpgLandevennec blog13

Je m’enfonce maintenant plus avant dans la presqu’île de Crozon qui doit son nom à son bourg principal. Située à l’extrémité Ouest de la Bretagne, très reconnaissable sur une carte avec son tracé en forme de croix, elle est entourée par la mer sur trois côtés : au nord, par la rade de Brest, à l’ouest par la mer d’Iroise et au sud par la baie de Douarnenez.
Jusqu’à ce matin, je pensais que notre École Navale nationale était située à Brest. Ce n’est pas tout à fait exact, je découvre qu’elle est précisément basée au lieu-dit du Poulmic à l’entrée de la commune de Lanvéoc. Détail cocasse, un feu clignotant signale la possibilité de passage … d’avion. C’est sans doute pour éviter que nous soyons effrayés par le vacarme et le déplacement d’air lors des manœuvres des impressionnants hélicoptères de la BAN (base d’aéronautique navale) affectés à la sécurité maritime.
Un peu plus loin, nous apercevons en contrebas sur la côte les vestiges de l’ancien appontement pétrolier construit sous l’occupation allemande. J’apprends que ces sortes de gros blocs de béton destinés à amarrer ou appuyer des navires s’appellent duc-d’Albe, le terme provenant de Ferdinand Alvare de Tolède, troisième duc d’Albe, qui accrochait ses embarcations à des pieux.
À l’abri des regards, s’étend l’île Longue, une presqu’île en réalité, base ultra secrète, élément central de la dissuasion nucléaire française avec entrepôt de missiles et sous-marins.
Entre rade et lande, les échappées sur la côte sont si apaisantes que nous en oublions que le pays est sous état d’urgence.

Le Fret blog 1Le Fret blog 2

Nous parvenons bientôt par une route digue entre mer et étang au charmant port du Fret. Quelques vieilles coques échouées témoignent d’une activité de pêche révolue.
Cependant, hors la plaisance, Le Fret offre encore des liaisons à travers la rade entre Brest et la presqu’île. À la fin du XIXe siècle, c’était chic de la part des bonnes familles de Brest d’embarquer sur les vapeurs jusqu’au Fret puis aller en villégiature dans les hôtels de Morgat de l’autre côté de la presqu’île.

Roscanvel blog 3

Non non non, saint Éloi n’est pas mort car il b…rille encore dans la lumière d’un des vitraux de l’église très sombre qui lui est dédiée au village de Roscanvel. Ce sont des vitraux qui remplacent les œuvres du maître-verrier mondialement renommé Auguste Labouret  endommagées lors d’un incendie en 1956 et par l’eau de mer projetée pour le circonscrire.
Le Chemin de Croix en terre cuite polychrome dégage une émouvante simplicité.

Roscanvel blog 6Roscanvel blog 5Roscanvel blog 4Roscanvel blog 1Roscanvel blog 2

Le vieux lavoir édifié en 1666, en face de l’église, est placé aussi sous la protection du même saint Éloi, évêque de Noyon, patron des forgerons et des orfèvres (plus généralement de tous les artisans des métaux), protecteur des chevaux et … comme nous l’apprit la comptine, conseiller financier du bon roi mérovingien mal culotté Dagobert. Nul besoin de réformer le code du travail, cumulard, il est même aujourd’hui le saint patron des mécaniciens de l’armée de l’Air et du personnel du matériel de l’armée de Terre !
La petite statue mutilée, à l’arrière du monument, est celle de saint Yves patron de la Bretagne et des avocats. Épiait-il trop le bavardage des femmes lavant leur linge, les processions et les prières d’autrefois ?
Roscanvel demeure gravé dans la mémoire sinon familiale du moins la mienne maintenant que mes aïeux m’ont laissé poursuivre seul le chemin. C’était au milieu des années 1950 lors d’un voyage en Bretagne et plus particulièrement donc une étape sur la presqu’île de Crozon. Mon père, pourtant maître dans l’organisation des promenades, n’avait sans doute pas imaginé l’afflux de touristes que la presqu’île drainait déjà à l’époque. Ainsi, tous les hôtels conseillés par l’incontournable guide rouge Michelin, affichaient complet. Après avoir battu la lande et la côte, nous dûmes nous résigner à dormir à cinq dans la Peugeot 203, un peu à l’écart de Roscanvel. Ne trouvions-nous pas le sommeil, nous partîmes à pied, mon père, mon oncle et moi, pour une promenade au clair de lune jusqu’à la Pointe des Espagnols distante d’environ trois kilomètres. J’étais fier d’accompagner les adultes en pleine nuit. Vous ne me croirez peut-être pas mais je conserve encore, soixante ans plus tard, le souvenir de l’inquiétant (du moins pour le gamin que j’étais) silence dans la lande et la vision de l’autre côté de la rade des lumières de l’arsenal de Brest.
Ce matin, je colle des images en couleurs à mes souvenirs, avec, je l’avoue, un soupçon d’émotion.

Pointe des Espagnols blog

La Pointe des Espagnols constitue l’extrémité de la branche nord de la presqu’île de Crozon. C’est une falaise de plus de 60 mètres de hauteur plongeant dans la mer sur laquelle subsistent des vestiges de fortifications militaires. En effet, sa position stratégique était déjà reconnue au temps des ducs de Bretagne.
En 1594, les Espagnols (alliés aux français catholiques) y débarquèrent et n’en furent chassés (par les Anglais et les français protestants) qu’après d’âpres combats souvent appelés Siège de Crozon. C’est de cet épisode que la pointe tire son nom.
En Finistère, les pointes, caps et péninsules (ça rappelle la tirade des nez de Cyrano de Bergerac !) favorisent l’implantation de forts et de phares et constituent des lieux souvent chargés d’histoire et même d’histoires.
Un peu plus loin, au-delà de la pointe dite de Cornouaille, on distingue le fort des Capucins imaginé à l’origine par Vauban (et construit en 1848) sur un îlot rocheux du même nom, relié à la terre par un petit pont. Il a longtemps servi de lieu de manœuvres à l’armée. Mon imagination est sans doute (trop) débordante, ça a un tout petit côté muraille de Chine !

Fort des Capucins

« … J’aime les filles de la Rochelle
J’aime les filles de Camaret
J’aime les filles intellectuelles
J’aime les filles qui me font marrer
J’aime les filles qui font vieille France
J’aime les filles des cinémas
J’aime les filles de l’Assistance
J’aime les filles dans l’embarras… »

Souvenirs, souvenirs quoique je n’eus pas besoin de Jacques Dutronc (et Jacques Lanzmann son parolier) pour être intrigué par les Filles de Camaret ! Ni de Hugues Aufray d’ailleurs !

« L’épervier de ma colline
N’est pas un très bon chrétien.
L’épervier de ma colline
Chante comme un vrai païen.
Il connaît tous les couplets
Des filles de Camaret. »

Même le grand Georges Brassens nous livra son avis dans sa chanson Les Quat’z’arts :

« Le mort ne chantait pas : « Ah ! c’qu’on s’emmerde ici ! »
Il prenait son trépas à cœur, cette fois-ci
Et les bonshomm’s chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus « Saint-Eloi bande encor ! »

Les quat’z'arts avaient fait les choses comme il faut
Le macchabée semblait tout à fait mort. Bravo !

Ce n’étaient pas du tout des filles en tutu
Avec des fess’s à claque et des chapeaux pointus
Les commères choisies pour les cordons du poêle
Et nul ne leur criait: « A poil ! A poil ! A poil ! »…
… Les quat’z'arts avaient fait les choses comme il faut
Le curé venait pas de Camaret. Bravo ! »

Pour Saint Éloi, nous savons maintenant que nous pouvons être rassurés sur sa vitalité. Pour les filles, je vais juger sur pièce puisque nous décidons de déjeuner sur le port de Camaret-sur-mer.
Pour ce qui concerne la jeune serveuse du restaurant, elle ne manifeste pas un enthousiasme débordant et me prévient même qu’elle n’est pas douée pour déboucher les bouteilles, un muscadet en la circonstance. C’est un peu la France en marche … arrière ! Elle s’en sortira cependant avec les honneurs.
L’époque florissante du port de pêche a vécu. Du XVIIe au XIXe siècle, tout comme Douarnenez et Concarneau, Camaret fut un grand port sardinier. En 1850, on recensait 94 chaloupes sardinières armées chacune d’un équipage de 4 à 5 marins. Au XXe siècle, le port était réputé pour la pêche à la langouste dans les eaux mauritaniennes. Sur la jetée, quelques épaves témoignent de ce temps révolu. Les plus anciens d’entre vous se souviennent peut-être, dans les années 1960, de la « guerre de la langouste » et la crise diplomatique entre la France et le Brésil.

Phare Camaret

Camaret blog 1Camaret blog 10Camaret blog 3Camaret blog 2Camaret blog 4

Tout proche, se dresse une chapelle en pierre jaune de Logonna, construite au XVIIe siècle et dédiée curieusement à Notre-Dame de Rocamadour.
Il semblerait que les liens tissés entre Camaret et Rocamadour remontent à 1183 lorsque le curé de Camaret (pas celui de la chanson), venu en pèlerinage dans la cité du Lot, décida à son retour de créer une chapelle ainsi appelée pour servir d’étape aux pèlerins faisant halte à Camaret avant d’aller prier la vierge noire de Rocamadour.

Camaret blog 6Camaret blog 5Camaret blog 7Camaret blog 8

La statue négroïde protègerait des naufrages et de nombreux marins affirmaient l’avoir priée au plus fort de la tempête et avoir ainsi eu la vie sauve.
Des maquettes de bateaux et des bouées sont déposées dans l’église en guise d’ex-voto.
On remarque un autel restauré contemporain de la bataille de Camaret en 1694. En 1688, la France de Louis XIV déclara la guerre à une coalition anglo-hollandaise connue sous le nom de Ligue d’Augsbourg. La bataille de Camaret correspond à une tentative de cette coalition de détruire la flotte française stationnée à Brest. Le roi soleil fit appel à Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban, pour repousser les assaillants.
« Ce que fut cette action, tout le monde en Bretagne le sait : l’apparition de la flotte anglo-hollandaise (36 vaisseaux de guerre, 12 galiotes à bombes, 80 bâtiments de transport et 10.000 hommes de troupe, sans les équipages) le soir du 17 juin, la veillée des armes dans la nuit sur tout le littoral, la brume au petit matin du 18 contrariant l’ennemi, favorisant les nôtres ; puis cette brume levée, les 7 frégates attaquant Camaret, tirant à boulets rouges sur le village inoffensif, entamant un furieux duel d’artillerie avec le château (qui n’avait que 9 pièces sur 11 prévues) et les batteries de côte. Puis le drame se déroule, prodigieusement rapide : coupé d’un boulet, le clocher de la chapelle de Roc’h Amadour s’écroule ; foudroyé, un navire hollandais s’échoue, est pris à l’abordage sur la grève du Coréjou ; les six autres, criblés de boulets, leur gréement en lambeaux, reculent, fuient ; un transport saute, et sur la grève de Trez-Rouz, en un prodigieux élan, soldats et garde-côtes jettent à la mer les Anglais débarqués en chaloupes, leur faisant 500 prisonniers. Le soir même, il n’y avait plus une voile anglaise à l’entrée de l’Iroise … »

Camaret blog 9

La Tour Vauban, pimpante en rouge au bout de la jetée, date de cette époque.
Lors des combats, un boulet décapita donc la flèche de la chapelle. La légende raconte que Notre-Dame de Rocamadour en personne apparut alors et renvoya le boulet destructeur sur le vaisseau coupable qui coula. Elle ne précise pas si, pour ce faire, la Vierge arma le bras d’un artilleur de Vauban et l’un de ses canons !
Les plus coquins d’entre vous attendent peut-être avec une certaine curiosité mon appréciation sur les filles de Camaret. Pour certains, les plus anciens, resurgissent des souvenirs de potaches, de carabins, de monômes, de chambrées car les filles de Camaret tiennent leur notoriété sulfureuse d’une chanson paillarde très prisée dans ma jeunesse. En ce temps-là, ma bonne dame, il n’y avait pas les réseaux sociaux et autres chaînes et sites érotiques pour émoustiller les sens. Je vous en livre un couplet, il ne manquerait plus qu’on censure mon billet !

« Les filles de Camaret se disent toutes vierges (bis)
Mais quand ell’s sont dans mon lit,
Elles préfér’nt tenir mon vit
Qu’un cierge (ter) »

Cela dit au passage, en voyant un vieux lit clos breton, la veille, au hameau des goémoniers, j’imagine que les ébats ne devaient pas y être aisés !
Cette chanson connue aussi sous le titre de Le pou et l’araignée aurait été écrite, il y a plus de cent ans, par un certain Laurent Tailhade, écrivain journaliste anarchiste, qui avait l’habitude de passer ces vacances d’été à Camaret. Dans une série d’articles publiés dans une gazette parisienne, il ridiculisait la ville de Camaret et fustigeait l’attitude du recteur (le curé) qui « mendie à domicile et quête en personne chez tous les baigneurs, accompagné d’une cinquantaine d’ivrognes stationnant devant les hôtels abritant des parisiens ». Pire encore, à l’occasion de la fête de la Vierge le 15 août 1909, il déposa un pot de chambre à la fenêtre de sa chambre d’hôtel, au passage de la procession. Menacé de mort, a minima d’être jeté à l’eau, par les marins locaux, Tailhade dut son salut aux gendarmes. Quelques mois plus tard, l’affaire fut jugée aux tribunal de Quimper : le journaliste fut acquitté et le curé s’en tira avec des remontrances.
Tailhade se vengea, par la suite, de la population camaretoise en écrivant ses libidineux couplets qui, malgré tout, ont contribué à la notoriété de la cité portuaire, la preuve. Je vous ressers une rasade de cette chanson à boire ?

« …Si les fill’s de Camaret,
S’en vont à la prière
C’ n’est pas pour prier l’ Seigneur
C’est pour branler le prieur
Qui bande (ter)
Sur la plac’ de Camaret,
Y a un’ statue d’Hercule
Monsieur l’ maire et m’sieur l’curé
Qui sont tous les deux pédés
L’enc …(ter) … »

Les Frères Jacques, auxquels j’ai rendu hommage dans un récent billet, consacrèrent un album aux chansons paillardes, au début de leur carrière (ils s’appelaient alors les 4 Jules). Y figurait la « délicate ode » aux filles de Camaret et la pochette du microsillon représentait deux moines lubriques à la rouge trogne à table. Pierre Perret l’inscrivit aussi à son répertoire.

Paillardes Freres Jacques

Saint Éloi et saint Guénolé, absolvez-moi ! En pénitence, je vous offre Le port de Camaret par ciel d’orage, une toile d’Eugène Boudin (1873), le « roi du ciel » qui y effectua de fréquents séjours

Le-Port-de-Camaret-par-ciel-d-orage_Eugène Boudin

En remontant sur les hauteurs de Camaret, je m’arrête quelques minutes devant les alignements mégalithiques de Lagatjar. Ils seraient contemporains de ceux de Carnac, soit entre 3 000 et 2 500 ans avant J.C. Il ne reste qu’une soixantaine de menhirs sur le site qui en comptait dix fois plus.

Mégalithes Lagatjar blog 1Mégalithes Lagatjar blog 2

Cet après-midi, ils servent essentiellement d’éléments de jeu de chat perché pour la classe de collégiens en visite avec leur professeur. Manquerais-je de fairplay si je compare l’activité du jour avec le compte-rendu de la sortie scolaire, en date de 1909, au hameau des goémoniers, évoqué dans mon précédent billet ?
Je me console rapidement en admirant les panoramas grandioses qu’offre la côte déchiquetée, en particulier la pointe de Pen-Hir avec dans son prolongement ses célèbres « Tas de pois ». Par le passé, ils étaient craints par les marins souhaitant accoster à Camaret et causèrent plusieurs naufrages.
Sur le replat de la falaise, une immense croix de Lorraine en granit, inaugurée par le général De Gaulle en 1951, commémore les Bretons de la France libre. En effet, comme un symbole, la vue est imprenable et le sentiment de liberté est total.

Tas_de_Pois,_Pen_Hir,_Finistère_La_pointe_de_Pen_Hir_vue_de_la_pointe_de_Dinan_Plage Penn Hir

Eugène Boudin se serait régalé ici avec les ciels changeants qui, en quelques minutes, modifient complètement l’atmosphère dégagée par le paysage ainsi que nos sensations et émotions.
Le temps nous manque, j’envie les randonneurs qui suivent méthodiquement les sentiers douaniers.
Un peu plus tard, je serai « Morgat de toi » ancien petit village de pêcheurs devenue peu à peu, à la fin du XIXe siècle, station balnéaire grâce à de riches familles parisiennes et l’industriel Armand Peugeot qui projeta la société à son nom dans l’ère de l’automobile.
J’ai le béguin de ces maisons et commerces avec leurs façades aux couleurs vives.

Morgat blog 2Morgat blog 1-Les_grottes_de_Morgat_à_Crozon_-_023

Une guérite propose des balades en bateau jusqu’aux grottes réputées pour leur teinte rouge due aux oxydes de fer. Pour les décrire, rien de mieux que vous offrir un extrait de Par les champs et les grèves, un récit à deux voix de Gustave Flaubert et Maxime Du Camp sur leur grand tour de Bretagne qui les amena jusqu’à la presqu’île de Crozon :
« Elles sont peu profondes et soutenues par des retombées de roches qui s’appuient à terre comme d’énormes piliers. Le jour les illumine étrangement, se brisant aux angles et éclairant d’une lumière verdâtre les parois humides où se marient toutes les teintes les plus douces, depuis le rouge foncé jusqu’au bleu d’argent. Une eau limpide oubliée par le flux s’écoule lentement des vasques naturelles de la pierre et creuse de petits ruisseaux dans le sable sur lequel courent en criant les alouettes de mer. Pour aller visiter la plus grande, nous montâmes en canot. Nos deux rameurs donnèrent quelques coups d’aviron, nous glissâmes sur les flots qui nous remuaient à peine et bientôt nous entrâmes avec une vague au sein de la falaise dans un merveilleux palais souterrain.
La voûte est haute et découpée en stalactites irisées de mille couleurs elle s’abaisse brusquement vers le fond et plonge dans l’obscurité. Le moindre cri résonne lugubrement, se heurte aux échos et retombe dans la poitrine qui l’a lancé. Au milieu, un petit rocher sort sa tête au-dessus de la mer qui le baigne et l’entoure de cercles. Les nuances sont multiples, variées, sans transition, selon les couches de la pierre, ce sont des traînées de sang, des langues de feu vif et blanchissant, des rayons d’azur, des taches de cendre grise, des veines d’un vert pâle comme la malachite, des épanchements lie-de-vin et des filets blonds comme la paille battue. La vague avançait lentement, poussée par une force invisible, et clapotait avec un bruit doux comme le murmure d’un cœur lointain. L’eau, d’abord transparente, s’assombrissait et devenait violette les rochers ruisselaient d’une rosée brillante et la brise nous apportait un bon parfum d’herbe salée.
Absorbés dans une ardente contemplation, immobiles, silencieux, nous étions sur notre barque comme ces chevaliers errants que la tempête conduisait dans la demeure mystérieuse des génies et des nymphes. Là, au fond, dans l’ombre noire, s’ouvre peut-être la porte de diamant qui mène au royaume nacré habité par les enchanteurs, le nain résonnant des grelots est là, derrière sans doute, prêt à souffler dans sa trompe d’ivoire, et les monstres hideux qui doivent nous disputer le passage vont arriver bientôt en vomissant du feu avec un bruit d’écailles. Car c’est là, lorsque le soleil embrase la nature, qu’elles viennent, ces charmantes déesses, chercher l’abri et la fraîcheur de l’eau, c’est là que les ondes baisent leurs beaux seins nus c’est là que Virgile chante des ballades, que Morgane conte ses légendes d’amour, que la fée des roseaux se tresse des guirlandes et que la fée Mignonne file le lin enroulé à son fuseau d’or.
Nous n’en vîmes aucune cependant et nous nous éloignâmes pleins de cette tristesse que donne le spectacle des belles choses. ». Il faut peut-être venir ici pour découvrir les filles de Camaret sous leur vrai jour!

_cap_de_la_chèvre_006_cap_de_la_Chèvre_Bretagne_France

Après être allés jusqu’à la Pointe de la Chèvre, c’est également avec une certaine nostalgie que nous devons quitter la presqu’île de Crozon, rendez-vous à notre nouvelle chambre d’hôte oblige.
Auparavant, après la mer, un petit tour en montagne, oh pas bien méchante, car le Menez Hom culmine à 330 mètres d’altitude. Le point de vue par temps clair est remarquable, on distingue notamment la presqu’île de Crozon jusqu’à la pointe de Pen-Hir, la baie de Douarnenez avec la pointe du Raz, et même l’Aulne maritime avec les haubans du pont de Térénez.

Menez-Hom 1Menez Hom 2Menez Hom 3

Tandis que quelques parapentistes se préparent à sauter, je plonge dans la légende celtique et vous offre un instant de communion avec Alan Stivell, en souvenir d’un chouette concert au Palais des Sports de Paris, au début des années 1970.

Image de prévisualisation YouTube

Notre logis est répertorié à quelques kilomètres de là sur la commune de Plomodiern mais le GPS perd encore son breton. Nous finissons par débarquer à l’hôtel-crêperie de Pors-Morvan, un havre de paix complètement perdu dans la campagne profonde.
Cependant, nous décidons de calmer notre envie de plateau de fruits de mer à Douarnenez distant d’une vingtaine de kilomètres.

Affiche Douarnenezdouarnenez conserverie1Douarnenez conseerverie 2Douarnenez blog 1Douarnenez blog 2

Douarnenez vit encore sur sa réputation de grand port sardinier qu’il n’est pourtant plus.
Comme un aveu de son très net déclin observé depuis le début des années 1970, une des curiosités de la ville est désormais le Port-musée qui œuvre pour une culture maritime avec une riche collection de bateaux, dont certains visitables, et de documents sur la vie des pêcheurs autrefois. J’apprends ainsi que la chaloupe sardinière et le langoustier à voûte à voiles furent des embarcations emblématiques de Douarnenez. Je découvre également qu’autrefois, les habitants de Douarnenez, et notamment les femmes, étaient affublés du sobriquet de Penn Sardin (tête de sardine) en référence au travail des ouvrières des conserveries qui coupaient la tête des poissons pour les entasser dans les boîtes.

« Pour faire une chanson facile, facile,
Faut d’abord des paroles débiles, débiles,
Une petite mélodie qui te prend bien la tête,
Et une chorégraphie pour bien faire la fête,
Dans celle là, on se rassemble, à 5, ou 6, ou 7
Et on se colle tous ensemble, en chantant à tue tête.
Ha! Qu’est-ce qu’on est serré, au fond de cette boite,
Chantent les sardines, chantent les sardines … »

Excusez cet instant d’égarement franchouillard ! Je me ressaisis, en guise de souvenir, plutôt que des cartes postales, le gourmand que je suis fait provision de quelques boîtes de sardines dans une boutique d’une vieille conserverie locale installée sur le quai du Port Rhu. Pour être franc, elles sont loin d’être aussi goûteuses que celles de la Belle-Iloise à Quiberon qui a même ouvert désormais une enseigne à Saint-Germain-des-Prés.
Ça sent la faim, tout commence dans le Finistère déclame un slogan de communication. Nous jetons notre dévolu sur l’accueillante plage des Sables Blancs à l’extrémité ouest de la ville.

La_plage_des_sables_blancsPlage des Sables blancsPlage des Sables blancs 2

Accueillante, c’est à voir, un jour de janvier dernier, des milliers de méduses urticantes Pelagia noctiluca (appelées aussi piqueur-mauve) se sont échouées là.
En une belle lumière de fin d’après-midi, jeunes et moins jeunes profitent des happy hours. Nous préférons ouvrir la bouteille de muscadet bien gouleyant qui accompagnera le plateau Duo de fruits de mer. Ici, ils sont d’une grande fraîcheur, certains étant pêchés du matin, le patron possède ses propres casiers. Crabes et langoustines sont même encore vivants à l’instant de la commande.

Douarnenez coucher de soleil 2la-nuit-des-sable-blanc-25-Juin-2016-Meriadec-artNuit des sables blancs 2017 2017-06-19 à 17.17.50

La journée s’achève par un magnifique coucher de soleil qui incendie la baie. Dans quelques jours, se déroulera, comme chaque année, la très populaire Nuit des Sables Blancs. Si j’en crois les affiches, les filles de Douarnenez sont également avenantes…

Publié dans:Ma Douce France |on 25 juin, 2017 |Pas de commentaires »

Hardi les gars (… et les filles) ! Cap vers le Finistère nord (1)

Je me promène trop, ces temps-ci et, conséquence, je me fais rare. C’est pourtant pour la bonne cause car mes petites balades sont de possibles prétextes à de futurs billets.
Bref, après avoir passé en famille le week-end prolongé du 1er mai en Alsace, j’ai choisi de virer de bord (de l’hexagone) et de mettre le cap vers la Bretagne à l’occasion du pont prolongé de l’Ascension.
Je m’éloignais ainsi de Vladimir Poutine que notre nouveau président emmenait, en voiturette de golf en guise de carrosse, dans les jardins du palais de Versailles, à quelques kilomètres de chez moi, pour visiter l’exposition consacrée à l’ancien tsar Pierre le Grand (qui en son temps avait rendu visite à Louis XV dans les mêmes lieux).
Plus sérieusement, ma compagne et moi avions choisi d’épuiser les coffrets Wonderbox et Smartbox qui nous avaient été offerts, pour découvrir la côte du Finistère Nord. En ce qui me concerne, à part quelques brèves escapades que j’aurai sans doute l’occasion d’évoquer, il s’agissait là d’un véritable pèlerinage, une soixantaine d’années après un de ses voyages (c’en était un à l’époque !) en famille comme mon père aimait tant organiser.
En guise de mise en bouche, bon sang de normand (comme dit la chanson, c’est tout de même le pays qui m’a donné le jour !)) ne saurait mentir, je vous conte la paire d’heures que j’ai passée, sur le chemin de l’aller, à Domfront commune de l’Orne rebaptisée depuis l’an dernier Domfront-en-Poiraie (plutôt que Domfront Bocage) en référence aux nombreux arbres fruitiers destinés à la fabrication du fleuron local, le poiré cousin du cidre.

Domfront blog 13Domfront blog 14

Domfront blog 4Domfront blog 2Domfront blog 5Domfront blog 9Domfront blog 6Domfront blog 7

Je crains que cet artifice de communication ne suffise pas tant j’ai constaté à travers plusieurs vitrines de commerces fermés que le bourg perdait de sa vitalité. Heureusement, quelques bonnes âmes tentent de « renouveler et remettre en valeur le commerce local pour la renaissance de la ville où l’image et l’imagination peuvent devenir réalité pour les projets ». Ainsi, j’adore ce trompe-l’œil de librairie.

Domfront blog 1

J’imagine m’y procurer L’incroyable Eugène Lelouvier, le récit authentique d’un aventurier normand disciple des héros de Jules Verne. Jean Verne, arrière petit-fils de l’écrivain, en a rédigé la préface.

cpa791-630x0

Eugène Lelouvier, né en 1873 d’un boulanger domfrontais, un petit bonhomme de un mètre cinquante-neuf, connut un destin exceptionnel. À quinze ans, il quitte le domicile familial et réussit le concours d’entrée à l’école nationale des Beaux-arts et métiers d’Angers. Après trois semaines d’études, il démissionne pour entrer dans la marine marchande. À seize ans, au cours d’une traversée de la Manche, son bateau fait naufrage. Porté disparu, Eugène refait surface un mois plus tard. À dix-neuf ans, il s’engage dans l’infanterie de marine et se rend au Tonkin où … il se fait piquer sa copine par un officier. Il flanque tellement le bazar qu’il est arrêté et conduit au bagne d’Oléron puis de Fort-de-France. Il s’engage ensuite dans la Légion étrangère avant de devenir employé … chez Félix Potin. À cette époque, il est également journaliste à La Patrie et donne des concerts de piano, des conférences, et chante La Traviata.
À Varsovie, il participe à l’arrestation d’un espion russe. Blessé, il est soigné par une jeune infirmière suisse, prénommée Hélène, qui deviendra son épouse.
Marié le 10 mai 1903, dès le lendemain il part sans un sou pour un tour du monde. En 1906, de retour d’un séjour de quatre ans au Congo, il est engagé comme mécanicien chez De Dion-Bouton. C’est là qu’il imagine la course Paris-Pékin à la suite de sa traversée du désert de Gobi à dos de chameau pour repérer les points d’eau. Il va développer son idée pour convaincre et mettre en place l’organisation de l’épreuve. Lors de la Première Guerre mondiale, il est mobilisé en mai 1918. Alors qu’il procède à l’essai d’un moteur d’avion, celui explose et il reçoit un morceau d’hélice. Il est défiguré et bénéficie du statut de gueule cassée. Il meurt en 1937 et repose au cimetière de Bagneux, dans les Hauts-de-Seine, non loin de la tombe de Barbara. J’ai, évidemment, dû oublier quelques épisodes mais il méritait bien que la municipalité de Domfront baptise une rue à son nom, il y a quelques semaines.
L’Histoire est mon péché mignon et pour moi, Domfront, c’est aussi Henri 1er Beauclerc, troisième fils de Guillaume le Conquérant. Seigneur de Domfront en 1092, il devint roi d’Angleterre en 1100 puis duc de Normandie en 1106. Il fit bâtir le donjon dont on peut encore admirer les vestiges.

Domfront blog 10Domfront blog 12Domfront blog 11

Résidence des rois anglo-normands au XIIème siècle, le château reçut Henri II Plantagenêt et Aliénor d’Aquitaine, Richard Cœur de Lion et Jean Sans-Terre. En août 1161, Aliénor y accoucha d’une fille future mère de Blanche de Castille et grand-mère de Saint Louis.
Henri II possédant les comtés d’Anjou et du Maine, Aliénor le duché d’Aquitaine, Domfront constituait une étape idéale sur les routes traversant leurs vastes domaines de l’Écosse aux Pyrénées
Devenue capétienne après la conquête de la Normandie par Philippe-Auguste, la place forte fut donnée en 1204 en apanage à divers membres de la famille royale.
Pendant la guerre de Cent ans, le château fut occupé par les Anglais de 1356 à 1366 puis de 1418 à 1450. Il est encore quelques descendants qui traînent ce midi dans les brasseries locales !

Domfront blog 3Domfront blog 8

Une autre curiosité de Domfront est l’église catholique Saint Julien. Lors de sa reconstruction en 1924, l’architecte choisit le plan carré des basiliques byzantines et opta pour l’utilisation du béton armé. Dès qu’on y pénètre, on est frappé par l’immense fresque dans le chœur du Christ Pantocrator, c’est-à-dire Jésus dans son corps glorieux, en opposition aux représentations traditionnelles du Christ souffrant la Passion sur la Croix.
Je m’attarde, je ne suis pas prêt d’atteindre la pointe du Finistère. Rassurez-vous, je laisse de côté mon séjour chez des amis à Dinard, j’ai déjà souvent évoqué la perle de la côte d’émeraude à l’occasion du festival annuel du film britannique. Ça y est, j’ai déjà obtenu le précieux sésame pour la prochaine édition fin septembre !
Cela dit, fairplay de normand pour ses cousins bretons, je ne peux tout de même pas passer sous silence les trois jours de canicule qui ont sévi dans les Côtes-d’Armor : ciel bleu azur et 33 à 35 degrés au cœur de l’après-midi. Mais … chassez le naturel, il revient vite au (pays) gallo ! C’est sous un crachin tenace que j’ai pris la direction du Finistère.
Je ne vais pas engager ici une polémique autour des idées reçues et des préjugés qui entourent la météo bretonne. J’ai appris dans mon enfance que son climat de type océanique se caractérisait par la douceur de ses températures, l’humidité de l’air et la variabilité du temps. Avec ça, on est paré avec ou sans ciré pour ménager toutes les susceptibilités !
Je peux vous narrer cependant quelques anecdotes à ce sujet. Il y a une quinzaine d’années, sensiblement à la même époque, un ami artiste peintre avait souhaité que je réalise un portrait vidéo de lui et pour ce faire, désirait qu’on tournât une séquence dans le petit port de pêche de Moguériec à proximité de Roscoff, cadre de son inspiration pour nombre de ses toiles. Cela se compliquait si je vous précise que ses tableaux sont d’un bleu quasi monochrome.
La canicule régnait déjà en région parisienne mais le thermomètre sur le tableau de bord de notre véhicule perdait inexorablement trois degrés tous les cent kilomètres ; cela dit nous arrivâmes à destination avec un mercure honnête frisant les dix-neuf degrés.
Le lendemain matin, crachin et brume nous accueillirent au petit déjeuner. Le moral dans les bottes, nous allâmes tourner quelques plans de coupe d’algues et coquillages sur le sable avant que, pour cause d’humidité, la caméra ne se bloque. Nous nous résignâmes à aller boire une bolée de cidre au café du port dans l’attente plus qu’hypothétique de l’apparition d’une timide culotte de marin. Croyez-moi si vous voulez, par tous les saints Ronan et Guénolé du coin, le ciel se déchira brutalement et nous connûmes pour le reste de la journée une épure de « bleu de Moguériec », ciel et mer confondus. Comme je vous sens encore sceptique, voici pour preuve le tableau offert par l’artiste qui trône désormais dans mon vestibule.

etreintes G.Papazoff

Étreintes toile de Georges Papazoff

Les peintres aiment les ciels changeants qu’ils soient flamands, normands ou bretons, les touristes moins ! Ces derniers doivent parfois se contenter de quelques citations de bleu sur les façades des maisons.

Bleu Carantec blog

Ce fut notre cas un jour de juin 2013 lors d’une escapade à Carantec. Pour digérer le copieux plateau de fruits de mer, nous entreprîmes, malgré le temps incertain, de rejoindre en face l’île Callot accessible à pied à marée basse. Il ne s’agissait même pas de mettre le grappin sur le butin datant d’une invasion de mes ancêtres vikings qui, selon la légende, serait enfoui à proximité de la petite chapelle Notre-Dame située sur la colline à l’extrémité de l’île.

Carantec blog2Carantec blog3Carantec blog4

Bredouilles, si nous esquivâmes au retour quelques objets volants identifiés artichauts, nous essuyâmes aussi un grain mémorable. Temps de cochon sur le Léon !

Carantec blog5Carantec blog6Carantec blog7

Entre Saint-Brieuc et Morlaix, face à la course incessante des essuie-glaces sur le pare-brise, on regrette de ne pas avoir opté pour une destination plus clémente dans notre Smartbox Évasion.
Et puis … soudain, Saint-Thégonnec a décidé une accalmie afin de visiter l’enclos paroissial qui lui est dédié. Ce n’est pas idéal pour la photographie mais je ne vais pas me mettre déjà à dos tous les saints du Finistère qui guettent mon prochain passage sur les innombrables calvaires au bord des chemins.
Sur le calvaire local construit en 1610, Saint Thégonnec en personne, s’est mis à l’abri dans une petite niche.

St-Thégonnec blog 1St-Thégonnec blog 2St-Thégonnec blog 3St-Thégonnec blog 5St-Thégonnec blog 7

Ce monument appartient à la catégorie des calvaires à « mace » c’est-à-dire avec une base massive et un autel permettant la sculpture de multiples personnages figurant des scènes de la Passion.
Au sommet, le sang du Christ en croix coule dans les mains de deux anges. C’est ce sang qui fut recueilli, selon le Nouveau Testament et les auteurs des quatre évangiles, par Joseph d’Arimathie dans le Saint Calice, le Saint Graal convoité par les chevaliers de la table ronde dans la légende arthurienne.
Pour ne pas trop vous frustrer, j’ajoute à mes clichés quelques photographies glanées sur le net. Les personnages du calvaire méritent mieux que des ombres chinoises.

Saint-Thegonnec 1Saint-Thégonnec 2Saint_Thegonnec 3

À leur propos, certains ont sans doute disparu à l’époque révolutionnaire. En témoigne une lettre du district de Morlaix adressée aux officiers municipaux de Saint-Thégonnec le 16 Thermidor (rien a voir avec le homard breton !) an II :
« Je suis instruit que, malgré les diverses instructions que nous avons faites d’enlever les croix qui existent sur votre commune, vous n’avez fait jusqu’ici aucune démarche pour les faire disparaître ; je vous déclare que si, à la prochaine tournée que je ferai dans votre arrondissement, ces restes impurs du fanatisme insultent encore aux yeux des bons citoyens, je serai forcé de vous dénoncer aux autorités supérieures, et vous serez traités comme suspects, et vous savez la honte attachée à cette punition » …
La population locale se chargea elle-même de faire disparaître les statuettes pour les soustraire à la haine iconoclaste des sans-culottes. On peut penser que si le calvaire est toujours debout, c’est en partie à cause de la chute de Robespierre !
L’église, ravagée par un incendie en 1998, a été magnifiquement restaurée. Le retable du Rosaire et surtout la chaire à prêcher (de 1683) constituent des chefs-d’œuvre de la sculpture bretonne.

St-Thégonnec blog 8St-Thégonnec blog 9St-Thégonnec blog 12St-Thégonnec blog 11St-Thégonnec blog 10St-Thégonnec blog 13

En ressortant, je visite encore l’ossuaire contigu avec dans la crypte, une spectaculaire mise au tombeau du Christ et des personnages taillés dans le bois de chêne criants de vérité, œuvre d’un maître-sculpteur de Morlaix entre 1699 et 1702.
Le linceul est soutenu notamment par Joseph d’Arimathie déjà évoqué plus haut. Au premier plan à droite, Marie Madeleine s’abandonne à sa douleur. À côté de Véronique qui tient le voile de la Sainte-Face, la Vierge apparaît aussi éplorée.

St-Thégonnec blog 14St-Thégonnec blog 15

Cap vers le nord maintenant car l’essentiel de ma promenade est consacré à la visite de la côte. Nous la retrouvons à Brignogan-Plages, une petite station balnéaire qui nous offre un coin de ciel bleu parcimonieux mais cependant prometteur.

Brignogan blog 1

On n’y craint pas le ridicule, une des criques s’appelle le Petit Nice, il est vrai que quelques anglais s’y promènent ce midi mais préfèrent tout de même la salle chauffée à la terrasse de la sympathique crêperie brasserie éponyme.
Nous prenons un vivifiant bol d’air iodé en décortiquant quelques produits de la mer.

IMG_0867

À la sortie de la commune, on découvre le menhir de Men Marz, le premier de notre séjour. Érigé entre -4500 et -2500 ans, d’une hauteur de 8, 50 mètres et d’un poids de 80 tonnes environ, il est l’un des plus grands du Finistère.

Brignogan blog 2

Il présente la caractéristique d’être simplement posé sur le sol et aussi d’être christianisé avec une croix. En effet, pour abolir les pratiques païennes en Bretagne et détruire les symboles d’un passé préceltique, l’Église catholique, entre le cinquième et dixième siècle, à défaut de pouvoir abattre les innombrables menhirs, trouva le subterfuge de les « rectifier », ainsi notamment en hissant une croix en leur sommet.
Selon une coutume encore observée dans un passé relativement récent, les jeunes filles venaient y lancer un caillou. Si celui-ci restait dans l’encoche située à la partie supérieure du mégalithe, cela signifiait qu’elles se marieraient dans l’année.
Il est compliqué de trouver son chemin dans le maillage des petites routes à proximité du littoral d’autant plus que certains indépendantistes (?) n’ont laissé que le texte breton des panneaux de signalisation bilingues.
Je parviens tout de même au pittoresque hameau de Menez-Ham et ses anciennes chaumières de pêcheurs blotties à l’abri du vent entre des rochers colossaux.

Menemam blog 1Menemam blog 2Menemam blog 3Menemam blog 4Menemam blog 5

Certaines sont rénovées en gîte, dans d’autres, sont restituées des scènes de la vie d’antan, notamment sur la récolte du goémon qui constituait une activité importante outre la pêche côtière.

« Algues brunes ou rouges
Dessous la vague bougent
Les goémons
Mes amours leur ressemblent,
Il n’en reste il me semble
Que goémons
Que des fleurs arrachées
Se mourant comme les
Noirs goémons
Que l’on prend, que l’on jette
Comme la mer rejette
Les goémons … »

À cet instant, comment ne pas penser à ce magnifique texte de Serge Gainsbourg, une de ses premières chansons, une des plus belles aussi peut-être. Elle est interprétée par Jane Birkin qui a élu domicile, il y a quelques années, à un vol de goéland d’ici.

Image de prévisualisation YouTube

Un tableau didactique reproduit le compte-rendu d’une promenade scolaire du 2 juillet 1907 : « … À l’aide de charrettes, de brouettes ou de civières, on transporte le goëmon sur les dunes. Là on l’étend et on le retourne une ou deux fois pour le faire à sécher. Lorsqu’il est bien sec, on l’entasse. De là, on prend des charretées que l’on décharge près de la fosse à soude. On jette quelques brindilles de bois et on y met le feu … »
L’écriture manuscrite au porte-plume est élégante, l’orthographe est excellente, comme quoi on savait déjà faire des activités d’éveil de qualité à l’école de la République, il y a plus d’un siècle !

Menemam blog 7Menemam blog 11Menemam blog 9Menemam blog 8Menemam blog 10Menemam blog 12

Complètement encastré entre des blocs granitiques monstrueux, le corps de garde fut construit, au milieu du XVIIIe siècle, pour surveiller la côte.
Cette frange littorale septentrionale du Finistère s’appelle le Pays pagan (du latin paganus signifiant païen) sans y voir une justification religieuse.
L’abondance de rochers en mer constituant de nombreux écueils fournit autrefois à la population locale une réputation de « naufrageurs ». Très pauvres, les Paganis étaient accusés d’entraîner les navires vers les rochers pour piller leurs épaves. Cette pratique développée du « droit de bris et de naufrage » remontant à l’Antiquité fut interdite par Colbert en 1681.
Aujourd’hui, une grande tradition de sauvetage en mer a remplacé ce passé exploité pour vendre les charmes touristiques de la Côte des légendes.

Guisseny Calvaire blog

Un peu plus loin, je m’arrête quelques instants en rase campagne devant une modeste croix. Pourquoi celle-ci, j’en verrai des centaines d’autres au cours de mon séjour ? Elle « fait bien son âge », elle date des IXe et Xe siècles, et je la trouve touchante, émouvante et même naïve dans sa nudité granitique. On pourrait presque imaginer un « petit Jésus en culotte de velours » pour reprendre une expression employée parfois en œnologie !
J’ai été peut-être coupable de blasphème, bref, la charmante hôtesse à l’accueil de l’office de tourisme de Plouguerneau m’informe que l’église Saint Pierre et Saint Paul n’est pas accessible au public cet après-midi. Je ne peux donc pas admirer les 40 « petits saints », des statuettes de dévotion en bois polychrome plantées sur une hampe que l’on sort en procession notamment le jeudi de l’Ascension et le lundi de Pentecôte. Cette tradition remonterait à une épidémie de peste qui aurait sévi dans la localité en 1640. Naguère, le privilège de les porter en ces occasions était mis aux enchères. Voici quelques images portées … par le vent de l’Esprit !

Image de prévisualisation YouTube

Plouguerneau église blog1Plouguerneau église blog3Plouguerneau église blog 2

Je me contente de contempler le calvaire relativement récent (1881) et ensoleillé (!) devant l’église puis descends vers le port du Korejou, à quelques centaines de mètres de là. On y retrouve une diversité d’activités maritimes, plaisance, pêche professionnelle, club de voile et plongée.

Korejou blog 1Korejou blog2

Je suis intrigué par la présence en contrebas de la digue d’une sculpture en granit d’un homme soutenant une pierre, espèce de traduction contemporaine d’un Obélix relevant un menhir.
Vous l’ignorez sans doute, quoique je l’avais évoqué en aparté dans un ancien billet, je fus moi-même ce héros de bande dessinée dans ma jeunesse, un rôle de composition qui me fut dévolu, compte tenu de mon imposante carrure, à l’occasion des mémorables « Cavalcades » organisées autrefois dans mon bourg natal. Ainsi, devant plusieurs milliers de personnes, en compagnie d’une demi-portion d’Astérix et de quelques Romains en piteux état, j’avais arpenté les rues de la ville avec un mégalithe sur le dos. J’ai traîné ensuite, localement, le surnom du livreur de menhirs durant quelques années. Voilà ce que c’est d’être tombé tout petit dans une marmite de potion magique, les bonnes soupes de ma maman et de ma mémé Léontine !
Il s’agit là d’Ar Pagan, une œuvre (1992) de Jean-Michel Appriou, un artiste de Plouguerneau. J’imagine un adepte du gouren (la lutte bretonne) tentant de contenir les assauts d’une mer déchaînée ?
Non loin de là, un autre sculpteur, François Breton, le bien nommé, a décidé d’écrire l’histoire du pays dans la pierre. Il peuple de ses statues Plouguerneau et les bourgs environnants. À quelques mètres du port, à proximité de la pointe de Penn Enez, il a entrepris de réaliser un calvaire, une œuvre monumentale à laquelle il est prêt à consacrer une dizaine d’années.

Korejou blog3Korejou blog4Korejou blog5Korejou blog6Korejou blog7

Ces petits saints et vierges de granit brut sont presque émouvants, abandonnés sur la lande dans l’attente de participer à la vraie Passion du sculpteur ! En toute modestie, sur la presqu’île de Penn Enez souffle un petit air d’île de Pâques.

Goémoniers bloggauguin-ramasseurs-varech-reproduction-grands-maitres-peinture-sur-toile-galerie-art-artiste-peintre-copiste-professionnel-qualite-tableaux-musee-france-culture

Ramasseuses de varech de Paul Gauguin (1889)

J’assiste bientôt à une scène d’étendage du goémon pour le sécher. Le tracteur a remplacé le cliché ancestral des charrettes tirées par des chevaux.
Pendant des siècles, le goémon fut utilisé comme combustible, comme engrais et pour l’alimentation animale, puis sa cendre fournit des débouchés dans la fabrication de la soude et de l’iode. Aujourd’hui, les algues marines deviennent un mets raffiné sur la table des grands chefs et sont présentes dans de nombreux produits alimentaires, pharmaceutiques et cosmétiques, ainsi même que le biocarburant.
En hommage aux valeureux laboureurs de la mer, écoutez Gwerz Ar Vezhinerien, une complainte des goémoniers chantée a cappella par Denez Prigent lors d’une nuit celtique au stade de France :

Image de prévisualisation YouTube

Ça y est, je suis vraiment rentré dans la région des Abers, appellation géographique spécifiquement bretonne pour nommer les rias ou estuaires qui entaillent la côte nord du Finistère.
À la différence des Trois Mousquetaires, ils se comptent vraiment par trois : l’Aber-Wrach et l’Aber-Benoît séparés par la presqu’île de Sainte-Marguerite, ainsi que l’Aber-Idut.
Moins encaissés que les fjords norvégiens, la mer y remonte à l’intérieur des terres leur apportant le plaisir des marées et le goût du salé. Il lui arrive de rencontrer une rivière s’écoulant à contre-courant.
Le terme Aber-Wrach recouvre plusieurs significations. C’est d’abord un petit fleuve côtier long de 33 kilomètres qui, dans sa partie aval, constitue une ria du pays de Léon. C’est aussi le nom du hameau de Landéda qui abrite le port du même nom.
L’embouchure de l’aber est délimitée au nord par le phare de l’île vierge qui signale les nombreux rochers et récifs susceptibles d’être dangereux pour les navigateurs. Mesurant 82 mètres, il est le plus haut d’Europe et le plus haut du monde en pierre de taille. Il balaie tout le nord du Finistère à 52 kilomètres à la ronde.

Ile vierge blog 1Ile vierge blog 2Aber-Wrach blog 1Aber-Wrach blog 2

Le relief excessivement découpé nécessite souvent de parcourir plusieurs kilomètres pour rejoindre l’autre rive de l’estuaire, et je trouve encore une fois que certains esprits malins ne facilitent pas la vie des touristes, le GPS y perd même son breton. Qui sait, c’est peut-être une manière de préserver un certain art de vivre, j’ai connu pareil comportement en Corse.
Au cours du séjour, j’apprendrai que le littoral finistérien se mérite et qu’il s’offre plus volontiers aux marcheurs sillonnant les sentiers côtiers.
En ce milieu d’après-midi, l’aber ensoleillé décline une palette de bleus quasi méditerranéens. On déjeunait au P’tit Nice ce midi, on longe maintenant la baie et la plage des Anges du nom de l’abbaye fondée en 1509 par les Franciscains dont les ruines (en cours de restauration) sont visibles non loin de là sur la pointe Sainte-Marguerite.
Au large, on aperçoit le fort Cézon, une ancienne forteresse construite par Vauban pour défendre l’entrée de l’aber.
Je commence à jeter un œil sur ma montre, il ne faut pas rater l’heure du rendez-vous avec le propriétaire de notre location. Je quitte la côte via l’Aber-Benoît pour mettre le cap au sud.

aber benoitAber_benoit1

Mal en prit au traducteur, le nom de ce fleuve côtier résulte d’une mauvaise interprétation de « havre bénit ».
Je traverse la commune de Lannilis, j’imagine que cela ne vous interpelle pas autant que moi (ex) fan de cyclisme. C’est ici et dans les environs que se déroule chaque année la course Tro Bro Leon, en français le Tour du Pays de Léon, une sorte de Paris-Roubaix breton qui emprunte des chemins de traverse, les fameux ribinou. Je ne pouvais guère faire de moins que ce petit clin d’œil au cyclisme breton, terre prolifique de grands champions tels Louison Bobet, Jean Robic et Bernard Hinault, mais aussi de valeureux « régionaux » qui éclairèrent les mois de juillet de mon enfance sur les routes du Tour de France comme Jean Gainche, Fernand Picot, François Mahé, Jean Malléjac, Job Morvan, Cyrille Guimard, Joseph et Georges Groussard, sans oublier Albert Bouvet qui nous a quittés il y a quelques jours. Au temps du Tour disputé par équipes nationales et régionales, les p’tits gars de l’Ouest, dans leur maillot blanc à parements rouges, formaient des bataillons de sacrés baroudeurs qui n’étaient pas là pour représenter une marque d’électro-ménager ou de banque en ligne.
Un peu plus tard, nous atteignons Landerneau où nous faisons escale … sans faire de bruit contrairement à la populaire expression.
Elle serait tirée de Les Héritiers, une pièce en un acte d’un certain Alexandre Duval qui connut un franc succès au XVIIIe siècle puisqu’elle fut inscrite durant une trentaine d’années au répertoire de la Comédie Française. Le héros, un officier de marine donné pour mort à la suite d’un naufrage, réapparaît miraculeusement dans sa ville de Landerneau au grand dam de ses héritiers qui s’apprêtent à se partager son patrimoine. Un domestique apprenant la nouvelle s’exclame : « Oh le bon tour ! Je ne dirai rien mais cela fera du bruit dans Landerneau ! »
D’autres explications courent parfois. Ainsi on avance une ancienne tradition selon laquelle les habitants de la région de Landerneau avaient pour coutume de faire un charivari sous les fenêtres des veuves qui convolaient en secondes noces. On évoque aussi le grondement du canon du bagne de Brest que l’on faisait tonner lorsqu’un forçat s’évadait et qui retentissait jusqu’à Landerneau distant d’une vingtaine de kilomètres.
L’expression populaire a pris au fil du temps des formes diverses et variées, ainsi on entend parler de « Landerneau politique ou littéraire » pour qualifier un fait inhabituel qui va générer beaucoup de discussions et de polémiques.

Landerneau blogPont_de_rohan_landerneauIMG_0872

En ce début de soirée, la petite ville, située le long de l’estuaire de l’Elorn, apparaît bien paisible. Tout près du pittoresque pont de Rohan et ses maisons aux façades d’ardoises, en guise d’apéritif, j’entre dans la légende en dégustant une bière blonde pur malt de la brasserie artisanale Lancelot. L’affiche reprend l’imaginaire des Chevaliers de la Table ronde : une amusante idée du fondateur de la brasserie (en 1989), un certain Bernard … Lancelot, un ancien ingénieur nucléaire reconverti dans l’apiculture près de Paimpont où l’on situe la forêt de Brocéliande. Il commença par commercialiser une cervoise au miel inspirée des Gaulois. À sa retraite, il vendit son entreprise à la société Phare Ouest créatrice du Breizh Cola ! On a de l’humour en Bretagne.
Un Lancelot peut en cacher un autre. On tient aussi comme hypothèse que l’Aber-Benoît tirerait son nom de Aber Benouhir ou Ban de Benoïc chef breton et père de Lancelot.
Ma dame du Lac (!) m’attend, en chevalier courtois, je vous donne rendez-vous dans mon prochain billet pour la suite de mes pérégrinations finistériennes.

Publié dans:Ma Douce France |on 14 juin, 2017 |2 Commentaires »
12345...7

CLASSE BRANCHEE | Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Dysharmonik