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Le Bouton d’or

« A la Saint Théodore, Fleurit le bouton d’or », « A la Sainte Odette, si le temps s’y prête, boutons d’or en goguette ». Jour de célébration de Théodore Trichinas moine de Constantinople aux IVème et Vème siècles et d’Odette, une jolie femme qui se coupa le nez et entra chez les religieuses de Prémontrée afin d’éviter tous les prétendants attirés par sa beauté, le 20 avril est donc bienvenu pour vous conter fleurette. Dans le calendrier républicain, c’était le jour de la rose pour inaugurer le mois de Floréal. Mais cultivant le paradoxe quand il s’agit de botanique, je préfère vous entretenir d’une mauvaise graine. C’est sans doute le réflexe d’un ancien enseignant un tantinet pédagogue cherchant quelques circonstances atténuantes avant de juger une délinquante malgré tout bien sympathique qui ensoleille les talus et les prés au grand désespoir des agriculteurs.

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« … Et nous recommencions nos jeux, cueillant par gerbe
Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l’herbe,
Le lys à Dieu pareil,
Surtout à ces fleurs de flamme et d’or qu’on voit, si belles,
Luire à terre en avril comme des étincelles
Qui tombent du soleil ! »

Dans ce poème des Voix intérieures, Victor Hugo en appelle au bouton d’or pour évoquer l’enfance lumineuse dans le « vert paradis » des Feuillantines. C’est là dans le jardin abandonné de l’ancien couvent près du Panthéon que Victor joua avec ses frères et les enfants de la famille Foucher dont Adèle sa future épouse :

« J’eus dans ma blonde enfance, hélas ! trop éphémère ?
Trois maîtres : – un jardin, un vieux prêtre et ma mère.
Le jardin était grand, profond, mystérieux,
Fermé par de hauts murs aux regards curieux,
Semé de fleurs s’ouvrant ainsi que les paupières,
Et d’insectes vermeils qui couraient sur les pierres ;
Plein de bourdonnements et de confuses voix ;
Au milieu, presque un champ, dans le fond, presque un bois.
Le prêtre, tout nourri de Tacite et d’Homère,
Etait un doux vieillard. Ma mère – était ma mère !
Ainsi je grandissais sous ce triple rayon… »
Quel jardin enchanteur cela devait être pour que l’écrivain confie plus tard : « J’ai passé mon enfance à plat ventre sur les livres » ! Les Feuillantines réapparurent dans Les Misérables sous la forme de la maison et du jardin de la rue Plumet.

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Le bouton d’or inspire également son ami Théophile Gautier, fervent combattant en gilet rouge lors de la fameuse bataille d’Hernani (voir billet Mon alter Hugo du 11 février 2010) :
« L’aubépine fleurit ; les frêles pâquerettes,
Pour fêter le printemps, ont mis leurs collerettes ;
La pâle violette, en son réduit obscur,
Timide, essaye au jour son doux regard d’azur,
Et le gai bouton d’or, lumineuse parcelle,
Pique le gazon vert de sa jaune étincelle… »
Je ne choisis pas les plus mauvais avocats pour défendre la cause de cette autre fleur du mal vouée à la vindicte agricole. Pire encore que pour ses consœurs le coquelicot et le bleuet que j’ai louées dans d’autres leçons de choses, les savants botanistes guère affables à son égard, l’affublent du nom péjoratif de renoncule âcre. Dans son malheur, elle n’est pas la plus mal lotie car parmi les centaines d’espèces qui composent la famille des Renonculacées, on recense une Ranunculus sceleratus ou renoncule scélérate proche des étangs et une Ranunculus sulphureus ou renoncule sulfureuse. Il vaudrait mieux parfois en perdre son latin en l’occurrence rana ou petite grenouille en raison de la ressemblance avec un têtard et de la présence de certaines variétés aquatiques dans des endroits marécageux peuplés de batraciens, et acris pour son goût piquant.

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Charles Baudelaire dont on ne peut douter de l’érudition en Fleurs du Mal, a recours à la renoncule dans son poème Une martyre :
 

« … Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose ; et vide de pensées
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S’échappe des yeux révulsés… »

Des rimes guère épanouissantes !
Une fois n’est pas coutume, il vaut mieux être vulgaire que savant en botanique ; alors les renoncules se parent de sobriquets savoureux attribués peut-être par quelques paysans poètes : pied de corbin ou pied-de-coq pour la renoncule bulbeuse, bassinet-des-champs pour la renoncule des champs, grenouillette pour la renoncule aquatique, flammette ou petite douve pour la Ranunculus flammula, pâquette ou fleur-du-vendredi saint pour l’anémone Sylvie, coquelourde (pour son usage homéopathique comme calmant de la coqueluche) ou herbe-du-vent pour l’anémone pulsatille (de pulsatus, battue par le vent), l’herbe-aux-gueux pour la clématite vigne-blanche, fleur de l’impatience, gobet du diable probablement à cause de ses propriétés toxiques. Elles n’apparaissent cependant dans aucun dicton car à la Saint Théodule, ne fleurit pas la renoncule mais la petite férule, une plante ombellifère !

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Il y a donc aussi le bouton d’or qui ne concerne en fait que quelques espèces de renoncules, outre la renoncule âcre : la Ranunculus arvensis ou renoncule des champs, la Ranunculus repens ou renoncule rampante dans les jachères, la Ranunculus bulbosus ou renoncule bulbeuse en lisière de bois, la Ranunculus gramineus ou renoncule à feuilles de graminées, éventuellement la Ranunculus auricomus ou renoncule tête d’or. La renoncule des jardins qu’on se procure chez les fleuristes est la Ranunculus asiaticus ramenée sans doute par les croisés de Saint Louis après leurs combats en terre sainte. Quant aux tapis de fleurs jaunes que vous découvrez parfois en forêt, ne vous méprenez pas, ce sont des Ranunculus ficaria dites ficaires ou fausses renoncules bien qu’elles en soient des vraies !
Le bouton d’or compte pour du beurre chez nos voisins anglo-saxons ; les britanniques l’appellent buttercup (coupe de beurre) et les allemands butterblume (fleur de beurre) car lorsqu’on le place sur la peau, il laisse une trace jaune qui évoque le produit de la baratte.
En des temps plus obscurantistes, dans les campagnes, plusieurs de ses usages avaient trait justement au beurre. Si l’on mangeait le premier bouton d’or aperçu au printemps, le beurre serait bon toute l’année ; il était recommandé aussi pour avoir un beurre bien jaune de déposer dans le pot à lait les trois premières renoncules trouvées. Si en touchant le menton de la fermière avec un bouton d’or, cela laissait des traces jaunes, elle réussirait son beurre cette année-là.
Etait-ce la cause ou la conséquence que dans le langage des fleurs, le bouton d’or signifiât la franchise, on en semait parfois devant le domicile des maris trompés.
Comme remède de bonne femme, on frottait des fleurs de bouton d’or écrasées pour faire disparaître les cors au pied. On employait aussi le suc de la feuille contre les verrues.
Il semble qu’on lui reconnut aussi quelque vertu antimilitariste car les futurs pioupious désirant échapper à la conscription, s’appliquaient des compresses de renoncule âcre qui provoquaient des ulcérations dangereuses et persistantes. C’est peut-être à cause de plaies analogues après frottement de clématite fraîche, autre renonculacée, par des mendiants pour attiser la pitié des passants, qu’est né le surnom d’herbe-aux-gueux. Le mendiant fleuri que rencontre Edmond Rostand au cours de ses Musardises ne ressemble en rien à ces pauvres hères :

« Il n’est pas du pays. D’où peut-il être ?… d’où ?
On ne sait pas. C’est un mystérieux bonhomme.
Sur le bord du chemin parfois il fait un somme.
Il porte un vieux chapeau qui paraît être, comme
Ceux que portent les champignons, en amadou.
Eut-il un nom ? Lequel ? On l’ignore. On le nomme
Le Mendiant Fleuri. C’est tout.
Il a cette folie, il a cette jolie
Folie : il se fleurit. Il se déguise en Mai…
Cet homme a des crocus aux plis de ses lambeaux
Comme les champs en ont aux creux de leurs ornières ;
A ses poches il a des touffes printanières
Comme les bois en ont aux seuils de leurs tanières.
Au lieu des vieux boutons de corne, il a, plus beaux,
Des boutons d’or. Au lieu des pailles coutumières,
Il a du thym dans ses sabots… »

Malgré tous les trésors d’imagination des poètes, le joli bouton d’or est indésirable et rétrospectivement, je prends conscience des risques que j’encourais lorsque, gamin, séduit par sa coupe à cinq pétales d’un jaune éclatant, j’en cueillais des brassées pour offrir à ma maman. Pourtant la littérature enfantine en a fait avec le coquelicot et le lys noir trois petites fées. La plante contient de la ranunculine qui, quand on la manipule trop, se dégrade en protoanémonine pouvant provoquer un eczéma. De même, du fait de la présence de principes actifs âcres, l’ingestion entraîne des brûlures de la gorge, des inflammations des appareils digestif et urinaire. L’absorption de quelques grammes des fruits ou akènes peut être mortelle. Heureusement, la nature est bien faite et la saveur âcre rebute le bétail à en paître. La renoncule une fois séchée perd beaucoup de sa toxicité notamment dans le foin.
On peut donc être irritant voire ulcérant tout en étant sympathique ! Il est donc préférable de juste manger des yeux les « bassins d’or » qui inondent les prairies à la fin du printemps comme on tente de distinguer le paletot bouton d’or du leader dans le peloton serpentant sur les routes du Tour de France :
Dans les descentes c’est la grande émotion,
Et là-haut dans les cols le froid qui pince,
Oui mais au bout quelle sensation
Quand on entend l’ovation
Du Parc des Princes.
Dans l’aube fraîche où rien ne bouge
Cent corps brûlés de soleil
Dorment d’un profond sommeil ;
Et tous même la lanterne rouge
Rêvent qu’à Paris
La foule se lève dans un cri :
Il a le maillot, il a le maillot !
Le maillot bouton d’or, le maillot jaune !
Il a le maillot, la foule crie « bravo » !
Et chante sur les des lampions
« Voici l’champion » !
Marcel Amont qui chanta aussi les bleuets d’azur dans les doux blés mûrs, fit un succès de son maillot bouton d’or au temps des luttes épiques entre Anquetil et Poulidor. Bouton d’or et Poulidor, la rime eut été évidente ; malheureusement, le champion limousin connut la gloire sans maillot jaune. Jean-Pierre Genet, un de ses plus fidèles équipiers, fut plus heureux en revêtant la toison d’or durant une étape en 1968. Pour cet exploit et pour avoir également porté plusieurs jours le maillot jaune de la Course de la Paix, une célèbre épreuve amateur disputée autrefois dans les pays de l’Est, Genet, du nom d’une fleur jaune stimulatrice cardiaque (intéressant pour un cycliste !), hérita jusqu’à la fin de sa carrière, du sobriquet de Bouton d’or ! Et moi, une fois encore, j’ai pu glisser mon petit couplet vélocipédique.
La Goulue, célèbre danseuse du Moulin Rouge avec Valentin le désossé, immortalisée par Toulouse-Lautrec sur nombre d’affiches et cartes postales encore populaires à Montmartre, surnommait Bouton d’or son fils chéri. Sa mort prématurée la plongea dans la déchéance.

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Le bouton d’or, ce mal aimé, vaut bien une messe ; savourez donc religieusement ces quelques vers tirés d’une des Chansons des rues et des bois de Victor Hugo :

« …Les clochettes sonnaient la messe.
Tout ce petit temple béni
Faisait à l’âme une promesse
Que garantissait l’infini.
J’entendais, en strophes discrètes,
Monter, sous un frais corridor,
Le Te Deum des pâquerettes,
Et l’hosanna des boutons d’or.
Les mille feuilles que l’air froisse
Formaient le mur tremblant et doux.
Et je reconnus ma paroisse ;
Et j’y vis mon rêve à genoux.
J’y vis près de l’autel, derrière
Les résédas et les jasmins,
Les songes faisant leur prière,
L’espérance joignant les mains… »

Et comme décidément l’ami Théophile Gauthier n’est jamais bien loin, voyez son Premier sourire de printemps :
 

« Tandis qu’à leurs œuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.
Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d’or… »

Laissons donc la place aux romantiques le temps du printemps. D’ailleurs, le bétail, moins bête que nous, l’a bien compris depuis longtemps en contournant et délaissant le bouton d’or à cause de son amertume, pour le plus grand plaisir de nos yeux.

Publié dans:Almanach, Leçons de choses |on 19 avril, 2010 |Pas de commentaires »

LOUP me lis-tu?

« Promenons nous dans les bois
pendant que le loup n’y est pas
si le loup y était
il nous mangerait
mais comme il n’y est pas
il n’nous mangera pas… »

Loup y es-tu ? Que fais-tu ? Ce samedi-là, Loup n’enfile pas sa culotte. Il n’a plus envie de nous faire peur. Il a choisi de sortir du Bois d’Arcy pour Les (beaux) yeux d’Elsa, le cinéma de Saint-Cyr l’École, et ceux d’une petite fille accompagnée de sa mère-grand.
Vous avez deviné qu’il s’agit du Canis lupus de la famille des canidés, héros du dernier film de Nicolas Vanier.

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Le cinéaste y raconte la vie d’un jeune Évène, ces nomades éleveurs de rennes qui vivent en Yakoutie dans les montagnes de Sibérie orientale. À seize ans, Sergueï est nommé gardien de la grande harde du clan de Batagaï et chargé de mener les trois mille rennes d’un alpage à l’autre selon les saisons. Dès son plus jeune âge, il a appris à chasser et tuer sans état d’âme les loups qui rôdent et menacent constamment le troupeau. Jusqu’au jour où sa rencontre avec une louve et quatre louveteaux trognons va ébranler ses certitudes et l’amener à transgresser les règles ancestrales de son peuple.
S’en suit un film qui mélange les genres de la fiction, du documentaire et du conte initiatique : des paysages de neige à couper le souffle, une histoire attendrissante quoique naïve, un message écologique, bref tous les ingrédients pour que les enfants se promènent sans crainte dans les bois et prennent moins au premier degré les histoires de Charles Perrault et des frères Grimm … et que les grand-mères cessent de numéroter leurs abattis !
Que dire à ce propos d’une certaine Lettre (du) Moulin d’Alphonse Daudet qui déclencha des torrents de larmes dans mon enfance ? Quand elle me la lisait, ma chère maman avait beau décrire avec tendresse Blanquette la jolie petite chèvre de Monsieur Séguin « ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande », elle avait beau vanter le courage de l’adorable chevrette qui voulait tenir plus longtemps que la vieille Renaude, rien n’y faisait, à chaque fois qu’une lueur pâle paraissait à l’horizon, le loup pourléchait ses babines d’amadou et dévorait la pauvre Blanquette exténuée !

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Dans des temps reculés, on ne hurlait pas au loup. Ainsi, les Inuits n’ont jamais imaginé qu’il puisse être méchant et nuisible, le considérant même comme indispensable à l’entretien des populations de gros gibier : « le caribou nourrit le loup, mais c’est le loup qui maintient le caribou en bonne santé ». Amarok, « l’esprit du loup » est une figure populaire dans l’art des esquimaux.
Dans mon billet précédent, Cinema Paradiso : Fellini Parigi, en vous entretenant de la fondation de Rome, j’ai évoqué l’affectueuse louve aux sentiments très maternels, qui recueillit sur les bords du Tibre Romulus et Remus, les jumeaux abandonnés par leur mère la vestale Rhea Sylvia.

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Dans la mythologie grecque, même les dieux ont leurs faiblesses, et Zeus, un sacré chaud lapin, commit quelques infidélités à sa femme Héra, en batifolant avec Léto au point de la féconder. L’épouse légitime, furieuse, intima au serpent Python de poursuivre la maîtresse laquelle ne dut son salut qu’en se transformant en louve afin de se réfugier sur l’île de Delos. Elle y accoucha de jumeaux Artémis et Apollon surnommés, à cause de leur origine, Artémis Lycaea et Apollon lycien. C’est sans doute cela qu’on appelle atavisme, Apollon et la fille du roi Minos eurent un fils illégitime Miletos qui fut abandonné et pris en nourrice par une louve.
En Occident, c’est au Moyen Âge que les relations entre l’homme et le loup se détériorent à cause notamment des nombreuses calamités qui surviennent dès le IXème siècle. Les hivers longs et froids autour de l’An Mil favorisent l’exode de hordes de loups de la taïga eurasiatique vers nos forêts. Bientôt, les nombreuses déforestations chassent du bois le loup qui cause des ravages dans les troupeaux. Les famines, les épidémies et les combats guerriers déciment les populations. L’animal s’approche des habitations, alléché souvent par les cadavres abandonnés sans sépulture. Le corps de Charles le Téméraire tué lors du siège de Nancy en janvier 1477, aurait été retrouvé, dénudé, une joue rongée par les loups, près d’un étang, à l’emplacement de l’actuelle place de la Croix de Bourgogne dans la capitale lorraine. Les victimes abandonnées sur les champs de bataille des guerres de religions, de la guerre de Cent ans, et plus tard des guerres napoléoniennes constituent de la chair fraîche dont se repaissent les loups affamés. Accusé d’attaques dont il n’est pas coupable, le loup acquiert une réputation d’anthropophage.

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Dès l’an 813, Charlemagne qui n’a pas inventé que l’école, institue un corps de louveterie avec deux luparii par comté, pour procéder à la destruction des loups. Exemptés du service armé, possesseurs du droit de gîte et de prélèvement de grains sur les levées impériales, ces chasseurs sont rétribués par commissions selon le nombre de bêtes tuées dont ils envoient les peaux à l’empereur. Le premier titre de louvetier du roi apparaît en 1308. En vertu d’une ordonnance rendue par le roi Charles VI en 1404, les louvetiers lèvent deux deniers par loup et quatre par louve sur chaque habitant des paroisses situées à moins de deux lieues à la ronde de l’endroit où des animaux sont capturés. Louis XI crée l’ordre de grand louvetier de France. En 1520, François 1er charge ce dernier d’entretenir, aux frais du trésor royal, un équipage spécial pour la chasse et de nommer des officiers de louveterie dans chaque province. La louveterie est supprimée peu avant la Révolution, en 1787 mais Napoléon la rétablit en 1805 en nommant un Grand Veneur de la couronne en remplacement du Grand Louvetier de la monarchie. Entre 1818 et 1829, plus de dix-huit mille loups auraient été exterminés.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, les lieutenants de louveterie existent toujours de nos jours. Dans leur chasse carnassière pour démanteler la fonction publique, nos gouvernants devraient peut-être supprimer quelques postes dans ce corps en désuétude plutôt que parmi les enseignants et les facteurs ! L’Assemblée nationale a juste modernisé cet héritage de l’Ancien Régime en en faisant des auxiliaires d’agriculture et conseillers cynégétiques chargés de la régulation des nuisibles et du maintien de l’équilibre de la faune sauvage ! Qui sait s’ils ne verront pas le loup … !
Aux côtés des seigneurs, l’Église n’est pas en reste pour diaboliser le loup. Ce bouffeur d’agneau (pascal) devient le symbole du mal contre le bien et compte parmi les fléaux que Dieu nous envoie sur terre pour punir les hommes. « On crie le loup plus grand qu’il n’est » et on a vite fait de colporter, en ces temps sans internet ni téléphone portable, qu’il est même un tueur et un mangeur d’hommes avec une préférence pour les bergères dans la fleur de l’âge et les enfants. Dévorant les corps, il s’approprie les âmes. Quand on se souvient des Romulus, Remus, Apollon et autre Miletos, on en conclut que les dieux, monstres d’ingratitude, sont tombés sur la tête ou du moins, ont la mémoire courte !

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Gaston Phébus, comte de Foix, dans son célèbre Livre de chasse, suggère de se débarrasser des loups « avec des filets, des fosses, des nœuds coulants accrochés à un contrepoids, des pièges à mâchoires et de perforer leurs intestins par des hameçons de métal cachés dans des boulettes de viande de cheval » ! Quand on pense que chaque année, la ville de Foix célèbre sa gloire locale, lors de fastueuses « journées médiévales », je serais ours d’Ariège, je me ferais du mouron !

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Maudit dans la réalité quotidienne, sans bon conseiller en communication, il n’y avait pas à l’époque un Jacques Séguéla pouvant louer sa force tranquille, notre loup ne possède pas une meilleure image de marque dans le monde de l’imaginaire et notamment dans la littérature qu’elle soit orale ou écrite. Dans le Roman de Renart, recueil de récits médiévaux écrits en vers entre 1171 et 1250, Ysengrin le loup apparaît comme un connétable du roi sans cesse piégé et ridiculisé par son neveu, le rusé goupil lequel sans foi ni loi, viola jadis son épouse Dame Hersent. Parmi ses remarquables méfaits, Renart le tonsure en lui versant de l’eau bouillante sur le crâne et l’abandonne au fond d’un puits. Et puis il y a cette savoureuse pêche à la queue que j’adorais :
« Ysengrin se tient au bord du trou, la queue en partie plongée dans l’eau avec le seau qui la retient. Mais comme le froid était extrême, l’eau ne tarda pas à se figer, puis à se changer en glace. Le loup, qui se sent pressé, attribue le tiraillement aux poissons qui arrivent; il se félicite, et songe déjà au profit qu’il va tirer d’une pêche miraculeuse. Il fait un mouvement, puis s’arrête encore, persuadé que plus il attendra, plus il amènera de poissons à bord. Enfin, il se décide à tirer le seau; mais ses efforts sont inutiles. La glace a pris de la consistance, le trou est fermé. Il se démène et s’agite, il appelle Renart : « A mon secours, beau neveu ! il y a tant de poissons que je ne peux les soulever » … » Vous savez bien qu’on perd tout à vouloir tout gagner, encore que les traders aujourd’hui … en tout cas, cette fois-là, Ysengrin cupide y laissa sa queue ! Clin d’œil sympathique, dans le film de Nicolas Vannier, Serguei extirpe Loup en mauvaise posture après que la glace se soit rompue.

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« La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d’une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité… »

Au XVIIème siècle, Jean de La Fontaine qui mit le loup seize fois en scène dans ses fables, lui rend ici sa réputation sanguinaire puisque le pauvre agneau est dévoré « sans autre forme de procès ». Récemment, un autre Lafontaine prénommé Philippe en donne une image bien moins effrayante dans sa chanson Cœur de loup : « Je n’ai qu’une seule envie/Me laisser tenter/La victime est si belle/Et le crime est si gai » !
« Tire la chevillette, la bobinette cherra », vous vous souvenez de cette formule magique qui ouvrit la porte au loup cruel pour le plus grand malheur de la mère-grand et du petit chaperon rouge dans un des Contes de ma mère l’Oye parus en 1697 sous la plume de Charles Perrault.
Dans une version édulcorée datant de 1857, les frères Grimm laissent la vie sauve à l’enfant et son aïeule grâce  à un chasseur qui les récupère en taillant le ventre de la bête pendant son sommeil avant de la lester de lourdes pierres.
Signe des temps, après la séance de cinéma, la petite fille ne porte ni galette ni pot de beurre mais confectionne au domicile de sa grand-mère, un gâteau à la vanille et au chocolat ainsi qu’un pain aux raisins et aux noix. Qui plus est, elle préfère faire les soldes pour dénicher quelques fringues tendance plutôt qu’un chaperon rouge. Cela dit, si l’on en croit Bruno Bettelheim, auteur de la Psychanalyse des contes de fées, le petit chaperon symboliserait le personnage de la petite fille aux portes de la puberté, la couleur rouge renverrait au cycle menstruel et le loup serait la figure du prédateur sexuel ! Voilà peut-être pourquoi, dans leur inconscient, les jeunes adolescentes appréhendent encore le premier « loup » susceptible de leur faire perdre leur innocence !

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« Qui craint le grand méchant loup ? C’est p’têt’ vous, c’n’est pas nous » dansent en chœur Les Trois petits Cochons roses du premier dessin animé en couleurs de Walt Disney, Oscar du meilleur court métrage. Il est vrai que cette version cinématographique est édulcorée par rapport au vieux conte du folklore anglo-saxon et qu’y survivent Nif Nif et Nouf Nouf, les deux paresseux qui ont bâclé la construction de leur maison. Quant au courageux et sérieux Naf Naf, sa capacité à tenir tête au loup regonfla d’une note d’espoir le peuple américain en pleine dépression économique lors de la sortie du film en 1933. À quand la production des studios Pixar ou Dreamworks qui nous redonnera un peu le moral en ces temps de crise ?
« Il n’y a rien de bon dans cet animal que sa peau ; on en fait des fourrures grossières, qui sont chaudes et durables. Sa chair est si mauvaise, qu’elle répugne à tous les animaux, et il n’y a que le loup qui mange volontiers du loup. Il exhale une odeur infecte par la gueule : comme pour assouvir sa faim il avale indistinctement tout ce qu’il trouve, des chairs corrompues, des os, du poil, des peaux à demi tannées et encore toutes couvertes de chaux, il vomit fréquemment, et se vide encore plus souvent qu’il ne se remplit. Enfin, désagréable en tout, la mine basse, l’aspect sauvage, la voix effrayante, l’odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort. » Georges-Louis Leclerc comte de Buffon, dans son Histoire Naturelle, brosse un tableau catastrophique de celui qu’en ce temps-là, on préfère nommer la chose ou la bête.
Il en est une célèbre dite Bête du Gévaudan dont justement Buffon examina la dépouille dans un état de putréfaction fort avancé avant de conclure qu’il s’agissait d’un loup de grande taille. Mais que n’a-t-on pas dit sur la nature de l’animal (ou les animaux) qui, entre le 30 juin 1764 et le 19 juin 1767, multiplia les attaques meurtrières contre des humains dans les pays de Lozère et de Haute-Loire, entre Margeride et Aubrac… « L’an 1764 et le 1er juillet, a été enterrée, Jeane Boulet, sans sacrements, ayant été tuée par la bette féroce, présans Joseph Vigier et Jean Reboul ». Ainsi le curé de la paroisse de Saint-Étienne-de-Lugdarès consigna sur le registre des baptêmes, mariages et sépultures, la mort de la jeune fille de quatorze ans, première victime de la Bête au village des Hubacs près de Langogne.
Selon les sources, une centaine d’humains, uniquement femmes et enfants, connurent le même sort tragique. Bien que nous soyons au siècle des Lumières, dans ces montagnes boisées et ces vallées reculées et isolées durant de longs hivers enneigés, on croit en Dieu mais aussi au Diable, aux sorciers et au loup-garou. Entre ignorance et mysticisme, ces croyances « païennes » constituent un ferment fertile à l’imagination. Durant ces 3 années de terreur, l’animal a été tiré à plusieurs reprises soit à une certaine distance, soit à bout portant et pourtant, blessé, il s’est toujours relevé pour s’enfuir ce qui a justifié sa réputation démoniaque et surnaturelle aux yeux de la population.
De nombreuses hypothèses ont été émises qui disculpent en général le loup en dépit du diagnostic de Buffon et du fait que les animaux tués lors des battues pour exterminer la bête fussent des loups. Ainsi, on a avancé la théorie d’un animal exotique féroce, inconnu de nos climats, et en particulier, comme le prétend un fascicule du Jardin des Plantes paru au début du dix-neuvième siècle, une hyène d’Orient, classée dans l’espèce du loup-cervier, portant une crinière barrée sur son dos, habitant l’Egypte et parcourant les tombeaux pour en déterrer les cadavres. Un professeur de l’université de Montpellier, au début du vingtième siècle, écarte la responsabilité d’un quelconque animal et évoque l’idée que les loups n’auraient fait que ronger les cadavres abandonnés par un serial killer tandis que des mystificateurs recouverts de peaux de loups auraient entretenu la présence de la Bête. D’autres parmi lesquels le conteur Henri Pourrat, suggèrent une théorie intermédiaire et accusent un chien mâtin dressé pour la guerre, comme cela se faisait fréquemment au seizième siècle, recouvert d’une cuirasse en poil de sanglier très dru. L’instigateur de ce complot, Jean-François-Charles de Morangiès, pour servir les desseins de nobles du pays, aurait ordonné à un certain Antoine Chastel de dresser et guider l’animal sanguinaire lequel sera abattu curieusement par Jean Chastel, le père. Cette thèse constitue globalement l’argument du film Le Pacte des Loups.

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Si le mystère demeure, la Bête ne fait plus peur et, au contraire, constitue aujourd’hui un attrait touristique indéniable : sa sculpture, en fer, en pierre ou en bois, trône sur la place de plusieurs villages de l’ancien pays du Gévaudan et deux musées, à Saugues en Lozère, et Auvers en Haute-Loire, lui sont consacrés. Quant aux loups si vilipendés, juste revanche sur la légende, environ 130 spécimens en provenance du Canada, de Sibérie et de Mongolie, ont trouvé asile près de Marvejols, dans un parc d’une vingtaine d’hectares où ils vivent en semi liberté pour le plus grand plaisir des touristes.
Dans un registre voisin, le loup-garou est, dans les légendes, un humain capable de se transformer en loup partiellement ou complètement. Du mythe à la réalité, il n’y a parfois qu’un pas qui fut franchi entre les années 1500 et 1700 lorsque quelques milliers de personnes ayant l’apparence et le comportement du loup, furent condamnées et parfois brûlées vives.
Prenant la légende à rebrousse-poil (de loup bien sûr), Boris Vian dans Le loup-garou et autres nouvelles, conte l’histoire d’un paisible loup du bois de Fausses-Reposes, tout proche donc de son domicile de Ville-d’Avray ( !), qui mordu par le mage du Siam une nuit de pleine lune, se transforme en homme et vit dans Paris, lors de la journée suivante, quelques aventures édifiantes sur le mauvais comportement humain.
En 1930, un loup-garou terrorisa la banlieue parisienne, à Bourg-la-Reine. Avant que … :

« …Les loups ououh! ououououh!
Les loups ont envahi Paris
Soit par Issy, soit par Ivry
Les loups ont envahi Paris
Cessez de rire, charmante Elvire
Les loups ont envahi Paris.
Attirés par l’odeur du sang
Il en vint des mille et des cents
Faire carouss’, liesse et bombance
Dans ce foutu pays de France
Jusqu’à c’que les hommes aient retrouvé
L’amour et la fraternité…. »

L’invasion de loups qu’interprète magnifiquement Serge Reggiani, évoque l’entrée des troupes nazies dans la capitale durant la seconde guerre mondiale.

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Pierre Perret reprit récemment l’image de la Bête pour stigmatiser la montée de pensées d’extrême droite sur fond des élections présidentielles de 2002. Cette fois encore, « le loup n’avait qu’un œil et était un vieux mâle de Krivoï … ou de Saint-Cloud » !

« Sait-on pourquoi, un matin,
Cette bête s’est réveillée
Au milieu de pantins
Qu’elle a tous émerveillés
En proclamant partout, haut et fort :
« Nous mettrons l’étranger dehors »
Puis cette ogresse aguicheuse
Fit des clones imitatifs.
Leurs tirades insidieuses
Convainquirent les naïfs
Qu’en suivant leurs dictats xénophobes,
On chasserait tous les microbes.
Attention mon ami, je l’ai vue.
Méfie-toi : la bête est revenue !
C’est une hydre au discours enjôleur
Qui forge une nouvelle race d’oppresseurs.
Y a nos libertés sous sa botte.
Ami, ne lui ouvre pas ta porte… »

Preuve que son acrimonie envers le loup n’est que métaphore politique, l’ami Pierrot commit aussi un petit chef d’œuvre de tendresse pour consoler une jeune fille sans doute pas gâtée par la société :

« T’en fais pas, mon p’tit loup,
C’est la vie, ne pleure pas.
T’oublieras, mon p’tit loup,
Ne pleure pas.
Je t’amènerai sécher tes larmes
Au vent des quatre points cardinaux,
Respirer la violette à Parme
Et les épices à Colombo.
On verra le fleuve Amazone
Et la vallée des Orchidées
Et les enfants qui se savonnent
Le ventre avec des fleurs coupées... »

En 1936, un autre Sergueï, Prokofiev de son nom, écrivit le livret et composa la musique de Pierre et le Loup, un conte très pédagogique destiné à familiariser les enfants avec les principaux instruments de l’orchestre symphonique. Tandis qu’un récitant narre la chronique d’une mort du loup évitée par un autre « ami Pierrot », l’orchestre ponctue l’histoire d’intermèdes musicaux où chaque protagoniste est illustré par un instrument. Ainsi, la sonorité lugubre de trois cors évoque le loup et son hurlement jugé sinistre, envoûtant ou enivrant selon nos états d’âme … que la lune soit pleine ou pas ! Le loup est un chanteur qui émet une grande variété de sons, jappement, grognement, grondement, vagissement, glapissement et le plus célèbre d’entre eux, le hurlement. Grand communicateur, il hurle pour rassembler la meute dispersée, rassurer les louveteaux, marquer son territoire et prévenir un autre clan de sa présence, avertir de l’arrivée imminente d’un troupeau de caribous, exhorter la horde avant la chasse. Ses modulations vocales, parfois imperceptibles à l’oreille humaine, portent jusqu’à une quinzaine de kilomètres.
Petite pause désaltérante dans mon propos avec une gorgée d’une boisson gazeuse vantée poétiquement par tout un peuple de l’herbe voletant sur la musique de Pierre et le Loup !

http://www.dailymotion.com/video/xc0ajc

Le loup retenu par d’autres obligations, n’a pu participer à ce tournage !
Quand on parle du loup, on en voit la queue mais aussi ses beaux yeux même si son regard phosphorescent la nuit, contribuait à semer la terreur antan. Comment ne pas fondre devant ceux des ravissants louveteaux qui viennent lécher la main de Sergueï, le jeune gardien de rennes ? Voilà au moins de jeunes loups bien plus sympathiques que certains jeunes gens aux dents longues, dévorés d’ambition qui hantent les milieux des affaires et de la politique !
Plaute, auteur comique latin du IIIème siècle avant notre ère, clamait dans sa Comédie des ânes « Homo homini lupus », l’homme est un loup pour l’homme, soulignant la cruauté des hommes entre eux ; ne peut-on pas ajouter que l’homme est un loup pour le loup tant notre langue fleurie abonde d’expressions et de proverbes péjoratifs à son égard pour illustrer nos travers. On a un gros appétit, on a une faim de loup, on avance à pas de loup pour surprendre quelqu’un, on fait entrer le loup dans la bergerie lorsqu’une personne nuisible s’immisce dans un groupe, on hurle avec les loups en se joignant à d’autres en train de critiquer.
On appelle même lupin une plante parce qu’elle dévore et épuise la terre, et que sa graine n’était bonne que pour les loups. Qui sait si le patronyme d’un certain Arsène gentleman cambrioleur, ne vient pas de son goût prononcé pour la rapine.
À crier ainsi au loup depuis plus de mille ans, il a disparu de nos contrées où pourtant il pullula comme en atteste une riche toponymie. Le leu comme on disait au Moyen Âge, devait hurler à Canteleu sur les hauteurs de Rouen ou à Chanteloup dans les bois de l’Hautil vers les contreforts du Vexin. On le trouve dans le Val d’Oise à Saint-Leu la Forêt, dans l’Eure à Louviers, à Loupian près de l’étang de Thau, à Wolfisheim dans le Bas-Rhin. (wolf est le loup en langue allemande), à La Louvière outre-Quiévrain, c’est l’occasion d’employer cette expression que j’adore, vous ne l’ignorez plus !
Les plans cadastraux fourmillent de lieux-dits en référence à la présence ancienne du loup : mare au loup, fosse aux loups, écorche-loup, loup-pendu, cul de loup, chêne au loup, cantaloube, jappeloup, gratte-louve. À proximité de mon bourg natal, se trouvait le mont aux Leux. Mon père me parla souvent de cette motte de terre féodale au sommet de laquelle on pendait peut-être au gibet les loups capturés. Gustave Flaubert l’évoqua dans Madame Bovary, certains historiens en conclurent que Forges-les-Eaux était la commune de Yonville-l’Abbaye du roman.
De nombreux patronymes tirent leur origine de surnoms désignant les chasseurs de loups : pour annoncer la présence du loup, Canteloup l’imitait bien, c’est logique, Hucheloup criait, Corneloup sonnait du cor, Bouteleux était piqueur, Tuloup abattait l’animal. Il existe plusieurs saints Loup notamment un évêque de Troyes et un archevêque de Sens. Les Louvel et Leleu sont nombreux en Picardie et Normandie, et une affectueuse madame Leloup joua la nounou dans mon enfance.
Loup devient un prénom aussi avec ses déclinaisons Llop en Catalogne et Lopez en Espagne. Dansèrent-ils avec les loups, tels des chefs indiens, Glorieux loup, c’est Rodolphe, Noble loup c’est Adolphe et Démarche de loup c’est Wolfgang !
Qui sait si les communes de Villeneuve-Loubet et La Colle-sur-Loup dans les Alpes-Maritimes ne verront pas bientôt rappliquer quelques spécimens de Canis lupus. En effet, depuis 1992, on assiste dans le proche massif du Mercantour, au retour de loups sauvages en provenance selon les sources, du massif des Abruzzes ou de la chaîne des Apennins ou de Ligurie, bref d’Italie. On en dénombre plus de deux cents aujourd’hui qui causent des dégâts au sein de troupeaux ovins et caprins. Comme pour l’ours slovène des Pyrénées, le loup du Mercantour suscite un violent débat entre défenseurs du monde animal sauvage et éleveurs. Certes, il est protégé par la convention de Berne de 1979 relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe, ratifiée par la France en 1989, cependant, les actes délictueux de braconnage sont fréquents, de quoi occuper les conseillers cynégétiques, les lieutenants de louveterie des temps modernes !
Insidieusement, le canis lupus italicus revient sur les lieux de ses anciens exploits ou crimes. Il a franchi le Rhône mais ne s’est pas attardé à Arles, sait-il que là-bas, près du moulin d’Alphonse Nobleloup Daudet, les chèvres sont orphelines de Monsieur Séguin récemment décédé ?

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Sa présence est avérée en Lozère et en Aubrac, dans le Puy-de Dôme et le Tarn. À ce rythme là, il va bientôt retrouver l’amour de Gérard Blanchard dans les grottes de Rock-Amadour !
Les histoires de loups-garous redeviennent d’actualité. En effet, en avril, sur les écrans, l’acteur Benicio del Toro troquera son personnage de Che Guevara pour celui terrifiant de The Wolfman, un remake de Le Loup-garou film de1941.

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En notre époque de crise morale, sociale et économique, avec tout ce que je vous en ai dit, vous n’accuserez plus de tous les maux, Loup tendrement réhabilité par Nicolas Vanier. Il  est une autre bête noire  bien plus dangereuse !

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Publié dans:Leçons de choses |on 3 février, 2010 |Pas de commentaires »

Un crapaud commun

« …Ce soir, Abélard premier, roi des magiciens,
Va tenter pour vous, de décrocher la lune !!!!!!!!
Malicieuses limaces et jolis colimaçons, gros cafards, gros crapauds.
Sortez de ma besace chenilles polissonnes et voilez-vous la face… »

Ce soir-là, se rendait-il à l’invitation d’Abélard, j’ai surpris un crapaud près de l’étable dans la ferme familiale d’Ariège. Visiblement, il ne m’attendait pas si tôt tandis qu’il crapahutait lentement vers l’allée cimentée devant le corps d’habitation, son coin de prédilection pour admirer le Coup de lune cher au chanteur poète Jacques Higelin.



« Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?
Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;
C’était la fin d’un jour d’orage, et l’occident
Changeait l’ondée en flamme en son brasier ardent ;
Près d’une ornière, au bord d’une flaque de pluie,
Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;
Grave, il songeait ; l’horreur contemplait la splendeur.
(Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?
Hélas ! le bas-empire est couvert d’Augustules,
Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,
Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !)
Les feuilles s’empourpraient dans les arbres vermeils ;
L’eau miroitait, mêlée à l’herbe, dans l’ornière ;
Le soir se déployait ainsi qu’une bannière ;
L’oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;
Tout s’apaisait, dans l’air, sur l’onde ; et, plein d’oubli,
Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,
Doux, regardait la grande auréole solaire ;
Peut-être le maudit se sentait-il béni,
Pas de bête qui n’ait un reflet d’infini ;
Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche
L’éclair d’en haut, parfois tendre et parfois farouche ;
Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,
Qui n’ait l’immensité des astres dans les yeux.
Un homme qui passait vit la hideuse bête,
Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête … »

 

Peut-être, contemplait-il, comme dans les vers de Victor Hugo, le soleil couchant d’une journée d’été en Ariège ; en tout cas, je le laissai poursuivre son chemin, obtenant ainsi peut-être la reconnaissance posthume de Georges Brassens :

« Gloire à qui freine a mort, de peur d’écrabouiller
Le hérisson perdu, le crapaud fourvoyé!
Et gloire à Don Juan, d’avoir un jour souri
A celle à qui les autres n’attachaient aucun prix!
Cette fille est trop vilaine, il me la faut …

Dans son Histoire Naturelle, Georges Louis Leclerc comte de Buffon, n’y va pas de plume morte : « Depuis longtemps, l’opinion a flétri cet animal dégoûtant dont l’approche révolte tous les sens. Tout est vilain en lui jusqu’à son nom, qui est devenu le signe d’une basse difformité. Et que l’on ne croie pas que ce soit d’après les conventions arbitraires qu’on le regarde comme un des êtres les plus défavorablement viciés. S’il a des pattes, elles n’élèvent pas son corps disproportionné au-dessus de la fange qu’il habite. S’il a des yeux, ce n’est point pour recevoir une lumière qu’il fuit. Mangeant des herbes puantes ou vénéneuses, caché dans la vase, tapi sous un tas de pierres, sale dans son habitation, difforme dans son corps, obscur dans ses couleurs, infect par son haleine, ne se soulevant qu’avec peine, ouvrant, lorsqu’on l’attaque, une gueule hideuse, n’ayant pour toute puissance qu’une grande résistance aux coups qui le frappent, que l’inertie de la matière, que l’opiniâtreté d’un être stupide, n’employant d’autre arme qu’une liqueur fétide qu’il lance, que paraît-il avoir de bon, si ce n’est de chercher à se dérober à tous les yeux, en fuyant la lumière du jour ? »
Quel accablant réquisitoire ! Comme disait en substance Coluche, il y a des beaux et des laids, des gros et des maigres, des noirs et des blancs, et la vie sera plus dure pour certains d’entre eux ! J’ai le sentiment qu’il en est pour les membres de la famille des amphibiens anoures comme pour les humains.
Qui plus est, comme si son nom, volontiers employé parfois comme une insulte, ne suffisait pas, cet animal du genre bufo se voit affublé selon son espèce, de vocables peu reluisants : crapaud goitreux, crapaud calamite, pustuleux, guttural, cornu, bossu. Seul, quelque bufo doré ou rayon vert semble échapper à l’infamie.
Quel est donc cet animal, canon de la laideur, méprisé, exclu qui inspire du dégoût mais aussi les poètes dont les rimes lui font côtoyer complaisamment la beauté ?
Opposé à l’Albatros de Baudelaire, le « roi de l’azur » qui s’élève au-dessus des hommes et se rend supérieur à eux, le crapaud est comme englué dans la boue de son monde à la recherche permanente d’une beauté et d’une élévation spirituelle. Il y parvient parfois lorsque certains vers vantent ce « rossignol de la boue » et ses « yeux de topaze ».
Celui que je croise épisodiquement, quand le baromètre vire au temps instable, est un modeste crapaud dit commun de l’espèce bufo bufo. Clin d’œil pour justifier son costume répulsif, bufo, à une lettre f près, est le nom de scène quand il fait le clown, d’Howard Buten, ce docteur en psychologie célèbre pour ses romans (« Quand j’avais 5 ans, je m’ai tué ») et son action auprès des enfants autistes ! Dans la lignée du célèbre clown suisse Grock, ce Buffo-là ouvre les portes d’un autre monde plus doux, plus tranquille, un monde de détente, de musique et de sourires béats, un peu comme celui que propose Higelin « dans la clairière cernée par la forêt où se sont réunis, en grand conciliabule, les adeptes, les plus sélects de la secte des insectes » !
Qui sait si ce soir-là, cet « autre fou chantant » qu’est Higelin, ne partit pas dans un de ses délires dont il a le secret : « J’ai deux Anoure-eeeees , mon crapaud et la grenouille » !
En principe, même pour les béotiens de la chose batracienne, la confusion n’est guère possible. Les pattes du crapaud commun, plus courtes que celles savoureuses de la grenouille, ne lui permettent pas de sauter aussi bien. Son dos est plus plat, non luisant, plissé et couvert donc de peu ragoûtantes pustules. Ses yeux, par contre, sont de véritables joyaux cuivrés ; hum ! « T’as de beaux yeux, tu sais ! »
À la différence de sa cousine, il passe la plus grande partie de son temps hors du milieu aquatique qu’il ne rejoint qu’à l’époque de la reproduction. Terrés, à partir d’octobre, à l’abri du froid et des intempéries, sous un tas de bois, dans une grange ou même enfouis sous terre, nos gentils monstres convergent massivement, à l’appel du printemps, vers les mares et les étangs à l’image des migrations estivales humaines vers les plages. Même cause, même effet, on assiste alors à un accroissement considérable d’accidents chez la gente batracienne victime de l’imprudence des automobilistes.
Heureusement, preuve que le crapaud n’est pas si impopulaire que cela, des actions sont mises en place pour éviter le carnage. Ainsi, chaque année, je fais un détour pour ramener une petite fille car, pendant trois semaines, la route forestière de Saint-Cucufa est fermée à la circulation de 20 heures à 7 heures 30 permettant aux crapauds, grenouilles et autres tritons d’effectuer en toute sécurité, leur migration printanière.
Alors, il s’en passe de bien belles dans l’étang tout proche du château de Malmaison cher à Joséphine Bonaparte ! D’abord, c’est un concert de coassements des mâles pour attirer les femelles qui n’arrivent parfois que … deux semaines plus tard … ah ces demoiselles, elles se font toujours désirer ! Résultat, ces messieurs sont tellement en manque qu’ils peuvent se retrouver à une dizaine sur une femelle au risque de la noyer sous le fardeau. L’accouplement se prolonge plusieurs jours à terre puis dans l’eau, histoire de varier les plaisirs … Que nos laboratoires pharmaceutiques n’aient élaboré un viagra à base de bave de crapaud !
De ces ébats torrides, naissent environ 6 000 œufs en deux cordons gélatineux accrochés aux plantes aquatiques d’où sortent des larves sans yeux qui se transforment en trois semaines, en têtards noirs avec une queue.
La vie n’est pas une longue mare tranquille et on estime que seul un pour cent de ces têtards échapperont à la voracité des insectes, tritons, reptiles, poissons et hérons prédateurs. Puis, en juin, d’inoffensifs crapelets mesurant à peine un centimètre, regagnent la terre ferme. Ils atteignent leur maturité sexuelle vers quatre ou cinq ans et connaissent une longévité de sept à dix ans mais l’un d’eux coriace est inscrit au « Guiness des records » pour avoir vécu trente-cinq ans !

« … Quand il pleut, en foule
Nous sortons la nuit,
Et dans les salades
Faisant des gambades
Pesants camarades
Nous allons manger,
Manger sans grimace,
Cloporte ou limace,
Ou ver qu’on ramasse
Dans le potager … »

Amis lecteurs amoureux du jardinage, voilà enfin une bonne raison pour vénérer ce pestiféré. En effet, exclusivement carnivore, il protège vos salades, vos fruits et vos fleurs en se nourrissant d’insectes rampants, de limaces, de chenilles, de lombrics et de petits lézards qu’il attrape puis englue avec sa langue.
Antan, au plus profond de nos campagnes, le crapaud était associé aux maléfices qui nuisent au bétail. Sa présence auprès d’une étable évoquait un sort maléfique et seule sa disparition, en conjurant le sort, évitait la mort des bêtes. Lorsque le bétail dépérissait, on appelait la sorcière afin de vérifier qu’aucun cadavre de crapaud ne fût caché sous une pierre. « Le crapaud empoisonne le fourrage et fait mourir les bêtes » prétendait-on !
Heureusement, là où je l’ai croisé, cela fait longtemps qu’il n’y a plus de vaches et juste trois chats y prennent pension !
L’animal diabolique est souvent représenté dans la peinture. Ainsi, dans le tableau Le jardin des délices de Jérôme Bosch, une femme enlacée par un diable, porte un crapaud sur un sein, symbole de la luxure ; de même, la femme adultère damnée, a son sexe masqué par un crapaud. Il faut dire qu’après les parties fines du bois de Saint-Cucufa …. !
Nos contes et légendes d’Occident évoquent fréquemment des sorcières et des princes charmants cachés ou métamorphosés en crapaud.
Parmi les histoires qu’une petite fille aime m’entendre lire pour s’endormir, il y a celle du Crapaud et des trois filles du roi, un des savoureux contes d’Henri Pourrat, celui-là même qui écrivit Gaspard des montagnes : « Sur les huit heures du soir, on entendit tabuter à l’huis trois petits coups. »
Lorsqu’elles entrevirent le visiteur, la fille du roi paresseuse ainsi que la méchante, s’affalèrent de frayeur ou de dégoût.
« Restait la belle et gentille. Elle accourt. Elle ouvre, dit au crapaud d’entrer, lui demande de sa façon riante s’il ne veut pas venir se chauffer près du feu. Car elle n’avait aucun dégoût pour aucune créature.
-Peut-être n’as-tu pas soupé ? Que veux-tu que je te prépare ?
-Non, il n’y a qu’un moment, j’ai avalé une grosse limace ; mais il vient temps de s’aller mettre au lit.
(pas bête ce crapaud, ndlr !)
La belle mit sur le marche-banc une petite escabelle afin que le crapaud pût arriver jusque sur le lit. Celui-là monte par l’escabelle, tout bellement mais lorsqu’il arrive en haut , il dégringole. Il remonte, toc-toc-toc mais il redégringole encore…
Alors la demoiselle sort du lit sa main blanche, bravement, elle l’avance vers le crapaud, le voyant si en peine.
À peine, l’eut-elle touché, oh ! la merveille ! Le voilà défadé parce qu’il avait été enchanté par des fées … Plus de crapaud donc mais un monsieur à qui rien ne manquait de tout ce qui compose un fier jeune homme. »

Vous voyez que la vie de crapaud n’a pas que des vicissitudes quoique je ne puis passer sous silence, les confidences à glacer le dos que fit l’un d’eux à l’écrivain Octave Mirbeau :
« Notre histoire, (lui) dit le crapaud, est pleine de choses lamentables et merveilleuses. On nous déteste, mais nous intriguons beaucoup les gens… Il faut que je te raconte quelque chose d’extraordinaire… Un soir de printemps, je fus pris par un savant, un vieux savant, qui cheminait sur la même route que moi. Tu connais sans doute cette espèce d’hommes farouches et barbares qu’on appelle des savants ! Il paraît que cela ne vit que du meurtre des pauvres bêtes, et que cela ne se plaît que dans le sang et les entrailles fumantes…
Mon savant avait des lunettes et un grand chapeau de paille, sur lequel il avait piqué au moyen d’une épingle trois papillons qui battaient de l’aile de douleur… C’était affreux… Il m’enveloppa de son mouchoir et en me fourrant dans une boîte en fer blanc qu’il portait en bandoulière, je l’entendis ricaner et se dire : « Voilà un fameux crapaud ! Ah ! nous allons pouvoir nous amuser un peu, voilà donc un fameux crapaud. » Je passai la nuit en cette boîte que le bourreau, sans plus de façon, avait accrochée à un clou, dans son cabinet. Le lendemain, de grand matin, le savant me retira de ma prison. Il me déposa sur une table, où se trouvaient beaucoup d’instruments et d’objets inconnus, puis, après m’avoir examiné en tous les sens du bout de sa pince d’acier, il me jeta au fond d’une sorbetière et me gela… Oui, il me gela !… Quand je sortis de la sorbetière, j’étais inerte et plus dur qu’une pierre. « Je crois qu’il est gelé, tout à fait gelé, je le crois », dit le savant. Et, pour s’en assurer mieux, il me frappa à plusieurs reprises avec une règle et me précipita durement trois fois, sur le parquet. Mon corps claquait comme une planchette de bois sec : « Parfaitement gelé, mon garçon », reprit-il. Et l’on me mit au frais.
Je restai ainsi deux ans. L’été, j’avais un supplément de glace car le savant craignait que je ne dégelasse. Quand un ami venait rendre visite à mon savant, on descendait à l’endroit où je me morfondais en mon gel : Celui-ci me prenait dans sa main et me jetait violemment contre un mur : « Qu’est-ce que c’est ça, le savez-vous ? » demandait-il. « C’est un crapaud en bois. » – « Pas du tout, c’est un crapaud gelé, et il vit, et je le dégèlerai, et cela fera une révolution à l’académie. » C’étaient, à ce propos, des discussions qui n’en finissaient plus. Je fus, en effet, dégelé en grande pompe et me mis aussitôt à sauter comme un cabri. Tout l’institut était là ; on n’en revenait pas. Je profitai de l’effarement général pour m’enfuir, car je ne doutais pas que tous ces gens ne voulussent recommencer des expériences sur mon dos… On m’a conté depuis que le savant a écrit trois volumes in-quarto, sur mon aventure… Quelle pitié !… »

Nous rentrâmes tard dans la nuit longtemps après qu’Abélard le magicien eut décroché la lune. Ma compagne, effrayée à l’idée de marcher sur la bestiole, me délégua en éclaireur pour que j’allume la lanterne extérieure. Que vis-je alors dans un pot de fleurs devant la porte ? Notre crapaud débonnaire bien sûr, ses yeux de lumière presque hilares devant le spectacle comique des ombres humaines marchant à tâtons dans l’obscurité.

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Maintenant que vous m’avez lu, bien calé au fond de votre fauteuil crapaud, je vous en prie, désormais, si vous rencontrez mon ami Bufo bufo sur le bord d’un talus, ne lui jetez pas la pierre !

Publié dans:Leçons de choses |on 9 septembre, 2009 |1 Commentaire »

Le lézard des murailles

En ce début du mois d’août, j’ai retrouvé un de mes copains d’Ariège. Chaque année, il prend ses quartiers d’été sous un empilement de vieilles tuiles romaines dans le potager familial.

Descendant de la famille des Lacertidae, il s’appelle Podarcis muralis mais vous le connaissez probablement mieux sous le nom de lézard des murailles.

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En effet, très répandu en France même dans certaines contrées septentrionales, il élit domicile, dès les premières chaleurs du printemps, dans les éboulis rocailleux et les murs de pierres sèches bien exposés au soleil.

Plus aventureux que certains de ses congénères, il vit volontiers à proximité des habitations prenant ses bains de soleil sur les terrasses et les marches des escaliers extérieurs ou grimpant sur les façades sud des maisons au mépris des lois de l’équilibre et de la pesanteur, grâce à sa queue comme contre poids et ses griffes en guise de crampons.

Lézarder au soleil est un dérivatif que mon ami pratique de manière plus raisonnable que les humains qui aiment rôtir idiotement, allongés sur le sable, sous les feux brûlants de Phébus.

 « 33 degrés le midi » est la température corporelle préférée pour que cet animal perde son sang froid comme tout bon reptile qui se respecte ! Aussi, il manifeste une activité plus grande durant les chaleurs plus modérées du printemps et de l’automne tandis qu’il se réfugie dans des endroits un peu plus frais lorsque la température au sol franchit trop allègrement le seuil fatidique. Autour de 33°, son métabolisme est le plus efficace et ses enzymes digestives transforment plus facilement ses aliments en énergie. Comme quoi, chez le lézard comme chez l’homo sapiens erectus, le farniente au soleil permet de recharger les batteries avant de retrouver la grisaille et la froidure de l’hiver !

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Plus élancé et plus aplati, la tête plus pointue et les pattes plus développées que le lézard vert, son cousin, le lézard des murailles ne dépasse que rarement vingt centimètres de longueur dont largement plus de la moitié constituée par sa queue, objet de fascination et parfois de frayeur des jeunes enfants. Qui d’entre nous, au temps des culottes courtes, en essayant de capturer l’animal rampant, ne s’est pas retrouvé penaud ou affolé, la queue sectionnée gesticulant dans les mains ?

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Ce stratagème est un leurre pour se protéger des prédateurs, quelques rapaces et serpents, les hérissons et surtout les chats qui rôdent dans le jardin. Il est à utiliser cependant avec parcimonie car l’appendice ne repousse pas à volonté.

Après deux ou trois mésaventures de ce type, notre lézard risque de connaître quelque … lézard, synonyme argotique de problème que popularisa Michel Blanc, dans les années 80, en l’employant généreusement dans son film Marche à l’ombre. En fait, ce  lézard-là est, à l’origine, un problème spécifique au domaine musical provenant, lors d’un enregistrement, d’un sifflement parasite rappelant le cri de l’animal.

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Notre habitant des pierres offre un éventail important d’écaillures et de couleurs. Sa teinte tire cependant le plus souvent vers le brun et le gris. Elle est plus claire, blanchâtre ou beige sur le ventre. Les jeunes et les femelles possèdent sur le flanc, une bande longitudinale plus foncée tandis que les mâles présentent des taches noires dispersées. Vous pouvez donc déterminer aisément le sexe du lézard quand il atteint son âge adulte vers 1 an. Il vit en moyenne de 5 à 7 ans mais certains individus connaissent une longévité d’une décennie.

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C’est un excellent chasseur qui, vif comme l’éclair, détend la fourche de son dard lorsque sa proie passe à portée. Il se nourrit de mouches, de chenilles, de papillons, d’araignées, de vers de terre, de criquets et de grillons. Il se désaltère à la rosée matinale.

De temps en temps, il mue et se sépare de sa vieille peau (sans intérêt pour vos sacs, mesdames !) par plaques, à la différence des serpents qui abandonnent une mue complète.

Je tiens donc parfois compagnie quelques instants à mon cher Podarcis muralis m’amusant de ses acrobaties. Froussard, il s’enfuit dare-dare sous une tuile au moindre bruit ou geste suspect. Mais très curieux, il pointe vite sa tête de nouveau avant de s’enhardir et se prélasser sur la brique chaude jusqu’au prochain danger. Ce jeu de cache-cache peut se prolonger un long moment. Il est moins attentif au voisinage lorsqu’il affronte un autre mâle pour une querelle de territoire ou les beaux yeux d’une femelle.

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Mon lézard des champs a des préoccupations beaucoup plus modestes et terre à terre que son aïeul des villes dont les facéties dans les ruines désertes du Colisée à Rome, détournèrent Alphonse de Lamartine, de sa lecture du philosophe et historien Tacite contemporain de la construction du monument :

« Un jour, seul dans le ColiséeRuine de l’orgueil romain, Sur l’herbe de sang arrosée Je m’assis, Tacite à la main. Je lisais les crimes de Rome, Et l’empire à l’encan vendu, Et, pour élever un seul homme, L’univers si bas descendu. Je voyais la plèbe idolâtre, Saluant les triomphateurs, Baigner ses yeux sur le théâtre Dans le sang des gladiateurs Sur la muraille qui l’incruste, Je recomposais lentement Les lettres du nom de l’Auguste Qui dédia le monument. J’en épelais le premier signe : Mais, déconcertant mes regards, Un lézard dormait sur la ligne Où brillait le nom des Césars. Seul héritier des sept collines, Seul habitant de ces débris, Il remplaçait sous ces ruines Le grand flot des peuples taris.  Sorti des fentes des murailles, Il venait, de froid engourdi, Réchauffer ses vertes écailles Au contact du bronze attiédi. Consul, César, maître du monde, Pontife, Auguste, égal aux dieux, L’ombre de ce reptile immonde Éclipsait ta gloire à mes yeux ! La nature a son ironie Le livre échappa de ma main. Ô Tacite, tout ton génie Raille moins fort l’orgueil humain ! »

 Le Colisée, appelé à l’origine amphithéâtre Flavien dérivé de Flavia, nom de famille des deux empereurs Vespasien et Titus sous les règnes desquels il fut construit, entre  70 et 80 après Jésus-Christ, immense arène qui accueillait jusqu’à 75 000 spectateurs à l’occasion de combats de gladiateurs et de naumachies (batailles navales), est le monument le plus célèbre de l’antiquité romaine à Rome. Il figure sur la pièce de cinq centimes d’euro. Sous la plume du poète, un simple lézard révèle la précarité des grands empires et civilisations. Grandeur et décadence … ! Outre les écrivains, le lézard inspire certains artistes plasticiens (« lézards plastiques » ?). Ainsi, actuellement, il est possible d’admirer, grimpant à l’un des murs de pierres de la fondation Maeght de Saint-Paul de Vence, un imposant lézard stylisé, œuvre du peintre sculpteur catalan Joan Mirò. 

En Provence et en Corse, nombre de céramistes proposent des répliques colorées de lézards pour décorer les murs des maisons, preuve que notre petit reptile est un animal familier et sympathique.

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Pour faire plus vrai que nature, acceptez quelques lézardes dans vos murs. Elles font le charme suranné des vieilles demeures et constituent un abri idéal au lézard pour pondre ses œufs ou fuir la menace du chat de la gouttière voisine. 

 

 

 

 

 

Publié dans:Leçons de choses |on 7 août, 2009 |4 Commentaires »

Le Bleuet des champs

« Les bleuets d’azur
Dans les grands blés murs
Nous font des clins d’œil
Au bord du clocher
La pie vient percher
Sa robe de deuil
Seul, le vent du mois d’août
A les yeux si doux
Qu’on en boirait bien
Et l’herbe d’amour
Se fait de velours
Au creux de mes reins … »

Les herbicides épargnent involontairement mes vieux os de quelque lumbago. Il y a belle lurette que les bleuets chantés par Marcel Amont, dans ma jeunesse, ne mouchettent plus les champs de blé de mes contrées.
Bleuets, marguerites, coquelicots, même combat, même destin : autrefois, fleurs des champs, « adventices » des cultures, compagnes des céréales, plantes des moissons (messicoles), éradiquées par la chimie agricole, elles se sont réfugiées, aujourd’hui, dans les friches et sur les talus au bord des routes.

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Finis les beaux romans, les belles histoires, cachés dans un grand champ de blé, c’étaient les romances d’autrefois ! On ne compte plus bleuette dans les moissons, on n’effeuille plus la marguerite, le rossignol du gentil coquelicot mesdames avait une vision prémonitoire, les Hommes ne valent rien !

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À ce rythme, bientôt, nous ne nous souviendrons de ces fleurs du mâle devenues fleurs du mal de l’agriculture intensive, qu’à travers les coups de pinceaux de Van Gogh ou Monet.
Le bleuet des champs qui appartient à la famille des Astéracées, anciennement Composées, doit son nom latin Centaurea cyanus, à sa couleur bleu cyan et au centaure Chiron, une de ces créatures mythologiques représentées avec un avant-train humain et quatre pattes de cheval.
Chiron, considéré par Homère comme le plus juste des centaures, éducateur mythique et féru de médecine, révéla à son élève Achille, les vertus des plantes médicinales et l’aurait soigné avec une plante de ce type. Il connut moins de succès sur sa propre personne puisqu’il ne guérit point de la flèche empoisonnée par le sang de l’hydre, lancée maladroitement dans son genou par Héraclès. Victime en somme d’un accident du travail de centaures, Chiron, pour mettre fin à ses atroces souffrances, échangea son immortalité avec le pas très commun des mortels Prométhée. Nom de Zeus ! Celui-ci, en voulant récompenser Chiron pour l’ensemble de son œuvre, le plaça après sa mort, sur la voûte céleste où il devint la constellation du Sagittaire … oserais-je dire que cela lui fit une belle jambe ?
Si son efficacité sur les plaies au genou ne semble pas démontrée, de prétendues propriétés comme remède aux affections oculaires, valent au bleuet, de s’appeler parfois « casse lunettes » depuis le Moyen Âge. Certains ouvrages de phytothérapie précisent que des « bonnes femmes » utilisent comme collyre, une infusion préparée à partir du bleuet … qui conviendrait surtout pour les sujets aux yeux bleus ! Vous pouvez toujours essayer si vous avez les yeux rougis à pleurer sur son sort !
« Nos grands mères savaient » aussi que les bains de bouche à base de bleuet soignent les inflammations de la muqueuse buccale, et qu’une tisane de fleurs de bleuet séchées atténue la goutte. On prépare même dans le Nord, une bière de bleuet « antirhumatismale ».

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D’autres noms populaires souvent poétiques désignent la Centaurea cyanus tels l’aubifoin, la baverole, la blavette, le chevalot, le bouffain, l’herbe de Saint Zacharie et, en français vieilli, le bluet.

« Allez, allez, ô jeunes filles !
Cueillir des bluets dans les blés… »

Incite Victor Hugo dans une de ses ballades aux Orientales.
On l’appelle aussi barbeau et, à la fin du XVIII ème siècle, la reine Marie-Antoinette inventa le décor de vaisselle « à la reine », dit de « barbeaux », composé de bouquets de bleuets.
Chez nos voisins britanniques qui ont le chic pour nommer les fleurs (rappelez-vous du « daffodil » de la jonquille), le bleuet des champs devient bachelor’s button, le bouton du célibataire ! Savoureuse invitation à un voyage, sinon pour Cythère, du moins dans les champs !

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Si une humeur vagabonde vous emmène au Canada ou dans les Vosges, méfiez-vous car le bleuet ou bluet désigne aussi certaines variétés d’airelles et de myrtilles ! C’est délicieux mais cela tache !

« Dans leur fraise, leurs collerettes
Liserons, roses et pâquerettes
J’aime le myrte et les muguets
Les lilas et la primevère
Mais la couleur que je préfère
C’est le bleu, le bleu des bleuets.

Oh, le velours brun des pensées
L’oranger blanc des fiancées
Les lourds glaïeuls, les lys fluets
L’or du soleil morne et sévère
Mais la couleur que je préfère
C’est le bleu, le bleu des bleuets.

 

Dans les blés blonds courons, ma mie
Avec une grâce endormie
Les bleuets font des menuets
Mon amour les prit pour emblème
Et c’est mon propre amour que j’aime
Dans le bleu, le bleu des bleuets. »

Frottez-vous les yeux, ces couplets « à l’eau de rose » (ou de bleuet ?) émurent tant Georges Brassens dans sa jeunesse, qu’il les enregistra dans une savoureuse compilation au profit de l’association Perce-Neige de Lino Ventura.
Il est vrai que le bleu franc du bleuet constitue un pur ravissement. On se sert parfois des pigments de sa fleur, en imprimerie pour colorer des encres, en pharmacologie pour tinter certains médicaments, et même en cosmétique, pour rectifier la nuance des cheveux blancs.
Avant la révolution agricole, le bleuet cheminait donc avec nous, dès le temps de la communale et la plume sergent-major jusqu’à l’époque nostalgique des fils argentés en passant par les premiers émois en plein air de l’adolescence.

« Un doux parfum qu’on respire
C’est fleur bleue
Un regard qui vous attire
C’est fleur bleue
Des mots difficiles à dire
C’est fleur bleue
Une chanson qu’on fredonne
C’est fleur bleue
Un jeune amour qui se donne
Deux grands yeux qui s’abandonnent
C’est fleur bleue… »

Le botaniste le décrit comme une plante pouvant atteindre une hauteur de 60 centimètres avec au bout de sa tige dressée, grêle et veloutée, au centre du capitule, des fleurs pourpre violacé, et à la périphérie, de grandes ligules bleues en forme d’éventail.

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Le promeneur poète tombe sous le charme irrésistible de cette herbe folle qui, frémissante sous la brise, dans sa robe légère aux franges lapis-lazuli, fait des clins d’œil pour l’inviter à minauder avec elle. Chassée par les longues barbes jalouses des épis de blé, la mauvaise herbe sauvageonne continue cependant à faire chavirer les cœurs, en jachères et friches.
Le langage des fleurs la dit pourtant timide, n’osant avouer son amour pour la personne aimée.
Attirées par le nectar et le pollen qu’elle produit en abondance, les abeilles la butinent volontiers, promesse de futures lunes de miel gustatives.
Paradoxe, comme un pied de nez à la mémoire courte des agriculteurs modernes peu reconnaissants, le bleuet symbolise le souvenir lié à la guerre de 1914-1918 :

 

« Les voici les p’tits « Bleuets »,
Les Bleuets couleur des cieux
Ils vont jolis, gais et coquets,
Car ils n’ont pas froid aux yeux.
En avant partez joyeux ;
Partez, amis, au revoir !
Salut à vous, les petits « bleus »,
Petits « bleuets », vous notre espoir ! »


À partir de 1915, au lendemain de la bataille de la Marne, les poilus des tranchées surnomment « bleuets », les jeunes recrues qui arrivent au front, revêtues du nouvel uniforme de l’armée française de couleur bleue. En effet, le commandement français, très « clairvoyant », admet la nécessité d’opter pour des couleurs plus discrètes que la garance du képi et du pantalon et, partant du principe que le soldat se voit d’abord de loin, près de la ligne bleue du ciel, il porte son choix sur le fameux bleu dit horizon. Quelle stratégie de camouflage sur fond de « ligne bleue des Vosges » !
Le bleu horizon, symbole de la première guerre mondiale, fournit même son nom, lors des élections législatives de 1919, à une chambre des députés formée d’un « bloc national » de conservateurs soucieux de « faire payer l’Allemagne ».
Par analogie avec les jeunes recrues militaires, les journalistes sportifs qui usent dans leur dithyrambe, de références guerrières, appellent souvent bleuets, les jeunes espoirs français dans l’attente d’être sélectionnés dans la grande équipe des Bleus.
Michèle Bernard, chanteuse trop méconnue, révélée au Printemps de Bourges, lauréate du Grand Prix de l’Académie du Disque Charles Cros, trousse de jolis vers avec sa verve antimilitariste :

« Sous les drapeaux, y a des tombes
Et des noms gravés
En souvenir des hécatombes
Des tas d’ fleurs fanées

Sous les drapeaux, y a des foules
Qui hurlent à la mort
À coups d’ ballon, à coups d’ boule
« C’est nous les plus forts ! »

 

Mais moi, j’aime par-dessus tout
Un drapeau de rien du tout
Qui s’ dresse tout seul dans les blés
Sans que l’ clairon l’ait sonné

 

Le bleuet, la marguerite et le coquelicot

 

C’est des p’tites fleurs franchouillardes
Même le Maréchal
S’en servait pour ses cocardes
C’est ça qui m’ fait mal… »

Au milieu des bombardements et des gaz de combat, les bleuets comme les coquelicots, continuent à fleurir dans la terre ravagée des tranchées. Seules notes de couleur dans la fange, témoignages de la vie qui continuait malgré l’horreur, les britanniques choisirent le coquelicot comme symbole du souvenir tandis que nos poilus adoptèrent le bleuet comme fleur de mémoire et de solidarité.
Dès 1916, deux femmes, Charlotte Maleterre, fille du général Niox, et Suzanne Lenhardt, infirmière, toutes deux travaillant à l’Hôtel des Invalides et émues par les atroces souffrances des grands blessés de la guerre, suggèrent de créer un atelier de confection de bleuets en tissu réalisés par les invalides eux-mêmes dont la vente permettra de recueillir des fonds à destination des mutilés. En octobre 1934, l’association Le Bleuet de France est officiellement créée. Depuis 1991, elle est sous la responsabilité de l’Office National des Anciens Combattants et Victimes de guerre et la petite fleur de tissu s’est métamorphosée en autocollant vendu dans toutes les communes de France lors des cérémonies du 8 mai et du 11 novembre.

« Quand il est mort le poète,
Le monde entier,
Le monde entier pleurait.

On enterra son étoile,
Dans un grand champ,
Dans un grand champ de blé.

Et c’est pour ça que l’on trouve,
Dans ce grand champ,
Dans ce grand champ, des bleuets. »

Longtemps avant Gilbert Bécaud, une légende grecque prétendait que la déesse Flore métamorphosa en bleuet, l’enfant poète Cyanos pour que tous se souviennent, après sa mort, de ses œuvres célébrant la nature.
Vite, européens écologistes, militez pour l’éradication des pesticides, fongicides et herbicides, tolérez juste l’enfouissement des étoiles de poètes dans les champs afin que les générations futures y gambadent, de nouveau, nos « petites fleurs franchouillardes » entre les dents!

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« … Épinglé au revers tendre
D’un amour nouveau
Le bleuet vient pour t’apprendre
Que le monde est beau

La marguerite est une reine
En peau de chagrin
En l’effeuillant, on s’entraîne
À souffrir demain

Trois gouttes de sang, c’est le drame
Amour, jalousie
Gentil coquelicot, Mesdames,
Faut payer le prix

Le bleuet, la marguerite et le coquelicot … »

 

 

Publié dans:Coups de coeur, Leçons de choses |on 10 juin, 2009 |2 Commentaires »

Le Héron (épilogue)

Tout arrive quand on sait flatter le héron dans le sens de la plume (voir billet Le Héron du 12 mars 2009) .
J’ai enfin mon gros plan ! Certes, il ne s’agit pas du héron de l’école Jean de la Fontaine mais d’un de ses congénères qui faisait trempette hier dans une mare au cœur de Paris, près des anciens entrepôts de Bercy.
Oserai-je dire qu’il a mis de l’eau dans son vin en revenant à de meilleurs sentiments face à mon objectif ?

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Publié dans:Leçons de choses |on 9 mai, 2009 |1 Commentaire »

Le Héron

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Est-ce la présence, à une cinquantaine de mètres, de l’école primaire Jean de la Fontaine, un héron se complaît près d’un petit étang en face de chez moi. Cependant, guère affable, l’animal à fable apprécie peu ma compagnie et s’envole dans un saule pleureur voisin dès que je m’en approche, pourtant sans dessein funeste, juste pour le plaisir de photographier sa fine silhouette. Certes, les responsables des espaces verts de ma commune ayant une prédilection pour la statuaire animalière (voir billet du 17 septembre 2008 « Plaisir des sens giratoires et des ronds-points »), je peux vous proposer trois spécimens en fer blanc perdus dans quelques herbes de pampa, non loin d’un autre bassin, mais je vous le concède, ils ne possèdent pas l’étoffe des hérons !

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Mon héros, c’est le héron cendré, l’Ardea cinerea, de la famille des Ardéidés. Grand oiseau au plumage à dominante grise, il possède une taille d’environ 95 centimètres pour un poids de 1,5 à 2 kilogrammes.

 

« Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou… »


Voltaire blâma le style ignoble et bas de ces deux vers, confortant mes valeureux enseignants qui combattaient l’abus de répétitions dans les rédactions. Quoiqu’en la circonstance, je me souviens que mon professeur de français se rangea plutôt derrière les arguments de La Bruyère qui réhabilitait le fabuliste ainsi : « tout l’esprit d’un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Cette maxime est le plus bel éloge de ces vers. Cette multiplicité de monosyllabes amassées à dessein dans ces vers, les étend, les prolonge et semble les élever à la hauteur du col de l’animal ». Que c’est compliqué pour que s’accordent des personnes aussi talentueuses soient-elles !
En tout cas, c’est cette posture longiligne de l’oiseau qui intrigue lorsqu’il côtoie une rivière ou paresse au milieu d’un champ. Je ne résiste pas à vous livrer les savoureux quoique pessimistes propos de Buffon, célèbre naturaliste du XVIIIe siècle, rien à voir donc avec le talentueux gardien de but italien qui empêcha nos footballeurs de remporter la Coupe du monde 2006 ! « Le bonheur n’est pas également départi à tous les êtres sensibles ; celui de l’Homme vient de la douceur de son âme, du bon emploi de ses qualités morales ; le bien-être des animaux ne dépend au contraire que des facultés physiques et de l’exercice de leurs forces corporelles. Si la Nature s’indigne du partage injuste que la société fait du bonheur parmi les hommes, elle-même dans sa marche rapide, paraît avoir négligé certains animaux qui, par imperfection d’organes, sont condamnés à endurer la souffrance …. Le héron nous présente l’image de cette vie de souffrance, d’anxiété, d’indigence ; n’ayant que l’embuscade pour tout moyen d’industrie, il passe des heures, des jours entiers à la même place, immobile au point de laisser douter si c’est un être animé ; lorsqu’on l’observe avec une lunette car il se laisse rarement approcher, il paraît endormi, posé sur une pierre, le corps presque droit, sur un seul pied, le cou replié le long de la poitrine et du ventre … Le héron ajoute encore aux malheurs de sa chétive vie, le mal de la crainte et de la défiance, il paraît s’inquiéter et s’alarmer de tout ; il fuit l’homme de très loin … La chasse du héron était autrefois parmi nous le vol le plus brillant de la fauconnerie ; il faisait le divertissement des princes qui se réservaient comme gibier d’honneur, la mauvaise chère de cet oiseau, qualifiée de viande royale…. »
Pour pasticher Coluche, Buffon affirme donc que tous les animaux naissent égaux entre eux, c’est juste qu’il y en a qui sont plus égaux que d’autres ! Heureusement, comme le chantait (presque) Daniel Balavoine, « je ne suis pas un héron » !
L’espèce était en voie de disparition avant les années 1960 mais grâce à un décret ministériel la préservant contre les méfaits causés beaucoup moins par les faucons que des vrais ( !), elle prolifère à nouveau. Ainsi, nombreux hérons visitent, outre la réserve ornithologique, les points d’eau, mares, bassins, étangs, marais, autour de chez moi. Il est même quelques sujets qui fréquentent un marécage coincé entre une bretelle d’autoroute et un hypermarché Leclerc (aucun lien de parenté avec Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon cité plus haut !). Ces derniers jours, fable des temps modernes, une harde de chevreuils les y a même rejoints.
Pour reprendre l’affirmation actualisée de Louis XIV, la France possède soixante millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement et, en l’occurrence, le bonheur des hérons protégés fait le malheur des possesseurs de cartes de pêche, des pisciculteurs et des propriétaires de bassins de jardin spoliés par la voracité de l’échassier.

« … Il côtoyait une rivière.
L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
Ma commère la Carpe y faisait mille tours,
Avec le Brochet son compère.
Le Héron en eût fait aisément son profit :
Tous approchaient du bord ; l’oiseau n’avait qu’à prendre
Mais il crut mieux faire d’attendre
Qu’il eût un peu plus d’appétit … »

Notre héron semble moins dédaigneux que ne le laisse supposer ce doux rêveur de La Fontaine. Il se nourrit essentiellement de poissons mais happe aussi volontiers couleuvres, grenouilles, mollusques, vers et insectes. Dans les prés, les taupes et des petits rongeurs tels les campagnols et les musaraignes, complètent ses repas.
Il est curieux de le voir chasser à l’affût parfaitement immobile ou cheminant très lentement sur la berge d’une eau peu profonde. Outre une ouïe qui le fait réagir au moindre bruit suspect, il possède une excellente vue panoramique latérale et une très bonne vision binoculaire frontale. N’aurait-il pas fallu baptiser « heroneye » certain objectif photographique plutôt que » fisheye » du nom de ses principales victimes ?
Selon, l’heure de la journée et la position du soleil, il se place d’un seul côté du bassin afin qu’il ne puisse voir son ombre, ce qui tendrait à prouver qu’il est plus intelligent que ne l’affirme, l’avant propos dans mon recueil de fables, une émouvante édition de 1895 qui a souffert des innombrables consultations par mon père.

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Courbé, il repère sa proie puis lui assène le coup fatal en détendant son bec comme un harpon fulgurant.
Concernant la quête de sa pitance, le héron développe un comportement territorial et expulse sans ménagement ses congénères de ses lieux de pêche si la nourriture est régulière et si l’homme ne le dérange pas trop. Sachant qu’il prélève environ 350 grammes de poisson quotidiennement, le pisciculteur astucieux a tout intérêt donc à tolérer « son » héron territorial autour de ses bassins qui le défendra efficacement des bandes rivales pour un coût modique, et le débarrassera des poissons malades qui constituent des proies plus faciles à capturer.
Grand solitaire, le héron se plaît par contre à nicher en colonie importante dite héronnière sur la cime des grands arbres de la forêt. De février à avril, il se fait plus rare, la femelle pondant en une seule couvée, trois à cinq œufs bleu verdâtre pâle d’où sortiront bientôt d’adorables héronneaux.

« …Le vent d’Ecir sur la Limagne
A abattu tous les hérons
Partout on ne jure que mitraille
Que vengeance
Que punition …

…Que dans les ronces vers la Sagne
Où se retirent les hérons
En larmes bleues
D’un bleu final …
Savent mourir
Les compagnons… »

Le chanteur poète Jean-Louis Murat rend hommage aux hérons dans une superbe ballade aux parfums de nature sauvage de sa terre d’Auvergne.
Dans ma jeunesse, lors de mes randonnées à bicyclette à travers la campagne normande, j’appréciais, au printemps, de longer le frais ruisseau du Héron sinuant à fleur des prairies rosies par les pommiers. Dans cette contrée verdoyante, aux confins des Pays de Bray et de Caux, où Flaubert choisit de situer son roman Madame Bovary, je traversais les paisibles villages du Héron et de Héronchelles et j’escaladais même un raidillon dit côte du héron. Bien que la toponymie atteste, à l’évidence, de la présence de l’échassier à une époque ancienne, j’avoue que je n’en vis jamais.
Point de héron à l’horizon non plus sur l’autoroute A10, entre Paris et Orléans, à l’aire du héron cendré, sinon sous forme d’une sculpture stylisée !

Son envol est curieux. Après quelques bonds lourdauds, il déploie avec majesté, presque au ralenti, ses larges ailes puis s’enfuit vers un endroit plus calme, en lovant son cou en S de telle manière que d’en bas, nous terriens ne distinguons pas sa tête mais juste le bec surgissant de sa poitrine. Si le cri du cormoran le soir au-dessus des jonques réjouissait le réalisateur et dialoguiste Michel Audiard, le croassement rauque du héron le soir pendant son vol, semble lugubre.
Malgré ou à cause de son manque d’activité physique, le héron possède une longévité remarquable approchant les vingt ans. Amis lecteurs, rébarbatifs aux stations debout prolongées ou sujets aux phlébites, transfusez-vous du sang de héron !!!
De crainte de commettre un crime de lèse-La Fontaine, j’ai négligé de vous entretenir de ses cousins, le héron pourpré, l’Ardea purpurea, au plumage brun violacé, et le héron garde-bœufs, le Bubulcus ibis, blanc et plus petit.

 

« …Ne soyons pas si difficiles :
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner,
Surtout quand vous avez à peu près votre compte. »


Contentez-vous donc du héron cendré, celui que Buffon qualifie un peu méprisamment de Héron Commun dans son Histoire Naturelle des Oiseaux.
Ce n’est pas commun pourtant d’être héros de fable depuis plus de trois cents ans !
Ami héron, un peu b(p)êcheur de l’autre côté de la mare, j’ai mis beaucoup du mien pour te rendre populaire, accepte désormais que je te photographie en gros plan !

 

 

 

Publié dans:Leçons de choses |on 12 mars, 2009 |4 Commentaires »

Variations sur le Rat

Je me dépêche avant que l’an chinois 2008 ne s’achève, d’élucubrer sur l’animal héros du calendrier, le rat.

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A ce propos, la légende prétend que le Rat chargé par l’empereur de Jade, de convoquer les animaux pour la sélection des signes du zodiaque, oublia volontairement ou pas, d’en informer le chat. Faut-il voir dans cet oubli, l’aversion naturelle que nourrit la gente féline (et qui la nourrit !) envers le malicieux rongeur ?
La rumeur, à savoir si c’est une légende, accuse certains cuisiniers de nos Chinatown, de sacrifier avec trop de zèle, quelques spécimen de leur animal sacré, en les présentant sous forme de ragoût peu ragoûtant dans l’assiette de leurs clients. Diffamation infâmante qui vous coupe la faim ?
Heureusement, cette année, Rémy, jeune rat écartelé entre sa médiocre condition « égoutière » et son rêve de devenir un grand chef français, a réhabilité la profession si j’en crois le vif succès du dessin animé Ratatouille ! Curieux nom pour une grande toque, qui désigne habituellement quand elle n’est pas préparée dans les règles de l’art niçois, un mets peu appétissant ; son apocope rata désignant le repas des poilus de la guerre 14-18.
Le rat qui me préoccupe est le petit mammifère rongeur du genre Rattus et de la famille des muridés. Est donc hors sujet, le jeune élève danseur dit petit rat de l’opéra !
Le rat commun de nos contrées se partage en deux espèces, le Rattus rattus ou rat noir appelé encore rat des champs ou rat des greniers, et le Rattus norvegicus mieux connu sous le nom de rat brun, rat d’égout et surmulot.
A cette distinction scientifique, l’amoureux des vers préfère celle sur laquelle Jean de La Fontaine affabula lors d’un banquet inachevé :

« Autrefois, le rat de ville
Invita le rat des champs,
D’une façon fort civile
À des reliefs d’ortolans.

Sur un tapis de Turquie,
Le couvert se trouva mis,
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.

 

Le régal fut fort honnête ;
Rien ne manquait au festin ;
Mais quelqu’un troubla la fête
Pendant qu’ils étaient en train… »

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Le rat des champs trouble mon sommeil par ses intempestifs grattements nocturnes au-dessus de ma chambre, dans la grange de la ferme d’Ariège. Bien que pas norvegicus, c’est de l’analogie au bruit de son grignotage qu’est tirée sa racine étymologique norvégienne ratt. Conséquence de quoi, le paysan lui concocte une pitance « mort-aux-rats » qui lui empoisonne la vie … ainsi que celle des chats et chiens trop gourmands !
Je possède une expérience passionnelle du rat des villes, le rat brun qui a une prédilection pour les habitats humides, les canalisations, le bord des lacs et des rivières. Dans ma jeunesse, à l’issue d’un déjeuner sur l’herbe digne de Renoir, j’entrepris une tendre partie de campagne auprès de ma dulcinée d’alors. Quel ne fut pas mon effroi lorsque je compris, au bout de longues secondes, que c’était un rat d’égout peu dégoûté, qui profitait de mon humeur câline! Imaginez le tableau : « Le rat d’eau du Médusé ». Un vrai naufrage !
En tout cas, j’eus ainsi la confirmation du caractère sociable, affectif et joueur attribué au rat brun, à la différence de son cousin des champs plus disposé à attaquer tout individu qui ne lui plait pas quelle que soit son espèce. D’ailleurs, le rat domestique, celui que vous achetez dans les animaleries, provient de l’élevage en captivité de rats bruns.
« C’est un jeune rat privilégié par la nature, plein de puces, aux oreilles courtes et aux yeux rouges, qui habite le sous-sol d’un pavillon de la viande dans les anciennes Halles de Paris. Nous sommes au printemps 1969 . »
Ainsi commence « Comme des rats », un savoureux roman de mœurs et d’aventures de Patrick Rambaud, contant l’histoire vraie d’une lignée de rats d’égouts à l’ombre de l’église Saint-Eustache. Sous le commandement de leur chef Gaspardino, les rats doivent quitter le navire métallique construit par l’architecte Baltard pour fuir vers Rungis.
L’odorat est le sens prédominant du rat qui reconnaît ses congénères à leur odeur, et son territoire à la senteur de son urine. Doté d’une mauvaise vue, il met donc à contribution ses qualités olfactives dans la quête de sa nourriture. Vous imaginez les chasses dangereuses qu’il entreprend dans le roman pour éviter les « Gros », les forts des halles, et débusquer les belles pièces de bœuf, quitte parfois à se retrouver transi de froid dans une carcasse au fond d’un camion frigorifique.
Le rat absorbe environ quarante grammes de nourriture quotidiennement ; revers de la médaille, il en souille, par ses déjections, dix fois plus la rendant impropre à la consommation. Cela dit, reconnaissons-lui le rôle primordial qu’il joue dans le traitement des déchets humains. A Paris, les rats dévorent huit cents tonnes d’ordures par jour, et en leur absence, les égouts et les canalisations de la capitale seraient constamment bouchés.
Contrairement aux idées reçues, même dans cet univers de détritus, le rat est un animal très propre qui, comme son ennemi le chat, se nettoie plusieurs fois par jour.
Quarante ans plus tard, la réalité dépasse la fiction littéraire puisque chaque nuit, les mêmes bestioles chassées par les travaux dans les catacombes, remontent à la surface et envahissent par dizaines, les quais et les voies de la gare Saint-Lazare. Un agent de la SNCF, mordu par l’une d’entre elles, pourrait avoir été contaminé par la leptospirose, maladie transmise par l’urine du rat. Ce fait divers ne doit pas condamner d’autorité l’animal à une peine « plancher des vaches ». En effet, le rat brun des villes est d’un caractère ordinairement pacifique et n’attaque que s’il est dérangé ou qu’on lui coupe sa retraite (un comble de la part d’un agent de la CGT ou de Sud Rail… mon mauvais esprit déraille !!!).
Tout l’imaginaire légendaire véhiculé autour de la soi-disant férocité du rat, est inspiré par le plus vindicatif Rattus rattus, le rat noir, espèce dominante qui peupla l’Europe depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle et fut le vecteur (mais aussi la victime) des terribles épidémies de peste noire du Moyen Âge.
L’une des légendes les plus célèbres est celle du Joueur de flûte de Hamelin transcrite par les frères Grimm. En l’an 1284, les habitants de la ville allemande de Hamelin auraient promis une prime à un dératiseur pour les débarrasser des rats qui infestaient leur cité. L’homme prit sa flûte et par sa musique, attira les rats qui le suivirent jusqu’à la rivière Weser qui arrose la ville, où ils se noyèrent. Les citadins, bien que délivrés des rongeurs, refusèrent d’acquitter la prime. Le joueur de flûte revint dans la ville quelques semaines plus tard, et tandis que les citadins étaient à la messe, il attira avec son instrument, les enfants de Hamelin jusqu’à une grotte qui se referma derrière eux.
Hugues Aufray en fit une tendre adaptation, Le joueur de pipeau, qui a séduit des générations d’écoliers (les plus grands aussi). L’issue était légèrement modifiée :

« …Tout le village
Dormait paisiblement
Lorsque soudain
On entendit dans le vent
Un doux refrain
Que les enfants
Connaissait bien..

Les p’tits enfants
En chemise de nuit
Cherchaient le vent
Et le pipeau dans la nuit
Ils arrivèrent
A la rivière
Et s’y noyèrent. »

Je sais une adorable enfant qui en attendait impatiemment la fin pour entendre le fracassement du tonnerre !
Jacques Demy adapta également cette légende au cinéma avec la poésie qui traverse beaucoup de ses œuvres.
Dans Nosferatu fantôme de la nuit, le film du cinéaste allemand Werner Herzog, les rats amenés par le comte Dracula, dans des cercueils sur son bateau, ont une valeur métaphorique.
Se propageant dans le pays étranger et y apportant la peste, ils symbolisent l’idéologie nazie qui se répandit dans toute l’Europe et que l’on qualifia même de « peste brune ».
Pour l’anecdote, Herzog avait prévu de tourner ces scènes de rongeurs dans la ville de Delft mais le bourgmestre et ses administrés de la cité des Pays-Bas, encore traumatisés par l’occupation nazie durant le Seconde Guerre mondiale, refusèrent l’invasion de onze mille rats dans les canaux récemment curés. Schiedam, autre ville batave, plus accueillante, accepta cette armée de rongeurs provenant d’un laboratoire de Hongrie. Trop blancs au goût du cinéaste, ils furent teintés en noir. Au bout de quelques jours, une fois la couleur délavée, ils présentaient le ton gris souhaité. Petites histoires du cinéma … mais au final, une œuvre d’un esthétisme à couper le souffle !
Tous les rattus norvegicus n’ont pas le bonheur de connaître telle aventure cinématographique, et beaucoup de ces rats de laboratoires, victimes non consentantes du progrès de la science, sont sacrifiés au nom de la recherche.
Pas ingrats, certains sauvent des vies humaines en détectant les mines antipersonnel à l’odeur du gaz que dégage l’explosif
Proche de l’homme biologiquement, c’est un mammifère comme lui, il a contribué à de nombreuses découvertes dans le domaine des sciences cognitives autour de la mémoire, du rêve, de la dépendance et du comportement social.
Paradoxe, souvent très impopulaire, le rat est considéré comme un animal très intelligent voire pourvu d’humour. Faut-il trouver ici l’origine du rat de bibliothèque, ce lecteur insatiable qui colonise les médiathèques ?
Un ancien collègue inspecteur professeur a même conçu, à travers les aventures d’un petit rat vert facétieux, la méthode Ratus qui permet d’apprendre à lire à de nombreux écoliers du cours préparatoire.
La Fontaine fait souvent appel au rat pour stigmatiser, dans ses fables, le comportement de nos congénères humains. Ecouter Fabrice Luchini réciter et commenter Le Rat qui s’est retiré du monde ou le Conseil tenu par les rats, est un pur régal de théâtre et de littérature… à livrer à la méditation de certains professeurs de Français à l’enseignement un peu aride !

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Dans un registre plus léger, il y a une vingtaine d’années, le scénariste Tramber et le dessinateur Jano nous contèrent les aventures hilarantes de Kebra. Pur produit des phénomènes d’urbanisation, à côté des rats des villes et des champs, naissait le rat des banlieues, petit loubard des années 70 … une autre méthode d’apprentissage du verlan !
Omniprésent, le rat s’invite aussi sur les murs. Quel piéton parisien, au détour de ses pérégrinations, n’a pas vu les pochoirs de rats que le graffiteur Blek a posé partout dans la capitale. Aujourd’hui, grâce à son animal fétiche, Blek est reconnu dans le monde entier et appartient à l’histoire du « street art ».
Le rat endosse parfois un costume très péjoratif ; ainsi la ratonnade, fusion de raton et raciste, qualifie une violence physique exercée en bande à l’encontre de personnes d’origine nord-africaine. Tu par les hautes autorités de l’époque, on connaît mieux aujourd’hui l’épisode du 17 octobre 1961 au cours duquel, suite à une manifestation pacifique en faveur de l’indépendance de l’Algérie, la police dirigée par Maurice Papon massacra et jeta en Seine (comme Buridan célèbre pour son âne, rappelez-vous les neiges d’antan !) des dizaines d’algériens, près du pont Saint-Michel. La même nuit, d’autres exactions aussi abominables furent commises dans le bidonville de Nanterre.
De manière plus futile, le ratagasse est dans le jargon cycliste, un coureur qui court en rat, profitant, dans une échappée, du travail des autres sans jamais apporter sa contribution.
Fascinante constatation que voir ce pauvre rat assaisonné à toutes les sauces. « Selon que vous soyez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Le rat ne fait pas partie des Animaux malades de la peste, il est vrai qu’il la propage !
Vous devez croire que j’ai des rats dans la tête pour me livrer à ces variations fantaisistes. J’espère juste que vous ne vous serez pas ennuyé comme un rat mort !

 

 

 

 

Publié dans:Leçons de choses |on 14 janvier, 2009 |1 Commentaire »

La mûre

Merci Monsieur le ministre de l’Education nationale ! Grâce à votre réforme de la semaine de quatre jours, je peux, en ces samedis de septembre, emmener une petite fille entre les quatre mûres de mon école buissonnière..

« La rosée offrait ses perles,
Le taillis ses parasols ;
J’allais ; j’écoutais les merles,
Et Rose les rossignols.

Rose, droite sur ses hanches
Leva son beau bras tremblant
Pour prendre une mûre aux branches ;
Je ne vis pas son bras blanc…»

On y pratique le soutien nature-ellement, ici en poésie avec cette partie de campagne de Victor Hugo contant les émois d’un jeune adolescent pour une jeune femme de vingt ans (n’y imaginez donc aucune connotation autobiographique me concernant !).

« Je ne vis qu’elle était belle
Qu’en sortant des grands bois sourds.
-Soit, n’y pensons plus ! dit-elle.
Depuis, j’y pense toujours. »

En face de chez moi, dans ma ville francilienne, poussent encore de nombreuses haies sauvages égratignant les stéréotypes de la banlieue bétonnée et … les bras des éventuels cueilleurs de mûres. Pour combattre les hardes roncières, il est souhaitable donc de mettre en armure, des gants de jardinier et des vêtements à manches longues, ainsi qu’une casquette en guise de heaume pour protéger chevelure longue ou crâne dégarni … il est désagréable de se cogner la tête contre les mûres !

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L’objet de notre convoitise gourmande est la Rubus fruticosus de la famille des Rosacées, fruit des ronces, qu’on appelle communément mûre ou mûre sauvage ou encore meuron en Suisse romande, Haute-Savoie et dans le Nord de la France. Il ne faut pas la confondre avec celles dites du mûrier, la Morus nigra noire et surtout la très connue Morus alba blanche de la famille des Moracées, autrefois beaucoup cultivée , notamment en région lyonnaise et dans la vallée du Rhône, pour l’élevage du ver à soie qui se nourrit de ses feuilles.

La ronce est une plante très rustique qui devient vite envahissante en formant d’imposants buissons compacts et épineux qui semblent décourager les riverains à la cueillette. Tant mieux, notre récolte n’en est que plus prolifique ! Ses fleurs blanches légèrement rosées, égayent les haies en mai et juin avant que les fruits apparaissent à la fin de l’été.
La mûre, dont la taille peut varier entre celles d’un petit pois et d’une bille, est constituée de « drupes », une multitude de petits fruits agglutinés les uns aux autres. Selon sa maturité, sa couleur varie entre le rouge et le noir. L’idéal est de la cueillir le matin, elle est plus sucrée et se conserve mieux, et quand elle est assez molle, elle se détache alors plus facilement et est débarrassée de ses impuretés.
Le grand chef cuisinier 3 étoiles Michel Bras et son fils Sébastien, dont je vous entretiendrai un jour, suggèrent d’en ramasser un quart rouge pas encore tout à fait à maturité pour permettre à la future confiture de « cailler ». (rendez-vous à http://www.michel-bras.fr dans la rubrique partage et gourmandises, le site est superbe et en prime, vous lirez un savoureux poème de René de Obaldia sur la confiture
Deux épreuves sont à franchir dans la quête du « saint-graille ». Ma taille respectable me permet de surmonter la première : atteindre les fruits les plus purs, mieux exposés au soleil et moins touchés par la poussière du chemin, qui nous narguent dans les sommités des buissons, d’autant qu’il vaut mieux négliger les grappes des parties inférieures accessibles aux chiens errants, renards et blaireaux. Attention, la précipitation peut faire perdre l’équilibre.
Si la cueillette n’est pas un jeu d’enfant, la suite l’est. Le second écueil est, en effet, de résister à la gourmandise (et la paresse) de la petite fille chipant subrepticement dans mon panier, les baies fraîchement ramassées pour les déguster dans l’instant . Tient-elle cette dextérité des TICE (technologies d’information et communication) ? … Je me souviens qu’à l’âge de deux ans, elle acquit la maîtrise de la souris de mon ordinateur avec un jeu où, inlassablement, elle subtilisait les mûres à l’appétit d’un chien et d’un oiseau !
Transition passablement heureuse, je vous le concède, la mûre est un fruit « avalé » qui ne demande qu’à être mangé pour que s’effectue la dispersion des graines. Ainsi, celles-ci prolifèrent loin de la plante mère, par la fiente des oiseaux dont le gazouillis mélodieux enchante nos oreilles durant la cueillette.

« Aux buissons typographiques constitués par le poème sur une route qui ne mène hors des choses ni à l’esprit, certains fruits sont formés d’une agglomération de sphères qu’une goutte d’encre remplit.
Noirs, roses et kakis ensemble sur la grappe, ils offrent plutôt le spectacle d’une famille rogue à ses âges divers, qu’une tentation très vive à la cueillette.
Vue la disproportion des pépins à la pulpe, les oiseaux les apprécient peu, si peu de chose au fond leur reste quand du bec à l’anus, ils en sont traversés.
Mais le poète au cours de sa promenade professionnelle, en prend de la graine à raison … »

Dans son poème en prose, l’écrivain contemporain Francis Ponge crée une curieuse correspondance baudelairienne où les mûres deviennent symbole du poème, où les ronces figurent la difficulté à saisir l’objet comme les mots gênent le travail du poète, où le transit intestinal chez l’oiseau est la lente digestion et maturation dans l’esprit de l’auteur.
Ponge est sévère avec la mûre, un fruit dont il n’y aurait pas grand chose à tirer ! Ce n’est sans doute pas l’avis de la maîtresse de maison quand elle constate les redoutables dégâts causés par le jus écrasé sur les vêtements.
En tout cas, l’écolière n’a que faire du poète vu le maigre jus d’encre qui perle aux commissures de ses lèvres, trahissant son récent péché. Je la gronde sans conviction aucune tant elle me rappelle le chemin de l’école de mon enfance, quelques haies sauvages rue Godouet, quelques mûres chaudes au soleil croquées, les doigts tachés mais peu importe, ils le seraient d’encre violette peu après. Bien heureusement, les châtiments corporels n’ont pas cours mais savez-vous que la ronce qui griffe, soigne également et possède un pouvoir cicatrisant et anti-inflammatoire sur les égratignures.
La persévérance paye, nous rentrons finalement avec une récolte de plus de deux kilos. Après l’effort, bientôt quel réconfort !

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Chez nous, la mûre que l’on ramasse, se décline en cuisine de deux manières très simples. Un ramequin de fruits crus au sucre, est réservé pour le dessert de l’enfant au prochain déjeuner. Le reste est destiné à la confiture. Cette année, sept pots étiquetés « Bonne Mamie » et « Tite Marie » rejoindront les étagères de la cave … enfin, pas tout à fait car, par un étrange droit coutumier, la petite fille en prélève trois ! … y aurait-il du racket dans les mûres de mon école ?
Au cœur de l’hiver, il sera temps d’ouvrir les bocaux pour envelopper d’un beau manteau rouge, crêpes et gaufres.

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Même si ce ne sont pas des productions « maison », je me régale bien sûr, de tartes aux mûres, de coulis sur un sorbet ou de quelques gouttes de sirop dans un verre d’aligoté de Bourgogne, moins dans une coupe de champagne, mon peu de goût pour la monarchie peut-être.. L’éventail des recettes est très vaste pour enchanter nos palais.
La mûre n’a pas le même prestige que ses sœurs Rosacées, la framboise et la fraise, et ses cousines fruits rouges, myrtille, groseille et cassis, peut-être à cause de sa cueillette un peu ingrate. Pourtant, j’aime les épines quand elles riment avec elle.

« Quand on n’a que la mûre
Pour meubler de merveilles
Et couvrir de soleil
La laideur des faubourgs … »

Un zeste de paroles du grand Jacques Brel, un soupçon d’accent de Laurent Gerra parodiant Johnny Hallyday, cela fait un excellent cocktail pour souhaiter longue vie aux ronciers autour de chez moi.

 

Publié dans:Leçons de choses |on 24 septembre, 2008 |2 Commentaires »

Le coquelicot

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« Le myosotis et puis la rose,
Ce sont des fleurs qui dis’nt quèqu’chose !
Mais pour aimer les coqu’licots
Et n’aimer qu’ça … faut être idiot ! … »

Si cela peut te rassurer, immense et trop méconnu Mouloudji, nous sommes au moins deux idiots. Outre que ta chanson, écrite par Raymond Asso, m’a bercé depuis mon enfance, j’ai aussi une prédilection immodérée pour le coquelicot.

« La premièr’ fois que je l’ai vue,
Elle dormait à moitié nue
Dans la lumière de l’été
Au beau milieu d’un champ de blé.
Et sous le corsag’ blanc,
Là où battait son cœur,
Le soleil, gentiment,
Faisait vivre une fleur :
Comme un p’tit coqu’licot, mon âme !
Comme un p’tit coqu’licot. »

Fleur du mâle, quand, comme dans ces vers, il figure la métaphore d’un sein dénudé d’une femme endormie dans les blés, fleur du mal pour le paysan quand il colonise, au début de l’été, ses cultures.
Etonnant destin que celui de cette fleur, poète des champs, souvent considérée comme une « mauvaise herbe » indésirable, mais n’est-ce pas le lot des poètes d’être d’abord incompris, avant que quelques coups de pinceaux impressionnistes de Claude Monet lui donne le statut d’icône.

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Dans les années 1880, chevalet sur l’épaule, Monet battait souvent la campagne vers Vétheuil, non loin de sa propriété de Giverny, pour déposer sur la toile, en un semis de taches colorées, ses cueillettes dans les prairies incandescentes, fort nombreuses en ce temps d’avant l’utilisation furieuse des pesticides. J’ai en mémoire le tableau sublime d’un petit vallon mélancolique au fond duquel se cache un champ rectangulaire de coquelicots ; peut-on retrouver aujourd’hui tel havre de quiétude ?
Je possède une œuvre infiniment plus modeste (un Monet s’est vendu 51 millions d’euros, il y a quelques jours à Londres !) mais d’une émouvante charge affective : un de ces dimanches où mes parents, à la retraite, aimaient sillonner la campagne du Pays de Bray ; il est 15h 50 à la montre au poignet gauche de ma maman ; dans son fin gant de soie, elle tient un bouquet surgi d’une mer de coquelicots, qui, encadré à un mur de mon domicile, ne fanera jamais.

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Au bout de sa longue tige (jusqu’à 80 cm de hauteur), le coquelicot dodeline ses pétales écarlates au-dessus des moissons telle la crête d’un coq. De cette comparaison d’ailleurs, serait né son nom au XVIème siécle : cocorico, coquerico, coquelicoq et enfin coquelicot !
Les anglais l’appellent corn poppy, pavot des maïs, et field poppy, pavot des champs. Il devient rosolaccio ou papavero en italien, amapola en espagnol.
Son nom latin est Papaver rhoeas, du celtique »papa » qui désigne la bouillie des enfants à laquelle on ajoutait du suc de coquelicot pour les faire dormir, et de Rhéa, la divinité antique de la terre matricielle et sauvage.

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Il appartient à la famille des Papavéracées ou pavots au même titre que son cousin oriental le Papaver somniferum utilisé depuis des temps anciens pour la fabrication de l’opium, ainsi que l’oeillette, répandue dans le nord de la France pour son huile. Il est souvent confondu avec le pavot dubium ou pavot douteux aux fleurs plus claires, et le pavot hybridum dont les pétales foncés portent des taches noires à leur base.
Le coquelicot est une plante annuelle, c’est-à-dire qu’il effectue son cycle de développement en une seule saison de mai à juillet, avec une fine tige peu ramifiée et hérissée de poils raides, et des feuilles étroites et pennées. Ses fleurs possèdent quatre pétales rouges un peu froissés qui se recouvrent partiellement et des étamines dont les extrémités ou anthères sont noir bleuté. Les fruits sont des capsules, à ne pas confondre avec les boutons de la fleur, contenant plusieurs milliers de graines, facilement disséminées par le vent, ce qui explique certaines explosions démographiques.

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Plante dite « messicole » (qui peuple les moissons), bannie des champs ou rejetée à leur périphérie par l’agriculture intensive, le coquelicot est devenue fleur de banlieue et a obtenu droit dans les cités sur les sols pauvres et caillouteux des terrains vagues, en bordure des voies ferrées et des autoroutes. Juste retour des choses de la nature, il squatte de nouveau, friches et jachères, témoignages récents d’une France agricole en déclin. Félicitons-nous qu’avec les bleuets et les papillons, ils redonnent un air de fête à ces espaces moribonds.

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Les pays du Commonwealth l’associent au souvenir des combattants tombés lors de la première guerre mondiale pour gagner cette liberté dont elle est éprise. Elle est le héros du poème In Flanders Fieds, écrit au printemps 1915 par le lieutenant-colonel John Mac Crae, médecin du corps de santé royal canadien, présent sur les champs des terribles batailles de la Somme et des Flandres où fleurissaient les coquelicots :

« Au champ d’honneur, les coquelicots
Sont parsemés de lot en lot
Auprès des croix ; et dans l’espace
Les alouettes devenues lasses
Mêlent leurs chants au sifflement des obusiers …

… A vous jeunes désabusés
A vous de porter l’oriflamme
Et de garder au fond de l’âme
Le goût de vivre en liberté
Acceptez le défi, sinon
Les coquelicots se faneront
Au champ d’honneur. »

Comment ne pas rapprocher ce poème du Dormeur du val que nous apprîmes au collège, même si le soldat d’Arthur Rimbaud a les pieds dans les glaïeuls :

« C’est un trou de verdure, où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent; où le soleil, de la montagne fière,
Luit: c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert ou la lumière pleut…

… Les parfums ne font pas frissonner sa narine.
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

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Et ainsi, la métaphore du coquelicot et du sang nous ramène à l’épilogue de la chanson de Mouloudji :

«… Et le lend’main, quand j’ l’ai revue,
Elle dormait, à moitié nue,
Dans la lumiére de l’été
Au beau milieu d’un champ de blé.
Mais sur le corsag’ blanc,
Juste à la plac’ du coeur,
Y’avait trois goutt’s de sang,
Qui faisait comm’ un’ fleur :
Comme un p’tit coqu’licot, mon âme !
Un tout p’tit coqu’licot. »

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Mouloudji y voit le sein d’une femme, Yves Jamait, un des nouveaux fleurons de la chanson réaliste française avec Bénabar, « vise plus haut » :

« Le coquelicot de ta bouche
Effleure le grain de ma peau
Dès que son pétale le touche
Comme des mots
Comme des mots éclos de ta bouche
Colorant le grain de ma peau
Ce sont tes baisers qui font mouche
Rouge la peau. »

Indépendante à ne pas vouloir être domestiquée, élégante dans sa flamboyante robe délicate et soyeuse au soleil de l’été, fragile avec ses pétales soulevés à la moindre brise légère, symboliquement féminine, cette fleur est devenue l’emblème du célèbre styliste Kenzo qui la décline aux différentes étapes de sa floraison selon la contenance de ses flacons de parfum, ce qui n’est pas le moindre paradoxe pour une fleur qui ne dégage pas d’odeur particulière. Pensez-y messieurs lorsque vous souhaiterez fêter vos noces de coquelicot et vos huit ans d’union avec madame !
Le coquelicot, s’il ne peut être capturé, peut, par contre, être dégusté. Comme tous les pavots il possède des effets narcotiques provenant des alcaloïdes qu’il contient. On utilise ses pétales séchés pour èlaborer des tisanes. Il constitue aussi un calmant de la toux et des irritations de gorge.
Il est devenu le fleuron gastronomique de la ville de Nemours, en Seine-et-Marne, depuis qu’en 1872, un confiseur eut l’idée de commercialiser des pastilles au coquelicot. Aujourd’hui, on le décline en liqueur et sirop pour napper des desserts. Il se fait aussi vinaigre pour assaisonner les salades et des coquilles Saint-Jacques. Confit, il embellit le foie gras. Il paraît même que le cassis du kir et la confiture de cerises noires chère au fromage de brebis basque, commencent à se faire du souci.
Ses graines sont employées en boulangerie pour la confection de pains aromatisés.

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La « land artiste » Isabelle Tournoud (voir billet du 1er juin 2008, les « Environnementales ») y fait allusion par métaphore dans son « coin de mauvaises graines » en figeant dans une serre aux coquelicots, des chenapans dont les vêtements sont recouverts de graines de pavots.
Décidément, le « gentil coquelicot » de nos comptines d’enfance, révèle plein d’atouts insoupçonnés. Je tombe sous le charme de cette fleur rebelle, flamme passionnelle qui se meurt dès qu’une main possessive désire la discipliner en pot ou en bouquet, qu’on ne peut museler à l’image des artistes qui l’ont peinte ou chantée.

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Publié dans:Leçons de choses |on 16 juillet, 2008 |2 Commentaires »

Le muguet

« Il est revenu le temps du muguet Comme un vieil ami retrouvé Il est revenu flâner le long des quais Jusqu’au banc où je t’attendais Et j’ai vu refleurir L’éclat de ton sourire Aujourd’hui plus beau que jamaisLe temps du muguet ne dure jamais Plus longtemps que le mois de mai Quand tous ses bouquets déjà se sont fanés Pour nous deux rien n’aura changé Aussi belle qu’avant Notre chanson d’amour Chantera comme au premier jour »

 C’est l’occasion, en reprenant les premiers vers de cet hymne au muguet, de rendre hommage à son auteur Francis Lemarque. Chanteur engagé, il écrivit de nombreux succès dont l’inoubliable « A Paris », popularisés notamment par Yves Montand. Ironie de la mort, ils reposent côte à côte au cimetière du Père Lachaise.

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Le muguet de mai est une plante herbacée et vivace des régions tempérées dont les fleurs forment des grappes de clochettes blanches très odorantes. Il se multiplie facilement dans la fraîcheur des sous-bois grâce à son rhizome traçant. Il se cultive aussi à l’ombre des jardins.
Sa tige unique est une hampe glabre dressée supportant la grappe de fleurs et penchant assez fortement. De la base, s’élèvent généralement deux feuilles, d’une longueur de 10 à 20 centimètres, finissant en pointe.
Au moment de la fructification, à partir de juillet, les clochettes blanches sont remplacées par des baies rouges.
Le muguet est une plante qu’il faut apprécier avec les yeux et le nez mais en aucun cas goûter. Fleurs et fruits, tige et feuilles sont particulièrement toxiques.

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Son appellation latine de Convallaria Majalis indique qu’il pousse en mai dans les vallées.
Son nom français connu dans les textes du Moyen Age sous la forme de mugue et musguet, puis mugade et muguette, est un dérivé de musc et muscade, sans doute en raison de son parfum.
On lui connaît une multitude de noms souvent très poétiques comme clochette des bois, grelot et grillet en raison de sa fleur en forme de campanule, lys des vallées, amourette, larmes de Sainte Marie. La légende voulant qu’Apollon ait tapissé le mont Parnasse, de muguet pour que les neuf muses ne se blessent pas en marchant, est à l’origine du sobriquet de Gazon de Parnasse.
Après le « daffodil » de la jonquille, je ne résiste pas à vous livrer sa savoureuse traduction anglaise de « Lily of the valley ». Cela aurait pu être une héroïne balzacienne, c’est presque le titre de l’un de ses romans.
En Picardie, on appelle parfois « muguet bleu », la jacinthe des bois.
Dès le XVIème siècle, le muguet était un parfum très apprécié des hommes et, jusqu’au XIXème siècle, il servait à désigner un homme très élégant.
« Passé huit heures du soir, les héros de roman ne courent pas les rues dans le quartier des Invalides. Muguet n’était encore qu’un adolescent médiocre lorsqu’il tourna l’angle de la rue de Ségur. » C’est ainsi qu’Antoine Blondin (dont je vous ai déjà entretenu pour ses chroniques sur le Tour de France) entame « L’Europe buissonnière », son roman insolent sur la seconde guerre mondiale. Muguet et les autres personnages traversent l’Europe mais leurs seules conquêtes sont des femmes. Avec un esprit de légèreté et sa légèreté d’esprit, Blondin narre les aventures de Muguet, héros picaresque, revenant de guerre comme d’une escapade : « Muguet avait un verre dans le nez. L’ivresse créait un boulevard sous ses pas. A ses côtés, Benjamin marchait dans le scintillement des enseignes lumineuses.
-L’avenir est à la publicité, pensa Muguet ; en quoi il se trompait lourdement, car on verra par la suite que l’avenir était promis à la clandestinité. Mais pourquoi l’auraient-ils pressenti ? La lune était au-dessus d’eux, comme une réclame pour le ciel : Chez Dupont, tout est bon ; chez le bon Dieu, tout est mieux.

-C’est beau, dit Muguet, elle est pleine…
-Tu es rond !
-Elle est ronde…
-Non, Benjamin, je suis lucide.
La lune évoquait en lui l’idée de perfection. Il trouvait l’optimisme suspendu en ses contours gracieux et toute une métaphysique : à la fois, Dieu, vu par les Français, et un symbole de la femme lisse et hypocrite.
-Moi, dit Benjamin, je la trouve loin. Si on allait plutôt au bordel ? »

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Depuis très longtemps, le muguet est associé au mois de mai même si cette année, du fait de la douceur hivernale, on le trouve précoce dans les jardins.
Autrefois, on dressait devant chez quelqu’un, des « arbres de mai », des mâts enrubannés et décorés de muguet et d’aubépine, en signe d’honneur ou d’amour.
Au Moyen Age, en mai, mois des « accordailles », on accrochait un brin au-dessus de la porte de la bien-aimée.
C’est en 1561 que le roi Charles IX instaure la tradition du muguet du 1er mai. En ayant reçu à cette date, l’idée le séduisit et il décida d’en offrir aux dames de la cour en guise de porte-bonheur. De son règne, il est plus plaisant de retenir cette mesure que le massacre des protestants à la Saint-Barthélemy.

« … Le premier Mai, c’est pas gai,
Je trime a dit le muguet,
Dix fois plus que d’habitude,
Regrettable servitude,
Muguet, sois pas chicaneur,
Car tu donnes du bonheur,
Pas cher à tout un chacun,
Brin d’ muguet, tu es quelqu’un … »

Dans son « Discours aux Fleurs », Georges Brassens, avec talent et humour, associe le muguet au 1er mai, jour de la fête du travail.
Le 20 juin 1889, le congrès de la IIème Internationale socialiste, réuni à Paris pour le centenaire de la Révolution française, décide de faire du 1er mai, un jour de lutte à travers le monde, avec pour revendication, la journée de huit heures. Dès 1890, les manifestants arborent à la boutonnière, un triangle rouge symbolisant leur objectif de 8 heures de travail, 8 heures de sommeil et 8 heures de loisirs. Bientôt, le triangle est remplacé par une fleur d’églantine puis en 1907, par un brin de muguet.
Le 24 avril 1941, la fête des travailleurs est officiellement déclarée fête du Travail et le 1er mai devient jour chômé. En avril 1947, c’est désormais, un jour férié et payé.
Ce jour-là, par une réglementation depuis 1936, les vendeurs de muguet, particuliers et associations, fleurissent au coin des rues. Pour répondre à la demande d’une nombreuse clientèle, la culture du muguet se pratique de manière intensive, dans la région nantaise.
Lorsque je me trouvais le 1er mai, chez mes parents, la sonnette ne cessait pas de tinter. Ma maman était choyée, par ses ex collègues et de nombreuses anciennes élèves, de pots de muguet qu’elle replantait souvent. J’ai encore la mémoire olfactive de ce coin de jardin ombragé qui embaumait chaque année un peu plus.
Je me souviens aussi dans mon enfance, d’une chanson dite réaliste :

« … Voilà mon cher petit homme
Tout ce qui t’attend
Parc’que j’ai croqué la pomme
Un jour de printemps
C’est peut-être une folie
Mais si tu voyais
Comm’ ta maman est jolie
Tu me pardonn’rais
D’avoir été à Chaville
Cueillir du muguet. »

Treize ans plus tard, ils fêtèrent peut-être leurs « noces de muguet » !… « Tout çà parc’ qu’au bois d’Chaville, y avait du muguet. » !
Cinquante après, avec l’urbanisation galopante et la pollution, je crains qu’à Chaville comme à Saint-Cloud, Meudon, Clamart, Vincennes, dans les « bois de mon cœur » de Brassens, il n’y ait plus guère de petites fleurs aux clochettes blanches.
Cependant, je suis persuadé que ce 1er mai encore, vous saurez offrir le brin porte-bonheur aux personnes qui vous sont chères. Si vous le glanez dans les bois, cueillez-le avec précaution sans arracher ses rhizomes qui portent les racines sous peine de ne pas le voir refleurir l’an prochain… ce serait dommage !

 

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Publié dans:Almanach, Leçons de choses |on 30 avril, 2008 |3 Commentaires »

Danse avec la Jonquille

Je laisse les spécialistes de la botanique à leurs vives querelles sur la nomenclature des narcisses et des jonquilles dont on recense une soixantaine d’espèces et plusieurs milliers de variétés.

 

« Es-tu narcisse ou jonquille ?
Es-tu garçon, es-tu fille ?
Je suis lui et je suis elle,
Je suis narcisse et jonquille,
Je suis fleur et je suis belle
Fille. »


Robert Desnos a trouvé une classification très poétique. Moi garçon, je souhaite vous faire partager mon enchantement pour la jonquille sauvage qui pare, à l’approche du printemps, sous-bois et prairies, de lumineux soleils.

 

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Appartenant à la famille des Amaryllidacées, on lui donne également le nom de narcisse des prés et narcisse des bois parce qu’elle colonise ces terrains. Selon les régions, elle porte le nom dit vulgaire et pourtant fleurant savoureusement le terroir, de jeannette et marteau en Lorraine, porillon, aiault. campenotte en Franche-Comté, fieuquette en Haute-Marne, rousinette au pays nantais.
Étrangement voire injustement, son appellation latine est Narcissus Pseudo-Narcissus pour la distinguer du vrai narcisse dit narcisse des poètes. D’abord, en quoi est-elle fausse, qu’y a-t-il de plus authentique qu’une fleur sauvage qui naît librement dans la nature selon les caprices de la météorologie ? Ensuite, elle inspire également le poète dans ses chansons :

 

« J’ai connu Émilie aux premières jonquilles.
Elle était si jolie des jonquilles aux derniers lilas.
Dans la ferme endormie, chaque fois que j’allais la voir,
Son père avec un fusil m’attendait derrière l’abreuvoir.
Il me chassa aux dernières jonquilles,
Me fusilla des jonquilles aux derniers lilas. »


Toujours fans des sixties, vous vous souvenez probablement de Hugues Aufray victime des foudres d’un fermier pour avoir courtisé sa fille trop assidûment.
Enfin, la jonquille sauvage n’est pas narcissique pour deux sous, au contraire, peu fière, elle semble s’incliner quand vous l’admirez.

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Au bout de sa hampe, la fleur est d’une élégance recherchée avec sa couronne plissée en forme de trompette d’un jaune éclatant, qui surgit d’une collerette soyeuse de six tépales (3 pétales et 3 sépales) plus pastel.

Sa cueillette est réglementée par des arrêtés préfectoraux dans de nombreux départements et limitée au bouquet que la main peut contenir. Demoiselle Jonquille est très courtisée et fêtée dans de nombreux coins de l’hexagone. La manifestation la plus connue se déroule à Gérardmer tous les deux ans avec un défilé de chars fleuris de 2500 jonquilles au mètre carré.

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Malgré sa délicate apparence, méfiez-vous tout de même de sa toxicité car la consommation de la fleur, de la tige et du bulbe peut être source de violents vomissements.
Cependant, étant l’une des premières fleurs à naître après les rigueurs de l’hiver, la jonquille est devenue symbole d’espoir et de renouveau dans le domaine de la santé. Dans les années 1950, plusieurs associations canadiennes et anglo-saxonnes oeuvrant dans la cancérologie, l’ont adoptée comme emblème. Cette année, elle s’affichait sur le maillot des rugbymen français lors de leur rencontre avec l’Irlande dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut Curie fondation privée associant un hôpital et un centre de recherche contre le cancer.
Pour demeurer dans le domaine de l’Ovalie, les joueurs du XV du Pays de Galles (que nous affronterons ce samedi) arborent un poireau sur leur poitrine, symbole de la victoire des Gallois sur les Saxons. Pourtant, chaque 1er mars, jour de la Saint David, le patron national, si ce légume est toujours présent sur l’uniforme des soldats, le peuple gallois l’a remplacé bien volontiers par un brin de jonquille. La légende dit que la confusion des mots en langue welsh « cenhinen » (poireau) et « cenhinen pedr » (jonquille) serait à l’origine du troc. Curieusement, poireau et jonquille présentent une ressemblance dans leurs feuilles et leurs racines et l’appellation régionale de porion et porillon dans le nord de la France voisine celle de narcisse à feuilles de poireaux.

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Il me revient en mémoire un cours d’anglais au collège. Mon professeur, Madame Mathé nous avait fait étudier « The daffodils », Les jonquilles, le célèbre poème de l’auteur romantique anglais William Wordsworth. Daffodil … j’adorais déjà la musicalité du mot. En guise de conclusion, je ne résiste pas à vous offrir la traduction de quelques vers :

 

« J’errais solitaire comme un nuage
Qui flotte au-dessus des vallées et des monts,
Quand tout à coup, je vis une nuée,
Une foule de jonquilles dorées ;
À côté du lac, sous les branches,
Battant des ailes et dansant sous la brise …
… J’en vis dix mille d’un coup d’œil,
Agitant la tête en une danse enjouée …

… Un poète ne pouvait qu’être gai
en une telle compagnie.
Je les contemplais, les contemplais …
Souvent, quand je m’allonge dans mon lit …
… Elles viennent illuminer ma vie intérieure
Et mon cœur alors, s’emplit de plaisir
Et danse avec les jonquilles. »

traduction de Catherine Réault-Crosnier

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Rendez-vous une fois dans votre vie vers le lac de Saint-Andéol, sur le plateau d’Aubrac dépouillé de son manteau de neige. Aveuglé par les soleils brûlant les sabots des majestueuses vaches à la robe fauve, vous danserez aussi avec les jonquilles.

Publié dans:Leçons de choses |on 12 mars, 2008 |4 Commentaires »

Le renard

Le renard roux est, avec le loup gris, le seul membre sauvage de la famille des canidés, vivant encore en France, malgré les campagnes d’extermination dans le cadre de la lutte contre la rage.
Résidant en zone urbaine proche de la campagne, il m’arrive d’en voir traverser la route, au petit jour, de retour peut-être d’un méfait.
De petite taille (60 à 75 cm pour le corps), il se distingue par son museau allongé, ses oreilles dressées et sa longue queue touffue (35 à 50 cm). Son cri est le glapissement. Il habite principalement dans des terriers creusés par les blaireaux ou par lui-même.

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Jusqu’au XIème siècle, cet animal n’existait pas car il s’appelait en fait un goupil. Il tire son nom actuel du « Roman de Renart », un recueil de récits médiévaux français des XIIème et XIIIème siècles, écrits en langue romane, dont deux des héros principaux sont un loup nommé Ysengrin et son neveu, le goupil Renart.
Des générations de collégiens ont « planché » sur leurs aventures car, au-delà de la farce plaisante, c’est l’esquisse d’un monde animal gouverné par les mêmes règles et animé des mêmes passions que les humains, dans une parodie de genres comme la chanson de geste et le roman courtois.
Sa faim insatiable, sa ruse pour triompher de la force font du goupil, seigneur de Maupertuis, un personnage populaire, malicieux et facétieux, redresseur de torts et contestataire de l’ordre.
Enfant, je me régalais des tours pendables que Renart imaginait à l’égard de ce loup qui m’avait tant fait pleurer, dans d’autres contes, notamment, en dévorant immanquablement la douce chèvre de Monsieur Séguin malgré toutes les précautions oratoires prises par ma maman pour atténuer ou retarder mon chagrin. L’un des plus savoureux se déroule à cette époque de l’hiver quand ce lourdaud d’Ysengrin, friand d’anguilles, demande à Renart de lui attacher un seau à sa queue avant de le plonger dans l’eau glacée du vivier. « Qui tout désire, perd tout », ainsi le goupil raille le loup qui, d’avoir trop attendu que la pêche soit miraculeuse, se trouve piégé, le seau pris dans la glace. Dans l’imaginaire littéraire, outre à la ruse, le renard est souvent associé à la flatterie et au mensonge, ainsi celui trompant le corbeau dans les fables d’Esope et La Fontaine, ou encore la cigogne qui va lui rendre, cependant, très vite, la monnaie de sa pièce.
Bien que je fusse l’un de ses fidèles supporters dans les lectures de mon enfance, il ne me manifesta pas beaucoup de reconnaissance, il y a quelques années, dans une ferme ariégeoise que j’étais chargé de surveiller, en l’absence des maîtres du lieu. Quel ne fut pas mon accablement, au lever du jour, de découvrir un verger anormalement silencieux, jonché de plumes. Le goupil avait fait main basse sur la ville gallinacée et égorgé dix sept poulets ! Nous lui préparâmes, pour les nuits suivantes, un délicieux festin digne du proche Béarn, en lui offrant une poule farcie … de quelques produits toxiques. Confirmant sa ruse légendaire, il dédaigna ce mets de choix.
Curieusement, en espagnol, le renard s’appelle « zorro » comme le célèbre justicier masqué.
Il existe des espèces cousines du renard roux d’Europe tel le fennec ou renard des sables au Sahara. Ainsi, d’ailleurs, métaphoriquement, Rommel, maréchal allemand, à la tète de l’Afrika Korps, fut surnommé « renard du désert » pour la finesse et la malice de sa stratégie.
Le renard d’Amérique n’a pas hérité, du moins dans l’imaginaire des cartoons, de l’esprit frondeur de son cousin européen et le « vil coyote », bien que fier, est immanquablement ridiculisé par l’insaisissable Bip-Bip.
Une autre espèce, née du dithyrambe des journalistes sportifs, vit dans les zones proches des buts des terrains de football. Elle est connue sous le sobriquet de « renard des surfaces » qui qualifie l’esprit matois et le flair de certains joueurs dans leur manière de marquer.
Le renard se nourrit essentiellement de mulots, lapins, poissons et fruits. Il n’attaque pas l’homme, n’en déplaise à Michel Blanc qui prétend avoir été la proie des renards dans une séquence culte du film « Marche à l’ombre ». Circonstance atténuante, l’acteur avouait ne pas être complètement « étanche » !
Au contraire, renard et enfants font souvent bon ménage. Ainsi, dans le livre de Saint-Exupéry, il apprend au Petit Prince, de retour sur terre, la signification d’ « apprivoiser » et la profondeur de l’amitié.
Actuellement, sur les écrans, une petite fille rousse comme lui, partage avec un renard, une fabuleuse amitié. Une autre enfant qui m’est chère, m’a confié qu’elle avait beaucoup pleuré … de chagrin, bien sûr, mais aussi de joie ! N’est-ce pas la plus belle des critiques qui laisse penser que Renard n’a pas fini de hanter notre imaginaire.

 

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Publié dans:Leçons de choses |on 16 janvier, 2008 |5 Commentaires »
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