Archive pour la catégorie 'Histoires de cinéma et de photographie'

Ouvrez, ouvrez la cage au Doisneau …!

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Première surprise, une étonnante queue de visiteurs s’allonge sur le trottoir de la modeste rue Debouis dans le quartier Montparnasse. Ils attendent pour admirer un drôle d’oiseau poète, le Doisneau de Paris et sa banlieue qui a fui la cage d’escalier de la fondation Henri Cartier-Bresson pour s’envoler et se poser sur les cimaises des galeries.

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Robert Doisneau par Henri Cartier-Bresson

Jacques Prévert, maître dans l’art de faire le portrait d’un oiseau, vous apprîtes sans doute sa comptine mode d’emploi, écrivait au sujet de ce Doisneau-là que « lorsqu’il travaille à la sauvette, c’est avec un humour fraternel et sans aucun complexe qu’il dispose son miroir aux alouettes, sa piègerie de braconnier, et c’est toujours à l’imparfait de l’objectif qu’il conjugue le verbe photographier ». Il en est ainsi lorsqu’il nous montre trois cages vides sur un étal de marché de la place Lépine avec une pancarte « J’achète tous les oiseaux » !
Dernier pied de nez à la vie, ironiquement, il s’envola au paradis le premier avril de l’an 1994, nous léguant ses fragments d’éternité en noir et blanc. Juliette Gréco vous a poétiquement chanté que les oiseaux et les poissons s’aiment d’amour tendre…
Au sein du courant des photographes humanistes qui ont en commun un intérêt pour l’être humain dans sa vie quotidienne, Robert Doisneau prend place aux côtés d’Henri Cartier-Bresson, Brassaï, Édouard Boubat, Willy Ronis, Izis, Claude Batho, Jean Dieuzaide entre autres. Lors des obsèques de Doisneau, Cartier-Bresson jeta dans la tombe de son copain une moitié de pomme, puis croqua l’autre dans un geste de communion profane. Aujourd’hui, il l’accueille dans sa fondation posthume qui assure la conservation et l’exposition de son œuvre.

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À travers une centaine de beaux tirages d’époque puisés en majorité dans la maison familiale de Montrouge, l’exposition « Robert Doisneau, du métier à l’œuvre » prétend apporter un éclairage plus grave et profond que ne laissent injustement supposer ses célèbres clichés d’amoureux romantiques, d’enfants espiègles et malicieux, de rues et bistrots pittoresques.
La sincérité de Doisneau et son goût pour la photographie instantanée, « les centièmes de seconde qui font trois secondes d’éternité », en prirent un petit coup dans l’aile à l’occasion d’une médiocre polémique sur le caractère posé du célèbre Baiser de l’Hôtel de Ville. Ce cliché pris en 1950, dans le cadre d’un reportage pour le magazine Life, met en scène deux comédiens qui avaient l’habitude de se retrouver au café Le Vilars à deux pas des cours de théâtre Simon et qui, à la demande du photographe, acceptèrent de s’embrasser au milieu de la foule des passants. Trente-cinq ans plus tard, la belle icône d’amour devient une sale histoire de fric lorsqu’elle est diffusée en posters et cartes postales à des millions d’exemplaires à travers le monde. La jeune fille bien moins angélique réclame alors des dommages et intérêts à Robert Doisneau pour usurpation d’identité et d’amour tandis que son compagnon qui ne l’est plus depuis fort longtemps, se refuse à tout marchandage. Le tribunal de grande instance de Paris déboutera la plaignante ainsi que deux autres personnes qui se reconnaissaient comme étant les célèbres amoureux. En 2004, la dame vénale vendra aux enchères le tirage original que Doisneau lui avait offert à l’époque pour la coquette somme de 155 000 euros. Curieux exemple d’humanisme pour une photo … « humaniste » !
Je ne sais ce qu’en pense là-haut dans le ciel, l’ami Doisneau, un monsieur charmant d’une exquise gentillesse et d’une touchante modestie dont j’ai retrouvé, égarée dans un de ses nombreux ouvrages que je possède, la transcription dactylographiée d’un entretien qu’il avait accordé à des enseignants en formation à l’image. Ses propos en date du 25 mai 1983 à Sèvres prennent une résonance particulière aujourd’hui. À la question basique pourquoi et pour qui il photographiait, étonnamment il avoua n’y avoir réfléchi que très peu de temps auparavant : « J’ai trouvé une explication. La première c’est une lutte contre la mort. On n’est pas assez idiot ou assez croyant pour croire à une vie éternelle avec des ailes dans le dos et en disparaissant ; on aime bien que cette disparition ne soit pas brusque mais comme au cinéma, un fondu … Charlot qui s’en va sur la route. Alors, c’est peut-être pour laisser une trace … d’un univers qu’on a aimé, de gens qu’on a aimés. Et puis, il y a autre chose quand on se sent vraiment très faible dans un décor qui n’est pas très tendre, celui de la banlieue, on aime se faire des complices. Faire rire ou émouvoir avec des images, c’est se faire des complices, une petite bande. La photographie m’a aidé à réaliser ces deux choses là, ce besoin de survivance et le besoin d’être entouré. »
Cet après-midi, seize ans après sa mort, ses complices déambulent au coude à coude pour contempler « son petit théâtre » comme il se plaisait à appeler ses magnifiques clichés « du bon vieux temps ».
Avant toute autre considération, il est juste de louer la remarquable qualité technique des épreuves et de rendre hommage aux travailleurs de l’ombre et de la chambre noire qui avec virtuosité tirent la quintessence des émotions artistiques du photographe. Pour avoir effectué longtemps le développement et le tirage de mes négatifs dans les laboratoires de fortune que constituèrent la cave de la maison familiale puis ma salle de bains, je saisis le talent nécessaire pour révéler toute la palette de gris de la photographie noir et blanc, ainsi pour bien dégager la fumée des cheminées d’une usine, un jour de grisaille, en arrière-plan d’une partie de football improvisée sur un vague terrain de Choisy-le-Roi.

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Football, Choisy-le-roi, 1945

Tandis que la couleur serait plutôt la fanfare, pour Doisneau, « le noir et blanc, c’est son petit air de flûtiau. Cela a l’humilité du dessin par rapport à la peinture ; souvent les carnets de croquis d’un grand peintre disent beaucoup plus sur lui, sur ses intentions, sur ses recherches que la grande tartine terminée ».
Une « couleur » charbonneuse est ici présente dans de nombreux clichés créant une atmosphère plus austère qu’à l’accoutumée. Ainsi, comme pour lui donner le ton, l’exposition s’ouvre avec Les pavés, la première photo de Doisneau réalisée en 1929. Il n’est alors qu’un photographe du dimanche, travaillant en semaine dans un petit service photo de l’atelier Ullmann spécialisé dans la publicité des produits pharmaceutiques. « Un type timide comme je l’étais, commence par photographier des matières, surtout des objets patinés dans la rue … Ensuite il essaie de photographier des choses qui bougent, mais les adultes sont intimidants, alors il photographie les gosses ».
À défaut des célèbres images réjouissantes et attendrissantes des mioches qui s’égayent après un coup de sonnette furtif sous une porte cochère ou de l’écolier au dernier rang de la classe qui zyeute désespérément la pendule et l’heure de la fin des cours, les enfants ne sont cependant pas absents. Il en est cinq qui ont investi La voiture fondue, vieille carcasse abandonnée d’un tacot d’antan. Deux sont juchés sur le capot, l’air bravache tels des libérateurs d’une banlieue occupée. Deux autres à l’arrière, plus jeunes, suivent sagement la manœuvre virtuelle de leur aîné au volant ; photo ancienne qui fait surgir une actualité aujourd’hui souvent brûlante. En 1945, la mode n’est pas aux véhicules incendiés les soirs d’émeute ou la nuit du nouvel an.

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La voiture fondue, 1944

Dans mon enfance, j’eus ma « voiture fondue », la majestueuse Citroën Rosalie noire de mes parents qui, après encore quelques années de bons et loyaux services chez mon oncle, finit ses jours dans la cour de la ferme de ma grand-mère. Imaginez, mon cousin et moi possédions une vraie auto pour suivre des routes aussi imaginaires qu’enchantées ! Plus tard, Rosalie devint une réserve de grains pour les poules picorant sur le tas de fumier proche. Étonnant destin d’une photographie qui, soixante-six ans plus tard, déclenche analyses sociologiques et introspections psychologiques. Je me souviens de la jolie dédicace de Doisneau sur la page de garde de son livre  Les doigts pleins d’encre avec la complicité de Cavanna : »Pour les derniers de la classe et les premiers dans la rue« . Chez Doisneau, fils de la banlieue parisienne, la vie est tendre de l’autre côté du périph’ qui n’existait pas encore. Nul besoin de playstation ou de console Nintendo, le terrain vague devient d’aventures voire même savane pour les gamins de Jeux africains, qui armés de matériaux de récup’ se rêvent en guerriers massaïs. Les pacifiques jeux de gendarmes et voleurs ont laissé place de nos jours à des violents affrontements entre jeunes et forces de l’ordre. La jungle est au bout de la rue.

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Jeux africains, 1945

Dans Camouflage, les titis parisiens du plateau Beaubourg jouent à la guerre et baladent joyeusement un landau transformé en tank de verdure. Vie violence comme le chantait Nougaro, aujourd’hui, les enfants de Kaboul ou de la bande de Gaza la font en direct à l’heure des journaux télévisés.
« J’ai pensé qu’en montrant des images de guerre, l’abomination et la désolation on allait vraiment dégoûter les humains à tout jamais de cette espèce d’absurdité … pas du tout ! Ça sert au contraire à faire accepter l’absurdité, le malheur, ça vous rend familier au cadavre. Les photos messages, ce n’est pas mon truc ! » Jacques Prévert racontait qu’un jour, dans les petites montagnes des Alpes-Maritimes, du côté d’Entrevaux, Robert Doisneau en reportage accompagnait un berger, ses moutons et ses chiens lorsqu’un camion éventra le troupeau et tua les deux chiens. Que croyez-vous qu’il fit ? Plutôt que prendre des photos, il consola le berger. Ainsi était « le môme Doisneau » ! Pour lui, l’enfant de la guerre, c’est L’enfant papillon, un bambin né durant la guerre, au beau visage qui accroche la lumière, marchant dans la boue et les gravats d’une banlieue en ruines. Sa fille dit de ce cliché qu’il résume ce qu’était Doisneau, un tendre poète qui savait sans en avoir l’air, traduire l’état de la société.
Étonnante allégorie, c’est un Cheval tombé sur le pavé verglacé, l’ultime photo de l’exposition, qui pour lui symbolise le mieux Paris écrasé sous la botte nazie : « Paris sous l’Occupation, c’était l’humiliation. Il fallait descendre du trottoir pour laisser passer le superbe officier allemand, montrer sa carte d’identité ou ouvrir sa valise à n’importe quel coin de rue ». En est-on si éloigné avec les contrôles incessants à l’égard de certaines communautés ?

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Le cheval tombé, Paris, 1942

L’actualité remonte encore cruellement à la surface avec une série de photographies de clochards. À l’époque, l’abbé Pierre fondait Emmaüs, aujourd’hui les Enfants de Don Quichotte ont pris le relais sur les bouches d’égout. À la différence de ceux rejetés à leur corps défendant par une société impitoyable qui les appelle hypocritement et trop pudiquement Sans Domicile Fixe (ah le politiquement correct !), le monde de la cloche était alors constitué de vieux qui avaient souvent choisi leur condition. À l’image de monsieur et madame Garafino, Le couple de la Râpée, ils sont dignes devant l’objectif. Coco, accoudé au comptoir du zinc, avec son chapeau melon et son rictus de pochtron, tient presque du clown triste. Au regard attendrissant que l’on lançait aux clodos d’antan, ont succédé des œillades gênées.

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Coco, Paris, 1952

Les petits bistrots avec leurs gueules d’atmosphère que Doisneau nous présentait avec humour et tendresse dans son ouvrage Le Vin des rues, ne sont pas oubliés. Je souris devant la devanture du café Broyant à Gentilly, un jour de neige, et son slogan peint « Assurance contre la soif ». Même si je n’en comprends pas la légende, je m’attarde devant La poule au gibier : une arrière-salle de café, un poêle, un billard, instants de détente d’une clientèle exclusivement masculine après une journée de labeur. L’œil du spectateur circule dans l’image glissant d’un personnage à l’autre. Chacun est absorbé dans sa rêverie ou ses préoccupations. Ca respire une chaleureuse convivialité qu’aujourd’hui on croit trouver à travers ses « amis » virtuels de Facebook ou d’artificielles fêtes des voisins!

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La poule au gibier, Montrouge, 1945

Que de petits chefs-d’œuvre de tendresse et de sensibilité : Les bouchers mélomanes, ces forts des halles aux tabliers ensanglantés oubliant leur petit blanc pour prêter une oreille attentive à Pierrette  d’Orient, une accordéoniste au nom synonyme d’évasion ; Le mimosa du comptoir, un rayon de soleil entre un couple dont la vie en est avare ; La stricte intimité de deux mariés se dirigeant vers un café restaurant à la façade lépreuse, un jour dont on dit que c’est le plus beau de leur vie ; Le nez au carreau, délicieux instantané de trois fillettes dans un décor d’adultes, le café du coin de la rue Pajol à Paris. Cela pourrait être glauque, en fait la poésie irradie. Lors de mes promenades, j’aime humer le parfum vieillot des derniers bistrots de quartier où des habitués refont le monde à la manière des Blondin, Audiard et Doisneau !

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Les bouchers mélomanes, Pierrette d’Orient à La Villette, Paris, 1953

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La stricte intimité, Montrouge, 1945

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Le nez au carreau, rue Pajol Paris, 1953

« La rue, disait Doisneau, je la trouve comme une espèce d’abri. On trouve des matériaux soumis aux intempéries et au passage des hommes qui me semblent avoir beaucoup plus de noblesse et de richesse ; le tronc d’un bec de gaz repeint trente fois avec les dégoulinures de peinture, c’est chargé de temps, d’histoire, ça a souffert. J’aime bien les gens qui ont aussi sur leur peau les traces du temps qui a passé et des intempéries et de leurs soucis et de leurs problèmes … J’ai photographié en banlieue des personnages avec une sorte de tendresse. Dans ce décor absurde et agressif que je souhaitais voir disparaître, les petits bonshommes et les petites bonnes femmes étaient par contraste particulièrement tendres. »
Doisneau arpenta ce décor de long en large, de Choisy-le-Roi à Nogent, d’Issy-les-Moulineaux à Boulogne-Billancourt où il travailla chez Renault pendant cinq ans, de Cachan à Gentilly où il naquit en 1912 et dont on voit le rideau brodé de sa chambre. Peu de gens se sont intéressés à cette géographie suburbaine dans l’immédiat après-guerre. Notre pêcheur d’images y glana toujours un trésor qui rend la réalité moins tristement quotidienne : ainsi un chasseur à l’affût avec son chien à proximité des gazomètres de La Courneuve, un lancer de tracts par un cycliste tel un envol de colombes, un enfant enjambant un talus comme suspendu dans le ciel de La poterne des peupliers, l’enseigne Au Bon coin d’un café perdu au bord du sinistre canal à Saint-Denis, des jardins ouvriers dans les fossés du fort d’Ivry, Arcueil et ses loupiotes by night avec au loin la ville lumière scintillante, une joyeuse farandole pour fêter les vingt ans de Josette au pied des barres de Gentilly… À nous donner envie de fureter sur eBay pour acquérir La Banlieue de Paris parue en 1949 avec des textes de Blaise Cendrars dont on dit que c’est le chef-d’oeuvre de Doisneau ! Un exemplaire est exposé dans une vitrine sécurisée au milieu de la salle non loin de la fameuse photographie Le vélo de Tati dont je fis ma carte de bonne année pour vous souhaiter mes vœux. Au-delà de ce portrait de commande, il est indéniable qu’on retrouve une complicité artistique entre le cinéaste et le photographe, la minutie du détail ou du gag entre l’instantané et la scène posée. Souvenez-vous du film Mon Oncle (rappelez-vous aussi mon billet Mon Oncle … et mon oncle ! du 19 mai 2009) ; les garnements facétieux dans le terrain d’aventures qui sifflent pour détourner l’attention et la marche d’une vieille dame vers le bec de gaz appartiennent au même univers banlieusard de l’après-guerre que celui de Doisneau.
L’heure passe ; malgré l’affluence, je me faufile pour profiter encore un instant de quelques unes de ces photographies qui ont fait école car comme on dit devant un tableau de chemin creux, c’est un Vlaminck, on reconnaît aujourd’hui entre cent clichés, un Doisneau ! Retrouvez ou découvrez vite ce photographe poète qui sut dégriser avec tendresse la réalité noire de sa banlieue. À son insu, sans qu’il eût fait de son métier une mission, il a fait œuvre de documentariste.

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Quant à moi, à la sortie, j’ai conjugué à ma façon le plus-que-parfait de l’objectif en me recueillant au cimetière Montparnasse voisin sur les tombes de deux autres seigneurs de la photographie, Brassaï un autre humaniste et le surréaliste Man Ray.

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Cinema Paradiso: FELLINI PARIGI

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Sortie de métro station Concorde ! Au-dessus de moi, dans la perspective du musée du Jeu de Paume, surgit sur une affiche Federico Fellini implorant les mains jointes dans un geste presque caricaturalement italien. Mamma mia ! Je me souviens d’un de ses films où il tournait dans les sous-sols de Rome alors qu’on y construisait une nouvelle ligne de métro. Une énorme fraise en creusant, mettait à jour les vestiges d’une villa ornée de magnifiques fresques vieilles de deux mille ans qui s’effaçaient au premier contact avec l’air ambiant ; une superbe métaphore comme une vue en coupe de la splendeur de l’empire romain s’estompant à la lumière de notre civilisation décadente. Le « progrès » et le passé ne peuvent pas cohabiter.

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C’était en 1972, Fellini Roma ; aujourd’hui, 16 janvier 2010, c’est Fellini Parigi ! L’hiver à Paris est fellinien avec l’exposition consacrée au génial cinéaste qui s’achève le lendemain.

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Ne vous méprenez pas, il ne s’agit en aucun cas d’un néologisme à la sauce encre violette ; pour le petit Larousse illustré, est fellinien, ce qui est relatif à Federico Fellini et à son œuvre ! Ce n’est d’ailleurs pas la seule intrusion langagière d’il maestro dans nos dictionnaires. Ainsi la dolce vita, titre d’un de ses films, beaucoup plus qu’une traduction littérale de la douce vie, signifie une vie oisive, facile et superficielle avec peut-être une propension aux mondanités et au farniente autre mot originaire de la langue de Dante. De même, pour avoir appelé Monsieur Paparazzo, le personnage d’un photographe de ce film, dans le monde entier aujourd’hui, on surnomme paparazzi, ceux qui traquent avec leurs objectifs de prise de vue, les personnalités connues du grand public. C’est dire l’aura considérable de l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma, né en 1920 à Rimini une station balnéaire de la Riviera, et décédé à Rome en 1993. Ses films ont obtenu, entre autres récompenses, huit Oscars à Hollywood et une Palme d’or à Cannes. Durant l’été suivant sa disparition, lors d’un séjour en Toscane, j’avais déjà visité à Florence, une délicieuse exposition qui lui était dédiée. Allez, c’est parti pour la promesse et la douceur de vivre deux heures de rêves dans l’univers onirique du maître. Et déjà, au bout du couloir, je me retrouve au milieu de la chaussée de la via Veneto envahie par une jeunesse romaine désoeuvrée et de clinquantes voitures de sport.

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Une immense affiche en toile format panoramique « Total scope » de La Dolce Vita barre quasiment l’entrée de l’exposition. Quand il évoquait ses souvenirs, Fellini déclarait : « Du cinéma, j’ai dans mes pensées, surtout les affiches, elles m’enchantaient. Elles sont comme des chansonnettes, elles te ramènent à certains moments de ta vie, en t’empêchant de les perdre. Elles ne te ramènent pas tellement ou seulement aux films, mais plutôt à leurs saisons, au climat et aux saveurs d’une époque ». C’est vrai qu’elles étaient belles ces affiches d’antan peintes dans un style presque hyperréaliste ! Les prises de vues étant trop délicates le soir avec l’effervescence aux terrasses de cafés de la via Veneto, Fellini décida de faire construire la réplique de la célèbre avenue et du café de Paris au studio 5 de Cinecittà. « La lumière en studio, on peut la commander, la contrôler, la modeler … Le studio est le milieu où les images qu’on a vues en imagination, peuvent être réalisées en contrôlant tout, exactement comme le fait un peintre sur une toile avec son pinceau ». Le reste de sa vie, lorsqu’il s’y promenait, Fellini ressentait profondément que la véritable via Veneto était celle des studios de Cinecittà. Je suis encore à contempler l’affiche que déjà du vacarme, en provenance des salles du musée, me parvient aux oreilles. J’imagine qu’au coin de la voie Veneto, je vais déboucher sur l’une de ces pittoresques places provinciales de la péninsule avec sa rafraîchissante fontaine et ses arcades où une population haute en couleurs s’apostrophe bruyamment. Je me souviens d’un village de Toscane où de truculents retraités s’attardaient le matin à la terrasse ombragée d’un café et fuyant le soleil, investissaient en fin d’après-midi, le bistrot d’en face. Ce matin, ce sont les bandes son des morceaux choisis de l’œuvre considérable de Fellini, projetés sur des écrans de ci delà selon une astucieuse scénographie, qui provoquent ce tapage sympathique mais nullement cacophonique. En effet, le son se promène dans l’espace d’une séquence à l’autre, se coupant et réapparaissant tandis que les images sont diffusées en permanence. Cela constitue d’ailleurs un excellent exercice de formation pour appréhender l’interaction entre les images et les sons. L’exposition abandonnant toute logique chronologique et filmographique, choisit de raconter Fellini autrement à travers quelques thématiques, parti pris finalement cohérent tant la construction de ses films tient plus du puzzle et d’une juxtaposition de saynètes que d’une structure narrative classique. Je souris devant les numéros un peu pitoyables de la troupe de comédiens décrite par Federico Fellini dans sa première réalisation Les Feux du music-hall (1950) avec Alberto Lattuada. Ce film pourtant de qualité, connut un échec commercial retentissant. La faute appartient essentiellement au producteur Carlo Ponti, futur mari de Sophia Loren, qui, par jalousie, sort simultanément Dans les coulisses, un film traitant du même sujet avec la participation du jeune acteur Marcello Mastroianni et une musique de Nino Rota. Ceux-là passeront bientôt dans le camp adverse ! C’est à cause de cette moitié de collaboration avec Lattuada que Fellini baptisa son neuvième film, 8 ½ ! Quelques dessins accrochés aux murs témoignent de l’excellent coup de crayon de Fellini qui, à la fin des années 1930, quitte sa province romagnole pour travailler comme caricaturiste dans des fanzines ainsi qu’au Marc’Aurelio, un hebdomadaire satyrique à grand tirage. Son goût prononcé pour la culture populaire transparaît aussi dans la réalisation de comic strips et de romans photos . Ainsi, il réalise pour le magazine Vogue, les aventures de Mandrake avec … Marcello Mastroianni dans le rôle du héros. Dans son avant-dernier film Intervista (1987), en guise de clin d’œil féroce contre la télévision qui, peu à peu, concurrence le cinéma, il met en scène pour un spot publicitaire le vieux Marcello sous les traits du célèbre magicien.

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Me voilà nez à nez avec le très conservateur docteur Antonio, la mine horrifiée devant le spectacle d’ouvriers clowns hissant sur un terrain vague, un immense panneau publicitaire avec l’image d’une femme à l’opulente poitrine, allongée dans une pose provocante. « Bevete piu latte », au-dessus, un néon invite à boire plus de lait. Un autobus déverse un flot de musiciens noirs qui, sur le thème musical de La Dolce Vita sortie deux ans plus tôt, reprennent en chœur des slogans à la gloire de la boisson lactée. Des enfants joyeux gambadent et improvisent des rondes au pied de l’affiche géante, sur le terrain vague du quartier de l’EUR (il devait accueillir l’Exposition Universelle de Rome en 1942 ) souhaité par Mussolini pour glorifier le régime fasciste. Fellini dut jubiler en réalisant La Tentation du docteur Antonio, premier sketch de Boccace 70. Dans son premier film en couleurs, il reprend l’argument des bonnes mœurs mises à mal par les images du monde moderne, déjà traité deux ans auparavant dans La Dolce Vita. Un air de déjà-vu, la filiation est évidente : Rome, la musique de Nino Rota et évidemment, la volcanique actrice suédoise Anita Ekberg dont les seins enjôleurs damnent non pas saint Antoine comme chez Flaubert, mais un pauvre médecin pudibond. Tentations du docteur Antonio, obsessions de Fellini pour les formes généreuses des femmes qui constituèrent souvent les mamelles nourricières de son cinéma. Un document nous apprend qu’avant chacun de ses films, il passait beaucoup de temps à sa table de travail où il ne faisait que gribouiller des fesses ou des nichons. « C’est ma manière de commencer mon film, de le déchiffrer à travers ces gribouillages… » disait-t-il. La technique muséale a cloué le bec au docteur Antonio pour permettre à Anita Ekberg, quelques pas plus loin, de se trémousser autant que sa robe noire moulante l’autorise, au rythme d’un rock endiablé repris par un jeune chanteur encore peu connu, Adriano Celentano. 

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Nous sommes dans une des séquences les plus festives de La Dolce Vita : 1960, le rock’n’roll et Elvis Presley déferlent sur l’Europe et Fellini, jamais à court d’idées, fait danser la jeunesse dorée romaine devant le cabaret Caracalla’s dans le décor antique des thermes reconstitué à Cinecittà. Après cela, un bon bain ne serait pas de refus !!! Mais auparavant, je dévisage les bouilles qui envahissent un pan de mur : modestes photos d’identité ou caricatures du maestro qui, invraisemblables figurants, déambuleront bientôt dans ses films. Il y a les grotesques sortis de la commedia dell’ arte à mi-chemin entre les personnages de carnaval et la cour des miracles. Ils rappellent les entresorts, ces baraques des fêtes foraines d’antan dans lesquelles on découvrait des curiosités anatomiques. Avant ses films, Fellini publiait des petites annonces dans les journaux invitant tous ceux qui le souhaitaient à venir le voir. Les jours suivants, un monde interlope accompagné de la police romaine se rendait aux castings. Fellini archivait précieusement dans un dossier les photos de chaque candidat selon une typologie qui lui était propre : « hommes exotiques, gueules ignobles, filles girondes et un peu putes, têtes de petites tapettes etc.. » je souris à une photo touchante d’une jeune femme au physique agréable qui a précisé au-dessous : « no money » ! Les heureux élus deviendront felliniens tandis que Federico demeurera Fellini ! Réminiscence de son enfance, le cinéaste a aussi une tendresse toute particulière pour les saltimbanques et les clowns qu’il mettra en scène dans beaucoup de ses films, en tête de liste évidemment La Strada, Les Feux du music-hall, 8 ½, Les Clowns, les sosies de Ginger et Fred. « J’ai regardé le chapiteau comme une usine de prodiges … Les clowns sont les ambassadeurs de ma vocation. » Plus généralement, pour Fellini, « le monde entier est un vaste cirque habité par des hommes-clowns. Il y a les clowns blancs : les patrons, les seigneurs, les riches, qui raisonnent et commandent, et il y a les augustes qui sont pauvres, qui peinent, qui déraisonnent ». Lui-même s’imagine en auguste ». Mais sans doute dans son cinéma, il campa le rôle d’un Monsieur Loyal pour mieux se moquer de la comédie humaine. Dans le musée, la Grande Parade, ainsi s’appelle l’exposition, se poursuit. À celle naturelle des clowns, viennent s’ajouter l’hilarant défilé fasciste au pas de course des clones de Mussolini dans Amarcord, celui de prostituées aux seins énormes dans un bordel romain ou encore la présentation de mode ecclésiastique de Fellini Roma : « Modèle n°2 tourterelles immaculées » ! Souvenir sans doute de son école maternelle des sœurs de saint Vincent à Rimini, celles « avec la grande cornette aux ailes de mouette » ! Quarante ans plus tard, je crois entendre encore les spectateurs hurlant de rire lors de la projection .

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Un plus long extrait de la même séquence pour les plus felliniens d’entre vous

« En Italie, on a le roi (Victor Emmanuel III), le pape (Pie XI et XII) et le Duce (Mussolini) », confiait Fellini. Le spectacle de la société lui donna envie de la traiter comme la société du spectacle. Tous les chemins (ra)mènent à Fellini Roma, ici avec trois affiches du film qui interprètent différemment la fondation de Rome ! Selon la légende rapportée par Tite-Live, Romulus et Remus, fils jumeaux du dieu Mars et de la vestale Rhéa Silvia, auraient été abandonnés dans une fondrière sur les bords du Tibre en crue. Ils furent recueillis par une louve qui les allaita dans une grotte au pied du mont Palatin. Par la suite, le berger Faustulus éleva les nourrissons  avec son épouse, une prostituée surnommée Lupa la louve. À l’âge adulte, Romulus et Remus décidèrent de fonder une ville et pour départager celui qui lui donnerait son nom, ils s’en remirent aux augures. Cependant l’interprétation du présage est problématique : Remus, du sommet du mont Aventin, aperçut le premier six vautours mais Romulus, du haut du Palatin, en observa douze peu après. Les versions divergent sur la mort de Remus, en tout cas son frère donna son nom à Rome, « un bien bel endroit pour attendre la fin du monde » comme le proclame l’affiche française. Sur celle-ci, une superbe femme nue, en position soumise, prend la place de la louve. Ses seins deviennent les mamelles qui nourriront Romulus et Remus.

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L’affiche italienne, reprenant la version de Tite Live, montre la Lupa, une prostituée à la poitrine généreuse et les mains sur les hanches, dans une attitude dominatrice.

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Pour les américains, une louve est certes une louve mais c’est tout le petit monde du Maestro qui se nourrit à ses mamelles. Ce serait donc Fellini le fondateur de Rome qui nous raconte la chute de l’empire romain (1931-1972) !

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Ou Anna Magnani, l’actrice de Rome ville ouverte de Rossellini et de Mamma Roma de Pasolini, que Federico interpelle au bas de son immeuble de Trastevere, le Saint-Germain des prés romain, la comparant à un symbole de la ville : « -Qu’est-ce que je suis moi ? -Une Rome comme louve et vestale, aristocrate et gueuse, sombre et bouffonne, je pourrais continuer jusqu à demain matin… –Je peux te poser une question ? -Non je me méfie.Ciao ! Buena notte». Puis Anna claque la porte et … son clap de fin ; ce fut sa dernière scène, elle mourut l’année suivante. C’est l’heure du bain ! Qui plus est, passé minuit, dans la fontaine de Trevi, en compagnie de la plantureuse Sylvia! « Tu es tout, la première femme du premier jour de la création, la mère, la sœur, la maîtresse, l’amie, l’ange, le diable, la terre, le foyer … Ah, voilà ce que tu es, le foyer » : Anita Ekberg en personne, Miss Suède 1950, dont un de ses partenaires disait que ses parents auraient mérité le prix Nobel de l’architecture !

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Je ne me lasse pas de voir et revoir cette scène somptueuse en noir et blanc qui appartient à la légende du septième art : « Marcello, come here ! » Qui n’a pas rêvé d’être Mastroianni à ce moment ? J’apprends que cette séquence s’inspire d’un fait divers réel survenu quelques mois auparavant. Dans une vitrine, un exemplaire d’Il Tempo daté de 1958, montre, en effet, quelques photographies de la pin up scandinave, vêtue d’une robe blanche cette fois, se rafraîchissant dans la célèbre fontaine à l’occasion d’une de ses folles nuits romaines. Anita Ekberg et Marcello Mastroianni font partie des couples mythiques de l’histoire du cinéma et pourtant, à aucun moment, leurs lèvres se rejoignent. Vingt-sept ans plus tard, par un artifice dont il a le secret, Fellini scellera enfin un vrai baiser en modifiant dans Intervista la scène de la fontaine projetée au duo d’acteurs vieillis. Dans Nous nous sommes tant aimés où les clins d’œil aux chefs-d’œuvre du cinéma sont nombreux, Ettore Scola reconstitue les répétitions nocturnes de La Dolce Vita, autour de la fontaine de Trevi, avec Mastroianni et Fellini dans leur propre rôle. Finalement, deux scènes brûlantes avec Marcello et le docteur Antonio (encore qu’en la circonstance, il s’agisse de son image) auront fait la gloire de la pin up suédoise dont la plastique s’étalait sur les couvertures de la nouvelle presse magazine de l’époque comme en atteste ici tout un pan de mur. Elle fut en quelque sorte l’incarnation d’une certaine futilité de l’évolution des mœurs que dénonçait justement Fellini. On la retrouve évidemment au premier étage, dans La Cité des femmes, une des grandes thématiques de l’exposition, au sens plus général que le film éponyme réalisé par Federico en 1979. Toutes les muses felliniennes sont présentes sous l’œil charmeur de Marcello Mastroianni qu’on rencontre partout, et pour cause, il apparut dans six films de son réalisateur fétiche. On y croise Claudia Cardinale, la jeune fille au verre d’eau rêvée dans 81/2, son seul film avec Fellini, Anouk Aimée et bien sûr, la muse de ses muses, Giulietta Masina, son actrice fétiche et son unique épouse durant cinquante ans. Je fonds devant un dessin crayonné par lui, plein de tendresse et de poésie, présageant la Gelsomina, le merveilleux clown de La Strada . L’immense Charlie Chaplin dira qu’elle était l’actrice qu’il admirait le plus, la seule qui l’ait fait pleurer !

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Comme beaucoup d’italiens, Fellini aime les femmes et est obsédé par la féminité dont il caricature outrageusement les attributs. Des prostituées aux formes animales et nourricières apparaissent de manière récurrente dans son cinéma, « réminiscence d’une adolescence italienne frustrée par les prêtres, l’Église, la famille et une éducation désastreuse ». Ces femmes opulentes tout en rondeurs, n’ont rien de négatif. Au contraire, leur embonpoint promet douceur, chaleur et protection. Quelques photos font la part belle à la puissance mammaire de la buraliste d’Amarcord ainsi qu’à la Saraghina de 81/2 : « La Saraghina était une prostituée gigantesque, la première que j’ai vue dans ma vie, sur la plage pendant mes vacances d’été. On l’appelait ainsi parce que les marins obtenaient ses faveurs contre des sardines. » Il n’empêche que la grâce l’atteint lorsque son corps s’anime aux accents d’une rumba de Nino Rota pour le plus grand bonheur des enfants ! Il faut que deux prêtres rappliquent pour que cessent ces instants de poésie.

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Certains disent que 81/2 est l’âge auquel Fellini aurait commis sa première masturbation devant la vraie Saraghina ; d’autres interprétations avancent que ce serait l’ouverture du diaphragme de l’objectif pour une lumière idéale sur la plage. Allez savoir avec Federico qui reconnaissait être un grand rêveur mais aussi un grand menteur ! D’ailleurs, il contredisait ceux qui avançaient que ses films étaient construits sur la mémoire des souvenirs, préférant s’en inventer en puisant dans une mémoire faite de souvenirs qui n’existent pas. De l’autre côté de la cloison, dans le ciel de l’écran, surgit un hélicoptère transportant une statue du Christ au bout d’un filin. Il survole les ruines de l’aqueduc situé à proximité des studios de Cinecittà, suivi par un autre hélicoptère dans lequel ont pris place Marcello Mastroianni, le journaliste chargé de couvrir l’événement en compagnie du fameux photographe de presse people monsieur Paparazzo. Le bruit des engins attire le regard de quatre jeunes femmes en bikini prenant le soleil sur la terrasse de leur immeuble. Bientôt, le Christ rédempteur parvient au-dessus de la place Saint Pierre et de la basilique. Au plan suivant, trois pseudo divinités effectuent un numéro de culturisme dans un cabaret à la mode. . Le ton est donné ! Il s’agit là de la scène d’ouverture de La Dolce Vita jugée tellement blasphématoire que l’Espagne catholique de Franco la censura. À côté de l’écran, quelques illustrations du Domenica del Corriere montrent trois ans plus tôt, l’amarrage d’une statue du Christ à un hélicoptère identique en présence d’un cortège d’ecclésiastiques, place du Dôme à Milan. Comme pour la séquence de la fontaine, ce qui apparaît comme une extravagance fellinienne, puise en fait son origine dans des faits avérés. Il en est de même encore pour la scène du miracle. Fellini ingurgite des événements qui firent la une de l’actualité avant que sa folie créatrice les transfigure. On reste finalement souvent dans le réel mais vu à travers le prisme grossissant ou plutôt caricaturant du regard du maître qui livre sa perception de la réalité. Accrochées aux cimaises, de splendides photographies de plateau en noir et blanc montrent Fellini dirigeant ses acteurs. Il tente d’obtenir d’eux une attitude ou une émotion. Il le fait avec une telle ferveur et une telle justesse qu’il semble être acteur lui-même dans le film. Je découvre que Fellini n’était pas un adepte de la prise de son directe et que le travail sur les dialogues s’effectuait en post production du tournage. Faisant appel souvent à des acteurs non professionnels, il préfère les faire compter pour qu’ils n’aient pas le souci de se souvenir du texte : « Compte jusqu’à six lentement avec amertume puis continue jusqu’à vingt-neuf, mais avec une nuance de mépris en plus » ! Insensiblement, je me rapproche de la sortie ; mon regard cherche en vain une vitrine où seraient exposés quelques costumes. Je garde du musée florentin, la délicieuse émotion de contempler des tenues extravagantes de Fellini Roma. Je fais contre mauvaise fortune bon cœur en feuilletant des yeux quelques planches du Livre des rêves. Dès 1960, son psychanalyste encouragea le cinéaste à retranscrire ses rêves par le dessin. Ainsi pendant trente ans, avec ses feutres ou la gouache, Fellini coucha ses obsessions et ses angoisses dans des albums aux couleurs superbes. Il est des dessins savoureusement felliniens. Ainsi, tandis qu’il survole la plage de Riccione, en montgolfière, avec le pape Paul VI, voilà qu’apparaît « une merveilleuse créature en maillot de bain, plus forte et plus grande que le Mont Blanc, qui de sa très belle bouche moelleuse, remplit le ciel azur de nuages blancs à chacun de ses  oh d’émerveillement » ! À la sortie de l’exposition, en surplomb de la place de la Concorde, encore dans mes rêves, je transpose un instant la scène finale de 81/2, avec Fellini lui-même sous les traits de son double Marcello Mastroianni, et tous les personnages qui font son merveilleux cinéma, acteurs célèbres, inconnus grotesques, femmes opulentes, hommes d’église, clowns, dans une farandole autour de l’obélisque au son des cuivres de la sautillante musique de Nino Rota.

https://www.dailymotion.com/video/xa9kuh  (à partir de 12 minutes et 30 secondes)

La pluie froide me ramène à la réalité. Puisse l’hiver brûler bientôt. Je me souviens, Amarcord en dialecte de Romagne, Fellini y décline des souvenirs d’enfance, la traditionnelle fête de la fogazza de la Saint Joseph où l’on flambe toutes les vieilleries sur la place du village, la cloche qui tinte, le vent qui fait voleter les manines, les spores duveteuses des peupliers, annonciatrices du printemps. Que nous revienne ce cinéma paradiso tant mis à mal par l’omnipotente télévision !

(Mes) Traces de Vies 2009

J’ignore s’il existe un prototype de l’auvergnat mais il mange du cochon et boit du vin, je ne vais pas vous resservir ma blague sur les intégristes du Corent, gouleyant cru de côtes d’Auvergne. J’ajoute que lorsque s’en réunit une trentaine, passionnés d’images et de sons, c’est là que cela devient intéressant. Ainsi naquit Traces de Vies, rencontres du film documentaire qui viennent de vivre à Clermont-Ferrand, leur dix-neuvième édition.

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Toute ressemblance entre mon entrée en matière et les propos pour le moins emberlificotés d’un ministre lors d’un récent méchoui arverne, n’est nullement fortuite. D’ailleurs, il apparaît dans une des séquences de Terre d’usage, film inaugural du festival. Alors ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, il préside une séance de naturalisation de maghrébins installés en Auvergne. Compliments convenus à chacun, coup d’œil furtif à sa montre, il ne semble guère habité par l’acte symbolique qu’il effectue.

Patrie également à la colombe ou l’aigle
De l’audace et du chant doublement habitée
Je vous salue ma France où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité

Ces vers d’Aragon cités par Pierre Juquin juste avant la projection, sont autrement plus valeureux et sincères. Exclu du parti communiste en octobre 1987 pour avoir tenté de le rénover, candidat d’un mouvement réformateur aux élections présidentielles de 1988, Pierre Juquin, plus qu’un simple passeur, joue un rôle de penseur en articulant à sa façon les thématiques de la République, la religion, le capitalisme et la guerre, qui traversent le film et ce territoire d’Auvergne dont il est originaire. Dans ce documentaire (dé)construit comme un patchwork, il va à la rencontre de gens, de paysages et de situations où se mêlent l’Auvergne et l’état du monde.

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Cela démarre par un huis clos dans une automobile dans lequel Pierre Juquin, l’ouvrage La guerre des Gaules à la main, décrit un hors champ qu’il voit, le plateau de Gergovie où Vercingétorix repoussa les troupes romaines de Jules César (lors d’une guerre qui était déjà coloniale !). Cela s’achève dans les rues de Riom où Pierre qui espère tant qu’il respirera, nous donne du baume au cœur : « Le 13 juillet 1789, la veille de la prise de la Bastille, les droits de l’Homme, la République, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, toutes ces choses, c’étaient des utopies… Et puis il arrive un moment où quelque chose bouge dans le peuple, dans l’histoire, et où l’utopie devient, au moins en partie, une réalité ». Puisse-t-il dire vrai !
Entre temps, il bavarde avec un retraité d’origine algérienne de chez Michelin qui raconte sa vision du système capitaliste avec beaucoup de justesse, en opposant l’irrationalité du monde des traders et des actionnaires à celui de l’ouvrier qu’il fut et qui travailla dur pour rembourser sou par sou le prêt de sa maison. Dans une allégorie cocasse, il retrouve un graveur de pierre, ancien éducateur de jeunes qui, perdu dans le tumulte de la société de consommation privilégiant le matériel à l’humain et mettant au rancart la pensée, a préféré rejoindre le silence des morts et s’occuper de leurs tombes. Il y a aussi cette promenade dans la campagne, par un matin brumeux et pluvieux, lui le marxiste attaché au matérialisme historique avec Sœur Saint-Pierre, une brillante professeur de philosophie ; une conversation respectueuse, une écoute remarquable de l’autre, une riche argumentation sur le thème « je crois, je ne crois pas ». « Le mal ne peut avoir le dernier mot » affirme la sœur comme un écho à Juquin citant Jaurès : « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage ».
Un patron d’origine portugaise élu président de la chambre de commerce, un tableau au musée du Puy-en-Velay représentant Vercingétorix jetant ses armes au pied de Jules César, le lever de drapeau au 92ème régiment d’infanterie, le passage du Tour de France et de sa caravane publicitaire dans la descente déserte d’un puy, il y a encore bien d’autres choses à voir dans ce film qui, selon le vœu des réalisateurs, fait le pari de l’intelligence et demande des spectateurs actifs sinon ça ne marche pas ! Avec moi, ça a marché !
Comme toute soirée d’ouverture de Traces de Vies qui se respecte, il est temps d’échanger ses impressions et de trinquer aux retrouvailles d’amis de l’édition précédente, autour de quelques verres de crus d’Auvergne. Antoine Blondin les appelait joliment des « verres de contact » ! Sœur Saint-Pierre ne s’endormira pas dans les vignes du seigneur, elle sollicite juste que je lui verse un verre d’eau ! Quant à moi, matérialiste non marxiste, j’estime que quelques gorgées de Châteaugay m’aideront à mieux supporter la morosité du monde actuel, dénominateur commun de la majorité des quatre-vingt-six films présentés. En jonglant avec les horaires, en accélérant le pas entre les salles Boris Vian et Georges Conchon et en… restreignant parfois le repas du soir au seul sandwich, je tiendrai la gageure d’en visionner une quarantaine.
Dès le mardi matin, la mondialisation est clouée au pilori avec Pêche d’enfer, un documentaire que j’avais déjà vu, qui en dénonce les effets néfastes à travers ces pêcheurs européens pillant les rivages du Sénégal après avoir épuisé les réserves dans leurs propres eaux, sans que cela profite aux habitants de ces côtes. « Donnez-lui un poisson, il mangera un jour, apprenez-lui à pêcher, il mangera toute sa vie ! » dit l’adage. Mouais !
8 août 1956, la catastrophe du bois du Cazier, un ancien charbonnage situé à Marcinelle près de Charleroi ! J’étais tout gosse, je me souviens que mes parents écoutaient à la TSF, la progression des secours pour découvrir d’éventuels rescapés. Je compris ce qu’était le métier de mineur : 262 hommes périrent dont la moitié d’italiens.
Qui sait si parmi les jeunes de Avant que les murs tombent, il n’y en a pas qui perdirent leur grand-père dans la catastrophe. Les mines ont fermé il y a longtemps et le site est aujourd’hui transformé en mémorial et musée. Le chômage ajoute à la noirceur du paysage.
« Ca tue, t’as la rue de la Fraternité, la rue de la Liberté et la rue de l’Union, c’est vrai, ils n’ont pas chipoté dans notre quartier ; ils se sont dit on est dans un quartier pourri, on va mettre des noms à la classe, si on met rue de la Guerre, ils vont péter un câble ». Ainsi, un jeune à la gouaille banlieusarde, présente sa maison, dernier témoin des corons d’antan, dernier logement de ce type avant que les murs tombent, les nouveaux riches qui viennent chez les pauvres, barrière électrique, caméra de surveillance et tout le tintouin !
Colin vit là avec sa mère dans cette habitation proche de l’insalubrité qui se transforme souvent en « maison de jeunes et … de la culture » quand il invite ses potes pour écrire ensemble. Sur fond de drogue et d’alcool, il compose du rap comme exutoire et nécessité avec un certain talent qu’il tient sans doute de sa maman promise autrefois à un bel avenir littéraire.
Au cinéma, il y avait les yeux d’or de Marie Laforêt ; dans le documentaire, il y a aujourd’hui les yeux mauves (je les ai croisés souvent dans la semaine !) de la jeune réalisatrice Eve Duchemin qui cadre elle-même avec beaucoup de justesse, de sensibilité et même de sensualité. Pas de regard extérieur, sa caméra balance avec grâce dans ce taudis exigu. Son talent de montrer de la beauté dans cette laideur sera récompensé par une mention spéciale du jury. Comment ne pas penser à l’avenir de ces jeunes, il est des chutes de murs moins pacifistes que d’autres !
Il y a aussi de la sensualité et même de l’érotisme dans Les oiseaux ont aussi le vertige de Sarah Cunningham. Elle suit un couple d’acrobates dans un cirque ambulant à travers le Pays de Galles. Reliés par un fil, lui tapi dans l’ombre, il glisse le long d’un mât, faisant contrepoids pour qu’elle, dans un cercle de lumière, puisse voltiger et danser sur son anneau. La caméra virtuose capte les gracieux moments de cette véritable parade amoureuse. Qu’il est beau le regard empreint d’amour et d’admiration de Barnz pour sa partenaire ! Mais ces oiseaux-là ont aussi la peur du vide d’un quotidien un peu galère quand le spectacle est terminé, avec les répétitions épuisantes, les blessures, les repas frugaux dans la roulotte…
Notre repas est plutôt copieux Aux Joyeux Pétanqueurs, une chaleureuse brasserie faisant aussi office de siège des boulistes de la place des Salins.

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En début d’après-midi, nous nous retrouvons à Chelles, en Seine-et-Marne, dans la cité des Coudreaux qui fut le théâtre de violences urbaines en 2005. L’OPAC de la ville a décidé de construire Une petite maison dans la cité, ou plus exactement un lot de sept pavillons individuels au pied des HLM et de faire participer les familles sélectionnées à la construction de leur logement dont elles deviendront locataires.
Puis nous rejoignons les Philippines et La prison sans peine dans laquelle les visiteurs entrent comme dans un moulin. Ca grouille à l’intérieur, les cellules sont bondées mais les prisonniers semblent dignes et sans violence.
Voilà deux films généreux qui relatent des problèmes cruciaux de notre société et qui peuvent fournir des pistes de réflexion pour les affronter. Il leur manque le je ne sais quoi pour m’émouvoir, peut-être le personnage charismatique qui porte le propos et m’interpelle. Ou alors, est-ce mon humeur car je passe aussi complètement à côté de Hors saison dans lequel le réalisateur Jean-Claude Cottet retourne auprès de ses parents dans un hameau de Haute-Savoie, douze ans après que la maison familiale fût vendue suite à la faillite de l’entreprise de bois. Le début du documentaire est prometteur avec ce long plan séquence digne d’un road-movie dans un splendide paysage de neige, et puis je m’ennuie … mais j’y reviendrai !
Le combat en justice mené par les salariés licenciés de Michelin Poitiers me réveille. La fermeture de l’usine intervient en 2006 alors que Michelin, premier groupe de pneumatiques du monde, affiche des bénéfices records. Les ouvriers n’ont de choix que de quitter Poitiers où ils ont construit leur vie, pour rejoindre l’usine de Bourges , ou emprunter la navette qui les mènera quotidiennement à cent kilomètres sur le site de Tours. Qu’elle était belle mon usine … retrace leurs luttes jusqu’alors quasi vaines devant les prud’hommes, leurs espoirs, leurs déceptions, leur découragement, leur impuissance, leur souffrance. « Chaque homme est unique et irremplaçable » affirmait pourtant François Michelin en 1998 !
On ne vit pas que d’amour en cette ère de mondialisation, n’en déplaise au cinéaste italien Silvano Agosti dont le film D’amore si vive est présenté en soirée. Agosti, présent à la projection, est un personnage hors norme qui, à dix-sept ans, quitte le giron familial pour découvrir le monde en commençant par la maison natale de Charlie Chaplin à Londres. Il a fait de l’indépendance son style de vie et de cinéma et possède à Rome la salle Azzuro Scipioni où il projette outre ses œuvres, celles des réalisateurs qui le passionnent tel le soviétique Eisenstein dont il est un éminent spécialiste. Sa liberté de produire et tourner ce qu’il veut et comme il l’entend, ne lui fait pas craindre la censure : « si elle s’occupe de toi, c’est que tu es en train de dire des choses importantes ».
Pour tomber dans le cliché, Silvano Agosti, en bon rital qui se respecte, est aussi haut en couleurs, truculent, séducteur, enjôleur, baratineur peut-être, mais sa manière de nous parler d’amour est peu commune. Il a interrogé sept mille personnes à Naples pour ne retenir finalement que sept entretiens avec une mère pleine de phobies, un enfant précoce, une ancienne prostituée et deux transsexuels. Le sujet universel, c’est l’amour et la sexualité souvent dans ce qu’elle a de plus intime. On pourrait craindre le graveleux or il obtient des témoignages pleins de pudeur et de délicatesse. Filmés de très près, ces visages dégagent souffrance et tendresse ; quelques sourires s’esquissent au coin des lèvres, vite démentis par des regards poignants qui se perdent vers un ailleurs souvent synonyme de profondes souffrances. Au cours du débat, Agosti révèle que la femme prostituée se suicida le lendemain de l’interview et que Lola est désormais prêtre chez les franciscains. Destinées de femmes et d’hommes !
Balançant sans cesse entre cocasse et pathétique, ce magnifique documentaire dans la lignée du cinéma italien néoréaliste d’après-guerre, conduit aussi à nous poser des questions sur notre vision de l’amour et notre propre vécu.
Place le mercredi matin à la mélancolie du temps qui passe et à la nostalgie du passé avec deux films empreints de pudeur et dignité. Avant l’hiver de Mélanie Gagné et Guillaume Lévesque évoque la fin de vie de trois personnes âgées en Gaspésie au Québec : Clément, 83 ans, seul dans son appartement, Madeleine, 92 ans, dans une maison de retraite, Camille, 103 ans, dans un centre de soins de long séjour. Leur accent est délicieux.
En ouverture du film, une horloge qu’on remonte, une pendule qui égrène ses tic tacs, deux aiguilles qui tricotent le fil de l’existence, un piano qui scande gravement note à note la vie qui ralentit, de vieilles photos de famille, marques symboliques du temps qui court inexorablement ou plutôt de la mort qui sonnera bientôt. Je pense inévitablement aux vieux de Jacques Brel, du moins avec Camille qui va à petits pas de son fauteuil vert à son fauteuil rose et retour. Je pense aussi à ma maman autrefois seule dans son salon dont on réduisait peu à peu le périmètre de vie, à ma tante centenaire aujourd’hui « qui vit, qui vit encore, elle tombe de sommeil, mais qu’est-ce qu’elle fait la mort ? »
Ce n’est pas morbide, on sourit même souvent, c’est poignant cependant. « Bien que je ne peux pas manger seul ni me transporter, je ne peux pas me plaindre » dit Camille. « J’ai 83 ans et 11 mois, je n’ai pas trouvé ça long la vie parce qu’on s’aperçoit que plus on vieillit, plus ça va vite » affirme Clément. Madeleine ne « regarde pas la vieillesse, pour moi je suis jeune et quand je regarde en arrière, je vois que j’ai beaucoup d’amis … en arrière » !
Ce documentaire nous questionne : où trouve-t-on le bonheur et un avenir quand la mort se profile de plus en plus proche ? Et encore, nos vieillards québécois vivent semble-t-il une sereine retraite dans d’excellentes conditions de confort incomparables avec celles de certains de nos mouroirs. Ce film sensible s’achève avec une main immobilisant le mouvement du balancier de la pendule ; l’hiver est venu…
Avec son Inventaire, Isabelle Solas traite « l’après vie » en nous promenant dans la maison charentaise que Marie, à sa mort, légua avec tout son contenu à une association de sauvegarde du patrimoine. Le temps d’un été, une vingtaine de bénévoles répertorient minutieusement, objet par objet, pièce par pièce, cet univers figé. Cela me rappelle cette douloureuse période où je fus confronté à vider la grande maison familiale inanimée qui d’ailleurs, faillit connaître aussi un destin original. En effet, à l’origine, propriété d’une famille anglaise fondatrice de la faïencerie de Vieux Forges dont les plus belles pièces trônent dans la salle des mariages de l’hôtel de ville, il fut envisagé de la transformer en musée des faïences. Des raisons techniques firent tourner court le projet. En cette époque de surconsommation et du jetable, le film fait réfléchir aussi sur la conservation et la transmission du patrimoine amassé patiemment et souvent avec amour par nos aïeux. Inventaire est prétexte encore pour la réalisatrice à manier un esthétisme certain avec bonheur à travers de magnifiques plans de natures mortes éclairées par quelques rais de lumière s’échappant des persiennes.
Dans la programmation de l’après-midi, je retiens Les racines du brouillard, un premier film de Dounia Bovet-Wolteche qui emmène sa mère Axelle, d’une rive de la Méditerranée à l’autre, en Kabylie, là où elle vint pour la première fois, comme jeune institutrice, en 1962, au lendemain de l’indépendance de l’Algérie. Axelle y retrouve la famille d’Ali, un ami qu’elle avait connu alors qu’il venait de libérer son pays du colonialisme et qu’elle avait fait venir récemment en France pour mieux soigner son implacable maladie.
Images en super 8 noir et blanc, récit à trois voix, celles de la réalisatrice, d’Axelle et d’Ali, évoquant par bribes son combat politique et sa condamnation à mort par les autorités françaises, temps mêlés, retour sur les terres, retour sur le passé, ce film ne se veut pas analyse du conflit colonial. Intimiste, personnel, émouvant, il témoigne d’un des multiples drames que provoqua cette « guerre sans nom » du titre d’un autre documentaire de Bertrand Tavernier.
Je note que ces films sont majoritairement l’œuvre de femmes. Hasard de mes choix peut-être, mais j’imagine également qu’elles ont loisir dans ce genre de cinéma d’exercer pleinement leur sensibilité et leur finesse d’esprit, et trouver la distance et le ton justes.
En soirée, je visionne Paso doble et Minotaur Ex, deux des douze films présentés dans le cadre d’une carte blanche offerte au festival international du film sur l argile et le verre organisé à Montpellier depuis 1998. Dotée de qualités plastiques remarquables, mariée à l’eau qu’elle affectionne, l’argile est un matériau superbe à filmer. Je me souviens d’une séquence que j’avais tournée où les mains de la sculptrice pétrissaient sensuellement la glaise.
En présence du sculpteur Loul Combres, nous assistons à deux performances étonnantes traduites à la caméra avec beaucoup de dextérité et d’esthétisme. Inspiré du mythe grec, le ballet des trois danseurs nus tentant de s’extirper de leur gangue dans le labyrinthe, retient mon souffle.
Je regrette de ne pas voir le court métrage sur le grand sculpteur Ousmane Sow et ses personnages monumentaux exposés en situation dans la savane et les villages du Sénégal.
Depuis deux ans, la journée de jeudi est consacrée à la Leçon de cinéma enseignée, cette année, par Amos Gitai, grand cinéaste israélien. Élève indiscipliné, je sèche le cours préférant mettre à profit mon temps pour assister à d’autres projections encore et toujours. Et je ne vais pas le regretter !
D’abord, j’offre une seconde chance à Hors saison qui, cette fois, réussit à me captiver. Il y aurait d’ailleurs une intéressante réflexion à mener sur les conditions de réception du spectateur aux messages filmés.
Vous connaissez déjà le propos de ce film de « famille » dont le rythme lent et le traitement en creux par le non dit habilement suggéré, m’interpellent finalement. Jean-Claude Cotet renoue les fils avec ses parents. Sa caméra pudique les observe d’abord dans des plans larges jusqu’à les apprivoiser avec notamment le très gros plan des mains du père orphelines depuis douze ans des outils du menuisier. Elle leur rend une dignité qu’ils pensaient avoir perdue.
Drame ordinaire d’une vie ordinaire qu’un jour, la faillite et le chômage ont fait basculer dans un vide vertigineux : une maison sans eau, plus de voiture, peu d’objets. Heureusement, il y a la splendide nature savoyarde qui constitue leur seule richesse ; ils s’émeuvent devant un envol de grives et l’arbre où ils se connurent. Il y a aussi l’appareil photo numérique gagné dans une tombola dont le fils leur apprend le maniement. Ils pourront fixer enfin le rayon de soleil qui s’infiltre à certaines heures par un trou de la montagne. Plan lumineux, ainsi s’achève le film récompensé par le prix de la première réalisation professionnelle !
Que notre société est cruelle et impitoyable ! À l’initiative du comité d’établissement des cheminots de la région Provence Alpes Côte d’Azur, Cheminots interroge l’histoire de l’entreprise et ses valeurs, et met en relief les grandes mutations actuelles avec la privatisation du fret de marchandises et prochainement l’ouverture à la concurrence du transport de voyageurs .
Réjouissante correspondance, le film commence avec l’arrivée d’un train d’aujourd’hui en gare de La Ciotat comme la filmèrent en 1895 les frères Lumière. Et pour compléter l’hommage, par une subtile composition du cadre, les images sautillantes d’autrefois s’incrustent sur un mur de la gare. Les réalisateurs Luc Joulé et Sébastien Jousse ont déjà gagné leur pari ; on a envie du transport en commun auquel ils nous invitent, pour partir à la rencontre de ceux qui quotidiennement « font le train ».

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Les paroles des cheminots démontrent à l’évidence que le train était porteur d’une certaine vision de travailler et vivre ensemble que des technocrates et dirigeants irresponsables sont en train de brouiller cyniquement au nom d’une effroyable course au profit et au rendement.
« On se sentait responsable du transport des gens, garant de leur sécurité et de la ponctualité des trains ». « Avant, une voiture ne sortait pas tant que le travail n’était pas fini et c’était à nous de décider… Maintenant, on nous demande seulement de tenir les délais… » On ne le divulgue pas mais depuis la mise en concurrence du fret de marchandises, la maintenance des machines a diminué et les pépins … se multiplient ! Y’a pas bon Veolia !
L’amoureux de cinéma se régale de revoir en écho au travail, quelques plans de La bataille du rail de René Clément projetés sur les murs d’un atelier, et d’entendre Ken Loach, grand cinéaste anglais du social, expliquer à travers son film The navigators comment le libéralisme et la privatisation de British Rail a conduit à la catastrophe. Mêmes causes, mêmes effets !
Subtilement, le film se termine avec la contribution du grand résistant Raymond Aubrac, lucide nonagénaire, soulignant que la résistance face au recul progressif du service public est l’affaire de la société toute entière, et conseillant donc aux cheminots de ne pas s’enfermer dans une simple lutte de revendications catégorielles.
Qu’attendent-ils pour projeter Cheminots aux usagers en souffrance sur les quais des gares les jours de grève ? Ce magnifique film militant fait réfléchir sur les conséquences dévastatrices de la rentabilisation à outrance ! Réveillez-vous citoyens avant le désastre !
Encore des bobos l’après-midi avec Ecchymoses, œuvre de Fleur Albert sur l’infirmerie d’un collège rural du plateau jurassien. C’est d’abord le portrait d’Annick, l’infirmière scolaire, une forte personnalité tour à tour douce, rebelle, drôle, grave, véritable femme orchestre qui joue simultanément les rôles de soignante, confidente et psychologue, jonglant avec les mots pour apaiser les maux.

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Ca circule sans arrêt, il y a plein de choses à voir et entendre dans cette infirmerie qui devient une chronique de l’adolescence : Annick distribue le remède magique contre la migraine qui fait pleurer les yeux, le cachet contre le mal de ventre subit à l’heure de l’interrogation sur la leçon d’histoire, celui contre la douleur des règles d’une petite sixième, la pilule du lendemain à la grande troisième victime d’un préservatif percé ; attentive, elle écoute les tourments du collégien qui a perdu récemment son père, se renseigne auprès d’un autre sur l’évolution de sa tumeur bénigne au cerveau, confesse les petits chagrins d’amour et les humeurs batailleuses pour jalousie.
L’infirmière est un personnage si incontournable des établissements scolaires que nos gouvernants avisés suppriment de nombreux postes toujours au nom des sacro-saintes économies budgétaires ? Souvent désormais, nommée, comme Annick d’ailleurs, à mi-temps sur deux collèges ou lycées, les élèves ont le devoir de n’être souffrants ou accidentés que le matin, pas l’après-midi, que le lundi et jeudi, pas le mardi et le vendredi ! Citoyens, réveillez-vous deuxième !
Cocasse, tendre et émouvant, oscillant entre rires et larmes, Ecchymoses recevra deux jours plus tard, le grand prix de Traces de Vies 2009.
Vendredi matin, c’est relâche, enfin pas tout à fait ; après Terre d’usage lundi, c’est usage du terroir aujourd’hui ! Cap vers Mezel pittoresque village surplombant l’Allier ! Sur la place de la mairie, je fais provision d’un Saint-Nectaire fermier et de deux gaperons, bon sang de normand amateur de fromages ne saurait mentir. On me suivrait à la trace (de vie ?) avec mon ancienne réalisation Le chemin des fromages. Puis, petit crochet par Chez la Camille, le bar tabac local où j’achète La Galipote, périodique auvergnat d’information critique, et me rafraîchis de deux verres de blanc, d’Edelzwicker précisément, je ne le souffle pas trop fort car cela détone dans le paysage avec en arrière-plan, le Puy de Sancy !
Un peu assoupi après la morue lyonnaise servie aux Joyeux Pétanqueurs ( !), je me réveille brutalement avec L’art délicat de la matraque, un court clip construit à partir de photographies, films et fichiers internet pour dénoncer la violence policière dans nos sociétés. Comme l’annonce le programme, une gestuelle inégalable !
« Ce matin, un message dans ma boîte ! L’ami me disait, tiens c’est pour toi et là devant moi, il y avait une chose étrange : la découpe d’un cerveau, une ramification de neurones qu’un scientifique du 19ème siècle avait rendu visible grâce au nitrate d’argent. Et de manière presque mécanique, j’ai pensé à ce film où un personnage habité par des démons, s’agite de bout en bout » Ainsi débute Archipels Nitrate, le dernier film de l’étincelant « agité du bocal », le réalisateur italo-belge Claudio Piazenza, une conception toute personnelle de rendre hommage à la Cinémathèque royale de Belgique récemment restaurée.

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Ne me demandez pas de vous raconter ce film inracontable, fouillis fulgurant dans lequel comme à son habitude, Piazenza joue sans cesse des techniques de collages, de juxtapositions, d’oppositions avec des matériaux hétéroclites, des films d’archives, des photos du travail de conservation et restauration des pellicules par la cinémathèque, des images tirées de sa propre vie quotidienne. De cette brillante alchimie sous-tendue par un discours poétique et philosophique, naît une époustouflante réflexion sur le cinéma et le temps qui le traverse, l’abîme, le martyrise. Que de virtuosité et d’intelligence !
Heureux cinéma belge en prise directe avec le réel social ! Ainsi, les frères Dardenne produisent La chambre de Damien d’une jeune réalisatrice slovène Jasna Krajinovic. Elle accompagne dans ses derniers moments d’incarcération, Damien jeune homme d’une vingtaine d’années qui vient de passer cinq ans en prison pour avoir tabassé à mort un clochard. Dans sa cellule, il se livre peu à peu … une mère absente dès sa naissance, un père toxicomane décédé, son acte meurtrier. On le retrouve chez ses grands-parents où l’on visite la chambre qu’il occupera à sa sortie, chez sa mère aussi avec qui le dialogue est compliqué. Avec humanité, est soulevé tout le problème de la délinquance juvénile et de la réinsertion dans la société à la sortie.
Ultime soirée ! Camille Fontenier, élève de l’INSAS en Belgique, nous livre quatre délicieuses lettres vidéo de Bruxelles et Pékin. Les Trois pouces de mémoire sont les sept centimètres et demi, la longueur des pieds longtemps autorisée dans la Chine impériale. Vers l’âge de six ans, les pieds des petites filles étaient enveloppés de bandages serrés pour qu’ils ne puissent grandir normalement. L’origine de cette cruelle tradition remonterait au dixième siècle, à la fin de la dynastie Tang quand l’empereur demanda à sa jeune concubine de se bander les pieds pour exécuter la danse du lotus et ainsi accroître son désir. Cette torture physique possède donc une douteuse justification esthétique voire érotique.
La réalisatrice a retrouvé quelques vieilles femmes qui témoignent devant leurs portes, de cette coutume qui a gouverné la vie des chinoises pendant plus d’un millénaire jusqu’au début du vingtième siècle où elle fut interdite. À partir des souvenirs d’un oncle déballant ses malles chinoises, elle nous trousse presque sous forme de conte, un film plein de charme, de sensibilité et de poésie. La voix de la narratrice est envoûtante.

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Changement de continent, on file en Suisse À l’ombre de la montagne de Davos, station alpestre huppée du canton des Grisons. La réalisatrice Danielle Taeggi ne nous emmène pas à la rencontre des dirigeants de la planète qui s’y réunissent chaque année à l’occasion du forum économique mondial. Elle a choisi d’évoquer le temps où le médecin allemand Alexander Spengler constatant en 1853 que le microclimat de la vallée était propice au traitement de la tuberculose et autres maladies pulmonaires, Davos se transforma en un lieu de cure chic avec la construction de somptueux sanatoriums.
Parmi les célébrités qui fréquentèrent alors la station, figure l’écrivain allemand Thomas Mann, prix Nobel de littérature, qui accompagna son épouse en cure et y rédigea bientôt son plus illustre roman La Montagne magique. Signalons en passant qu’une autre de ses œuvres donna naissance à Mort à Venise de Luchino Visconti.
En tout cas, dès les premiers plans de son film qui commence en 1931 année du premier séjour en sanatorium de son père, Danièle Taeggi ne fait pas mystère de sa source d’inspiration avec la description de la torpeur ambiante dans ces hôtels de luxe où les festivités côtoyaient un repos feutré. Présente dans la salle, elle nous confie que c’est moche Davos aujourd’hui, c’est pour cela qu’elle a tourné sous la neige !
À l’ombre de la montagne est un film d’amour, celui de la réalisatrice pour son père qu’elle voyait, enfant, disparaître vers Davos durant de longues périodes sans qu’elle ne comprenne pourquoi ; d’amour conjugal aussi à travers les lettres de son père François écrites du sanatorium à sa jeune épouse Agnès, qu’elle s’est décidé à lire enfin récemment et qui l’aident à reconstituer la vie dans ces lieux finalement bien moins paisibles qu’il n’y paraît.
L’ambiance y est même surréaliste et, nazis, pilotes américains et réfugiés juifs se croisent dans les maisons de santé et les rues de Davos. Peu à peu l’air pur tant vanté devient irrespirable. Très fréquentée par les allemands, la station voit s’implanter dès 1931 un parti nazi et en février 1936, Wilhelm Gustloff, activiste nazi virulent y est abattu d’une balle par un étudiant juif. Pour Hitler dont on voit le discours hystérique suite à cet assassinat, Gustloff est le premier martyr du nazisme. En 1940, les trois quarts de la production de l’aluminium suisse part à destination de l’industrie militaire allemande ! « Quand je pense que la Suisse proclame sa neutralité! » écrit François à Agnès.
C’est la magie du cinéma du réel de pouvoir raconter avec une liberté d’esprit et de ton, des pans d’histoire méconnus comme ici, la face cachée des sanatoriums suisses, mais aussi toutes ces histoires d’anonymes qui font la Vie et dont a suivi la trace durant cinq jours.
Il se fait tard, nous trinquons une dernière fois à la santé florissante des Traces de Vies 2009, au comptoir des Joyeux Pétanqueurs ! Déjà bruissent quelques échos du futur palmarès. Chacun défend ses coups de cœur ou clame ses déceptions ; les oreilles des membres du jury sifflant peut-être, ils se fendront avant la proclamation des résultats, d’un préambule justifiant leurs choix. On n’est jamais mieux servi que par soi-même et pour obtenir son palmarès idéal, rien de tel que d’accepter de participer au jury (private joke !).
Le rideau de fer du café est désormais baissé. Autour de quelques pressions, nous continuons de refaire le monde du documentaire entre compagnons de l’image. Puis, nous sortons par la cuisine et l’arrière-cour. Soudain, Gabin, Bourvil et De Funès traversent … mon esprit. Dans l’impasse sombre, j’éructe : « Jambier ! ». En écho, le tavernier shoote avec grand fracas dans une poubelle et hurle : « 45 rue Poliveau ! ».
Quand je vous disais que l’auvergnat aime le cochon et le cinéma !

Vive les femmes de JR! Street Art à l’île Saint-Louis

Défense d’afficher, loi du 29 juillet 1881 ! Cette loi prévoyant que certains espaces publics ne constituent pas des supports d’affiches, fut caduque tout au long du mois d’octobre, sur les berges de l’île Saint-Louis à Paris. En effet, l’artiste JR y a installé son exposition 28 mm, Women are Heroes, des collages géants de portraits, regards et autres photos sur le pont Louis-Philippe et les quais de Seine autour de l’île.
Jusque dans un passé très récent, JR bien que ne possédant aucun lien de parenté avec l’infâme héros de l’univers impitoyable de Dallas, apparaissait toujours masqué lors de ses interventions publiques afin de préserver son anonymat par crainte d’une éventuelle répression contre ses actions artistiques dans des sites prohibés. Pourvu de toutes les autorisations nécessaires fournies par la ville de Paris, il est apparu cette fois à visage découvert notamment lors d’une émission tardive sur France 3 qui m’a permis de connaître son parcours non conventionnel.
Sous ce pseudonyme correspondant aux initiales de son nom, JR est aujourd’hui un artiste majeur du Street Art ou art urbain. Ce mouvement contemporain rassemble tous ceux qui utilisent l’affiche, le sticker, le pochoir, la peinture, la mosaïque voire la projection vidéo pour effectuer, de manière illégale ou pas, des interventions artistiques dans la rue et les endroits publics.
La plupart des « street artistes » désirent simplement pouvoir s’exprimer et que leur art soit vu du public ; ainsi, hors des galeries et musées, ils utilisent l’espace urbain comme une vaste salle d’exposition à ciel ouvert, gratuite et visible aux yeux de tous.
On décèle un caractère subversif indéniable dans la démarche de ces artistes réfractaires qui souhaitent afficher leurs visions politiques en « performant » sans autorisation, sans tabous et sans limites sur le canevas parfait que sont les murs de la ville.
Justement, JR revendique volontiers l’étiquette d’artiviste, subtile contraction d’artiste et activiste. Il débute en l’an 2000 lorsqu’il ramasse un appareil photographique perdu dans le métro parisien. Il commence par photographier les graffeurs avant d’investir les murs lui-même avec ses premiers travaux réunis sous le titre de Expo2Rue.
En 2004, il placarde sans autorisation dans la cité des Bosquets à Montfermeil, une vingtaine de photographies géantes représentant les jeunes de ce quartier sensible puis devant le succès de son projet, il réitère dans la cité de La Forestière à Clichy-sous-Bois où les affrontements violents occupèrent la une des journaux télévisés et furent l’étincelle qui embrasa les banlieues françaises en 2005.
Il s’agit alors du premier volet de son projet 28 millimètres du nom de l’objectif grand angulaire qu’il utilise en se rapprochant tout près de ses sujets. Ses portraits d’une génération exposés sur les murs des quartiers bourgeois des banlieues populaires de l’est parisien constituent en somme une réponse artistique aux propos provocateurs du ministre de l’intérieur de l’époque stigmatisant la racaille à nettoyer au karcher ! La mairie de Paris officialise ses travaux démarrés dans l’illégalité, en les affichant sur ses propres bâtiments.
En 2007, à l’occasion de Face2Face, deuxième temps du projet 28mm, Jr réalise avec Marco un ami suisse, des portraits d’Israéliens et de Palestiniens exerçant la même profession et les expose, toujours illégalement, face à face, des deux côtés du mur barrière de sécurité ainsi que dans plusieurs villes d’Israël, de Cisjordanie et des territoires palestiniens. Les gros plans géants d’un rabbin, un iman et un curé, riant et grimaçant côte à côte, sont connus désormais universellement. Avec cet étonnant pied de nez à tant de négociations diplomatiques infructueuses, Jr offre là un magnifique manifeste pour la paix.

https://www.jr-art.net/fr/projets/face-2-face

À l’énoncé de ces différentes actions, vous comprenez que je fus impatient de me rendre au bord du fleuve, dans le centre historique de Paris, afin de contempler l’exposition WOMEN, vingt portraits de femmes, mille cinq cents mètres de collages de photographies de photos en noir et blanc prises au Brésil, en Afrique, en Inde et au Cambodge et qui ont d’ailleurs déjà été affichées in situ dans ces pays.

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« Au secours, les murs étouffent » s’écrie un tag sur une pile du pont Louis-Philippe ; Jr se charge avec talent de les faire respirer. Malheureusement, beaucoup de ses affiches ont souffert des pluies d’octobre et de l’arrachage intempestif par ceux qui les détestent mais aussi quelques collectionneurs.
C’est la raison d’être des manifestations de Street Art, éphémères par nature, dont on sait quand elles commencent mais dont on ignore l’issue aléatoire.
Qu’importe, en ce dimanche l’intention artistique prime sur l’objet lui-même et j’arpente avec jubilation la vaste galerie à ciel ouvert que constituent les voies sur berges libérées du trafic automobile. Le tour de l’île Saint-Louis devient une exposition permanente que les visiteurs découvrent de leur plein gré ou de force, à pied, en vélo, en rollers voire même en bateau-mouche.
Le lieu choisi n’est pas anodin et, mieux que le poids des mots, le choc des photos de ces femmes des favelas de Rio de Janeiro ou des bidonvilles de Nairobi est extrêmement violent dans le cadre de ce quartier exclusivement résidentiel et pourvu de nombreux hôtels particuliers. Des murs de paupérisation sur un îlot de richesse ! Pour JR, « les femmes permettent de voir un pays et où en est le monde ».

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Quand on longe le fleuve, notre regard est immédiatement accroché par de grands yeux écarquillés sur les piles du pont Louis-Philippe. Ces pupilles démesurément dilatées, en harmonie avec l’architecture de l’ouvrage, semblent joyeuses ou douloureuses selon l’instant ou la lumière, selon son humeur sans doute également. Elles intriguent, obsèdent, rendent même mal à l’aise, nous culpabilisent peut-être. Une fois n’est pas coutume, ce sont des femmes qui nous matent, nous purs produits de la civilisation de consommation.

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Gros plan d’œil surréaliste qui me renvoie curieusement à la fameuse scène du Chien andalou, le film de Luis Buñuel inspiré d’un rêve de Salvador Dali, dans laquelle une femme se fait trancher l’œil avec une lame de rasoir par Buñuel lui-même. Ici, sur le pont, seule la pluie cinglante peut lacérer les yeux.
Beaucoup de ces affiches adoptent le principe de l’anamorphose, un procédé utilisé par certains artistes en créant des déformations d’images qui se recomposent depuis un point de vue préétabli et privilégié. Six siècles après Piero della Francesca, peintre célèbre pour ses travaux sur la perspective, JR joue de cette technique pour mieux adapter la vision du visiteur depuis le pont précédent ou le quai d’en face.
En effet, lorsque j’ai le nez collé devant l’affiche (attention à ne pas trop reculer sous peine de basculer dans la Seine !), la photographie apparaît parfois quasi illisible d’autant que plusieurs rouleaux déchirés jonchent le pavé.

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À l’inverse, je découvre parfois dans un détail, la subtilité du travail de collage de l’artiste qui épouse ici la ligne d’un escalier, là l’encadrement d’une porte des locaux de la voirie fluviale. Quelle puissante métaphore sur l’aliénation, cette main quasi accrochée à l’un des anneaux d’amarrage aux quais !

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De-ci delà, en bas des affiches, je repère un numéro de téléphone qui permet gratuitement d’accéder au témoignage d’une de ces femmes. L’information semble si confidentielle qu’on peut hésiter. Allez, je tente avec mon portable et je tombe sur la voix grave d’une femme brésilienne et une traductrice : « Je suis de la favela Morro da Providencia. Je suis fière de là où je vis. Les gens qui viennent me voir connaissent ma maison qu’on appelle la maison des veuves. Ma mère est veuve, ma tante est veuve, je suis veuve, ma fille est veuve, à cause de la violence qui règne dans la favela ». Ainsi, par cet artifice technologique, une complicité s’instaure avec cette femme dont on connaît soudain un peu mieux le destin.
En 2008, JR avait convaincu des femmes et quelques hommes anonymes de cette favela, la plus ancienne de Rio de Janeiro, tristement célèbre pour ses meurtres et son trafic de drogue, de se laisser photographier et interviewer. Les clichés géants en noir et blanc furent ensuite collés avec l’aide des enfants du quartier sur les façades délabrées des maisons et des escaliers. Image impressionnante que tous ces gros plans d’yeux accrochés à la colline sulfureuse et rivés vers les cariocas nantis ! En posant des regards, JR attire les regards. « Ça se voyait d’en bas, les gens nous en parlaient. Pour la première fois, nous étions fiers de vivre à Providencia» !
Messieurs et mesdames, têtes bien pensantes de l’Éducation Nationale, voilà des idées véritablement citoyennes pour des classes d’initiation artistique ! Quand je pense qu’on discrédita un de mes amis en charge d’animations, pour avoir envisagé la projection du film Indigènes aux élèves et professeurs de lycées … Encore aujourd’hui, il n’est pas bon de faire trop et bien réfléchir !
Employant la même démarche, JR mitrailla les regards et les visages des habitants du bidonville de Kibera à Nairobi après les émeutes post électorales, puis les imprima sur des bâches imperméables en vinyle qu’il installa sur les toits. À la saison des pluies, chacun souhaitait en posséder une comme protection de son taudis ; en période de sécheresse, la poussière masque complètement les photographies qui réapparaissent avec les intempéries.
De même, en février 2009, JR colla ces yeux sur le train qui longeait le bidonville tandis qu’il accrocha le bas des visages sur le remblai en dessous de la voie ferrée qui avait été arrachée par les opposants à l’élection du président Mwai Kibaki. Avec la complicité du conducteur, le train passait au ralenti à certaines heures, ainsi les yeux mobiles venaient magiquement se raccorder aux visages fixes. « Pendant quelques secondes, j’étais aussi fort qu’un sorcier africain » se réjouit l’artiste.

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Ce sont des affiches de ce train kényan qui recouvrent les murs le long du quai de Bourbon. Des correspondances ou des antagonismes se créent : contraste et anachronisme entre ces wagons d’un autre âge aux marchepieds bondés d’une population misérable, et les vedettes fluviales transportant les touristes. Guerre de mondes, choc de cultures !

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Pourquoi les cheminots et employés de la RATP n’envisageraient-ils d’exprimer leurs revendications sans doute justifiées à travers des actions artistiques de ce type plutôt que laisser à quai les usagers sans explications ?
Soudain, quai d’Orléans, à hauteur de la rambarde du pont de la Tournelle, une main géante semble m’écraser ; une main de femme noire, gracieuse avec ses bagues et les ongles bien faits, posée avec sensualité sur le repli de l’aine.

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Le temps d’écouter quelques instants, au milieu du pont, de bons vieux airs de jazz issus d’autres minorités noires opprimées, et je me retrouve rive gauche sur le quai d’en face.
Non je ne rêve pas, nous sommes bien fin octobre et les transats et les parasols de Paris Plages ont déserté depuis longtemps déjà le sable de la voie Georges Pompidou. Cependant, là-bas, en face, une magnifique femme africaine entièrement nue, expose lascivement son corps aux timides rayons de soleil d’automne.

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Elle attire moins les regards qu’antan les baigneuses au solarium de la piscine Deligny lorsqu’elle flottait au pied de l’Assemblée Nationale ! Le message est pourtant beaucoup plus fort et honorable !
Il est midi, je pars à la quête d’un restaurant vers le quartier latin ; la Savoie colonise Paris, je suis surpris du nombre d’enseignes de fondues et raclettes qui ont succédé aux incontournables « grecs et couscous ». Un tajine plus tard, sur le chemin du retour vers l’île Saint-Louis, dans l’enfilade d’une ruelle, je découvre un autre type d’affichage.

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La préfecture de police masque le chantier de ravalement de sa façade côté Seine avec une bâche de trois mille mètres carrés mettant en évidence les visages et les métiers de la profession, vingt-trois hommes et femmes en tenue de travail, motards, plongeurs, brigade anti-gang. Soyez rassurés braves gens, le délit de faciès c’est dans l’île voisine ! Ici, le message sécuritaire de cette opération de communication tranche avec ceux progressistes affichés là-bas par JR.
Via le square Jean XXIII, je rejoins le pont de la Tournelle avec dans ma ligne de mire, cette sublime femme noire qui prend toujours son bain de soleil. J’imagine que le génial cinéaste Federico Fellini à qui une exposition au musée de l’Orangerie rend hommage actuellement, nous aurait concocté un savoureux pamphlet fustigeant police et clergé en révolte face à ce collage manifeste attentant à la pudeur devant les tours de Notre-Dame. Me revient d’ailleurs à cet instant La Tentation du docteur Antonio, l’épisode qu’il réalisa dans le film Boccace 70. Ce médecin rigide, habillé de noir, portant d’austères lunettes cerclées, obsédé par la morale, se croit investi d’une mission de justicier contre tout manquement aux bonnes mœurs dans la pieuse Italie des années 60. Quel n’est pas son effroi lorsque devant chez lui, des ouvriers montent un gigantesque panneau publicitaire où s’affichent peu à peu les pieds, les jambes, les cuisses, le corps, le buste et enfin la tête d’une superbe femme (Anita Ekberg, une actrice suédoise qui aurait fait fondre n’importe quel iceberg !) aux seins énormes et aux jambes d’une longueur interminable, lascivement étendue sur le flanc avec un verre de lait à la main ! Arrive alors un autobus d’où descend un flot de musiciens noirs incitant à boire du lait sur le thème fameux de La Dolce Vita, vous savez ce film du même cinéaste où cette même Anita Ekberg se baignait dans une fontaine de Rome pour les beaux yeux de Marcello Mastroianni.
Autre temps, autres mœurs, aucune association de riverains ne s’indigne, d’ailleurs le propos de JR quoique subversif, ne vise nullement le dessous de la ceinture. Son splendide modèle n’aguiche pas le passant, elle dort.

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« … Ils viennent du bout du monde
Apportant avec eux
Des idées vagabondes
Aux reflets de ciels bleus
De mirages
Traînant un parfum poivré
De pays inconnus
Et d’éternels étés
Où l’on vit presque nus
Sur les plages
Moi qui n’ai connu toute ma vie
Que le ciel du nord
J’aimerais débarbouiller ce gris
En virant de bord
Emmenez-moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays des merveilles
Il me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil… »

Ce n’est pas certain Monsieur Aznavour !
Dans les rues de Saint-Louis-en l’île, les files s’allongent devant les boutiques du glacier Berthillon qui se multiplient dans le quartier. Sorbet fruit de la passion, glace au beurre de cacao, gousses de vanille, moka tiramisu, mandarine chocolat … l’exotisme est dans le cornet ! Les visiteurs et touristes repus auront-ils vu au fond des grands yeux de JR, la réalité terrible d’un monde ou une simple animation gratuite dans la grande ville occidentale ?
En ce qui me concerne, je regrette que le temps, celui qui passe et la météo, ait blessé les (affiches de) WOMEN, ces femmes héroïnes du quotidien, celles qui tiennent leur famille à bout de bras quand tout se disloque. J’attends avec intérêt la prochaine action dans la capitale de JR, un artiste photographe original qui rend nos déambulations urbaines, malignes et citoyennes.

Encore des photos, vieilles photos de ma jeunesse …

Préambule : Cher lecteur, pour apprécier pleinement ce billet, il est souhaitable auparavant de lire celui en date du 1er octobre 2009 « Une photo, vieille photo, de ma jeunesse… »  http://encreviolette.unblog.fr/2009/10/01/une-photo-vieille-photo-de-ma-jeunesse/
Résumé du chapitre 1: Comment je découvre une photographie prise au marché aux Puces de Bruxelles. De la légende d’une tisane concoctée, il y a près de trois siècles, par deux abbés normands au mode d’emploi d’un drôle de cyclomoteur au nom bizarre de derny …
Chapitre 2 :
La dame chineuse du Vieux Marché bruxellois m’a fait parvenir un autre cliché, sans doute moins abouti, sorte de chute ou brouillon qu’on ne montre jamais, sinon ici, pour gommer ma frustration de détails à demi masqués.

Encore des photos, vieilles photos de ma jeunesse ... dans Coups de coeur anquetilmerckxblog

Donc ma perspicacité n’a pas été prise en défaut … du moins en partie. En effet, il s’agit bien de Jacques Anquetil à côté de son directeur sportif, Raphaël Géminiani. Par contre, j’ai quelque doute sur les circonstances de la prise de vue effectuée peut-être plutôt lors d’un rallye automobile de Monte Carlo que les deux compères disputèrent ensemble au volant d’une Mustang, leur équipe Ford France oblige. Quoique se coiffer d’une casquette publicitaire pour une compétition automobile, dénote d’un réflexe franchouillard inhabituel de la part du champion !
Je comprends bien que vous vous en contrefichiez royalement et vous avez totalement raison.
Vous n’imaginez pas où la passion d’un sport mène certains collectionneurs et archivistes. Ainsi l’un d’eux, demandant dans une revue spécialisée quel coureur termina quarante-cinquième de Paris-Luxembourg en 1970, connaîtra une jouissance indicible lorsque, quelques mois plus tard, un lecteur vacciné avec le même rayon de bicyclette que lui, l’informera qu’il s’agit du belge Englebert Opdebeeck ! Inutile de vérifier l’info, elle est exacte ! Je vous rassure sur ma santé mentale, je n’ai pas atteint ce stade.
Il est par contre, un autre détail de la photographie qui m’a donné l’idée et l’envie d’exhumer un de ces vieux cartons poussiéreux qui s’entassaient antan dans la maison familiale. Ainsi, durant deux heures, comme autrefois à la lumière de la lucarne du grenier, j’ai retrouvé ma curiosité enfantine en me plongeant dans la lecture de ces magazines qui racontent la légende des cycles. Ma pêche fut quasi miraculeuse.

anquetilbordeauxparisblog dans Cyclisme

Pour commencer, comme un dessin vaut mieux qu’un long discours, je vous propose une superbe photo en couleurs de Jacques Anquetil, dans la traversée de Boulogne-Billancourt, quelques minutes avant la fin de son exceptionnelle épopée de Bordeaux-Paris, « la course qui tue » prétend même la légende. Vous savez donc désormais à quoi ressemble un derny ! Et mon infinie bonté vous en offre même deux pour le prix d’un, le second à l’arrière du coureur étant l’engin de réserve en cas d’incident technique !
Cela mordait bien ce jour-là , et très vite, je réussis une seconde prise d’une valeur affective inestimable, un But Club Miroir des Sports de couleur bistre, en date du lundi 28 septembre 1953. Le lendemain de … :
« C’était une lumineuse journée d’automne … La resplendissante vallée de Chevreuse étalait généreusement ses ors et ses pourpres. Saint-Rémy de Chevreuse, Châteaufort, Buc, Picardie, tout au long de la route, au revers des fossés s’accrochaient des grappes humaines frissonnantes d’étonnement et d’admiration. La route était aux trois-quarts mangée par cette foule enthousiaste. À grands coups de klaxon, le « tank » rouge du sorcier Francis Pélissier creusait dans la marée humaine une étroite tranchée dans laquelle s’enfonçait vertigineusement une espèce de centaure à roulettes, l’inimaginable synthèse d’un homme et d’une machine. Nous assistions à la naissance d’un nouveau dieu du stade. »
Ces lignes bucoliques jaillissent de la plume d’Abel Michea, le père de l’écrivain et philosophe Jean-Claude Michea. Refusant le STO durant la seconde guerre mondiale, il s’engagea dans la Résistance au sein des maquis FTP (Francs-tireurs et Partisans) de Haute-Savoie. Il effectua sa carrière journalistique dans la presse liée au Parti Communiste, notamment comme rédacteur en chef de la rubrique sportive de L’Humanité ainsi qu’au Miroir du Cyclisme. Savoureux conteur, j’adorais ses « histoires du Tour de France racontées à Nounouchette ». C’est l’occasion de lui rendre hommage et de le remercier pour tous les merveilleux moments de lecture qu’il me procura dans ma jeunesse.
Vous l’avez deviné, Abel Michea évoque ici Jacques Anquetil, le nouveau « chronomaître », lors de son premier Grand Prix des Nations. Aujourd’hui, un monument au sommet de la côte de Châteaufort témoigne entre autres, de cet exploit. Le document a beaucoup souffert et seule la couverture échappa à la folie dévastatrice des ciseaux au temps de mon idolâtrie juvénile où je collais tout ce qui concernait mon champion dans un cahier d’écolier. Avouez qu’il avait de la gueule même au paroxysme de son effort solitaire !

anquetilnations1953blog dans Histoires de cinéma et de photographie

Au fait, vous ne lisez peut-être pas tous les commentaires qui me sont adressés mais l’un d’entre vous, également fan du campionissimo normand, a carrément décrété que plus supporter d’Anquetil que moi, il meurt ! Et pour étayer son opinion, il a publié in extenso mes écrits à ce sujet sur le site de France Télévisions dans un forum consacré au cyclisme. Gare donc, ma réputation est en jeu avec mon hésitation devant le cliché de Géminiani.
À propos, en dessous de cette image, il en est une autre qui retient mon attention dans la photographie prise chez le brocanteur bruxellois. Son auteure (j’ai un peu de mal avec certaines féminisations de mots !) ne l’avait pas cadrée dans le premier document qu’elle m’envoya. Et pourtant, c’était presque un sacrilège de sa part, quasiment une affaire d’état, aurait peut-être proclamé sur les antennes de la radiotélévision belge, l’inénarrable reporter Luc Varenne dont le chauvinisme légendaire fait en comparaison, de Thierry Roland, un modèle d’objectivité !
Qu’à cela ne tienne, je vais réparer dans l’instant le préjudice. Je déplace quelques piles de journaux pour extraire du carton, les journaux concernant le Tour de France 1969. Dans quelques jours, les rêves d’Hergé, un autre belge, deviendront certitude, Neil Armstrong, et Edwin Aldrin marcheront sur la lune. Pour l’instant, il en est un qui fait la révolution de la Terre en pédalant autour du Soleil maillot jaune.
Il s’appelle Eddy Merckx mais bientôt il deviendra le Cannibale à cause de son appétit vorace de victoires. Antoine Blondin évoque un Mao jaune mais plus justement, s’ouvre l’ère du Merckxisme !
Voilà, j’ai trouvé ! Je tiens l’original de la photo en pleine page centrale du Miroir Sprint du 18 juillet 1969. Primée comme plus belle photographie sportive de l’année, elle est le chef d’œuvre de Henri Besson qui saisit l’envol de Merckx au sommet du col d’Aubisque.

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Je cite la légende : « Le commissaire de course en déployant ses bras dans le prolongement du maillot jaune, donne à l’Aigle des cimes, des ailes. Image symbolique d’un homme qui aura survolé l’épreuve ». Serions-nous dans les Andes que j’aurais suggéré El condor pasa, référence à la chanson péruvienne reprise l’année suivante par Simon et Garfunkel.
Quant à l’ami Blondin, grand buveur devant l’éternel, voici ce que cela lui inspire dans sa chronique quotidienne intitulée Les Feux de la rampe :
« … Il s’en va des cols d’appellation contrôlée comme des vins : il faut examiner l’étiquette, envisager l’année et le négociant…. La façon dont Eddy Merckx a précisément négocié le Tourmalet, l’Aubisque et une fin de parcours en forme de montagnes russes impromptues, allait nous prévenir contre tout déboire de ce calibre. Quand celui qui aura pratiquement bouclé les quatre mille kilomètres de la course, sans rétrograder au-delà de la dixième place, sauf à fausser compagnie à tout le monde, déboucha dans la descente sur Luz-Saint-Sauveur, l’immense attente qui prélude au prodige s’installa dans la vallée et le Gave cessa de se rebiffer.
Exact au rendez-vous que sa jeune légende lui a prescrit, sans hargne, rogne ou grogne, par le jeu naturel de dons hors du commun, Eddy Merckx allait son petit surhomme de chemin. L’enthousiasme unanime et polyglotte qui l’escortait alors prenait un sens. Il nous disait qu’à cet instant ce champion n’était plus particulièrement wallon ou flamand, français ou belge, mais qu’il appartenait tout bonnement au patrimoine universel de l’effort humain …
»
Ce jour-là, entre Luchon et Mourenx, Merckx accomplit probablement le plus bel exploit de sa carrière qui en compte à foison pourtant. Pierre Chany, le journaliste qui suivit cinquante Tours de France, le « Michelet du cyclisme », écrivait de lui : « Il attaquait sans relâche, il se proposait chaque jour de faire mieux pour assurer le spectacle. Il portait le respect du public au plus haut degré. Depuis, les champions modernes, hélas, sont devenus très désinvoltes à l’endroit de ceux qui les applaudissent du bord de la route. »
Alors qu’il avait déjà le Tour dans la poche, il entreprit donc une chevauchée fantastique de cent quarante kilomètres larguant tous ses adversaires à plus de huit minutes. Et tout cela essentiellement par panache et peut-être un peu pour se venger aux yeux de tous, de sa récente exclusion du Giro d’Italie pour une fumeuse histoire de dopage, de Manneken Pis(se) en quelque sorte !
C’était un jour de folie chez nos amis d’outre-Quiévrain, j’ai toujours adoré cette locution employée pour désigner la Belgique depuis la France. Elle fait référence à deux communes situées de part et d’autre de la frontière franco-belge, Quiévrain, côté belge dans la province du Hainaut, et Quiévrechain dans notre département du Nord. En somme comme si on disait  outre-Biriatou  pour parler de l’Espagne !
Bref, dans sa cabine, Luc Varenne exultait : « C’est pas possible de gagner un Tour de France pareillement ; c’est à pleurer ! » Une voiture suiveuse de journalistes belges surexcités précipita même le pauvre photographe Henri Besson et son motard dans le fossé.
Quelques jours plus tard, mon frère m’emmena assister au sacre à la Cipale où se déroulait alors l’arrivée du Tour pour cause de destruction du vélodrome du Parc des Princes (voir billet La Cipale du 1er octobre 2008). Les petites fleurs du bois de Vincennes, chantées tendrement par Brassens, furent piétinées par une invasion de supporters belges, et les restaurants aux alentours proposaient un menu unique : moules frites et bière !!!
Comprenez bien : Odile Defraye, Philippe Thys, Firmin Lambot, Léon Scieur, Lucien Buysse, Maurice De Waele, Romain Maes, Sylvère Maes, anciens vainqueurs belges du Tour de France, allaient enfin connaître leur successeur. Je vous les énumère à dessein, cela vous sera utile pour les quiz ! Trente ans de disette durant lesquels aucun coursier « flahute » ou wallon n’avait remporté la grande boucle.
Pour en terminer avec cette photographie, je vous en propose une autre, prise quelques secondes avant ou après par le photographe du magazine concurrent But Club : plus d’aigle royal, toute la différence entre une bonne photo et une grande photo !

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Ma chère lectrice séduite par ma verve sur son cliché, m’a proposé alors un tour de transport en commun. Vous vous égarez, n’y voyez aucune dérive charnelle ; je me suis d’ailleurs également trompé, j’imaginais déjà partir en vadrouille via le tram 33 pour aller manger une frite chez Eugène sur les pas de Brel et Madeleine, en guise de quoi nous avons emprunté la ligne 5 Hermann-Debroux/Erasme du métro jusqu’à Anderlecht, descente à la station … Eddy Merckx !
Sur le quai central, est exposée la bicyclette utilisée par le champion belge lors de sa tentative victorieuse contre le record du monde de l’heure en 1972.

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Déçue et confuse, mon envoyée spéciale dans la capitale belge s’excuse de m’adresser la photographie d’un vélo quelque peu « primitif » selon ses dires. Je la rassure très vite en lui confiant qu’il en est pour les vélos comme pour les peintres, ils sont souvent Primitifs quand ils sont flamands ! Il est possible que tout là-haut dans ces fameux ciels flamands, Jan Van Eyck, Rogier Van der Weyden, Hans Memling et autre Dierick Bouts, n’apprécient mon humour que modérément.
Sans friser le ridicule en la comparant au retable de l’Agneau mystique, chef d’oeuvre des frères Van Eyck, conservé en la cathédrale Saint-Bavon de Gand, la machine dessinée par le constructeur italien Ernesto Colnago, est, pour l’époque, une petite merveille de technologie : pièces uniques en duralumin et titane, moyeux évidés, cintre de guidon, tube de selle, plateaux, plaquettes des maillons de chaîne et pattes de cadre, perforés., selle plastique sans chariot, boyaux gonflés à l’hélium ; un quasi ouvrage de dentellière contre le moindre gramme superflu donnant à la fine monture qui accuse moins de six kilos sur la balance, une taille d’anorexique loin des canons des plantureuses flamandes. Et tout cela pour une heure seulement, le temps de parcourir 49,43195 kilomètres (distance inscrite au centième de mètre près sur la plaque apposée dans le métro) ! Clin d’œil, à sept stations de là, au delà de celles de La Roue et Saint-Guidon (ça ne s’invente pas), Jacques Brel qui a donné aussi son nom à l’une d’entre elles, me souffle affectueusement sa chanson du temps où il s’appelait Eddy :

« …Être une heure, une heure seulement
Être une heure, rien qu’une heure durant
Beau, beau, beau et con à la fois… »

L’absence de freins et de dérailleur contribue probablement au jugement péjoratif de ma lectrice. Seuls les spécialistes savent que les vélos utilisés pour les épreuves sur piste, ne sont jamais équipés de ces accessoires.
Cela ne m’empêche pas de la féliciter pour sa photographie de l’engin « primitif », fixé sur des lattes de bois évoquant la piste en bois exotique de Mexico, autour duquel se reflètent des images du champion durant son heure exquise ainsi que, comme un symbole, le cadran d’une horloge sur le quai.

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Pourquoi ne pas rêver d’un métro parisien où l’on descendrait à Anquetil, Poulidor ou Puy-de-Dôme en lieu et place des stations Crimée, Stalingrad et Solferino ?
Savez-vous qu’à l’origine, la station Eddy Merckx devait porter le nom du poète belge Maurice Carême qui vécut à Anderlecht? Au temps de l’école primaire, nous récitâmes nombre de ses poèmes tels ces Vantardises :

« -J’ai des roues, dit la bicyclette,
J’ai des roues, vous n’en avez pas.
-Moi, je vois mieux, dit la lorgnette,
Que vous avec vos yeux étroits.
-Et je joue, dit la clarinette,
Oui, je joue, ne l’oubliez pas.
-Je suis bonne, dit la galette,
Oseriez-vous en dire autant?
-Moi, jolie, dit la statuette,
Vous êtes lourd et embêtant.
-Autant en emporte le vent,
Dit l’homme. Ne parlez pas tant!
D’ailleurs si je n’étais pas là,
Vous n’existeriez même pas. »

Je me rends compte qu’on y parle encore d’un vélo ! Ca se soigne docteur ?

Les amoureux du cyclisme peuvent aussi consulter les billets suivants :

• Le Tour de France, Tours de mon enfance (9 juillet 2008)
• Les cols buissonniers en Pyrénées :le Menté et le Portet d’Aspet (3 avril 2008)
• La Revancharde 2008 (24 juillet 2008)
• La Cipale (Paris XIIeme) (1 octobre 2008)
• Le cyclo-cross, une partie de campagne (21 janvier 2009)
• Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (15 avril 2009)
• Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (suite) (22 août 2009)
• Une photo, vieille photo, de ma jeunesse (1 octobre 2009)

Une photo, vieille photo, de ma jeunesse …

« … Ce soir c’est une chanson d’ automne
Dans la maison qui frissonne
Et je pense aux jours lointains
Que reste-t-il de nos amours ?
Que reste-t-il de ces beaux jours ?
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse … »

Aujourd’hui, ce n’est pas le vent qui frappe à la porte de mon blog mais une fidèle lectrice qui a cru m’émouvoir en m’envoyant, je vous révèlerai pourquoi plus tard, une de ses photos, jeune photo, du temps présent.
Peut-être parce que ce week-end, au bout de ma rue, se déroulait la traditionnelle braderie de septembre, j’ai chiné dans mon disque dur pour vous exposer sa photographie prise aux Puces de Bruxelles.

Une photo, vieille photo, de ma jeunesse ... dans Coups de coeur 1anquetilauxpucesblog

Un acte photographique sans doute pas anodin pour cette personne, un bain de jouvence (je ne crois pas si bien dire !), une manière de penser aux jours lointains, à ces beaux jours quand elle était « maske » (« gamine » en bruxellois) et que son grand-père paternel, brocanteur, y vendait des lunettes, des chapeaux, des cannes et tout un bric-à-brac hétéroclite d’objets usagés.
Les Puces de Bruxelles sont situées Place du Jeu de Balle, aux Marolles, quartier populaire et gouailleur de la capitale, quartier du parler vrai du brusseleir et de la zwanze.
Je cite ma lectrice : « Le quartier a toujours eu mauvaise réputation car c’était de tout temps le quartier chaud de Bruxelles, où l’on n’osait pas s’aventurer … Pourtant, les Marolles sont fameuses, non seulement pour leur incomparable « Vieux Marché », mais surtout pour leur truculence, leur jovialité, leur désinvolture, leur animation, leur chaleur humaine. C’est là que s’est réfugiée l’âme de Bruxelles, son âme originale et populaire : cordiale, débonnaire, vibrante, frondeuse, bilingue, rude, indépendante, fraternelle, en un mot breughelienne ». Et moi, brelien, j’ajoute, un coin où Bruxelles brusselle encore et vient le dimanche battre le pavé !
À l’initiative d’une association d’amis de ce Vieux Marché, vous pouvez le sauvegarder en devenant parrain de chacun des pavés de la Place du Jeu de Balle qui constituent ici l’arrière-plan de la photographie.
Mai 68, Paris, sous les pavés, la plage ! Septembre 2009, Bruxelles, sur les pavés, des images ! Principalement, une étonnante image en couleurs, mi réalité de la photographie d’un cahier, mi fiction du dessin d’une main qui écrit.

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Les lattes brunâtres de la table se confondent avec le pavage, renforçant l’illusion du caractère vivant de la scène. Les photographes, ma lectrice et l’auteur de l’image, me proposent de suspendre quelques instants mon errance au milieu des stands, et de jeter un œil indiscret sur ce qui ressemble à une correspondance : extrait d’une lettre d’une femme à une autre femme, une amie qu’elle tutoie, pour évoquer des problèmes de femme sur le mode de la confidence!
Intrigué, excusez mon indélicatesse, mon regard se fait plus insistant pour découvrir que je suis en présence d’une publicité ancienne, on disait une réclame à l’époque, vantant les bienfaits de la Jouvence de l’abbé Soury.
Il s’agit d’une potion à base de plantes, mise au point en 1745 par deux abbés normands (ils sont forts ces normands !), l’abbé Soury et l’abbé Delarue, qui la baptisèrent « tisane des deux abbés ». Je ne saurais vous dire par quelle ingratitude, l’abbé Delarue est passé à la trappe de la postérité, sinon peut-être à cause de la partialité de Magloire Dumontier, arrière-petit-neveu de l‘abbé Gilbert Souris, qui commercialisa la décoction au cours du dix-neuvième siècle.
Constituée d’extraits de onze plantes médicinales, elle prétend posséder des propriétés veinotoniques et antispasmodiques, notamment dans l’amélioration de la circulation sanguine.
Éternellement jeune, deux cent soixante ans plus tard, elle connaît toujours beaucoup de succès avec cinq cent mille boîtes vendues annuellement. Doit-elle craindre les travaux de chercheurs texans qui ont découvert récemment que les chauves-souris connues pour leur longévité, abritaient dans leur organisme, des protéines les protégeant du vieillissement ? À quand la Jouvence de la Chauve-souris ?
Pour justifier son bon conseil étayé par aucune étude scientifique sérieuse, notre épistolière joint quelques instantanés flatteurs de sa personne. Subtile mise en abîme que ces photos en noir et blanc comme collées dans l’image couleur ! Présentes ici pour témoigner que le modèle a « encore pas mal d’allure », elles ne sont pas sans rappeler les célèbres clichés de Leni Riefenstahl, la cinéaste de propagande nazie. Ainsi, dans Les Dieux du stade, film de commande sur les Jeux Olympiques de 1936 à Berlin, elle exaltait la beauté et la santé du corps des athlètes germaniques avec beaucoup de talent même si le dessein était funeste. Cette « réclame » datant de 1939, l’inspiration est plausible.
Elle possède une valeur documentaire et nul doute que les procédés désuets de l’époque, ils diront ringards, fassent sourire, sinon l’abbé, du moins les créatifs de pub actuels avec leurs slogans et leurs publics cible. Ici, l’élément racoleur et accrocheur est la plume d’oiseau et une main élégante et manucurée qui témoigne d’un certain rang social. Alors qu’aujourd’hui, on opte pour un message court aux couleurs vives, avec une économie de mots, on nous propose là un récit manuscrit à l’encre bleue délavée avec quelques mots soulignés et le nom du produit en noir pour le distinguer du reste du texte.

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En bas et à gauche de la photographie, une autre publicité vante l’efficacité dans la minute de la pommade DOLMINE qui en dissolvant la graisse, enjolive le corps de la femme. Ne doutez pas, c’est un docteur, dont on aperçoit la main, qui l’affirme. Les temps ont changé, nul besoin maintenant de recourir à des scientifiques ou des spécialistes pour attester de la qualité du produit, les portraits de Zidane ou Chabal suffisent pour nous convaincre d’acheter !
Pour être honnête, quand j’ai découvert la photographie de ma lectrice, à l’encontre des règles basiques de perception d’une image, mon œil s’est primitivement fixé sur un détail, la photo de presse tronquée en bas et à droite. Rien de plus naturel puisque cette « fausse coupe » cadrée à l’insu de son plein gré, justifie exclusivement que l’auteur ait désiré m’envoyer son cliché. Comme quoi elle est physionomiste et lit attentivement mes billets !

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Petite cure de jouvence, je plonge dans mes souvenirs d’enfance ; gare, je risque d’être intarissable ! En effet, ce visage d’angelot, si juvénile, presque fragile, sans recours à quelconque remède de grand-mère ou d’abbé, appartient à Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (voir billets du 15 avril 2009 et du 22 août 2009).
La photo a été prise le 27 septembre 1953 un peu avant 11h40, ne me demandez pas le temps de pose et l’ouverture du diaphragme ! Sous l’œil de son directeur sportif Francis Pélissier qui vient de l’engager dans l’équipe La Perle, Anquetil enfourche son vélo au départ du Grand Prix des Nations contre la montre, sa toute première course professionnelle.
Francis Pélissier attend beaucoup de son jeune prodige : « Gagner une course avec Fausto Coppi, c’est enfantin mais lancer Tartempion et battre tout le monde, ça c’est du sport ! »
La veille de l’épreuve, un journaliste britannique venu soutenir son compatriote Ken Joy, un des favoris pour la victoire, confie : « Sur la route nous avons rencontré Francis Pélissier. Il dirige un garçon maigrichon, au visage pâle. Nous l’avons vu s’entraîner. Imaginez-vous qu’il pédale la pointe du pied vers le bas! Il a un nom bizarre. Et ce Pélissier croit qu’il peut gagner mais Ken Joy va l’écraser! »
Ce dimanche-là, trois heures et demi plus tard, Tartempion de Quincampoix rejoint Ken Joy parti seize minutes avant lui, et remporte le Grand Prix des Nations, officieux championnat du monde des rouleurs. La planète cyclisme va devoir s’habituer à ce patronyme bizarre d’origine viking : Anquetil ! La légende du « chronomaître » est née.
Je souris de voir comme une métaphore dans la photo de mon beau champion sur les pavés de la Place du Jeu de Balle, lui qui abhorrait ces parallélépipèdes de granit depuis le Paris-Roubaix de 1958. Cette année-là, il avait préparé la reine des classiques avec beaucoup de conviction et n’était pas loin de réussir en appartenant à une échappée de quatre coureurs à treize kilomètres de l’arrivée. Malheureusement pour lui, l’enfer du Nord était pavé de mauvaises intentions et une crevaison ruina ses espoirs. De ce jour-là, il n’attacha plus aucun intérêt pour ces courses d’un jour qu’il appela des loteries que l’on gagne sur un coup de dé, que l’on perd pour un silex.

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Soudain, le cadrage me frustre ; sur un autre cliché, juste au-dessus, je repère la silhouette de Raphaël Géminiani, le truculent directeur sportif des années 1960 qui mit de la folie dans la carrière d’Anquetil en le convainquant de tenter les plus grands défis. Je connais cette photo et sur la droite, malheureusement ici hors champ, se trouve encore Jacques Anquetil dans son survêtement de l’équipe Ford France qui se prépare à réussir un doublé historique.
Pour les non initiés à la chose cycliste, je pose l’intrigue: 29 mai 1965, vers 17 heures, Anquetil est acclamé sur la ligne d’arrivée à Avignon ; il vient d’accomplir la moitié de son projet insensé en remportant, malgré son coriace rival Poulidor, le Critérium du Dauphiné Libéré, une course prestigieuse d’une semaine empruntant quelques grands cols des Alpes. Il affrète alors un Mystère 20 pour être à une heure trente du matin, dans la banlieue bordelaise, au carrefour des 4 Pavillons, lieu traditionnel du départ de Bordeaux-Paris, le légendaire marathon de la route, long de cinq cent cinquante sept kilomètres courus en partie derrière un derny(1). Quinze heures plus tard, il entre triomphant sur la piste rose de l’ancien Parc des Princes, signant ainsi sinon son plus bel exploit, du moins celui qui marqua le plus les esprits et lui valut enfin la popularité.
Quelques esprits chagrins rétorqueront ironiquement que, pour parvenir à ses fins, « mon » champion ne fit peut-être pas usage que d’eau claire et … de quelques gouttes de Jouvence de l’abbé Soury. En guise de réponse, ne désirant engager ni polémique, ni débat, je vous livre une anecdote dont fut témoin Pierre Chany, un des plus talentueux journalistes sportifs : « Jacques Anquetil et Ercole Baldini étaient les deux favoris du Grand Prix de Forli, une grande course italienne disputée contre la montre. Ils avaient beaucoup d’estime l’un pour l’autre et d’ailleurs, ce soir-là, ils dînaient ensemble avec moi et quelques proches. Je ne sais plus lequel a commencé … En tout cas, l’un d’eux a dit : -Tu sais quoi ? Puisqu’on est les deux meilleurs, et qu’on est sûr de faire un ou deux, on ne va pas s’user la santé. On va laisser tomber les amphets … L’autre est d’accord. Ils partent se coucher. Le lendemain, parce que c’étaient tous deux des hommes de parole, ils font la course à l’eau minérale. Ils ont certes pris les deux premières places (Anquetil vainqueur), mais ils ont souffert comme des damnés pour réaliser une moyenne horaire qui, au bout du compte, était inférieure d’un kilomètre et demi à leurs moyennes habituelles. -On ne recommencera jamais- m’ont-ils affirmé en descendant de vélo. »
Anquetil fut le premier coureur encore en activité, après guerre, à reconnaître avec franchise, des pratiques dopantes dans le cyclisme qui n’avaient alors rien de comparable avec celles en cours aujourd’hui, et ne modifiaient pas la hiérarchie des valeurs.

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Décidément, le cyclisme branche ce brocanteur; je m’attarde encore quelques instants, en bas, sur une image pittoresque du temps des pionniers : d’élégants messieurs aux moustaches lissées, en redingote et chapeau, et un coursier à l’allure d’un de ces Frères Jacques qui chantaient « C’que c’est beau la photographie/Les souvenirs sur papier glacé/Pas d’raison pour qu’on les oublie/Les beaux yeux, les beaux jours passés ! »
Nous sommes dans la première décennie du vingtième siècle. Le 1er juillet 1903, Henri Desgrange, le « Père du Tour du France », célèbre avec lyrisme le départ de la première édition de cet événement, dans les colonnes de L’Auto, le journal organisateur : « Du geste large et puissant que Zola dans La Terre donne à son laboureur, L’Auto, journal d’idée et d’action, va lancer à travers la France aujourd’hui les inconscients et rudes semeurs d’énergie que sont les grands routiers professionnels ». La photo immortalise l’un d’eux : peut-être Maurice Garin, le petit ramoneur du val d’Aoste émigré dans le Nord, vainqueur du premier Tour de France, peut-être René Pottier, victorieux en 1906 et considéré comme le premier grimpeur du Tour pour avoir franchi en tête, l’année précédente, le Ballon d’Alsace, le premier col jamais proposé aux coureurs. Une stèle au sommet de la montagne vosgienne rappelle l’anecdote.
Un étonnant hasard donne une cohérence à ce fatras de photographies manipulées au gré des chineurs. En effet, il y a bien longtemps que la publicité est devenue une composante essentielle du cyclisme. À l’occasion du Tour de France 1930, Henri Desgrange, encore lui, irrité par les manigances des marques de cycles, décide que son épreuve sera désormais courue par équipes nationales et que tous les coureurs seront équipés du même vélo fourni par l’organisation. Pour financer sa réforme séduisante mais coûteuse, HD, ainsi retrouve-t-on ses initiales sur le maillot jaune, appelle les grandes enseignes de l’hexagone à participer à une caravane publicitaire. Cette année-là, trois voitures du chocolat Menier, du cirage Lion Noir et des réveils Bayard, défilent après le passage des coureurs. Trente ans plus tard, je me précipitais sur la route du Tour pour ramasser les délicieuses tablettes !
Au cours des années 1950-60, la publicité extra sportive s’invita sur les maillots des coureurs. Aujourd’hui, son omniprésence voire son omnipotence est telle que la compétition sportive en devient (presque) secondaire. Ne voit-on pas désormais des coureurs apathiques, se réveiller soudainement à la prise d’antenne des chaînes de télévision, pour mettre en évidence les multiples marques qui bariolent leurs tenues !
Magie de la photographie, chacune a son histoire et raconte à chacun de nous, les histoires qu’il veut bien y trouver.
Merci, chère lectrice, d’avoir chiné une « vieille photo de ma jeunesse », une de celles que je collais dans mon regretté cahier d’écolier à la gloire de mon idole. À propos, savez-vous que Jacques Anquetil acheva sa carrière, le 26 décembre 1969, en votre Belgique, à l’occasion d’un omnium avec votre champion Eddy Merckx, au vélodrome d’Anvers ?
Continuez à vous adonner à votre passe-temps favori ! Comme disait si joliment Robert Doisneau, « un centième de seconde par-ci, un centième de seconde par-là, mis bout à bout, cela ne fait jamais qu’une, deux, trois secondes chipées à l’éternité », alors pourquoi s’en priver !

(1) Après relecture de mon billet, je me sens redevable de quelques explications au sujet du mot derny, d’autant que je m’adressais plus particulièrement dans le paragraphe aux « non initiés à la chose cycliste » !
À la page 329 de mon Petit Larousse illustré, édition de 1993, je lis :
DERNY n.m. (du n. de l’inventeur). Cyclomoteur utilisé autrefois pour entraîner des coureurs cyclistes.
Derny était le nom de marque d’un ancien constructeur de motos légères Roger Derny qui se spécialisa dans la fabrication de vélos motorisés très utilisés lors de l’entraînement des coureurs cyclistes et quelques compétitions spécifiques telles Bordeaux-Paris et le Critérium des As autour de l’hippodrome de Longchamp.
Comme pour Frigidaire et réfrigérateur, le mot derny sans majuscule devint un nom commun conservé même après la fermeture de l’usine de Vichy en 1958.
L’engin était curieux avec son réservoir sur la roue avant et le moteur dans le cadre.
Puisque mon article concerne la photographie, Bordeaux-Paris était justement l’occasion d’admirer des clichés cocasses tels la « prise des entraîneurs » du côté de Poitiers ou Chatellerault, ou encore la fine silhouette des coureurs à l’abri derrière leur coupe-vent d’entraîneur à la ceinture abdominale généreuse, les jambes, poilues ou dans des collants de laine noire, tournant « à l’équerre ».
Les pilotes de dernys possédaient leurs « stars » comme Hugo Lorenzetti, Fernand Wambst, Pierre Morphyre et Jo Goutorbe, celui-là même qui emmena Anquetil à la victoire.
Victime de son côté rétro, le derny fut remplacé, au début des années 1970, par le burdin, du nom de son concepteur, un autre type de cyclomoteur plus moderne, équipé d’un moteur Motobécane de 80 cm3.
S’ils vont traîner dans le bois de Vincennes, du côté du vélodrome Jacques Anquetil mieux connu sous le nom de « La Cipale », les nostalgiques et curieux auront peut-être la chance de voir tourner ces engins pétaradants d’un autre âge, jalousement entretenus par leurs propriétaires collectionneurs.
C’est compliqué parfois de parler d’un temps que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, bref, d’être un peu le « derny des mohicans » comme m’aurait soufflé Antoine Blondin, ma référence en matière de littérature cycliste !

Croisière dans la Couleur avec John Batho

Quarante-huit heures avant qu’elle ne s’achève, je cours à l’exposition  John Batho, Le champ d’un regard, un des événements artistiques de l’été à Paris si j’en crois les critiques largement élogieuses.

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Sous un crachin normand qui ne peut dépayser le photographe originaire de cette province comme son nom ne l’indique pas, un fragment jaune d’un de ses célèbres parasols, claque sur la façade noirâtre de la Bibliothèque Nationale de France comme pour lever le voile sur un voyage d’une quarantaine d’années dans la couleur. Il ne s’agit ni d’une rétrospective, ni d’un hommage comme on en célèbre souvent ici, mais juste une étape du parcours plein d’originalité d’un artiste qui, malgré ses soixante-dix printemps, n’a pas fini de nous surprendre.
Cela commence d’ailleurs fort ; le photographe de la couleur, en réduisant sa palette aux nuances de gris, nous invite à nous faufiler au milieu de grands formats de fragiles silhouettes floues et tremblantes.

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Très curieux des évolutions et révolutions technologiques, John Batho a toujours su adapter ses outils de prise de vue et de tirage à son expression artistique. Ici, dans le cadre d’un échange artistique franco-lituanien, il reprend le principe de la camera obscura ou chambre noire étudié pour la première fois par Léonard de Vinci. Il conçoit une cabine munie d’un grand verre embué par un dispositif d’évaporation, derrière lequel il photographie les visiteurs anonymes du centre d’art contemporain de Vilnius. Il s’en suit des esquisses à taille humaine, évanescentes, fantomatiques, métaphore du passé douloureux des peuples baltes profondément marqués par la seconde guerre mondiale.

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Comme souvent chez Batho, après avoir appréhendé la photographie dans sa globalité, on a envie de s’en approcher jusqu’à presque toucher, comme ici, la texture de l’écran de verre et les fines gouttelettes de la condensation rendues palpables par une prise de vue précise et subtile.
Et puis soudain … je vous le donne en mille, je me retrouve nez à nez avec John Batho, bien présent, en chair et en os, surgissant au milieu de ses absents disposés en chicanes !

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Notre dernière rencontre remonte à plus de quinze ans mais, fruit d’une amitié sincère, éclot immédiatement comme si nous nous étions vus la veille, une conversation à bâtons rompus autour de l’exposition elle-même et de notre passé commun.
Flashback ! J’ai connu John, en 1990, dans le cadre d’une classe d’initiation artistique au Mont Saint Michel au sein de laquelle il fut le « maître » de photographie de vingt-cinq élèves d’une école primaire de l’Orne. On me sollicita pour que je réalise un film autour de cet ambitieux projet.
J’avoue, aujourd’hui, que le premier contact fut un peu froid comme cela peut l’être entre deux « taiseux » normands partagés entre la timidité et le désir de savoir à qui ils ont  à faire.
Mais après une journée de travail studieux sur les remparts, je compris que derrière la circonspection de John à l’égard de ma caméra, se cachaient une profonde méticulosité et un noble respect pour l’Image. Ce soir-là, il s’approcha de moi, l’œil pétillant, et la main sur mon épaule, il me glissa : « c’est chouette, la video » ! Je venais de gagner mes galons de compagnon de l’image et une exquise amitié.
Pendant quelques jours, loin de l’affluence touristique, nous fûmes quasiment les gardiens du Mont, possesseurs même d’un trousseau de clés pour accéder librement à « la merveille », la partie haute de l’abbaye, en dehors des heures de visite. Certains possèdent leur « colline inspirée », nous avions notre mont inspiré !
John, alors chargé de cours dans le département des Arts Plastiques de l’Université de Paris 8 puis, plus tard, professeur à l’École Nationale des Beaux-Arts de Dijon, s’attela, avec une douce pédagogie, selon ses propres mots, à « préserver la fraîcheur du regard des enfants, à développer leur sensibilité, à affiner leur sens critique, à poser un grand point d’interrogation sur le sens et la qualité même de l’existence ».
Le message passa bien, j’en veux pour preuve quelques confidences si peu naïves que je recueillis auprès des élèves : « Monsieur Batho nous a appris à avoir un bon œil ». « Il a des entourages très bien, c’est flou parfois, il penche quand il faut, nous c’est toujours droit, c’est un peu triste ». « Maintenant, nous cherchons des reflets, des matières, des couleurs, des lignes, ça donne une nouvelle vie à nos photos » !
Je m’enrichis également beaucoup derrière le viseur de ma caméra et lors de passionnantes conversations aux heures de détente.
Et puis, je me souviens lorsque avec John, nous côtoyâmes l’archange Saint Michel étincelant au soleil couchant, dans les dentelles de pierre, tout au sommet de l’abbaye. Tandis que l’ombre majestueuse du mont se découpait sur le sable de la baie, j’observai discrètement le photographe dans son fascinant acte de création. Instants de pure magie et de profonde émotion !
Quelques semaines plus tard, les œuvres de nos photographes en herbe furent accrochées aux cimaises du musée des Beaux Arts et de la Dentelle d’Alençon. À cette occasion, leur « maître » me fit part de sa prochaine exposition à Trouville et qu’il y avait là matière … à la réalisation d’un vidéogramme, suivez son regard vers le mien !
Chabadabada … John Batho vit, de longue date, une idylle avec ce coin de côte normande. À sa manière, sur le sable de la plage, il emboîte le pas du peintre Eugène Boudin, fils d’un marin de Honfleur, mort à Deauville en 1898, qui fut l’un des premiers artistes à saisir des paysages à l’extérieur de son atelier, passant pour l’un des précurseurs du mouvement impressionniste.
Qui sait si celui que Camille Corot surnomma le « roi des ciels » parce qu’il peignait avec beaucoup de bonheur les changements atmosphériques et la course des nuages sur les plages normandes, n’a pas inspiré le photographe pour sa série Nuages-Peintures. Jolie légende en forme de clin d’œil à ceux qui aiment renvoyer ses photographies au pictural !

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Pendant vingt-sept ans, John Batho a assez régulièrement photographié les parasols de Deauville dont quelques clichés sont présentés aujourd’hui à la BNF, l’affiche de l’exposition empruntant même l’un d’eux. À la différence des toiles de Boudin, n’y figure aucune impératrice Eugénie ou baigneuse, juste quelques traces dans le sable suggèrent une présence humaine antérieure. Se positionnant assez bas, jouant avec l’horizon comme axe de la composition, Batho efface la mer.

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Les parasols, motifs récurrents, ne sont finalement qu’un prétexte ou un support pour nous emmener dans un voyage autour de la Couleur et ses multiples variations.Tons saturés des parasols neufs, teintes délavées des toiles usées, froissement et rugosité des tissus révélés par la lumière changeante du jour, opposition ou complémentarité des couleurs, John  essore longuement ces rideaux de scène marine pour en extraire un jus très sensuel et poétique magnifié par le procédé de tirage à jet d’encre.

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Demi tour, je me retrouve face à trois Nageuses qui ne me sont pas inconnues. En effet, au début de l’été 1990, j’ai fréquenté John Batho à Trouville, vous avez deviné pourquoi ; oui, nous le fîmes ce film !

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Répondant à une commande du musée Montebello de Trouville, dans le cadre de l’opération Les Arts au soleil initiée par le Ministère de la Culture, John, toujours sincère dans son approche, ne se contentant pas de choisir quelques photographies dans sa prolifique collection des parasols, puise son inspiration dans l’eau bleue de la piscine municipale en plein air.

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Durant plusieurs jours, il mitraille les gracieuses évolutions aquatiques de jeunes ondines appartenant au club local de natation synchronisée, afin de capter l’imprévisible élasticité des corps, leurs déformations, leurs reconstructions selon la dilatation de l’onde.

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J’eus donc le privilège jubilatoire de suivre John dans son travail de création et, angoissant de traduire fidèlement sa démarche en images animées. Pour m’accorder toutes les chances de réussite dans ce défi, je m’adjoignis le concours d’un excellent ami toulousain à l’œil avisé et … médusé par le bleu des ciels made in Normandie (Eugène Boudin eût été au chômage technique !) ; la seule eau dont il se souvienne, étant celle de la fameuse piscine … !!! « D’un bleu gai qui donne envie de nager » comme le souligne John, « ce qui n’est pas toujours le cas du bleu considéré parfois comme une couleur froide ou synonyme de mélancolie ».

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« Ici, ce qui me paraît intéressant c’est que je peux y trouver mes images et les y remettre. C’est prendre et rendre en même temps ». Ponctuellement, pour l’événement, John a l’idée de grands tirages de quatre mètres sur trois, rendue possible par le nouveau procédé scanachrome mis au point alors dans un laboratoire britannique. Envisageant la piscine couverte comme une immense cuve à développement, il y glisse les Photos flottantes révélant à la surface de l’eau, l’image des nageuses.

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« La piscine est un lieu bruyant fait de cris, de rires, de plongeons, de jeux et les images que je retiens, sont extraites de ce brouhaha. Quand la piscine est vide, ce sont les images qui deviennent bruyantes conservant en elles les mouvements, les efforts, l’extension des corps dans l’eau ».
En prévision de ce happening, de nombreux essais sont nécessaires pour obtenir un positionnement et une flottaison correcte des photographies. John trouve même finalement intéressant que l’une d’entre elles coule au fond du bassin. Il reprend à son compte ma suggestion pour les besoins du film de faire évoluer les vraies nageuses autour de leurs images.
Sur les murs de l’exposition Le champ d’un regard, les Nageuses rapportées à des proportions plus classiques, répondent d’une certaine manière, aux silhouettes des Présents & absents de l’entrée. Au verre embué, se substitue l’eau de la piscine jouant le même rôle de diffraction en brisant les lignes et distordant les corps.
Je continue maintenant ma déambulation, orphelin de mon guide privilégié tenu par d’autres obligations. Nous nous sommes promis de profiter de la technologie numérique pour donner une seconde jeunesse à notre film !

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Me voilà devant une série de Papiers froissés dont j’avais admiré quelques spécimens lors d’un vernissage à la galerie Zabriskie près du Centre Beaubourg, au début des années 1990. C’était l’époque où l’artiste orientait ses travaux vers une abstraction plus poussée. Vous viendrait-il l’idée de retirer de votre poubelle, quelque page chiffonnée et de la photographier ? Probablement pas ! John Batho tient avec réussite cette gageure en faisant de ce déchet, un support de couleur et de lumière, deux axes d’observation et de traitement qui ont constitué finalement l’essentiel de sa réflexion tout au long de sa carrière.
Il existe plusieurs façons de voir un objet même a priori insignifiant et Batho impose la sienne. Pour lui, la photographie est beaucoup plus qu’un moyen de retranscrire la réalité, de la dupliquer. En cela, il se rapproche du peintre à qui le spectateur accorde beaucoup plus de liberté.
Je me souviens d’une série Éléments du littoral breton qui ne figure pas dans la présente exposition. John y transcendait les rochers de Ploumanac’h en s’écartant de la vision anthropomorphique des touristes qui se complaisent même à leur donner un nom, et en choisissant d’observer leur métamorphose selon les mouvements de l’eau et les changements de lumière. « Ceci n’est pas un rocher de Ploumanac’h, c’est l’image de … » ! Lorsqu’il parlait « d’avoir un bon œil », l’enfant du Mont Saint Michel avait assimilé une bonne part de la problématique chère à John.

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Je me régale littéralement avec Les petits pois et les Oranges de Photocolore, d’ailleurs, ces dernières furent mangées si j’en crois la Serviette en papier bleu froissée et tachée du jus du fruit ! Au-delà de ma plaisanterie, le photographe tire la quintessence de l’impression numérique aux encres pigmentaires, pour mettre en évidence la masse et la matière de la couleur.
Les Inuits nomment vingt nuances de blanc, John Batho nous invite à percevoir l’infinité des modulations d’une couleur.
Il réussit le pari de détacher huit oranges fruits de l’arrière-plan également orange, créant même un étonnant effet d’apesanteur.
Oui, John est capable de léviter dans une certaine monochromie pour recréer l’espace, un peu à la manière du peintre Yves Klein et « son » célèbre bleu IKB (International Klein Blue).

Le vertige me gagne bientôt avec le tournoiement des Manèges, série proposée à la fin de la promenade d’aujourd’hui bien que datant du début du parcours artistique du photographe.

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Ces clichés ne me sont pas étrangers car John m’en avait présenté quelques uns quand nous préparâmes le film à son domicile. Petit bonheur rare d’ailleurs que d’observer à la table lumineuse, des planches contact d’où l’œil sans concession de l’artiste prélève la future œuvre exposée !
Déjà patient, tenace, rigoureux dans son propos, John photographia le même manège en action pendant trois ans, toujours à la même époque et à la même heure, pour qu’il soit éclairé de manière identique et que le ciel en arrière-plan soit bleu. Avec un temps de pose, très maîtrisé, volontairement long, il restitua le flou du tournoiement et la fugacité des couleurs.
Images joyeuses de l’enfance, en couleurs, pleines de rires, de cris, de flonflons qui répondent dans un autre type de dissolution et d’effacement des formes, à la gravité des silhouettes de Vilnius en noir et blanc à l’autre extrémité de la galerie !
Temps de l’insouciance des Manèges, temps de l’âge mûr, de la nostalgie, de la mélancolie avec la série Cartes à jouer que la maman de l’artiste battit souvent à la fin de sa vie pour combler l’absence du compagnon. En fait, quasi effacées, délavées, elles ne révèlent plus que des cœurs rouges rosis par la patine du temps. Je devine beaucoup d’amour.

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Je ne me lasse pas d’aller et venir, de cimaise en cimaise, sur l’itinéraire d’un photographe qui nous gâte. Jugé parfois trop abstrait ou conceptuel, il ne fait pourtant, appareil photo en bandoulière, que « peindre » la vie avec ses beautés et ses joies, ses laideurs et ses drames. Nous humains semblons absents mais nous sommes présents à travers des objets familiers, des aliments, des vêtements, derrière des murs, des tentes.
Je ressors de la Bibliothèque Nationale, plus curieux, plus attentif à multiples détails dans la rue Richelieu, Batho serait-il contagieux ? Tiens voilà une bonne pandémie pour ouvrir des écoles buissonnières avec John Batho comme maître de la Couleur ! Non qu’il cherche à la maîtriser mais plutôt à nous l’enseigner comme mouvante, vivante, insaisissable en rapport avec la matière, la forme, l’espace et l’instant où elle se manifeste.
Vivement la prochaine exposition ! Je me sens honteux, la retraite n’existe heureusement jamais pour les photographes.

 

  • Images copyright John Batho avec l’aimable autorisation de l’artiste
  • Site de John Batho : http://www.johnbatho.com  (lien actif dans la rubrique liens page de gauche)

Mon Oncle … et mon oncle!

J’ai profité du week-end prolongé du 8 mai pour me rendre chez Mon Oncle, plus exactement chez sa sœur. J’imagine votre mine circonspecte et je conçois, en effet, que ce n’est pas le genre d’information qui puisse vous captiver. Et pourtant …
Si je précise que le mari de sa sœur, Monsieur Arpel est directeur de la prospère usine Plastac spécialisée dans la fabrication de tuyaux en plastique, je devine aussitôt qu’un large sourire éclaire votre visage et que de sautillants accords de piano, accordéon et flûte trottent dans votre tête … qui sait même, vous sifflotez devant votre écran .
Les plus anciens d’entre vous viennent de replonger, cinquante ans en arrière, dans l’univers poétique et loufoque du film de Jacques Tati récompensé par le Grand prix du jury du Festival de Cannes 1958 et l’Oscar du meilleur film étranger à Hollywood en 1959.

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Bref, je me suis rendu au « Centquatre » rue d’Aubervilliers, un nouvel établissement de création artistique de la ville de Paris, où a été remontée à l’échelle réelle, la Villa Arpel, décor mythique de ce chef d’œuvre d’humour, construit à l’époque, dans les studios de La Victorine à Nice.
A l’entrée, cela commence presque par un gag beaucoup moins désopilant que ceux imaginés par Tati dans ses six longs métrages. Sur l’affiche de l’exposition, image culte tirée du film, « Mon Oncle » alias Monsieur Hulot, héros récurrent du cinéaste, avec son feutre mou, son imperméable fripé, son pantalon feu de plancher et ses chaussettes rayées, emmène sur son Solex, son neveu Gérard, le fils unique des époux Arpel.

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La société qui gère la publicité dans les transports publics parisiens, a exigé, par un stupide excès de zèle eu égard à la loi Evin sur le tabagisme, de camoufler la légendaire pipe que Hulot serre sempiternellement en bouche comme une béquille. Le tabac tue, c’est vrai, le ridicule non, c’est dommage !
Les concepteurs de l’exposition envisageaient si on les condamnait à ôter l’objet du délit sur toutes les affiches, de le remplacer par l’expression parodiant Magritte, « ceci est une pipe » ! Surréaliste et fumant !
Ce n’est sans doute pas demain la veille que nous verrons sur les murs de nos cités, la célèbre photographie qui réunit Jacques Brel, clope au bec, Léo Ferré mégot entre les doigts et Georges Brassens tripotant sa pipe.
Polémique minuscule comme sont minuscules finalement toutes les choses qui arrivent à Monsieur Hulot dont on ignore encore aujourd’hui le prénom. Son nom serait emprunté à l’architecte de l’immeuble où habitait Jacques Tati, le grand-père d’un autre rêveur, un certain Nicolas.
Je ne m’attarde pas devant l’écran qui passe en boucle quelques séquences cultes du film, pour vite jeter un oeil par dessus le mur des voisins Arpel car nous ne pouvons que faire le tour à l’extérieur de la villa.
L’âme de Monsieur Hulot plane : son parapluie surmonté de son chapeau, est planté dans un de ces buissons taillés ridiculement au cordeau, et son Solex est garé derrière la grille dans l’allée qui mène jusqu’au garage dernier cri dont l’ouverture magnétique n’est pas contrariée, cet après-midi, par un facétieux teckel. Une belle américaine verte, signe ostentatoire de la réussite professionnelle, attend son propriétaire.

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Rien ne manque dans le décor, qui plus est, éclairé comme au cinéma ! Mes pensées s’enchaînent au rythme de vingt-quatre images par seconde à la vision de tous les éléments architecturaux et accessoires prétextes à des gags inénarrables.
Évidemment, le clou du jardin, la fontaine en forme de poisson métallique éructe un jet d’eau, commandé électriquement, de taille variable selon la condition sociale des invités. Le modeste crachouillis ne me laisse aucun doute sur mon appartenance aux classes moyennes.

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Je longe le jardin à la géométrie parfaite avec le chemin sinusoïdal qui accède à la maison, avec ses rectangles et carrés de graviers aux couleurs acidulées, ses dalles disposées tels des nénuphars en plastique sur lesquels les personnages esquissaient quelques pas d’un invraisemblable tango pour circuler.

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Les héros du film sont « visibles » de manière sonore grâce à plusieurs haut-parleurs dissimulés à divers endroits de la promenade, qui restituent quelques bribes de séquences.
Mon Oncle est un film quasi-muet au sens où les dialogues sont insignifiants voire inaudibles au point qu’ils deviennent dialogues de sourds et monologues. Chez Tati, « la voix est un bruit et les sons prennent la parole ». Il applique à merveille la réflexion de Léonard de Vinci dans ses Carnets, « Pourquoi un petit bruit proche fait-il plus de bruit qu’un grand bruit lointain ? »
Les bruitages précis et variés fourmillent ; répétitifs, les volumes amplifiés, ils sont très reconnaissables comme ponctuation de la vie quotidienne des Arpel.
La monteuse de Mon Oncle écrit à propos du perfectionnisme de Tati : « Pour la fontaine, j’avais huit bobines de sons, il fallait entendre l’eau qui arrive dans le tuyau, qui monte dans le poisson en métal, qui commence à jaillir, qui retombe. Pour me montrer, Tati imitait chaque gargouillis ; c’étaient des crachotements, des bruits de gorge, de bouche, toute une série d’onomatopées… »
La maison aux formes cubiques grises est finalement le personnage principal du film ; d’ailleurs, en façade, ses deux fenêtres rondes en forme de hublots constituent de véritables yeux dont Monsieur et Madame Arpel, apeurés par le vacarme nocturne de Hulot, sont les cristallins.
À ce propos, sur un des pignons, on reconnaît les deux poiriers en espalier dont justement l’oncle tentait, cette nuit-là, avec son sécateur, de rétablir la parfaite symétrie.

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J’ose coller mon nez aux baies vitrées à l’arrière de la maison pour en découvrir l’intérieur blanc aseptisé digne d’un cabinet dentaire. Souci du détail, notamment dans la cuisine high tech, je retrouve amusé le « retourneur » de steak et le testeur automatique de la fraîcheur des œufs !
Aucun couloir, « tout communique » comme le clame Madame Arpel à tous ses visiteurs !

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Des enfants se bousculent pour découvrir la chambre salle de jeux du petit Gérard Arpel, « cage dorée » où il vit reclus quand son oncle n’est pas là. Rien ne communique !
J’achève le tour des propriétaires en passant devant la table de jardin sur laquelle subsistent quelques éléments de la mémorable garden-party organisée dans le dessein de marier « l’inmariable » Monsieur Hulot.

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Soudain, me reviennent en mémoire des souvenirs de ma prime jeunesse, des déplacements à Paris avec mes parents à l’occasion du salon des Arts ménagers, une visite à Marseille, à la Cité Radieuse de l’architecte suisse Le Corbusier. Curieusement, c’était au temps de la sortie de Mon Oncle ; en plein cœur des Trente Glorieuses, la France qui se relevait doucement du cauchemar de la guerre, se faisait une certaine idée du progrès et imaginait son bonheur dans le béton et le formica.
À l’époque, des critiques virulents reprochèrent à Tati, sa vision rétrograde en voyant à travers la villa Arpel, « un individualisme petit-bourgeois refusant au peuple le droit au confort et à la modernité ». Ce à quoi, Tati répondit avec talent et humour : « Je ne suis pas du tout contre l’architecture moderne, mais je crois que l’on devrait faire passer non seulement un permis de construire, mais aussi un permis d’habiter ». « Il montre la laideur en créant de la beauté car la villa Arpel … est en réalité superbe … avec la pureté de ses lignes, la luminosité des surfaces, le caractère moderne des matériaux, les couleurs électriques ».
En fait, Mon Oncle proposait avant tout une vraie réflexion philosophique sur la notion d’utilité des choses et de leur destination. Tati à travers l’oncle, se veut le témoin de deux mondes qui se confrontent, et pour cela, il imagine un double décor, la villa Arpel et l’invraisemblable maison de Hulot, séparées par un terrain aussi vague que son opinion sur la question soulevée.
Tati, moderne et visionnaire, affirme l’humain contre la déshumanisation et sent déjà l’évolution de la société vers l’uniformisation et la mondialisation.
Je rêve encore quelques minutes. J’aurais souhaité évidemment découvrir l’extravagant logis de l’oncle, tout en haut d’un immeuble biscornu, auquel il accède par un dédale d’escaliers, paliers et passerelles. Il existe ou, plus probablement, il existait réellement à Saint-Maur des Fossés.

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 L’enfant espiègle que je fus, comprend que le petit neveu adore s’évader souvent vers le terrain vague d’aventures où, dissimulé avec d’autres camarades derrière une palissade, il siffle pour attirer en contrebas, l’attention des passants les exposant alors à un choc violent avec un réverbère.
Comme Gérard, le teckel des Arpel, vêtu d’un petit manteau en tissu écossais, aime s’encanailler au contact des chiens bâtards, cul nu, hirsutes, sans manières, qui font les poubelles et pissent n’importe où !
Et puis, et puis… vite, découvrez ou redécouvrez Mon Oncle, ce merveilleux film d’un cinéaste en avance sur son époque!
En attendant, je vais tout de même vous entretenir brièvement de mon oncle, du mien, de mon regretté tonton Michel, un adorable monsieur d’une grande finesse qui avait acquis pudeur, sagesse et une infinie bonté à travers de terribles épreuves de la vie, une captivité en Allemagne de cinq années et une épouse totalement paralysée.
C’était l’oncle dont les gamins rêvent, celui qui fait le tampon entre le monde sérieux des adultes et l’insouciance de l’enfance, celui complice qui minimise vos bêtises pour modérer la vindicte parentale, celui pour qui vous êtes l’enfant qu’il n’a pas eu, votre compagnon de jeu aussi.
Je ne sais pourquoi mais Jacques Tati et Monsieur Hulot se seraient peut-être délectés de certaines de mes pitreries visant sa petite taille ; ainsi quand je m’emparais de son béret éternellement vissé sur la tête et que je jonglais avec, hors de sa portée (comique de situation), ou lorsque descendant avec lui, la rue Saint Gervais à Rouen, devant le crémier volailler hilare, je passais ma main au-dessus de son crâne (comique de répétition).
Étrangement, sans que son immeuble possédât une architecture aussi insensée que celui de Hulot, il vivait aussi au dernier étage, dans une sorte de perchoir fait de coins et recoins auquel on accédait par un étroit escalier en colimaçon.
Je riais aux éclats, peu charitablement, des situations burlesques qui émaillaient quasi immanquablement les voyages qu’il effectua avec la famille.
Ainsi, à l’occasion d’un périple en Espagne, nous devions retrouver un ami du Quercy qui, malheureusement, n’avait encore pu obtenir le visa indispensable, en ce temps-là, pour franchir la frontière au-delà des Pyrénées. L’ultime espoir pour se procurer le précieux sésame, était de filer dans les deux heures suivantes, au consulat de Toulouse, avant la fermeture du week-end. Nous voici donc partis pour une folle randonnée, à tombeau Peugeot 203 ouvert, sur les routes tourmentées entre le causse de Gramat et la ville rose. L’affaire se compliqua lorsque l’ami sans visa mais avec short réalisa qu’il ne pouvait se présenter dans cette tenue non autorisée dans un établissement relevant d’une Espagne catholique et pudibonde. L’idée lui vint donc, sans stopper la chevauchée fantastique, d’emprunter le pantalon de mon oncle, ce qui lui donnait en la circonstance, un vague air de Monsieur Hulot compte tenu de la différence des tailles.
Nous parvînmes à Toulouse quelques minutes avant l’heure fatidique, malgré tout guère rassurés lorsqu’un membre de la Guardia Civil peu amène (pléonasme à l’époque ?), le passeport de tonton Caron à la main, se pencha à la portière pour identifier le sieur Carrronnne (sic), en slip dissimulé sous un plaid ! Un instant, je craignis que mon oncle se retrouvât à l‘ombre des geôles franquistes pour attentat à la pudeur. Pour la petite histoire, l’ami, faute du fichu visa, ne nous rejoignit que quelques jours plus tard, à Saragosse.
Lors d’un repas de fête, mon oncle toujours dévoué se porta volontaire pour ouvrir une bouteille de champagne mais … « à l’insu de son plein gré », le bouchon heurta violemment le plafond avant de rebondir dans un vacherin glacé et éclabousser copieusement un des convives. Passé maître dans l’art du changement de pantalon, il eut donc l’occasion de manifester son talent le temps que le vêtement promptement nettoyé séchât!
Un hôtel de la petite ville alpestre d’Embrun fut le théâtre d’un autre fait d’armes burlesque. Bagages à la main, nous suivions mon oncle qui, d’un pas alerte et décidé, nous guidait jusqu’à la chambre qu’il venait de réserver. Une reconnaissance insuffisante des lieux lui fit, dans la semi pénombre, manquer une marche, cependant avec une exceptionnelle maestria, devant la famille interloquée puis hilare, il acheva son magistral vol plané en enfonçant directement la clé dans la serrure. Il n’était pas au terme de ses émotions car, cette nuit-là, éclata un terrible orage noyant complètement ses chaussures qu’il avait peu judicieusement rangées sous la lucarne ouverte de la chambre mansardée.
Mon oncle, acrobate de génie des alpages, sidéra encore les vaches des Dolomites lors d’une étonnante glissade sur les fesses « tout schuss » sur le gispet du Paso di Pordoï.
Une maladie cruelle qui l’empêchait de se souvenir de ce temps heureux, l’emporta.
Pardonne-moi mon cher oncle mais mes évocations quelque peu irrespectueuses cachent une affection et une tendresse aussi profondes que la sympathie et la poésie dégagées par l’autre Mon Oncle, le héros de Tati.

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(Mes) Traces de Vies 2008

Pour la troisième fois, fin novembre, j’ai mis mes pas dans les Traces de Vies, Rencontres du film documentaire, nées à Vic-le-Comte, petit village du Puy-de-Dôme, devenues bien avant de souffler cette année ses dix-huit bougies, un événement culturel majeur de Clermont-Ferrand, la capitale arverne.

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Animé par une équipe militante, dévouée et sympathique (je me répète chaque année, c’est bon de radoter parfois !), le festival propose quatre-vingt-dix films qui sont autant de « récits en images pour interpréter le monde ». Jonglant avec la programmation, de la Maison de la Culture à l’Espace multimédia, j’en ai vu une trentaine.
Cérémonie d’ouverture en fanfare avec La passion Boléro de Michel Follin, Grand Prix Sacem 2008 du meilleur documentaire musical !
Un montage incandescent comme un volcan (d’Auvergne ? Ils ne sont pas éteints !), pour expliquer la genèse et le contexte de la composition de cette œuvre qui serait l’une des plus jouées au monde !
Quoique assis dans un cinéma auvergnat, je ne suis pas dépaysé puisque je me retrouve tout près de chez moi, à Montfort-L’Amaury, dans la maison de Maurice Ravel. On y voit très peu Ravel et sa mécène et commanditaire de l’œuvre, Ida Rubinstein, beaucoup plus l’écrivain Jean Echenoz assis au bureau du musicien.
Ça foisonne d’images d’archives captivantes, la direction quasi orgasmique du maestro Kurt Mazur, les regards complices et fascinés des sœurs pianistes Katia et Marielle Labèque, et même les grimaces ahuries de Jacques Villeret battant le boléro sur sa caisse claire tel un ouvrier à la chaîne.
Génial Ravel qui ne sachant pas composer « à la minute », , écrivit, dans l’urgence, un thème d’une minute à répéter dix-huit fois, selon un rythme immuable, pas trop rapide, en tout cas, deux fois moins que celui imprimé par Toscanini comme le rappelle malicieusement Artur Rubinstein.
La projection terminée, le public, envoûté, continue d’applaudir, au rythme du boléro durant de longues secondes, la magistrale évocation en une heure, d’une œuvre de dix-huit minutes. Emouvant hommage bien mérité ! Quant à moi, j’envisage de me plonger prochainement dans Ravel, le roman d’Echenoz consacré aux dix dernières années de la vie du maître.

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S’en suit, dans le hall, une autre ivresse, celle offerte par quelques viticulteurs intégristes du Corent, Chanturgue et Boudes, ces vins festifs, issus des coteaux d’Auvergne.

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Le lendemain, la neige qui blanchit les sommets voisins, s’est invitée au festival. Et voici que le premier documentaire projeté est le premier primé ! Tant pis pour le suspense, 7,91 de l’heure costume compris remportera en fin de semaine le Grand Prix Traces de Vies 2008.
Ce film s’intéresse à une agence qui « vend de la sécurité » et de la protection rapprochée dans des magasins de luxe de beaux quartiers. Quoique monté comme un thriller, il ne m’émeut pas mais le jury souverain n’a que faire de mon humeur. A cause de perturbations ferroviaires un de ses trois membres a déjeuné chez moi et rejoint le festival dans mon automobile. Aurais-je brouillé le palmarès de Traces de Vies si je l’avais abandonné sur une aire d’autoroute ? Je blague bien évidemment, cher Philippe !
Je suis époustouflé par contre par La Boîte à tartines, premier film professionnel de Floriane Devigne. Heureux cinéma belge, décalé, engagé, intelligent !
Chez nos voisins, la boîte à tartines est une institution qui présente beaucoup d’analogie avec l’ancienne gamelle que nos écoliers de la communale, venus des hameaux lointains, réchauffaient sur le poêle de la classe.
Longtemps en fer, aujourd’hui en plastique, ce parallélépipède rectangle, véritable boîte de Pandore renferme, outre les sandwichs du déjeuner, bien des secrets que Floriane Devigne s’attache à percer dans une enquête jubilatoire.
Dans ce qui pourrait ressembler à un foutoir, elle nous promène du borinage wallon au port d’Anvers, cite Karl Marx (« il y a de la politique dans tout objet manufacturé »), lit des lettres d’amour, nous présente un guide farfelu d’un terril vestige d’une industrie révolue, ainsi qu’un boulanger heureux de pétrir des « douceurs » pour ses clients, interroge ouvriers de petites entreprises et écoliers des classes populaires…
En fait, tout cela, d’une implacable cohérence, révèle les clivages sociaux en Belgique hors la discrimination linguistique. Mal manger car la cantine et le restaurant d’entreprise sont trop chers ; le faire vite car le temps est compté ! La condition ouvrière se casse la figure comme les boîtes à tartines que la réalisatrice empile métaphoriquement dans un jardin.
Au final, une superbe mise en boîte à … images, récompensée par le prix du premier film professionnel !
Ce mardi-là, en fin d’après-midi, Catherine Berstein qui remporta le grand prix Traces de Vies 2006 avec son haletant et poignant Assassinat d’une modiste, nous emmène dans un Voyage encyclopédique avec Michel Serres. C’est l’un des trois voyages qu’un philosophe doit effectuer, le second est mondial, visiter les océans, les pôles, l’équateur, le troisième est celui parmi les hommes.
Ici, pour l’accompagner dans son cheminement intellectuel, la réalisatrice choisit de ramener le philosophe à ses sources dans le Lot-et-Garonne de son enfance, « au milieu du fleuve », là où se trouvait la « maison » de son père, la dragueuse. Elle lui fait remonter métaphoriquement, le cours de sa pensée lumineuse sur la vie et le monde, le long des méandres de la Garonne puis sur la Seine, devant l’Académie française où les « immortels » le reçurent, à sa demande, sans leur épée.
Le prologue du film est magistral avec des images d’archives où Michel Serres évoque le paradis, l’Eden, situé entre le Tigre et l’Euphrate, au centre de l’Irak. « Nous avons jeté dix-neuf mille tonnes de bombes sur le paradis ; nous avons bombardé le paradis perdu. Quel symbole extraordinaire ! »… de la bêtise humaine (il existe un autre mot sans doute plus approprié mais qu’on ne trouve jamais dans la bouche de Michel Serres). A mettre en perspective avec George W. Bush qui, ces jours-ci, dans une déclaration laconique, fait son mea culpa concernant l’invasion de l’Irak !…
Lorsqu’on écoute Michel Serres, on se sent toujours meilleur et intelligent. Rien que pour cela, il faut remercier Catherine Berstein pour son invitation à ce voyage humaniste.
La grâce s’invite encore au film suivant, Jean-Frédéric Schmitt le maître des cordes, un autre périple exaltant dans le monde de la musique, le magnifique portrait d’un maître luthier.
Au sommet de son art, bien plus qu’un fabricant virtuose d’instruments, il affirme une exceptionnelle compétence à propos de la musique elle-même, se permettant de corriger les plus grands musiciens du monde qui le consultent dans son atelier.
Les gros plans sur ses mains , révèlent son extraordinaire dextérité, ceux sur son visage, expriment tour à tour l’insatisfaction, la perplexité ou l’extrême jouissance. On semble frôler le sacrilège et on a presque peur quand il entreprend de scier le manche d’un violon de collection pour mieux l’adapter au jeu du musicien, on est « tout ouïe » et on devient presque mélomane lorsque progressivement, il améliore la restitution de la note mi dans un morceau au grand étonnement de l’interprète virtuose lui-même.
Ce véritable chirurgien d’instruments conte son émerveillement pour quelques pièces exceptionnelles qu’il rêve de voir réunies pour un improbable concert. Idéal atteint, le film s’achève sur quelques images glanées lors des Musicades de Lyon, d’un sextuor composé de deux violons de Crémone, deux altos de Brescia et deux violoncelles de Venise.
Cette fois encore, le profane s’est senti, le temps de la projection, plus intelligent sur les choses de la musique. Et si les chaînes de télévision osaient diffuser en prime time, ce type de documentaire plutôt que nous avilir à « rechercher une nouvelle star » ?
Avant de consacrer encore ma soirée, aux nourritures de l’esprit, je sacrifie moins d’une heure (le temps est précieux et compté à Traces de Vies !) aux nourritures terrestres, en l’occurrence, Auvergne oblige, une pièce de bœuf de Salers. Le septième art ne m’abandonne pas car la brasserie affiche sur ses murs, des photos de quelques films aux dialogues cultes, Les tontons flingueurs, Un singe en hiver, La traversée de Paris (Jambier 45 rue de Bolivot, 2000 francs !).
La suite est moins joyeuse avec deux films Le drôle de Mai et Petite Espagne qui traitent des problèmes douloureux liés à l’exil et au déracinement. D’un côté, quelques milliers de portugais fraîchement débarqués dans leur bidonville de Massy en région parisienne, sont confrontés aux manifestations de mai 68 qu’ils ne comprennent pas ; de l’autre, des milliers d’immigrés espagnols se sont installés dans les années 20 dans un quartier proche de ce qui n’était pas encore le stade de France, le film s’ouvre d’ailleurs par un filé sur les tribunes bigarrées lors d’un match France-Espagne.
L’Histoire, le salazarisme et le franquisme, a volé la vie de ces gens qui ont tout quitté pour un avenir qu’ils espéraient meilleur. Beaucoup de traumatismes et de profondes blessures jamais cicatrisées, des moments de joie aussi avec une vie de quartier conviviale, les terrains d’aventures formidables que constituaient pour les enfants, ces zones d’habitat précaire.
On ressent aussi les caractères différents des deux peuples ibériques, la « saudade », la tristesse empreinte de nostalgie des portugais, la fierté, « l’alegria » espagnole ; d’un côté le fado, de l’autre, le flamenco.
Ces deux coups de projecteurs documentaires sur la mémoire de deux groupes de migrants, enrichissent notre réflexion sur la perception actuelle de l’immigration.
Avec son Drôle de Mai, José Vieira recevra le Prix du « Regard sur le dialogue interculturel ».

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Mercredi matin, Traces de Vies tisse sa toile avec quelques films ethnographiques autour de traditions textiles. Aux tissages en provenance des pays des mollahs, je préfère les molas, ces tableaux de tissu des îles du Panama que Molakana, coudre le monde entreprend de nous raconter. Le mola est une sculpture sur tissu produite et portée par les femmes amérindiennes du peuple kuna. Il est fabriqué à la main selon une technique appliquée à revers ; plusieurs échantillons de coton de couleurs chatoyantes sont cousus ensemble avant que la forme finale soit obtenue en découpant à même les différents morceaux de tissu. Bien au-delà de la simple relation d’une technique artisanale, le film conte avec esthétisme la vie du peuple kuna à travers les motifs des molas inspirés par la nature, les légendes et la culture locales.
Avec humour, le réalisateur évoque aussi la tradition ancestrale confrontée à la modernité marchande avec le court voyage en avion des îles recouvertes de paillotes jusqu’aux buildings de la métropole Panama tandis que les femmes partent en barque à la rencontre de cohortes de voyageurs américains pour leur proposer des molas … pour touristes !

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Incomparable cinéma documentaire qui nous narre des histoires du réel, des histoires de tous les jours qui se déroulent autour de nous sans que nous le sachions. Ainsi, Hôtel des longues peines nous raconte une histoire … de chaque week-end. Jamais plus, je ne pourrai regarder avec les mêmes yeux, l’hôtel de la Gare de Lannemezan ; il m’arrive de fréquenter cette ville du piémont pyrénéen, à quelques soixante-dix kilomètres de l’Espagne.
Chaque fin de semaine donc, des femmes descendent sur le quai de la gare et se dirigent en face vers l’hôtel tenu par la chaleureuse Madame Cistac. Venues de tous les coins de France, ce sont les épouses, les mères, les sœurs, les amies des condamnés à de longues peines, de dix ans à la perpétuité, de la centrale pénitentiaire de la ville. Elles y ont leurs habitudes, souvent la même chambre au charme vieillot, aux papiers peints à fleurs, aux meubles en formica.
Hélène Angel nous livre un vrai film d’amour en brossant le portrait de ces femmes venues rendre visite à « leur homme ». Huis clos émouvant où nous les voyons agencer à leur goût leur studio du week-end, ouvrir des « tupperware » pour se restaurer chichement, se pomponner avant le départ vers la prison, là-bas, au-delà de la voie ferrée, hors champ de la caméra.
Elles sont « libres » emprisonnées dans leur chambre cellule ; admirables plans de la cage d’escalier avec ces regards d’enfants derrière les barreaux, orphelins de leur papa.
Ils (les détenus) seront-ils assez libres dans leur tête quand ils sortiront, pour rendre à leurs femmes, tout l’amour qu’elles manifestent pour eux ? Pendant ce temps, l’actualité résonne de nombreux suicides dans les prisons et Jean-Marc Rouillan, incarcéré à Lannemezan, se voit privé de liberté conditionnelle pour non reniement à son engagement d’Action Directe ! Puisse-t-il se faire que le bleu des volets de l’Hôtel des longues peines, ne soit pas le seul signe d’espérance !
Jeudi, c’est à une « Leçon de cinéma, première, » que nous convie Nicolas Philibert, l’un des plus grands documentaristes français, à la popularité grandissante depuis son savoureux Etre et avoir, la vie d’une classe de Haute-Loire comme on n’imaginait plus qu’il en existât encore.
C’est étrange de me retrouver à la place de l’élève, vingt-neuf ans après ma formation à l’image à l’Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud. Coïncidence, j’y eus comme maître d’un jour, René Allio venu nous parler de son film Les Camisards, ces paysans cévenols victimes de sanglantes répressions après la révocation de l’Edit de Nantes interdisant la pratique du protestantisme ; ce film précisément pour lequel un jeune grenoblois, un certain Nicolas Philibert se fait passer pour un cévenol pur jus afin d’être engagé comme modeste assistant.
Peu de temps après, Philibert devient premier assistant sur un autre film de René Allio, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, parricide rendu célèbre par le philosophe Michel Foucault. En 2005, trente ans plus tard, il réalise Retour en Normandie, à la rencontre des anciens villageois acteurs. Il le présentera le soir.
Entre temps, il s’est accompli et est l’auteur de sublimes documentaires dont La moindre des choses tournée à la clinique psychiatrique de La Borde dirigée par l’(anti)psychiatre Jean Oury, Le pays des sourds pour lequel il apprend le langage des signes, et La ville Louvre dans laquelle on se balade ce matin.
A l’origine de La ville Louvre, c’est le hasard et un coup de cœur comme souvent dans le documentaire. On commande à Philibert de tourner en une journée, le déplacement de quelques œuvres exhumées des caves du palais ; conquis, il y restera plusieurs mois.
Au final, il nous offre un ballet sur ce qui se passe au musée quand il est fermé au public … et il s’en passe des choses même en l’absence de Belphégor et du Professeur Langdon du Da Vinci code ! Des sculptures traversent la cour, arpentent les couloirs, des tableaux passent par les fenêtres, se redressent et s’accrochent aux murs. Quand les visiteurs ne sont pas là, les chefs d’œuvre dansent tels des marionnettes dont les fils sont tirés par des employés du musée représentant une multitude de corporations. Tout cela est prétexte à des plans poétiques et cocasses d’un grand esthétisme.
J’ai eu le bonheur également, pour un projet bien plus modeste, de filmer au Louvre, un jour de fermeture. J’en conserve un souvenir inoubliable. Pouvoir jouir seul de la Vénus de Milo ou La Victoire de Samothrace, quel pied ! Moins trivialement, il se dégage une émotion rare de soumettre, par exemple, sa caméra aux Esclaves de Michel-Ange, de communier avec les oeuvres dans le silence profond du musée. Etions-nous si inspirés pour avoir tourné un plan « pasolinien » aux dires des membres du jury plus « essai que art » chargé d’évaluer notre travail. En fait, nous n’avions effectué inconsciemment qu’un long travelling le long de la Grande Galerie dans le sens contraire à la visite comme l’indiquait une pancarte surgissant brusquement dans le cadre ! Nous en rions encore, n’est-ce pas Georges et Denis ?
Nicolas Philibert n’est pas un donneur de leçons même de cinéma documentaire. Au cours de son intervention, il s’attache à dégager une vision humaniste et militante du « faire » cinématographique. Chaque film est une rencontre avec des hommes et des femmes, un coureur cycliste (Roger Lapébie), des malentendants, des « fous » (c’est l’appellation officielle), des enfants d’une classe unique où les tortues se promènent à leur guise, des paysans … qu’il apprend à connaître, qu’il finit par aimer au point de vouloir partager ses émotions ensuite avec nous. Il arrive qu’un enseignant ébloui par le miroir aux alouettes, brise le rêve mais sur cela, pudique, Nicolas restera muet.

En soirée, j’ai beaucoup aimé … J’ai tant aimé de Dalila Ennadre victorieuse lors des Traces de Vies 2001. C’est un savoureux film d’amour même si, en l’occurrence, l’amour est tarifé.
Fadma, vieille dame marocaine, se regarde dans le miroir avant de nous conter le temps où elle fut engagée par l’armée française, pour accompagner en Indochine, les tirailleurs marocains mobilisés eux-mêmes par la France. On appelle cela entretenir le moral des troupes ou agrémenter le repos du guerrier. L’œil malicieux, Fadma, avec moult détails, loue la supériorité des français sur ses compatriotes !
Malgré les blessures morales et physiques (touchée par l’éclat d’un obus, elle fut hospitalisée 5 mois à Saïgon) qu’elle traîne dans sa chair depuis cinquante ans, Fadma nous amuse avec ses réparties cocasses et coquines pour revendiquer le statut d’ancien combattant et l’obtention d’une pension pour services rendus. Malheureusement, elle a perdu ses papiers brûlés par son mari !
J’occupe la matinée de vendredi à quelques emplettes et, notamment, l’acquisition de deux traces de vie auvergnate et épicurienne à savoir un sublime Saint-Nectaire fermier et un vivifiant Gaperon de chez Thierry Vedrine fromager à Mezel !
Je ne m’écarte pas tant que cela de mon propos cinématographique puisque je commis, il y a une vingtaine d’années, Le chemin des fromages, un documentaire sur le très ancien fromage de Neufchâtel. En vantant les bondes et les cœurs, j’effectuais mon petit Retour en Normandie à moi !
L’après-midi, je continue le combat avec (G)rêve général(e) de Matthieu Chatellier et Daniela de Felice, qui partagent avec les étudiants, les quelques semaines de mars 2006 durant lesquelles ils occupèrent l’université de Caen pour lutter contre le Contrat Première Embauche.
A la fois huis clos dans le camp retranché de la faculté, et thriller dans la progression du mouvement, ce film nous offre un bain de fraîcheur et d’espoir. Il montre le dépucelage, l’éveil à la conscience politique d’une jeunesse qu’on ne soupçonnait pas aussi pleine d’énergie et d’idéal.
Comme le suggère subtilement le titre, dans tout mouvement de lutte, il y a un décalage entre le rêve et la grève. Après « les grands soirs, les petits matins » chers à William Klein, les réveils, au propre comme au figuré, au bout du conflit, sont laborieux mais ces sympathiques étudiants ont mûri très vite. N’en déplaise à la frange bloquée … à l’extérieur de l’université, les semaines de luttes leur ont probablement forgé plus d’armes pour la vie que les cours qu’ils ont manqués !
Vendredi vers vingt deux heures, déjà « mon » dernier film du festival mais quel film ! Le projet-papi de Frédéric Arens-Grandin ; ce titre trompeur cache un jeune réalisateur d’origine allemande, désemparé, en souffrance face au passé de son grand-père, ancien soldat de la Wehrmacht, qui, enfoncé dans son fauteuil, nous déclare droit dans l’objectif de la caméra : « Je n’étais pas un partisan fanatique de Hitler mais je l’ai accepté et j’ai cru que ce serait un bon guide pour le peuple allemand » !
Ce film de formation audiovisuelle de cet étudiant de l’université de Saint-Denis, aux confins de la vidéo expérimentale, mêle interviews du grand-père, images d’archives tirées de bobines de famille et mises en scène du jeune réalisateur lui-même. Le premier plan du film est hautement symbolique lorsque Frédéric s’installe dans un canapé devant un téléviseur, dehors dans la ville de Nuremberg, celle-là même où furent organisés les grandes manifestations et rassemblements à la gloire du national-socialisme, où se déroula le procès des principaux responsables du régime nazi. Cynique tragi-comédie de l’Histoire, à côté de l’immeuble qui rappelle le fameux palais de justice, brillent dans la pénombre du soir, les lumières d’une grande roue et des manèges d’une fête foraine.
Le grand mérite et le but de l’essai de Frédéric Arens est de nous faire réfléchir sur « l’ambiguïté, la banalité du mal, la psychologie des masses » … et on sent qu’il attend quelques éléments de réponse dans le débat qui s’instaure après la projection comme pour exorciser son mal être.
Etrangement, je m’étais retrouvé, la veille, dans un café, à côté de lui alors que j’ignorais qui il était, et j’avais senti tout le tourment qui le ronge. Ici, encore, l’Histoire complique sa vie.
Ne jugeons surtout pas, nous occultons encore tellement les tristes périodes de la collaboration et de la guerre d’Algérie ; elles nous renverraient probablement en pleine figure, bien des abominations et saloperies !
Et merci Frédéric Arens pour ton bel acte de courage et de fraternité d’avoir projeté ce film et débattu face à nous, comme une poignée de main tendue ! Et comme le chante Barbara, les enfants, ce sont les mêmes à Paris et à Göttingen !
J’aurais pu encore vous parler de En permanence, le quotidien d’un centre médico-social à Guingamp, « Putain de solitude » laisse échapper un des protagonistes, de La mère « courage » d’un kolkhoze de la région de Novgorod, donnée en mariage à quatorze ans pour une bouteille de vodka, de De ses propres ailes, portrait d’un jeune ingénieur, passionné d’aviation, qui crée son entreprise et monte pièce par pièce son avion, d’Asylum, un autre montage virtuose de Catherine Berstein à partir de bobines Super 8 d’archives oubliées du psychiatre Georges Daumézon.

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A regret, il est temps de sortir mes pas des Traces de Vies et de reprendre le chemin vers la capitale … quelques heures avant de nouveaux assauts neigeux.
France Télévisions annonce ses nouvelles grilles horaires en janvier 2009 suite à la suppression de la publicité. Les émissions du soir, commenceront dorénavant à 20h 35 … pourquoi pas par un documentaire ?

 

19ème festival du film britannique de Dinard

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Pour reprendre le titre d’un livre de 80 recettes issues des œuvres des films d’Alfred Hitchcock, « la sauce était presque parfaite » lors du » rendez-vous 2008 du cinéma britannique, sur la plage de Dinard, face à la Grande-Bretagne » ; malheureusement, l’humeur des sires Eole et Poséidon (dont je vous avais déjà entretenu dans mes billets Sueurs froides à Dinard des 18 mai et 30 juillet 2008) l’a (très) légèrement gâtée.

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Paquets de mer interdisant l’accès à la plage de l’Ecluse, goélands en vol piqué, drapeaux français et britanniques cinglant sous les bourrasques, bref, une atmosphère de circonstance qu’aurait sûrement appréciée le maître du suspense dont une réplique en or récompensera l’œuvre plébiscitée par le jury.

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Foin des litanies météorologiques quotidiennes de « La Feuille du Festival », « averses et éclaircies à prévoir, parapluies recommandés, temps définitivement pourri », je suis là pour voir des films à l’abri des salles obscures.
Le menu est, de plus, très alléchant avec, à déguster en quatre jours, six films en compétition, 17 avant-premières, des documentaires, un hommage à Hugh Hudson, auteur entre autres de Greystoke et Les Chariots de feu, quatre fois oscarisé, ainsi qu’un gros plan sur la romancière Daphné du Maurier dont Hitchcock s’inspira pour réaliser Rebecca et Les Oiseaux.
Dans l’impossibilité de goûter à tous les plats, il s’agit de jongler avec les horaires, les quatre lieux de projection et les files d’attente qui s’allongent d’année en année ; heureusement, le « pass » obtenu en juin, constitue un précieux coupe-file … sous les yeux parfois réprobateurs des spectateurs d’un jour. Suggestion pour les éditions suivantes, pourquoi ne pas combler la France cinéphile qui se lève tôt en programmant des séances dès 8 heures du matin ?
Au final, je verrai quinze films dont, en priorité, les six en compétition officielle. Et, cela commence, dès le jeudi matin, par un coup de tonnerre avec Boy A de John Crowley qui va recueillir une pluie de récompenses en raflant le Hitchcock d’or du meilleur film, le prix décerné par le public, le prix du meilleur scénario et le prix Kodak de la meilleure photo !
Je sais, ce n’est pas drôle, je vous ai déjà dévoilé le palmarès … n’est pas « le maître du suspense » qui veut ! Quoique, vous souvenez-vous du suspense et de la surprise tels que les définissait Hitchcock dans ses entretiens avec Truffaut ?
« Nous sommes en train de parler, il y a peut-être une bombe sous cette table et notre conversation est très ordinaire, il ne se passe rien de spécial, et tout d’un coup, boum, explosion. Le public est surpris, mais avant qu’il ne l’ait été, on lui a montré une scène absolument ordinaire, dénuée d’intérêt. Maintenant, examinons le suspense. La bombe est sous la table et le public le sait, probablement parce qu’il a vu l’anarchiste la déposer. Le public sait que la bombe explosera à une heure et il sait qu’il est une heure moins le quart – il y a une horloge dans le décor ; la même conversation anodine devient tout à coup très intéressante parce que le public participe à la scène (…). Dans le premier cas, on a offert au public quinze secondes de surprise au moment de l’explosion. Dans le deuxième cas, nous lui offrons quinze minutes de suspense ».

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Donc, vous savez que Boy A a effectué une véritable « razzia sur la chnouf » cinématographique (cachée dans les statuettes d’Hitchcock ?) mais à défaut d’une surprise d’une ligne et demie, vous aurez, peut-être une page de suspense ! On retrouve dans ce film, toute la force et l’efficacité du cinéma britannique quand il s’agit de traiter un fait de société, en l’occurrence, ici, la réinsertion de Jack, 24 ans, qui a passé presque toute sa jeunesse en prison pour un crime monstrueux dont il fut l’auteur ou tout au moins le complice. Il s’agit d’un portrait émouvant et subtil de ce jeune qui « souhaiterait montrer à tous qui il fut mais qui est terrifié à l’idée que ce monde-là le détruise s’il le fait ». Bien sûr, face à la « beaufitude » son passé le rattrape, trahi notamment par le fils de son éducateur interprété avec une remarquable humanité par Peter Mullan. Bouleversé, je dépose, sans aucune hésitation, le coupon « j’aime beaucoup » dans l’urne, à la sortie de la salle, qui recueille tous les votes pour l’attribution du prix décerné par le public … vous savez désormais ce qu’il en adviendra.

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En comparaison, The market, road movie d’un petit trafiquant inventif d’une ville de province turque, pour faire du commerce ainsi qu’Helen, portrait d’une jeune fille en passe de quitter son foyer d’accueil et à qui l’on demande de jouer le rôle d’une camarade disparue lors de la reconstitution policière, pêchent un peu par leur manque de souffle et leur côté inachevé.
En soirée, c’est la cérémonie d’ouverture avec la présentation du jury et de son président Lambert Wilson qui n’est arrivé qu’en début d’après-midi et n’a donc pu assister à la projection de Boy A. A ses côtés, pour la France, Valérie Kaprisky, Alice Taglioni, Aïssa Maïga et Arié Elmaleh, pour la Grande-Bretagne, Tara Fitzgerald qui joua dans les Virtuoses et donna la réplique à Hugh Grant dans L’homme qui gravit une colline et redescendit une montagne, Lucy Russell, Rory McCann, acteur dans Alexandre d’Oliver Stone, Nicolas Roeg réalisateur et directeur de la photographie.

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L’ambiance à Dinard, est conviviale. Ici, tout le monde foule le tapis rouge et descend les marches du palais du festival. Quelques fauteuils recouverts d’une housse aux couleurs du drapeau de l’Union Jack, sont réservés aux membres du jury, au milieu du public. Parfois même, quand les horaires le permettent, ils nous demandent si « la place à côté est occupée » pour découvrir quelques unes des avant-premières.

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En cette soirée de gala, hommage est rendu à Hugh Hudson, avec la projection de son film My life so far, « Ma vie jusqu’ici », réalisé en 1999. Il s’agit d’une chronique douce-amère de la vie d’une famille dans un château d’Ecosse autour des années 1920, à travers le regard d’un enfant de dix ans. On y retrouve Colin Firth en père excentrique qui a un coup de foudre pour la délicieuse Irène Jacob, une tante violoncelliste, l’épatante Rosemary Harris en grand-mère bienveillante, un Tcheky Kario aviateur, des chasseurs, des paysans, des joueurs de curling … On passe un excellent moment de détente avec en prime, la présence en chair et en os de Hugh Hudson et Colin Firth. Ce dernier, présenté par le directeur artistique du festival, comme le meilleur acteur britannique actuel, sera la coqueluche des dinardaises de … 17 à 77 ans, pendant les trois jours où il séjournera dans la station balnéaire.

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Vendredi 3 octobre, un temps à ne pas mettre le nez dehors les salles obscures … sauf à la structure gonflable de la salle Hitchcock évacuée en plein milieu de séance pour cause de fuites d’eau ! Au sec, au cinéma Alizés, je prends mon petit déjeuner cinématographique devant la gréve de la faim des prisonniers politiques de l’IRA et leur leader Bobby Sands, lors de leur « Blanket Protest », en 1981, contre la répression thatchérienne, dans leur geôle nord-irlandaise de Maze. Hunger, le premier film de Steve McQueen (rien à voir bien sûr avec Josh Randall), a déjà reçu la Caméra d’or au dernier Festival de Cannes. Réquisitoire contre l’ineptie des politiques territoriales, poignant plaidoyer en faveur des convictions humaines, il s’agit d’un film universel à la poésie noire, balançant entre cinéma politique et œuvre intimiste. Un très grand film d’un nouveau réalisateur qui a été proclamé « artiste officiel de la guerre en Irak » pour sa collaboration avec les familles de soldats britanniques décédés là-bas.

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Nous nous remettons de nos émotions avec un sandwich à la brasserie du Cancaven ; mon voisin se désespère de l’absence de cornichons avec son jambon de pays !
A complete history of my sexual failures inaugure notre programme de l’après-midi. Sylvie Mallet, présidente du festival, nous met l’eau à la bouche en avouant qu’elle a eu la banane (sic) lors de la projection en vue de la sélection ! Hussam Hindi, directeur artistique, le présente comme un OFNI, objet filmique non identifié, oscillant entre reportage, documentaire voire fiction. Le réalisateur Chris Waitt, se met en scène et, perche de son à la main, en compagnie d’un cameraman, entreprend d’interroger ses ex conquêtes féminines pour comprendre ce qui cloche dans toutes ses relations amoureuses. Cela constitue un autoportrait impudique, loufoque et hilarant ; quelques membres du jury dans mon champ de vision, sont pliés de rire. En conclusion de son enquête, notre héros, clown triste, pour essayer de trouver enfin la cause de ses échecs, après une consommation excessive donc douloureuse de viagra, accoste dans la rue, multiples femmes, y compris une policewoman en exercice ce qui lui vaut un petit séjour à l’ombre. Happy end, le film s’achève avec une jeune journaliste, non disponible aujourd’hui mais… qui lui demande de la rappeler.
Les lumières rallumées, la jeune fille monte sur scène et révèle au public qu’elle vit avec le héros du film depuis trois mois et que … all is perfect ! Et voilà que Chris Waitt avec la même dégaine que dans le film ( son jean n’est cependant pas troué cette fois) apparaît à son tour ovationné par la salle. Plein d’humour, il ne donnera finalement jamais vraiment les clés exactes pour identifier son œuvre. Quoique très difficilement comparable avec Boy A, le cœur léger, je dépose mon « j’aime beaucoup » dans l’urne !
Je sors de la salle pour … reprendre, immédiatement, à l’extérieur, la file d’attente d’une avant-première Shadows in the sun. Il y a une part d’autobiographie du réalisateur David Rocksavage avec ses vacances, loin de la fièvre des Beatles, chez sa grand-mère dans la campagne sur la côte anglaise, à la fin des années 1960. L’image est belle mais je ne suis pas touché par ce mélo … il faut dire que les émotions n’ont pas manqué auparavant.
Et, elles vont resurgir, en fin de soirée, avec le terrifiant Eden Lake. Le réalisateur James Watkins, présent, déclare que la question n’est pas de savoir si le couple en route pour un week-end romantique au bord d’un lac, va y survivre, mais plutôt si nous, spectateurs, allons survivre !!! Annoncé comme un film d’horreur, Eden Lake crée un fort malaise car, en l’absence marquée des codes du genre, on finit par croire plausible le terrifiant acharnement d’une bande d’adolescents sur le couple d’amoureux à la recherche d’un lieu tranquille. Le « lac Paradis » est un horrible cauchemar bien ficelé et mon voisin, celui des cornichons, a le béguin pour Kelly Reilly qui campe une institutrice comme on en a tous rêvé !

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Samedi matin, sortie en boîte avec The Club ! Nous attendons que la salle soit libérée par Lambert Wilson et Alice Taglioni venus en séance privée de rattrapage de Boy A. A la sortie, Lambert, très consensuel, nous confie : « tout est bien, cela dépend de quoi on parle ! ».
Je pense au couple de bourgeois dinardais (pléonasme ?) que l’on a croisé, et qui semble s’offusquer de la multiplication des scénarios autour de la prison et des taulards. Malchance pour eux, The Club décrit le parcours d’un ouvrier déprimé, privé de son fils, à sa sortie de taule, qui retrouve la force de vivre auprès de trois videurs d’une boîte de nuit. En résulte une efficace chronique des années 1980 dans les Midlands sur fond de drogue et violence, avec une bande son à couper le souffle et un quatuor d’acteurs ébouriffant et … ébouriffé par leur tournée des bars dinardais la nuit précédente ! Le brun Shaun Parkes, avec humour, avoue avoir apprécié sa composition en « blond » , tandis que l’athlétique Colin Salmon fait un tabac auprès des festivalières.

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L’après-midi, après un sandwich avec cornichons (!), projection du dernier film en compétition, The escapist, encore une histoire de taulards ! Une remarquable brochette d’acteurs emmenés par Brian Cox, présent dans la salle, portent avec énergie, cette espèce de long épisode de Prison Break. Ce puzzle monté astucieusement, aurait mérité, à mon goût, le prix du meilleur scénario mais … le jury est souverain.

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Le temps de reprendre la queue à l’extérieur et je trouve Colin Firth près de la caisse qui patiente pour présenter en avant-première, Genova de Michaël Winterbottom, déjà lauréat au festival avec Jude, en 1996. Il n’hésite pas à qualifier Winterbottom de meilleur réalisateur britannique actuellement, Ken Loach n’est pas mort pourtant !
Malgré la jolie lumière de la Riviera italienne, je ne me laisse pas émouvoir par cette histoire à trois personnages, le père et ses deux filles, suite au décès de son épouse dans un accident de voiture.
En fin de soirée, « Shane Meadows is back in Dinard town » après son succès ici, en 2004 avec Dead Man’s Shoes, et la projection de This is England, l’an passé.

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Aujourd’hui, avec Somers town, il déçoit quelque peu mais un film de Shane Meadows, même moyen, demeure pétri de qualités. A l’origine, il s’agit d’un projet commandé par la société Eurostar pour constituer une mémoire d’archives en couleurs de ce quartier proche de la gare de Saint Pancras à Londres, où la compagnie emploie de nombreux travailleurs immigrés. Au final, nous obtenons une chronique en noir et blanc d’une jeunesse paumée interprétée par l’excellent Thomas Turgoose qui a fui ses Midlands de This is England. A l’instar de La lettre de Freddy Buache dans laquelle Jean-Luc Godard détourne avec son génie, la commande de l’office de tourisme de Lausanne, l’ami Shane a un peu roulé dans la farine, la société de chemin de fer … mais il faut prendre les sous où ils sont !
Déjà, dimanche ! Dans les travées, le palmarès de la veille, est abondamment commenté … sentiment général, trop de prix pour Boy A !
Encore, trois avant-premières au menu du jour ! Le matin, Adulthood de Noël Clarke qui joue également. Un film de plus sur des taulards et le délicat retour à la liberté ; la vie n’est pas plus simple dehors que derrière les barreaux.

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Le soleil timide est de retour donc sandwich devant la plage de l’Ecluse ! Les oiseaux de mer s’invitent aussi aux festivités ; à ce propos, mon amateur de cornichons, et apparemment, spécialiste des Laridés, me précise que toutes les mouettes que vous admirez en Bretagne, sont des goélands ! Donc … « Vos gueules les mouettes » pour reprendre un « nanar » d’anthologie dans lequel se compromit Pierre Mondy, parrain du festival. En début d’après-midi, projection de The edge of love qui narre une période de la vie de deux couples tiraillés entre amitié et amour sur fond de seconde guerre mondiale. L’un des deux maris est Dylan Thomas considéré comme l’un des plus brillants poètes de langue anglaise du vingtième siècle. Il fut « une de ces âmes insoumises qui approchent trop près du soleil et se sont liquéfiées dans l’alcool ».
Les acteurs sont excellents, les costumes impeccables et la photographie dans la campagne galloise, remarquable. En prime, nous sommes envoûtés par les vers magnifiques de l’immense poète :

«… Ni pour le prétentieux, ignorant
la lune qui fait rage, j’écris
sur ces pages mouillées d’embrun,
ni pour les morts trop hauts
avec leurs rossignols et leurs psaumes
mais pour les amants, leurs bras
enlaçant les chagrins du Temps,
qui n’accordent ni attention, ni salaire
ni éloge à mon métier, mon art morose… »

En anglais, c’est plus déchirant encore !
Une dernière queue devant la salle Bouttet pour voir Flashbacks of a fool, un fou interprété par Daniel Craig dépouillé de son costume de nouveau James Bond. Il campe malgré tout un acteur d’Hollywood à la carrière cahotante, de retour en Angleterre pour les obsèques d’un de ses amis d’enfance. Il arrive en retard comme il le fut sans doute souvent à des moments décisifs de sa vie. La bande son est épatante avec en ouverture du film, l’adaptation anglaise d’une chanson de Brel « Fils de César ou fils de rien, tous les enfants sont comme le tien » ainsi que David Bowie et le lascif « Virginia plain » de Roxy Music qui constitue un moment clé de l’histoire.

Clap de fin sur la dix-neuvième édition du festival du cinéma britannique dont on a constaté encore une fois l’énergique santé avec des sujets sociaux traités avec force et justesse, et interprétés par une kyrielle de brillants acteurs qui excellent aussi dans les seconds rôles. Notre cinéma semble souvent mièvre en comparaison. Pourtant, c’est à la sortie d’une usine que les frères Lumière tournèrent en 1895, ce qui constitue le premier film de l’histoire du cinéma !

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Le Festival de Lama (Haute-Corse)

Lorsqu’en ferry, on quitte L’Ile-Rousse pour rejoindre la Riviera italienne, on distingue par temps clair, au-delà du rivage de l’Ostriconi, accrochés à la montagne de Balagne, quelques villages perchés ; parmi ceux-ci, Lama qui accueillait fin juillet, pour la quinzième année, le Festival européen  du Cinéma et du monde rural. Intrigué par le bouche à oreille élogieux vantant cette manifestation, j’ai souhaité me rendre dans ce minuscule village de Haute-Corse dont on dit  « qu’il est rempli des toiles qui se projettent la nuit à ciel ouvert et qui résonnent dans toute l’île comme un écho enchanteur ». 

En cet après-midi de chaleur écrasante qui ne décourage pas les cigales de chanter, à un détour de la route pentue sinuant dans le maquis, entre les murettes de pierres, il apparaît bientôt adossé au Monte Astu.

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Sur les troncs des oliviers, quelques affichettes annonçant le festival confirment que nous sommes sur le bon chemin. 

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Nous abandonnons notre véhicule dans le sens de la descente à l’entrée de ce petit bout du monde, en prévision du retour sans doute encombré, et rejoignons à quelques pas de là, un amour de placette, un décor de cinéma, un décor en hommage au cinéma. Allez savoir pourquoi, la lumière corse digne de sa cousine italienne peut-être, le savoureux accent des villageois, je pense immédiatement à Cinema Paradiso

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A gauche, légèrement en contrebas, à l’ombre d’un arbre centenaire, deux tables de camping recouvertes pêle-mêle d’affiches des éditions précédentes du festival et de catalogues de la programmation de cette année ; sur un guéridon, dans une corbeille d’osier, d’appétissantes prunes et grappes de raisin : nous sommes au bureau d’information et d’accueil du festival où, d’ores et déjà, nous réservons nos billets pour la séance du soir.

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Pour l’instant, la voix d’un conférencier nous invite à entrer dans le « Stallo », d’anciennes écuries de la maréchaussée aux allures d’église transformées en un magnifique centre culturel qui accueille, outre une exposition permanente de photographies anciennes offertes par toutes les familles du village, les toiles colorées de José Lorenzi. Cet agrégé d’arts plastiques bastiais a participé à de nombreuses manifestations d’art contemporain à travers le monde. A droite, de l’autre côté de la chaussée, des agaves avant et pendant leur étonnante inflorescence, s’épanouissent devant l’église San Lorenzu construite au XVème siècle. A l’intérieur, le maître autel est surmonté d’un baldaquin soutenu par deux colonnes de style toscan. On y admire aussi un tableau daté de 1840, œuvre du peintre italien Begnini  … la vie est belle décidément ici ! 

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Derrière l’église, adossé à la nef, le terrain de boules est pour l’instant désert. Seuls quelques autochtones devisent assis à l’ombre d’un mur tapissé de quelques affiches des films projetés cette semaine : Rumba, Gomorra lauréat du récent Festival de Cannes, Le dirigeable volé un film tchèque pour enfants, Versailles l’alléchante errance d’un gamin abandonné avec Guillaume Depardieu, qui sort ces jours-ci sur les écrans nationaux.   Fuyant le soleil brûlant, nous nous engouffrons dans l’ombre des ruelles, des passages voûtés et des escaliers de pierres qui mènent vers le quartier haut du village. Lama respire l’authenticité ; ici pas d’échoppes pour touristes, rien que des maisons au charme suranné avec leurs portails de bois et leurs marteaux de bronze, leurs façades mangées par les lauriers et les bougainvillées sur lesquelles s’appuie parfois la meule d’un ancien moulin à huile qui rappelle cette activité florissante durant trois siècles. Les deux guerres mondiales et un immense incendie en août 1971 consumant 35 000 pieds d’oliviers précipitèrent le déclin de cette culture laissant le village exsangue économiquement. 

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Et puis, surprise, dans ce pittoresque dédale, au détour d’une des sentes étroites et abruptes, apparaît suspendu au mur d’une de ces maisons accotées aux rochers, un écran de cinéma : ici, au lieu-dit Mercatu, c’est le site du festival réservé aux enfants ; assis en tailleur sur les larges marches des escaliers, le regard brillant de joie ou d’émotion, chaque soir, leur cœur bat avec Elsa, la petite fillette fuguant avec un vieux monsieur campé par Michel Serrault à la recherche de l’Isabelle, un merveilleux papillon de nuit, ou encore avec les deux enfants martyrisés par « Folcoche » leur mère dans l’adaptation du roman Vipère au poing réalisée par Philippe De Broca. Pour l’instant, la ruelle résonne juste des accents de quelques villageois acteurs de la vie quotidienne, comme descendus de l’écran à l’instar du subterfuge imaginé par Woody Allen dans La rose pourpre du Caire. 

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Plus loin, c’est l’Ombria, site destiné au documentaire. En attendant que Raymond Depardon offre la dernière livraison de ses Profils paysans, trois jeunes filles disputent une partie de scrabble acharnée, en plein milieu du chemin. 

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Tranquillement, nous redescendons vers le boulingrin qui, l’heure de la sieste passée, a trouvé vie. Assis sur un banc de pierre, je me régale des dégaines et des dialogues des boulistes dignes d’un film de Marcel Pagnol. Auprès de moi, un vieux corse qu’on dirait sortir d’un film d’Audiard ou de José Giovanni, sifflote Aznavour, « Viens voir les comédiens qui arrivent » … il n’est que dix-neuf heures, ils n’arriveront qu’un peu plus tard, sur l’écran blanc de la nuit noire.

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En attendant, nous rejoignons la fraîche terrasse de l’excellent restaurant du Campu Latinu.Tout en jouissant de la vue sur le village rougi par le soleil couchant, nous nous rassasions d’une savoureuse cuisine méditerranéenne, rafraîchie par un gouleyant rosé de Sartène.

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Puis, il est temps de rejoindre, à l’autre bout du village, la Piscine pour plonger … dans l’univers du septième art. Cinéphiles, touristes, curieux, villageois s’y retrouvent la nuit tombée, les yeux vers la toile et les étoiles. 

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Coïncidence, ce soir, avec Fly me to the moon, on s’envole vers une autre planète. Le scénario subtil du réalisateur belge Ben Stassen, a choisi comme stars, trois mouches qui embarquent discrètement dans le premier vol vers la Lune avec les astronautes Armstrong, Aldrin et Collins. Ce film d’animation utilise la technologie du système 3D qu’on découvre à l’aide de lunettes spéciales prêtées à l’entrée. On nous promet que d’ici dix ans, toutes les salles de cinéma seront équipées pour la vision en trois dimensions. Deux courts clips sont projetés en début de séance, pour vérifier le bon fonctionnement du dispositif. Résultat concluant pour 475 des 480 spectateurs présents, l’organisateur révélant qu’un pour cent de la population ne jouit pas de la vision en relief !!! Frustration évidente car l’effet est saisissant et les sympathiques diptères semblent voleter autour de notre fauteuil. Les nouvelles générations se familiarisent avec la navigation spatiale et l’aventure d’Apollo 11 tandis que les anciennes, nourries aux bandes dessinées alors visionnaires de Tintin, se surprennent à croire en l’odyssée de ces « mouchonautes ». Peu avant la fin du film, le vrai Aldrin vient briser le rêve en affirmant qu’aucun insecte n’a pu l’accompagner dans sa mission. Magie du cinéma !  En me levant de mon siège, je jette un œil vers le ciel constellé d’étoiles. Il manque juste la lune, c’est vrai qu’elle était sur l’écran ! Le public, en file indienne, s’écoule lentement sur le chemin escarpé et peu éclairé qui ramène à flanc de colline, au centre du village. Je pense au prologue de Aguirre ou la colère de Dieu et cet interminable cordon d’indiens accrochés à la vertigineuse montagne andine … Ah, Cinéma quand tu nous tiens ! Cette année, la présidente du jury était Sandrine Bonnaire, une actrice vraie, sincère, modeste et talentueuse comme l’est le Festival de Lama. Venez un jour dans ce minuscule village de montagne qui voit la mer en bas, au fond de la vallée. 

SUEURS FROIDES à Dinard (Epilogue)

Dans un billet daté du 18 mai 2008, je vous avais fait part du vif émoi de la population de Dinard, suscité par la découverte du corps mutilé d’un homme dans la cour des services techniques de la ville.
A l’heure où les vacanciers affluent dans la charmante station balnéaire bretonne, l’inspecteur Harry Coffin et ses hommes, chargés de l’enquête, viennent de mettre fin au lourd suspense.
Leur travail de fins limiers qui, rapidement, privilégia la piste locale, s’est avéré payant. Il a débouché sur l’interpellation d’un suspect qui aurait, sans difficulté, reconnu les faits qui remontent à l’hiver 2003. Le coupable présumé, le sire Eole, semble familier des marins de la région pour son caractère imprévisible et ses fréquentes sautes d’humeur. C’est d’ailleurs l’une de ses crises de démence qui serait à l’origine du drame. Les enquêteurs n’écartent pas la possibilité de la complicité d’un certain Poséïdon, héritier d’une riche famille d’armateurs grecs qui, au-delà du crime, pourrait aussi avoir joué un rôle actif dans ce commerce illégal de statuettes dont il avait été fait état dés le début de l’affaire.
L’inspecteur Harry Coffin a bien voulu fournir quelques renseignements sur la personnalité assez trouble de la victime. Il s’agit de A.H, ressortissant britannique qui, accueilli par Lionel Ducos, un artiste nantais, aurait séjourné dans la cité bretonne à partir de 1992, à l’entrée de la plage de l’Ecluse, à proximité du cinéma Alizé et d’un magasin de souvenirs.

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Etrangement, l’homme n’était pas inconnu des services de police. En effet, d’après des renseignements fournis par leurs collègues britanniques de Scotland Yard, il fut envoyé par son père, dès l’âge de quatre ou cinq ans, au commissariat de police de sa banlieue londonienne, avec une lettre. Le commissaire la lut et enferma l’enfant dans une cellule durant une dizaine de minutes, en lui disant : « Voilà ce qu’on fait aux petits garçons méchants. »
Doit-on voir dans cette aversion enfantine envers la police, son goût à l’âge adulte, confirmé par de très nombreux témoins, pour raconter des histoires effrayantes en présentant les policiers comme des incapables complètement à côté de la vérité ?
De son père épicier, il aurait hérité d’un amour immodéré pour la nourriture qui expliquerait son allure rondouillarde, presque boulimique. Un proche aurait témoigné que A.H n’avait jamais voulu qu’on cuisine un soufflé chez lui tant qu’il n’y eut pas de fourneau avec une porte en verre. Il y voyait là la nuance entre la surprise et le suspense car attendre quarante minutes pour savoir si le soufflé était réussi, lui était insupportable.
Autre pan de sa personnalité, la victime, obsédée par son physique ingrat, paradoxalement, avait un goût prononcé pour l’exhibitionnisme, ne perdant pas une occasion de se montrer, penchant très connu sous le nom de syndrome des « cameos ».
A.H semblait aussi posséder un humour très décalé, au demeurant naturel pour un britannique. Ainsi, l’attention des enquêteurs, en fouillant dans sa correspondance, a été retenue par un énigmatique courrier :
« Un très heureux ABCDEFGHIJKMNOPQRSTUVWXYZ. »
Les services graphologiques ont pu replacer la lettre dans son contexte et ont conclu que A.H souhaitait « un joyeux No L » à un collègue de travail, un certain Truffaut François.
Ainsi, s’achève ce sombre fait divers qui n’aurait sans doute pas laissé de marbre (ni de bronze, ni de résine de synthèse !), un célèbre homonyme de la victime, du moins par les initiales, un certain Alfred Hitchcock.

 

Chers amis lecteurs, je ne sais si, en la circonstance, la fiction rattrape la réalité ou inversement.
Ce fait divers surgit de mon imagination quand, lors d’une paisible promenade dans les hauts de Dinard, je découvris dans un terrain vague, la statue très abîmée du « maître du suspense » qui accueillait, il y a quelques années, ceux qui fréquentaient la plage de l’Ecluse.
Quand il créa le Festival du Cinéma britannique en 1990, il apparut évident à Thierry de la Fournière, de choisir Alfred Hitchcock, cinéaste britannique éminent, comme emblème de sa manifestation. Outre l’inauguration de cette stèle, le « Hitchcock d’Or » récompense le film lauréat. A la lecture du palmarès, on constate que l’ont reçu notamment « The Full Monty », « Billy Elliot », « La jeune fille à la perle » qui firent la carrière que l’on sait par la suite.
Spectateur assidu de ce festival, j’aurai l’occasion de vous en entretenir à l’occasion de la 19e édition qui se déroulera du 2 au 5 octobre 2008.

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Je ne me permettrai pas d’évoquer ici, la carrière et le génie d’Alfred Hitchcock, de nombreux sites le font de manière très détaillée et talentueuse.
Juste deux souvenirs personnels ! Mes parents avaient sans doute perçu les qualités cinématographiques de Sir Alfred en me laissant regarder, dès mon enfance, l’anthologie policière et fantastique de « Alfred Hitchcock présente » dont il ne réalisa que quelques épisodes. Plus que pour « Aigle noir » et « Thierry la Fronde », je m’installais devant notre téléviseur avec la chaîne unique en noir et blanc, à l’apparition du célèbre générique durant lequel, au rythme de « La marche funèbre pour une marionnette » de Gounod », la silhouette ventrue du maître venait se placer de profil dans sa caricature. Avec son accent inimitable et son humour décapant, il inaugurait alors l’épisode : « Aujourd’hui, nous vous présentons une petite histoire de meurtre, de concupiscence, d’escroquerie, de vengeance et de cupidité. Je suis sûr que vous l’aimerez … ». Le ton était donné, bien sur que j’aimais !
Quelques décennies plus tard, dans le cadre d’une éducation à l’image , je proposais à des élèves de cours préparatoire et cours élémentaire, l’analyse de l’attaque des Oiseaux dans le film éponyme. Je savourais de voir ces enfants, après le visionnement de ce moment d’épouvante et l’étude du story-board, comprendre sans effroi l’effet Koulechov et les subtilités du montage alterné. Que nous revienne vite Alfred Hitchcock au bord de la plage de Dinard, devant le cinéma et la boutique de souvenirs ! Souvenirs merveilleux de cinéma !

SUEURS FROIDES à Dinard

Une véritable psychose a envahi la prestigieuse cité balnéaire de la côte d’émeraude depuis la découverte macabre effectuée par un paisible sexagénaire dinardais, vendredi 9 mai.
Rappel des faits, Monsieur Michel H. se rendait à pied, comme à l’accoutumée, au marché des halles lorsque, longeant le grillage des services techniques municipaux, rue Branly, il entrevit une forme humaine allongée sur le dos, dans l’herbe, entre un tas de sable et un bloc ovoïde de ciment.

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Fortement choqué par l’effrayant spectacle, Monsieur H. rebroussa chemin jusqu’au bar des Amis, tout proche, à l’angle de la rue Saint-Alexandre, pour recouvrer ses esprits devant un verre de muscadet et avertir la gendarmerie locale.
D’après les tous premiers éléments de l’enquête, la victime serait un homme âgé, chauve, de petite taille mais assez corpulent, vêtu d’un costume et d’une cravate d’une élégance très britannique. Les circonstances exactes du décès demeurent inconnues ; cependant, la mort remonterait à quelques jours voire plus, compte tenu de l’état de décomposition avancée du corps. Le crâne fracturé et de profondes entailles sur le visage laissent penser à un acte d’extrême sauvagerie. La corde, retrouvée non loin du cadavre, n’aurait aucun lien avec l’affaire et aurait été déposée récemment par un cantonnier municipal.

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Les policiers locaux se sont rendus à la maison du docteur Edwardes dont une fenêtre donne sur la cour des locaux techniques de la ville. Le médecin n’aurait rien vu ni entendu.
La Brigade criminelle de Paris a été appelée en renfort et malgré le pont de Pentecôte, l’inspecteur Harry Coffin était à pied d’œuvre ce week-end. Dès son arrivée, il a diligenté une autopsie et diffusé, dans l’édition régionale de Ouest-France un portrait de la victime qui ne portait aucun papier d’identité sur elle. Il compte sur les témoignages de la population locale pour mettre rapidement la main au collet de l’assassin.
Le suspect schizophrène, l’homme qui en savait trop, dont nous avions annoncé la garde en vue dans nos colonnes d’hier, a été relâché. Très vite, il est apparu comme le faux coupable par excellence et le grand alibi qu’il a fourni aux enquêteurs, l’a totalement lavé de tous soupçons.
Avare de révélations, l’inspecteur Harry Coffin, peu prolixe avec les journalistes au comptoir de la Taverne de la Jamaïque, nous a cependant avoué être fortement intrigué par la présence de volatiles noirs morts enchaînés au corps. Les Oiseaux ont été autopsiés et la thèse de l’empoisonnement des charognards est d’ores et déjà rejetée. Il ne s’agirait pas non plus de goélands, très nombreux dans la station, mazoutés lors d’une récente marée noire. On ne saurait exclure une mise en scène sadique du crime avec des spécimen de la famille des Corvidés.

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Aux dernières informations, la découverte de plusieurs statuettes de bronze dans la vitrine d’un magasin du boulevard Féart, proche de l’office de tourisme, pourrait fournir des indices très précieux. En effet, la présence d’oiseaux juchés sur les épaules du modèle des statuettes corroborerait le profil fétichiste du criminel. On ne peut cependant écarter non plus le lien avec l’organisation d’un commerce illégal de ces œuvres d’art qui serait particulièrement florissant, chaque année, au mois d’octobre. Resurgissent ces échos d’un trafic qu’on avait déjà évoqué, il y a quelques années, avec l’arrestation spectaculaire de Rebecca et Frenzy, ce couple surnommé Les amants du Cap(ricorne) Fréhel.
En toute dernière minute, l’étau se resserrerait autour d’un individu inconnu du nord-express de Saint-Malo à Paris dont on aurait localisé un énigmatique appel téléphonique : « Mais qui (v)a tué Harry ? … t’as le bonjour d’Alfred ! ».Même si l’humour noir peut sembler déplacer dans ces circonstances dramatiques, il faut reconnaître que, cette année, il n’y a pas de printemps pour Marnie, brigadier-chef de l’unité de gendarmerie de la station. Sur la plage de l’écluse et les trente-neuf marches du Grand Hôtel, cet inquiétant suspense alimente, il n’y a pas l’ombre d’un doute, toutes les conversations des Dinardais qui souhaitent que toute la vérité soit faite sur un crime presque parfait, et retrouver la sérénité dans les plus brefs délais.A suivre !

Au cas où, cher lecteur, vous disposeriez de quelque indice susceptible de faire progresser l’enquête, vous pouvez en faire part au rédacteur de ce blog qui transmettra aux services de police chargés de résoudre cette énigme.

Tranche de vie, tranche de mort

Une photographie qui m’a été envoyée …
L’ordinateur me fournit ces informations : cliché réalisé avec un appareil numérique Panasonic DMC-FX8, le 13 décembre 2007 matin à 7h 11. La focale de l’objectif est de 5,8 mm, l’ouverture du diaphragme de f/2.8, la vitesse de 100 ISO et le flash s’est déclenché.

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L’œil est, de suite, accroché par le premier plan très lumineux, la une d’un journal, d’une horizontalité quasi-parfaite, qui agit comme une légende : « Le retour ».
Puis, il monte, au centre de l’image, vers l’unique personnage de la scène : un chat attendrissant, assis sur ses pattes arrière, son regard attiré vers un hors champ inconnu. Non apeuré, car sans doute coutumier du fait, avec la complaisance de ses maîtres, il s’attarde sur la table. Autour de lui, on distingue quelques magazines à sa droite, un verre, une brique de lait, un pack de céréales, un quignon de pain, un cendrier sur sa gauche. Quelques miettes sur la table laissent supposer que le petit déjeuner vient de s’achever.
L’arrière-plan sombre et l’utilisation du flash témoignent de la pénombre qui règne à cette heure matinale. Un léger grossissement sur la date du quotidien confirme qu’il s’agit de l’édition du jour déposée probablement dans la boîte à lettres et parcourue en mangeant.
Je surfe sur Google pour obtenir de plus amples informations. « Le Nouvelliste » est un quotidien du Valais suisse qui titre en ce jour sur les élections au Conseil Fédéral Helvétique. Il semble se réjouir de la défaite du nationaliste Blocher et de l’accession à la présidence du démocrate valaisan Couchepin.
Polysémie d’un instantané qui, finalement, signifie beaucoup. Tranche de vie paisible, découpée, un matin apparemment banal, dans un foyer suisse.
En fait, Maïté, ainsi s’appelle cette adorable chatte, a le regard perdu loin des joutes politiciennes de la planète humaine. Pour elle, il s’agit du grand départ et non d’un retour. Très malade, elle rejoindra, quatre heures plus tard, le paradis des chats. Tranche de mort …
Le maître de maison a fixé un ultime souvenir de son animal de compagnie.
La révélation du hors cadre et du non dit, fait naître l’émotion et détruit l’atmosphère sereine de la photographie.

 

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