Archive pour la catégorie 'Histoires de cinéma et de photographie'

Patience, encore quelques jours!

Lecteurs fidèles, ne soyez pas inquiets ! Je ne vous abandonne pas malgré mon silence depuis mon dernier billet en date du 2 juillet 2013.
Tout simplement, j’ai consacré le début du mois de juillet ainsi que la première quinzaine d’août à la réalisation d’un film constituant le troisième volet du travail de conservation audiovisuelle de la mémoire du village de La Bastide du Salat en Ariège.
« Là-haut … Amédée Soucasse », tel est le titre du film, sera présenté à la population locale le 20 août prochain.
Patience donc ! Dans quelques jours, je vous narrerai par le détail, images à l’appui, cette émouvante aventure d’amitié.

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Voyage dans le cinéma de Jean-Jacques Beineix

L’histoire de Boulogne-Billancourt est imprégnée depuis longtemps de celle du 7e art. Dès la fin du dix-neuvième siècle, Etienne-Jules Marey réalisa plusieurs expériences cinétiques à la station physiologique du parc des Princes. Il y mit au point le fusil photographique et la caméra chronophotographique, ouvrant la voie vers le cinématographe.
En 1912, le studio cinématographique « L’Éclipse » s’installa rue de la Tourelle à Boulogne. Il accueillit le tournage de La Reine Élisabeth avec Sarah Bernhardt avant de devoir fermer précipitamment pour cause de Première Guerre mondiale.
En 1923, Henri Diamant-Berger transforma les ateliers d’une société d’aviation, rue du Fief à Billancourt, en studios de prises de vues. Puis, il fonda en 1926, le « Studio de Billancourt », quai du Point-du-Jour. C’est là qu’Abel Gance tourna son Napoléon. Dreyer, Jean Renoir, Marcel Pagnol, notamment, y filmèrent quelques-uns de leurs chefs-d’œuvre. En 1933, le studio devint les « Paris-Studios-Cinéma ». « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? », la savoureuse séquence avec Arletty et Louis Jouvet sur la passerelle devant L’Hôtel du Nord fut tournée dans ces studios. En 1947, les studios du « Monde Illustré » créés par le réalisateur Léo Joannon en 1941 changèrent de nom pour prendre celui de « Studios de Boulogne ». Les bâtiments sis avenue Jean-Baptiste-Clément accueillirent alors une nouvelle génération de réalisateurs comme Claude Autant-Lara, René Clair, Jacques Tati…

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Avec l’arrivée des cinéastes de la Nouvelle Vague qui préféraient tourner en extérieur, s’amorça le déclin des studios. Ceux de Billancourt disparurent tandis que ceux de Boulogne se reconvertirent en studios de télévision où sont encore enregistrées de nombreuses émissions.
Il est donc presque naturel que le musée des Années Trente, installé dans l’espace Landowski, du nom du sculpteur des Fantômes d’Oulchy-le-Château (voir billet du 4 janvier 2013), consacre une exposition à la gloire d’un cinéaste, en l’occurrence, Jean-Jacques Beineix, auteur de quelques films cultes des années 80. Il monta même La Lune dans le caniveau, sans vraiment la décrocher ( !), dans les hangars du quai du Point-du-Jour.

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L’affiche de la manifestation, placardée sur la façade du musée constitue déjà un clin d’œil plein d’humour à l’œuvre d’un réalisateur ambitieux, original et dérangeant.
La première phrase du premier volume de son autobiographie Les chantiers de la gloire correspond bien au personnage : « Je suis né dans le quartier des Batignolles le 8 octobre 1946, plus précisément à dix-neuf heures quinze ; je jure que je ne recommencerai plus. »
Beineix nous invite dans un vaste loft agencé en appartement dont chaque pièce restitue l’ambiance de ses films.
Ainsi, en guise de couloir et vestibule, pour pénétrer dans l’univers de ce dompteur d’images, on emprunte le tunnel des fauves qui mène à la piste de cirque de Roselyne et les lions.

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Le fouet de Roselyne est posé sur un de ces tabourets qui peuvent supporter le poids d’un lion, soit entre 150 et 290 kilos.
Il ne s’agit pas du premier long métrage réalisé par Beineix mais comme dit Philippe Clevenot, le professeur d’anglais dans ce film, « le chemin le plus court d’un point à un autre n’est pas la ligne droite, mais le rêve ».
Alors, rêvons ! J’en ai déjà parlé (voir billet du 24 septembre 2009 ), le cirque enchanta mon enfance lorsque Bouglione, Amar, Pinder, Rancy, Jean Richard plantaient leur tente dans mon bourg natal. Mes parents m’emmenèrent au Grand Rex voir Sous le plus grand chapiteau du monde, une projection permanente au vrai sens du terme, le mot fin disparaissait de l’écran qu’immédiatement, sans aucune publicité, les premières images surgissaient de nouveau. De la même génération que moi, Beineix le vit et le revit également.
Beineix aime les fauves, plus tard au cours de ma visite, je remarquerai quelques statuettes de lions sorties de son cabinet de curiosités.

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Il tire son scénario d’une histoire vraie, à la différence de ses autres films adaptés de livres.
Alors qu’il tournait un film publicitaire avec une panthère noire pour la marque de peinture Valentine, Beineix rencontra Thierry Le Portier, un dresseur de fauves, qui lui raconta sa vie romanesque, son enfance, son amour pour sa femme Roselyne. Subjugué, il choisit d’en faire un film et de prendre la sculpturale Isabelle Pasco, sa compagne à l’époque, pour interpréter le rôle de Roselyne.
Beineix y développe les thèmes de la transmission, de la passion, de l’apprentissage et la dureté de la vie de saltimbanque : « Les animaux représentent la matière brute, la cage le lieu scénique. C’est dans la cage que le dompteur trouve l’inspiration et qu’il met la matière en forme l’espace d’un instant. Sur la page, l’écrivain trouve les mots. Dans cette histoire, ce n’est pas le cirque qui m’a tant intéressé que cet effort, cette tension qui a lieu dans un cercle, au centre, convergence du rayon de tous les regards ».
Le tournage demanda une préparation de neuf mois avec les fauves
« Au cirque on tente à chaque tour de piste de résoudre la quadrature du cercle, la piste est un anneau magique mais la part de magique n’appartient qu’au moment où l’on est dans le cercle, dès qu’on en sort, l’artiste n’est plus rien et la magie est partie dans le cœur des spectateurs. Pour l’artiste, il faut recommencer, toujours recommencer. »
Pour Beineix, les acteurs acceptèrent de se mettre en danger en rentrant dans la cage. Le résultat fut splendide même si le film ne reçut qu’un accueil mitigé à sa sortie. Il fut réhabilité, dix-sept ans plus tard, lors de son passage à la télévision dans une version longue.

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Aujourd’hui est un fauve, demain verra son bond écrivait René Char. Pour l’instant, je me glisse maintenant dans la cuisine de 37°2 le matin.

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Tous mes sens sont en éveil, même virtuellement l’odorat avec les senteurs de la spécialité de Zorg, le chili con carne qui doit mijoter dans la cocotte sur la gazinière.
Je crois que si j’en avais le temps, je me poserais là sur une chaise pour l’après-midi tant cette romance passionnelle adaptée d’un roman de Philippe Djian me procura quelques-unes de mes plus belles émotions de cinéma. La quarantaine me guettait et j’enviais Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, ces deux tourtereaux insouciants prêts à s’aimer jusqu’à la mort.

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Tout y est beau et étonnant, les lieux déjà ! J’ai voulu les arpenter pour y retrouver leur magie, Gruissan d’abord, pour Charles Trenet certes, mais aussi pour la plage des chalets sur pilotis. Elle a perdu son âme depuis, et le bungalow de Zorg construit et incendié pour les besoins du film ne s’y trouve évidemment plus. Seule une maison de poupée à l’entrée de la plage en témoigne.

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Le Causse Méjean ensuite, un désert jaune brûlé de landes et de pierres comme royaume, un coucher de soleil incandescent : « Putain, j’adore ce coin ! » Moi aussi, j’aime ce coin de Lozère ! Du coffre de la Mercédès jaune, Zorg avec une veste jaune sort un gâteau aux bougies déjà allumées : « Á tes vingt ans Betty ! » « Tout ce qui est ici est à toi » … « Tu veux dire que le coucher de soleil accroché dans les arbres, c’est à moi ? … Le silence et le petit courant d’air qui descend de la colline, c’est à moi aussi ? » Beineix décida de faire le livre à cause de cette scène.

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Qui n’a pas rêvé d’un anniversaire aussi surréaliste et poétique ?
Tout y est beau, ainsi aussi la musique de Gabriel Yared que j’entendrai à la fin de la visite. Des frissons me traversent à chaque fois que je vois Zorg pianoter la mélodie du vent. Petite musique à trois mains car Betty joue aussi avec un doigt … « C’est pas chrétien ce que vous faites !… Mais si c’est chrétien ! » rassure Gérard Darmon dont la maman repose sur son lit de mort à l’étage au-dessus.

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La robe de Betty est accrochée à un porte-manteau : « Elle m’a fait penser à une fleur mauve munie d’antennes translucides et d’un cœur en skaï mauve, et je ne connaissais pas beaucoup de filles capables de se fringuer comme ça avec autant d’insouciance.
Ils avaient annoncé des orages pour la fin de la journée mais le ciel restait bleu et le vent était passé. »
Cet ouragan de femme allait dévaster la vie de Zorg.

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Vingt ans plus tard, Beineix sortit une version longue de trois heures. Le charme opérait toujours, plus encore même.
« Les cuisines et les salles de bain sont des lieux que j’aime. Nous y passons une grande part de notre vie, et bien des choses s’y disent »
Ça tombe bien, j’entre maintenant dans la salle de bains de Diva, le premier long métrage de Beineix, son premier grand succès récompensé par quatre Césars bien qu’il fut descendu par la critique à sa sortie.

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Gorodish le sage alias Richard Bohringer nous accueille en fumant le cigare dans sa baignoire au milieu de son loft bleu.
Comme Luc Besson eut son Grand Bleu, Beineix voulut son bleu Diva : « Je passai outremer. En avant toute dans le bleu ! On n’est pas dans le jour, on n’est pas dans la nuit. On est ailleurs, dans le rêve. Le bleu des rêves … »

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L’idée d’un film tout bleu surgit involontairement de la découverte par Beineix d’une série de toiles intitulée Opéras glacés du peintre Jacques Monory qui travaillait presque exclusivement en monochromie sur des variations de cette couleur.
D’Opéra Furia dont une copie est accrochée au mur, à Diva, sur fond de polar, la correspondance n’était pas forcément évidente. Ce fut toute l’originalité du maestro Beineix que d’associer suspense et art lyrique.

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Á l’entrée du loft, est posé l’objet du délit, le magnétophone Nagra utilisé par le jeune fan postier à l’insu de la diva qui refuse tout enregistrement de ses récitals. Outre que deux taïwanais souhaitent qu’il restitue la bande pirate, le héros est également poursuivi par deux autres gangsters à la recherche d’une cassette déposée dans la sacoche de sa mobylette dans laquelle une ancienne prostituée révèle sa liaison avec un commissaire divisionnaire de la criminelle.
Un méli-mélo(mane) à ne plus retrouver la bonne piste sonore qui déconcerta les critiques de l’époque. Trente ans plus tard, la piraterie d’œuvres et les flics pourris n’appartiennent plus à la seule imagination de Beineix, loin s’en faut.
Je n’ai pas revu Diva. Peut-être, aujourd’hui, ne surprendrait-il plus. Il fut l’un des premiers films français laissant cours à une esthétique de l’image proche de la publicité et du clip.
« Notre époque commençait sérieusement à penser les villes comme un panneau d’affichage. La pub et les néons éclairaient les façades. Cela donnait à notre paysage urbain une dimension mercantile affichée mais aussi poétique, irréelle. »
C’était aussi l’époque des premières friches industrielles transformées en lofts. Beineix investit l’ancienne manufacture de tabacs de la SEITA à Issy-les-Moulineaux.
De jeunes futurs enseignants de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres où j’exerçais, avaient sans doute été conquis. Dans un module de formation à l’image que j’animais, ils choisirent de réaliser une parodie à partir de la bande son originale de la séquence de la poursuite : ni gangsters ni femmes de mauvaise vie pour préserver la bonne morale de l’institution pédagogique, une moto en guise de mobylette, le grand parc de l’établissement en lieu et place du métro, et une cassette mystérieuse contenant … les sujets d’examen de fin d’année !
Ici, je vous offre une ballade sentimentale dans l’aube bleue (bien sûr) du jardin des Tuileries. Il s’agit de la première séquence que tourna Beineix, un petit matin de quinze août.

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Il faut lire son autobiographie pour appréhender les difficultés et les hasards qui firent de Diva une aventure épuisante mais exaltante. Parmi une foule d’anecdotes, Beineix vous y raconte par exemple comment il aborda rue de Vaugirard une honnête femme pour lui demander sa robe parce qu’elle arborait l’Opéra sur ses fesses ; celle qu’Alba porte dans le film. C’est aussi cela toute la magie du cinéma.

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Seize ans après la scène de 37°2 le matin, Beineix apprit à jouer du piano. Dans le salon de musique de l’exposition, un de ses tableaux, La Fin du monde, se reflète en une anamorphose sur un piano. Posée sur un pupitre, la partition de Vexations est une œuvre d’Erik Satie que Beineix aime interpréter selon les préconisations du compositeur, soit 840 exécutions successives de ce court motif musical qui peuvent varier entre quatorze et vingt-quatre heures, selon le tempo adopté.
Très éclectique, Beineix a écrit aussi des paroles de chansons, ainsi celles d’un rap Taggeur hagard que l’on entend en ouverture de son film IP5.

« Je suis le taggeur hagard
Je bombe le mur des gares
Les guichets et les wagons
Les quais et les piles de ponts

Abri-bus ou devantures
Pierre ou béton c’est l’aventure
N’importe quoi je m’en fiche
Pourvu que je m’affiche

Avec mon aérosol
Je massacre les idoles
Les sales pubs qui grimacent
Je les remets à leur place … »

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Dans le cabinet de curiosités contigu, sont entreposés des objets appartenant à l’univers intime du cinéaste animé par diverses passions : quelques statuettes de fauves, un crâne bleu du décor de Diva, un exemplaire de son autobiographie Les chantiers de la gloire ainsi intitulée en clin d’œil à Stanley Kubrick, des photographies de voiliers, un clap du film L’aile ou la cuisse dont il fut l’assistant réalisateur de Claude Zidi, un modèle Motobécane lui ayant appartenu et visible dans Roselyne et les lions.

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Je pénètre maintenant dans un décor qui m’est étranger à double titre ; il s’agit des cabinets des deux psychanalystes de Mortel Transfert, le seul film évoqué dans l’exposition que je n’ai pas vu.

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Pour la première fois, Beineix mettait en scène quelques-uns de ses tableaux dans un de ses films. Faut-il s’allonger sur le divan ou sur la carpette copie de sa toile L’origine d’Edmonde, clin d’œil évident au chef-d’œuvre sulfureux de Gustave Courbet ?
Dans l’autre pièce, les sous-vêtements d’Hélène de Fougerolles négligemment abandonnés sur le sofa ne manquent pas de faire fantasmer.

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Je me glisse dans l’impasse de La lune dans le caniveau ; après son premier film Diva, un échec transformé en succès, son second fut un événement qui devint un échec.
Tourné dans les studios mythiques de Cinecitta à Rome, ceux-là mêmes où le maestro Federico Fellini mit en scène ses chefs-d’œuvre, il fit l’ouverture du festival de Cannes 1983 avant d’être éreinté par de nombreux critiques : « Tout à l‘égout », « Bas-fonds de luxe », « Objectif Lune … Tintin », « Le cinéma dans l’impasse » …
Justement, je suis à l’entrée du décor de l’impasse du port de nulle part : une tache de sang, une chaussure blanche et un couteau indiquent que c’est là que la sœur du docker ivre alias Gérard Depardieu (pas seulement saoul pour les besoins du scénario) s’est donné la mort.
Derrière moi, sur une grande découverte, en écho, surgit la voiture décapotable de couleur rouge sang conduite par Loretta alias Nastassja Kinski.

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Un slogan publicitaire « Try another world » entre les deux : jamais, le docker n’atteindra le monde des nantis et des rêves factices.
La lune dans le caniveau est le premier film à avoir été tourné en grande partie avec la caméra Louma, révolutionnaire à l’époque, presque banale aujourd’hui lors des retransmissions sportives à la télévision. Elle donne une fluidité et une grâce à chaque plan.

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« De l’art sur toile » : pour être née trente ans trop tôt, la lune a manqué son rendez-vous avec le public et la critique. Voilà ce que c’est d’être précurseur.

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Je médite maintenant dans le décor d’IP5, l’île aux pachydermes. Métaphoriquement, un « éléphant » du cinéma français, Yves Montand, s’avance dans l’eau.
Il interprète Léon Marcel, un étrange vieillard qui parcourt la France avec une carte où tous les lacs sont cerclés de rouge, un Luger rouillé chargé de deux balles, et quelques sentences presque philosophiques : « Dans le végétal, il y a la mémoire de l’univers, peut-être une partie de l’univers », « Une vie sans amour est une vie foutue » …

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Quand la réalité pervertit la fiction … on frissonne avec l’acteur pénétrant, nu, dans l’étang glacial. Yves Montand décéda d’une crise cardiaque dans les derniers jours du tournage.
Je regarde avec émotion quelques vêtements qu’il portait lors du film.

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La visite s’achève … dans un sentiment d’inachevé au vrai sens du terme. En effet, la dernière salle est réservée à L’Affaire du siècle, le projet de film que Beineix soumit en vain aux plus grands spécialistes américains du cinéma d’animation en 3D.

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Il y a vingt ans, Hollywood ne croyait pas au succès de films avec des vampires.
Preuve encore que Jean-Jacques Beineix a souvent été trop en avance sur son époque. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cet artiste qui occupe une place originale dans le paysage du cinéma français.
L’exposition permet de le faire connaître aux plus jeunes et de le réhabiliter aux yeux de ceux qui avaient raté ses voyages dans l’esthétisme. Merci au musée des années trente de sa plongée dans le cinéma des années 80!





 



JeanDenis Robert, Clémence Veilhan et David Meignan ramènent des objets reclus au château de Nogent-le-Roi

Dix-huit mois après son exposition Chercheurs d’or (voir billet du 27 septembre 2011), quelques semaines après la sortie de PEOPLE, son beau-livre coréalisé avec le poète Per Sørensen (voir billet du 9 mars 2013), le photographe JeanDenis Robert revient au château de Nogent-le-Roi.

JeanDenis Robert, Clémence Veilhan et David Meignan ramènent des objets reclus au château de Nogent-le-Roi dans Histoires de cinéma et de photographie exponogent_afficheblog

Mais cette fois, toujours prêt à conjuguer les talents, en grand frère artiste, je devrais presque dire, ne lui déplaise, en père, il a désiré partager les cimaises, braquant ainsi un projecteur sur Clémence Veilhan et David Meignan, deux jeunes pousses prometteuses de la photographie française.

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L’exposition s’intitule curieusement Retour au château des objets reclus.
Synonyme d’ermite, d’isolement, de retrait, le reclus était une personne qui, par esprit de pénitence, s’enfermait dans des cellules parfois même murées … Ou que l’on enfermait volontairement, je pense au cardinal Jean de la Balue qui, accusé de trahison, resta enchaîné, sur ordre du roi Louis XI, pendant onze ans dans une cage de fer dans laquelle il ne pouvait même pas se tenir debout.
Ce même Louis XI effectua plusieurs séjours au château-fort de Nogent-le-Roi sur les ruines duquel est construit l’édifice actuel transformé en lieu d’exposition. Sa seconde fille, Jeanne de France dite l’Estropiée y naquit même en 1464.
Pour clouer le bec aux lecteurs qui imagineraient que je m’éloigne de mon propos, je précise que l’on donnait, non pas aux cages elles-mêmes, mais aux lourdes chaînes entravant les condamnés, le nom de fillettes du roi Louis XI. Je m’en libère … pour aller de ce pas vers les petites filles de Nogent-le-Roi qu’expose Clémence Veilhan.

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Je peux d’autant mieux vous en parler que je les ai manipulées tout un après-midi ! Ne soupçonnez surtout pas un quelconque penchant pédophile de ma part !
Je n’ai fait qu’aider l’artiste dans l’accrochage de ses œuvres, un moment privilégié d’échange dont aucun autre visiteur de l’exposition ne pourra jouir.

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Ainsi, en ce jour de Vendredi saint, tandis que dans le parc du château, quelques dévots marquent une des quatorze haltes de leur chemin de croix, je me dévoue, à genoux, dans un acte de Passion artistique.
En récompense de ma pénitence, pendant qu’elle effectue un ultime brin de toilette sur sa « progéniture », Clémence me raconte la genèse de son projet. C’est, en fait, le prolongement d’une première série de portraits intitulée Chewing girls pour laquelle elle demandait à des jeunes filles de poser nue avec comme seul accessoire, un chewing- gum qu’elles mâchaient en faisant des bulles. Comme un comic strip, Smack ! Shebam ! Pow ! Blop ! Wizz !
Cette fois, Clémence a inventé un jeu dont voici les règles :
« Vous avez envie de jouer la petite fille
Vous viendrez chez moi
Essayer une robe d’enfant.
Vous vous découvrirez dans un miroir,
Et vous viendrez poser devant un fond blanc.
Vous regarderez l’objectif photographique,
Vous tenterez de vous souvenir de la manière dont vous étiez petite fille,
Et vous ne bougerez plus,
Le temps de la photographie.
Plus tard, je vous montrerai la planche contact,
Et je vous donnerai une des photographies réalisées. »

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De son enfance, Clémence n’a conservé ni photographie, ni nounours, ni cahier de poésie, mais seulement, cette robe qu’elle enfilait lors des fêtes d’anniversaire ou des concerts de piano et … que j’ai la primeur de contempler aujourd’hui.
Recluse dans une armoire ou une malle, défraîchie par les années, découpée pour permettre aux jeunes femmes de la porter, peu à peu craquée ou déchirée, la robe retrouve vie.

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Au jeu des références, on pense aux sœurs jumelles du New Jersey, la célèbre photographie de Diane Arbus.
La robe, le cadrage frontal en plan américain et le choix du noir et blanc sont les dénominateurs communs aux photographies de Clémence. La seule variable est les femmes (entre quinze et quarante ans) qui se sont glissées à l’intérieur de la robe et qui, pour une ou deux secondes d’éternité (comme disait Doisneau), ont basculé en arrière de l’âge adulte vers l’enfance.

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Vingt-deux clichés apparemment assez semblables et pourtant tellement différents en les observant bien. Diane Arbus, encore elle, affirmait à propos de son médium : « Une photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez ».
Avec Clémence, c’est un peu le contraire ; ses modèles semblent, à première vue, ne pas révéler grand chose et, pourtant, les regards, les moues, la position des mains, des inclinaisons de tête, emportent le spectateur dans une émouvante introspection au cœur de leur enfance.
Clémence intitule sa collection Je n’ai jamais été une petite fille, de l’aveu même d’une des jeunes femmes photographiées. Est-ce prétention de ma part, je la reconnais immédiatement.
J’ai peine à trouver ne serait-ce que l’esquisse d’un sourire malicieux ou espiègle au coin de leurs lèvres. Certaines connurent peut-être des souffrances, des incompréhensions, des séparations, d’autres vécurent probablement avec plus de légèreté et d’insouciance, toutes semblent comme marquées cependant, par la traversée de l’adolescence, la transformation corporelle qui l’accompagne, ainsi que ses interrogations, ses hantises, ses perspectives.

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Furent-elles, seulement, vraiment des petites filles ? Elles appartiennent aux générations qui ont grandi avec le spectre du sida, du chômage, de la femme objet publicitaire ou de harcèlement, bref de quoi perdre beaucoup de fraîcheur et d’illusions. Leurs yeux dans notre regard, elles nous questionnent peut-être de leur avoir laissé ce monde en héritage.
Le propos de Clémence, comme souvent dans l’acte photographique, n’est pas tant de démontrer ou de nous raconter l’enfance de ces jeunes femmes lolitas ou petites filles modèles le temps de quelques secondes, mais surtout d’inviter le spectateur à réfléchir, imaginer des histoires heureuses ou douloureuses, drôles ou dramatiques, voire même à se replonger dans sa propre prime jeunesse.
Comme Alice, les jeunes femmes de Clémence sont redevenues petites. Car comment ne pas penser aux petites filles de Lewis Carroll ! En effet, souffrant d’une obsession maladive pour les fillettes, l’honorable professeur de mathématiques, créateur d’Alice, considérait aussi, selon ses propres termes, la photographie (née sept ans après lui) comme la nouvelle merveille du jour, et laissa plusieurs centaines de clichés de petites filles qu’il avait déguisées de vêtements tirés de ses malles. Ce qui lui valut quelques démêlés avec la morale victorienne.
Dans son recueil Les Chambres, poème du temps qui ne passe pas, Louis Aragon prétendait que « la vie au bout du compte est une mauvaise photographie ». Je modère son jugement en affirmant qu’artistiquement, l’enfance vue par Clémence Veilhan est une série de remarquables portraits en noir et blanc sublimés par la beauté technique des tirages argentiques, un procédé voué malheureusement, à la disparition.
De l’autre côté, non pas du miroir mais de la fenêtre, les fidèles poursuivent leur sacrifice eucharistique. Je ne crois pas avoir été blasphématoire en cédant aux louanges devant les actions de grâce de Clémence Veilhan !
Je plonge maintenant dans l’enfance retrouvée de David Meignan.

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Comme il le confie avec humour, David n’étudia rien du tout et devint photographe, comme on devient boucher, de père en fils. J’ajouterai de manière incongrue qu’il adore le vélo … (!)
Pour notre bonheur, avec son copain Frédéric Rougier, au contraire du titre du jubilatoire roman de Bruno Léandri On enterre bien les Dinky Toys, il les exhume.
Dans leur texte de présentation, ils louent involontairement ma minutie en listant les critères qui font de ces jouets mythiques, de belles pièces de collection : véhicules en parfait état, peinture et pièces d’origine, de fabrication antérieure à 1970, et nec plus ultra, avec l’emballage.
Je satisfais aux conditions ou, plus exactement, je les remplissais car j’ai cédé à un de mes neveux, il y a une dizaine d’années, ma collection de bolides de formule 1. Dinky Toys, Solido, Corgi Toys. Je prenais soin de mes miniatures même si j’organisais avec elles de fréquentes compétitions de grand prix. J’en dessinais les circuits à l’aide de feuilles de canson noir disposées sur les grandes tables de réfectoire du collège dirigé par ma maman. Je poussais même le détail à confectionner les stands de ravitaillement avec des boîtes parallélépipédiques en carton de balles de tennis Spalding. Je possédais même plusieurs exemplaires de Talbot Lago et Ferrari que je « customisais » avec un peu de peinture verte et jaune en des Lotus, Jaguar et Vauxhall, faute d’avoir trouvé ces modèles dans le commerce. Voyez, je suis déjà retombé en enfance!

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Les voitures photographiées par David Meignan ont, par contre, … pas mal de route derrière elles. Déglinguées, rouillées, cabossées, certaines ont accompagné la propre enfance de David et Frédéric ; par la suite, l’amour de la chine, le concours des amis, le hasard des rencontres ont permis d’enrichir leur parc automobile. Tous les modèles présentés apparaissent en leur véritable état de conservation, sans quelconque intervention des artistes.
Avant de rêver avec elles, je vous impose un effroyable retour à la réalité, quelques années avant que je ne sois moi-même gamin. Dinky Toys (traduction littérale : « jouets mignons ») est une marque créée en 1934 au Royaume-Uni dont les jouets étaient fabriqués par la société Meccano Ltd. Durant la seconde guerre mondiale, la pénurie de matières premières entraîna la réquisition de certaines usines afin de produire du matériel de guerre et la filiale Meccano France dut travailler sous la pression de l’occupant, pour son concurrent allemand Märklin. Ainsi, qui sait si le plomb fondu des miniatures ne servit pas alors à la fabrication de vrais canons !

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Ne tirons pas sur l’ambulance de Frédéric Rougier. Elle est à l’origine du projet. Ému, il a vu, chez ses parents, ses enfants s’amuser avec. Drame de la maltraitance, elle était dans un piteux état : plus de portières, une peinture quasi inexistante et puis, sur le toit, un morceau de scotch jauni, certainement un rafistolage effectué par sa maman à l’époque.
Il n’en fallut pas plus pour convaincre David de lui offrir une nouvelle destinée en la passant, non pas au marbre, mais dans sa chambre photographique et sa boîte à lumière.
Les deux compères se réclament volontiers, avec modestie et humilité, du photographe américain Irving Penn et sa vision moderne de la nature morte. On se souvient de ses clichés épurés, simplissimes mais tellement inventifs de vieux mégots, de papiers épars et de canettes de bière écrasées. La filiation est évidente dans les images très graphiques de David.

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Faute avouée doublement pardonnée, lors d’un séjour au Canada, David mit machinalement dans sa poche de blouson, une mythique voiture orange que lui montrait un ami. C’est ainsi que la grande héroïne de la série Shérif, fais-moi peur ! a traversé l’Atlantique jusque dans un château d’Eure-et-Loir : la Général Lee, une Dodge Charger de 1969, aux portes soudées, flanquée du nombre 01, le toit recouvert du drapeau sudiste !
Contrairement aux trois cents véhicules qui furent sacrifiés sur les 147 épisodes de la série et les six ans de tournage, le modèle réduit photographié par David est unique et porte les stigmates des sauts monstrueux et multiples cascades que lui fit subir par mimétisme un môme canadien. Que cet enfant devenu adulte se rassure : lors d’une prochaine visite, David lui restituera le précieux objet avec en prime, son portrait dans une « caisse américaine », c’est le nom, bien de circonstance, du type d’encadrement choisi.

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Une autre belle américaine qui a beaucoup souffert est la réplique de couleur blanche (du moins ce qu’il en reste) de la voiture de police pilotée par Bruce Willis dans Moonrise Kingdom. Dans ce film de West Anderson présenté l’an dernier en ouverture du festival de Cannes, les enfants se prennent pour des adultes et les adultes se comportent comme des enfants … n’est-ce pas quelque part le propos du travail de David Meillan et Frédéric Rougier ?
Chacun des véhicules emprunte les chemins de travers(é)e de l’enfance, celle évidemment de leurs propriétaires mais aussi des visiteurs de l’exposition. Souvenirs de bacs à sable, de terrains d’aventure, de jeudis (à mon époque) puis de mercredis merveilleux passés à ramper et pousser ces petites voitures. Objets sans valeur mais qui n’ont pas de prix tant ils sont inestimables sentimentalement !

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Coups de vieux ou bains de jouvence, ces miniatures furent parfois même nos vraies voitures. Ainsi, je sais un artiste qui en pince pour un vieux combi Volkswagen de quelques centimètres de long qui lui rappelle quelques randonnées mémorables. Qui sait même si certains, comme le chantait Bashung, ne devinrent pas monarques et figurines à l’arrière des berlines, ou rois des scélérats à l’arrière des Dauphines !
Dure, dure, la vie d’un jouet d’enfant : une bosse, un point de rouille, un fil arraché, un essieu affaissé, des pneus disparus ; peu importe, David, mécanicien d’art, en sublime le moindre défaut.

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J’ai un coup de cœur pour la Coccinelle Volkswagen accrochée à même une boiserie du château. Malgré sa dégaine d’épave, elle possède l’élégance des gravures anglaises tapissant les murs des vieux clubs et pubs britanniques. En la regardant avec attention, on perçoit, notamment sur la portière, la délicatesse mouillée d’une aquarelle. N’est-ce pas le plus beau compliment pour une photographie, de la comparer à une peinture ?

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Dans l’exposition de David Meignan, il y a une vraie esthétique qu’on pourrait qualifier d’industrielle ou technologique : dans une lumière douce, les formes et les couleurs se répondent par associations ou oppositions.
Nous replongeons dans un monde merveilleux de l’enfance, un temps et un espace où, insouciants, nous provoquions des accidents pour rire.
La vraie vie nous a rattrapé depuis, comme la dénonce si justement une chanson nostalgique intitulée Dinky Toys :

« Pourquoi faut-il qu’un soir d’automne
On soit devenu des grandes personnes
On rêvait d’la grande aventure
Maintenant c’est nous les miniatures »

Une bonne fée veille sur les « cars à bosse » de David Meignan, empêchant que « Norev » soient brisés.
Mieux encore, pour moi seul, David se charge d’en exaucer quelques autres en me faisant partager sur son ordinateur ses photographies de … vélo dans des cols de légende, le Galibier, la Casse déserte de l’Izoard. À mon tour, je lui fais écarquiller des yeux d’enfant en lui contant quelques épisodes glorieux des Tours de France de grand-papa. Il me parle du maillot Magicrème de Ghislain Lambert …
Mais le temps m’est compté, il faut que je vous entretienne de JeanDenis Robert, une crème de photographe !

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S’il est un artiste dont on ne peut pas dire qu’il ne casse rien, c’est bien lui, mais mes fidèles lecteurs le savaient déjà, suite aux deux billets que je lui ai consacrés.
Au-delà de ma plaisanterie au premier degré, il a choisi d’exposer ses natures mortes de VR KC, ainsi nomme-t-il sa série de clichés (un titre on the rocks ) !
Le thème de l’enfance n’est pas si loin. En effet, il me confia un jour qu’à l’occasion de quelques accès de colère, on brisait parfois quelques verres dans la famille Robert. Une certaine gaucherie et un penchant à manipuler de la main gauche lui faisaient commettre aussi certaines maladresses. Cela dit, il y a bien longtemps qu’il a acquis une certaine habileté dans sa gestuelle et, désormais, ce sont ses amis qui le fournissent en verres cassés.
JeanDenis, je vous assure, ne casse pas les verres par plaisir. Par contre, il les met en scène puis les photographie avec jubilation pour « leur rendre grâce, les faire vibrer, les sublimer, leur donner une seconde chance ».

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Fouineur impénitent, il mit même à profit une précédente exposition pour fureter dans une partie désaffectée du château. En alignant sur le rebord d’une antique cheminée des bouchons orphelins de leurs carafes brisées, il marque ainsi son Retour à Nogent.

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La photographie qu’il légende avec humour L’inutile symbolise peut-être le mieux la démarche de JeanDenis. Dans une mise en scène subtile prise en plongée, un « verre utile » gradué faisant anciennement office de doseur vole en éclats comme suspendu dans l’espace.
Devant l’ustensile de cuisine mutant en OVNI, on pense à la phrase de Cyrano de Bergerac : « C’est bien plus beau lorsque c’est inutile ». En effet, juste pour la beauté du geste photographique !
J’ai un vague sentiment de me répéter tant il me semble avoir déjà beaucoup écrit et décrit sur l’art de JeanDenis dans l’avant-propos de son livre PEOPLE. Mais comme le charme opère sans lassitude, je bois encore goulûment dans ses verres même ébréchés ses cocktails d’objets marqués par le surréalisme.
L’artiste se régale en jouant et en composant avec les transparences, les reflets, les diffractions, la lumière, les couleurs.

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Dans Quatre verres verticales et L’équilibriste, les verres, totalement décomplexés, comme délivrés de leur fragilité primitive, défient les lois les plus élémentaires de la physique.
Dans La poire et l’ibis, l’artiste affabule en jouant avec une ombre improbable.

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Généreux, JDR vous offre trois natures mortes dans le seul cadre de La Chouffe. Le lutin, symbole de la célèbre bière des Ardennes belges, a échappé de peu à la fracture. Qui sait si quelqu’un n’a pas trinqué trop violemment au futur succès de David Meignan dans l’épreuve cyclotouriste la Chouffe Classic ! Quant à moi, je me vois, enfoncé dans un fauteuil moelleux, savourant la belle blonde parfumée à la fleur d’oranger.
Car comme souvent, avec ses « tableaux » » photographiques, JeanDenis invite le spectateur à être actif, à imaginer des atmosphères, à ressentir des émotions, à inventer des histoires.
La rouille, la cendre, le coût du vent, le taille-crayon : il affuble ses œuvres de légendes comme pour nous accompagner dans le début de notre rêverie ou de notre méditation. Énigmatiques, elles balancent entre poésie et humour.

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En ce week-end de Pâques, une grenouille rainette, symbole de résurrection dans certaines religions, se retrouve emprisonnée dans un verre retourné.
Un fantôme hante-t-il le château de Nogent ? Un mystérieux gabarit de botte en bois sans pitié piétine un verre Régence. On tremble.
Puis on sourit aussitôt devant de drôles de Pingouins, un curieux assemblage de morceaux de pichets.
Charles Trenet n’aurait pas désavoué ces ambiances surréalistes dignes de son Héritage infernal.

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On est toujours triste ou penaud lorsqu’on brise un verre. Désormais, la déception ou la colère dissipées, plutôt que le jeter dans un des horribles containers qui peuplent les parkings, je le confierai à JeanDenis avec le secret espoir qu’un jour, dans une de ses natures mortes, il lui redonne au-delà de sa dignité, un charme et une délicatesse qu’il ne possédait peut-être même pas de son vivant d’objet utilitaire.
Félicitations à Dominique Chanfrau, l’organisatrice de l’exposition, d’avoir donné carte blanche à JeanDenis Robert pour s’adjoindre deux talents amis dans sa réhabilitation d’objets reclus, Joli clin d’oeil également d’avoir fixé le vernissage un lundi de Pâques 1er avril.

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Pendant que les petits chassaient les œufs dans le parc du château, les grands cherchaient, à l’intérieur, l’âme des objets reclus. Tous ont assisté à leur joyeuse résurrection.
Que c’est beau la photographie devant un tel miracle … et que les trois artistes soient bénis !

Mes vifs remerciements à Clémence Veilhan, David Meignan et JeanDenis Robert pour leur disponibilité et pour le prêt de certains de leurs fichiers, ainsi qu’à Dominique Chanfrau pour son accueil.
Vous pouvez retrouver les oeuvres des artistes sur leur site :
http://www.jeandenisrobert.com/
http://www.clemenceveilhan.com/
http://www.davidmeignan.com/

Les PEOPLE de JeanDenis Robert et Per Sørensen sont entrés dans Paris !

Après ma soirée au Fouquet’s (voir billet du 21 février 2013), il me faut vous raconter un autre week-end People. Les apparences sont trompeuses, n’imaginez nullement que je me complais soudainement dans un parisianisme mondain. Foin des symboles hâtifs et incongrus, les hasards de mon agenda m’ont valu, à quelques jours d’intervalle, de rendre hommage à des amis militants et talentueux tout en partageant en leur compagnie, de riches moments de convivialité.
Ainsi, après avoir célébré, sur les Champs-Élysées, la sortie de l’ouvrage autour du documentaire Tous au Larzac, dans ce qui est devenue, une fois par an la « cantine » de l’académie des César, j’ai fêté la naissance de PEOPLE, le beau-livre, pas uniquement au sens éditorial du terme, du photographe JeanDenis Robert et du poète Per Sørensen.

Les PEOPLE de JeanDenis Robert et Per Sørensen sont entrés dans Paris ! dans Histoires de cinéma et de photographie bocataterblog1

L’événement se déroulait à la Bocata, un chaleureux restaurant à tapas du neuvième arrondissement de Paris.
En dépit de son patronyme, le sympathique patron, Eusebio Serrano, basque de Saint Sébastien, n’est pas un jambon. En effet, outre que sa cuisine satisfait agréablement les papilles, il fait régulièrement de sa petite salle, un endroit accueillant de débat et d’échange, un lieu d’exposition, de lecture, de discussions littéraires ou philosophiques. Des affiches ornent les murs, des journaux et des livres traînent négligemment dans les coins. Ce jour-là, des piles de PEOPLE envahissent deux guéridons.

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Pour ne rien vous cacher, il y a près d’un an, ici même, entre un chili con carne et un café gourmand, JeanDenis Robert m’avait présenté la maquette de son projet. Pire encore, touché notamment par le billet que j’avais consacré à une de ses expositions (voir 27 septembre 2011), il me sollicita pour écrire un texte d’introduction au futur ouvrage.
J’ai découvert depuis, qu’un peu masochiste, il appréciait en moi l’ignoble curieux, hantant les salles d’exposition, les cinémas, les librairies, pour terroriser les artistes, les auteurs, de ses questions cruellement justes, voire intelligentes et perspicaces, comme un insatiable « je veux-comprendre-tout, un increvable « vous-n’avez-pas-tout-dit » !
J’avoue que, sur l’instant, l’ampleur de la tâche sembla dépasser mon champ de compétences littéraires et artistiques ; n’est pas mon vénéré Antoine Blondin, maître du genre, qui veut, même au coin d’un zinc.
Et puis … quelques semaines plus tard, au cœur de l’été dernier, j’envoyai un sms à JeanDenis pour l’informer que j’avais peut-être trouvé l’angle d’attaque ; en somme, comme un accord pour entamer une carrière d’« avant-proposiste ».
Ce qui donnera dorénavant un soupçon de crédibilité à ce que fut ma vie professionnelle si je me réfère à la courte présentation qui en est faite dans le livre : « Cet honteux hédoniste n’a fait que ce qui lui plaisait : surprendre des artistes, raconter la vie des poètes, écouter des cuisiniers (Michel Bras), cuisiner des villages ariégeois, séduire des poules de luxe à Houdan et croquer des fromages en forme de cœur à Neufchâtel ». On aurait pu ajouter : partager les frasques des trublions de Charlie Hebdo, Cavanna, Choron, Reiser, Gébé … Ce n’est pas faux mais un peu lapidaire. Sinon, il vous sera difficile de comprendre que je puisse défendre la retraite à soixante ans !
Bon, pas question de voler la vedette à JeanDenis et Per ! Je ne suis que le rédacteur d’un préambule pour présenter leur « petit peuple ».

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Car pour appréhender le titre PEOPLE de leur album, ne vous mélangez pas les pinceaux qui vous dévisagent sur la couverture !
Si le mot désigne dans le langage courant actuel les personnalités ou célébrités dont la vie privée et l’actualité s’étalent dans les médias, le point de vue et les images du monde de JeanDenis Robert s’inscrivent dans un autre registre. Paparazzo d’un genre particulier, certes toujours à l’affût, il traque des objets juste remarquables pour leur couleur, leur forme, leur matière, le mouvement et les effets plastiques qu’ils peuvent engendrer, avant de leur mettre la tête au (format) carré de son vieil Hasselblad.
Amoureux de la chine, fouineur de greniers, coureur impénitent des bric-à-brac, JDR (l’acronyme est de mode), réhabilite artistiquement, avec avidité, des objets promis à l’inéluctable rejet, fléau de notre société de consommation.
À travers le prisme de son objectif, l’article, l’instrument, l’ustensile, l’outil, le colifichet, la babiole, le bibelot, la bricole, la broutille, la camelote, bref tous ces machins trucs choses aux dénominations dévalorisantes, troquent leur condition d’objet, sinon de dérision du moins dérisoire, pour le statut enviable d’objet d’art et d’admiration.
Avant d’être homme d’image, JDR fabrique, c’est un « homme de mains ». Pour puiser dans les références familiales, je lui reconnais la facétie et l’ingéniosité du héros braconnier de Ni vu ni connu, un film truculent de son père Yves. Pour tromper le gibier, Blaireau alias Louis De Funès confectionnait de subtils appâts avec quatre bouts de bois et de la ficelle. En récupérant des objets en dérive et en les mettant en scène dans des regroupements insolites, JeanDenis piège l’œil et l’esprit du spectateur.
Au gré de son inspiration poétique, s’est constituée une galerie de portraits réunis dans cet ouvrage.
Il tire quatre épingles à nourrice d’un coffret de sa grand-mère et … désormais, des couples de danseurs de tango évoluent dans mon salon, c’est pour cela probablement qu’ils n’apparaissent pas dans le livre. Carlos Gardel, Volver con la frente marchita, les neiges du temps ont blanchi mes tempes !
Les objets dont il tire le portrait deviennent des sujets issus du peuple au sens originel du mot. Ils renvoient souvent aux « gens de peu » chers au philosophe et sociologue Pierre Sansot qu’il me plait souvent de citer. Les pinceaux aux bouilles peinturlurées de la couverture sont les Saltimbanques du poème d’Apollinaire :

« Les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés ... »

Ou encore les Bohémiens de Baudelaire :

« La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes … »

Ces gens du voyage auquel JeanDenis nous invite.

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Faut-il absolument que je sacrifie à la mode du top 5 de mes photographies préférées ?
J’ai une affection toute particulière pour les quatre frères Tiroirs dont les yeux malicieux de titis parisiens rendent un hommage sans langue de bois à la mémoire ouvrière et à la grande tradition des ébénistes du Faubourg Saint-Antoine.
De même, j’ai une tendresse pour l’armée des gueux, un alignement de morceaux de bois et de plumes. Plutôt que celle des légendes arthuriennes qui en décousit avec Mordred en forêt de Brocéliande, je préfère penser aux miséreux, mendiants et va-nu-pieds qui se rangèrent aux côtés des nobles et des Réformés contre Philippe II et la maison d’Orange, durant la bataille des Flandres au seizième siècle.
« Les patries sont toujours défendues par les gueux, livrées par les riches » écrivit Charles Péguy.
N’est-il pas savoureux, en tout cas, qu’un photographe loue ceux qu’on dénomma les iconoclastes parce qu’ils cassaient les images pieuses.
Et comme, JDR n’en est pas à un pied de nez artistique près, farceur, il nous présente François, un moinillon saint-sulpicien, surprenant dresseur de hérissons.

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Quelques personnages illustres posent dans la galerie auprès du petit peuple.
Un coquillage en forme de bicorne impérial, accroché aux branches d’un antique chandelier, et voilà que se profile l’ombre boiteuse de Charles-Maurice de Talleyrand. Qui sait s’il n’attend pas Fouché, un autre ministre de Napoléon abdiquant, pour un souper désormais célèbre.

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C’est le cas aussi de Brassaï ! Certes, tous les immigrés hongrois ne sont pas à dégager, surtout celui-là : Gyula Halász de son vrai nom, de surcroît, photographe comme JeanDenis. Je leur trouve même une certaine ressemblance physique dans le lumineux hommage au maître en noir et blanc, sans doute, l’enchevêtrement de fils de nylon de l’un en écho à la chevelure ébouriffée de l’autre.

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La filiation artistique est incontestable. Pour sa série Graffiti, Brassaï photographia les grattages laissés sur les murs urbains, l’un d’eux illustrant même la couverture de Paroles, le recueil de poèmes de Prévert.

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Je me souviens aussi de sa pomme de terre ornée de germes tentaculaires qui en faisaient une araignée inquiétante. Il l’intitula la « magique circonstancielle ». Celle, peut-être, qui permet à JeanDenis Robert en agençant une sacoche de cuir, une planchette et un crayon d’atelier, de croquer un Charles Vanel presque aussi vrai que nature.

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JDR marie une tondeuse à rouflaquette manuelle à un gros grattoir de peinture, et s’envole alors la complainte de Scarlett et Jerry, un couple inquiétant, réplique « robertienne » de Bonnie Parker et Clyde Barrow. Même pas peur !
Dans cette esthétique du rapprochement d’objets incongrus, il y a un clin d’œil évident au surréalisme, ce mouvement artistique des années 1920 « beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection », pour reprendre la formule d’André Breton empruntée à Lautréamont.
Cela renvoie aussi aux Nouveaux Réalistes dont les conceptions s’incarnaient dans un art de l’assemblage et de l’accumulation d’objets empruntés à la réalité quotidienne. Souvenez-vous, c’était un pauv’gars qui s’appelait Arman, y n’avait pas d’papa, y n’avait pas d’maman, mais plein d’autos qu’il compressait !
Homme de (bons) mots, JeanDenis affuble ses photographies d’une légende. Plus qu’une simple coquetterie formelle, c’est une manière d’offrir au spectateur un éventuel indice pour la compréhension et surtout de solliciter son esprit pour cheminer vers d’autres pistes plus personnelles.
Brassaï, déjà cité, prétendait que « ce n’est pas la photographie qui est à lire seulement, il faut aussi scruter le rapprochement avec une légende inattendue ou un texte, et les étincelles qui en résultent ».

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Une rose desséchée et la rouille d’un cadenas ouvert témoignent de l’amour brisé. « Je m’appelle Brigitte » révèle l’identité de la mignonne envolée.
Quel punch : avec une grosse pierre triangulaire burinée par l’érosion, un galet arrondi, une feuille morte, et quelques glands, JDR nous propose une tronche tuméfiée, une bouche boursouflée, un œil fermé, un nez en capilotade ! C’est l’ex-gueule d’ange déchu après le combat, de Sandro Botticelli boxeur, homonyme de l’un des plus grands peintres de la Renaissance italienne, qui plus est, spécialiste du portrait. Comble de l’ironie pour un sport qu’on qualifie souvent de noble art !

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Nul besoin d’aller à Toulon comme le suggère Arletty dans l’inoubliable séquence sur la passerelle de l’Hôtel du Nord, je respire un vivifiant air artistique en compagnie de toutes ces « gueules d’atmosphère ».
D’autant que pour prolonger notre plaisir, JeanDenis a eu la judicieuse idée de donner feuille blanche à la poésie débridée de Per Sørensen, un pote viking qu’il avait perdu de vue durant un gros paquet d’années, une vie pour certains.
Seule consigne ou contrainte, au nom d’une parité dans l’air du temps, qu’il imagine un texte en écho de chaque photographie.
On ne peut pas suspecter le bougre danois d’être sans papiers tant il noircit avec créativité et volubilité les pages de gauche qu’on lui réclame de remplir.
Autant je possédais une certaine connaissance de l’univers de JeanDenis, autant j’ignorais complètement celui de Per. Heureusement, les transports en commun, hors les jours de grève, favorisent parfois de belles rencontres.
Ainsi, assis sur « l’arbre creux de la banquette du bateau de l’heure de pointe », je découvris sa Cigale du métro.

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« … Avant que le bateau de l’heure de pointe
ne l’emporte à vau-l’eau
inaperçue
par les visages de granite
au même titre que le folklore
d’avant-garde inventée
du petit gitan
sans oreille musicienne
Dans le sifflet de samba policier
énervant
du grillon
nous la rechercherons
Dans la glossolalie délirante aussi
de la sauterelle expulsée de l’Éden ... »

Elle me confia la clé de l’inspiration. Je dus cependant appeler au secours Robert, non pas JeanDenis mais le Petit, pour qu’il m’expliquât la glossolalie. Car, tout descendant d’Harald qu’il soit, Per manie la langue de Molière avec plus de virtuosité que beaucoup d’entre nous. Et c’est peut-être justement cela son pouvoir : le don d’écrire la langue étrange et étrangère de la poésie qu’on n’a jamais apprise.
Je bats ma coulpe et je vous rassure peut-être, à la première lecture, je ne comprends pas toujours grand-chose. « Parler en langues » comme le glossolale, ce serait parler pour ne rien dire, mais c’est aussi tout dire. Effectivement, par une étonnante alchimie, le puzzle des mots se met bientôt en place.
L’aquarelliste autrichien, Aloys Zötl, qui figure dans le livre, reproduisait ses animaux d’après les livres d’histoire naturelle et d’ethnographie de sa bibliothèque. Pour justifier cette démarche pas si éloignée de celle du naturaliste Buffon, un critique d’art affirmait : « Au fond, nous ne savons rien des animaux et Zötl a infiniment raison de corriger la version officielle ». De la même façon, nous ignorons aussi presque tout des people de JDR, et Per Sørensen a bigrement raison de rêver et broder en parfaite liberté sur leur avatar.
Loin de paraphraser dessus, il transcende les « portraits » de Jean-Denis en élevant leur caractère surréaliste à la puissance deux.
À partir de Gaby (Ô Gaby !), un énigmatique trésorier chercheur de trésor, il nous (dé)trousse l’impossible cavale de trois copains mauriciens qui, sous l’empire de champignons hallucinogènes, projettent d’atteindre leur eldorado, le métro parisien, en creusant un tunnel sous l’Afrique.

« Il y a plus de mangues dans les couloirs du métro de Paris que sur les arbres de vos mères !…
…..
Combien de combines « malines » comme ça
pour amasser assez d’argent ? … Argent destiné à pourrir dans sa cachette … dans le fumier !
Car toutes voies d’accès à la forteresse Europe étant bloquées
(air mer routes cols de montagne) seul les VIPs
pourraient fuir la petite prison verdoyante dans laquelle de naissance on tournait en rond !
Une seule solution : passer par en dessous ! Creuser ! … Quoi ? UN TUNNEL SOUS L’AFRIQUE !
Pour en avoir les forces faudrait se piquouser avec du sang de caméléon
Non ! Plutôt MANGER … pas des mangues puisque ce trésor leur avait été volé …
mais des ŒUFS … en forme de champignons hallucinogènes pondus par l’orage !
Et à l’heure nocturne où les crabes sortent de leurs trous et se rassemblent sur la plage
Ils ont commencé à creuser avec les vieilles houes de leurs aïeuls ... »

On rirait volontiers de ce road movie sous les mers si derrière ces pauvres hères, dignes de certains héros des films des frères Coen, ne se cachait pas un fait divers dramatique réel de l’exil.
À partir de Je m’appelle Brigitte, Per se livre à un exercice de style traitant chacune des strophes de son poème à la manière de Ronsard (spécialiste en rose mignonne !), de Rimbaud, d’un rappeur américain et ci-après, de Gabriela Mistral, une poète chilienne :

« Ça va de soi
que ces roses-là
même sublimes
sont incapables d’exprimer profondément
le dialogue poétique entre le bébé
et la purée de légumes
faite main
le matin
par sa maman »

Per truffe ses textes de clins d’œil à des musiques qui lui sont chères. Ainsi, apprend-on que la folle virée de Scarlett et Jerry, mal engagée sur l’air de Frankie and Johnny, un vieux standard américain, s’est finalement achevée paisiblement :

« La tondeuse en tondant faisait le mâle
Avec la toison d’or des agnelettes
En grattant le dos à des buffets Louis XVI
Le grattoir se croyait starlette
Quels amoureux qu’ces deux-là
Ils aimaient TOUT … y a pas de mal ! …

… Le jour où c’est dev’nu obligatoire
d’exhiber ses penchants … Scarlette … Jerry …
furent adoptés par un couple d’antiquaires
et exposés dans leur vitrine de vieux outils
Deux gueux deux vieux amoureux
Et qui ont … bien terminé »

D’autres diront que les deux ont plutôt mal terminé ! Une idylle d’actualité en cette époque où le mariage pour tous défraye la chronique.
Il fredonne presque sans surprise, et pour cause, Lucy in the sky with the diamonds, le LSD des Beatles avec ses Mauriciens allumés. On se surprend à taper du pied sur Just a gigoloqui serait juste un rigolo (Per lui-même ?)

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Per que j’appelle Pierrot désormais, n’oublie pas le populaire piano à bretelles. Comme lors des veillées d’antan, il nous conte l’histoire d’un étonnant paysan et de l’accordéoniste inconnu :

« Notre père à la ferme
loué soit sa lucidité !
voulant nous soustraire à « l’idiotisme de la vie des champs (je ne fais que citer Karl Marx)
notre père s’était servi de l’existant – comme d’autres du blues … de la boxe –
la tradition locale encore tenace
de l’accordéon « boutonneux » diatonique
ce Français rital railleur narguant un monde d’accordéons-pianos au sourire édenté ... »

Je ne vous en révèle pas la fin savoureuse !
Au-delà de son amour pour la musique tout court, Per Sørensen goûte celle des mots. Les siens sont des cris venant de l’intérieur, manifestations de sa rage et de sa révolte, manifestes contre la misère sociale, la souffrance, l’injustice et l’intolérance.
S’agrippant aux quatre vieilles branches avec lesquelles son acolyte Jean-Denis a imaginé un ancien groupe punk, il s’emporte devant le spectacle des « salles d’attente du non-emploi » remplies de loosers réduits à écouter leurs « musiques intérieures », le casque sur la tête.
Il a le bon génie de se mettre dans la peau de celui qui, en équilibre sur un pied au sommet de la colonne de Juillet, place de la Bastille, contemple le peuple abusé :

« Leur faudrait-il vraiment
un nouveau Charonne
mais sans la charge de la police – sans la police –
où la répression est la pression même des manifestants
sur eux-mêmes
pour qu’enfin ils entendent mes avertissements ? ... »

Et la chute, non pas du Génie mais du poème : « - Maman ! Pourquoi il est comme ça, sur une jambe, là-haut ? – Combien de fois je t’ai dit qu’il a envie de pisser ? »
Comme pour toute chute, on s’esclaffe. Génial … évidemment !
Sans mansuétude pour les puissants, Per réquisitionne les objets ciselés « d’un inabordable prix à vie de poumons et de systèmes nerveux corrodés » chez ce Monsieur de Talleyrand qui conseillait de prendre toujours le parti des tondeurs contre les tondus.

« Pendant qu’on y est pourquoi pas honneur aux jeunes des cités décriés
et décrits comme une armée de gueux
et qui lors du crash du concorde à Gonesse
dans un lit d’hôtel hôtelissime
ont été les premiers à porter secours ? »

Per gueule sa révolte dans sa réhabilitation des gueux. Je continuerais volontiers le combat avec l’ami Pierrot et sa plume inspirée.
Plus léger, prenant à témoin Suzanne la Rouge (qui fut un peu nourrice de JeanDenis enfant) et un oiseau possiblement de Prévert, il pourfend avec humour les raconteurs de salades selon lesquelles les Français ne se lavent pas.
« J’en passe et des meilleurs » pour reprendre un vers de Victor Hugo en pleine bataille d’Hernani !

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Lorsqu’il s’agit de refermer le livre, pour marquer son mépris envers les deux cruches de Jacquemare-Ravi, « rondelets négriers pénitenciers notaires épiciers », Per, acrobate des mots, s’en sort par une pirouette en nous déclinant la table des matières.
PEOPLE est une œuvre composée à quatre mains, ne devrait-on pas dire avec un œil, une main et deux beaux esprits ? À la différence de nombreux livres de photographies juste aérées par quelques textes d’une plume prestigieuse, c’est un ouvrage phototextuel, un recueil d’iconotextes. Sans céder à la rigidité d’une classification, il s’agit plus exactement d’un carnet de voyage dans des natures mortes que ressuscitent deux artistes curieux, inventifs et joyeux.
Ne vous offusquez pas de mes références, Georges Perec, Boris Vian et Frédéric Dard burent à la même source. Duettistes complices, Robert&Sørensen nous élèvent, tels Roux et Combaluzier, jusqu’aux degrés supérieurs … du surréalisme ; comme Jacob et Delafon, ils permettent un lavage salutaire … de notre cerveau.
C’est pour toutes ces bonnes raisons que, dans un élan d’amitié et d’admiration, les amis de Per et JeanDenis ont souhaité, le temps d’un week-end, se glisser au milieu de leur bon PEUPLE.

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L’ambiance est chaleureuse à la Bocata. C’est petit, mais il y a de la place.
Dans un coin, sous une tête de taureau, une diaspora de Danois autour de Per écluse quelques canettes de bière San Miguel. César Birotteau, héros parfumeur de Balzac, flairant la convivialité, s’est même invité à leur table. Olé ! C’est aussi cela l’Europe!
Écrits pour être lus à haute voix dans la tradition des poètes surréalistes, la prosodie des poèmes de Per Sørensen est cousine de la langue rappeuse et slameuse d’aujourd’hui.
Justement, Jean-Yves Bertogal dit JYB, poète antillo-réunionnais slameur ultramarin (comme il se définit), en fournit la preuve en prenant en bouche les mots de Pierre. À ses côtés, le saxophoniste Rodolphe Lauretta, ancien élève d’Archie Shepp, chef de file du Psycho Group Trio, apporte avec virtuosité et humour sa couleur musicale.

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De la même façon qu’ils transcendent les portraits de JDR, les textes de Per atteignent encore une autre dimension poétique avec la performance de Jean-Yves et Rodolphe. D’ailleurs, le poète jubile à leur écoute comme s’il les découvrait.

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Autre dégât collatéral, tout à fait réjouissant, il paraîtrait que, depuis qu’il en a effectué quelques lectures, JYB est véritablement hanté, notamment, par les problèmes existentiels de la tondeuse et du grattoir. Il est vrai que « deux ouvriers qui valsent le paso (sur une photo du Front populaire), c’est mal vu  … alors qu’on a toujours admis que deux filles dansent ensemble faute de partenaire » ! Il sait qu’il faut éviter les amalgames en tout genre comme le recommande le proverbe africain figurant sur sa carte de visite : « Le manguier que tu fixes n’est pas le pommier que tu vois ». Un slameur peut en cacher un autre. La relève est déjà assurée avec un petit-fils de Jean-Denis Robert qui s’essaie avec bonheur à la lecture d’Arcimboldo. Puis Michel Dréano choisit, par paresse ou modestie, de lire le texte le plus court de PEOPLE, mais sûrement pas le moins suggestif. Il répond à un portrait que JeanDenis a joliment légendé Émile, miroir aux alouettes.

« Tu me demandes de parler du bonheur
couchés que nous sommes sous les ombrelles des ombellifères
comme si on pouvait parler de l’amour
en le faisant »

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Je rencontrerai Michel Dréano, plus tard dans la soirée. Il ne pouvait pas en être autrement : il est en effet l’auteur d’une chanson Vieil encrier d’encre violette ! « Vieil encrier, vieil encrier? Est-ce que j’ai une gueule de vieil encrier? »

« Dans mon bistrot un peu baroque
Comme tous les matins je cale
Entre mon bloc-notes et mon bock
La page blanche me fait mal
Et je déambule sans fin
Rêveur de terre et de nuages …
Vieil encrier d’encre violette
Devenu depuis talisman
Tu me racontes des bluettes
Quand j’ai le blues en fond d’écran … »

Comme il se présente sur son site, Michel défend une chanson d’aujourd’hui qui revendique sa contamination par le “flow” du “slam”. Voilà que dans la cohue et le brouhaha qui envahissent la salle, mieux qu’un long discours, il déclame une de ses dernières compositions, dédiée au pianiste de jazz Thelonious Monk :

« Qui ?
Frott’ son silex aux mill’ menhirs de Manhattan
Quand les poètes de la Grosse Pomme font leur ramdam ?
Qui ?
Inspiré par les plaintes rauques des Iroquois,
Dans les clairières du quaternaire des séquoias, se lève enfin… ?
Qui ?
Aux équinoxes et aux éclipses, flocons de neige,
Va fair’ tanguer sur son clavier, tout un manège ?
C’est Thelonious, c’est Thelonious
Le moine fou
Au chapeau mou
Qui rôde autour de minuit … »

Le jazz, la scansion cadencée, la gestuelle déhanchée, le petit sourire jouissif au coin des lèvres, il me semble voir surgir devant moi le souffleur de vers Nougaro.
L’instant de grâce est (trop) vite dissipé. Cela me ramène au Jazzman de Per, et sa « musique si sérieuse qu’on ne devrait pas l’affubler de quelque nom que ce soit « !

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Jazz et java copains, ça doit pouvoir se faire, ça se fait même ! Per Sørensen en personne, à la guitare, et son copain danois, l’accordéoniste (qui n’est pas) inconnu, Nils Makela Pedersen, entament un medley musette : La java bleue, La vie en rose, Le dénicheur et évidemment, puisqu’on ne se trouve qu’à quelques dizaines de mètres de la célèbre place :

« C’est une rue
C’est une place
C’est même tout un quartier,
On en parle, on y passe
On y vient du monde entier.
Perchée au flanc de Paname
De loin elle vous sourit,
Car elle reflète l’âme
La douceur et l’esprit de Paris
Un petit jet d’eau
Une station de métro
Entourée de bistrots,
Pigalle.
Grands magasins
Ateliers de rapins
Restaurants pour rupins,
Pigalle »

Arnaud Montebourg trouverait peut-être un peu fort de roquefort qu’un duo danois s’empare de cette valse à la gloire de ce quartier festif de Paris ? Qu’il se dissimule sous sa marinière, car cet immense succès des années 1950 est quasiment une œuvre made in Denmark !
En effet, son auteur et interprète Georges Ulmer, de son vrai nom Jørgen Frederik Ulmer, naquit à Copenhague !
La chanson, à sa sortie, fit scandale et fut même interdite sur les ondes, probablement en raison de ce couplet :

« Clochards, camelots
Tenanciers de bistrots,
Trafiquants de coco,
Pigalle
Petites femmes qui vous sourient
En vous disant: « Tu viens chéri »
Et Prosper qui dans un coin
Discrètement surveille son gagne pain... »

Le discret Eusebio nous invite à passer à table : charcuterie basque, albondigas, empanadas, vin rouge ibérique … Olé encore !
Soudain, le bar plonge dans une semi pénombre d’où surgit bientôt un gâteau éclairé de bougies. JeanDenis Robert atteint, ce soir-là, un âge auquel on peut prétendre à la retraite … il aurait même fait des démarches administratives en ce sens ! Je vous rassure, il a plein de projets en tête.
La soirée se prolonge. Vertige des formes, ivresse des mots, devant quelques derniers verres de contact, on trinque encore au succès de PEOPLE en compagnie de ce Michel Bacchus que JDR surprit en son repaire.

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J’essaie de percevoir derrière sa silhouette « bibendumisée », quelques traits du copain d’avant, beau comme un dieu sculpté par Michel-Ange. J’invite à se joindre à nous, le Glaude et le Bombé, deux autres « amis autodestructeurs éthyliques » (comme écrit Per) chers à René Fallet.
Le dernier carré a du mal à se quitter. Eusebio envisage de baisser le rideau de fer. Pour un peu, avant ma re-traversée de Paris, à l’instar de Grandgil alias Jean Gabin, j’ameuterais volontiers les riverains de la tranquille rue Milton :
« Pour Monsieur Robert, trente et un rue Milton, ce sera quinze euros. Pour Monsieur Sørensen, maintenant c’est trente euros. Je voulais dire trente-cinq. Oh ! C’est plus lourd que je pensais, je crois qu’il va falloir cinq euros de plus pour les frais d’envoi à vos lecteurs hors la capitale ! »
Vous avez compris que je vous encourage vivement à céder, une fois n’est pas coutume, à l’affreux néologisme de pipolisation engendré ici par JeanDenis Robert et Per Sørensen.
PEOPLE est un joyau culturel à (s’)offrir. Son ciselage est un travail d’équipe. Il me faut donc louer aussi Alice Andersen pour les subtiles et élégantes mise en page et calligraphie, ainsi que Jean-Luc Favreau qui a patiemment relu les épreuves. Pour y être modestement confronté avec ce blog, je sais que ce n’est pas une sinécure.

PEOPLE de P. Sørensen et JD. Robert, beau-livre, 68 pages 30×30 cm, 35  € (+4,15 € de frais d’envoi hors Paris)
Pour le commander directement auprès de JD. Robert, cliquer sur le lien http://www.jeandenisrobert.com

Autres informations :

Des clips de JYB : http://universalite-ultramarine.blogspot.fr/
Site de Michel Dréano : http://micheldreano.org/
La Bocata bar à tapas 31 rue Milton 75009 Paris

PEOPLE entre dans Paris

PEOPLE entre dans Paris dans Histoires de cinéma et de photographie avispeopleblog

Vous allez peut-être penser que ma soirée au Fouquet’s (voir billet du 21 février 2013) m’a fait tourner la tête et que je me vautre désormais avec avidité dans un parisianisme outrancier.
Ne mélangez surtout pas les pinceaux qui vous dévisagent ! Le petit peuple de PEOPLE dont le photographe Jean-Denis Robert a tiré le portrait, possède des gueules d’atmosphère régénérée par la poésie surréaliste de Per Sørensen.
À la différence d’Arletty, fiers d’être traités d’atmosphère, ils m’ont même demandé, il y a quelques mois, de les présenter. C’est ainsi que j’ai commencé une carrière d’ « avant-proposiste » !
Patience ! De cela, je vous entretiendrai bientôt quand ce PEOPLE joyeux et malicieux envahira les librairies et les galeries d’exposition: http://encreviolette.unblog.fr/2013/03/09/

Silence, on tourne ! … et on lit !

MEURTRE AU CINÉMA FORAIN de Renée Bonneau éditions Nouveau Monde
UNE ANNÉE STUDIEUSE d’Anne Wiazemsky éditions Gallimard

Ce siècle avait deux ans, Émile Loubet remplaçait Félix Faure qui, à défaut d’être César, n’avait été que Pompée … par sa maîtresse Marguerite Steinheil ! Petit pastiche érotico-historique de Victor Hugo pour vous signifier que nous sommes en juin 1902 lorsque commence Meurtre au cinéma forain, le nouveau polar de Renée Bonneau.

Silence, on tourne ! ... et on lit ! dans Coups de coeur Meurtreaucinemaforaincouverture

En sous-titrant son livre Sur les pas de Méliès, l’auteure (grrr, je n’aime pas, mon correcteur orthographique numérique non plus, la féminisation de certaines professions !) nous emmène pour sa nouvelle enquête au temps où « Méliès, prestidigitateur, met le cinématographe dans un chapeau pour en faire sortir le cinéma », une « image » du sociologue Edgar Morin citée en préambule.
Curieusement, je me retrouve en pays de connaissance. Anachronisme ? À bien y réfléchir, pas tant que cela car l’actualité récente m’y invite. En effet, dans son dernier film, Hugo Cabret, le réalisateur Martin Scorsese imagine la rencontre de son jeune héros avec Georges Méliès, un vieux monsieur tenant une boutique de jouets. Ces jours-ci, les médias n’en ont que pour le triomphe hollywoodien de Jean Dujardin et de The Artist, un hommage aux films muets en noir et blanc.
Raison plus intime, ma grand-mère paternelle, ma merveilleuse mémé Léontine (voir billets du 20 janvier 2008 et 14 février 2008) eut souvent l’occasion de m’évoquer ce temps-là avant de souffler ses cent bougies. Elle avait quatorze ans quand la bande à (Renée) Bonneau commence ses frasques.
C’est l’époque où sévissent les apaches, ainsi appelle-t-on les voyous des quartiers populaires de la capitale. Justement, quelques mois plus tôt, en janvier 1902, du côté de la rue de Bagnolet, un certain Manda de la bande des Orteaux a poignardé Félix Leca, chef du clan des Popincourt, pour les beaux yeux d’Amélie Hélie, une prostituée surnommée Casque d’or à cause de sa chevelure éblouissante. Cela vous dit bien évidemment quelque chose mais pour l’instant, ce n’est pas du cinéma. Nous sommes au premier jour du procès de Manda et une foule dense fait la queue devant les grilles du Palais de Justice pour écouter le témoignage de la jeune femme à la barre. Les deux rivaux seront envoyés au bagne à Cayenne.
Cinquante ans plus tard, grâce à Jacques Becker, le trio Manda, Leca et Hélie, renaîtra sous les traits de Serge Reggiani, Claude Dauphin et Simone Signoret :

« … Au ciné de mon quartier
On peut voir depuis avant-hier
Comment meurt en blanc et noir
Un homme qui a jamais vu la mer
Quand tombe la guillotine
Sur le cou de Manda
Il s’appelait Manda
C’est l’amour qu’on assassine
Et la valse repasse
Et le film se termine
Un menuisier dansait
Et la fille l’aimait
Et cette valse-là
Une femme dans mes bras
La dansait comme personne
Et c’était toi Simone. »

Serge Reggiani évoqua, à travers cette chanson nostalgique, ce film culte dont l’issue est beaucoup plus tragique que dans le fait divers réel. Souvenez-vous, Manda est guillotiné en présence de Casque d’or dans les yeux de laquelle, pour l’inoubliable séquence de fin, ressurgit l’heureux temps des cerises lorsque, sous la tonnelle de la guinguette, les deux amants valsaient tendrement. Comme le gai rossignol et le merle moqueur, nous n’avions plus le cœur en fête.
Jusqu’à sa mort, Reggiani milita pour qu’on préserve de la folie des promoteurs immobiliers, le petit jardin du 44 rue des Cascades, dans le quartier de Belleville, où furent tournées quelques scènes du film.
Je m’égare mais c’est justement une qualité du roman que de faire divaguer l’esprit du lecteur.
Et comme un dicton dit qu’en France, tout commence (ou finit) par des chansons, voilà que Maurice Chevalier se radine avec sa voix gouailleuse :

« Dès que les beaux jours reviennent
Dans les faubourgs ouvriers
À la fin de la semaine
On aime à s’égayer
Par l’av’nue d’la Grande-Armée
On s’en allait autrefois
Sur la route illuminée
Du côté du Bois
Pour les faubourgs
Ah! Quel grand jour!
C’était sam’di
Fête à Neuilly!
Viv’ment qu’a r’vienne
La fête à Neu-Neu!
Qu’on finiss’ la s’maine
En rigolant un peu ... »

Depuis 1815, née d’un décret impérial de Napoléon 1er, la fête à Neu-Neu draine, durant trois semaines en juin et juillet, la populace vers le quartier riche et résidentiel situé entre la porte Maillot et le pont de Neuilly. La grande avenue dont la perspective est aujourd’hui barrée par les tours du quartier de la Défense, est envahie alors de manèges pour les enfants ou à sensations fortes, de montagnes russes, de stands de tirs, de loteries, de ménageries, d’attractions comme les lutteurs de foires, les tableaux vivants et les musées anatomiques. Qui sait si on n’exhibe pas encore dans ces derniers, des « sauvages » semblables à ceux qui font l’objet d’une incroyable exposition actuellement au musée du quai Branly.
Sous prétexte de l’élargissement de l’artère, la fête sera supprimée en 1936. Elle a été réorganisée, depuis quelques années, non loin de là, sous les frondaisons du bois de Boulogne. Est-ce parce que les Neuilléens sympathisants du petit Napo de l’Élysée estiment l’apocope trop ringarde, la fête à Neu-Neu a été rebaptisée fête au bois en 2008 !
En tout cas, en juin 1902, elle bat son plein. Tiens, on y rencontre encore Casque d’or qui semble avoir déjà surmonté sa déception amoureuse. On y retrouve aussi, en cage avec deux lions, Louise Weber plus célèbre sous le pseudonyme de La Goulue. Vous ne pouvez pas ne pas la connaître tant sa silhouette croquée par Auguste Renoir et Toulouse-Lautrec apparaît toujours omniprésente sur les présentoirs des boutiques de souvenirs de la capitale. Elle symbolise l’âge d’or du Moulin Rouge et de la danse du French Cancan. Ayant acquis gloire et richesse, elle quitte le cabaret de Montmartre pour se mettre à son compte comme dompteuse dans les fêtes foraines.
Mais les badauds accourent surtout pour la nouvelle attraction à la mode, le cinématographe sous chapiteau. Certes, les frères Lumière ont inventé le cinéma sept ans plus tôt mais les spectateurs, vite blasés, n’ont même plus peur devant l’entrée du train en gare de La Ciotat et se lassent déjà de scènes de la vie quotidienne comme L’arroseur arrosé. Et alors ? Georges Méliès arrive pour les faire rêver avec plein d’idées de fictions en tête, nées notamment d’un incident lors du tournage d’une scène avec un omnibus sur les grands boulevards. La manivelle s’étant bloquée pendant une minute à la prise de vue, Méliès constate lors du visionnage qu’un corbillard s’est substitué au bus.
Il aménage son « atelier de pose », le premier studio de cinéma en France, sous une immense verrière, dans le jardin de sa propriété de Montreuil.
« Attention, Bon Dieu ! La nef s’écroule ! » Ainsi commence le roman de Renée Bonneau. Méliès avec ses assistants opérateurs tentent de redresser le décor d’une partie du croisillon sud du chœur de l’abbaye de Westminster. Car Méliès, il faut bien vivre, tourne aussi des actualités. Après la mort de la reine Victoria en janvier 1901, on lui a passé commande de vues animées (on ne dit pas encore film) du couronnement d’Édouard VII. Mais pour des raisons de protocole et d’éclairage insuffisant, le tournage en direct live à Londres est impossible. Qu’à cela ne tienne, Méliès reconstitue la cérémonie chez lui avec un garçon de lavoir du Kremlin-Bicêtre sosie du souverain et une danseuse du Châtelet dans le rôle de la reine ! Deux séquences du film n’existeront pas dans le déroulement réel modifié en dernière minute. Comme quoi, la manipulation des images et des consciences ne date pas de maintenant !
Dans le même esprit, il a déjà tourné les obsèques de Félix Faure, ce président de la République décédé soi-disant d’une épectase, et surtout, il a reconstitué la fameuse affaire Dreyfus qui a suscité de très violentes polémiques nationalistes et antisémites, coupant en deux la France de la Troisième République, les dreyfusards partisans du capitaine Alfred Dreyfus, d’origine alsacienne et de confession juive, accusé de trahison, et les antidreyfusards convaincus de sa culpabilité. Vous connaissez le brûlot J’accuse d’Émile Zola paru dans le journal L’Aurore. Méliès réalise peut-être avec ce court-métrage de dix minutes le premier film politique français. Cela lui vaudra de sérieux déboires.
Mais pour aguicher les distributeurs et tenir les spectateurs en haleine, Méliès cherche des procédés nouveaux qu’il met au service de ses fictions : caches, fondus, surimpressions, personnages changeant d’échelle, arrêts sur image … Touche à tout génial, il est l’inventeur des trucages, les ancêtres des effets spéciaux d’aujourd’hui.
Le cinéma de grand-papa est une attraction ambulante. Les distributeurs sont des forains qui achètent comptant les films au mètre. Ils les souhaitent courts afin de multiplier le nombre de séances. Ils sont quatre à la fête de Neuilly à faire découvrir aux badauds ce qui n’est pas encore le septième art.
Sous le chapiteau du Cinéma mondain, Jérôme Dulaar, client privilégié de Méliès, propose un programme très éclectique mêlant la fiction avec L’homme à la tête en caoutchouc et l’actualité avec Éruption volcanique à la Martinique. Dans le premier film, un savant interprété par Méliès lui-même pose sa tête sur une table puis la gonfle à l’aide d’un tube relié à un soufflet ; vous imaginez les gags qui en découlent. Dans le second, le talent de Méliès fait merveille en reconstituant des scènes effrayantes du cratère en feu et de la lave incandescente glissant sur les flancs de la Montagne Pelée, accompagnées en coulisse par des bruitages de l’explosion. Plus magique encore, une odeur de brûlé et de la fumée semblent s’échapper de l’écran. Á couper le sifflet à Steven Spielberg et Georges Lucas réunis ! Sauf que … ce n’est plus du cinéma ! Et le perspicace inspecteur de la Sûreté Louis Berflaut, personnage récurrent des enquêtes de René Bonneau, présent par hasard, avec son épouse costumière chez Méliès (!), sa fille et un ami jeune journaliste du Figaro, comprend vite qu’il s’agit d’un incendie absolument pas accidentel. D’ailleurs, des tracts avec le slogan « plus de cinéma, plus de catastrophes » identiques à ceux découverts lors du terrible incendie du Bazar de la Charité, cinq ans plus tôt, retrouvés sous le chapiteau et collés sur des roulottes, le confirment.
Ça y est, le lecteur plonge dans le polar. Les événements se précipitent ; l’atelier de Méliès à Montreuil est cambriolé puis, à la fête à Neu-Neu, deux roulottes d’un autre forain cinématographe, juif également, sont la proie des flammes. Projecteurs et bandes sont détruits ou volés, notamment celle du Voyage dans la Lune, la toute nouvelle réalisation très attendue de Méliès, le premier film de science-fiction de l’histoire du cinéma.
Nouvelle digression, je vous invite à interrompre quelques secondes votre lecture pour partager l’expédition vers la lune organisée par le club des Astronomes et son président, le savant Barbenfouillis interprété par Méliès en personne. Á bord d’une fusée obus lancée par un canon géant, ils se plantent en plein dans l’œil de l’astre de nos nuits. Dans un paysage délicieusement kitsch, habillés comme s’ils se rendaient à la fête de Neuilly, ils y découvrent monts et merveilles et même quelques autochtones à tête de crevette. Méliès vient d’inaugurer un nouveau genre, la féérie :

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Retour sur terre et montée dans l’horreur, justement, l’affiche de l’œuvre la plus célèbre du cinéaste, sert maintenant de mise en scène macabre au meurtre de Paul Jeckel, le forain propriétaire du Palais des vues animées, retrouvé avec l’œil droit transpercé par un piquet de bois et la bouche ouverte vomissant un morceau de pellicule cinématographique que l’enquête déterminera comme appartenant à … L’affaire Dreyfus.
Ne possédant pas le talent d’Alfred Hitchcock pour manier l’art du suspense, je m’interdis de vous mettre au parfum de toute l’intrigue policière, par crainte de nuire au plaisir de votre lecture. Sir Alfred distinguait la surprise et le suspense : l’effet de surprise consistant à faire apparaître soudainement une chose ou une personne que ni le personnage ni le spectateur n’attendait ; le suspense étant obtenu par un décalage de perception entre les personnages et les spectateurs qui en savent plus qu’eux. Ainsi dans Sueurs froides, le spectateur apprend par un flashback, dès le début de la seconde partie du film, la véritable identité de Judy alias Kim Novak et tout le complot monté contre James Stewart.
Je cite cet exemple à dessein car mes lecteurs les plus fidèles se souviennent peut-être que j’avais commis un billet intitulé Sueurs froides à Dinard (voir articles du 18 mai et 30 juillet 2008) suite à la découverte  du maître du suspense dans un terrain vague de la cité balnéaire. Or, en consultant la biographie de Renée Bonneau, j’ai découvert qu’elle avait imaginé, il y a une dizaine d’années, un roman policier à partir de la statue du grand cinéaste alors dressée à l’entrée de la plage de Dinard, avec en toile de fond, le festival du cinéma britannique. Je n’ai pas la prétention d’affirmer que les grands esprits se rencontrent mais cela a été prétexte à une correspondance très cordiale qui se prolongera probablement par une rencontre à l’occasion de la prochaine édition du festival.
En forme d’épilogue, la mort d’Émile Zola est l’ultime coup de théâtre de Meurtre au cinéma forain. Le 29 septembre 1902, l’auteur de Germinal décède asphyxié suite à un mauvais fonctionnement de la cheminée de son appartement parisien. Son épouse Alexandrine en réchappe de justesse. Le journal nationaliste et antisémite La Libre Parole exulte en titrant à la une Scène naturaliste : Zola meurt d’asphyxie, raillant la théorie du naturalisme développée par l’écrivain. La thèse de l’acte criminel et que le « cochon de dreyfusard » ait été enfumé par un sympathisant de la Ligue des Patriotes est désormais admise comme probable par les spécialistes d’Émile Zola. Les cendres de Zola sont transférées au Panthéon, six ans plus tard. Lors de la cérémonie, un journaliste antidreyfusard ouvre le feu sur Alfred Dreyfus, heureusement sans conséquence.
Après sa série fleuve sur les Rougon-Macquart, Zola avait entamé, peu avant sa mort, un nouveau cycle intitulé Les Quatre Évangiles. Les titres respectifs des deux derniers romans, Vérité et Justice, constituent un savoureux clin d’œil à la réjouissante enquête policière écrite par Renée Bonneau. En effet, entre les jalousies de forains, le piratage de films par des distributeurs mercantiles, les haines nationalistes et raciales, et l’immoralité de certains policiers ripoux, ces deux valeurs sont bafouées allègrement. La guéguerre entre les producteurs et les réalisateurs des nouvelles versions cinématographiques de La guerre des boutons, l’emprisonnement d’un grand flic, les conflits communautaires, l’actualité récente atteste que les mœurs n’ont finalement guère évolué cent dix ans plus tard.
En refermant le livre, je pense aux bandes dessinées de Jacques Tardi qui situe avec une grande fidélité, ses aventures policières dans le Paris du baron Haussmann. Dans Meurtre au cinéma forain, j’ai emboité avec beaucoup de jubilation les pas de Georges Méliès, à l’invitation de Renée Bonneau qui restitue avec bonheur la vie artistique à l’aube du vingtième siècle.
Étonnamment, certaines passerelles naturelles me projettent en douceur dans la lecture d’Une année studieuse, le dernier ouvrage d’Anne Wiazemsky. Bien que classé en sous-titre comme roman, il s’agit plutôt d’une chronique autobiographique qui relate une douzaine de mois de la vie de l’auteur(e).

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Après le cinéma de grand-papa Méliès, je surfe cette fois sur la Nouvelle Vague, le nouveau courant cinématographique apparu dans ma jeunesse. Le terme est né en 1957 de la plume de Françoise Giroud dans l’hebdomadaire L’Express. Apparaît une nouvelle façon de produire, de tourner, de monter et d’interpréter des films, en rupture avec le cinéma classique considéré comme trop conventionnel. Elle s’inscrit dans le contexte socio-historique de l’époque, le début des Trente Glorieuses, la guerre d’Algérie, les révoltes étudiantes, le mouvement de libération des femmes. François Truffaut, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol, Agnès Varda, notamment, en constituent les figures tutélaires. Une nouvelle génération d’acteurs comme Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Léaud, Jean-Claude Brialy, Jean Seberg, Bernadette Lafont, Anna Karina et … Anne Wiazemsky, débarque, touchant ainsi un jeune public. Les 400 coups, Jules et Jim, Á bout de souffle, Pierrot le Fou, demeurent des films emblématiques de ce courant.
Nous sommes au milieu des années sixties. Anne, fille de la princesse Wiazemsky, petite fille de l’illustre écrivain François Mauriac, lycéenne rebelle au collège Sainte-Marie, se sent à l’étroit dans la bourgeoisie catho du XVIe arrondissement de Paris. Avec l’autorisation de son grand-père qui est aussi son tuteur depuis la mort de son père, elle vient de tourner dans Au hasard Balthazar, un film de Robert Bresson. Balthazar est un âne qui croise un certain nombre de groupes humains symbolisant les vices de l’humanité. Anne joue le rôle de Marie dont la triste existence ressemble à celle du pauvre équidé.
Jean-Luc Godard tombe en pamoison devant le beau visage d’Anne digne de la Piéta de Michel-Ange et, en trois occasions, il tente de la séduire. En vain ! Jusqu’à ce qu’elle voie et revoie Pierrot le Fou dont la beauté tragique l’émeut, puis Masculin Féminin : « Un jour de juin 1966, j’écrivis une courte lettre à Jean-Luc Godard adressée aux Cahiers du Cinéma, 5 rue Clément Marot, Paris 8ème. Je lui disais avoir beaucoup aimé son dernier film, Masculin Féminin. Je lui disais encore que j’aimais l’homme qui était derrière, que je l’aimais, lui. J’avais agi sans réaliser la portée de certains mots. »
Brève digression : dans Masculin Féminin, Godard étudie les mœurs de la jeunesse des années 1960 avec en toile de fond, la campagne pour l’élection présidentielle de 1965, et comme premier rôle féminin … Chantal Goya qui ne chantait pas encore Bécassine ! Il saupoudre aussi son film de cartons prémonitoires tels que « Les enfants de Marx et de Coca-Cola. Comprenne qui voudra » et « Le philosophe et le cinéaste ont en commun une certaine manière d’être, une certaine vue du monde qui est celle d’une génération ».
Qui sait si cette dernière sentence ne constitue pas un détonateur pour Anne qui vient d’échouer à son bac de philosophie et doit repasser à la session de septembre. En attendant, elle part se ressourcer dans la propriété familiale d’une amie avec qui elle récolte des pêches. Très vite, le téléphone sonne dans la maison du Gard ; l’amie décroche et passe le combiné à Anne : « Il dit qu’il est Jean-Luc Godard ! » Quelques années plus tard, Michel Fugain chantera « C’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est une romance d’aujourd’hui ». C’est effectivement le début d’un marivaudage très … Nouvelle Vague qui vaut beaucoup par la personnalité des tourtereaux : dix-sept années séparent Anne, jeune fille timide encore mineure, d’une famille catholique, et Jean-Luc Godard, célèbre cinéaste suisse, de confession protestante, qui vient de divorcer d’Anna Karina.
Je crois que le fait d’avoir vécu cette époque et d’avoir connu les protagonistes en ce temps-là, apporte encore plus de saveur à l’histoire. J’imagine le mépris de papy Mauriac de l’Académie Française, de savoir sa petite-fille fricotant avec le sulfureux cinéaste qui trois ans plus tôt avait filmé Brigitte Bardot, allongée nue sur le ventre près de Michel Piccoli : « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? Et mes cuisses, tu les aimes mes cuisses ? » De quoi faire succomber le « vieux » d’apoplexie !
J’imagine aussi la circonspection du grand-père, prix Nobel de littérature de surcroît, devant une petite chienne adoptée en vacances par Anne, lui grignotant goulûment quelques feuillets de ses Bloc-Notes. Anne a surnommé Nadja sa bâtarde de cocker en référence à l’héroïne d’André Breton. Godard, amoureux cultivé, paraphrase Lautréamont pour décrire l’animal : « Nadja est belle comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection ». Et le cinéaste en pleine préparation de son prochain film La Chinoise, se délectant de la voir mettre en miettes les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, l’encourage même : « Continue ta Révolution culturelle, camarade ! Nadja est un Garde rouge ! » Et par amour pour sa maîtresse, il la promène volontiers pour qu’elle satisfasse ses besoins naturels.
Il est moins patient avec Mauriac à qui il reproche, à l’occasion du procès des ravisseurs de l’homme politique marocain Mehdi Ben Barka, de n’avoir pas l’engagement que manifesta Émile Zola lors de l’affaire Dreyfus.
Cela s’arrangera deux cents pages plus loin, lorsque dans une scène surréaliste, Godard, rasé de près, costume et cravate, effectue en bonne et due forme sa demande en mariage auprès de Bon Papa Mauriac : « Devenir le grand-père de Jean-Luc Godard, quelle consécration ! … devenir le petit-fils de François Mauriac, quelle consécration ! » Entre temps, l’écrivain avait enfin découvert en salle et apprécié quelques films du cinéaste. Ce n’est pas pour autant que Godard le ménagera par la suite. Ainsi découvrant que le grand-père avait manifesté pour de Gaulle en 1968. Il lui écrira : « J’ai appris que vous étiez le 30 mai aux Champs-Elysées. Vous n’avez pas honte ? À votre âge et si près de la mort ? »
Vous imaginez encore Godard, soudain superstitieux par amour, allumant un cierge en l’église de Saint-Germain-des-Prés au matin de l’oral de rattrapage du baccalauréat ?
Godard a le sens de la formule, de l’image qui intellectualise chaque situation même banale. En mettant sa voiture en marche, il définit ainsi l’idylle entre l’adulte et la jeune fille timide et fragile : « C’est comme si deux livres entraient l’un dans l’autre, comme si l’un s’appelait Claudine à l’école (de Colette) et l’autre Lumière d’août (de William Faulkner) » !
Tout au long d’Une année studieuse, Godard, loin de la réputation qu’il traîne, apparaît comme un soupirant délicieux. Il multiplie les délicates attentions envers Anne, son animal-fleur comme il se complait à la qualifier. Un jour, il lui offre les quatuors de Mozart ; une autre fois, il dépose sur son palier Jean-Luc persécuté, le livre de son compatriote suisse Charles-Ferdinand Ramuz, sur la page de garde duquel il a rectifié : « Grâce à Anne W. Jean-Luc n’est plus persécuté ». Il la convie à un repas avec François Truffaut qui lâche : « au contact d’Anne, tu deviens presque sympathique ». Évidemment, il l’emmène au cinéma pour lui faire aimer les films qu’il aime lui-même : Murnau, Renoir, Kazan, Fritz Lang, Rossellini et aussi … Louis De Funès qu’il trouve génial ! Ils dorment chez Jeanne Moreau qui fait un bœuf avec les succès de Charles Trenet. On croise encore Maurice Béjart et Jean Vilar qui s’obstine à appeler La Chinoise, le prochain film de Godard, La Tonkinoise, même en plein milieu du festival d’Avignon.
Plutôt que d’année studieuse, il vaut mieux parler d’une année de vacances du cœur, du corps et de l’esprit. Même si Anne qui a obtenu finalement son bac, entame, sous la pression de Jean-Luc, des études universitaires à la fac de Nanterre. Il l’y conduit de temps en temps avec son Alfa Romeo (!) car il aspire à trouver là-bas matière pour La Chinoise. Il lui offre même une Fiat 850 verte pour lui épargner les fatigants trajets en métro et en train. Anne ne possédant pas le permis de conduire, l’automobile ne sera jamais utilisée sinon dans La Chinoise par Juliet Berto qui interprète une fille de la campagne se prostituant : « Maintenant ça va beaucoup mieux et avec mon argent j’ai pu m’acheter une Fiat 850 » ! Le genre de dialogue propre à rendre folle de rage la maman d’Anne qui n’est pourtant pas finalement si vindicative que cela. En effet, elle se démène pour trouver un gynécologue qui prescrit la pilule à sa fille mineure, inquiète chaque mois de tomber enceinte. La loi Neuwirth autorisant la contraception orale n’est votée à l’Assemblée nationale que le 28 décembre 1967 et il faudra attendre 1974 pour qu’elle soit véritablement libéralisée et remboursée par la Sécurité Sociale. En avril 1971, Anne sera une des signataires du manifeste des 343 femmes affirmant s’être fait avorter et s’exposant à l’époque à des poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement.
Les prémices de mai 68 germent dans les amphis de la fac de Nanterre et Anne la rousse se fait même draguer par un anarchiste rouquin, des mangeurs de Rouy, le fromage qui fait rouiller ? (remarque stupide tirée du billet Les dangers du fromage du 11 février 2012) : « Ce n’est pas que tu sois moche, tu serais même plutôt mignonne, mais enfin, tu n’es pas une beauté non plus, loin de là. Alors de voir tous ces regards sur toi, j’avais envie de comprendre. Cette nana a quelque chose que je ne vois pas. Maintenant, j’ai compris : tu as tourné dans un film d’un type que je ne connais même pas, qui s’appelle Bresson, bref, on te regarde parce que tu es une actrice ! » Et vous, vous avez deviné que le baratineur est Dany le rouge alias Daniel Cohn-Bendit ! Ce n’est pas dans le roman mais savez-vous que Godard le rencontra en 1968 et envisagea de tourner avec lui un western anarchiste intitulé Le vent d’Est.
Lassé des coucheries à droite à gauche dans des chambres d’hôtel anonymes, vous pensez bien qu’ils ne peuvent pas s’aimer sous le même toit que François Mauriac, Jean-Luc Godard a enfin trouvé un appartement, un petit nid d’amour qui, en mars, devient le lieu de tournage de La Chinoise. Des centaines de petits Livre Rouge réunissant les citations de Mao-Tsé-Tung sont rangés sur les étagères. Jean-Pierre Léaud, Juliet Berto et Anne bien sûr sont quelques- uns des camarades que Godard aime appeler ses Robinsons du marxisme-léninisme !
Godard, prônant comme toujours l’anti académisme, réalise là un film documenté/ documentaire de film. D’ailleurs, le premier intertitre affiche : un film en train de se faire. Tiens donc, Godard glisse dans le film, une conférence sur le problème de l’information, citant Méliès, le chantre d’un cinéma à trucs, un peintre de la réalité par l’intermédiaire « d’actualités reconstituées mais véritables » telles que L’Affaire Dreyfus. Ça ne vous rappelle rien ces histoires de cinéma ?
Anne et Jean-Luc se marient sans famille, sans amis, et dans leurs vêtements de tous les jours, le 21 juillet 1967 à Bégnins, une petite ville du canton de Vaud. À la fin de la cérémonie, le maire qui l’avait déjà uni à Anna Karina, lance : « À la prochaine, monsieur Godard ! »
Ça n’a absolument rien à voir mais pour achever mon billet, j’ai envie de vous surprendre, un peu comme il fait dans ses films. Jean-Luc Godard a tourné en 2009 les séquences maritimes de son Film Socialisme sur le Costa Concordia, le paquebot de croisière qui s’est échoué sur un récif de Toscane le 13 janvier dernier.

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La dernière raison d’espérer pour le commandant de bord actuellement à l’Élysée ? Chut, pas de mauvais esprit ! Silence on tourne et … surtout, on lit Meurtre au cinéma forain de Renée Bonneau et Une année studieuse d’Anne Wiazemsky.

 

 


TOUS AU LARZAC Cesar du meilleur film documentaire

Plutôt que d’essuyer quelque invective présidentielle du genre « casse-toi pauvre con », au salon de l’Agriculture, un petit troupeau de brebis aveyronnaises a pris la tangente, vendredi soir, vers le théâtre du Châtelet où se déroulait la cérémonie des César du cinéma 2012.
Bien leur en a pris puisque les éleveurs de leurs aïeules ont été honorés à travers le César du meilleur documentaire qui a récompensé Tous au Larzac réalisé par Christian Rouaud.

TOUS AU LARZAC Cesar du meilleur film documentaire dans Coups de coeur CRouaud-Cesar

Je ne vais pas vous faire l’article à propos de ce superbe film puisque je vous l’ai déjà chaudement recommandé dans un récent billet (http://encreviolette.unblog.fr/2011/12/01/).
Occupé ce soir-là, dans un petit village d’Ariège, avec quelques vaches dont je vous relaterai prochainement les facéties, je n’ai pas suivi la remise du trophée à la télévision. Mais quand j’ai appris la bonne nouvelle, je fus ému, heureux et fier, sans doute comme beaucoup des anciens compagnons de route du réalisateur. D’ailleurs, certains m’ont téléphoné le lendemain pour partager notre joie.
Au moment des remerciements, Christian Rouaud, ancien professeur de lettres, a cité en substance une phrase d’Étienne de La Boétie tirée de son Discours de la servitude volontaire, un texte posant la question de la légitimité de toute autorité sur une population : « Les tout-puissants ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Ce soir, vous avez honoré des hommes et des femmes debout », les protagonistes du film, ces gens admirables qui ont bravé l’armée dix ans durant pour défendre leur terre du Larzac.
Pour pasticher Brassens, nous les copains de Christian Rouaud, ne sommes pas des amis de luxe, ni des amis choisis par Montaigne et La Boétie, mais sur le ventre, nous nous sommes tapé fort qu’il fête son triomphe avec tous les nommés à la brasserie du Fouquet’s. Comme un symbole ?
Chers lecteurs, courez vite Tous au Larzac si le film est projeté dans votre région. Entre western et thriller, il raconte une révolte joyeuse et vous enseigne une passionnante leçon de citoyenneté et de militantisme, autrement enrichissante et épanouissante que les débats pitoyables de la campagne présidentielle.
« Ave Cesar Christian morituri te salutant » Nous attendrons quand même un peu avant de mourir pour saluer tes prochains documentaires.

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Lectures d’en France

Inconsciemment, les vacances scolaires scandent encore mes années de retraite. Il n’est pas si facile que cela de se défaire de ses habitudes, les bonnes comme les mauvaises. Pour ce qui concerne mon propos du jour, il s’agit plutôt d’une excellente car ce temps, passé souvent hors de mes pénates, est propice à une pratique encore plus assidue de la lecture.
Le scénario est quasi immuable avec, quelques jours avant le départ, une promenade dans le rayon librairie de la FNAC pour choisir les prochains ouvrages qui occuperont mes soirées. Sans idée préconçue, le glane s’effectue selon de nombreux critères guidés par l’humeur de l’instant, le sujet attrayant révélé en quatrième de couverture du livre, l’auteur lorsqu’on a déjà lu quelque chose de lui, l’envie suscitée par une critique de magazine ou la présence de l’écrivain sur un plateau de radio ou de télévision, parfois même tout simplement le titre et l’image illustratrice. Encore que je devrais me méfier de cette dernière impression si j’en crois l’équivalent anglais du proverbe « l’habit ne fait pas le moine », Don’t judge the book by its cover, à savoir, qu’il ne faut pas juger un livre d’après sa couverture ! Vérité également affirmée par Honoré de Balzac : « L’habit ne fait pas le moine est surtout applicable à la littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractère » !
Bref, cependant, ma propre intuition, cette fois encore, n’a pas été prise en défaut. En effet, pour meubler les veillées hivernales, la pioche a été fructueuse au point que j’ai envie de vous entretenir, dans l’ordre chronologique de leur lecture, des trois livres que j’ai dévorés au passage de l’an neuf. Après coup, je constate que, sans que cela fût prémédité, ils ont en commun d’évoquer dans des registres très différents, certains aspects de ma douce France … cher pays de mon enfance ajouterait Charles Trenet.

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Pour commencer, dans La vie est un choix, le cinéaste Yves Boisset, en rassemblant ses souvenirs, couvre presque quarante ans d’histoire de France. Petit rappel pour les moins cinéphiles d’entre vous et, peut-être aussi parce que la censure d’aujourd’hui plus subtile ou sournoise l’expose moins aux feux de la rampe, Boisset est le réalisateur de films comme L’attentat sur l’affaire Ben Barka, RAS à propos de la guerre d’Algérie, Dupont Lajoie ou encore Le juge Fayard dit Le Sheriff. Le simple énoncé de ces titres définit un homme courageux incarnant un cinéma de gauche, appuyant là où ça fait mal sur quelques pans peu reluisants de la société française, n’hésitant pas pour cela à mettre en danger sa carrière, en permanence.
Je l’ai retrouvé, car j’avoue que je l’avais un peu perdu de vue, lors de son passage dans une émission de France 2 qui nous promet de nous coucher fort tard. En égrenant ce soir-là, de sa voix douce et exquise, quelques anecdotes et aussi vérités, il m’a donné envie de feuilleter ses souvenirs rédigés de sa propre main en deux mois, mettant ainsi à profit le report d’un projet de tournage.
Moi-même fils et petit-fils de hussards noirs de la République, je suis évidemment touché lorsque Boisset brosse brièvement un portrait de ses parents, purs produits de l’ascenseur social que constitua la IIIème République. Ainsi, son grand-père, presque illettré quand il partit au front durant la grande guerre de 14-18, côtoya par chance -si l’on peut dire ainsi quand on passe trois ans de sa vie dans les tranchées- des instituteurs qui lui apprirent à lire et à écrire. En récompense des services rendus à la patrie, il obtint, une fois démobilisé, le droit d’étudier dans une école normale d’où il sortit avec le grade d’instituteur. La vie alors était rude dans les monts du Forez, et, outre d’enseigner dans une école à mi-temps, le valeureux aïeul poursuivit son activité de paysan. Yves se souvient d’avoir assisté à la cérémonie rituelle de l’abattage du cochon, celle-là même dont Jean Eustache tira un magnifique documentaire tourné dans des contrées sensiblement voisines d’Auvergne. Et pour bien marquer sa détestation de Hitler et son manque d’enthousiasme pour De Gaulle, papy Boisset prénommait immuablement ses deux cochons, Adolf et Charlot ! Le père d’Yves, reçu au concours de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, dans la même promotion que Georges Pompidou et Léopold Senghor, embrassa une carrière de professeur agrégé de lettres, français, latin et grec avant de la terminer comme inspecteur général. Pas si anecdotique que cela, il fut aussi détenteur du record de France du 400 mètres en athlétisme, et participa aux Jeux Olympiques de Berlin de 1936 (sous les yeux d’Adolf ? Non, pas le cochon, le führer !). Sa maman fut professeur d’allemand.
Vous pourriez peut-être supposer qu’Yves fut un peu le crétin de la famille en s’orientant vers les paillettes du cinéma. Que nenni, c’était un élève brillant qui aurait dû entrer à Normale Sup, à la fin de son année de khâgne. Il préféra tenter le concours d’entrée à l’IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques) où il fut reçu premier. Au lieu de suivre une voie royale toute tracée, il est d’autres chemins de traverse. Imaginez par exemple qu’au lycée Claude Bernard à Paris, il avait comme professeur d’histoire un banal monsieur Poirier, « au demeurant assez quelconque » nous dit-il, sous les traits duquel se cachait l’écrivain prestigieux Julien Gracq ! Sachez encore qu’au baccalauréat, lors de l’épreuve de français portant sur la Pléiade, plutôt que rendre un devoir très classique autour des mérites respectifs de Ronsard et du Bellay, il rédigea un mini polar d’une vingtaine de pages (quand même ! Comme il ajoute, dans les années 1950, « le lycée n’était pas une plaisanterie de garçon de bains » !)) dans lequel du Bellay, bien qu’innocent, était reconnu coupable d’un crime. Outre le poète du petit Liré puni, Yves fut sanctionné de la note 6 éliminatoire qui lui valut de repasser à la session de septembre où il rafla la mention Très Bien !
Ce n’est pas tous les jours non plus qu’on est accosté à la sortie du lycée par un régisseur de Claude Autant-Lara cherchant l’adolescent susceptible d’incarner le futur héros du Blé en herbe, grand succès tiré du roman de Colette. Cela valut à Yves de tourner un bout d’essai (on ne disait pas casting en ce temps-là) avec la grande Edwige Feuillère et … une bonne paire de claques et un refus catégorique de la part de son père. Ce ne fut que partie remise puisque, alors qu’il était en classe d’hypokhâgne au lycée Louis le Grand, on lui proposa, avec succès cette fois, un petit rôle dans Les Tricheurs de Marcel Carné.
En ouverture de son livre, ce n’est pas surprenant quand on connaît un peu le cinéaste qui a choisi de dire 24 fois la vérité ou le mensonge par seconde, à la vitesse des images sur les bobines, Yves Boisset raconte l’entrée des troupes alliées dans Paris en 1944. Le gamin, placé aux premières loges puisque ses parents habitaient dans une HLM entre la porte de Vanves et la porte de Châtillon, vécut les bombardements en règle par les aviations anglaise et américaine des proches gares de triage de la banlieue sud. Il témoigne que l’arrivée des chars du général Patton s’effectua presque à parité sous les insultes et les clameurs d’enthousiasme. Comme quoi, il y a l’Histoire officielle et … une autre réalité moins reluisante.
Je viens d’évoquer les trente premières pages d’un livre qui en compte trois cent soixante. N’attendez pas de moi que je déflore ici le fourmillement d’anecdotes qui ponctue la passion et le courageux combat menés par Yves Boisset depuis cinquante ans. Vous y retrouvez Raymond Marcellin, celui-là même qui interdit à plusieurs reprises les journaux Hara Kiri puis Charlie Hebdo : « un mauvais ministre de l’Intérieur devenu un excellent attaché de presse » ! En effet, ses manœuvres pitoyables pour censurer avaient pour effet contraire d’attirer les spectateurs dans les salles. On croise l’ombre de Charles Pasqua qui, s’estimant diffamé, avait exigé que dans Le juge Fayard, chaque énonciation du mot SAC (Service d’Action Civique) soit remplacée par un bip. Je me souviens que, lors de la projection en salle, à chaque bip sonore, les spectateurs hilares, comme au bon vieux temps du cinéma muet, criaient SAC ! Drôle d’époque que celle actuelle n’a parfois rien à envier quand on voit monsieur Guéant se réjouir devant les micros de son record d’expulsions hors de l’hexagone en 2011 !
La censure s’acharna aussi contre R.A.S, l’un des quelque vingt films français qui témoignèrent sur la guerre d’Algérie alors qu’environ huit cents ont été consacrés aux Etats-Unis à la guerre du Vietnam.
Vous assistez à un magistral coup de poing décoché par Jean-Paul Belmondo au grand réalisateur Jean-Pierre Melville (dont Boisset était l’assistant) pour avoir injurié Charles Vanel sur le tournage de L’aîné des Ferchaux. Vous apprenez que Dupont Lajoie est entré dans le vocabulaire commun comme synonyme de « beaufitude » depuis le film où l’on découvrit l’immense talent de Jean Carmet autrement que dans des nanars niais (pléonasme ?).
Vous découvrez que Lino Ventura n’acceptait en général que des rôles de héros sympathiques pour que ses enfants n’en gardent pas une image négative.
Moi, pour le fun, à l’occasion, je visionnerai plus attentivement Paris brûle-t-il ? pour repérer parmi les lycéens fusillés par les Allemands à la cascade du bois de Boulogne, deux jeunes inconnus à l’époque, Michel Sardou et Patrick Maurin alias Patrick Dewaere.
Vous, revoyez Le Prix du danger avec Michel Piccoli et Gérard Lanvin, tous deux remarquables! L’action de ce film d’anticipation tourné en 1983, se déroulait au début du vingt-et-unième siècle : nous y sommes et depuis Loft story, la télé réalité a largement rejoint la fiction.
Allez, je vous en ai assez (trop ?) dit ! « Je crois bien que le combat contre la bêtise satisfaite, la démagogie, la lâcheté triomphante et l’injustice, c’est un peu le sujet de la plupart de mes films » résume Yves Boisset. C’est en tout cas une raison convaincante pour vous plonger dans la lecture de La vie est un choix. Vous visiterez quelques recoins de l’usine à rêves que fut le cinéma au temps de son âge d’or lorsque les vedettes étaient encore d’inaccessibles étoiles au volant de somptueuses voitures de sport. Quoique Yves Boisset avisa sur la Croisette, pendant un festival de Cannes, « un vieux bonhomme coiffé d’une casquette en tweed … il avait une démarche extraordinaire, il progressait comme en dansant sur un trottoir ». Boisset comprit tout de suite que c’était la personne qu’il cherchait pour le rôle du docteur Scully dans Taxi mauve. Il accéléra donc le pas et découvrit que ce vieillard, c’était Fred Astaire !
À peine ce livre de souvenirs refermé, je me suis intéressé à ceux d’Ornella Perrugi, ce pourrait être un nom d’actrice italienne comme à la grande époque du néoréalisme. En fait, cette fille de maçon transalpin est l’héroïne du roman de Christian Signol Une si belle école.

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Signol fait partie de ces écrivains régionalistes (sans que cela ait une connotation péjorative, bien au contraire) appartenant au courant de l’école de Brive. Je lus, il y a longtemps, son Antonin, Paysan du Causse. Certains de ses romans comme Les cailloux bleus et Les menthes sauvages furent de gros succès de librairie et de bibliothèques. L’adaptation pour la télévision de sa trilogie romanesque La Rivière Espérance assit définitivement sa popularité.
Cette fois, le sujet et l’illustration de la couverture avec ses bâtons de craie sur un vieux pupitre, ne pouvaient laisser insensible le rédacteur d’un blog intitulé À l’encre violette.
Pour m’être plusieurs fois posé la question lors de ma lecture, je précise qu’il s’agit bien d’un roman, fruit de l’imagination de l’auteur, et non le témoignage d’un couple d’enseignants sous la plume de l’écrivain, même si cela y ressemble fort. C’est tout le talent de Signol qui, consciencieux, s’est documenté et a soumis ses écrits à de vrais instituteurs qu’il remercie à la fin de l’ouvrage.
Donc, à la première personne, Ornella raconte toute sa carrière au sein de l’éducation nationale entre 1954, année de ses débuts à Ségalières, modeste hameau du Lot perché dans les hautes collines du Ségala, et son départ à la retraite en 1990 ; une sacrée gageure réussie en trois cent vingt pages.
« Comment aurais-je oublié cette route étroite qui montait, qui montait, n’en finissait pas de grimper entre des arbres immenses, d’un vert que l’automne ternissait déjà ? Ils semblaient empêcher le car de se frayer un passage entre eux, me donnant l’impression que je n’arriverais jamais à cette destination que j’avais tant espérée, imaginée des centaines de fois : mon premier poste de maîtresse d’école. Un rêve, un espoir enfin réalisés après beaucoup d’efforts, de persévérance et de volonté. »
Une joie, un instant, altérée : « … Quelle ne fut pas ma déception, vers cinq heures, quand j’arrivai devant les six maisons du village, où nul enfant ne jouait sur la place et qui me parut de prime abord désert ! Où étais-je tombée ? »
Ainsi commence l’évocation d’Une si belle école. Elle ressemblait sans doute à celle où enseigna réellement le grand-père Boisset, à l’autre extrémité du Massif Central, encore que lui, il fut autorisé par l’administration à la créer car il n’en existait pas à Saint-André d’Apchon.
Je n’ai lu que quelques lignes et, déjà, mes pensées s’envolent vers ma maman car ainsi, débuta-t-elle également dans la profession. Elle connut sa première affectation à La Feuillie, un modeste village en bordure de la boutonnière du Pays de Bray. Elle me décrivit souvent, avec la même ferveur dans les yeux qu’Ornella, le chemin qu’elle effectuait à pied, sa petite valise à la main, à travers les frondaisons de la forêt de Lyons, depuis la gare du tortillard de Nolléval jusqu’à son école distante de six kilomètres.
Une si belle école, c’est celle que servirent admirablement mes parents à partir de l’entre-deux guerres, c’est aussi celle que j’ai fréquentée de l’autre côté du bureau du maître au temps de ma communale, celle qui transparaît parfois en toile de fond de mes billets. Celle que fait rimer René-Guy Cadou avec la veuve duquel correspondent Ornella et son futur mari. Né au cœur du marais de Grande Brière, fils d’instituteurs laïques, instituteur lui-même, Cadou grandit dans une ambiance de préaux d’écoles, de rentrées des classes, de beauté des automnes, de scènes de chasse et de vie paysanne qui devinrent une source majeure de son inspiration poétique :

« Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison !
A sept ans comme il faisait bon,
Après d’ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l’encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.

O temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau. »

Comprenez alors que des larmes aient coulé sur mes joues, à plusieurs reprises. « Qui donc a jamais guéri de son enfance ? ». Justement, j’ai relevé aussi ce vers de Lucie Delarue-Mardrus, une poétesse et romancière à la mode dans la première moitié du vingtième siècle. Une normande en plus ; par chauvinisme, je vous inflige le début de son poème:

« L’odeur de mon pays était dans une pomme.
Je l’ai mordue avec les yeux fermés du somme,
Pour me croire debout dans un herbage vert.
L’herbe haute sentait le soleil et la mer,
L’ombre des peupliers y allongeaient des raies,
Et j’entendais le bruit des oiseaux, plein les haies,
Se mêler au retour des vagues de midi…
… Ah ! je ne guérirai jamais de mon pays !
N’est-il pas la douceur des feuillages cueillis
Dans leur fraîcheur, la paix et toute l’innocence ? »

Je me suis senti si heureux tout le long du récit d’Ornella, encore qu’une de ses considérations m’eût chagriné : « Je m’étonnai du fait que les plumes fussent des Sergent-Major (« Blanzy-Conté-Gilbert réunis, fabricants exclusifs ») et non pas les Baignol et Farjon que j’avais trouvées à Ségalières et à Saint-Laurent. Je résolus d’en parler au maire, car j’estimais les secondes plus faciles à manier que les premières pour les élèves qui apprenaient à écrire ». Je plaisante bien sûr mais quand même … ! La plume métallique Sergent-Major, le porte-plume, l’encrier de porcelaine blanche et l’encre violette, symboles aujourd’hui « vintage » de l’école républicaine, gratuite, laïque et obligatoire !

Plumesblog dans Ma Douce France

Encore que là-haut, en bordure du Cantal, et sans doute dans beaucoup de campagnes de cette France essentiellement paysanne, la fréquentation de l’école du hameau soit largement tributaire des travaux des champs. La femme du maire, première personne qu’elle rencontre, accueille ainsi Ornella : « Vous arrivez à la mauvaise saison, vous savez ? L’école avant la Toussaint, ici, c’est pas la coutume. Les parents ont besoin des enfants. »
En cette année 1954, les instructions officielles prévoyaient trente heures de classe par semaine, pas de cours le jeudi, mais classe le samedi après-midi. Dans ces horaires, quinze heures étaient consacrées au Français avec beaucoup de lectures et de dictées, et près de dix heures aux mathématiques basées sur le calcul mental, la règle de trois, les fractions et la résolution de problèmes à caractère utilitaire, tels ceux, vous savez, où il fallait trouver l’heure et le lieu auxquels deux trains se croiseraient ! Ils n’auraient plus de sens aujourd’hui puisque les trains n’arrivent jamais plus à l’heure !
Cher lecteur, il va falloir vous accrocher car on vous parle là d’une école correspondant au jurassique inférieur de l’enseignement, soit environ cinquante ans avant l’ère numérique !
Pour emprunter à un genre cinématographique, ce roman est un documentaire. Ornella est confrontée à l’évolution de l’instruction primaire avec ses petites et grandes réformes, la suppression des devoirs à la maison en 1956, l’abandon des compositions et des classements en janvier 1969 avec, en corollaire, l’adoption de la notation par lettres, l’instauration du tiers-temps pédagogique qui bouleverse le fonctionnement de sa classe unique, le regroupement pédagogique intercommunal en 1975, le changement de cap arrière en 1984 du ministère Chevènement qui préconise un recentrage sur les fonctions « lire, écrire et compter », l’institution en 1989 de cycles en lieu et place des classes traditionnelles, sans oublier les manifestations de l’école privée … Pour avoir vécu cela au sein d’un organisme de formation des maîtres, j’imagine la perplexité et l’angoisse des valeureux enseignants face aux états d’âme d’inspecteurs généraux et de technocrates trop souvent déconnectés de la réalité du terrain.
Ornella aime son école, son métier et, plus que tout, ses élèves. Elle fera tout pour leur donner le goût du savoir et les aider à réaliser leurs rêves, comme elle accomplit le sien, malgré l’hostilité ou l’obscurantisme de certains parents, maire et curé des villages où elle exercera. Elle suit en cela les préceptes du code Soleil auquel on la voit se référer : « « Ces enfants d’aspect ingrat, il (l’enseignant) lui appartient d’en faire des hommes : la tâche n’est pas de celles qu’on méprise. Qu’il les observe de plus près, il verra luire le reflet d’une âme toute neuve, argile qu’il pétrira de ses mains et dont il fera des consciences ». Ah ce code Soleil, la « bible » des instituteurs, ainsi appelé du nom de son auteur Joseph Soleil, et non pas parce qu’il leur apporte la lumière, et publié à partir de 1923 par le Syndicat National des Instituteurs !
Ainsi, à Ségalières, il y a le petit François, craintif , souvent absent, maltraité par son père alcoolique. Pour l’avoir défendu avec trop de fougue et tenté de le soustraire à la violence paternelle, Ornella est mutée, au bout de quelques mois, dans une classe unique d’un autre hameau. Elle y achève l’année scolaire avant de rejoindre un poste double à Peyrignac, petit village dans la vallée, sur la suggestion de l’inspecteur primaire, véritable agent double puisque, outre sa fonction pédagogique, il remplit en la circonstance un rôle de conseiller matrimonial. En ce temps-là, l’administration attribuait volontiers une école à deux classes à un couple marié ou à deux jeunes normaliens célibataires susceptibles de s’unir ! Je ressors le code Soleil : « Vie privée et vie publique de l’instituteur : il lui faudra éviter jusqu’à l’apparence d’un abandon. La malignité publique aura tôt fait de conclure de l’apparence à la réalité. Point de fréquentation douteuse, point de ces parties de plaisir trop fréquentes, elles alimentent la critique, non pas seulement pour l’objet illicite qu’on leur prête, mais encore pour les rancunes jalouses qu’elles provoquent.» Je n’ai pas retrouvé l’extrait, mais sachez que ce guère éblouissant monsieur Soleil conseillait même aux instituteurs mariés. de s’adonner au devoir conjugal plutôt les veilles de congés !
À Peyrignac, Ornella prend en charge la classe des grands tandis que le débutant Pierre s’occupe des petits. Évidemment, ils vont s’aimer puis se marier. Je retrouve à travers leurs longues soirées studieuses (sauf le mercredi soir et le samedi soir ?), dans l’appartement de fonction au-dessus des deux salles de classe, où le couple confronte ses pratiques pédagogiques, la même ferveur et la même passion pour le métier qu’exprimaient mes parents lorsqu’ils corrigeaient les devoirs et préparaient leurs cours du lendemain autour du baroque bureau à quatre places au premier étage de notre maison école.
Ornella puise ses dictées aux mêmes sources que mes parents, Le Mas Théotime d’Henri Bosco, À l’ombre des ailes d’Ernest Pérochon, Le Déjeuner de Sousceyrac (un village du Ségala proche de Ségalières) de Pierre Benoit, Le grand Meaulnes, un des écoliers du roman d’Alain Fournier s’appelait même le petit Coffin !
Je souris de ses démêlés avec le maire pour qu’il subventionne le remplacement des livres uniques de Français de L. Dumas édités chez Hachette par ceux de Châtel chez Nathan. Nous sommes en 1955, ne voyez donc pas là une idée saugrenue de notre actuel ministre de l’éducation nationale, inodore et sans saveur.
Ma maman aussi batailla ferme avec le maire, notamment pour que son logement de fonction soit doté d’un cabinet de toilette. Oui, jusqu’à l’âge de dix ans, je connus les délices du broc et de la cuvette !
R.A.S, rien à signaler dans le roman teinté de rose sinon que la guerre d’Algérie, en toile de fond, en noircit bientôt l’atmosphère. Les réservistes sont rappelés, en particulier les instituteurs, car pour le gouvernement, outre les armes, l’éducation doit parler dans le djebel. Pierre n’y échappe pas.
Yves Boisset obtint un Ours d’argent au festival de Berlin pour Dupont-Lajoie, le prix Louis Delluc avec Le juge Fayard et trois Sept d’or pour L’affaire Seznec. Loin des paillettes, Ornella compte à son palmarès admirable, des centaines de certificats d’études, de prix cantonaux et d’entrées en sixième, des récompenses qui signifiaient socialement et économiquement beaucoup pour les familles des campagnes à l’époque. On comprend que des élèves continuent à lui témoigner leur profonde reconnaissance en lui rendant visite longtemps après. Par son combat obstiné, elle a changé le cours de leur vie. Cela m’a toujours ému que d’anciennes élèves, des mères de famille, parfois à la retraite elles-mêmes, sonnassent encore au domicile de ma maman, au crépuscule de sa vie ; de même, qu’en période de nouvelle année, dans la boîte à lettres s’amoncelassent de nombreuses cartes de vœux comme autant de marques de respect et de gratitude. Ainsi aussi, à sa demande, ma mère est partie en terre avec les mots manuscrits d’une certaine Monique qu’elle conservait précieusement dans une petite boîte depuis plusieurs dizaines d’années.
Je cite à dessein ces exemples pour crédibiliser mon propos. En effet, j’ai souvent le sentiment de passer pour un zombie lorsque j’évoque ma si belle école d’autrefois auprès des nouvelles générations. Elle était pourtant bien telle que Christian Signol la décrit avec justesse. Sortez vos mouchoirs et prenez un bon bol d’air frais en vous intéressant au beau destin d’Ornella.
Alors qu’un certain ex-futur candidat à la présidence de la République tua récemment son ennui en compagnie d’une femme de chambre d’hôtel, Jean-Christophe Bailly découvrit ce qu’il appelle « l’émotion de la provenance » dans un appartement de New York, vers 1978, en regardant à la télévision, en version originale, La règle du jeu, le film de Jean Renoir. C’est là qu’il eut la révélation d’une appartenance et d’une familiarité à notre douce France qui le mènera trente ans plus tard à l’écriture de son livre intitulé Le Dépaysement avec comme sous-titre Voyages en France.

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Ainsi, tandis que se profilait un ministère de l’Identité nationale avec son train de mesures strictement xénophobes, il a listé un certain nombre de lieux à visiter ou à revoir afin de comprendre ce que le mot France désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il signifie quelque chose qui par définition n’existerait pas ailleurs. L’évocation de ces lieux, sites ou stations constituent autant de chapitres d’un ouvrage dont on est incapable de définir le genre. L’écrivain lui-même le qualifie de livre composite tenant par certains côtés de l’essai, par d’autres du journal de bord, du récit et même du poème en prose. C’est bien autre chose aussi qu’un guide touristique même si l’auteur émaille fréquemment son propos de citations des Mémoires d’un touriste de Stendhal. Directeur de l’École nationale de la nature et du paysage de Blois, Jean-Christophe Bailly s’avère au fil des pages un peu philosophe, sociologue, géographe, historien et poète. En flâneur érudit, il arpente les lieux communs, encore que cette expression l’irrite quand elle qualifie la France de pays des libertés et ses habitants de cartésiens. Il réussit le tour de force de nous dépayser dans notre propre pays, en mettant en évidence un exotisme tout près de chez nous. À cet instant, je pense à mon père qui, après s’être promené aux quatre coins de l’Europe et même à travers les États-Unis, trouvait, à l’automne de sa vie, plus de charme aux beautés parfois secrètes de son coin de Normandie comme un vieux puits, un colombier ou une chapelle.
Sans vouloir l’effrayer, bien au contraire, j’avertis le lecteur qu’au premier abord, la langue de Bailly peut apparaître complexe tant elle est dense, riche et fourmille de références culturelles dans de nombreux domaines. C’est brillamment intelligent et subtil, ce n’est pas un défaut que diable, et au bout de quelques pages d’acclimatation, il sera conquis par la beauté du propos … et de la France. Il s’agit moins de paysages au sens où nous l’entendons communément que de paysages humains et sociaux appréhendés dans les paysages physiques divers et variés dont recèle notre pays.
Pour la première station de son chemin de passion, Jean-Christophe Bailly nous attend devant le numéro 51 de la rue Sainte-Colombe, dans le vieux Bordeaux, pour nous faire visiter la maison Larrieu, une « fabrique », créée il y a quatre siècles, d’objets hétéroclites liés à la pêche et à la chasse, servant donc à attirer ou attraper des animaux vivants. Brillamment et subtilement, je me répète sciemment, Bailly nous prend de suite dans les mailles de ses filets en agrémentant sa réflexion, de références à l’ouvrage Les Raisons des forces mouvantes de Salomon de Caus, un ingénieur et architecte français né à Dieppe à la fin du seizième siècle, et aux tableaux du peintre du Quattrocento Paolo Uccello. « Ce sont bien ces raisons dont il s’agit et ce sont ces forces qu’il a fallu reconnaître et mesurer pour que chacun de ces filets ou chacune de ces nasses rencontre l’exactitude de la forme … On pense, en contemplant ces résilles de lignes souples ou tendues à la perspective, à cette sorte de nasse aussi par laquelle les peintres ont cherché autrefois à capturer le visible ». De cette boutique girondine, « naît une science infusée du paysage, des procédures de ruse et de lecture liées à des lieux éprouvés comme des territoires et parcourus depuis des siècles : appeaux imitant la grive, la caille ou le sanglier, filets à papillons, cordages, épuisettes et autres outils pour la pêche à pied, mais surtout filets et nasses de toutes tailles et de toutes sortes, à grandes ou petites mailles, extensibles, souples, articulés ». Le titre du chapitre, Nasses, verveux, foënes, etc ..., en soi, libère déjà quelques effluves de la richesse de notre langue et d’un savoir-faire « bien de chez nous ». Sans doute n’est-ce pas un hasard, si ces variétés de filets de pêche me renvoient aux étangs et aux petits matins brumeux de la Sologne de La Règle du jeu.
Plutôt que nager en eau trouble avec les finasseries fumeuses de certains ministres gouvernants sur ce que signifie l’identité française, j’embarque, d’ores et déjà conquis, pour le voyage en eau douce et, souvent à contre-courant, qu’entame Jean-Christophe Bailly. Au propre comme au figuré d’ailleurs, car je le comprendrai bientôt, l’eau douce des rivières et des fleuves constitue le fil des chapitres.
Après Bordeaux, pour la seconde étape, nous remontons la Garonne jusqu’à Toulouse, la grande ville rivale du Sud-Ouest. Entre le pont Saint-Pierre et le pont des Catalans, là où le fleuve amorce un large changement de direction, se situe le Bazacle, le seul gué qui permettait autrefois le passage de la Garonne dans la ville rose. En 1190, le comte Raymond V de Toulouse fit construire un barrage ou chaussée à proximité duquel s’établirent des moulins qui, jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, alimentaient la ville en farine. Puis, le lieu fut reconverti en une centrale hydro-électrique qui existe toujours. Mais ce qui interpelle Bailly, c’est la passe aux poissons, aménagée de telle sorte que le public puisse descendre sous le niveau de l’eau et, à travers un épais hublot, voir passer saumons, aloses, truites et anguilles. Et l’auteur d’évoquer le cycle de vie extraordinaire des saumons qui, dans une folle aventure de plusieurs années, quittent leurs zones de frai, en altitude, tout en amont des rivières, pour rejoindre la haute mer à plusieurs milliers de kilomètres de là, avant de revenir mourir en déposant leurs œufs, exactement sur leur lieu de naissance. Évidemment, il leur aura fallu vaincre auparavant les obstacles des prédateurs même si, pour des raisons de rendement économique, les saumons que nous consommons, sont en fait issus d’élevages industriels. Justement, ce que Bailly retient du Bazacle, c’est cette passe qu’il oppose à la nasse bordelaise, « un lieu où ceux qui passent ne sont ni attrapés ni saisis, un lieu de pure vision, d’atelier contemplatif au-dedans du fleuve », d’autant plus que, précise-t-il avec humour, il ne passe ni ne se passe en général rien, sinon des bulles, malgré la présence d’un compteur témoin.
Pour poursuivre avec le Midi aquitain, je me suis régalé de l’évocation de la Bidassoa, petit fleuve côtier, frontalier sur une dizaine de kilomètres, qui vient se jeter entre Hendaye et Fontarabie. L’écrivain confronte la citation de Pascal Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà à la modeste île des Faisans, simple dépôt d’alluvions qui serait recouvert par les eaux du fleuve depuis longtemps s’il n’avait pas été l’objet d’empierrements, à cause des souvenirs historiques qui s’y rattachent. Incroyable, ce bout de terrain interdit au public, aussi appelé pompeusement île de la Conférence, possède le statut de condominium et est géré alternativement par la France et l’Espagne avec un changement d’administration tous les six mois.
C’est dans une barque, au milieu de la Bidassoa, que s’effectue en 1526 l’échange de François 1er, prisonnier de Charles Quint souverain d’Espagne, contre ses deux fils aînés fournis en otages.
En 1615, sur l’île même, on procède à un échange de fiancées royales : Élisabeth, fille de Henri IV, roi de France, promise à Philippe IV d’Espagne, contre la sœur de celui-ci, Anne d’Autriche, infante d’Espagne, destinée à Louis XIII de France lui-même frère d’Élisabeth de France et fils de Henri IV (vous avez tout saisi ?!).
C’est encore sur cet espace de vase desséchée qu’est signé le 7 novembre 1659 le fameux traité des Pyrénées à l’issue de vingt-quatre rencontres entre les délégations française emmenée par le cardinal Mazarin et espagnole avec à sa tête don Luis de Haro. Outre la réconciliation des deux principales puissances d’Europe, le traité prévoit le mariage du jeune roi de France (tout simplement Louis XIV !) avec l’infante Marie-Thérèse d’Autriche, fille du roi d’Espagne. En guise de dot, l’Espagne apporte à la France le Roussillon, la Cerdagne, l’Artois et plusieurs places fortes en Flandre et en Lorraine telles Gravelines, Thionville et Montmédy. Le mariage est célébré le 9 juin 1660 en l’église Saint-Jean-Baptiste de Saint-Jean-de-Luz.
Entre le dénuement du lieu et les fastes ultérieurs de la Cour du roi Soleil, c’est le point de départ pour l’auteur d’une subtile réflexion dans laquelle on croise dans le désordre le peintre Vélasquez, Maurice Ravel, Edmond Rostand, André Dassary entonnant Maréchal nous voilà, Jean Borotra le tennisman bondissant, Pierre Loti et son Ramuntcho, et même les rugbymen du Biarritz Olympique ! Vertigineux ! En tout cas, lorsque j’irai me promener du côté de Ménilmontant, je saurai désormais pourquoi une rue de la Bidassoa côtoie la rue des Pyrénées, la seconde plus longue rue de la capitale derrière celle de Vaugirard.
Je ne résiste pas à vous parler encore du chapitre consacré à Beaugency dont le pont franchit la Loire, et Vendôme situé sur le Loir. Avec malice, Jean-Christophe Bailly réunit les deux villes en partant d’une comptine, réminiscence de son enfance :

« Mes amis, que reste-t-il
A ce Dauphin si gentil ?
Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme, Vendôme !

Les ennemis ont tout pris
Ne lui laissant par mépris
Qu’Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme, Vendôme ! »

Cette chanson est celle des carillons, celle que reprend, pour scander les heures, le carillon du clocher de la tour Saint-Firmin à Beaugency.

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Ses paroles évoquent le sort de Charles VII qui, à la mort de son père, n’hérite que d’un royaume réduit aux villes de Bourges, Orléans, Beaugency , Cléry-Saint-André et Vendôme (et des territoires méridionaux), le reste revenant aux Anglais selon les termes du traité de Troyes censé mettre fin à la guerre de Cent ans. Ce qui vaut alors à Charles VII, le surnom de « petit roi de Bourges » !
Il retrouve toute sa légitimité et est sacré roi de France le 25 février 1429 après qu’une bergère ayant entendu des voix du côté de Vaucouleurs en Lorraine, lui ait donné un sérieux coup de main lors du siège d’Orléans. Mais vous connaissez l’histoire officielle qu’on vous contait dans les si belles écoles d’antan !
À Beaugency, au pied du clocher de Saint Firmin, trône la statue de la célèbre Pucelle dont nos politiques violent allègrement la mémoire en ce moment. Digression toute personnelle, passerelle sinon sur la Loire mais avec Yves Boisset, l’actrice Edwige Feuillère vécut et repose au cimetière communal de Beaugency !
En fin de chapitre, dans un savoureux exercice de prose poétique, dans l’esprit de la comptine, Jean-Christophe Bailly décline les affluents du Loir (et par voie de conséquence, sous affluents de la Loire : « Venant sur la rive droite : l’Ozanne, la Yerre, l’Egvonne, le Boulon, la Braye, l’Anille, le Tusson, la Veuve, le Dinan, l’Aune et le Casseau.
Venant sur la rive gauche : la Thironne, l’Aigre, la Conie, la Cendrine, le Couetron, l’Etangsort, la Dême, l’Escotais, la Maulne, la Marconne et enfin la Brisse. » C’est cela aussi la douce France !
Un dernier voyage : Jacques Brel (du moins, sa compagne, le temps d’une chanson pleine de flonflons typiquement français) voulait voir Vesoul et Vierzon, Jean-Christophe Bailly a souhaité se rendre à Culoz, petite cité du Bugey, dans le département de l’Ain, qui connut une certaine notoriété comme nœud ferroviaire des lignes en provenance de Paris, Lyon, Genève, Aix-les-Bains et Chambéry. Mal lui en a pris si on s’en tient à ses quelques lignes: « Il m’a semblé tomber là sur une sorte de siphon – non seulement ce qu’on appelle un trou, mais quelque chose de très difficile à décrire, soit l’un de ces lieux, et sans doute y en a-t-il beaucoup, où ni le passé, ni le présent, ni l’avenir n’ont de consistance et où tout semble devoir se diluer dans une sorte de survie qui n’a même pas pour elle l’indolence ». Propos culottés pour les pauvres Culoziens ! Bailly garde le souvenir de deux d’entre eux, un couple de musulmans intégristes, lui en survêtement et barbu, poussant un landau, elle marchant à son côté, intégralement voilée. On pourrait craindre un instant, quelque dérive « bessonniste » ou « guéantesque » qu’il désamorce avec talent : « C’est que la France est faite maintenant de cela, de cela aussi, de ces exils, de ces replis, de ces autels secrets et qu’il y a là comme un effet boomerang de l’époque coloniale, quand des hommes et des femmes, peut-être catholiques, venus d’Alsace ou de Normandie, poussaient eux aussi leurs landaus sur des chemins à Tlemcem ou dans telle petite ville d’Algérie ... »
Je partagerais volontiers avec vous d’autres dépaysements, je pense notamment à la magistrale description des villes soeurs de Beaucaire et Tarascon séparées par le Rhône et leurs légendes respectives du Drac et de la Tarasque.
Je ne saurai trop vous conseiller plutôt d’acquérir cet ouvrage magnifique ; vous en sortirez ravi, plus riche intellectuellement, et finalement peut-être fier d’être Français.
N’oubliez pas non plus mes deux lectures précédentes, si divertissantes également dans leur témoignage d’une certaine identité française.

- La vie est un choix de Yves Boisset, éditions Plon
Une si belle école de Christian Signol, éditions Albin Michel
Le Dépaysement Voyages en France de Jean-Christophe Bally, collection Fiction & Cie, éditions du Seuil

Les délices et supplices de JOHN BATHO

e mois-ci, ma chronique Histoires de cinéma et de photographie est brûlante d’actualité. Après Tous au Larzac, le magistral documentaire de Christian Rouaud, je vous confie cette fois mes états d’âme, l’expression colle parfaitement au thème, à propos de Délices et Supplices, la nouvelle exposition du photographe John Batho, présentée à la galerie nicolas silin, rue Chapon, dans un petit coin tranquille du quartier du Marais. Encore qu’il y a quelques jours, une vitrine de la galerie vola en éclats. L’époque est tendue, ainsi, récemment, des catholiques intégristes se sont mobilisés à Toulouse pour désigner à la vindicte publique la pièce de théâtre Golgota Picnic.
Comme l’acte n’a pas été revendiqué, je n’épiloguerai pas sur les pulsions du vandale qui l’ont poussé à manifester contre celles essentielles chez l’Homme, à savoir Éros et Thanatos, que John Batho a mis en point de mire de son objectif. D’ailleurs, le pauvre minable ignore probablement tout de cet étrange couple de dieux grecs que la psychanalyse a réunis au dix-neuvième siècle, et dont l’art s’est souvent emparé parce que la mort et l’érotisme sont les deux grands tabous de l’humanité.
Georges Brassens les évoqua de manière aussi émouvante que truculente dans sa chanson Les quat’z’arts :

« ... Le mort ne chantait pas: « Ah! ce qu’on s’emmerde ici! »
Il prenait son trépas à coeur, cette fois-ci,
Et les bonshommes chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus « Saint-Éloi bande encore! »
Les quat’z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le macchabée semblait tout à fait mort. Bravo! ... »

Les Quat’z'Arts, ou plus exactement le bal des Quat’z'Arts, était une grande fête carnavalesque organisée, chaque année au printemps, par les étudiants de l’École nationale des Beaux-Arts de Paris, et qui réunissait les élèves en architecture, peinture, sculpture et gravure auxquels se joignaient les « carabins » de l’École de Médecine. Eu égard au trouble public qu’il générait, il fut interdit par la préfecture de Paris dans le tumulte de 1968. À l’occasion de ce bal défilé, toutes les licences étaient permises, les tenues extravagantes et évidemment des refrains « carabinés » tels celui repris par l’ami Georges confirmant la bonne vitalité de Saint Éloi, évêque de Noyon et conseiller du bon roi Dagobert. Soit dit en passant, les Mérovingiens savaient déjà faire la part des choses, douze siècles avant Freud !
« Mais quel air tourbillonne au tombeau de Lazare/Entends-tu son rythme bizarre/Au bal des hasards Elsa valse et valsera » écrivait Aragon qui fréquenta les Quat’z’arts avec Matisse. Avec tout l’amical respect que je dois à John, qu’il me pardonne si je me trompe, il me plait de trouver dans les photographies de l’ancien professeur des écoles nationales d’art et, notamment, de l’École Nationale des Beaux-Arts de Dijon, la même ironie joyeuse et la même lucidité derrière l’insouciance de surface qui caractérisaient l’ancien exutoire estudiantin.

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Ainsi, à l’inverse du souverain cité au-dessus, il est bien culotté d’ouvrir son exposition avec une grande découverte d’un slip masculin. D’un blanc immaculé, le sous-vêtement ne trahit aucune marque … sinon celle de « Petit Batho » ? Vous ne pouviez y échapper, tant je retrouve déjà sa maîtrise de valoriser les formes et la matière. Mon premier réflexe suspicieux est même de vérifier s’il ne s’agit pas d’un vrai textile suspendu : non, ceci n’est pas un slip mais bien la photographie d’un slip, ça vous signifie quelque chose ? !
Petit rappel historique au niveau de la ceinture : Etienne Valton, bonnetier à Troyes, créa en 1918 la première culotte sans jambes à laquelle il donna le nom de Petit Bateau en s’inspirant de la célèbre comptine : « Maman les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes ? » Depuis, le slip a sacrifié à l’art et les designers en jouant avec les tailles basses, les couleurs, les matières, l’ont promu comme arbitre des élégances au même titre que la cravate et la chemise.
Il était une fois un slip négligemment jeté au sol qui semblait observer John. C’est ainsi que naquit, il y a trois ans, son idée de séries sur l’érotisme. Et qu’à l’entrée de la galerie et sur un autre mur, telles des cagoules, ces sous-vêtements masculins dévisagent les visiteurs. À moins qu’ils ne les interpellent, qu’ils cachent quelque chose, avouable ou pas, de l’homme soudain nu quand il les ôte.

Les délices et supplices de JOHN BATHO dans Coups de coeur Bathoexpoblog25

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Ces masques étranges me renvoient aux capirotes des pénitents lors des processions de la Semaine Sainte de Séville ou au tadjelmoust, le long turban enroulé autour des yeux et du visage des nomades touaregs de sexe mâle. Historiquement, une peinture de Goya en témoigne, le capirote était enfilé par les flagellants pour l’expiation de leurs péchés ou au temps de l’inquisition par les condamnés pour être humiliés publiquement.
Sans fouiller dans la très sensible symbolique religieuse, selon le dictionnaire Larousse, lever le voile, c’est faire apparaître ce qui était secret, découvrir, trahir, mettre au jour, dénuder, montrer sous son vrai jour, répandre un secret, divulguer, révéler … Tel un miroir, le regard inquisiteur du sous-vêtement de coton, à travers le filtre de l’objectif de John, photographe inventif de soixante-douze printemps, nous renvoie à nos peurs, nos hantises, nos secrets sans doute aussi.

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Hom, 2011, 120 x 90 cm, pièce unique ! Je souris devant la légende de l’œuvre, ce serait donc un sous-vêtement de la marque Hom ! Argument commercial pour briser les tabous, Hom lança sur le marché, en 1970, un modèle de mini slip en voile dans des coloris chair, revendiquant une certaine sensation de transparence !
À ce mur des lamentations masculines, John met en écho un petit coin de tentations féminines. Au bonheur des dames … et des messieurs ! Le procédé est le même : des photographies de slips féminins, cette fois de couleur noire, également repliés.

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L’effet, par contre, est contrasté : très graphique, la broderie avec ses motifs raffinés constitue une ode à la sensualité. Loin de nous inquiéter, ces figures de jersey entretiennent un mystère oriental proche de l’envoûtement.

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Je me retrouve maintenant au fond de la galerie au pied d’un mur de sucettes, ces confiseries fixées au bout d’un bâtonnet, allongées en forme de fer de lance. Sur son site (adresse dans les liens), John les baptise Lolli Pop mais elles ressemblent plutôt à celles du Pierrot Gourmand (les Pégés) que j’achetais, sur le chemin de mon école communale, à l’épicerie de madame Bruet. Savez-vous que nos cousins québécois leur donnent le nom prometteur de suçons ?

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Pour parodier La trahison des images, l’un des tableaux les plus célèbres du peintre surréaliste belge, René Magritte, je m’aventure à reprendre trivialement la fameuse légende : « Ceci n’est pas une pipe » mais … des photographies de sucettes !
Dans la même veine, je ne peux pas passer sous silence la chanson à double lecture Les Sucettes que Serge Gainsbourg mit dans la bouche de France Gall en 1966 :

« Annie aime les sucettes
Les sucettes à l’anis
Les sucettes à l’anis
D’Annie
Donnent à ses baisers
Un goût anisé
Lorsque le sucre d’orge
Parfumé à l’anis
Coule dans la gorge d’Annie
Elle est au paradis
Pour quelques pennies
Annie
A ses sucettes à
L’anis
Elles ont la couleur de ses grands yeux
La couleur des jours heureux... »

Est-il imaginable qu’à la même époque, Jean Ferrat fut interdit d’antenne à l’ORTF pour Nuit et Brouillard et Potemkine tandis que France, jeune ingénue encore mineure, fredonnait ses couplets faussement niais à longueur de journée sur les radios. Obscurantisme et angélisme étaient les mamelles de la censure.
Pour la petite histoire, longtemps après, à la question que pensez-vous de vos anciens succès tels que Charlemagne et Les Sucettes, France, plus mature, aurait répondu : « Ce n’est plus de mon âge, Charlemagne en tout cas » !!!
Les sucettes de John empruntent à Magritte par le changement d’échelle de l’objet réel ici surdimensionné, par la forme d’abstraction aérienne que suscite leur suspension sur le fond blanc, parce qu’elles sont aussi supports de pensées … attendrissantes ou, soyons sincères, libidineuses.

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Voici ce que Magritte confiait lors d’une conférence en 1938 : « Dans mon enfance, j’aimais jouer avec une petite fille, dans le vieux cimetière désaffecté d’une petite ville de province. Nous visitions les caveaux souterrains dont nous pouvions soulever les lourdes portes de fer et nous remontions à la lumière, où un artiste peintre, venu de la capitale, peignait dans une allée du cimetière, très pittoresque avec ses colonnes de pierres brisées jonchant les feuilles mortes. L’art de peindre me paraissait alors vaguement magique et le peintre doué de pouvoirs supérieurs. »
Son propos renvoie à la jeune fille et la mort, thème maintes fois traité par les artistes. La mort, la vie, l’enfance, la poésie se côtoient aussi dans les supplices et délices ressentis par John.
Ses sucettes ont les couleurs acidulées des instants heureux, celles qu’on trouvait déjà autrefois dans ses séries Parasols de Deauville ainsi que Rotors (proches des formes virevoltantes des Lolli Pop !) et Manèges de la foire du Trône.

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Attestations du plaisir, elles dégoulinent ou deviennent presque transparentes à mesure d’être plus ou moins longuement léchées. John Batho ne déroge pas de sa méticulosité coutumière dans le traitement de la forme, de la couleur et de la matière. Un régal !
Délicieuse comédie humaine ! Après son théâtre d’ombres textiles, il nous emmène dans un spectacle réjouissant de marionnettes comestibles. À tel point que pour faire la nique aux sucettes, surgit, dans un autre coin de la galerie, un escadron de tomates curieusement affublées de bâtonnets.

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La présence ici de ce légume fruit est beaucoup moins incongrue qu’il n’y paraît. Dans le Lot-et-Garonne, à Marmande précisément, une légende dite de la pomme d’amour conte comment un galant récompensa sa belle en lui offrant les premières graines de tomates rapportées des îles. Aujourd’hui, la pomme d’amour est une confiserie, souvent vendue dans les fêtes foraines, constituée d’une pomme fraîche couverte de sucre cuit coloré en rouge, et piquée d’un bâton de bois pour la tenir … comme une sucette.

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La tomate eut les faveurs d’une série de neuf peintures de Pablo Picasso. Sans sombrer dans l’humour outrancier d’Alphonse Allais qui intitula un tableau monochrome rouge, Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la Mer Rouge, John Batho fait son marché avec des tomates de la variété Andine cornue, originaire de la Cordillère des Andes. Jouant avec leurs formes biscornues, l’artiste les fige dans des poses très suggestives.
Décidément, la photographie traite de l’agriculture de manière surprenante. L’imagerie populaire voire vulgaire associe souvent la carotte, le concombre et la courgette au sexe masculin au point qu’ils furent les précurseurs des sex toys.
Avec Jean-Denis Robert, j’avais découvert une noix hermaphrodite (voir billet du 27 septembre 2011).
J’aurais cru volontiers que la tomate était représentative de la gente féminine par la douceur de sa peau plaisante à caresser, par sa chair délicieuse à consommer (je parle bien sûr de la vraie tomate de jardin !), par sa couleur aussi rouge que l’expression de la timidité, la pudeur et la confusion. Chez certains peuples d’Afrique de l’Ouest, la tomate est un symbole de fécondité et les futurs mariés doivent en manger avant de s’unir.
Surprise, John Batho, en jouant avec les protubérances de la belle andine comme autant de signes de virilité, indique le contraire. « Le vrai le faux, le laid le beau, le dur le mou, le grand ridé, le mont pelé », il vous apprend tout tout tout sur … la tomate !

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Le « gros joufflu » de l’une d’entre elles rappelle même le célèbre fauteuil tomate du designer finlandais Eero Aarnio.
On en mettrait bien quelques-unes au fond de son cabas. Dans les estaminets du Nord de la France, des sacs à restants sont mis à disposition des clients pour qu’ils emportent chez eux ce qu’ils n’ont pas consommé. Cela pourrait être le sens de la série des sacs plastiques, accrochée près de la sortie, du moins dans la manière que mon inconscient a agencé ma visite.

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John a déjà taillé dans cette veine créatrice avec ses Papiers froissés et ses Plastiques de couleur froide qui exprimaient la misère de l’exclusion des SDF.
Couleur, forme, matière, lumière, constantes de l’univers de Batho, sont encore au rendez-vous. Ici, le rouge, le rose et l’orange des emballages ainsi que leur transparence répondent fidèlement aux sucettes. Le froissé élégant des sacs, évidemment pas innocent, évoque des cœurs et peut-être certaines tenues légères à bretelles d’estivantes.

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À la lecture du texte de présentation de l’exposition, on découvre ici une métaphore de sacs à sentiments, sans doute tous ceux que le photographe a souhaité susciter en nous.
Accablement, culpabilité, malaise, désir, envie, plaisir, gaieté, on passe par tous ces états sur « l’air de trois petits tours et puis s’en vont ... » Il en reste beaucoup de jubilation quand je me retrouve dans la rue Chapon.

Mes remerciements à John Batho et à la galerie nicolas silin pour leur autorisation de photographier.

JOHN BATHO délices et supplices 12 novembre-17 décembre 2011 galerie nicolas silin 6 rue Chapon 75003 Paris

Autres billets consacrés à John BATHO : Croisière dans la couleur (voir archives du16 septembre 2009) et Couleur froide ( voir archives du 17 novembre 2010)

Allez « TOUS AU LARZAC », un film de Christian Rouaud

Un lundi soir, vers 19 heures, place Clichy, au pied de la butte Montmartre ! Quelques brebis mâchonnant une fleur des champs s’affichent sur les kiosques de presse et les abribus. L’œil goguenard, elles observent un agent de police s’époumonant à siffler pour régler la circulation de plus en plus problématique autour de la statue du maréchal d’Empire Bon Adrien Jeannot de Moncey. Il faut dire qu’elles ont une certaine expérience, question de foutre la merde avec les flics et les militaires ! D’ailleurs, elles sont justement là pour vous la faire partager en assurant la promotion du film documentaire Tous au Larzac.

Allez

Malgré la pollution urbaine, un air vivifiant en provenance du Causse me régénère déjà spirituellement. Dans quelques minutes, j’assisterai dans un cinéma militant joliment baptisé Cinéma des Cinéastes, à la projection d’un film militant Tous au Larzac, la toute dernière œuvre d’un réalisateur militant, Christian Rouaud.

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Christian, ne vous offusquez pas de ma familiarité, c’est d’abord un copain de (presque) trente ans (Putain 30 ans, comme le temps passe !) et un compagnon de route. Alors qu’il exerçait comme professeur de Lettres dans cette banlieue Sud-Est que raconta magnifiquement le romancier René Fallet, sa passion pour les images me le fit rencontrer au stage audiovisuel de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud. Tandis que je participai à l’aventure chez Charlie-Hebdo (voir billet du 23 décembre 2010), son atelier commit Tout ça c’est du cinéma !, un film de réflexion sur les images qui laissait peut-être entrevoir son goût pour le cinéma du réel. Sache Christian qu’en bon gardien du temple, je dois en posséder la matrice au fond d’un carton !
Suite à cela, Christian devint responsable de formation et de production audiovisuelles au sein de l’Éducation Nationale. Dans ce cadre, outre la réalisation de films à destination des professeurs et des élèves, il participa à divers projets socioculturels, tels un circuit interne de télévision à la prison de Fresnes et la création de l’association APTE (Audiovisuel Pour Tous dans l’Éducation) qu’il présida cinq années durant. C’est d’ailleurs dans cette dernière structure que nous fîmes plus amplement connaissance, et que je découvris son savoir-faire, son savoir être et son militantisme déjà rôdé notamment dans les luttes qu’il relate aujourd’hui.
En parfaite amitié, et sur le ton de la plaisanterie, je le chambre parfois en évoquant un festival de vidéo scolaire en Bourgogne, au début des années 1990, au palmarès duquel je lui raflai sous le nez le grand prix ! Le jury, toujours souverain, avait préféré mes Voyages dans La gloire de mon père de Pagnol à ses Allez les petits, un reportage sur une initiation au rugby en école maternelle. Cela dit, jolis prémices, son petit film respirait déjà la gaieté des luttes quand bien même elles ne fussent que sportives et enfantines en la circonstance !
Allez, je redeviens sérieux ! Christian se trouva vite à l’étroit dans son costume d’enseignant cinéaste. Bridé comme beaucoup d’entre nous, par une hiérarchie plus encline déjà à ce qu’on assure sa communication en images, il choisit courageusement de se mettre en disponibilité pour vivre ses rêves. Plus difficile au départ, fut-il d’en vivre…
Christian aime écouter, filmer et nous faire aimer les gens qu’il aime. Et dans le choix de ses sujets, il ne craint pas de déranger les « bonnes consciences ». Ainsi La bonne longueur de jambes raconte le rapport de Patrick et Nathalie, un couple de personnes de petite taille, avec un autiste dont Patrick est le tuteur. Dans L’homme dévisagé, il évoque le parcours d’un pompier, brûlé au troisième degré dans l’exercice de son métier, et défiguré. À la suite de cet accident, naît une rencontre avec un photographe de la brigade dont il devient le modèle durant sa reconstruction : un film poignant mais gai aussi qui pose la question de l’image et de l’image de soi.
Avec Paysan et rebelle, il brosse un portrait de Bernard Lambert (Tin tin tin ajouterait Renaud, le chanteur énervant !), un paysan de la Loire-Atlantique, député démocrate chrétien à 27 ans, figure emblématique des luttes paysannes dans l’Ouest au cours des années 1970, et penseur d’un syndicalisme agricole alternatif qui aboutira à la Confédération paysanne de José Bové.
En 2007, il s’intéresse, cette fois, à la grève ouvrière de l’usine horlogère LIP de Besançon et l’organisation autogérée de l’entreprise. Son Lip, l’imagination au pouvoir (quel superbe titre pour déjà un magnifique film !) avec le dirigeant syndical Charles Piaget en tête, lui vaut d’être nommé à la cérémonie des Césars 2008 dans la catégorie documentaire, en (bonne) compagnie de Barbet Schroeder, Nicolas Philibert et Gilles de Maistre, excusez du peu.
Ce soir, avec l’avant-première de Tous au Larzac, Christian Rouaud nous offre le dernier volet de sa trilogie consacrée aux luttes qui secouèrent la France d’après mai 1968. Conclusion somme toute naturelle tant les combats des ouvriers comtois et des paysans caussenards, contemporains et parfois mêlés, n’avaient pas manqué d’interpeller à l’époque le jeune militant gauchisant du PSU.
Ça fait plaisir de retrouver plein de têtes connues attendant devant le cinéma. Je ne parle pas là de Cécile Duflot, la secrétaire nationale des Verts, présente à titre privé, mais d’anciens compagnons de route que la vie et la retraite ont parfois éloignés. Les cheveux ont blanchi, disparu même chez certains, mais on lit dans les regards le bonheur d’assister à la consécration annoncée d’un ami talentueux. En effet, le journal Le Monde avait publié au printemps un excellent article à l’occasion de la projection hors compétition du film au festival de Cannes. Quant à l’hebdomadaire Télérama, dès juillet, il plaçait la sortie du documentaire comme un des évènements culturels de la rentrée.
Dans une brève introduction, Christian présente les protagonistes du film, il se surprend même dire avec justesse les acteurs, qui s’alignent avec lui devant l’écran. Leurs noms ne s’inscrivent pas régulièrement en tête d’affiche au fronton des cinémas et pourtant, dans quelques minutes, ils crèveront l’écran. Et, sans doute pour ceux qui ne connaissent pas les lieux, il cite un dixième personnage omniprésent d’une beauté à couper le souffle: le PAYSAGE ! Vous savez, fidèles lecteurs, qu’il prêche là un convaincu. En effet, je ne manque jamais quand je rejoins des attaches familiales languedociennes, de m’écarter quelques heures de l’autoroute A9 pour rendre visite à cet acteur fascinant (voir billets du 14 mai 2008 et 5 mai 2009). C’est vrai que ces terres désolées et chargées d’histoire fabriquent de l’imaginaire.
Avec Calmos, un film iconoclaste, Bertrand Blier envoyait Marielle et Rochefort exténués par l’hystérie féministe des années 1970, sur le Causse Méjean. Plus sérieusement, Christian Rouaud, pour nous faire réfléchir en ce temps de crise, nous emmène trepidos vers les grands espaces d’un autre causse, balayés par le vent d’une formidable révolte.
Ça commence fort comme dans un road movie ou un western : dans le ciel azur, un vautour fauve tournoie observant un homme qui court à petites foulées, perdu dans l’immensité aride du causse. Ce sexagénaire à la barbe blanche possède un faux air de Denis Hopper vieillissant, réalisateur et acteur de Easy rider, la moto en moins. Une vertigineuse échappée vers une boucle du Tarn et Millau nous rappelle que ce Far West est français. Le jogger, c’est Léon Maillé, un paysan caussenard « pur porc » comme il dit malicieusement. « Avant j’étais normal, je votais à droite et j’allais à la messe. Ça a changé depuis
Christian Rouaud aborde le documentaire comme une fiction. Il y a des méchants, par ordre d’entrée en scène, Michel Debré, ministre des Armées, sans son entonnoir (!) et André Fanton, son pitoyable secrétaire d’état : « Il y a quand même (sur le Larzac) quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement et qu’il est nécessaire d’exproprier (sic) ».

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Quitte à livrer absolument des références cinématographiques, avec un peu d’imagination, on citerait Les 7 Mercenaires de John Sturges dans lequel un petit village de paysans est régulièrement pillé par une horde de bandidos. Encore qu’il faille remplacer les cow-boys et les chevaux par des brebis et des tracteurs, mais bon … Marco Ferreri situa bien sa parodie de western Touche pas à la femme blanche dans le trou des anciennes halles Baltard au centre de Paris !
Ici, tout ça n’est pas du cinéma (!!!) … quoique Léon Maillé acheta très vite une caméra Super 8 pour enregistrer au quotidien le combat de dix longues années, oui dix ans, mené d’abord par les 103 paysans en colère qui signèrent en 1972, le serment solennel de ne jamais vendre leurs terres face au projet d’extension du camp militaire de 3 000 à 17 000 hectares.

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Quel crève-cœur probablement mais aussi quel bel exemple de liberté du documentariste, Christian Rouaud s’interdit de puiser trop largement dans ces archives d’une inestimable richesse, prenant le parti de privilégier la parole des protagonistes, trente ans plus tard, pour montrer aussi, au-delà des faits, comment la lutte a changé leur vie et modifié leur perception du monde. Comme il le confiera lors de la discussion à la fin de la projection, il s’est autorisé aussi à retravailler ces images, en les recadrant, en les accélérant ou les ralentissant, en les passant en noir et blanc parfois, pour leur donner plus un statut dramaturgique que de preuve.
Objectif atteint : nous tremblons par exemple pour la vie de ces femmes de paysans qui s’allongent sur la route devant les chars de l’armée, à l’heure du ramassage scolaire. Nous sursautons même lorsqu’un des engins force le passage. Notre cœur bat fort également pour ces trois gamins du hameau de La Blaquière qui marchent vers un tank l’obligeant à reculer, ou comment des gosses de la terre vainquent le monstre de fer ! Comme déjà constaté dans le film sur les LIP, Christian maîtrise l’art (en bon pédagogue qu’il fut ?) de faire parler les gens, de les écouter aussi, et ensuite de retravailler ce matériau verbal (un merci sans doute au fiston Fabrice) pour élaborer un récit fluide et captivant. Émouvants, truculents, savoureux avec leur accent aveyronnais, tout en restant humbles, chacun à leur manière, ils ont l’éloquence de leur camarade de résistance José Bové rompu aux joutes oratoires. Les noms de ces guérilleros ne vous diront peut-être rien, alors il me plait de vous les citer en guise d’hommage : Pierre et Christiane Burguière, Marizette Tardier, Pierre Bonnefous, Michel Courtin, Christian Roqueirol, Michèle Vincent, et donc Léon Maillé et José Bové. Certains sont nés paysans. D’autres le sont devenus. L’un d’entre eux est prêtre. Pour avoir vécu au plus près le long combat qui les opposa à l’État entre 1970 et 1981, ce sont les porte-parole de tout le peuple du Larzac.

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De haut en bas: Léon Maillé, Pierre Burguière, José Bové et Michèle Vincent

Ils furent alors rejoints par des dizaines de milliers de sympathisants de tout poil issus de toute une génération contestatrice qui n’avait pas supporté que mai 68 s’achevât comme cela, et qui s’engagea donc dans les grandes luttes de l’époque autour de l’avortement, du nucléaire, de l’écologie, un concept neuf. Je me souviens des numéros de Charlie Hebdo et de La Gueule ouverte.

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C’est un sacré melting-pot qui apporta son soutien à la cause du … causse traditionnellement catholique et conservateur : pacifistes, partisans de la lutte armée dans la lignée de Che Guevara, maoïstes, anarchistes, hippies, objecteurs de conscience, mais aussi des ouvriers de LIP et ailleurs, des notables, des fromagers de Roquefort, la gauche classique … ! Comme dans tout bon western, il y a même des Indiens de la tribu Hopi d’Amérique du Nord ! Léon Maillé en rit encore : « C’est complètement bordélique mais ça marche » ! Les comités Larzac essaimèrent dans toute la France. Tout cela ne cessera pas de s’engueuler pendant dix ans mais au final, la décision appartiendra toujours aux paysans locaux.
Raconter dix ans de lutte en deux heures, c’est le pari impossible que ne tente pas de relever Christian Rouaud. Il fait au contraire volontairement de nombreuses impasses s’attachant plutôt, à travers quelques moments-clefs, à construire une montée dramatique de la narration. Il y parvient, avec beaucoup de subtilité, en tenant en haleine le spectateur entre rires et larmes.
Car comme il dit, la lutte est gaie. Comme à Guignol, le public se bidonne par exemple quand un des témoins raconte comment les paysans ridiculisent les militaires en les accompagnant et en révélant leurs planques au cours des exercices d’entraînement. On s’esclaffe devant la remarque malicieuse et la mimique de Pierre Burguière : « On s’est aperçu que les brebis étaient une arme extraordinaire parce que nous on sait comment la prendre une brebis, mais les flics …. » !
Peu charitablement, on rit encore à la vision de jeunots chevelus, sans qualification professionnelle, bien embarrassés avec leur truelle ou leur scie lors de la construction « sauvage » de la bergerie de La Blaquière. Au final, les bâtisseurs de cette « cathédrale » réussiront dans leur entreprise. Et j’ai la chair de poule quand Christian leur rend hommage en construisant une séquence « inspirée » pleine de foi avec la découverte de l’architecture voûtée. L’Agnus Dei au service de la brebis du Larzac !
Je frémis par contre rétrospectivement quand un des témoins, la gorge encore nouée vingt-cinq ans plus tard, évoque le plastiquage criminel (jamais élucidé) de la ferme du couple Guiraud tandis qu’ils dormaient avec leurs sept enfants. Qu’elle est émouvante et admirable, Marie-Rose Guiraud, cette modeste paysanne, prenant la parole devant des milliers de manifestants : « Monsieur Debré nous a parlé d’hectares, de routes, d’eau, d’aérodrome. Il n’a pas eu de paroles pour les gens, les hommes, pour les femmes, pour les vieillards, pour les bergers, pour les enfants … L’argent, l’argent, ils n’ont que ce mot à la bouche ! » Ces propos ne sont-ils pas cruellement toujours d’actualité ?
Quant à Auguste Guiraud, son mari, je l’ai reconnu sur les images d’archives : c’est le berger à l’accent aussi savoureusement rocailleux que les terres de son pays, qui m’entretint auprès de son troupeau, un après-midi brûlant de juillet 1981, de son espérance de connaître enfin le dénouement heureux de la lutte avec l’élection récente du président « Mittterrrrrand »( !).
Émouvantes encore et exaltantes sont les images en couleurs de Tous (ceux qui étaient) au Larzac, ces impressionnantes vagues humaines colorées qui déferlaient vers le Rajal del Guorp (le Rocher du corbeau), composant là un Woodstock français. À chacun de mes passages, je me recueille quelques instants devant cette zone de rochers dolomitiques en bordure ouest de la route nationale 9. J’envie tous ces anonymes qui vécurent ces rassemblements mémorables. J’imagine Graeme Allwright, sous la nuit étoilée, improvisant à la guitare :

« Et tu sais mon vieux, moi aussi
J’aime le Roquefort, oh oh Valery,
(Giscard d’Estaing ndlr)
Tu m’fais d’la peine et à mes amis
C’est peut-être un geste symbolique
Tes canons et pas du beurre
La conclusion est très logique
C’est pourquoi j’ai peur
Pour valoriser le travail manuel
Oh donne-nous l’exemple
Ne chasse pas ces pauvres travailleurs
Qui ont bâti le temple... »

En pèlerinage sur le lieu, Michel Courtin en frissonne encore.
Mon propos n’est évidemment pas de vous raconter tout le film mais bien de susciter votre envie, Debré ou de force, de courir (voir) Tous au Larzac.
À l’issue de la projection, la salle applaudit longuement pendant le défilement du générique. Les ovations scandent le retour dans la salle du réalisateur et de la majorité des « acteurs » pour un riche moment de rencontre. Tandis que les crépitements de mains se prolongent plusieurs minutes encore, j’avoue que, discrètement, j’ai passé un doigt sous mes lunettes pour empêcher que quelques larmes ne coulent sur mes joues.
Elles traduisent confusément plein de sentiments mêlés. D’abord, une joie profonde et sincère pour l’ami Christian assouvissant enfin pleinement la passion qui l’animait déjà quand je fis sa connaissance ; j’espère vivement que ce n’est pas un aboutissement.
Ensuite, tant pis, j’ose malgré tout, une admiration pour les acteurs … de la lutte même s’ils se défendent d’être des mythes ou des légendes. Ils ne peuvent y échapper, les westerns, fussent-ils paysans, en ont toujours générés ! Et en tout cas, une profonde reconnaissance pour les valeurs citoyennes qu’ils incarnent et véhiculent et dont ils nous enrichissent. C’est fou, on a envie de devenir leur ami ! Comme la cardabelle, la plante emblématique de leur pays, ils ont la particularité de capter la lumière et de s’ouvrir … à nous !

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Ils sont tous beaux. Comme les enfants de La Guerre des boutons d’Yves Robert (lire billet du 3 octobre 2011) les paysans de la guerre des moutons ont des vraies gueules d’acteurs ! Je ne souhaite pas les dissocier dans l’éloge. Ce soir, j’ai cependant un regard particulier, au propre comme au figuré, pour Marizette Tarlier. Son beau visage, sa voix et son énergie ne trahissent pas ses 78 printemps. Dans la lutte, elle fut toujours aux côtés de son mari Guy, aujourd’hui décédé, un des stratèges du mouvement au point d’être surnommé le « préfet du Larzac ». Une séquence émouvante devant sa sépulture au cimetière de Saint-Martin du Larzac le rend vivant dans le film. En 1976, Marizette, pour s’être introduite dans le bureau des acquisitions financières à l’intérieur même du camp militaire de La Cavalerie, et avoir détruit une partie des dossiers d’achats, passa une quinzaine de jours en prison !
Comme les ouvriers de LIP, les « 103 » installèrent l’imagination au pouvoir. Durant dix ans, dans leur face à face quotidien avec l’armée et les forces de l’ordre, ils inventèrent des formes d’action astucieuses, souvent drôles, toujours non violentes : des jeûnes (des élus retournèrent même leur assiette lors d’un banquet à Rodez présidé par le président de la République Giscard d’Estaing !), le renvoi de leurs livrets militaires, la construction sans permis de la bergerie de La Blaquière, l’objection fiscale par le retrait des 3 % du montant de l’impôt affectés à l’armée et son reversement à l’association pour le promotion de l’agriculture sur le Larzac, une moisson en soutien au Tiers Monde affamé, le labour du champ d’un « spéculateur présumé » (Faites labour pas la guerre !), les célèbres marches du Larzac à Paris avec des brebis et des tracteurs, les rassemblements du Rajal …
Quelques-uns de ces hauts-faits de lutte s’affichent ce soir dans les couloirs du cinéma. Et puisque José Bové me glisse à l’oreille avec humour, « allez-y, il n’y a pas de droit à l’image », je vous en fais profiter.

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Au stand dans le hall, je me procure Le Larzac s’affiche (édition du Seuil), un « beau livre » de Solveig Letort qui rassemble une centaine d’affiches témoins d’une formidable aventure humaine. En préface, Stéphane Hessel s’y « indigne » : « Pour la terre qui fait vivre, contre les armes qui tuent. La résonance universelle de ce qui est ainsi affirmé dans ce lieu singulier. L’ambiance prophétique qu’on y ressent quant à l’humanité à promouvoir. Oui, l’expérience des luttes du Larzac joue un rôle très particulier dans notre mémoire. C’est comme si elle nous incitait à aborder avec plus de confiance et de détermination les défis vécus comme graves ».
C’est évidemment le message essentiel de Tous au Larzac. Ce film n’a pas de vocation passéiste mais au contraire, il s’ancre dans la terrible réalité du présent. Puisse cette histoire de moutons nous nourrir pour regarder notre monde d’aujourd’hui et de demain, et nous aider à ne pas subir l’inacceptable ; bref, nous rendre moins con … et moins mouton !!!
Dans le concert de louanges qui accompagnent la sortie du film, des critiques, Bertrand Tavernier aussi, font référence à John Ford. Pour ma part, Tous au Larzac a des accents de Milagro, le premier film de Robert Redford en tant que réalisateur, qui narre les épisodes tragi-comiques, autour d’un champ de haricots, du combat des paysans d’un village mexicain contre des promoteurs immobiliers américains. Avec ça, Christian, si tu ne rafles pas cette fois la compression de César … !
Ma conclusion appartient à une jeune spectatrice intervenant au micro : « Je suis née en 1990, je n’ai pas connu le Larzac. Je ne suis pas fille de paysans. Mes parents étaient communistes (elle le répètera trois fois, je la rassure, ce n’est pas une tare ! ndlr). Je vous remercie pour la magnifique leçon de courage et de citoyenneté que vous m’avez enseignée ce soir ».
Soirée magique … Pour la toute petite histoire, un des bonus du film en somme, j’ai fait la connaissance de Michèle Vincent, la dame très aimable qui, il y a quelques années, m’ouvrit sa maison, l’ancienne petite école de Saint-Martin, et me fit la monnaie pour que je puisse acheter Gardarem lo Larzac, le journal du Larzac solidaire (lire billet du 14 mai 2008). Ce problème d’appoint ne se posera plus car j’ai rempli mon bulletin d’abonnement mais … j’aurai peut-être malgré tout envie de la déranger lors d’une de mes futures escapades sur le Causse !

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Je vous recommande l’ouvrage GARDAREM! Chronique du Larzac en lutte de Christiane Burguière, éditions Privat

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Mon Festival du film britannique de Dinard 2011

Mon Festival du film britannique de Dinard 2011 dans Coups de coeur dinardblog22

Mardi 4 octobre 2011, 17 heures, je débarque sur la côte d’émeraude pour la vingt-deuxième édition du festival du film britannique de Dinard qui s’annonce vite sous de mauvais auspices. À peine le temps de m’inquiéter d’un message de l’ordinateur de bord de mon automobile détectant une défaillance du frein de parking, je réalise que j’ai laissé chez mon ami à Rennes, carte d’identité, permis de conduire, argent, chéquier, cartes grise et bleue, bref tous mes papiers ! Pas d’autre solution que de retourner vers la capitale bretonne avant de récupérer au palais des Arts, mon pass d’accès aux cinq salles de projection, sésame d’autant plus précieux qu’il devient, au fil des années, de plus en plus difficile à se procurer. Voilà, tout est rentré dans l’ordre, et pour nous remettre de nos émotions en cette veillée d’armes cinéphiliques, nous nous dirigeons vers le Café Anglais, un bon restaurant qui constituera presque notre cantine le temps du festival.

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Ce soir, nous optons pour un repas léger avec un plat de poisson arrosé d’un vin blanc de Gascogne, avant d’ingurgiter, au choix, durant la semaine, les six films de la compétition officielle, quatorze en avant-première, deux hommages à l’acteur John Hurt et à l’écrivain et dramaturge Harold Pinter, des courts-métrages, ainsi qu’un coup de projecteur sur le cinéma écossais.
Pour la circonstance, la météo s’est même parée d’une scottish touch. Les goélands bravant le vent de tempête à décorner les béliers à tête noire de la lande de Culloden, donnent à la plage de l’Écluse, un petit air d’Inverness.

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Mercredi 5 octobre : cocasserie de la programmation, elle nous pousse vers les Alizés, du nom du seul cinéma permanent de la station, où est projeté L’Irlandais de John Michael McDonagh, premier film à briguer le Hitchcock d’or, statuette à l’effigie du maître du suspense, récompense suprême de la manifestation.

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Once upon a time in the West of Ireland ! Ça commence sur les chapeaux de roues d’un bolide de sport rouge traçant la lande à toute allure sous le regard étrangement laxiste d’une voiture de police, tandis que retentit une musique aux accents faussement « morriconiens » façon Le Bon, la brute et le truand. Ça se poursuit inéluctablement dans le décor avec le flic irlandais toujours aussi flegmatique qui constate l’étendue des dégâts en découvrant des sachets d’ecstasy sur la chaussée et en tâtant les testicules du mort. On subodore déjà que le réalisateur désire nous emmener dans une balade irlandaise joyeusement décalée. Des truands, il y en a ; ce sont des trafiquants de drogue aimant citer Nietzsche, qui ont choisi comme base de leurs opérations, cette côte paumée où il ne se passe jamais rien. Dans le rôle de la brute, on porterait a priori notre dévolu sur le policier Boyle, gros buveur de Guinness, raciste et fier de l’être, détestant en vrac les Américains, les habitants de Dublin, les Anglais, les gays (« impossible qu’il y en ait dans l’IRA »), les Noirs (« je croyais qu’ils dealaient tous de la drogue »), client habituel des prostituées, grossier, se grattant constamment les burnes, déplaçant des pièces à conviction, n’hésitant pas même à revendre des armes à des membres de l’IRA. Quoique … ! On pourrait éventuellement imaginer le bon à travers le personnage d’Everett, un super agent du FBI, noir, diplômé de Yale, raide comme la justice, dépêché sur place pour apporter son professionnalisme. Quoique … ! Et si finalement, contre toute logique, dans ce choc des cultures policières, la méthode locale fournissait des résultats surprenants ?
L’irrationalité des personnages s’oppose au réalisme des situations meurtrières, les dialogues sont hilarants, et le thriller bascule vers une comédie très jouissive. Et vous l’avez deviné, on finit par prendre en sympathie L’Irlandais, ce gros porc de flic, aussi drôle qu’inquiétant, interprété magistralement par Brendan Gleeson. Sont-ce sa carrure à la John Wayne et la verte Érin en toile de fond, on se prend à penser à L’homme tranquille de John Ford.
Je dépose dans l’urne, la vignette J’ai bien aimé fournie par l’hôtesse avant d’entrer dans la salle. Du dépouillement des votes en fin de semaine, sortira le film récompensé par le Prix du Public. Puis, profitant d’une clémence très passagère du temps, je me restaure, sur l’esplanade de la plage de l’Écluse, d’un sandwich américain au thon. Mon ami, redoutant les éclaboussures perfides de mayonnaise sur sa chemise, opte pour le jambon et fromage !
Que n’aurait-il pas maugréé après la boue collant à ses chaussures s’il avait assisté, en juillet 2010, au festival de rock T in the Park (T parce que sponsorisé par les brasseries Tennent’s) près de Kinross, en Écosse ! C’est là que le réalisateur écossais David Mackenzie, déjà victorieux à Dinard en 2007 avec Hallam Foe, situe son nouveau film You instead.
Performance technique, il a tourné son film en cinq jours dans le cadre très serré du festival, ce qui implique à la fois un script très précis et des facultés d’adaptation face aux événements réels imprévus, notamment cette boue (qu’il souhaitait cependant) dans laquelle s’engluent les deux héros. In the mud for love !
L’un est Adam, vedette du groupe électro-rock américain The Make dont le tube fournit le titre du film. Il est interprété par Luke Treadaway déjà aperçu dans Le choc des Titans. L’autre, c’est Morello, chanteuse d’un groupe punk britannique plus marginal. Les fans d’Harry Potter reconnaîtront Natalia Tena, la sorcière Nymphadora Tonks.

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L’intrigue est mince ou comment un couple attachant devient attaché. Nos deux rockers qui se détestent en ouverture du film se retrouvent, suite à une dispute, menottés l’un à l’autre par un agent de sécurité un brin prophète. Évidemment, malgré quelques vaines tentatives de bricolage pour les séparer, ça crée des liens. Apprenant à mieux se connaître, leur discorde initiale se transforme peu à peu en romance. On sourit de quelques scènes cocasses comme dormir à quatre avec les conjoints respectifs ou se déshabiller pour prendre une douche commune. Mais l’intérêt du film réside plutôt dans son aspect documentaire et la manière dont David Mackenzie rend compte avec une certaine virtuosité de l’atmosphère du festival et ses transes collectives pour la musique, l’alcool et sans doute un peu de drogue. Le film devrait sortir sur les écrans français sous le titre Rock & Love.
Vous aurez compris qu’il s’agit d’une œuvre légère et sympathique qui ne devrait pas séduire le jury. Après qu’il l’eût visionnée, petit clin d’œil des organisateurs, deux « bobbies », policiers de Newquay petite ville de Cornouaille jumelée à Dinard, montèrent sur scène pour menotter à nouveau les deux jeunes acteurs. Je n’étais pas présent à cette séance, en revanche j’ai profité plus confidentiellement du joli minois de Natalia, sans avoir à la ligoter à son fauteuil, en dégustant un Nespresso au bar de son hôtel ! What else ? Rien !

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Pour l’heure, comme tout vrai festivalier accro qui se respecte, nous sortons précipitamment du Palais des Arts pour reprendre à l’extérieur la file d’attente du film suivant, également en compétition officielle, Week-end d’Andrew Haigh.
Il traite encore d’une romance qui unit cette fois … deux homosexuels. Elle se situe dans le calme très provincial de Nottingham. Russell, sauveteur à la piscine municipale, n’a pas de projets particuliers pour la fin de la semaine sinon traîner avec ses copains le vendredi soir, bosser le samedi et se rendre à la fête de sa filleule le dimanche. Tout bascule lorsque pour conclure une soirée arrosée avec ses amis hétéros, il part draguer seul en boîte de nuit où il fait connaissance de Glen. Là naît une histoire d’amour qui ne pourra continuer au-delà du week-end car Glen part le dimanche après-midi pour suivre des cours d’Art à New York, durant deux ans. « Brève rencontre » donc, pour reprendre le titre film lauréat lors du 1er festival de Cannes ! Au cours de laquelle les deux garçons se découvrent en buvant, se droguant, en se racontant des histoires et en faisant l’amour. Évidemment, cela déclenche un certain malaise dans la salle que quelques couples quittent avant la fin sans respect pour les spectateurs attentifs.
Cette chronique de la vie ordinaire gay est certes monotone à cause de la lenteur de son rythme, mais aussi très courageuse, infiniment estimable et d’une grande sensibilité. Et, pourquoi ne pas l’avouer, c’est un film d’amour traité avec justesse par le réalisateur. La scène finale est émouvante lorsque les deux amoureux échangent un dernier baiser sur le quai de la gare tandis qu’hors champ, un jeune voyageur profère une insulte bien répugnante à cet instant. Félicitations à Tom Cullen et Chris New pour leur interprétation.
Le parcours du combattant cinéphile n’est pas de tout repos et, comme auparavant, nous nous hâtons vers la sortie pour assister à la projection suivante toujours dans la même salle. Nous nous retrouvons ainsi mêlés aux membres du jury qui visionnent leur premier film. Nathalie Baye en est la présidente.

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Les acteurs Emmanuelle Devos et Sami Bouajila, le réalisateur Éric Lartigau, le compositeur Armand Amar et l’éditeur François Verdoux représentent la France. Qu’ils nous excusent, nous sommes sensibles au charme des actrices britanniques Jacqueline Bisset, Hayley Atwell et Jaime Winstone !
On nous propose du soleil et des oranges ou plutôt on avait promis Oranges and Sunshine à 130 000 enfants britanniques de l’assistance, déportés vers les pays du Commonwealth et notamment l’Australie entre 1930 et 1970. C’est le sujet abordé dans le premier long métrage de Jim Loach, fils de Ken l’immense réalisateur. Il raconte l’histoire vraie de Margaret Humphreys, une assistante sociale de Nottingham qui, dans les années 1980, dénonça ce scandale de la politique de migration forcée mise en place par le gouvernement britannique.

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On suit Margaret, magnifiquement interprétée par Emily Watson, dans sa traque presque solitaire pour réunir des milliers de familles, obliger les gouvernements à rendre des comptes et attirer l’attention du monde entier sur ces agissements. C’est poignant et révoltant de découvrir que des enfants d’à peine quatre ans, croyant leurs parents morts, étaient expédiés à l’autre bout du monde, dans des orphelinats gérés par l’Église catholique (!), où ils étaient contraints de travailler et se retrouvaient victimes parfois d’actes de pédophilie.
On est plein d’admiration pour cette femme qui met en péril sa propre vie de famille pour tenter de recoller quelques lambeaux de celle des enfants. Et comment ne pas être ému quand, à une fête de Noël, le fils de Margaret répond à un membre de ces familles lui demandant quel cadeau il lui offre : « Je t’ai donné ma maman ! »
Il y a aussi l’émouvante chanson de Cat Stevens :

« Oh, Very Young (Oh, Tres Jeune)
Que nous laisseras-tu cette fois
Tu ne danses sur cette terre que pour un court moment
Et même si tes rêves se tournent et se retournent maintenant
Ils disparaîtront comme le meilleur jean de ton père... »

Il est dommage que Jim Loach n’ait pas choisi un parti de traitement en balançant constamment entre fiction, thriller et documentaire. Cependant, on reconnaît ici toute la vigueur et le courage du cinéma britannique (dont son père est un des ambassadeurs) qui n’hésite pas à s’emparer des grands problèmes de société dans ce qu’ils ont de plus douloureux ou choquants.
La nuit est tombée sur Dinard. Mis en appétit par l’éclectisme de la programmation, nous achevons notre première journée de festival au Café Anglais devant une entrecôte fondante en bouche, arrosée d’un capiteux rouge de Baumes de Venise.
Jeudi 6 octobre, 10h 30, plus exactement 9h 30, car les files d’attente s’allongent de plus en plus tôt d’année en année. Au total, trente mille spectateurs suivront cette vingt-deuxième édition. L’horaire de la première séance journalière semble tardif, est-ce pour ménager le repos des membres du jury et des retraités de la cité balnéaire ? Heureusement, je me suis muni d’un parapluie pour affronter les averses en attendant l’ouverture des portes.
Ouf, enfin à l’abri ! Calés dans nos fauteuils (par chance, toujours les mêmes à croire qu’ils nous sont réservés !) au fond de la salle, pour tromper l’attente, nous nous repaissons de quelques scènes malheureusement ordinaires du festival : ainsi, les accrochages avec des gens qui bloquent des places pour des amis qui n’arrivent jamais, sans parler de ceux qui, après avoir dérangé toute la rangée, se découvrent un besoin pressant ; plus drôles sont les avis, péremptoires et évidemment divergents, émis sur les films de la veille ! Faisant diversion, les membres du jury viennent peu à peu s’asseoir au milieu du public. Mon ami, se prenant pour Le Magnifique Belmondo (il est vrai que c’est plus facile maintenant !), en pince pour Jacqueline Bisset. Moi, je regarde, attendri, la marraine du festival, Petula Clark, … un demi-siècle que je ne l’avais pas vue en chair et en os. À nous les petites anglaises ! Souvenirs, souvenirs !
Ce matin, à l’affiche, du maousse avec Tyrannosaur, le premier long métrage de l’acteur anglais Paddy Considine, de quoi effrayer peut-être le public en majorité politiquement correct de Dinard qui pousse parfois des cris d’orfraie face à la violence et au sexe. En fait, contrairement à ce que laisse suggérer l’affiche britannique, aucun T. rex n’apparaît dans le film. À moins que le monstre soit métaphoriquement le héros Joseph, un homme grisonnant, veuf, brisé, aigri, alcoolique, violent, porté vers l’autodestruction. Le ton du film est donné dès la scène d’ouverture où cette bête enragée shoote avec tellement de brutalité dans son chien que celui-ci meurt le lendemain. Puis il fracasse la vitrine de l’agence postale locale, avant de se réfugier dans la boutique d’Hannah, une femme très douce, travaillant pour une œuvre de charité chrétienne.

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« Vous m’avez demandé pourquoi je suis rentré dans votre magasin. C’est parce que vous m’avez souri, il n’y a que deux êtres qui me souriaient dans la vie, mon chien et vous. J’ai eu envie de me noyer dans votre sourire. ». C’est peut-être le début du chemin de la rédemption. Joseph est très fataliste sur son sort, Hannah croit naïvement en la bonté de chacun. Ce n’est pas gagné pour que ces deux êtres se rapprochent ; pourtant peu à peu, nous découvrons que leurs vies ne sont pas si éloignées que cela. Qu’on soit un raté alcoolique ou une catholique fervente, personne n’est à l’abri d’une misère physique et psychologique. Tout est loin d’être parfait au foyer d’Hannah. Son mari jaloux la maltraite, il est même une scène où il urine dessus.
L’histoire zigzague entre des passages très noirs et des moments de compassion humaine sans que le réalisateur ne cède à quelque gratuité dans son propos. Il est une séquence insoutenable où Joseph abat à la hache le pitbull de son voisin (pauvres chiens !) ; il en est une autre, tendre et émouvante où, après avoir assisté aux obsèques de son meilleur ami, Joseph célèbre sa mémoire en buvant en musique, dans un pub, avec Hannah et la fille de son copain.
Ce film « colossal » est trop réaliste pour qu’il connaisse une happy end. Mon ami en fait d’ores et déjà son favori pour le Hitchcock d’or mais sachant que ses pronostics ont été régulièrement infirmés lors des éditions précédentes, je me ferais du mouron à la place de Paddy Considine ! En ce qui me concerne, quoique conquis également, je crains que le jury d’un festival ne le trouve trop académique. Verdict dans quarante-huit heures !
En tout cas, la présidente Nathalie Baye soulignera à juste titre l’extraordinaire performance des acteurs principaux, Peter Mullan dans la peau de Joseph, Olivia Colman dans le rôle d’Hannah, et Eddie Marsan, son mari. Et ne dédaignant pas l’humour anglais, elle ajoutera que même les chiens jouent bien !!! Pour Paddy Considine, ils ont un rôle de symbole et, d’ailleurs, il réalisa auparavant Dog all together, un court métrage avec déjà Peter Mullan et Olivia Colman comme acteurs, qui remporta un Lion d’argent à Venise et qui constituait un brouillon de Tyrannosaur.
J’oubliais, Joseph explique incidemment à Hannah, sur le ton de la confidence ou de la blague, le titre du film : il surnommait son épouse Tyrannosaur, la décrivant comme une femme grosse qui faisait beaucoup de bruit en montant les escaliers et provoquait des vibrations dans sa tasse de thé … comme le T. rex de Jurassic Park, le film de Steven Spielberg !!!
Ce midi, le temps maussade incite à préférer au traditionnel sandwich, une marmite de moules marinières avec des frites, avant de voir le sixième et dernier film en compétition, Behold the Lamb, premier long métrage du nord-irlandais John Mcllduff.
Le réalisateur présent sur la scène, compare son film à un enfant qui va à l’école pour la première fois et suggère qu’on soit donc gentil avec lui ! Et que voit-on dans la séquence d’ouverture? Un chien mort de froid promené en laisse par sa maîtresse toxicomane ! Décidément !
Ceux de ma génération se souviennent d’une traversée de Paris, sous l’Occupation, avec Bourvil et Gabin transportant un cochon découpé dans quatre valises. Ici, Eddie, un ex-comptable dépressif, et Liz, la copine junkie de son fils camé lui-même, se retrouvent embarqués dans un excentrique road movie à travers l’Ulster, … avec un agneau sur les bras ! On se demande un bon bout de temps ce que le pauvre ovin, trognon au demeurant, vient faire dans cette galère avec ces deux humains aussi paumés l’un que l’autre. Jusqu’à ce que, à force d’être chahuté dans des aventures tragi-comiques, parfois même absurdes, il lâche quelques crottes et même un peu plus ! Nous serions en Écosse, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une histoire de haggis, le plat traditionnel du pays ; en effet, la panse de la brebis est farcie de … boulettes de drogue !

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Le titre du film naîtrait du message prononcé par Jean-Baptiste : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde ». Il est certain que Eddie et Liz ont beaucoup de péchés à se faire pardonner. Après le dinosaure rencontré le matin, nous restons sur notre faim et comme le réalisateur réclamait notre bienveillance, nous enchaînons avec un film en avant-première, Toast de S.J. Clarkson. Pour son premier long métrage, la réalisatrice adapte les mémoires d’enfance de Nigel Slater, longtemps chroniqueur gastronomique pour The Observer, présentateur d’émissions culinaires à la BBC, et auteur de plusieurs livres de cuisine.
Quand je me remémore les bons petits plats de ma maman et de ma grand-mère Léontine, j’imagine la vacuité de la jeunesse de Nigel d’un point de vue culinaire, entre une mère au foyer, cuisinière désastreuse, et un père rouspéteur qui met les pieds sous la table. Il est vrai qu’au temps des sixties, nous appréhendions les petits pois fluorescents et les gelées de menthe vibrant dans les assiettes lors de nos séjours en Grande-Bretagne.
Bref, la mère de Nigel abhorre les produits frais, allez donc savoir pourquoi elle emploie un jardinier pour entretenir un potager (!), et voue une profonde reconnaissance à l’invention de Nicolas Appert. Comme remède à cette incompétence, Nigel se régale quasi exclusivement de toasts beurrés.
Sa vie bascule lorsqu’après la mort précoce de sa maman adorée, son père, guère affectueux, engage une femme de ménage, assez sophisticated, en décolletés vertigineux, bas, jarretelles et cigarette au bec. Remarquable cuisinière, elle a pour dessein de trouver à terme un statut d’épouse par la reconnaissance du ventre. Pour détourner l’attention de son père, Nigel tente de rivaliser avec sa belle-mère sur le plan de la gastronomie. Ainsi, s’engage entre eux une véritable bataille qui se cristallise autour de la tarte meringuée au citron, réplique britannique de la madeleine de Proust pour le père de Nigel. L’adolescent s’adonne à un mini espionnage industriel pour percer les secrets de la recette, fouillant même la poubelle pour compter le nombre de coquilles d’œufs. Tout cela est appétissant mais le réalisateur s’attache trop aux plaisirs gastronomiques au détriment de l’éveil des sens de Nigel dont l’attirance pour les garçons n’est suggérée que timidement. Sans être indigeste, cette double histoire d’amour, contrarié dans la cellule familiale et accompli derrière les fourneaux, me laisse sur ma faim.

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Pour les toasts et les petits fours, ce n’est peut-être que partie remise. C’est, en effet, l’heure de nous rendre au casino pour un cocktail de bienvenue offert aux partenaires du festival. Ne me demandez pas comment nous fûmes des Very Important Persons le temps de nous rafraîchir de quelques verres d’un excellent vin blanc d’AOC Savennières Roche aux Moines !
Nous attendons l’arrivée du jury retenu par une interview pour France 3, auprès de Luke Treadaway, le chanteur de You Instead, et Thomas Turgoose, l’acteur fétiche du réalisateur Shane Meadows.

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Soudain, en me retournant, qui vois-je se glissant dans l’encoignure de la porte ? Une longue robe noire remplace l’affriolante mini robe rose en crinoline qu’elle portait lorsque je la vis dans deux concerts, l’un en plein air dans mon bourg natal de Forges-les-Eaux, l’autre au Cirque de Rouen aujourd’hui détruit.

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Ne vous moquez pas, à chacun ses faiblesses, mais dans mon adolescence, je fus sans doute un peu amoureux de Petula Clark :

« Je l’ai connue, là, là
En twistant le ya ya
Il m’a dit « Petula,
Viens twister avec moi ! »
Si mon coeur gémit
C’est qu’il m’a quitté depuis
Depuis ce jour, j’entends sans fin,
Dans mon coeur lourd, comme un refrain
L’air du souvenir n’en finit plus de gémir … »

Cinquante ans ont passé, l’arthrose nous guette, nous ne nous déhancherons pas ensemble ce soir.
Plus paisiblement, Petula Clark s’assied au piano pour interpréter deux chansons dont This is my song, l’air célèbre de La Comtesse de Hong-Kong. Au passage, elle égratigne Charlie Chaplin et la sculpturale actrice italienne Sophia Loren qui chantait moins bien qu’elle !
Pendant ce temps, les beaux yeux de Jacqueline Bisset cherchent mon magnifique ami!

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Je vous ai offert trois minutes de oldies but goodies, le temps que nous enfilions notre tenue de gala pour fouler le tapis rouge du palais des Arts afin d’assister à la cérémonie d’ouverture du festival.

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Rétrogradés en very normal persons, nous sommes dirigés vers le balcon, pour ne pas dire le poulailler, dont les sièges sont d’un inconfort redoutable. Le jury au grand complet est présenté au public. Petula Clark « balance », cette fois, sur Jane Birkin qui aurait fait moins d’efforts qu’elle pour améliorer son français et son accent ! Puis, le réalisateur écossais David Mackenzie dont on a déjà vu You instead, anticipe notre éventuel ressenti en qualifiant Perfect sense, son autre œuvre projetée ce soir, de film optimiste.

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Cela commence par une histoire d’amour ordinaire entre deux acteurs tout à fait charmants, Ewan McGregor et Eva Green, la fille de Marlène Jobert. Lui est cuisinier dans un restaurant de Glasgow et collectionne les aventures d’un soir, prétextant même après avoir « consommé » qu’il ne peut trouver le sommeil que s’il est seul ! Elle est chercheuse en épidémiologie, habite en face et ne s’entiche que de garçons qui lui brisent le cœur.
On craint de tomber dans un mélo d’autant plus ennuyeux que nos fessiers souffrent, quand, progressivement, le film bascule dans un scénario catastrophe. Nul débarquement d’extraterrestres, ni de tsunami ou tremblement de terre mais, il fallait y penser, une étrange maladie se répand sur la planète, et atteint l’humanité entière en lui faisant perdre, peu à peu, toutes les facultés sensorielles. La tension monte à chaque perte de sens qui se déclenche suite à une crise d’une forme particulière d’absolu, de tristesse pour l’odorat, de fringale pour le goût, de colère pour l’audition…
La médecine est impuissante à enrayer le processus de l’apocalypse. On découvre une capacité d’adaptabilité de l’humanité face à chaque perte de sens. Ainsi, le cuisinier inventif, crée des recettes susceptibles de déclencher des émotions d’un ordre nouveau chez les clients ayant perdu le goût et l’odorat. C’est en cela que la morale du film est optimiste pour David Mackenzie : tant que la vie est possible, elle continue ; tant qu’il restera deux humains sur la planète, ils s’adapteront et s’aimeront.
Même si l’idylle nouée entre les deux tourtereaux tempère légèrement notre effroi, je soupçonne chacun des spectateurs d’avoir reniflé discrètement une bonne bouffée d’air iodé à la sortie de la projection pour s’assurer que le monde n’allait pas encore trop mal en cette avant-veille des élections primaires citoyennes du Parti Socialiste ! Cela dit, compte tenu de l’heure tardive et de la fermeture des restaurants, nous avons failli perdre malgré tout … le goût du sandwich !
Au pub, devant une bière, dans le climat d’entente cordiale qui sied à une manifestation autour du cinéma britannique sur le sol français, je mise quelques euros non placés sur Tyrannosaur, en faveur d’une victoire du XV de France contre l’Angleterre. Comme tente d’articuler un client avachi au comptoir, il faut compter sur un sursaut d’orgueil de notre équipe !
Au programme, en ce vendredi 7 octobre matin, This is England’86 de Shane Meadows, peut-être le plus talentueux de la nouvelle génération des réalisateurs britanniques., déjà victorieux à Dinard en 2004 avec Dead man’s shoes.
Il avait présenté ici, il y a quatre ans, This is England. Ce film largement autobiographique, situé en 1983, suivait le parcours d’un gamin de douze ans, interprété par Thomas Turgoose, qui intégrait un groupe de skinheads des Midlands dont certains membres dérivaient vers un mouvement d’extrême droite nationaliste et raciste.
Shane Meadows nous offre cette fois la version cinématographique d’une série télévisée de quatre épisodes diffusés sur Channel 4, décrivant ce que sont devenus ces jeunes, trois ans plus tard. On y retrouve les mêmes personnages interprétés par les mêmes acteurs dont, bien évidemment, le petit Thomas … qui a mangé un peu de soupe !

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Dans le premier film, la guerre des Malouines au cours de laquelle la dame de fer Margaret Thatcher fit valoir la souveraineté britannique sur l’Argentine, apparaissait en toile de fond. Cette fois, des images d’archives rappellent la main du dieu argentin Maradona anéantissant les rêves des footballeurs anglais de remporter la Coupe du Monde de 1986, ultime humiliation d’une population qui a toujours autant de problèmes. Coup de griffe en passant, à la fonction du sport, opium du peuple, qui permet parfois d’oublier temporairement la sinistrose de la vie quotidienne.
La bande de skinheads est moins révoltée, les cheveux ont poussé sur leurs crânes, leur musique subit aussi de nouvelles influences, mais le spectre du chômage et la violence sociale inscrivent toujours un no future dans leur présent.
Shane Meadows concentre sa peinture de personnages déjantés sur une période très courte, les quelques semaines qui précèdent donc l’élimination de l’équipe d’Angleterre au Mundial de Mexico. Avec beaucoup de virtuosité, il enchaîne à un rythme étourdissant des séquences d’une violence parfois extrême et des moments de tendresse émouvante, sans manquer de lier tout cela avec un humour très décalé ; le même sans doute qui lui fera s’excuser à la fin du film de n’avoir pu assister à la séance, les nuits à Dinard se prolongeant tard jusqu’au matin ! Bien que le film durât plus de trois heures, nous n’avons pas vu le temps passer. C’est là tout le talent d’un cinéma britannique original, militant, courageux politiquement, toujours servi par une brochette d’acteurs remarquables, premiers et seconds rôles réunis. Et dire que chez nous, Octobre à Paris, un documentaire sur la répression meurtrière des flics de Maurice Papon jetant en Seine des centaines de Nord-Africains, sort péniblement sur nos écrans, cinquante ans après les faits.
Il paraît qu’un This is England’90 est en projet. Pour l’instant, Shane Meadows, Thomas Turgoose et le producteur posent pour moi.

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Être disponible et proche de leur public, c’est aussi un trait de caractère des réalisateurs et des acteurs britanniques. À l’écart des limousines et des chauffeurs, vous les croisez dans les cafés et les restaurants de Dinard, à toute heure du jour … et de la nuit (voir plus haut !).

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Les aléas de la programmation nous laissent quartier libre une partie de l’après-midi avant de rentrer sous la bulle de la salle Hitchcock pour voir In love with Alma Cogan, premier film du compositeur anglais Tony Britten. Les fans de foot ignorent probablement qu’il est le créateur de l’hymne précédant les matches de la Ligue des Champions. Plus sérieusement, il a réalisé un téléfilm Bohême autour de l’opéra de Puccini.
Le film nous parle du vieux directeur d’un théâtre municipal qui ne veut pas passer la main et qui aurait été autrefois amoureux d’Alma Cogan, une chanteuse anglaise de musique pop traditionnelle, très populaire dans les années 1950-60, qui décéda prématurément d’un cancer à l’âge de trente-quatre ans. Plus que la bluette avec Alma, la vraie vedette du film est Cromer, une petite station balnéaire au bord de la mer du Nord, dans le district de Norfolk. La curiosité principale en est la jetée, sorte de large pont avançant dans la mer au bout duquel se trouvent le poste de sauvetage et le Pavillon Theatre. Bien que l’image soit souvent très belle, je trouve le temps long comme … il l’est sans doute, à Cromer en novembre ! Á devoir passer quelques jours à cette époque sur la côte anglaise balayée par le vent, j’avais préféré, et de loin, The Eclipse, projeté l’an dernier. Même si John Hurt effectue une brève apparition !
Ce n’est pas grave, je le retrouve vite au cinéma Alizés comme acteur principal de Lou, le second long métrage de la réalisatrice australienne Belinda Chayko, présenté en avant-première.
« Je ne suis pas un éléphant ! Je ne suis pas un animal ! Je suis un être humain ! Je suis un homme ! » Tout le monde se souvient de cette réplique de John Hurt interprétant John Merrick, The Elephant Man de David Lynch. Le cinéma, ça trompe, nous retrouvons ici John Hurt dans un merveilleux rôle de grand-père atteint d’un début d’Alzheimer. Physiquement, il possède un faux air d’Yves Montand, le papet de Jean de Florette.
Retraité de la marine marchande, Doyle vient voir son fils à la période de Noël mais celui-ci a quitté le domicile conjugal depuis une dizaine de mois, sans laisser d’adresse, abandonnant Lou, sa fillette de onze ans, avec sa maman Rhia et ses deux petites sœurs, dans une maison isolée de la campagne australienne. La mère a besoin de son beau-père pour surmonter ses difficultés financières et encore jeune, ne veut pas tirer un trait sur sa vie de femme. La petite Lou, en manque d’affection depuis le départ de son père, se sent délaissée.

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Le grand-père confond Lou avec sa propre épouse décédée, et Lou l’utilise contre sa mère. Ainsi naît une histoire d’amour entre le vieil homme et l’enfant, aux portes de la puberté, mûre trop tôt sous le poids des responsabilités à cause des négligences de la mère.
On pourrait craindre un instant quelques sentiments incestueux, mais la réalisatrice, avec beaucoup de pudeur et de tendresse, dissipe vite le malaise et montre qu’en fait, dans leur relation, le grand-père et la petite fille ne sont que des substituts l’un pour l’autre. Doyle est à la recherche de son amour passé et Lou est en quête d’une figure paternelle.
Pour vivre ses rêves d’îles paradisiaques que lui a mis en tête le vieux loup de mer, Lou quitte avec lui la maison familiale. Mais la cavale tourne court le soir même et, plutôt qu’un happy end trop beau pour être crédible, le film s’achève avec le retour de Lou à la vie normale auprès de sa mère.
J’adhère complètement à cette histoire émouvante qui, au-delà de son caractère mélodramatique, amène aussi en toile de fond, une réflexion sur la condition féminine.
Entre sourires et larmes, mon cœur en chamade, au sens propre comme au figuré, a souvent chaviré, conquis par le jeu remarquable de l’adorable Lily Bell-Tindley et de son papy John Hurt.
Surprise, alors que les lumières se rallument dans la salle, Hussam Hindi, le directeur artistique du festival, remet à John Hurt, un Hitchcock d’honneur pour l’ensemble de son œuvre assez considérable. Pour vous donner une idée, rappelez-vous, outre son rôle pachydermique, de ses compositions de toxicomane accro dans Midnight Express d’Alan Parker, de Billy Irvine dans Les Portes du paradis, le western de Michael Cimino, de Jésus-Christ dans La folle histoire du monde de Mel Brooks, d’agent de la CIA dans Osterman Week-end de Sam Peckinpah, de monsieur Ollivander dans deux Harry Potter, et du professeur Oxley dans Indiana Jones et le Royaume du crâne cristal.

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Quelques minutes plus tard, je retrouve l’acteur britannique, son trophée sous le bras, au Café Anglais où il rejoint plusieurs membres du jury pour dîner. Pour notre part, nous nous contentons d’une table au rez-de-chaussée, ce qui ne m’empêche pas de surprendre, à sa sortie, Jacqueline Bisset appliquant son rouge à lèvres devant une des glaces du restaurant ; une scène qui se déroule dans le dos de mon magnifique ami, chutttt !

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Samedi matin 8 octobre, en route vers la salle Hitchcock, nous prenons un petit noir dans un café déjà envahi par les téléspectateurs supporters des rugbymen tricolores, avant de voir Shooting Dogs, un film réalisé en 2005 par Michael Caton-Jones et projeté au festival dans le cadre de l’hommage rendu à John Hurt.

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Shooting Dogs traite du génocide rwandais d’avril 1994 qui causa la mort de plus de 800 000 Tutsis massacrés par leurs concitoyens extrémistes Hutus. Le film fut tourné à Kigali, sur les lieux mêmes de la tuerie avec la participation notamment technique de nombreux survivants comme le précise le générique de fin. Basé sur un fait réel, il adopte le point de vue d’un vieux prêtre catholique anglais installé au Rwanda depuis trente ans, interprété par John Hurt, toujours aussi remarquable, et d’un jeune professeur encore pétri d’idéalisme, joué par Hugh Dancy.
Les forces de l’ONU n’ont pas l’autorisation de défendre la population Tutsi massacrée à la machette; par contre, elles tirent sur les chiens charognards qui dévorent les cadavres gisant sur les trottoirs, d’où le titre du film. L’École Technique Officielle de Kigali, campement de base de l’ONU, se révèle finalement être un piège mortel pour plus de 2 000 Tutsis. Bouleversant, terrifiant et révoltant, le film montre avec justesse l’indicible barbarie et le terrible abandon de cette ethnie rwandaise par la communauté internationale (Français compris !).
Instant lumineux dans ce carnage, la naissance au camp d’un bébé tutsi fait couler sur ma joue une larme … de bonheur, vite réprimée. En effet, un buisson dans la brousse nous épargnera la vision en direct de la maman et son enfant tranchés sauvagement.
Autre scène poignante, quand les forces de l’ONU quittant lâchement le camp, un responsable tutsi supplie un des chefs des armées, d’abattre par balles ses compatriotes et lui, plutôt qu’être abandonnés aux machettes hutus !
En sortant, secoué par ce remarquable devoir de mémoire, la victoire du XV de France sur l’Angleterre m’apparaît dérisoire.
Quant à John Hurt, délicieux grand-père de Lou et missionnaire plein d’humanité de Shooting Dogs, il vient de nous décliner coup sur coup sa large palette d’acteur.

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Après un sandwich vite avalé sur la plage de l’Écluse timidement ensoleillée (enfin !), nous virons de bord vers les Alizés ! Dans la salle 2 très précisément, vétuste et inconfortable, grrrr ! Nous guignons deux sièges où nous pouvons allonger nos jambes (surtout moi car le magnifique est plus court sur pattes !) avec l’inconvénient cependant d’avoir l’écran masqué par les incontinents faisant la queue devant l’unique W.C !
En avant-première, nous est proposé Peter Mullan : A portrait, un moyen métrage du Français Philippe Pilard, spécialiste du cinéma britannique. En ouverture du film, nous retrouvons quelques images de l’acteur et réalisateur écossais tournées à Dinard lors de sa venue à l’édition précédente du festival. Pour être honnête, je suis déçu tant les interviews assez superficielles de Peter sont noyées dans une indigeste présentation, pour ne pas dire propagande, du cinéma écossais. Une jolie phrase cependant de Peter Mullan : « Une fois de temps en temps, le cinéma écossais surprend tout le monde avec un film qui sort de nulle part ; un peu comme quand on bat la France au foot 1 à 0 ! »
Sa performance d’acteur dans Tyrannosaur ainsi que ses réalisations Orphans, The Magdalene Sisters et Neds, permettent d’appréhender plus efficacement l’étendue de son talent.
Pour saluer Harold Pinter, écrivain, dramaturge et metteur en scène britannique, décédé en 2008, nous est présenté Sleuth de Kenneth Branagh.
Un sleuth, c’est un détective, le limier, celui-là même que Joseph Mankiewicz réalisa en 1972. Michael Caine est encore présent dans la nouvelle version de Branagh mais il reprend cette fois le rôle confié à Laurence Olivier de sexagénaire, nouveau riche et parvenu, auteur de romans policiers. Quant à Jude Law, il interprète un jeune comédien fauché, beau comme un dieu, qui a séduit l’épouse du vieil écrivain.
Ce huis clos se déroule dans un décor au design high tech fait de miroirs, de cubes et de rectangles aux couleurs glacées, à même de procurer vertige et oppressement.
Les mots et l’ironie de Pinter font mouche dans ce jeu de séduction et de cruauté entre les deux seuls personnages du film et, contrairement à ce qu’on pourrait craindre dans ce type de mise en scène, il y a de l’action et de nombreux coups de feu. Une délicieuse friandise pour le five o’clock tea !

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18 heures : sous les parapluies de Dinard et les flashes crépitants, les membres du jury foulent le tapis rouge qui mène au palais des Arts, avant de prononcer leur verdict. Tyrannosaur décroche le Hitchcock d’Or 2011 (à l’unanimité) et le prix du meilleur scénario. L’Irlandais reçoit les prix du public et de la meilleure photographie. Un palmarès sans surprise !
Mon ami jubile devant sa choucroute de la mer au Café Anglais. Pour une fois que son film préféré remporte la palme … ! Il est encore plus aux anges lorsque son voisin de table lui montre sur son téléphone portable, une photographie de Jacqueline Bisset resplendissante dans sa longue robe de soirée largement échancrée, lors de la montée des marches. Un argument supplémentaire pour plaider l’acquisition d’un smartphone bluetooth !
En fin de soirée, pour digérer la choucroute, nous choisissons d’esquisser quelques pas de danse irlandaise avec la projection de Jig, un documentaire de la réalisatrice Sue Bourne.
Profitant de ce que le 40e championnat du monde de danse traditionnelle irlandaise ou jig se déroule à Glasgow en 2010, Sue Bourne a suivi sept candidats de haut niveau dans leur préparation et pendant la compétition. On découvre ainsi un monde méconnu fait de travail acharné, d’obsession, de perfectionnisme, de recherche de la performance, de joies et aussi … d’échecs ; comme pour le patinage artistique, il y a parfois des juges roumains impitoyables !. Mais au-delà de la virtuosité des jeunes danseurs prodiges, je ressens un certain malaise face à l’esprit exacerbé de compétition entretenu par les adultes, parent et professeurs confondus. Je perçois dans certaines scènes les mêmes outrances que celles infligées aux poupées russes de gymnastique. Tout cela manque de sincérité et de spontanéité y compris dans les sourires.
Dimanche 9 octobre, dernier jour et ultimes glanes de ce vingt-deuxième festival avec en matinée, la projection en avant-première de 44 Inch Chest du réalisateur Malcolm Venville.
Colin, un garagiste un peu louche, interprété magistralement par Ray Winstone est au fond du gouffre, brisé par l’infidélité de sa femme qui veut le quitter pour les beaux yeux d’un jeune et beau serveur. Avec quatre de ses amis, il kidnappe l’amant et le séquestre dans une maison abandonnée.

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Ce huis clos à cinq personnages vaut par la brillante prestation des acteurs qui campent des personnages interlopes aux dialogues savoureux. Outre le papa de Jaime Winstone, la sémillante petite anglaise membre du jury du festival, j’ai un faible pour John Hurt, encore, en Old man Peanut (!), un vieux malfrat aigri qui jure constamment, et pour Ian Mcshane (fomenteur abject du meurtre de l’archevêque de Canterbury dans la série Les piliers de la terre) en « pédale » précieuse. Comme pour justifier notre réputation outre Manche de french lover, c’est l’acteur français Melvil Poupaud qui joue l’amant séquestré. Sa séduction ne vient pas en tout cas de la fulgurance de ses dialogues car il est aussi muet que Jean Dujardin dans The Artist.
Ce midi, ce n’est pas ravioli mais pizza napolitaine ! Scène cocasse, Shane Meadows passe sur le trottoir avec, sous le bras, enroulé dans un vulgaire sac en papier, le Hitchcock d’or de son ami Paddy Considine, absent la veille lors de la remise de son trophée. J’ai probablement vu trop de films américains, cela me rappelle tous ces héros solitaires rentrant chez eux avec l’inévitable bouteille de whisky enveloppée dans du papier kraft. Les deux réalisateurs sont potes depuis le collège de Burton où ils avaient monté ensemble un groupe de rock « Elle parle aux anges ».
En baisser de rideau du festival, nous assistons à So Scottish, une série de six documentaires très courts de facture assez originale. J’ai un coup de cœur pour The perfect fit, une plongée dans le monde de la danse classique par le biais du regard d’un cordonnier costaud qui fabrique les chaussons portés par les ballerines.
Un artisanat brut au service d’un art délicat et plein de grâce, et une manière de partir en beauté sur la pointe des pieds après quatre jours en immersion dans le cinéma britannique.
Vivement l’édition 2012 avec, cette fois, un regard tourné vers le Pays de Galles !

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Les 50 ans du tournage de LA GUERRE DES BOUTONS d’Yves Robert

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À David Ramolet sans qui tout ce qui suit n’aurait jamais existé
À tous ces enfants de la guerre qui continuent à nous faire rêver, cinquante ans plus tard
À tous ceux qui avec leur petit caillou ont construit cette pierre précieuse.

Et si je ne craignais pas d’être qualifié de peigne-cul prétentieux, je dédierais ce billet d’abord à Louis Pergaud et Yves Robert.

« Un vingt-deux de septembre au diable vous partîtes,
Et, depuis, chaque année, à la date susdite,
Je mouillais mon mouchoir en souvenir de vous... »

Paradoxalement, pour évoquer des retrouvailles, j’ai envie de parodier cette chanson de rupture de Georges Brassens qui, de manière plus joyeuse, écrivit pour un film d’Yves Robert, Les Copains d’abord, un véritable hymne à l’amitié.

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Le vingt-quatre septembre de 2011, vous les enfants de la Guerre des boutons, la « vraie », celle réalisée en 1961 par ce même Yves Robert, rivaux autrefois, copains ensuite, à Armenonville-les-Gâtineaux vous débarquâtes. C’est là dans ce petit village beauceron du département d’Eure-et-Loir que le réalisateur planta sa caméra pour tourner de nombreuses scènes de son adaptation cinématographique du roman de Louis Pergaud ; et qu’en ce premier jour d’automne, les « gosses », ils étaient cités ainsi dans le générique, se sont retrouvés, un demi-siècle plus tard, pour faire une méga teuf comme on dit aujourd’hui ; maintenant que nous sommes grands, nous sommes quand même restés d’jeuns.
Ce jour de grâce -expression incongrue pour Yves Robert, anticlérical convaincu qui se débrouilla pour ne jamais filmer l’église du village- est le point d’orgue du travail colossal mené depuis un an par le journaliste et romancier David Ramolet.

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Amoureux « dingue » du film dont il connaît les plans et les dialogues quasiment par cœur, il avait évoqué dans son premier roman largement autobiographique Si j’aurais su, sa passion à travers l’obsession de son personnage Jérémy pour l’œuvre d’Yves Robert. Pour l’écrire, il avait même investi la classe où se déroule l’action, pour en faire son bureau. Allant jusqu’au bout de ses rêves, au terme d’une quête tenace et minutieuse, il est parvenu à retrouver la trace et à réunir beaucoup de ces gamins dont les frasques sans frusques enchantèrent dix millions de spectateurs.
« Au rendez-vous des bons copains, y a pas souvent de lapins, quand l’un d’entre eux manque à bord, c’est qu’il est mort », c’est malheureusement le cas des interprètes de Bacaillé et Camus.
Dans la semaine précédant la fièvre du samedi matin, les rencontres se multiplient, prétextes à de précieux moments de convivialité et d’amitié, comme cet inoubliable pique-nique dans la cour de l’école avec Martin Lartigue, la veille du vernissage de son exposition de peinture au château de Maintenon. Il conserve toute la malice de Tigibus, ainsi, tombé amoureux des cœurs de Neufchâtel, il nous mime une pub pour ce fromage fleuron du Pays de Bray … à destination des gastronomes en culottes courtes ? ! Qui sait s’il n’en immiscera pas un dans le foisonnement d’une de ses futures toiles.

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Au boulot ! Dans quarante-huit heures, tout doit être prêt. Aujourd’hui, il s’agit de mettre en ordre la classe. Des membres du musée de l’École d’Eure-et-Loir l’ont reconstituée avec du mobilier et des objets de l’époque du film. Des animations ont été proposées aux écoliers de la circonscription durant toute la semaine. Cela me rappelle bien évidemment le bon temps de l’encre violette. J’ai une pensée soudain pour Pierre Trabaud qui campait avec beaucoup d’humanité, le rôle de l’instituteur, un de ces maîtres d’école admirables qui transmettaient patiemment, au rythme tranquille des saisons, les mêmes connaissances que depuis Jules Ferry, un de ces hussards noirs de la République dont Yves Robert conservait une profonde reconnaissance. D’ailleurs, à sa sortie, le film eut du mal à démarrer et Yves,  pour le promouvoir, trouva alors l’ingénieuse idée d’écrire une lettre à plusieurs milliers d’instituteurs avec le succès que l’on sait.

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Comme tout bon enseignant qui se respecte, David et moi mettons une dernière main à la décoration et à l’affichage sur les murs. Nous fixons l’œil-de-bœuf dont les aiguilles ne devaient pas tourner assez vite pour ces gamins avides d’aller en découdre avec les peigne-culs de Velrans. Nous déplions l’immense affiche créée par Raymond Savignac qui trôna au fronton des salles de cinéma, à partir d’avril 1962. Nous couvrons les murs de photographies de plateau. Dans deux jours, la plupart de ces enfants seront ici parmi nous !

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Je me régale de fixer un gros plan de Lebrac, lui qui était un peu fâché avec les études, entre deux antiques cartes de géographie. On peut presque  comprendre son manque d’engouement quand on y lit les spécialités régionales que vante la carte de la France agricole : vins de Bordeaux, vins du Midi, eau-de-vie d’Armagnac, eau-de-vie des Charentes, cidre de Normandie … pas étonnant qu’alors, la goutte eût de la religion et du chapelet !
Et savez-vous qu’au début du vingtième siècle, l’arrondissement de Beauvais, dans l’Oise, possédait une sorte de monopole de la fabrication des boutons, ceux-là mêmes que nos joyeux garnements arrachent aux vêtements de leurs rivaux. En souvenir de cette époque prospère, on peut encore visiter un musée de la nacre à Méru.
Comme un symbole, au milieu de tous ces mômes assis à leur pupitre, apparaissent les portraits de Louis Pergaud et d’Yves Robert.

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Pergaud, instituteur en Franche-Comté, écrivit La Guerre des boutons en 1912, il y a donc bientôt un siècle. Il la sous-titra « roman de ma douzième année », preuve irréfutable qu’il s’agit d’une œuvre autobiographique. D’ailleurs, voici ce qu’il faisait figurer dans sa préface : « J’ai voulu restituer un instant de ma vie d’enfant, de notre vie enthousiaste et brutale de vigoureux sauvageons dans ce qu’elle eut de franc et d’héroïque, c’est-à-dire libérée des hypocrisies de la famille et de l’école ». Pour se justifier de l’emploi d’une langue rabelaisienne, il ajoutait : « On conçoit qu’il eût été impossible, pour un tel sujet, de s’en tenir au vocabulaire de Racine ». Et l’anticlérical notoire concluait : « J’espère qu’il plaira aux hommes de bonne volonté selon l’Évangile de Jésus et, pour ce qui est du reste, comme dit Lebrac, un de mes héros, je m’en fous ».
Pour l’enfant Yves Robert, Pergaud fut d’abord un auteur mystérieux dont il signait le nom à la fin de dictées dans lesquelles il accumulait les fautes. Puis La Guerre des boutons devint le roman de sa treizième année lorsqu’il en dénicha un exemplaire chez un bouquiniste sur les quais. Tout de suite, il fut conquis par ces rivalités entre gamins, semblables à celles qu’il avait vécues dans son enfance campagnarde avec les gosses du village voisin, ou avec les garçons de l’école communale ou privée, selon, précise-t-il malicieusement, les revers de fortune de ses parents !
En son âge adulte, devenu cinéaste, avec son scénariste et dialoguiste François Boyer, il adapta le roman de Pergaud en le situant dans l’époque où sortit le film et en donnant au personnage de Tigibus, quasi inexistant dans l’œuvre littéraire, la place qu’on lui connaît.
On ne peut qu’être scandalisé quand on voit, ces temps-ci, sur les plateaux de télévision, les réalisateurs des nouvelles versions en compagnie de leur Tigibus à eux, jurer leurs grands dieux qu’ils n’ont rien emprunté au scénario d’Yves Robert … sans compter leurs tentatives mercantiles pour pouvoir utiliser la célèbre phrase.
Yves Robert réalisa, avec pourtant des bouts de ficelle, un film d’amour c’est sans doute la clé pour comprendre son triomphe à sa sortie et que, cinquante ans plus tard, il demeure toujours aussi profondément ancré dans nos cœurs et dans l’Histoire du cinéma français.
Allez, comme dirait donc Lebrac, on s’en fout de cette guéguerre de … guerres des boutons, il y a encore du pain sur la planche. Il faut installer la vitrine qui abritera quelques précieuses reliques telles la chemise, le béret et la fronde de Tigibus confiés par Martin Lartigue ainsi que le scénario et les dialogues sur papier que m’offrit Yves Robert lorsqu’il collabora avec moi dans le cadre d’animations scolaires.

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Et puis, Bernard Chateau vient de garer son fourgon devant la classe ! Ce septuagénaire sympathique roula sa bosse comme technicien sur les plateaux de cinéma, et participa à plusieurs films d’Yves Robert, c’est dire s’il connaît beaucoup d’anecdotes et de petites histoires du septième art. Possédant une âme de collectionneur, il a sauvé du rebut un important matériel de tournage qu’il met à disposition pour reconstituer l’ambiance d’un plateau. Rail et chariot de travelling, projecteurs Fresnel, « blondes » et « mandarines », et caméra, sont bientôt en place comme lorsque Yves Robert filma dans la classe.

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Tous ces préparatifs me rappellent le temps où je tournais moi-même dans les écoles. Plus cocasse encore, inversion des rôles, j’eus le bonheur de filmer plusieurs fois Yves Robert égrenant avec des écoliers des Yvelines, des souvenirs de sa Guerre ( !) et de La Gloire de mon père.
Silence, on peut tourner ! En réalité, pas vraiment car c’est l’effervescence autour de l’ancienne petite école champêtre … jusqu’à quinze kilomètres à la ronde. En effet, Daniel Tuffier, le gosse de Longeverne qui perd ses lunettes au milieu d’une bataille, président de l’association Si j’aurais su organisatrice de l’événement, s’active pour préparer la fête à Orphin alias Velrans ainsi qu’au moulin de la Guéville, l’ancienne demeure d’Yves Robert et Danièle Delorme. Et puis, il y a le dévouement de tous ces bénévoles, du maire au garde-champêtre, acquis (et même conquis) à la passion de David Ramolet.
Ainsi Jean-Daniel Martin exhibe hors de sa camionnette l’un des panneaux d’entrée dans le village de Longeverne qu’il a peints et qui remplaceront, le temps d’un week-end, ceux d’Armenonville-les-Gâtineaux.

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En face de l’école, le cantonnier arrose soigneusement les premières fleurs du futur jardin Yves Robert. À l’origine, le projet était de donner le nom du cinéaste à la rue en face de l’école, dans laquelle se situent de nombreuses scènes du film.

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Étions-nous à Longeverne ou à Clochemerle, toujours est-il qu’au cœur de l’hiver, quelques riverains manifestèrent  leur désapprobation ! Leur attitude paraissait d’autant plus surprenante que la voie en question s’appelle, avec la plus grande banalité, rue du Village, et qu’aucun commerce ne s’y trouve, ce qui aurait pu justifier les réticences. Fallait-il alors la sous-baptiser rue des Couilles molles ?! Les gens d’Armenonville,  de très bonne volonté, démontrèrent par la suite qu’ils n’en étaient pas ! Par les fenêtres de la classe, nous ne guettons pas le petit Christophe Bourseiller poursuivi par son père après avoir testé l’insulte suprême, ni même donc David Ramolet coursé par un autochtone susceptible  !
Nous voyons juste s’activer quelques personnes pour dresser les cinq tentes qui accueilleront les trois cents inscrits au repas des copains.

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Voilà, c’est vendredi ! Le premier enfant de la guerre débarque à Armenonville. Il s’agit de Marie-Catherine alias Marie Tintin, la seule fille de la bande des Longeverne. Elle ne tourna pas dans la classe car, en ce temps-là, la mixité n’était pas encore de mise à la communale. Vous la voyez par contre dans la séquence du corbillard ainsi que dans la scène du lavoir contigu à l’école. Trépignant presque, elle s’y rend d’emblée et y rencontre un pêcheur qui, en guise de trésor, lui montre un brochet.

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Puis, visiblement émue, elle s’attarde devant les photographies sur les murs de la classe, avant d’arpenter la rue … du Village. La maison de Lebrac, celle de Bacaillé, nous la laissons à son émotion de retrouver ces lieux avec son mari, cinquante après. Domiciliés en Aveyron, ils adhérèrent d’emblée au projet de David Ramolet et ils nous rejoignirent plusieurs fois au cours de l’année précédente, dans les conseils (très) restreints de l’association Si j’aurais su.
Comme pour toute manifestation populaire, il faut penser aux problèmes les plus bassement matériels, qui sait si le stress de l’événement ne tordra pas les boyaux de certains visiteurs comme ce fut le cas autrefois pour Tigibus ! Une entreprise installe donc plusieurs cabines sanitaires à l’endroit même où se trouvaient les pittoresques cabanes en bois du film. Certes, c’est moins fonctionnel pour guetter l’arrivée du maître et afficher les ordres de mobilisation de guerre ; par contre, les rouleaux de papier remplacent avantageusement les catalogues périmés et les journaux !
J’évoquais les ennuis gastriques de Tigibus, justement, il débarque, guilleret, en compagnie d’une équipe de France 3 Aquitaine. Elle réalise, en effet, un reportage sur Martin Lartigue, landais d’adoption, peintre et céramiste, qui, parallèlement à la célébration du cinquantenaire, expose ses toiles au château de Maintenon tout proche. Ce sont les beaux dommages collatéraux de la Guerre des boutons dont je vous ai entretenus dans mon précédent billet (du 27 septembre 2011).

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Pour quelques plans de coupe, le journaliste me demande de jouer un figurant photographiant Martin assis sur l’un des bancs à dossier de la classe. Une émotion certaine étreint Martin, en particulier face au portrait de Louis Pergaud, un auteur dont il adora De Goupil à Margot et aussi La Revanche du Corbeau, peut-être plus encore que le roman qui fait aujourd’hui sa notoriété. Et moi, dans l’esprit de l’Actor’s Studio, je ne joue pas, je photographie !!!

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Nous sommes à H-14 des retrouvailles et la tension est de plus en plus palpable chez l’ami David. Sans pousser la minutie à ce qu’il ne manque aucun bouton même de guêtre, il peaufine cependant les derniers détails de l’organisation. À la tombée de la nuit, il prévoit même de se rendre dans la forêt avec Daniel Tuffier (qui a retrouvé ses lunettes !) pour nettoyer le coin d’éventuels détritus laissés par quelques adolescents en mal de sensations !
Une seule incertitude subsiste, la météo, quoique tous les bulletins soient optimistes, demain le soleil brillera dans les cœurs et dans le ciel !
Nous y sommes enfin le samedi 24 septembre 2011 ! Six heures trente du matin ! Une pâle rougeur point dans le tout petit jour, signe de beau temps. Pour ne pas semer compagne et petite fille qui me suivent, je sinue à allure réduite dans le dédale des petites routes beauceronnes qui mènent … au fond d’un trou. Ne voyez là aucune connotation péjorative mais une simple réalité géographique. C’est un comble dans la plaine de Beauce mais, blotti au creux de la petite vallée de la Voise du nom de la rivière qui longe le lavoir, le hameau d’Armenonville-les-Gâtineaux ne surgit qu’au dernier moment au regard des visiteurs. D’autant plus que, c’est la raison de ma présence si matinale, dans quelques instants, au grand dam des roadbooks Michelin, GPS et autre Google Earth, Armenonville sera rayé de la carte du monde au profit de Longeverne, vous savez comment !
On n’est pas dans le Loir-et-Cher mais en Eure-et-Loir, et je rassure la famille de Michel Delpech, ça ne me gêne pas de tremper mes souliers dans la rosée du champ qui fait office de parking. Et pour l’instant, on ne voit pas plus de visiteur que de hibou et de cheval ! Je ne vais tout de même pas chanter, dans le petit matin frisquet, que c’est triste Armenonville au temps des amours mortes, d’ailleurs bientôt Longeverne s’anime au jour des amitiés retrouvées.
On perçoit une vague ambiance de ramassage scolaire. Un attroupement se forme peu à peu autour des cars, devant les grilles de l’école. Il ne manque que les enfants de la guerre. Quoique, ils ont cinquante ans de plus, et peut-être se fondent-ils anonymement dans l’assemblée. Chacun dévisage l’autre, tentant de deviner quelques bouilles connues. Le bouche à oreille fonctionne, j’y contribue déjà par le fait que j’en embrasse certains à leur arrivée. Quelques noms presque chuchotés s’échangent de groupe à groupe: c’est Tigibus ! Suivi de près par François, le grand frère Grangibus. Bientôt les flashes crépitent, les caméras s’allument, les micros se tendent, quelques radios, la chaîne BFM TV est de la partie mais aussi FR3 Aquitaine bien sûr, et également la Gaumont qui enregistre quelques bonus pour la sortie du DVD remastérisé. Certains sollicitent timidement les premiers autographes, une carte postale de fin de tournage leur a été offerte à cet effet, par l’association. Tout cela se déroule dans une ambiance … bon enfant. C’est Marie Tintin ! Voilà l’Aztec ! Au tour de Jean-Denis, le fils d’Yves Robert ! Il y en a même dont je fais la connaissance, tel Gambette, baptisé ainsi par ce que son père était un partisan fervent de Gambetta, homme politique républicain qui appartint au gouvernement de la défense nationale en 1870. D’autres encore qui appartinrent aux deux joyeuses bandes comme figurants, s’approchent.
Mon cœur bat fort et les yeux s’embuent parfois. De près ou un peu plus à l’écart, je les laisse savourer ces sublimes instants de retrouvailles. Elles se déroulent comme nous les avions rêvées : spontanées, sincères, authentiques, chaleureuses, émouvantes et, le trop-plein d’émotion chassé, vite joyeuses.
Il est 8 heures, l’heure fixée pour le départ en car, on prend déjà du retard, mais Lebrac n’est pas là et comme c’est lui le chef … !
Soudain, presque incognito, je l’entrevois dans une voiture qui se fraye un passage. Je remonte en courant la rue pour l’accueillir et l’invite à se rapprocher. Marie Tintin prend tout le monde de vitesse pour faire un bisou à son amoureux.

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Voilà le grand moment qu’on attendait : les deux chefs de bandes, l’Aztec et Lebrac, face à face, se toisant à deux mètres l’un de l’autre. Pincez-moi, ils ne vont pas se refoutre sur la gueule tout de même ? Mais non, c’est du cinéma, ils tombent dans les bras l’un de l’autre comme dans le dortoir du pensionnat à la fin du film. Coupez ! Une seule prise suffit, elle est extraordinaire.
L’émotion grimpe encore de quelques degrés. En scrutant toutes ces dégaines d’enfants sexagénaires, je me surprends à leur trouver le je ne sais quoi qu’Yves Robert devina probablement chez eux lors des auditions pour les enrôler. Pour parler trivialement, ils ont des vraies tronches de cinéma.
Montez dans les cars ! Les personnes inscrites d’abord, les « acteurs » se répartissant ensuite, cela pour éviter « l’effet Tigibus » et que tout le monde n’emboîte le pas de Martin. Consensuellement, les têtes d’affiche du car dont je suis responsable sont Marie Tintin et l’Aztec. Il y a également, très discret à l’arrière, Patrick Loiselet. C’est l’écolier de Longeverne qui prononce peut-être la plus jolie phrase du film, du moins une des plus fidèles à l’esprit de Pergaud : « Lebrac, tu fais honte aux pauvres. C’est pas républicain ! »
C’est parti pour une promenade d’une quarantaine de kilomètres, aux confins des départements de l’Eure-et-Loir et des Yvelines, à la découverte de quelques lieux de tournage emblématiques. Et d’abord, comme mise en bouche, le panorama de la plaine d’Houdreville sur lequel s’affiche le générique du film avant que les frères Gibus entrent dans le champ pour refourguer leurs carnets de timbres tuberculeux !
Arrêt suivant Les Buttes Noires, tout le monde descend … au bout de la propriété du Moulin Neuf où, à l’époque du film, vivaient Yves Robert et son épouse Danièle Delorme, et je serais tenté d’ajouter les enfants de la Guerre car beaucoup mangeaient et dormaient là sous la tente.
Quand je vous dis que c’est un film de famille et d’amour ! Chaque soir, à l’heure du coucher, Danièle Delorme sacrifiait au rituel des bisous. Cent enfants à un bisou par joue, faites le compte, même Lebrac trouverait la solution!

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Les gens s’enfoncent lentement dans le sous-bois paisible pour rejoindre le pont ferroviaire auprès duquel les Velrans tendent un guet-apens à Nestor le facteur.

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Soudain, retentit la voix de Philippe Lipchitz, comédien co-animateur de la compagnie Ainsi, le Sub’ Théâtre. Avec humour, dialogues du film à la main, il nous rejoue devant les frères Lartigue, ex Gibus, émus, la fameuse scène des couilles molles, l’insulte suprême qui constitue l’élément déclencheur de la guerre.

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Tandis que nous nous enfonçons plus profondément dans la forêt, le spectacle devient surréaliste. La meute des médias, caméras à l’épaule, perches de micro en l’air, floods allumés, avance à reculons devant Tigibus.

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Pour un peu, on retrouverait le déferlement médiatique qui accompagnait le président Mitterrand à l’occasion de ses escalades à la Roche de Solutré ! Pauvre Martin, mais pas pauvre misère, il se prête de bonne grâce aux questions de la presse.
Lebrac ? Lebrac ? On atteint la fourche des deux chemins où, nu comme un ver, son épée dans une main, son zizi dans l’autre, Tigibus a perdu le reste de la bande.

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Martin mime volontiers le plan au cours duquel, Yves Robert lui ayant ordonné de « dissimuler avec sa main ce qui dépasse », il … cache son nez ! Ou comment une prise ratée devient bonne, cinquante ans plus tard ! L’anecdote fait les choux gras de nombreux journalistes.
Cette fois, c’est Lebrac qui manque à l’appel à cause de quelques difficultés à marcher. Je retourne le chercher et, à mon bras protecteur, je le ramène au milieu de la troupe pour la photo souvenir. Si vous saviez comme furent émouvants, ce moment de contact tactile et les quelques phrases échangées en privé.

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L’heure tourne ! Nous faisons accélérer notre petit monde car nous sommes attendus, je vous le donne en mille, par ceusses de Velrans. Même si une réputation de peigne-culs leur colle à la peau, ils souhaitent être de la fête et, en la circonstance, ils ont sacrément bien fait les choses ! Déjà, comme Armenonville, Orphin, petit village des Yvelines, est également rayé de la carte, et Velrans apparaît sur les panneaux indicateurs à l’entrée de la commune. Mieux encore, il figure sur une authentique pancarte comportant la mention du département de Seine-et-Oise comme à l’époque où fut tourné le film.

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Puis, l’Aztec nous reçoit chez lui. Comprenez qu’à l’initiative de la municipalité, la foule se retrouve devant la maison du chef de bande local, celle-là même d’où Tigibus sort, à la nuit tombée, « rond comme un boudin » après avoir bu la bonne goutte du père de l’Aztec des Gués alias Jacques Dufilho. Philippe le comédien rejoue même la séquence, et, la production, cette fois, n’ayant reculé devant aucun sacrifice, il bénéficie du concours de deux enfants pris dans la foule et d’un béret et d’un pot à lait comme accessoires.

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Après quelques allocutions de circonstance des partenaires de la manifestation, une plaque apposée à la maison de l’Aztec est dévoilée sous une pluie de boutons.
Puis, tous ensemble, nous nous rendons à pied vers la mairie. En chemin, la population orphinoise nous prouve qu’elle ne manque pas d’humour et sait rire à ses dépens. En effet, on peut lire sur le mur de la maison qui tenait lieu d’école dans le film, la célèbre insulte écrite à la craie par Lebrac : « Tous les Velrans sont des peigne-culs ».

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Dans la cour, sous le chaud soleil, tout en nous sustentant de délicieuses viennoiseries, nous nous remémorons quelques séquences notamment tournées dans le village à travers une belle exposition de photographies de plateau. Bref, cet excellent moment de convivialité témoigne, si nous en doutions encore, que l’armistice est signé depuis longtemps entre Longeverne et Velrans et que la guerre n’est plus désormais qu’un merveilleux souvenir de cinéma.

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En route ! Nous avons près d’une heure de retard et les réjouissances matinales ne sont pas achevées. Une autre cérémonie nous attend à Longeverne : l’inauguration du jardin Yves Robert en présence de Danièle Delorme, son épouse.
À la descente de mon car, à en juger par leurs sourires, les passagers semblent comblés par leur balade dans la campagne, la collation et … ma prestation de guide malgré un micro capricieux.
Pire qu’antan, le jour de la distribution des prix ou de la proclamation des résultats du certificat d’études, la foule joyeuse s’agglutine devant l’école. Dans une atmosphère toujours bon enfant (logique en ce lieu !) et une légère pagaille éminemment sympathique, peut-être engendrée par les kirs généreusement offerts en divers points du carrefour, le maire de Bailleau-Armenonville prononce quelques paroles de bienvenue à Danièle Delorme avant que deux plaques soient dévoilées.

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L’une, fixée sur la grille de l’école, rappellera désormais à tout promeneur qu’ici, furent tournées plusieurs scènes inscrites à jamais au patrimoine du cinéma français. L’arrière-petit-fils d’Yves Robert inaugure l’autre avant de catapulter un bouton avec sa fronde.

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Comme Danièle m’écrivit gentiment à l’époque des obsèques de son mari, Yves l’anticlérical s’est échappé mais sans doute pas pour le paradis. Il me plait cependant ce matin de l’imaginer là-haut, derrière sa moustache, l’œil malin, se marrant avec les copains (« Jeanjean » Carmet entre autres). En repensant fugacement aux riches rencontres qu’il m’offrit, ma gorge se noue et une petite larme coule que … les musiciens de l’École de musique d’Épernon se chargent vite de réprimer. En effet, ils débouchent de derrière l’église en interprétant le célèbre air de fin de cuite : « Mon pantalon est décousu, si ça continue on verra le trou de mon … ». Je cherche des yeux ma petite fille pour  enchaîner la suite ! David Ramolet respire mieux. Son rêve est d’ores et déjà exaucé au-delà de ses espérances. Allez, encore un petit verre avec L’Aztec pour … la revoyure, comme on dit dans ma Normandie natale ! En fait, nous nous retrouvons tous, quelques minutes plus tard, sous les tentes aménagées derrière la classe, pour un buffet des copains parfaitement républicain.

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En effet, les grands gosses « têtes d’affiche », les figurants plus obscurs, leurs familles, les invités, les gens du village, les visiteurs « horsains », tous s’éparpillent autour des tables, sans esprit de clan, et trinquent bientôt joyeusement avec un, deux, trois … plus encore ? verres de Rouge Pif, un vin de soif du Pays de l’Aude issu de la propriété de Pierre Richard, vous savez Le grand blond à la chaussure noire, un autre grand succès populaire d’Yves Robert.
André Treton alias Lebrac nous rejoint un peu plus tard car le réalisateur de la Gaumont, en quête toujours de bonus, l’interviewe dans sa propre maison du film, que les propriétaires ont aimablement ouverte au public. Tout n’avait donc pas été cassé par le père Lebrac alors ?!
Le journaliste de BFM TV, toujours à la recherche de l’info croustillante, en profite pour lui demander s’il ira voir … les nouvelles versions : « Non, j’aurais trop peur d’être déçu … Pas pour moi mais pour eux ! » François Lartigue Grangibus, est plus catégorique encore : « Quels remakes ? Ce sont des plagiats ! C’est honteux ! »
Circulez, il n’y a rien à voir ! Enfin, n’exagérons pas quand même, il est temps de nous diriger vers Bailleau-sous-Gallardon, hameau principal de la commune, distant d’environ deux kilomètres. Cet après-midi, au foyer municipal, est projetée, en grande première mondiale (!), La Guerre des boutons, la vraie, dans sa copie numérisée.
Je retrouve la communion collective qui présidait aux séances de cinéma de mon enfance lorsque je me rendais, le samedi soir, au Dauphin, la salle située à cinquante mètres de ce qui était à la fois ma maison et mon école. Le rire et l’émotion sont communicatifs. Les frères Gibus apparaissent pour la première fois à l’écran dans la plaine d’Houdreville et déjà, les spectateurs s’esclaffent. Et je ne vous dis pas lorsque Tigibus prononce … allez, je vous le dis quand même : « Eh ben mon vieux, si j’aurais su, j’aurais pas venu » ! On l’a entendu des centaines de fois et on fond toujours autant ; il semble même qu’il la récite de mieux en mieux !!! Magie du cinéma !
Une heure et demie plus tard, lorsque les lumières se rallument, tandis que la salle se lève pour une standing ovation, on découvre des larmes au coin des yeux de beaucoup des enfants de la guerre. Danièle Delorme, boostée par les acclamations, oubliant ses quatre-vingt-dix printemps, enjambe les chaises du premier rang pour remercier le public.

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L’émotion est si forte qu’aucun des acteurs ne souhaite participer au débat prévu. Le temps que les esprits s’apaisent, Daniel Tuffier, très clairvoyant tout Guignard le Bigle qu’il fût, reprend les choses et le micro en main pour instaurer une discussion avec le public moins conventionnelle. Je retiens deux interventions judicieuses de Jean-Denis Robert. L’une concerne la remarquable prestation d’acteur de l’enfant interprétant le traître Bacaillé.

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Au milieu de toute cette ribambelle de gosses sympathiques, cela lui fut sans doute compliqué, déjà psychologiquement, de composer son rôle de méchant. Il en souffrit probablement, même en dehors du plateau, dans la vie du groupe. Un de ses amis confie que Jean-Paul aurait été heureux d’être avec nous mais la camarde en a décidé autrement.
Jean-Denis met d’autre part en avant la modernité du film avec notamment certains mouvements de caméra audacieux pour l’époque. Truffaut a sorti Les quatre cents coups, deux ans auparavant. Et si, au risque de faire hurler quelques puristes, La guerre des boutons appartenait au mouvement de la Nouvelle Vague ? Elle abandonne les studios pour évoluer dans des décors réels et, surtout, c’est aussi toute l’ingéniosité de l’adaptation du roman de Pergaud par Yves Robert, elle s’inscrit dans son époque au point qu’on lui découvre aussi maintenant des vertus documentaires.
C’est le temps de la douce France de mon enfance insouciante, sans télévision envahissante, le temps de mon école à l’encre violette, des culottes courtes, des genoux barbouillés de mercurochrome, des virées avec mes camarades le jeudi dans le bois de l’Épinay, des petites rivalités avec les gars de Serqueux le village voisin, des quelques torgnoles, probablement méritées, infligées par mon papa. Et, on pouvait voir au cinéma des enfants courir complètement nus, leurs petites fesses rondes autant offertes à l’œil des spectateurs qu’aux fessées et aux fouets de leurs parents.
L’enfant d’aujourd’hui, marqué par la décomposition des familles, menacé par des pervers et des voyous rôdeurs, abruti par les reality shows, se retrouve trop souvent seul dans sa chambre avec sa console numérique. Et le réalisateur couvre pudiquement la nudité des gosses avec d’affreux sous-vêtements de flanelle ! Pour faire adaptation originale, nous pourrions lui suggérer qu’il existe des phénomènes de bandes autrement plus inquiétants.
Je reviens dans la salle car, comme pour prouver que les rivalités entre villages ne sont pas près de s’éteindre, une habitante de Bailleau revendique qu’il n’y a pas qu’à Armenonville, des Baillarmois firent également de la figuration dans le film ! Non mais … !
Avant que cela ne dégénère, je blague bien sûr, … comme la musique adoucit les mœurs, l’harmonie d’Épernon entame un mini concert avec un florilège des bandes originales des films d’Yves Robert. Tout le monde garde en tête l’air à la flûte de pan du Grand Blond à la Chaussure noire ainsi que Les Copains d’abord écrit par Brassens. Mais aujourd’hui, ce sont les pseudos accents militaires de la musique de la Guerre des Boutons qui provoquent une nouvelle et émouvante standing ovation. Quel sale anglicisme ! En 1962, les spectateurs se levaient pour applaudir !
La soirée se prolongea tardivement, en privé, entre acteurs et membres de l’association, à l’invitation des propriétaires actuels du moulin de La Guéville. Encore un moment d’émotion pour tous ceux qui connurent autrefois cette demeure, quasi quartier général de la guerre.
Et comme les vrais amis ont toujours du mal à se séparer, certains d’entre nous pique-niquâmes encore ensemble le lendemain. Anecdotes, souvenirs et même confidences fusèrent comme il est toujours de mise entre anciens combattants.
Mais cela, excusez-moi, est de l’ordre de l’intime. Allez, puisque vous avez fait l’effort de me lire jusqu’au bout, je vous en raconte une petite tout de même! Quand vous irez revoir le film (sortie le 12 octobre) ce à quoi je vous encourage vivement, vous aurez peut-être même la chance d’y rencontrer quelques-uns de ces grands enfants, observez attentivement Grangibus ! Vous le surprendrez dans une scène, remuant les lèvres sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Grand frère protecteur, il soufflait la réplique à son petit frangin des fois qu’il se plantât !
Il y a plein d’émotions impossibles à faire passer par l’écrit. Vous avez compris que le 24 septembre 2011 restera à jamais gravé dans mon cœur. Sûr que nous nous retrouverons avant que cinquante autres années ne s’écoulent ! Au fait, j’ai été peut-être un peu excessif  en déclarant qu’il n’y avait plus de peigne-culs à Velrans. En effet, dans la semaine qui suivit, une habitante du village,  sans doute ignorante de Louis Pergaud et Yves Robert, s’est plainte à la mairie qu’il était inadmissible qu’on écrive sur les murs et qu’on ne nettoie pas de tels tags!

Vifs remerciements à Denis et Christophe Rigaud ainsi qu’à Jean Berger pour leur concours à l’illustration de ce billet. 

 


Martin Lartigue et Jean-Denis Robert exposent au château … ou les (beaux) dommages collatéraux de la Guerre des Boutons d’Yves Robert

Dans toute guerre qui se respecte, il y a des dommages collatéraux. La guerre des boutons, la seule vraie au cinéma, celle, mon colon, que je préfère, celle de 1961, n’y échappe pas. Et, je viens d’en être victime … pour mon plus grand bonheur.
Mes lecteurs les plus fidèles n’ignorent pas qu’en ce mois de septembre, les anciens combattants de la fameuse guerre culte se sont retrouvés dans le cadre de la commémoration du cinquantième anniversaire du tournage du film d’Yves Robert. Je vous en entretiendrai prochainement.
Aujourd’hui, il n’est pas temps de faire la guerre, faisons plutôt l’amour de l’art ! En effet, l’occasion fait le larron, et comme les voleurs sur la croix, ils sont deux valeureux soldats, héros d’expositions artistiques organisées dans le département d’Eure-et-Loir, non loin de leurs champs de batailles enfantines. L’un est Martin Lartigue, petit-fils du célèbre photographe Jacques-Henri Lartigue, et fils de Dany Lartigue, artiste peintre et entomologiste passionné, créateur notamment de la Maison des Papillons à Saint-Tropez. Mais, dans la mémoire collective, l’étiquette qui lui colle de manière indélébile à la peau, est celle de Tigibus, le gamin trognon héros du film d’Yves Robert avec sa célèbre réplique Si j’aurais su, j’aurais pas venu.
L’autre est Jean-Denis Robert, le fils d’Yves. Il appartenait discrètement à la facétieuse bande de Longeverne.

« Fils de bourgeois
Ou fils d’apôtres
Tous les enfants
Sont comme les vôtres
Fils de César
Ou fils de rien
Tous les enfants
Sont comme le tien
Le même sourire
Les mêmes larmes
Les mêmes alarmes
Les mêmes soupirs …
… Mais fils de bon fils
Ou fils d’étranger
Tous les enfants
Sont des sorciers
Fils de l’amour
Fils d’amourettes
Tous les enfants
Sont des poètes
Ils sont bergers
Ils sont rois mages
Font des nuages
Pour mieux voler
Ce n’est qu’après
Longtemps après... »

Martin et Jean-Denis, je me permets de les prénommer familièrement car une amitié s’est nouée entre nous, ne sont pas des fils à papa mais, pour emprunter à Jacques Brel, ce sont ces enfants de la guerre des boutons qui, devenus poètes et rois mages, nous arrivent longtemps après, les bras chargés de présents, en l’occurrence plein de toiles et de photographies.
Pour eux comme pour nous, durant un mois, c’est la vie de château puisqu’ils ont investi deux demeures royales appartenant au patrimoine historique de l’Eure-et-Loir.

Martin Lartigue et Jean-Denis Robert exposent au château ... ou les (beaux) dommages collatéraux de la Guerre des Boutons d'Yves Robert dans Coups de coeur affichelartigueblog1dsc2222

Martin Lartigue présente ses peintures dans l’Orangerie du château de Maintenon, à quelques fenêtres de la chambre royale où, pour pasticher le titre de son exposition, Sa Majesté le Roi Soleil en personne, mit la maîtresse des lieux dans tous ses états ! En effet, petit rappel historique, Françoise d’Aubigné plus célèbre sous le nom de madame de Maintenon voire même plus irrévérencieusement de « Madame Quatorze », fut, en ces lieux, gouvernante des enfants bâtards de Louis XIV (des fils de, malgré tout !), avant d’en devenir la favorite puis secrètement son épouse après la mort de la reine en 1683.

lartigueblog10 dans Histoires de cinéma et de photographie

Martin a accroché cinquante toiles ; c’est le seul clin d’œil à l’anniversaire de la sortie du film. Un brin agacé parfois qu’on lui renvoie constamment ce souvenir d’enfance, l’artiste, lors du vernissage, répond malicieusement à la vacuité de l’allocution d’une personnalité locale : « Cinquante tableaux pour montrer que j’ai fait autre chose et qu’il y a une vie après la guerre ! »

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« Le regardeur de peinture n’a qu’à faire son boulot de regardeur et faire l’effort suffisant pour avoir une opinion personnelle ». C’est paradoxalement le meilleur conseil qu’il puisse nous donner avant de flâner devant ses fresques foisonnantes. Même si j’ai le privilège que Martin me prête quelques clés, pour entrer par exemple au Lapin agile !
Ainsi, sa maman Jeanne Pico, comédienne et chanteuse, fréquenta le célèbre cabaret en face des vignes de Montmartre. Quant à Martin, véritable petit poulbot, dans la foulée de ses deux succès sur les écrans (La guerre des boutons et Bébert et l’omnibus), il connut une scolarité quelque peu chaotique dans diverses écoles de la butte. Puis, à vingt ans, maintenant qu’il avait du poil au menton comme aurait mimé La Crique, il exposa pour la première fois, dans l’atelier familial, Place Blanche, en face du Moulin Rouge.

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Dans ce tableau très intime, sa maman et son grand frère regardent par la fenêtre du cabaret, tous les symboles de la butte : la verrière d’un atelier d’artiste, une toile sur un chevalet, le Sacré Cœur et le Moulin rouge, et l’homme au chapeau à large bord et au cache-nez écarlate, Aristide Bruant, l’immense chansonnier de la fin du dix-neuvième siècle et début du vingtième. On s’attend à ce que de sa voix rauque et puissante, il entonne un de ses refrains réalistes :

« … On était chouette, en c’temps là,
On n’ sacrécoeurait pas sur la
Butt’ déserte,
Et j’ faisais la cour à Nini,
Nini qui voulait fair’ son nid,
A Montmertre. … »

Et au centre de tout cela, un arrosoir au pied d’un arbre pour faire monter la sève créatrice ; presque un arbre généalogique car beaucoup de choses germèrent là durant l’enfance montmartroise de Martin. Et comme l’artiste nous encourage à émettre notre avis ou mieux encore à nous évader, pour avoir évoqué sa mémoire lors d’une discussion impromptue avec lui, j’ai envie de glisser là l’âme de Bernard Dimey, un grand poète qui s’installa sur la butte, au milieu des années cinquante.
J’aimerais tant voir Syracuse/L’île de Pâques et Kairouan/Et les grands oiseaux qui s’amusent/À glisser l’aile sous le vent, c’est de lui ; L’émouvante Mémère chantée par Michel Simon, c’est encore lui ; et, sur un ton plus léger, Mon truc en plumes agité par Zizi Jeanmaire, c’est toujours lui, cela a le don d’émoustiller Martin dont le grand-père Pico fut décorateur aux Folies Bergère !
Pour trouver une certaine cohérence à ma déambulation, voici encore :

« Quand je sens, certains soirs, ma vie qui s’effiloche
Et qu’un vol de vautours s’agite autour de moi,
Pour garder mon sang froid, je tâte dans ma poche
Un caillou ramassé dans la Vallée des Rois.
Si je mourrais demain, j’aurais dans la mémoire
L’impeccable dessin d’un sarcophage d’or
Et pour m’accompagner au long des rives noires
Le sourire éclatant des enfants de Louxor... »

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Justement, à quelques pas, je retrouve la Vallée des Rois et quelques divinités égyptiennes, possiblement Horus, Anubis et Hathor. L’une d’elles, un obus dans une main, brandit dans l’autre, un coquelicot et un bleuet, ces fleurs du mal pour le paysan qui sont devenues symboles du souvenir des champs de bataille. Inspiré par l’Antiquité, Martin dévoile, sur le même tableau, une influence grecque (du moins, je l’interprète ainsi) en juchant le cheval de Poséidon, le dieu de la mer, … sur le dos d’un jockey ! On est sur un hippodrome, on aperçoit au loin des turfistes, tandis qu’au premier plan, à proximité d’une fusée, un cardinal s’agrippe à une antenne de télévision au sommet de laquelle s’est hissé un ange dont les ailes ont la forme de paraboles ! Ouf, et cela ne constitue que la moitié inférieure de la toile ! Au-dessus, deux touristes posent devant l’hôtel de la Vue payante ( !), une fanfare traverse la place du village le jour de la « flemme » votive, un pauvre randonneur porte sa croix dans son sac, un mélange de Batman et Superman transpercé par la flèche de Cupidon suspend son vol, etc … ainsi va mal le monde vu par l’artiste ! C’est Helzappopin et Monthy Python en peinture ! Ça foisonne de références, ça fourmille d’anecdotes, ça bouillonne de culture !
La preuve, tout de go comme ça, vous connaissez Bertrand de Got ? Il fut pape sous le nom de Clément V entre 1305 et 1314. Peu décidé à se rendre à Rome où régnait le marasme le plus total, il passa son pontificat en Avignon avec en toile de fond, le procès de l’Ordre du Temple. Renseigné sur les mœurs, soi-disant dissolues, des Templiers, le roi Philippe le Bel tanna le pontife pour qu’il condamne ces hérétiques. Et le 13 avril 1312, en séance plénière du concile de Vienne, Clément V promulgua la bulle Vox in excelso qui supprimait l’Ordre du Temple. Sur le bûcher, le grand maître des Templiers Jacques de Molay, lança ces célèbres imprécations : « Clément, et toi, Philippe, traîtres à la foi donnée, je vous assigne au tribunal de Dieu ! Pour toi Clément, à quarante jours, et pour toi Philippe, dans l’année ». La prophétie se réalisa car, vingt-huit jours plus tard, le pape, victime de la dysenterie, mourut à Roquemaure près d’Uzès. Quant à Martin, il marque sa désapprobation au traître, en coloriant de jaune son petit dessin de Bertrand de Got.
L’œuvre de l’artiste se promène dans le temps. Ainsi, elle rappelle aussi parfois l’imagerie du Moyen Âge et les enluminures des Très Riches Heures du duc de Berry avec des références aux tapisseries de l’époque et à l’architecture romane et ses vitraux.

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Sa peinture voyage aussi dans l’espace, géographiquement comme artistiquement. D’une toile à l’autre, on se balade de Montmartre à la place aux Herbes d’Uzès avec la tour Fenestrelle, on y croise même son papa, avant de faire bronzette au bord de la Méditerranée en compagnie d’un torero à quatre bras, clin d’œil à Picasso et au cubisme. Cette dernière référence ne serait en fait qu’une construction de mon esprit ! Tant mieux.

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Martin franchit aussi les mers et les océans pour emprunter à des cultures primitives africaines ou d’Amérique centrale.

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Une de ses toiles me fait ouvrir mon armoire aux souvenirs de mon séjour au Mexique et, en particulier, el dìa de los Muertos. En ces 1er et 2 novembre, la visite rituelle dans les cimetières est festive. On dispose sur les tombes, les plats préférés des défunts, des alcools et plein de sucreries en forme de squelettes et de crânes (les calaveras), et des mariachis jouent leur musique endiablée.
Comme les Mexicains continuent depuis l’époque de Moctezuma, dernier empereur aztèque, de se moquer de la mort pour mieux l’accepter, Martin Lartigue choisit la dérision pour peindre le monde qui l’entoure sans vouloir être sentencieux.

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Il parle de choses sérieuses voire graves en essayant de nous faire rire. Réminiscence de sa jeunesse, enfant de la balle qui suivit l’École de Mime, il a gardé l’amour du cirque et des arts forains qu’il représente dans plusieurs de ses toiles. Ce qui n’est évidemment pas pour déplaire à David Ramolet, grand instigateur de ces manifestations commémoratives autour du film d’Yves Robert, dont le livre De la sciure dans les veines (édition Siloé), à paraître imminemment, se situe dans le milieu circassien.
L’allusion ne lui déplaira sûrement pas, je me nourris des toiles de Martin Lartigue de la même manière que je découvre sans cesse de nouveaux jeux de mots dans les chansons de Boby Lapointe. Chacune de mes visites de l’exposition s’enrichit de détails, correspondances, influences, interprétations, non perçus précédemment. Dans la lignée du maître ès calembours de Pézenas, j’ai même croisé des Saints trompés, allusion au célèbre port varois où naquit Martin. Savoureuse facétie, il expose une toile légendée Citron dans une orangerie !

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Comme un journaliste noircit son calepin de notes, il « gribouille » à profusion sa toile en la compartimentant, faisant fi de la perspective, pour mieux hiérarchiser les éléments naïfs d’une grande fresque finale.

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J’ai un faible pour V comme … Verlaine, variations jubilantes dans une dominante Violette où l’on retrouve aux côtés du poète blessé par les sanglots longs des Violons de l’automne, le Vice et … Versa, la Vertu aussi avec la Valse des Vierges, le Vilain, un Village et une Voiture, Voltaire discrètement, deux Vaches, le Vin, et Villon devant … un Vélo, avec François inscrit sur son maillot, de quoi me ramener au facteur, spécialiste des tournées à l’américaine, héros du film de Jacques Tati.

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En effet, c’est Jour de fête quand Martin, peintre et céramiste, est dans tous ses états !
Pour ma transition, n’en prends pas ombrage cher Martin, j’ai cru dénicher dans un adorable petit triptyque, une allusion au temps de la guerre, à travers ces gosses en culotte courte, coiffés d’un béret, et la fronde à la main.

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On y revient toujours ! D’autant plus que lors du vernissage, je fais la connaissance d’un autre ex-gamin de la guerre, Jean-Denis Robert, le fils du cinéaste. La filiation est évidente tant la ressemblance est flagrante. Qu’il me pardonne, je lui impose l’épreuve de mon hommage personnel à son papa. C’était la seule personne à qui je désirais confier toute la richesse que m’apportèrent mes quelques rencontres avec son père Ému, il m’absout bien volontiers en m’invitant au vernissage de son exposition, le lendemain, au château de Nogent-le-Roi que hantèrent, en des temps médiévaux, Philippe Auguste et Philippe le Hardi.

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Homme de cinéma lui-même, ayant travaillé notamment avec Costa-Gavras et Claude Sautet, Jean-Denis Robert a replongé son œil dans le carré (format 6×6) de son vieil appareil Hasselblad, il y a une dizaine d’années, pour profiter d’une liberté : « J’ai attendu avec patience que l’obscurité se dissipe et tout est revenu, tout était là, toute la misère du monde, drolatique, effrayante, lumineuse. Je n’avais plus qu’à jouer avec, impressionner ces choses de rien avec le sentiment de les rendre visibles, comme une seconde nature. »

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Son père me parlait de Fenimore Cooper et de Jack London. Aujourd’hui, je mets mes pas dans ceux de Jean-Denis, un autre « chercheur de trésors » comme l’indique le titre de son exposition.
Je me régale de la scénographie imaginée par l’artiste lui-même qui, très subtilement, joue avec les différentes pièces du château, pour mettre en correspondance ses œuvres selon leur propos, leurs formes et leurs couleurs.

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Dès l’entrée, avec une fraîcheur et une malice d’enfant, en guise de présentation, il nous invite à jouer en disposant trois photographies telles un rébus ou une charade: sur la première, référence évidente à Magritte, deux branches d’arbres écrivent le mot JE, en suspension dans un ciel bleu aux nuages blancs ; sur la seconde, se dressent plusieurs pinceaux usagés que l’artiste envisage comme une troupe très colorée de saltimbanques ; la troisième montre un extrait d’un nuancier de peintures à l’eau avec leurs noms exacts. Son tout est : je peins (avec) des couleurs ! Joli défi de la part d’un photographe, qu’il atteint avec talent ; lapsus révélateur, je me surprends même plusieurs fois à dire tableau en évoquant ses clichés.

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Dans le travail de Jean-Denis, tout est si simple mais aussi si compliqué, un peu comme fut son adolescence qu’il compare à celle de Patrick Modiano : « J’errais entre deux mondes, celui de ma mère, lascive fonctionnaire de l’éducation nationale. Un jour, on me présente mon père, il est comédien, il s’appelle Yves Robert, me voilà enfant de la balle, par rebond ! »
Simple parce que nous avons tous à portée de main les objets avec lesquels il s’amuse. Ce peut être très banalement quelques déchets ou encombrants qu’il sauve de la sanction suprême du tri sélectif. Ce sont aussi des glanes lors d’une promenade dans la nature. Ce sont encore des objets et papiers qui, parfois seulement par manque de place, tombent en désuétude et bientôt dans l’oubli au fond des greniers, des granges, des ateliers de nos parents et grands-parents. Déjà, par le seul geste de les retrouver, ils nous racontent une histoire, une Vie comme l’écrit Maupassant dans son roman éponyme : « C’était un fouillis d’objets de toute nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les autres montés là on ne sait pourquoi, parce qu’ils ne plaisaient plus, parce qu’ils avaient été remplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et disparus tout à coup sans qu’elle eût songé, des riens qu’elle avait maniés, ces vieux petits objets insignifiants qui avaient traîné quinze ans à côté d’elle, qu’elle avait vus chaque jour sans les remarquer et qui, tout à coup, retrouvés là, dans ce grenier à côté d’autres plus anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps de son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins oubliés, d’amis retrouvés. Ils lui faisaient l’effet de ces gens qu’on a fréquentés longtemps sans qu’ils se soient jamais révélés et qui soudain, un soir à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à raconter toute leur âme qu’on ne soupçonnait pas. »
Compliqué, et c’est tout le talent de Jean-Denis Robert, parce qu’il s’empare de ce matériau pour le recycler, le faire revivre, l’organiser à sa façon, le mettre en scène, en l’enjolivant.
Il s’agit bien plus d’un art singulier que d’un art brut au sens du terme inventé par Jean Dubuffet.
Son art dépasse largement le cadre de la photographie. Tout au long de l’exposition, Jean-Denis, artiste protée, devient successivement, conteur, peintre, sculpteur. Aimant jouer avec les mots, il accompagne chacune de ses œuvres, d’une légende oscillant entre le trait d’humour et un commencement de piste possible à la compréhension. Il nous fait entrer ainsi dans ses histoires, à nous ensuite de nous les approprier voire de nous inventer les nôtres.

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Il n’y a aucun visage humain et pourtant la galerie est truffée de portraits. D’un vieux cadenas rouillé ouvert et une rose fanée, surgit comme à l’évidence une silhouette féminine : Je m’appelle Brigitte ! Une métaphore nostalgique d’un amour qui n’a pas résisté à l’usure du temps. Cela me renvoie au billet de ma flânerie sur le pont des Arts (Rive gauche à Paris, 18 janvier 2010) dont les parapets grillagés sont peuplés de cadenas ; étaient serait plus exact car toutes ces preuves d’amour auraient mystérieusement disparu! Cette ancienne tradition des lucchetti a été remise au goût du jour par un écrivain italien, Emilio Boccia, qui, dans un de ses romans, racontait l’histoire d’amour de deux de ses personnages accrochant un cadenas à un pont au-dessus du Tibre et jetant la clé dans le fleuve en se jurant fidélité jusqu’à l’éternité.
Une vieille sacoche en cuir, une planchette, un crayon d’artisan ou de bricoleur, et il obtient … le portrait tout craché de Charles Vanel !

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J’ai un gros coup de cœur pour des coloquintes, un clou, une burette brisée, « objets volés pas toujours identifiables », qui avec le jeu subtil de la lumière et de la composition, deviennent un couple à trois. Qui sait si cette scène presque vaudevillesque ne rejoindra pas bientôt … mon domicile !

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D’une boîte à œufs ou d’un pack de pots de yaourts, peu importe, emberlificotée dans un halo de fil de nylon, jaillit une véritable sculpture et un splendide hommage en noir et blanc à Brassaï pseudonyme de Gyula Halász, un photographe français d’origine hongroise, également dessinateur, peintre, sculpteur et écrivain.

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Ce travail de récupération possède une certaine filiation avec celui du peintre et emboîteur Marc Giai-Miniet, dont je vous ai déjà entretenu (billet du 20 mars 2008) et qui, coïncidence, a précédé Jean-Denis sur les cimaises de Nogent-le-Roi.

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Série noire, une séquence frisson et un hommage à la littérature policière : quelques romans policiers dont l’immense Pas d’orchidées pour Miss Blandish de James Hadley Chase, des pistolets en plastique, des cartouches, et même un muridé en plastique du genre Rattus qui s’est immiscé sous Fait comme un rat de Léonard Ross, un des grands polars incontournables ! Je jubile ; cela me fait penser aux parties de Cluedo de mon enfance, rappelez-vous le colonel Moutarde et Mademoiselle Rose suspectés de meurtre avec un chandelier dans le vestibule ! Série Noire me renvoie également à la somptueuse scène d’ouverture du film d’Alain Corneau où Patrick Dewaere danse seul un tango poignant devant sa voiture, dans un terrain vague  d’une banlieue glauque.

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De fil en aiguille, c’est le cas de le dire, je me réjouis d’un autre tango exécuté à l’autre bout de la pièce, par des couples d’épingles à nourrice !

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« Une noix
Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix ?
Qu’est-ce qu’on y voit ?
Quand elle est fermée
On y voit la nuit en rond
Et les plaines et les monts
Les rivières et les vallons
On y voit
Toute une armée
De soldats bardés de fer
Qui joyeux partent pour la guerre
Et fuyant l’orage des bois
On voit les chevaux du roi
Près de la rivière ... »

Aussi surréaliste que Charles Trenet, Jean-Denis en cassant la coquille, découvre une noix hermaphrodite !

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Tout près de là, Jean-Denis a étendu à une corde à linge, toute une collection de triptyques verticaux. C’est intelligent, drôle et souvent joyeux comme cet Interdit aux bêtes à cornes, un panneau indicateur interdisant le passage des bovins, colonisé par quelques escargots. Avec Italian alarm clock, on effectue une plongée nostalgique dans la civilisation d’avant le quartz : l’artiste met en correspondance deux de ces réveils qui vibraient et couraient sur la table de chevet quand ils sonnaient, et un coq de basse-cour dont le cocorico m’extirpait de mon sommeil lors de mes vacances dans la ferme de ma grand-mère. Et dire que, tout récemment, une néo-rurale d’un village ariégeois exigea de sa voisine qu’elle abatte son coq trop matinal ! Fait divers bien moins poétique que la savoureuse fable chantée par Claude Nougaro :

« ...Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
A faisait des conciliabules
Chez les cocottes en courroux
 » Qu’est-ce que c’est que ce coq, ce cocktail
Ce drôle d’oiseau, ce vieux coucou
Qui nous méprise et qui ne nous
Donne jamais un petit coup dans l’aile ? « 
Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Ah, mesdames, vous parlez d’un jules !
Le voila qui chante genoux
 » O ma pendule je t’adore
Ah ! laisse-moi te faire la cour
Tu es ma poule aux heures d’or
Mon amour ... »

Dans l’ultime salle, devant une magnifique cheminée dans laquelle mijota peut-être autrefois quelque coq au vin, Jean-Denis conclut de manière fracassante avec des variations sur le VR KC ! Cette série de photographies tient encore de la sculpture et des vanités en peinture. C’est lumineux et fragile … comme le cristal.

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« ...Savez-vous casser la vaisselle à maman
Voilà voilà comment on s’y prend
Sur le plan musical
Sachez mes petits
Qu’avec du cristal
C’est bien plus joli
Vous posez un verre
Sur un autre verre
Puis de plus en plus
Jusqu’à ce qu’y en ait plus
La pile sur la tête
On enlève la main
Puis on lève un pied... »

Le soir du vernissage, Jean-Denis confia avec humour que la vaisselle volait parfois à la table de la famille Robert et que peut-être, inconsciemment, des réminiscences de l’enfance remontent à la surface.
Est-ce une manière de conjurer le sort pour que son exposition soit couronnée de succès, ce dont personne ne doute ?!
Au-delà de sa démarche artistique qui, au sens propre comme au figuré, réanime des natures tellement mortes que nous les avions jetées, Jean-Denis nous invite de manière ludique à une prise de conscience environnementale. On ne sort pas indemne de notre rencontre avec ses objets en dérive.
« Eh, m’sieu, il y a combien de gros mots qui commencent par C dans la langue française ? ». Moi, j’en connais deux : Culture et Curiosité. L’ancien enseignant qui sommeille encore en moi, se prend à rêver du riche parti que des professeurs des écoles motivés pourraient tirer en travaillant avec leurs élèves autour des deux expositions. J’imagine déjà de partir en campagne pour une classe d’initiation artistique avec Martin Lartigue et Jean-Denis Robert, ces deux enfants de la guerre, comme j’en vécus au Mont-Saint-Michel, il y a une quinzaine d’années, justement en compagnie d’un peintre et d’un photographe.

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Salut les artistes, pour reprendre (presque) le titre d’un film d’Yves Robert. On y revient toujours, mais est-ce vraiment un hasard ? Je ne saurais trop vous conseiller de leur rendre visite ici et Maintenon ou lorsqu’ils exposeront dans votre région.

Martin LARTIGUE
Martin … dans tous ses états
Du samedi 17 septembre au dimanche 16 octobre 2011
Orangerie du Château de Maintenon
Ouvert tous les jours sauf mardi
Jean-Denis ROBERT
Photographies
Chercheur de trésor

Du samedi 17 septembre au dimanche 16 octobre 2011
Ouvert le vendredi, samedi, dimanche et lundi de 14h à 18h
Deux sites pour prolonger votre promenade à travers les œuvres des deux artistes :

http://www.hang-art.fr/Fiches_artistes/Expo_09/Fiche_Lartigue.html

 http://www.jeandenisrobert.com/

Merci à Jean-Denis pour son autorisation d’insérer quelques uns de ses fichiers, et aux deux artistes ainsi qu’à Dominique Chanfrau, adjointe à la culture de la municipalité de Nogent-le-Roi, pour leur accueil chaleureux

La pie ne fait pas le moineau !

Pour faire la photo d’un oiseau
Lorsqu’on n’a pas le talent de Doisneau
Fixer d’abord une fenêtre
Légèrement entrouverte
Cadrer ensuite
Quelque chose d’utile
Pour l’oiseau
Se cacher derrière le rideau
Sans rien dire
Sans bouger …
Parfois l’oiseau arrive vite
Mais il peut mettre de longues minutes
Avant de se décider
Ne pas se décourager
Attendre
La vitesse de l’obturateur
Et la vivacité de l’oiseau
Ayant rapport
Avec la réussite de la photo
Quand l’oiseau arrive
S’il arrive
Observer le plus profond silence
Attendre que l’oiseau grimpe sur le bol
Et quand il commence à becqueter
Déclencher en rafale l’appareil photo …
Puis
Avec Photoshop, enlever le rideau …

Les pitreries quotidiennes de quelques moineaux m’ont inspiré ce médiocre pastiche du poète. Je vous ai servi l’original dans mon récent billet du 15 juin 2011 « Mon débarquement en Normandie … Opération Prévert ».
Tout a commencé avec l’éclosion précoce d’un printemps radieux. Une colonie d’oiseaux de toutes espèces -il n’y a pas encore de quotas dans ma banlieue- squattèrent les tilleuls en face de mon appartement. L’idée hospitalière vint à ma compagne, d’ouvrir une annexe des restos du cœur de Piaf, en remplissant de miettes de pain, un bol sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
Avant que l’adresse ne soit diffusée dans tous les arbres de la résidence, pendant plusieurs semaines, l’unique cliente fut une pie. Une de ces pies qu’on appelle ageasse en Poitou, ajaça dans le sud-ouest de la France, ou encore agace en Provence, et que Linné nomma Pica pica, bref une vraie Pie bavarde à la hauteur de sa réputation de jacassière.
Plutôt qu’en dire pis que pendre, n’en déplaise au compositeur italien Gioachino Rossini, cette pie-là, à sa décharge, n’est point voleuse puisqu’elle vient glaner sa pitance avec notre total consentement. Et comme j’en suis à combattre quelques idées reçues, c’est aussi une pie qui chante mal. Ses vocalises rauques et nasales ne valent vraiment pas un opéra, ni même un bonbec !
Le naturaliste Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, qu’il me plaît souvent de citer quand je présente des animaux, précise, à propos de la pie, dans son Histoire Naturelle des Oiseaux que « Margot est le nom qu’on a coutume de lui donner, parce que c’est celui qu’elle prononce le plus volontiers ou le plus facilement, et (que) Pline assure que cet oiseau se plaît beaucoup à ce genre d’imitation, qu’il s’attache à bien articuler les mots qu’il a appris, qu’il cherche longtemps ceux qui lui ont échappé, qu’il fait éclater sa joie lorsqu’il les a retrouvés, et qu’il se laisse quelquefois mourir de dépit lorsque sa recherche est vaine, ou que sa langue se refuse à la prononciation de quelque mot nouveau ».
Louis Pergaud, avant d’écrire sa joyeuse Guerre des Boutons, publia un recueil de nouvelles intitulé De Goupil à Margot, histoires de bêtes avec lequel il obtint le Prix Goncourt en 1910 : « Radotante comme une aïeule en enfance qui répète sans savoir le même cri, monotone d’intonation et vide de sens, saoule du matin au soir, inconsciente de la dignité sauvage que, prisonnière, elle avait su garder d’abord avec ses geôliers, Margot la pie ravalant pour le plaisir des humains ses besoins et ses gestes, ne se faisait plus depuis longtemps les amères réflexions qui avaient tant attristé les premiers jours de sa captivité.
Loin, bien loin maintenant la mer moutonnante des frondaisons, les corridors de verdure, les chênes hospitaliers où s’ébattait jadis, parmi les senteurs sylvestres, sa jeune liberté. Pourquoi, après avoir échappé à la glu de la mare, au trébuchet de l’oiseleur, au plomb du braconnier, à l’appeau du chasseur, s’être fait prendre et finir ainsi !
»
À en juger par la manière dont Pergaud décrit la captivité de Margot, je conçois que la pie ne se répande pas trop en bavardages à ma fenêtre. Méfiante et farouche, au moindre bruit ou à la moindre ombre qui se profile derrière les rideaux, elle s’envole vers la cime des arbres voisins.
Pourtant, j’aurais bien des questions à poser à celle qui s’avère être un personnage de roman aux multiples facettes. Ainsi, dans La Pie saoule d’Henri Vincenot, elle se révèle plus entreprenante :
« Il aurait peut-être tout brisé, de rage et de dépit, si, sur la table, il n’avait pas vu la pie Margot qui était restée prisonnière. Il allait l’assommer d’un coup de trique lorsque l’oiseau s’approcha d’un verre à moitié plein de vin, qui traînait là, parmi des couennes. Elle y plongea le bec et but à petites gorgées. Alexandre commença à ricaner en sourdine et la regarda faire. Elle but encore plusieurs lampées et, à chaque fois qu’elle buvait, Alexandre riait plus fort et il éclata de rire d’un seul coup lorsqu’il la vit caqueter en titubant. Enfin, bavant, l’œil torve, plumes ébouriffées, la pie saoule s’effondra, pantelante, grognante, méchante. Alexandre, en riant, lui cria : « Crève, Margot, crève-lui le cœur ! » puis, se renversant sur sa chaise, il laissa jaillir son contentement mauvais.
Depuis ce jour, la pie prise par son vice, revint souvent frapper du bec à la vitre d’Alexandre, et chaque fois plus laide, plus hargneuse, plus arrogante. Chaque fois aussi Alexandre lui ouvrit son guichet en disant :
-Te voilà charogne ? Tu veux boire la goutte, hein ?
Et il l’emmenait du côté de son tonneau. Elle buvait jusqu’à succomber, faisait scandale, souillait la table et s’endormait affalée sur du vieux linge ..
. »
Vincenot, conteur truculent, auteur du roman à succès La Billebaude, et … journaliste durant vingt ans à La Vie du Rail, fait de cette Margot burgonde, l’oiseau de compagnie de Lazare Denizot, un forgeron au village de Châteauneuf-en-Bourgogne, qui, attiré par le monde des trains et des cheminots, la délaisse pour participer à la construction de la première ligne de chemin de fer Paris-Lyon qui passe par Dijon, au milieu du dix-neuvième siècle.
La « vallée noire » en Berry, chère à George Sand, souvenez-vous de La Mare au Diable, fut longtemps baignée de légendes et de superstitions ancestrales. Ainsi, selon les Évangiles du Diable, lorsque Dieu eut fait le mouton, le Diable fit le renard, le premier ayant fait le chien, le second créa le loup, l’un le lièvre, l’autre le putois, à l’alouette, le démon répondit par l’épervier, au pigeon, il préféra la pie, bref, à chacun son vrai maître.
Certains Berrichons obscurantistes pensaient que la pie portait en son crâne, un petit os du diable. On l’accusait même d’avoir apporté dans son bec, l’épine la plus acérée qu’elle eût trouvée sur la Terre Sainte pour la glisser dans la couronne du Christ. Ainsi, dans un village de cette région de sorcellerie, au moment de Pâques, les enfants de chœur avaient pour coutume, d’attraper des pies à la glu et de venger le Christ en leur enfonçant des aiguilles et des épingles dans le crâne.
Les légendes ont la vie dure, toujours est-il que ma pie me rendit visite de moins en moins souvent, à la période pascale, ce dont profitèrent une volée de moineaux.

La pie ne fait pas le moineau ! dans Coups de coeur moineaublog6

moineaublog9 dans Histoires de cinéma et de photographie

Dans sa nomenclature, Buffon compte jusqu’à soixante-sept espèces et neuf variétés différentes de moineaux. Il s’agit là du Moineau domestique (ou Passer domesticus) de la famille des Passéridés. On lui attribue parfois le nom de moineau franc (ou français); qui sait si avec le temps, au cas où la convention de Schengen s‘étendrait à la libre circulation des oiseaux, cette appellation ne tombera pas en désuétude. Voilà une tâche « douillette » et inoffensive à laquelle pourrait s’atteler notre nouveau ministre en charge des ressortissants français de l’étranger ! Dans le cadre de la géopolitique ornithologique, je signale l’existence d’un moineau friquet, un cousin proche, vivant surtout en zone rurale. Son nom ne signifie nullement une certaine aisance sociale ; friquet désignait en vieux français, quelqu’un de vif et sémillant (comme métaphoriquement, le moineau). Mes moineaux à moi s’appellent aussi communément pierrot depuis que Jean de La Fontaine, dans sa fable Le Chat et les deux Moineaux, prénomma ainsi l’un d’eux :

chatetlesdeuxmoineaublog dans Leçons de choses
À Monseigneur le duc de Bourgogne

« Un chat contemporain d’un fort jeune Moineau
Fut logé près de lui dès l’âge du berceau ;
La Cage et le Panier avaient mêmes Pénates.
Le Chat était souvent agacé par l’Oiseau :
L’un s’escrimait du bec, l’autre jouait des pattes.
Ce dernier toutefois épargnait son ami.
Ne le corrigeant qu’à demi
Il se fût fait un grand scrupule
D’armer de pointes sa férule.
Le Passereau moins circonspect,
Lui donnait force coups de bec.
En sage et discrète personne,
Maître Chat excusait ces jeux :
Entre amis, il ne faut jamais qu’on s’abandonne
Aux traits d’un courroux sérieux.
Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,
Une longue habitude en paix les maintenait ;
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait ;
Quand un Moineau du voisinage
S’en vint les visiter, et se fit compagnon
Du pétulant Pierrot et du sage Raton.
Entre les deux oiseaux, il arriva querelle ;
Et Raton de prendre parti.
Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle
D’insulter ainsi notre ami !
Le Moineau du voisin viendra manger le nôtre ?
Non, de par tous les Chats ! Entrant lors au combat,
Il croque l’étranger. Vraiment, dit maître Chat,
Les Moineaux ont un goût exquis et délicat !
Cette réflexion fit aussi croquer l’autre.
Quelle Morale puis-je inférer de ce fait ?
Sans cela toute Fable est un oeuvre imparfait.
J’en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse,
Prince, vous les aurez incontinent trouvés :
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse ;
Elle et ses Soeurs n’ont pas l’esprit que vous avez.
« 

Le duc de Bourgogne est le fils de Louis de France, le grand dauphin, et le petit-fils de Louis XIV. Il a douze ans lorsque La Fontaine écrit cette fable flatteuse à son égard, considérant sa muse ainsi que tous les autres arts, comme inférieurs à l’esprit du duc. N’y a-t-il pas une contradiction avec les propos énoncés au sein même de la fable, décrivant le moineau comme un être exubérant et imprudent, métaphore d’une jeunesse trop sûre d’elle qui ne se rend pas compte des dangers du monde.
Les moineaux de ma résidence sont rassurés, je ne joue pas les moralistes … quoiqu’ils fussent à l’origine de quelque querelle pour des motifs d’ordre architectural. En effet, membre du conseil syndical de ma résidence, je fus témoin, lors des réunions de chantier, à l’occasion de travaux de ravalement, de discussions acharnées autour de la pose ou non de cache-moineaux, ces pièces de calfeutrement en bois ou en métal, disposées en façade, au-dessus des fenêtres, pour interdire l’accès aux oiseaux.

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Ils me savent gré de ma neutralité bienveillante puisqu’ils continuent à pépier gaiement à la fenêtre de la cuisine, tordant le cou, par là même, à quelques idées reçues. Déjà, le fait de manifester ainsi leur gratitude prouve qu’ils ne possèdent pas une aussi petite cervelle que l’on prétend.
De même, affirmer qu’une personne qui mange très peu, possède un appétit de moineau, relève d’un réel manque d’esprit d’observation ou constitue une erreur grossière d’anthropomorphisme. Buffon confie « qu’il faut à peu près vingt livres de blé par an pour nourrir un couple de moineaux, des personnes qui en avaient gardé dans des cages, l’en ayant assuré ». Et pour abonder en son sens, ce sont trois à quatre bols remplis de morceaux de pain qu’engloutissent, quotidiennement, mes amis pierrots. Et pas n’importe quel pain ; à la baguette flasque d’Intermarché, ils préfèrent des pains spéciaux maison à base de farine d’épeautre, de seigle ou de multi-céréales, confectionnés avec notre machine. En une occasion, nous leur proposâmes bien une brioche manquant de fraîcheur mais l’ampleur des dégâts suite à leurs ennuis gastriques nous amena à y renoncer.
Vous constatez que ce n’est pas la misère qui les a fait tomber du nid, contrairement à la triste histoire du Moineau de Paris chantée autrefois par Les Frères Jacques :

« Dans l’ jardin public, tout ensoleillé,
Un petit moineau sur l’herbe est tombé ;
Un gosse en haillons sur l’oiseau se jette,
Mais une brave dame d’un geste l’arrête.
Que fais-tu, gamin ? Laisse-le partir !
Ça t’amuse donc bien de le faire souffrir ?
Ma, que l’gosse répond, voyons la p’tit’ mère,
On s’ connaît tous deux puisque l’on est frères ;
Car moi aussi, j’ suis un petit
Que la misère a fait tomber du nid.
J’ suis l’moineau, j’suis l’ titi ;
J’ suis l’ gamin d’ Paris.
Dans la rue, je me faufile,
Nez au vent, bataillant,
Mais toujours chantant,
J’ vais tout droit sans me faire de bile,
J’ suis blagueur, j’ suis farceur,
Ça, y a pas d’erreur.
Mais comme au fond, j’ai bon cœur
J’ vais grimper tout là-haut de peur qu’il s’ennuie,
Remettre mon moineau dans son nid.
La bonne dame émue lui dit : Mon enfant,
T’es tout seul, veux-tu que j’ sois ta maman ?
L’enfant a dit oui ; elle l’amène chez elle,
Lui fait don de tout, c’est une vie nouvelle.
Mais, en grandissant, il se sent gêné.
Il n’ pense qu’à une chose : c’est sa liberté.
Dehors, le soleil éclaire la grande route.
C’est l’ printemps qui chante ; joyeux, il écoute.
Alors un soir, il est parti,
Laissant seulement ces quelques mots d’écrits :
J’ suis l’moineau, j’ suis l’titi ;
J’ suis l’ gamin d’ Paris.
Dans la vie faut que j’ me faufile.
Je suis grand, j’ai vingt ans ;
Faut que j’aille de l’avant.
Bonne maman, ne t’ fais pas de bile.
J’ suis blagueur, j’suis farceur,
Ça, y a pas d’erreur,
Mais n’ crois pas qu’ j’ai mauvais cœur.
M’en veux pas, tu l’ sais bien : quand ils ont grandi,
Les moineaux se sauvent de leur nid.
Maint’nant, la brave dame a les ch’veux tout blancs.
Mais elle songe enfin à son grand enfant
Qui s’est envolé, l’âme vagabonde.
R’viendra-t-il un jour ? C’est si grand le monde.
Mais voilà qu’un soir, quelqu’un a sonné.
Un sergent est là, sergent décoré.
Monsieur, vous d’mandez ?
Lui n’ose rien dire
Puis soudain s’avance dans un bon sourire
Et la prenant entre ses bras,
Il dit : Maman, tu n’ me reconnais donc pas ?
C’est l’ moineau, c’est l’ titi ;
C’est l’ gamin d’ Paris
Qui revient au domicile.
J’ suis pas riche, maintenant
Mais j’ gagnerai d’ l’argent.
Bonne maman, ne t’ fais pas d’ bile.
Je suis blagueur, j’suis farceur,
Ça, y a pas d’erreur,
Mais l’ travail ne m’ fait pas peur.
Mon devoir envers toi, maint’nant, j’ l’ai compris :
C’est mon tour de réchauffer ton nid... »

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Derrière cette chanson aussi sautillante que la démarche de l’oiseau, se cache un drame social que la joyeuse bande en collant et justaucorps, apaisait avec beaucoup d’humour et de poésie.

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Je me souviens, dans mon enfance, de tous ces titis, ces mimiles, ces moineaux, de Paname ou de province, qui sifflaient dans les rues. Même, Jean Gabin sifflait dans les films de Marcel Carné, le coeur en fête après les congés payés de 1936. J’ai encore en mémoire un artisan, repeignant la maison, qui sifflait à longueur de journée le succès d’une (jeune) Line Renaud: « Toi ma p’tite folie, Mon p’tit grain de fantaisie, Toi qui boul’verses, Toi qui renverses, Tout ce qui était ma vie« ! Savez-vous que, échange de bon procédé, c’est le chant d’un oiseau sur la branche qui inspira à Michel Polnareff, la musique d’ Âme câline?  Signe des temps, les d’jeuns préfèrent, aujourd’hui, écouter leurs refrains, le casque collé sur les oreilles.

« ...Envolés les bougnats café-bois-et-charbon
Les flambeurs de java soignant leurs peines de coeur au Martini-Picon
Les sifflets des poulbots qui fusaient de la place, quand les filles à marlou
Valsaient la chaloupée l’été à la terrasse des caboulots
Où sont passés les fous rires et tous les mots doux des amants de la Seine
Qu’étrennaient leur bonheur
Des quais de l’Ile Saint-Louis à Notre-Dame en fleurs
Dans quels nids haut-perchés du paradis
Des photographes se cachent les petits moineaux
Du Paris de Doisneau chantés par la môme Piaf
Les accords de l’accordéon désaccordé du beau Léon
Me filent à fleur de peau des nappes de langueur, des vagues de frissons
Et dans ce vieux décor illuminé par les tubes au néon
Je noie mon mal d’amour dans les bras du Paname encerclé par les tours
Qu’est-ce qu’y t’ont pas fait, mon Paris, ma canaille, tous ces démolisseurs
Qu’ont un pavé dans le coeur et des semelles en béton
Par où s’est envolé l’esprit des ritournelles s’évadant des ruelles
Et du pavé des cours sous l’aile des hirondelles du faubourg
T’as l’air d’un nouveau riche qu’a honte de son passé et qui jette la photo
Déchirée de son âme par dessus les périph’s
Je t’abandonne aux touristes, aux branleurs de Tour Eiffel
Et je retourne en banlieue demander au bon dieu de faire la courte échelle ... »

Cette chanson nostalgique de Jacques Higelin me « file à fleur de peau, des vagues de frissons ». Ma grand-mère paysanne devenait une hirondelle des faubourgs, le temps d’une chanson de Georgette Plana. Mes parents fredonnaient les airs de la môme Piaf. Il y eut même une môme Moineau : sous ce pseudonyme, se cachait Lucienne Suzanne Dhotelle, une artiste française des années 1920 qui, après avoir chanté dans la rue devant le Fouquet’s, connut la gloire à Broadway. Elle épousa un richissime homme d’affaires portoricain et devint milliardaire. Je me souviens que, dans mon enfance, mon père me montra son yacht somptueux amarré au port de Cannes ! Je rêve beaucoup moins, aujourd’hui, devant ces signes extérieurs de richesse !
Il y avait du moineau dans le photographe Doisneau. Cela inspira même le titre d’un de mes billets que je lui ai consacré à l’occasion d’une exposition en son hommage (lire Ouvrez la cage au Doisneau !, billet du 1er mars 2010). Son œil malicieux aimait surprendre la bouille un brin effrontée des gamins de Paris et de la banlieue populo de l’après-guerre. Le 1er avril 1994, jour de poisson-gag, le petit oiseau refusa, pour l’éternité, de sortir de son objectif. L’ami Robert repose dans un petit cimetière des Yvelines, au cœur de la forêt de Rambouillet. Le hasard d’une promenade fait que je me suis recueilli sur sa tombe alors que j’écrivais ce billet. Sous les frondaisons, les piafs chantaient gaiement auprès du môme Doisneau.

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Les moineaux sont particulièrement sociables et s’approchent volontiers de l’homme. Trop peut-être si l’on en croit Buffon qui brosse d’eux, un portrait somme toute guère flatteur: « On a remarqué qu’il y en a plus dans les villes que dans les villages. Ils suivent la société pour vivre à ses dépens ; comme ils sont paresseux et gourmands, c’est sur des provisions toutes faites, c’est-à-dire sur le bien d’autrui qu’ils prennent leur subsistance … et comme ils sont aussi voraces que nombreux, ils ne laissent pas de faire plus de tort que leur espèce ne vaut, car leur plume ne sert à rien, leur chair n’est pas bonne à manger, leur voix blesse l’oreille, leur familiarité est incommode, leur pétulance grossière est à charge ; ce sont de ces gens que l’on trouve partout et dont on n’a que faire, si propres à donner de l’humeur que dans certains endroits on les a frappés de proscription en mettant à prix leur vie » !
Vous y allez un peu fort, monsieur le comte ! J’ose vous avouer que je les trouve moins goujats que certains riverains de l’espèce humaine qui sautent par-dessus le portail de la résidence faute d’en posséder le code d’accès ! Et je ne trouve rien à redire qu’ils s’invitent à manger le pain des Franciliens sous leurs fenêtres.
Je m’attendris devant leur manège incessant : juchés sur le rebord du bol, ils se dressent sur leurs pattes frêles, jettent un rapide coup d’œil curieux dans la cuisine, sait-on jamais un « greffier » pourrait y rôder, puis plongent leur bec pour s’emparer de la mie bien tendre qu’ils vont picorer dans un arbre voisin.

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À l’heure où j’écris ces lignes, j’espère qu’ils ne m’en veulent pas (trop) de leur ôter le pain du bec pendant mes quelques semaines d’absence pour cause de vacances.

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BOURVIL, de mes rires d’enfant à mes larmes de grand!

« Bourvil est le seul comique qui me fasse rire » confiait le général De Gaulle. Ironie de la vie, ils moururent en 1970 à six semaines d’intervalle. Dans ma non charitable jeunesse, je me souviens avoir ressenti beaucoup plus de peine lors du décès de l’artiste. Et avoir beaucoup ri de la Une fameuse d’Hara-Kiri Hebdo, « Bal tragique à Colombey 1 mort », amalgame iconoclaste de la mort du général et de l’incendie d’un dancing en Isère où périrent 146 personnes.

BOURVIL, de mes rires d'enfant à mes larmes de grand! dans Coups de coeur cavannablog25

L’impertinence entraîna illico l’interdiction du journal satirique qui renaquit de ses cendres, la semaine suivante , sous le nom en forme de clin d’oeil de Charlie Hebdo. Qui plus est, soyons cynique jusqu’au bout, nous fîmes l’école buissonnière, un jour de deuil national ayant été décrété en la mémoire de la grande figure politique disparue.
Vous avez sans doute compris que je souhaite rendre en cette année du quarantième anniversaire de leur mort, un hommage affectueux à Bourvil, un compatriote normand qui fleurit le printemps de ma vie.
De son vrai nom, André Raimbourg (son cousin germain Lucien Raimbourg joua avec talent de nombreux seconds rôles au cinéma), il naît le 27 juillet 1917 à Prétot-Vicquemare, une petite commune du Pays de Caux, entre Rouen et Dieppe. Son père décédé peu avant à la guerre, il passe son enfance avec sa maman, chez ses grands-parents, à quelques kilomètres de là, dans l’autre petit « trou normand » de Bourville qui lui inspirera plus tard son nom d’artiste.

bourvilleblog2 dans Histoires de cinéma et de photographie

bourvilleblog1 dans Poésie de jadis et maintenant

bourvilleblog3Lors de mon passage à Bourville, j’ai croisé par hasard un « Bourvil » presque aussi vrai que nature

Enfant de choeur espiègle buvant le vin de messe sous la soutane rouge et le surplis, il est par contre un excellent écolier qui est reçu brillamment premier du canton au Certificat d’études primaires. C’est la preuve flagrante que « c’était du cinéma » lorsque vingt-et-un ans plus tard, il obtient le même diplôme avec moult difficultés à l’âge de trente ans, condition indispensable pour hériter de la fortune et de l’auberge Le trou normand de son oncle.
J’ai déjà évoqué ce temps-là où la télévision n’était pas encore entrée dans le foyer et où nous allions voir en famille le « grand film du samedi soir » au cinéma Le Dauphin à cinquante mètres de ma maison natale, l’école des filles de Forges-les-Eaux. Pour être absolument exact, la salle se trouvait peut-être encore rue de la République, dans l’arrière-cour d’une poissonnerie aujourd’hui disparue. Évidemment, nous ne manquions aucun film de la grande vedette normande.
Je riais de ce grand benêt attardé d’Hippolyte en culottes courtes, le béret vissé sur la tête, fâché avec les dictées, l’Histoire de France et les problèmes de robinets qui fuient. Je l’enviais aussi car lui tournait autour un bien joli brin de fille, celle à l’image de laquelle Dieu (avec la complicité de Roger Vadim) créa la femme, Brigitte Bardot en personne dont c’était le premier film. Sans crainte du ridicule, je ne résiste pas à vous offrir la séquence de la chanson Les enfants fanfan :

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Pardonnez-moi, je rigole encore, sans doute plus pour les mêmes raisons. Allez après cela convaincre nos petits-enfants que Brice de Nice est consternant (une opinion qui n’engage que l’auteur de ce billet dont l’intransigeance adulte n’a d’égale que son indulgence enfantine) ! Les pommiers en fleurs, une vache avec sa robe blanche et ses taches bringées paissant dans un pré, dans mon « trou normand » du Pays de Bray, je fus un de ces gamins en culottes courtes et blouse grise, la casquette pour me protéger du chaud soleil made in Normandie (!), sautillant et radieux d’entonner ce refrain « pipi caca » ! La nostalgie n’est plus ce qu’elle était ou quand on découvre une valeur documentaire à un navet … !
Le rosier de Madame Husson, bien qu’adapté d’une nouvelle de Maupassant, constitue un autre nanar d’anthologie. Excusez ma mémoire qui flanche, je ne suis pas tout à fait persuadé de l’avoir vu en salle à l’époque ; en effet, les parents veillaient alors encore à la bonne moralité de leurs chères têtes blondes. Une rosière était une jeune fille qui recevait une couronne de roses en récompense de sa grande vertu. Dans la farce paysanne de Maupassant, Madame Husson, pour effectuer son choix, demande à sa servante Françoise de recueillir tous les potins, histoires et soupçons circulant dans la petite ville de Gisors. Ainsi celle-ci consigne scrupuleusement sur son livre de cuisine au milieu de la liste des courses, des remarques comme : « Rosalie Vatinel qu’a été rencontrée dans le bois Riboudet avec Césaire Piénoir par Mme Onésime repasseuse, le vingt juillet à la brune ». Vous imaginez bien que dans ces conditions, aucune jeune fille ne sort intacte de cette enquête. Les dames patronnesses de Gisors n’ayant pas trouvé de jouvencelle digne de recevoir le prix le décernent à Isidore, l’idiot du village, qui bientôt part s’encanailler à Paris. Dans le film, Bourvil interprètait le rôle du « rosier » encore puceau au risque que son ego en souffrît. En effet, le réalisateur Jean Boyer, précurseur de la Nouvelle Vague sans le savoir, souhaita tourner sans répétition préalable la scène du défilé du rosier en plein jour de marché à Le Neubourg (comme diraient les Nuls !) dans l’Eure. La population non prévenue, se pressait sur le passage de l’artiste en le saluant ou lui tendant la main avec respect et affection. Bourvil leur répondait avec un air si nigaud que lui colla vite à la ville la même réputation d’imbécile heureux qu’à l’écran ! « C’est dur » comme plus tard il confia meurtri dans une interview. Il ne connaîtrait plus pareil désagrément aujourd’hui car le public est mieux informé grâce aux nombreuses chaînes de télévision, à internet et aux making of inclus dans les dévédés. Pour l’anecdote, sachez que Fernandel avait déjà été lui-même rosier dans une adaptation de 1932, casting cocasse pour une farce normande tournée en la circonstance … à Valenciennes !

https://www.dailymotion.com/video/x83aph

Le trou normand est, à l’origine, un petit verre de calvados servi entre deux plats, censé faciliter la digestion et redonner de l’appétit aux convives lors des repas de fêtes et banquets. Le pauvre Isidore Bourvil a dû s’en jeter quelques uns derrière la cravate pour se retrouver dans pareil état. « Tiens, voilà de l’eau ! » Un demi siècle plus tard, je souris encore de sa remarque quand il aperçoit la rivière et je ne parviens toujours pas à démêler dans son galimatias la prononciation exacte de : « Rosier oui, complexe d’infériorité non ! ».
Cela ne vous rappelle rien ? Mais oui bien sûr : « L’alcool non, mais l’eau ferru, l’eau ferru l’eau ferrugineuse oui ! » La même construction de phrase, la même scansion, ce n’est pas un hasard, le célèbre sketch de la causerie du délégué de la ligue anti-alcoolique fut créé la même année que la sortie du film Le rosier de Madame Husson.
« Et pourquoi y a-t-il du fer dans l’alcool ? Euh, dans l’eau ferru ferrugineuse, hum? Parce que le fer à repasser, heu, pas le fer,… l’eau, disais-je, l’eau, c’est parce que l’eau a passé et a repassé sur le fer, et le fer a dissout. Il a dissout le fer. Et le fer a dix sous, c’est pas cher Hoc hein ? » Je suis ferré sur la question et pour cause. En effet, d’une part, nous étions encore sous la IVème République, « le grand Charlot » n’était donc pas encore de retour ; effaré par les ravages de l’alcoolisme, le Président du Conseil Pierre Mendès-France institua la distribution de verres de lait aux enfants des écoles maternelles et primaires. Ainsi, à la sortie de la classe à 16 heures 30, je me rendais avec mes camarades sous la halle au beurre pour boire mon bon bol de « lolo » fraîchement tiré du pis de la vache.
D’autre part, ferro et aqua, par le fer et par l’eau, constitue la devise de Forges-les-Eaux, ma ville natale. Son sol riche en fer donna naissance à des forges dès l’époque gallo-romaine. À l’épuisement des gisements, succéda l’exploitation des sources ferrugineuses à des fins thérapeutiques. Ainsi, au XVIème siècle, Forges devint une station thermale renommée qui draina la Cour royale. En 1633, Le roi Louis XIII y séjourna en cure avec Anne d’Autriche et le cardinal Richelieu. La nièce du roi, Anne Marie Louise d’Orléans dite La Grande Mademoiselle, duchesse de Montpensier, y effectua de nombreuses visites pour soigner ses maux de gorge entre 1656 et 1681. Plus récemment, dans les années 1950-60, votre serviteur ne manquait jamais lors de ses promenades dans le bois de l’Épinay, de tremper ses lèvres à l’eau au goût de rouille de la petite source de la Chevrette, mais cela vous ne le verrez jamais mentionné dans les thèses d’Histoire. Je me souviens d’un slogan en vigueur pour relancer le thermalisme: Forges-les-Eaux forge les os !
« Alors que le ver solitaire (ou le verre solitaire ?), heu, non, pas le ver solitaire, heu, heu, le, heu, le fer est salutaire. D’ailleurs ne dit-on pas : une santé de fer ? hum ? Un homme de fer ? hum ? Un ch’min de fer ? hum ? Un mammifère ? … »
Je trépignais de plaisir quand tout gamin, mes parents m’annoncèrent que j’allais bientôt voir en chair et en os ce monsieur un peu ahuri qui me faisait tordre de rire. En effet, nous nous rendîmes au théâtre de l’ABC à Paris pour assister à l’opérette La Route fleurie avec Georges Guétary, Annie Cordy et bien sûr Bourvil. Eh oui, j’y fus ! Je sens que vous en bavez des ronds de chapeau … ou plutôt de béret !

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« Prenons la route fleurie
Qui conduit vers le bonheur !
Suivons-la toute la vie,
Main dans la main,
Cœur contre cœur…
Avec vous, petite amie
Le chemin sera trop court
Car c’est vous que j’ai choisie
Pour me conduire au grand amour…
…Suivons la route fleurie
Suivons-là toute la vie !
Le cœur en joie,
Vous et moi ! »

Mes souvenirs sont bien vagues mais mon cœur devait être en joie et mes mirettes grosses comme des billes de voir ces artistes chanter dans de magnifiques décors. Allez, je ne crains toujours pas le ridicule, je vous offre avec Bourvil une tournée de fayots :

« Alors que tout repose encore
Dès le premier cocorico
Ah qu’il est doux quand vient l’aurore
De voir semer les haricots
Et puis un jour sortant de terre
Et se dressant toujours plus haut
Vers le soleil, vers la lumière
On voit pousser les haricots… »

C’est presque L’Angélus de Millet en chanson ! Ils sont trop grandioses ces haricots, je vous en ressers une ration :

« Plus tard les paysans de France
S’agenouillant, courbant le dos
Ont l’air de faire révérence
Pour mieux cueillir les haricots
Mais ces courbettes hypocrites
Précèdent la main du bourreau
Qui les jetant dans la marmite
Met à bouillir les haricots
Et lorsque vient leur dernière heure
On les sert autour d’un gigot
Et chaque fois mon âme pleure
Car c’est la fin des haricots »

Oui, je pleure … de rire, tant pis si ce ne sont pas des haricots tarbais ! (voir billet C’est pas la fin des haricots tarbais du 8 octobre 2009)
Acte 2, imaginez maintenant Bourvil en chemise hawaïenne se trémoussant de sa manière gauche qui n’appartient qu’à lui :

« Lorsque j’étais matelot
Quand je voguais sur les flots
Un peu dans tous les pays
Quand l’amour m’a souri
L’aventure a suivi
À Mama à dada à gaga à scasca
Ce fut à Madagascar par hasard
Une brune aux dents d’ivoire...

Allez, j’ose, vous en redemandez encore comme le public d’alors réclamait à Annie Cordy et Bourvil de recommencer plusieurs fois le fameux Da Ga Da … à vous ? Tsoin Tsoin, vous voyez que vous vous prenez au jeu:

« ...Ma petite folie, ma passion, mon béguin
C’est pas un homme, c’est ce refrain
Da ga da ga da gada tsoin tsoin
Cet air qui me suit dans les coins
Da ga da ga dagada tsoin tsoin
Me tient comme un rhume des foins... »

Mes parents et moi revîmes Bourvil, cette fois rien que nous, dans une pâtisserie de Rouen où il achetait des petits gâteaux que la vendeuse pliait bien comme il faut dans un joli papier blanc entouré d’un petit ruban. Ce n’était pas rue du Croissant mais rue des Carmes. C’est l’occasion de rappeler que s’ennuyant en pension à l’école primaire supérieure de Doudeville, « l’époque la plus triste de sa vie où il portait un uniforme et marchait en rangs (!) », il fut placé comme apprenti boulanger à Saint-Laurent-en-Caux où il croisait quotidiennement Jeanne qui deviendra son épouse jusqu’à sa mort. « Je voyais ma mie tout en gagnant ma croûte ». Quant à la municipalité de Doudeville, pas rancunière, elle a baptisé le collège du nom d’André Raimbourg dit Bourvil.

http://www.ina.fr/video/I05196758

C’est un extrait de Le roi Pandore dans lequel Bourvil offre une certaine idée d’une gendarmerie de province sans jumelles pour radars, ni pistolets à impulsion électrique taser ! Je souris toujours du jeu de jambes inénarrable de l’acteur, une espèce de cocktail d’un boxeur esquivant les coups, d’un musicien de fanfare ne parvenant pas à marcher en cadence, et d’un joueur de football s’auto-crochetant un pied pour simuler un fauchage dans la surface de réparation.

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Pour clore le chapitre des nanars, je ne saurais oublier La cuisine au beurre où Bourvil se retrouve aux fourneaux avec Fernandel. La seconde guerre mondiale n’est pas si lointaine, après quelques années passées en captivité puis avec une walkyrie autrichienne, Fernand Jouvin alias Fernandel, revient dans son restaurant à Martigues. Malheureusement, sa femme Christiane, le croyant mort, s’est remariée avec son chef cuisinier André alias Bourvil qui a transformé la gargote en une table réputée. En ce début des années 1960, la France entière se passionne sur le petit écran pour l’émission Intervilles. Dans le film, l’argument gastronomique sert à mettre en valeur les deux plus grands comiques du cinéma de l’époque et aiguiser la fibre cocardière entre deux régions à grands coups de stéréotypes, la truculence et la nonchalance méditerranéennes face à la ténacité et l’ingénuité normandes, la bouillabaisse contre la sole normande, c’est d’ailleurs ainsi que s’appelle le restaurant, sacrilège au pays de Pagnol. D’après le livre de souvenirs du cinéaste Gilles Grangier, cette cuisine au beurre ne baigna pas dans l’huile d’olive. Les relations entre les deux vedettes furent assez orageuses et au bout de quinze jours de tournage, Fernandel menaça le réalisateur : « Ecoute, ce n’est pas ta faute, mais je ne peux pas continuer à tourner cette connerie, ce n’est pas possible. » Cela dit, le film fit la cinquième recette mondiale de l’année.
Énumérer ces navets et nouilleries qui lui rapportèrent au demeurant pas mal d’oseille, ne dénigre en aucune façon l’immense acteur. Au contraire même, grâce à son grand talent, Bourvil s’en tirait toujours avec les honneurs et sauva du naufrage nombre de ces comédies indigestes. Nul mieux que lui n’a joué les idiots avec autant de finesse.
Et puis quand j’étais môme, je ne comprenais pas comment ce monsieur si gentil et si drôle ait pu devenir l’ignoble Thénardier dans Les Misérables.
Même le grand écrivain Marcel Aymé ne voulait pas entendre parler de Bourvil pour jouer le rôle principal dans l’adaptation de sa nouvelle La Traversée de Paris. Il le jugeait tout juste digne de monter sur les tréteaux d’une salle de patronage de Normandie, comme quoi les réputations ont la vie dure même chez les intellectuels. Heureusement, le réalisateur Claude Autant-Lara tint bon et notre chauffeur de taxi au chômage reconverti dans la livraison d’un cochon dans des valises remporta la Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine à la Mostra de Venise 1956. La même année, un autre normand se distinguait en Italie, le jeune cycliste Jacques Anquetil battant le record de l’heure mythique de Fausto Coppi sur la piste du Vigorelli. Je ne résiste pas à mettre à bicyclette les deux vedettes normandes dans un duo improbable :
« Est-ce que vous êtes coureur ?
- Non j’ne suis pas coureur.
- Ah ! c’que vous êtes menteur !
- Moi, je suis balayeur.
- Avez-vous fait le tour ?
- Tour de France Non mais j’ai fait des tours Des détours des contours Et même d’autres tours…
« Des tours de quoi ? », qu’em’dit.
- Des tours d’vélo pardi !
- Vous êtes un blagueur. Ah ! c’que vous êtes coureur ! …
»
Grand éclat de rire, c’était mon inévitable allusion vélocipédique. Rassurez-vous, je ne vais pas faire long sur Les Cracks, pourtant un petit bijou de comédie burlesque au temps du cyclisme d’arrière grand-papa, dans laquelle Bourvil, les moustaches en guidon de vélo retourné, participe à l’épreuve Paris-San Remo. La bécane de l’acteur est conservée comme relique à la chapelle Notre-Dame des cyclistes à Labastide d’Armagnac dans les Landes. C’est durant ce tournage que Bourvil apprit qu’il était atteint de la maladie de Kahler qui l’emporta trois ans plus tard.
Je vous épargne, car tel n’est pas mon propos, la riche filmographie de l’artiste « connu de tous sans pour autant être une star » comme l’écrit avec justesse Dany Boon en préface d’un ouvrage récemment sorti à l’occasion du quarantième anniversaire. Je ne vous ferai pas l’injure d’évoquer La grande vadrouille et Le Corniaud, immenses succès commerciaux qui, presque un demi siècle après leur sortie, continuent d’exploser l’audimat à chacune de leur diffusion télévisée. À l’époque, comme la France était divisée entre Anquetiliens et Poulidoristes, il y avait les pro Bourvil et les pro De Funès. Vous devinez dans quels camps je me rangeais.
Décors fastueux, costumes clinquants, galopades, entrecroisement de fers, bottes secrètes, tous les mômes de ma génération adorèrent les films de cape et d’épée, un genre qui connaissait alors ses plus grandes heures de gloire. Bourvil y brille et trouve un nouvel emploi de valet souvent gaffeur et poltron (on ne chasse pas le naturel comme ça !) : Planchet au service de D’Artagnan dans Les Trois Mousquetaires, Passepoil fidèle au chevalier Lagardère et sa fameuse botte de Nevers dans Le Bossu interprété par Jean Marais, Cogolin ami et confident du même Jean Marais, l’année suivante, dans Le Capitan.
À mon adolescence, je fus plus à même de mesurer la vaste palette du jeu de l’acteur dans des œuvres moins faciles. Sans que cela constitue une sélection, me viennent à l’esprit Les culottes rouges qui, quoi que puisse laisser craindre le titre, n’a rien d’une pantalonnade, Un drôle de paroissien qui pille les troncs des églises, Le miroir à deux faces où Bourvil campe le mari pitoyable de Michèle Morgan, ou Les bonnes causes avec la lumineuse Marina Vlady dans lequel il entre à contre-emploi dans la peau d’un juge d’instruction, ou encore Les grandes gueules aux côtés de Lino Ventura.
Cependant, j’ai une affection particulière pour Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville, inconsciemment peut-être parce que Bourvil effectue là sa dernière apparition au cinéma. Ce magnifique polar commence par une citation de Krishna : « Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. »
Bourvil dont le visage porte les stigmates de la maladie, apparaît au générique pour la première fois avec son prénom André. Auprès d’Yves Montand, Alain Delon et Gian Maria Volonte, il interprète magistralement un commissaire froid, calculateur et sans pitié. À chaque nouveau visionnement de ce chef-d’œuvre, je trouve Bourvil de plus en plus inquiétant et poignant.
En forme d’hommage, la dernière scène et le dernier plan tournés lui furent réservés. L’équipe technique du film laissa tourner le matériel d’enregistrement bien après que Melville eût lâché le coupez ! définitif. Bourvil abandonna alors son masque de commissaire Mattéi et se laissa aller à une improvisation de La tactique du gendarme, conclue par un immense éclat de rire. Le clown effectuait un de ses derniers tours de piste. Le film sortit peu après sa mort comme d’ailleurs Le mur de l’Atlantique qui est son ultime tournage.
Je garde en mémoire une interview de Brassens parlant de Bourvil en connaissance de cause puisqu’ils se fréquentèrent en voisins du temps où l’ami Georges vécut dans son moulin de Crespières dans les Yvelines (voir billet Georges Brassens à Crespières du 29 octobre 2008). Bourvil n’était pas un « copain d’abord » du premier cercle mais il offrait parfois les services de son employée de maison pour aider Puppchen, la « non demandée en mariage » à nourrir « la cour du roi Geo » ou encore dispensait quelques conseils pour l’achat d’une tondeuse ou d’un tracteur. Au cours de l’entretien, bien loin de l’image de niais renvoyée aux habitants crédules du Neubourg, Brassens qualifiait Bourvil d’honnête homme au sens originel du XVIIe siècle, possédant une culture générale étendue et le guidant même parfois dans ses choix de lectures.

« Ell’ n’avait pas de parents,
Puisque elle était orpheline.
Comm’ ell’ n’avait pas d’argent,
Ce n’était pas un’ richissime.
Ell’ eut c’pendant des parents,
Mais ils ne l’avaient pas r’connue,
Si bien que la pauvr’ enfant,
On la surnomma l’inconnue.
Ell’ vendait des cart’ postales,
Puis aussi des crayons… »

C’est bien sûr par provocation que je vous inflige malicieusement derrière les propos élogieux du poète moustachu, ce petit chef-d’œuvre de ringardise truffé de pléonasmes à la lecture duquel un grand sourire éclaire votre mine … de crayon !
Brassens qui avait un faible en privé pour les chansons paillardes et de comique troupier, avouait qu’il écoutait et fredonnait très fréquemment :

« Au temps, au bon temps
Des rois fainéants,
Ti qui tic qui tic !
Les jours et les nuits
Se passaient au lit
Ti qui tic qui tic !
Traînés par des bœufs
Dans un char moelleux,
On faisait Paris-Orléans
En trois ans, tout en taquinant
Les belles pucell’s en passant... »

Et même derrière l’interprétation de ces couplets faciles, Brassens décelait chez Bourvil une belle voix persuasive qui l’attendrissait.

« On peut vivre sans richesse,
Presque sans le sou.
Des seigneurs et des princesses,
Y en a plus beaucoup.
Mais vivre sans tendresse, on ne le pourrait pas.
Non, non, non, non: on ne le pourrait pas.
On peut vivre sans la gloire
Qui ne prouve rien.
Être inconnu dans l’histoire
Et s’en trouver bien.
Mais vivre sans tendresse, il n’en est pas question.
Non, non, non, non: il n’en est pas question.
.. »

À bien l’observer, Bourvil débordait d’une tendresse qui affleurait à un moment ou un autre dans tous ses rôles et chansons. Pour clore mon hommage au chanteur, je vous offre un véritable petit chef-d’œuvre de clip :

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Une merveille de chanson que je ne peux écouter sans qu’inévitablement, une larme discrète ourle ma paupière … et chez d’autres aussi, rappelez-vous cher lecteur mon billet du 26 mai 2009 Week-end Rital avec Cavanna.
Un bain de nostalgie tendre et poétique magistralement mis en images par le réalisateur Philippe Découflé qui s’y met en scène avec une jeune femme qui a beaucoup travaillé par ailleurs sur le langage des signes. Très vite, bien au-delà d’un simple court métrage pour malentendants, on se rend compte que les deux jeunes gens jonglent avec les mots et les signes, contant une autre histoire que celle chantée par Bourvil. Ainsi le p’tit bal perdu est une balle perdue tombant du ciel, le souvenir de son nom devient un hochement négatif de la tête, il s’appelait pelles, lait et combiné téléphonique, et « ça pelait » même dans le dernier refrain.
C’est toujours un instant d’émotion quand le clip surgit en générique de l’excellente émission Des mots de minuit sur France 2. Petite digression en forme de coup de gueule, savez-vous que le talk-show Ce soir ou jamais de Frédéric Taddéi en seconde partie de soirée sur France 3, est sérieusement menacé pour audimat insuffisant ? Qu’à cela ne tienne, on fera appel à Dechavanne ou Cauet, ça c’est de la culture !
Allez, ça fait du bien de se souvenir avec Bourvil. Je vous offre une autre version « virtuelle » du petit bal perdu. Avec Bourvil et Elsa, le conflit des générations n’existe plus.

Image de prévisualisation YouTube


« Ce dont je me souviens, c’est qu’on était heureux » avec vous cher André Raimbourg dit Bourvil. À travers votre carrière, une certaine France remonte à la surface, ma douce France, celle de mon enfance heureuse et insouciante comme le couple du p’tit bal. Comme c’était bien !

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Il m’arrive encore parfois, lors de balades aux alentours de chez moi, de pousser la grille du petit cimetière de Montainville pour me recueillir sur votre tombe entre rires et larmes. Deux petites vaches en miniature, quoique plutôt de race Holstein, paissent sur la pierre, rappelant notre Normandie natale. Lors d’une prochaine visite, je vous raconterai cette anecdote qui m’a été rapportée par une « tite Normande ». Il y a quelques semaines, en votre mémoire, un pâtissier du pays de Caux a créé un gâteau en forme de béret, à la pomme saupoudré de chocolat. Malencontreusement, une erreur de dosage dans les colorants de fruits (une salade pas jolie, jolie, en somme!) a fait que les notables conviés à la dégustation se sont retrouvés avec la bouche toute noire. Je vous imagine vous esclaffant !

PS. Une lectrice normande m’a adressé la photographie du « béret de Bourvil », le gâteau au chocolat imaginé par un pâtissier d’Yvetot. Je l’en remercie vivement.

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 Depuis l’écriture de ce billet, je suis passé par Bourville, le minuscule village du Pays de Caux où Bourvil passa son enfance.
Près de l’école, un mur lui est dédié. J’y ai relevé quelques mots écrits par le cinéaste Yves Robert, un autre monsieur qui fut une belle rencontre de ma vie. Ses mots sont si justes que j’ai souhaité vous les faire partager.
« La vraie raison de ma participation à « La Jument Verte », ça a été Bourvil.
Je désirais, je voulais connaître, côtoyer cet homme là : André Bourvil, ne me paraissait pas comme les hommes de ce métier, mais surtout pas comme les autres.
Ce gars de la campagne devenu une vedette, ce qui d’ailleurs le faisait bien rire, ce gars de la campagne était de mon bord.
Entre autodidactes on se répète et se retrouve, l’homme imaginé par moi est devenu réel, et c’était encore plus beau que je n’avais cru.
Votre père était un homme rare fait de vraie générosité, de vraie amitié, de vraie tendresse.
Ce grand homme fort était bouleversant de vie, de vie si simple, de droiture, de franchise et surtout de pureté.
André Bourvil reste pour moi une des vraies personnes que j’ai rencontrées dans ma vie. »

« Couleur froide » de John BATHO

Crachin, vent, déjà la nuit tombe au milieu de l’après-midi, couleur froide d’un déprimant samedi de novembre à Paris. Je me gare en face du pont Marie.

« Sous les ponts de Paris, lorsque descend la nuit
Toutes sortes de gueux se faufilent en cachette
Ils sont heureux de trouver une couchette
Hôtel du courant d’air où l’on ne paie pas cher
L’parfum et l’eau c’est pas cher mon marquis… »

Presque un siècle après sa création, ce célèbre refrain est cruellement d’actualité. Sous les arcades du quai des Célestins, c’est toujours la même rengaine et, de vrais miséreux, que par sentiment de culpabilité on appelle sans logis ou sans domicile fixe, cherchent dans le sommeil à oublier leur peine. Boudinés dans une couverture, recroquevillés sur un matelas éventré, ils cherchent un brin de chaleur sous un amoncellement de cartons. Quel luxe, l’un d’eux se glisse sous une tente Quechua ! Même leurs chiens sont tristes. J’ignore qu’à cet instant, je tiens l’introduction de mon billet sur Couleur froide, la nouvelle exposition du photographe John Batho que présente la galerie nicolas silin dans le quartier du Marais.
Au-delà du jeu de mots facile, Batho n’est jamais banal dans sa démarche! À plus de soixante-dix printemps, à l’heure où il pourrait donc, malgré la réforme exponentielle, aspirer à une paisible retraite, John continue de surprendre. Lors de l’exposition Le champ d’un regard à la Bibliothèque Nationale de France que je vous avais largement présentée (voir billet du 16 septembre 2009 Croisière dans la Couleur), l’artiste maître de la couleur nous avait dérouté avec sa série très originale Présents et absents en noir et blanc, métaphore du passé douloureux des peuples baltes.

Cette fois, il braque son objectif sur le présent révoltant qui s’étale à nos pieds, dans les rues : « Je suis attentif aux objets sans valeurs, aux laissés pour compte, aux solitudes éprouvées. Au cours de mes déambulations, je me suis arrêté devant ce qu’à l’ordinaire, le regard évite, ce qui gêne, encombre les trottoirs, est jeté dehors. Des objets, mais aussi des êtres humains, que la rue finit par chosifier… Présences insolites que la multiplication dans le paysage urbain rend banales. Présences dérangeantes, parfois à l’incongrue beauté… »

couleurfroide5 dans Histoires de cinéma et de photographie

Car oui, c’est une étrange esthétique qui se dégage de la douzaine de photographies exposées. Hasard de l’accrochage ou aléa de ma flânerie, mon œil tombe d’entrée sur un détail, un sac en papier sur lequel flashe en lettres bleues comme une légende ou une invitation : « See the world », vois le monde ! Les sans-abri deviennent ce qu’on appelle un marronnier dans le jargon du journalisme. Dans quelques jours, avec les premiers grands froids, la France va redécouvrir ses pauvres à la grand-messe du vingt heures. Nous aurons droit aux mêmes reportages, aux mêmes histoires sur l’engrenage inexorable, perte d’emploi, divorce, endettement, qui plonge un citoyen moyen dans la clochardisation, aux mêmes lamentations et aussi tristement au même laxisme de nos gouvernants. Rappelez-vous, il y a quelques hivers, ces sempiternels plans de tentes Quechua alignées le long des berges du canal Saint-Martin, comme une rangée de chocolats Mon chéri enveloppés dans leur papier rose. Sans doute, avec sa pudeur et sa sensibilité, Batho aurait trouvé là sujet à traiter le rythme, la couleur et la matière de la toile comme il le fit avec ses innombrables clichés de parasols et de drapeaux sur la plage de Trouville. Mais loin d’un voyeurisme malsain, John affiche d’autres ambitions artistiques et citoyennes en nous donnant à voir aujourd’hui sur le pavé, à quelques mètres de Paris-plage.

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« Pour concilier l’esthétique et le social, l’esthétique et l’empathie, j’ai fait le choix du négatif » écrit-il dans l’avant-propos de son livre Couleur froide publié aux éditions Terre bleue, un joli nom pour notre planète en proie à tant de souffrances humaines et écologiques. En effet, il utilise un procédé basique que pourtant beaucoup de photographes du dimanche ignorent. Mini cours donc de photographie numérique pour les Nuls (parmi lesquels je me range) ! Avec un logiciel de traitement d’image numérique, en cliquant dans le menu Image / Réglages / Négatif, on inverse les couleurs d’une image en fonction de son opposée sur la roue chromatique, qu’on nomme couleur complémentaire.

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« Ce qui se voyait orange devient bleu, le rose devient vert, l’ombre devient lumière … Seul le gris reste gris ». Parti pris subtil qui donne une autre dimension à des clichés possiblement banals d’un fait de notre société : « Tout en saisissant le sujet dans son actualité, je le tiens à distance comme pour une lecture sur négatoscope … Au lieu d’apparaître dans la couleur qu’il renvoie, le sujet se révèle dans la couleur qu’il retient. »
En contrepartie, « cette curieuse radiographie aux couleurs inversées réclame un examen attentif, évite que le regard ne se perde dans une lecture de surface ». Radiographie est le mot juste, car la présence fréquente en arrière-plan de quadrillages de carrelages et de grilles, laisse imaginer un décor de laboratoire ou cabinet médical où l’on ausculterait notre société malade. C’est grave docteur Batho ?
Amas, accumulation, amoncellement, empilement, fatras d’objets hétéroclites, caractérisent une première série de photographies. Sur l’une d’elles, je distingue une forme humaine allongée au milieu de ce « ramassis, pauvre parodie d’abondance, nomade grâce aux chariots des centres commerciaux ». J’hallucine devant la couleur psychédélique qui, au vrai sens de son origine grecque, révèle l’âme des « enfermés dehors ». Fulgurances irréelles d’une réalité honteuse : ici, on ne pousse pas son caddy regorgeant de produits de consommation, jusqu’à son coffre de voiture, on habite dessous ou dedans !
Sur d’autres clichés plus apurés, la tache fluorescente d’un anorak ou une couverture se découpe sur la désolation noirâtre du macadam ou du trottoir. Un détail saisi discrètement par l’objectif pudique, révèle qu’une forme humaine se dissimule dessous.

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Suis-je indécent de m’extasier devant une paire de chaussures de sport débordant d’une couverture ? Les couleurs acidulées rose et verte dégagent une tendresse qui invite à m’approcher donc à réfléchir. Le travail sur la matière est magnifié par le remarquable tirage : la laine élimée et boulochée, les semelles usées dont les ultimes dessins viennent comme en écho au fichier d’empreintes « génitales » évoquées par un sinistre ministre s’emmêlant les pinceaux.

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Sur un autre pan de mur, se décline une série de photographies plus picturales et abstraites qui n’est pas sans rapport avec ses travaux autour des Nuages et des Papiers froissés. La couleur bleue en constitue l’élément fédérateur.

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Le peintre Jacques Monory, grand maître du bleu avec Klein, au point qu’il en existe un à leur nom, justifiait son recours à cette couleur froide ainsi : « Quitte à peindre des crimes, je n’allais tout de même pas mettre du rouge sur les plaies, cela aurait été un pléonasme. J’ai donc choisi le bleu qui, en plus, correspondait à ce que je voulais dire, que notre vie est illusoire. » Avec la presque monochromie, la froideur de la touche et la composition, Batho n’est pas si loin de Monory en nous livrant ses maux bleus. En inversant les couleurs jaunâtres de quelques tissus et mobilier au rebut, il crée la bonne distance pour appréhender avec plus d’épaisseur et d’efficacité, une vie qui est tout sauf rose.

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« Emmenez-moi au bout de la terre
Emmenez-moi au pays des merveilles
Il me semble que la misère
Serait moins pénible au soleil »

Quitte à contredire Charles Aznavour, quand John Batho nous trempe dans sa Couleur froide, il me semble au contraire que la misère des sans logis s’affiche avec plus d’acuité sous les spots de la galerie nicolas silin. Là réside tout le talent de l’artiste.

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JOHN BATHO couleur froide 13 novembre-18 décembre 2010 galerie nicolas silin 6,rue Chapon 75003 Paris

Elle s’appelait Sarah

Hors mes escapades festivalières, il n’est pas dans mes habitudes de jouer les critiques de cinéma. Des journalistes spécialisés le font avec beaucoup plus de talent même si certains confondent avec complaisance, opinion et promotion du film.
Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de vous faire part de mon coup de cœur pour « Elle s’appelait Sarah » sorti récemment dans les salles. Comme le souhaitait le réalisateur Gilles Paquet-Brenner, il s’agit d’un « beau film du samedi soir, accessible et populaire, apte à susciter une réflexion ». N’y voyez là, aucun jugement péjoratif ou irrespectueux eu égard au sujet traité, bien au contraire. Cela me rappelle les temps anciens que j’ai déjà évoqués quand, dans mon petit bourg normand, nous nous rendions en famille au cinéma jouxtant la maison et nous en revenions avec plein d’images et d’émotions en tête propices à de riches discussions.

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Dire comme Tatiana de Rosnay, l’auteure du livre éponyme d’où est tiré le film, que c’est l’histoire d’un homme qui va enfin découvrir qui était sa mère, même si stricto sensu c’est absolument exact, me semble trop abrégé et ne révèle que la « solution finale » si je puis me permettre tel effet de langage dans ce contexte.
Le film mêle deux vies de femmes : Sarah, une fillette de dix ans qui a le malheur de porter une étoile jaune accrochée à sa poitrine, et Julia, une journaliste américaine, mariée à un Français, qui couvre la commémoration de la rafle du Vel’d’Hiv’, soixante après. Avec en partage, un appartement du quartier du Marais, habité par un couple de réfugiés polonais et leurs deux enfants juste avant leur arrestation en 1942, et où emménage aujourd’hui Julia qui découvre que les grands-parents de son mari s’y installèrent un mois après. Les personnages du roman et du film sont totalement fictifs mais certains événements décrits survenus pendant l’été 1942 sont tout à fait exacts. Et à travers l’enquête de Julia, le scénario unit donc soixante ans d’Histoire de France.
L’adaptation du livre à succès constitue une forme de catharsis pour le réalisateur Gilles Paquet-Brenner, d’origine juive, dont le grand-père fut dénoncé par des Français et mourut au début de sa déportation. Il n’apprit cette anecdote que, récemment, lors de la préparation du tournage et rend hommage dans le film à son aïeul disparu à travers le personnage de l’homme au violon avec une bague contenant un poison pour décider du moment où il mourra.
Au tournant des années 1950-60, Elle s’appelait Sarah n’aurait probablement pas vu le jour tant son sujet était quasi tabou dans la tête de ceux qui venaient de vivre les horreurs de la seconde guerre mondiale. En 1956, Nuit et brouillard d’Alain Resnais doit faire face à la censure française qui cherche à estomper les responsabilités de l’État français en matière de déportation et la commission de censure exige que soit supprimée une photographie d’archives sur laquelle on peut voir un gendarme français surveiller le camp de Pithiviers.
En 1963, l’émouvante chanson éponyme de Jean Ferrat, sans être interdite, est déconseillée sur les ondes de l’ORTF (Office de Radiodiffusion et Télévision Française) :

« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent
Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu’une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été… »

En fouillant dans mes souvenirs d’enfance, bien qu’ayant accompagné mes parents dans leur devoir de mémoire, notamment aux camps du Struthof dans les Vosges, et de Dachau, je ne me rappelle pas qu’ils m’aient relaté l’épisode de la grande rafle. Je connaissais bien sûr, j’adorais même, j’ose écrire, le Vel’ d’Hiv’, apocope de vélodrome d’hiver, … en tant qu’arène sportive. La télévision en noir et blanc venait de pénétrer dans le salon familial ; j’ai encore en tête les images joyeuses des Six jours de Paris cyclistes et les exploits de mon idole Jacques Anquetil vainqueur des deux dernières éditions de l’épreuve avant la destruction de l’enceinte de Grenelle. Que cela semble dérisoire, incongru, malsain mais aussi tellement évocateur du climat de l’après-guerre. Il fallait s’étourdir pour oublier les années noires. Robert Chapatte commentait avec enthousiasme les « chasses de nuit des écureuils », ainsi surnommait-on les coureurs de six jours. Roger Pierre et Jean-Marc Thibault entonnaient « Á Joinville-le-Pont Pontpont ! Nous irons guincher chez-chez ! », dans les gradins des populaires, la foule reprenait en chœur « Chez Gégèèèène » ! En son sein, combien savaient ? que savaient-ils ? et s’ils savaient, pourquoi préféraient-ils ignorer ce qui s’était déroulé hier, quinze ans auparavant en ce même lieu ? Honte, culpabilité, lâcheté, indifférence, ignorance, racisme, il y avait sans doute de tout cela ! Certains s’étaient sans doute même perdus à l’époque dans la dénonciation et la délation.

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La seule photographie de la rafle du Vel’d'Hiv’

Une plaque (trop) discrète sur un mur du boulevard de Grenelle raconte les faits : « Les 16 et 17 juillet 1942, 13 152 Juifs furent arrêtés dans Paris et sa banlieue, déportés et assassinés à Auschwitz. Dans le Vélodrome d’Hiver qui s’élevait ici, 4 115 enfants, 2 916 femmes, 1 129 hommes furent parqués dans des conditions inhumaines par la police du gouvernement de Vichy par ordre des occupants nazis. Que ceux qui ont tenté de leur venir en aide soient remerciés. Passant, souviens-toi ! » J’ai déjà évoqué cette horrible tache noire qui souille l’Histoire de France lors de ma promenade sur le pont de Bir-Hakeim (voir billet du 1er avril 2010). La rappeler n’est pas inutile en ce lendemain de Toussaint où 49 sépultures ont été profanées dans le cimetière israélite de Bar-le-Duc. Notre société n’est pas guérie ; parce qu’elle oublie inconsciemment ou pas, elle rechute. Comme je le fis en cette occasion, Julia se promènera pour les besoins de son article, aux abords de la rue Nélaton pour sinon comprendre, du moins humer quelque chose de l’irrespirable passé.
Et en ouverture du film, nous nous retrouvons au petit matin de cette effroyable opération de nettoyage ethnique baptisée ignominieusement vent printanier. Elle a été retardée de deux jours, fête nationale oblige, pour ne pas heurter la conscience des Français. Deux enfants, frère et sœur, chahutent joyeusement sous les draps du lit lorsque des coups retentissent à la porte de l’appartement, « Police, madame, ouvrez ! » En quelques secondes, des destins basculent dans le drame, des vies se brisent, s’arrêtent sans doute ou simplement peut-être car il ne s’agit finalement que de la police française. Sauve qui peut, sauve ce qui peut être sauvé, et Sarah a l’idée « géniale » de dissimuler son petit frère Michel dans la cachette des jeux heureux, le placard de la chambre dont elle conserve précieusement la clé.
Puis la caméra à l’épaule, impressionniste et réaliste, subjective à travers les yeux de Sarah, nous emporte au cœur de ce voyage au bout de l’enfer, les autobus vert et jaune, l’entrée et le séjour dans le vélodrome. Avec elle et ses parents, je me sens bousculé, étouffé, effrayé par les cris, les pleurs, les regards hagards ou terrorisés, bientôt affamé sans nourriture et un seul point d’eau. Une femme se suicide avec son enfant en se jetant des gradins supérieurs. Des excréments souillent le sol, il me semble renifler les odeurs insupportables. La reconstitution de la rafle est magistrale. Les scènes ont été tournées au vélodrome du bois de Vincennes comme le furent celles, plus statiques, de Monsieur Klein de Joseph Losey en 1976 et une séquence d’Edith et Marcel de Claude Lelouch, décidément les tribunes kitsch de la vieille Cipale avec ses poutrelles en ferraille offrent un décor privilégié à cette tragédie (voir billet La Cipale du 1er octobre 2008). Le cinéaste a même recours à un effet spécial pour couvrir d’une verrière, cette enceinte à ciel ouvert.
Et la poignante petite Sarah qui mûrit incroyablement au rythme de cette sauvagerie, et tarabuste ses parents comme déjà résignés à leur funeste destin : il faut aller chercher le petit frère dans son placard. Calé dans mon fauteuil, je tente d’imaginer, vainement bien sûr, quel aurait pu être mon comportement, celui de mes parents aussi. Effrayant !
Et j’ai la nausée en pensant que l’opération est conduite par notre police nationale et son secrétaire général René Bousquet, complaisamment à la botte de l’occupant nazi. Nous voyons des images d’actualités, ce n’est que le 16 juillet 1995, que Jacques Chirac, le président de la République d’alors, reconnut au nom de la nation, la responsabilité de la France dans la rafle et dans la Shoah : « Ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français… Il y a cinquante-trois ans, le 16 juillet 1942, 4 500 policiers et gendarmes français, sous l’autorité de leurs chefs, répondaient aux exigences des nazis… La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. »
Julia, intriguée par les conditions dans lesquelles les grands-parents ont acquis leur appartement de la rue de Saintonge, se rend au Mémorial de la Shoah où elle découvre que dans la famille qui y vivait, si les parents furent déportés et tués à Auschwitz, il n’y a par contre aucune mention de leurs enfants Sarah et Michel.

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Dans le livre, l’alternance des chapitres traitant de Sarah et Julia dans leur époque, est marquée par une astuce typographique, ceux de l’été 1942 étant écrits en italiques. Dans le film, le passage du temps des faits à celui de l’enquête journalistique s’effectue imperceptiblement, sans procédé cinématographique spectaculaire, sans que cela nuise un instant à la fluidité et la compréhension du récit.
Et l’affreux cauchemar se poursuit à Austerlitz, « la gare qui avance sur le fleuve », avec le départ des trains vers une destination inconnue. Les investigations de Julia la mènent jusque dans le Loiret. C’est là que Sarah et ses parents sont transférés dans le camp de transit de Beaune-la-Rolande, antichambre d’une mort quasi certaine, reconstitué pour les besoins du film à Perdreauville dans les Yvelines. Les vrais camps de Beaune-la-Rolande et de Pithiviers furent construits sur ordre des dirigeants de notre pays et placés, durant cette dramatique période, sous l’autorité du préfet de département chargé de veiller à l’application des lois promulguées par le gouvernement de Pierre Laval. Ils étaient exclusivement gardés par des gendarmes et des douaniers originaires des côtes atlantiques, parfois renforcés par des retraités de la gendarmerie et des douanes ainsi que quelques personnes sans travail, embauchées par voie d’affiches. J’imagine ceux qui habitent aujourd’hui dans ces villages chargés d’un passé aussi tragique. Certains furent contemporains des faits. Á leur porte, on chargeait des humains dans des wagons à bétail direction « l’abattoir » polonais d’Auschwitz. Peut-on parvenir un jour à vivre sereinement après cela ?

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Encore une fois, le grand angle de la caméra virtuose nous place au cœur de l’horrible panique, d’abord les hommes séparés des épouses et enfants pour être envoyés à Drancy, puis c’est le tour des femmes arrachées à leur progéniture sans aucun ménagement de la part de leurs gardiens français ; gros plans de mains désespérément accrochées à d’autres doigts ou quelques lambeaux de tissus, gros plans de regards emplis d’effroi, gros plans sur d’ultimes baisers. Je me surprends à baisser les yeux une seconde. Et la petite Sarah, la clé du placard en main, qui comprend qu’il y a urgence à s’évader du camp pour fuir l’inéluctable destin et délivrer son petit frère. Elle va s’échapper avec une camarade grâce à la bienveillante neutralité d’un gendarme dont elle a croisé plusieurs fois le regard dès le séjour au Vel’d’Hiv’, un regard sévère avec une pointe d’humanité, la preuve ! Il est difficile de juger l’attitude des gardiens dont le devoir de militaire est d’obéir et d’exécuter les ordres, sauf à condamner les brutalités envers les femmes et les enfants. J’essaie maintenant d’imaginer les tourments qui hanteront à vie l’esprit et la conscience d’un homme comme ce gendarme de Beaune-la-Rolande. Il a collaboré au départ de milliers de personnes vers la mort, il a offert à deux enfants une chance d’y échapper.
Le spectateur se fraye un chemin avec les deux fillettes au milieu des blés mûrs. Vient alors un des plus beaux plans du film, un cadre large, fixe, très graphique, presque esthétique, et les deux enfants s’éloignant dans le champ, ivres d’une fragile liberté. Étrange association de pensées, cela me rappelle la scène d’ouverture de La guerre des boutons : deux gosses qui dévalent la plaine pour sauver des tuberculeux en vendant des timbres. Le fait de guerre qui se déroule sous mes yeux est pourtant incomparablement plus dramatique, Sarah et Rachel tentent de sauver leur propre peau ainsi que celle de Michel dans le cagibi de l’appartement de la rue de Saintonge. Enfin un bol d’air dans l’atmosphère étouffante !
Mais là-bas, au camp, les nazis décideront bientôt la déportation en masse des enfants. Ce n’est plus la fiction mais la terrible réalité. Le 17 août 1942, environ 1 500 enfants, en très grande majorité français, dont les parents ont déjà été déportés, font partie du convoi n°20 qui les acheminera à Drancy dans des conditions épouvantables. Le plus jeune a quinze mois. Ils seront envoyés ensuite à Auschwitz en compagnie d’adultes afin que d’éventuels témoins croient qu’il s’agit de familles voyageant ensemble ! Les enfants seront en totalité gazés le jour même de leur arrivée en Pologne.
Julia a bouclé son article de presse sur la rafle. Son esprit est hanté par ce que sont devenus Sarah et son frère et comment les grands-parents de sa belle-famille ont pu prendre possession de leur appartement dès les premiers jours d’août 1942. Et puis, la vie continue malgré tout pour Julia aux prises avec un drame personnel. Son couple est en crise, notamment à cause du bébé qu’elle attend et dont son mari Bertrand ne veut absolument pas entendre parler. Une fillette dont on ignore si elle est encore de ce monde, un bébé qui ne naîtra peut-être jamais, deux enfants en sursis qui donnent un nouveau sens à la vie de Julia.
À ce moment du film, tandis que deux destins sont susceptibles de se croiser, il faut que je loue les deux actrices qui les portent. Kristin Scott Thomas, dans le rôle de Julia, est rayonnante de justesse, d’intelligence, de sensibilité, bref d’humanité. Je ne comprends pas que son mari Bertrand puisse s’en détacher, mais la fiction est ainsi ! À l’origine du projet, le réalisateur avait pensé à Jodie Foster, une autre comédienne bilingue que j’adore. Quant à Mélusine Mayance, elle incarne avec infiniment de talent l’évolution de Sarah enfant, de la petite fille souriante et espiègle à celle terrorisée et déterminée qui s’évade pour sauver son frère. À son sujet, le réalisateur la décrit très justement comme une « actrice dans un corps de petite fille ». Avant le tournage, lorsque Tatiana de Rosnay, l’auteure du roman, rencontra la future Sarah, et lui confia : « Tu sais, ce livre a changé ma vie et j’ai quarante-huit ans, il va changer la tienne », Mélusine lui répondit : « Oui, je sais, je suis prête ».
Puisque j’évoque le choix des interprètes, ce film possède aussi cette qualité du cinéma de ma jeunesse avec la présence d’admirables seconds rôles. Et pour commencer, Niels Arestrup, en paysan rustre du Loiret, endosse un costume de héros bien malgré lui. Parce qu’une nuit, les deux fillettes évadées du camp, affamées et épuisées, frappent à sa porte, sa vie bascule pour lui aussi. Il appartient sans doute à la grande majorité silencieuse des Français qui pense avant tout à ne pas avoir d’ennuis et à sauver sa peau. Mais un je ne sais quoi, un sentiment de culpabilité, un petit supplément d’humanité, le rangent soudain dans la vraie vie, au rang de Juste parmi les Nations, titre décerné au nom de l’état d’Israël par le mémorial de Yad Vashem, pour honorer ceux qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs.

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Michel Duchaussoy dans le rôle du beau-père de Julia, est également remarquable. Leurs relations ont longtemps été froides mais sa confession dans la scène à l’intérieur de l’automobile est bouleversante. Beaucoup se sont rués dans les appartements vidés de leurs occupants pour en prendre possession sans se poser la question de ce qu’étaient devenus les anciens propriétaires. Dans le film, le père Tezac peut enfin se libérer du lourd secret qui le hante depuis le retour de Sarah à l’appartement de la rue de Saintonge, et soulager ainsi enfin quelque peu sa conscience.
Elle s’appelait Sarah raconte une histoire banalement tragique dans le contexte de la rafle du Vel’d’Hiv’. Dans ma promenade au pont de Bir-Hakeim, j’avais fustigé une classe de lycéens plus préoccupés par les textos de leurs portables que par les victimes de la grande rafle figées dans le bronze.

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Ici, sur la pellicule, dans la relation décrite avec sensibilité sans sensiblerie, de deux destins de femmes mêlés à soixante ans de distance, entre thriller et mélo, il y a surtout un hors champ vertigineux. Rien ne semblait pouvoir troubler la vie de Julia, journaliste américaine installée à Paris : un mari architecte, une fille adorable, un prochain déménagement dans le quartier historique du Marais. Mais la fiction sert au réveil des consciences et à la survie de la mémoire. Pourquoi était-il si grave d’être juif ? Pourquoi eux ? Pourquoi comme cela ? Comment vivre quand on en revient ? Comment le vivre quand on en fut témoin ? Jusqu’où l’Homme peut-il aller dans l’horreur? Depuis que j’ai vu le film, les questions s’accumulent et le malaise grandit.
Lors d’une interview, Kristin Scott Thomas se posait la question de savoir quel aurait été son comportement si elle avait été confrontée à ce que vivent les personnages du film. Bien sûr, elle aurait aimé faire partie des héros … sans aucune certitude pourtant.
« Peut-on sortir indemne de ce genre d’aventure ? » entend-on dans le film. Évidemment non, et l’on peut presque ajouter, heureusement ! C’est là que réside le devoir de mémoire ; sans pouvoir effacer le passé, au moins le comprendre et s’en servir pour inventer un avenir meilleur. Je suis sorti de la projection, profondément ému par la scène finale lorsque l’image de Sarah se fond sur la nouvelle petite fille de Julia … une petite Sarah aussi bien sûr, qui saura comme sa maman, se montrer digne de l’héritage légué par ses aînés. Courez voir Elle s’appelait Sarah, vous pleurerez intelligemment, et ça fait du bien !

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Mon festival du film britannique de Dinard 2010

Mardi 5 octobre, fin d’après-midi, « face à la Grande-Bretagne, sur la plage de Dinard, le rendez-vous annuel du cinéma britannique » !

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Face à un goéland aussi ! Il n’y a pas de mouettes en Bretagne, me rabâche sans cesse l’ami qui me permet de renouer, après une année sabbatique, avec cet événement cinématographique. Succès oblige, vouloir vivre le festival tient de plus en plus d’un parcours du combattant cinéphile et, au prix d’une attente de sept heures, un jour de juin heureusement ensoleillé, il a obtenu le précieux sésame, mon pass.

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En cette veillée d’armes, je fourre dans un sac celles offertes à l’accueil du palais des Arts, la grille des séances, le catalogue officiel des programmes et l’affiche du festival. Il n’y a pas de petites économies, le lot ne contient plus la bouteille de cru d’Anjou bien que l’interprofession des Vins de Loire soit toujours partenaire officiel de la manifestation. Il est vrai que les Plantagenêts, surnom d’une dynastie princière dont le premier membre Geoffroy V était comte d’Anjou et du Maine (1128-1151) ne règnent plus sur le royaume d’Angleterre depuis 1399.
Plage de l’Écluse, j’ai le bonjour d’Alfred … Hitchcock, le maître du suspense et de la cérémonie. Chers lecteurs, vous vous souvenez des sueurs froides qui m’avaient glacé l’échine (voir billets des 18 mai et 30 juillet 2008). Sans avoir la faiblesse de croire que j’y sois pour quelque chose, une statue en bronze haute de 2,40 mètres, plus apte à supporter les rigueurs du climat breton, se dresse à l’entrée de la promenade, depuis l’édition précédente du festival.

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En hommage au soixante-dixième anniversaire de la naissance de John Lennon ainsi qu’au trentième de sa tragique disparition, les Beatles ont emboîté le pas de sir Alfred sur l’affiche du festival. Clin d’œil émouvant à la pochette d’Abbey Road, l’avant-dernier album réalisé en commun par les quatre garçons dans le vent de Liverpool, la pellicule remplace ici le mythique passage piéton.

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Dans la rue montant vers le palais du festival, le tapis rouge est déroulé à ces cinq glorieux anoblis par la reine. De-ci delà, des enceintes diffusent en boucle les innombrables succès des Fab Four, et comme un signe, c’est Lucy in the sky with diamonds qui m’accompagne. Que n’a-t-on raconté autour de cette chanson ? Lennon, son auteur, confia qu’elle fut inspirée par un dessin de son fils Julian revenant de l’école maternelle, ainsi que par Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Beaucoup d’autres y relevèrent une allusion à la drogue à travers notamment les initiales rappelant le LSD, une fameuse substance hallucinogène. Nous y verrons ici une couleur psychédélique qui traversa les années 1960 et qui caractérise un peu les films en compétition officielle. Mercredi 6 octobre, après le crachin de la veille, le bleu trouve progressivement sa place dans le ciel dinardais. Bientôt, Here comes the sun !

« Nice very nice disent les vagues aux galets
En glissant le long d’la Promenade des Anglais
Nice very nice Nice… »

De Dinard à Nice, de Claude Nougaro à Mr Nice, le premier film de la sélection officielle à voir ce matin dans la salle des Alizés.

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Il raconte l’histoire vraie et tumultueuse de Howard Marks, héros de la contre-culture britannique. Issu des classes populaires du pays de Galles, diplômé d’Oxford, il devint un des plus importants trafiquants de marijuana des années 70 et 80. 43 identités, 89 lignes de téléphone, 25 sociétés écrans, Howard Marks a jonglé pendant vingt ans avec des tonnes de haschich et des millions de dollars tout en menant une vie de famille épanouie avec sa femme et ses quatre filles. Jouant de ses liens avec la CIA, l’IRA, les Triades et la Mafia, sans jamais se départir de son humour et de sa non-violence, ce contrebandier romanesque est finalement capturé au terme d’une traque menée par quatorze pays, et incarcéré dans le plus dur des pénitenciers américains. Il y restera sept ans. C’est à sa sortie de prison qu’Howard Marks écrit Mr Nice dont il tire un one man show qui fait salle comble en Europe. Clin d’œil, il s’assure qu’il n’y a pas de policiers parmi les spectateurs … avant de tirer une bouffée de cannabis ! Le film est planant au point d’être léger dans le cadre d’un festival.
Un sandwich américain au thon, un demi pression et cap vers le palais des Arts pour la projection de Soulboy de Shimmy Marcus.

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Jeune réalisateur de documentaires et de clips, il met en scène son héros Joe MacCain, un adolescent de 17 ans, dans le Wigan Casino Dance Floor, le temple de la Soul music du nord de l’Angleterre, au début des années 1970. L’intrigue est mince et je finis par m’ennuyer malgré l’énergie déployée par le juvénile Martin Compston.
Vite, en route vers l’ancienne chapelle de la salle Stephan Bouttet ; après de sympathiques mises en bouche, voici le plat de résistance du jour : We want sex, un titre racoleur propre à effaroucher la bonne bourgeoisie dinardaise à moins que…

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We want sex est en fait le slogan tronqué We want sex equality d’une banderole mal déployée lors d’une manifestation. Le film sorti au Royaume-Uni sous le titre plus sobre de Made in Dagenham, retrace la grève menée en 1968 dans l’usine Ford de Dagenham, une banlieue ouvrière de Londres, par 187 femmes protestant contre les discriminations salariales dont elles sont victimes.
Le réalisateur Nigel Cole, plutôt que de se lancer dans un violent pamphlet social, nous trousse une comédie très efficace dans la lignée des Virtuoses et Full Monty, un ancien premier prix à Dinard. Séquence cocasse, faisant l’union avec les travailleurs au premier degré, l’une des révolutionnaires en jupons relève les siens pour s’unir avec un ouvrier sur la banquette arrière d’une automobile Ford (of course) dont elle a justement cousu le cuir des sièges. Personnage emblématique de la révolte, la timide Rita, magnifiquement interprétée par Sally Hawkins, se retrouve à contre-cœur à la tête du mouvement. S’engage alors un long bras de fer avec les dirigeants du géant Ford au terme duquel elle devient amie avec l’épouse du patron et finit par trinquer (un double whisky !) avec Barbara Castle, la ministre de l’emploi du gouvernement travailliste, tout cela dans une ambiance minijupe, imperméable en plastique et maquillage boîte de peinture style Mary Quant très en vogue alors. Au bout de leur combat, les ouvrières de Ford obtiendront une revalorisation de leurs salaires à hauteur de 92 pour cent de ceux de leurs collègues masculins avant que soit adopté en 1970 l’Equal Pay Act qui met fin à la discrimination salariale entre hommes et femmes. Nous n’en sommes pas encore là en 2010 dans notre douce France ! Ça donne la pêche pour manifester contre la réforme des retraites.
D’ores et déjà, à voir la mine réjouie des spectateurs à la sortie, We want sex se pose en grandissime favori pour le prix du public. Et si les dames de Dagenham devenaient samedi, lors de la proclamation du palmarès, les dames de la côte d’Émeraude ?
Les membres du jury débarquent peu à peu. Le bonheur est au lounge du palais des Arts. J’y rencontre le président, Étienne Chatiliez, l’inoubliable créateur de la famille Groseille, de Tatie Danielle et de Tanguy, ainsi que la délicate Elsa Zylberstein. Mon ami attend avec fébrilité Sienna Miller, l’explosive actrice et mannequin américaine. C’est un des charmes du festival de croiser en toute simplicité dans les rues, bars et restaurants de Dinard, les gens de cinéma sans caméras, ni photographes et gardes du corps.
En fin de soirée, j’achève ma première journée de festivalier avec un quatrième film de la sélection officielle, Sex&Drugs&Rock&Roll du réalisateur Mat Whitecross, auteur de The road to Guantanamo, Ours d’argent à Berlin en 2006 et, accessoirement de plusieurs clips du groupe Coldplay. Pas de crainte donc sur son aptitude à « bouger la caméra » pour nous conter la vie pour le moins chaotique de Ian Dury, rocker britannique devenu célèbre dans les années 1970 avec son groupe The Blockheads.

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Sex&Drugs&Rock&Roll, s’ils ne sont pas les auteurs de cette formule, ils ont créé en 1977 la chanson éponyme à jamais gravée dans l’esprit de plusieurs générations. Chanteur punk, parolier, auteur de comédies musicales, peintre, acteur, ambassadeur de l’UNICEF, Ian Dury, handicapé dès l’enfance par une poliomyélite des piscines, connut une vie foisonnante dont Matt Whitecross refuse d’appréhender la chronologie en lui préférant un périple émotionnel rythmé par sa musique « surréelle ». Pour évoquer sa multitude de styles et de looks, le réalisateur choisit un parti pris de kaléidoscope surréaliste en tournant chaque scène d’une manière différente. L’effet bande dessinée peut dérouter même ennuyer. En ce qui me concerne, je plane (c’est de circonstance !) avec beaucoup de jubilation dans ce balancement entre la violence exprimée sur scène et la tendresse et la poésie de l’enfant qui n’a jamais su grandir. De plus, l’interprétation d’Andy Serkis est remarquable. Enchanté, comme auparavant pour We want sex, je glisse la note maximale dans l’urne réservée aux votes du public. Puis je regagne mes pénates sans sexe, sans drogue, sans rock’n’roll non plus d’ailleurs mais avec une bouteille d’alcool de menthe gentiment mise à ma disposition par l’épouse de mon ami !

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Jeudi 7 octobre, grand bleu sur la plage de Dinard avant d’assister à un film très noir, c’est du moins ce que peut laisser présager son titre Skeletons. Crainte dissipée dès les premières secondes du film qui rappellent Bertrand Blier au temps de sa splendeur, paraît-il retrouvée dans son récent Le bruit des glaçons.

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Tandis qu’ils marchent dans la campagne magnifique du Derbyshire, vêtus de costumes de représentants de commerce un peu élimés, attachés-cases à la main, Davis et Bennett, les deux héros à la fausse dégaine de Laurel et Hardy, devisent de la transparence morale de Raspoutine, « droit dans ses bottes », beaucoup plus respectable que John Lennon et les frères Kennedy avec l’épisode de la baie des Cochons, leurs magouilles avec la CIA et leurs frasques avec Marilyn Monroe ! Le ton hilarant et décalé est donné et souligné par une musique du Mystère des voix bulgares beaucoup moins incongrue qu’il n’y paraît, mais cela on ne le saura que plus tard ! En fait, nos deux VRP, employés de l’entreprise Veridical, sont chargés de débarrasser les gens des cadavres qui traînent dans leurs placards. Pour appliquer la « procédure » et extraire les mensonges et les secrets de famille enfouis, ils utilisent un drôle de matériel de l’ère analogique. Mon propos vous laisse sans doute perplexe mais pour clarifier vos idées, sachez que ces chasseurs de fantômes se refusent à travailler dans la troisième dimension, préférant directement entrer dans la quatrième !!! Profession pleine d’aléas puisque pèse sur nos compères, la menace d’être envoyés en Bulgarie en cas de faute grave, notamment pour l’un d’eux, contaminé spirituellement par abus de joints « quadridimensionnels » ! L’astuce du scénario est d’introduire le miraculeux dans une vie quotidienne des plus banales. Vous avez compris (manière de dire), Nick Whitfield signe là un film que j’ai adoré : note maximum !
C’est l’heure de la pause, du sandwich américain au thon, pression et café avant la projection de Treacle Jr de Jamie Thraves.

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C’est l’histoire d’un mec, pas con le mec il est architecte, aisé le mec il a un joli cottage dans les Midlands, heureux le mec il a une belle femme et un adorable bébé. Et pourtant, il décide, un beau matin, de fuir tout cela pour vivre dans la rue à Londres. Il y rencontre presque aussitôt, un simplet au grand cœur, excessivement bavard et collant au possible dont, par bonne éducation, politesse ou pitié, il ne sait se défaire. Le réalisateur présent dans la salle avec un des deux héros, explique que ne sachant pas comment appeler ses personnages, il leur a donné le même prénom que dans la vie. Aidan Gillen étincelant et Tom Fisher excellent dans son rôle de looser effacé et pudique, nous entraînent dans leur mélancolique errance, au ton léger malgré la gravité du propos. Quant à Treacle dont la traduction française signifie mélasse, c’est le nom d’un adorable petit chat ! Happy end, Tom ferme sa parenthèse clocharde en retournant vers sa famille. J’ai beaucoup aimé, note maximum ! Encore une fois, on constate la richesse du cinéma britannique capable de traiter des sujets de société variés avec beaucoup de délicatesse, humour et efficacité. J’en ai terminé avec les films en compétition officielle, vous voulez mon palmarès ? We want sex excellent mais peut-être trop classique dans un festival, Skeletons excellent mais peut-être trop dérisoire, Sex&Drugs&Rock&Roll excellent mais peut-être trop déroutant dans sa construction, Treacle Jr excellent et consensuel, de là viendra peut-être la surprise. Verdict samedi !

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Place désormais aux avant-premières et aux hommages et pour commencer The Magdalene sisters, un film réalisé en 2002 par Peter Mullan et récompensé par un Lion d’or à la Mostra de Venise. Dans le comté de Dublin, en 1964, Margaret est violée par son cousin lors d’un mariage. Bernadette, pensionnaire dans un orphelinat, suscite la convoitise des jeunes gens du quartier. Rose, non mariée, donne naissance à un petit garçon. Trois tranches de vie qui envoient les trois jeunes femmes au couvent des sœurs de Marie-Madeleine pour qu’elles expient leurs péchés et sauvent leur âme, par la prière et le travail. La réalisation et l’interprétation remarquables nous font découvrir ce qu’étaient Les Couvents de la Madeleine, ces foyers pour femmes « perdues », nés au dix-neuvième siècle en Grande-Bretagne et en Irlande, gérés par différents ordres de l’Église catholique romaine. Les estimations font état d’environ 30 000 femmes y ayant séjourné, le plus souvent contre leur volonté. Le dernier établissement fut fermé le 25 septembre 1996. Et notre président va faire cette semaine des courbettes auprès du Saint-Père … ! Avant la cérémonie d’ouverture en soirée, nous nous régalons d’une savoureuse choucroute de la mer et d’une trilogie de chocolats au Café Anglais, le bien nommé. Je vous recommande l’adresse, l’accueil est très sympathique, la cuisine également !

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She loves you yeah yeah yeah...♫ Pass en bandoulière et carton d’invitation à la main, nous faisons partie des privilégiés de la cérémonie d’ouverture. Un privilège dont mes longues jambes et mes fesses se dispenseraient bien vu l’inconfort et la vétusté du balcon du palais des Arts ! Les membres du jury, Sienna Miller comprise ( !) montent sur scène avant que ne débute la projection de Nowhere Boy, un des trois films présentés dans le cadre du Focus sur les Beatles. 9 octobre 1940, naissance de John Lennon, 1960 véritable reconnaissance du groupe avec la tournée à Hambourg, 1970 et la séparation des Beatles, 1980 assassinat de John Lennon, tout concourt en 2010 pour un hommage ! Avec Nowhere Boy, Sam Taylor Wood re-imagine l’enfance tourmentée de John Lennon déchiré entre sa formidable tante Mimi qui l’a élevé et sa maman Julia qui l’a abandonné. C’est remarquablement interprété avec notamment Kristin Scott Thomas dans le rôle de la tante rigide. C’est divertissant, on tape du pied sur quelques morceaux des Quarrymen. Le nom du futur groupe de légende n’est à aucun moment prononcé. Le film s’achève par la rencontre de son frère d’âme Paul McCartney et George Harrison et la mort de sa maman renversée par une voiture qui le marquera pour la vie. Rappelez-vous de Mother et de :

« Half of what I say is meaningless
But I say it just to reach you
Julia
Julia
Julia
Oceanchild
Calls me
So I sing a song of love
Julia
Julia
Seashell eyes
Windy smile
Calls me
So I sing a song of love
Julia… »

Vendredi 8 octobre, une dizaine d’heures plus tard, je franchis deux décennies avec The killing of John Lennon. Andrew Piddington, présent dans la salle, nous explique que pour raconter l’histoire de Mark David Chapman qui assassina John le 8 décembre 1980, il a tourné sur les lieux exacts en utilisant fidèlement les propos tenus par le meurtrier lors de l’enquête et le procès. Il ne manque pas d’ajouter que Chapman est toujours incarcéré et qu’il le mérite bien, sans doute pour briser toute velléité de sympathie que la progression psychologique du récit pourrait engendrer à l’égard du meurtrier. Fan obsédé des Beatles, Chapman voyait en Lennon celui qui l’aiderait à surmonter sa vie médiocre et sans but. Jusqu’au jour où il considère que John, celui qui imagine no possessions, l’a trahi dans ses espoirs en menant une vie de milliardaire avec yachts, ranchs et investissements immobiliers. Dans plusieurs séquences du film, Chapman se réfère à L’attrape-cœurs, le livre de Salinger qu’il portait sur lui lors de l’assassinat. Dangereux psychopathe, il voulait être quelqu’un de célèbre au moins une fois dans sa vie. Comme il dit en regardant la télévision dans sa cellule, la tentative de meurtre sur Ronald Reagan : « il m’a copié » ! Voici là dans le genre thriller, l’étude ambitieuse et esthétique de la montée en puissance du prédateur.
Je profite du temps toujours superbe pour me restaurer rapidement en terrasse sur le front de mer, d’autres nourritures moins terrestres m’attendent. Peter Mullan avec femme et enfant flâne en toute décontraction sur la plage à marée basse. Cet acteur écossais qui obtint le prix d’interprétation masculine lors du festival de Cannes 1998 pour My name is Joe de Ken Loach, s’essaie avec succès à la réalisation avec, outre The Magdalene sisters déjà cité, Orphans et Neds à voir demain.

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Je photographie un goéland en plumes et en os qui a rejoint ses congénères de bronze sur les épaules d’Hitchcock, avant de tenter le pari de voir trois films consécutivement.
Et pour commencer, ce n’est sans doute pas la meilleure manière de digérer mon sandwich jambon fromage, Cherry Tree Lane de Paul Andrew Williams, Hitchcock d’or à Dinard en 2006 avec London to Brighton. Il s’agit d’un huis-clos dans un pavillon de banlieue habité par un couple juste en proie à la crise de la quarantaine. Un soir, deux coups de sonnette font basculer leur vie tranquille dans l’horreur. Parce que le fils de la maison a balancé leur cousin dealer à la police, des adolescents par vengeance, prennent en otages les parents en attendant son retour. On ne voit rien mais on pressent tout ce qu’on peut faire avec des couteaux de cuisine et autres objets domestiques contondants. On assiste impuissant à l’horrible montée de la violence. Audacieux et efficace ! Je file vite vers la salle Bouttet pour The Arbor de Clio Barnard. Dans la file d’attente, nous retrouvons Jamie Thraves et Tom Fisher, réalisateur et acteur de Treacle Jr, en grande discussion avec Shane Meadows, peut-être le plus grand cinéaste britannique de la jeune génération. Vainqueur ici en 2004 avec Dead Man’s shoes, il avait aussi présenté en avant-première en 2007 son remarquable This is England. Tom Fisher répond avec beaucoup de gentillesse aux demandes d’autographes et photographies de ses fans « fiftyagers » !
The Arbor raconte l’histoire vraie de la dramaturge de Bradford, Andrea Dunbar, en se concentrant sur sa relation tumultueuse avec sa fille Lorraine. Celle-ci n’a que dix ans quand sa mère meurt tragiquement à l’âge de vingt-neuf ans en 1990. La réalisatrice la retrouve aujourd’hui alors qu’elle purge une peine de prison pour l’homicide involontaire de son fils. La variété des sources, témoignages de proches, images documentaires, scènes de théâtre en plein air, déroute un certain temps mais au final, donne de l’épaisseur au propos en abordant l’héritage familial tragique, la culpabilité et l’évolution sociale du quartier de Buttershaw au cours des vingt dernières années. J’aimerais revoir The Arbor pour goûter mieux encore à la subtilité de la construction narrative.
Premier Gros plan sur le cinéma irlandais avec All good children d’Alicia Duffy présenté en mai dernier à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes ! Le film raconte l’histoire de Dara et Eoin, deux jeunes garçons irlandais, envoyés à la mort de leur mère chez une tante dans le Nord de la France. Les enfants sympathisent avec une famille anglaise et Dara tombe sous le charme de leur fille Bella. Il règne une atmosphère de conte avec la forêt qui bruisse de secrets, les enfants en quête d’apprentissage, la rousseur de la jeune fille, une toile d’araignée rayonnant au soleil, mais quand Bella commence à s’éloigner, les sentiments de Dara deviennent incontrôlables et c’est le plongeon dans un conte de la folie cruelle.
En fin de soirée, la file d’attente pour Black Death diminue brutalement quand l’hôtesse annonce que le film est projeté en version anglaise non sous-titrée. Malgré mes insuffisances dues à dix ans de lecture pourtant assidue de mon manuel scolaire Davit et Giroud ( !), je ne veux pas manquer la nouvelle œuvre de Christopher Smith, maître du film d’horreur, qui m’avait déjà conquis en 2006 avec son premier long métrage, le sanglant et néanmoins désopilant Severance. En préambule à la séance, le réalisateur plein d’humour invite les spectateurs bilingues à assurer la traduction à haute voix. Nous voilà presque revenus au temps du cinéma muet lorsque les spectateurs lisaient les « cartons » à haute voix. Finalement, l’intrigue est suffisamment limpide pour être comprise sans maîtriser la langue de Shakespeare. L’histoire se déroule dans l’Angleterre médiévale envahie par la peste noire, une pandémie de peste bubonique qui toucha réellement la population européenne entre 1348 et 1352. Osmond, un jeune moine, accompagne un terrifiant chevalier et sa horde de mercenaires vers un village reculé dans les marais qui n’est pas affecté par le mal ravageur. Ils suspectent le rôle d’un nécromancien qui serait capable de ramener les morts à la vie. Accueillis en amis, ils découvrent rapidement que les habitants de ce village sont manifestement païens. De terribles faits sont révélés, Dieu n’épargne personne. Les soi-disant vertueux commettent des actes atroces et les vilains font parfois le bien. Vos sympathies envers les personnages changent au fil des événements, vous détestez bientôt ceux que vous pensiez aimer. Genre de l’épouvante oblige, le film sombre souvent dans une violence inouïe, les protagonistes ne manquant pas d’imagination et de matériaux raffinés pour satisfaire leur cruauté. C’est très documenté sur les mœurs et croyances de l’époque, magnifiquement filmé, magistralement interprété, bref un brillant film d’horreur qui ne m’empêche pas de trouver vite le sommeil
Samedi 9 octobre, c’est toujours l’été indien à Dinard qui me ferait presque regretter de me réfugier dans les salles obscures. Je commence la journée avec Snap, un autre film de la sélection irlandaise. La réalisatrice Carmel Winters, présente dans la salle, se propose de répondre à toutes nos questions à l’issue de la séance, précisant cependant avec justesse qu’il vaudrait mieux en débattre dans une semaine ! Je ne suis pas persuadé en effet que j’ai saisi toutes les clés pour appréhender ce film fort. L’héroïne Sandra a elle-même des difficultés à comprendre un événement qui s’est déroulé trois ans auparavant, lorsqu’à son insu, son fils de quinze ans a séquestré un petit garçon pendant cinq jours chez son grand-père. Pour tenter de reconstituer et justifier le drame, elle accepte de tout raconter devant une caméra tenue comme on l’apprendra à la fin par le jeune homme en question. La vidéo apparaît comme l’outil nécessaire pour évacuer des histoires trop lourdes à porter entre une mère déchirée et un adolescent déboussolé. Le montage est très astucieux, la réalisatrice utilisant les fréquents flash-backs comme une plaidoirie qui ne cherche pas le pardon mais juste la compréhension.
En début d’après-midi, je choisis de voir Zohra, a Moroccan Fairy Tale dans le cadre de l’hommage rendu à Barney Platt-Mills, présent à la projection. Je pouvais espérer beaucoup de ce réalisateur qui débuta brillamment sa carrière avec Bronco Bullfrog primé à Cannes en 1969 et Private Road, Léopard d’or au festival de Locarno en 1972. J’avoue que je m’ennuie ferme avec son conte oriental décrivant la brève romance entre un jeune homme de dix-huit ans et une jeune fille de quatorze promise en mariage à un homme riche plus âgé.
Grand saut dans l’espace, je quitte le Maroc pour rejoindre l’Irlande et The Eclipse de Conor McPherson, un auteur de pièces de théâtre à succès qui s’essaie donc à la réalisation cinématographique. Interprété avec talent et humanité par Ciaran Hinds (il jouait dans Munich de Spielberg) Michael Farr, instituteur, veuf depuis deux ans, élève seul ses deux enfants. Victime de cauchemars et d’hallucinations depuis la mort de son épouse, il tente d’oublier son quotidien comme volontaire bénévole dans un festival de littérature qui se tient dans une petite ville du bord de mer. C’est l’occasion de faire la connaissance de la jolie et douce Lena Morelle, une écrivaine dont il a apprécié le dernier roman autour des fantômes et du surnaturel, et qui peut sans doute écouter voire expliquer la réalité de ces tourments. Ce n’est pas si simple car elle-même tente de prendre ses distances avec un ancien amant, un romancier de renommée internationale, buveur et coureur de jupons impénitent. Le cadre de la modeste station balnéaire balayée par le vent, les paysages de landes et de côtes rocheuses prises d’assaut par les vagues, contribuent au mystère. The Eclipse est un joli film superbement interprété, oscillant avec subtilité entre fantastique et mélo. Il s’en passe des choses décidément en coulisses des festivals à en croire un chauffeur de l’organisation rencontré au pied des marches du palais ! Ce sont les petites histoires du cinéma.
Pour l’instant, c’est l’heure d’écrire la grande histoire du cinéma à Dinard avec la proclamation du palmarès. Comme au restaurant, c’est fromage ou dessert, ici pour les possesseurs de pass, c’est cérémonie d’ouverture ou de clôture. Foin des mondanités, je croise tout de même les membres du jury qui foulent lentement le tapis rouge sous le crépitement des flashes. Mon ami se faufile entre les plantes décoratives pour admirer (une dernière fois ?) Sienna Miller ! Pour vous mesdames, je photographie Pascal Elbé et Roschdy Zem venu remettre un prix.

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Nous dînons à la terrasse du Café Anglais, lieu privilégié pour observer la fièvre d’un samedi soir de festival. Chabrol aimait glisser quelques recettes de cuisine dans ses films, je peux bien saupoudrer mes impressions de cinéphile d’allusions gastronomiques. Nous portons notre choix sur un délicieux carré d’agneau et son parmentier façon gigot de sept heures. Bientôt Shane Meadows, large sourire et pouce levé à mon égard, s’installe à la table en face. Pour lui c’est moules frites !

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Avant de faire la queue pour le dernier film de la soirée, je jette un œil au palmarès affiché : Grand Prix du Jury, Hitchcock d’or, ex-aequo We Want sex et Treacle Jr ; Prix du Public, Hitchcock d’argent, We want sex ; Hitchcock blanc pour la direction de la photo à Mr Nice ; Prix Coup de cœur et Hitchcock de bronze à Exam, bien que le film soit hors compétition. Rien d’illogique dans ces choix, il se murmure qu’Étienne Chatiliez et Anne Consigny ont fait le forcing pour hisser Treacle Jr sur la plus haute marche du podium. Ma seule déception concerne Skeletons qui se retrouve bredouille. Je ne pense pas que le jury soit envoyé en Bulgarie pour autant !
Coïncidence, une clameur s’élève dans la file d’attente : « les skeletons ! les skeletons ! ». Effectivement, Davis et Bennett ( qui a perdu quelques kilos depuis le tournage) s’approchent pour nous saluer sous les ovations. Je m’abrite derrière mon ami … des fois que leur vienne l’idée de m’appliquer la « procédure » !
Place à Neds, la dernière réalisation de Peter Mullan qui vient de remporter quelques jours auparavant la Concha de oro, principale récompense du festival de San Sebastian. Le film dépeint les milieux pauvres de Glasgow dans les années 1970 à travers les Non Educational Delinquents, ces jeunes bandes de quartier. Nous suivons plus particulièrement le cheminement du jeune John McGill, (remarquablement interprété par Connor McCarron primé aussi comme meilleur acteur à San Sebastian) qui balance entre son désir de devenir chef de bande comme son grand frère et celui de s’en sortir grâce à ses brillants scolaires. Très professionnel et efficace, ce n’est malgré tout pas le film le plus original traitant de la violence des banlieues en Grande-Bretagne.
À la sortie, j’ai la surprise de dénicher dans un coin tranquille, l’équipe victorieuse de Treacle Jr qui pose rien que pour moi devant son trophée.

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Récompense méritée pour le réalisateur Jamie Thraves qui est allé jusqu’à hypothéquer sa maison pour autofinancer son film.
Dimanche 10 octobre, c’est le dernier jour du festival essentiellement consacré à la rediffusion des œuvres primées. À défaut donc de revoir mon coup de coeur Skeletons, je porte mon choix sur Come on Eileen de Finola Geraghty, le quatrième film du Gros plan sur le cinéma irlandais. Eileeen, magistralement interprétée par Jackie Howe, a deux enfants et un nouvel amant qui fume des pétards. Elle adore la vie et la fête. Justement, un verre de trop et la voilà qui replonge dans les affres de l’alcoolisme. Elle perd le contrôle d’elle-même et de l’éducation de sa fille et son fils largement engagés sur le chemin de l’indépendance. Cela semble s’arranger à la fin de l’histoire lorsque tout ce petit monde se retrouve à l’occasion d’un festival rock. Raconté ainsi, ça fait un peu « sex&drug&spirits&rock&roll » mais c’est un film classique, grave et généreux.
Exam ne passant que plus tard dans l’après-midi, nous nous prélassons à la terrasse du Café Anglais où par mimétisme avec Shane Meadows, je commande des moules marinières et des frites. Puis nous nous attardons au pied de la statue d’Hitchcock, pour entendre face à la mer non pas Calogero mais … le cinéma. Allongés sur la plage, assis sur des transats ou sur les bancs de la promenade, les festivaliers rêvassent en écoutant un montage sonore réalisé à partir de citations des Beatles et des extraits de leurs chansons.

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17 heures, c’est le début de la dernière épreuve du festival, pardon d’Exam de Stuart Hazeldine! Il s’agit d’un huis-clos tiré d’une pièce de théâtre. Dans une salle, huit personnes se présentent à un examen, phase finale d’embauche pour un poste à très haute responsabilité dans une mystérieuse entreprise ; une seule sera retenue. Les règles sont simples, elles ont quatre-vingts minutes pour répondre à la seule question posée. Mais quelle est la question puisque lorsque les candidats retournent leur feuille de papier, ils se retrouvent devant une page blanche ? Et si leur avenir ne dépendait pas d’une bonne réponse mais de la bonne question ? Je me prends au jeu et cherche aussi la solution à ce casse-tête. Un beau travail sur la lumière accentue l’atmosphère d’enfermement. Utilisant avec brio et originalité les ressorts du thriller psychologique, le réalisateur nous offre l’un des meilleurs films du festival, justifiant son Hitchcock de bronze inattendu. Vous désirez peut-être savoir qui est reçu à l’Exam ? Contrairement aux blagues douteuses, c’est la blonde qui s’en sort à son avantage !
Voilà, cinq jours et vingt films plus tard, mon festival du cinéma britannique de Dinard 2010 a vécu. Un cru honnête mais les cinéastes britanniques ont placé si souvent la barre haute qu’on devient de plus en plus exigeant. Le cinéma français devrait s’en inspirer, notre société en déliquescence offre tellement de sujets à traiter.
Vive le festival 2011 ! Puisse mon ami m’obtenir le précieux pass en juin prochain. Mais vu la fellation pardon l’inflation de candidats, il lui faudra peut-être patienter neuf heures dans la queue !

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Je fais (Claude) Chabrol

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« Le 24 juin 1930. La date la plus importante de mon existence, à 10 heures du soir. Tout le monde pensait que j’étais mort dans le ventre de ma mère. Quatre mois avant, mes parents avaient pris un bain ensemble, le chauffe-eau avait explosé, on les avait emmenés à l’hôpital de la rue Broca où le médecin leur avait dit : « Comptez pas sur le gosse ». » À sa naissance, le bébé Claude nous faisait déjà du Chabrol !
Quatre-vingts ans plus tard, un homme terriblement vivant, le cinéaste Claude Chabrol, vient de mourir. À l’inverse des médias, je n’ai pas su m’exprimer sur l’instant face à une telle nouvelle. Je ne mets pas en conserve comme eux, de futures nécrologies, préférant laisser mijoter mes fraîches émotions le temps malheureusement venu.
Voilà, je fais Chabrol aujourd’hui. J’emploie à dessein cette expression (on dit aussi faire chabrot) décrivant un usage qui perdure encore dans le sud-ouest de la France. Les vieux paysans, avant de finir leur soupe, l’allongent avec un verre de vin puis l’avalent à petites gorgées à même l’assiette. Claude assista probablement souvent à cette coutume dans le village creusois de Sardent quand, enfant, il se réfugia chez sa grand-mère paternelle durant la seconde guerre mondiale. Là aussi, à onze ans, il fut projectionniste dans un garage désaffecté improvisé en salle de cinéma, avant d’y tourner une quinzaine d’années plus tard son premier succès Le beau Serge, un des premiers films du courant de la Nouvelle Vague.
Certes, le cinéma de Chabrol n’a guère de rapport avec le terroir et la paysannerie sauf en de rares circonstances dans des adaptations de Flaubert et Maupassant. De père pharmacien, il passa principalement sa carrière à croquer avec férocité les travers de la bourgeoisie française d’après-guerre des Trente Glorieuses aux « trente piteuses » qu’elle soit grande comme dans L’ivresse du pouvoir ou petite comme pour Que la bête meure ! Derrière l’œil de son objectif, on lui reconnaissait un talent balzacien pour filmer la comédie humaine. Derrière ses gros carreaux de lunettes et son air malicieux et même malin, cet admirateur d’Alfred Hitchcock jubilait à montrer la cruauté voire même la monstruosité aussi bien physique que morale. Il avait le talent en partant d’un simple fait divers, de montrer les aspects les plus sombres des humains. « J’utilise le cadavre comme d’autres emploient le gag » confiait-il.
Sans recourir à de gros budgets ou des effets spéciaux, c’était un artisan de la pellicule au sens noble du terme, un façonnier, un amoureux du travail bien fait respectant la grammaire cinématographique traditionnelle. Épicurien en diable, il nous mitonnait de succulents films aux petits oignons. Parmi la presque soixantaine qu’il tourna, il en est un qui m’est particulièrement cher :

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Non que cela soit son chef-d’œuvre (même s’il fut présenté au festival de Cannes), mais Chabrol qui aimait tourner dans les petites villes de province, réalisa celui-là à Forges-les-Eaux, mon bourg natal du Pays de Bray. Dans cette bande annonce, il se met en scène un peu à la manière de son maître Sir Alfred lorsque, dans mon enfance, il présentait ses séries télévisées : « Aujourd’hui, nous vous présentons une petite histoire de meurtre, de concupiscence, d’escroquerie, de vengeance et de cupidité. Je suis sûr que vous l’aimerez … ».
Ce Poulet au vinaigre n’est pas une des recettes que Chabrol se plaisait à glisser dans chacun de ses films. C’est un flic aux méthodes peu orthodoxes, l’inspecteur Lavardin, qui ordonne au garçon de café de cesser immédiatement la cuisson de ses œufs au plat en lui présentant sa carte d’officier de police, puis lui confie ironiquement qu’il a une poule à la maison ! Simplement peut-être pour justifier son amour des œufs au plat depuis l’âge de huit ans : « j’ai passé le cap des 30 000 le mois dernier » ! Depuis vingt-cinq ans que le film est sorti, à chaque fois que je passe devant le café du Centre place Brévière, je souris à cette séquence et aux « deux oeufs au plat tous les matins avec un grand crème » de Jean Poiret réclamant à cor et à cri au comptoir « Paprika ! »
Tout au long de sa filmographie, Chabrol m’a nourri, des tomates à la provençale des Cousins à la pintade aux choux de Bellamy en passant par la bouillabaisse des Innocents aux mains sales, le fricandeau de veau à l’oseille des Fantômes du chapelier, le hachis Parmentier de Landru et la blanquette de veau d’Une partie de plaisir. C’est inhumain de glisser ces plats dans des polars et s’il était encore de ce monde, je condamnerais Claude de crime pour l’obésité ! Je connais sa défense, il aurait comme circonstances atténuantes que ce que mangent ses personnages n’est absolument pas anodin et contribue à la compréhension de leur psychologie. Pour lui, « C’est tout simple : si les personnages ne mangent pas, ils meurent ! Donc (il)les fait manger. À table, les masques tombent, difficile de mentir la bouche pleine ! » Ainsi, lorsque les adorables tourtereaux Pauline Laffont et Lucas Belvaux dînent à ce qui s’appelait le château de l’Andelle dans mon enfance, baptisé château Gerbaud (du nom du vrai propriétaire du café du Centre cité plus haut!) dans le film, ils commandent des médaillons de foie gras, des feuilletés de ris de veau aux morilles, et des profiteroles, le tout arrosé d’un champagne Piper-Heidsieck 1976, des plats tape-à-l’oeil qui révèlent leur caractère médiocre voire vulgaire.
« Manger bien et travailler bien, c’est la même chose pour moi ». J’ai toujours appliqué son précepte lorsque je réalisais des films pour l’Éducation nationale. J’ai même poussé la similitude avec le maître en tournant chez un grand chef trois étoiles, dans des lycées hôteliers et des caves de fromages de Neufchâtel. Chez Chabrol, la bonne chère est dans et autour des films, ainsi entre deux lieux de tournage, le cinéaste choisissait celui qui possédait les meilleures tables alentour. Il contait parfois une anecdote survenue à la Rôtisserie de la Paix, une excellente table de Forges-les-Eaux. Avec ses amis acteurs Michel Bouquet et Jean Topart, ils y mangeaient et buvaient d’autant plus fréquemment et abondamment que la carte des vins proposait de sublimes crus à des prix étonnamment dérisoires. Le restaurateur effaré que sa cave se vidât trop rapidement, tempéra la consommation de ses clients et rectifia les tarifs !
« Prenez trois notables bien saignants qui magouillent dans l’immobilier. Faites les revenir à feu doux en y ajoutant leur victime, un postier nerveux et sa maison convoitée. Couvrir, faire mijoter. Saupoudrez le tout de quelques morts mystérieuses et obtenez un beau poulet au vinaigre ». C’est le synopsis du savoureux jeu de massacre auquel le remarquable Jean Poiret, brutal avec les puissants, indulgent avec les faibles, se livre sur une galerie de bourgeois véreux, l’infâme docteur Jean Topart, le notaire fourbe Michel Bouquet, le boucher beauf Jean-Claude Bouillaud. Les films de Chabrol « respirent un savoir-vivre local mais sous les bonnes manières se tapissent d’horribles mœurs ».
Claude n’aimait pas avoir un interprète en tête quand il écrivait même s’il avait sa petite idée. Mais, grand directeur d’acteurs, il savait s’entourer d’excellents comédiens et réhabiliter les seconds rôles chers au cinéma classique comme ici avec Stéphane Audran, Caroline Cellier et Andrée Tainsy ; vous ignorez peut-être le nom de cette solide actrice belge décédée il y a quelques années mais je suis persuadé que son visage vous est familier. Je n’oublie pas Pauline Lafont belle comme un cœur. Julien Clerc chanta les seins de Sophie Marceau, Chabrol, égrillard, flasha sur ceux de Pauline (ainsi que sur ses fesses d’ailleurs !) disparue tragiquement depuis. « Tu la r’verras ta mère ! » : ses dernières paroles dans le film sont drôles et émouvantes comme un clin d’œil à sa maman Bernadette qui débuta sa carrière … dans Le beau Serge de Chabrol.
Avec Poulet au vinaigre, il y a aussi la basse-cour, je veux dire les figurants qui m’interpellent car j’y croise des connaissances. J’avoue être toujours surpris ou amusé lors de la réception d’anniversaire du générique, de croiser les silhouettes légèrement floues d’anciennes amitiés. Je crois me souvenir que les caprices du climat brayon prolongèrent la prise de vue très tardivement dans la nuit. Lors de l’apparition de l’inspecteur Lavardin, après trois-quarts d’heure de film, le vrai pompiste qui le sert, est un ancien camarade de la communale. De même, dans la scène de l’incendie, je reconnais monsieur Teyssier, un des courageux pompiers comme il l’était dans la vraie vie. C’est aussi l’art de Chabrol pour bien ancrer son histoire dans la France profonde, de faire appel à ces gens jouant leur propre rôle . Et miracle, ses acteurs déteignent et se fondent complètement comme s’ils étaient eux aussi originaires du lieu, renforçant encore le parfum d’authenticité. Outre certains visages, les lieux me sont bien sûr familiers. Je reconnais là l’excellent travail de repérage et … aussi quelques minimes invraisemblances géographiques gommées par la magie des raccords de plans. Ainsi quand le notaire quitte son domicile de la route de Neufchâtel pour se rendre chez sa maîtresse, il s’engage à gauche dans la rue du bout de l’enfer alors que l’appartement de Caroline Cellier se trouve dans les locaux désaffectés de l’ancien cinéma Le Dauphin. Ici même, Chabrol utilisa pour visionner les rushes, la salle où j’appris gamin à aimer le septième art. Grâce au film, je pus enfin pénétrer à l’intérieur des châteaux de l’Andelle et de l’Épinay, manoirs aux mystérieuses statues qui me semblaient inaccessibles dans mon enfance. Petites histoires de cinéma !
Claude Chabrol aimait ma Normandie. Il y revint pour tourner Une affaire de femmes à Dieppe, Madame Bovary à Lyons-la-Forêt et quelques nouvelles de Maupassant dans le Pays de Caux.
Mes gros plans fixes et mes travellings littéraires vous auront semblé peut-être un peu futiles ou mièvres. Pourtant, j’ai l’impression qu’à travers principalement l’évocation d’un de ses films qui m’a naturellement touché, je rends hommage à un grand monsieur du cinéma. Son habileté résidait d’ailleurs dans la confection de produits parfaitement assimilables par le grand public et dont la charge critique n’apparaît qu’à qui se soucie d’aller la découvrir. Claude Chabrol, c’était ma douce France pour le meilleur et pour le pire. Au moment où, à Montpellier, se retrouvent sur le banc des accusés le mari de la victime, un vicomte et un jardinier, j’imagine ce qu’il nous aurait concocté autour de ce fait divers. Avec lui, on riait, on frissonnait, on réfléchissait, on mangeait jusqu’à la nausée d’une bourgeoisie écoeurante. Bientôt, au-delà de ses histoires drôlement féroces ou férocement drôles, son œuvre deviendra documentaire.

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Promenade au pays de la Guerre des boutons

Je suspends la relation de mes pérégrinations dans l’est de la France pour tenir ma promesse en conclusion de mon article du 9 avril 2010. Amusante coïncidence, je quitte le champ de la bataille de sans-culottes à Valmy pour découvrir celui plus réjouissant d’un autre combat cul nu, les lieux de tournage de La guerre des boutons, le film d’Yves Robert.

« Si j’aurais su, j’aurais v’nu plus tôt ! » Vous vous souvenez peut-être que dans mon désir de vous faire plaisir en photographiant la petite école de Longeverne, j’avais rencontré un romancier qui a fait son bureau de la salle de classe où Lebrac, La Crique, les frères Gibus, Camus, Gambette et leurs camarades, à défaut d’études studieuses, fomentaient leurs batailles avec « ceux de Velrans ». Le choix de David Ramolet est moins cocasse qu’il n’y paraît : en effet, le héros de son premier roman Si j’aurais su … a comme obsession le film La guerre des boutons d’après le livre de Louis Pergaud et, parce que cette œuvre le ramène à son enfance oubliée, il décide un jour pour retrouver ses racines de revenir dans sa Beauce natale, très près de là où Yves Robert tourna l’essentiel de son film durant l’été 1961. « Je sais très bien pourquoi j’ai écrit ce roman ! C’était pour te rencontrer ! » Au-delà de sa chaleureuse dédicace, dans son inconscient, David espérait depuis trois ans l’instant surréaliste où, à la manière de P’tit Gibus, se glisserait dans l’encoignure de la porte, la trogne d’un aussi fou que lui, prêt à partager la même passion pour ce trésor cinématographique immortalisant l’enfance. Ainsi rendez-vous fut fixé, presque comme un symbole de joie et de liberté enfantines, le jour des grandes vacances à Armenonville-les-Gâtineaux, en Eure-et-Loir.

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La plaine beauceronne est riche même si les gâtines signifiaient autrefois des terres médiocres. Le village se blottit au fond d’un modeste vallon. Je me gare devant l’ancienne école devenue une annexe de la mairie. Ca sent bon la campagne profonde ! En face, la rue du Village qui portera peut-être un jour le nom d’Yves Robert, n’a pas tellement changé depuis cinquante ans.

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Sans doute, est-elle plus coquette ; les massifs d’hortensias et de rosiers égayent les fermes restaurées en résidences secondaires, les monospaces succèdent aux chevaux et moutons. J’ai bien appris ma leçon, d’un coup d’œil je reconstruis le décor naturel du film : à droite la maison de Lebrac jouxtant l’église puis le café tabac, plus loin sur la gauche la cabine téléphonique et la maison du traître Bacaillé.

J’imagine tous les libres enfants de Longeverne sautillant autour de moi dans la cour de l’école pour me mener dans la classe jusqu’à David, le nouveau maître des lieux. Il m’attend visiblement heureux comme moi de l’enthousiasmante journée qui s’annonce. À l’issue de notre première rencontre, j’avais filé immédiatement dans une librairie de Rambouillet me procurer son roman ; quant à lui, dare-dare il consulta mon billet sur mon blog. Son fils, alors qu’il n’avait guère plus de deux ans, demanda à ce qu’on lui passe la cassette vidéo du film. Je suggérai la projection du dévédé à ma petite fille vers ses huit ans. Cette histoire les éblouit.

« Jérémy tourne la tête de chaque côté, se veut discret au point d’attirer l’attention des passants devant ce comportement inhabituel et, à la dérobée, sort de la poche de son pardessus une boîte grise en carton pleine de boutons de toutes formes, couleurs et tailles. Très vite, il répand sur le devant de la tombe la totalité du butin ». De la fiction à la réalité, cet hommage original rendu par le personnage principal de son roman, ce sont les boutons que David déposa effectivement, le samedi 4 décembre 2004, sur la tombe d’Yves Robert au cimetière Montparnasse et que j’ai photographiés cinq ans plus tard. À l’évidence, nous sommes des fous sinon à lier du moins alliés dans notre plongée en enfance !Plouf, ça commence fort ! En guise de mise en bouche, David étale sur une table une collection de photographies de plateau du film. À trois lieues à la ronde d’Armenonville, il passe pour le « monsieur de la Guerre des boutons » depuis qu’il vadrouille en quête de témoignages et documents. Il ménage ses effets. Après quelques plans du film qui me sont familiers, il me présente quelques raretés : ici un paysan fournit quelques conseils à un des acteurs pour mener correctement le troupeau de brebis dans la rue du village ; là en pleine action, c’est le bûcheron abattant le chêne dans lequel s’est réfugié Lebrac ; maintenant c’est l’équipe technique autour d’Yves Robert qui tourne une séquence de la cabane reconstituée dans la grange de la propriété du réalisateur ; puis voilà une émouvante photo de famille de fin de tournage.

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David me tend encore un agrandissement couleur d’un portrait d’Yves Robert : « tiens c’est cadeau ! » Moment d’émotion vite réprimé ; dépêchons-nous car il faut être de retour à midi, une autre surprise m’attend. Avec David comme copilote, en route vers les décors naturels de La guerre des boutons !

À proximité d’Oudreville, il me propose de me garer sur le bas-côté. Je cite quelques lignes de son roman : « Les couleurs passent. Le ciel devient gris. L’image est fixe. Rien n’a commencé. C’est un tableau champêtre, une scène en noir et blanc de la vie rurale du début des années 60. Il faut attendre la fin du générique pour que la séquence prenne vie. La musique s’arrête. Silence. Des gazouillis d’oiseaux renforcent la tranquillité de l’instant. Un tracteur laboure une parcelle de terre. Un envol de perdreaux vient trahir l’embellie. Deux gosses en culottes courtes et béret foncent vers le laboureur en agitant des tickets de tombola : « Monsieur ! Monsieur ! Vous voulez-t-y des timbres tuberculeux ? C’est contre les tuberculeux ! C’est pour le cancer … » »

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Le temps s’est suspendu ; je reste immobile devant la vaste plaine, tout y est encore, les bosquets, l’arbre isolé, les toits d’une ferme dans le lointain. Un bruissement d’herbes derrière moi, c’est peut-être les frères Gibus qui dévalent le talus ; non c’est juste David qui s’agite pour tenter de repérer précisément l’emplacement de la caméra. Les premières anecdotes fusent : ce sont les chasseurs du coin qui furent contents, en effet à chaque prise de la séquence, une nouvelle compagnie de perdrix était lâchée !

-Ce n’est pas sur la crête là-bas que le curé passe en vélo ? 

-Sais-tu qu’il était interprété par François Boyer, le dialoguiste du film ? 

C’est reparti pour notre rallye touristique sur les champs de la bataille aux confins de la Beauce. Un dos d’âne, un pré, une courbe, un mur, David associe immédiatement la scène du film correspondant à l’endroit. Un film d’Yves Robert peut en cacher un autre : « Dans ce champ, fut tournée une séquence d’Alexandre le bienheureux. Ici, habite Victor Lanoux, un des acteurs d’Un éléphant ça trompe énormément ; là c’est chez Pierre Richard, le grand blond à la chaussure noire » ! Me voilà en pays de connaissance, à Saint-Hilarion, en lisière de bois, rue du Moulin neuf, le long de l’ancienne propriété d’Yves Robert. Elle fut vendue à la mort de l’artiste. L’entrée a changé et désormais un porche cossu cache la cour du moulin de la Guéville du nom de la rivière qui y coule et de la maison de production d’Yves Robert et son épouse Danièle Delorme. Cette fois, c’est David qui m’envie d’avoir fréquenté le cinéaste et d’avoir été invité ici chez lui. Me reviennent en mémoire ces rencontres enrichissantes à l’occasion d’actions scolaires autour de La gloire de mon père et de La guerre des boutons. Yves Robert a joué (en partie) à La guerre des boutons en face de chez lui sous des frondaisons qu’il arpenta souvent lors de ses promenades. Nous laissons la voiture pour nous enfoncer à pied dans la forêt. Bientôt, nous passons sous un vieux pont de chemin de fer.

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Nul besoin d’explication : je m’attends à voir d’un côté, Nestor le facteur en vélo s’affaler dans des branchages en travers du chemin, et de l’autre  surgir une volée de garnements de Velrans, à la grande colère des frères Gibus bien en peine de placer leurs « timbres tuberculeux » ! « Nestor, c’est un Longeverne ! », « Voleur de facteur ! », « Un facteur, c’est à l’Etat d’abord ! ». Et les premières injures fusent, « Les Longevernes sont des couilles molles ! ». Ainsi, fut déclarée la guerre entre les deux villages voisins.

Chemin faisant, la conversation dévie sur le cyclisme, départ du Tour de France après-demain oblige (presque). Pour être exact, David Ramolet est encore plus fou de vélo que moi, ce n’est rien de l’écrire. Vous pensez bien que je ne vais pas réfréner sa volubilité.

Libre arbitre de l’écrivain, dans Si j’aurais su …, à ma grande joie, il trouve le moyen de mettre en scène une brève de comptoir entre son héros et le patron de l’hôtel où il prend pension : « Me provoque pas ! Parce que … alors là ! Dix-huit ans de cyclisme ! Dix ans de professionnel. Premier du tour de Corrèze, pareil sur le circuit des Mines, victoire au Redon-Redon, deux années de suite première place aux boucles de la Mayenne, vainqueur au tour du Gévaudan, troisième de Colmar-Strasbourg, trois étapes au circuit berrichon avec échappée solitaire de cent dix kilomètres … vainqueur du Paris-Camembert … » Du dialogue moulé à la louche comme j’adore ! Juste une chose David, tu as oublié la ronde de Seignelay et le grand Prix de la Soierie à Charlieu !!! Je te taquine mais un jour, je te raconterai comment, à l’instar de l’adulte sur les  traces de La guerre des boutons, j’ai plongé mon nez dans le Bol d’Or des Monédières grâce un professeur corrézien rencontré à Mexico ! Ce pourrait être le point de départ de ton futur roman autour du vélo.

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Nous voici aux deux chemins ! « Lebrac ? Lebrac ? », c’est là que P’tit Gibus, nu comme un ver, l’épée dans une main, son zizi caché dans l’autre, a perdu le reste de la bande … « Ah ben mon vieux, si j’aurais su, j’aurais pas venu ! »

David me révèle que la proposition de tourner un épisode de guerre dans le plus simple appareil déclencha chez les gamins une mutinerie autrement plus réjouissante et efficace que celle fomentée récemment au fond d’un autobus par nos footballeurs. Autant étaient-ils d’accord pour se vautrer joyeusement dans la gadoue du chemin, autant furent-ils réticents pour tourner à poil. Après moult négociations, ils exigèrent donc qu’aucune personne du sexe féminin ne soit présente au moment de la scène, et plus encore qu’Yves Robert derrière la caméra soit aussi complètement nu ! Bacaillé ne put pas crier en la circonstance : « C’est pas juste ! Vive le roi et à bas la République ! »

Nous pressons le pas jusqu’à l’étang de la Malmaison. Une flore aquatique envahissante empêche de reconnaître le lieu de la pêche aux grenouilles. Qu’à cela ne tienne, rebroussons chemin, midi va sonner bientôt. Une surprise m’attend à l’école. D’autres décors défilent sous mes yeux : « Tu reconnais ? Le retour quand ils capturent le renard ! » Soudain, dans la traversée d’un village, David gesticule. Je pile, il descend en hâte et accourt vers le véhicule en face : c’est ma surprise ! Nul besoin de présentations ! Dans l’instant, je reconnais Guignard le bigle, l’enfant qui crie au cœur de la bataille : « Mes lunettes les gars, vous z’avez pas vu mes lunettes ? » Un plan américain de trois secondes pour l’éternité !

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David a eu la délicieuse idée d’inviter Daniel Tuffier à partager notre déjeuner. Un demi-siècle plus tard, un léger embonpoint arrondit sa taille. Comme mimerait La Crique, le poil lui a poussé au menton et plus encore puisque une barbe poivre et sel lui mange les joues. Mais le même regard enfantin et malicieux pétille derrière les lunettes.

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Daniel, avec humour, se décrit comme un Longeverne habitant à Velrans ! En effet, il est passé géographiquement dans le camp ennemi en s’installant non loin d’ici à Orphin, le Velrans du film où fut tourné notamment, rappelez-vous, le tagage nocturne des murs de la mairie-école « Tous les Velrans sont des peigne-culs » pendant que P’tit Gibus trouve que « c’est bon la goutte » !

Il fait chaud, heureusement l’aimable serveuse nous ravitaille régulièrement en carafes d’eau fraîche pour étancher nos gosiers asséchés par la conversation à bâtons rompus. « Alors, raconte Daniel … ! » Pour une fois que c’est drôle les souvenirs de guerre ! Durant deux heures, l’ancien combattant évoque le bon vieux temps où « ils mettaient vraiment sur la gueule aux Velrans » ! Car, la guerre des boutons, ils ne l’ont pas jouée, ils l’ont vécue ! Pire même, il y avait des querelles intestines entre les gamins de Paris, les vedettes du film choisies sur casting, et les figurants de Saint-Hilarion et des alentours. Les Longevernes des champs étaient bien décidés à montrer aux Parisiens qu’ils n’étaient pas des couilles molles, non mais ! Il y avait même un faux-jeton parmi les gosses qui rapportait tout à Yves Robert et son équipe ; il semblerait que son  rôle dans le film ne fut donc pas de composition … ! L’enseignant que je fus, devine toute la patience et la diplomatie des « francs-camarades », les moniteurs qui encadraient les enfants hors des moments de tournage, dans le campement installé au moulin d’Yves Robert. Lebrac affirmait que « dans la vie, le chef, c’est celui qu’a le plus grand zizi ». Excusez, je n’ai pas vérifié auprès de Daniel mais le môme de Saint-Hilarion dont la maman aux maigres ressources ne voulait pas par pudeur qu’il participât au film, s’imposa vite comme un leader et même comme un des chouchous du cinéaste. Le soir, tandis que les copains mangeaient à la cantine sous la tente, il fut plusieurs fois invité à la table du moulin en compagnie des acteurs adultes. Et longtemps après que le film soit sorti sur les écrans, alors qu’il rentrait sur Paris, Yves prit souvent en voiture Daniel sur le chemin de l’école.

Les souvenirs s’égrènent encore et encore : « Et la fois qu’Yves Robert suivant le car qui nous emmenait sur le lieu de tournage, s’enfonça avec sa Vedette dans le champ de maïs à côté pour passer devant ; et la fois qu’on fit semblant de mettre le feu à l’église d’Armenonville en brûlant l’herbe coupée par le cantonnier… » Je connais déjà certaines de ces anecdotes pour les avoir lues dans le roman de David. Dans les yeux et le cœur de Daniel, on sent qu’il y a un avant et un après-guerre ; même ses résultats scolaires furent meilleurs grâce à un instituteur humaniste de la même veine que celui du film, et beaucoup moins réac que le père Simon du roman de Pergaud.

« J’ai traversé, e accent aigu participe passé, le village pour continuer, er infinitif, mon chemin ». Sont-ce les tourments de la grammaire française qui en sont la cause, P’tit Gibus en proie à la colique, sort en catastrophe de la salle de classe laissant apparaître plein écran, Guignard alias Daniel, assis au rang derrière.

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Le tableau n’existe plus mais David et moi, sans nous concerter, proposons à Daniel de prendre la place de P’tit Gibus pour la photo souvenir. Cinquante ans plus tard, il glisse à son tour sa bouille malicieuse dans la même encoignure de porte : « Eh M’sieur, il y a combien de gros mots qui commencent par C … ? Le plus grand gros mot qui commence par C ? »

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Devant la grille de l’ancienne école, c’est le moment de la séparation avec Daniel Tuffier. David, intenable, va et vient sur la chaussée, cherchant à comprendre le pourquoi du comment d’un faux raccord dans le mouvement lors de la séquence du corbillard ; c’est toute la magie du cinéma. Pendant ce temps, Daniel s’est volatilisé ; nous le retrouvons dans le lavoir attenant à l’école. Il nous explique comment avec les camarades du film, il trafiqua la planche provoquant la chute dans le ruisseau, des lavandières, des battoirs et du linge.

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C’est là que la Marie-Tintin apporte le trésor de guerre. Et cinquante après, je découvre moi aussi un pactole dans l’herbe : quatre euros, le premier don à la future association des amis du film d’Yves Robert ! Car comme Saint-Sévère célèbre le Jour de Fête de Jacques Tati, Armenonville-les-Gâtineaux doit passer à la postérité en tant que village de La guerre des boutons !

L’après-midi avance (trop) vite. Avec David, j’ai repris mon voyage au centre du film en direction de l’étang de Guiperreux. Nous nous frayons un passage entre les roseaux pour accéder à la rive de « l’étang parapluie » ainsi surnommé en souvenir de ce plan poétique où le pébroc retourné glisse sur l’onde tel un cygne.

Il est trop tard pour pousser jusqu’à Velrans, je veux dire Orphin. On y reviendra ensemble, c’est certain. Pour trinquer à l’amitié et à cette mémorable journée, David m’invite dans un improbable café épicerie, un vrai rade d’antan avec ses tables en zinc et ses bancs, le billard au centre de la pièce, ses vieilles réclames aux murs, un véritable décor de film aussi.

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Je sais qu’ici, il imagine au comptoir Gabin et Belmondo dans Un singe en hiver racontant Blondin sur des dialogues d’Audiard. À mon tour de t’offrir une surprise David, pour te remercier. Regarde qui est là : Jean Gabin dans Rue des prairies, deux ans avant notre « guerre » préférée, vieux briscard des vélodromes, jouant les Toto Gérardin ou Daniel Morelon !

http://www.dailymotion.com/video/x59zud

Ivresse des mots ! Allez, je te ramène à ton bureau, pardon « ton école » !
-732 ?
-Charles Martel arrête les arabes à Poitiers !
-1515 ?
-Marignan !
-Juillet 1961 ?
-Yves Robert tourne La guerre des boutons !
-Oui mais encore ?
-… ?
-Anquetil, mon idole, gagne le Tour de France en portant le maillot jaune du début à la fin !

Et dire que maintenant qu’on est grand, on est toujours des gosses !!!
P.S. Chers lecteurs, à l’heure où j’écris ces lignes, David Ramolet baguenaude entre Montargis et Gueugnon avec ses compagnons du Tour de France. J’en profite donc pour vous souffler au creux de l’oreille que si vous voulez lire un roman généreux et sensible au cœur de l’enfance, procurez-vous Si j’aurais su… aux éditions du Petit Pavé ! Un hommage au goût de vivre !

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