Archive pour la catégorie 'Histoires de cinéma et de photographie'

Les mystérieuses vacances de Monsieur Mulot …

Mes lecteurs fidèles se souviennent peut-être, j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises, au hasard de mon actualité, d’évoquer La Bocata, un chouette bar restaurant d’inspiration espagnole dans une rue calme du IXéme arrondissement, à quelques pas d’« un p’tit jet d’eau, une station de métro, entourée de bistrots, Pigalle … » Mais tellement plus encore : installé dans un ancien atelier d’artiste, Eusebio, l’éminemment sympathique patron, n’a pas renié l’origine du lieu et organise régulièrement des soirées culturelles. On y débat philosophie, on y chante Brassens, on y expose, on y fait plein d’autres choses encore.
Alors, j’y ai couru quand j’ai reçu l’invitation pour le vernissage de l’énigmatique exposition des photographies retrouvées de Gaspard Mulot.

Gaspard Mulot Affiche

Trop curieux (?) peut-être, pour comprendre, m’enrichir, me nourrir, j’ai la sale manie de chercher, trifouiller, gratter, fureter, farfouiller, fouiner, à l’image du petit rongeur qu’évoque le patronyme de l’artiste.
Gaspard Mulot, je renifle le lézard (les arts ?). Déjà, ça sent le pléonasme à plein museau ! Car outre qu’il fût l’un des rois mages en Galilée, Gaspard désigne en argot des Poilus de la Grande Guerre, les rats qui proliféraient dans les tranchées à la recherche de chaleur et de vivres. Des chiens ratiers furent même envoyés au front pour les chasser.
Passe encore de porter deux prénoms et s’appeler Pierre Richard, Claude François ou Émile Louis, mais en la circonstance, plutôt que me ronger les sangs, j’ai envie de déterrer l’expression ancienne « endormir le mulot » qui, aux XVII et XVIIIe siècles signifiait « surprendre ou amuser quelqu’un pour mieux le tromper ».
L’affiche me fournit déjà un indice : l’exposition est conçue à l’initiative du groupe MIRAR (comme mirer, voir, regarder) qui rassemble, outre Eusebio le patron du restaurant galerie, JeanDenis Robert photographe de métier dont je vous ai plusieurs fois loué les travaux, son épouse Marie, ainsi que Pascal Moizo et Florent Pich, deux rats de la cave à vins espagnols, bref une bande d’amis enthousiastes à l’idée d’exhumer les œuvres du « campagnol des villes ».

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La genèse du projet est développée en préambule pour éclairer (ou tromper ?) le visiteur.
Une nuit, au fin fond du IXe arrondissement de Paris, à quelques mètres de la Bocata, deux des « miradors » trouvèrent une valise abandonnée sur le trottoir. En cette époque d’état d’urgence et de plan vigipirate, certains auraient averti les services de police pour neutraliser le colis suspect. Moins soupçonneux, nos noctambules l’ouvrirent : à l’intérieur des feuillets de diapositives dans un classeur ainsi qu’un tampon fort usagé, le tout dans un sale état. Et puis…
« Déjà, pendant le nettoyage des diapos (plusieurs centaines) nous devinons la belle trouvaille, et puis à la projection, on tombe à genoux … l’idée d’une exposition est immédiate, évidente, irrémédiable et unanime.
C’est alors qu’une carte coincée dans la doublure de la valise fait son apparition … inutile de vous narrer l’état d’excitation et de perplexité dans lequel nous nous trouvons … cette carte dessinée à l’encre de Chine, que raconte-t-elle ? Un projet de vacances ? … Un plan d’approche ?… L’ébauche d’un reportage ? L’un d’entre nous parvient à nettoyer et à imprimer le tampon … »
Sans avoir besoin d’enfiler un imperméable, ni de me coiffer d’un doulos comme dans un polar noir de Jean-Pierre Melville, j’ai mené mon enquête autour du comptoir de la Bocata où les langues se délient plus facilement devant un verre de vin ibérique, un Catania de Ribera del Duero par exemple : les témoignages corroborent, tout ce qui précède semble cohérent et vrai.

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Quant à ce qui suit … Le tampon révèle l’identité du probable propriétaire de la valise : Copyright / GASPARD MULOT / Mention obligatoire.
« Stupéfaction ! Il s’agirait d’un professionnel ? Pris par quelques scrupules logiques, les recherches sur internet commencent : pas de Gaspard Mulot à photographe, ni a Paris, ni en France. Le nom semble tellement insensé… Peut-on s’appeler Mulot ? Oui, répond l’écran : 5204 Mulot sont nés en France depuis 1890, plus de 500 dans le Nord-Pas-de-Calais. À Paris : un Mulot célèbre : Gérard, chocolatier…
Et une Sophie ! rue Pétrelle, à deux pas de la valise ! Celui d’entre nous qui lui parle au téléphone n’obtient pas grand-chose : pas de parents dans la photographie, ni de Gaspard. Mais, un de ses amis a visité un appartement dans cet immeuble, un atelier de prises de vues, le propriétaire était belge.
« Belge! évidemment, Hercule Poirot, Gaspard Mulot ! » s’écrie l’un d’entre nous. Mais, à notre grand désarroi, la toile est précise : pas de photographe professionnel exerçant sous ce nom en Belgique, à Bruxelles, à Anvers, à Knokke-le-Zoute…
Pourquoi l’un d’entre nous lance-t-il une recherche « Gaspard Mulot/ Acteur belge » ? »
Parce que, sous l’emprise d’alcools forts (peut-être) et d’une jubilation réjouissante (sûrement), notre quintette de Rouletabille(s) se plonge dans le mystère de la chambre noire et commence à imaginer une fiction et bâtir une « exposition de copains » comme le père de l’un d’eux réalisa des films de copains.
Cinéma quand tu nous tiens, le visiteur a les éléments maintenant pour découvrir … les vacances de Monsieur Mulot à travers vingt-cinq agrandissements de diapositives !

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Vite, le spectateur, à son tour, se met dans la peau d’un détective afin de prélever quelques indices dans la présomption d’une identité du photographe et reconstituer les étapes d’un voyage désorganisé.
S’il est inutile qu’il se coiffe du deerstalker, la casquette de tweed de Sherlock Holmes, je ne parle même pas de la pipe, il est interdit de fumer dans les lieux publics, par contre, la loupe est presque nécessaire pour traquer le précieux détail.
Je vous avoue même que, ne négligeant pas les moyens modernes d’investigation, j’ai zoomé souvent avec la souris de mon ordinateur … le mulot comme avait coutume de dire la marionnette d’un ancien président de la République peu au fait de l’outil numérique !
Bon Dieu … mais c’est bien sûr, pour reprendre la phrase la plus célèbre de l’inspecteur Bourrel des Cinq dernières minutes, une série policière culte de la seule chaîne en noir et blanc que les moins de 57 ans ne peuvent pas connaître ! L’affiche elle-même de l’exposition laisse penser que Gaspard Mulot ait pu assister au lancement d’une fusée Ariane à Kourou en Guyane, d’ailleurs peut-être était-il ingénieur. Le détail qui trahit : une pancarte floutée indique aux piétons la sortie par un souterrain pour repartir vers Toulouse. Mulot se trouvait plus probablement à la Cité de l’Espace dans la ville rose.

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La mystérieuse carte augure d’une croisière sur la Kok River, une rivière de Thaïlande et affluent du Mékong. Là-bas, au village de la tribu Karen, on élève des éléphants pour le travail dans la jungle. La province de Chiang Rai est très riche culturellement et regorge de temples bouddhistes. C’est là que fut découvert le Bouddha d’émeraude, une statue en jadéite toujours vénérée à Bangkok. Mulot s’est extasié devant quelques souris de pierre, pardon quelques déesses thaïs dont la disposition fait penser à un curieux effet sténopé.
Mon esprit divague, sans qu’on puisse l’imputer à un abus de bière San Miguel ou d’alcool de riz, me voilà parti un instant en Chine avec Quentin alias Jean Gabin sur les dialogues d’Audiard et Blondin du film Un singe en hiver : « Le véhicule, je le connais: je l’ai déjà pris. Et ce n’était pas un train de banlieue, vous pouvez me croire. M. Fouquet, moi aussi, il m’est arrivé de boire. Et ça m’envoyait un peu plus loin que l’Espagne. Le Yang Tsé Kiang, vous en avez entendu parler du Yang Tsé Kiang ? Cela tient de la place dans une chambre, moi je vous le dis! Je n’bois plus, je croque des bonbons » … – « Et ça vous mène loin ? » – « En Chine toujours, mais plus la même, maintenant c’est une espèce de Chine d’antiquaire. Quant à descendre le Yang Tsé Kiang en une nuit, c’est hors de question. Un p’tit bout par-ci, un p’tit bout par là, et encore pas tous les soirs. Les sucreries font bouchon ! »

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Je reconnais Las Vegas. Comme Monsieur Mulot, j’y suis allé. À l’époque, on ne tirait pas sur les gens sauf dans les westerns. Line Renaud menait la revue, c’est vous dire que c’est il y a longtemps, ma p’tite dame ! Il faudrait qu’un jour, je regarde dans quel état sont mes propres diapos du cow-boy surplombant le Pioneer Club ou, juste de l’autre côté de la rue, du Sassy Sally’s Casino.
C’est l’intérêt aussi de l’exposition de déclencher un questionnement, une interactivité entre la photographie et le spectateur, entre les spectateurs eux-mêmes qui, selon leur vécu, leurs voyages, leur perspicacité, nourrissent inconsciemment l’enquête.
On est loin des fastidieuses, pour ne pas dire plus, projections familiales des diapos de vacances que chacun de nous a subies.

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Au fait, ce monsieur Untel, bon d’accord Gaspard Mulot, qui était-il ? Est-ce lui sur la photographie en charmante compagnie dans ses tribulations ? Le selfie n’était pas encore né à l’époque.
Fut-il ingénieur ? Ou simplement passionné d’aéronautique et de voitures de sport ? Voire de modélisme ?

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Au-delà de leur sujet, il y a le traitement accidentel que les photographies ont subi par … une inondation de cave peut-être ? Striures, moisissures, dégradations chromatiques les détournent, les réinterprètent, les transcendent étonnamment, les magnifient parfois.

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Quelques zones brûlées de la pellicule et on imagine la façade d’un immeuble en proie aux flammes.
Sous la cible d’une multitude de points blancs, le pare-brise de la belle voiture de sport a volé en éclats.
Des moisissures et voilà des avions de chasse qui traversent un ciel constellé d’inquiétants projectiles. Ou comment un possible meeting aéronautique se transforme en guerre des étoiles. Des craquelures et l’avion survole une zone désertique, avec quel dessein?

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Outrageusement détériorées, les photographies retrouvent une certaine jeunesse, ou plutôt une autre vie, et touchent à une esthétique de la peinture.

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Ainsi, l’accostage d’une barque dans un décor exotique rappelle certain tableau romantique de Renoir (avant un futur déjeuner sur l’herbe ?).
Gare à la mort aux rats dans les caves, notre (Gaspard) Mulot aurait-il été victime de trips hallucinatoires tant ses clichés s’embrasent fréquemment de couleurs psychédéliques.
L’influence de la photographie dans le mouvement hyperréaliste de la peinture fut majeure. Comme Cézanne peignait les incendies, ici c’est la peinture impressionniste qui s’invite souvent par accident dans l’image photographique. Les Surréalistes ont la part belle également.
On trouve aussi le côté aléatoire des Empreintes de Yves Klein telles que je les ai admirées cet été au musée Guggenheim de Bilbao.
« Le mystère de ce qui vous échappe un peu, voilà la vraie beauté. L’absence de toutes les clés de la porte d’entrée. »
Si on veut aller encore plus loin, on pourrait même envisager un prolongement dans la littérature. Monsieur Mulot pourrait devenir un possible personnage de roman.
Je me souviens d’Un certain Monsieur Blot, sorti de l’imagination et de l’humour de Pierre Daninos, qui, miné par sa vie de bureau, par ses vies conjugale et extra-conjugale, par ses enfants, par la hantise de retrouver les mêmes têtes chaque matin, éclata un beau jour et devint célèbre par un curieux « concours du Français moyen ». Qui sait si Mulot n’a pas balancé une partie de son passé dans la rue …

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Monsieur (Nicolas) Hulot, faites cesser l’usage des pesticides au nom de la Culture. Laissez vivre le Mulot pour de futures pérégrinations. Car il se murmure que la valise n’a pas livré tous ses secrets et qu’une autre exposition est en gestation…
Soyons fous ! Les cinq lascars du groupe MIRAR griment avec talent la réalité que dégageaient les photographies de Gaspard Mulot. Dans une légende allemande, les frères Grimm faisaient appel à un joueur de flûte pour débarrasser la ville de Hamelin d’une invasion de rats. Et si un petit air de musique (Pigalle ?) rameutait à la Bocata toutes les photographies du petit monde de Gaspard Mulot …

Les « gravures anglaises » de Philip Brooker

C’est toujours avec délectation que je réponds aux rendez-vous artistiques au château que me propose Dominique Chanfrau la dynamique adjointe aux affaires culturelles de Nogent-le-Roi, petite cité d’Eure-et-Loir.
C’est là, il y a quelques années que je fis connaissance du photographe Jean-Denis Robert auquel j’ai consacré plusieurs billets. Il en naquit une précieuse amitié.
Cette fois-ci, faisant fi du Brexit, quelques jours après une immersion dans le cinéma britannique à l’occasion du festival de Dinard (je vous en entretiendrai prochainement), je me suis plongé dans l’univers photographique de Philip Brooker, un sujet de Sa Gracieuse Majesté invité à exposer ses œuvres dans les « appartements inspiratifs » du château (une expression sans doute incongrue aux yeux des intégristes de la langue française mais tellement plus réjouissante que le sinistre adjectif « conspiratif » fréquemment usité lors des événements dramatiques de novembre 2015 !).

Expo Philip Brooker

Je ne connaissais pas Philip Brooker, encore que j’eus vent par voie de presse d’insolites photographies d’une piscine désaffectée du Val-d’Oise dont j’ignorais qu’il en fût l’auteur.
Curieux comme je suis, j’ai donc glané sur la toile quelques bribes de biographie.
Philip est né en 1956, un an plus tard, le futur Beatle John Lennon créait son premier groupe The Quarrymen, un détail sans doute pas superflu dans l’âme musicale de Philip. À seize ans, il devient le plus jeune étudiant jamais entré à l’École d’Art de Bradford. Il obtient ensuite un diplôme en Art et Design ainsi qu’un baccalauréat ès arts à la Cardiff School of Art. Ces diplômes en poche et trente rouleaux de peintures sous le bras, il quitte la vieille Europe et s’expatrie à New York où il séjourne jusqu’en 1988. Il descend alors vers la Floride et s’installe à Miami. Depuis une décennie, il vit et travaille entre Paris et l’Eure-et-Loir, à quelques battements d’ailes de grouse de Nogent (trait d’humour british car ce volatile emblématique de l’Écosse et d’un certain whisky est totalement inexistant en Beauce).
Qualifier uniquement Philip de photographe serait infiniment réducteur tant l’artiste inclassable possède de cordes à son arc qui se nouent dans ses travaux : peintre, illustrateur, affichiste, directeur artistique du journal The Miami Herald, vidéaste, il maîtrise les technologies numériques, fut l’auteur d’un blog intitulé A nice cup of tea, il fabrique même des meubles … et sans doute plein d’autres choses encore. Ses œuvres sont entrées dans de nombreuses collections privées et galeries à travers le monde, notamment au Centre Pompidou à Paris.
Entre Nogent et les Philip(pe), c’est une vieille Histoire. En 1218, Isabelle de Blois fit don du domaine au roi de France Philippe-Auguste. Philippe III le Hardi séjourna régulièrement au château de l’époque, c’est même sous son règne que la cité prit le nom de Nogent-le-Roi. Philippe VI de Valois y mourut en 1350. Il y a six siècles, Nogent tomba même aux mains des Anglais. Bien que les affres de la guerre de Cent ans soient dissipées depuis bien longtemps (quoique !), c’est, aujourd’hui un autre sujet britannique, Philip Brooker, qui s’empare (très pacifiquement) du château pour son exposition intitulée Tout ce que je sais à ce jour

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Justement, mes fidèles lecteurs me connaissent, avec une bienveillante impertinence, j’interroge l’artiste, alors qu’il apporte une dernière touche au portrait d’un de ses anciens professeurs (en réalité, une tête de veau !) à quelques heures du vernissage, … sur ce qu’il sait de sa démarche créatrice. I don’t know, me répond-il avec un mouvement d’épaules excusant son embarras et son incapacité à m’en confier plus.
La plupart du temps, ce sont ses projets qui, anticipant son inspiration, le choisissent, l’adoptent presque, l’aliènent. Vient le temps ensuite pour l’artiste, piqué dans sa curiosité et sa sensibilité, de se documenter avec avidité sur le sujet.
Finalement, plutôt que vouloir tout expliquer, justifier et enfermer le spectateur dans une vision très restrictive, n’est-il pas plus réjouissant et enrichissant de laisser cheminer son imagination et inventer ses propres histoires.

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Les hasards de la scénographie de l’exposition nous invitent dès l’entrée à admettre que c’est de « l’art et du cochon », pour reprendre, en la détournant légèrement, une vieille expression familière de la langue française née au XVIIIe siècle.
En effet, deux photographies d’une tête de « french pig » accueillent le visiteur dans le vestibule du château : deux natures mortes, au sens physique du mot, puisqu’elles représentent la même partie supérieure du cadavre à deux moments différents de sa décomposition.
Selon leur sensibilité et leur culture … au sens originel et exact de l’expression (c’est du lard ou du cochon ?), les spectateurs « ne savent pas à quoi s’en tenir ». Certains, dans le contexte de notre époque, y verront un esprit morbide faisant écho aux dérives scandaleuses de quelques abattoirs. Pour connaître assez bien le cinéma britannique qui sait désamorcer par l’humour et la dérision la vision parfois insoutenable de certaines scènes, je repère vite la paupière (presque) complice de l’animal tel qu’on le croise sur les étals de nos charcutiers.
En réalité, toutes ces considérations horribles (il déclamait Skakespeare devant le spectacle sanguinolent)) devinrent savoureuses et même goûteuses pour Philip à travers son amitié pour un chef cuisinier et ses conversations avec une amie cévenole. Elle lui raconta qu’il n’y a pas si longtemps, au fond des campagnes de notre douce France, les enfants de paysans étaient confrontés tout naturellement au sacrifice du cochon, la saint cochon, le sang jaillissant de la carcasse éventrée par la lame affutée. J’ai connu et filmé ces instants de ripailles au sens rabelaisien du terme, la famille et les amis s’affairant pour la préparation des viandes et charcuteries. Car tout est bon dans le cochon, le sang pour le boudin, la langue, les pieds, les boyaux pour les saucissons et évidemment le pâté de tête, la preuve, il ne reste plus que le squelette sur la seconde photographie de l’artiste !
Pour donner vie (un comble) à ses portraits posthumes, Philip a eu recours à un matériel très sophistiqué. En étroite collaboration avec le studio Franck Bordas, imprimeur et éditeur d’art, petit-fils du lithographe Fernand Mourlot, il eut l’idée de faire poser son « modèle » porcin sur un scanner à haute définition pour l’éclairer et en effectuer une saisie en trois dimensions.
Au fil de la visite, on découvrira que les œuvres de Philip bien que contemporaines, présentent des zones d’usure. C’est une constante de son travail, il aime opérer des dégradations de surface à l’aide des outils numériques. De même, de manière quasi obsessionnelle, il joue avec les textures et les matériaux, ainsi ici ses images sont imprimées sur du lin, ce qui les rapproche encore plus de la peinture.
On repère dans ses « tableaux » de cochon une certaine similitude avec l’art pariétal des grottes préhistoriques.
Je ne saurais cacher à Philip Brooker un fait divers a priori anodin qui bouleversa, qui sait, notre histoire commune. Le roi capétien Louis VI le Gros (il devait se goinfrer de jambons, pâtés, cervelas et autres sabodets !), selon un usage prudent, fit couronner de son vivant, le jour de Pâques 1129, son fils aîné Philippe (encore un !) qui, deux ans plus tard, décéda accidentellement suite à une chute de son cheval effrayé au beau milieu de la rue Saint-Jean à Paris par … un porc vagabond en quête de nourriture. Loin d’être anecdotique, cet événement entraîna en 1137 la montée sur le trône de Louis le frère cadet de Philippe. Le règne de Louis VII, pieux mais faible, fut marqué par son divorce catastrophique d’avec Aliénor d’Aquitaine (à cause d’une probable tromperie avec Raymond de Poitiers durant la seconde croisade) qui épousa peu après Henri de Plantagenêt, futur roi d’Angleterre. S’en suivirent des conflits entre les deux royaumes pendant près de trois cents ans ! Je ne parle même pas de l’évêque de Beauvais Cauchon ordonnateur du procès qui conduisit Jeanne d’Arc au bûcher.
Allez, je cesse ici ma « cochonnerie », néologisme au sens prôné par le célèbre Vauban dans un mémoire de ses Oisivetés qui voyait dans le cochon un animal prodigieux susceptible de lutter contre la crise paysanne et d’enrayer la famine. En tout cas, voyez où peuvent nous emmener deux prises (photographiques) de tête de french pig… sans altérer la fameuse Entente cordiale franco-britannique !

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Dans une première salle, Philip Brooker a accroché une série de photographies de la campagne environnante d’Eure-et-Loir où il a élu domicile depuis quelques années.
Sa vision de la Country life beauceronne semble nous replonger dans une vieille France rurale telle que je la connus encore au milieu du siècle dernier, telle que le photographe et documentariste Raymond Depardon la croqua dans ses Profils paysans.
J’imagine la jubilation de Philip devant son ordinateur pour dégrader volontairement ses clichés pris récemment et les « déguiser » en des photographies jaunies et altérées d’une époque révolue qu’on croirait sorties d’un carton au fond d’un grenier.
Le bonheur artistique est dans le pré avec une vache surgissant de la brume de novembre. Entre noir et blanc et sépia, chevaux et charrettes me plongent dans mon enfance chez ma merveilleuse mémé Léontine. J’aimais tellement, au temps des moissons, le retour à la ferme juché sur les bottes de paille dans la carriole tirée par deux majestueux « boulonnais ».

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La couleur s’invite sur certaines photographies leur donnant un petit air des autochromes des frères Lumière.
Philip crée aussi comme un effet carte postale en gribouillant ses œuvres d’annotations manuscrites extraites de carnets datant des années 1930 retrouvés dans une déchetterie.
Philip est captivé par les lettres, la nature fragile du papier, les taches. Dans son projet Death sentence non exposé à Nogent, il était parti de courriers envoyés, pendant la Première Guerre mondiale, par des soldats britanniques à leurs mères, sœurs, épouses, fiancées, pour créer ses images et accentuer l’expression de la tragédie.
Ici, il remet en scène les paysans beaucerons d’antan en reprenant des bribes de leurs relevés de comptes, leurs listes de courses ou de conseils entre apiculteurs. On croit d’ailleurs retrouver dans certaines zones effacées des tableaux, l’aspect gaufré de la cire d’abeille. C’est touchant et poétique.
Inévitablement, je pense à Gaston Couté, fils de meunier, poète libertaire et chansonnier français, qui décrivit ces modestes gens en empruntant même parfois leur patois.
C’est le privilège d’un blog, son rédacteur a son libre arbitre : voici donc pour Philip et pour l’instigatrice de cette exposition, Dominique Chanfrau, qui a souvent déclamé les vers de Gaston Couté, pour vous aussi chers lecteurs, Le charretier, un de ses poèmes, tout à fait de circonstance et pas du tout anodin :

Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau !
C’est un charr’quier qu’engueul’ses chevaux…
Les pauv’ers bêt’s s’en vont avec
Eun’ charge terrible au darriére
Et, du garot à la croupiére,
A’s ont pus pas un pouél de sec :
I’ s’en fout, c’est pas soun affaire !
Esquinté’s ou pas esquintées
La côte est là… faut la monter !
Et v’lan ! … et j’te gueule et j’te fouette :
C’est coumme eun’pleu’ d’grêlons d’avri’
Qui leu’tomb’ su’l'dous, et s’arrête
Qu’un coup rendu’s à l’écurie.
Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau !
C’est l’charr’quier qu’est d’venu sargent
En fesant son temps d’régiment :
Les soldats marchent coumm’les ch’vaux ;
Mém’ qu’les ch’vaux pouvin ‘cor répond’e
Aux coups de fouet du charr’quier
Par un coup d’tête ou un coup d’pied :
Mais les soldats, qui sont du monde
Eux aut’s… i’s ont pas l’drouet d’répond’e :
Gn’a s’ment pas d’loué Grammont pour eux.
Et l’charr’quier leu’ coummande : Eun, deuss…
J’m'en fous ! … Rompez ! … Huit jours de bouéte !
Par file à gauch’ ! … Par file à drouéte ! …
Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau !
C’est l’charr’quier qu’est d’venu farmier
Après s’avouer ben marié ;
C’est un grous électeur de France
Qui fait manger des ouverriers
Et, pour la pein’, mén’ leu’s consciences
Coumm’ des ch’vaux et coumm’des soldats :
Allez à la mess’! … Y’allez pas ! …
Lisez ci !… Votez pour c’ti-là ! …
Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau !
C’est l’charr’quier qui voit v’ni’ la mort
Et qui voudrait ben vivre encor…
Viv’… c’est rouler, rouler toujou’s
En dévalant eun’ route en pente
Qui conduit su’ l’rabord d’un trou.
Un coup qu’on est à la descente
Gn’a pus moyen d’caler la roue.
Et l’charr’quier, qui m’nait gens et bêtes,
Peut pus s’mener… son cœur s’arrête,
Ses yeux s’brouill’nt, sa raison fout l’camp ;
Et, dans la fiév’er du délire,
En s’raidissant, i’ cess’pas d’dire
C’qu’i’ gueulait à ses ch’vaux, dans l’temps :
Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau ! !…

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C’est tout le génie de l’artiste de créer une esthétique dans des paysages que vous traversez sans qu’ils alertent votre curiosité. Ainsi, on s’extasie devant de banals châteaux d’eau que Philip magnifie par un superbe travail sur la lumière et les ciels moutonneux de Beauce. Cela ne coule pas de source mais on déniche même parmi les écritures une recette de fabrication de l’hydromel en 1934 !
À quelques lieues de là, au cœur de la plaine beauceronne, les vestiges de l’aérotrain conçu par l’ingénieur Bertin dans les années 1960, ont servi de décor voire même de « personnage » dans Les Premiers, les Derniers, un road-movie du cinéaste Bouli Lanners sorti au début de cette année.
Philip Brooker n’échappe pas à cette fascination pour les friches industrielles. C’est son propos dans une série de photographies déjà exposées à Miami, nées d’un coup de foudre pour l’ancienne plage de Boran-sur-Oise, aux confins de l’Ile-de-France et de la Picardie, qui faisait fureur dans les années 1930.

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Philip s’est épris de cette piscine dans le plus pur style Art Déco ou Bauhaus, aujourd’hui totalement désaffectée. Il y travailla près de six mois, des milliers de photos plus tard, il en retint une quinzaine.
Un énorme haut-parleur en ciment, un plongeoir, des toboggans, des cabines sans portes ni fenêtres surgissent d’une végétation qui reprend inexorablement son emprise. On retrouve un peu l’univers « dés-humanisé » des décors du dessinateur-cinéaste Enki Bilal et du peintre-emboîteur Marc Giai-Miniet (qui exposa à Nogent-le-Roi, il y a quelques années) également inspiré par les friches industrielles.
Philip restitue une atmosphère de désolation, d’inquiétude et de mystère. Il est difficile d’imaginer dans ses clichés presque étranges aux teintes volontairement vieillottes que le Tout-Paris (Fernandel, Harry Baur, Jean Gabin) des années 1930 affluait le dimanche pour faire trempette dans l’eau filtrée de l’Oise.
Destins croisés de piscines : celle du Lys-Chantilly ne peut compter que sur les œuvres de Philip pour ressusciter sa splendeur passée ; qui sait si elles ne seront pas accrochées un jour aux cimaises de l’ancienne piscine de Roubaix, également dans le style art déco, réhabilitée aujourd’hui en un riche musée d’art et d’industrie.

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Faisant la nique au musée Jacquemart-André qui lui consacre actuellement une exposition, le château de Nogent-le-Roi peut s’enorgueillir d’abriter aussi des toiles de Rembrandt !
Enfin, presque … ! Philip Brooker détourne quatre tableaux de femmes du grand maître hollandais.

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Conservant la taille d’origine des portraits, grâce à l’ordinateur, il effectue multiples retouches, masquages, transformations et dégradations, jouant sur l’arrière-plan et certains détails des visages et vêtements. Le vernis et l’huile sur la toile de lin imprimée, l’utilisation de « faux vieux » cadres en bois massif fabriqués par l’artiste lui-même, créent un rendu saisissant presque aussi vrai que nature.
Ce pourrait être les œuvres d’un génial faussaire retrouvées dans la poussière d’un grenier. On imagine d’ailleurs le rôle possible des techniques numériques sophistiquées dans la restauration ou la copie de tableaux.
On sent toute la jubilation et la maîtrise de Philip Brooker dans cette passerelle entre photographie et peinture. Au point d’avouer parfois qu’il préfère presque ses « Rembrandts » (au pluriel) ! Je ne suis pas loin d’abonder dans son sens.

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Philip me fait une confidence : à l’occasion d’un Christmas Day de son enfance, il reçut des autos miniatures qu’il s’empressa de rayer et d’en gratter la peinture. Faut-il voir des réminiscences de ce geste enfantin dans son obsession à altérer (pour les sublimer) ses œuvres en les dégradant ou détériorant ?
À défaut de Dinky Toys, le Brooker adulte joue à la poupée. Rassurez-vous, ne voyez-là aucune perversion sexuelle : Philip s’est presque amouraché d’une poupée en plastique découverte par une amie dans un champ du sud de la France.
Il s’est noué une histoire intime entre l’objet inerte, largement brûlé et l’artiste. Le savoureux paradoxe est qu’il redonne vie au baigneur en numérotant ses abattis à travers une série de tirages très piqués et précis. La poupée semble même retrouver bonne mine, un teint hâlé, des joues pleines comme les massives sculptures précolombiennes olmèques. Oserais-je, à cause de la dominante couleur d’argile des impressions, parler de « gravure en glaise » ?

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Un léger flou, une touche de couleur, un halo de lumière sur le visage, et le miracle se produit avec la vision d’une silhouette enfantine traversant fugacement l’une des photographies. Je me frotte les yeux !

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Magie, poésie, érotisme peut-être : la poupée semble apprécier l’affection que lui marque Philip et, bien que couchée, elle garde un œil bleu grand ouvert. Hello Dolly, tu vas faire des ravages parmi les visiteurs !

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Tout ce que je sais à ce jour … c’est le titre de l’exposition, c’est aussi la légende de l’image emblématique illustrant l’affiche et les cartons d’invitation, une œuvre si imposante qu’elle est présentée ici sous forme de diptyque vertical, probablement pour en faciliter le transport.
Atmosphère sombre d’un salon avec un guéridon peuplé d’objets aussi divers que parfois surprenants voire même effrayants : s’agit-il d’une photographie, d’une gravure, de collages, d’une peinture, d’une vanité, d’une nature morte ? Il y a un peu de tout cela dans cette allégorie fantastique que Philip vient à peine d’achever (les tasses ne sont pas vides) !
Philip y fait une sorte d’état des lieux, le constat (pessimiste ou réaliste ?) d’un vivant à l’amorce de la soixantaine.
Robin Cook, le délicieux auteur de polars qui était tombé amoureux de la France en s’installant en Aveyron, avait coutume de dire que « le noir, c’est raconter la mort aux vivants ». L’humour noir de Philip illustre peut-être la mort des vivants, la dérive lente mais inexorable de la Vie.

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La présence de fœtus semblera macabre à certains visiteurs. Savent-ils qu’au Quartier Latin à Paris, au musée Dupuytren fondé en 1835, on peut observer sur les rayonnages une collection de pathologies anatomiques de plusieurs milliers d’objets, squelettes, moulages de cire, organes humains mal formés immergés dans des bocaux. Dans ce musée de la science, tout baigne … dans le formol !

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Philip décline encore sa vision de la vie dans une série d’œuvres qui, telles des tentures, tapissent les murs de l’élégante salle néo-XIIIe siècle du château.
Le naturalisme y est omniprésent à travers des compositions campagnardes de fruits (parfois plus que mûrs) et légumes, de fleurs (parfois un peu fanées) et de petits animaux familiers. La présence humaine est suggérée par quelques objets principalement morbides, plaque funéraire, masque à gaz, fœtus encore. Un raccourci de l’existence en somme : la vie est à croquer mais la mort rôde ! Les sentiments qui nous étreignent face aux œuvres balancent entre ces extrémités.

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En écho à son cochon de l’accueil, Philip nous propose une fin d’exposition grand-guignolesque avec deux chicken shits, deux têtes de coqs décapités.
Il m’a tellement régalé que je ne peux le blâmer pour son crime de lèse-majesté au pays de la Houdan et de la Faverolles, deux « favorites » (au sens souverain du terme) d’Eure-et-Loir fleurons de l’aviculture française.
D’ailleurs, c’est la conclusion de ma brève conversation avec Philip, avec mon nom de famille (il signifie cercueil en anglais !), comment ne pourrais-je pas être transporté dans l’humour noir qui traverse souvent ses œuvres !
Plus sérieusement, hors cette pirouette, je ressors enrichi de mon errance dans les chemins artistiques vers lesquels sa sensibilité et son esprit inventif nous entraînent.
Loin des réseaux sociaux si souvent médiocres et désolants, j’ai aussi été conquis par les extraordinaires potentialités de la technologie numérique (en l’occurrence, la précieuse contribution des studios Bordas), maillon discret mais indispensable entre l’artiste et son œuvre imprimée.
Brexit ou remain, peu importe, l’art n’a pas de frontières, et il faut remercier Dominique Chanfrau d’avoir accueilli en son château-galerie (!) Philip Brooker, ce migrant singulier à la créativité plurielle et protéiforme.
Je suis déjà impatient de découvrir ses futurs travaux.

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PHILIP BROOKER Tout ce que je sais à ce jour … (everything I know so far …)
Exposition au château de Nogent-le-Roi (28210) du 8 octobre au 13 novembre 2016

Site de l’artiste : brookerworks.com

remerciements à Philip Brooker de m’avoir confié certains de ses clichés pour l’illustration du billet

Rondeau et Passacaille d’objets KC avec JeanDenis Robert

Pour exposer ses dernières œuvres, le photographe Jean-Denis Robert nous accueille dans un de ses lieux de prédilection.

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C’est en effet la troisième fois que Dominique Chanfreau, la dynamique adjointe aux actions culturelles de Nogent-le-Roi, l’inscrit dans l’excellent cycle de manifestations artistiques organisées au château de la cité d’Eure-et-Loir.
J’ai déjà eu l’occasion de vous faire largement connaître Jean-Denis Robert, JDR pour les friands d’acronymes. Vous trouverez les références des articles à la fin du billet.
Cet amoureux de la chine, ce fouineur invétéré des brocantes et vide-greniers, a choisi, une fois encore, de redonner une âme à ses objets cassés dans le cadre au charme suranné des salles du château. Un jubilant accident photographique, lui valant au bout d’un doigt une poupée à l’élégance vénitienne, fait office d’affiche.

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Rondeau & Passacaille d’objets KC : pour accroche, Jean-Denis conjugue son art avec la danse et la musique, autres passions sources d’indicibles émotions.
Le rondeau est un poème à forme fixe de trois strophes construites sur deux rimes, avec des répétitions obligées et se fermant sur lui-même, ce qui justifie l’origine de son nom.
La passacaille est une danse à trois temps au rythme lent qui développe des variations à partir d’un thème couplé à une basse obstinée.
Me revient en mémoire le refrain de l’héritage (infernal) du marchand de fromages (en) chanté par Charles Trenet :

« La table de son père
La montre de son frère
Le fauteuil de sa mère
La pendule à coucou
Une paire de bretelles
Une bouteille d’Eau de Vittel
Et une coiffe en dentelle
Qu’il se mettait au cou. »

Alors, pourquoi pas aussi une passacaille de François Couperin surgie d’un tableau ? Elle vous accompagnera, si vous le souhaitez, dans votre lecture:

Image de prévisualisation YouTube

Rien d’étonnant à ce que Jean-Denis, pour justifier sa démarche artistique, emprunte aux codes de la passacaille : « Je prends beaucoup de plaisir aux répétitions obligées, aux variations sans fin … J’aime fouiller les mêmes idées, j’aime m’acharner à torturer les mêmes éléments pour rythmer mes efforts. »
Qui a déjà visité une de ses expositions n’est pas dépaysé. Au premier coup d’œil, son installation d’objets hétéroclites me semble familière.
Je m’étonne, tout de même, en pénétrant dans son cabinet de (nouvelles) curiosités, de la présence dans différents recoins d’objets récupérés que l’artiste met en scène dans ses histoires photographiques.

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Il est rare qu’un artiste présente ses modèles en chair et en os ou … en bois et en fer. L’émotion est palpable de voir ces bibelots, jouets, instruments et babioles que Jean-Denis sort de leur condition d’objet dérisoire, promis à un probable rebut, pour les faire accéder à un statut d’objet d’art dans le « petit théâtre carré de son Hasselblad ».
On ne les retrouve pas tous dans les clichés accrochés aux cimaises, certains ont vécu leur époque de gloire dans des expositions antérieures, d’autres n’ont pas encore connu telle consécration. Ils sont là comme dans une formation en alternance pour se préparer à un éventuel avenir artistique, au bon vouloir du maître.
Repérer des correspondances ou des connivences peut constituer un jeu de piste qui apporte une note ludique à la visite : tiens, là sur la cheminée, la tondeuse à rouflaquettes et le grattoir à peinture, ce sont Scarlett et Jerry, deux People* dont JDR et son acolyte poète Per Sørensen nous contèrent la folle complainte dans leur beau-livre.
Il y a quelque chose de magique de voir ces « encombrants » de la société de consommation, ternes, usés, élimés, écornés, cabossés, fêlés, brisés, retrouver grâce, élégance, éclat, fantaisie, esprit même une fois élus par l’artiste pour ses chorégraphies photographiques.

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En cheminant entre les panneaux selon notre humeur, l’on découvre le poétique carnet de voyages organisés par JDR. Les thèmes très variés sont souvent agencés selon des associations de quatre photographies.
À l’entrée, véritable marchand de quatre saisons, toujours amoureux des mots qu’il insère désormais au sein même de ses photographies, Jean-Denis nous offre de savoureux amuse-gueules (d’atmosphère ?) : faim de printemps, pépie d’été, soif d’automne, fringale d’hiver.

Quatre saisons blog

À quelques pas de là, il nous invite à une plongée dans la Couleur. Au milieu de brisures d’écorce d’orange séchées sur une page de journal, un des deux canards en manchette de l’hebdomadaire satirique du mercredi nous lance discrètement un clin d’œil complice. Oui, ce canard à l’orange cuisiné par l’artiste est un régal.

expo JDR passacaille blog 19J'aurai ta peau

Variations autour de l’écorce d’orange : ailleurs, dans un grand format, on débusque deux individus s’invectivant : « J’aurai ta peau ! »
Je passe maintenant devant un rayon de photos classées X : n’imaginez rien de libidineux, JDR nous fait simplement réviser quelques éléments de code de bonne conduite.

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Attention bêtes à cornes ! Le photographe fabuliste nous prévient d’une éventuelle circulation de bovins et de … gastéropodes. Il y a là quelque chose de Robert Desnos, rappelez-vous sa fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête, ça n’existe pas, et pourquoi pas … avec les surréalistes. Jean-Denis s’y réfère dans son texte de présentation : « Merci aux surréalistes qui ont bouleversé nos consciences en nous montrant les chemins de tant de pratiques poétiques et picturales ».
Justement, dans son traitement de réhabilitation d’objets reclus, aussi réjouissant qu’il soit, JDR sait aussi interpeller avec gravité le visiteur.

Manhattan blogKaboul blog

La vision en surplomb de fragments d’ébénisterie mise en perspective d’un rébus, voilà réunis Manhattan et Kaboul, comme dans la chanson à succès de Renaud. Son auteur mettait en scène deux victimes des attentats de 2001 à New York : un jeune Portoricain qui travaillait dans les tours du World Trade Center et une petite fille afghane tuée pendant l’attaque de son pays par la coalition menée par les États-Unis.
Ces jours-ci, les deux photographies trouvent un écho supplémentaire avec la résurrection ou disons même la récupération artistique de Renaud, un sujet chantant qu’on ne parvenait plus à identifier. Je ne résiste pas à vous citer quelques vers de sa belle nouvelle chanson Les mots :

« Écrire et faire vivre les mots, sur la feuille et son blanc manteau
Ça vous rend libre comme l’oiseau, ça vous libère de tout les mots,
Ça vous libère de tout les maux …
Poèmes, chansons, brûlots, vous ouvrent des mondes plus beaux
Des horizons toujours nouveaux, qui vous éloignent des troupeaux
Et il suffit de quelques mots, pour toucher le cœur des marmots … »

Poèmes, chansons, brûlots, mais aussi photos, vous ouvrent des mondes plus beaux !
Trois jeunes feuilles de rhubarbe et la religion se plante au mont des oliviers. C’est là que Jésus se rendit le jeudi soir de la dernière Cène et avant son arrestation.

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Une même photographie recto verso masque la perspective d’une ouverture style baroque du lieu. Double clic ou l’envers du miroir … ou de l’autre côté du trottoir !

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C’est fou comme une photographie peut stimuler l’imaginaire. Ces coureurs cyclistes miniatures me renvoient au vaste grenier de ma maison école, refuge de mon enfance secrète et des oiseaux égarés. Ils avaient l’odeur des vacances. Je les engageais entre mes doigts dans des ascensions redoutables, des descentes vertigineuses ou des sprints homériques. Pour établir le classement de mon étape, je les retournais pour noter le nom que j’avais inscrit sous le socle.

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Détalant en sépia, ne serait-ce pas le jeune Voleur de bicyclette cher à Vittorio De Sica qui vient de dérober l’engin du colleur d’affiches ? Je pense aussi à François, l’inénarrable facteur de Jour de fête perdu lors de sa tournée à l’américaine au milieu du peloton d’une course cycliste.
On ne visite pas idiot en compagnie de Jean-Denis. Il n’est pas surprenant que l’exposition soit prétexte à des ateliers créatifs ouverts aux enfants de 7 à 107 ans !
C’est encore une autre forme de voyage auquel il nous invite en délestant ses poches de quelques menues monnaies.

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Nous étions jeunes et larges d’épaules, bandits joyeux, insolents et drôles, on the road again, again, de l’Inde au Maghreb en passant par Dublin, Varsovie et Budapest. C’est le money time !

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Dans la troisième salle en enfilade, Jean-Denis nous propose une brève révision de notre alphabet. J’eus l’occasion de vous entretenir longuement de son abécédaire: http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/15/quand-le-photographe-jeandenis-robert-nous-alphabetise/

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Je me cite :
« Au gré de ses glanes, Jean-Denis met en scène un petit théâtre de mots avec humour, fantaisie, dérision, jubilation, poésie, magie aussi. Il joue avec les lettres et les mots, se joue des mots, crée des mots images, invente des images mots.
Il me renvoie à mon enfance lorsque, dans le grenier familial (encore), je feuilletais les vieux albums d’avant-guerre de Benjamin Rabier ou, quand, peu inspiré par la leçon du maître, mon regard s’évadait vers les tableaux didactiques suspendus aux murs. »

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Jean-Denis a choisi la pièce style néo-XIIIe siècle pour « passacailler » sa collection de VRKC (verres cassés). Sont-ce les reliquats d’un repas, ils parsèment la salle. J’ai bien un début d’explication en admirant le verre de Rabelais, objet indispensable au géant dans sa quête de la Dive Bouteille. Il me semble que la plume bleue, à la fois outil de l’écrivain agité et agitateur du cocktail de ses délires verbaux, apparaissait déjà dans l’abécédaire de JDR à la lettre G … comme Gargantua. Santé à messieurs Alcofribas Nasier et Jean-Denis Robert, chacun à sa manière, abstracteurs de la quinte essence!

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 On est dans la démesure : « À boire, à boire, à boire » éructait Gargantua en arrivant au monde. Près de la cheminée, quelque moine (Frère Jean des Entommeures ?), le Quart Livre dans les bras, constate les dégâts de la joyeuse ripaille.

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L’ivresse m’étreint. Je pense aux bergers gardant les vignes du pays de Gargantua pour empêcher les étourneaux de manger les raisins, et croisant au grand carrefour les ceusses de Lerné en route pour vendre leurs fouaces à la ville.
« C’est un régal céleste, sachez-le, que de manger au déjeuner des raisins avec de la fouace fraîche, surtout des pineaux, des sauvignons, des muscadets, de la bicane ou des foireux pour ceux qui sont constipés, car ils les font aller long comme une pique, et souvent, pensant péter, ils se conchient : on les appelle, pour cette raison, les penseurs des vendanges. »
Est-ce nécessaire de vous conter la suite ? Non seulement, les fouaciers de Lerné ne consentirent point à céder quelques morceaux de leur marchandise mais outragèrent les bergers en les traitant de « mauvaise graine, de brèche-dents, de jolis rouquins, de coquins, de chie-en-lit, de vilains drôles, de faux-jetons, de fainéants, de goinfres, de ventrus, de vantards, de vauriens, de rustres, de cassepieds, de pique-assiette, de matamores, de fines braguettes, de copieurs, de tire-flemme, de malotrus, de lourdauds, de nigauds, de marauds, de corniauds, de farceurs, de farauds, de bouviers d’étrons, de bergers de merde, et autres épithètes diffamatoires de même farine. » Ce fut l’origine dérisoire de la guerre picrocholine !
Comprenez que je me délecte, je fus autrefois justement reporter de guerre sur ces champs de bataille voisins de l’abbaye de Seuilly en Touraine. Non je n’ai pas abusé du divin nectar, en effet, j’y ai réalisé, il y a une dizaine d’années, un film dans le cadre d’une classe d’initiation artistique (littéraire en l’occurrence) avec des lycéens de seconde.

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À chacun ses émotions, Jean-Denis me confie celle d’un ami devant sa photographie Rouge : souvenirs de fêtes de l’Huma, « du journal que l’on vend le matin d’un dimanche à l’affiche qu’on colle au mur du lendemain » comme le chantait Ferrat dans Ma France! Beaucoup de beaux moments solidaires, de désillusions aussi sans doute !
Moi aussi je pense à Jean d’Antraigues et aux marins du Potemkine, à la scène de l’escalier monumental d’Odessa dans le chef-d’œuvre éponyme du réalisateur Eisenstein.
Les rayons parcimonieux du soleil dansent aussi une passacaille à travers les vitraux de la salle.
C’est une belle manière d’achever mon errance que de méditer quelques instants devant l’esthétisant Entre chien et loup.

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Atmosphère, atmosphère ! Comme à l’issue de chacune des expositions de Jean-Denis Robert, on sort enrichi, réjoui, apaisé, revivifié, optimiste de son œuvre de réhabilitation d’objets de récup’.
La culture ouvre à tous les possibles, aussi j’ose la référence à une pesante actualité : visitez vite les appartements conspiratifs du château de Nogent-le-Roi où le photographe Jean-Denis Robert exp(l)ose sa verve surréaliste.
Mieux encore, l’artiste vous suggère de ne plus rien jeter : « Apportez vos verres cassés, vos poupées malades, vos jouets tordus … Boîtes, parapluies, chapeaux, boutons … Tout objet usé, « KC » est bien venu ! ». Certains jours, en votre compagnie, il vous emmènera sur les pistes de la création.

JEANDENIS ROBERT
Du 7 avril au 1er mai 2016
Rondeau & Passacaille d’objets KC au château de Nogent-le-Roi
Ouverture mercredi, samedi, dimanche de 14h à 18h

Pour en savoir plus sur le travail de Jean-Denis Robert :
http://encreviolette.unblog.fr/2011/09/27/martin-lartigue-et-jean-denis-robert-exposent-au-chateau-ou-les-beaux-dommages-collateraux-de-la-guerre-des-boutons-dyves-robert/

http://encreviolette.unblog.fr/2013/03/09/les-people-de-jeandenis-robert-et-per-sorensen-sont-entres-dans-paris/

http://encreviolette.unblog.fr/2013/04/08/jeandenis-robert-clemence-veilhan-et-david-meignan-ramenent-des-objets-reclus-au-chateau-de-nogent-le-roi/

*PEOPLE de J.D Robert et P. Sørensen, beau-livre, 68 pages 30×30 cm, 35  € (il est souvent en promotion à 30 €).
Pour le commander directement auprès de JD. Robert, cliquer sur le lien http://www.jeandenisrobert.com

 

Demi Jour de fête avec Jacques Tati

Il me faut remettre un peu d’ordre dans mon espace numérique. Encore fraîchement ému par les lauriers tressés par la population locale, je vous ai entretenu de la réalisation du film sur la mémoire d’un village d’Ariège qui a occupé la seconde moitié de mes vacances. Mais, auparavant, au début du mois de juillet, j’avais déjà concrétisé un rêve qui concerne aussi le cinéma, est-ce un hasard ? Sans doute pas !
Ah le premier jour des vacances ! J’ai la faiblesse de croire qu’il ne possède plus, aux yeux des enfants blasés (mais aussi sans doute moins naïfs) d’aujourd’hui, la magie qu’il dégageait au temps de ma communale. Il possédait d’autant plus un caractère festif qu’il coïncidait avec la fête nationale.
La veille, le 13 juillet donc, c’était déjà un peu les vacances avec la distribution des prix au théâtre municipal. Sans doute un moment de frustration pour certains de mes camarades mais, égoïstement, j’étais fier de monter sur la scène à plusieurs reprises pour recevoir les compliments de quelques notables locaux. J’ai encore en mémoire les livres qu’on m’offrit en ces occasions, certains même sont à portée de main.
Le lendemain matin, sans qu’il y eût d’obligation, sinon morale et civique, nous nous retrouvions tous sur la place Bréviaire de mon bourg normand pour défiler, en rangs mais guère au pas, dans la rue de la République égayée de fanions tricolores, jusqu’au monument aux morts. Après la sonnerie aux soldats tombés pour la France, les discours prononcés par quelques autorités (les mêmes que la veille ?) et une Marseillaise jouée avec plus ou moins de justesse par l’harmonie municipale, nous retraversions la ville, encore moins au pas, sous les accents déjà un peu moins martiaux des musiciens qui précédaient le cortège. À défaut d’entonner le Chant du Départ qui serait bientôt popularisé par les enfants de La Guerre des Boutons d’Yves Robert, nous osions par contre, avec malice, chanter le fameux « Encore un carreau d’cassé ! V’là l’vitrier qui passe », hymne incontournable des … colonies de vacances toutes proches maintenant, quelques minutes encore. Le cortège se dispersait devant la mairie, les adultes vers le vin d’honneur offert par la municipalité, et nous … vive les vacances ! Régnait vraiment, à cet instant, comme un air de libération et de liberté, les jeux, les cabanes dans les bois, le Tour de France aussi, vous le savez bien.
Et bientôt le voyage ! Car si, effectivement, certains de mes camarades auraient vite l’occasion de chanter la comptine du vitrier lors de leurs « jolies colonies de vacances » (Pierre Perret allait bientôt leur rendre hommage (!)), j’eus l’immense chance, à l’époque, de pouvoir partir chaque été en voyage avec mes parents.
Ah ces départs ! De merveilleux souvenirs, des joies intenses : l’automobile noire pimpante, les valises sur le toit, papa « peugeotiste » au volant, mon oncle (vous le connaissez, je l’ai évoqué dans un billet du 19 mai 2009 avec celui de Jacques Tati, tiens donc) comme navigateur avec les cartes Michelin orange et bleu, et moi à l’arrière entre maman et mon frère. Il y avait encore comme un parfum des premiers congés payés par le Front Populaire et immortalisés par les photographies de Robert Doisneau. Il y avait la légèreté de Charles Trenet qui sut si bien capter l’air de cette époque :

« … Nationale Sept
Il faut la prendre qu’on aille à Rome à Sète
Que l’on soit deux trois quatre cinq six ou sept
C’est une route qui fait recette
Route des vacances
Qui traverse la Bourgogne et la Provence
Qui fait d’Paris un p’tit faubourg d’Valence
Et la banlieue d’Saint-Paul de Vence
Le ciel d’été
Remplit nos cœur de sa lucidité
Chasse les aigreurs et les acidités
Qui font l’malheur des grandes cités
Tout excitées
On chante, on fête
Les oliviers sont bleus ma p’tite Lisette
L’amour joyeux est là qui fait risette
On est heureux Nationale 7. »

Je me souviens avec acuité de cette route des vacances vers les rivages du Midi, les premiers chants des cigales, les premières odeurs de garrigue, les routes ombragées avec les platanes formant une voûte, défigurées aujourd’hui par la civilisation automobile.
Au début de l’été, j’ai donc roulé pendant quelques heures, poussé par cette joyeuse nostalgie. Cela faisait longtemps que je caressais le projet de (re)vivre au propre comme au figuré un jour de fête de l’immédiat après-guerre. Il fallait juste trouver l’occasion car le lieu de mon rêve se situe sinon hors des sentiers battus, du moins à l’écart de la route qui me mène vers le Midi toulousain et pyrénéen.
C’est un peu curieux de dire à l’écart pour un village qui se trouve quasiment en plein milieu de notre douce France, à une cinquantaine de kilomètres de Bruère-Allichamps une petite commune du Cher considérée comme le centre géométrique de la France. Une colonne milliaire, à l’origine érigée par l’empereur Caracalla au IIIème siècle au carrefour des voies romaines, en marque le supposé emplacement au milieu de l’artère principale.
Lecteurs cinéphiles, rappelez-vous le début de L’argent de poche, le film de François Truffaut. C’est le dernier jour de classe, l’instituteur dit au revoir à ses élèves dont beaucoup vont partir en colonie de vacances. De là-bas, justement de Bruères-Allichamps Martine enverra une carte postale du monument à son cousin Raoul qui, à la rentrée, la présentera au maître lequel saisira l’occasion pour faire une séquence de géographie.
Magie du cinéma quand tu nous tiens, moi, c’est à Sainte-Sévère que je me rends, une autre commune du Berry d’environ 800 âmes, située dans le département de l’Indre, dans cette contrée du Boischaut autrefois décrite comme un pays pauvre de brandes et de gâtines propice aux légendes mystérieuses et à la sorcellerie. La mare au diable de George Sand c’est là : la dame de Nohant avait élu domicile à une douzaine de kilomètres.

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Ce matin, c’est Jour de fête, j’ai, en effet, rendez-vous avec un pan d’histoire du cinéma français, le film éponyme de Jacques Tati. Vous avez tous ri au moins une fois des facéties de « Françoué » le facteur dans sa tournée à l’américaine. « Rapidité, rapidité ! »
En 1943, pour échapper au Service du Travail Obligatoire, Tati se réfugia, en compagnie de son ami le scénariste Henri Marquet, au Marembert, un hameau situé à six kilomètres de Sainte-Sévère : « Là, j’ai été surpris parce qu’il y avait la guerre, mais on avait l’impression qu’à l’intérieur même de Sainte-Sévère, on ne s’en apercevait pas du tout. C’est quand même formidable de voir des gens qui savent vivre. J’ai pensé que si un jour je faisais un film, je viendrais le tourner là. » Le cinéaste, étonné par ce coin de France profonde hors du temps, hors de l’époque et hors de l’Histoire, tint parole. À la mi-mai 1947 (trois mois après ma naissance), les habitants de Sainte-Sévère virent s’installer sur la place de leur village une fête foraine qui n’en repartit qu’en septembre. En effet, cinq mois furent nécessaires pour tourner un Jour de fête.

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Je n’avais jamais mis les pieds à Sainte-Sévère-sur-Indre et, pourtant, lorsque je débouche sur la place, je me sens en pays de connaissance : la porte en ogive du XVe siècle, la halle aux grains édifiée en 1696 par le baron de Sainte-Sévère, un frère de Louis XIV, mieux encore, la roulotte des forains près du vieux calvaire et le mât avec le drapeau tricolore, éléments emblématiques du film. Tout m’est familier.
J’ai vite fait de compléter le décor et de localiser l’emplacement du café Bondu, né de l’imagination de Tati, avec sa fenêtre au premier étage où surgissait promptement le facteur dépossédé de son vélo. Elle est d’ailleurs grande ouverte, qui sait s’il ne va pas y apparaître.

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Le temps semble s’être suspendu depuis soixante-huit ans, figé plutôt, car passent quelques minutes avant que je n’aperçoive âme qui vive … à l’exception de François qui a commencé la distribution du courrier.

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Curieuse sensation que je m’explique vite : je conservais évidemment le souvenir d’une place animée et joyeuse avec son manège, ses stands forains, le chapiteau du cinéma ambulant.
Il m’appartient de donner de la couleur au présent, un peu comme l’avait envisagé Jacques Tati lors du tournage. En effet, il avait comme idée de départ de tourner un film en couleurs, le premier de l’histoire du cinéma français. Ça tombe bien, les usines Thomson qui viennent de mettre au point le procédé Keller-Dorian et souhaitent le commercialiser pour concurrencer le Technicolor américain, cherchent des expérimentateurs, ainsi ils fournissent à Tati de la pellicule gratuite et même un technicien payé. Par sécurité, le film est tourné malgré tout avec deux caméras, l’une réalise la prise de vue en couleur, l’autre en noir et blanc. Malheureusement, le développement exigeant un procédé de tirage très complexe, le laboratoire de Thomson ne parviendra jamais à tirer la pellicule couleur. La première version du film fut donc montée avec les rushes de sécurité en noir et blanc.
Le cinéaste avait pensé son film en couleur : « Je m’étais donné beaucoup de mal pour faire ce film en couleurs. J’avais fait repeindre beaucoup de portes dans le petit village en gris assez foncé, j’avais habillé tous les paysans avec des vestes noires et surtout les paysannes, pour qu’il n’y ait presque pas de couleurs sur cette place. La couleur arrivait avec les forains, le manège, les chevaux de bois, et les baraques foraines. Quand la fête était terminée, on remettait la couleur dans les grandes caisses et la couleur quittait le petit village. » Une démarche métaphorique et poétique !

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Peu après le soixantième anniversaire du tournage du film, à l’initiative de la communauté de communes, une Maison de Jour de fête a ouvert ses portes, en 2009, à Sainte-Sévère, dans un angle de la place. Les visites débutant à 10 heures, je choisis, en attendant, de flâner dans les rues de … Follainville. En effet, le village est baptisé ainsi dans le film, encore que les spectateurs les plus attentifs découvriront dans un plan le vrai panneau indicateur d’entrée de Sainte-Sévère. Il s’agit beaucoup moins d’une erreur de script qu’un clin d’œil de Tati en guise de reconnaissance éternelle envers la population de Sainte-Sévère.
Tati avait déjà sympathisé avec les Sévérois durant son exil sous l’Occupation. Quand il revient pour tourner, il bénéficie d’un budget réduit au minimum. Cette modestie de moyens, outre qu’elle le contraint à beaucoup d’ingéniosité (mais le bougre en a à revendre), va favoriser le rapprochement de l’équipe technique et des autochtones.
Chaque matin, le régisseur réveille l’équipe avec la cloche du village. On réquisitionne la charrette du père Albert un antique camion à ridelles qui a connu la bataille de la Marne, un tracteur Farmer flambant neuf pour le convoi des forains.
Pour la figuration, Tati puise dans la population locale : le cafetier devient garde-champêtre, un voisin du Marembert interprète le maire, Monsieur Pasquet le bouilleur de cru joue dans la fanfare. Quand il fait beau, l’instituteur lâche ses élèves avant l’heure pour participer à des scènes de manège de chevaux de bois, Tati les dédommage en bonbons. Le curé relaie en chaire les instructions du cinéaste, les habitants devront mettre leurs habits du dimanche. Parfois, les intérêts des uns et des autres divergent, les gens d’image pensent à leurs raccords lumière, les paysans à leurs récoltes. Le succès du film sera aussi celui des habitants de Follainville, pardon, de Sainte-Sévère. Ils en gardèrent un souvenir émerveillé.
« Servez-vous de mon nom pour développer le tourisme » aurait conseillé un jour le cinéaste qui revint régulièrement au village. C’est ainsi que des milliers de cinéphiles du monde entier rallient, comme moi aujourd’hui, ce petit coin paisible de France profonde. Selon les dires de l’aimable personne à l’accueil, la Maison de Jour de fête reçoit annuellement 9 000 visites, un chiffre très honorable si l’on compare aux 32 000 touristes intéressés par George Sand, la voisine de Nohant.
Les derniers témoins directs du tournage se comptent sur les doigts d’une main. En ce début de matinée, le bourg se réveille lentement. Dans ma déambulation avide, mon regard débusque les indices et allusions au film. En face de la halle, à la vitrine d’une pâtisserie salon de thé, moins souriante que les couplets de Charles Trenet, la chanson (ou la course) folle du facteur qui s’envole devient une terrible métaphore contre la mondialisation dont, mine de rien, le visionnaire Tati dénonçait les futurs effets pervers derrière sa pantomime. Le commerce est à vendre.

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Moins dramatique malgré son regard inquisiteur, Françoué nous attend à la devanture cocardière du Fournil Sévérois où j’achète des croissants. Craint-il qu’un couple de touristes bataves lui embarque son antique bécane Peugeot 1911 ?

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Les vélos, ça ne manque pas dans les rues de Sainte-Sévère !
Je pourrais boire le « coup du père François » au café Le Du Guesclin, ainsi nommé parce que Bertrand Du Guesclin, connétable de France sous le roi Charles V, vint assiéger le bourg à la tête des troupes françaises en juin et juillet 1372. Mais le pauvre a perdu son statut de héros local et m’en tenant à ma ligne de conduite « tatillonne », je lui préfère le bar tabac PMU.

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À quelques pas de là, je me retrouve devant l’authentique boucherie de film, elle aussi à vendre, signe que le village se meurt lentement. Bien sûr, je pense au gag du boucher qui tranche avec sa « feuille » le colis, déposé sur le billot par François, contenant une paire de chaussures neuves. Je constaterai de visu les dégâts, plus tard.

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Bien d’autres vitrines exposent la silhouette dégingandée du facteur ou des photogrammes du film avec notamment Roger le forain.

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Un dépliant proposé gratuitement nous invite à retrouver les différents lieux de tournage à l’intérieur du bourg ainsi que dans les environs. Pour avoir vu et revu le film, l’avoir aussi analysé lors de stages de formation de professeurs, je replace assez aisément diverses scènes dans le contexte d’aujourd’hui. Ainsi, en descendant la rue Basse, je m’attends presque à me voir dépasser par un vélo roulant tout seul et le facteur lui courant après. C’est tellement plus drôle que les récents soupçons de vélos électriques à l’encontre des champions cyclistes Froome et Cancellara.

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L’hôtel de l’Écu est devenu le Relais du facteur. Le magasin des Galeries berrichonnes tenu autrefois par la caissière du cinéma ambulant a aménagé un petit musée à la gloire du facteur dont l’effigie figure sur plusieurs articles en porcelaine du Berry. Outre la tournée à l’américaine, Tati a développé involontairement le merchandising.

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Bientôt 10 heures, je me redirige vers l’ancienne place du marché. Quelques parents mitraillent leur progéniture à côté du facteur, une adolescente préfère un selfie avec Françoué ! Je n’ose imaginer comment Tati eût brocardé cette civilisation du portable. En fait, sur certains plans du film, ce visionnaire avait déjà presque imaginé le téléphone mobile à bicyclette !!!

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Je me poste devant le mât de cocagne et me remémore les gags liés à son érection. La réalité dépasse parfois la fiction : je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, dans le petit village d’Ariège évoqué dans le billet précédent, l’installation, sur le pré commun, du podium pour l’orchestre, en vue de la fête, donnait lieu à des saynètes également très cocasses.
Remarquez, certains jeunes égarés sur la place de Sainte-Sévère pourraient avoir des doutes sur ma santé mentale à observer (sans strabisme divergent comme l’employé municipal du film) durant plusieurs minutes un vulgaire mât surmonté du drapeau bleu blanc rouge !
Nous entrons maintenant dans la Maison de Jour de fête aménagée dans un ancien entrepôt en pierre du pays. La magie se poursuit. On est immédiatement immergé dans l’univers du film et en attendant que d’autres visiteurs arrivent, on est invité à se promener dans la reconstitution du bureau de poste.

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En décrochant les antiques combinés téléphoniques, on peut écouter divers dialogues du film.
Sur un authentique calendrier des postes de 1947, je constate qu’on célébrait saint Nestor le jour de ma naissance, c’est toujours le cas !
Sur une armoire métallique, repose une bécane ou un biclou. L’engin n’est pas loin d’être en aussi piteux état que le célèbre cliché hommage de Robert Doisneau.

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En 1946, Jacques Tati avait cosigné, déjà avec Henri Marquet, un court métrage intitulé L’École des facteurs. Il y inventait et interprétait le personnage du postier cycliste avec son épaisse moustache brune, sa vareuse un peu courte et ses jambes trop longues ! Il se prénommait aussi François. Beaucoup de gags figurant dans ce court film de dix-huit minutes furent repris dans Jour de fête, ainsi par exemple, celui où François lancé sur sa bicyclette, agrippe en pleine course l’abattant d’un camion et poursuit en roulant l’estampillage et le timbrage du courrier. Brouillon de Jour de fête, L’École des facteurs mettait en scène trois préposés qui décomposaient sous le contrôle de leur supérieur chaque geste du rituel de la remise du courrier afin d’améliorer leur efficacité et rendement. Hilarante séance de taylorisation !

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Ç a y est, la séance va débuter, nous serons finalement les deux seuls spectateurs. Comme dans Jour de fête, la caissière contrôle les billets à l’entrée de la tente du cinéma ambulant. Une voix un peu directive (ça fait partie de la mise en scène) nous commande d’avancer et de nous installer sur les gradins de bois.
Comme au temps du cinéma de Papa (qui fut aussi celui de mon enfance), après que le coq de Pathé-Journal eût lancé son chant, sont d’abord projetées les actualités de 1947 : Vincent Auriol est élu à la présidence de la République à Versailles, on parle aussi du pape Pie XII mais pas un mot sur mon arrivée au monde !
Sans que l’on puisse véritablement taxer Tati d’antiaméricanisme primaire, il faut reconnaître que son film de résistance à l’américanisation et à l’intensification du travail pouvait surprendre dans le contexte de l’époque. Le débarquement des troupes américaines en Normandie était encore très récent. En pleine « guerre froide », il y eut même une base militaire américaine dans le cadre de l’OTAN à Châteauroux, à une cinquantaine de kilomètres de Sainte-Sévère. Certains exégètes trouvèrent même un vague air de général de Gaulle à travers la silhouette en uniforme et casquette du facteur s’acharnant à mettre debout sinon la France du moins le mât avec le drapeau tricolore.
Je m’attendrais presque maintenant à l’apparition d’une ouvreuse nous proposant « bonbons, caramels, esquimaux, chocolats », il me semble qu’Annie Cordy chanta même ce refrain !
Aujourd’hui, pas d’entracte, place au « grand film » en scénovision : sous mes yeux déjà émerveillés, le décor de Jour de fête s’anime.

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Le vélo du facteur avec son grelot si caractéristique passe même seul sur l’avant-scène.
Nous voilà embarqués pour un voyage d’une quarantaine de minutes dans l’histoire du tournage de Jour de fête que nous raconte un enfant qui a tout enregistré à l’époque avec … un moulin à café. Décors reconstitués, rushes, scènes inédites, animations en 3D avec des lunettes adaptées, cette scénovision restitue avec beaucoup de poésie et sensibilité l’ambiance du tournage et l’osmose sincère et émouvante entre les habitants de Sainte-Sévère et le cinéaste.
L’enfant complice nous délivre quelques secrets de tournage qui, en majorité n’en sont plus pour moi mais je joue le jeu avec délectation. Ainsi, nous révèle-t-il que la vieille commère courbée en deux avec sa chèvre est interprétée par un homme grimé et travesti, Delcassan, l’un des rares acteurs professionnels du film. Il nous explique aussi le principe de la nuit américaine avec l’emploi d’un filtre bleu permettant de tourner les scènes de nuit en plein jour.
Il m’apprend, par contre, et nous fait repérer sur un plan séquence, la présence d’un homme en chemise blanche circulant au milieu de l’effervescence de la fête. Il était chargé de faire bouger les figurants un peu trop statiques.
Il nous fait revivre le 19 juin 1949, jour de la véritable première de Jour de fête (le film est sorti quelques jours auparavant dans quatre salles parisiennes). Tous les habitants sont là pour accueillir Jacques Tati et son équipe. Le cinéaste coupe un ruban tricolore qui barre l’entrée du village. Un pâtissier a confectionné un gâteau en forme de buste à l’effigie du facteur. Près de la halle, on a tendu un grand drap blanc. La population locale est debout, en effet, dans un excès de mauvaise humeur, le curé a refusé de prêter les bancs de l’église parce qu’ont disparu au montage les plans où il figurait avec les enfants du catéchisme. Obscurité oblige, la projection se déroule à la nuit tombée. Bientôt, une voix trouble le silence intimidé : « Mes oies ! »… Les rires fusent. Ce fut un grand Soir de fête !
À l’issue de la projection, le maire remit à Jacques Tati les clés de la ville et lui tint ce discours : « Par votre talent, notre village sans histoire du centre de la France devient, par la grâce du septième art et la jovialité de ses habitants, le centre géométrique de la bonne humeur … »
Emmanuel Tatischeff, présent en cette occasion, emporta de Sainte-Sévère une photographie de son fils en tenue de facteur. À son domicile, il la plaça dans un cadre doré qu’il suspendit à côté du portrait de son père ambassadeur en uniforme d’apparat. Il aurait eu cette remarque magnifique : « Voyez en deux générations, le destin d’une famille ! »
Il y eut d’autres Jour de fête. Ainsi, en 1961, Jacques Tati qui tenait à ses couleurs, remonta une nouvelle version du film et demanda à Paul Grimault, le réalisateur du Roi et l’Oiseau, de colorier au pochoir certains détails tels le drapeau tricolore, les lampions, le catadioptre du vélo du facteur. Il tourna même quelques nouvelles séquences avec l’ajout du personnage d’un jeune peintre faisant le portrait de la fête, artifice de son projet originel où la fête apportait ses couleurs au village. Bricoleur ingénieux et génial, Tati n’était jamais à court d’idées.
Jacques décède en novembre 1982 avant que … son rêve se concrétise. En 1986, sa fille Sophie ressort de la cave du domicile familial de vieilles boîtes renfermant la copie originale tournée en couleurs. Les temps ont changé, les techniques ont progressé. L’opérateur-réalisateur François Ede a raconté l’histoire rocambolesque des aventuriers du film perdu dans Jour de fête ou la couleur retrouvée. Les laboratoires Eurocitel vont enfin venir à bout du procédé du Thomson-color. On découvre enfin les couleurs des chemises à carreaux des forains Roger et Marcel. La bande-son est retravaillée, j’ai négligé honteusement de vous parler de « l’écriture sonore » si particulière (mais si signifiante) et méticuleuse de Tati. J’ai pensé à lui, cet été, lorsque j’étais réveillé à la ferme par le chant d’un coq enroué … réplique de celui qu’il avait attendu toute une nuit, magnétophone en bandoulière, avec son équipe technique.
En janvier 1995, sort sur les écrans la version originale restaurée de Jour de fête en couleurs, presque un demi-siècle après le tournage. Émouvant bonheur posthume pour Jacques Tati et tous les amoureux du cinéma !

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La voix off, toujours aussi directive, nous invite maintenant à quitter les gradins et suivre un couloir jusqu’à la salle du café Bondu telle qu’elle fut reconstituée dans les studios d’Épinay-sur-Seine pour les besoins du tournage.
Nous grimpons dans les cintres jusqu’à une passerelle surplombant le décor. Sur un écran placé au-dessus du comptoir, André Delepierre dit Pierdel, accessoiriste sur le film, dévoile les secrets de ce qu’on n’appelait pas encore effets spéciaux, à l’époque. Il réalisait ses trucages en s’appuyant sur ses connaissances de magicien qu’il avait été. Au cours de sa riche carrière, il collabora notamment avec Orson Welles, Jean-Pierre Melville, Marcel Pagnol, Claude Lelouch : un grand monsieur humble du septième art.
Avec la simple découpe d’une silhouette dans l’encoignure d’une porte, il donnait l’illusion que le café Bondu était toujours … bondé en ce jour de fête.

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Je voudrais suspendre le temps, presque prendre l’apéritif (c’est l’heure !) dans le café. Je fais quelques photographies pour vous, des plans du film reviennent en ma mémoire mais … la « voix » me rappelle à l’ordre, à croire que je suis réellement surveillé. C’est presque un gag à la Tati qui savait si bien capter et anticiper les comportements de chacun.
Avec gentillesse, la dame à l’accueil m’indique sur un plan la route serpentant dans la campagne où furent tournés les premiers plans du film : l’arrivée des forains, les paysans à leurs travaux de fenaison, les chevaux de bois à l’arrière de la roulotte narguant presque de vrais chevaux qui s’éloignent dans un pré.
En mon demi-jour de fête, j’ai pris la place du gamin heureux qui suit le cortège en sautillant d’un pied sur l’autre. Les jeunes générations ont peut-être du mal à me comprendre mais je retrouve mon enfance.

chevauxblog1.jpgChevaux de bois au musée des Arts forains de Paris

Moins curieusement qu’il n’y paraît, dans les raisons qui me poussent à réaliser, avec infiniment de modestie, des films sur les anciens d’un petit village d’Ariège (voir billet précédent du 3 septembre 2015) résident en partie mon attachement à Jour de fête.
C’est ce même amour du cinéma qui me conduisit à collaborer à la commémoration du cinquantenaire du film La Guerre des Boutons d’Yves Robert (voir billets des 9 juillet 2010 et 3 octobre 2011).
Il serait injurieux de restreindre le film de Tati uniquement à une simple farce rurale. D’ailleurs, il faut rappeler qu’il obtint le prix du scénario à la Mostra de Venise en 1949 et le Grand Prix du Cinéma français en 1950.
Chaque film digne de laisser une trace dans l’Histoire du cinéma réclame un retour sur l’époque où il fut conçu. Plus encore aujourd’hui, Jour de fête possède une vraie valeur documentaire. Au-delà du burlesque, il révèle l’atmosphère d’un petit village français à la sortie de la guerre, aspirant à retrouver une certaine joie de vivre avec des bonheurs simples.
On imagine difficilement en notre époque où les chaînes thématiques sur les animaux, les parcs d’attractions, les réserves africaines prolifèrent, combien l’arrivée du petit peuple forain et circassien transformait la vie de nos villages pendant quelques jours. La visite d’une ménagerie et la vision de fauves en chair et en os attisaient notre curiosité et … nos peurs. Lors d’une récente exposition sur « l’invention du sauvage » au musée des arts premiers au quai Branly, j’ai appris avec effarement qu’il y eut même de véritables zoos humains au temps peu glorieux de la colonisation et de l’esclavage. J’ai connu les baraques où l’on exposait ce qu’on appelait alors des « monstres de foire », femme à barbe, homme à deux têtes.
J’ai déjà évoqué ma nostalgie de ces fêtes de village dans un billet consacré à ma visite du musée des arts forains à Bercy (voir 5 janvier 2010). Ce furent les fêtes de mon enfance avec les manèges, les loteries, les stands de tirs, les jeux de massacre. Ah le « chamboule tout » où il s’agissait de déloger d’une étagère un empilement de boîtes de conserve bosselées avec des boules flasques enveloppées dans un bas. Combien de parties n’ai-je pas faites avec mon cousin Philippe pour revenir heureux et fier d’offrir aux parents une vulgaire bouteille de mousseux ? Cela mettait peut-être l’infâme breuvage au prix du Dom Pérignon !
Mise en abîme, Tati inscrit le cinéma dans le cinéma lorsqu’il invite les gens de Follainville à une projection sous la tente d’un documentaire (presque un film de propagande) sur la modernité de la Poste en Amérique. C’est aussi quelque part un hommage à Méliès et, pour moi ici, le prétexte à un clin d’œil à Renée Bonneau et son excellent polar Meurtre au cinéma forain (voir billet du 1er mars 2012).
Il y a même une allusion au western puisqu’en seconde partie de séance, Roger, chemise à carreaux et stetson sur la tête, projette Les rivaux de l’Arizona. Je me souviens que, gamin, on lisait les petits formats illustrés des aventures de Kit Carson, Buck Jones et Hopalong Cassidy, sources d’inspiration pour jouer aux cowboys entre camarades.
Au milieu des flonflons et de l’allégresse de la fête, sans probablement que les spectateurs de l’époque en prennent conscience, Jacques Tati esquisse, de manière prémonitoire, la peinture d’une société où l’homme dépendra de plus en plus de la machine. L’image du postier à l’américaine pointe déjà les aberrations de la modernisation du travail, du rendement à tout prix : « Time is money » entend-on même dans le commentaire du documentaire.
« La fin de Jour de fête clôt une période historique où la qualité de la vie et le travail s’harmonisaient dans les campagnes au rythme des saisons, au rythme des hommes », dans le même esprit que le magnifique Farrebique de Georges Rouquier.
Véritable visionnaire, dans ses films ultérieurs comme Mon oncle, Playtime et Traffic, Tati continua à nous mettre en garde, à travers ses gags désopilants, contre les mutations d’un monde progressivement inhumain et absurde.
Pour tout ce que je viens d’écrire, il est heureux et salutaire que Jour de fête soit inscrit régulièrement aux programmes des opérations Cinéma à l’école ou Collège au cinéma … et qu’une Maison de Jour de fête, riche en initiatives, soit ouverte à Sainte-Sévère !
Voyez (ou revoyez) Jour de fête en noir et blanc et/ou en couleur ! Avec ou sans George Sand, mais toujours avec Tati, venez vite à Sainte-Sévère-sur-Indre ! Rapidité, rapidité !

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Publié dans:Histoires de cinéma et de photographie |on 10 septembre, 2015 |4 Commentaires »

Voix de Bastidiennes

Coucou, me revoilou, passé le mois d’août ! Vous étiez impatient ou inquiet en l’absence de nouveaux billets ? Même retraité blogueur, j’ai le droit à quelques congés non ? Et puis, malgré la canicule, j’ai engrangé quelque matière à prochains articles.
Mes plus fidèles lecteurs savent que je me consacre, chaque mois d’août, à la constitution d’une mémoire audiovisuelle du petit village de La Bastide du Salat en Ariège : initiative bénévole que je partage avec mon ami Philippe depuis que nous décidâmes de mutualiser nos savoir-faire de gens d’image lors d’une mounjetado, un de ces repas en plein air qui réunit la population sur le Pré commun.
Après avoir subi les contraintes de têtes soi-disant bien pensantes sur les actions numériques dans l’Éducation nationale, comme il est agréable de mener à sa guise un projet de sa naissance jusqu’à son terme. Quel vent de liberté artistique !
Après avoir enregistré les souvenirs de l’ancien forgeron Jean Martres, un homme mémorable (voir billet du 17 décembre 2012), avoir trinqué aux cent ans du café du village (voir billet du 28 août 2012), avoir rendu hommage à mon cher Amédée, une figure attachante de la commune (voir billet du 25 août 2013), j’ai souhaité, cette fois, donner la parole exclusivement à des femmes.
Il n’est pas certain que ce projet eût pu aboutir il y a cinq ans, mais les réticences, pudeurs et timidités se sont dissipées, au fil des ans, au vu de la générosité et l’esprit que les précédents films dégageaient. Désormais, au village, on ressent comme un honneur d’être sollicité pour participer à une prochaine aventure filmique. Pourtant l’œil de la caméra est souvent noir : Jean le forgeron et ce cher Amédée ont depuis quitté cette terre, la guinguette Sauné a fermé ses volets l’an dernier, il est même une des anciennes récemment interviewées qui n’aura pas pu se voir à l’écran. Le film lui est d’ailleurs dédié.

Portrait ArletteÀ Arlette

Hors l’action inexorable du temps, c’est bien là la justification et la validation de notre travail, la constitution urgente et nécessaire d’une mémoire audiovisuelle. Urgente car les témoins directs sont inéluctablement en voie de disparition et  les documents relatant la vie du village autrefois très peu nombreux. Hors les traditionnels clichés de l’école communale, les photographies sont rares, les paysans ne trayaient pas avec un portable à la main pour faire un selfie avec leur vache. Nécessaire pour les nouvelles générations du vingt-unième siècle qui ne peuvent guère avoir conscience de ce que fut une France essentiellement rurale jusque dans les années 1950.
J’en fais régulièrement le constat avec une chère adolescente. Comment peut-elle imaginer que dans mon enfance normande, nous ne possédions pas l’eau courante dans le logement de fonction de ma maman, pourtant directrice de collège, qui plus est dans une petite station thermale appelée Forges-les-Eaux ?
Comment cette Poucette, pour reprendre le titre d’un joli pamphlet du philosophe Michel Serres évoquant la dextérité de ces jeunes tapotant avec leurs pouces sur le clavier de leur portable, peut-elle comprendre que, gamin, nous nous mettions avec mes parents en demi-cercle devant ce qui n’était pas encore la radio mais la TSF ? Soixante ans après, la télévision présente dans presque chaque pièce des maisons est peu à peu supplantée par les multifonctions des portables. Vertigineux !
La jeune fille s’en sort souvent par une affectueuse pirouette en m’accusant de parler du Moyen-Âge. Comprenez ma circonspection, moi qui pensais que celui-ci s’était achevé il y a cinq siècles !
Il y a quelques jours encore, curieuse, en interrogeant son arrière-grand-mère, elle découvrit que des troupes allemandes avaient circulé dans les rues de La Bastide du Salat, avaient tiré et même commis un véritable massacre à Marsoulas, à une ou deux lieues de là. Je sentis que le témoignage de son aïeule valait plus que certains cours d’Histoire qu’on lui avait enseignés sur cette sombre période de l’Occupation.

« Le poète a toujours raison
Je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme

Pour accoucher sans la souffrance
Pour le contrôle des naissances
Il a fallu des millénaires
Si nous sortons du moyen âge
Vos siècles d’infini servage
Pèsent encore lourd sur la terre… »

La prédiction du poète chantée par Jean Ferrat m’a peut-être inconsciemment traversé l’esprit pour écrire ce nouveau film Voix de Bastidiennes.

Jaquette DVD Voix de Bastidienne

Il y a encore peu, la société française ne manifestait pas envers les femmes la même considération qu’aux hommes. Malgré des quotas et quelques mesures, l’égalité n’est pas encore parfaite aujourd’hui.
Les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944, le droit à la contraception en 1969 avec la loi Neuwirth, le droit à l’intervention volontaire de grossesse grâce à Simone Veil en 1975, trois lois progressistes votées sous des gouvernements conservateurs, ce n’est pas le moindre paradoxe de notre société.
Trois des quatre anciennes du village interviewées, nonagénaires aujourd’hui, font partie de ces femmes qui exercèrent pour la première fois leur droit de vote nouvellement et chèrement acquis à l’occasion des élections municipales d’avril 1945.
Elles s’appellent Arlette, Yvette, Jacqueline, Hermine. Je sentais qu’il y avait chez elles matière à glaner souvenirs et anecdotes et qu’elles sauraient les raconter avec une certaine aisance.
Il fallut, c’est normal, que je gagne leur complicité, leur explique ma démarche pour qu’elles acceptent d’être les vedettes, les héroïnes du film. Pour l’une, ma belle-mère, cela semblait naturel quoique … si volubile et intarissable dès qu’on remue le temps passé, elle répugnât à les égrener en public.
Les autres, presque honorées de ma visite, m’ouvrirent leur porte et leur armoire aux souvenirs, me confièrent leurs rares photos de famille. Je découvris qu’elles furent parfois de bien jolies jeunes filles au temps de leurs vingt ans. Je pénétrais aussi dans l’intimité de leur maison que la méfiance paysanne refuse souvent à l’étranger. Je les mis en confiance, elles n’auraient pas à redouter bientôt la lumière des sunlights. Voilà, le casting était bouclé !
Et pour chacune, le grand jour arriva … même pour la belle-maman qui s’inventa en vain quelques vieilles douleurs diplomatiques au matin du tournage. Coquettes, elles s’étaient toutes pomponnées avec l’aide bienfaitrice de leur progéniture. Un peu stressées, elles assistaient pour la première fois à la préparation d’un décor, en la circonstance leur salle à manger, leur cour ou leur jardin. Elles s’étonnaient que, même en extérieur, on doive apporter quelques sources de lumière supplémentaires, qu’on dût déplacer leur fauteuil ou quelques bibelots en arrière-plan pour embellir le cadre, qu’on les équipât d’un micro haute fréquence, qu’il faille attendre le signal fatidique moteur puis action avant de parler. Elles assimilèrent vite quelques rudiments de langage filmique, les directions de regard, les contrechamps, les plans de coupe.

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Au fil des entretiens, se dessina le tableau d’une France paysanne à laquelle, l’ayant côtoyée encore, ma génération est attachée. Ce n’est sans doute pas le seul hasard si L’Angélus de Millet (Jean-François je précise car il y a un Marcel Millet dans le village !) et Meules de Claude Monet, restent deux œuvres très populaires du patrimoine artistique français.
Ces aïeules connurent l’école des champs avec les sabots. Elles en sortirent grâce à l’instituteur, le « fabricant de certificats d’études », armées du socle de connaissances nécessaires (on n’employait pas ce jargon de pédagogue à l’époque), prêtes à aider à la ferme, garder les vaches et les moutons dans les prés sans clôture, broder et tricoter aussi.
Seule, Hermine, la fille de Saint-Girons, la ville voisine, fréquenta les bancs du collège jusqu’à la fin de la troisième. Au début des années 1940, le ravitaillement était précaire en ville : les rutabagas remplaçaient les pommes de terre, on obtenait le lait au marché noir, un carré de chocolat qu’elle partageait avec sa sœur aînée faisait office de goûter. Ses parents se résignèrent alors à rejoindre une tante à La Bastide : là-bas, la basse-cour, le potager, parfois un cochon permettraient de ne pas souffrir de la pénurie alimentaire. Hermine n’en partit plus.
L’Occupation obligea donc la collégienne à arrêter ses études. La citadine découvrit les sabots, la bêche … mais aussi bientôt un jeune homme bien séduisant (une photo du film l’atteste). Un destin !
Les femmes sont bavardes c’est bien connu mais quand même : à tricoter leurs souvenirs, dévider l’écheveau de leur vie, j’allais me retrouver avec six heures d’interviews à décrypter. Bientôt huit même car pour retrouver un peu l’esprit des veillées d’antan, j’organisais une réunion du « club des mamies ». Cet après-midi-là (de canicule !), après quelques parties de scrabble et de triominos, mes chères Bastidiennes se remémorèrent quelques anecdotes et souvenirs. Pour les en remercier, je leur offris au goûter croustades du pays et un cidre bien frais de ma Normandie, le pays qui m’a donné le jour … Justement, comme tout se finit en chanson, à ma demande, elles fredonnèrent ensuite, soutenues par la voix gouailleuse de Rina Ketty … On n’a pas tous les jours 20 ans ! On enregistra trois prises, je tenais là la bande son du générique de fin.
La projection était programmée sept semaines plus tard : au boulot donc !
Ce fut d’abord le temps du dérushage … dans le décor idyllique de l’île de Beauté, à noircir des pages et des pages de descriptions de plans, dialogues et annotations diverses.
Lorsque le 1er août, je reposais le pied sur le sol ariégeois, c’était la fête au village avec le repas communal sur le Pré Commun : ultimes instants de détente avant de nous installer, Philippe et moi, devant le pupitre du studio de montage.
Mes « héroïnes » évoquent dans le film les bals de leur jeunesse. En pleine Occupation, ils étaient interdits donc clandestins. Comme conclut l’une d’entre elles : « C’était de bons moments, surtout parce qu’ils étaient volés ! »

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Il faut que je vous glisse quelques mots sur l’ami Philippe co-réalisateur. Sympathique, dévoué, disponible et compétent, il assure toute la partie technique du film, cadrage, prise de son (toujours remarquable), mise en lumière, montage, et même la conception des affiches et des jaquettes des dvd.
Quel confort ! Moi qui, lors de ma carrière professionnelle, dus remplir, souvent seul, ces multiples fonctions, je me régale de n’avoir à réfléchir qu’à la conception et l’écriture du film. Un binôme complice donc efficace ! Il ne me manque plus que le fauteuil avec mon nom écrit sur le dossier !
Philippe a déjoué avec perspicacité et ingéniosité toutes les traîtrises d’un ordinateur récalcitrant. Je vous avoue que je n’en menais pas large une semaine avant la projection. Les vieilles du village, autrefois, récitaient un Pater la main tendue dans le four afin de connaître la température idéale pour la cuisson des croustades. J’en fus presque à les imiter et à implorer la bienveillance du dieu Windows pour qu’il ne nous plante pas !
Loin de vouloir faire œuvre d’historien et une thèse sur le « bon vieux temps », j’ai souhaité, plus modestement, par petites touches impressionnistes, organiser dans un dialogue croisé quelques fragments de leurs témoignages restituant l’humeur d’une époque révolue.
Outre de devoir élaguer huit heures de rushes pour n’en conserver qu’une, il s’agissait de respecter un équilibre dans les temps de parole des intervenantes afin de ne pas privilégier l’une plus que les autres. Il fallait aussi trouver une harmonie entre leurs voix, et plus généralement, un rythme dans la progression du film avec une alternance de moments d’émotion et d’instants plus cocasses, ainsi l’évocation de quelques tensions entre le curé et la population, dignes de Don Camillo et le maire communiste Peppone, les personnages populaires de grands nanars à succès des années 1950.

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Le bedeau, très en colère que la date ait été changée, alla même jusqu’à arroser abondamment la statue de Saint Bernard, à l’entrée du village, afin qu’il fasse pleuvoir le jour de la fête locale. Cet été, plus sûrement, un chapiteau avait été dressé sur le Pré Commun pour prévenir les risques d’intempéries.
Avec leur sensibilité de femme, nos quatre anciennes racontent leur village ariégeois aux heures sombres de l’Occupation, la peur des Allemands mais aussi la crainte de maquisards « pas toujours comme il faut » (!), les fiancés au front ou prisonniers.
Elles décrivent l’aspect peu engageant du Pré Commun abandonné autrefois à la libre circulation du bétail et des animaux de basse-cour. Elles regrettent la fermeture totale des commerces : il y avait dans leur jeunesse deux voire trois épiceries, un boulanger, un marchand de vaisselle, un coiffeur barbier. « On avait tout sur place, c’était bien vous savez » !
La vie était plus pieuse, une messe chaque dimanche et même le jeudi, le catéchisme, les vêpres ; on célébrait la Fête-Dieu, le mois de Marie. Même les cloches de l’église se font plus discrètes à la satisfaction de certains néo-ruraux.
Elles se rappellent les jours de lessive. Même en hiver, il fallait faire bouillir le linge et le bleu des hommes dans la lessiveuse avant de le rincer au lavoir. « J’ai cru que je n’avais plus rien à faire quand j’ai eu ma première machine à laver » se souvient Jacqueline.
Il était bien sûr impensable que je ne mette pas en valeur leur talent de cuisinière. Pour illustrer leur propos, j’ai puisé dans mes archives vidéo : j’avais tourné en 1990 la cérémonie du cochon et la fabrication des croustades dans la ferme familiale. Les images émouvantes, car certains des protagonistes ne sont plus de ce monde, restituent bien l’entraide qui régnait à l’époque ainsi que le savoir-faire dans ce qu’on qualifie parfois avec une pointe de nostalgie, la cuisine de grand-mère, une cuisine pleine de sentiment. Je souhaite bien du courage à Philippe qui, salivant devant son moniteur, ne désespère pas de convaincre la belle-maman de refaire une croustade. Attention, chef-d’œuvre à inscrire au patrimoine ariégeois de la gastronomie !
Le bon vieux temps n’était sans doute pas aussi bon que cela. On sait bien que selon le concept de cristallisation inventé par Stendhal, on a tendance à idéaliser les souvenirs. Fréquemment installées dans la ferme de leur mari, ces femmes étaient souvent sous l’autorité de la belle-mère qui tenait parfois les cordons de la bourse. L’une d’elles conclut : « Les femmes allaient travailler dans les champs, et quand elles revenaient, il y avait tout le dedans à faire … et le mari prenait La Dépêche (du Midi) … Ça a changé. C’était besoin ! »
On perçoit pourtant leur bonheur d’avoir connu une vie saine où régnait la solidarité : « Je crois bien qu’on s’aimait davantage. » C’est le mot de la fin du film … qu’il fallait maintenant projeter à la population dans la salle polyvalente du village.
En préambule, je pris la parole pour préciser, comme on dit, les intentions des réalisateurs.
Puis j’ai souhaité louer tous ces gens humbles et attachants qui adhèrent à nos projets de transmission de la mémoire du village, ces gens de peu, en citant les premières lignes du magnifique livre éponyme du regretté sociologue Pierre Sansot :
« Les gens de peu : l’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. Gens de peu comme il y a des gens de la mer, de la montagne, des plateaux, des gentilshommes. Ils forment une race. Ils possèdent un don, celui du peu, comme d’autres ont le don du feu, de la poterie, des arts martiaux, des algorithmes. Ils ne concevaient pas leur différence comme une prétendue infériorité. Ils se levaient tôt, ils travaillaient plus tard et plus souvent. Une pareille condition ne signifiait pas qu’ils possédaient moins de valeur. Le peu ne présuppose pas la petitesse mais plutôt un certain champ dans lequel il est possible d’exceller. La petitesse suscite aussi bien une attention affectueuse, une volonté de bienveillance … »
Ce soir-là, les gens de peu de La Bastide étaient ces grandes dames ambassadrices de la mémoire de leur commune.
Puis la salle s’obscurcit …
Petite digression, autrefois, avant le « grand film », il y avait les actualités. Voici donc celles de La Bastide du Salat du 15 août 2015 : une belle cueillette d’oronges et de cèpes dans les bois de la commune.

Oronges et cèpes

Allez, passons aux choses qui nous préoccupent : dans la pénombre, un peu tendu, je surveillais du coin de l’œil les réactions de l’assistance.
Dépassant l’émotion, même cette chère Arlette qui nous avait quitté quelques semaines auparavant, enchanta les spectateurs (parmi lesquels sa fille et une de ses petites-filles) par sa gouaille et sa sympathie frondeuse, remplissant exactement la fonction que nous lui avions attribuée dans le montage. Ses « partenaires » semblaient aussi, à juste raison, fières de leur prestation. Quant au public (qu’on qualifiera donc de bon !), il réagissait là où nous l’avions souhaité.
Une surprise nous attendait à l’issue de la projection. Patricia Damien, une Bastidienne, chef de chœur dans le Petit Atelier de la Chanson, interpréta les génériques de début et de fin du film, Que reste-t-il de nos amours ? puis On n’a pas tous les jours 20 ans !
Les bals n’étant plus clandestins et ayant l’assurance que les gendarmes de la brigade voisine ne viendraient pas, Bébert qui venait de fêter, la semaine précédente, ses quatre fois 20 ans, effectua quelques pas de valse musette avec son épouse.
Cerise sur le gâteau ou la croustade (!), Patricia était accompagnée à la guitare par Jean-Louis Gonfalone … qui commençait dès le lendemain un montage avec Philippe. Qui sait si je ne vous entretiendrai pas un jour de ma rencontre avec cet homme humble, généreux, passionné et passionnant, comédien, musicien, metteur en scène, auteur, créateur de spectacles vivants, et sans doute bien d’autres choses encore. Les quelques riches heures partagées avec lui, la semaine suivante, m’auront laissé quelques « traces », il comprendra s’il me lit.
Puis, à l’invitation de madame le Maire, nous nous rassemblâmes au fond de la salle pour partager quelques … croustades, comme de bien entendu.
Les conversations se prolongèrent tard dans la soirée entre (plus) jeunes et anciennes dont les « douleurs de vieux » s’étaient miraculeusement envolées. On commentait certains moments du film, on évoquait d’autres souvenirs qui n’y apparaissaient pas, les yeux brillaient, les sourires éclairaient les visages, on eut droit de la part de certaines à quelques bises de remerciement. Je suis me suis même surpris dans un pseudo réflexe machiste et artistique mal contrôlé, de demander à mes « actrices » : « Alors, heureuse ? » !!!
Déjà, l’inévitable question fut posée : quel serait le sujet du prochain film ? Y-en-aura-t-il un à propos ? C’est vrai que devant ces visages heureux, l’envie naît.
Jean-Louis, qui sait de quoi il parle (!), nous a suggéré de faire une sorte de nuit blanche à La Bastide avec la projection en plein air sur le Pré Commun des quatre films déjà réalisés.
Voyez, les étés ne sont pas ennuyeux à la campagne. L’amour (des images) est dans le pré (commun). Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai délaissé au mois d’août ?

Il est possible de se procurer le dvd du film Voix de Bastidiennes auprès de la mairie de La Bastide du Salat
Tél : 05 61 96 60 36 (contact Philippe Morin)

Mon Festival du Film Britannique de Dinard 2014

Mardi 7 octobre, fin d’après-midi à Dinard, station balnéaire de l’Ille-et-Vilaine: je foule le long tapis rouge (encore protégé d’un film plastique) qui mène au Palais des Arts et du Festival (PAF) pour retirer mon pass d’accès au Festival du Film Britannique.

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Un sésame de plus en plus difficile à obtenir tant cet événement dédié à la production cinématographique d’outre-Manche connaît un succès grandissant au fil des années.
Il fête son vingt-cinquième anniversaire et pour comprendre sa notoriété, il suffit de lire son palmarès. Parmi les films primés, on relève notamment The Full Monty, Billy Elliot, Bloody Sunday, La Jeune fille à la perle, We want sex equality, des œuvres qui firent une carrière internationale par la suite.
Pour ma part, c’est la septième fois que je fréquente les lieux de projection à proximité de la plage de l’Écluse au bout de laquelle un Alfred Hitchcok de bronze, cravate au vent, accueille sur ses épaules, deux de ses célèbres Oiseaux et même, souvent, de vrais goélands en plumes et en os.

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La statue fut inaugurée à l’occasion de la vingtième édition du festival, après avoir connu quelques tourments évoqués dans deux de mes anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2008/05/18/sueurs-froides-a-dinard/  et http://encreviolette.unblog.fr/2008/07/30/sueurs-froides-a-dinard-epilogue/
Sir Alfred qui ne séjourna pas et ne tourna jamais à Dinard, contrairement à ce que colporte une légende complaisante, fournit sa ventripotente silhouette au Hitchcock d’or, la récompense suprême de la compétition. Relooké par un artiste local, il a subi, cette année, un régime minceur, « une façon de se projeter dans l’avenir en gardant un pied dans le passé » aux dires de la nouvelle mairesse.

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En effet, lors des dernières élections municipales, la ville de Dinard a choisi une nouvelle majorité de droite farouchement dissidente de la précédente (également de droite) dont la tête de liste était une des deux chevilles ouvrières du festival. Autant dire que les Dinardais et Dinardaises sont curieux de découvrir et de papoter sur les changements positifs ou négatifs dans l’organisation. Mais cela ne me regarde pas même si mon regard étranger aura pu se forger son propre ressenti.

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En cette veille d’ouverture, loin de ces querelles byzantines, je jette un œil à l’affiche qui est offerte avec le catalogue des films à tout festivalier possesseur d’un pass ou d’une accréditation.
Son aspect en noir et blanc fait, paraît-il, référence à la colonie britannique qui, au milieu du dix-neuvième siècle, débarqua à Dinard contribuant à la notoriété de la station balnéaire. Une église anglicane fut même construite à cette époque.
Trait d’humour, une froggy, surnom populaire de « mangeur de grenouille » attribué à nos compatriotes par nos voisins de la perfide Albion, est affublée d’une casquette de la Royal Navy. C’est l’entente cordiale cinématographique.

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Mercredi 8 octobre : cette nuit, des trombes d’eau se sont abattues sur la côte d’émeraude. Il pleut, il mouille, c’est la fête aux froggies confrontés à un sacré dilemme : s’encombrent-ils ou pas d’un parapluie ?
Les baleines qui viennent s’échouer dans l’œil du voisin dans les files d’attente, les pépins qui s’égouttent sur les genoux entre les rangées de fauteuils, avec mon fidèle compagnon d’aventures cinéphiliques, nous prenons le risque de braver tête nue vents et grandes marées. Un coefficient de 102 conduit les organisateurs prévoyants à interdire l’entrée à la salle du Balnéum par la digue.
Ce n’est pas notre problème puisque les trois premiers films en compétition que nous choisissons de visionner sont projetés au palais des festivals.
En ouverture à dix heures, ’71 est le premier long-métrage du réalisateur Yann Demange, né à Paris d’une mère française et d’un père algérien avec lesquels il partit à Londres à l’âge de deux ans. C’est dire que The Troubles du conflit nord-irlandais envahirent son inconscient comme un bruit de fond de son enfance.
Le film comme le titre l’indique se déroule en 1971. En pleine guerre civile, Gary, une jeune recrue anglaise, est envoyé sur le front. Belfast vit une situation plus que confuse, divisée entre les loyalistes-unionistes (principalement protestants) et les républicains-nationalistes (principalement catholiques). Lors d’une patrouille dans un quartier en résistance, son unité est coincée dans une embuscade. Gary se retrouve seul en territoire ennemi …

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Suite à la séance, certains spectateurs dénigreront le film considérant qu’il n’apporte rien d’original après Bloody Sunday et Hunger (sur la grève de la faim de Bobby Sands), deux œuvres majeures sur la guerre d’Irlande du Nord plébiscitées au festival, il y a quelques années.
La remarque est recevable sauf que le propos de Yann Demange ne se veut pas une thèse politique sur le conflit. Il envisage son film comme un thriller dépassant même le strict contexte irlandais. La course poursuite pourrait se situer en Irak ou en Afghanistan.
On se retrouve au cœur de l’action à travers le point de vue de Gary. On ne nous livre aucune information avant lui, on est avec lui, aussi paumé que lui, et c’est ce qui est prenant : il a dix-huit ans, il débarque sans savoir où il met réellement les pieds, les protestants, les catholiques, l’I.R.A, des infiltrés dans chaque groupuscule, et des infiltrés parmi les infiltrés … Mais comme il est dit à la fin du film, l’armée ne lâche jamais ses hommes !
Comme souvent dans les films britanniques, il y a une brochette d’excellents acteurs, ainsi le héros Jack O’Connell qu’on vit déjà à Dinard comme adolescent dans This is England de Shane Meadows et comme horrible chef de bande dans l’excellent film d’horreur Eden Lake.
Bon public, je glisse mon bulletin « J’ai bien aimé » dans l’urne à la sortie de la salle.
Le temps de dévorer rapidement un sandwich américain au thon au bar lounge du PAF, et me voilà déjà de retour dans la file d’attente, aux marches du palais, et sous le soleil, pour la projection à 14 heures de Lilting ou la délicatesse, premier long métrage de Hong Khaou, un réalisateur d’origine cambodgienne qui a vécu au Vietnam avant de s’installer à Londres. Lilting est un mot anglais presque intraduisible en français au risque de vider l’atmosphère qu’il décrit d’une partie de son sens. Il est choisi justement peut-être à bon escient car c’est sur le problème de la langue, de la traduction, de la communication, de la difficulté et de la frustration de ne pas pouvoir se parler et se comprendre, que repose ce film très intimiste. Que de barrières si l’on y ajoute de surcroît l’écart générationnel et les différences culturelles !

http://www.dailymotion.com/video/x266xcj

Junn, une mère sino-cambodgienne, magnifiquement interprétée par Pei-Pei Cheng, avait choisi l’immigration en Angleterre avec son mari pour offrir une vie meilleure à leur fils Kai.
Devenue veuve, dans l’impossibilité de vivre seule, son fils, à contrecœur, l’installe dans une maison de retraite de bonne qualité. Parmi les pensionnaires, il y a même un vieux beau célibataire rigolo et entreprenant qui en pince pour elle. Avide de bisous, il en vient même à envisager la prise de petites pastilles bleues ; j’ai adoré l’image, « le pic du Fuji-Yama joue l’Arlésienne » (!).
Tout bascule lorsque Kai décède accidentellement. Junn se cloître dans son deuil. C’est alors que le jeune Richard, interprété par le beau Ben Wishaw (aux dires des spectatrices), entre en scène. Compagnon de Kai, il se rapproche de sa mère Junn, la seule personne qui comptait vraiment aux yeux de Kai. Pour tenter de communiquer avec elle, partager ensemble leur deuil, et probablement lui avouer son coming out, il engage une jeune et jolie traductrice qui va dépasser ses strictes attributions. Il apparaît même que les personnages se comprennent moins bien à partir du moment où saute la barrière de la langue : « Pouvez-vous lui demander quelle est sa couleur préférée ? » suggère Allan le soupirant de Junn.
Avec le recul de quelques jours, je reconnais au film plus de subtilité, de maîtrise et de profondeur que je n’en avais perçues à la projection. Par petites touches, sans être manichéen, ni démonstratif, le réalisateur nous offre un film d’amours (pluriel employé sciemment) sensible, grave et léger, une réflexion sur le deuil également.
Bref, un film beaucoup plus DÉLICAT que l’horrible papier à motifs fleuris des murs de la maison de retraite sur lequel le film s’ouvre dans un long travelling ! Je glisse dans l’urne le bulletin I like it a lot, traduction au dos « J’aime bien ». Il plaira aussi sans doute aux septuagénaires dinardaises compte tenu des autres films en compétition …
Elles ne savent pas encore ce que leur réserve, à la séance suivante dans la même salle, Catch me Daddy, premier long métrage du réalisateur Daniel Wolfe, projeté à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes.

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Un jeune couple d’amoureux vit dans une caravane dans un camping des Moors, un parc naturel du Yorkshire au nord de l’Angleterre. Elle, Laila, fille aux yeux d’or, appartient à une famille pakistanaise et travaille un peu dans un salon de coiffure. Lui, Aaron, est un blanc anglais à l’accent incompréhensible qui occupe son temps à boire des stouts et fumer des trucs euphorisants. Ils ne font rien de vraiment répréhensible, s’amusent surtout et dansent souvent sur des airs de Patti Smith. Ils se cachent du père de Laila qui refuse le mode de vie occidental de sa fille. Pour y mettre fin, il envoie son fils aîné à sa recherche, accompagné d’hommes de main « Pakis » et de deux chasseurs de primes anglais.
On est dans le réalisme social cher au cinéma britannique même si l’histoire digne d’un western, est traitée comme un thriller dans une Angleterre glauque, une campagne triste, des terrains vagues, des murs de briques et des fast food pakistanais, le décor constituant un personnage important et nécessaire du film. Le scénario est inspiré d’un article de presse relatant un crime d’honneur dans la communauté pakistanaise.
Ce suspense se déroule la nuit, au mieux à la lueur blafarde de néons, et connaît un dénouement inattendu et dramatique que je ne vous dévoile pas ici.
Quitte à subir les foudres des « dinardaises septuagénaires » horrifiées (!), j’assume mon bulletin J’ai bien aimé.
Et qu’on me laisse tranquillement déguster ma pression de l’abbaye d’Affligem sur les coussins de la terrasse du bar la Fonda, à quelques pas de la salle Bouttet où je prévois d’assister, à 19 heures 30, à la projection de The Goob, quatrième film de la sélection officielle.

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Présenté au dernier festival de Venise, The Goob du réalisateur Guy Myhill se déroule en été, en pleine vague de chaleur, à l’Est de l’Angleterre, dans la campagne du comté de Norfolk, dévastée elle aussi par la crise et la violence.
Dans la scène d’ouverture, cérémonial de fin d’année scolaire, Goob Taylor, adolescent de 16 ans, est dépouillé de son uniforme de lycéen dans le bus qui le ramène dans sa famille pour les vacances d’été. « Tire-toi de ce trou à rat » lui conseille le chauffeur à la descente du car. La morale du film est déjà énoncée. On ne pourra qu’y adhérer tant l’atmosphère est nauséabonde.
La mère célibataire de Goob qui tient une modeste cafeteria s’est entichée comme compagnon, de Womack, un cultivateur de potirons et coureur de stock-car, mais surtout une véritable ordure superbement interprétée par Sean Harris. Limite psychopathe, non satisfait de ses ébats avec sa femme, il se lie en secret avec la fille et fantasme sur ses employées saisonnières. Exerçant une véritable tyrannie, il tente d’éliminer tous ceux qui peuvent constituer une entrave dans sa chasse, jusqu’à faire surveiller, jour et nuit, ses champs de courges depuis un abri de fortune à demi enterré.
Goob, fasciné par le charme d’Eva la belle saisonnière, se met à rêver d’une vie meilleure mais l’emprise du chef de meute s’exercera avec cruauté.
Je retrouve dans The Goob, des accents stylistiques de The Selfish Giant de Clio Barnard, le Hitchcock d’or l’année dernière. Comme dans une épreuve de stock-car, beaucoup d’éléments narratifs réalistes et poétiques s’entrechoquent. On espèrerait que Goob trouve sa charmante princesse dans les citrouilles mais, plus que des rêves, il vit au milieu des raves autour des feux de camp sur une bande son aussi country qu’électronique.
J’ai (encore) bien aimé ! Voilà qui conclut agréablement ma première journée de festival.
Pour cause de changement de propriétaire au Café Anglais, je me réfugie À l’abri des flots pour savourer une délicieuse choucroute de la mer arrosée d’un muscadet sur lie bien frais. Les bonnes habitudes ne se perdent pas d’une année sur l’autre !
La journée de jeudi débute comme elle s’est achevée la veille : autour d’une bonne table, à la salle Bouttet ! Ça tombe bien car le petit déjeuner a été frugal, la machine à café ayant rendu l’âme.
Le « pitch » de The Trip to Italy, film hors compétition en avant-première, de Michael Winterbottom est alléchant : Deux hommes, six repas dans six endroits différents pour une balade en mini Cooper à travers l’Italie, du Piémont à Capri, en passant par la Riviera Ligure, la Toscane, Rome et Amalfi.
Trois ans après qu’il leur eut demandé (dans The Trip) d’explorer la région des lacs et les Dales (vallons) du Yorkshire pour y évaluer les meilleures tables, Winterbottom récidive en envoyant cette fois les comédiens britanniques Rob Brydon et Steve Cogan faire un reportage sur de grands restaurants de la botte, pour le compte du journal The Observer.

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A mobile feast of food ! Dont on ne peut apprécier les subtiles saveurs que si on aime voir les films dans leur version originale. En effet, les deux acteurs jouent leur propre rôle, en particulier Rod Brydon, populaire au Royaume-Uni pour ses imitations dont il nous régale à longueur de repas, de Michael Caine à Al Pacino en passant par Hugh Grant, Marlon Brando ou Roger Moore.
Entre un coniglio arrosto (lapin rôti, une recette typique de Lombardie) et un polpo alla griglia (poulpes grillés), les deux compères évoquent fréquemment le souvenir de Lord Byron et du poète Percy Shelley mort noyé au large de La Spezia. Le corps de Shelley fut incinéré à la manière antique, en présence de Byron, sur la plage de Viareggio, puis ses cendres déposées dans le cimetière protestant de Rome.
Le voyage est truffé de références culturelles mais aussi de purs moments burlesques, comme à Pompéi, lorsque Rob Brydon s’adresse avec une voix d’outre-tombe au squelette d’une des victimes de la célèbre éruption du Vésuve : « J’aime vos sandales » !
Je me laisse conduire, le seul léger suspense étant de savoir si au final, les deux chroniqueurs rejoindront leurs familles ou leurs petites amies de fortune rencontrées à Sorrente ou aux Cinque Terre dans le golfe des Poètes.
The Trip to Italy n’est sûrement pas un grand film mais un divertissement jubilatoire. Quitte à mourir à Naples, que ce soit de rire !
Rassasié, je sors de la salle Bouttet pour … aussitôt me glisser dans la file d’attente de la séance suivante. À ce propos, parmi les bons points de la nouvelle organisation, il faut souligner l’heureuse initiative d’ouvrir les portes des salles plus tôt. C’est tellement plus agréable de patienter assis à l’intérieur.
11h 45 ! C’est l’heure de la projection de Frank du réalisateur irlandais Léonard Abrahamson qui a déjà connu précédemment de beaux succès avec Adam & Paul et Garage.
Pour tout vous avouer, nous avons hésité à le voir à cause d’une désinformation d’un quotidien le classant dans le genre film d’animation. Mais en bons festivaliers qui se respectent, ce n’est quand même pas raisonnable de faire l’impasse sur une des œuvres en compétition. Bien nous en a pris !
Dès que Frank commence, j’ai envie de maudire le journaliste de pacotille qui a failli nous en priver. Sans doute, a-t-il été abusé par le personnage principal éponyme affublé d’une tête géante en carton, mais quand même … !

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Abrahamson s’est inspiré très librement de l’histoire de Frank Sidebottom, un musicien punk de Manchester du groupe The Freshies, dans les années 80. Mais autant celui-ci était un personnage fictif utilisant cet accessoire en concert pour des effets comiques, autant, là, Frank, du moins dans la fiction du film, est un vrai « musico » qui s’est fabriqué un masque en papier mâché dont il ne se sépare jamais.
Et pour interpréter ce rôle, le réalisateur a fait appel à l’immense acteur Michael Fassbender, celui-là même qui jouait Bobby Sands dans le superbe Hunger. Épargné des fastidieuses séances de maquillage, l’invisible Fassbender ne se dissimule cependant pas derrière son masque et, par sa voix et sa gestuelle, il transmet beaucoup d’émotion au spectateur.
Frank est un film sur la musique mais pas un film musical. Le récit avance, en fait, à travers le personnage de Jon, un jeune garçon qui nourrit l’ambition d’échapper à une vie banale par la musique sans en avoir le talent. Le rôle est tenu par Domhnall Gleeson, beaucoup plus convaincant ici que dans About Time, une comédie mielleuse, présentée l’an dernier, dans laquelle il avait le pouvoir d’interférer sur les évènements de sa propre existence (malheureusement pour lui, ce n’est pas le cas cette fois !).
Dans un jour de chance, du moins le croit-il, Jon a l’opportunité d’entrer comme claviériste dans ce groupe d’artistes excentriques au nom imprononçable, les Soronprfbs, avec à sa tête (de cartoon !) Frank : une étrange bande d’allumés, marginaux, fragiles qui se mettent au vert dans une campagne glaciale pour composer leur futur album. Parmi eux, l’énigmatique Clara, (la remarquable actrice Maggie Gyllenhall), une sorte de Yoko Ono de Frank dont elle est très proche, joueuse de thérémin, un instrument possèdant la particularité de produire de la musique électronique sans qu’on le touche, voit d’un mauvais œil les rêves américains de célébrité de Jon et sa stratégie pour y parvenir.
La tension dramatique se nourrit des contradictions artistiques de Frank et commerciales de Jon. Cela nous donne un film différent, imprévisible, surréaliste, absurde parfois, une comédie émouvante et triste par instants, une réflexion sur la créativité et sa reconnaissance.
Les Soronprfbs connaissent une gloire inattendue sur internet, via you tube et les tweets. Jusqu’à ce que le film bascule dans le drame et le fantastique. Qu’advient-il de Frank percuté par une camionnette sous les yeux de Jon ? Pas de corps mystérieusement volatilisé, juste la grosse tête brisée comme une piñata mexicaine !
La fin est sublime et poignante : nous découvrons le vrai visage et la vraie personnalité de Frank Michael Fassbender chantant magnifiquement I love you all !

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Je vous aime tous et moi, je t’adore Frank. Voilà, pour l’instant, mon grand coup de cœur pour le Hitchcock d’or !
L’air obsédant en tête, je coupe ma faim de terrien avec un sandwich américain à la terrasse de la brasserie du Cancaven, puis direction la salle du Balnéum accessible, aujourd’hui, par la digue ; il fait si beau sur Dinard !

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À l’écran, en avant-première, Panic, en présence du réalisateur Sean Spencer dont c’est le premier long-métrage, et des acteurs principaux David Gyasi et Pippa Nixon.
Dans Fenêtre sur cour, le Sir Alfred du bout de la plage, maître du suspense, mettait en scène James Stewart, bloqué dans un fauteuil roulant, passant son temps à observer dans une petite cour les appartements voisins.
Dans Panic, Deeley, journaliste tourmenté de musique, épie avec ses jumelles, les blocs d’immeubles du quartier londonien de Tottenham, en face de chez lui, et en particulier, les faits et gestes de Kem, une jolie asiatique.

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Jusqu’au soir où Amy (Pippa Nixon), sa partenaire sexuelle occasionnelle, assiste depuis l’appartement au kidnapping de Kem suite à une violente dispute. Deeley doit alors surmonter sa panique pour retrouver Kem.
Un héros noir, une action qui se déroule presque exclusivement de nuit, Panic est un polar noir plaisamment ficelé qui vaut par la montée des tensions, un excellent jeu des acteurs et un beau traitement de l’image.
Je retiens qu’à la fin, Deeley supplie Amy de poursuivre leurs rencontres épisodiques et même plus. La réalité dépasse (peut-être) parfois la fiction, je n’ai pas cessé de croiser David Gyasi et Pippa Nixon dans les salles obscures et dans les rues de Dinard …
Vite, nous remontons vers le Palais des Arts et du Festival car c’est soirée de gala avec l’ouverture officielle du festival en présence du jury, et les bonnes places sont chères même si l’entrée nous est promise avec l’obtention du pass.
Rare fausse note de l’organisation, ça commence comme la séquence hilarante du quai de gare dans le film de Jacques Tati, Les vacances de Monsieur Hulot. Après qu’un agent de sécurité nous ait mal aiguillés dans les files d’attente contiguës pour le PAF et le Balnéum, une hôtesse nous sort de la file pour rentrer directement par les marches du palais avant que nous soyons obligés de rebrousser chemin et rejoindre la file d’attente primitive. Au final, après cette succession d’ordres et contre-ordres, nous nous retrouvons aux places inconfortables du balcon surchauffé, ce que nous voulions surtout éviter.
Heureusement, madame la mairesse, dans un anglais très correct, et mademoiselle Catherine Deneuve, présidente du jury, ont la bonne idée de faire court pour la cérémonie d’ouverture.

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L’inconfort des fauteuils me gâche l’éventuel plaisir que pourrait me procurer Sunshine on Leith, la comédie musicale de Dexter Fletcher choisie comme film d’ouverture, sans doute un clin d’œil à la présidente du jury qui, il y a un demi-siècle, connut un vif succès avec le film chanté Les parapluies de Cherbourg. Dommage car Peter Mullan, comme à son habitude, crève l’écran.
Moins prosaïquement, pour justifier son mécontentement, mon compagnon des salles obscures évoque sa nostalgie des comédies musicales avec Fred Astaire et Ginger Rogers ; je ne le savais pas aussi âgé !
En cette heure de sortie tardive, il n’y a pas légion de restaurants encore ouverts! Boudu, sauvés, à l’Abri des flots, nous nous régalons d’une douzaine d’huîtres et d’un Irish coffee !
Retiens la nuit pour nous deux jusqu´à la fin du monde … Désolé Catherine, je ne chanterai pas ce soir la sérénade sous les fenêtres du Grand Hôtel Barrière comme Johnny dans Les Parisiennes, un de vos premiers films.

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Vendredi 10 octobre, troisième jour de festival ! Tandis que je me dirige vers le cinéma Les Alizés, je vous offre le début de Ode to the Westwind, le célèbre poème de Percy Bysshe Shelley sur les traces duquel nous voyagions hier en Italie :

« Sauvage Vent d’Ouest, haleine de l’Automne,
Toi, de la présence invisible duquel les feuilles mortes
S’enfuient comme des spectres chassés par un enchanteur,

Jaunes, noires, blêmes et d’un rouge de fièvre,
Multitude frappée de pestilence: Ô toi,
Qui emportes à leur sombre couche d’hiver

Les semences ailées qui gisent refroidies,
Chacune pareille à un cadavre dans sa tombe, jusqu’à ce que
Ta sœur d’azur, déesse du Printemps fasse retentir

Sa trompe sur la terre qui rêve, et emplisse
(Chassant aux prés de l’air les bourgeons, son troupeau,)
De teintes et de senteur vivantes la plaine et les monts:

Sauvage Esprit, dont l’élan emplit l’espace;
Destructeur et sauveur, oh, écoute moi! … »

Avant que ne soit projeté The Riot Club, dernier film en lice pour le Hitchcock d’or, sa scénariste Laura Wade annonce lors de sa présentation que, la veille, le parti europhobe UKIP a vu, à la faveur d’une élection partielle, son premier député accéder à la Chambre des Communes. Onde de choc à Westminster !
Elle précise que les personnages du film sont purement fictifs. Cependant, à la sortie de sa pièce de théâtre dont le film est adapté, certains ne manquèrent pas d’établir quelques comparaisons avec le Bullingdon Club, autre cercle d’étudiants d’Oxford auquel appartinrent notamment le Premier ministre David Cameron et Boris Johnson, l’actuel maire de Londres.
The Riot Club est un cercle très secret de dix étudiants de la prestigieuse université d’Oxford. Réservé à l’élite de la nation, il fait de la débauche et de l’excès son modèle depuis près de trois siècles. Deux étudiants en première année, Miles, interprété par Max Irons, fils de Jeremy, et Alistair ne reculent devant rien pour avoir l’honneur d’en faire partie. Pour Alistair, cela ne devrait guère poser de problème, un de ses ancêtres ayant déjà été président du club.

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Dans la première moitié du film, l’intrigue se noue lentement dans les décors gothiques et victoriens des collèges. Le jeune Miles qui prépare un bachelor d’Histoire s’amourache de Lauren, une jeune fille d’extraction sociale très modeste bénéficiant d’une bourse d’études. Il retrouve aussi Hugo qui a fréquenté la même école secondaire que lui. À l’époque, Hugo était la tête de turc de ses camarades, mais depuis son entrée à Oxford, il s’est forgé une stature d’étudiant brillant en langues anciennes, dandy du classicisme. Déjà membre du Riot Club, il se donne pour mission d’y introduire Miles à son tour.
La peinture de cette jeunesse « chic tory », élitiste, prétentieuse, intrigante, imbue d’elle-même au point d’être parfois imbuvable, possède autant d’intérêt que l’intrigue même du film.
Scène amusante lorsque Hugo se faisant braquer devant un distributeur de billets, corrige prétentieusement ses agresseurs : « on ne dit pas numéro de code mais juste code, numéro et code c’est la même chose » ! Cela lui vaut une belle rouste.
Le propos bascule soudain en une violente métaphore sur cette caste de jeunes esprits « bien élevés » à queue de pie, à l’occasion du dîner « débecquetant » d’intronisation de Miles dans une auberge de campagne. Cette façon hédoniste de « carper leur diem », c’est leur expression, dégénère peu à peu dans la beuverie, la débauche, le vandalisme pour s’achever dans l’horreur avec le tabassage quasi à mort de l’aubergiste … tout cela dans l’impunité presque totale. L’argent résout tous les problèmes. « I’m sick to fucking death of poor people » avoue l’un de ces jeunes gens privilégiés et insolents.
La morale du film est son immoralité : les tout-puissants qui se retrouveront tôt ou tard aux plus hautes fonctions de la société, peuvent se comporter impunément de la manière la plus indécente et révoltante possible. Les jeunes gens du Riot Club, ancrés dans leurs certitudes, savent qu’à part quelques soubresauts, leurs familles ont dirigé le pays depuis des générations, et continueront de le faire.
Bien évidemment, certains spectateurs trouveront la charge outrancière. Avant la projection, la scénariste avait prévenu qu’en Grande-Bretagne, une certaine intelligentsia de droite qualifie son film de pure paranoïa de gauche, tandis que l’autre camp estime qu’il est au contraire en-dessous de la vérité. Le vrai Bullingdon club connut parmi ses épisodes les plus notables la destruction de nombreuses vitres, portes et réverbères au cours d’une même soirée, ainsi que le saccage de bars. David Cameron et Boris Johnson ont regretté depuis leurs actions passées au sein du club.
Il y a dans The Riot Club, interprété remarquablement par une brochette de jeunes acteurs anglais, la force des brûlots politiques et sociaux d’Yves Boisset, la fantaisie et l’humour de Ridicule, le film de Patrice Leconte qui narrait les antichambres de la Cour de Versailles.
Voici mon second coup de cœur du festival. La gravité du message véhiculé, je dirai même son actualité, me conduit à le préférer de justesse au si sympathique Frank pour la récompense suprême.

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Les contraintes horaires de la programmation bousculent nos habitudes et, exceptionnellement, nous prenons le temps de déjeuner à la Croisette (on n’est pourtant pas à Cannes !) d’une salade de raie et d’un filet de Saint-Pierre avec une pomme au four.
15 heures, salle Bouttet, cours de mathématiques avec la projection en avant-première de X+Y, le premier long-métrage de Morgan Matthews.
Lors de sa présentation, nous avons le plaisir de retrouver sur la scène le jeune héros du film Asa Butterfield qui interprétait le Hugo Cabret de Martin Scorcese.
Nathan, le personnage qu’il interprète, est présenté en ouverture du film comme un enfant proche de l’autisme. Son père, le seul lien affectif qu’il avait tissé, meurt dans un accident de voiture. Nathan ne peut pas ou ne veut pas partager une connexion semblable avec sa mère, la remarquable Sally Hawkins, qui épuise pourtant des trésors d’attention et de patience.
Heureusement, grâce à un enseignant, ancien prodige en la matière, interprété par l’excellent Rafe Spall (le fils de … vous verrez plus tard), l’adolescent Nathan va s’ouvrir lentement au monde par le biais de celui des mathématiques.

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Le jeune prodige atteint un tel niveau qu’il est présélectionné pour défendre les couleurs du Royaume-Uni aux Olympiades de Mathématiques. Sous la tutelle excentrique du formidable Eddie Marsan, il est envoyé à Taipei pour une épreuve préliminaire avec les petits génies asiatiques … C’est l’occasion d’y découvrir les émois amoureux avec la jeune et jolie Zhang Mei, membre de l’équipe chinoise.
Il se trouve que j’avais découvert, la semaine précédente, ce type de compétition avec l’interview à Canal + ; d’Artur Avila, franco-brésilien, le plus jeune directeur de recherche du CNRS, médaille d’or des Olympiades à seize ans et récent lauréat de la médaille Fields, l’équivalent du prix Nobel de mathématiques.
X+Y est une thérapie réjouissante pour Nathan et une agréable comédie douce-amère qui nous emmène dans l’univers poétique des équations, théorèmes et modèles aléatoires avec la probabilité de connaître un succès commercial.
18 heures ! Ce soir, régime sandwich … encore que la brasserie Le Cancaven ne puisse nous proposer qu’une omelette. En ce qui me concerne, elle sera aux champignons.
À la terrasse, nous profitons d’une animation musicale de rue avec le groupe Pao Bran. Kilt, cornemuse, bombarde, percussion et accordéon, les quatre musiciens nous offrent quelques hits celtiques, Tri martolod, Le loup, le renard et la belette, encore qu’à l’origine, cette comptine soit bourguignonne.
Tandis que nous nous dirigeons vers le cinéma Les Alizés, un vacarme nous interpelle. Un début de remake des Oiseaux d’Hitchcock : un goéland affamé nettoie à grands bruits de bec les restes dans nos assiettes. Presque effrayant !
Nous avons rendez-vous avec Calvary, film irlandais en avant-première de John Michael McDonagh. Je devrais dire plutôt avec Brendan Gleeson, le père de Domhanll l’un des acteurs de Frank, tant il envahit encore l’écran, deux ans après sa magistrale prestation du policier violent de L’Irlandais du même réalisateur.
Cette fois, il campe le rôle d’un prêtre bonhomme, qui apprend, lors d’une confession, qu’il sera assassiné le dimanche suivant pour expier les péchés de l’Église. Plus précisément, le meurtrier en puissance aurait été violé dans son enfance par un membre du clergé.

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Bien évidemment, le Père James connaît tous ses paroissiens et ne peut ignorer la voix au confessionnal. Le réalisateur, par un subtil mélange de voix en régie son, brouille les pistes pour le spectateur. Ainsi naît un petit meurtre à la manière d’Agatha Christie.
Au-delà du thriller psychologique, Calvary offre une enquête morale et théologique sur la rédemption, l’abus, la repentance. On y perçoit quelques références au Journal d’un curé de campagne de Robert Bresson et aux féroces chroniques provinciales de Claude Chabrol.
Je suis aussi sous le charme des paysages sublimes du comté irlandais de Sligo et notamment l’extraordinaire relief tabulaire de Ben Bulben, chers au poète dramaturge et prix Nobel WB Yeats. Pour le coup, je réserverais bien un billet sur Aer Lingus pour de prochaines vacances !
Bref, Calvary est un beau film à voir par les athées comme par les croyants.
22h 45, Bloodlust ! Soif de sang ! Le festival renoue avec sa séance de film d’horreur. La Feuille du festival nous allèche : « les rosbifs sont de nouveau accros à la viande rouge ». Je ne suis pas fan du genre mais j’avoue avoir vu par le passé à Dinard d’excellents films comme l’hilarant Severance, Eden Lake et Black Death.
Au menu, ce soir, Hyena ! Le réalisateur Gerard Johnson et l’acteur principal Peter Ferdinando sont là pour présenter le film.
Michael, chef ripou d’une brigade des stups londonienne doit flirter en permanence avec l’illégalité pour affronter les réseaux albanais et turcs en plein essor, ce qui va lui valoir d’être traqué lui-même par l’IGS.

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Gangs turcs, trafic de drogue et prostitution dans les quartiers mal famés de la capitale anglaise sont au programme, notre déception également. À part une séquence où les voyous turcs étalent leur savoir-faire en matière de dépeçage et de découpe charcutière humaine, Hyena ne respecte en rien les codes du film d’horreur. Il s’agit simplement d’un honnête thriller, façon Braquo, la série de Canal +, avec Ferdinando en sosie de Jean-Hugues Anglade.
Une chose est certaine, je ne ferai pas de cauchemar cette nuit.
Samedi 11 octobre ! Dinard n’a jamais mieux porté le surnom de Nice du Nord dont l’a affublé l’azuréenne Sophie Duez, membre du jury.
Je profite de la matinée pour arpenter la plage de l’Écluse. À défaut d’y croiser un loup, j’y rencontre le Renard, nom du vieux gréement réplique historique du dernier bateau corsaire armé par Surcouf, et deux « belettes » drapées dans leur sortie de bain.

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Ce midi, c’est la diète pour le ventre et le gavage pour l’esprit : trois projections consécutives dans la même salle des Alizés.
En hors-d’œuvre, Keeping Rosy, le premier long-métrage de fiction de Steve Reeves. Un spectateur de la séance précédente, fier de sa blague, lance à la cantonade : « Je ne vous raconte pas la chute » ! Moi non plus, alors!
Charlotte n’a aucunement la fibre maternelle, les premières images du film l’ont montrée crispée et pâle quand on lui demande au bureau de tenir un bébé dans ses bras.
C’est une femme uniquement préoccupée par sa carrière. Son seul but est de devenir actionnaire de l’agence de publicité à laquelle elle se consacre corps et âme. Mais après avoir découvert que, trahie par ses collègues, sa promotion lui passe sous le nez, elle rentre à son domicile et passe sa frustration et sa colère sur sa femme de ménage. Avec des conséquences tragiques ahurissantes … Être une femme libérée, ce n’est pas si facile !
Charlotte a, cette fois, sur les bras, un cadavre à faire disparaître dans une rivière et une adorable petite Rosy à garder. Elle cède à la panique quand elle découvre que les caméras de vidéosurveillance de son immeuble ont sans doute enregistré ce qui s’est passé. À vouloir récupérer les bandes, elle introduit dans l’intrigue un garde de sécurité psychopathe qui va profiter de la situation en la faisant chanter.

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À part quelques scènes d’extérieur nécessaires pour faire progresser l’histoire, Keeping Rosy est un huis clos psychologique qui se déroule essentiellement dans le nouveau gratte-ciel high tech de l’Est de Londres où Charlotte vit seule.
Ce thriller se regarde agréablement comme un film du dimanche soir à la télévision. Le scénario, au-delà de l’aspect policier, ouvre pourtant sur beaucoup de thèmes trop superficiellement traités. Il faut cependant souligner la remarquable performance de Maxine Peake dans son rôle de Charlotte.et son obligation de devenir une maman de substitution. Et verser une larme de tendresse pour l’innocente petite Rosy qui se retrouve involontairement au cœur du drame.
Place maintenant à Snow in Paradise, autre avant-première et premier long métrage d’Andrew Hulme, l’adaptation fictionnelle de ce qui est un peu arrivé à un des acteurs du film!

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Le titre peut paraître énigmatique mais la neige c’est la dope. Dave est un petit délinquant qui mène sa vie, dans l’East End de Londres, entre drogue et violence. On s’attend à un thriller de plus avec images sombres, caméra portée, dans un monde underground. Mais lorsque son petit business entraîne la mort de son meilleur ami Tariq, Dave est rongé pour la première fois de sa vie par la honte et le remords. À vouloir faire la paix avec sa conscience, Dave veut sans doute tendre vers l’inaccessible « paradise » mais son passé de criminel revient le mettre à l’épreuve. Les fameuses rules (règles) du crime organisé, quand on y plonge, on n’en sort plus.
C’est l’occasion de découvrir un Londres gangréné par la drogue, avec ceux qui la sniffent et ceux qui la dealent, entre bobos et prolétaires.
Il y a un petit côté Prophète de Jacques Audiard. Tout en respectant les codes du film de gangster, le réalisateur nous entraîne bientôt dans une course poursuite effrénée vers la paix et la rédemption.
Ô surprise, par les temps qui courent, ce lieu de purification de l’âme, c’est la mosquée ! Comme écrit l’un des critiques : « Pour une fois que les Musulmans ne sont pas présentés comme des terroristes ! ». Il n’y a que les Britanniques qui savent faire des films pareils.
Bravo ! Nous sortons promptement aux premières images du générique pour nous replacer illico dans la file d’attente de l’unique séance (simultanément dans deux salles) de l’avant-première évènement : Mr. Turner de Mike Leigh, présenté en compétition au dernier festival de Cannes, et pour lequel Timothy Spall (le père de !) a reçu le prix d’interprétation masculine.

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À notre grand étonnement mais aussi satisfaction, nous nous retrouvons dans la première dizaine de candidats spectateurs sur les marches du cinéma. Cela change des queues interminables lors des grandes expositions parisiennes au Grand Palais.
Finalement, les non cinéphiles auront préféré aux toiles du maître, le défilé, sur le tapis rouge du palais des arts et du festival, des membres du jury qui, dans quelques minutes, proclamera le Hitchcock d’or. C’est plus people !
En prêtant l’oreille dans la file d’attente, nous avons la primeur des palmarès du public. C’est drôle, irritant aussi parfois ! Bien évidemment, mes, désormais célèbres, septuagénaires demoiselles de Dinard (il est une tradition au cinéma d’appeler demoiselle les actrices quels que soient leur âge et situation maritale) éliminent d’emblée Catch me Daddy ! J’ai le bonheur de tuer l’heure d’attente avec un aimable monsieur plébiscitant comme moi The Riot Club et Frank. Mais tout cela n’est que souhaits vains, le jury est souverain.
Allez, c’est parti pour deux heures trente de pur enchantement ! Un panoramique sur les polders de Hollande, la silhouette à contre-jour d’un homme ventripotent en haut-de-forme dessinant l’esquisse d’un moulin à vent au lever du jour. Ainsi commence Mr. Turner, biopic évoquant les dernières années de la vie du peintre britannique Joseph Mallord William Turner (1775-1851).

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Plongée dans l’Angleterre de la jeune reine Victoria et de la révolution industrielle : le chemin de fer bouleverse la campagne, le Téméraire le vieux navire à voile de guerre est remorqué par un bateau crachant du feu et de la suie.

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Mike Leigh s’attache au souci du détail aussi vrai que possible, à commencer dans les décors et paysages. La salle d’exposition contiguë à la maison de Turner, et son atelier délabré et empoussiéré (il coule même des gouttières !), sont reconstitués de manière fidèle d’après archives. Quelques séquences sont aussi tournées au manoir de Petworth House dans le Sussex qui abrite toujours une vingtaine d’huiles sur toile du maître. Quelle beauté encore, le petit port, sur la côte Est du Kent, de Margate, la « première ville anglaise éclairée au lever du soleil », dont Turner aimait la mer, le ciel, la lumière et … sa logeuse madame Booth !
Pour brosser le portrait psychologique et artistique de Turner, le réalisateur juxtapose, comme par petites touches impressionnistes, une succession de scènes aussi esthétiques que ses tableaux. L’art dans l’art !
Ainsi, la séquence au salon annuel de la Royal Academy est hilarante avec Turner fustigeant ses collègues et ridiculisant son rival Constable par l’ajout d’une pointe de rouge vif en plein milieu d’une marine. Elle possède aussi valeur documentaire sur les accrochages des expositions de l’époque avec des tableaux suspendus à touche-touche jusqu’au plafond.
On assiste à l’épisode où Turner se fait attacher à la hune d’un bateau en pleine tourmente pour peindre sa célèbre Tempête de neige.
Omniprésent, rares sont les scènes où il n’apparaît pas, il y a Turner évidemment, je devrais presque dire Timothy Spall tant il compose le personnage de l’artiste de manière géniale. Laid, rugueux, bourru, lourdingue, bref brut de décoffrage, émettant continuellement des grognements comme pour se protéger d’autrui, il possède, dès qu’il s’agit de peinture, une formidable légéreté et une extraordinaire capacité à saisir la beauté du monde, celles-là même qui en font un précurseur de l’impressionnisme.
Encore un moment de grâce lorsqu’il essaie de chanter une aria de Purcell : il le fait si maladroitement mais avec tellement de sensibilité.
C’est déjà fini ? Deux heures trente d’une merveilleuse émotion artistique où cinéma et peinture se mêlent pour notre plus grand bonheur.
Ce soir, il ne me faudrait pas grand-chose pour envisager une visite à Londres au musée Tate Britain qui honore le maître jusqu’en janvier à travers l’exposition Late Turner, painting set free, « les dernières années de Turner, peinture libérée ».
Quant à vous, chers lecteurs, retenez la date du 2 décembre 2014, jour de sortie de Mr. Turner sur nos écrans !
Les yeux encore éblouis par tant de beauté, l’affichage, à la sortie, du palmarès du 25ème festival du cinéma britannique de Dinard me semble dérisoire.
Nous le commentons cependant devant un filet de bœuf sauce poivre à la pizzeria Castor Bellux.
Le Hitchcock d’or est décerné à The Goob de Guy Mihill, ce n’est pas un scandale.
Le prix du Public, attribué selon l’ensemble des votes des spectateurs sans doute émus par le personnage de Gary, revient à ’71 de Yann Demange.
Catch me Daddy rafle les deux prix du scénario et de l’Image. Pan sur le bec des vieilles « demoiselles de Dinard » !
Le prix Coup de cœur revient à Lilting, ou la délicatesse. Ce film sensible ne pouvait pas repartir bredouille.
Frank obtient une mention spéciale du jury. C’est la moindre des choses.
Enfin, tant pis pour ma pomme de normand, mon premier choix, The Ryot Club, est la seule œuvre en compétition non récompensée. Sa scandaleuse immoralité aurait-elle occulté le vrai message qu’elle véhicule ?
Il en est ainsi de tous les festivals, la subjectivité est de mise, c’est la règle du jeu. Mais que signifie la remarque de Hussam Hindi, le directeur artistique du festival quand il souhaite un « jury plus musclé » pour la prochaine édition ?
Il est 23h 15 : c’est le moment de terminer en beauté ces quatre jours dédiés au cinéma britannique avec la projection de Still Life, au titre de circonstance en français Une belle fin !
Le réalisateur Uberto Pasolini ne possède aucun lien de parenté avec Pier Paolo, l’auteur de Théorème. Par contre, c’est le neveu de Luchino Visconti. Pas mal non plus !
Son film a été présenté à la 70ème Mostra de Venise où il a obtenu le prix du meilleur réalisateur section Horizons. Il est inspiré d’un fait divers lu dans un quotidien.

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John May, interprété par Eddie Marsan, est un modeste employé communal de la banlieue de Londres dont le travail consiste à retrouver d’éventuels membres de la famille, voire des amis proches, des personnes décédées dans le plus profond isolement. Solitaire, méticuleux jusqu’à l’obsession, il ne referme les dossiers que lorsque toutes les pistes possibles ont été explorées. Il organise alors les obsèques de ses « clients » de toutes confessions, écrit leur éloge funèbre, choisit une musique appropriée d’après quelques disques, objets et photographies glanés, et accompagne généralement seul avec le prêtre le cercueil jusqu’à sa mise en terre.
Jusqu’au jour où, au nom de la sacrosainte rentabilité, sa hiérarchie lui signifie une compression d’effectifs et sa mise à la retraite. John demande alors juste un délai de quelques jours pour résoudre sa dernière affaire : aller sur les traces de Billy Stoke, mort dans la solitude et l’alcoolisme, mais dont le passé paraît assez riche pour réussir un « gros coup ».
C’est à cette quête qu’Uberto Pasolini nous propose d’assister dans un film en aucune manière morbide et déprimant, mais au contraire rythmé, sans temps mort (si je puis me permettre).
John May est poignant et admirable dans son engagement et son amour envers son semblable. Tout en déjeunant de sa sempiternelle boîte de thon, il feuillette des albums de famille, vieilles photos de la jeunesse de Billy Stoke. Lorsqu’il visite l’appartement, le réalisateur s’attarde sur des objets et des meubles avec des plans fixes qui sont moins des natures mortes que des vies figées.
La fin de l’histoire pourrait être (trop) belle car John May retrouve quelques personnes susceptibles d’assister aux funérailles de Billy Stoke, et parmi elles, sa possible future âme sœur. Mais John meurt accidentellement.
La fin du film est fantastique (au vrai sens du mot) lorsque tous les défunts dont il s’est occupé, se réunissent au cimetière autour de sa sépulture. Magnifique séquence !
Eddie Marsan, souvent cantonné dans des seconds rôles comme dans la série Ray Donovan actuellement sur Canal, effectue là une prestation remarquable dans un registre minimaliste parfaitement adapté au rôle.
Ma voisine essuie furtivement quelques larmes avant que les lumières ne se rallument.
Une belle fin de festival !
Enfin presque ! Car comme certains acteurs cabots ajournent toujours leurs adieux, en ce dimanche 12 octobre, nous prolongeons en matinée notre festival avec l’ultime projection de God help the girl, un film musical de l’écossais Stuart Murdoch, leader dans la vie du groupe Belle and Sebastian.
Eve, une adolescente anorexique s’évade de l’hôpital psychiatrique pour se rendre à Glasgow et s’adonner à la musique. À l’issue d’un concert, elle rencontre James, un jeune homme romantique maître nageur qui donne des cours de guitare à Cassie, une fille des quartiers chics. Tous les trois entreprennent bientôt de monter leur propre groupe.
Eve écrit des chansons pour surmonter ses problèmes émotionnels en rêvant de les entendre un jour à la radio. James pense, lui, que l’artiste n’a besoin que d’une chanson de génie qui s’installe pour toujours dans le cœur des gens.
Dans le rôle d’Eve, Emily Browning, un faux air d’Anna Karina, avec une voix très agréable, susurre quelques airs des albums du vrai groupe du réalisateur. Cela nous donne un film gentillet, un peu naïf, qui pourra plaire aux ados. En comparaison, la comédie musicale d’ouverture Sunshine on Leith était plus enlevée et solide dans son propos. Allez, dites-le, plus pour ma génération ?

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Ne comptez pas sur moi pour fredonner quelques unes de ces chansonnettes, il pleut déjà assez. En effet, des trombes d’eau s’abattent sur Dinard, ce midi, et bien sûr, j’ai laissé le pépin dans l’auto.
On s’abrite Côté mer, c’est le nom de la crêperie, devant une galette de sarrasin aux noix de saint Jacques.

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La côte d’émeraude pleure son Festival du Film Britannique. Un bon cru avec beaucoup de films de bonne facture et un chef-d’œuvre, Mr. Turner, mais lui, hors ses tableaux, était déjà passé à la postérité à Cannes.
Rendez-vous dans un an ! En attendant, rien ne vous empêche d’aller voir quelques-uns des films de cette année, en version originale bien sûr

Je vous suggère de télécharger, sur le site KOBO de la Fnac, le polar de Renée Bonneau Meurtres chez Sir Alfred dans sa version numérique (2,99 €).
Lors du Festival du Film Britannique de Dinard, un assassin fait chaque jour une nouvelle victime parmi les participants au Festival. Heureusement, j’y ai échappé !

http://recherche.fnac.com/SearchResult/ResultList.aspx?SCat=22!1&Search=Meurtres+chez+Sir+Alfred&sft=1&sa=0&submitbtn=OK

Tous « Avec Dédé »

Ce dimanche après-midi là, j’ai rendez-vous Avec Dédé à Bondy. J’aurais dû le rencontrer plus tôt mais les contraintes de la vie quotidienne m’en ont empêché.
De Bondy, je ne connaissais de réputation que le blog café, un média en ligne explorant d’autres voies pour faire entendre d’autres voix, qui débuta en 2005 dans un modeste local de la cité Blanqui de cette commune de Seine-Saint-Denis, ainsi que le chœur des Petits Écoliers chantants qui accompagna des artistes aussi divers que Michael Jackson, Tino Rossi et Pierre Bachelet.
Est-ce à cause du changement d’heure opéré lors de la nuit précédente, je me retrouve largement en avance sur le lieu de rendez-vous fixé, le cinéma André Malraux. Un mal pour un bien, je fais plus ample connaissance avec cette salle, au cœur de la ville, classée « Art et Essai », qui organise de fréquents mini festivals et rencontres avec des professionnels du cinéma. Ainsi, je remarque Claude Chabrol, Jean-Pierre Mocky, Denis Lavant, Michel Boujut dans la galerie de portraits des invités, derrière le bar. La convivialité ici n’est pas un vain mot et le directeur vient patienter très aimablement en ma compagnie. Il m’offre même la gratuité du billet pour la séance suivante.
En ce jour d’élections municipales et de péril d’une vague bleu marine, je tire encore plus volontiers un grand coup de chapeau à ces gens qui militent pour l’accès à la culture pour tous à travers une programmation et une animation de qualité.
Cette semaine, dans le cadre du festival Itinerrances, le cinéma André Malraux met à l’affiche trois films illustrant, de manière subtile, les temps modernes : Mon Oncle de Jacques Tati, Au bord du Monde, un documentaire de Claus Drexel sur les sans abri, et Avec Dédé … car, oui, Dédé est le héros du nouveau film de Christian Rouaud.
J’ai déjà eu l’occasion dans ce blog de vous parler chaleureusement de Christian, un ex collègue et un toujours copain de plus de trente ans, notamment lors de la sortie de son magnifique Tous au Larzac, récompensé par le César du meilleur film documentaire en 2012 (voir billets des 1er décembre 2011 et 21 février 2013).
J’attends donc avec impatience cette rencontre Avec Dédé que les médias ont parcimonieusement évoqué, peut-être à cause d’une distribution trop confidentielle. D’ailleurs, par manque de soutien financier, Christian Rouaud a filmé Dédé, selon son humeur, presque à ses heures perdues, en attendant qu’il puisse nous conter la grande épopée du Larzac. Cela pourrait laisser croire qu’il nous offre là une œuvre mineure. À tort, je précise immédiatement.
Partant du postulat que Christian ne sait réaliser que des portraits de personnages qu’il aime, je ne doute pas qu’après les ouvriers franc-comtois de LIP et les paysans du Larzac, je vais vite sympathiser avec son ami Dédé alias André Le Meut, un sonneur de bombarde natif du Morbihan.
Dédé, c’est ainsi que tout le monde l’appelle là-bas, possède à l’évidence quelque chose du Monsieur Hulot de Jacques Tati. D’ailleurs, sur l’affiche, sa silhouette dégingandée et penchée constitue un clin d’œil à celle des Vacances de Monsieur Hulot, la bombarde en lieu et place de la pipe.

avec-dede

LES-VACANCES-DE-MONSIEUR-HULOT

Le réalisateur qui connaît bien le personnage pour l’avoir filmé, il y a une vingtaine d’années, dans le cadre de son documentaire Bagad, se régale de suivre au plus près ce grand échalas, bourré de tics, monté sur ressorts, grand corps joyeux aux gestes maladroits et imprévisibles ponctués de hop-là. Dédé lui propose involontairement un gag dans chaque séquence : il se cogne aux portes et aux lustres, déclenche la sirène d’un mégaphone dès qu’il s’en saisit, ne trouve pas la bonne vitesse de défilement du magnétophone, s’égare avec sa vieille voiture en sillonnant la campagne. Dans sa bouche, les mots se bousculent, crépitent comme une mitraillette, au point d’en devenir parfois presque incompréhensibles comme certains dialogues de Tati.
Déjà, on sent la patte de Christian Rouaud qui, comme souvent, malgré la gravité des sujets, souhaite nous offrir un film gai sans arrière-pensée de moquerie. Nous rions avec Dédé (comme le titre nous indique), mais jamais à ses dépens.
Pour rester dans l’univers de Jacques Tati, il ne s’agit pas du facteur de Jour de fête mais de quatre-vingts minutes de bonheur avec … un facteur d’instruments, ainsi le film commence sur des gros plans de mains effectuant une dernière retouche à une bombarde.
La petite enfance (autiste ?) de Dédé se déroule comme un film muet. D’une manière stupéfiante, avec clarté cette fois, il consent à nous confier que, né prématurément deux mois avant terme, il passait ses journées à se balancer sur son lit, refusant de parler, jusqu’à ce qu’à l’âge de quatre ans, il sorte enfin ses premiers mots pour l’une de ses sœurs, attristée de le voir ainsi : « Ne pleure pas Isabelle ! » Et d’ajouter : « Depuis, je n’arrête pas de parler, et très vite, sans doute pour rattraper le temps perdu ».
Le pari est d’ores et déjà gagné : le spectateur, touché et conquis, est prêt à entrer dans sa danse virevoltante. Il ne sera jamais déçu car, autant Dédé semble emprunté, maladroit, balourd, brouillon dans son quotidien, mais cependant tellement sympathique, autant devient-il léger, aérien, précis et virtuose, sa bombarde en bandoulière.

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Gag encore, le réalisateur lui demande de présenter son instrument de prédilection à la manière « desprogienne » de la minute nécessaire de monsieur Cyclopède. On n’est pas loin non plus de la leçon de guitare sommaire de Boby Lapointe qui pouvait instruire en distraisant, treize ans et demi maximum.
Moins sommairement, la bombarde est une variante de hautbois populaire spécifique à la Bretagne. Celui qui en joue s’appelle un talabarder. C’est un instrument puissant qui, consommant beaucoup d’air, réclame une excellente gestion du souffle. Aussi, l’effort physique intense nécessitant des temps de repos, la bombarde est traditionnellement associée au biniou pour constituer un couple de sonneurs. Cela semble pourtant si facile dès que Dédé la porte à ses lèvres !
À peine moins précoce que le guitariste du fantasque Boby Lapointe (!), André Le Meut, né en 1964 d’une famille paysanne de dix enfants, commence, dès l’âge de quatorze ans, à jouer de l’accordéon chromatique dans les fêtes locales avant d’apprendre le biniou et la bombarde. Curieux de tout, autodidacte, il écoute et observe les musiciens dans les fest-noz et les concerts. En 1986, il entre au bagad Roñsed-Mor de Locoal-Mendon Il en devient le penn-soner (je préfère sonneur en chef, il est des syllabes bretonnes dissonantes en ce jour d’élections !) de 1991 à 2005, et mène le bagad plusieurs fois au titre de champion de Bretagne.
Dédé a grandi en plein dans la période du Revival breton, le réveil de la culture celtique au tournant des événements de 1968, dans le sillage notamment d’Alan Stivell et de Gilles Servat, mêlant le traditionnel au rock électrique.
Sur un plan très personnel, Avec Dédé ressuscite soudain toute une époque de ma jeunesse presque sortie de ma mémoire. Un collègue originaire de Guémené-sur-Scorff m’avait converti alors à cet élan musical. Je me rendis à un concert géant de Stivell au palais des sports de Paris ainsi qu’à une réunion de bagadoù à Lorient. Pis encore, surréaliste même, au bout de la nuit et d’un chemin de terre dans la lande, je me retrouvai dans une grange du pays vannetais. Là, dans une lumière blafarde, quelques autochtones, ayant consommé du chouchen sans modération, écoutaient trois alertes sexagénaires répondant aux doux prénoms de Maryvonne, Eugénie et Anastasie. Certains ont vu Brel en concert (j’en fais partie), moi j’ai vu aussi les sœurs Goadec en fest-noz ! Summum de ma celtitude musicale, je détiens dans ma discothèque de vinyles, des microsillons, outre les pittoresques sœurs, des frères Morvan, de Glenn Mor, et de Jean-Claude Jégat et Louis Yhuel à la bombarde et orgue. De véritables Breizh collectors qui vaudraient peut-être leur pesant de kouign-amann dans les vide-greniers sur la route de Pen-zac gouz gouz la irac ! Quel charlot je fais !
Comme un bain de jouvence, j’ai donc plaisir à suivre le si charismatique Dédé dans le tourbillon de ses rencontres. Je suis presque essoufflé, en tout cas soufflé par son inlassable activité que restitue fort bien le montage rythmé et incisif. Il court, il court notre (plus que) bon barde sans perdre haleine. Comme on sort son pique-nique du coffre de sa voiture, il en extrait une petite valise et prépare sa bombarde. Il accueille les nouveaux mariés à la sortie de l’église, il enseigne sur un parking en plein air à des jeunes avec lesquels il se réfugie précipitamment dans un gymnase … car il pleut parfois en Bretagne. Il s’installe pour un fest-noz, il participe à un modeste concours de sonneurs dans un village, il joue au Stade de France lors d’une nuit celtique où il rencontra sa future épouse.
On assiste à un concert religieux avec l’organiste Philippe Bataille dont voici une Scottish :

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Rencontre fabuleuse qu’il était impossible de savourer, il n’y a pas si longtemps. En effet, la bombarde, instrument du diable, était interdite par l’Église. Les sonneurs, symboles de fête et de beuverie, étaient mal considérés par le clergé jusqu’à parfois être excommuniés. Ce n’est que dans les années cinquante que la bombarde rustique a pu s’associer à l’orgue, instrument d’église par excellence. Chouette, Dédé, t’iras au paradis des musiciens !
Christian Rouaud nous refait le coup du « temps des cathédrales ». Après l’extraordinaire séquence du chœur orthodoxe soulignant l’architecture religieuse de la bergerie clandestine de La Blaquière dans Tous au Larzac, il met en scène avec Dédé et la puissance de sa bombarde un magnifique moment de solennité et d’émotion, d’humour et de suspense également.
Il y a du Tati et la bicoque tordue banlieusarde de Mon Oncle dans la manière de filmer Dédé quittant la tribune pour descendre jouer au milieu du public. Il y a du Hitchcock et du suspense lorsque Dédé doit retrouver son chemin dans le labyrinthe d’escaliers et couloirs jusqu’au buffet d’orgue pour reprendre le morceau … À temps ? D’autant qu’il se trompe de porte, et dans quel état d’essoufflement ?
Dédé est un sonneur d’exception. Le célèbre musicien galicien Carlos Nuñez, joueur de gaïta et flûtiste, le compare à John Coltrane, c’est dire. Mais il n’est pas que cela. Il chante aussi. Cela ne lui suffit pas encore, protéiforme infatigable, il s’intéresse et s’investit dans tout ce qui, de près ou de loin, touche au patrimoine musical breton. Pour cela, il a appris, au cours d’un stage intensif de six mois, la langue bretonne de ses aïeux dont une France jacobine l’avait privée.
Glaneur impénitent, il bat la campagne pour recueillir auprès des anciens la culture orale du Morbihan et la valoriser auprès des générations actuelles. Pour ce faire, il est détaché depuis 2005 aux Archives départementales. Il compile et analyse tout ce qu’il déniche puis le publie sous forme de recueils et d’une banque de données sur Internet. Ainsi, en ethnomusicologue, constate-t-il que plus de la moitié des textes exhumés sont des chansons d’amour … un seul évoque l’inceste. Il est des sujets tabous.
Dédé n’est pas du tout passéiste. Quoique profondément ancré à la paysannerie, à sa terre (le réalisateur lui fait traverser symboliquement un labour), sa quête se tourne résolument vers la modernité. Il visualise sur un ordinateur la tessiture mélodique d’un enregistrement d’une chanson ancienne. Dans une belle séquence de pédagogie, Richard Quesnel, au piano, diplômé de l’université de Cambridge et titulaire de l’Agrégation de musique, littéralement sous le charme, adhère à ses suggestions concernant la réappropriation et l’interprétation d’un morceau.
« Rapprochez-vous » dit Dédé aux jeunes sonneurs en stage de formation avec lui. Dédé aime le contact. Il évoque le temps d’avant : « On avait besoin de son voisin, on travaillait avec lui aux champs, et le soir, on faisait le repas avec lui, puis on chantait et on dansait ». Et aussitôt, il nous transmet une note d’espoir et d’optimisme. La vie associative, aujourd’hui, offre de nouveaux prétextes pour se réunir et la musique permet de prendre du plaisir ensemble, jeunes et vieux. Dans sa logorrhée verbale, je perçois même un « c’est peut-être pour ça qu’il n’y a pas trop de F.N par chez nous » qui fait chaud au cœur à quelques heures de la proclamation des résultats des élections municipales.
« La musique parfois a des accords majeurs/ Qui font rire les enfants mais pas les dictateurs » chantait Lavilliers.
Il ne pleut guère mais on se croirait dans certains moments « en-chantés » des Parapluies de Cherbourg tant Dédé aime aussi, plutôt que parler, fredonner ses conseils et remarques à ses interlocuteurs.

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Que le temps défile vite « bombarde sonnante » avec Dédé ! Quand les lumières se rallument dans la salle, on le quitte presque à regret, comme lorsqu’on vient de faire connaissance d’un nouvel ami.
L’embellie va se poursuivre une heure encore avec la présence de Christian Rouaud lui-même, interrogé par Christophe Kantcheff, rédacteur en chef de la revue Politis. Comme il aime dire souvent à propos de son travail, « les documentaires ne consistent pas à apporter des réponses mais servent à se poser des questions. »

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À travers moult détails et anecdotes, il met en avant les différentes lectures possibles de son film. Au-delà d’un portrait attachant, c’est une œuvre musicale qui dépasse largement la péninsule armoricaine. Christian, cet après-midi, anime sa soixante-neuvième rencontre avec le public d’Avec Dédé, et l’excellent accueil qu’il a reçu dans de nombreuses provinces françaises témoigne sinon de l’universalité, du moins d’une « hexagonalité » de la musique. La preuve en est, d’ailleurs, qu’il eut recours à quelques thèmes bretons pour accompagner la lutte des paysans du Larzac.
Et, pour balayer peut-être l’idée qu’il aurait réalisé là un film mineur, il démontre, en creux, qu’Avec Dédé est un documentaire politique et que son Monsieur Hulot breton est un artiste, un pédagogue, un transmetteur dont la démocratie a besoin.
En dépit de sa distribution chaotique, chers lecteurs, allez à la rencontre d’Avec Dédé s’il vient dans votre région. À défaut, procurez-vous le DVD à sa sortie.
Vous ressentirez peut-être les mêmes frissons qui parcoururent l’échine du petit Rouaud, il y a une soixantaine d’années, quand il découvrit le son de la bombarde et du biniou lors d’un pardon de la saint Yves aux arènes de Lutèce.
La tête toujours pleine de projets, en attendant les financements nécessaires, il commence à tourner avec les comédiens belges de la Fabrique imaginaire. Le film qui racontera une pièce de théâtre en train de se faire, s’appellerait Comment ça s’écrit. Vivement 2015 !

Quand le photographe JeanDenis Robert nous alphabétise …

Je commence cette nouvelle histoire de photographies avec la scène de l’arroseur arrosé.

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Bref, je tire le portrait de JeanDenis Robert qui m’a donné rendez-vous devant la galerie An. Girard, dans le quartier de Montparnasse, pour découvrir sa nouvelle exposition Imagesetabécédaire.

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À vrai dire, mon acte numérique est presque superflu car un autoportrait trône au centre des cimaises.

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Les plus physionomistes de mes lecteurs s’en souviennent peut-être. Je vous l’avais présenté dans mon billet consacré à la sortie du beau-livre PEOPLE de JeanDenis et du poète Per Sørensen (voir http://encreviolette.unblog.fr/2013/03/09/).
Pour être honnête, il se nommait alors Brassaï en clin d’œil (de l’objectif) au grand photographe d’origine hongroise, maître du noir et blanc, à qui la ville de Paris rend hommage, jusqu’en mars, avec l’exposition Brassaï : Pour l’amour de Paris.
Sous la pression de ses amis, JDR a fini par s’identifier au portrait ébouriffant et surréaliste. Il y a un petit air de famille, au moins artistique, non ?
Pour présenter sa nouvelle exposition, je cite en substance quelques éléments de l’avant-propos de PEOPLE que j’eus l’honneur et le bonheur de rédiger. JeanDenis Robert, amoureux de la chine, fouineur de grenier, coureur impénitent des bric-à-brac, met en scène sa collecte d’articles, instruments, ustensiles, outils, colifichets, babioles, bibelots, bricoles, broutilles, troquant leur condition d’objet dérisoire pour le statut plus enviable d’objet d’art.
Ses éléments de langage (artistique), expression à la mode chère à nos politiciens, puisent quelque part à la source de l’humanité. Il semblerait, en effet, que la communication entre les premiers hommes passa probablement par le dessin. Elle perdure avec l’utilisation des pictogrammes notamment dans la signalétique du code de la route.
Notre écriture est alphabétique. Son origine icono-photographique est mystérieuse. A priori, il n’y a pas de rapport entre l’image de la lettre et le son. C’est la différence fondamentale entre l’écriture et le dessin dans notre civilisation occidentale. Lorsque l’émetteur de signe a comme intention de représenter : il dessine ; quand il choisit d’encoder des sons, il écrit.
Fort heureusement, son Hasselblad en bandoulière, Jean-Denis ne prend pas mon jargon linguistique au pied de la lettre. Il ne déroge pas à la fascination que, de tout temps, les abécédaires et les alphabets, véritables histoires sans paroles, ont exercée sur les illustrateurs.
Ainsi, au gré de ses glanes, il met en scène un petit théâtre de mots avec humour, fantaisie, dérision, jubilation, poésie, magie aussi. Il joue avec les lettres et les mots, se joue des mots, crée des mots images, invente des images mots.
Jean-Denis me renvoie à mon enfance lorsque, dans le grenier familial, je feuilletais les vieux albums d’avant-guerre de Benjamin Rabier ou, quand, peu inspiré par la leçon du maître, mon regard s’évadait vers les tableaux didactiques suspendus aux murs.
Rabier commença sa vie professionnelle comme comptable au magasin du Bon Marché à Paris (celui-là même où JDR exposa AZERTYUIOP, l’an dernier !). Mais, très vite, encouragé par le caricaturiste Caran d’Ache, il devint une figure majeure du dessin animalier. Il fut le créateur de la Vache qui rit, et vous ne pouvez pas ignorer son emblématique canard Gédéon. Pour nous alphabétiser et enrichir notre vocabulaire, il réunissait les animaux dans des saynètes savoureuses, aujourd’hui désuètes.
JeanDenis débusque des bibelots de canards et cigale pour illustrer la lettre C. J’affabule peut-être mais La Fontaine aurait aimé la musique même discordante de ces « alpha bêtes ».

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C

JeanDenis rend hommage aux moines enlumineurs qui, installés dans les scriptoria de leurs abbayes, travaillaient à la plume, notamment sur les initiales ou les lettrines destinées à ouvrir un paragraphe ou un chapitre.

lettreG

G est nul au milieu des mots comme dans sangsue, vingtième, doigt, lis-je en bas de cadre. GaGeure, JeanDenis le rend éléGant !
Il enlumine lui-même, au sens étymologique de mise en lumière, en allumant le F.. !

F

lettre L

J’ai envie d’évoquer Geofroy Tory, également enlumineur à ses débuts, figure incontournable de l’univers du livre à la Renaissance. Imprimeur officiel de François Ier, illustrateur attitré de Du Bellay, créateur de la cédille et de l’apostrophe. Théoricien de la typographie, il eut l’idée de créer des alphabets imaginaires et d’adapter l’anatomie des lettres aux proportions du corps humain dans un remarquable ouvrage poétiquement appelé Le Champ Fleury.
Voici comment ce graphiste avant la lettre expliquait la lettre Q éventuellement sujette à railleries et grivoiserie : « C’est la seule lettre entre toutes les autres qui sort hors de la ligne et la raison est qu’elle n’est jamais écrite sans avoir se joignant un U qu’il va quérir et embrasser par en dessous comme son fidèle compagnon ».
JeanDenis a choisi pour l’illustrer de se saisir d’un élément de son fidèle compagnon de travail, son appareil photographique.

lettre Q

lettre Y

Avec des brindilles et branchages ramassés lors d’une promenade, il nous propose quelques lignes de Y majuscule et minuscule.
Curieux de et dans la nature, Victor Hugo l’était également. Voici ce qu’il écrivit à la suite de voyages dans les Alpes et Pyrénées (1839) :
« En sortant du lac de Genève, le Rhône rencontre la longue muraille du Jura qui le rejette en Savoie jusqu’au lac du Bourget. Là, il trouve une issue et se précipite en France. En deux bonds, il est à Lyon.
Au loin sur les croupes âpres et vertes du Jura les lits jaunes des torrents desséchés dessinaient de toutes parts des Y.
Avez-vous remarqué combien l’Y est une lettre pittoresque qui a des significations sans nombre ? – L’arbre est un Y ; l’embranchement de deux routes est un Y ; le confluent de deux rivières est un Y ; une tête d’âne ou de bœuf est un Y ; un verre sur son pied est un Y ; un lys sur sa tige est un Y ; un suppliant qui lève les bras au ciel est un Y.
Au reste cette observation peut s’étendre à tout ce qui constitue élémentairement l’écriture humaine. Tout ce qui est dans la langue démotique y a été versé par la langue hiératique. L’hiéroglyphe est la racine nécessaire du caractère. Toutes les lettres ont d’abord été des signes et tous les signes ont d’abord été des images.
La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel ; et cela doit être. L’alphabet est une source ... »
À laquelle JeanDenis boit avec délectation.

lettre M

A

Comme le poète Guillaume Apollinaire, par ailleurs maître du calligramme (mot-valise signifiant Belles Lettres), la Seine l’inspire. Devant le musée d’Orsay, il reconnaît les jambages de la lettre M (comme Mirabeau) dans l’architecture du pont Royal. Il joue sur les échelles de plan avec la dame de fer chère à Gustave Eiffel.
Un coup de D et apparaissent Judith, Rachel, Pallas et Argine, les quatre dames d’un jeu de cartes usagé. Escartefigue fendait le cœur de César, la dame de cœur, héroïne biblique coupa la tête de son amant Holopherne.
Une grue de meccano nous envoie en l’R.

D

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lettre Slettre Z

Deux serpents en bois articulés se chauffent, enlacés, sur une pierre au soleil. Des pâtes s’entortillent. Cela me rappelle les potages au vermicelle de mon enfance. J’en buvais d’abord le jus pour ensuite, avec la cuillère, agencer méthodiquement quelques lettres de l’alphabet.

lettre X

X, attention danger ou alors il faut obtenir le code parental des parents. Un subtil jeu d’ombres révèle sur le panneau le regard aguichant d’une femme.
Lorsque la lettre est évidente surgissant dans le paysage, l’artiste l’enjolive par un travail maîtrisé sur la couleur et la matière. C’est le cas du … K :

lettre K

lettre P

Les lettres sont partout, phonétiquement dans une hache, morphologiquement dans une collection de Pulvérisateurs insecticides. Cela me renvoie à mon tournage sur le dessinateur Franck Margerin. Une accumulation de pompes Fly-tox de nos grand-mères tapissait la cage d’escalier du pavillon de banlieue du créateur de Lucien.
Je vous pompe l’air ? Avouez pourtant qu’on jubile de l’infantilisation exercée par JeanDenis.
Chacune de ses lettres éveille de multiples images, suscite des impressions visuelles, sonores, olfactives, exhume des souvenirs.
Tiens, je vous en offre encore une petite dernière, la dernière lettre apparue dans notre alphabet. En effet, bien qu’utilisé depuis le XVIIe siècle, le W n’était pas encore considéré comme lettre à part entière dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1935. Auparavant, les quelques mots en W prenaient place à la fin de la section consacrée à V. On le définissait comme une consonne appartenant à l’alphabet de plusieurs peuples du Nord, employée en français pour écrire des mots empruntés aux langues de ces peuples.
Il me plait de l’évoquer à cause du livre étonnant de Georges Pérec, W ou souvenir d’enfance, une double histoire imaginaire qui commence par un récit à la première personne de Gaspard Winckler avant de laisser brusquement place à une description de la société W dans une île de la Terre de Feu.
Son titre conviendrait bien à la démarche de JeanDenis Robert, notre chercheur de trésors, si le texte ne cachait pas finalement la terrible réalité des camps de concentration.
Pour illustrer le W, JeanDenis a redonné vie à une antique machine à écrire, ancêtre des claviers numériques d’aujourd’hui.

Lettre W

Maintenant que l’on maîtrise correctement l’alphabet, il nous propose des rébus. Amateurs de voyages extrêmes, destination Kaboul et Beyrouth en toute sécurité.

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18-Beyrouth

Un peu plus abstraitement, dans l’esprit de sa galerie de portraits de PEOPLE, le photographe conjugue des atmosphères. Quelques pièces patinées d’une ménagère sur le beau marbre veiné du château de Nogent-le-Roi (où il exposa) exaltent la passion amoureuse et sa « faim d’Elle ».

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5-Embrassons-nous

Parfois même, il n’est pas nécessaire que les mots sortent de la bouche. Ainsi les lèvres écarlates de la fontaine Stravinsky de Jean Tinguely et Niki de Saint-Phalle, à proximité du centre Beaubourg, sont une offrande au baiser.
Embrassons-nous, l’invitation est d’autant plus symbolique qu’en arrière-plan, surgissent des photographies géantes tirées du projet Face 2 Face du « street artist » JR. Il mitrailla des Israéliens et des Palestiniens avant que ceux-ci collent leurs portraits côte à côte sur le mur qui sépare leurs deux pays.
Je pense aux Voyelles de Rimbaud :

« I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes … »

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19-Trouville

Abandonnant les lettres et les mots, pas très loin des synesthésies baudelairiennes, JeanDenis Robert nous invite au voyage, le luxe et la volupté de Vérone et Venise.
J’opte, bon sang du normand que je suis ne saurait mentir, pour le calme de Trouville, une station balnéaire qui m’est chère depuis un tournage avec le photographe John Batho sur ses parasols et ses nageuses (voir billet du 16 septembre 2009 Croisière dans la couleur).
JeanDenis l’imagine avec une petite gare comme celle du train électrique de mon enfance installé dans le grenier familial, et une collection de coquillages ayant appartenu à papa Robert, le réalisateur de La Guerre des boutons, la vraie, celle de 1961.
Vous n’allez pas me croire, mais, à cet instant, dans la galerie, entre … Tigibus alias Martin Lartigue (voir billet du 27 septembre 2011).
Cela dit, JeanDenis Robert est de moins en moins le fils de, et trace une route artistique (toujours plus) enchantée, en explorant des voies nouvelles comme le suggère l’ultime cliché de l’exposition.

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Mon Festival du film britannique de Dinard 2013

Mardi 1er octobre, après avoir fait l’impasse sur l’édition 2012 pour raisons familiales, je mets le cap sur la côte d’émeraude pour assister au 24e festival du film britannique de Dinard.
Tandis que je franchis le barrage de la Rance, un minuscule rayon de soleil troue subitement le ciel désespérément chargé, signe précurseur d’une météo réjouissante qui nous accompagnera tout au long de la semaine. Vous savez bien que ce sont les mauvaises langues qui prétendent qu’il pleut toujours en Bretagne

Mon Festival du film britannique de Dinard 2013 dans Histoires de cinéma et de photographie dinard2013blog1

Ouf, tant mieux, car rien n’est plus désagréable que de se tremper sous la pluie en attendant l’ouverture des portes des salles de projection. D’année en année, les queues de spectateurs s’allongent et l’attente se prolonge malgré la possession d’une carte pass, obtenue en juin avec de plus en plus de difficulté.
En cette veillée d’armes, je retire justement le précieux sésame à l’accueil du palais des arts et du festival (PAF) ainsi que le package (tolérez les anglicismes pour l’évocation d’un événement dédié au cinéma britannique) du festivalier comprenant le catalogue, la grille des programmes et l’affiche de la manifestation.

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L’affiche, un brin victorienne, est l’œuvre de Jean-François Rozier, spécialiste de l’hyperphoto, un concept consistant en un assemblage de plusieurs clichés pris au téléobjectif.
Ainsi, chaque partie de la photo offre une netteté optimale mêlant l’infiniment grand et l’infiniment petit dans un même cadre.
La présence surprenante, à première vue, d’un ours dans le champ s’explique par la toponymie de la ville, Dinard provenant en breton de din, colline, et arz, ours. Rien à voir avec les ursidés slovènes d’Ariège qui ont encore fait des leurs en provoquant le dérochement de quarante brebis à l’estive où j’ai tourné cet été (voir billet Là-haut … Amédée Soucasse du 25 août 2013) !
En revanche, je me régale, en ce premier soir, d’un foie gras et d’un parmentier de confit de canard dignes justement du terroir ariégeois. Ainsi repu, je peux organiser avec lucidité (?) mon programme du lendemain sachant que je souhaite voir en priorité les six films en compétition pour le Hitchcock d’or, récompense suprême du festival, et que le bon « timing » pour accéder à la place de mon choix (question de longueur de jambes !) est de se présenter environ une heure avant le début de la séance.
Pour tempérer l’ire des festivaliers de plus en plus mécontents,  les organisateurs ont décidé, cette année, de projeter tous les films de la compétition et quelques avant-premières dans deux salles en même temps.

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Mercredi 2 octobre, 9h 30 : après un bonjour à Alfred, je me dirige le long de la plage de l’Écluse vers le Balnéum, une nouvelle salle de projection au sous-sol du PAF, qui remplace désormais la bulle Hitchcock définitivement dégonflée.
Dans la queue, plein de visages ne me sont pas inconnus, des fidèles du festival bien sûr. Cela facilite les conversations pour tromper l’attente. On se remémore avec un brin de nostalgie (il paraît que c’est le dénominateur commun de la programmation de cette année) de beaux moments cinéphiliques des éditions passées; éternelle litanie,on se lamente aussi évidemment sur la difficulté croissante pour obtenir les précieuses cartes pass. Aucun souci pour mon camarade et moi, nous sommes … les premiers au guichet.
Allez, s’ouvre le 24e festival du film britannique de Dinard dont la bande annonce, instantanés de quelques succès passés, est projetée au début de chaque séance.

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Au programme ce matin, Spike Island, un film de Mat Whitecross qui nous avait déjà régalés ici en 2010 en signant Sex&Drugs&Rock&Roll, un biopic de Ian Dury, un rocker britannique célèbre dans les années 1970 avec son groupe The Blockheads.
Cette fois encore, le réalisateur plonge dans l’univers musical en nous contant la virée de cinq lycéens un peu branleurs de Manchester, eux-mêmes membres d’un petit groupe de rock indépendant Shadowcaster, pour se rendre au concert mythique que donnèrent leurs idoles, le groupe des Stone Roses, le 27 mai 1990, à Spike Island.
Cela ne vous rappelle rien les Stone Roses emmenés par leur chanteur Ian Brown ? Alors, écoutez :

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I Wanna Be Adored, je veux être adoré, … et dans le film, j’adore d’emblée les jeunes fans qui reprennent cet immense succès. Il fait déjà chaud au Balnéum, au propre comme au figuré.
Mat Whitecross montre une nouvelle fois sa virtuosité à faire bouger sa caméra, dès qu’il s’agit de filmer de la musique rock, empruntant même quelques codes à la bande dessinée.
Il ne faut cependant pas réduire le film à sa seule dimension musicale. C’est aussi une histoire d’amitié entre les cinq adolescents, singulièrement mise à mal dans leur road movie de soixante-douze heures pour rejoindre Spike Island et obtenir les indispensables billets d’entrée au concert.

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C’est encore, en toile de fond, une esquisse de l’Angleterre thatchérienne et de sa jeunesse désargentée, désespérée, recourant parfois à quelques paradis artificiels. L’action se déroule notamment à Manchester dans les quartiers ouvriers en briques rouges noircies dont sont originaires aussi bien les Stone Roses que leurs fans. C‘est sale et pourtant chaleureux.
Spike Island, c’est aussi l’île éponyme, située dans l’estuaire de la Mersey, au nord-ouest de l’Angleterre, sur laquelle s’amassaient de nombreuses usines chimiques extrêmement polluantes. Au pied des cheminées de centrales, la sympathique bande de jeunes vit un moment de bonheur intense en entendant (sans les voir et pour cause, c’est l’argument du film) leurs idoles. Explosion de mélo, leur chef Tits et la craquante Sally interprétée par Emilia Clarke, connue pour son rôle dans la célèbre série Game of Thrones, ont envie de s’adorer sous le ciel étoilé d’un feu d’artifice.
Le soleil brille à Dinard, d’ailleurs George Harrison chante même Here comes the sun dans les enceintes installées le long du tapis rouge qui mène vers le Palais du festival. C’est là que je vois en début d’après-midi The Sea, second film de la compétition officielle.

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Ce n’est pas l’homme qui prend la mer mais c’est la mer qui prend l’homme ! Premier long-métrage du réalisateur Stephen Brown, The Sea raconte les tourments de Max, un historien d’art spécialiste du peintre Pierre Bonnard, qui, suite au décès de son épouse, revient dans un petit village au bord de la mer d’Irlande où il passait ses vacances dans son enfance. Il se souvient alors d’un certain été durant lequel il vécut son éveil à la sexualité ainsi qu’une terrible tragédie.
Cela pourrait peut-être s’intituler La mémoire et la mer comme la magnifique chanson que Léo Ferré composa dans sa demeure de l’île du Guesclin, non loin de Dinard, entre Saint-Malo et Cancale.
Le film souffre de sa lenteur ou de sa langueur océane, à moins que ce ne soit une de ses qualités. Le récit est construit sur une alternance entre instants du présent et moments du passé, ces derniers étant traités avec des images superbement lumineuses, presque surexposées (comme une peinture de Bonnard ?).
Aux côtés de Charlotte Rampling, Ciaràn Hinds, dans le rôle de Max, accomplit une performance remarquable qui, à elle seule, justifierait presque de recommander ce film intimiste.

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Contrairement à mon habitude, je n’attends pas la fin du générique et sors en trombe de la salle pour … me glisser dans la file d’attente de la projection suivante. Eh oui, à Dinard, la vie de festivalier n’est pas une longue mer tranquille !

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Au programme, troisième film en lice pour le Hitchcock d’or, The Selfish Giant (Le géant égoïste) de la réalisatrice plasticienne Clio Barnard qui s’est inspirée lointainement d’un conte d’Oscar Wilde.

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Petit clin d’œil à Claude Sautet et Romy Shneider, après Max (de The Sea), voici les ferrailleurs : Arbor et Swifty, deux gosses issus d’un quartier populaire de Bradford, au nord de l’Angleterre.
Ce conte crasseux commence comme un roman de Dickens : lors d’une virée nocturne à cheval, les deux adolescents surprennent deux voleurs de câbles dont ils subtilisent le butin.
Ils comprennent très vite tout le parti qu’ils peuvent tirer de la fauche de métaux usagés en les refourguant à Kitten, le ferrailleur du coin, moyennant quelques sous.
Virés de l’école, ils ont bientôt tout loisir de battre la campagne environnante de Bradford avec un cheval et une charrette pour une ruée vers le fer qui s’avèrera, l’appât du gain aidant, de plus en plus dangereuse, et même tragique.
Sur fond d’évocation d’une Angleterre profonde misérabiliste, la réalisatrice narre l’amitié entre ces deux jeunes mal assortis: d’un côté Arbor, un petit nerveux, rebelle à toute forme d’autorité, obnubilé par l’idée de monnayer ses larcins, et de l’autre, le rondouillard et débonnaire Swifty, dont les racines gitanes expliquent peut-être son don de « murmurer à l’oreille des chevaux ». Le géant égoïste, Kitten le ferrailleur, joue de leurs différences pour creuser un fossé entre eux afin de les exploiter.
Faut-il reprocher à la réalisatrice le sentiment de déjà vu qui se dégage de son film, sachant qu’effectivement, on pense immédiatement au cinéma social de Ken Loach et notamment à Kes. Je trouve pour ma part, qu’il s’agit au contraire d’un beau compliment dans la lignée de l’accueil que le film a reçu à Cannes, en mai dernier, à la Quinzaine des réalisateurs.
En homme d’image que je fus (et que je suis encore parfois) je suis séduit par la caméra virevoltante de Clio Barnard ainsi que par l’esthétisme presque poétique des paysages post-industriels.

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Au-delà de la violence sociale qu’elle décrit, Clio Barnard apporte, conte oblige, une touche de tendresse et de merveilleux à travers l’amour de Swifty pour les chevaux qui finit par séduire aussi Arbor.
Je suis conquis aussi par le jeu des deux adolescents et, en particulier, l’énergie dévastatrice du petit blondinet Conner Chapman.
Sur un sujet assez proche, le cinéma français n’a pas été capable, à ce jour, de produire un film aussi efficace sur les émeutes de Clichy-sous-Bois qui conduisirent, il y a cinq ans, à l’électrocution de deux adolescents.
Bref, vous comprenez pourquoi je dépose le coupon « j’ai beaucoup aimé » dans l’urne recueillant les votes du public à la sortie de la salle.

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Sur les marches du palais, je surprends Elliott Titensor, le chef de bande des fans des Stones Roses dans Spike Island. Cela se vérifie encore, à Dinard, particulièrement les acteurs britanniques sont très disponibles avec le public.
Il est temps bientôt de nous retrouver, face à la mer, au premier étage du Café Anglais tenu par Franck et Vincent, deux frères très sympathiques. Pour ne pas déroger à nos habitudes festivalières, nous nous régalons d’une savoureuse choucroute de la mer arrosée d’un gouleyant Riesling. Si indigestion, il doit y avoir, elle provient des refrains des Beatles qui tournent en boucle dans l’avenue au-dessous.
Trois zéro, c’est un nanar de Fabien Onteniente, c’est aussi le score à la mi-temps du match de ligue des champions entre le PSG et l’équipe portugaise de Benfica, retransmis sur l’écran derrière le comptoir. Ne vous moquez pas, cinéma et football font parfois bon ménage, je vous le prouverai bientôt.
Profitons de la vie car tout le monde doit mourir… Everyone’s going to die, c’est ce film qui conclut ma première journée de festival. Un drôle de titre, avant d’aller dormir, pour un drôle de film : un film d’amour sans amour, un film de gangsters sans gangsters !

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Deux âmes paumées, une dernière chance ! On se retrouve encore dans une station balnéaire. Il ne m’arrive pas tant d’aventures au bord de la mer.
Mélanie, une jeune femme allemande qui se trouve là pour être près d’un fiancé fantomatique, croise dans une cafétéria, Ray, un type divorcé, un peu louche, on ne sait pas pourquoi, qui vient voir sa famille suite au décès de son frère. Il manque vingt pences à Mélanie pour régler son café. Ainsi va la vie …
C’est un film irracontable qui peut apparaître ennuyeux en racontant l’ennui et la vacuité de leur vie mais sont-ce les profiteroles que j’ai mangées au dessert, j’entre volontiers dans cette histoire sombre, loufoque, sans avenir et pourtant… Il y a un petit côté « frères Coen » avec les deux personnages déjantés. Ainsi Ray laisse échapper de son veston, un revolver qui explose le pauvre chat (Reservoir Cats ?) ; finalement, n’est-ce pas une bonne nouvelle puisque les chats ont la chance de connaître neuf vies, et le frère de Ray est donc possiblement réincarné.
J’aime le jeu minimaliste de Rob Knighton dans la peau de Ray, juste un peu énervé quand il s’agit d’ouvrir ses petites boîtes de lait (!) ou qu’il tombe systématiquement sur une publicité de rencontres gays lorsqu’il allume sa télé. Mélanie alias Nora Titschner est magnifique.
Je glisse ma vignette « j’ai bien aimé » dans l’urne, je ne suis pas certain que la majorité des spectateurs partagent mon avis.

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Jeudi 3 octobre : la pluie fait des claquettes sur les vitres de la maison. Au petit déjeuner, café et marmelade d’oranges au désespoir de mon camarade qui a acheté spécialement pour moi une plaquette de beurre doux. J’adore le beurre salé breton sauf …
Dépêchons-nous pour profiter de la zone abritée de la file d’attente. Amusé, je tends l’oreille, une Dinardaise bon chic bon genre confie (à la cantonade ?) sa vive réprobation sur le choix d’Éric Cantona comme président du jury du festival. Pourtant, l’ancien footballeur que les kops de Grande-Bretagne surnommèrent King Eric, mène, depuis qu’il a raccroché les crampons, une carrière au cinéma avec un certain bonheur. Il a joué dans des films populaires comme Le bonheur est dans le pré et Les Enfants du marais ainsi que dans un remake du Deuxième souffle. Le grand Ken Loach lui a fait interpréter son propre rôle dans Looking for Eric, présenté au festival de Cannes. Depuis un an, Cantona propose une série d’excellents documentaires sur les grands derbies du football. Le dernier Looking for Athens évoque la rivalité entre les deux clubs phares de la capitale hellène sur fond de crise grecque. Alors même s’il fut Picasso dans les marionnettes des Guignols, ce n’est pas un « peintre » au cinéma. Et pour clore le bec à ma voisine, Lino Ventura fut bien catcheur avant de débuter dans Touchez pas au grisbi.
Au programme ce matin, Believe de David Scheinmann ! Encore du foot, qui plus est à Manchester, là même où Cantona construisit sa légende !

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Georgie 11 ans, un gosse de la classe ouvrière qui a besoin de quelques livres pour payer les frais d’inscription à la Manchester Football Junior Cup, dérobe le portefeuille de Sir Matt Busby. Beaucoup de spectateurs dans la salle ignorent qui est ce vénérable septuagénaire (moi je sais, la la la !).
Un flashback nous montre, trois heures auparavant, Georgie jonglant dans son salon devant une vidéo de son idole, le légendaire footballeur brésilien Pelé, tandis que M. Busby, tout en se préparant pour un enterrement, surprend sur son petit écran, un reportage qui le concerne à l’occasion de son soixante-quinzième anniversaire.
Matt Busby est une légende du football britannique et, en particulier, du club de Manchester United. Sous ses ordres, l’équipe mancunienne devint championne d’Angleterre dans les années 1950 avec une bande de jeunes joueurs talentueux qu’on surnomma même les Busby babes. Elle était promise à un avenir radieux lorsque, le 6 février 1958, au retour d’un match à Munich, huit joueurs périrent dans un crash aérien. Sir Matt survécut à la catastrophe et MU devint en 1968 le premier club anglais à remporter la coupe d’Europe des clubs champions.
Sur toile de fond de ce tragique accident, le réalisateur nous narre un conte tendre et émouvant. Dans la poursuite de son voleur, à travers les rues et centres commerciaux, Matt Busby découvre la virtuosité de Georgie à manier un ballon, voire même tout objet de forme ronde. Il se propose alors de prendre sous sa coupe Georgie et ses copains et de les « manager » comme autrefois avec ses Busby babes.
Les épreuves au propre comme au figuré seront nombreuses avant le happy end car Georgie, outre son habileté avec les pieds, est un brillant élève en passe d’obtenir une bourse pour la très chic Lancashire Grammar School.
Foot et études semblent incompatibles. Au « le savoir s’ose » du docteur Farquar, Busby oppose son Belie(eee)ve, Crois !
David Scheinmann nous offre un plan profondément émouvant lorsque dans la brume d’un terrain de banlieue où s’entraînent les jeunes pousses de Sir Matt,, surgissent les fantômes des vrais Busby babes. Brian Cox dans le rôle de Matt Busby est magistral. Est-ce un hommage au roi Pelé mais la bande son constituée de batucadas brésiliennes est une heureuse trouvaille.
S’il existait un palmarès pour les films en avant-première, nul doute que Believe ne serait pas loin de rafler le prix du public.
Ça donne la pêche ce genre de film, pour un peu, je shooterais dans la première boîte de bière à portée de mes pieds, sur le chemin de la brasserie le Cancaven où je me restaure d’un sandwich américain.
Pas de temps à perdre, en effet, il faut déjà se glisser dans la queue pour la projection de Titus de Charlie Cattrall, cinquième film en compétition.

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En ouverture, Hussam Hindi, directeur artistique du festival, qualifie Titus d’OFNI (objet filmique non identifié), une œuvre fragile qu’il faut défendre. Alors, je la recommande ardemment.
Titus raconte la déchéance d’un génial saxophoniste de jazz. Camé, il vit dans la banlieue londonienne au crochet de Marina qui le soutient, mais il ne parvient pas à retrouver le feu sacré pour la musique, sa seule raison d’exister. Pour sa fille qu’il a quittée alors qu’elle n’avait que dix-huit mois, il va jouer une dernière fois.
Nous ne savons qu’à la fin du film qu’il souffre d’un cancer du larynx et qu’il va mourir. Le dernier plan dans sa baignoire, identique au premier, laisse suggérer un flas-back.
Titus n’est pas un film qui se raconte mais une œuvre qui se ressent, qui vous traverse les veines comme l’injection que s’administre le héros.
L’image d’un noir et blanc profond avec quelques effets expérimentaux est splendide. L’acteur Ron Cephas Jones et sa vraie fille Jasmine sont remarquables. La musique, évidemment, porte le film avec en point d’orgue, la séquence dans le club avec un envoûtant morceau d’Archie Shepp.
J’ai adoré Titus, un excellent film pas uniquement pour ceux qui aiment le jazz.
Encore sous le charme, il me faut reprendre la queue dehors pour en finir avec la sélection des films en compétition. Et qu’apprends-je ? Pendant que nous visionnions leur film, Charlie Cattrall, le réalisateur de Titus, et le scénariste Nico Mensiga prenaient en charmante compagnie, un bain en tenue d’Adam sur la plage de l’Écluse.
Je trouve une place pour étendre confortablement mes jambes. Heureusement car Hello Carter, le premier long-métrage de Anthony Wilcox, ne va pas me passionner.
En l’espace d’un an, Carter a perdu son travail, son appartement et sa petite amie. Il semble essentiellement préoccupé de reconquérir son ex-girlfriend. Pour cela, il se lance dans une folle poursuite, embarquant avec lui les plus improbables complices dans sa traversée de Londres.
Mon ennui provient peut-être simplement qu’après Spike Island et Everyone’s going to die, Hello Carter décrit (avec moins d’humour) une fois encore une envie d’ailleurs, un désir de prendre un nouveau départ dans un quotidien difficile, une situation malheureusement de plus en plus banale en cette époque de crise.
À la sortie, je me console très vite. Je fais connaissance enfin en chair et en os avec Renée Bonneau. Outre qu’elle soit une de mes lectrices assidues, elle est surtout écrivain de romans historiques sur fond d’intrigues policières. J’en ai évoqué ici quelques-uns, Meurtre au cinéma forain, sur les pas de Méliès (billet du 1er mars 2012) et du cinéma d’arrière grand-papa, ainsi que deux « pol’arts », Nature morte à Giverny et Sanguine sur la butte (billet du 2 avril 2013). C’est Dinard et Hitchcock qui nous ont rapprochés : en effet, tandis que je vous procurais quelques Sueurs froides (billets des 18 mai et 30 juillet 2008) avec la découverte d’un mystérieux cadavre dans un terrain vague de la station balnéaire, Renée commettait Séquence fatale à Dinard, un roman policier (malheureusement épuisé) sur fond de … festival du film britannique.

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Comme dans un roman d’Agatha Christie, les deux présumés coupables de ces écrits devaient tôt ou tard se retrouver ! Lavés de tout soupçon, nous avons des projets en commun … ! Oserais-je prétendre (pour le plaisir respectueux du calembour) que j’appartiens désormais à la bande à Bonneau ?
Pour éviter tout interrogatoire fastidieux, je vous avoue que ce soir-là, je me régale au Grill de la Croisette Côté Soleil (vous voyez qu’il brille en Bretagne !), d’une salade tiède de raie aux câpres et d’une poêlée de noix de Saint-Jacques.
Menu succulent et suffisamment léger pour ne pas somnoler plus tard devant l’enquête emberlificotée de Sherlock Holmes, un film de Guy Ritchie projeté dans le cadre de la Carte blanche au directeur de la photographie Philippe Rousselot.
Après qu’une série de meurtres rituels ait ensanglanté Londres, Holmes et son acolyte Watson réussissent à intercepter le coupable, Lord Blackwood. À l’approche de son exécution, ce sinistre adepte de la magie noire annonce qu’il reviendra du royaume des morts pour exercer la plus terrible des vengeances.
Question à Sherlock, y a-il vraiment un rapport avec ses aventures écrites par Conan Doyle ? Scénario endiablé, combats d’arts martiaux, courses poursuites, effets numériques, une reconstitution de Londres superbe, bravo au travail de Rousselot (le film est projeté pour cela), on passe un bon moment, mais je préfère entendre aboyer le chien démoniaque des Baskerville.
Vendredi 4 octobre 9 heures, retour au Balnéum pour une avant-première : toujours pas de beurre salé au petit dej’ mais une copieuse cuisine indienne avec Jadoo de Amit Gupta. Ce n’est peut-être pas le sujet idéal pour ma voisine victime d’un début de gastro.

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Le film s’inspire de la vie réelle du réalisateur dont la maman tient toujours un restaurant à Leicester. Il narre la rivalité entre deux frères chefs cuisiniers qui, au cours d’une de leurs nombreuses disputes, déchirent en deux le livre familial de recettes. À la suite de cela, ils en récupèrent chacun la moitié, l’un gardant les entrées et l’autre les plats de résistance, puis ils ouvrent deux restaurants face à face, dans la même rue. Il leur faut attendre dix ans avant que le mariage de la fille de l’un d’eux soit l’ingrédient miracle dans leur réconciliation
Je ne me sens pas en terre culinaire inconnue car, il y a quelques années, pour les besoins d’un film sur un lycée hôtelier, je dus tourner une séquence sur le pliage des samoussas, c’est tout un art qu’on enseigne dans certaines écoles en Asie.
Dans cette comédie familiale, la nourriture, après avoir été motif de rupture, devient source de guérison. C’est tendre, souvent amusant, parfois émouvant. Je reste cependant un peu sur ma faim … que je calme au Café Anglais d’un boudin aux pommes.
En dessert, j’aurais volontiers mangé une part du gâteau d’anniversaire offert à Shane Meadows juste avant la projection de son documentaire The Stone Roses : Made of Stone.
Considéré comme l’un des plus talentueux de la jeune génération de cinéastes britanniques, Shane entretient une histoire d’amour avec le festival de Dinard qu’il fréquente assidûment depuis dix ans. Il décrocha en 2004 le Hitchcock d’or avec Dead Man’s Shoes. Il offre régulièrement sa dernière production en avant-première au public dinardais. Happy birthday Shane reprend en chœur la salle !
Cette année, il présente donc The Stone Roses : Made of Stone, un documentaire mêlant des images d’archives sur un des groupes les plus adulés de l’histoire de la musique britannique, et un reportage sur sa résurrection en 2012. Un excellent complément donc à Spike Island !
Pour l’anecdote, Shane nous confie même que c’est en atterrissant à l’aéroport de Dinard pour l’édition 2011 du festival, qu’il apprit que le groupe le chargeait de filmer son second coming.
Présent fréquemment dans le champ de la caméra, on le voit très ému quand il filme les répétitions. Gamin, il vécut en immersion dans la musique des Stone Roses, sans les voir une seule fois en concert, faute d’argent.
Shane montre tout son talent de documentariste notamment dans une séquence d’anthologie où il interroge dans la rue des fans de la première heure (avec parfois leur progéniture) tentant d’obtenir le précieux billet pour le concert surprise au Parr Hall de Warrington. Il saisit tout le bonheur et l’émotion dans leurs yeux, la déception aussi de certains d’entre eux.
Il surgit encore à l’écran, dans sa chambre d’hôtel, nous informant qu’il tourne peut-être là la conclusion du film en raison des chamailleries qui menacent de diviser le groupe (une pierre donc friable). Heureusement le batteur Reni revient à de meilleurs sentiments, et nous pouvons vivre la liesse de la tournée européenne (on aperçoit même Cantona lors du concert aux Nuits de Fourvière, et Bruce Springsteen) avec en point d’orgue final, l’immense rassemblement de Heaton Park où 75 000 fans répondent au vœu d’Ian Brown : I wanna be adored.
Pour un peu, on se lèverait aussi dans la salle pour se trémousser.

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Poussé par les Alizés (ainsi se nomme le cinéma de Dinard), je mets le cap vers la salle Bouttet pour une autre avant-première : Uwantme2killhim? d’Andrew Douglas. Un titre bizarre pour les non initiés aux pseudos et à l’écriture phonétique des chats.
Vaguement fondé sur une histoire qui s’est réellement produite en Angleterre, le film est un cyber thriller qui nous plonge dans les travers les plus sombres de l’Internet. Il montre comment Mark, un lycéen apparemment d’excellente réputation, est entraîné dans le monde complexe et dangereux des salons de discussion en ligne. Mark y rencontre Rachel (interprétée par la belle Jaime Winstone qui fut membre du jury du festival, il y a quelques années) et noue bientôt avec elle une relation virtuelle passionnée. Il se prend aussi d’amitié « facebookienne » avec John, le frère de la belle, persécuté au lycée par ses camarades. Cela se complique lorsque Rachel est assassinée par son vrai compagnon dans la vie. La santé mentale de Mark se dégrade tellement qu’il tente de poignarder son ami John. Surgit alors, toujours en ligne, Janet, un mystérieux agent des services de renseignements du MI5. Au final, on nous révèle que tout cela est du pipeau dramatique et que John a orchestré toute une manipulation en se cachant derrière plusieurs pseudos, ainsi Rachel et Janet n’ont jamais existé. Je simplifie car c’est bien plus compliqué et sophistiqué que cela !

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Le réalisateur Andrew Douglas nous amène avec beaucoup de virtuosité à réfléchir sur la question de l’identité à travers internet, un monde vertigineux de portes fermées et « d’amis » masqués, et au-delà, sur la culture en ligne et ses effets sur la vie des jeunes générations (et peut-être des moins jeunes ?).
Jeunes gens, croisez les doigts devant votre clavier pour que vos parents ne voient pas ce film haletant, sinon ils risquent de vous supprimer illico l’accès à facebook et autres « réseaux sociaux ».
Vent contraire vers (la salle) Alizés pour une séance de nuit. L’attente se prolonge sans que l’on en soit averti, en fait pour cause de projection privée réservée aux généreux sponsors du festival.
Traditionnellement, dans la programmation du festival figure un film à classer dans le genre horreur. Ne vous sauvez pas ! Bien que je ne sois pas un fanatique, j’ai vu dans de précédentes éditions, quelques joyaux comme Severance, Eden Lake et Black Death.
Le film en avant-première de Kevin Macdonald How I live now appartient-il à ce genre ? Il consiste durant un long moment (presque de mélo) en une parenthèse enchantée avec Daisy, jeune américaine de seize ans, qui passe pour la première fois ses vacances chez ses cousins dans la campagne anglaise. Ça rit, ça joue et bientôt on s’aime … lorsque éclate brutalement la Troisième guerre mondiale. Ce ne sont pas des farfadets ou korrigans qui envahissent la lande mais des mystérieux militaires casqués et armés (on ne les voit jamais de près) qui sèment la terreur avec une violence inouïe. Ils ont même recours, tiens donc, aux armes chimiques en polluant eau et aliments. De mystérieux haut-parleurs distillent des consignes à la population pour échapper au massacre.
Comment vit-on maintenant ? Daisy et sa petite cousine (une rouquine trognonne) fuient et survivent dans une forêt. La séquence de leur retour au village est horrible : des chiens roux irradiés à moins que ce ne soient des renards errent au milieu d’un alignement de corps enveloppés dans des linceuls en toile. Kevin Macdonald ne montre guère finalement l’horreur, juste trois ou quatre scènes, mais il parvient à créer l’effroi à travers l’errance des deux cousines et la bande son off. L’ennemi est là autour. Le pire, c’est que sa fiction est en réalité presque plausible.
Le film s’achève sur une « half » happy end, je ne ferai pas de cauchemar cette nuit quoique …

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Samedi 5 octobre : c’est le dernier jour du festival, du moins en ce qui me concerne. N’en déduisez pas que je suis contre le travail de festivalier le dimanche !
Week-end oblige, les files d’attente s’allongent. Les « actifs » sont arrivés ; ils nous sollicitent pour qu’on les renseigne sur les films à ne pas manquer. Pour ma part, par rapport à ceux en compétition, je réponds : Titus et The Selfish Giant.
Ce matin, je m’intéresse à la compétition des courts-métrages. Le public est amené à voter pour un des six films d’étudiants de la FEMIS (École Nationale Supérieure des Métiers de l’Image et du Son) et de la FNTS, son homologue britannique. Mon choix dicté par aucun chauvinisme se porte sans hésitation sur Trucs de gosse d’Émilie Noblet, un film qui se déroule dans un cinéma.
Le point de départ est simple : Julie partage sa vie entre la fin de ses études et un boulot d’agent d’accueil dans un multiplex parisien. Un soir, en plein travail, son chemin croise celui de Matthieu qui vient tout juste d’être embauché. Vous pouvez deviner ce qui se passe entre les chariots bourrés de sacs de pop corn. C’est drôle, léger, plein d’humour, bien interprété, et surtout, plein de clins d’œil astucieux au cinéma dans tous ses états, publicité, comédie musicale, mélo etc…
J’accorde aussi une mention à ZI, un film britannique dérangeant où Max, pas libre du tout à cause de la désunion de ses parents, se comporte étrangement en mordant férocement père, chien et médecin.
Je termine ma semaine cinématographique (en beauté ?) avec About time de Richard Curtis, scénariste en d’autres temps de Quatre mariages et un enterrement et Coup de foudre à Notting Hill. Cette fois, pour sa comédie, il utilise la science-fiction : le héros principal Tim Lake apprend, à sa majorité, par son père que tous les hommes de la famille maîtrisent depuis des générations la capacité de voyager dans le temps. Tim ne peut changer l’histoire, mais il a le pouvoir d’interférer dans le cours de sa propre existence passée ou à venir. Il va en profiter au maximum pour arranger sa vie amoureuse.

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Ce subterfuge est le prétexte à trousser une chouette comédie romantique truffée de scènes paradoxalement bien moins improbables qu’il n’y paraît. Richard Curtis nous fait prendre conscience que l’ordinaire peut être extraordinaire si on prend la mesure de la fugacité de l’existence.
Les acteurs sont excellents avec une mention à Domhnall Gleeson, encore un rouquin qui devient beau tellement sa sympathie et son humour nous confondent.
Il est presque 16 heures. How I eat now ?

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À la crêperie Côté mer, je choisis une galette aux noix de Saint-Jacques. Elle est pas belle la vie de festivalier ? ( !)
Bientôt, membres du jury, acteurs, réalisateurs et producteurs foulent le tapis rouge jusqu’au palais du festival pour la proclamation du palmarès.
Gardiens de la paix français et policemen british assurent une sécurité très cool malgré le portrait inquiétant que je tire d’un presque sosie de L’Irlandais (celui qui inaugure la bande annonce du festival). Je m’attends même à ce qu’il éructe : What a beautiful fucking day !

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Sa majesté King Eric, président du jury, fait le service minimum devant les flashes. Hippolyte Girardot et la délicieuse Alice Eve sont plus chaleureux.

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Ô surprise, Conner Chapman et Shaun Thomas, les deux adolescents de The Selfish Giant, arrivent enlacés, presque mal à l’aise dans leur tenue de cérémonie, sous les applaudissements de la foule. Heureux présage ?

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En effet, quelques minutes plus tard, The Selfish Giant de Clio Barnard glane le Hitchcock d’or 2013 ainsi que le Prix de l’image et le Prix « coup de cœur » décerné par l’association La Règle du jeu.
Le Prix du Public revient à Titus de Charlie Cattrall, preuve de la maturité cinéphilique des spectateurs face à ce soi-disant OFNI.
Le Prix du Scénario récompense Spike Island de Mat Whitecross.
Le jury accorde une mention spéciale à Nora Tschirner et Rob Knighton, les deux héros de Everyone’s Going To Die.
Enfin, Trucs de gosse d’Émilie Noblet remporte le Prix du meilleur court-métrage.
Mes impressions étaient perspicaces et, en dépit du mauvais esprit d’une certaine spectatrice, Eric Cantona a su mener son jury à un palmarès de qualité.
Vivement le festival du film britannique de Dinard 2014!

Là-haut … Amédée Soucasse

Me revoilà ! Je vous ai délaissé durant ces quelques semaines estivales pour me consacrer à une autre aventure qui me tenait particulièrement à cœur.
En effet, depuis trois ans, lors de mes séjours en terre ariégeoise, j’ai entrepris avec un ami un travail vidéo de conservation de la mémoire du petit village de La Bastide du Salat.
Dans le premier film, l’ancien maréchal-ferrant, alors âgé de 90 ans, égrenait ses souvenirs. Je vous en avais parlé lors de sa disparition (voir billet du 14 décembre 2012).
Le second reportage était dédié au café du village, une histoire familiale de plus d’un siècle (voir billet du 28 août 2012). Il était temps car Maryse la tenancière aspire à la retraite.
Ce film, à peine achevé, j’avais déjà choisi le sujet du suivant : le portrait d’Amédée Soucasse, un agriculteur du hameau niché dans les collines boisées qui dominent le village.

Là-haut ... Amédée Soucasse dans Histoires de cinéma et de photographie amedeeblog2

D’ailleurs, il y a un an, presque jour pour jour, assis sur un banc en face de la cabane des chasseurs en lisière des bois, je devisais avec mon futur héros sur certains détails du tournage.
Malheureusement, par un funeste dimanche de décembre, Amédée fut terrassé dans sa grange par une crise cardiaque. Son dynamisme et sa joie de vivre ne laissaient pas présager pareille issue.
J’étais subitement orphelin d’un ami et dépossédé du sujet de mon prochain film. Très vite, comme porté par un profond élan d’adhésion dans le village, j’eus envie de rendre tout de même hommage à ce cher Amédée, évidemment dans un esprit différent.
Signe du destin, j’appris que, quelques mois auparavant, un professeur d’occitan dont les aïeux vécurent autrefois dans le même hameau, l’avait interviewé longuement en patois gascon.
Je pris donc contact avec Jean-Paul Ferré, membre militant au sein de l’association Eth Ostau Comengés pour le maintien de l’expression en langue occitane. Instantanément, il mit à ma disposition gracieusement près de deux heures de rushes, un précieux matériau audiovisuel qui acheva de me convaincre de m’atteler à la tâche.
Dans la foulée, des gens du village me confièrent des photographies et même des petits films de famille en Super 8.
Ainsi, pouvait être réalisé « Là-haut … Amédée Soucasse » dont voici le préambule :

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C’est déjà un joli pied de nez que nous décoche involontairement Amédée en égrenant ses souvenirs en gascon alors que, soixante-dix ans auparavant, il était vertement réprimandé en classe par son institutrice pour usage abusif du patois. N’était-ce pas sa première langue natale ? Celle qu’il pratiqua exclusivement en gardant les vaches auprès des vieux jusqu’à ce qu’il fréquentât les bancs de l’école communale à l’âge de six ans.
Pour une séquence du film, j’ai interviewé un de ses camarades de classe dans le sentier à travers bois qu’Amédée empruntait matin et soir, en toute saison, pour se rendre à l’école distante de près de six kilomètres. Avec son cartable et sa gamelle du repas de midi, il marchait en sabots fourrés de paille en hiver pour se protéger du froid. Ce n’était pas chose facile quand le chemin était boueux ou lorsqu’il fallait sauter les ruisseaux.

amedee-ecole-1941blogbis dans Portraits de famille

De plus, c’était en temps de guerre et il n’était pas rare qu’il croise des maquisards postés non loin de là. Il avait dix ans lorsqu’il entendit le 10 juin 1944, les tirs des allemands au village voisin de Marsoulas. Ce jour-là, 11 enfants, 6 femmes et 11 hommes furent victimes de la barbarie nazie.
Curieux, il fouina du côté du maquis. Il pensait y trouver comme tous les enfants de son âge, des cabanes ; en soulevant une planche, il aperçut le corps d’une femme enterrée-là, en représailles probablement d’actes de collaboration.
La vie était incroyablement rude à la modeste ferme familiale en ce temps-là : ni eau, ni électricité.
Le dimanche, Amédée et sa sœur chaussaient les sabots pour accompagner leurs parents à la messe par la route de terre empierrée. Á hauteur du cimetière, ils les troquaient pour des souliers vernis.
Les familles étaient très pieuses dans les campagnes et, avec sa gouaille coutumière, Amédée raconte comment ses voisins furent surpris accomplissant leur acte de foi à domicile.

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Á cette époque, la messe de minuit se déroulait précisément à l’heure dite. Le petit Amédée remontait ensuite à pied. Il « festoyait » en cette nuit de Noël d’un morceau de saucisse grillée puis déposait ses sabots devant la cheminée. Le vieil homme à la barbe blanche apportait une mandarine, parfois une boîte de crayons de couleur pour l’école ou un paquet de biscuits acheté à l’épicerie du village. « Heureux » gosses d’aujourd’hui, gavés d’Iphones et d’ordinateurs !
Amédée évoque la présence d’un baron au lieu-dit de Crabasse, pourtant ces fermiers n’avaient aucune ascendance noble. C’était le temps où l’on affublait chacun de sobriquets. Même les aïeux qui connurent cette famille ont été bien incapables de me fournir un début d’explication et cependant, aujourd’hui encore, un demi-siècle plus tard, quant on monte là-haut, on passe devant la maison du baron de Crabasse et de son fils le baronnet, depuis longtemps disparus.
De cette vie d’autrefois, Amédée évoque les jours de foires lorsqu’il fallait partir au petit matin et emmener les bêtes par le chemin des crêtes à travers la forêt, jusqu’à Salies-du-Salat.

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Á la Toussaint, la « Marie du Sabaté » ramenait à pied les oies. Quand je vois la difficulté qu’on a eue à en cadrer une correctement, j’imagine la tâche ardue pour mener toute cette volaille là-haut.
« Qu’est-ce qu’on (Amédée) attend pour être heureux ? » Sur de vieilles photos de sa jeunesse, Ray Ventura et ses Collégiens fredonnent leur célèbre refrain. Amédée patientera encore un peu car l’heure est venue d’aller sous les drapeaux.
Et voilà que ce brave Amédée qui se voyait accomplir ses obligations militaires tranquillement à la caserne Caffarelli de Toulouse, à une heure de chez lui, se retrouve bientôt à Lyon puis à Briançon, affecté au 159 ème régiment d’infanterie alpine.
Détail cocasse, le Pyrénéen d’Ariège abhorre ce coin des Alpes trop froid et entouré de montagnes ! Ce n’est pas de la « tarte » même si c’est ainsi qu’on nomme familièrement le béret des chasseurs alpins.
Sa grande vadrouille est loin d’être achevée et, en septembre 1955, il embarque à Marseille sur le cargo Pasteur : en route pour l’Algérie et les montagnes de Kabylie. Il y combattra durant vingt-huit mois avec juste une permission de quelques semaines pour soigner à l’insu de sa famille, une blessure par balle. L’an dernier, au cours de la préparation du film, Amédée m’avait confié de nombreux souvenirs, parfois difficilement supportables, de « sa » guerre d’Algérie. Je l’avais alors freiné pour qu’il m’en réserve l’essentiel lors du tournage …
Pour donner une note plus gaie à la suite de cette longue et douloureuse parenthèse militaire, j’ai construit une séquence follement chantante autour de la basse-cour de la ferme sur la musique de Poule zazou de Charles Trenet.
Certes, un peu moins aujourd’hui, mais depuis des dizaines d’années, le devant de la ferme d’Amédée tient de l’arche de Noé. J’y emmenais même une chère petite fille. Elle se délectait de voir circuler en totale liberté, même sur la route, poules, coqs, poussins, pintades, canards, oies et parfois un paon. Ça au moins, c’était de la volaille élevée au grain et en plein air. Signe des temps, des voisins acariâtres se plaignent aujourd’hui, de cette promiscuité volatile … Bientôt, on nous « pondra » des arrêtés préfectoraux pour que les coqs ne puissent chanter qu’à des heures raisonnables susceptibles de ne pas troubler le sommeil des néo-ruraux.
Cela me rappelle aussi une interview du professeur Choron que j’avais effectuée lors de mon aventure au journal Charlie-Hebdo (voir billet du 23 décembre 2010). Le sulfureux trublion un peu éméché présageait que dans trente ans (on y est), les poules ne pourraient plus traverser la chaussée !
Moi, j’y retrouve des images de mon enfance dans la ferme de ma chère Mémé Léontine (voir billets des 20 janvier et 14 février 2008) quand quelques rares automobilistes impétueux volaient dans les plumes de poulets effarouchés. Et, c’est à la ferme d’Amédée que j’effectue désormais ma provision d’œufs pour manger à la coque (voir billet du 6 mars 2008) !
Les attendrissants bouts de films Super 8 que m’ont proposés deux villageois, m’ont permis de faire ressusciter les travaux saisonniers de la ferme : le sacrifice du cochon, le millas, les vendanges, la fabrication du cidre … Amédée y est omniprésent avec sa fausse dégaine à la Bourvil, le béret enfoncé sur le crâne. Lors de la projection, certains ont reconnu fugacement quelques aïeux disparus.
Comme affirme Amédée dans le film, « on travaillait beaucoup plus durement que maintenant mais on chantait aussi ! » En effet, ces moments rudes s’achevaient souvent par des repas festifs : poule farcie, le gros saucisson « trip marin », le jambon « cambajou » … ça me fait saliver rien que de l’écrire !
J’ai interrogé aussi le maire actuel du village qui brosse un portrait de l’action citoyenne d’Amédée au sein de la commune : cinquante ans de présence au conseil municipal et, il en tirait fierté, pratiquement aucune absence. L’un de ses amis rappelle une mémorable séance à laquelle Amédée participa malgré la neige abondante. Il remonta de nuit au hameau à pied. Nombre d’élus de maintenant devraient prendre exemple.
Comme dit joliment le premier administré de la commune, Amédée, c’était le second maire, le maire de Crabasse, le maire du hameau.
Comme le définit aussi avec justesse un de ses adjoints, Amédée, « c’était un bosseur, une force de la nature, un bûcheron, quelqu’un sur qui on pouvait toujours compter ! »
J’en fus souvent témoin, il suffisait d’évoquer quelque chose pour qu’Amédée s’en empare et l’accomplisse de manière totalement désintéressée. Il connaissait les bois comme sa poche, il renseignait les chasseurs sur les implantations probables de hardes de sangliers. Á la saison des champignons, il remplissait volontiers un sac de cèpes ou de girolles pour quelque ami revenu bredouille : « Tu auras l’air moins con en redescendant au village. »
Amédée garda puis éleva des moutons toute sa vie. C’est là que je découvris véritablement toute sa générosité et sa gaieté communicative. Il me convainquit de monter à l’estive de Pouilh dans les montagnes du Couserans pour partager une journée avec ses amis berger et éleveurs. Cela devint un rituel, il était heureux que je l’accompagne là-haut, chaque année, un dimanche du mois d’août. J’y ai vécu des émotions rares au contact d’hommes vrais et d’une nature majestueuse (voir billet du 27 août 2008).
Dès que j’eus décidé de réaliser le film, il s’imposa à mon esprit qu’il s’achèverait dans ce petit coin de paradis. La mort d’Amédée n’y changea rien, j’organiserai donc un tournage là-haut pour célébrer sa mémoire Dès l’hiver, je pris contact avec Jean Bénazet le berger pour mettre sur pied ce qui allait prendre l’allure d’une expédition car il fallait transporter le matériel de tournage par un sentier muletier escarpé.
Rien ne fut insurmontable pour rendre hommage à Amédée, pas même quelques avalanches qui, comme un signe, emportèrent la cabane de Pouilh à l’approche du printemps. Un crève-cœur que la destruction de ce « monument » qui appartenait à l’histoire de la montagne et des anciens !
Audacieux, imprudents (?), le 10 août, nous quittâmes le studio de montage, dix jours avant la projection programmée, pour effectuer … le tournage de la séquence à l’estive.
Je crois que ce jour-là, nous étions invincibles (ou « intondables » en référence aux bandes dessinées de F’Murr) et que rien ni personne ne pouvait gâcher ce pèlerinage dédié à Amédée.
Dès cinq heures trente du matin, deux éleveurs nous attendaient avec leurs véhicules 4×4 pour effectuer le bout de route forestière autorisée aux seuls ayant-droits de l’Office National des Forêts et du groupement pastoral. Une demi-heure plus tard, c’était au tour d’un brave équidé de nous accueillir à la fin de la piste. Milord donna tout son sens à l’expression « chargé comme un mulet » en acceptant sur son dos tout le matériel de tournage ainsi que nos sacs, soit environ une centaine de kilos.
Alors, au tout petit jour naissant, la cordée de sherpas couserannais entama l’ascension. Était-ce la motivation particulière qui m’animait, la grimpée me sembla moins pénible qu’à l’habitude.
Une heure plus tard, la récompense était au bout de mes peines. Á pied d’œuvre, près des ruines de la cabane, le spectacle pouvait commencer.
Il fut magistral. Le soleil levant couronna les cimes de sa lumière dorée puis lentement révéla les pentes de la combe sortant de l’ombre. Le décor était planté, les acteurs pouvaient entrer en scène.
Les sonnailles retentirent au loin et bientôt, 1 500 brebis orchestrées par les deux bergers et leurs chiens border collie dévalèrent la pente pour rejoindre le parc de contention. Une véritable production digne de celles de Robert Hossein !
La matinée fut consacrée ensuite aux soins des bêtes souffrant notamment du « piétain ». Je suggérai à mon ami cadreur les plans que j’intercalerai ensuite avec des photographies d’Amédée prises dans les mêmes circonstances.
Au-dessus de nos têtes, le ciel était de ce bleu azur que j’avais rêvé pour y fondre le portrait d’Amédée à la fin du film.
Vers midi, après deux ou trois apéritifs ( !) pour évacuer la tension, j’entrepris l’interview du berger Jean Bénazet.
Un tête à tête émouvant ! Jean, c’est une tronche d’acteur, c’est une voix aussi qui distille avec chaleur et conviction ses souvenirs et ses sentiments concernant Amédée. Une prise suffit. Quant à toi Philippe, merci pour la pureté de l’enregistrement sonore, tu es l’in(génie)ur des alpages (même dans les Pyrénées !).
Vint le temps, comme toujours là-haut après le travail, d’une « troisième mi-temps » festive quoique empreinte d’une retenue inhabituelle liée à l’événement.
Saucisson, saucisse sèche, pâté de tête, canard, gigot, fromages de montagne, croustades et quelques bouteilles de vins régionaux envahirent la table ; il manquait juste les deux grandes boîtes de macédoine de légumes et le bocal géant de mayonnaise qu’Amédée apportait traditionnellement : « Putain, ça pèse ça ! » comme il disait.
Et l’on chanta sous la houlette de Christian Vergé, un éleveur à la voix chaude.

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Ce jour-là, j’ai lu beaucoup de bonheur dans les yeux parfois mouillés des invités témoins de ces scènes (la Cène ?). L’âme d’Amédée planait au-dessus.
Je ne crains pas de dire que j’ai vécu là une de ces journées qu’on n’oublie pas dans une vie. Merci infiniment à tous ceux qui y ont contribué.
Dans les jours qui suivirent, en salle de montage, plus d’une fois, je me suis surpris à verser une larme en visionnant l’ultime séquence du film. Comme un pressentiment de l’accueil favorable qui serait réservé à la future projection.
Puis la semaine dernière, la population locale déferla en rangs serrés dans la petite salle communale de La Bastide du Salat transformée pour un soir en un cinéma d’art et d’essai.
Outre la mémoire d’un ami, on rendait hommage à une langue menacée de disparition avec donc deux films en langue occitane sous-titrée. En première partie, en effet, l’association Eth Ostau Comengés présentait Eths Segaires, un documentaire instructif sur les moissons autrefois en Couserans et Comminges. Cela réveilla beaucoup de souvenirs chez les anciens paysans du village. Chez moi aussi, lorsque tout gamin, je me hissais au sommet de la charrette chargée de bottes d’avoine pour le retour à la ferme de ma grand-mère. Deux imposants chevaux boulonnais remplaçaient l’attelage de bœufs gascons.
Après l’entracte, vint le moment tant attendu. Amédée, bien vivant sur l’écran, brossait à travers ses propres souvenirs le tableau d’une France rurale qui s’éteignit au tournant des années 1950 avec la mécanisation. Ses amis, camarades et voisins rappelaient l’homme généreux, serviable, gai, dur à la tâche qu’il avait été.
Des larmes coulèrent, des rires fusèrent, le public regarda intégralement le générique dans un silence recueilli. Des visages émus mais heureux apparurent quand les lumières se rallumèrent dans la salle. Merci Amédée !!!
Ce soir-là, les vieux veillèrent tard. Seuls, les coqs et les poules dormaient ! Spectateurs et réalisateurs partagèrent croustades, cidre et blanquette de Limoux.
Je devisai dans un anglais approximatif avec John et Elizabeth, un couple charmant de sud-africains qui séjourne au hameau, un mois par an, dans une fermette rénovée à proximité de chez Amédée. John lui rend hommage dans le film. Je n’ai pas souhaité traduire : « Amédée Soucasse était un wonderful man ! » Rien à ajouter !
Á la sortie, beaucoup se procurèrent le DVD déjà disponible. S’il vous dit de les imiter, prenez contact auprès de Philippe Morin, mon valeureux coéquipier (tél : 06 44 04 45 15).

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Patience, encore quelques jours!

Lecteurs fidèles, ne soyez pas inquiets ! Je ne vous abandonne pas malgré mon silence depuis mon dernier billet en date du 2 juillet 2013.
Tout simplement, j’ai consacré le début du mois de juillet ainsi que la première quinzaine d’août à la réalisation d’un film constituant le troisième volet du travail de conservation audiovisuelle de la mémoire du village de La Bastide du Salat en Ariège.
« Là-haut … Amédée Soucasse », tel est le titre du film, sera présenté à la population locale le 20 août prochain.
Patience donc ! Dans quelques jours, je vous narrerai par le détail, images à l’appui, cette émouvante aventure d’amitié.

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Voyage dans le cinéma de Jean-Jacques Beineix

L’histoire de Boulogne-Billancourt est imprégnée depuis longtemps de celle du 7e art. Dès la fin du dix-neuvième siècle, Etienne-Jules Marey réalisa plusieurs expériences cinétiques à la station physiologique du parc des Princes. Il y mit au point le fusil photographique et la caméra chronophotographique, ouvrant la voie vers le cinématographe.
En 1912, le studio cinématographique « L’Éclipse » s’installa rue de la Tourelle à Boulogne. Il accueillit le tournage de La Reine Élisabeth avec Sarah Bernhardt avant de devoir fermer précipitamment pour cause de Première Guerre mondiale.
En 1923, Henri Diamant-Berger transforma les ateliers d’une société d’aviation, rue du Fief à Billancourt, en studios de prises de vues. Puis, il fonda en 1926, le « Studio de Billancourt », quai du Point-du-Jour. C’est là qu’Abel Gance tourna son Napoléon. Dreyer, Jean Renoir, Marcel Pagnol, notamment, y filmèrent quelques-uns de leurs chefs-d’œuvre. En 1933, le studio devint les « Paris-Studios-Cinéma ». « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? », la savoureuse séquence avec Arletty et Louis Jouvet sur la passerelle devant L’Hôtel du Nord fut tournée dans ces studios. En 1947, les studios du « Monde Illustré » créés par le réalisateur Léo Joannon en 1941 changèrent de nom pour prendre celui de « Studios de Boulogne ». Les bâtiments sis avenue Jean-Baptiste-Clément accueillirent alors une nouvelle génération de réalisateurs comme Claude Autant-Lara, René Clair, Jacques Tati…

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Avec l’arrivée des cinéastes de la Nouvelle Vague qui préféraient tourner en extérieur, s’amorça le déclin des studios. Ceux de Billancourt disparurent tandis que ceux de Boulogne se reconvertirent en studios de télévision où sont encore enregistrées de nombreuses émissions.
Il est donc presque naturel que le musée des Années Trente, installé dans l’espace Landowski, du nom du sculpteur des Fantômes d’Oulchy-le-Château (voir billet du 4 janvier 2013), consacre une exposition à la gloire d’un cinéaste, en l’occurrence, Jean-Jacques Beineix, auteur de quelques films cultes des années 80. Il monta même La Lune dans le caniveau, sans vraiment la décrocher ( !), dans les hangars du quai du Point-du-Jour.

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L’affiche de la manifestation, placardée sur la façade du musée constitue déjà un clin d’œil plein d’humour à l’œuvre d’un réalisateur ambitieux, original et dérangeant.
La première phrase du premier volume de son autobiographie Les chantiers de la gloire correspond bien au personnage : « Je suis né dans le quartier des Batignolles le 8 octobre 1946, plus précisément à dix-neuf heures quinze ; je jure que je ne recommencerai plus. »
Beineix nous invite dans un vaste loft agencé en appartement dont chaque pièce restitue l’ambiance de ses films.
Ainsi, en guise de couloir et vestibule, pour pénétrer dans l’univers de ce dompteur d’images, on emprunte le tunnel des fauves qui mène à la piste de cirque de Roselyne et les lions.

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Le fouet de Roselyne est posé sur un de ces tabourets qui peuvent supporter le poids d’un lion, soit entre 150 et 290 kilos.
Il ne s’agit pas du premier long métrage réalisé par Beineix mais comme dit Philippe Clevenot, le professeur d’anglais dans ce film, « le chemin le plus court d’un point à un autre n’est pas la ligne droite, mais le rêve ».
Alors, rêvons ! J’en ai déjà parlé (voir billet du 24 septembre 2009 ), le cirque enchanta mon enfance lorsque Bouglione, Amar, Pinder, Rancy, Jean Richard plantaient leur tente dans mon bourg natal. Mes parents m’emmenèrent au Grand Rex voir Sous le plus grand chapiteau du monde, une projection permanente au vrai sens du terme, le mot fin disparaissait de l’écran qu’immédiatement, sans aucune publicité, les premières images surgissaient de nouveau. De la même génération que moi, Beineix le vit et le revit également.
Beineix aime les fauves, plus tard au cours de ma visite, je remarquerai quelques statuettes de lions sorties de son cabinet de curiosités.

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Il tire son scénario d’une histoire vraie, à la différence de ses autres films adaptés de livres.
Alors qu’il tournait un film publicitaire avec une panthère noire pour la marque de peinture Valentine, Beineix rencontra Thierry Le Portier, un dresseur de fauves, qui lui raconta sa vie romanesque, son enfance, son amour pour sa femme Roselyne. Subjugué, il choisit d’en faire un film et de prendre la sculpturale Isabelle Pasco, sa compagne à l’époque, pour interpréter le rôle de Roselyne.
Beineix y développe les thèmes de la transmission, de la passion, de l’apprentissage et la dureté de la vie de saltimbanque : « Les animaux représentent la matière brute, la cage le lieu scénique. C’est dans la cage que le dompteur trouve l’inspiration et qu’il met la matière en forme l’espace d’un instant. Sur la page, l’écrivain trouve les mots. Dans cette histoire, ce n’est pas le cirque qui m’a tant intéressé que cet effort, cette tension qui a lieu dans un cercle, au centre, convergence du rayon de tous les regards ».
Le tournage demanda une préparation de neuf mois avec les fauves
« Au cirque on tente à chaque tour de piste de résoudre la quadrature du cercle, la piste est un anneau magique mais la part de magique n’appartient qu’au moment où l’on est dans le cercle, dès qu’on en sort, l’artiste n’est plus rien et la magie est partie dans le cœur des spectateurs. Pour l’artiste, il faut recommencer, toujours recommencer. »
Pour Beineix, les acteurs acceptèrent de se mettre en danger en rentrant dans la cage. Le résultat fut splendide même si le film ne reçut qu’un accueil mitigé à sa sortie. Il fut réhabilité, dix-sept ans plus tard, lors de son passage à la télévision dans une version longue.

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Aujourd’hui est un fauve, demain verra son bond écrivait René Char. Pour l’instant, je me glisse maintenant dans la cuisine de 37°2 le matin.

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Tous mes sens sont en éveil, même virtuellement l’odorat avec les senteurs de la spécialité de Zorg, le chili con carne qui doit mijoter dans la cocotte sur la gazinière.
Je crois que si j’en avais le temps, je me poserais là sur une chaise pour l’après-midi tant cette romance passionnelle adaptée d’un roman de Philippe Djian me procura quelques-unes de mes plus belles émotions de cinéma. La quarantaine me guettait et j’enviais Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade, ces deux tourtereaux insouciants prêts à s’aimer jusqu’à la mort.

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Tout y est beau et étonnant, les lieux déjà ! J’ai voulu les arpenter pour y retrouver leur magie, Gruissan d’abord, pour Charles Trenet certes, mais aussi pour la plage des chalets sur pilotis. Elle a perdu son âme depuis, et le bungalow de Zorg construit et incendié pour les besoins du film ne s’y trouve évidemment plus. Seule une maison de poupée à l’entrée de la plage en témoigne.

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Le Causse Méjean ensuite, un désert jaune brûlé de landes et de pierres comme royaume, un coucher de soleil incandescent : « Putain, j’adore ce coin ! » Moi aussi, j’aime ce coin de Lozère ! Du coffre de la Mercédès jaune, Zorg avec une veste jaune sort un gâteau aux bougies déjà allumées : « Á tes vingt ans Betty ! » « Tout ce qui est ici est à toi » … « Tu veux dire que le coucher de soleil accroché dans les arbres, c’est à moi ? … Le silence et le petit courant d’air qui descend de la colline, c’est à moi aussi ? » Beineix décida de faire le livre à cause de cette scène.

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Qui n’a pas rêvé d’un anniversaire aussi surréaliste et poétique ?
Tout y est beau, ainsi aussi la musique de Gabriel Yared que j’entendrai à la fin de la visite. Des frissons me traversent à chaque fois que je vois Zorg pianoter la mélodie du vent. Petite musique à trois mains car Betty joue aussi avec un doigt … « C’est pas chrétien ce que vous faites !… Mais si c’est chrétien ! » rassure Gérard Darmon dont la maman repose sur son lit de mort à l’étage au-dessus.

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La robe de Betty est accrochée à un porte-manteau : « Elle m’a fait penser à une fleur mauve munie d’antennes translucides et d’un cœur en skaï mauve, et je ne connaissais pas beaucoup de filles capables de se fringuer comme ça avec autant d’insouciance.
Ils avaient annoncé des orages pour la fin de la journée mais le ciel restait bleu et le vent était passé. »
Cet ouragan de femme allait dévaster la vie de Zorg.

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Vingt ans plus tard, Beineix sortit une version longue de trois heures. Le charme opérait toujours, plus encore même.
« Les cuisines et les salles de bain sont des lieux que j’aime. Nous y passons une grande part de notre vie, et bien des choses s’y disent »
Ça tombe bien, j’entre maintenant dans la salle de bains de Diva, le premier long métrage de Beineix, son premier grand succès récompensé par quatre Césars bien qu’il fut descendu par la critique à sa sortie.

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Gorodish le sage alias Richard Bohringer nous accueille en fumant le cigare dans sa baignoire au milieu de son loft bleu.
Comme Luc Besson eut son Grand Bleu, Beineix voulut son bleu Diva : « Je passai outremer. En avant toute dans le bleu ! On n’est pas dans le jour, on n’est pas dans la nuit. On est ailleurs, dans le rêve. Le bleu des rêves … »

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L’idée d’un film tout bleu surgit involontairement de la découverte par Beineix d’une série de toiles intitulée Opéras glacés du peintre Jacques Monory qui travaillait presque exclusivement en monochromie sur des variations de cette couleur.
D’Opéra Furia dont une copie est accrochée au mur, à Diva, sur fond de polar, la correspondance n’était pas forcément évidente. Ce fut toute l’originalité du maestro Beineix que d’associer suspense et art lyrique.

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Á l’entrée du loft, est posé l’objet du délit, le magnétophone Nagra utilisé par le jeune fan postier à l’insu de la diva qui refuse tout enregistrement de ses récitals. Outre que deux taïwanais souhaitent qu’il restitue la bande pirate, le héros est également poursuivi par deux autres gangsters à la recherche d’une cassette déposée dans la sacoche de sa mobylette dans laquelle une ancienne prostituée révèle sa liaison avec un commissaire divisionnaire de la criminelle.
Un méli-mélo(mane) à ne plus retrouver la bonne piste sonore qui déconcerta les critiques de l’époque. Trente ans plus tard, la piraterie d’œuvres et les flics pourris n’appartiennent plus à la seule imagination de Beineix, loin s’en faut.
Je n’ai pas revu Diva. Peut-être, aujourd’hui, ne surprendrait-il plus. Il fut l’un des premiers films français laissant cours à une esthétique de l’image proche de la publicité et du clip.
« Notre époque commençait sérieusement à penser les villes comme un panneau d’affichage. La pub et les néons éclairaient les façades. Cela donnait à notre paysage urbain une dimension mercantile affichée mais aussi poétique, irréelle. »
C’était aussi l’époque des premières friches industrielles transformées en lofts. Beineix investit l’ancienne manufacture de tabacs de la SEITA à Issy-les-Moulineaux.
De jeunes futurs enseignants de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres où j’exerçais, avaient sans doute été conquis. Dans un module de formation à l’image que j’animais, ils choisirent de réaliser une parodie à partir de la bande son originale de la séquence de la poursuite : ni gangsters ni femmes de mauvaise vie pour préserver la bonne morale de l’institution pédagogique, une moto en guise de mobylette, le grand parc de l’établissement en lieu et place du métro, et une cassette mystérieuse contenant … les sujets d’examen de fin d’année !
Ici, je vous offre une ballade sentimentale dans l’aube bleue (bien sûr) du jardin des Tuileries. Il s’agit de la première séquence que tourna Beineix, un petit matin de quinze août.

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Il faut lire son autobiographie pour appréhender les difficultés et les hasards qui firent de Diva une aventure épuisante mais exaltante. Parmi une foule d’anecdotes, Beineix vous y raconte par exemple comment il aborda rue de Vaugirard une honnête femme pour lui demander sa robe parce qu’elle arborait l’Opéra sur ses fesses ; celle qu’Alba porte dans le film. C’est aussi cela toute la magie du cinéma.

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Seize ans après la scène de 37°2 le matin, Beineix apprit à jouer du piano. Dans le salon de musique de l’exposition, un de ses tableaux, La Fin du monde, se reflète en une anamorphose sur un piano. Posée sur un pupitre, la partition de Vexations est une œuvre d’Erik Satie que Beineix aime interpréter selon les préconisations du compositeur, soit 840 exécutions successives de ce court motif musical qui peuvent varier entre quatorze et vingt-quatre heures, selon le tempo adopté.
Très éclectique, Beineix a écrit aussi des paroles de chansons, ainsi celles d’un rap Taggeur hagard que l’on entend en ouverture de son film IP5.

« Je suis le taggeur hagard
Je bombe le mur des gares
Les guichets et les wagons
Les quais et les piles de ponts

Abri-bus ou devantures
Pierre ou béton c’est l’aventure
N’importe quoi je m’en fiche
Pourvu que je m’affiche

Avec mon aérosol
Je massacre les idoles
Les sales pubs qui grimacent
Je les remets à leur place … »

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Dans le cabinet de curiosités contigu, sont entreposés des objets appartenant à l’univers intime du cinéaste animé par diverses passions : quelques statuettes de fauves, un crâne bleu du décor de Diva, un exemplaire de son autobiographie Les chantiers de la gloire ainsi intitulée en clin d’œil à Stanley Kubrick, des photographies de voiliers, un clap du film L’aile ou la cuisse dont il fut l’assistant réalisateur de Claude Zidi, un modèle Motobécane lui ayant appartenu et visible dans Roselyne et les lions.

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Je pénètre maintenant dans un décor qui m’est étranger à double titre ; il s’agit des cabinets des deux psychanalystes de Mortel Transfert, le seul film évoqué dans l’exposition que je n’ai pas vu.

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Pour la première fois, Beineix mettait en scène quelques-uns de ses tableaux dans un de ses films. Faut-il s’allonger sur le divan ou sur la carpette copie de sa toile L’origine d’Edmonde, clin d’œil évident au chef-d’œuvre sulfureux de Gustave Courbet ?
Dans l’autre pièce, les sous-vêtements d’Hélène de Fougerolles négligemment abandonnés sur le sofa ne manquent pas de faire fantasmer.

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Je me glisse dans l’impasse de La lune dans le caniveau ; après son premier film Diva, un échec transformé en succès, son second fut un événement qui devint un échec.
Tourné dans les studios mythiques de Cinecitta à Rome, ceux-là mêmes où le maestro Federico Fellini mit en scène ses chefs-d’œuvre, il fit l’ouverture du festival de Cannes 1983 avant d’être éreinté par de nombreux critiques : « Tout à l‘égout », « Bas-fonds de luxe », « Objectif Lune … Tintin », « Le cinéma dans l’impasse » …
Justement, je suis à l’entrée du décor de l’impasse du port de nulle part : une tache de sang, une chaussure blanche et un couteau indiquent que c’est là que la sœur du docker ivre alias Gérard Depardieu (pas seulement saoul pour les besoins du scénario) s’est donné la mort.
Derrière moi, sur une grande découverte, en écho, surgit la voiture décapotable de couleur rouge sang conduite par Loretta alias Nastassja Kinski.

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Un slogan publicitaire « Try another world » entre les deux : jamais, le docker n’atteindra le monde des nantis et des rêves factices.
La lune dans le caniveau est le premier film à avoir été tourné en grande partie avec la caméra Louma, révolutionnaire à l’époque, presque banale aujourd’hui lors des retransmissions sportives à la télévision. Elle donne une fluidité et une grâce à chaque plan.

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« De l’art sur toile » : pour être née trente ans trop tôt, la lune a manqué son rendez-vous avec le public et la critique. Voilà ce que c’est d’être précurseur.

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Je médite maintenant dans le décor d’IP5, l’île aux pachydermes. Métaphoriquement, un « éléphant » du cinéma français, Yves Montand, s’avance dans l’eau.
Il interprète Léon Marcel, un étrange vieillard qui parcourt la France avec une carte où tous les lacs sont cerclés de rouge, un Luger rouillé chargé de deux balles, et quelques sentences presque philosophiques : « Dans le végétal, il y a la mémoire de l’univers, peut-être une partie de l’univers », « Une vie sans amour est une vie foutue » …

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Quand la réalité pervertit la fiction … on frissonne avec l’acteur pénétrant, nu, dans l’étang glacial. Yves Montand décéda d’une crise cardiaque dans les derniers jours du tournage.
Je regarde avec émotion quelques vêtements qu’il portait lors du film.

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La visite s’achève … dans un sentiment d’inachevé au vrai sens du terme. En effet, la dernière salle est réservée à L’Affaire du siècle, le projet de film que Beineix soumit en vain aux plus grands spécialistes américains du cinéma d’animation en 3D.

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Il y a vingt ans, Hollywood ne croyait pas au succès de films avec des vampires.
Preuve encore que Jean-Jacques Beineix a souvent été trop en avance sur son époque. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cet artiste qui occupe une place originale dans le paysage du cinéma français.
L’exposition permet de le faire connaître aux plus jeunes et de le réhabiliter aux yeux de ceux qui avaient raté ses voyages dans l’esthétisme. Merci au musée des années trente de sa plongée dans le cinéma des années 80!





 



JeanDenis Robert, Clémence Veilhan et David Meignan ramènent des objets reclus au château de Nogent-le-Roi

Dix-huit mois après son exposition Chercheurs d’or (voir billet du 27 septembre 2011), quelques semaines après la sortie de PEOPLE, son beau-livre coréalisé avec le poète Per Sørensen (voir billet du 9 mars 2013), le photographe JeanDenis Robert revient au château de Nogent-le-Roi.

JeanDenis Robert, Clémence Veilhan et David Meignan ramènent des objets reclus au château de Nogent-le-Roi dans Histoires de cinéma et de photographie exponogent_afficheblog

Mais cette fois, toujours prêt à conjuguer les talents, en grand frère artiste, je devrais presque dire, ne lui déplaise, en père, il a désiré partager les cimaises, braquant ainsi un projecteur sur Clémence Veilhan et David Meignan, deux jeunes pousses prometteuses de la photographie française.

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L’exposition s’intitule curieusement Retour au château des objets reclus.
Synonyme d’ermite, d’isolement, de retrait, le reclus était une personne qui, par esprit de pénitence, s’enfermait dans des cellules parfois même murées … Ou que l’on enfermait volontairement, je pense au cardinal Jean de la Balue qui, accusé de trahison, resta enchaîné, sur ordre du roi Louis XI, pendant onze ans dans une cage de fer dans laquelle il ne pouvait même pas se tenir debout.
Ce même Louis XI effectua plusieurs séjours au château-fort de Nogent-le-Roi sur les ruines duquel est construit l’édifice actuel transformé en lieu d’exposition. Sa seconde fille, Jeanne de France dite l’Estropiée y naquit même en 1464.
Pour clouer le bec aux lecteurs qui imagineraient que je m’éloigne de mon propos, je précise que l’on donnait, non pas aux cages elles-mêmes, mais aux lourdes chaînes entravant les condamnés, le nom de fillettes du roi Louis XI. Je m’en libère … pour aller de ce pas vers les petites filles de Nogent-le-Roi qu’expose Clémence Veilhan.

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Je peux d’autant mieux vous en parler que je les ai manipulées tout un après-midi ! Ne soupçonnez surtout pas un quelconque penchant pédophile de ma part !
Je n’ai fait qu’aider l’artiste dans l’accrochage de ses œuvres, un moment privilégié d’échange dont aucun autre visiteur de l’exposition ne pourra jouir.

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Ainsi, en ce jour de Vendredi saint, tandis que dans le parc du château, quelques dévots marquent une des quatorze haltes de leur chemin de croix, je me dévoue, à genoux, dans un acte de Passion artistique.
En récompense de ma pénitence, pendant qu’elle effectue un ultime brin de toilette sur sa « progéniture », Clémence me raconte la genèse de son projet. C’est, en fait, le prolongement d’une première série de portraits intitulée Chewing girls pour laquelle elle demandait à des jeunes filles de poser nue avec comme seul accessoire, un chewing- gum qu’elles mâchaient en faisant des bulles. Comme un comic strip, Smack ! Shebam ! Pow ! Blop ! Wizz !
Cette fois, Clémence a inventé un jeu dont voici les règles :
« Vous avez envie de jouer la petite fille
Vous viendrez chez moi
Essayer une robe d’enfant.
Vous vous découvrirez dans un miroir,
Et vous viendrez poser devant un fond blanc.
Vous regarderez l’objectif photographique,
Vous tenterez de vous souvenir de la manière dont vous étiez petite fille,
Et vous ne bougerez plus,
Le temps de la photographie.
Plus tard, je vous montrerai la planche contact,
Et je vous donnerai une des photographies réalisées. »

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De son enfance, Clémence n’a conservé ni photographie, ni nounours, ni cahier de poésie, mais seulement, cette robe qu’elle enfilait lors des fêtes d’anniversaire ou des concerts de piano et … que j’ai la primeur de contempler aujourd’hui.
Recluse dans une armoire ou une malle, défraîchie par les années, découpée pour permettre aux jeunes femmes de la porter, peu à peu craquée ou déchirée, la robe retrouve vie.

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Au jeu des références, on pense aux sœurs jumelles du New Jersey, la célèbre photographie de Diane Arbus.
La robe, le cadrage frontal en plan américain et le choix du noir et blanc sont les dénominateurs communs aux photographies de Clémence. La seule variable est les femmes (entre quinze et quarante ans) qui se sont glissées à l’intérieur de la robe et qui, pour une ou deux secondes d’éternité (comme disait Doisneau), ont basculé en arrière de l’âge adulte vers l’enfance.

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Vingt-deux clichés apparemment assez semblables et pourtant tellement différents en les observant bien. Diane Arbus, encore elle, affirmait à propos de son médium : « Une photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez ».
Avec Clémence, c’est un peu le contraire ; ses modèles semblent, à première vue, ne pas révéler grand chose et, pourtant, les regards, les moues, la position des mains, des inclinaisons de tête, emportent le spectateur dans une émouvante introspection au cœur de leur enfance.
Clémence intitule sa collection Je n’ai jamais été une petite fille, de l’aveu même d’une des jeunes femmes photographiées. Est-ce prétention de ma part, je la reconnais immédiatement.
J’ai peine à trouver ne serait-ce que l’esquisse d’un sourire malicieux ou espiègle au coin de leurs lèvres. Certaines connurent peut-être des souffrances, des incompréhensions, des séparations, d’autres vécurent probablement avec plus de légèreté et d’insouciance, toutes semblent comme marquées cependant, par la traversée de l’adolescence, la transformation corporelle qui l’accompagne, ainsi que ses interrogations, ses hantises, ses perspectives.

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Furent-elles, seulement, vraiment des petites filles ? Elles appartiennent aux générations qui ont grandi avec le spectre du sida, du chômage, de la femme objet publicitaire ou de harcèlement, bref de quoi perdre beaucoup de fraîcheur et d’illusions. Leurs yeux dans notre regard, elles nous questionnent peut-être de leur avoir laissé ce monde en héritage.
Le propos de Clémence, comme souvent dans l’acte photographique, n’est pas tant de démontrer ou de nous raconter l’enfance de ces jeunes femmes lolitas ou petites filles modèles le temps de quelques secondes, mais surtout d’inviter le spectateur à réfléchir, imaginer des histoires heureuses ou douloureuses, drôles ou dramatiques, voire même à se replonger dans sa propre prime jeunesse.
Comme Alice, les jeunes femmes de Clémence sont redevenues petites. Car comment ne pas penser aux petites filles de Lewis Carroll ! En effet, souffrant d’une obsession maladive pour les fillettes, l’honorable professeur de mathématiques, créateur d’Alice, considérait aussi, selon ses propres termes, la photographie (née sept ans après lui) comme la nouvelle merveille du jour, et laissa plusieurs centaines de clichés de petites filles qu’il avait déguisées de vêtements tirés de ses malles. Ce qui lui valut quelques démêlés avec la morale victorienne.
Dans son recueil Les Chambres, poème du temps qui ne passe pas, Louis Aragon prétendait que « la vie au bout du compte est une mauvaise photographie ». Je modère son jugement en affirmant qu’artistiquement, l’enfance vue par Clémence Veilhan est une série de remarquables portraits en noir et blanc sublimés par la beauté technique des tirages argentiques, un procédé voué malheureusement, à la disparition.
De l’autre côté, non pas du miroir mais de la fenêtre, les fidèles poursuivent leur sacrifice eucharistique. Je ne crois pas avoir été blasphématoire en cédant aux louanges devant les actions de grâce de Clémence Veilhan !
Je plonge maintenant dans l’enfance retrouvée de David Meignan.

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Comme il le confie avec humour, David n’étudia rien du tout et devint photographe, comme on devient boucher, de père en fils. J’ajouterai de manière incongrue qu’il adore le vélo … (!)
Pour notre bonheur, avec son copain Frédéric Rougier, au contraire du titre du jubilatoire roman de Bruno Léandri On enterre bien les Dinky Toys, il les exhume.
Dans leur texte de présentation, ils louent involontairement ma minutie en listant les critères qui font de ces jouets mythiques, de belles pièces de collection : véhicules en parfait état, peinture et pièces d’origine, de fabrication antérieure à 1970, et nec plus ultra, avec l’emballage.
Je satisfais aux conditions ou, plus exactement, je les remplissais car j’ai cédé à un de mes neveux, il y a une dizaine d’années, ma collection de bolides de formule 1. Dinky Toys, Solido, Corgi Toys. Je prenais soin de mes miniatures même si j’organisais avec elles de fréquentes compétitions de grand prix. J’en dessinais les circuits à l’aide de feuilles de canson noir disposées sur les grandes tables de réfectoire du collège dirigé par ma maman. Je poussais même le détail à confectionner les stands de ravitaillement avec des boîtes parallélépipédiques en carton de balles de tennis Spalding. Je possédais même plusieurs exemplaires de Talbot Lago et Ferrari que je « customisais » avec un peu de peinture verte et jaune en des Lotus, Jaguar et Vauxhall, faute d’avoir trouvé ces modèles dans le commerce. Voyez, je suis déjà retombé en enfance!

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Les voitures photographiées par David Meignan ont, par contre, … pas mal de route derrière elles. Déglinguées, rouillées, cabossées, certaines ont accompagné la propre enfance de David et Frédéric ; par la suite, l’amour de la chine, le concours des amis, le hasard des rencontres ont permis d’enrichir leur parc automobile. Tous les modèles présentés apparaissent en leur véritable état de conservation, sans quelconque intervention des artistes.
Avant de rêver avec elles, je vous impose un effroyable retour à la réalité, quelques années avant que je ne sois moi-même gamin. Dinky Toys (traduction littérale : « jouets mignons ») est une marque créée en 1934 au Royaume-Uni dont les jouets étaient fabriqués par la société Meccano Ltd. Durant la seconde guerre mondiale, la pénurie de matières premières entraîna la réquisition de certaines usines afin de produire du matériel de guerre et la filiale Meccano France dut travailler sous la pression de l’occupant, pour son concurrent allemand Märklin. Ainsi, qui sait si le plomb fondu des miniatures ne servit pas alors à la fabrication de vrais canons !

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Ne tirons pas sur l’ambulance de Frédéric Rougier. Elle est à l’origine du projet. Ému, il a vu, chez ses parents, ses enfants s’amuser avec. Drame de la maltraitance, elle était dans un piteux état : plus de portières, une peinture quasi inexistante et puis, sur le toit, un morceau de scotch jauni, certainement un rafistolage effectué par sa maman à l’époque.
Il n’en fallut pas plus pour convaincre David de lui offrir une nouvelle destinée en la passant, non pas au marbre, mais dans sa chambre photographique et sa boîte à lumière.
Les deux compères se réclament volontiers, avec modestie et humilité, du photographe américain Irving Penn et sa vision moderne de la nature morte. On se souvient de ses clichés épurés, simplissimes mais tellement inventifs de vieux mégots, de papiers épars et de canettes de bière écrasées. La filiation est évidente dans les images très graphiques de David.

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Faute avouée doublement pardonnée, lors d’un séjour au Canada, David mit machinalement dans sa poche de blouson, une mythique voiture orange que lui montrait un ami. C’est ainsi que la grande héroïne de la série Shérif, fais-moi peur ! a traversé l’Atlantique jusque dans un château d’Eure-et-Loir : la Général Lee, une Dodge Charger de 1969, aux portes soudées, flanquée du nombre 01, le toit recouvert du drapeau sudiste !
Contrairement aux trois cents véhicules qui furent sacrifiés sur les 147 épisodes de la série et les six ans de tournage, le modèle réduit photographié par David est unique et porte les stigmates des sauts monstrueux et multiples cascades que lui fit subir par mimétisme un môme canadien. Que cet enfant devenu adulte se rassure : lors d’une prochaine visite, David lui restituera le précieux objet avec en prime, son portrait dans une « caisse américaine », c’est le nom, bien de circonstance, du type d’encadrement choisi.

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Une autre belle américaine qui a beaucoup souffert est la réplique de couleur blanche (du moins ce qu’il en reste) de la voiture de police pilotée par Bruce Willis dans Moonrise Kingdom. Dans ce film de West Anderson présenté l’an dernier en ouverture du festival de Cannes, les enfants se prennent pour des adultes et les adultes se comportent comme des enfants … n’est-ce pas quelque part le propos du travail de David Meillan et Frédéric Rougier ?
Chacun des véhicules emprunte les chemins de travers(é)e de l’enfance, celle évidemment de leurs propriétaires mais aussi des visiteurs de l’exposition. Souvenirs de bacs à sable, de terrains d’aventure, de jeudis (à mon époque) puis de mercredis merveilleux passés à ramper et pousser ces petites voitures. Objets sans valeur mais qui n’ont pas de prix tant ils sont inestimables sentimentalement !

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Coups de vieux ou bains de jouvence, ces miniatures furent parfois même nos vraies voitures. Ainsi, je sais un artiste qui en pince pour un vieux combi Volkswagen de quelques centimètres de long qui lui rappelle quelques randonnées mémorables. Qui sait même si certains, comme le chantait Bashung, ne devinrent pas monarques et figurines à l’arrière des berlines, ou rois des scélérats à l’arrière des Dauphines !
Dure, dure, la vie d’un jouet d’enfant : une bosse, un point de rouille, un fil arraché, un essieu affaissé, des pneus disparus ; peu importe, David, mécanicien d’art, en sublime le moindre défaut.

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J’ai un coup de cœur pour la Coccinelle Volkswagen accrochée à même une boiserie du château. Malgré sa dégaine d’épave, elle possède l’élégance des gravures anglaises tapissant les murs des vieux clubs et pubs britanniques. En la regardant avec attention, on perçoit, notamment sur la portière, la délicatesse mouillée d’une aquarelle. N’est-ce pas le plus beau compliment pour une photographie, de la comparer à une peinture ?

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Dans l’exposition de David Meignan, il y a une vraie esthétique qu’on pourrait qualifier d’industrielle ou technologique : dans une lumière douce, les formes et les couleurs se répondent par associations ou oppositions.
Nous replongeons dans un monde merveilleux de l’enfance, un temps et un espace où, insouciants, nous provoquions des accidents pour rire.
La vraie vie nous a rattrapé depuis, comme la dénonce si justement une chanson nostalgique intitulée Dinky Toys :

« Pourquoi faut-il qu’un soir d’automne
On soit devenu des grandes personnes
On rêvait d’la grande aventure
Maintenant c’est nous les miniatures »

Une bonne fée veille sur les « cars à bosse » de David Meignan, empêchant que « Norev » soient brisés.
Mieux encore, pour moi seul, David se charge d’en exaucer quelques autres en me faisant partager sur son ordinateur ses photographies de … vélo dans des cols de légende, le Galibier, la Casse déserte de l’Izoard. À mon tour, je lui fais écarquiller des yeux d’enfant en lui contant quelques épisodes glorieux des Tours de France de grand-papa. Il me parle du maillot Magicrème de Ghislain Lambert …
Mais le temps m’est compté, il faut que je vous entretienne de JeanDenis Robert, une crème de photographe !

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S’il est un artiste dont on ne peut pas dire qu’il ne casse rien, c’est bien lui, mais mes fidèles lecteurs le savaient déjà, suite aux deux billets que je lui ai consacrés.
Au-delà de ma plaisanterie au premier degré, il a choisi d’exposer ses natures mortes de VR KC, ainsi nomme-t-il sa série de clichés (un titre on the rocks ) !
Le thème de l’enfance n’est pas si loin. En effet, il me confia un jour qu’à l’occasion de quelques accès de colère, on brisait parfois quelques verres dans la famille Robert. Une certaine gaucherie et un penchant à manipuler de la main gauche lui faisaient commettre aussi certaines maladresses. Cela dit, il y a bien longtemps qu’il a acquis une certaine habileté dans sa gestuelle et, désormais, ce sont ses amis qui le fournissent en verres cassés.
JeanDenis, je vous assure, ne casse pas les verres par plaisir. Par contre, il les met en scène puis les photographie avec jubilation pour « leur rendre grâce, les faire vibrer, les sublimer, leur donner une seconde chance ».

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Fouineur impénitent, il mit même à profit une précédente exposition pour fureter dans une partie désaffectée du château. En alignant sur le rebord d’une antique cheminée des bouchons orphelins de leurs carafes brisées, il marque ainsi son Retour à Nogent.

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La photographie qu’il légende avec humour L’inutile symbolise peut-être le mieux la démarche de JeanDenis. Dans une mise en scène subtile prise en plongée, un « verre utile » gradué faisant anciennement office de doseur vole en éclats comme suspendu dans l’espace.
Devant l’ustensile de cuisine mutant en OVNI, on pense à la phrase de Cyrano de Bergerac : « C’est bien plus beau lorsque c’est inutile ». En effet, juste pour la beauté du geste photographique !
J’ai un vague sentiment de me répéter tant il me semble avoir déjà beaucoup écrit et décrit sur l’art de JeanDenis dans l’avant-propos de son livre PEOPLE. Mais comme le charme opère sans lassitude, je bois encore goulûment dans ses verres même ébréchés ses cocktails d’objets marqués par le surréalisme.
L’artiste se régale en jouant et en composant avec les transparences, les reflets, les diffractions, la lumière, les couleurs.

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Dans Quatre verres verticales et L’équilibriste, les verres, totalement décomplexés, comme délivrés de leur fragilité primitive, défient les lois les plus élémentaires de la physique.
Dans La poire et l’ibis, l’artiste affabule en jouant avec une ombre improbable.

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Généreux, JDR vous offre trois natures mortes dans le seul cadre de La Chouffe. Le lutin, symbole de la célèbre bière des Ardennes belges, a échappé de peu à la fracture. Qui sait si quelqu’un n’a pas trinqué trop violemment au futur succès de David Meignan dans l’épreuve cyclotouriste la Chouffe Classic ! Quant à moi, je me vois, enfoncé dans un fauteuil moelleux, savourant la belle blonde parfumée à la fleur d’oranger.
Car comme souvent, avec ses « tableaux » » photographiques, JeanDenis invite le spectateur à être actif, à imaginer des atmosphères, à ressentir des émotions, à inventer des histoires.
La rouille, la cendre, le coût du vent, le taille-crayon : il affuble ses œuvres de légendes comme pour nous accompagner dans le début de notre rêverie ou de notre méditation. Énigmatiques, elles balancent entre poésie et humour.

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En ce week-end de Pâques, une grenouille rainette, symbole de résurrection dans certaines religions, se retrouve emprisonnée dans un verre retourné.
Un fantôme hante-t-il le château de Nogent ? Un mystérieux gabarit de botte en bois sans pitié piétine un verre Régence. On tremble.
Puis on sourit aussitôt devant de drôles de Pingouins, un curieux assemblage de morceaux de pichets.
Charles Trenet n’aurait pas désavoué ces ambiances surréalistes dignes de son Héritage infernal.

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On est toujours triste ou penaud lorsqu’on brise un verre. Désormais, la déception ou la colère dissipées, plutôt que le jeter dans un des horribles containers qui peuplent les parkings, je le confierai à JeanDenis avec le secret espoir qu’un jour, dans une de ses natures mortes, il lui redonne au-delà de sa dignité, un charme et une délicatesse qu’il ne possédait peut-être même pas de son vivant d’objet utilitaire.
Félicitations à Dominique Chanfrau, l’organisatrice de l’exposition, d’avoir donné carte blanche à JeanDenis Robert pour s’adjoindre deux talents amis dans sa réhabilitation d’objets reclus, Joli clin d’oeil également d’avoir fixé le vernissage un lundi de Pâques 1er avril.

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Pendant que les petits chassaient les œufs dans le parc du château, les grands cherchaient, à l’intérieur, l’âme des objets reclus. Tous ont assisté à leur joyeuse résurrection.
Que c’est beau la photographie devant un tel miracle … et que les trois artistes soient bénis !

Mes vifs remerciements à Clémence Veilhan, David Meignan et JeanDenis Robert pour leur disponibilité et pour le prêt de certains de leurs fichiers, ainsi qu’à Dominique Chanfrau pour son accueil.
Vous pouvez retrouver les oeuvres des artistes sur leur site :
http://www.jeandenisrobert.com/
http://www.clemenceveilhan.com/
http://www.davidmeignan.com/

Les PEOPLE de JeanDenis Robert et Per Sørensen sont entrés dans Paris !

Après ma soirée au Fouquet’s (voir billet du 21 février 2013), il me faut vous raconter un autre week-end People. Les apparences sont trompeuses, n’imaginez nullement que je me complais soudainement dans un parisianisme mondain. Foin des symboles hâtifs et incongrus, les hasards de mon agenda m’ont valu, à quelques jours d’intervalle, de rendre hommage à des amis militants et talentueux tout en partageant en leur compagnie, de riches moments de convivialité.
Ainsi, après avoir célébré, sur les Champs-Élysées, la sortie de l’ouvrage autour du documentaire Tous au Larzac, dans ce qui est devenue, une fois par an la « cantine » de l’académie des César, j’ai fêté la naissance de PEOPLE, le beau-livre, pas uniquement au sens éditorial du terme, du photographe JeanDenis Robert et du poète Per Sørensen.

Les PEOPLE de JeanDenis Robert et Per Sørensen sont entrés dans Paris ! dans Histoires de cinéma et de photographie bocataterblog1

L’événement se déroulait à la Bocata, un chaleureux restaurant à tapas du neuvième arrondissement de Paris.
En dépit de son patronyme, le sympathique patron, Eusebio Serrano, basque de Saint Sébastien, n’est pas un jambon. En effet, outre que sa cuisine satisfait agréablement les papilles, il fait régulièrement de sa petite salle, un endroit accueillant de débat et d’échange, un lieu d’exposition, de lecture, de discussions littéraires ou philosophiques. Des affiches ornent les murs, des journaux et des livres traînent négligemment dans les coins. Ce jour-là, des piles de PEOPLE envahissent deux guéridons.

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Pour ne rien vous cacher, il y a près d’un an, ici même, entre un chili con carne et un café gourmand, JeanDenis Robert m’avait présenté la maquette de son projet. Pire encore, touché notamment par le billet que j’avais consacré à une de ses expositions (voir 27 septembre 2011), il me sollicita pour écrire un texte d’introduction au futur ouvrage.
J’ai découvert depuis, qu’un peu masochiste, il appréciait en moi l’ignoble curieux, hantant les salles d’exposition, les cinémas, les librairies, pour terroriser les artistes, les auteurs, de ses questions cruellement justes, voire intelligentes et perspicaces, comme un insatiable « je veux-comprendre-tout, un increvable « vous-n’avez-pas-tout-dit » !
J’avoue que, sur l’instant, l’ampleur de la tâche sembla dépasser mon champ de compétences littéraires et artistiques ; n’est pas mon vénéré Antoine Blondin, maître du genre, qui veut, même au coin d’un zinc.
Et puis … quelques semaines plus tard, au cœur de l’été dernier, j’envoyai un sms à JeanDenis pour l’informer que j’avais peut-être trouvé l’angle d’attaque ; en somme, comme un accord pour entamer une carrière d’« avant-proposiste ».
Ce qui donnera dorénavant un soupçon de crédibilité à ce que fut ma vie professionnelle si je me réfère à la courte présentation qui en est faite dans le livre : « Cet honteux hédoniste n’a fait que ce qui lui plaisait : surprendre des artistes, raconter la vie des poètes, écouter des cuisiniers (Michel Bras), cuisiner des villages ariégeois, séduire des poules de luxe à Houdan et croquer des fromages en forme de cœur à Neufchâtel ». On aurait pu ajouter : partager les frasques des trublions de Charlie Hebdo, Cavanna, Choron, Reiser, Gébé … Ce n’est pas faux mais un peu lapidaire. Sinon, il vous sera difficile de comprendre que je puisse défendre la retraite à soixante ans !
Bon, pas question de voler la vedette à JeanDenis et Per ! Je ne suis que le rédacteur d’un préambule pour présenter leur « petit peuple ».

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Car pour appréhender le titre PEOPLE de leur album, ne vous mélangez pas les pinceaux qui vous dévisagent sur la couverture !
Si le mot désigne dans le langage courant actuel les personnalités ou célébrités dont la vie privée et l’actualité s’étalent dans les médias, le point de vue et les images du monde de JeanDenis Robert s’inscrivent dans un autre registre. Paparazzo d’un genre particulier, certes toujours à l’affût, il traque des objets juste remarquables pour leur couleur, leur forme, leur matière, le mouvement et les effets plastiques qu’ils peuvent engendrer, avant de leur mettre la tête au (format) carré de son vieil Hasselblad.
Amoureux de la chine, fouineur de greniers, coureur impénitent des bric-à-brac, JDR (l’acronyme est de mode), réhabilite artistiquement, avec avidité, des objets promis à l’inéluctable rejet, fléau de notre société de consommation.
À travers le prisme de son objectif, l’article, l’instrument, l’ustensile, l’outil, le colifichet, la babiole, le bibelot, la bricole, la broutille, la camelote, bref tous ces machins trucs choses aux dénominations dévalorisantes, troquent leur condition d’objet, sinon de dérision du moins dérisoire, pour le statut enviable d’objet d’art et d’admiration.
Avant d’être homme d’image, JDR fabrique, c’est un « homme de mains ». Pour puiser dans les références familiales, je lui reconnais la facétie et l’ingéniosité du héros braconnier de Ni vu ni connu, un film truculent de son père Yves. Pour tromper le gibier, Blaireau alias Louis De Funès confectionnait de subtils appâts avec quatre bouts de bois et de la ficelle. En récupérant des objets en dérive et en les mettant en scène dans des regroupements insolites, JeanDenis piège l’œil et l’esprit du spectateur.
Au gré de son inspiration poétique, s’est constituée une galerie de portraits réunis dans cet ouvrage.
Il tire quatre épingles à nourrice d’un coffret de sa grand-mère et … désormais, des couples de danseurs de tango évoluent dans mon salon, c’est pour cela probablement qu’ils n’apparaissent pas dans le livre. Carlos Gardel, Volver con la frente marchita, les neiges du temps ont blanchi mes tempes !
Les objets dont il tire le portrait deviennent des sujets issus du peuple au sens originel du mot. Ils renvoient souvent aux « gens de peu » chers au philosophe et sociologue Pierre Sansot qu’il me plait souvent de citer. Les pinceaux aux bouilles peinturlurées de la couverture sont les Saltimbanques du poème d’Apollinaire :

« Les enfants s’en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés ... »

Ou encore les Bohémiens de Baudelaire :

« La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes … »

Ces gens du voyage auquel JeanDenis nous invite.

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Faut-il absolument que je sacrifie à la mode du top 5 de mes photographies préférées ?
J’ai une affection toute particulière pour les quatre frères Tiroirs dont les yeux malicieux de titis parisiens rendent un hommage sans langue de bois à la mémoire ouvrière et à la grande tradition des ébénistes du Faubourg Saint-Antoine.
De même, j’ai une tendresse pour l’armée des gueux, un alignement de morceaux de bois et de plumes. Plutôt que celle des légendes arthuriennes qui en décousit avec Mordred en forêt de Brocéliande, je préfère penser aux miséreux, mendiants et va-nu-pieds qui se rangèrent aux côtés des nobles et des Réformés contre Philippe II et la maison d’Orange, durant la bataille des Flandres au seizième siècle.
« Les patries sont toujours défendues par les gueux, livrées par les riches » écrivit Charles Péguy.
N’est-il pas savoureux, en tout cas, qu’un photographe loue ceux qu’on dénomma les iconoclastes parce qu’ils cassaient les images pieuses.
Et comme, JDR n’en est pas à un pied de nez artistique près, farceur, il nous présente François, un moinillon saint-sulpicien, surprenant dresseur de hérissons.

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Quelques personnages illustres posent dans la galerie auprès du petit peuple.
Un coquillage en forme de bicorne impérial, accroché aux branches d’un antique chandelier, et voilà que se profile l’ombre boiteuse de Charles-Maurice de Talleyrand. Qui sait s’il n’attend pas Fouché, un autre ministre de Napoléon abdiquant, pour un souper désormais célèbre.

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C’est le cas aussi de Brassaï ! Certes, tous les immigrés hongrois ne sont pas à dégager, surtout celui-là : Gyula Halász de son vrai nom, de surcroît, photographe comme JeanDenis. Je leur trouve même une certaine ressemblance physique dans le lumineux hommage au maître en noir et blanc, sans doute, l’enchevêtrement de fils de nylon de l’un en écho à la chevelure ébouriffée de l’autre.

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La filiation artistique est incontestable. Pour sa série Graffiti, Brassaï photographia les grattages laissés sur les murs urbains, l’un d’eux illustrant même la couverture de Paroles, le recueil de poèmes de Prévert.

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Je me souviens aussi de sa pomme de terre ornée de germes tentaculaires qui en faisaient une araignée inquiétante. Il l’intitula la « magique circonstancielle ». Celle, peut-être, qui permet à JeanDenis Robert en agençant une sacoche de cuir, une planchette et un crayon d’atelier, de croquer un Charles Vanel presque aussi vrai que nature.

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JDR marie une tondeuse à rouflaquette manuelle à un gros grattoir de peinture, et s’envole alors la complainte de Scarlett et Jerry, un couple inquiétant, réplique « robertienne » de Bonnie Parker et Clyde Barrow. Même pas peur !
Dans cette esthétique du rapprochement d’objets incongrus, il y a un clin d’œil évident au surréalisme, ce mouvement artistique des années 1920 « beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection », pour reprendre la formule d’André Breton empruntée à Lautréamont.
Cela renvoie aussi aux Nouveaux Réalistes dont les conceptions s’incarnaient dans un art de l’assemblage et de l’accumulation d’objets empruntés à la réalité quotidienne. Souvenez-vous, c’était un pauv’gars qui s’appelait Arman, y n’avait pas d’papa, y n’avait pas d’maman, mais plein d’autos qu’il compressait !
Homme de (bons) mots, JeanDenis affuble ses photographies d’une légende. Plus qu’une simple coquetterie formelle, c’est une manière d’offrir au spectateur un éventuel indice pour la compréhension et surtout de solliciter son esprit pour cheminer vers d’autres pistes plus personnelles.
Brassaï, déjà cité, prétendait que « ce n’est pas la photographie qui est à lire seulement, il faut aussi scruter le rapprochement avec une légende inattendue ou un texte, et les étincelles qui en résultent ».

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Une rose desséchée et la rouille d’un cadenas ouvert témoignent de l’amour brisé. « Je m’appelle Brigitte » révèle l’identité de la mignonne envolée.
Quel punch : avec une grosse pierre triangulaire burinée par l’érosion, un galet arrondi, une feuille morte, et quelques glands, JDR nous propose une tronche tuméfiée, une bouche boursouflée, un œil fermé, un nez en capilotade ! C’est l’ex-gueule d’ange déchu après le combat, de Sandro Botticelli boxeur, homonyme de l’un des plus grands peintres de la Renaissance italienne, qui plus est, spécialiste du portrait. Comble de l’ironie pour un sport qu’on qualifie souvent de noble art !

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Nul besoin d’aller à Toulon comme le suggère Arletty dans l’inoubliable séquence sur la passerelle de l’Hôtel du Nord, je respire un vivifiant air artistique en compagnie de toutes ces « gueules d’atmosphère ».
D’autant que pour prolonger notre plaisir, JeanDenis a eu la judicieuse idée de donner feuille blanche à la poésie débridée de Per Sørensen, un pote viking qu’il avait perdu de vue durant un gros paquet d’années, une vie pour certains.
Seule consigne ou contrainte, au nom d’une parité dans l’air du temps, qu’il imagine un texte en écho de chaque photographie.
On ne peut pas suspecter le bougre danois d’être sans papiers tant il noircit avec créativité et volubilité les pages de gauche qu’on lui réclame de remplir.
Autant je possédais une certaine connaissance de l’univers de JeanDenis, autant j’ignorais complètement celui de Per. Heureusement, les transports en commun, hors les jours de grève, favorisent parfois de belles rencontres.
Ainsi, assis sur « l’arbre creux de la banquette du bateau de l’heure de pointe », je découvris sa Cigale du métro.

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« … Avant que le bateau de l’heure de pointe
ne l’emporte à vau-l’eau
inaperçue
par les visages de granite
au même titre que le folklore
d’avant-garde inventée
du petit gitan
sans oreille musicienne
Dans le sifflet de samba policier
énervant
du grillon
nous la rechercherons
Dans la glossolalie délirante aussi
de la sauterelle expulsée de l’Éden ... »

Elle me confia la clé de l’inspiration. Je dus cependant appeler au secours Robert, non pas JeanDenis mais le Petit, pour qu’il m’expliquât la glossolalie. Car, tout descendant d’Harald qu’il soit, Per manie la langue de Molière avec plus de virtuosité que beaucoup d’entre nous. Et c’est peut-être justement cela son pouvoir : le don d’écrire la langue étrange et étrangère de la poésie qu’on n’a jamais apprise.
Je bats ma coulpe et je vous rassure peut-être, à la première lecture, je ne comprends pas toujours grand-chose. « Parler en langues » comme le glossolale, ce serait parler pour ne rien dire, mais c’est aussi tout dire. Effectivement, par une étonnante alchimie, le puzzle des mots se met bientôt en place.
L’aquarelliste autrichien, Aloys Zötl, qui figure dans le livre, reproduisait ses animaux d’après les livres d’histoire naturelle et d’ethnographie de sa bibliothèque. Pour justifier cette démarche pas si éloignée de celle du naturaliste Buffon, un critique d’art affirmait : « Au fond, nous ne savons rien des animaux et Zötl a infiniment raison de corriger la version officielle ». De la même façon, nous ignorons aussi presque tout des people de JDR, et Per Sørensen a bigrement raison de rêver et broder en parfaite liberté sur leur avatar.
Loin de paraphraser dessus, il transcende les « portraits » de Jean-Denis en élevant leur caractère surréaliste à la puissance deux.
À partir de Gaby (Ô Gaby !), un énigmatique trésorier chercheur de trésor, il nous (dé)trousse l’impossible cavale de trois copains mauriciens qui, sous l’empire de champignons hallucinogènes, projettent d’atteindre leur eldorado, le métro parisien, en creusant un tunnel sous l’Afrique.

« Il y a plus de mangues dans les couloirs du métro de Paris que sur les arbres de vos mères !…
…..
Combien de combines « malines » comme ça
pour amasser assez d’argent ? … Argent destiné à pourrir dans sa cachette … dans le fumier !
Car toutes voies d’accès à la forteresse Europe étant bloquées
(air mer routes cols de montagne) seul les VIPs
pourraient fuir la petite prison verdoyante dans laquelle de naissance on tournait en rond !
Une seule solution : passer par en dessous ! Creuser ! … Quoi ? UN TUNNEL SOUS L’AFRIQUE !
Pour en avoir les forces faudrait se piquouser avec du sang de caméléon
Non ! Plutôt MANGER … pas des mangues puisque ce trésor leur avait été volé …
mais des ŒUFS … en forme de champignons hallucinogènes pondus par l’orage !
Et à l’heure nocturne où les crabes sortent de leurs trous et se rassemblent sur la plage
Ils ont commencé à creuser avec les vieilles houes de leurs aïeuls ... »

On rirait volontiers de ce road movie sous les mers si derrière ces pauvres hères, dignes de certains héros des films des frères Coen, ne se cachait pas un fait divers dramatique réel de l’exil.
À partir de Je m’appelle Brigitte, Per se livre à un exercice de style traitant chacune des strophes de son poème à la manière de Ronsard (spécialiste en rose mignonne !), de Rimbaud, d’un rappeur américain et ci-après, de Gabriela Mistral, une poète chilienne :

« Ça va de soi
que ces roses-là
même sublimes
sont incapables d’exprimer profondément
le dialogue poétique entre le bébé
et la purée de légumes
faite main
le matin
par sa maman »

Per truffe ses textes de clins d’œil à des musiques qui lui sont chères. Ainsi, apprend-on que la folle virée de Scarlett et Jerry, mal engagée sur l’air de Frankie and Johnny, un vieux standard américain, s’est finalement achevée paisiblement :

« La tondeuse en tondant faisait le mâle
Avec la toison d’or des agnelettes
En grattant le dos à des buffets Louis XVI
Le grattoir se croyait starlette
Quels amoureux qu’ces deux-là
Ils aimaient TOUT … y a pas de mal ! …

… Le jour où c’est dev’nu obligatoire
d’exhiber ses penchants … Scarlette … Jerry …
furent adoptés par un couple d’antiquaires
et exposés dans leur vitrine de vieux outils
Deux gueux deux vieux amoureux
Et qui ont … bien terminé »

D’autres diront que les deux ont plutôt mal terminé ! Une idylle d’actualité en cette époque où le mariage pour tous défraye la chronique.
Il fredonne presque sans surprise, et pour cause, Lucy in the sky with the diamonds, le LSD des Beatles avec ses Mauriciens allumés. On se surprend à taper du pied sur Just a gigoloqui serait juste un rigolo (Per lui-même ?)

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Per que j’appelle Pierrot désormais, n’oublie pas le populaire piano à bretelles. Comme lors des veillées d’antan, il nous conte l’histoire d’un étonnant paysan et de l’accordéoniste inconnu :

« Notre père à la ferme
loué soit sa lucidité !
voulant nous soustraire à « l’idiotisme de la vie des champs (je ne fais que citer Karl Marx)
notre père s’était servi de l’existant – comme d’autres du blues … de la boxe –
la tradition locale encore tenace
de l’accordéon « boutonneux » diatonique
ce Français rital railleur narguant un monde d’accordéons-pianos au sourire édenté ... »

Je ne vous en révèle pas la fin savoureuse !
Au-delà de son amour pour la musique tout court, Per Sørensen goûte celle des mots. Les siens sont des cris venant de l’intérieur, manifestations de sa rage et de sa révolte, manifestes contre la misère sociale, la souffrance, l’injustice et l’intolérance.
S’agrippant aux quatre vieilles branches avec lesquelles son acolyte Jean-Denis a imaginé un ancien groupe punk, il s’emporte devant le spectacle des « salles d’attente du non-emploi » remplies de loosers réduits à écouter leurs « musiques intérieures », le casque sur la tête.
Il a le bon génie de se mettre dans la peau de celui qui, en équilibre sur un pied au sommet de la colonne de Juillet, place de la Bastille, contemple le peuple abusé :

« Leur faudrait-il vraiment
un nouveau Charonne
mais sans la charge de la police – sans la police –
où la répression est la pression même des manifestants
sur eux-mêmes
pour qu’enfin ils entendent mes avertissements ? ... »

Et la chute, non pas du Génie mais du poème : « - Maman ! Pourquoi il est comme ça, sur une jambe, là-haut ? – Combien de fois je t’ai dit qu’il a envie de pisser ? »
Comme pour toute chute, on s’esclaffe. Génial … évidemment !
Sans mansuétude pour les puissants, Per réquisitionne les objets ciselés « d’un inabordable prix à vie de poumons et de systèmes nerveux corrodés » chez ce Monsieur de Talleyrand qui conseillait de prendre toujours le parti des tondeurs contre les tondus.

« Pendant qu’on y est pourquoi pas honneur aux jeunes des cités décriés
et décrits comme une armée de gueux
et qui lors du crash du concorde à Gonesse
dans un lit d’hôtel hôtelissime
ont été les premiers à porter secours ? »

Per gueule sa révolte dans sa réhabilitation des gueux. Je continuerais volontiers le combat avec l’ami Pierrot et sa plume inspirée.
Plus léger, prenant à témoin Suzanne la Rouge (qui fut un peu nourrice de JeanDenis enfant) et un oiseau possiblement de Prévert, il pourfend avec humour les raconteurs de salades selon lesquelles les Français ne se lavent pas.
« J’en passe et des meilleurs » pour reprendre un vers de Victor Hugo en pleine bataille d’Hernani !

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Lorsqu’il s’agit de refermer le livre, pour marquer son mépris envers les deux cruches de Jacquemare-Ravi, « rondelets négriers pénitenciers notaires épiciers », Per, acrobate des mots, s’en sort par une pirouette en nous déclinant la table des matières.
PEOPLE est une œuvre composée à quatre mains, ne devrait-on pas dire avec un œil, une main et deux beaux esprits ? À la différence de nombreux livres de photographies juste aérées par quelques textes d’une plume prestigieuse, c’est un ouvrage phototextuel, un recueil d’iconotextes. Sans céder à la rigidité d’une classification, il s’agit plus exactement d’un carnet de voyage dans des natures mortes que ressuscitent deux artistes curieux, inventifs et joyeux.
Ne vous offusquez pas de mes références, Georges Perec, Boris Vian et Frédéric Dard burent à la même source. Duettistes complices, Robert&Sørensen nous élèvent, tels Roux et Combaluzier, jusqu’aux degrés supérieurs … du surréalisme ; comme Jacob et Delafon, ils permettent un lavage salutaire … de notre cerveau.
C’est pour toutes ces bonnes raisons que, dans un élan d’amitié et d’admiration, les amis de Per et JeanDenis ont souhaité, le temps d’un week-end, se glisser au milieu de leur bon PEUPLE.

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L’ambiance est chaleureuse à la Bocata. C’est petit, mais il y a de la place.
Dans un coin, sous une tête de taureau, une diaspora de Danois autour de Per écluse quelques canettes de bière San Miguel. César Birotteau, héros parfumeur de Balzac, flairant la convivialité, s’est même invité à leur table. Olé ! C’est aussi cela l’Europe!
Écrits pour être lus à haute voix dans la tradition des poètes surréalistes, la prosodie des poèmes de Per Sørensen est cousine de la langue rappeuse et slameuse d’aujourd’hui.
Justement, Jean-Yves Bertogal dit JYB, poète antillo-réunionnais slameur ultramarin (comme il se définit), en fournit la preuve en prenant en bouche les mots de Pierre. À ses côtés, le saxophoniste Rodolphe Lauretta, ancien élève d’Archie Shepp, chef de file du Psycho Group Trio, apporte avec virtuosité et humour sa couleur musicale.

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De la même façon qu’ils transcendent les portraits de JDR, les textes de Per atteignent encore une autre dimension poétique avec la performance de Jean-Yves et Rodolphe. D’ailleurs, le poète jubile à leur écoute comme s’il les découvrait.

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Autre dégât collatéral, tout à fait réjouissant, il paraîtrait que, depuis qu’il en a effectué quelques lectures, JYB est véritablement hanté, notamment, par les problèmes existentiels de la tondeuse et du grattoir. Il est vrai que « deux ouvriers qui valsent le paso (sur une photo du Front populaire), c’est mal vu  … alors qu’on a toujours admis que deux filles dansent ensemble faute de partenaire » ! Il sait qu’il faut éviter les amalgames en tout genre comme le recommande le proverbe africain figurant sur sa carte de visite : « Le manguier que tu fixes n’est pas le pommier que tu vois ». Un slameur peut en cacher un autre. La relève est déjà assurée avec un petit-fils de Jean-Denis Robert qui s’essaie avec bonheur à la lecture d’Arcimboldo. Puis Michel Dréano choisit, par paresse ou modestie, de lire le texte le plus court de PEOPLE, mais sûrement pas le moins suggestif. Il répond à un portrait que JeanDenis a joliment légendé Émile, miroir aux alouettes.

« Tu me demandes de parler du bonheur
couchés que nous sommes sous les ombrelles des ombellifères
comme si on pouvait parler de l’amour
en le faisant »

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Je rencontrerai Michel Dréano, plus tard dans la soirée. Il ne pouvait pas en être autrement : il est en effet l’auteur d’une chanson Vieil encrier d’encre violette ! « Vieil encrier, vieil encrier? Est-ce que j’ai une gueule de vieil encrier? »

« Dans mon bistrot un peu baroque
Comme tous les matins je cale
Entre mon bloc-notes et mon bock
La page blanche me fait mal
Et je déambule sans fin
Rêveur de terre et de nuages …
Vieil encrier d’encre violette
Devenu depuis talisman
Tu me racontes des bluettes
Quand j’ai le blues en fond d’écran … »

Comme il se présente sur son site, Michel défend une chanson d’aujourd’hui qui revendique sa contamination par le “flow” du “slam”. Voilà que dans la cohue et le brouhaha qui envahissent la salle, mieux qu’un long discours, il déclame une de ses dernières compositions, dédiée au pianiste de jazz Thelonious Monk :

« Qui ?
Frott’ son silex aux mill’ menhirs de Manhattan
Quand les poètes de la Grosse Pomme font leur ramdam ?
Qui ?
Inspiré par les plaintes rauques des Iroquois,
Dans les clairières du quaternaire des séquoias, se lève enfin… ?
Qui ?
Aux équinoxes et aux éclipses, flocons de neige,
Va fair’ tanguer sur son clavier, tout un manège ?
C’est Thelonious, c’est Thelonious
Le moine fou
Au chapeau mou
Qui rôde autour de minuit … »

Le jazz, la scansion cadencée, la gestuelle déhanchée, le petit sourire jouissif au coin des lèvres, il me semble voir surgir devant moi le souffleur de vers Nougaro.
L’instant de grâce est (trop) vite dissipé. Cela me ramène au Jazzman de Per, et sa « musique si sérieuse qu’on ne devrait pas l’affubler de quelque nom que ce soit « !

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Jazz et java copains, ça doit pouvoir se faire, ça se fait même ! Per Sørensen en personne, à la guitare, et son copain danois, l’accordéoniste (qui n’est pas) inconnu, Nils Makela Pedersen, entament un medley musette : La java bleue, La vie en rose, Le dénicheur et évidemment, puisqu’on ne se trouve qu’à quelques dizaines de mètres de la célèbre place :

« C’est une rue
C’est une place
C’est même tout un quartier,
On en parle, on y passe
On y vient du monde entier.
Perchée au flanc de Paname
De loin elle vous sourit,
Car elle reflète l’âme
La douceur et l’esprit de Paris
Un petit jet d’eau
Une station de métro
Entourée de bistrots,
Pigalle.
Grands magasins
Ateliers de rapins
Restaurants pour rupins,
Pigalle »

Arnaud Montebourg trouverait peut-être un peu fort de roquefort qu’un duo danois s’empare de cette valse à la gloire de ce quartier festif de Paris ? Qu’il se dissimule sous sa marinière, car cet immense succès des années 1950 est quasiment une œuvre made in Denmark !
En effet, son auteur et interprète Georges Ulmer, de son vrai nom Jørgen Frederik Ulmer, naquit à Copenhague !
La chanson, à sa sortie, fit scandale et fut même interdite sur les ondes, probablement en raison de ce couplet :

« Clochards, camelots
Tenanciers de bistrots,
Trafiquants de coco,
Pigalle
Petites femmes qui vous sourient
En vous disant: « Tu viens chéri »
Et Prosper qui dans un coin
Discrètement surveille son gagne pain... »

Le discret Eusebio nous invite à passer à table : charcuterie basque, albondigas, empanadas, vin rouge ibérique … Olé encore !
Soudain, le bar plonge dans une semi pénombre d’où surgit bientôt un gâteau éclairé de bougies. JeanDenis Robert atteint, ce soir-là, un âge auquel on peut prétendre à la retraite … il aurait même fait des démarches administratives en ce sens ! Je vous rassure, il a plein de projets en tête.
La soirée se prolonge. Vertige des formes, ivresse des mots, devant quelques derniers verres de contact, on trinque encore au succès de PEOPLE en compagnie de ce Michel Bacchus que JDR surprit en son repaire.

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J’essaie de percevoir derrière sa silhouette « bibendumisée », quelques traits du copain d’avant, beau comme un dieu sculpté par Michel-Ange. J’invite à se joindre à nous, le Glaude et le Bombé, deux autres « amis autodestructeurs éthyliques » (comme écrit Per) chers à René Fallet.
Le dernier carré a du mal à se quitter. Eusebio envisage de baisser le rideau de fer. Pour un peu, avant ma re-traversée de Paris, à l’instar de Grandgil alias Jean Gabin, j’ameuterais volontiers les riverains de la tranquille rue Milton :
« Pour Monsieur Robert, trente et un rue Milton, ce sera quinze euros. Pour Monsieur Sørensen, maintenant c’est trente euros. Je voulais dire trente-cinq. Oh ! C’est plus lourd que je pensais, je crois qu’il va falloir cinq euros de plus pour les frais d’envoi à vos lecteurs hors la capitale ! »
Vous avez compris que je vous encourage vivement à céder, une fois n’est pas coutume, à l’affreux néologisme de pipolisation engendré ici par JeanDenis Robert et Per Sørensen.
PEOPLE est un joyau culturel à (s’)offrir. Son ciselage est un travail d’équipe. Il me faut donc louer aussi Alice Andersen pour les subtiles et élégantes mise en page et calligraphie, ainsi que Jean-Luc Favreau qui a patiemment relu les épreuves. Pour y être modestement confronté avec ce blog, je sais que ce n’est pas une sinécure.

PEOPLE de P. Sørensen et JD. Robert, beau-livre, 68 pages 30×30 cm, 35  € (+4,15 € de frais d’envoi hors Paris)
Pour le commander directement auprès de JD. Robert, cliquer sur le lien http://www.jeandenisrobert.com

Autres informations :

Des clips de JYB : http://universalite-ultramarine.blogspot.fr/
Site de Michel Dréano : http://micheldreano.org/
La Bocata bar à tapas 31 rue Milton 75009 Paris

PEOPLE entre dans Paris

PEOPLE entre dans Paris dans Histoires de cinéma et de photographie avispeopleblog

Vous allez peut-être penser que ma soirée au Fouquet’s (voir billet du 21 février 2013) m’a fait tourner la tête et que je me vautre désormais avec avidité dans un parisianisme outrancier.
Ne mélangez surtout pas les pinceaux qui vous dévisagent ! Le petit peuple de PEOPLE dont le photographe Jean-Denis Robert a tiré le portrait, possède des gueules d’atmosphère régénérée par la poésie surréaliste de Per Sørensen.
À la différence d’Arletty, fiers d’être traités d’atmosphère, ils m’ont même demandé, il y a quelques mois, de les présenter. C’est ainsi que j’ai commencé une carrière d’ « avant-proposiste » !
Patience ! De cela, je vous entretiendrai bientôt quand ce PEOPLE joyeux et malicieux envahira les librairies et les galeries d’exposition: http://encreviolette.unblog.fr/2013/03/09/

Silence, on tourne ! … et on lit !

MEURTRE AU CINÉMA FORAIN de Renée Bonneau éditions Nouveau Monde
UNE ANNÉE STUDIEUSE d’Anne Wiazemsky éditions Gallimard

Ce siècle avait deux ans, Émile Loubet remplaçait Félix Faure qui, à défaut d’être César, n’avait été que Pompée … par sa maîtresse Marguerite Steinheil ! Petit pastiche érotico-historique de Victor Hugo pour vous signifier que nous sommes en juin 1902 lorsque commence Meurtre au cinéma forain, le nouveau polar de Renée Bonneau.

Silence, on tourne ! ... et on lit ! dans Coups de coeur Meurtreaucinemaforaincouverture

En sous-titrant son livre Sur les pas de Méliès, l’auteure (grrr, je n’aime pas, mon correcteur orthographique numérique non plus, la féminisation de certaines professions !) nous emmène pour sa nouvelle enquête au temps où « Méliès, prestidigitateur, met le cinématographe dans un chapeau pour en faire sortir le cinéma », une « image » du sociologue Edgar Morin citée en préambule.
Curieusement, je me retrouve en pays de connaissance. Anachronisme ? À bien y réfléchir, pas tant que cela car l’actualité récente m’y invite. En effet, dans son dernier film, Hugo Cabret, le réalisateur Martin Scorsese imagine la rencontre de son jeune héros avec Georges Méliès, un vieux monsieur tenant une boutique de jouets. Ces jours-ci, les médias n’en ont que pour le triomphe hollywoodien de Jean Dujardin et de The Artist, un hommage aux films muets en noir et blanc.
Raison plus intime, ma grand-mère paternelle, ma merveilleuse mémé Léontine (voir billets du 20 janvier 2008 et 14 février 2008) eut souvent l’occasion de m’évoquer ce temps-là avant de souffler ses cent bougies. Elle avait quatorze ans quand la bande à (Renée) Bonneau commence ses frasques.
C’est l’époque où sévissent les apaches, ainsi appelle-t-on les voyous des quartiers populaires de la capitale. Justement, quelques mois plus tôt, en janvier 1902, du côté de la rue de Bagnolet, un certain Manda de la bande des Orteaux a poignardé Félix Leca, chef du clan des Popincourt, pour les beaux yeux d’Amélie Hélie, une prostituée surnommée Casque d’or à cause de sa chevelure éblouissante. Cela vous dit bien évidemment quelque chose mais pour l’instant, ce n’est pas du cinéma. Nous sommes au premier jour du procès de Manda et une foule dense fait la queue devant les grilles du Palais de Justice pour écouter le témoignage de la jeune femme à la barre. Les deux rivaux seront envoyés au bagne à Cayenne.
Cinquante ans plus tard, grâce à Jacques Becker, le trio Manda, Leca et Hélie, renaîtra sous les traits de Serge Reggiani, Claude Dauphin et Simone Signoret :

« … Au ciné de mon quartier
On peut voir depuis avant-hier
Comment meurt en blanc et noir
Un homme qui a jamais vu la mer
Quand tombe la guillotine
Sur le cou de Manda
Il s’appelait Manda
C’est l’amour qu’on assassine
Et la valse repasse
Et le film se termine
Un menuisier dansait
Et la fille l’aimait
Et cette valse-là
Une femme dans mes bras
La dansait comme personne
Et c’était toi Simone. »

Serge Reggiani évoqua, à travers cette chanson nostalgique, ce film culte dont l’issue est beaucoup plus tragique que dans le fait divers réel. Souvenez-vous, Manda est guillotiné en présence de Casque d’or dans les yeux de laquelle, pour l’inoubliable séquence de fin, ressurgit l’heureux temps des cerises lorsque, sous la tonnelle de la guinguette, les deux amants valsaient tendrement. Comme le gai rossignol et le merle moqueur, nous n’avions plus le cœur en fête.
Jusqu’à sa mort, Reggiani milita pour qu’on préserve de la folie des promoteurs immobiliers, le petit jardin du 44 rue des Cascades, dans le quartier de Belleville, où furent tournées quelques scènes du film.
Je m’égare mais c’est justement une qualité du roman que de faire divaguer l’esprit du lecteur.
Et comme un dicton dit qu’en France, tout commence (ou finit) par des chansons, voilà que Maurice Chevalier se radine avec sa voix gouailleuse :

« Dès que les beaux jours reviennent
Dans les faubourgs ouvriers
À la fin de la semaine
On aime à s’égayer
Par l’av’nue d’la Grande-Armée
On s’en allait autrefois
Sur la route illuminée
Du côté du Bois
Pour les faubourgs
Ah! Quel grand jour!
C’était sam’di
Fête à Neuilly!
Viv’ment qu’a r’vienne
La fête à Neu-Neu!
Qu’on finiss’ la s’maine
En rigolant un peu ... »

Depuis 1815, née d’un décret impérial de Napoléon 1er, la fête à Neu-Neu draine, durant trois semaines en juin et juillet, la populace vers le quartier riche et résidentiel situé entre la porte Maillot et le pont de Neuilly. La grande avenue dont la perspective est aujourd’hui barrée par les tours du quartier de la Défense, est envahie alors de manèges pour les enfants ou à sensations fortes, de montagnes russes, de stands de tirs, de loteries, de ménageries, d’attractions comme les lutteurs de foires, les tableaux vivants et les musées anatomiques. Qui sait si on n’exhibe pas encore dans ces derniers, des « sauvages » semblables à ceux qui font l’objet d’une incroyable exposition actuellement au musée du quai Branly.
Sous prétexte de l’élargissement de l’artère, la fête sera supprimée en 1936. Elle a été réorganisée, depuis quelques années, non loin de là, sous les frondaisons du bois de Boulogne. Est-ce parce que les Neuilléens sympathisants du petit Napo de l’Élysée estiment l’apocope trop ringarde, la fête à Neu-Neu a été rebaptisée fête au bois en 2008 !
En tout cas, en juin 1902, elle bat son plein. Tiens, on y rencontre encore Casque d’or qui semble avoir déjà surmonté sa déception amoureuse. On y retrouve aussi, en cage avec deux lions, Louise Weber plus célèbre sous le pseudonyme de La Goulue. Vous ne pouvez pas ne pas la connaître tant sa silhouette croquée par Auguste Renoir et Toulouse-Lautrec apparaît toujours omniprésente sur les présentoirs des boutiques de souvenirs de la capitale. Elle symbolise l’âge d’or du Moulin Rouge et de la danse du French Cancan. Ayant acquis gloire et richesse, elle quitte le cabaret de Montmartre pour se mettre à son compte comme dompteuse dans les fêtes foraines.
Mais les badauds accourent surtout pour la nouvelle attraction à la mode, le cinématographe sous chapiteau. Certes, les frères Lumière ont inventé le cinéma sept ans plus tôt mais les spectateurs, vite blasés, n’ont même plus peur devant l’entrée du train en gare de La Ciotat et se lassent déjà de scènes de la vie quotidienne comme L’arroseur arrosé. Et alors ? Georges Méliès arrive pour les faire rêver avec plein d’idées de fictions en tête, nées notamment d’un incident lors du tournage d’une scène avec un omnibus sur les grands boulevards. La manivelle s’étant bloquée pendant une minute à la prise de vue, Méliès constate lors du visionnage qu’un corbillard s’est substitué au bus.
Il aménage son « atelier de pose », le premier studio de cinéma en France, sous une immense verrière, dans le jardin de sa propriété de Montreuil.
« Attention, Bon Dieu ! La nef s’écroule ! » Ainsi commence le roman de Renée Bonneau. Méliès avec ses assistants opérateurs tentent de redresser le décor d’une partie du croisillon sud du chœur de l’abbaye de Westminster. Car Méliès, il faut bien vivre, tourne aussi des actualités. Après la mort de la reine Victoria en janvier 1901, on lui a passé commande de vues animées (on ne dit pas encore film) du couronnement d’Édouard VII. Mais pour des raisons de protocole et d’éclairage insuffisant, le tournage en direct live à Londres est impossible. Qu’à cela ne tienne, Méliès reconstitue la cérémonie chez lui avec un garçon de lavoir du Kremlin-Bicêtre sosie du souverain et une danseuse du Châtelet dans le rôle de la reine ! Deux séquences du film n’existeront pas dans le déroulement réel modifié en dernière minute. Comme quoi, la manipulation des images et des consciences ne date pas de maintenant !
Dans le même esprit, il a déjà tourné les obsèques de Félix Faure, ce président de la République décédé soi-disant d’une épectase, et surtout, il a reconstitué la fameuse affaire Dreyfus qui a suscité de très violentes polémiques nationalistes et antisémites, coupant en deux la France de la Troisième République, les dreyfusards partisans du capitaine Alfred Dreyfus, d’origine alsacienne et de confession juive, accusé de trahison, et les antidreyfusards convaincus de sa culpabilité. Vous connaissez le brûlot J’accuse d’Émile Zola paru dans le journal L’Aurore. Méliès réalise peut-être avec ce court-métrage de dix minutes le premier film politique français. Cela lui vaudra de sérieux déboires.
Mais pour aguicher les distributeurs et tenir les spectateurs en haleine, Méliès cherche des procédés nouveaux qu’il met au service de ses fictions : caches, fondus, surimpressions, personnages changeant d’échelle, arrêts sur image … Touche à tout génial, il est l’inventeur des trucages, les ancêtres des effets spéciaux d’aujourd’hui.
Le cinéma de grand-papa est une attraction ambulante. Les distributeurs sont des forains qui achètent comptant les films au mètre. Ils les souhaitent courts afin de multiplier le nombre de séances. Ils sont quatre à la fête de Neuilly à faire découvrir aux badauds ce qui n’est pas encore le septième art.
Sous le chapiteau du Cinéma mondain, Jérôme Dulaar, client privilégié de Méliès, propose un programme très éclectique mêlant la fiction avec L’homme à la tête en caoutchouc et l’actualité avec Éruption volcanique à la Martinique. Dans le premier film, un savant interprété par Méliès lui-même pose sa tête sur une table puis la gonfle à l’aide d’un tube relié à un soufflet ; vous imaginez les gags qui en découlent. Dans le second, le talent de Méliès fait merveille en reconstituant des scènes effrayantes du cratère en feu et de la lave incandescente glissant sur les flancs de la Montagne Pelée, accompagnées en coulisse par des bruitages de l’explosion. Plus magique encore, une odeur de brûlé et de la fumée semblent s’échapper de l’écran. Á couper le sifflet à Steven Spielberg et Georges Lucas réunis ! Sauf que … ce n’est plus du cinéma ! Et le perspicace inspecteur de la Sûreté Louis Berflaut, personnage récurrent des enquêtes de René Bonneau, présent par hasard, avec son épouse costumière chez Méliès (!), sa fille et un ami jeune journaliste du Figaro, comprend vite qu’il s’agit d’un incendie absolument pas accidentel. D’ailleurs, des tracts avec le slogan « plus de cinéma, plus de catastrophes » identiques à ceux découverts lors du terrible incendie du Bazar de la Charité, cinq ans plus tôt, retrouvés sous le chapiteau et collés sur des roulottes, le confirment.
Ça y est, le lecteur plonge dans le polar. Les événements se précipitent ; l’atelier de Méliès à Montreuil est cambriolé puis, à la fête à Neu-Neu, deux roulottes d’un autre forain cinématographe, juif également, sont la proie des flammes. Projecteurs et bandes sont détruits ou volés, notamment celle du Voyage dans la Lune, la toute nouvelle réalisation très attendue de Méliès, le premier film de science-fiction de l’histoire du cinéma.
Nouvelle digression, je vous invite à interrompre quelques secondes votre lecture pour partager l’expédition vers la lune organisée par le club des Astronomes et son président, le savant Barbenfouillis interprété par Méliès en personne. Á bord d’une fusée obus lancée par un canon géant, ils se plantent en plein dans l’œil de l’astre de nos nuits. Dans un paysage délicieusement kitsch, habillés comme s’ils se rendaient à la fête de Neuilly, ils y découvrent monts et merveilles et même quelques autochtones à tête de crevette. Méliès vient d’inaugurer un nouveau genre, la féérie :

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Retour sur terre et montée dans l’horreur, justement, l’affiche de l’œuvre la plus célèbre du cinéaste, sert maintenant de mise en scène macabre au meurtre de Paul Jeckel, le forain propriétaire du Palais des vues animées, retrouvé avec l’œil droit transpercé par un piquet de bois et la bouche ouverte vomissant un morceau de pellicule cinématographique que l’enquête déterminera comme appartenant à … L’affaire Dreyfus.
Ne possédant pas le talent d’Alfred Hitchcock pour manier l’art du suspense, je m’interdis de vous mettre au parfum de toute l’intrigue policière, par crainte de nuire au plaisir de votre lecture. Sir Alfred distinguait la surprise et le suspense : l’effet de surprise consistant à faire apparaître soudainement une chose ou une personne que ni le personnage ni le spectateur n’attendait ; le suspense étant obtenu par un décalage de perception entre les personnages et les spectateurs qui en savent plus qu’eux. Ainsi dans Sueurs froides, le spectateur apprend par un flashback, dès le début de la seconde partie du film, la véritable identité de Judy alias Kim Novak et tout le complot monté contre James Stewart.
Je cite cet exemple à dessein car mes lecteurs les plus fidèles se souviennent peut-être que j’avais commis un billet intitulé Sueurs froides à Dinard (voir articles du 18 mai et 30 juillet 2008) suite à la découverte  du maître du suspense dans un terrain vague de la cité balnéaire. Or, en consultant la biographie de Renée Bonneau, j’ai découvert qu’elle avait imaginé, il y a une dizaine d’années, un roman policier à partir de la statue du grand cinéaste alors dressée à l’entrée de la plage de Dinard, avec en toile de fond, le festival du cinéma britannique. Je n’ai pas la prétention d’affirmer que les grands esprits se rencontrent mais cela a été prétexte à une correspondance très cordiale qui se prolongera probablement par une rencontre à l’occasion de la prochaine édition du festival.
En forme d’épilogue, la mort d’Émile Zola est l’ultime coup de théâtre de Meurtre au cinéma forain. Le 29 septembre 1902, l’auteur de Germinal décède asphyxié suite à un mauvais fonctionnement de la cheminée de son appartement parisien. Son épouse Alexandrine en réchappe de justesse. Le journal nationaliste et antisémite La Libre Parole exulte en titrant à la une Scène naturaliste : Zola meurt d’asphyxie, raillant la théorie du naturalisme développée par l’écrivain. La thèse de l’acte criminel et que le « cochon de dreyfusard » ait été enfumé par un sympathisant de la Ligue des Patriotes est désormais admise comme probable par les spécialistes d’Émile Zola. Les cendres de Zola sont transférées au Panthéon, six ans plus tard. Lors de la cérémonie, un journaliste antidreyfusard ouvre le feu sur Alfred Dreyfus, heureusement sans conséquence.
Après sa série fleuve sur les Rougon-Macquart, Zola avait entamé, peu avant sa mort, un nouveau cycle intitulé Les Quatre Évangiles. Les titres respectifs des deux derniers romans, Vérité et Justice, constituent un savoureux clin d’œil à la réjouissante enquête policière écrite par Renée Bonneau. En effet, entre les jalousies de forains, le piratage de films par des distributeurs mercantiles, les haines nationalistes et raciales, et l’immoralité de certains policiers ripoux, ces deux valeurs sont bafouées allègrement. La guéguerre entre les producteurs et les réalisateurs des nouvelles versions cinématographiques de La guerre des boutons, l’emprisonnement d’un grand flic, les conflits communautaires, l’actualité récente atteste que les mœurs n’ont finalement guère évolué cent dix ans plus tard.
En refermant le livre, je pense aux bandes dessinées de Jacques Tardi qui situe avec une grande fidélité, ses aventures policières dans le Paris du baron Haussmann. Dans Meurtre au cinéma forain, j’ai emboité avec beaucoup de jubilation les pas de Georges Méliès, à l’invitation de Renée Bonneau qui restitue avec bonheur la vie artistique à l’aube du vingtième siècle.
Étonnamment, certaines passerelles naturelles me projettent en douceur dans la lecture d’Une année studieuse, le dernier ouvrage d’Anne Wiazemsky. Bien que classé en sous-titre comme roman, il s’agit plutôt d’une chronique autobiographique qui relate une douzaine de mois de la vie de l’auteur(e).

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Après le cinéma de grand-papa Méliès, je surfe cette fois sur la Nouvelle Vague, le nouveau courant cinématographique apparu dans ma jeunesse. Le terme est né en 1957 de la plume de Françoise Giroud dans l’hebdomadaire L’Express. Apparaît une nouvelle façon de produire, de tourner, de monter et d’interpréter des films, en rupture avec le cinéma classique considéré comme trop conventionnel. Elle s’inscrit dans le contexte socio-historique de l’époque, le début des Trente Glorieuses, la guerre d’Algérie, les révoltes étudiantes, le mouvement de libération des femmes. François Truffaut, Jean-Luc Godard, Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol, Agnès Varda, notamment, en constituent les figures tutélaires. Une nouvelle génération d’acteurs comme Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Léaud, Jean-Claude Brialy, Jean Seberg, Bernadette Lafont, Anna Karina et … Anne Wiazemsky, débarque, touchant ainsi un jeune public. Les 400 coups, Jules et Jim, Á bout de souffle, Pierrot le Fou, demeurent des films emblématiques de ce courant.
Nous sommes au milieu des années sixties. Anne, fille de la princesse Wiazemsky, petite fille de l’illustre écrivain François Mauriac, lycéenne rebelle au collège Sainte-Marie, se sent à l’étroit dans la bourgeoisie catho du XVIe arrondissement de Paris. Avec l’autorisation de son grand-père qui est aussi son tuteur depuis la mort de son père, elle vient de tourner dans Au hasard Balthazar, un film de Robert Bresson. Balthazar est un âne qui croise un certain nombre de groupes humains symbolisant les vices de l’humanité. Anne joue le rôle de Marie dont la triste existence ressemble à celle du pauvre équidé.
Jean-Luc Godard tombe en pamoison devant le beau visage d’Anne digne de la Piéta de Michel-Ange et, en trois occasions, il tente de la séduire. En vain ! Jusqu’à ce qu’elle voie et revoie Pierrot le Fou dont la beauté tragique l’émeut, puis Masculin Féminin : « Un jour de juin 1966, j’écrivis une courte lettre à Jean-Luc Godard adressée aux Cahiers du Cinéma, 5 rue Clément Marot, Paris 8ème. Je lui disais avoir beaucoup aimé son dernier film, Masculin Féminin. Je lui disais encore que j’aimais l’homme qui était derrière, que je l’aimais, lui. J’avais agi sans réaliser la portée de certains mots. »
Brève digression : dans Masculin Féminin, Godard étudie les mœurs de la jeunesse des années 1960 avec en toile de fond, la campagne pour l’élection présidentielle de 1965, et comme premier rôle féminin … Chantal Goya qui ne chantait pas encore Bécassine ! Il saupoudre aussi son film de cartons prémonitoires tels que « Les enfants de Marx et de Coca-Cola. Comprenne qui voudra » et « Le philosophe et le cinéaste ont en commun une certaine manière d’être, une certaine vue du monde qui est celle d’une génération ».
Qui sait si cette dernière sentence ne constitue pas un détonateur pour Anne qui vient d’échouer à son bac de philosophie et doit repasser à la session de septembre. En attendant, elle part se ressourcer dans la propriété familiale d’une amie avec qui elle récolte des pêches. Très vite, le téléphone sonne dans la maison du Gard ; l’amie décroche et passe le combiné à Anne : « Il dit qu’il est Jean-Luc Godard ! » Quelques années plus tard, Michel Fugain chantera « C’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est une romance d’aujourd’hui ». C’est effectivement le début d’un marivaudage très … Nouvelle Vague qui vaut beaucoup par la personnalité des tourtereaux : dix-sept années séparent Anne, jeune fille timide encore mineure, d’une famille catholique, et Jean-Luc Godard, célèbre cinéaste suisse, de confession protestante, qui vient de divorcer d’Anna Karina.
Je crois que le fait d’avoir vécu cette époque et d’avoir connu les protagonistes en ce temps-là, apporte encore plus de saveur à l’histoire. J’imagine le mépris de papy Mauriac de l’Académie Française, de savoir sa petite-fille fricotant avec le sulfureux cinéaste qui trois ans plus tôt avait filmé Brigitte Bardot, allongée nue sur le ventre près de Michel Piccoli : « Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? Et mes cuisses, tu les aimes mes cuisses ? » De quoi faire succomber le « vieux » d’apoplexie !
J’imagine aussi la circonspection du grand-père, prix Nobel de littérature de surcroît, devant une petite chienne adoptée en vacances par Anne, lui grignotant goulûment quelques feuillets de ses Bloc-Notes. Anne a surnommé Nadja sa bâtarde de cocker en référence à l’héroïne d’André Breton. Godard, amoureux cultivé, paraphrase Lautréamont pour décrire l’animal : « Nadja est belle comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection ». Et le cinéaste en pleine préparation de son prochain film La Chinoise, se délectant de la voir mettre en miettes les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, l’encourage même : « Continue ta Révolution culturelle, camarade ! Nadja est un Garde rouge ! » Et par amour pour sa maîtresse, il la promène volontiers pour qu’elle satisfasse ses besoins naturels.
Il est moins patient avec Mauriac à qui il reproche, à l’occasion du procès des ravisseurs de l’homme politique marocain Mehdi Ben Barka, de n’avoir pas l’engagement que manifesta Émile Zola lors de l’affaire Dreyfus.
Cela s’arrangera deux cents pages plus loin, lorsque dans une scène surréaliste, Godard, rasé de près, costume et cravate, effectue en bonne et due forme sa demande en mariage auprès de Bon Papa Mauriac : « Devenir le grand-père de Jean-Luc Godard, quelle consécration ! … devenir le petit-fils de François Mauriac, quelle consécration ! » Entre temps, l’écrivain avait enfin découvert en salle et apprécié quelques films du cinéaste. Ce n’est pas pour autant que Godard le ménagera par la suite. Ainsi découvrant que le grand-père avait manifesté pour de Gaulle en 1968. Il lui écrira : « J’ai appris que vous étiez le 30 mai aux Champs-Elysées. Vous n’avez pas honte ? À votre âge et si près de la mort ? »
Vous imaginez encore Godard, soudain superstitieux par amour, allumant un cierge en l’église de Saint-Germain-des-Prés au matin de l’oral de rattrapage du baccalauréat ?
Godard a le sens de la formule, de l’image qui intellectualise chaque situation même banale. En mettant sa voiture en marche, il définit ainsi l’idylle entre l’adulte et la jeune fille timide et fragile : « C’est comme si deux livres entraient l’un dans l’autre, comme si l’un s’appelait Claudine à l’école (de Colette) et l’autre Lumière d’août (de William Faulkner) » !
Tout au long d’Une année studieuse, Godard, loin de la réputation qu’il traîne, apparaît comme un soupirant délicieux. Il multiplie les délicates attentions envers Anne, son animal-fleur comme il se complait à la qualifier. Un jour, il lui offre les quatuors de Mozart ; une autre fois, il dépose sur son palier Jean-Luc persécuté, le livre de son compatriote suisse Charles-Ferdinand Ramuz, sur la page de garde duquel il a rectifié : « Grâce à Anne W. Jean-Luc n’est plus persécuté ». Il la convie à un repas avec François Truffaut qui lâche : « au contact d’Anne, tu deviens presque sympathique ». Évidemment, il l’emmène au cinéma pour lui faire aimer les films qu’il aime lui-même : Murnau, Renoir, Kazan, Fritz Lang, Rossellini et aussi … Louis De Funès qu’il trouve génial ! Ils dorment chez Jeanne Moreau qui fait un bœuf avec les succès de Charles Trenet. On croise encore Maurice Béjart et Jean Vilar qui s’obstine à appeler La Chinoise, le prochain film de Godard, La Tonkinoise, même en plein milieu du festival d’Avignon.
Plutôt que d’année studieuse, il vaut mieux parler d’une année de vacances du cœur, du corps et de l’esprit. Même si Anne qui a obtenu finalement son bac, entame, sous la pression de Jean-Luc, des études universitaires à la fac de Nanterre. Il l’y conduit de temps en temps avec son Alfa Romeo (!) car il aspire à trouver là-bas matière pour La Chinoise. Il lui offre même une Fiat 850 verte pour lui épargner les fatigants trajets en métro et en train. Anne ne possédant pas le permis de conduire, l’automobile ne sera jamais utilisée sinon dans La Chinoise par Juliet Berto qui interprète une fille de la campagne se prostituant : « Maintenant ça va beaucoup mieux et avec mon argent j’ai pu m’acheter une Fiat 850 » ! Le genre de dialogue propre à rendre folle de rage la maman d’Anne qui n’est pourtant pas finalement si vindicative que cela. En effet, elle se démène pour trouver un gynécologue qui prescrit la pilule à sa fille mineure, inquiète chaque mois de tomber enceinte. La loi Neuwirth autorisant la contraception orale n’est votée à l’Assemblée nationale que le 28 décembre 1967 et il faudra attendre 1974 pour qu’elle soit véritablement libéralisée et remboursée par la Sécurité Sociale. En avril 1971, Anne sera une des signataires du manifeste des 343 femmes affirmant s’être fait avorter et s’exposant à l’époque à des poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement.
Les prémices de mai 68 germent dans les amphis de la fac de Nanterre et Anne la rousse se fait même draguer par un anarchiste rouquin, des mangeurs de Rouy, le fromage qui fait rouiller ? (remarque stupide tirée du billet Les dangers du fromage du 11 février 2012) : « Ce n’est pas que tu sois moche, tu serais même plutôt mignonne, mais enfin, tu n’es pas une beauté non plus, loin de là. Alors de voir tous ces regards sur toi, j’avais envie de comprendre. Cette nana a quelque chose que je ne vois pas. Maintenant, j’ai compris : tu as tourné dans un film d’un type que je ne connais même pas, qui s’appelle Bresson, bref, on te regarde parce que tu es une actrice ! » Et vous, vous avez deviné que le baratineur est Dany le rouge alias Daniel Cohn-Bendit ! Ce n’est pas dans le roman mais savez-vous que Godard le rencontra en 1968 et envisagea de tourner avec lui un western anarchiste intitulé Le vent d’Est.
Lassé des coucheries à droite à gauche dans des chambres d’hôtel anonymes, vous pensez bien qu’ils ne peuvent pas s’aimer sous le même toit que François Mauriac, Jean-Luc Godard a enfin trouvé un appartement, un petit nid d’amour qui, en mars, devient le lieu de tournage de La Chinoise. Des centaines de petits Livre Rouge réunissant les citations de Mao-Tsé-Tung sont rangés sur les étagères. Jean-Pierre Léaud, Juliet Berto et Anne bien sûr sont quelques- uns des camarades que Godard aime appeler ses Robinsons du marxisme-léninisme !
Godard, prônant comme toujours l’anti académisme, réalise là un film documenté/ documentaire de film. D’ailleurs, le premier intertitre affiche : un film en train de se faire. Tiens donc, Godard glisse dans le film, une conférence sur le problème de l’information, citant Méliès, le chantre d’un cinéma à trucs, un peintre de la réalité par l’intermédiaire « d’actualités reconstituées mais véritables » telles que L’Affaire Dreyfus. Ça ne vous rappelle rien ces histoires de cinéma ?
Anne et Jean-Luc se marient sans famille, sans amis, et dans leurs vêtements de tous les jours, le 21 juillet 1967 à Bégnins, une petite ville du canton de Vaud. À la fin de la cérémonie, le maire qui l’avait déjà uni à Anna Karina, lance : « À la prochaine, monsieur Godard ! »
Ça n’a absolument rien à voir mais pour achever mon billet, j’ai envie de vous surprendre, un peu comme il fait dans ses films. Jean-Luc Godard a tourné en 2009 les séquences maritimes de son Film Socialisme sur le Costa Concordia, le paquebot de croisière qui s’est échoué sur un récif de Toscane le 13 janvier dernier.

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La dernière raison d’espérer pour le commandant de bord actuellement à l’Élysée ? Chut, pas de mauvais esprit ! Silence on tourne et … surtout, on lit Meurtre au cinéma forain de Renée Bonneau et Une année studieuse d’Anne Wiazemsky.

 

 


TOUS AU LARZAC Cesar du meilleur film documentaire

Plutôt que d’essuyer quelque invective présidentielle du genre « casse-toi pauvre con », au salon de l’Agriculture, un petit troupeau de brebis aveyronnaises a pris la tangente, vendredi soir, vers le théâtre du Châtelet où se déroulait la cérémonie des César du cinéma 2012.
Bien leur en a pris puisque les éleveurs de leurs aïeules ont été honorés à travers le César du meilleur documentaire qui a récompensé Tous au Larzac réalisé par Christian Rouaud.

TOUS AU LARZAC Cesar du meilleur film documentaire dans Coups de coeur CRouaud-Cesar

Je ne vais pas vous faire l’article à propos de ce superbe film puisque je vous l’ai déjà chaudement recommandé dans un récent billet (http://encreviolette.unblog.fr/2011/12/01/).
Occupé ce soir-là, dans un petit village d’Ariège, avec quelques vaches dont je vous relaterai prochainement les facéties, je n’ai pas suivi la remise du trophée à la télévision. Mais quand j’ai appris la bonne nouvelle, je fus ému, heureux et fier, sans doute comme beaucoup des anciens compagnons de route du réalisateur. D’ailleurs, certains m’ont téléphoné le lendemain pour partager notre joie.
Au moment des remerciements, Christian Rouaud, ancien professeur de lettres, a cité en substance une phrase d’Étienne de La Boétie tirée de son Discours de la servitude volontaire, un texte posant la question de la légitimité de toute autorité sur une population : « Les tout-puissants ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Ce soir, vous avez honoré des hommes et des femmes debout », les protagonistes du film, ces gens admirables qui ont bravé l’armée dix ans durant pour défendre leur terre du Larzac.
Pour pasticher Brassens, nous les copains de Christian Rouaud, ne sommes pas des amis de luxe, ni des amis choisis par Montaigne et La Boétie, mais sur le ventre, nous nous sommes tapé fort qu’il fête son triomphe avec tous les nommés à la brasserie du Fouquet’s. Comme un symbole ?
Chers lecteurs, courez vite Tous au Larzac si le film est projeté dans votre région. Entre western et thriller, il raconte une révolte joyeuse et vous enseigne une passionnante leçon de citoyenneté et de militantisme, autrement enrichissante et épanouissante que les débats pitoyables de la campagne présidentielle.
« Ave Cesar Christian morituri te salutant » Nous attendrons quand même un peu avant de mourir pour saluer tes prochains documentaires.

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Lectures d’en France

Inconsciemment, les vacances scolaires scandent encore mes années de retraite. Il n’est pas si facile que cela de se défaire de ses habitudes, les bonnes comme les mauvaises. Pour ce qui concerne mon propos du jour, il s’agit plutôt d’une excellente car ce temps, passé souvent hors de mes pénates, est propice à une pratique encore plus assidue de la lecture.
Le scénario est quasi immuable avec, quelques jours avant le départ, une promenade dans le rayon librairie de la FNAC pour choisir les prochains ouvrages qui occuperont mes soirées. Sans idée préconçue, le glane s’effectue selon de nombreux critères guidés par l’humeur de l’instant, le sujet attrayant révélé en quatrième de couverture du livre, l’auteur lorsqu’on a déjà lu quelque chose de lui, l’envie suscitée par une critique de magazine ou la présence de l’écrivain sur un plateau de radio ou de télévision, parfois même tout simplement le titre et l’image illustratrice. Encore que je devrais me méfier de cette dernière impression si j’en crois l’équivalent anglais du proverbe « l’habit ne fait pas le moine », Don’t judge the book by its cover, à savoir, qu’il ne faut pas juger un livre d’après sa couverture ! Vérité également affirmée par Honoré de Balzac : « L’habit ne fait pas le moine est surtout applicable à la littérature. Il est extrêmement rare de trouver un accord entre le talent et le caractère » !
Bref, cependant, ma propre intuition, cette fois encore, n’a pas été prise en défaut. En effet, pour meubler les veillées hivernales, la pioche a été fructueuse au point que j’ai envie de vous entretenir, dans l’ordre chronologique de leur lecture, des trois livres que j’ai dévorés au passage de l’an neuf. Après coup, je constate que, sans que cela fût prémédité, ils ont en commun d’évoquer dans des registres très différents, certains aspects de ma douce France … cher pays de mon enfance ajouterait Charles Trenet.

Lectures d'en France dans Coups de coeur Laviestunchoixjaquetteblog

Pour commencer, dans La vie est un choix, le cinéaste Yves Boisset, en rassemblant ses souvenirs, couvre presque quarante ans d’histoire de France. Petit rappel pour les moins cinéphiles d’entre vous et, peut-être aussi parce que la censure d’aujourd’hui plus subtile ou sournoise l’expose moins aux feux de la rampe, Boisset est le réalisateur de films comme L’attentat sur l’affaire Ben Barka, RAS à propos de la guerre d’Algérie, Dupont Lajoie ou encore Le juge Fayard dit Le Sheriff. Le simple énoncé de ces titres définit un homme courageux incarnant un cinéma de gauche, appuyant là où ça fait mal sur quelques pans peu reluisants de la société française, n’hésitant pas pour cela à mettre en danger sa carrière, en permanence.
Je l’ai retrouvé, car j’avoue que je l’avais un peu perdu de vue, lors de son passage dans une émission de France 2 qui nous promet de nous coucher fort tard. En égrenant ce soir-là, de sa voix douce et exquise, quelques anecdotes et aussi vérités, il m’a donné envie de feuilleter ses souvenirs rédigés de sa propre main en deux mois, mettant ainsi à profit le report d’un projet de tournage.
Moi-même fils et petit-fils de hussards noirs de la République, je suis évidemment touché lorsque Boisset brosse brièvement un portrait de ses parents, purs produits de l’ascenseur social que constitua la IIIème République. Ainsi, son grand-père, presque illettré quand il partit au front durant la grande guerre de 14-18, côtoya par chance -si l’on peut dire ainsi quand on passe trois ans de sa vie dans les tranchées- des instituteurs qui lui apprirent à lire et à écrire. En récompense des services rendus à la patrie, il obtint, une fois démobilisé, le droit d’étudier dans une école normale d’où il sortit avec le grade d’instituteur. La vie alors était rude dans les monts du Forez, et, outre d’enseigner dans une école à mi-temps, le valeureux aïeul poursuivit son activité de paysan. Yves se souvient d’avoir assisté à la cérémonie rituelle de l’abattage du cochon, celle-là même dont Jean Eustache tira un magnifique documentaire tourné dans des contrées sensiblement voisines d’Auvergne. Et pour bien marquer sa détestation de Hitler et son manque d’enthousiasme pour De Gaulle, papy Boisset prénommait immuablement ses deux cochons, Adolf et Charlot ! Le père d’Yves, reçu au concours de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, dans la même promotion que Georges Pompidou et Léopold Senghor, embrassa une carrière de professeur agrégé de lettres, français, latin et grec avant de la terminer comme inspecteur général. Pas si anecdotique que cela, il fut aussi détenteur du record de France du 400 mètres en athlétisme, et participa aux Jeux Olympiques de Berlin de 1936 (sous les yeux d’Adolf ? Non, pas le cochon, le führer !). Sa maman fut professeur d’allemand.
Vous pourriez peut-être supposer qu’Yves fut un peu le crétin de la famille en s’orientant vers les paillettes du cinéma. Que nenni, c’était un élève brillant qui aurait dû entrer à Normale Sup, à la fin de son année de khâgne. Il préféra tenter le concours d’entrée à l’IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques) où il fut reçu premier. Au lieu de suivre une voie royale toute tracée, il est d’autres chemins de traverse. Imaginez par exemple qu’au lycée Claude Bernard à Paris, il avait comme professeur d’histoire un banal monsieur Poirier, « au demeurant assez quelconque » nous dit-il, sous les traits duquel se cachait l’écrivain prestigieux Julien Gracq ! Sachez encore qu’au baccalauréat, lors de l’épreuve de français portant sur la Pléiade, plutôt que rendre un devoir très classique autour des mérites respectifs de Ronsard et du Bellay, il rédigea un mini polar d’une vingtaine de pages (quand même ! Comme il ajoute, dans les années 1950, « le lycée n’était pas une plaisanterie de garçon de bains » !)) dans lequel du Bellay, bien qu’innocent, était reconnu coupable d’un crime. Outre le poète du petit Liré puni, Yves fut sanctionné de la note 6 éliminatoire qui lui valut de repasser à la session de septembre où il rafla la mention Très Bien !
Ce n’est pas tous les jours non plus qu’on est accosté à la sortie du lycée par un régisseur de Claude Autant-Lara cherchant l’adolescent susceptible d’incarner le futur héros du Blé en herbe, grand succès tiré du roman de Colette. Cela valut à Yves de tourner un bout d’essai (on ne disait pas casting en ce temps-là) avec la grande Edwige Feuillère et … une bonne paire de claques et un refus catégorique de la part de son père. Ce ne fut que partie remise puisque, alors qu’il était en classe d’hypokhâgne au lycée Louis le Grand, on lui proposa, avec succès cette fois, un petit rôle dans Les Tricheurs de Marcel Carné.
En ouverture de son livre, ce n’est pas surprenant quand on connaît un peu le cinéaste qui a choisi de dire 24 fois la vérité ou le mensonge par seconde, à la vitesse des images sur les bobines, Yves Boisset raconte l’entrée des troupes alliées dans Paris en 1944. Le gamin, placé aux premières loges puisque ses parents habitaient dans une HLM entre la porte de Vanves et la porte de Châtillon, vécut les bombardements en règle par les aviations anglaise et américaine des proches gares de triage de la banlieue sud. Il témoigne que l’arrivée des chars du général Patton s’effectua presque à parité sous les insultes et les clameurs d’enthousiasme. Comme quoi, il y a l’Histoire officielle et … une autre réalité moins reluisante.
Je viens d’évoquer les trente premières pages d’un livre qui en compte trois cent soixante. N’attendez pas de moi que je déflore ici le fourmillement d’anecdotes qui ponctue la passion et le courageux combat menés par Yves Boisset depuis cinquante ans. Vous y retrouvez Raymond Marcellin, celui-là même qui interdit à plusieurs reprises les journaux Hara Kiri puis Charlie Hebdo : « un mauvais ministre de l’Intérieur devenu un excellent attaché de presse » ! En effet, ses manœuvres pitoyables pour censurer avaient pour effet contraire d’attirer les spectateurs dans les salles. On croise l’ombre de Charles Pasqua qui, s’estimant diffamé, avait exigé que dans Le juge Fayard, chaque énonciation du mot SAC (Service d’Action Civique) soit remplacée par un bip. Je me souviens que, lors de la projection en salle, à chaque bip sonore, les spectateurs hilares, comme au bon vieux temps du cinéma muet, criaient SAC ! Drôle d’époque que celle actuelle n’a parfois rien à envier quand on voit monsieur Guéant se réjouir devant les micros de son record d’expulsions hors de l’hexagone en 2011 !
La censure s’acharna aussi contre R.A.S, l’un des quelque vingt films français qui témoignèrent sur la guerre d’Algérie alors qu’environ huit cents ont été consacrés aux Etats-Unis à la guerre du Vietnam.
Vous assistez à un magistral coup de poing décoché par Jean-Paul Belmondo au grand réalisateur Jean-Pierre Melville (dont Boisset était l’assistant) pour avoir injurié Charles Vanel sur le tournage de L’aîné des Ferchaux. Vous apprenez que Dupont Lajoie est entré dans le vocabulaire commun comme synonyme de « beaufitude » depuis le film où l’on découvrit l’immense talent de Jean Carmet autrement que dans des nanars niais (pléonasme ?).
Vous découvrez que Lino Ventura n’acceptait en général que des rôles de héros sympathiques pour que ses enfants n’en gardent pas une image négative.
Moi, pour le fun, à l’occasion, je visionnerai plus attentivement Paris brûle-t-il ? pour repérer parmi les lycéens fusillés par les Allemands à la cascade du bois de Boulogne, deux jeunes inconnus à l’époque, Michel Sardou et Patrick Maurin alias Patrick Dewaere.
Vous, revoyez Le Prix du danger avec Michel Piccoli et Gérard Lanvin, tous deux remarquables! L’action de ce film d’anticipation tourné en 1983, se déroulait au début du vingt-et-unième siècle : nous y sommes et depuis Loft story, la télé réalité a largement rejoint la fiction.
Allez, je vous en ai assez (trop ?) dit ! « Je crois bien que le combat contre la bêtise satisfaite, la démagogie, la lâcheté triomphante et l’injustice, c’est un peu le sujet de la plupart de mes films » résume Yves Boisset. C’est en tout cas une raison convaincante pour vous plonger dans la lecture de La vie est un choix. Vous visiterez quelques recoins de l’usine à rêves que fut le cinéma au temps de son âge d’or lorsque les vedettes étaient encore d’inaccessibles étoiles au volant de somptueuses voitures de sport. Quoique Yves Boisset avisa sur la Croisette, pendant un festival de Cannes, « un vieux bonhomme coiffé d’une casquette en tweed … il avait une démarche extraordinaire, il progressait comme en dansant sur un trottoir ». Boisset comprit tout de suite que c’était la personne qu’il cherchait pour le rôle du docteur Scully dans Taxi mauve. Il accéléra donc le pas et découvrit que ce vieillard, c’était Fred Astaire !
À peine ce livre de souvenirs refermé, je me suis intéressé à ceux d’Ornella Perrugi, ce pourrait être un nom d’actrice italienne comme à la grande époque du néoréalisme. En fait, cette fille de maçon transalpin est l’héroïne du roman de Christian Signol Une si belle école.

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Signol fait partie de ces écrivains régionalistes (sans que cela ait une connotation péjorative, bien au contraire) appartenant au courant de l’école de Brive. Je lus, il y a longtemps, son Antonin, Paysan du Causse. Certains de ses romans comme Les cailloux bleus et Les menthes sauvages furent de gros succès de librairie et de bibliothèques. L’adaptation pour la télévision de sa trilogie romanesque La Rivière Espérance assit définitivement sa popularité.
Cette fois, le sujet et l’illustration de la couverture avec ses bâtons de craie sur un vieux pupitre, ne pouvaient laisser insensible le rédacteur d’un blog intitulé À l’encre violette.
Pour m’être plusieurs fois posé la question lors de ma lecture, je précise qu’il s’agit bien d’un roman, fruit de l’imagination de l’auteur, et non le témoignage d’un couple d’enseignants sous la plume de l’écrivain, même si cela y ressemble fort. C’est tout le talent de Signol qui, consciencieux, s’est documenté et a soumis ses écrits à de vrais instituteurs qu’il remercie à la fin de l’ouvrage.
Donc, à la première personne, Ornella raconte toute sa carrière au sein de l’éducation nationale entre 1954, année de ses débuts à Ségalières, modeste hameau du Lot perché dans les hautes collines du Ségala, et son départ à la retraite en 1990 ; une sacrée gageure réussie en trois cent vingt pages.
« Comment aurais-je oublié cette route étroite qui montait, qui montait, n’en finissait pas de grimper entre des arbres immenses, d’un vert que l’automne ternissait déjà ? Ils semblaient empêcher le car de se frayer un passage entre eux, me donnant l’impression que je n’arriverais jamais à cette destination que j’avais tant espérée, imaginée des centaines de fois : mon premier poste de maîtresse d’école. Un rêve, un espoir enfin réalisés après beaucoup d’efforts, de persévérance et de volonté. »
Une joie, un instant, altérée : « … Quelle ne fut pas ma déception, vers cinq heures, quand j’arrivai devant les six maisons du village, où nul enfant ne jouait sur la place et qui me parut de prime abord désert ! Où étais-je tombée ? »
Ainsi commence l’évocation d’Une si belle école. Elle ressemblait sans doute à celle où enseigna réellement le grand-père Boisset, à l’autre extrémité du Massif Central, encore que lui, il fut autorisé par l’administration à la créer car il n’en existait pas à Saint-André d’Apchon.
Je n’ai lu que quelques lignes et, déjà, mes pensées s’envolent vers ma maman car ainsi, débuta-t-elle également dans la profession. Elle connut sa première affectation à La Feuillie, un modeste village en bordure de la boutonnière du Pays de Bray. Elle me décrivit souvent, avec la même ferveur dans les yeux qu’Ornella, le chemin qu’elle effectuait à pied, sa petite valise à la main, à travers les frondaisons de la forêt de Lyons, depuis la gare du tortillard de Nolléval jusqu’à son école distante de six kilomètres.
Une si belle école, c’est celle que servirent admirablement mes parents à partir de l’entre-deux guerres, c’est aussi celle que j’ai fréquentée de l’autre côté du bureau du maître au temps de ma communale, celle qui transparaît parfois en toile de fond de mes billets. Celle que fait rimer René-Guy Cadou avec la veuve duquel correspondent Ornella et son futur mari. Né au cœur du marais de Grande Brière, fils d’instituteurs laïques, instituteur lui-même, Cadou grandit dans une ambiance de préaux d’écoles, de rentrées des classes, de beauté des automnes, de scènes de chasse et de vie paysanne qui devinrent une source majeure de son inspiration poétique :

« Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison !
A sept ans comme il faisait bon,
Après d’ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l’encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.

O temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau. »

Comprenez alors que des larmes aient coulé sur mes joues, à plusieurs reprises. « Qui donc a jamais guéri de son enfance ? ». Justement, j’ai relevé aussi ce vers de Lucie Delarue-Mardrus, une poétesse et romancière à la mode dans la première moitié du vingtième siècle. Une normande en plus ; par chauvinisme, je vous inflige le début de son poème:

« L’odeur de mon pays était dans une pomme.
Je l’ai mordue avec les yeux fermés du somme,
Pour me croire debout dans un herbage vert.
L’herbe haute sentait le soleil et la mer,
L’ombre des peupliers y allongeaient des raies,
Et j’entendais le bruit des oiseaux, plein les haies,
Se mêler au retour des vagues de midi…
… Ah ! je ne guérirai jamais de mon pays !
N’est-il pas la douceur des feuillages cueillis
Dans leur fraîcheur, la paix et toute l’innocence ? »

Je me suis senti si heureux tout le long du récit d’Ornella, encore qu’une de ses considérations m’eût chagriné : « Je m’étonnai du fait que les plumes fussent des Sergent-Major (« Blanzy-Conté-Gilbert réunis, fabricants exclusifs ») et non pas les Baignol et Farjon que j’avais trouvées à Ségalières et à Saint-Laurent. Je résolus d’en parler au maire, car j’estimais les secondes plus faciles à manier que les premières pour les élèves qui apprenaient à écrire ». Je plaisante bien sûr mais quand même … ! La plume métallique Sergent-Major, le porte-plume, l’encrier de porcelaine blanche et l’encre violette, symboles aujourd’hui « vintage » de l’école républicaine, gratuite, laïque et obligatoire !

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Encore que là-haut, en bordure du Cantal, et sans doute dans beaucoup de campagnes de cette France essentiellement paysanne, la fréquentation de l’école du hameau soit largement tributaire des travaux des champs. La femme du maire, première personne qu’elle rencontre, accueille ainsi Ornella : « Vous arrivez à la mauvaise saison, vous savez ? L’école avant la Toussaint, ici, c’est pas la coutume. Les parents ont besoin des enfants. »
En cette année 1954, les instructions officielles prévoyaient trente heures de classe par semaine, pas de cours le jeudi, mais classe le samedi après-midi. Dans ces horaires, quinze heures étaient consacrées au Français avec beaucoup de lectures et de dictées, et près de dix heures aux mathématiques basées sur le calcul mental, la règle de trois, les fractions et la résolution de problèmes à caractère utilitaire, tels ceux, vous savez, où il fallait trouver l’heure et le lieu auxquels deux trains se croiseraient ! Ils n’auraient plus de sens aujourd’hui puisque les trains n’arrivent jamais plus à l’heure !
Cher lecteur, il va falloir vous accrocher car on vous parle là d’une école correspondant au jurassique inférieur de l’enseignement, soit environ cinquante ans avant l’ère numérique !
Pour emprunter à un genre cinématographique, ce roman est un documentaire. Ornella est confrontée à l’évolution de l’instruction primaire avec ses petites et grandes réformes, la suppression des devoirs à la maison en 1956, l’abandon des compositions et des classements en janvier 1969 avec, en corollaire, l’adoption de la notation par lettres, l’instauration du tiers-temps pédagogique qui bouleverse le fonctionnement de sa classe unique, le regroupement pédagogique intercommunal en 1975, le changement de cap arrière en 1984 du ministère Chevènement qui préconise un recentrage sur les fonctions « lire, écrire et compter », l’institution en 1989 de cycles en lieu et place des classes traditionnelles, sans oublier les manifestations de l’école privée … Pour avoir vécu cela au sein d’un organisme de formation des maîtres, j’imagine la perplexité et l’angoisse des valeureux enseignants face aux états d’âme d’inspecteurs généraux et de technocrates trop souvent déconnectés de la réalité du terrain.
Ornella aime son école, son métier et, plus que tout, ses élèves. Elle fera tout pour leur donner le goût du savoir et les aider à réaliser leurs rêves, comme elle accomplit le sien, malgré l’hostilité ou l’obscurantisme de certains parents, maire et curé des villages où elle exercera. Elle suit en cela les préceptes du code Soleil auquel on la voit se référer : « « Ces enfants d’aspect ingrat, il (l’enseignant) lui appartient d’en faire des hommes : la tâche n’est pas de celles qu’on méprise. Qu’il les observe de plus près, il verra luire le reflet d’une âme toute neuve, argile qu’il pétrira de ses mains et dont il fera des consciences ». Ah ce code Soleil, la « bible » des instituteurs, ainsi appelé du nom de son auteur Joseph Soleil, et non pas parce qu’il leur apporte la lumière, et publié à partir de 1923 par le Syndicat National des Instituteurs !
Ainsi, à Ségalières, il y a le petit François, craintif , souvent absent, maltraité par son père alcoolique. Pour l’avoir défendu avec trop de fougue et tenté de le soustraire à la violence paternelle, Ornella est mutée, au bout de quelques mois, dans une classe unique d’un autre hameau. Elle y achève l’année scolaire avant de rejoindre un poste double à Peyrignac, petit village dans la vallée, sur la suggestion de l’inspecteur primaire, véritable agent double puisque, outre sa fonction pédagogique, il remplit en la circonstance un rôle de conseiller matrimonial. En ce temps-là, l’administration attribuait volontiers une école à deux classes à un couple marié ou à deux jeunes normaliens célibataires susceptibles de s’unir ! Je ressors le code Soleil : « Vie privée et vie publique de l’instituteur : il lui faudra éviter jusqu’à l’apparence d’un abandon. La malignité publique aura tôt fait de conclure de l’apparence à la réalité. Point de fréquentation douteuse, point de ces parties de plaisir trop fréquentes, elles alimentent la critique, non pas seulement pour l’objet illicite qu’on leur prête, mais encore pour les rancunes jalouses qu’elles provoquent.» Je n’ai pas retrouvé l’extrait, mais sachez que ce guère éblouissant monsieur Soleil conseillait même aux instituteurs mariés. de s’adonner au devoir conjugal plutôt les veilles de congés !
À Peyrignac, Ornella prend en charge la classe des grands tandis que le débutant Pierre s’occupe des petits. Évidemment, ils vont s’aimer puis se marier. Je retrouve à travers leurs longues soirées studieuses (sauf le mercredi soir et le samedi soir ?), dans l’appartement de fonction au-dessus des deux salles de classe, où le couple confronte ses pratiques pédagogiques, la même ferveur et la même passion pour le métier qu’exprimaient mes parents lorsqu’ils corrigeaient les devoirs et préparaient leurs cours du lendemain autour du baroque bureau à quatre places au premier étage de notre maison école.
Ornella puise ses dictées aux mêmes sources que mes parents, Le Mas Théotime d’Henri Bosco, À l’ombre des ailes d’Ernest Pérochon, Le Déjeuner de Sousceyrac (un village du Ségala proche de Ségalières) de Pierre Benoit, Le grand Meaulnes, un des écoliers du roman d’Alain Fournier s’appelait même le petit Coffin !
Je souris de ses démêlés avec le maire pour qu’il subventionne le remplacement des livres uniques de Français de L. Dumas édités chez Hachette par ceux de Châtel chez Nathan. Nous sommes en 1955, ne voyez donc pas là une idée saugrenue de notre actuel ministre de l’éducation nationale, inodore et sans saveur.
Ma maman aussi batailla ferme avec le maire, notamment pour que son logement de fonction soit doté d’un cabinet de toilette. Oui, jusqu’à l’âge de dix ans, je connus les délices du broc et de la cuvette !
R.A.S, rien à signaler dans le roman teinté de rose sinon que la guerre d’Algérie, en toile de fond, en noircit bientôt l’atmosphère. Les réservistes sont rappelés, en particulier les instituteurs, car pour le gouvernement, outre les armes, l’éducation doit parler dans le djebel. Pierre n’y échappe pas.
Yves Boisset obtint un Ours d’argent au festival de Berlin pour Dupont-Lajoie, le prix Louis Delluc avec Le juge Fayard et trois Sept d’or pour L’affaire Seznec. Loin des paillettes, Ornella compte à son palmarès admirable, des centaines de certificats d’études, de prix cantonaux et d’entrées en sixième, des récompenses qui signifiaient socialement et économiquement beaucoup pour les familles des campagnes à l’époque. On comprend que des élèves continuent à lui témoigner leur profonde reconnaissance en lui rendant visite longtemps après. Par son combat obstiné, elle a changé le cours de leur vie. Cela m’a toujours ému que d’anciennes élèves, des mères de famille, parfois à la retraite elles-mêmes, sonnassent encore au domicile de ma maman, au crépuscule de sa vie ; de même, qu’en période de nouvelle année, dans la boîte à lettres s’amoncelassent de nombreuses cartes de vœux comme autant de marques de respect et de gratitude. Ainsi aussi, à sa demande, ma mère est partie en terre avec les mots manuscrits d’une certaine Monique qu’elle conservait précieusement dans une petite boîte depuis plusieurs dizaines d’années.
Je cite à dessein ces exemples pour crédibiliser mon propos. En effet, j’ai souvent le sentiment de passer pour un zombie lorsque j’évoque ma si belle école d’autrefois auprès des nouvelles générations. Elle était pourtant bien telle que Christian Signol la décrit avec justesse. Sortez vos mouchoirs et prenez un bon bol d’air frais en vous intéressant au beau destin d’Ornella.
Alors qu’un certain ex-futur candidat à la présidence de la République tua récemment son ennui en compagnie d’une femme de chambre d’hôtel, Jean-Christophe Bailly découvrit ce qu’il appelle « l’émotion de la provenance » dans un appartement de New York, vers 1978, en regardant à la télévision, en version originale, La règle du jeu, le film de Jean Renoir. C’est là qu’il eut la révélation d’une appartenance et d’une familiarité à notre douce France qui le mènera trente ans plus tard à l’écriture de son livre intitulé Le Dépaysement avec comme sous-titre Voyages en France.

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Ainsi, tandis que se profilait un ministère de l’Identité nationale avec son train de mesures strictement xénophobes, il a listé un certain nombre de lieux à visiter ou à revoir afin de comprendre ce que le mot France désigne aujourd’hui et s’il est juste qu’il signifie quelque chose qui par définition n’existerait pas ailleurs. L’évocation de ces lieux, sites ou stations constituent autant de chapitres d’un ouvrage dont on est incapable de définir le genre. L’écrivain lui-même le qualifie de livre composite tenant par certains côtés de l’essai, par d’autres du journal de bord, du récit et même du poème en prose. C’est bien autre chose aussi qu’un guide touristique même si l’auteur émaille fréquemment son propos de citations des Mémoires d’un touriste de Stendhal. Directeur de l’École nationale de la nature et du paysage de Blois, Jean-Christophe Bailly s’avère au fil des pages un peu philosophe, sociologue, géographe, historien et poète. En flâneur érudit, il arpente les lieux communs, encore que cette expression l’irrite quand elle qualifie la France de pays des libertés et ses habitants de cartésiens. Il réussit le tour de force de nous dépayser dans notre propre pays, en mettant en évidence un exotisme tout près de chez nous. À cet instant, je pense à mon père qui, après s’être promené aux quatre coins de l’Europe et même à travers les États-Unis, trouvait, à l’automne de sa vie, plus de charme aux beautés parfois secrètes de son coin de Normandie comme un vieux puits, un colombier ou une chapelle.
Sans vouloir l’effrayer, bien au contraire, j’avertis le lecteur qu’au premier abord, la langue de Bailly peut apparaître complexe tant elle est dense, riche et fourmille de références culturelles dans de nombreux domaines. C’est brillamment intelligent et subtil, ce n’est pas un défaut que diable, et au bout de quelques pages d’acclimatation, il sera conquis par la beauté du propos … et de la France. Il s’agit moins de paysages au sens où nous l’entendons communément que de paysages humains et sociaux appréhendés dans les paysages physiques divers et variés dont recèle notre pays.
Pour la première station de son chemin de passion, Jean-Christophe Bailly nous attend devant le numéro 51 de la rue Sainte-Colombe, dans le vieux Bordeaux, pour nous faire visiter la maison Larrieu, une « fabrique », créée il y a quatre siècles, d’objets hétéroclites liés à la pêche et à la chasse, servant donc à attirer ou attraper des animaux vivants. Brillamment et subtilement, je me répète sciemment, Bailly nous prend de suite dans les mailles de ses filets en agrémentant sa réflexion, de références à l’ouvrage Les Raisons des forces mouvantes de Salomon de Caus, un ingénieur et architecte français né à Dieppe à la fin du seizième siècle, et aux tableaux du peintre du Quattrocento Paolo Uccello. « Ce sont bien ces raisons dont il s’agit et ce sont ces forces qu’il a fallu reconnaître et mesurer pour que chacun de ces filets ou chacune de ces nasses rencontre l’exactitude de la forme … On pense, en contemplant ces résilles de lignes souples ou tendues à la perspective, à cette sorte de nasse aussi par laquelle les peintres ont cherché autrefois à capturer le visible ». De cette boutique girondine, « naît une science infusée du paysage, des procédures de ruse et de lecture liées à des lieux éprouvés comme des territoires et parcourus depuis des siècles : appeaux imitant la grive, la caille ou le sanglier, filets à papillons, cordages, épuisettes et autres outils pour la pêche à pied, mais surtout filets et nasses de toutes tailles et de toutes sortes, à grandes ou petites mailles, extensibles, souples, articulés ». Le titre du chapitre, Nasses, verveux, foënes, etc ..., en soi, libère déjà quelques effluves de la richesse de notre langue et d’un savoir-faire « bien de chez nous ». Sans doute n’est-ce pas un hasard, si ces variétés de filets de pêche me renvoient aux étangs et aux petits matins brumeux de la Sologne de La Règle du jeu.
Plutôt que nager en eau trouble avec les finasseries fumeuses de certains ministres gouvernants sur ce que signifie l’identité française, j’embarque, d’ores et déjà conquis, pour le voyage en eau douce et, souvent à contre-courant, qu’entame Jean-Christophe Bailly. Au propre comme au figuré d’ailleurs, car je le comprendrai bientôt, l’eau douce des rivières et des fleuves constitue le fil des chapitres.
Après Bordeaux, pour la seconde étape, nous remontons la Garonne jusqu’à Toulouse, la grande ville rivale du Sud-Ouest. Entre le pont Saint-Pierre et le pont des Catalans, là où le fleuve amorce un large changement de direction, se situe le Bazacle, le seul gué qui permettait autrefois le passage de la Garonne dans la ville rose. En 1190, le comte Raymond V de Toulouse fit construire un barrage ou chaussée à proximité duquel s’établirent des moulins qui, jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, alimentaient la ville en farine. Puis, le lieu fut reconverti en une centrale hydro-électrique qui existe toujours. Mais ce qui interpelle Bailly, c’est la passe aux poissons, aménagée de telle sorte que le public puisse descendre sous le niveau de l’eau et, à travers un épais hublot, voir passer saumons, aloses, truites et anguilles. Et l’auteur d’évoquer le cycle de vie extraordinaire des saumons qui, dans une folle aventure de plusieurs années, quittent leurs zones de frai, en altitude, tout en amont des rivières, pour rejoindre la haute mer à plusieurs milliers de kilomètres de là, avant de revenir mourir en déposant leurs œufs, exactement sur leur lieu de naissance. Évidemment, il leur aura fallu vaincre auparavant les obstacles des prédateurs même si, pour des raisons de rendement économique, les saumons que nous consommons, sont en fait issus d’élevages industriels. Justement, ce que Bailly retient du Bazacle, c’est cette passe qu’il oppose à la nasse bordelaise, « un lieu où ceux qui passent ne sont ni attrapés ni saisis, un lieu de pure vision, d’atelier contemplatif au-dedans du fleuve », d’autant plus que, précise-t-il avec humour, il ne passe ni ne se passe en général rien, sinon des bulles, malgré la présence d’un compteur témoin.
Pour poursuivre avec le Midi aquitain, je me suis régalé de l’évocation de la Bidassoa, petit fleuve côtier, frontalier sur une dizaine de kilomètres, qui vient se jeter entre Hendaye et Fontarabie. L’écrivain confronte la citation de Pascal Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà à la modeste île des Faisans, simple dépôt d’alluvions qui serait recouvert par les eaux du fleuve depuis longtemps s’il n’avait pas été l’objet d’empierrements, à cause des souvenirs historiques qui s’y rattachent. Incroyable, ce bout de terrain interdit au public, aussi appelé pompeusement île de la Conférence, possède le statut de condominium et est géré alternativement par la France et l’Espagne avec un changement d’administration tous les six mois.
C’est dans une barque, au milieu de la Bidassoa, que s’effectue en 1526 l’échange de François 1er, prisonnier de Charles Quint souverain d’Espagne, contre ses deux fils aînés fournis en otages.
En 1615, sur l’île même, on procède à un échange de fiancées royales : Élisabeth, fille de Henri IV, roi de France, promise à Philippe IV d’Espagne, contre la sœur de celui-ci, Anne d’Autriche, infante d’Espagne, destinée à Louis XIII de France lui-même frère d’Élisabeth de France et fils de Henri IV (vous avez tout saisi ?!).
C’est encore sur cet espace de vase desséchée qu’est signé le 7 novembre 1659 le fameux traité des Pyrénées à l’issue de vingt-quatre rencontres entre les délégations française emmenée par le cardinal Mazarin et espagnole avec à sa tête don Luis de Haro. Outre la réconciliation des deux principales puissances d’Europe, le traité prévoit le mariage du jeune roi de France (tout simplement Louis XIV !) avec l’infante Marie-Thérèse d’Autriche, fille du roi d’Espagne. En guise de dot, l’Espagne apporte à la France le Roussillon, la Cerdagne, l’Artois et plusieurs places fortes en Flandre et en Lorraine telles Gravelines, Thionville et Montmédy. Le mariage est célébré le 9 juin 1660 en l’église Saint-Jean-Baptiste de Saint-Jean-de-Luz.
Entre le dénuement du lieu et les fastes ultérieurs de la Cour du roi Soleil, c’est le point de départ pour l’auteur d’une subtile réflexion dans laquelle on croise dans le désordre le peintre Vélasquez, Maurice Ravel, Edmond Rostand, André Dassary entonnant Maréchal nous voilà, Jean Borotra le tennisman bondissant, Pierre Loti et son Ramuntcho, et même les rugbymen du Biarritz Olympique ! Vertigineux ! En tout cas, lorsque j’irai me promener du côté de Ménilmontant, je saurai désormais pourquoi une rue de la Bidassoa côtoie la rue des Pyrénées, la seconde plus longue rue de la capitale derrière celle de Vaugirard.
Je ne résiste pas à vous parler encore du chapitre consacré à Beaugency dont le pont franchit la Loire, et Vendôme situé sur le Loir. Avec malice, Jean-Christophe Bailly réunit les deux villes en partant d’une comptine, réminiscence de son enfance :

« Mes amis, que reste-t-il
A ce Dauphin si gentil ?
Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme, Vendôme !

Les ennemis ont tout pris
Ne lui laissant par mépris
Qu’Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme, Vendôme ! »

Cette chanson est celle des carillons, celle que reprend, pour scander les heures, le carillon du clocher de la tour Saint-Firmin à Beaugency.

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Ses paroles évoquent le sort de Charles VII qui, à la mort de son père, n’hérite que d’un royaume réduit aux villes de Bourges, Orléans, Beaugency , Cléry-Saint-André et Vendôme (et des territoires méridionaux), le reste revenant aux Anglais selon les termes du traité de Troyes censé mettre fin à la guerre de Cent ans. Ce qui vaut alors à Charles VII, le surnom de « petit roi de Bourges » !
Il retrouve toute sa légitimité et est sacré roi de France le 25 février 1429 après qu’une bergère ayant entendu des voix du côté de Vaucouleurs en Lorraine, lui ait donné un sérieux coup de main lors du siège d’Orléans. Mais vous connaissez l’histoire officielle qu’on vous contait dans les si belles écoles d’antan !
À Beaugency, au pied du clocher de Saint Firmin, trône la statue de la célèbre Pucelle dont nos politiques violent allègrement la mémoire en ce moment. Digression toute personnelle, passerelle sinon sur la Loire mais avec Yves Boisset, l’actrice Edwige Feuillère vécut et repose au cimetière communal de Beaugency !
En fin de chapitre, dans un savoureux exercice de prose poétique, dans l’esprit de la comptine, Jean-Christophe Bailly décline les affluents du Loir (et par voie de conséquence, sous affluents de la Loire : « Venant sur la rive droite : l’Ozanne, la Yerre, l’Egvonne, le Boulon, la Braye, l’Anille, le Tusson, la Veuve, le Dinan, l’Aune et le Casseau.
Venant sur la rive gauche : la Thironne, l’Aigre, la Conie, la Cendrine, le Couetron, l’Etangsort, la Dême, l’Escotais, la Maulne, la Marconne et enfin la Brisse. » C’est cela aussi la douce France !
Un dernier voyage : Jacques Brel (du moins, sa compagne, le temps d’une chanson pleine de flonflons typiquement français) voulait voir Vesoul et Vierzon, Jean-Christophe Bailly a souhaité se rendre à Culoz, petite cité du Bugey, dans le département de l’Ain, qui connut une certaine notoriété comme nœud ferroviaire des lignes en provenance de Paris, Lyon, Genève, Aix-les-Bains et Chambéry. Mal lui en a pris si on s’en tient à ses quelques lignes: « Il m’a semblé tomber là sur une sorte de siphon – non seulement ce qu’on appelle un trou, mais quelque chose de très difficile à décrire, soit l’un de ces lieux, et sans doute y en a-t-il beaucoup, où ni le passé, ni le présent, ni l’avenir n’ont de consistance et où tout semble devoir se diluer dans une sorte de survie qui n’a même pas pour elle l’indolence ». Propos culottés pour les pauvres Culoziens ! Bailly garde le souvenir de deux d’entre eux, un couple de musulmans intégristes, lui en survêtement et barbu, poussant un landau, elle marchant à son côté, intégralement voilée. On pourrait craindre un instant, quelque dérive « bessonniste » ou « guéantesque » qu’il désamorce avec talent : « C’est que la France est faite maintenant de cela, de cela aussi, de ces exils, de ces replis, de ces autels secrets et qu’il y a là comme un effet boomerang de l’époque coloniale, quand des hommes et des femmes, peut-être catholiques, venus d’Alsace ou de Normandie, poussaient eux aussi leurs landaus sur des chemins à Tlemcem ou dans telle petite ville d’Algérie ... »
Je partagerais volontiers avec vous d’autres dépaysements, je pense notamment à la magistrale description des villes soeurs de Beaucaire et Tarascon séparées par le Rhône et leurs légendes respectives du Drac et de la Tarasque.
Je ne saurai trop vous conseiller plutôt d’acquérir cet ouvrage magnifique ; vous en sortirez ravi, plus riche intellectuellement, et finalement peut-être fier d’être Français.
N’oubliez pas non plus mes deux lectures précédentes, si divertissantes également dans leur témoignage d’une certaine identité française.

- La vie est un choix de Yves Boisset, éditions Plon
Une si belle école de Christian Signol, éditions Albin Michel
Le Dépaysement Voyages en France de Jean-Christophe Bally, collection Fiction & Cie, éditions du Seuil

Les délices et supplices de JOHN BATHO

Ce mois-ci, ma chronique Histoires de cinéma et de photographie est brûlante d’actualité. Après Tous au Larzac, le magistral documentaire de Christian Rouaud, je vous confie cette fois mes états d’âme, l’expression colle parfaitement au thème, à propos de Délices et Supplices, la nouvelle exposition du photographe John Batho, présentée à la galerie nicolas silin, rue Chapon, dans un petit coin tranquille du quartier du Marais. Encore qu’il y a quelques jours, une vitrine de la galerie vola en éclats. L’époque est tendue, ainsi, récemment, des catholiques intégristes se sont mobilisés à Toulouse pour désigner à la vindicte publique la pièce de théâtre Golgota Picnic.
Comme l’acte n’a pas été revendiqué, je n’épiloguerai pas sur les pulsions du vandale qui l’ont poussé à manifester contre celles essentielles chez l’Homme, à savoir Éros et Thanatos, que John Batho a mis en point de mire de son objectif. D’ailleurs, le pauvre minable ignore probablement tout de cet étrange couple de dieux grecs que la psychanalyse a réunis au dix-neuvième siècle, et dont l’art s’est souvent emparé parce que la mort et l’érotisme sont les deux grands tabous de l’humanité.
Georges Brassens les évoqua de manière aussi émouvante que truculente dans sa chanson Les quat’z’arts :

« ... Le mort ne chantait pas: « Ah! ce qu’on s’emmerde ici! »
Il prenait son trépas à coeur, cette fois-ci,
Et les bonshommes chargés de la levée du corps
Ne chantaient pas non plus « Saint-Éloi bande encore! »
Les quat’z'arts avaient fait les choses comme il faut:
Le macchabée semblait tout à fait mort. Bravo! ... »

Les Quat’z'Arts, ou plus exactement le bal des Quat’z'Arts, était une grande fête carnavalesque organisée, chaque année au printemps, par les étudiants de l’École nationale des Beaux-Arts de Paris, et qui réunissait les élèves en architecture, peinture, sculpture et gravure auxquels se joignaient les « carabins » de l’École de Médecine. Eu égard au trouble public qu’il générait, il fut interdit par la préfecture de Paris dans le tumulte de 1968. À l’occasion de ce bal défilé, toutes les licences étaient permises, les tenues extravagantes et évidemment des refrains « carabinés » tels celui repris par l’ami Georges confirmant la bonne vitalité de Saint Éloi, évêque de Noyon et conseiller du bon roi Dagobert. Soit dit en passant, les Mérovingiens savaient déjà faire la part des choses, douze siècles avant Freud !
« Mais quel air tourbillonne au tombeau de Lazare/Entends-tu son rythme bizarre/Au bal des hasards Elsa valse et valsera » écrivait Aragon qui fréquenta les Quat’z’arts avec Matisse. Avec tout l’amical respect que je dois à John, qu’il me pardonne si je me trompe, il me plait de trouver dans les photographies de l’ancien professeur des écoles nationales d’art et, notamment, de l’École Nationale des Beaux-Arts de Dijon, la même ironie joyeuse et la même lucidité derrière l’insouciance de surface qui caractérisaient l’ancien exutoire estudiantin.

Les délices et supplices de JOHN BATHO dans Coups de coeur Entr%C3%A9eexpoBathoblogbis

Ainsi, à l’inverse du souverain cité au-dessus, il est bien culotté d’ouvrir son exposition avec une grande découverte d’un slip masculin. D’un blanc immaculé, le sous-vêtement ne trahit aucune marque … sinon celle de « Petit Batho » ? Vous ne pouviez y échapper, tant je retrouve déjà sa maîtrise de valoriser les formes et la matière. Mon premier réflexe suspicieux est même de vérifier s’il ne s’agit pas d’un vrai textile suspendu : non, ceci n’est pas un slip mais bien la photographie d’un slip, ça vous signifie quelque chose ? !
Petit rappel historique au niveau de la ceinture : Etienne Valton, bonnetier à Troyes, créa en 1918 la première culotte sans jambes à laquelle il donna le nom de Petit Bateau en s’inspirant de la célèbre comptine : « Maman les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes ? » Depuis, le slip a sacrifié à l’art et les designers en jouant avec les tailles basses, les couleurs, les matières, l’ont promu comme arbitre des élégances au même titre que la cravate et la chemise.
Il était une fois un slip négligemment jeté au sol qui semblait observer John. C’est ainsi que naquit, il y a trois ans, son idée de séries sur l’érotisme. Et qu’à l’entrée de la galerie et sur un autre mur, telles des cagoules, ces sous-vêtements masculins dévisagent les visiteurs. À moins qu’ils ne les interpellent, qu’ils cachent quelque chose, avouable ou pas, de l’homme soudain nu quand il les ôte.

Bathoexpoblog25 dans Histoires de cinéma et de photographie

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Ces masques étranges me renvoient aux capirotes des pénitents lors des processions de la Semaine Sainte de Séville ou au tadjelmoust, le long turban enroulé autour des yeux et du visage des nomades touaregs de sexe mâle. Historiquement, une peinture de Goya en témoigne, le capirote était enfilé par les flagellants pour l’expiation de leurs péchés ou au temps de l’inquisition par les condamnés pour être humiliés publiquement.
Sans fouiller dans la très sensible symbolique religieuse, selon le dictionnaire Larousse, lever le voile, c’est faire apparaître ce qui était secret, découvrir, trahir, mettre au jour, dénuder, montrer sous son vrai jour, répandre un secret, divulguer, révéler … Tel un miroir, le regard inquisiteur du sous-vêtement de coton, à travers le filtre de l’objectif de John, photographe inventif de soixante-douze printemps, nous renvoie à nos peurs, nos hantises, nos secrets sans doute aussi.

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Hom, 2011, 120 x 90 cm, pièce unique ! Je souris devant la légende de l’œuvre, ce serait donc un sous-vêtement de la marque Hom ! Argument commercial pour briser les tabous, Hom lança sur le marché, en 1970, un modèle de mini slip en voile dans des coloris chair, revendiquant une certaine sensation de transparence !
À ce mur des lamentations masculines, John met en écho un petit coin de tentations féminines. Au bonheur des dames … et des messieurs ! Le procédé est le même : des photographies de slips féminins, cette fois de couleur noire, également repliés.

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L’effet, par contre, est contrasté : très graphique, la broderie avec ses motifs raffinés constitue une ode à la sensualité. Loin de nous inquiéter, ces figures de jersey entretiennent un mystère oriental proche de l’envoûtement.

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Je me retrouve maintenant au fond de la galerie au pied d’un mur de sucettes, ces confiseries fixées au bout d’un bâtonnet, allongées en forme de fer de lance. Sur son site (adresse dans les liens), John les baptise Lolli Pop mais elles ressemblent plutôt à celles du Pierrot Gourmand (les Pégés) que j’achetais, sur le chemin de mon école communale, à l’épicerie de madame Bruet. Savez-vous que nos cousins québécois leur donnent le nom prometteur de suçons ?

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Pour parodier La trahison des images, l’un des tableaux les plus célèbres du peintre surréaliste belge, René Magritte, je m’aventure à reprendre trivialement la fameuse légende : « Ceci n’est pas une pipe » mais … des photographies de sucettes !
Dans la même veine, je ne peux pas passer sous silence la chanson à double lecture Les Sucettes que Serge Gainsbourg mit dans la bouche de France Gall en 1966 :

« Annie aime les sucettes
Les sucettes à l’anis
Les sucettes à l’anis
D’Annie
Donnent à ses baisers
Un goût anisé
Lorsque le sucre d’orge
Parfumé à l’anis
Coule dans la gorge d’Annie
Elle est au paradis
Pour quelques pennies
Annie
A ses sucettes à
L’anis
Elles ont la couleur de ses grands yeux
La couleur des jours heureux... »

Est-il imaginable qu’à la même époque, Jean Ferrat fut interdit d’antenne à l’ORTF pour Nuit et Brouillard et Potemkine tandis que France, jeune ingénue encore mineure, fredonnait ses couplets faussement niais à longueur de journée sur les radios. Obscurantisme et angélisme étaient les mamelles de la censure.
Pour la petite histoire, longtemps après, à la question que pensez-vous de vos anciens succès tels que Charlemagne et Les Sucettes, France, plus mature, aurait répondu : « Ce n’est plus de mon âge, Charlemagne en tout cas » !!!
Les sucettes de John empruntent à Magritte par le changement d’échelle de l’objet réel ici surdimensionné, par la forme d’abstraction aérienne que suscite leur suspension sur le fond blanc, parce qu’elles sont aussi supports de pensées … attendrissantes ou, soyons sincères, libidineuses.

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Voici ce que Magritte confiait lors d’une conférence en 1938 : « Dans mon enfance, j’aimais jouer avec une petite fille, dans le vieux cimetière désaffecté d’une petite ville de province. Nous visitions les caveaux souterrains dont nous pouvions soulever les lourdes portes de fer et nous remontions à la lumière, où un artiste peintre, venu de la capitale, peignait dans une allée du cimetière, très pittoresque avec ses colonnes de pierres brisées jonchant les feuilles mortes. L’art de peindre me paraissait alors vaguement magique et le peintre doué de pouvoirs supérieurs. »
Son propos renvoie à la jeune fille et la mort, thème maintes fois traité par les artistes. La mort, la vie, l’enfance, la poésie se côtoient aussi dans les supplices et délices ressentis par John.
Ses sucettes ont les couleurs acidulées des instants heureux, celles qu’on trouvait déjà autrefois dans ses séries Parasols de Deauville ainsi que Rotors (proches des formes virevoltantes des Lolli Pop !) et Manèges de la foire du Trône.

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Attestations du plaisir, elles dégoulinent ou deviennent presque transparentes à mesure d’être plus ou moins longuement léchées. John Batho ne déroge pas de sa méticulosité coutumière dans le traitement de la forme, de la couleur et de la matière. Un régal !
Délicieuse comédie humaine ! Après son théâtre d’ombres textiles, il nous emmène dans un spectacle réjouissant de marionnettes comestibles. À tel point que pour faire la nique aux sucettes, surgit, dans un autre coin de la galerie, un escadron de tomates curieusement affublées de bâtonnets.

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La présence ici de ce légume fruit est beaucoup moins incongrue qu’il n’y paraît. Dans le Lot-et-Garonne, à Marmande précisément, une légende dite de la pomme d’amour conte comment un galant récompensa sa belle en lui offrant les premières graines de tomates rapportées des îles. Aujourd’hui, la pomme d’amour est une confiserie, souvent vendue dans les fêtes foraines, constituée d’une pomme fraîche couverte de sucre cuit coloré en rouge, et piquée d’un bâton de bois pour la tenir … comme une sucette.

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La tomate eut les faveurs d’une série de neuf peintures de Pablo Picasso. Sans sombrer dans l’humour outrancier d’Alphonse Allais qui intitula un tableau monochrome rouge, Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la Mer Rouge, John Batho fait son marché avec des tomates de la variété Andine cornue, originaire de la Cordillère des Andes. Jouant avec leurs formes biscornues, l’artiste les fige dans des poses très suggestives.
Décidément, la photographie traite de l’agriculture de manière surprenante. L’imagerie populaire voire vulgaire associe souvent la carotte, le concombre et la courgette au sexe masculin au point qu’ils furent les précurseurs des sex toys.
Avec Jean-Denis Robert, j’avais découvert une noix hermaphrodite (voir billet du 27 septembre 2011).
J’aurais cru volontiers que la tomate était représentative de la gente féminine par la douceur de sa peau plaisante à caresser, par sa chair délicieuse à consommer (je parle bien sûr de la vraie tomate de jardin !), par sa couleur aussi rouge que l’expression de la timidité, la pudeur et la confusion. Chez certains peuples d’Afrique de l’Ouest, la tomate est un symbole de fécondité et les futurs mariés doivent en manger avant de s’unir.
Surprise, John Batho, en jouant avec les protubérances de la belle andine comme autant de signes de virilité, indique le contraire. « Le vrai le faux, le laid le beau, le dur le mou, le grand ridé, le mont pelé », il vous apprend tout tout tout sur … la tomate !

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Le « gros joufflu » de l’une d’entre elles rappelle même le célèbre fauteuil tomate du designer finlandais Eero Aarnio.
On en mettrait bien quelques-unes au fond de son cabas. Dans les estaminets du Nord de la France, des sacs à restants sont mis à disposition des clients pour qu’ils emportent chez eux ce qu’ils n’ont pas consommé. Cela pourrait être le sens de la série des sacs plastiques, accrochée près de la sortie, du moins dans la manière que mon inconscient a agencé ma visite.

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John a déjà taillé dans cette veine créatrice avec ses Papiers froissés et ses Plastiques de couleur froide qui exprimaient la misère de l’exclusion des SDF.
Couleur, forme, matière, lumière, constantes de l’univers de Batho, sont encore au rendez-vous. Ici, le rouge, le rose et l’orange des emballages ainsi que leur transparence répondent fidèlement aux sucettes. Le froissé élégant des sacs, évidemment pas innocent, évoque des cœurs et peut-être certaines tenues légères à bretelles d’estivantes.

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À la lecture du texte de présentation de l’exposition, on découvre ici une métaphore de sacs à sentiments, sans doute tous ceux que le photographe a souhaité susciter en nous.
Accablement, culpabilité, malaise, désir, envie, plaisir, gaieté, on passe par tous ces états sur « l’air de trois petits tours et puis s’en vont ... » Il en reste beaucoup de jubilation quand je me retrouve dans la rue Chapon.

Mes remerciements à John Batho et à la galerie nicolas silin pour leur autorisation de photographier.

JOHN BATHO délices et supplices 12 novembre-17 décembre 2011 galerie nicolas silin 6 rue Chapon 75003 Paris

Autres billets consacrés à John BATHO : Croisière dans la couleur (voir archives du16 septembre 2009) et Couleur froide ( voir archives du 17 novembre 2010)

Allez « TOUS AU LARZAC », un film de Christian Rouaud

Un lundi soir, vers 19 heures, place Clichy, au pied de la butte Montmartre ! Quelques brebis mâchonnant une fleur des champs s’affichent sur les kiosques de presse et les abribus. L’œil goguenard, elles observent un agent de police s’époumonant à siffler pour régler la circulation de plus en plus problématique autour de la statue du maréchal d’Empire Bon Adrien Jeannot de Moncey. Il faut dire qu’elles ont une certaine expérience, question de foutre la merde avec les flics et les militaires ! D’ailleurs, elles sont justement là pour vous la faire partager en assurant la promotion du film documentaire Tous au Larzac.

Allez

Malgré la pollution urbaine, un air vivifiant en provenance du Causse me régénère déjà spirituellement. Dans quelques minutes, j’assisterai dans un cinéma militant joliment baptisé Cinéma des Cinéastes, à la projection d’un film militant Tous au Larzac, la toute dernière œuvre d’un réalisateur militant, Christian Rouaud.

crouaudblog dans Histoires de cinéma et de photographie

Christian, ne vous offusquez pas de ma familiarité, c’est d’abord un copain de (presque) trente ans (Putain 30 ans, comme le temps passe !) et un compagnon de route. Alors qu’il exerçait comme professeur de Lettres dans cette banlieue Sud-Est que raconta magnifiquement le romancier René Fallet, sa passion pour les images me le fit rencontrer au stage audiovisuel de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud. Tandis que je participai à l’aventure chez Charlie-Hebdo (voir billet du 23 décembre 2010), son atelier commit Tout ça c’est du cinéma !, un film de réflexion sur les images qui laissait peut-être entrevoir son goût pour le cinéma du réel. Sache Christian qu’en bon gardien du temple, je dois en posséder la matrice au fond d’un carton !
Suite à cela, Christian devint responsable de formation et de production audiovisuelles au sein de l’Éducation Nationale. Dans ce cadre, outre la réalisation de films à destination des professeurs et des élèves, il participa à divers projets socioculturels, tels un circuit interne de télévision à la prison de Fresnes et la création de l’association APTE (Audiovisuel Pour Tous dans l’Éducation) qu’il présida cinq années durant. C’est d’ailleurs dans cette dernière structure que nous fîmes plus amplement connaissance, et que je découvris son savoir-faire, son savoir être et son militantisme déjà rôdé notamment dans les luttes qu’il relate aujourd’hui.
En parfaite amitié, et sur le ton de la plaisanterie, je le chambre parfois en évoquant un festival de vidéo scolaire en Bourgogne, au début des années 1990, au palmarès duquel je lui raflai sous le nez le grand prix ! Le jury, toujours souverain, avait préféré mes Voyages dans La gloire de mon père de Pagnol à ses Allez les petits, un reportage sur une initiation au rugby en école maternelle. Cela dit, jolis prémices, son petit film respirait déjà la gaieté des luttes quand bien même elles ne fussent que sportives et enfantines en la circonstance !
Allez, je redeviens sérieux ! Christian se trouva vite à l’étroit dans son costume d’enseignant cinéaste. Bridé comme beaucoup d’entre nous, par une hiérarchie plus encline déjà à ce qu’on assure sa communication en images, il choisit courageusement de se mettre en disponibilité pour vivre ses rêves. Plus difficile au départ, fut-il d’en vivre…
Christian aime écouter, filmer et nous faire aimer les gens qu’il aime. Et dans le choix de ses sujets, il ne craint pas de déranger les « bonnes consciences ». Ainsi La bonne longueur de jambes raconte le rapport de Patrick et Nathalie, un couple de personnes de petite taille, avec un autiste dont Patrick est le tuteur. Dans L’homme dévisagé, il évoque le parcours d’un pompier, brûlé au troisième degré dans l’exercice de son métier, et défiguré. À la suite de cet accident, naît une rencontre avec un photographe de la brigade dont il devient le modèle durant sa reconstruction : un film poignant mais gai aussi qui pose la question de l’image et de l’image de soi.
Avec Paysan et rebelle, il brosse un portrait de Bernard Lambert (Tin tin tin ajouterait Renaud, le chanteur énervant !), un paysan de la Loire-Atlantique, député démocrate chrétien à 27 ans, figure emblématique des luttes paysannes dans l’Ouest au cours des années 1970, et penseur d’un syndicalisme agricole alternatif qui aboutira à la Confédération paysanne de José Bové.
En 2007, il s’intéresse, cette fois, à la grève ouvrière de l’usine horlogère LIP de Besançon et l’organisation autogérée de l’entreprise. Son Lip, l’imagination au pouvoir (quel superbe titre pour déjà un magnifique film !) avec le dirigeant syndical Charles Piaget en tête, lui vaut d’être nommé à la cérémonie des Césars 2008 dans la catégorie documentaire, en (bonne) compagnie de Barbet Schroeder, Nicolas Philibert et Gilles de Maistre, excusez du peu.
Ce soir, avec l’avant-première de Tous au Larzac, Christian Rouaud nous offre le dernier volet de sa trilogie consacrée aux luttes qui secouèrent la France d’après mai 1968. Conclusion somme toute naturelle tant les combats des ouvriers comtois et des paysans caussenards, contemporains et parfois mêlés, n’avaient pas manqué d’interpeller à l’époque le jeune militant gauchisant du PSU.
Ça fait plaisir de retrouver plein de têtes connues attendant devant le cinéma. Je ne parle pas là de Cécile Duflot, la secrétaire nationale des Verts, présente à titre privé, mais d’anciens compagnons de route que la vie et la retraite ont parfois éloignés. Les cheveux ont blanchi, disparu même chez certains, mais on lit dans les regards le bonheur d’assister à la consécration annoncée d’un ami talentueux. En effet, le journal Le Monde avait publié au printemps un excellent article à l’occasion de la projection hors compétition du film au festival de Cannes. Quant à l’hebdomadaire Télérama, dès juillet, il plaçait la sortie du documentaire comme un des évènements culturels de la rentrée.
Dans une brève introduction, Christian présente les protagonistes du film, il se surprend même dire avec justesse les acteurs, qui s’alignent avec lui devant l’écran. Leurs noms ne s’inscrivent pas régulièrement en tête d’affiche au fronton des cinémas et pourtant, dans quelques minutes, ils crèveront l’écran. Et, sans doute pour ceux qui ne connaissent pas les lieux, il cite un dixième personnage omniprésent d’une beauté à couper le souffle: le PAYSAGE ! Vous savez, fidèles lecteurs, qu’il prêche là un convaincu. En effet, je ne manque jamais quand je rejoins des attaches familiales languedociennes, de m’écarter quelques heures de l’autoroute A9 pour rendre visite à cet acteur fascinant (voir billets du 14 mai 2008 et 5 mai 2009). C’est vrai que ces terres désolées et chargées d’histoire fabriquent de l’imaginaire.
Avec Calmos, un film iconoclaste, Bertrand Blier envoyait Marielle et Rochefort exténués par l’hystérie féministe des années 1970, sur le Causse Méjean. Plus sérieusement, Christian Rouaud, pour nous faire réfléchir en ce temps de crise, nous emmène trepidos vers les grands espaces d’un autre causse, balayés par le vent d’une formidable révolte.
Ça commence fort comme dans un road movie ou un western : dans le ciel azur, un vautour fauve tournoie observant un homme qui court à petites foulées, perdu dans l’immensité aride du causse. Ce sexagénaire à la barbe blanche possède un faux air de Denis Hopper vieillissant, réalisateur et acteur de Easy rider, la moto en moins. Une vertigineuse échappée vers une boucle du Tarn et Millau nous rappelle que ce Far West est français. Le jogger, c’est Léon Maillé, un paysan caussenard « pur porc » comme il dit malicieusement. « Avant j’étais normal, je votais à droite et j’allais à la messe. Ça a changé depuis
Christian Rouaud aborde le documentaire comme une fiction. Il y a des méchants, par ordre d’entrée en scène, Michel Debré, ministre des Armées, sans son entonnoir (!) et André Fanton, son pitoyable secrétaire d’état : « Il y a quand même (sur le Larzac) quelques paysans, pas beaucoup, qui élevaient vaguement quelques moutons, en vivant plus ou moins moyenâgeusement et qu’il est nécessaire d’exproprier (sic) ».

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Quitte à livrer absolument des références cinématographiques, avec un peu d’imagination, on citerait Les 7 Mercenaires de John Sturges dans lequel un petit village de paysans est régulièrement pillé par une horde de bandidos. Encore qu’il faille remplacer les cow-boys et les chevaux par des brebis et des tracteurs, mais bon … Marco Ferreri situa bien sa parodie de western Touche pas à la femme blanche dans le trou des anciennes halles Baltard au centre de Paris !
Ici, tout ça n’est pas du cinéma (!!!) … quoique Léon Maillé acheta très vite une caméra Super 8 pour enregistrer au quotidien le combat de dix longues années, oui dix ans, mené d’abord par les 103 paysans en colère qui signèrent en 1972, le serment solennel de ne jamais vendre leurs terres face au projet d’extension du camp militaire de 3 000 à 17 000 hectares.

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Quel crève-cœur probablement mais aussi quel bel exemple de liberté du documentariste, Christian Rouaud s’interdit de puiser trop largement dans ces archives d’une inestimable richesse, prenant le parti de privilégier la parole des protagonistes, trente ans plus tard, pour montrer aussi, au-delà des faits, comment la lutte a changé leur vie et modifié leur perception du monde. Comme il le confiera lors de la discussion à la fin de la projection, il s’est autorisé aussi à retravailler ces images, en les recadrant, en les accélérant ou les ralentissant, en les passant en noir et blanc parfois, pour leur donner plus un statut dramaturgique que de preuve.
Objectif atteint : nous tremblons par exemple pour la vie de ces femmes de paysans qui s’allongent sur la route devant les chars de l’armée, à l’heure du ramassage scolaire. Nous sursautons même lorsqu’un des engins force le passage. Notre cœur bat fort également pour ces trois gamins du hameau de La Blaquière qui marchent vers un tank l’obligeant à reculer, ou comment des gosses de la terre vainquent le monstre de fer ! Comme déjà constaté dans le film sur les LIP, Christian maîtrise l’art (en bon pédagogue qu’il fut ?) de faire parler les gens, de les écouter aussi, et ensuite de retravailler ce matériau verbal (un merci sans doute au fiston Fabrice) pour élaborer un récit fluide et captivant. Émouvants, truculents, savoureux avec leur accent aveyronnais, tout en restant humbles, chacun à leur manière, ils ont l’éloquence de leur camarade de résistance José Bové rompu aux joutes oratoires. Les noms de ces guérilleros ne vous diront peut-être rien, alors il me plait de vous les citer en guise d’hommage : Pierre et Christiane Burguière, Marizette Tardier, Pierre Bonnefous, Michel Courtin, Christian Roqueirol, Michèle Vincent, et donc Léon Maillé et José Bové. Certains sont nés paysans. D’autres le sont devenus. L’un d’entre eux est prêtre. Pour avoir vécu au plus près le long combat qui les opposa à l’État entre 1970 et 1981, ce sont les porte-parole de tout le peuple du Larzac.

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De haut en bas: Léon Maillé, Pierre Burguière, José Bové et Michèle Vincent

Ils furent alors rejoints par des dizaines de milliers de sympathisants de tout poil issus de toute une génération contestatrice qui n’avait pas supporté que mai 68 s’achevât comme cela, et qui s’engagea donc dans les grandes luttes de l’époque autour de l’avortement, du nucléaire, de l’écologie, un concept neuf. Je me souviens des numéros de Charlie Hebdo et de La Gueule ouverte.

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C’est un sacré melting-pot qui apporta son soutien à la cause du … causse traditionnellement catholique et conservateur : pacifistes, partisans de la lutte armée dans la lignée de Che Guevara, maoïstes, anarchistes, hippies, objecteurs de conscience, mais aussi des ouvriers de LIP et ailleurs, des notables, des fromagers de Roquefort, la gauche classique … ! Comme dans tout bon western, il y a même des Indiens de la tribu Hopi d’Amérique du Nord ! Léon Maillé en rit encore : « C’est complètement bordélique mais ça marche » ! Les comités Larzac essaimèrent dans toute la France. Tout cela ne cessera pas de s’engueuler pendant dix ans mais au final, la décision appartiendra toujours aux paysans locaux.
Raconter dix ans de lutte en deux heures, c’est le pari impossible que ne tente pas de relever Christian Rouaud. Il fait au contraire volontairement de nombreuses impasses s’attachant plutôt, à travers quelques moments-clefs, à construire une montée dramatique de la narration. Il y parvient, avec beaucoup de subtilité, en tenant en haleine le spectateur entre rires et larmes.
Car comme il dit, la lutte est gaie. Comme à Guignol, le public se bidonne par exemple quand un des témoins raconte comment les paysans ridiculisent les militaires en les accompagnant et en révélant leurs planques au cours des exercices d’entraînement. On s’esclaffe devant la remarque malicieuse et la mimique de Pierre Burguière : « On s’est aperçu que les brebis étaient une arme extraordinaire parce que nous on sait comment la prendre une brebis, mais les flics …. » !
Peu charitablement, on rit encore à la vision de jeunots chevelus, sans qualification professionnelle, bien embarrassés avec leur truelle ou leur scie lors de la construction « sauvage » de la bergerie de La Blaquière. Au final, les bâtisseurs de cette « cathédrale » réussiront dans leur entreprise. Et j’ai la chair de poule quand Christian leur rend hommage en construisant une séquence « inspirée » pleine de foi avec la découverte de l’architecture voûtée. L’Agnus Dei au service de la brebis du Larzac !
Je frémis par contre rétrospectivement quand un des témoins, la gorge encore nouée vingt-cinq ans plus tard, évoque le plastiquage criminel (jamais élucidé) de la ferme du couple Guiraud tandis qu’ils dormaient avec leurs sept enfants. Qu’elle est émouvante et admirable, Marie-Rose Guiraud, cette modeste paysanne, prenant la parole devant des milliers de manifestants : « Monsieur Debré nous a parlé d’hectares, de routes, d’eau, d’aérodrome. Il n’a pas eu de paroles pour les gens, les hommes, pour les femmes, pour les vieillards, pour les bergers, pour les enfants … L’argent, l’argent, ils n’ont que ce mot à la bouche ! » Ces propos ne sont-ils pas cruellement toujours d’actualité ?
Quant à Auguste Guiraud, son mari, je l’ai reconnu sur les images d’archives : c’est le berger à l’accent aussi savoureusement rocailleux que les terres de son pays, qui m’entretint auprès de son troupeau, un après-midi brûlant de juillet 1981, de son espérance de connaître enfin le dénouement heureux de la lutte avec l’élection récente du président « Mittterrrrrand »( !).
Émouvantes encore et exaltantes sont les images en couleurs de Tous (ceux qui étaient) au Larzac, ces impressionnantes vagues humaines colorées qui déferlaient vers le Rajal del Guorp (le Rocher du corbeau), composant là un Woodstock français. À chacun de mes passages, je me recueille quelques instants devant cette zone de rochers dolomitiques en bordure ouest de la route nationale 9. J’envie tous ces anonymes qui vécurent ces rassemblements mémorables. J’imagine Graeme Allwright, sous la nuit étoilée, improvisant à la guitare :

« Et tu sais mon vieux, moi aussi
J’aime le Roquefort, oh oh Valery,
(Giscard d’Estaing ndlr)
Tu m’fais d’la peine et à mes amis
C’est peut-être un geste symbolique
Tes canons et pas du beurre
La conclusion est très logique
C’est pourquoi j’ai peur
Pour valoriser le travail manuel
Oh donne-nous l’exemple
Ne chasse pas ces pauvres travailleurs
Qui ont bâti le temple... »

En pèlerinage sur le lieu, Michel Courtin en frissonne encore.
Mon propos n’est évidemment pas de vous raconter tout le film mais bien de susciter votre envie, Debré ou de force, de courir (voir) Tous au Larzac.
À l’issue de la projection, la salle applaudit longuement pendant le défilement du générique. Les ovations scandent le retour dans la salle du réalisateur et de la majorité des « acteurs » pour un riche moment de rencontre. Tandis que les crépitements de mains se prolongent plusieurs minutes encore, j’avoue que, discrètement, j’ai passé un doigt sous mes lunettes pour empêcher que quelques larmes ne coulent sur mes joues.
Elles traduisent confusément plein de sentiments mêlés. D’abord, une joie profonde et sincère pour l’ami Christian assouvissant enfin pleinement la passion qui l’animait déjà quand je fis sa connaissance ; j’espère vivement que ce n’est pas un aboutissement.
Ensuite, tant pis, j’ose malgré tout, une admiration pour les acteurs … de la lutte même s’ils se défendent d’être des mythes ou des légendes. Ils ne peuvent y échapper, les westerns, fussent-ils paysans, en ont toujours générés ! Et en tout cas, une profonde reconnaissance pour les valeurs citoyennes qu’ils incarnent et véhiculent et dont ils nous enrichissent. C’est fou, on a envie de devenir leur ami ! Comme la cardabelle, la plante emblématique de leur pays, ils ont la particularité de capter la lumière et de s’ouvrir … à nous !

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Ils sont tous beaux. Comme les enfants de La Guerre des boutons d’Yves Robert (lire billet du 3 octobre 2011) les paysans de la guerre des moutons ont des vraies gueules d’acteurs ! Je ne souhaite pas les dissocier dans l’éloge. Ce soir, j’ai cependant un regard particulier, au propre comme au figuré, pour Marizette Tarlier. Son beau visage, sa voix et son énergie ne trahissent pas ses 78 printemps. Dans la lutte, elle fut toujours aux côtés de son mari Guy, aujourd’hui décédé, un des stratèges du mouvement au point d’être surnommé le « préfet du Larzac ». Une séquence émouvante devant sa sépulture au cimetière de Saint-Martin du Larzac le rend vivant dans le film. En 1976, Marizette, pour s’être introduite dans le bureau des acquisitions financières à l’intérieur même du camp militaire de La Cavalerie, et avoir détruit une partie des dossiers d’achats, passa une quinzaine de jours en prison !
Comme les ouvriers de LIP, les « 103 » installèrent l’imagination au pouvoir. Durant dix ans, dans leur face à face quotidien avec l’armée et les forces de l’ordre, ils inventèrent des formes d’action astucieuses, souvent drôles, toujours non violentes : des jeûnes (des élus retournèrent même leur assiette lors d’un banquet à Rodez présidé par le président de la République Giscard d’Estaing !), le renvoi de leurs livrets militaires, la construction sans permis de la bergerie de La Blaquière, l’objection fiscale par le retrait des 3 % du montant de l’impôt affectés à l’armée et son reversement à l’association pour le promotion de l’agriculture sur le Larzac, une moisson en soutien au Tiers Monde affamé, le labour du champ d’un « spéculateur présumé » (Faites labour pas la guerre !), les célèbres marches du Larzac à Paris avec des brebis et des tracteurs, les rassemblements du Rajal …
Quelques-uns de ces hauts-faits de lutte s’affichent ce soir dans les couloirs du cinéma. Et puisque José Bové me glisse à l’oreille avec humour, « allez-y, il n’y a pas de droit à l’image », je vous en fais profiter.

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Au stand dans le hall, je me procure Le Larzac s’affiche (édition du Seuil), un « beau livre » de Solveig Letort qui rassemble une centaine d’affiches témoins d’une formidable aventure humaine. En préface, Stéphane Hessel s’y « indigne » : « Pour la terre qui fait vivre, contre les armes qui tuent. La résonance universelle de ce qui est ainsi affirmé dans ce lieu singulier. L’ambiance prophétique qu’on y ressent quant à l’humanité à promouvoir. Oui, l’expérience des luttes du Larzac joue un rôle très particulier dans notre mémoire. C’est comme si elle nous incitait à aborder avec plus de confiance et de détermination les défis vécus comme graves ».
C’est évidemment le message essentiel de Tous au Larzac. Ce film n’a pas de vocation passéiste mais au contraire, il s’ancre dans la terrible réalité du présent. Puisse cette histoire de moutons nous nourrir pour regarder notre monde d’aujourd’hui et de demain, et nous aider à ne pas subir l’inacceptable ; bref, nous rendre moins con … et moins mouton !!!
Dans le concert de louanges qui accompagnent la sortie du film, des critiques, Bertrand Tavernier aussi, font référence à John Ford. Pour ma part, Tous au Larzac a des accents de Milagro, le premier film de Robert Redford en tant que réalisateur, qui narre les épisodes tragi-comiques, autour d’un champ de haricots, du combat des paysans d’un village mexicain contre des promoteurs immobiliers américains. Avec ça, Christian, si tu ne rafles pas cette fois la compression de César … !
Ma conclusion appartient à une jeune spectatrice intervenant au micro : « Je suis née en 1990, je n’ai pas connu le Larzac. Je ne suis pas fille de paysans. Mes parents étaient communistes (elle le répètera trois fois, je la rassure, ce n’est pas une tare ! ndlr). Je vous remercie pour la magnifique leçon de courage et de citoyenneté que vous m’avez enseignée ce soir ».
Soirée magique … Pour la toute petite histoire, un des bonus du film en somme, j’ai fait la connaissance de Michèle Vincent, la dame très aimable qui, il y a quelques années, m’ouvrit sa maison, l’ancienne petite école de Saint-Martin, et me fit la monnaie pour que je puisse acheter Gardarem lo Larzac, le journal du Larzac solidaire (lire billet du 14 mai 2008). Ce problème d’appoint ne se posera plus car j’ai rempli mon bulletin d’abonnement mais … j’aurai peut-être malgré tout envie de la déranger lors d’une de mes futures escapades sur le Causse !

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Je vous recommande l’ouvrage GARDAREM! Chronique du Larzac en lutte de Christiane Burguière, éditions Privat

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