Archive pour la catégorie 'Cyclisme'

en-Cyclopédies … avec Guillaume Martin et Michel Dréano

Savez-vous que, chaque été, je redeviens un vrai gamin en vous racontant les Tours de France d’antan ? Grâce à vous, ou malgré vous car vous ne me « filez pas toutes et tous le train », je me replonge avidement dans la lecture des vieilles revues spécialisées, bistre ou verte, que mon père achetait et que je conserve jalousement. Et lorsque, quelques numéros manquent à ma collection, un ami archiviste, cyclotouriste et blogueur lui-même, m’est d’un précieux secours : en bon équipier, en somme, il me « donne sa roue » !
Mon exercice paraîtra puéril à certains mais je ne fais aucun complexe tant d’autres plumes, bien plus incontestables et incomparables, ont contribué à entretenir la légende des Cycles. J’ai même osé suggérer que si l’immense Victor Hugo avait connu le vélocipède, à quelques années près, il aurait été un possible chantre des premiers Tours de France. Maurice Vidal, compagnon du Tour » et éditorialiste du regretté Miroir du Cyclisme, reprit intégralement un de ses poèmes pour illustrer la malsaine rivalité opposant Anquetil et Poulidor lors d’un Paris-Nice.
Dès ma prime enfance, « je refaisais l’étape », par temps pluvieux (ça arrivait en Normandie), avec mes petits coureurs cyclistes en plomb, sinon sur mon petit vélo vert, une chambre à air autour des épaules comme les champions, dans les cours de récréation de la maison-école familiale ou dans le village. J’avais droit sur mon passage à de décevants « Vas-y Robic » d’encouragement, moi qui n’envisageais la course cycliste qu’à travers mon idole Anquetil, un chef-d’œuvre d’esthétisme pédalant.
Avez-vous remarqué qu’apprendre à lire et à monter à vélo sont deux formes de liberté et d’indépendance quasi concomitantes ?
Au temps de ma communale buissonnière dans le grenier familial, nourri des chroniques des valeureux journalistes de l’époque et des illustrations sépia, j’ai largement enrichi mon socle de connaissances comme on ne jargonnait pas alors dans l’Éducation Nationale. C’était un peu mon « Tour de France par deux enfants », le mythique manuel qui avait accompagné la scolarité des écoliers avant-guerre.
Le Tour de France, c’était ma Nationale 7, une route de vacances « apprenantes », la géographie des provinces, des reliefs, des climats, des gens, leur histoire aussi ; le calcul des écarts, des bonifications et des moyennes horaires rendait les nombres moins complexes, Sans oublier la littérature évidemment : que cherche un écrivain sinon des personnages dont le Tour regorge.
La liste est longue des gens de lettres qui ont écrit de magnifiques pages à la gloire du cyclisme : Dino Buzzatti, auteur du Désert des Tartares, suivit, pour un quotidien italien, le Giro 1949 et le duel épique opposant Achille et Hector, pardon Coppi et Bartali. Le grand reporter Albert Londres évoqua Les Forçats de la route du Tour 1924, repris récemment à la Comédie Française*. Le romancier Luis Nucera m’illumina avec ses Rayons de soleil. L’ancien journaliste Philippe Bordas écrivit des pages sublimes sur les Forcenés avant de se détacher complètement du cyclisme d’aujourd’hui. Roland Barthes consacra quelques unes de ses Mythologies aux champions cyclistes. Christian Laborde, avec la même excellence du verbe que Claude Nougaro, son frère de race mentale, éructa de jubilantes « Vélociférations ». Á travers les exploits de Charly Gaul, Lionel Bourg nous confia son émouvante échappée** d’une jeunesse difficile. On ne guérit pas de son enfance, ni du Tour de France.
Vous pensez bien que ma curiosité fut piquée lorsque j’ai découvert qu’un coureur cycliste professionnel, actuellement en activité, publiait un livre au titre surprenant : Socrate à vélo, le Tour de France des philosophes.

Socrate à vélo

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Son auteur, Guillaume Martin, normand d’origine comme moi, outre de courir sous les couleurs de l’équipe Cofidis, est diplômé d’un master en philosophie. Il a déjà participé à trois Tours de France, obtenant même une honorable douzième place en 2019.
Plutôt qu’une compilation de récits et anecdotes désormais éculés de la belle époque de la grande boucle (hors les billets de mon blog bien évidemment !) que nous resservent certains journalistes, Guillaume a pris le parti de mêler ses deux passions et de réfléchir sur sa pratique de sportif de haut niveau en ayant recours à quelques concepts philosophiques … Stupéfiant ! Son doping est l’intelligence.
Ça commence à Olympie, un jour de décembre, lors d’un rassemblement d’avant- saison de l’équipe nationale grecque de cyclisme. Pour la première fois de leur histoire, l’été prochain, les Hellènes prendront le départ du Tour de France qui retrouve sa formule par équipes nationales.
Quelle surprise ! Je me souvenais bien d’un coureur à pied sur la route de Marathon, mais d’aucun cycliste professionnel originaire du Péloponnèse sinon, dans mon enfance, de deux azuréens, les frères Lazaridès : l’un Lucien, vainqueur du Circuit du Théâtre Romain 1942 (!) mais aussi troisième du Tour de France 1951, l’autre, le cadet, Apostolos dit Apo, surnommé « l’enfant grec », un excellent grimpeur très populaire à la suite de son succès dans le « Petit Tour de France » organisé à la hâte, entre Monaco et Paris, en 1946, en prélude au retour de la vraie grande boucle, un an plus tard.

Lazarides

Lors de la sélection des équipes, outre que la Grèce demeure le berceau du sport moderne, les organisateurs, ont été particulièrement impressionnés par la qualité du dossier de candidature rédigé par les coureurs eux-mêmes, mettant en avant des arguments s’enchaînant selon une logique implacable. Entre ébahissement et jubilation, nous faisons connaissance des coureurs choisis pour assurer la communication auprès des médias : l’expérimenté Socrate, plusieurs fois vainqueur de la Ronde des Carpates et du Tour du Péloponnèse, son fidèle lieutenant, le musculeux Platon, enfin Aristote, un jeune aux dents longues mais au sens tactique déjà affirmé, qui s’est révélé dans le Tour de Macédoine.

SocratePlatonaristote01

Justement, ce dernier déclare : « Il faut jouer pour devenir sérieux ». Et Martin de prendre le relais : « Quand on dit de telle personne : « elle est ceci ou cela », cet « être » n’est qu’une facilité de langage. Car contrairement aux choses, l’humain n’est pas, il a à être. On ne peut parler d’être authentiquement qu’une fois la mort advenue. Si je comprends bien, désormais, Poulidor est enfin et définitivement « l’éternel second » d’Anquetil, alors qu’auparavant, il se résignait trop facilement à cette condition et ce cliché de journaliste adopté également par le public.
« On ne naît pas cycliste ou philosophe, ou cycliste-philosophe, on le devient. Ce préalable étant admis, il devient possible de s’amuser avec les identités. Il devient possible de jouer au cycliste-philosophe. Il devient possible de jongler avec les généralisations, les réifications, les clichés. Quelque chose en ressortira nécessairement : une vérité, une question, un éclaircissement, un moment de drôlerie … La philosophie, en dépit de ses airs austères qu’elle se donne souvent, est elle aussi une forme de jeu. »
Guillaume Martin se livre à une réjouissante farce, néanmoins subtile, où des philosophes enfilent maillots et cuissards et enfourchent un vélo pour préparer le Tour de France, la plus prestigieuse des compétitions sportives.
Ainsi, l’on partage l’entraînement de la formation allemande sur les routes venteuses et pluvieuses des Flandres, sous la direction d’un étonnant manager, l’inventif Albert Einstein en personne, nommé pour « ses connaissances en physique du sport, son esprit d’analyse et sa bonne humeur fédératrice ».

Einstein à vélo

Les premiers résultats ne sont guère probants au sein de la Mannschaft qui compte pourtant dans ses rangs d’excellents coureurs de métier tels Jan Ullrig, les sprinters Rudi Altich et Erik Zadel, le baroudeur Jens Vogt (les férus de cyclisme auront reconnu d’authentiques champions dont l’écrivain a légèrement modifié l’identité). Certains d’entre eux accusent une certaine surcharge pondérale qu’ils mettent sur le compte de la fumeuse théorie du directeur technique selon laquelle « la masse c’est de l’énergie, E=CM2 ou je ne sais plus quoi » !
Pour Einstein, les coureurs grecs seront durs à battre en juillet, parce qu’ils pensent. Et afin que l’équipe germanique se comporte honorablement sur le Tour, dont le départ sera donné qui plus est à Düsseldorf, il décide d’injecter de l’intelligence et, en conséquence, d’organiser une sortie de détection pour repérer les meilleurs philosophes adeptes de la petite reine.
Un plateau de vedettes dont rêverait tout organisateur de débat philosophique sinon de course cycliste … jugez vous-même : Friedrich Nietzsche, Hegel, Martin Heidegger, Emmanuel Kant, Schopenhauer, Husserl, Leibniz, Marx.
L’expérience révèle ses limites : ainsi Kant, bien qu’en passe de consacrer un ouvrage à la Critique de la raison vélocipédique, déteste s’éloigner de sa ville natale de Königsberg et prend prétexte de la pluie, pour « mettre la flèche à droite ».
Puis on a senti le nihilisme s’emparer de Schopenhauer, l’auteur du Monde comme volonté et comme représentation.
Heidegger, de son côté, se plaint que la sélection ne soit pas composée uniquement d’Allemands de souche, visant là essentiellement la présence de Freud, Autrichien mais pas que … Il est surtout juif (comme Einstein soit dit en passant) !
Einstein, qui accompagne le groupe à vélo électrique, note les visages marqués : « Hegel, quoique content de savoir que son rival Schopenhauer avait renoncé avant lui, regrettait sa tranquille chaire de professeur à l’université de Berlin, Husserl, le dos de plus en plus voûté, se repliait littéralement sur lui-même, en bon phénoménologue. Quant à Leibniz, l’expression déformée par l’effort, il en venait à douter de vivre dans « le meilleur des mondes possibles » … Qui diable pouvait bien mener pareil tempo ? Á coup sûr c’étaient Vogt et Altich qui voulaient marquer leur suprématie. »

Altich et Anquepil 2Nietzsche

Un par contre qui faisait mieux que tenir la dragée haute au « colosse de Mannheim » (surnom du vrai Rudi Altig), c’était Nietzsche. Conquis, Einstein l’informa que, d’ores et déjà, il le sélectionnait pour le prochain Tour de France, invitation que le philosophe déclina immédiatement, expliquant qu’il ne désirait pas être intégré à un collectif, avant de remettre du braquet puis lâcher Altich et compagnie.

Karl Marx

Karl Marx se manifesta alors, redonnant un peu de baume au cœur à Einstein contrarié par la décision de Nietzsche, : « Moi je crois énormément en la force du collectif ! Sans union, point de lutte possible ! »
Que Guillaume Martin choisisse, dans son récit, d’installer Friedrich Nietzsche comme le meilleur des vélosophes n’est pas une surprise puisque l’intitulé exact de son mémoire de master était : « Le sport moderne : une mise en application de la philosophie nietzschéenne ? », une réflexion sur les connexions possibles entre l’intelligence théorique (celle de l’esprit) et l’intelligence pratique (celle du corps).
« L’homme éveillé, l’homme qui sait, dit : « Je suis corps absolument et rien d’autre ; et âme n’est qu’un mot pour désigner une qualité du corps. » Le corps est une grande raison. »
Aussi, par l’entraînement, le sportif travaille littéralement à s’incorporer certains mouvements afin de les rendre automatiques, instinctifs. Les fastidieuses heures de selle servent à améliorer la fluidité et l’efficacité du coup de pédale, à développer l’activité réflexe de son corps notamment lors d’une chute. Et Martin de prendre pour exemple Anquetil qui, au-delà d’un talent naturel, parcourait des kilomètres derrière derny pour obtenir une pédalée incomparablement ronde et fluide, j’en fus le témoin quand il s’entraînait derrière l’engin piloté par André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.

Grand prix des Nations 1953(velo La Perle)

Parallèlement aux entraînements, le cycliste moderne doit respecter un mode de vie sain, Nietzsche peut être de bon conseil, lui qui sur les questions de diététique en connait un rayon !
Guillaume Martin évoque aussi les relations aux médias et au public qui appartiennent à la panoplie du coureur d’aujourd’hui. Platon ne se dérobe pas, ainsi on le voit échanger avec Plotin, son cadet de sept siècles, sur le réseau social Morphaïbiblion, littéralement « livre du visage », Facebook pour les anglophones ! Je like !
Et nos petits Français, où sont-ils ? Il en est un qui fait du vélo, « seul, divinement seul », dans les Pyrénées, précisément au-dessus de Luchon, dans le Port de Balès que, coïncidence, je visitais en auto au moment où je lisais ce livre.

Blaise Pascal

C’est une vieille connaissance que j’eus l’occasion de côtoyer autrefois du côté de Port-Royal lorsque je randonnais à vélo en vallée de Chevreuse.
Il s’appelle Pascal, à l’aise Blaise : « Il n’avait pas peur de la souffrance. Selon lui, souffrir était le lot de tous. L’homme est un être naturellement malade. Plutôt que d’occulter cette nature, il fallait l’assumer, pour ce faire, quoi de mieux que de parcourir les routes de France et de Navarre à la seule force des mollets ? »…
« Si Pascal pédalait, c’était pour perdre pied, rêver, méditer, communier avec ces paysages grandioses l’encerclant – et avec Celui qui en est la cause. Voilà pourquoi Pascal est heureux pendant qu’il escalade le Port de Balès. Il sait qu’un ordre préside à cette douleur qui lui brûle les cuisses … grimpant, souffrant, Pascal avance solitaire et joyeux vers ce Dieu qui l’attend. »
Sauf, et cela est arrivé à tous ceux qui, ahanant, luttent contre la pente, il est rejoint et laissé sur place par un cycliste surgi de nulle part : certains le surnomment l’aigle de Sils-Maria, vous aurez reconnu Nietzsche en stage d’altitude dans le col pyrénéen emprunté par le prochain Tour de France.
« Ne sais-tu pas que Dieu est mort ? Ne sais-tu pas que depuis que nous l’avons tué, il n’y a plus d’ordre, plus rien de sacré ? Nous avons destitué Dieu. Nous devons inventer de nouveaux jeux sacrés. C’est pour cela que je participe au Tour … », ainsi parla Zarathoustra qui se mit en danseuse et déposa Pascal !
L’idée germa bientôt dans l’esprit de Blaise : « La vie sans Dieu est une vie de misère. Mais Dieu ne peut plus être la solution. Quoi de mieux que la grande messe de juillet pour remplacer la religion ? » Une bonne nouvelle pour Jean-Paul Sartre désigné pour être le directeur sportif de l’équipe de France.
Nietzsche aurait pu s’entraîner près de Sorrente sur les pentes du Vésuve. Les Grecs, eux, ont établi leur camp de base en Sicile, sur les flancs de l’Etna. Duel au-dessous du volcan, Socrate à Platon : « Ne crois-tu pas que philosopher c’est apprendre à mourir ? », démarrage d’Aristote : « Philosopher, c’est apprendre à gagner ! » Ironie de l’histoire du cyclisme, la vraie : Guillaume Martin remporta une étape du Tour de Sicile … au sommet de l’Etna (un « cratérium » me souffle Blondin).
Ça promet sur les routes du Tour qui approche. En attendant, Altich remporte le Tour des Flandres « au terme d’une course d’école ».
La seconde moitié de « Socrate à vélo » raconte les péripéties de ce Tour si particulier qui suit exactement l’itinéraire de la grande boucle de 2017, on n’a même droit aux commentaires en direct des reporters de la télévision.

Altich et Anquepil 1

J’accuserais presque Guillaume Martin de crime de lèse-majesté en privant pour une seconde « Anquepil » du maillot jaune, à l’issue de la première étape contre la montre remportée, à la surprise générale, par Bradley Russell … fusion de deux philosophes britanniques qui se querellaient pour une question d’idéalisme.
Pour le reste, je vous abandonne à la lecture de son Socrate à vélo pour savoir si un des prestigieux vélosophes sera vêtu de jaune sur les Champs-Élysées.
Á quand un championnat de France des vélosophes avec Bernard-Henri Lévy, les deux Raphaël Glucksmann et Enthoven, Michel Onfray et … Jean-Claude Michéa, jubilant clin d’œil à son père Abel, truculent journaliste sportif qui me régalait avec ses « histoires du Tour contées à Nounouchette » dans le Miroir du Cyclisme.
Nul doute que si Guillaume Martin avait été mon prof en terminale, les cours de philosophie m’auraient semblé moins austères. « On ne peut penser qu’assis » (sur la selle ?) prétendait Flaubert. « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » contestait Nietzsche. « L’enfer c’est les autres » affirmait Sartre le surprenant directeur sportif des vélosophes tricolores.
Au bon temps des Tours de France de mon enfance disputés selon la formule des équipes nationales, j’avais une affection particulière pour les « coureurs régionaux », les gilets (sans maillots) jaunes de l’époque, encore que l’un d’eux, un montluçonnais fils d’immigré polonais, du nom de Roger Walkowiak, réussit l’exploit de ramener la toison d’or au Parc des Princes en 1956.

Walkowiak

La presse qui méprisait un peu les « premiers de corvée », ces « sans grade » et « porteurs d’eau » pas assez bling-bling, répandit péjorativement la notion de « Tour à la Walkowiak » pour désigner une victoire inattendue voire chanceuse échappant aux favoris. Le grand historien du cyclisme Pierre Chany remit en place ses confrères : « Il s’agit là d’une interprétation très fantaisiste des faits, d’un détournement de vérité et disons-le d’un abus de confiance … Il nous restera le souvenir d’une course riche en rebondissements pour les Gaul, Bahamontès, Nencini, Debruyne, Bauvin, Ockers, Forestier et Poblet qui durent se contenter de satisfactions secondaires. Leur seule présence accréditait la qualité de ce que l’ignorance s’obstine à minimiser. » Antoine Blondin, qui le qualifia, avec son sens de la formule, de « poujadiste égaré dans le Bottin mondain », abondait : « Sa victoire régularise une situation de fait. Walko était le plus courageux, le plus constant, le mieux portant. » Cela dit, le valeureux Roger souffrit jusqu’à sa mort récente de cette défiance et ce manque de considération à son égard.
Pour poursuivre ce billet, j’ai envie de prendre le sillage de Michel Dréano, le valeureux « régional de (mon) étape » littéraire. Pour être plus exact, je devrais plutôt lui ouvrir la route puisqu’il a souhaité que je préface son florilège de poèmes*** dont la parution est reportée à l’automne (chaque lecteur devrait tenir son pangolin en laisse au passage des champions !).
Question bagage technique (pour reprendre l’expression d’Audiard dans la savoureuse leçon de sprint sur piste enseignée par Gabin dans « Rue des Prairies ») universitaire, Michel soutient la comparaison (haut les mains aux cocottes) avec Guillaume Martin puisqu’outre quelques certificats de licence littéraire, il est titulaire d’un master 2 en sociologie et anthropologie des migrations.

Michel Dreano

Question « vélo pur », sa notoriété beaucoup plus modeste n’a pas dépassé les vallonnements du plateau de Rohan dans le Morbihan que, dans son enfance avide, il parcourait sur une vieille bécane de femme datant de la dernière guerre, à défaut du vélo promis par sa mère qu’elle ne lui offrit jamais.
Mais le môme Michel avait du tempérament et pour épater les copains qui le badaient avec leur belle monture, il les flinguait dans les raidards, un peu comme les « vedettes du cru » qui faisaient rendre grâce aux cadors nationaux dans les courses de pardons, du côté de Camors et Ploerdut.
Une autre fois, sur les routes du Bourbonnais chères à René Fallet, était-ce la proximité de Vichy, il « éparpilla façon Nietzsche dans le Port de Balès » un cycliste allemand arrogant avec sa clinquante machine équipée « tout Campa » (gnolo).
Qui sait s’il ne nous surprendrait pas dans un championnat de France cycliste des poètes et slameurs (il en existe bien un pour les prêtres et les livreurs de journaux !). Le romancier René Fallet détient bien « le record du monde de l’heure des écrivains de plus de 40 ans dont le prénom commence par un R », établi au vélodrome de Vichy !****
Á défaut de la rondeur de son coup de pédale, je fus conquis, il y a quelques années, par la verve poétique de Michel Dréano. Il est vrai que sa chanson Vieil encrier à l’encre violette possédait les atours pour me séduire ! Le souffleur de vers venait de m’inoculer son virus.

1- couverture dessins sierra tecnic

Son prochain recueil s’intitule Et lâchez les hirondelles… Comme un cri de libération des poètes, quoique ma déformation d’esprit vélocipédique m’oblige à vous signaler que l’Hirondelle fut le nom de marque attribué à la première bicyclette fabriquée par l’ancienne manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne. C’est parce qu’ils faisaient leurs rondes sur ce modèle de cycle, que jusqu’à une époque pas si lointaine, on surnommait hirondelles les représentants de la maréchaussée.
Mon régional de l’étape littéraire aurait pu briguer tout aussi bien une sélection dans l’équipe de l’Ouest, par sa filiation à des Bretons du nord du Morbihan, ou dans la formation des titis de Paris-Ile-de-France, lui qui avoue : « Peut-être n’est-on jamais que d’un seul pays, celui de son enfance… Mon pays c’est « la zone ». Un entre-deux géographique entre Paris et sa banlieue, un espace libre, aujourd’hui avalé par le périph’… ».
Les organisateurs n’étaient pas toujours pointilleux, ainsi une année, le fantasque Alsacien Roger Hassenforder se retrouva au milieu des « p’tits gars de l’Ouest » !
Michel est un artiste complet : poète, écrivain, chanteur slameur, cinéaste, il est compétitif sur tous les terrains. « Mon régional » est un porteur d’haut le verbe !
Profondément humaniste, il aime les gens. Comme je narre l’exploit de Néné la Châtaigne dans Milan-San Remo, il nous raconte les tribulations de Momo de Gennevilliers qui ne « marchait » pas qu’à l’eau claire.
« Étameur de rimes », il s’invente des fidélités de ra-comptoir avec un soudeur à l’amitié, un pêcheur de compliment, un cracheur de feu follet.
Peut-être, aurait-il pu croiser, dans sa jeunesse, au pays de la ronde des Korrigans, « le farfadet de Pluvigner » alias Jean-Marie Goasmat.
Qui sait si dans mon délire, il n’aurait pas trinqué avec le « vigneron de Cabasse », le « berger de Manosque », le « facteur de Vierzon », surnoms de valeureux coureurs***** qui animèrent les Tours de France d’antan, ainsi qu’avec Antoine Blondin qui consacra une chronique épique L’Iliade et Le Dissez à propos d’une échappée fleuve de l’ancien facteur parisien.
Sa muse surréaliste l’amène, quand il se dore à la Goutte d’Or, à nous parler de Poulidor, Suzy Solidor, Albator et Dark Vador, château de Chambord et théâtre Mogador ! Ça vaut bien un maillot bouton d’or, non ?
J’aurai l’occasion de vous vanter toutes les facettes de l’artiste lors de la sortie de son livre. Aujourd’hui, dans ce billet-étape de transition entre mes évocations des Tours de France 1950 et 1960, j’avais envie de vous offrir son regard anecdotique mais lucide sur la chose cycliste.
Artiste engagé, curieux des questions sociétales, il ne pouvait pas être indifférent au tremblement de terre qui secoua la planète vélo lors du Tour 1998 : comme à tous les séismes, on lui donna un nom, (l’affaire) Festina !
Michel a coécrit Á mon insu, une chanson réquisitoire contre une forme institutionnalisée de dopage, quoi qu’empreinte d’une certaine tendresse. La voici interprétée par Marc Havet, une sorte de « fou chantant du XXIème siècle » :

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« Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à pédaler
Sur la p’tit’ rein’ de mon enfance
Avec grand-père on s’en allait
Dans la campagne on pédalait
Et on rêvait du Tour de France

Á mon insu de mon plein gré
Avec grand-pèr’ j’ai continué
Les randonnées dans la montagne
Il me parlait de Bartali
Des exploits de Fausto Coppi
Et des critériums de Bretagne

Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à m’entraîner
Après l’école et le dimanche
Et quand j’ai pu participer
J’ai gagné mon premier trophée
Vainqueur de la boucle d’Avranches

Á mon insu de mon plein gré
On m’a choisi comme équipier
Pour courir dans le Paris-Nice
J’ai fait mes class’ dans le p’loton
Et pour mériter mes galons
C’ que j’en ai fait des sacrifices

Á mon insu de mon plein gré
Course après course et sans moufter
J’en ai bouffé des kilomètres
Et des dopants par tous les bouts
Cachets piquouz’ vraiment c’est fou
C’ que le docteur a pu me mettre
e
Á mon insu de mon plein gré
Pour courir j’ai tout accepté
Et je suis bon pour le cim’tière
Pourtant je m’ souviens c’était beau
Quand on allait fair’ du vélo
Dans la montagne avec grand-père »

Grinçante satire où le piano devient vélo et le chanteur un grimpeur dopé presque à bout de souffle !
Ce n’est pas ici la tribune pour faire le procès du dopage, nous savons qu’aucun coureur ne gagna un Tour de France à l’eau plate.
D’ailleurs, comme l’iconoclaste Christian Laborde le clame haut et fort, le premier mort du dopage fut le lutteur Milon de Crotone, au VIème siècle avant Jésus-Christ. Les questions d’argent existaient déjà, les athlètes étant payés par la cité dont ils défendaient les couleurs.
Au fait, cher Guillaume Martin, Nietzsche aurait-il accepté le dopage ? « Sa pensée est dangereuse, parce que complexe. La doctrine du surhumain pourrait inclure le dopage : pourquoi l’homme qui voudrait s’augmenter ne pourrait-il le faire avec des éléments extérieurs ? J’ai cherché à discréditer cette idée en réinterprétant Nietzsche, en disant que le surhumain était plutôt quel¬qu’un de « renaturalisé », un humain doté d’une éthique de la noblesse… L’inverse du dopage. » Une réponse de Normand !
Tout en traitant la même problématique, Michel Dréano, décline d’autres vers de contact à la mémoire du Cycliste inconnu****** qui ne franchit jamais l’arc de triomphe, les voici interprétés par le compositeur Jacques Déljéhier  (maquette d’enregistrement) :


« Dans le p’loton j’étais r’péré
Comm’ gars correc’ et régulier
Le vrai mulet, bon équipier
Toujours fidèle, sympa-tonique
Se sacrifiant dans les classiques
Pour les ténors et les patrons
Les embusqués du peloton
Les accros de l’endomorphine
Chargés d’érythropoïétine…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu jamais gagner quoi que ce soit

Moi le pot belge, la cortisone
L’insuline, la testostérone
J’y touchais pas car j’avais peur
De m’exploser bien avant l’heure
Et puis un jour ben j’ai craqué
C’était couru j’m’y attendais
Alors là j’ai tout balancé
Á Miroir Sprint, à la télé
Pour me r’fair’ un’ virginité…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu grimper le col d’Envalira

J’ai jamais pu recommencer
Á m’sentir bien dans mes cale-pieds
Et la P’tit’ Reine de mon enfance
Moi le forçat du Tour de France
Au septième ciel m’a expédié…
Et tout là-haut, j’vois les nouveaux
Les flambeurs et les arrivistes
Qui font leur petit tour de piste
Qui font leur petit tour de piste… »

Je dédie ces lignes aux « coureurs régionaux » qui, dans ma jeunesse, me faisaient vibrer par leur courage et leur panache. Je me souviens d’Armand Audaire, Ugo Anzile, Jean Dacquay , Désiré Letort de Plancoët, Francis Siguenza dit Zig-zag, d’Albert Dolhats dit « Bébert aux gros mollets », Joseph Thomin, Bernard Quennehen, Raymond Elena, Jean Bourles, Roger Chaussabel, Eugène Letendre …

Audaire

DolhatsUgo Anzile

Humbles fils de paysans, d’ouvriers ou d’immigrés espagnols et italiens. Quizz : certains gagnèrent une étape du Tour et enfilèrent même le maillot jaune, l’un d’entre eux accrocha la lanterne rouge à sa selle, synonyme de dernière place et d’impact médiatique pour les contrats de critériums. Beaucoup ont été ou sont encore d’alertes octogénaires (voire plus), preuve que le cyclisme peut conserver.
L’histoire du Tour de France est peuplée d’un véritable bestiaire propre à inspirer quelque poète ou fabuliste : la Perruche Jacques Marinelli, le Taureau de Nay Raymond Mastrotto, un Coq de Fougères Georges Groussard une Souris Benoît Faure, une Puce du Cantal Lily Bergaud, un Biquet Jean Robic, des Aigles de Tolède, d’Adliswill … et de Sils-Maria !
Magie du Tour : pour immortaliser sa maman, Michel Dréano la mit en scène pour la photographier une dernière fois, sur son pliant, regardant passer les coureurs à Gueltas, modeste village du Morbihan, berceau de sa famille paternelle.

Tour 1948 à Josselin

tour1927 passage en bretagne

Dans les ronces et épines que son nom désigne étymologiquement en breton vannetais, Dréano cultive des roses (ou des œillets de poète ?). Parisien d’adoption, usager des pistes cyclables de la capitale, il a collaboré également à l’écriture d’un bel hommage à la « petite reine »******* :

« Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le p’tit facteur part pédaler tout’ la journée
Alors que l’hirondell’ va bientôt le doubler
Il a d’la glu U dans les mollets…

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le livreur noir a failli s’faire écrabouiller
Après l’ feu roug’ pour un refus d’priorité
Faut livrer chaud oh dans ce boulot !

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le bobo qu’a mal au dos sur son vélo
Ne sortira que s’il est sûr d’la météo
Jouer l’hidalgo et manger bio

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris »

Vélo, boulot, prolo, écolo, bobo, bio, et hidalgo … avec les voix de Roger Pierre et Jean-Marc Thibault et les réclames de Georges Berretrot, cela a un p’tit air d’hymne des 6 Jours de Paris dans l’ancien Vel’ d’Hiv’.
« Il faut jouer pour devenir sérieux », c’est Aristote qui le dit.
Allez Martin ! Vas-y Dréano !

*http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/
** L’Échappée de Lionel Bourg (éditions de l’Escampette)
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
*** Et lâchez les hirondelles … de Michel Dréano (éditions Toubab Kalo)
**** anecdote réelle tirée du livre Vélo de René Fallet (collection Idée fixe)
***** surnoms attribués respectivement aux anciens champions du Tour Jean Dotto, Édouard Fachleitner et Jean-Claude Meunier
****** Au Cycliste inconnu, paroles de Michel Dréano musique de Jacques Déljéhier
******* Vive la petite reine (Michel Dréano-Guenael Louer-Julia Paris) dans le cadre des ateliers d’écriture de Claude Lemesle)

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 août, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1950 (3)

Pour celles et ceux qui auraient manqué les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1950-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/06/26/ici-la-route-du-tour-de-france-1950-2/

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Après la journée de repos, sur la Promenade des Anglais, pour la dernière semaine de course, on attend enfin une véritable bataille des Alpes pour secouer un Tour de France qui vaut plus par ses à-côtés que par son intérêt sportif.
À 7h 32, 59 coureurs quittent les bords de la Méditerranée pour effectuer la dix-septième étape Nice-Gap (229 kms), en empruntant deux cols inédits dans le Tour : le Vasson et la Cayolle.

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Comme souvent, je choisis de « faire l’étape » en compagnie de Max Favalelli :
« Avoir une réputation bien établie de sévérité, s’attendre à ce que les prévenus viennent se présenter humblement, un par un, pour subir votre verdict, et, au lieu de cela, assister à un assaut massif tel que l’audience tourne à la pétaudière, telle est la mésaventure qui est arrivée à un juge de paix, honorablement connu dans son quartier des Alpes.

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Venu spécialement de Paris avant de s’embarquer à destination de l’Amérique du Sud, Serge Lifar (maître de ballet de l’Opéra de Paris), auquel on avait vanté la rigueur de ce fameux col de la Cayolle –car c’est de lui qu’il s’agit- s’écria en contemplant ce paquet de vingt-cinq hommes, qui montaient de concert, et en « danseuse », (pour lui faire honneur sans doute) :
– Vous m’annonciez un récital d’une danseuse étoile, et voici tout un corps de ballet !
En réalité, cette étape Nice-Gap fut surtout une épreuve pour les suiveurs : c’est-à-dire que leurs voitures furent sévèrement mises à l’épreuve. Une chaleur torride, de gentilles petites grimpettes. Il n’en fallut pas davantage pour que les chauffeurs aient à conduire des machines à vapeur qui bouillaient ainsi que des samovars.
Une mesure pour rien. Et Kubler reçoit les félicitations d’une délégation de chasseurs alpins, avec un sourire qui lui fend les joues jusqu’aux oreilles. »

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Pierre Chany fournit quelques explications pour justifier l’apathie des champions :
« Parce que les cols se trouvaient placés trop loin de l’arrivée, cette étape Nice-Gap n’a rien apporté de positif au classement général. Les positions sont restées ce qu’elles étaient sur les bords de la Méditerranée et, seul Geminiani, vainqueur à Gap, a repris 2 min 44 sec à Ferdi Kubler.
On s’y attendait un peu. La réserve des leaders de la course ne nous a pas surpris, car nous savions que Robic comme Bobet et Ockers ne seraient pas assez fous pour attaquer dans le col de la Cayolle situé à 98 kilomètres du but.
Un seul désir animait Robic aujourd’hui : prendre la bonification au col de la Cayolle … Dans cette passe d’arme pour la bonification, Robic et même Bobet nous ont paru supérieurs à Kubler, moins à son aise qu’il ne le fut dans le Turini… »

Version 2

Pour Charles Pélissier aussi, cette étape fut un coup nul, il marque ainsi sa déception :
« Il m’a rarement été donné de voir un col tel que celui de la Cayolle (2 326 mètres) escaladé par un peloton aussi imposant. Ce col qui constituait en fait la grosse difficulté de l’étape n’a pratiquement joué aucun rôle. Robic, qui est sans contestation possible, le meilleur grimpeur du Tour, s’est contenté d’accélérer dans les derniers lacets pour enlever la bonification. Il était suivi, à peu de distance, de Bobet mais aussi de Kubler, Ockers, Geminiani et, en général, de tous ceux ayant déjà eu l’occasion de se distinguer dans la montagne. Dans la descente, un regroupement s’est opéré.
C’est, en définitive, dans le tout petit col de la Sentinelle, que se joua la course. Meunier, suivi de Geminiani et Brambilla, se détacha pendant l’ascension et comme l’arrivée à Gap était située presque immédiatement après la descente, ils ne furent pas rejoints. Geminiani, meilleur descendeur que Meunier –vraiment novice dans ce genre d’exercice- parvint en solitaire à Gap, apportant ainsi à l’équipe de France sa seconde victoire d’étape. »
Quant à Albert Baker d’Isy, il se projette déjà vers l’étape du lendemain avec au menu les cols de Vars et d’Izoard : « Plus que jamais, ce soir à l’étape, dans Gap la tumultueuse, l’obligation d’attaquer à outrance s’impose demain pour les Français. Nous ne leur reprocherons pas de ne pas l’avoir fait avant Gap puisque dans le dernier numéro de « Miroir-Sprint nous écrivions au contraire que Robic devait se méfier de cette étape au parcours nouveau, qu’il ne fallait pas se lancer à l’aventure pour ne pas courir le risque d’un effondrement brutal dans l’Izoard … Dans toute cette histoire, il y a quelqu’un que ni Robic ni Bobet, ni les journalistes, ne doivent oublier. C’est Ferdi Kubler qui porte le maillot jaune et qui est d’autant plus décidé à le garder qu’une victoire dans le Tour de France est pour lui la seule façon de contrebalancer dans le cœur des sportifs suisses, le « doublé de Hugo Koblet dans le Giro et le Tour de Suisse. »
Gaston Bénac, dans But&Club, fournit la même analyse :
« Est-ce parce qu’on attendait beaucoup de cette grande première alpestre, au travers de cols inconnus, mais qui de loin, sur notre graphique, paraissaient sensationnels, qu’on fut déçu de voir vingt-cinq coureurs se regrouper à 2 000 mètres d’altitude et cinquante coureurs descendre ensemble après Barcelonnette, dans la vallée de la Durance, et attendre les dix derniers kilomètres pour voir deux hommes tenter quelque chose.

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Le fait que Geminiani et Meunier aient su tirer leur épingle du jeu sur la fin de cette grande étape alpestre ne constitue qu’un fait presque secondaire, sans grande relation avec le problème des quatre « grands », le seul dont nous attendions la solution avant Lyon.
Il y eut, en effet, deux vainqueurs dans la journée d’hier : Geminiani d’abord, Kubler ensuite et surtout. Aussi, je comprends son sourire à l’arrivée, un sourire qui exprimait le sentiment suivant : on n’a voulu me faire aucune peine, même légère, on m’a accordé un sursis.
Kubler, dans la pensée de tous, devait être attaqué par Ockers, Robic et Bobet. Or, personne ne bougeant, le maillot jaune n’a plus qu’une étape à redouter : celle de Briançon qu’il aborde avec une faible avance sur Ockers, mais avec une marge telle sur Robic et Bobet qu’il peut envisager une défaillance qu’il rachèterait bien vite, contre la montre, de Saint-Étienne à Lyon. En résumé, si Kubler ne « craque » pas dans Vars et l’Izoard, il aura probablement gagné le Tour de France à Briançon … »

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On devrait donc savoir aujourd’hui ! Le départ de la dix-huitième étape Gap-Briançon est donné, sous la pluie, à 9h 47, aux 58 rescapés.

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Le calme a régné jusqu’au pied du col de Vars (83ème km). Dès le début de l’ascension, Geminiani, décidément en forme, se sauve. Mais bientôt, Louison Bobet s’extirpe du groupe des vedettes, Kubler, Ockers, Brambilla, Piot, Impanis, Robic, puis rejoint et dépasse son coéquipier, pour parvenir détaché au sommet du col de Vars.
Robic a cassé sa roue libre et perdu du terrain. La malchance ne l’épargnera pas car il sera, par la suite, victime d’une rupture d’un câble de frein et de deux crevaisons. André Leducq a sa petite idée sur ces avatars de « Biquet » qui n’auraient rien à voir avec quelconque sortilège de la « sorcière aux dents vertes » :
« Je me demande si Robic fera, une fois le Tour terminé, son mea culpa et s’il comprendra enfin qu’il a un peu trop joué avec le feu.
Je m’explique. On ne gagne pas le Tour qu’avec ses jambes, mais aussi avec une bicyclette. Et, comme la mécanique joue toujours un rôle important dans le Tour, il est plus qu’utile de ne pas créer de raisons supplémentaires d’avoir des « pépins ».
Or, le routier breton s’est ingénié à en provoquer constamment. Je ne sais pas ce qu’il éprouvait en accumulant les causes de pannes les plus diverses, mais, à moins qu’il soit insensible à toute critique, et aussi borné qu’un rhinocéros, il doit se rendre compte qu’il a fait son propre malheur.
Dans l’étape Gap-Briançon, celle qui lui a infligé le plus important retard qu’il enregistra depuis le départ, il a vu sa roue libre (italienne) grignoter le filetage de son moyeu (français). Et ce qui paraît une malchance invraisemblable n’est que le résultat d’une imprudence. Les routiers français qui utilisent un matériel de chez nous ne connaissent pas ces avatars. Mais Robic, pour pouvoir adapter sa roue libre étrangère sur un moyeu nullement fait pour la recevoir avait dû « faire de la mécanique ». Je crois que ça l’amuse. Mais, alors, dans ces conditions, qu’il ne vienne pas accuser la malchance.
Déjà, pour une raison presque analogue, il avait dû changer de cadre. Auparavant, à Liège, il avait vu une de ses pédales le lâcher parce qu’il avait adopté une invention n’ayant pas fait ses preuves sur le banc d’essai infernal qu’est le Tour.
Je l’avoue, je n’ai jamais vu un coureur rechercher la catastrophe avec autant de suite dans les idées.
Je regardais son vélo, hier : le câble de son frein arrière a cette particularité … de traverser sa tige de selle. C’est peut-être très original, mais un garçon qui prétend vouloir gagner le Tour et qui, en tout cas l’espère bien, a-t-il le droit de courir autant de risques ? Si Robic, au cours d’une étape, casse sa tige de selle –ce qui arrive de temps en temps- le voilà privé de freins.
Un vélo est toujours trop compliqué dans une épreuve comme le Tour. Et ce qui a sans doute sa raison d’être dans un concours de cyclotouristes ne peut rien apporter de vraiment utile à un concurrent du Tour. Tout ce qu’il risque est de voir la victoire s’envoler.
Déjà Robic a dû se passer des services de la plupart de ses équipiers parce que ces derniers ne peuvent évidemment avoir le même matériel hétéroclite que le sien. Rappelez-vous ses gymnastiques et ses changements de vélo parce qu’il ne pouvait adapter sur sa monture les roues de ses équipiers.
Tout cela n’est pas très sérieux et indigne d’un garçon qui, cependant, sur un autre plan, fait son métier très sérieusement.
Robic comprendra bien un jour. Et il regrettera sans doute les bêtises que n’auraient jamais commises un Sylvère Maës ou un Antonin Magne et, pourquoi pas, votre serviteur, jadis trop heureux qu’il était (de son temps) de pouvoir être secouru ans avoir besoin des services d’un ingénieur. »

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1950-08-04+-+But+et+CLUB+-+252+-+05 2 Kubler Geminiani

Ironie de l’Histoire : dans le Tour 1948, Louison Bobet portait le maillot jaune depuis dix jours, lorsqu’il fut victime d’un incident mécanique au pied de l’Izoard. Mal soutenu par le directeur de l’équipe de France, on le dépanna avec un vélo qui n’était pas le sien et il dût monter l’Izoard … sur le vélo de Robic, bien plus petit que lui !
Mais cette année, ce ne sera pas la même chanson. C’est même le début d’une grande histoire d’amour avec ce col mythique où il construira ses futures victoires dans les Tours 1953 et 1954.
C’est un groupe de 5 coureurs qui parcourt la vallée du Guil : le maillot jaune Kubler, les Tricolores Bobet et Geminiani et les Belges Ockers et Impanis. Comme dans le col de Vars, Geminiani part en éclaireur au début de l’ascension mais, seul avec le vent de face, il est revu à 8 kilomètres du sommet. C’est alors que Louison porte l’estocade. Voici ce que rapporte Max Favalelli :
« L’international de rugby, Robert Soro, qui avait hissé sa gracile personne jusqu’à la cime de l’Izoard, scruta l’horizon. Une pluie glaciale lavait les dalles énormes de la Casse Déserte. Et dans la cuve géante de la montagne, l’orage crépitait.
Soudain, perdu au milieu des éléments déchaînés, minuscule sur la route transformée en fleuve de fange, agrippé à la paroi, un homme avance, en secouant vigoureusement son vélo.
– Robic ! hurle Soro.
« Grouchy ? … C’était Blücher … « Ici, c’est Bobet qui paraît, qui sort de cet enfer. Cinq mille fanatiques emmitouflés dans des toiles de tente et qui forment, à près de trois mille mètres d’altitude, une curieuse assemblée de Lamas, crient leur enthousiasme, cependant que Bobet, après avoir franchi le col, est avalé littéralement par la descente, et fonce vers Briançon où il arrivera premier en décrivant de larges orbes. Le vol de l’aigle !
Et cependant que le vainqueur reçoit très simplement le tribut de ses admirateurs, à deux pas de lui, un homme est effondré et sanglote : Robic pleure ses illusions perdues !
Dure, effroyable journée, et impitoyable celle-là ! Le pauvre Forlini, qui avait pris le départ en grelottant de fièvre, auquel on avait fait une série de piqûres afin de calmer ses douleurs, a dompté ses souffrances. Chaque coup de pédale était, pour lui, un martyre. Ahanant, geignant, il parvint au but.
– Onze secondes de trop ! Vous êtes éliminé !…
Avoir parcouru 165 kilomètres sous la tornade, gravi Vars et l’Izoard, et échouer dans les cent derniers mètres, il y a de quoi se révolter ! Forlini n’y songe même pas. Il courbe les épaules, et sans même descendre de machine, se dirige vers son hôtel où il retrouvera son maigre baluchon et son billet de retour pour Paris. »
Au classement général Kubler reste solide maillot jaune mais Louison Bobet s’est rapproché à 6’46″ et redevient premier du classement de la montagne (il n’y avait pas de maillot à pois distinctif à l’époque). L’espoir renaît dans le cœur des Français

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Jacques Marchand écrivait dans Miroir-Sprint :
« Comme si la montagne n’était pas un obstacle suffisant, il a fallu que l’étape de Vars et de l’Izoard soit aussi l’étape de la pluie, de l’orage, du brouillard.
Il fallait, dans de telles conditions, un champion pour triompher à Briançon et ce fut précisément notre champion de France Louison Bobet qui, en dominant tous ses adversaires, a redonné au Tour 1950 un intérêt qui allait s’amenuisant depuis l’abandon des Italiens. »

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Quelques jours plus tard, Félix Lévitan consacrait un article à : « Louison Bobet héros des Alpes (qui) a perdu le Tour au chant des cigales », eu égard à un fait de course qui avait paru assez anodin à l’époque :
« C’est en plein Izoard, au creux de la Casse déserte effrayante de cruauté et de grandeur, sous la pluie glacée qui tombait d’un ciel tourmenté, au plus fort de la bourrasque alpine, que les larmes de Bobet à Nîmes nous sont revenues en mémoire avec les grands yeux rougis d’où elles coulaient lentement.
L’athlète résolu, terrassant l’orgueilleux géant du Tour, c’était ce même homme abattu des plaines de l’Hérault, dont la voix assourdie murmurait entre deux crises nerveuses : « J’ai perdu le Tour … »
Nous n’imaginions plus qu’il serait le héros des Alpes. Nous ne supposions pas qu’il allait choisir le terrain le plus ardu du Tour pour tenter d’arracher à Kubler le maillot jaune du leader. Et dire que si ces larmes n’avaient coulé, Louison eût peut-être triomphé !
Avec le recul, la vision générale des événements, la comparaison des efforts, c’est un sentiment parfaitement valable, nullement teinté d’audace, et pas davantage empreint de partialité : oui, Bobet eût peut-être triomphé … »
De nos jours, sur un des monolithes cargneuliques du site lunaire de la Casse Déserte, est scellée une plaque avec les effigies de Louison Bobet et Fausto Coppi qui écrivirent en ce lieu quelques-unes des plus belles pages de la légende des Cycles*.

Stèle Bobet-Coppi izoard

Jeudi 3 août, la 19ème étape (291 kms) mène les 53 concurrents de Briançon à Saint-Étienne qui fut longtemps la capitale française du cycle. C’est dans cette ville qu’aurait été fabriquée, en 1886, la première bicyclette française à l’initiative des frères Gauthier.
Dès la fin des années 1880, la Manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne développa une gamme de bicyclettes sous la marque Hirondelle, un nom qui désigna longtemps les policiers patrouillant sur ces vélos.
A priori, la course pour la victoire finale semble jouée et on attend plutôt des offensives de baroudeurs. C’est d’ailleurs le cas et, dès les premières rampes du majestueux col du Lautaret, s’échappent « l’enfant grec » Apo Lazaridès et Marcel Dussault, le vainqueur à Pau. Ils se disputent au sommet la prime spéciale de 50 000 francs du Souvenir Henri Desgrange, le fondateur du Tour. Les deux hommes possèderont jusqu’à 7’ 30’’ d’avance, au 80ème kilomètre, sur un peloton tranquille d’où va être lâché Robic pris de coliques. Quand ce n’est pas son vélo qui est patraque … !

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Nous approchons du Pont-de-Claix où s’effectue le contrôle de ravitaillement, lorsque Louison Bobet … Max Favalelli raconte :
« Lorsque Louison s’engouffra au contrôle de Pont-de-Claix, en négligeant de prendre sa musette au ravitaillement, les augures hochèrent la tête :
– C’est de la folie !
C’était peut-être de la folie. Mais ça faillit bien réussir et, entre le col de Saint-Nizier et celui de la République, Bobet a réalisé le plus bel exploit du Tour 1950, un de ces exploits qui classent un coureur au rang des plus grands champions de son époque.
Les connaisseurs ne s’y sont pas trompés : non plus que les profanes qui sont sensibles à la beauté des gestes, alors même qu’ils sont inutiles. Et il est un fait qui le prouve : à Briançon, c’est à Kubler que les postiers remirent le courrier le plus abondant ; à Saint-Étienne, c’est sur Bobet que s’abattit une véritable avalanche de lettres et de télégrammes.
En équilibre sur le siège de sa jeep, Jean Bidot affûte, d’un doigt fébrile, le long couteau de son nez, signe chez lui que de graves décisions ont été prises. Il se retourne sans cesse vers l’arrière du peloton.
Avant le départ, il m’avait confié :
– L’offensive ! Toujours l’offensive ! …
Jean Bidot est le Foch des directeurs techniques.
Est-ce le clairon qui alerte les habitants de Pont-de-Claix et leur annonce l’arrivée des coureurs, qui sert de signal à cette attaque ? En tout cas, l’heure H a sonné. Et Bobet déclenche la guerre éclair. Deux cents mètres derrière lui, à la tête d’une poignée de Belges et de Luxembourgeois, tangue la haute carcasse jaune de Kubler.

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Pendant cent-cinquante kilomètres, Bobet, avec deux compagnons, puis un, puis tout seul, effectuera l’une des plus magnifiques chevauchées du sport cycliste ? Et il faudra une meute de dix poursuivants, acharnés à sa perte, pour enfin le réduire à la raison.
– J’ai perdu le Tour, me dit-il à Saint-Étienne.
Sans doute. Mais il a gagné le cœur des foules et l’estime de ses pairs ; et Kubler lui serra la main et lui dit :
– Toi méritais victoire Louison ! »

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Dans son bloc-notes dont il ne se sépare jamais, Maurice Vidal ne tarit pas d’éloges sur le panache du boulanger de Saint-Méen-le-Grand :
« Louison resta seul contre un peloton de douze hommes où Kubler faisait un travail de titan. Le grand drame sportif dura près de 100 km. Suivi par tous avec anxiété. On pourrait presque dire que le silence s’était fait dans la caravane tant on craignait que le moindre commentaire porta tort à notre champion. Longtemps il maintint l’écart, puis celui-ci diminua sous les coups de bélier du maillot jaune qui ressemblait à s’y méprendre à un diable grimaçant, certain d’avaler sa proie. Il l’atteignit dès les premiers lacets du col de la République. Dès que Louison fut rejoint, Kubler démarra comme un fou le laissant sur place. Puis Meunier, voyant libre la route de la victoire, lui porta le coup de grâce. En quelques coups de pédale, aussi efficaces que les coups de marteau-piqueur des mineurs de la Loire, et l’athlète magnifique, le champion plein de panache, le rééditeur de la veille, resta seul sur la route, vaincu pour avoir osé, mais grand aussi d’être le seul à l’avoir fait … Et son ami, le grand Geminiani, tint à le venger. Voyant son leader perdu, il n’accepta pas de voir l’étape gagnée par un autre. Et il y a encore du panache dans la façon dont il arracha la victoire à Kubler qui l’avait ardemment désirée pour achever son triomphe … »

https://www.ina.fr/video/AFE85003670

Pierre Chany salue également le panache de Louison Bobet qui « après s’être battu comme un sauvage durant 180 km … a succombé en touchant au port » :
« Même battu par Kubler –ce qui paraît probable désormais- Louison Bobet restera comme le grand bonhomme de ce Tour de France. Moins de vingt-quatre heures après sa victoire à Briançon, le champion de France a déclenché une nouvelle attaque de grand style qui pouvait, avec un concours de circonstances plus favorable, aboutir à la défaite du routier suisse.
Au lendemain d’une étape très dure à cause de son parcours et en raison des conditions atmosphériques, Louison a tenu ses adversaires en échec durant près de 160 kilomètres pour finalement s’effondrer dans le col de la République à 24 kilomètres de l’arrivée. Vingt-quatre petits kilomètres qui lui ont coûté 5’ 52’’, plus qu’il n’en avait gagné la veille dans Vars et l’Izoard.
La loi du sport est sévère parfois et Bobet a perdu la bataille du Tour pour avoir joué gagnant ! »
Albert Baker d’Isy conclut : « Bobet, quoique battu, devient la grande vedette internationale française. Avec Coppi, Koblet, Kubler, Van Steenbergen, le voilà au premier plan des futurs « galas ». Son cran lui vaudra, sans aucun doute, des contrats que sa popularité, touchant au paroxysme en cette fin du Tour, saura rendre avantageux. »
En écrivant ces quelques lignes, je ne sais si ces étoiles brillent dans mes yeux ou si je dois me lamenter d’avoir vu ces cinq champions exceptionnels (avec le tout jeune Anquetil) en chair et en os, juché sur les épaules de mon papa, lors d’un Critérium des As** (le bien nommé) autour de l’hippodrome de Longchamp ! Les deux, peut-être !
Le Suisse Kubler reste plus que jamais un solide leader avant la journée de repos à St-Étienne et la prochaine étape contre la montre.
Je profite de ce répit accordé aux coureurs pour vous expliquer pourquoi malgré son passé glorieux dans l’industrie du Cycle, la capitale forézienne n’avait pas revu le Tour de France depuis … 1904.
La deuxième édition de l’épreuve s’était déroulée dans des conditions si exécrables que la course avait carrément frôlé sa disparition pure et simple. Ainsi dès le départ, Pierre Chevalier profita de l’obscurité pour prendre place dans une voiture et finir 3e de l’étape entre Montgeron et Lyon. Faisant l’objet de réclamations, il avoua vite sa faute et se vit exclu de la course. Lors de cette même étape, à bord d’une Torpédo, quatre hommes cagoulés tentèrent d’attaquer Maurice Garin, vainqueur l’année précédente, et son coéquipier, Lucien Pothier : « On aura ta peau, Garin de malheur ».
Mais le pire ou presque était à venir : Lors de la deuxième étape de Lyon à Marseille, les intimidations recommencèrent de plus belle et vers 3 heures du matin, aux abords de Saint-Etienne, en pleine ascension du col de la République, au coin du Grand Bois en somme, des spectateurs s’interposèrent sur la route pour empêcher le peloton de suivre le coureur local, Alfred Faure. Selon des témoins de l’époque : « Tout à coup, dans le haut de la côte, Faure démarre brusquement et prend deux à trois longueurs. Nous levons la tête pour apercevoir cinquante mètres devant nous, un groupe d’une centaine d’individus formant la haie de chaque côté de la route; ils sont armés de gourdins et de pierres; Faure s’engage et passe, alors les gourdins se lèvent sur les suivants. »
L’un des coureurs, l’Italien Giovanni Gerbi, se retrouva complétement assommé. Pour disperser les fauteurs de trouble, les organisateurs déclenchèrent des coups de revolver en l’air.
Voyez qu’en comparaison, les incidents survenus dans le col d’Aspin sur ce Tour 1950, qui ont conduit à l’abandon de tous les coureurs italiens, n’étaient que peccadilles.
Le chronomètre est une spécialité suisse, Si besoin était de vérifier, Ferdi Kubler en apporte une preuve éclatante en surclassant ses adversaires sur les 98 kilomètres accidentés (avec l’ascension du col de la Croix-de-Chaubouret) de la course contre la montre entre Saint-Étienne et Lyon.
Les Helvètes ont envahi la capitale des Gaules et, autour de la piste du vélodrome, agitent des milliers de drapeaux rouges à croix blanche pour saluer leur champion. Leur joie est à son comble car pendant plus d’une heure, c’est un autre de leurs compatriotes Emilio Croci-Torti qui détient le meilleur temps.
Kubler relègue ses rivaux directs, Stan Ockers (2ème) à 5’ 34’’ et Louison Bobet (6ème) qu’il a rejoint, à 8’ 45’’. Les Luxembourgeois, les deux Jean, Goldschmidt et Kirchen surprennent en terminant aux 3ème et 4ème places.

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À l’issue de l’étape, René de Latour tresse déjà des louanges à Kubler dont la victoire finale ne fait plus de doute :
« Il n’a plus rien à apprendre de qui que ce soit et pourrait, au contraire, se permettre de faire la leçon à la plupart des grands routiers actuels
J’avoue ne pas le reconnaître. Comme tous mes confrères, j’avais en tête le souvenir d’un grand gaillard un peu « tout fou » jouant facilement le Jocrisse entre deux beaux exploits, malheureusement trop éloignés l’un de l’autre.
Un jour, Ferdinand Kubler se montrait, et la presse entonnait ses louanges. Puis, le lendemain ou le surlendemain, il fallait admettre que le grand, le beau, le magnifique champion était un homme comme les autres, vulnérable, et surtout capable de commettre les pires erreurs et de se décourager avec une déconcertante aisance.
Il quittait le Tour sur un coup de tête ou une défaillance si sévère que l’opinion fut bien vite établie : Kubler n’était pas fait pour un effort prolongé et exigeant des qualités morales aussi bien ancrées que la résistance physique.
Depuis le 13 juillet, le Zurichois n’est vraiment plus reconnaissable. Il pourrait presque en remontrer à Fausto Coppi en personne pour ce qui est de la faculté de récupérer le plus vite possible, de se soigner et, surtout, de ne fournir des efforts qu’à bon escient…
Grimpeur magnifique, il sait également freiner son enthousiasme, conserver ses forces intactes, calculer le moindre gain de temps. Kubler est devenu un comptable comme l’était Coppi l’an dernier, comme le fut, il y a deux ans, Gino Bartali. Sa transformation tient du miracle. Mais nous en connaissons l’origine. Elle a un nom : Hugo Koblet. C’est l’avènement du jeune Helvète qui a amené Kubler à réfléchir et à imiter les vrais « grands » du cyclisme dont il faisait partie, mais à l’étage légèrement inférieur.
Sans Koblet, il serait encore un coureur fantasque et versatile et non le champion équilibré qui est en train de gagner le Tour. »

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Jean Robic s’est encore fait remarquer lors de l’étape dite en solitaire. Rejoint par l’excellent rouleur Raymond Impanis, au mépris des règlements du Tour, il s’est placé, en compagnie de André Brulé, dans le sillage du Belge comme s’il s’agissait d’une course en ligne. Admonestés à plusieurs reprises par l’inflexible juge-commissaire Henri Boudard, ils seront pénalisés de 5 minutes.

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En ce dimanche 6 août, « Biquet », boudeur, menaça bien de ne pas repartir à cause de cette sanction, mais ce sont finalement les 51 rescapés qui ont pris la route de Dijon via le Beaujolais et le Mâconnais sans chercher à se disloquer, mais sans perdre de temps non plus. Ils parvinrent au contrôle de ravitaillement de Louhans avec une bonne demi-heure d’avance sur l’horaire. Seuls les suiveurs qui voulaient apprécier le Juliénas ou autres vins du pays étaient quelque peu attardés.

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C’est après Labergemont-les-Auxonne que la course s’anime : Gino Sciardis, l’Italien de Bretagne, s’échappe entraînant avec lui les deux nationaux belges Hendrickx et Lambrecht. Ils seront rejoints peu après par les Tricolores Giguet et Baffert, Pierre Cogan, le Marseillais Raoul Rémy, le Lorrain Gilbert Bauvin qui sent l’air de son pays, et le Luxembourgeois Goldschmidt.
La victoire se joue au sprint entre ces neuf hommes sur la cendrée du stade municipal de Dijon. En tête, Hendrickx dérape dans le dernier virage. Émile Baffert, gêné par cette chute, doit s’incliner devant Sciardis.

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Un petit clin d’œil à Pierre Cogan, le Breton d’Auray : spécialiste de l’effort solitaire, vainqueur du prestigieux Grand Prix des Nations contre la montre en 1937, il fut fait prisonnier trois fois pendant la guerre, s’échappa deux fois et finit par se réfugier du côté de Saint-Étienne pour continuer de courir en France libre. Il nous a quitté, il y a peu, à 99 ans.

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Une foule nombreuse assiste aux opérations de départ de la dernière étape (314 kms, mazette !) qui se déroulent sur la place Darcy, devant la brasserie de la Concorde, à Dijon. Lundi 7 août, une curieuse date pour l’arrivée finale du Tour de France, mais, à cette époque, les contraintes horaires exigées par les médias n’existaient pas.
Quelques suiveurs pensent que la fameuse moutarde locale pourrait monter au nez des coureurs Belges, mais Sylvère Maes dément catégoriquement ces rumeurs. Quand on connaît la réputation de Stan Ockers, second au classement général, de « suceur les roues », il faut s’attendre en fait à vivre une étape sans histoire.

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On en veut pour preuve qu’on voit Bobet, Lauredi et Schotte courir la canette. Le temps est superbe et la France est bien douce avec son chapelet de villages et bourgs aux jolis noms de Saint-Seine-l’Abbaye, Champagny, Chanceaux, Laperrière, Baigneux-les-Juifs (une communauté juive s’y installa au XIIIème siècle avant d’être chassée au XVème par les ducs de Bourgogne), non loin des sources de la Seine.
Jean Robic, fidèle à lui-même, a des ennuis avec son dérailleur mais retrouve sa place dans le peloton avant Coulmier-le-Sec.
Dans les villages de l’Yonne, la foule est très dense au bord de la route. L’allure n’est pas très vive, mais comme la moyenne horaire calculée est de 31,500 km, les coureurs sont dans les temps. Pour la première fois depuis plusieurs jours, les suiveurs s’arrêtent pour déjeuner et prendre une bonne dizaine de minutes pour digérer …

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Pour se protéger du soleil, quelques coureurs se coiffent de chapeaux de paille, ou à défaut, de papier.
Je n’en ferai pas un fromage, mais à Saint-Florentin, le maire avec l’écharpe tricolore assiste avec ses administrés au premier contrôle de ravitaillement. Jeanne d’Arc y avait probablement fait halte en 1429 en se dirigeant vers Reims pour le sacre de Charles VII, l’écrivain Stendhal y dîna le 30 août 1811, le maréchal Pétain y rencontra le Reichmarschall Goering le 1er décembre 1941, à la gare.
Les carnets de notes des journalistes restent vierges. Le peloton bien groupé, conduit et contrôlé par le Suisse Weilenmann, a roulé pendant plus de 220 km, à 31 km/h de moyenne sans qu’il y ait une seule offensive sérieuse !
C’est à partir de Ris-Orangis que la course s’anime … un peu. C’est dans cette ville de banlieue parisienne que Charles Armand Ménard dit Dranem acheta un château qu’il transforma, en 1911, en une maison de retraite pour les artistes. Dranem était un chanteur et fantaisiste très populaire à la grande époque du café-concert.
Les plus anciens d’entre vous entendirent peut-être leurs aïeux fredonner :

« Ah! Les p´tits pois, les p´tits pois, les p´tits pois
C´est un légume bien tendre
Ah! Les p´tits pois, les p´tits pois, les p´tits pois
Ça n´ se mange pas avec les doigts! … »

Ou encore :

« De ma fenêtre, tout en fumant des pipes
Je regarde les équipes
Dont les hommes sont occupés
À faire un trou dans mon quai … »

Son répertoire à l’humour incongru voire scabreux fit dire à Boris Vian : « La bêtise volontaire poussée à ce point confine au génie » !
Qui sait si quelques-uns des titis de l’équipe de Paris ne s’amusèrent pas à chanter au sein du peloton.

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À La Croix-de-Berny, dans la côte à proximité de la cité-jardin de la Butte Rouge, se constitue une échappée de 7 hommes : Pierre Molinéris dit « Maigre Pierre, André Brulé, Hendrickx, Diederich, Zbinden, le Tricolore de Grenoble Émile Baffert et Robert Bonnaventure. Pendant la guerre, deux jeunes Juifs eurent la chance de croiser ce Monsieur Bonnaventure, qui comme Bartali est devenu « Juste parmi les nations ».

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Sur la piste rose du Parc des Princes, Bonnaventure emmène le sprint mais il est débordé dans la dernière ligne droite par Baffert qui prend sa revanche sur l’arrivée de la veille.
Ferdi Kubler est le premier Suisse à gagner le Tour de France. Ockers et Bobet complètent le podium. Louison Bobet gagne le Grand Prix de la Montagne et l’équipe de Belgique remporte le Challenge International.

Kubler Gazette de LausanneKubler retour gare de Zurich

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Le lendemain, la Gazette de Lausanne consacre, avec fierté, sa une à la « Nati pédalante » :
« La première victoire suisse dans le Tour de France marque aussi le triomphe complet des routiers helvètes dans les courses à étapes. Notre palmarès est si éloquent – avec les victoires de Koblet aux Tours d’Italie et de Suisse- qu’il reflète un exploit sans précédent dans les annales sportives internationales. La victoire de Kubler, qui fut son rêve le plus longtemps caressé, a soulevé un enthousiasme aussi sympathique à l’arrivée à Paris que dans les milieux sportifs de notre pays. Quelle que soit l’importance que l’on attache au sport, tout Suisse peut concevoir un légitime sentiment de satisfaction à l’issue de ce Tour de France. »
Le brillant journaliste polyglotte Vico Rigassi, un des pionniers du commentaire radiophonique, relate la grande journée du champion suisse :
« La joie que nous avons ressentie à Paris ne peut pas se raconter : 25 000 spectateurs enthousiastes, des milliers de drapeaux rouges à croix blanche, des capets d’armaillis (bonnet de berger des Alpes suisses) s’agitaient pour saluer l’entrée de Ferdinand Kubler sur le ciment du Parc des Princes.
Il n’était pas premier à l’étape, car quelques hommes s’étaient échappés, mais il arrivait dans un état de fraîcheur impressionnant et lorsqu’il fit son tour d’honneur, tout ce brave peuple de Paris lui témoigna bruyamment son admiration en l’appelant par son petit nom sur l’air des lampions. Ferdi est désormais très populaire dans le pays voisin et ami.
En ce moment, on oubliait tous les incidents de ce Tour. Nous, Suisses, nous nous rappelions toutefois les noms glorieux d’Oscar Egg, de Charly Guyot, de Léo Amberg, des frères Martinet, de Collé, du fantasque Tessinois Bariffi, bref de tous les Suisses qui, avant Kubler, avaient tenté la grande aventure.
Si nous donnons un coup d’œil au classement général du Tour de France, depuis l’année où Henri Desgrange l’a créé, nous trouvons que le meilleur Suisse fut Léo Amberg, classé 2ème en 1937, l’année où l’équipe de Belgique avait abandonné le Tour cinq étapes avant la fin. Mais jamais un Suisse n’a remporté un succès comparable à celui de Ferdi Kubler.

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La victoire de notre champion national que nous avons prévue et que nous avons souhaitée depuis longtemps, une victoire qui était déjà possible l’an dernier, s’il avait couru avec sagesse et non seulement avec son enthousiasme, récompense les efforts d’un homme qui a su se dominer et qui a eu confiance en ses coéquipiers. Car ces derniers, si modestement classés soient-ils, ont apporté à Ferdi une aide que lui-même a qualifiée, ce soir, de magnifique et complète. Ils ont été le dévouement même et ont suivi à la lettre les instructions de notre directeur technique Alexandre Burtin. »

Miroir du TOUR 1950 01

Dans Miroir-Sprint, Maurice Vidal procède à une analyse plus neutre, ce qui est un comble pour parler d’un Suisse :
« Voici terminé ce 37ème Tour de France qui, traversé de soubresauts et d’incidents, a tout de même la chance d’inscrire à son palmarès le nom d’un très grand champion suisse, Ferdinand Kubler.
La Suisse possède avec Koblet, vainqueur des Tours d’Italie et de Suisse, et Kubler, un duo de champions tel qu’il faut remonter à Henri Suter pour en retrouver l’équivalent. Si l’on ajoute que l’équipe suisse n’a perdu qu’une unité, on conviendra que ce pays, de dimensions réduites, fait oublier celles-ci par la qualité de ses athlètes.
Des grandes ombres ont plané sur ce Tour de France. La bataille des Alpes, notamment, a semblé souffrir de l’absence de ses deux grands vainqueurs précédents : Fausto Coppi, tout d’abord, le super champion qui ne pouvait et n’aurait pas été battu encore en 1950 et dont la défection n’est due qu’à un très grave accident ; Gino Bartali, ensuite, qui, à Saint-Gaudens, décida d’abandonner la course avec tous ses camarades pour protester contre les insultes et les violences d’une poignée de forcenés.
Nous avons dit et répétons que Bartali, pour justes que soient ses raisons, s’était trop hâté de quitter la course. La réaction normale des vrais sportifs, de la presse française, en présence des odieuses manifestations d’Aspin, eussent certainement provoqué, dès le lendemain, un courant d’opinion favorable aux coureurs transalpins. Par ailleurs, Bartali ne pouvait ignorer que son geste avait une gravité susceptible d’amener des conséquences graves dans les rapports sportifs franco-italiens. Gino a d’ailleurs reconnu dans une interview retentissante à notre confrère « La Marseillaise » qu’il aurait hésité s’il avait envisagé ce côté de la question (ou si on le lui avait fait envisager).
Mais il n’en reste pas moins que les sportifs français éprouvent quelque honte à savoir que des spectateurs de chez eux ont pu molester des athlètes en plein effort. Il est inadmissible que des sportifs étrangers, venus dans notre pays disputer leur chance, soient injuriés. Les termes parfois employés ont un relent de racisme et de chauvinisme qui nous ramènerait, si on laissait faire, à des temps bien sombres. Souhaitons que la prochaine rencontre à Nice des jeunes sportifs français et italiens, à l’occasion des Relais de la Paix, permettent d’effacer un mauvais souvenir.
Nous reviendrons en détail sur les perspectives ouvertes à notre cyclisme par la performance des Français. Aux côtés de Louison Bobet, incontestable n°1, une génération de coureurs du Tour a monté. Raphaël Geminiani, d’abord, fort comme un Turc du départ à l’arrivée, bon équipier, plein d’allant et d’optimisme, bon grimpeur, fort rouleur et descendeur émérite. Il est de la trempe des Magne, Leducq, Speicher, hommes complets. Et Lauredi, malheureux cette année, mais qui n’aura que vingt-cinq ans l’an prochain. Et quel courage ! Faire la moitié d’un Tour de France avec un anthrax gros comme le poing montre bien que rien ne peut abattre un tel homme. Encore un routier complet.
Et ce phénomène de Georges Meunier qui possède autant de science que le « facteur » symbolique dont parlait Francis Pélissier, mais qui stupéfie par sa facilité, son esprit d’entreprise, son audace… Voilà la grande révélation du Tour 1950 ! »

Miroir du TOUR 1950 66 Meunier

À travers mes trois billets, grâce au talent des reporters de l’époque, j’ai tenté de rendre vivant un Tour de France qui, pour beaucoup d’historiens du cyclisme, demeure comme un des plus monotones d’après-guerre.
Le journaliste Roger Frankeur qui, chaque mois, dans le mythique Miroir du Cyclisme, faisait revivre les exploits des « Merveilleux fous pédalants sur leurs drôles de machines », raconta dans le numéro d’avant-Tour 1974, ce qui, dans son optique subjective de suiveur, constitua son plus beau Tour de France :
« Si l’événement a laissé une trace dans ma mémoire, ce sera une place que nul ordinateur ne saurait expliquer ; car s’il procède selon une logique rigoureuse tout appareil enregistreur est dépourvu de l’affectivité, de la passion et de la mauvaise foi candide qui est le propre de l’homme et fait le charme du journaliste et du supporter sportif réunis.
Cela pour vous dire que mon meilleur Tour de France n’est sûrement pas celui auquel vous pensez, et que désignerait un ordinateur « programmé » selon des critères chiffrables. C’est d’un Tour disgracié, presque maudit que je garde le meilleur souvenir. Le Tour du scandale et de la honte, pour moi une route buissonnière en 22 étapes.
1950 ! L’année où 16 Italiens (10 nationaux et 6 cadets) furent victimes d’une presse qui leur reprochait d’être abusivement « attentistes », « suceurs de roues », « profiteurs sans vergogne », alors qu’ils appliquaient la tactique qui consiste à se ménager jusqu’à la montagne où se portent les coups décisifs. Tactique banale et légitime sinon spectaculaire que d’autres avant et après ont adopté sans soulever d’autre indignation que celle parfois des organisateurs ; lesquels sont farouches partisans de l’attaque à outrance … avec les jambes des autres.
Cette année-là, Bartali, déjà vainqueur en 1938 et 1948, courait -à 36 ans- pour une troisième victoire. Son lieutenant et éventuel successeur était le puissant Fiorenzo Magni, surnommé abusivement le « colosse de Monza », déjà vainqueur du Giro, du Tour des Flandres (on le surnomma aussi le « Lion des Flandres » pour avoir gagné trois fois l’épreuve), etc …
En fait, deux équipes d’Italie (Nationale et Cadetti) n’en faisaient qu’une et manœuvraient sous la conduite de l’ex-campionissimo Alfredo Binda. Coppi vainqueur en 1949 était encore invalide après une terrible chute dans le Giro 1950 -on ne savait même pas s’il pourrait recourir- … En dépit de cette amputation, la « squadra » semblait armée pour gagner le Tour contre tous les Bobet, Geminiani, Robic, Kubler, Impanis, Schotte, Brambilla, Ockers.
Un point noir : l’attitude d’un certain public. Les rancunes de la guerre s’effaçaient à peine, d’un côté comme de l’autre. L’année précédente, le Tour, faisant halte dans la vallée d’Aoste, avait reçu un accueil mitigé : triomphal pour les Italiens dédaigneux voire inamical pour les Français et notamment des coups pour faire tomber Robic, lequel refusait d’admettre la supériorité de Coppi-Bartali. De sorte qu’en 1950, les plus chauvins des Français avalaient sans sourciller des commentaires empoisonnés sur la tactique « antisportive » de la squadra Bartalienne.
La sottise creva, comme un abcès (et comme l’orage un vrai !), sur les Pyrénées. Au sommet d’Aspin, des énergumènes, l’injure à la bouche (et quelques-uns le bâton à la main) guettaient le passage du vétéran italien. Dès que le « vecchio » apparut en compagnie de Bobet, Robic et Ockers, ce fut l’agression. Pas seulement des huées ; des mains griffues pour happer, des coups pour faire tomber. Bartali, terrorisé, bascula sur Robic, l’entraînant dans sa chute, voulut fuir puis, tant bien que mal, passa le sommet protégé par quelques suiveurs courageux.
Le soir, à Saint-Gaudens, « il vecchio » avait tout de même gagné l’étape et Magni endossé le maillot jaune ; mais estimant qu’il s’agissait d’une victoire à la Pyrrhus, et refusant d’affronter plus longtemps cette bêtise au front bas qui parlait de lui « faire la peau », Bartali abandonna.
Rien ni personne ne put le convaincre : « Je ne veux pas mourir échappé » grognait-il. Tous les Italiens quittèrent le Tour avec lui, y compris Magni premier du classement général.
Lorsqu’il repartit de Saint-Gaudens sans « eux », le Tour avait vraiment très mauvaise mine (Kubler second avait refusé d’enfiler le maillot jaune ainsi usurpé).
Certes, il y eut par la suite de beaux épisodes, les coups d’éclat de Bobet dans les Alpes, les attaques de Robic et surtout les ruées hennissantes de Ferdi-le-cheval, défendant sa première place en jouant des coudes et des dents (au moins autant que de la tête et des jambes), rien ne put faire oublier le coupe-gorge d’Aspin. Aujourd’hui encore, cette victoire honteuse du hideux chauvinisme reste comme un vilain naevus sur le visage buriné du Tour de France.
De toute façon, MON Tour 1950 n’eut qu’un lointain rapport avec celui-là. Je le suivais dans une voiture découverte en compagnie de l’ancien coureur Louis Thiétard et de deux amis journalistes. Suivre étant façon de parler, car notre chauffeur et nous du même coup avions plus souvent le regard sous le capot que sur la course.
La cause en était de mystérieux ennuis mécaniques qui nous stoppaient toujours au moment le plus pathétique. Et curieusement toujours en montagne, jamais en plaine, cette bagnole, pas si vieille, avait la phobie des routes qui montent … et du coup de celles qui descendent.
Plusieurs fois, nous vîmes Zorro démarrer dans un col, jamais nous ne le vîmes arriver. Ce qu’il y avait de remarquable, c’était la compétence mécanique de notre automédon (dans la mythologie grecque, Automédon est le conducteur du char d’Achille lors de la guerre de Troie ndlr). Avec le plus grand calme, alors que Thiétard et moi écumions en voyant une fois de plus la course disparaître à l’horizon –il descendait, soulevait le tablier de tôle, faisait son diagnostic (dont il nous livrait des bribes marmonnées) et commençait la « réparation ». Il finissait d’ailleurs par mater magistralement la mécanique rétive. Nous repartions gaillardement … mais trop tard. Longtemps avant nous Zorro … et même la lanterne rouge étaient arrivés.
Dans le tourbillon de la ville-étape en folie, il nous fallait alors découvrir un ou plusieurs informateurs libres de tout engagement et nous faire raconter le synopsis et quelques péripéties marquantes de l’étape (croyez-moi, cette chasse à la vérité aux mille facettes, par témoins interposés, est un sport ardu).
Raclant le fonds de notre giberne, nous devions ensuite concocter à toute allure notre propre scénario et le téléphoner au loin à des gens qui commençaient par nous déclarer « en avoir marre de nos retards, de nos fantaisies touristiques et de ce vice rédhibitoire qui aboutirait un jour à nous faire louper la première édition ».
C’est alors, mais alors seulement, que TOUT commençait pour nous.
Souvent notre gîte n’était pas retenu ou déjà réattribué. À nous d’en découvrir un quelque part, dans la nature, à 100 kilomètres à la ronde. Certaines régions désertiques exigeaient ça.
C’est ainsi que nous fîmes nos étapes personnelles sur une bonne moitié de la France.
Au début, nous râlions ferme. Nous traiter comme ça alors qu’ayant fait la route comme les coureurs, finissant aussi fourbus qu’eux (enfin presque), nous aurions mérité les mêmes égards.
Puis ce rallye fricot-dodo en semi-nocturne nous amusa. Il y avait les bonnes et les mauvaises fortunes du pot et du gîte. Un exemple : le soir de Gap (où nous n’avions bien entendu rien vue de la belle échappée de Geminiani) notre étape de bannis se termina 50 ou 60 kilomètres plus loin, sur le foin d’une grange. Nous y dormîmes fort bien. Les rats, nombreux pourtant, ne nous attaquèrent même pas.
Sans notre panne habituelle, nous n’aurions jamais eu l’occasion, Thiétard et moi, de nous baigner tout nus dans un torrent alpin, ni de descendre le col de la Cayolle, magnifique dans sa solitude du soir, en balayant la route et en clamant notre joie, comme Yves Montand dans « Le salaire de la peur ».
Soyons justes, nous avons été témoins de phases inoubliables. Comme dans l’étape de la soif de Perpignan-Nîmes (en plat) au cours de laquelle, « Gem » accidenté, Bobet n’avait pu répondre seul à une attaque conjuguée Kubler-Ockers. À vrai dire, c’est ce jour-là que Ferdi-le-cheval avait gagné le Tour. Ce fut le jour aussi –vous en avez entendu parler- où l’ineffable Zaaf échappé, loin en tête de la course, s’efforçait de « casser la baraque » des Grands. Il allait y parvenir lorsqu’il eut l’imprudence de saisir une bouteille au vol. Il croyait boire de la limonade, c’était du Minervois à couper au couteau. Le Tour s’arrêta là pour le pauvre Zaaf : dans un fossé presque à l’arrivée. Il eut beau offrir le lendemain de faire les 28 kilomètres qui lui avaient manqué, les juges furent sans pitié…
Épisode de toute beauté et à notre portée : la baignade générale de Sainte-Maxime. Le Tour longeait la Grande Bleue (depuis, les organisateurs peu soucieux du bien-être des coureurs, se méfient et évitent ce coin tentateur) – encore qu’en cette année 2020, le Tour partira de Nice !- Il faisait chaud, les baigneuses étaient aimables. La tête la plus farfelue du peloton (nommée évidemment Brulé) ne résista pas à l’appel des sirènes et s’en fut les rejoindre, en selle, comme un seigneur … Devant un si noble exemple, ses frères, tous merveilleux fous pédalants, s’étaient illico métamorphosés en tritons. Oh, un bref instant ! Mais les organisateurs rigoristes n’avaient pas aimé …
À la fin de ce Tour non conformiste, nous avions acquis la conviction que c’était l’automédon et non l’automobile qui détestait les toboggans vertigineux. Phobie banale, certes, mais inaptitude irrémédiable pour qui prétend « suivre » la Grande Boucle. Qu’importe aujourd’hui, le temps a passé. Il ne me reste de cette année-là que le souvenir d’une aventure vécue dans la liberté. Comme elle devrait toujours l’être.
J’ai refait depuis le même voyage, logé et nourri « trois ou quatre étoiles » par les journaux organisateurs auxquels je collaborais : aucun palace, aucune table somptueuse ne m’ont paru valoir la route buissonnière du Tour 50 et ses haltes imprévues …
Impressions et préférences personnelles sans valeur critique, direz-vous. C’est juste. Excusez-moi.
Le plus beau Tour de France qu’il m’ait été donné de suivre (ou de précéder car désormais, on « suit » le Tour à l’avant) fut celui de 1964. Sur le plan sportif et d’un point de vue objectif.
Le seul qui vous intéresse, n’est-ce pas ? Le Tour 64 gagné par Anquetil sur Poulidor pour quelques secondes arrachées entre Versailles et le Parc des Princes*** (c’est vrai que celui-là … et d’autant plus pour moi évidemment !!!) …
Stop ! La place me manque ! Encore une arrivée loupée. Comme en 50 ! J’espère qu’on me repêchera ! »
Une très grande majorité de tous les champions évoqués dans ce billet ne sont plus de ce monde. Le vainqueur Ferdi Kubler s’est éteint en 2016 dans sa quatre-vingt-dix-huitième année. Des dix premiers du classement général, seul est encore en vie Raphaël Geminiani qui vient de souffler en juin ses 95 printemps. Le vélo conserve aussi en dépit de commentaires stupéfiants !
Antonin Rolland, de l’équipe du Sud-Est, termine 29ème à 2h 03’28’’ de Kubler. Information dérisoire … sauf que, né le 3 septembre 1924, il est à l’heure où je vous écris, le doyen des maillots jaunes qu’il porta durant 12 jours lors du Tour 1955. De cela, je vous entretiendrai peut-être un jour.
Tous les Tours de France de ma jeunesse furent beaux à mes yeux et c’est toujours une joie quasi enfantine de feuilleter les vieilles revues spécialisées pour vous les raconter. Même si cela semble être une mode de cet été, je n’ai aucune raison de faire table rase de ce passé et de déboulonner mes petits coureurs en plomb d’antan avec lesquels « je refaisais l’étape ». Maurice Vidal, lyrique, concluait: : « Toi qui gagnes durement ta vie; tu ne t’y tromperas pas, derrière l’apothéose du Parc des Princes, il y a beaucoup de sueur, beaucoup de peine. Il y  a non seulement Kubler, Bobet, Robic: il y a la vieille maman et les enfants de Ferdi, la petite fille de Louison et le petit garçon de Biquet. Il y a toutes les familles pour qui travaillent durement tous les coureurs connus ou non.
Il est fort possible que, prochainement, je fasse un saut de dix ans pour vous parler d’un Tour qui, après un drame, sourit cette fois aux Italiens.

1950-08-08+-+Miroir+Sprint+-+16 Baissons le rideau

Pour vous faire revivre ce Tour De France 1950, j’ai puisé dans les précieuses collections des revues Miroir-Sprint, But&Club Miroir des Sports, Miroir du Cyclisme.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour m’avoir aidé à rassembler tous ces documents.
* http://encreviolette.unblog.fr/2009/07/09/le-col-de-lizoard-col-mythique-des-alpes/
** http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
    http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/18/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-2/

Publié dans:Cyclisme |on 26 juillet, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1950 (1)

Encre violette vous gâte, chers lecteurs … enfin, ceux qui sont amoureux de la petite reine, et je sais qu’il en existe !
Je ne pratique pas « l’épuration » mémorielle, la nouvelle marotte de ce début d’été. J’ai l’habitude, à cette époque, d’évoquer les Tours de France d’après-guerre (la seconde) qui se trouvent être aussi ceux de mon enfance. Je commence d’ailleurs à moins m’en réjouir tant tous ces « compagnons du Tour » (selon la belle expression de Maurice Vidal) nous quittent inexorablement. Je n’ai pas effectué le décompte mais il en reste encore au moins un en vie. Je vous laisse le temps de la lecture de ce billet pour trouver la solution.
Le truculent romancier René Fallet ironisait à peine : « Quand le Tour de France n’a pas lieu, c’est comme par hasard, le tour des catastrophes. Qu’on en juge : il ne manque au palmarès de cette épreuve que quelques lignes, et elles correspondent fâcheusement aux années noires des deux dernières guerres mondiales … Je ne vois pas en quoi rayer de la planète la course cycliste, ou le serment d’amour, ou la cueillette des champignons, empêchera les bûchers de brûler, les fours à gaz de s’allumer … En fin de compte, dès qu’on ne numérote plus les dossards, on numérote les abattis. »
En cette année chamboulée par l’épidémie du coronavirus, le Tour de France semble avoir échappé au pire en bénéficiant d’un simple report à la fin de l’été. Ainsi, mes chroniques possèdent une saveur particulière puisque, en ce mois de juillet, le seul Tour de France que vous pourrez suivre, c’est celui que j’entreprends de vous raconter en puisant dans mes chères collections (et celles de mon ami Jean-Pierre) en bistre, en bleu et en vert, une recherche documentaire parfaitement adaptée en période de confinement.

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J’avais 3 ans en 1950, et c’est probablement la première fois que je vis « passer » le Tour, dans des circonstances que je vous relaterai un peu plus loin.
Mes lecteurs les plus fidèles se souviennent sans doute de mes billets consacrés au Tour 1949 d’anthologie survolé par le légendaire campionissimo Fausto Coppi, déjà vainqueur du Giro.
Est-ce d’ailleurs pour éviter une telle hégémonie que Jacques Goddet, le directeur général de l’épreuve, dans un « article exclusif », présente les réformes en vue d’accélérer le rythme de l’épreuve et d’en assurer l’équilibre.
« Nous avons cherché, pour 1950, à limiter les effets des deux tendances qui nous apparaissent les plus néfastes au bon développement sportif du Tour : le trop grand avantage accordé aux grimpeurs d’une part, les excès de « domesticité » d’autre part. »
– réduction des effectifs des grandes équipes à 10 hommes : nombre restreint de domestiques désignés, obligation pour les leaders d’entrer davantage dans la mêlée des premières étapes.
– limitation des délais d’arrivée : chacun devant se soucier de rallier l’étape sans flâner, les « porteurs d’eau », les « donneurs de roue » ne pourront plus pousser trop loin leur sacrifice et , surtout, ne pourront plus abusivement se réserver, leur tâche domestique accomplie.
– réduction des bonifications au sommet des cols pyrénéens et alpestres
– innovation primordiale : un gros prix de 100 000 francs va être attribué en brassard-rente quotidienne au porteur du maillot jaune. L’intérêt est de revaloriser, récompenser les efforts de ceux qui lancent la bataille dès le début de l’épreuve, d’animer la course dans les étapes de plaine et d’obliger ainsi les attentistes et les grimpeurs à entrer tôt dans le jeu sous peine de se retrouver vraiment trop éloignés au classement au moment d’aborder les méchantes bosses. »
Jacques Goddet, prudent, ajoute tout de même : « Mais on sait que les lois édictées pour détruire des maux reconnus risquent d’en créer de nouveaux, tant la réaction humaine porte vers l’interprétation la plus profitable de la législation et des moyens de son application. » Un comportement qui n’a guère évolué sept décennies plus tard !
Ces mesures sont peut-être peine inutile, car l’archi-favori Fausto Coppi doit déclarer forfait à cause d’une fracture du bassin suite à une sévère chute survenue lors de la grande étape des Dolomites du Giro.
Un autre accident impliquant aussi la responsabilité de motocyclettes suiveuses a endeuillé le cyclisme français dans la quinzaine précédant le départ du Tour. Camille Danguillaume, l’oncle du populaire Jean-Pierre, alors qu’il était en passe de remporter le championnat de France disputé sur l’autodrome de Montlhéry, est victime d’une terrible chute, et décède quelques jours plus tard d’une fracture du rocher.

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Le monde du sport français s’était donné rendez-vous à Joinville pour conduire Camille à sa dernière demeure. Son ultime adversaire Louison Bobet avait déposé son maillot tricolore sur le cercueil du champion cycliste qui comptait à son palmarès le Critérium National de la route 1946 et 1948 ainsi que la « doyenne » Liège-Bastogne-Liège 1949.
Selon la formule consacrée, the show must go on, ainsi Max Favalelli, le populaire cruciverbiste et ancien animateur de l’émission Des chiffres et des lettres, présente « le plus grand spectacle du monde » :
« Je voudrais prélever dans cet album aux mille pages, toujours diverses, quelques fresques d’ensemble, quelques tableautins de genre et même quelques miniatures.
C’est d’abord l’énorme kermesse du départ. La place du Palais-Royal, pavoisée de drapeaux, d’oriflammes avec des grappes de curieux pendues aux treilles des fenêtres. Pendant deux heures, le proche ministère des Finances et l’austère Conseil d’État suspendent leur activité. Ce qui fait que Robic, Bobet et Marinelli réussissent ce que ne parviennent pas à faire les puissants du régime : retarder l’application du budget et enrayer la « pompe à phynances ».
Paris est descendu dans la rue et assiste à la parade qui précède le lever du rideau. Les coureurs sont tout neufs. Vêtus de maillots aux couleurs éclatantes qui composeront plus tard les plus singulières combinaisons lorsque les chasses secoueront le kaléidoscope du peloton, on vient tout juste de les sortir de leur boîte.

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Un record est déjà battu avant que Jacques Goddet ne frappe les trois coups : celui de l’embouteillage. Dix douzaines de cyclistes arrêtent net la circulation. Car le chauffeur d’autobus, le livreur sur son triporteur, le conducteur du camion, ne songent qu’à contempler ces héros qui se lancent dans une chevauchée fantastique et dont ils suivront quotidiennement les exploits. »
Le départ fictif est donné, place du Palais-Royal en plein centre de Paris, par le cinéaste et acteur américain Orson Welles qui se produisait au théâtre Édouard-VII dans une pièce intitulée La Langouste.

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Voici ce que disait celui qui, à l’époque, avait déjà réalisé Citizen Kane, La Splendeur des Amberson et Macbeth :
« L’athlète dépasse le comédien. Le stade efface la scène. Seul le champion est en mesure de renouveler l’exploit. La performance dramatique, celle qui atteint aux sommets de l’émotion ne peut pas être de tous les soirs. Le sublime ne souffre pas la répétition. Une fois seule de ma vie, j’ai rencontré au théâtre le bouleversement : Fédor Chaliapine dans Boris Godounov. De pareils moments, le sport est moins avare. Le champion a la chance de se produire assez rarement pour pouvoir se donner. Il est visité. Comme une force le tire. Il se surpasse. Il embrasse l’apothéose. J’ai gardé le souvenir de ces gestes sportifs qu’une divine perfection fréquente : le punch de Joe Louis, le renvoi de balle de Joe Di Maggio, la passe de Manolete … La compétition sportive sait offrir, chaque fois, le moment de la vérité. »
J’avais donc 3 ans et … j’étais présent, pas loin, à la fenêtre d’un appartement cossu du 1er arrondissement. J’ai juste le souvenir fugitif, mais encore si bien imprégné, de rangées de coureurs aux maillots chatoyants défilant au bout de l’avenue : le Tour de France en chair et en os. J’ai tout de même fait des recherches pour m’assurer que ma mémoire ne me trahissait pas.
Le Tour démarrait le 13 juillet, un jeudi, c’était alors jour de congé scolaire, mais aussi le premier jour des grandes vacances. Mes parents étaient invités chez des anciennes connaissances de Normandie qui ne devaient pas goûter, outre mesure, la chose vélocipédique, ce qui explique sans doute ce simple regard depuis un balcon. De plus, le départ était donné … à 6h 45 du matin !

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Le départ réel avait lieu à 8 heures à Nogent-sur-Marne. Dans l’immédiat après-guerre, le cyclisme était un sport éminemment populaire et, malgré l’heure matinale, Paris était en liesse, notamment sur les Grands Boulevards, les places de la République et de la Nation, au passage des 116 coureurs en route pour Metz première ville étape distante de 307 kilomètres.

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En l’absence de Fausto Coppi, son grand rival italien, le vieillissant Gino Bartali, fait figure de favori. Les Français comptent sur Louison Bobet, récent champion de France, Jean Robic le vainqueur du Tour 1947, Jacques Marinelli révélation de l’édition précédente. Les Belges fondent des espoirs sur Stan Ockers, quant aux Suisses, ils voient en leur leader Ferdi Kubler beaucoup mieux qu’un outsider.
Mon vénéré Antoine Blondin ne débarquant sur le Tour qu’en 1954, la finesse de plume de Max Favalelli donne un peu de couleurs à cette première étape :
« Une vieille déformation sans doute. Mais lorsqu’un Français, en âge d’être mobilisable, reçoit l’ordre de se diriger vers Metz, il se sent aussitôt le cœur un rien militaire.
Aussitôt que notre « colonne » s’est ébranlée, j’ai senti s’accumuler d’autant mieux dans mon stylo les comparaisons guerrières que les bornes qui jalonnaient notre route portaient des noms évocateurs, tels que Clermont-en-Argonne, Verdun, Étain …
Je n’étais d’ailleurs pas le seul à être gagné par ce climat de grande manœuvre. Et j’ai surpris Jean Bidot dressé sur sa voiture ainsi que sur un char d’assaut, humant le vent qui soufflait depuis la ligne bleue des Vosges et s’interrogeant à la façon des chefs d’armée.
– Serait-il temps de lancer l’attaque ?
Et, en vérité, les populations amassées le long des talus considéraient avec un secret effroi cette horde tumultueuse se ruant vers la frontière et derrière laquelle nulle herbe ne poussera jamais.
Cette première étape fut un lever de rideau. On lie connaissance, on se familiarise avec les acteurs. Personne n’est encore très sûr de son texte et, si les vedettes s’amusent parfois à signaler leur présence en venant gambader sur le devant de la scène, le peloton qui fait le gros dos au soleil et paresse un brin le long de la Marne, tapie ainsi qu’une couleuvre dans son lit verdoyant, ne livre pas encore ses secrets.

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Quoiqu’on en fasse, il flotte sur le Tour une odeur de vacances. Et il faudrait avoir une âme de citadin singulièrement endurcie pour prendre à son compte la boutade de Georges Feydeau qui déclarait avec une moue de boulevardier impénitent : « Le désagrément des guerres, c’est que ça se passe toujours à la campagne. »
Le Tour a ceci de bon qu’il apaise chez tous ses participants une fringale de grand air, un appétit d’évasion.
Même chez ceux qui auront plus tard à se plaindre des défauts de la nature. Le joyeux José Beyaert ne me confiait-il pas le matin : « Vingt-six jours de grand tourisme, un rêve que je vais enfin pouvoir me payer. » Il plaisantait bien sûr.
Mais, pour nous qui avons la chance de faire le Tour sans effort, sur une sorte de tapis volant, il nous sera bien difficile d’oublier le merveilleux voyage auquel nous participons. Et si nous accordons toujours la première place à la pièce –souvent dramatique- qui se jouera sous nos yeux, du moins, regarderons-nous aussi les décors.
En prenant la précaution de ne pas rentrer dedans … »
La première étape ne s’est animée que sur la fin, hormis quelques escarmouches de trois régionaux Parisiens ou banlieusards, Robert Chapatte (le futur grand commentateur), Attilio Redolfi et Kléber Piot.

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Pierre Chany, laconique : « Vingt-deux kilomètres ont suffi aux 116 coureurs du Tour pour donner une conclusion à cette première étape disputée sur le parcours Paris-Metz, 307 kilomètres. 22 kilomètres au cours desquels Goldschmidt, Rémy et Lambrecht unirent leurs efforts pour prendre une minute et dix secondes au peloton.
On s’attendait généralement à une victoire de Rémy, réputé rapide au sprint et qui paraissait en bonne condition. Mais le Luxembourgeois, qui désirait entrer chez lui avec le maillot jaune sur les reins, bénéficiait d’une forme supérieure trouvée sur les routes du Tour de Suisse. »

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Maurice Vidal note la « débandade » relative de l’équipe de France.
Le peloton termine à 1’ 18’’ des 3 hommes de tête. Amusons-nous quelques instants à recenser les membres de l’équipe de France qui s’y sont blottis : 2 ! On en a certainement oublié. Ce n’est pas possible ! Et bien si ! Seuls Raphaël Geminiani et Jacques Marinelli (pourtant peu en forme ce matin, perclus de furoncles et saignant du nez) ont répondu à l’appel. Les autres ? Bobet a cassé une roue en fin d’étape. Lauredi faisant contre mauvaise fortune bon cœur, a attendu son leader et tous les deux ont franchi la ligne 1 minute après le peloton.
Déprez a crevé à 40 km de l’arrivée. Abandonné, il risquait l’élimination. Giguet, Molinéris, Desbats et Baffert l’ont aidé. Lazaridès, hors de forme, en a profité pour se mêler à eux. Leur retard à Metz se solde à 11 minutes ! Et dire qu’Apo avait promis de s’entraîner tout l’hiver de façon à viser la victoire finale au mois de juillet !

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Deuxième étape, 241 kilomètres courus, sous la pluie et dans la boue, dans les Ardennes belges, sur les routes de la célèbre classique Liège-Bastogne-Liège ! Les Français Raphaël Geminiani et Jean Robic se manifestent en ce jour de fête nationale.
Compte-rendu de René Mellix dans le Miroir des Sports : « Échappé dès la sortie de la grande cité lorraine, le Clermontois (Geminiani) a tenu tête au peloton jusqu’au 210ème kilomètre. Rejoint dès le début de la longue et sévère côte de Theux, Geminiani, qui a été magnifique de cran et de courage, de bout en bout, vit s’enfuir Robic puis Ockers.
« Biquet », superbe, hargneux, voulant vaincre à tout prix, a tenu tête longtemps à Ockers qui le suivait à trois-cents mètres sans pouvoir lui reprendre une seconde, et à un peloton regroupé fort de vingt et une unités. Mais il a dû s’avouer vaincu au sommet de la côte des Forges, à 10 kilomètres du but. »
De nos jours, se trouve au sommet de cette côte, un mémorial en l’honneur de Stan Ockers, vainqueur de Liège-Bastogne-Liège et du championnat du monde en 1955, et décédé accidentellement lors des Six Jours d’Anvers 1956.

Stan_Ockkers

« Cette deuxième étape, qui avait promis beaucoup, s’est finalement terminée avec vingt-deux hommes au sprint. Le rapide Alfredo Leoni, que l’on n’avait jamais vu au premier plan pendant l’étape, a triomphé sans gloire devant Magni et Bobet…
Quant à Goldschmidt, il n’a fait que peu d’efforts, juste ce qu’il fallait pour conserver son maillot jaune. »
Finalement, le fait le plus marquant est peut-être l’absence dans le groupe des favoris des deux coureurs de l’équipe de France Jacques Marinelli et Apo Lazaridès, respectivement 3ème et 9ème du Tour précédent. Ils accusent à l’arrivée un retard de 6’31’’.

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« Le départ de la troisième étape Liège-Lille a été donné à 116 concurrents, à 9h 19, sous le soleil revenu.
Neuf kilomètres après le départ, le régional de l’équipe d’Ile-de-France Attilio Redolfi, un autre Attilio le cadetti Lambertini et l’aiglon belge Isidore Deryck ont déclenché l’échappée qui allait être décisive.
Au onzième kilomètre, les trois évadés ont été rejoints par Bernard Gauthier, Pasotti, Blomme, Pedroni et De Muer. Ces huit audacieux n’ont plus été rattrapés malgré un brutal mais trop tardif réveil du peloton des vedettes.

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Bernard Gauthier a crevé à 30 kilomètres de Lille et a rejoint ses camarades de fugue 5 kilomètres plus loin, après avoir produit de violents efforts qu’il a payés dans le sprint final.
L’Italien Alfredo Pasotti, habitué aux arrivées sur piste en cendrée, l’emporte à l’hippodrome du Croisé-Laroche.
Le Français de l’équipe du Sud-Est Bernard Gauthier ravit le maillot jaune au Luxembourgeois Goldschmidt, se vengeant ainsi de n’avoir pas été sélectionné dans l’équipe nationale. »
De son côté, Maurice Vidal, journaliste de Miroir-Sprint, a noté sur bloc-notes :
« On pensait généralement que la rente de 100 000 francs au maillot jaune allait inciter le propriétaire de celui-ci à le défendre farouchement. Il faut bien croire que Goldschmidt vise plus haut puisqu’il n’a guère réagi (ou trop tard) contre une échappée de 7 hommes qui compta jusqu’à 14 minutes d’avance. Bernard Gauthier reçoit la tunique et les 100 000 francs (environ 160 euros) des mains fines de Roberto Benzi (jeune chef d’orchestre prodige alors âgé de 13 ans).
À l’arrivée, Marinelli s’écroule sur le sol trempé. Lazaridès doit être énergiquement soigné, de même que Geminiani. Lorsqu’il est remis, celui-ci a un mot dont on ne sait s’il est inconscient ou plein d’humour : « Les deux premières, dit-il, étaient faciles à côté de celle-ci ». Chapatte en reste coi, ce qui est assez rare.
Ce soir, M. Wermelinger, chargé du logement des coureurs, est bien ennuyé. Un certain nombre d’abandons et d’éliminations se produit chaque année à partir de la première étape. Le nombre de chambres louées diminuent donc de façon progressive. Or, cette année, fait unique, pas un homme ne manque à l’appel de la troisième étape. Les coureurs ne sont pas gentils avec l’organisation.
Jean-Marie Goasmat (dit le « farfadet de Pluvigner » ndlr) promène sur ce Tour son expérience de vieux blédard qui surprend ceux qui l’ont connu jadis timide et rougissant. Par contre, il continue à ne négliger aucun profit, aussi minime soit-il. Tout à l’heure, après l’arrivée, il s’approche d’un car publicitaire, demande un litre d’apéritif, le met sous son bras remonte en vélo et se dirige vers son hôtel. Il fit ainsi cinq kilomètres sur les pavés lillois, serrant sa bouteille sur son cœur, comme un bouquet de vainqueur. »
Pierre Chany a relevé, également pour Miroir-Sprint :
« En marge de la course, nous assistâmes encore de Liège à Lille à la soumission (officielle) de Fiorenzo Magni, devenu pour Bartali un parfait domestique.
Échappé avec Bobet et Desbats, le chauve transalpin qui pouvait tirer profit de cette opération, refusa cependant de mener. Lorsque Louison s’écartait pour l’inviter … à prendre le vent, Magni lui répondait avec un air volontairement malheureux : « Ça m’est interdit, je ne suis que domestique. » Voilà les Tricolores prévenus ils ne doivent plus miser sur un duel Bartali-Magni qui (peut-être) leur eut été indirectement favorable. »

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Le dimanche 16 juillet, la 4ème étape, longue de 231 kilomètres, conduit les coureurs de Lille à Rouen. Je n’ai aucun souvenir que mon père m’emmena les voir passer lors de la traversée de mon Pays de Bray natal
Maurice Vidal note : « Ce matin, le rassemblement avait lieu sur la place de la Liberté à Lille. Partant devant les coureurs, nous retrouvons Ferdi Kubler venant en sens inverse après le contrôle de départ. Il se précipite sur nous et assène à Charles Pélissier une bourrade de taureau vaudois en hurlant : « Excusez-moi, mais je viens de faire 10 kilomètres sous la pluie par la faute des agents français ! » Ah la police, déjà … !

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Peu avant Neufchâtel-en-Bray (km 174), l’Algérois Ahmed Kebaïli de l’équipe Nord-Afrique et le Breton Roger Pontet de l’équipe de l’Ouest, profitant des premiers vallonnements de la boutonnière du Pays de Bray espérèrent un bon de sortie de la part du peloton. Peut-être l’auraient-ils obtenu si Robic n’avait pas crevé. Aussitôt, Magni et l’équipe d’Italie se mirent à sérieusement accélérer de façon à contraindre Biquet à fournir plus d’efforts. C’était de bonne guerre mais cela condamna les 2 échappés.
Pierre Chany nous raconte la suite : « À 25 kilomètres de Rouen, le peloton s’était regroupé et Adolfo Léoni (vainqueur à Liège) montait une garde vigilante aux avants-poste. Le rapide Romain, visiblement, préparait un sprint qui paraissait inévitable à beaucoup et quelques suiveurs partaient déjà vers l’arrivée avec la conviction d’assister là-bas à l’action principale et définitive de la course.
Mais les nuages crevaient une nouvelle fois, déversant sur la caravane une véritable trombe d’eau (il pleuvrait tant que ça en Normandie ?). Un Belge, Stan Ockers, profitait aussitôt de l’occasion. Une série de virages pris à toute allure sur une route glissante et l’échappée, la bonne échappée, était lancée. Seuls, s’accrochaient encore à sa roue, Bernard Gauthier, Blomme, Antonin Rolland, Goldschmidt et … Jacques Marinelli. Mais oui, le même Marinelli que l’on croyait vidé et qui surgissait aux portes de Rouen où, il y a un an(déjà) une charmante Normande lui remettait le maillot jaune, la ville qui, en 1947, favorisait Robic avec son fameux « miracle de Bonsecours ».

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Entre ces six finisseurs et le peloton, où José Beyaert et Dominique Forlini faisaient flotter les couleurs de la capitale, la poursuite fut émouvante. Et, en vue de la banderole, 50 mètres à peine séparaient Bernard Gauthier de Dubuisson, le premier des chasseurs.
Ockers, lui, craignant le danger, avait cependant pris le large depuis un bon kilomètre. Toujours adroit, il s’était défilé sur les pavés des quais de la Seine avec la complicité de Blomme, son compariote et équipier pour passer devant Henri Boudard (le juge à l’arrivée ndlr) avec vingt secondes d’avance. »

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Bernard Gauthier consolide son maillot jaune. L’autre fait du jour, c’est la résurrection-le mot s’impose- de Jacques Marinelli, remis à neuf par d’habiles soigneurs, débarrassé de ses furoncles, ayant assimilé ses médicaments. La Perruche s’est remplumée !

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Qu’elle est belle ma Normandie qui m’a donné le jour ! Les coureurs ne me contrediront pas, la 5ème étape Rouen-Dinard, longue de 316 kilomètres, s’avère être une promenade cyclotouriste à 29,8 km/h de moyenne à travers le bocage normand. L’étape dite de transition par excellence !

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La raison principale de cette monotonie vient de la stratégie de la Squadra Azzura et son leader Gino Bartali qui fait donner la garde en tête du peloton afin de briser toutes les vélléités offensives. Tactique que le maillot jaune Bernard Gauthier trouve à sa convenance : « Puisque les Italiens arrêtent la course, laissons-les faire. Ce sera toujours autant de travail en moins pour les Sud-Est !»

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L’étape s’est animée à 25 kilomètres de l’arrivée avec l’échappée du Bordelais de l’équipe de France Robert Desbats et le fidèle gregario de Bartali Giovanni Corrieri, déjà vainqueur de deux étapes lors du Tour 1948.
Sur la piste en terre battue de Dinard, Corrieri l’emporte à l’issue d’un sprint tellement serré que le juge à l’arrivée Henri Boudard doit attendre les documents photographiques avant de départager les deux coureurs.

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L’équipe de Centre-Sud-Ouest, dirigée par Sauveur Ducazeaux, est à l’honneur : elle place trois de ses coureurs dans les dix premiers, Hervé Prouzet (3ème), Georges Meunier (5ème) et Noël Lajoie (7ème), des noms qui sentent bon notre douce France.
Après avoir goûté à une journée de repos (qu’ils avaient déjà prise vu leur apathie !), les coureurs doivent affronter l’épreuve dite de vérité, à savoir un contre la montre de 78 kilomètres entre Dinard et Saint-Brieuc. Les départs sont donnés sur l’esplanade devant la belle plage de l’Écluse, de nos jours réservée aux piétons.

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Voici ce qu’en retient Max Favalelli dans son roman du Tour intitulé Lanterne rouge et Maillot jaune : « Repos, détente. On flâne sur la plage de Dinard. Bon père de famille, Bobet fait des pâtés sur le sable avec sa fille, Maryse. Mme Robic repasse le linge de « Biquet ». C’et l’étape des épouses.
Seul, dans le hall de son hôtel, le grand Kubler, en pyjama rayé, penche son long nez en forme de coupe-papier sur une carte de la région. La Suisse est le pays de l’horlogerie. Il n’est donc point étonnant que Ferdi excelle dans un match livré contre la montre.
Les spécialistes ne se sont pas trompés. De Dinard à Saint-Brieuc, on voit onduler l’échine souple de Kubler, moulée dans un maillot rutilant, car il attire le regard des commissaires qui infligeront une pénalisation (15 secondes) à ce partisan de la soie.
Petit drame à l’arrivée, Bernard Gauthier guette le verdict du chronomètre. Le Temps est un rongeur, et, pour quarante-sept malheureuses secondes, lui grignote son beau maillot jaune. La tête au creux des bras, Bernard s’effondre et pleure à petits coups comme un gosse.
– T’en fais pas, lui dit Albert Préjean, tu le reverras ton paletot … »
C’est le Luxembourgeois Jean Goldschmidt, troisiéme de l’étape, à moins d’une minute du Suisse, qui reprend le maillot jaune.
Je relève ceci dans le bloc-notes de Maurice Vidal, à propos de la pénalisation infligée à Ferdi Kubler pour infraction vestimentaire : « Il est paradoxal que toutes améliorations soient autorisées sur la machine en vue d’obtenir le minimum de poids et le maximum de vitesse (métal léger, boyaux ultra-fins, etc…) et qu’on interdise par contre de changer la matière d’un maillot. Kubler ne doit pas sa classe à la qualité de son linge. Cet article du règlement prétend défendre l’égalité de tous, vedettes et régionaux. Croit-on qu’un obscur régional aurait pu se faire monter un cadre entièrement en duralumin, comme le fit l’an dernier Lazaridès dans les Alpes ? » Récemment, lors d’un contre la montre, la performance collective de l’équipe Sky avait créé une polémique à cause d’une combinaison en vortex avec des bulles influençant sur l’aérodynamisme.

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Prophète, le populaire acteur Albert Préjean : à l’issue de l’étape Saint-Brieuc-Angers (248km), Bernard Gauthier va reprendre au Luxembourgeois la toison d’or dont il avait été dépouillé la veille.

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Peu après le départ, le « tricolore » Nello Lauredi a lancé l’échappée qui devait être décisive, emmenant avec lui le national italien Lambertini, le cadetti Alberto Ghirardi, l’aiglon belge Robert Demulder, et les « régionaux » Pierre Brambilla et Robert Castelin (Sud-Est), Attilio Redolfi (Ile-de-France), Roger Chupin (Ouest) et Alain Moineau (Centre-Sud-Ouest).
Bernard Gauthier se lancera bientôt à leurs trousses, accompagné par le Belge Hilaire Couvreur, Gino Sciardis de l’équipe de l’Ouest et le Lorrain Gilbert Bauvin.
Ce groupe, dont Moineau disparaît sur crevaison, dispute le sprint à Angers.
Qui l’aurait dit … Lauredi, récent vainqueur du Dauphiné Libéré, présumé pourtant moins rapide que certains de ses compagnons d’échappée, apporte à l’équipe de France sa première victoire d’étape. Le maillot jaune Goldschmidt, englué dans le peloton des vedetets, concède plus de 11 minutes.

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L’étonnant Parisien Redolfi, originaire du Frioul-Vénétie Julienne et récemment naturalisé, pointe désormais à la seconde place du classement général, après avoir raflé, au passage à la « Belle-Alouette », la prime de 27 000 francs décernée par les Saint-Cyriens de la promotion « Général Frère » accourus de Coëtquidan. Une prime d’engagement, ironise Mithouard !
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas pour Jacques Marinelli. Max Favalelli nous relate son calvaire: « Mais au cours de la matinée, un drame a précédé cette comédie. À bout de forces, ayant dépassé les limites du courage, Marinelli a dû abandonner. Il avait essayé de placer une éponge dans son cuissard et il ne pouvait pédaler que debout, car le moindre contact avec la selle lui arrachait des gémissements de douleur.
– La fin d’un beau rêve ! me dit-il avec un pauvre sourire.
Le soir, je le retrouve désœuvré, désemparé, errant dans les coulisses d’un spectacle de music-hall. On le harcèle, on le prie d’expliquer au public les raisons de son abandon.
Gentil, courtois, il se laisse faire.
– Embrassez la Reine d’un Jour, lui demande Jean Nohain. Marinelli s’exécute et me glisse à l’oreille :
– En tout cas, ne cherchez pas le Roi d’un Jour, ce n’est sûrement pas moi.
Le lendemain, je le regarde partir vers la gare, mélancolique et portant à la main le maigre bagage des émigrants. »
Y aurait-il un « cluster » de furonculose en région parisienne ? Après Jacques Marinelli, originaire de Melun, c’est le pauvre Robert Dorgebray de l’équipe Paris-Nord-Est qui, atteint du même mal, rentre à la maison. Et son coéquipier Robert Chapatte ne tenait plus debout à l’arrivée, après avoir couru l’étape avec entre les jambes deux grosses boules gênantes.
Avec sa verve coutumière, Max Favalelli nous conte maintenant la 8ème étape Angers-Niort (181 kms seulement !) :
« Le lendemain, pour atteindre Niort, nous frôlons La Flèche, puis nous franchissons cavalièrement le beau pays de Saumur, où les suiveurs boivent –c’est bien le cas de le dire- le coup de l’étrier, pour achever ce pèlerinage soldatesque en traversant Saint-Maixent.
– Si tu passes au contrôle, dit sérieusement De Muer à Brûlé, ne te trompe pas, c’est ton fascicule de mobilisation que tu dois présenter.
Est-ce que ces stations successives ont mis de la poudre dans l’air ? En tout cas, Rémy se sent d’humeur batailleuse et agresse José Beyaert. Le tout se terminera par un armistice. Et les officiels, qui avaient menacé le belliqueux Marseillais de deux jours de salle de police (2 000 francs d’amende), avec demande d’augmentation, consentent à lui accorder le bénéfice de l’amnistie.
Nous avons abandonné au revers du chemin une autre victime. Le malheureux Mahé a fait une chute terrible et est transporté à l’hôpital. Cependant que son camarade de marque, Bobet, montre le bout de son nez et conduit une échappée victorieuse. Louison avait bu, au départ, un petit verre de Cointreau que le propriétaire de cette liqueur était venu lui servir lui-même.
– Ça va, on a compris ! lui dit Baffert, si tu marches à l’alcool …
Un autre gaillard a fait des étincelles, c’est l’ancien facteur, Meunier, qui fit une méchante partie de « manivelles ».
– Alors quoi ? lui demande Prouzet. Tu avais du courrier « urgent » à livrer aux Niortais ? »

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Pour être honnête, l’étape a été un peu plus animée que les jours précédents et a donné lieu à de nombreuses échappées dont Louison Bobet, dans son maillot de champion de France, faisait souvent partie.
C’est même lui qui déclenche le « bon coup » à 50 kilomètres de l’arrivée emmenant avec lui deux cadors, le Belge Stan Ockers et l’Italien Fiorenzo Magni, ainsi que le régional de l’équipe du Centre-Sud-Ouest, le jeune Georges Meunier surnommé le « facteur de Vierzon » pour avoir travaillé comme télégraphiste puis préposé au courrier à la Poste de la cité berrichonne.
Bobet, Ockers et Meunier ont joué tour à tour les locomotives et c’est le « fourgon italien » Magni qui en a profité en s’accrochant aux roues de ses compagnons d’échappée pendant 50 kilomètres avant de passer enfin en tête dans les 50 derniers mètres, raflant du même coup la minute de bonification que lorgnait Bobet.
Je choisis encore de prendre la route de Bordeaux aux côtés de Max Favalelli dont je savoure l’esprit hédoniste. Aujourd’hui car à l’époque, je n’étais même pas encore en âge d’entrer en maternelle !
« Nous quittons la Vendée verdoyante et grasse pour les vignobles du Bordelais. Avec une courte halte à Cognac où Lasserre, l’ancien international de rugby, distribue de précieuses bouteilles aux suiveurs. Fernand Trignol, roi des truands, (acteur, spécialiste de l’argot, et auteur d’un livre « Pantruche ou les mémoires d’un truand », ndlr) obtient double ration en déclarant avec pompe :
– Je suis l’envoyé spécial de l’Académie française.
Mais nous perdons en route le meilleur de ses disciples, le truculent Chapatte, terrassé par la furonculose.
– Le « clou » de l’épreuve, c’est ma pomme, ironise-t-il.
Et il ajoute, en dissimulant son désespoir de ne pas pouvoir poursuivre cette course qu’il avait minutieusement préparée :
– Je suis nettoyé. À moi le camion-balai ! Et conduisez-moi chez la Veuve Plumeau.
À Barbezieux, Desbats hume l’air à grands coups et respire les effluves natals. Il pique des deux, emmenant dans son sillage Geminiani, Schotte qui tire sur son guidon à la façon d’un laboureur flamand et trois coureurs italiens dont deux « cadetti » qui refusent de mener.
– Ils ne nous font pas de fleurs ! grommelle Desbats.
Ce n’est pas comme les habitants de Saint-André-de-Cubzac qui ont dévasté leurs jardins et font pleuvoir sur les fugitifs une pluie de roses… »

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Depuis le vélodrome de Bordeaux, Pierre Chany nous relate l’issue de l’étape d’un point de vue plus technique :
« Bordeaux possède la piste « damnée » du Tour de France et, chaque année, que la course vienne du sud ou du nord, des incidents se produisent à l’arrivée.
Il y a trois ans, le Suisse Tarchini était déclassé au bénéfice de Tacca pour avoir gêné le Parisien dans le dernier virage.
En 1949, Van Steenbergen se trompait d’un touret la victoire de Lapébie ne fut pas celle que ses supporters espéraient.
Cette fois, Pasotti accomplit sous les huées un tour d’honneur que les Bordelais réservaient à Robert Desbats.
Depuis le début de l’après-midi, les spectateurs massaient sur les gradins étaient tenus au courant des événements : Desbats et Geminiani s’étaient enfuis après le ravitaillement de Barbezieux entraînant avec eux Schotte, Pedroni (Italie) et les deux cadetti Pasotti et Bonini.
Cela, tous les spectateurs le savaient, mais ils n’ignoraient pas davantage que les trois Italiens, bien que d’équipes différentes, s’accordaient pour ne pas mener (ou si peu que mieux ne valait pas en parler).
Déjà indisposée par cette trop visible collusion, la foule se déchaîna ensuite lorsque Pedroni et Bonini se placèrent pour battre Desbats, l’enfant du pays, au sprint.

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Que faut-il penser des Italiens qui font constamment cause commune, en dépit du règlement (formel) qui interdit toute entente entre des coureurs d’équipes considérées comme rivales ? Aux commissaires de donner une réponse à cette question. »
Maurice Vidal, qui a dû revenir à Paris durant trois jours, a pu constater que l’attention portée au Tour était beaucoup moins vive que les années précédentes, au moins jusqu’ici : « L’événement s’explique de diverses façons. On a pris l’habitude de penser que les faits d’actualité s’estompaient devant le succès de la « grande boucle ». On a eu tort puisque les journaux consacrent cette fois leurs gros titres aux événements de Corée. L’éventualité d’une guerre ou d’une augmentation du service militaire, ou des privations inhérentes au passage à l’économie de guerre, sont des choses qui touchent bien plus le public, et spécialement les jeunes Français, que des exploits « sur piste d’un obscur Pasotti. Ce n’est pas un commentaire, c’est une constatation. Et puis … il faut bien le dire, la course par elle-même n’est pas d’un intérêt majeur. »
Et le journaliste de Miroir-Sprint poursuit : « Mais il faut bien aborder le sujet crucial : il est hors de doute que l’éternelle tactique employée par les Italiens (Cadetti et Nationaux) nuit considérablement à l’intérêt de la course.
C’est tellement vrai qu’on a pu justement la qualifier de tactique d’étouffement. Voir un Magni, éclatant de santé et de classe, jouer les domestiques, se laisser traîner par des compagnons d’échappée pour finalement leur voler la victoire d’étape a quelque chose d’exaspérant. … La pratique de la super vedette entourée de coureurs moyens, jouant les utilités, a déjà réduit le Giro aux proportions de l’étape des Dolomites. La supériorité italienne en matière de cyclisme permet aux vedettes transalpines d’imposer la même méthode au Tour de France. Souhaitons que la méritoire activité des régionaux français permette de briser la gangue qui entoure actuellement la plus belle des coureurs cyclistes. »
En route pour Pau avec Max Favalelli, décidément je me plais bien en sa compagnie :
« Un petit air mondain que rehaussent la présence de Mireille, tout de même dans un maillot jaune et celle du compositeur Louis Beydts, et qui estiment que ce que réussissent le mieux les coureurs, ce sont les fugues.
C’est jeune et ça ne sait pas ! Le môme Dussault, irrespectueux des traditions, rompt la trêve classique qui s’établit dans la traversée des Landes et s’en va, tout seul, comme un grand.
– Il faut bien que jeunesse se passe ! pense le peloton qui fait le gros dos au soleil.
Arrivée triomphale sur un stade de l’Armée.
Et pour faire couleur locale, André Dassary s’est déguisé en drapeau : short bleu, maillot rouge et chapeau blanc. (Chanteur d’opérette, il devint très populaire sous l’Occupation avec la chanson « Maréchal, nous voilà » à la gloire de Pétain, ndlr)
– Tu vas nous chanter La Marseillaise ? demande Queugnet. »
En dépit de l’apathie du peloton, il faut féliciter la performance de Marcel Dussault, le Berrichon de La Châtre, qui s’impose à Pau après sa chevauchée en solitaire de 190 kilomètres. Il succède dans la légende du Tour à un autre Berrichon André Bourlon (le vélodrome couvert de Bourges porte aujourd’hui son nom) qui avait réalisé un exploit encore plus retentissant entre Carcassonne et Luchon, lors du Tour 1947. Son échappée de 253 kilomètres reste la plus longue dans l’histoire du Tour de France.

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Sinon, l’’étape s’est déroulée le plus tranquillement du monde, Bernard Gauthier conservant son paletot jaune. Tout au plus, peut-on signaler quelques échanges d’amabilités entre Fiorenzo Magni et Maurice Blomme, le Belge n’appréciant guère la collusion trop évidente entre les deux équipes italiennes.
Albert Baker d’Isy fait le point : « Nous y voici. Le boulevard des Pyrénées à Pau est un lieu de réflexion tout indiqué la veille de la première étape de montagne. De la permanence du Tour, on découvre les principaux sommets, Aubisque, Tourmalet et Aspin, qui constitueront mardi (après le jour de repos) un triple obstacle redoutable pour les 93 coureurs qui ont passé les dix premières étapes. »
Charles Pélissier confie son pronostic : « Je serais étonné que la première étape de montagne, malgré l’Aubisque, le Tourmalet et autres « seigneurs » pour lesquels j’ai quelque respect, soit vraiment décisive. Il y a trop de plat entre le sommet du dernier col et l’arrivée à Saint-Gaudens. Fatalement, des regroupements se produiront entre grands grimpeurs et ceux ne s’étant pas trop laissé distancer. Ce premier contact permettra tout de même de juger mieux que je n’ai pu le faire jusqu’à présent les principaux favoris. »
De cela, je vous entretiendrai dans un second billet. Mais sans « spoiler » l’issue de ce Tour, je vous promets quelque rififi dans les Pyrénées !

Pour vous faire revivre ces premières étapes du Tour De France 1950, j’ai puisé dans les précieuses collections des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour m’avoir aidé à rassembler tous ces documents.

Publié dans:Cyclisme |on 1 juillet, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1950 (2)

Pour celles et ceux qui auraient manqué les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1950-1/

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Je vous avais laissé, à la veille de la journée de repos à Pau, au pied du château où Henri IV vit le jour le 13 décembre 1553 (il n’est pas interdit de s’instruire même en roulant).
C’est une aubaine, tant les coureurs en ont manqué depuis le départ de Paris, de les exhorter à se rallier à son panache blanc. Ainsi, le premier roi de France et de Navarre, protestant, aurait harangué ses soldats contre les extrémistes catholiques, près du village d’Ivry-sur-Eure (aujourd’hui Ivry-la-Bataille) en mars 1590. Ordre probablement apocryphe … comme pas mal de témoignages qui alimentent, encore de nos jours, la chronique de la légende des Cycles, à propos de cette grande étape pyrénéenne qui mène les coureurs, du Béarn en Comminges, de Pau à Saint-Gaudens. Les juges de paix, chers au dessinateur Pellos, les cols d’Aubisque, Tourmalet et Aspin, vont prononcer leur verdict après avoir ôté leur toque de nuages.

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J’ai pris l’habitude de suivre souvent la course en compagnie du délicieux chroniqueur Max Favalelli :
« La course commence demain. Jour de recueillement. À la veille des grandes batailles chacun se concilie les faveurs de son choix. Robic celles de son adversaire du lendemain en allant prendre contact avec l’Aubisque. Histoire de se tenir en jambes. Bartali celles du ciel, en se rendant en pèlerinage à Lourdes.

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Atmosphère de fièvre. Les directeurs sportifs apprêtent leur tactique au cours des conférences secrètes. Les suiveurs, pour tromper leur désœuvrement, établissent à la terrasse du Continental, la « Bourse des grimpeurs ».
À neuf heures du soir, Jean Bidot reçoit un coup de téléphone de André Dassary qui a installé un poste de ravitaillement sur le parcours et stocke les sandwichs et les canettes de bière.
Et les coureurs s’endorment en faisant de jolis rêves, sauf Bernard Gauthier qui reste éveillé pour deux raisons : il a peur de devoir restituer son maillot jaune. Et puis Brambilla, son camarade de chambre, ronfle comme une toupie.
Le premier à se réveiller est Cogan auquel sa logeuse prédit : « J’ai cassé ce matin votre verre à dent. Ça va vous porter bonheur, pour sûr ! » Cette brave femme ne croyait pas si bien dire.
J’interroge Redolfi qui sourit de toute sa petite bouille d’angelot frisé : « Moi ? Je ne grimpe pas. Je rampe ».
Sans doute est-ce pour cela que ce farceur s’évade dès le premier kilomètre.
Mais tout cela, ce n’est pas du sérieux. Et un spécialiste résume la situation dans cette formule hardie : « Les gros bras se regardent dans le blanc des yeux ! »

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Décidément, nous traversons aujourd’hui la terre d’élection des rugbymen. Il en sort de chaque fourré. Baudry qui salue au passage son compatriote Geminiani, Jean Prat qui exécute des feintes devant le peloton et fait une passe à Kubler avec une tranche de jambon.
Fini de rire. Voici Gourette et la route, d’un seul coup, prend la forme d’un toboggan. Rageur, dressé sur les pédales, Robic attaque. Sans doute, est-ce pour chasser l’appréhension que lui a causé une lettre stupide, émanant d’un devin et qui lui prédit que cette étape lui sera funeste.

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Près du sommet opère une chorale basque qui entretient sa vigueur vocale au petit rosé. Et elle accueille Biquet en entonnant un refrain en dialecte. Ce qui laisse le Breton insensible.
Les balcons de la montagne sont garnis. Toutes les places ont été louées depuis l’aube.
Une surprise ! Meunier, le facteur vierzonnais, franchit le col avec les « as ».
– Dépêche-toi, lui crie un plaisantin, la dernière levée va bientôt être faite.
Mais le pauvre Meunier ignore tout de la montagne. Évidemment, le Berry n’est pas spécialement une contrée cahotique. Faute d’entraînement, il s’aperçoit que monter n’est rien. Il faut encore descendre. Alors Meunier serrant les dents, mais aussi ses freins, constate avec étonnement :
– Nom d’un chien ! v’là que je n’sais pas descendre !
Il ferait une belle équipe avec Jean-Marie Goasmat …
Le Tourmalet. Deuxième station du chemin de croix des coureurs. Jean Bidot, l’œil inquiet, fait une navette incessante entre ses hommes. Il quitte Lauredi mal en point pour revenir sur Molinéris.
– Mais où est passé l’animal ?
– Coucou !
Dans un lacet au-dessous de la route, une tête émerge des fougères. Molinéris a manqué un virage et a fait une chute verticale de trente mètres.
– Attention ! menace Boudard. Il est interdit de prendre des raccourcis !
En queue de peloton, un autre homme zigzague sur sa machine et soudain s’abat d’un coup sur l’herbe où il reste, l’air hébété. Le Belge Couvreur est victime d’une insolation (la seule cause ?!ndlr).
Ce soir, quand Sylvère Maës passera ses troupes en revue, il fera la grimace : Lambrecht a mal aux reins, Blomme aux genoux, Van Ende a fait une cabriole fantastique contre la paroi rocheuse et Hendrickx réalise ce tour de force de perdre une molaire dans le Tourmalet. »

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Dans la descente sur Barèges, un regroupement s’opère, puis dès les premiers lacets du Tourmalet, Kléber Piot démarre et lâche ses adversaires. Il prend une sérieuse avance et, au sommet, il précède Robic de 2’ 33’’, Bartali de 2’ 46’’, Bobet de 2 ‘ 48’’ puis Ockers et Cogan qui a fait une remontée sensationnelle.
« André Leducq deux fois vainqueur du Tour de France » – ainsi signe-t-il ses chroniques dans le Miroir des Sports- ne tarit pas déloges sur le coureur de l’équipe régionale d’Ile-de-France :
« Ce dernier ne me faisait pas plus d’impression que n’importe lequel de ceux qui pédalaient à ses côtés et pourtant je dois vous dire que Kléber Piot, que je connais bien, possède cette chance de très bien dégringoler. Une fois passé l’Aubisque, en dixième position –ce dont bien des routiers de ma connaissance se contenteraient- il s’était lancé à corps perdu dans la descente. Piot descend vite, et comme je suis orfèvre en la matière, je pense que l’on me fera confiance si j’assure qu’il ne perd pas une seconde, les pieds restent soudés aux cale-pieds, les coudes rentrés, le ventre horizontal, à toucher le cadre.
Ça n’a pas fait un pli, Robic a été rejoint, pas par Piot tout seul, mais aussi par quelques-uns de ceux qui n’avaient pas monté si mal que ça, et entre l’Aubisque et le Tourmalet, nous avons assisté à l’habituel regroupement qui prélude presque toujours à de nouvelles batailles.

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C’est alors que m’est apparu ce roi des Pyrénées que toute la caravane attendait. Non, ce n’était pas Robic, ni Kubler, ni Bobet, mais bien ce grand garçon aux joues et à l’œil malin qui venait brusquement sous notre nez de prendre sur le plat une centaine de mètres au petit groupe un peu médusé de cette audace.
Puis l’ascension du Tourmalet a commencé. Je regardais pédaler Kléber Piot (de Saint-Denis) dans ces interminables lacets, dressé parfois sur ses pédales comme pour alléger sa monture. L’homme est long, mais pas frêle. Magnifiquement bien ployé au point qu’on pourrait croire à une copie de Coppi. Son action était très belle à contempler et il ne donnait jamais l’impression d’un coureur bénéficiant de l’apathie d’un groupe de poursuivants, mais bien d’un dominateur, d’un roi de la montagne.

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En fait, il l’était ce jour-là, car un coup d’œil jeté à l’arrière nous avait bien vite fait découvrir que sa supériorité était tangible, visible, réelle. Robic, lui-même, avait été décramponné par la poursuite que livrait à Kléber Piot le groupe Bartali, Bobet, Ockers. La preuve était là, flagrante, indiscutable. Kléber Piot montait plus vite que tout le monde.
C’est beau à regarder un grimpeur qui a du style et qui est efficace en même temps. Ce qu’il fait paraît facile alors que c’est effroyablement dur à réaliser, comme un exercice de music-hall ardu ou dangereux, mais fait avec un sourire constant sur les lèvres.
Voilà. J’ai trouvé, Kléber Piot est le grimpeur souriant. Pas un rictus comme en ont parfois les boxeurs, mais un bon, un vrai sourire de satisfaction. Celui qui émane d’un cœur content.
C’est long le Tourmalet et pourtant je n’ai surpris à aucun moment un seul geste de lassitude chez Piot. Il était d’une incroyable légèreté allant sans un déhanchement le buste bien droit et les jambes tombant comme si la pédale n’avait pas buté, comme pour les autres, sur le mur interminable du col. Il ne se retournait même pas. Il était sûr de lui, sûr de son effort. En fait, il grimpait mieux.
Et si une chute dans les premiers virages de la descente du Tourmalet ne l’avait pas attardé et ensanglanté, il n’aurait absolument rien perdu sur ses poursuivants avantagés par le nombre, avant d’atteindre, toujours solitaire et magnifique, le sommet d’Aspin…. »

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« Aspin » répète Maurice Vidal. « Un désert pendant 364 jours. Aujourd’hui : cent mille habitants. Des guirlandes de curieux sont accrochées aux flancs de la montée. Pour se frayer un chemin au sein de cette multitude hurlante et gesticulante, il est besoin de trésors de patience. Il y a de la poudre dans l’air … »
Et pour être au plus près de l’action, je vous livre le témoignage de vieux pyrénéens :
« L’année 1950 passa tranquillement au gré du temps et des événements tant politiques que sportifs qui alimentaient les gazettes. Dès le mois de juin, les hommes entamèrent de longues discussions passionnées et établirent des pronostics sur le prochain … Tour de France !
Celui de 1949 ayant déchaîné les passions, le pays tout entier attendait cette épreuve avec impatience. A Bertren, on soutenait le français Robic contre Bartali bien évidemment.
Mais la plupart des hommes, ouvriers de l’entreprise de BTP Labardens et Francou, se trouvaient au Pic du Midi de Bigorre et écoutaient le résumé de toutes les étapes à la radio le soir.
Le mercredi 26 juillet, Jean-Marie Labardens leur donna un jour de congé pour qu’ils puissent assister à la course dans le col de leur choix. La joie fut générale et il n’y eut aucune défection. Ils se rendirent tous au sommet d’Aspin pour suivre la 12ème étape du 37ème Tour de France. La rivalité de l’équipe de Jean Robic et celles des Italiens menées de main de maître par Gino Bartali occupa toutes les conversations le long de la route. Ce mercredi-là en haut du col, à chaque fois qu’un coureur italien se présentait, il était copieusement hué par la foule massée des deux côtés. Les femmes en short et les cheveux au vent n’étaient pas les dernières à manifester leurs préférences (et pourtant, les beaux Ritals … ! ndlr). La journée était chaude, le soleil un peu voilé ce qui accentuait la moiteur de l’été. Le peloton s’étirait et tout à coup, au sommet, Bartali se mit en danseuse et attaqua.
Robic qui avait réussi à remonter dans sa roue le suivit, la bagarre s’annonçait acharnée. Cela indisposa au plus au point certains spectateurs qui avaient pas mal picolé, les hurlements redoublèrent, des coups de poings furent échangés. Les coureurs italiens, pris à partie et craignant le pire, redoublèrent d’ardeur. Ils réussirent à traverser la foule en colère mais les soiffards surexcités se groupèrent pour former un barrage. En voulant l’éviter, Bartali fit tomber Robic qui s’accrochant à sa roue l’entraîna dans sa chute. Des spectateurs se précipitèrent pour les relever mais quelques excités s’imposèrent voulant donner « une bonne correction » au coureur Italien. Les chauffeurs des voitures suiveuses à coups de klaxon rageurs et en faisant hurler les moteurs, forcèrent le barrage obligeant les spectateurs à reculer. Les organisateurs et les spectateurs s’interposèrent, la confusion était totale et les coureurs en profitèrent pour s’esquiver. (http://capsbourrutdespyrenees.over-blog.com/2016/10/le-tour-de-france-1950.html)
À Saint-Gaudens, première fois ville-étape du Tour, devant les tribunes bondées du circuit automobile du Comminges, Gino Bartali, touché mais pas coulé, règle au sprint un peloton de neuf coureurs où l’on reconnaît dans l’ordre Louison Bobet, Ockers, Geminiani, Brulé, Kirchen, Piot, Cogan et Fiorenzo Magni. Ce dernier prend le maillot jaune à Bernard Gauthier qui termine à plus de 21 minutes.

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Dans son bloc-notes, Maurice Vidal, toujours mesuré, tente de calmer le jeu suite aux incidents qui ont émaillé l’étape :
« J’aimerais vous parler de choses drôles ou du moins plaisantes. Mais les événements commandent …
Malgré la très belle course à laquelle il nous a été donné d’assister aujourd’hui, le sujet central, ce soir à Saint-Gaudens, reste l’attitude du public envers les coureurs italiens.
Ceux-ci, depuis le départ du Tour, appliquent une tactique rigoureuse et un peu rigide (certes dans l’unique but de remporter la victoire finale). On peut les critiquer, mais on doit le faire sportivement.
Les coureurs italiens ont couru aujourd’hui au milieu de spectateurs hostiles, parfois insultants. Ceux-ci ne constituent évidemment pas la majorité, mais le public français se doit de faire lui-même sa police et de faire taire les quelques énergumènes qui dépassent –et de loin- les limites permises par la passion sportive.
Je le répète : on peut ne pas aimer la méthode italienne et nous ne nous sommes pas privés ici de dénoncer ce qu’elle a d’excessif, mais aujourd’hui les Italiens (nationaux et cadetti) ont lutté dans la montagne et ont généralement fait preuve les uns de brio, les autres de beaucoup de courage. Aucun éliminé parmi eux. La victoire d’étape et le maillot jaune ce sont des résultats sportifs qui méritent considération, et jusqu’ici, en fait, l’attentisme transalpin a payé.
Entendons-nous : il ne s’agit pas de dramatiser. De nombreux coureurs italiens ont reçu des canettes de bière, des encouragements et même de substantielles poussettes. Mais il vaut mieux prévenir que guérir. Le public français peut être aussi frondeur que cœur d’or et l’ovation faite à Fausto Coppi l’an dernier sur la route de Paris avait arrangé bien des choses.

Miroir du TOUR 1950 33 Adieu le Tour Bartali

On pensait les esprits apaisés, seulement voilà … ce qu’en dit Max Favalelli, le lendemain, à l’aube :
« Il est sept heures du matin. Dans le parc de l’Hôtel de France, un homme s’avance vers Jacques Goddet, écarte les bras d’un geste impuissant.
– Rien à faire !
En prononçant ces mots, Alfredo Binda vient de mettre un terme à l’événement majeur du Tour de France 1950.
La veille, après avoir franchi en vainqueur la ligne d’arrivée – Saint-Gaudens, Bartali, le visage ruisselant de pluie, avait courbé le dos sous les sifflets de quelques exaltés noyés ans le public et avait murmuré/ :
– Je ne repartirai pas demain.
Un reporter de la radio italienne s’empressa de recueillir cette déclaration avant que Binda n’ait réussi à masquer le micro de sa main.
Sous les huées d’une partie de la foule, le haut-parleur annonçait :
– Bartali a gagné l’étape Pau-Saint-Gaudens. Et Magni endosse le maillot jaune.
Les Italiens triomphaient sur toute la ligne. Or, douze heures plus tard, Bartali, au lieu de prendre le départ pour Perpignan, montait dans le train à destination de Toulouse et Magni reléguait sa tunique d’or dans ses bagages, sans même l’avoir portée un seul instant.
Il aura donc suffi d’une poignée d’énergumènes pour contraindre à la retraite la vedette n°1 du Tour.
Que s’était-il donc passé de si grave pour susciter une telle décision ?
Plus tard les historiens du Tour parviendront sans doute à établir la vérité. Car il existe sur les incidents des Pyrénées plusieurs versions qui se contredisent en de nombreux points.
Le certain est que la tactique, parfaitement conforme au règlement, appliquée par les Italiens irrita quelque peu l’opinion. Et en cela certains journalistes eurent sans doute le tort de ne point éclairer le public. Il n’importe. Les profanes ne s’embarrassent point de stratégie et ils n’aiment pas voir des coureurs participer à des échappées sans prendre part à la lutte et, se présentant à l’arrivée beaucoup plus frais que leurs compagnons, leur ravir la victoire dans les tout derniers mètres. (Heureusement que les réseaux sociaux n’existaient pas à l’époque, imaginez-un peu … ndlr).
La méthode italienne était incontestablement subtile. Sentimentalement elle offusquait ceux qui croient que n’ont le droit d’être à l’honneur que ceux qui ont d’abord été à la peine. Lors des arrivées à Bordeaux et à Pau, il y eut donc quelques cris hostiles à l’adresse des transalpins, considérés comme des « suceurs de roues ». Mais les choses n’allèrent pas plus loin. Et au fond, tout ceci était assez anodin.
Au départ de Pau, Bartali affichait un front soucieux. Il avait fixé sur la potence de son guidon une médaille sainte qu’il avait été faire bénir la veille à Lourdes (on le surnommait « Gino le Pieux », ndlr). Mais cette protection céleste ne le rassurait qu’à moitié.
– Gino redoute le tempérament « excessif » des gens de cette région, me dit un confrère de Rome qui s’évertuait à dissiper les inquiétudes du champion.
Tout se passa bien dans l’Aubisque, mais dans les lacets du Tourmalet, quelques rares excités conspuèrent Bartali dont la nervosité redoubla ;
Aussi, au moment d’attaquer la montée d’Aspin, Bartali demanda-t-il à Louison Bobet de ne point le quitter. Une foule énorme obstruait la route sinuant au milieu des sapinières.
À l’approche du sommet, Robic, Bartali et Bobet étaient roue dans roue. Devant eux, un photographe, à cheval sur le tansad d’une motocyclette, gêna involontairement Robic qui s’apprêtait à démarrer. Les trois coureurs s’accrochèrent et tombèrent.
C’est alors que Bartali vit se précipiter vers lui des individus, l’injure à la bouche. Il reçut quelques horions et eut l’impression qu’il allait être lynché.
L’incident fut extrêmement bref, mais Gino, en remontant sur sa machine, était blême de peur. Quelques instants auparavant une voiture le coinça contre la paroi de la montagne. Ce geste fut-il intentionnel ? En tout cas, Bartali me disait le lendemain :
– À ce moment-là, j’ai pensé à mon frère qui est mort en course par la faute d’un maladroit. Et cette pensée ne cesserait plus de m’obséder si je poursuivais le Tour.
Le soir-même, le bruit de l’abandon probable de l’équipe italienne se répandit comme une traînée de poudre dans Saint-Gaudens.
Durant toute la nuit, les officiels se concertèrent. Binda parlementa avec ses coureurs et de nombreux coups de téléphone furent échangés avec M. Rodoni, président de l’U.V.I. (Union Vélocipédique Internationale, ndlr) lequel finit, de Milan, par déclarer :
– Bartali est maître de sa décision. Je l’entérinerai quelle qu’elle soit !
À Luchon, où je logeais et où je me tenais au courant de l’évolution de la « crise », je rencontrai Armand Salacrou (auteur normand connu notamment pour ses pièces L’inconnue d’Arras et Boulevard Durand ndlr). Un Salacrou écarlate, bronzé, hâlé par le grand air, et qui descendait du sommet du Nethou où il passe ses vacances à se livrer aux joies de l’alpinisme.
En bon auteur dramatique, Salacrou me dit :
– Ce qui manque à ce Tour c’est un rebondissement. Pour que l’intérêt soit maintenu, il nous faudrait un bel incident. Cet incident nous l’avions.
Le Tour continue !
Dès le lever du soleil, accompagnant Gaston Bénac, nous pénétrions dans le jardin de l’Hôtel de France à Loures-Barousse, petite localité près de ce Barbazan dont Pierre Benoît illustra récemment le casino.
Quelques écharpes de brume flottaient dans la vallée et encapuchonnaient les Pyrénées.
– Voilà qui est mauvais signe ! me dit Gaston Bénac.
Et il me montra la voiture de Binda complètement déséquipée. Des valises avaient pris la place des vélos de rechange.
Sous les arbres, agités par un vent frisquet, Jacques Goddet et Félix Lévitan parlementaient avec Magni. Désœuvrés, ayant revêtu leur costume civil, Biagioni, Lambertini, Salimbeni tournaient en rond.
– Vous devez défendre votre maillot jaune !
Magni aurait bien voulu céder aux arguments de Jacques Goddet. Mais il en était incapable :
– J’ai donné ma parole à Bartali. Je ne puis la renier. Et puis, même si je passais outre, ma carrière serait brisée au cas où je continuerais seul de courir le Tour !
Entouré de ses coéquipiers, Léoni subissait le même cas de conscience. Sur la prière de Jacques Goddet, Binda fit une ultime tentative et disparut dans le pavillon où logeait Gino. Il en ressortit dix minutes plus tard, suivi du champion.
– Je regrette, dit Bartali. Je ne puis assumer la responsabilité de faire courir le moindre risque à mes camarades qui m’ont accordé leur confiance.
– C’est votre dernier mot ? demanda (Jean-Pierre Foucault, pardon ndlr) Jacques Goddet.
Bartali hocha la tête.
– Désolé, fit simplement Jacques Goddet.
Et après lui avoir serré la main :
– Le Tour continue !
C’était donc l’abandon pur et simple.
Aussitôt les journalistes italiens, qui avaient passé la nuit sur des lits de fortune dressés dans la salle à manger de l’hôtel, se ruèrent vers la cuisine et s’emparèrent du téléphone, dictant des articles-fleuves et se disputant des sandwichs que confectionnait une femme de chambre affolée par la volubilité de ses hôtes.
– Le village de Loures-Barousse vient d’entrer dans l’Histoire du Tour de France ! dit pompeusement un confrère.
Il n’avait pas tort, car les événements qui s’y déroulèrent ne cessèrent de peser sur l’épreuve. »

Loures-Barousse

Soixante-dix après, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Garonne. Les gradins, vestiges de l’ancien circuit automobile du Comminges, témoignent toujours, à l’entrée ouest de la ville, des grandes heures sportives d’antan, le pilote Albert Ascari au volant de sa Ferrari, les campionissimi Bartali et Magni.
Effectivement, il y eut quelques échauffourées en haut du col d’Aspin : quelques énergumènes français, un peu trop imbibés de Madiran ou « Perniflard », prirent à partie Gino Bartali qui se plaignit que l’un d’eux le menaça avec un couteau … Si l’on en croit Pierre Chany, journaliste pour L’Équipe, qui a été témoin de l’action : « J’ai vu le spectateur dont parle Bartali. Il avait un couteau dans la main droite, c’est vrai, mais c’était pour couper le saucisson qu’il tenait dans la main gauche » ! Pour bien connaître les habitudes festives et conviviales des gens du cru, je validerais volontiers cette version.
D’un point de vue cyclo-géopolitique, le contexte d’après-guerre était encore tendu. Mes lecteurs assidus se souviennent de l’accueil réservé aux coureurs français, lors du Tour précédent de 1949, en particulier à Robic, dans le Val d’Aoste. On leur avait barré la route et insultes et jets de pierre avaient visé la caravane.
Chez certains esprits médiocres, Bartali incarnait malgré lui le régime de Mussolini qui avait instrumentalisé le succès du campionissimo dans le Tour de France 1938. Pauvre et admirable Gino dont on apprendra bien plus tard, quelques années avant sa mort, que pendant l’occupation allemande de la péninsule, fervent catholique, il faisait partie d’un réseau de sauvetage conduit par le rabbin de Florent Nathan Cassuto conjointement avec l’archevêque de Florence le cardinal Elia Angelo Dalla Costa. Il servait de messager en dissimulant des documents falsifiés dans les tubes de selle et de guidon et en les transportant sous le couvert de son entraînement (jusqu’à 350 km par jour !). Il contribua ainsi à sauver la vie à plus de 800 Juifs et, à titre posthume, fut décoré « Juste parmi les nations », la plus haute distinction décernée par l’état d’Israël.
Il fut dit aussi que le vieillissant Gino n’aurait pas supporté de voir la toison d’or sur les épaules de son coéquipier Fiorenzo Magni, d’autant plus qu’il n’avait guère de sympathie pour son ex appartenance à la milice fasciste sous la dictature du Duce.

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Conséquences de l’embuscade d’Aspin et de l’intransigeance de Bartali : du fait du retrait de Magni, c’est Ferdi Kubler qui, comme tout bon Suisse qui se respecte, neutre dans le conflit, s’empare du maillot jaune mais il préfère cependant ne pas l’enfiler au départ de Saint-Gaudens ; d’autre part, les organisateurs envisagent déjà d’annuler l’incursion en Italie lors des 15eme et 16eme étapes par crainte de représailles.
Il me manque déjà, Guy Bedos déclamait, à la fin de chacun de ses récitals, que la vie est une comédie italienne ! Comediante, tragediante !
Décimé par les renoncements en chaîne (de vélo bien évidemment), c’est un peloton de 73 coureurs et sans maillot jaune qui s’élance pour la 12ème étape Saint-Gaudens-Perpignan (233 kilomètres) via le Couserans et les étroites gorges de l’Aude.
Est-ce pour remercier les commissaires pour leur mansuétude, le Belge Maurice Blomme, repêché bien qu’étant arrivé hors des délais (à 1h 15 de Bartali) la veille, se fait la belle dans la traversée du Comminges et possède 2 minutes d’avance à Salies-du-Salat.
Allez, au passage, pour nous faire pardonner des mauvais agissements de certains de nos compatriotes, filons au casino local écouter Paolo Conte narguer malicieusement les francese avec un de ses grands succès, Bartali :

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« … Moi je reste là j’attends Bartali
Perché sur mes sandales
De ce virage il pointera
Son nez triste d’italien heureux
Entre les français qui s’énervent
Et les journaux qui s’envolent
Il y a un peu de vent
La campagne baille
Il y a une lune au fond du bleu
Entre les français qui s’énervent
Et les journaux qui s’envolent
Et toi tu me dis qu’on doit aller au cinéma
Au cinéma vas-y toi ».

Pour lui montrer que l’on n’en veut pas, je vous offre une autre version, très entraînante, de Bartali, interprétée par Enzo Jannacci, artiste aujourd’hui disparu, qui possédait un doctorat en médecine et fut amené à travailler au sein de l’équipe du célèbre chirurgien en cardiologie Christiaan Barnard.

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Un peu plus loin, à Castagnède, malgré l’heure encore matinale, il doit y avoir foule au comptoir de « Chez Nono » et du Café américain et les premiers « Pernifleurs » trinquent déjà à la belle histoire belge du jour : Blomme a doublé son avance à Caumont, possède 9 minutes à Rimont et 16 minutes à Foix sur un peloton qui se préoccupe surtout de chasser la canette.
Comme l’écrit Max Favalelli, dans le Tour, les jours se suivent mais ne se ressemblent pas : « Hier la pluie, les bourrasques, l’ascension des cols, la foudre, les incidents. Aujourd’hui la chaleur, les routes à peine bosselées, le calme, presque la monotonie …
Hier un coureur est éliminé pour être arrivé après la fermeture du contrôle ; il s’appelle Blomme. Aujourd’hui, un coureur se détache dès le départ, fonce dans la fournaise et, après une course solitaire qui le fait défaillir, remporte la victoire : il s’appelle Blomme.

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Voilà un monsieur qui ne tarde pas à solder ses dettes de reconnaissance ! À peine repêché, il cueille une branche de laurier … et quelques dizaines de billets de mille par surcroît.
De Saint-Gaudens à Perpignan, notre troupe est soudain allégée. Les absents n’ont pas toujours tort. La personnalité du seigneur Bartali est trop puissante pour ne pas hanter tous les esprits.

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Courte sensation, et qui tourne à la promenade touristique. On découvre, au passage, le défilé du Lys. La France doit être un pays bien riche pour tenir secret des sites aussi beaux et qui lui attireraient de nombreux visiteurs (voilà une idée en ces grandes vacances d’après confinement !).
Perpignan a le sang en tête et organise une arrivée qui lui donne 40° de fièvre ; c’est exactement la température que l’on enregistre sous les platanes du boulevard Wilson. L’on s’est contenté d’enlever en hâte les drapeaux italiens qui décoraient la place. Grande cause, petits effets … »
Maurice Blomme, recordman de l’heure de son pays (44,190 km sur la piste du Vigorelli de Milan, l’année précédente), l’emporte après une échappée fleuve de 213 kilomètres, pas loin du record d’Albert Bourlon en 1947 et mieux qu’Albert Dussault entre Bordeaux et Pau, cette année. Cependant, on a failli encore assisté à un incident cocasse : victime d’une insolation, Blomme s’est effondré à quarante mètres de la ligne d’arrivée, ce sont des âmes charitables qui l’ont remis en selle pour effectuer les derniers mètres sur sa machine.

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Décidément, ce Tour, à défaut de grandes manœuvres, vaut par ses petites histoires dont certaines, notamment en cette année 1950, sont entrées définitivement dans la légende des Cycles. Ainsi lors de l’étape Perpignan-Nîmes courue sous une chaleur caniculaire …
C’était la belle époque des équipes nationales et régionales. Pour contenter tous les candidats français au Tour, on avait créé des équipes aux appellations biscornues. En 1950, on relevait les formations de l’Ouest, de l’Ile-de-France-Nord-Est, du Centre-Sud-Ouest, du Sud-Est, ainsi qu’en « ce temps béni des colonies » (dixit Michel Sardou !) une équipe d’Afrique du Nord. Deux Marocains et quatre Algériens, tous citoyens français, la composaient : Max Charroin et Custodio Dos Reis, tous deux de Casablanca, les Algérois Ahmed Kebaili, Marcel Molinès et Marcel Zelasco, et Abd el Kader Zaaf surnommé le « lion de Chebli », sous la direction technique de l’Oranais Vincent Salazard.
Donc, au départ de Perpignan : « Après avoir consulté le thermomètre, les Nord-Africains qui sont gens déductifs ont estimé que le climat, qui est favorable à l’éclosion des vers à soie, devait également leur convenir. Le jeune Molinès avait rencontré, à Pau, son mentor et ami Maurice Diot et lui avait promis de faire honneur à son protecteur. Il tint parole et, flanqué de Zaaf, prend le large sur des routes qui grésillent ainsi qu’un four.
Et voilà deux maillots gris à bande bleue de France qui s’échappent de la palette colorée du peloton, sans que celui-ci consente à sortir de sa torpeur.

Zaaf suivi de MolinèsZaaf-Molines

Pour les suiveurs (dont ici Max Favalelli), le pèlerinage Perpignan-Nîmes est marqué par deux stations, où chacun reçoit le viatique du Pérégrin : À Béziers, dégustation de vin clairet ; à Pézenas, de ravissantes personnes distribuent des pâtés dont le secret est dû, paraît-il, à un lord anglais(plus précisément au cuisinier indien de Lord Robert Clive, ndlr). Et à Montpellier, nous recevons des fruits.

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Quelqu’un qui a eu grand tort d’apprécier trop vivement ces spécialités locales, c’est le malheureux Zaaf ! Subitement, il se met à tanguer, à zigzaguer sur la route, pareil à un taon, et s’écroule dans le fossé. Le rosé de Narbonne lui a été fatal … « Tu n’aurais pas dû absorber cette bouteille qu’un spectateur t’a tendue » lui reproche son directeur sportif … »

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À ce point du récit, je préfère poursuivre cette anecdote telle que, bien des années plus tard, le truculent journaliste de Miroir-Sprint Abel Michea la conta à sa chère petite-fille Nounouchette :
« C’était en 1950. L’étape Perpignan-Nîmes. Encore une où Râ, comme disent les cruciverbistes, faisait des heures supplémentaires. Tu avais beau avoir une feuille de chou sur la cafetière, tu sentais quand même passer le truc. Alors, de temps en temps, un petit coup de Roussillon, histoire de s’humecter les papilles. Et finalement, c’est Abd el Kader qui a trinqué. Zaaf, il avait pris la tangente avec un pote à lui, Molinès. Et il pensait bien la gagner son étape. Il n’avait rien négligé pour cela. Surtout les « conseils » d’un copain belge qui lui avait vanté les mérites de petites pilules « comme ça ».
Et le coureur belge, grand ami de Zaaf, lui avait remis la boîte, sans comme dit le prospectus, préciser la posologie. Voilà donc mon Abd el Kader qui prend un peu plus de pilules qu’il eut été … enfin, disons normal… Si tu avais vu Zaaf tanguer sur la route, la balayer, éviter … un platane, avant de s’écrouler dans un fossé, en bordure d’un vignoble. Et il allait peut-être bien tomber dans les pommes quand un vigneron lui passa sa gourde. Zaaf ne buvait pas de vin. Mais il s’aspergea le visage, la nuque. À tel point que, quand on s’empressa autour de lui, il puait le pinard. Et tout aussitôt naquit la légende de la biture sensationnelle. Tu vois, ma Nounouchette, comme il faut toujours se méfier des apparences et des mauvaises langues.
Tu peux aller demander aux toubibs de Nîmes qui lui firent un lavage d’estomac, si je raconte des blagues.
Zaaf, lui, il était malin. Il n’a rien dit. Même que le lendemain, il est venu au départ faire son numéro. Il voulait repartir ! Bien sûr, on lui rappela son abandon dont il disait ne pas se souvenir. Alors, il proposa de … « vite faire le bout d’étape qu’il n’avait pas fait … »
Tout ça, ça lui a valu pas mal de contrats. Beaucoup de contrats, même. À tel point que tous les journaux écrivirent qu’il était obligé de s’installer en Bretagne puis en Belgique. Ça, mon ange, c’était vrai. Mais les contrats n’y étaient pour rien. Simplement, la légende avait traversé la Méditerranée. On y avait cru. Et les compatriotes musulmans de Zaaf avaient décidé d’excommunier le buveur de vin … Abd el Kader était prisonnier de sa légende. »
Celui qu’on surnommait le Lion de Chebli montra par la suite d’indéniables qualités de communicant avant l’heure. En effet, l’année suivante, il s’appliqua à terminer à la place populaire de « lanterne rouge » du Tour (66ème et dernier à 4h 58 du vainqueur Koblet), promesse de bien meilleurs contrats dans les critériums. Et comme en atteste la photo ci-dessous, il sut aussi tirer quelque profit publicitaire de sa mésaventure. Comme quoi le pinard languedocien ne lui tourna pas la tête tant que ça !

Zaaf réclame

Il paraît qu’il laissa sa trace dans l’argot, et du côté de Saint-Pol-de-Léon, lorsque les autochtones voulaient s’offrir un petit verre de vin au bar, ils commandaient « un petit Zaaf » !

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Dans cette « étape de la soif », après Montpellier, l’orage éclate … et la course également. Profitant des malheurs de Louison Bobet (crevaison) et Raphaël Geminiani (axe de roue avant cassé), Ferdi Kubler, qui a consenti enfin à revêtir le maillot jaune, sonne la charge en compagnie de Ockers, Ils terminent aux 3ème et 4ème places derrière Marcel Molinès qui offre à l’Afrique du Nord sa première victoire dans un Tour de France, et le facteur de Vierzon Georges Meunier.

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Devant les arènes romaines de Nîmes, Max Favalelli, oui je suis toujours attentif à ses propos, s’interroge :
« Que nous réserve cette journée ? « C’est bien simple, me dit Redolfi : les Nord-Africains ont dû tirer au sort celui qui gagnera aujourd’hui… »
Les footballeurs hollando-nîmois qui assistent aux préparatifs, Timmermans et Brandes, éclatent de rire. Ils ont tort. La vérité se cache derrière cette boutade. Et c’est au tour de Zelasco et de Dos Reis de partir vers Toulon, sans que ces « messieurs les gros bras » songent un seul instant à poursuivre les fuyards.

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À Avignon, l’ex-champion de France Jean Rey se munit d’un jet et asperge au passage ses anciens camarades.
Aix-en-Provence : tentation des fontaines jaillissant claires et fraîches. Ollioule, pays natal de Coste et de Matteoli a posé un jet d’eau qui se déclenche automatiquement à l’approche du peloton.
Au sommet du Pailladou, où les cigales agitent sans cesse leurs castagnettes de métal, Coupry est venu, lui aussi, ravitailler les membres de la Pédale joyeuse : Piot, Baldassari, Gauthier, etc…
On discute … Brulé demande à Robic d’être le parrain de sa petite fille. Le baptême aura lieu après le Tour. « Et si tu gagnes, Biquet, on lui mettra ton maillot jaune … »
Arrivée à Toulon entre une double haie de cols bleus. « Vite quelques averses et un peu de neige ! » Schotte soupire et maudit cette chaleur de four qui le cuit comme une écrevisse.
Chez les poulains de Vincent Salazard, on débouche une bouteille de champagne. En deux jours, les gars d’Afrique du Nord ont mis dans leur tirelire un demi-million. La vie est belle ! »
Pierre Chany (le futur « journaliste aux 50 Tours de France » !) écrit ceci :
« Nîmes-Toulon, c’était l’étape provençale avec les personnages de « Mireille » et de « la Femme du Boulanger » comme témoins.
Ce fut encore une seconde journée nord-africaine puisque Dos Reis et Zelasco, échappés bien avant Avignon, atteignirent les bords de la Méditerranée avec 14 minutes d’avance sur Rémy et Castelin et plus de 18 minutes sur le peloton.

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La chaleur qui embrasait l’atmosphère au cours de cette pénible journée ne suffit pas, comme on pourrait le croire, à expliquer cette nouvelle victoire des Africains et les plus sceptiques au départ de Paris doivent reconnaître aujourd’hui la valeur des routiers algériens ou marocains qui ont mérité le droit de courir le Tour chaque année. (Ces propos seraient sans doute fustigés aujourd’hui sur les réseaux sociaux !)
Plus dynamiques que la plupart des régionaux métropolitains, les coureurs de Salazard mirent à profit les temps morts de deux étapes transitoires pour meubler leur palmarès.
Leurs escapades, certes, ne provoquèrent pas de grandes réactions et les « grands », pour leur part, affichèrent une royale indifférence à l’égard de ces « petits » trop attardés au classement général pour être inscrits sur la liste rouge des « dangereux »… »
Je relève dans le bloc-notes de Maurice Vidal : « Il est un coureur qui continue à gravir un véritable chemin de croix : gravement blessé dans les Pyrénées, Van Ende a la malchance de voir son boyau éclater à 500 mètres de la ligne alors qu’il passait des rails de tramway. Il tomba lourdement et resta sur la route, un côté du corps ensanglanté. Lambrecht, qui venait de franchir la ligne d’arrivée, se précipita en bon camarade pour relever son équipier. Le geste est joli, mais le Belge a reçu en récompense une pénalisation de 30 secondes pour le motif d’avoir déjà passé la ligne d’arrivée !
Petite question aux commissaires : le règlement ne prévoyait-il pas une pénalisation pour l’officiel qui fit à Perpignan franchir la ligne d’arrivée à un autre Belge Blomme défaillant ? Le geste avait pourtant une bien plus grande importance. »
Samedi 29 juillet, la 15ème étape conduit les coureurs de Toulon à Menton. Prévue à l’origine jusqu’à San Remo, l’étape raccourcie, suite aux incidents du col d’Aspin et la retraite des coureurs italiens, se déroule intégralement sur le territoire français.
René Mellix, dans But&Club, la qualifie d’étape de la fantaisie et d’étape « omnisports ». Explication :
« Les 62 rescapés ont quitté Toulon et ses cols bleus à 8h 45. La chaleur étant très forte, les coureurs ont entrepris une promenade touristique à 25 kilomètres à l’heure. Les magnifiques panoramas de la côte des Maures puis de toute la Côte d’Azur jusqu’à Nice ont réjoui les yeux des concurrents et des suiveurs.
Cette balade a été entrecoupée d’une tentative peu sérieuse d’ailleurs de Baldassari au 44ème kilomètre. Pris en chasse par Hendrickx, Apo Lazaridès et Dupond, le Parisien n’a pas insisté.
Tout en étant occupés à rechercher les canettes, tous les coureurs, à l’exception d’une poignée, se sont offert une fantaisie près de Sainte-Maxime. Nous les avons vu déposer leurs vélos sur la route et aller piquer une tête dans la Grande Bleue, à la grande joie des photographes.
Puis nous avons vu un round de boxe, près de Fréjus, entre Robic le coléreux et Apo Lazaridès, une bataille de poids mouche … »

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Revenons à l’épisode de la baignade, près de Sainte-Maxime, à Saint-Pons les Mûres exactement, qui appartient à la légende des Cycles. Dans cette étape dite de transition, les coureurs, si peu combatifs, décidèrent de s’accorder un moment de farniente (mot d’origine italienne !) encore jamais vu. Ainsi, Apo Lazaridès et Jean Robic descendent de leur vélo pour aller se baigner, bientôt suivis par une soixantaine de coureurs parmi lesquels le bien nommé Brulé qui rentre carrément dans l’eau avec sa monture.
Jacques Goddet et Félix Lévitan, les codirecteurs de l’épreuve, enragent mais aucun règlement ne prévoit de sanction pour baignade.

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Après quelques minutes de rafraîchissement, tout le monde remonte en selle. Avec toutefois une triple mauvaise surprise : tous les ravitaillements restés dans les poches des maillots sont immangeables, le sel marin dans les vêtements et sur la peau démange les baigneurs jusqu’à l’arrivée, et Jacques Goddet, qualifiant le coup de « carnaval », prend la décision de bouder la Côte d’Azur pour éviter tout risque de nouvelle excursion marine. Pendant sept ans !
« Petit intermède badin … et l ‘on reprit le train, un train omnibus qui n’emballe guère le public de Sainte-Maxime ou de Cannes, parmi lequel on reconnaissait au passage le prince de Liechtenstein, Mario Zatelli (de l’Olympique de Marseille), Jacques Charron de la Comédie-Française et José Lucciani de l’Opéra.
On avait même tendance à s’assoupir lorsque soudain, retentit un bruit de gifle. En queue du peloton, Robic et Lazaridès se livraient à un combat singulier. Échange de mots aigres-doux. Et vlan ! Biquet administre un soufflet à Apo qui a subi un sévère entraînement dans ce genre de sport, grâce à son patron René Vietto.
– C’est une manie ! gémit Apo.
Et il s’en faut de peu que l’enfant grec (surnom de Apo) ne réclame de la poudre et des balles. »

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La course a débuté réellement aux abords de Villefranche avec l’attaque du Marseillais Raoul Rémy qui emmène avec lui quelques courageux parmi lesquels Diederich, Lauredi, Molineris, Castelin et Impanis.
Dans l’ascension du Mont des Mules, surplombant la Principauté de Monaco, à dix kilomètres du but, le Luxembourgeois Jean Diederich, surnommé Bim ou encore le duc de Grammont, s’envole et l’emporte en solitaire à Menton.
Dans son bloc-notes, Maurice Vidal remercie Menton pour son accueil : « La façon dont cette ville –ou plutôt les sportifs mentonnais- a organisé en trois jours une arrivée du Tour de France impeccable, alors qu’il faut plusieurs mois partout ailleurs, est un record sportif qui vaut bien d’être signalé. Les logements étaient aussi soignés que le reste. Il est vrai que les mobilisations aux Etats-Unis et en Angleterre ont vidé la côte de tous les estivants de langue étrangère. »
Dimanche 30 juillet : autre conséquence de l’affaire du col d’Aspîn, la 16ème étape qui, primitivement, devait démarrer de San Remo, est rognée de sa partie italienne et se dispute dans l’arrière-pays niçois sur un parcours certes restreint (96 kilomètres) mais difficultueux avec l’ascension des cols de Castillon et du Turini (emprunté immuablement par les pilotes du célèbre rallye automobile de Monte Carlo).
S’agit-il d’une petite revanche des organisateurs français, l’arrivée à Nice est jugée devant le monument du Centenaire, inauguré par le président de la République Félix Faure, en mars 1896, pour célébrer les cent ans du rattachement du comté de Nice (auparavant partie intégrante du royaume Piémont-Sardaigne) à la France.

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« Sous un ciel torride, un homme maussade est assis sur un rocher près du sommet du Turini. René Vietto est venu attendre ses poulains mais c’est Robic et Bobet qui débouchent ensemble du col.
Robic têtu, volontaire, tirant rageusement sur son guidon. Bobet élégant, souple et bien en ligne.
– Ma parole ! constate Jimmy Gaillard, ils deviennent des inséparables.
Miracle ! Lorsque l’un des deux reçoit une canette d’un spectateur, il la tend à son compagnon, après s’être abreuvé lui-même.
Réconciliation ? On n’ose l’affirmer. Mais pour le moment leur intérêt est commun.
La montée abrupte, dans un paysage ravissant peuplé de jolies filles en tenue légère, fait du dégât. Les écarts se creusent. Et José Beyaert ne tarde pas à être lâché. Il reste seul et interroge les spectateurs :
– Vous êtes bien sûr que je suis dans le Turini ?
Descente vertigineuse sur un toboggan dangereusement astiqué à près de soixante-dix à l’heure tous freins lâchés.

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Kubler et Ockers foncent sur les deux Français ainsi que des aigles, en décrivant des orbes fantastiques et ils s’abattent bientôt sur leurs proies au détour d’un lacet.
– Moi pas encore perdu jaune maillot ! crie le Suisse (surnommé l’aigle d’Adliswil ndlr) dans ce style petit-nègre qui donne tant de pittoresque à ses propos.
Mélancoliques, Lucien Teisseire et Rol qui a abandonné la course avant Saint-Brieuc, regardent les quatre champions exécuter leur numéro d’acrobates.
Qui gagnera ? Louison doit croire à sa chance aujourd’hui car il profite d’une courte ligne droite pour faire toilette. Il se débarbouille avec une éponge et se donne un soigneux coup de peigne. Louison est un garçon qui a des usages. Il ne veut pas maculer le visage de la jolie Niçoise qui embrassera le vainqueur.
Calcul trop précipité, Ferdi, d’un formidable coup de reins, coiffe Bobet sur la ligne –lequel n’avait pas besoin de ce traitement superflu !- et éclate de rire en constatant la confusion des techniciens qui s’obstinent à prédire son effondrement.
Nice. Repos. Farniente. Atmosphère de vacances. On élit une Miss Tour de France qu’André Leducq manage avec beaucoup d’attention. Bains de soleil sur la plage. Visites amicales de Victor Francen (acteur belge), Jim Gérald (un des premiers acteurs du cinéma parlant français), Andrex et Tino Rossi.
Ceux qui craignent de perdre la cadence vont reconnaître le début du parcours du lendemain. Schotte, Impanis et Dupont font des circuits sur la Promenade des Anglais. La Môme Moineau puise dans les soutes de son yacht amarré à Cannes et fait porter deux caisses de champagne à l’équipe de France.
– Fini de rire ! blague Kléber Piot. Demain, c’est du sérieux. Et le « grimpeur souriant, vainqueur des Pyrénées, songe à ses futurs adversaires, le Vars et surtout le terrible Izoard … »
Cette fois, le Tour semble avoir pris une tournure définitive. C’est du quatuor composé de Kubler, Bobet, Ockers et Robic que sortira le vainqueur au Parc des Princes : quatre champions de force sensiblement égale et dont il est bien difficile de dire lequel triomphera.
Mais pour aujourd’hui, prenez un peu de bon temps, sur la Promenade des Anglais. C’est à votre tour de faire trempette dans la Grande Bleue.
À suivre …

Pour vous faire revivre ces étapes du Tour De France 1950, j’ai puisé dansles précieuses collections des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour m’avoir aidé à rassembler tous ces documents.

Publié dans:Cyclisme |on 26 juin, 2020 |Pas de commentaires »

J’adorais Anquetil et … J’AIMAIS POULIDOR !

Chers lecteurs non fans de cyclisme, vous vous doutiez bien que vous n’échapperiez pas à un billet consacré à Raymond Poulidor.

Poulidor L'Equipe

En effet, même si vous savez l’idolâtrie que je vouais dans ma jeunesse à Jacques Anquetil (qui se mua avec l’âge en une admiration plus raisonnée et raisonnable), mon émotion est vive. C’est un compagnon d’une passion sportive qui s’en est allé rejoindre au panthéon du cyclisme « mon » champion », celui-là même qui, dans un dernier trait d’humour, lui aurait confié à la veille de sa propre mort (en novembre aussi) : « Encore une fois, Raymond, tu seras deuxième ».
Ce n’est pas mon propos de ranimer ici les anciennes querelles entre Anquetiliens et Poulidoristes qui divisèrent voire fracturèrent la France (sportive ou pas) des années soixante. Je possède, chaque été, une autre tribune pour cela, lors de mes évocations des Tours de France de ma jeunesse, avec l’aide des plumes talentueuses de la littérature sportive de l’époque.
L’une d’entre elles, Jacques Augendre, âgé aujourd’hui de 90 ans, raconta cette rivalité de manière objective (quoiqu’il eût une sympathie particulière pour Raymond) dans un délicieux et instructif petit livre : Un divorce français Anquetil et Poulidor.

Livre Divorce français

La légende des Cycles cède volontiers au dithyrambe et à l’excès (c’est la nature même du genre), il paraît que les passions exacerbées autour des deux champions entraînèrent quelques séparations de couples, à tout le moins de graves fâcheries dans certaines familles, et de vives discussions autour de la table familiale.
Mes jeunes lecteurs, s’il y en a, considèreront sans doute cette battle vélocipédique, naïve, ridicule voire grotesque, et m’interrompraient peut-être par un OK Boomer, cette nouvelle expression à la mode sur les réseaux sociaux qui alimente le clash intergénérationnel entre les millenials et les baby boomers (je fais partie de ces derniers) responsables, à leurs yeux, de tous leurs maux.
Excusez-moi d’être né et avoir grandi juste après la Seconde Guerre mondiale, les doigts dans le sable à pousser mes petits cyclistes en plomb, le nez dans les collections sépia de Miroir-Sprint et Miroir des Sports, l’oreille (on n’avait pas d’écouteurs Beats !) collée au transistor pour écouter les reportages de Fernand Choisel ou Guy Kédia. Pire encore, gaussez-vous bien fort, j’ai déjà raconté l’anecdote, surréaliste aujourd’hui : une belle fin d’après-midi du 29 juin 1956, j’étais assis avec mon père devant la vieille TSF à galène, captivés par je ne sais plus quel radioreporter (mais il avait incontestablement du talent !) qui nous décrivit, durant soixante minutes sans pub, la progression d’un coureur cycliste tournant sur un vélodrome. Jacques Anquetil, qui accomplissait son service militaire à la caserne Richepanse de Rouen et avait obtenu une permission, était en train de battre, sur la piste du Vigorelli de Milan, le mythique record de l’heure de Fausto Coppi.
Cet été-là, un jeune coureur indépendant effronté au joli nom de Poulidor asticota les plus grands champions professionnels invités au célèbre Bol d’Or (quelle belle rime avec Poulidor !) des Monédières cher à l’accordéoniste Jean Ségurel, avant de partir en septembre à l’armée : deux ans et demi sans vélo, en Allemagne d’abord, puis en Algérie où, comme chauffeur, il conduisait les légionnaires sur les lieux d’opérations dans le djebel. Il en revint accusant 15 kilos de trop sur la balance.
Même si le romancier René Fallet n’avait pas encore commis son truculent petit pamphlet éponyme, on parlait plus de vélo que de cyclisme : apocope du vélocipède, le vélo ne rimait pas avec écolo mais avec prolo, c’était l’outil des classes laborieuses pour se rendre au boulot et des champions populaires. En « habits du dimanche », j’allais avec mon père assister aux petites courses de village organisées souvent à l’occasion de la fête locale.
Lors de mes virées solitaires dans la campagne normande, j’avais parfois droit à quelques conseils, « Baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur », ou encouragements, « Vas-y Bobet », « Vas-y Robic » mais jamais à ma grande déception de « Vas-y Anquetil », je me consolais en me disant que son style incomparable était effectivement inégalable. Bientôt, par contre, fleuriraient les « Vas-y Poupou » !
Dès ses premières courses dans les rangs professionnels, au printemps 1960, Poulidor démontra des qualités d’un coureur à panache sous la couleur violette de son maillot de la marque Mercier, si bien qu’Antonin Magne souhaita l’emmener courir illico la grande classique Milan-San Remo. Malheureusement, Raymond ne possédait pas de papiers administratifs pour entrer sur le territoire italien. Il n’en avait pas besoin dans sa campagne creusoise et tout le monde le connaissait déjà quand il devait effectuer un retrait à la Poste. Il se résigna, ce week-end là, à courir et gagner Bordeaux-Saintes, une belle épreuve régionale en ligne.
Bien qu’appartenant à la même génération (les deux champions n’ont que deux ans d’écart), Anquetil entamait sa septième année de carrière lorsque Poulidor apparut dans les pelotons de l’élite du cyclisme. Depuis longtemps, Jacques avait conquis mon cœur de gamin : avant qu’il ne se révélât magistralement à la planète Vélo en remportant le Grand Prix des Nations 1953, je m’abreuvais, dans les colonnes du quotidien régional Paris-Normandie, de ses exploits dans les épreuves du Maillot des As.
Quand Poulidor pointa sa roue avant, Anquetil possédait déjà à son palmarès 6 Grand Prix des Nations, véritable championnat du monde des rouleurs, plusieurs Paris-Nice, le Tour de France 1957, un Giro (Tour d’Italie) et … un record de l’heure.
Comment le gamin que j’étais aurait-il pu ne pas être ébloui par tant de classe ? D’autant qu’il était de mon « pays », ses parents, de modestes maraîchers, cultivaient les fraises à Quincampoix, à une trentaine de kilomètres de mon village natal. Il m’arriva de le voir s’entraîner derrière le derny d’André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.
Qui sait, si j’avais été enfant d’instituteur de Sauviat-sur-Vige, bourg de la Haute-Vienne où il obtint son certificat d’études (second du canton, ça ne s’invente pas !), je n’aurais pas craqué pour Raymond fils d’humbles métayers creusois de Masbaraud-Mérignat, en bordure du plateau de Millevaches.
Anquetil et Poulidor étaient l’incarnation d’une France d’après-guerre joyeuse et insouciante, des « Trente Glorieuses » que l’on nous reproche (ou jalouse ?) aujourd’hui, une « Douce France » chère à Charles Trenet, celle aussi d’Édith Piaf et des accordéonistes Yvette Horner et André Verchuren, l’âge d’or de la Petite Reine.
Ils naquirent avant-guerre à deux années d’intervalle, Raymond en 1936, l’année du Front Populaire et des premiers congés payés. Quand il égrenait ses souvenirs d’enfance, il évoquait les maquisards qui avaient renversé une charrette pleine d’armes dans un pré de la ferme familiale. Petit garnement, il dégoupilla des grenades avant de les balancer dans les ruisseaux pour les truites.
Je l’ai entendu raconter la tragique journée du 10 juin 1944 et le massacre d’Oradour-sur-Glane, à une trentaine de kilomètres de la ferme. Le vent d’Ouest portait une telle odeur qu’avec ses parents, il soupçonna … qu’on faisait griller le cochon !!! Évidemment inconcevable pour les jeunes générations gavées de réseaux sociaux !
Je pense inévitablement à cette morbide anecdote digne de Pierre Desproges quand je descends dans le Sud-Ouest : sur l’autoroute A20, peu avant Limoges, un panneau indique la sortie vers le village martyr et … le vélodrome Raymond Poulidor récemment inauguré à Bonnac-la-Côte.
Comme la décrit l’écrivain iconoclaste Christian Laborde, c’était la France des cuisines et des toiles cirées, du transistor puis l’unique chaîne de télévision en noir et blanc, celle des petites courses de vélo qu’il est difficile désormais d’organiser car il faut laisser circuler les voitures dans notre France des ronds-points. C’était aussi la France des critériums prolifiques à l’époque où nous pouvions admirer plus longuement, en chair et en os, les héros du Tour.

Poulidor Bol d'Or

Je comprends que les jeunes d’aujourd’hui ne comprennent pas notre empathie. J’étais aussi indifférent quand mon père s’extasiait sur les exploits des Pélissier, Speicher et Leducq.
Anquetil remporta son premier bouquet (de glaïeuls sans doute) à Rouen lors du Prix Maurice Latour 1951. Poulidor connut son premier succès à l’occasion du Prix de la Quasimodo à Saint-Léonard-de-Noblat, une commune où il vint s’installer (et vécut jusqu’à sa mort), quand il se maria avec la postière Gisèle Bardet, fille de gendarme, aucun lien de famille avec Romain, la « petite » vedette actuelle.
Cette anecdote est évidemment commode et jubilante, Poulidor disputa sa première « caté », le 2 juillet 1956, à Mérinchal, modeste commune de la Creuse, 40 fois à escalader la côte du couvent, un parcours idéal pour lui. L’arrivée est située devant l’atelier du marchand de machines agricoles. Raymond va l’emporter lorsqu’il casse la pédale gauche de son vélo et fonce tout droit vers les dents d’un râteau faneur. Heureusement, il percute sur sa trajectoire le marchand de vins Robert Tailhardat. C’était ça le destin de Poulidor et cela aurait pu constituer l’incipit d’un truculent roman de René Fallet, l’auteur de La Soupe aux choux … et de Le Vélo.

1961 MdC N° 004 d'avril

J’ai vu Raymond Poulidor, pour la première fois en chair et en os, le 18 juin 1961, à l’occasion du championnat de France qui se déroulait sur le circuit automobile, aujourd’hui disparu, de Rouen-les-Essarts. Je trépignais, toutes les planètes du vélo étaient alignées pour qu’Anquetil endossât le maillot tricolore devant son public. Je n’avais d’yeux que pour lui à chaque escalade de la côte du Nouveau Monde. Archi favori, victime d’un étroit marquage, il se résigna à laisser partir son équipier Stablinski et le « jeune » Poulidor auréolé d’un brillant succès, quelques semaines auparavant, dans la Primavera, la classique Milan-San Remo.

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1961-champion de France miroir-sports1961 MdC N° 009 d'août

C’est ainsi que, quelques minutes plus tard, en remontant vers l’arrivée, je découvris à proximité des stands, assis dans une voiture décapotable aux côtés de son directeur sportif Antonin Magne, Poulidor, le teint brûlé des travailleurs des champs du Midi, ceint du maillot bleu blanc rouge. Mes souvenirs se sont estompés, il me semble cependant qu’il reçut une belle ovation du public normand évidemment déçu.
Poulidor déclina sa sélection dans l’équipe de France du Tour qui démarrait peu après. Il n’était pas question qu’il se mette au service d’Anquetil, lequel avait le projet (qu’il réussira) de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre de la grande boucle.

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La farouche rivalité, qui opposa les deux champions et divisa la société française en deux, venait de naître. Elle trouva son terreau dans leur personnalité différente. Je ne comprenais pas qu’on justifiait majoritairement sa sympathie pour Raymond eu égard à ses origines paysannes alors que Jacques possédait des racines terriennes quasi analogues.
Anquetil fut vite catalogué comme une sorte d’aristocrate, distant, arrogant et prétentieux qu’il n’était pas, desservi peut-être par une élégance et une facilité naturelles sur et à côté de son vélo Helyett (quel joli nom !). Poulidor incarnait davantage une France rurale, volontaire, travailleuse, besogneuse qui l’adopta volontiers en raison de sa malchance légendaire.
L’image ne pouvait exister à l’époque, et pour cause : la France de Poulidor épousait celle des futurs gilets jaunes, cocasse, n’est-ce pas, de la part de quelqu’un qui a construit sa gloire sans maillot jaune.
C’était aussi un temps où la France préférait les héros aux vainqueurs, ainsi les footballeurs français battus à Séville en 1982 demeurent autant dans le cœur des anciens que ceux qui brandirent la Coupe du Monde 1998. Cet esprit d’Artagnanesque commença à s’effacer avec l’arrivée de Bernard Tapie dans le sport et les années fric. On ne refera jamais l’histoire mais je ne suis pas persuadé que la malchance qui colla aux roues de Poulidor aurait autant de résonance aujourd’hui.

1963 MdC N° 036 de Septembre1964 MdC N° 43 d'avril

La France des élites admirait « Maître Jacques », la France d’en bas aimait « Poupou ». Et la presse spécialisée flaira le filon pour attiser (avec talent) la rivalité et booster les ventes des beaux magazines de l’époque. Les lecteurs les plus perspicaces sentaient bien les affinités des chroniqueurs de L’Équipe, Pierre Chany et Antoine Blondin en tête, pour le champion normand, tandis que les sympathies des journalistes de Miroir-Sprint et du Miroir du Cyclisme, émanations du Parti Communiste Français, allaient plutôt vers Poulidor. Encore qu’il ne fallait choquer aucun lecteur par un parti-pris trop prononcé, ainsi le truculent Abel Michea conclut l’inoubliable Tour de France 1964 par un vibrant et consensuel : Vive Anquedor, vive Poulitil !
POULIDOR, un nom qui chante dans la langue d’Oc, si vous saviez comme il est beau à entendre quand il sort, gorgé de soleil, de la bouche d’une aïeule ariégeoise, qui n’entend pourtant pas grand-chose au vélo et qui prononce toutes les syllabes d’An-que-til !
Voici ce qu’en dit le « nougaresque » Christian Laborde : « Anquetil, scandinave ce patronyme, viking à mort ! As-Ketill : le chaudron des Dieux ! Et blonde la mèche de ce fils d’Odin, bleu cet œil fixant la cime, ferme cette main tenant la rame-gouvernail placée latéralement à l’arrière du drakkar dont la coque élégante et verte glisse comme un foulard … Poulidor, occitano-rital, ritalo-cévenol, ce patronyme, Rome à fond la louve ! Le i final a roulé dans la neige en passant les Alpes. Les éléphants d’Hannibal l’auront écrasé, comme un grain de riz, un noyau de pêche. Le reste du nom a dévalé la pente, avec casque et charrue. Ave Caesar, agricola, agricolae, jusqu’à Masbaraud-Mérignat, dans la Creuse. Poulidor : poule aux œufs de terre et d’or. Lo polidor : le polissoir. Un nom d’outil. L’étable. L’établi. La ferme s’appelle « Les Gouttes ». Autour de cet homme en sabots, dix bûcherons vêtus du maillot Mercier-Hutchinson, violet et jaune … Anquetil Poulidor : un sillage contre des sillons ».
Ce joli nom déclenchait tant d’urticaire à Jacques qu’on dit que, lors d’un Giro, il contra toute tentative d’échappée d’un modeste coureur italien du nom de … Polidori !
Émile Besson, excellent journaliste du Miroir du Cyclisme l’affubla du surnom familier de Poupou qui déferla, dès lors, le long des routes.
Antoine Blondin analysa avec intelligence et finesse le phénomène de la vox populidori et de la poupoularité dans une chronique qu’il écrivit lors du passage du Tour 1967 à Limoges et qu’il intitula Haute-Vienne que pourra : « « Le phénomène sentimental extravagant auquel il a donné naissance parmi les foules et qu’on pourrait baptiser « poupoularité » ne semble guère l’atteindre, il l’accueille avec une indifférence plus proche du fatalisme musulman que du flegme britannique. Il n’y a ni sang-froid ni humour dans les postures d’absence auxquelles on le voit si souvent s’abandonner mais plutôt une résignation absorbée en elle-même et la rumination d’un songe à jamais inachevé.
Au contrôle de départ, bruissant de la satisfaction diffuse qu’éprouvent les spectateurs à se voir révéler les petits rires d’intimité du coureur, lorsqu’il a l’air encore de sortir d’une boîte dans un maillot rafraîchi et que déjà perle à ses jarrets la petite rosée matinale des premières sueurs et de l’embrocation, le seul bruit de son nom cristallise l’enthousiasme et réveille des tonnerres affectueux, reléguant la silhouette jaune de Pingeon au rôle anecdotique du faire-valoir. Il est à lui tout seul la trame du roman et le dénouement du drame. Par une péripétie savoureuse, c’est à travers lui qui ne reflète pratiquement pas grand-chose qu’on cherche à déchiffrer la course et tant d’opacité laisse pressentir de fabuleux mystères.
Il se présente naturellement sur la ligne parmi les derniers, comme il convient aux vedettes à part entière que leur splendeur doit isoler et désigner. Mais il ne semble guère qu’il y ait dans cette observance une préméditation bien concertée et c’est d’un bref sourcil qu’il répond à la ferveur gloutonne dont on l’entoure. Tout cela glisse sur lui et il n’a de cesse de fondre dans le troupeau ou d’aller se livrer à quelques ultimes manipulations mécaniques.
C’est pourtant en cet homme, accablé par des mésaventures sportives mélodramatiques, qui excelle à faire dans le grand avec du petit, mais doit parfois se cantonner dans le petit quand l’entreprise prend de l’ampleur, que la presque unanimité d’un peuple a choisi de se reconnaître avec une partialité souvent déconcertante. Champion du « remettre à demain », Raymond Poulidor a la chance que les Eldorados qu’il convoite, sans cesse reculés et différés, soient à l’image de nos rêves avortés et de nos ambitions déçues, le mérite aussi d’accueillir les coups du sort avec une égalité d’humeur qui, elle, ne connaît aucune défaillance… On ne peut s’empêcher d’évoquer les sarcasmes qui eussent accablé un Jacques Anquetil s’il eût fait montre aussi implacablement de carence à ses rendez-vous. Poulidor aura été, sur le mode majeur, le chef de file de ces coureurs, sympathiques et choyés, qui courent sur cycles Fatalitas et érigent la malédiction en vertu rayonnante.
Hier donc, Poulidor pénétrait dans cette province limousine dont il est issu et qui devient le cœur palpitant de la France. Les paysages étaient ceux-là mêmes où il allait naguère s’entraîner à la lanterne, une fois la dure journée agricole finie. Le Fausto Coppi de l’emblavure retrouve ses champs et ses vallons moelleux, les boucles de ses rivières, les plaques mates de ses étangs et surtout l’accent chantant au flanc des talus, qui sait rouler son nom avec délices mieux qu’aucun autre. Admirable Poulidor ! Incompréhensible Poulidor ! Tout autre, sans offusquer pour autant la modestie, eût cherché à se montrer sinon par quelque éclat, le monstre sacré est trop repéré, du moins par quelque geste, eût cherché à répondre à l’attente des fidèles, ne fût-ce qu’en adoptant une place privilégiée dans le peloton, ne fût-ce que par l’ébauche d’un sourire, comme on croit voir parfois le visage de l’idole bouddhique s’éclairer fugitivement. Au lieu de quoi, la casquette sur les yeux, l’air maussade, imperturbablement confiné dans les entrailles de la course, il passa cette journée à dérober à des dizaines de milliers d’admirateurs le bénéfice irremplaçable de la présence réelle. Et le plus fort est qu’aucun de ceux qui n’ont pu réussir à l’apercevoir n’a eu un mouvement d’humeur, la réaction du dépit amoureux. Pour eux, la preuve de l’existence de Poulidor et sa majesté tiendront, comme celles de Dieu, dans le fait qu’on ne sait pas où il se trouve et qu’on ne le voit pas, mais qu’il est nécessaire à l’explication du système. »
Il est un groupe amiénois vaguement punk, les Poulidoors, qui créa, il y a quelques années, une chanson à sa gloire. Que vous n’aimiez ni Poulidor, ni les Doors, « à vos cassettes, une rareté » comme zozotait Jean-Christophe Averty dans son émission Les Cinglés du music-hall !

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Au paroxysme de leur rivalité, notamment lors de la légendaire étape du Puy-de-Dôme du Tour 1964, on put lire d’odieux « À mort Anquetil » peints sur la chaussée. Même gamin, je n’ai jamais manifesté d’antipathie, et évidemment encore moins de haine vis-vis de Poulidor.
Mon raisonnement était simple, sinon simpliste : Jacques « mon champion » était plus fort, point barre. Je compris, c’était l’année du bac, le sens de la devise d’un autre Rouennais, Pierre Corneille : À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Ça me convenait bien finalement, Poulidor, extraordinairement populaire, malchanceux ou pas, talentueux second, magnifiait les victoires d’Anquetil.
Pour illustrer ici leur rivalité, il me revient quelques images et quelques dates.
Le 13 juillet 1962, c’était l’étape contre la montre Bourgoin-Lyon du Tour de France, le premier couru par Poulidor handicapé dès le départ de l’épreuve par une main dans le plâtre (déjà !). Je vous laisse avec Antoine Blondin :
« Anquetil a dissipé toutes les équivoques et donné à ses ambitions le sceau de la légitimité. Hier, l’empereur de la course volait véritablement de clocher en clocher et chacun d’eux consacrait justement sa suprématie dans la lutte contre consacrait justement sa suprématie dans la lutte contre la pendule.
… À peine le compte zéro eut-il été proclamé que les compteurs des véhicules, dans un horrible soubresaut, montèrent à soixante. On eût dit l’envol d’une Caravelle. Puis il fallut monter à soixante-dix, faire des pointes à quatre-vingts, se fixer à cinquante, pour ne pas perdre le contact avec cette échine moutonnante, ces jambes comme des bielles dans la cage des coudes, qu’on apercevait par monts et par vaux, asservissant à ses décrets notre troupeau mécanique.
Je ne sais plus très bien ce qu’est un vélo de facteur, le modèle s’en perd. Mais je sais que tous les facteurs que nous avons rencontrés cet après-midi, ont reconnu immédiatement que le courrier de Lyon, notre cher courrier de Lyon, passait comme une lettre à la poste et qu’il apportait ce qu’on en attendait. »
Antonin Magne, directeur sportif de Poulidor, émerveillé, hurla dans le vacarme des motos, lorsque Anquetil, le chronomaître, rejoignit et doubla son coureur : « Regardez, Raymond, regardez passer la Caravelle ! »
« Je ne le voyais pas pédaler, il glissait » confirma plus tard Poulidor. J’étais heureux et fier.

BOURGOIN/LYON

12 juillet 1964 : la vérité de ce Tour de France sortirait du Puy … de Dôme. Christian Laborde nous la livra avec lyrisme dans Duel sur le volcan, un livre consacré complétement à l’événement :
« Cinq cent cinquante mille personnes venues à pied, à vélo, avec la 403, la DS, la Dauphine. La Régie, Javel, Sochaux, sont sur le volcan. Dans les coffres, sous les capots que le soleil rabote, les cageots, le plaid, les pliants, le vin, la limonade, les saucissons, le pain, le réchaud, la thermos, les chapeaux, les journaux, les numéros des dossards. Ils arrivent, ils arrivent, ils sont ensemble, c’est Jacques, c’est Raymond ! Et les hurlements, prêts depuis des mois, stockés dans la poitrine chaude, emmagasinés dans les recoins rouges de la viande, sortent d’un coup des bouches écartelées, le vent coupant le cordon des salives. Cuvant leur vin sur la banquette arrière de leur voiture, des fans de Jacques et de Raymond ne voient passer ni Raymond ni Jacques. Mais la rumeur puissante, la hurlerie chaleureuse qui accompagne le passage du géant jaune et du géant violet enveloppe les caisses au fond desquelles ils sont vautrés, pénètre par les vitres ouvertes, entre dans les narines, les oreilles, se mêle au ronflement, se loge au fond de la gorge. Demain, en bas, dans les bars de Clermont, de Saint-Étienne-de-Chomeil ou d’Allanche, un coude sur le zinc, près du bec à pression, la Gitane à la bouche et le verre à la main, ils raconteront par le menu ce qu’ils n’auront pas vu, Raymond et Jacques qui se touchaient, qu’ils ont touchés, ils étaient juste devant eux comme cette table, ces chaises …

Blog 1964-07-13+-+Miroir+Sprint+-+N°+945A+-+01

Cinq cent cinquante mille gosiers, 550 000 luettes vibrant comme des ailes d’insecte, et plus d’un million de mâchoires, s’ouvrant, se refermant aussitôt, puis s’ouvrant de nouveau, démesurément, de mains applaudissant à tout rompre, de poings fermes s’agitant frénétiquement au passage des roues, de pieds martelant le sol, sprintant sur place : « Vas-y Poupou, allez Raymond ! » Dans ce cri, ce jet, ce son, cette sagaie de sel et de soufre commune à toutes les bouches et gonflant aux tempes tous les vaisseaux, la joie immense de voir passer Raymond, ce « cher monsieur Poupou » auquel on écrit d’Étrépigny –« Toute la famille, papa, maman, Xavier, Édith, Brigitte et moi-même, vous aime bien », et c’est signé Dominique -, d’une ferme en Eure-et-Loir-« Nous possédons dix chats dont un s’est vu attribuer le nom de Poulidor. Tout ça pour te dire que tu as bien gagné ta place dans notre cœur », et c’est signé Danielle -, ou, se Saint-Sulpice-Laurière – « Vous êtes vraiment une idole pour moi. Je vous demande de me renvoyer une casquette car j’ai un vélo violet avec un guidon rouge », et c’est signé Alain. Mais dans ce cri, une inquiétude immense, elle aussi. Car il ne reste que deux kilomètres, et Jacques est toujours là, jaune ventouse, boulet à socquettes blanches, rivé aux blanches socquettes de Raymond. Dans ce cri qui s’élève de chaque côté de la route, dont les syllabes se télescopent de plein fouet au-dessus du dos des deux coureurs, une injonction, un ordre : « Démarre, Raymond ! » Que le maillot change d’épaules ! Que finisse enfin le règne du champion abstrait sur lequel tout glisse et qui glisse tout entier sur la poudreuse du temps ! Un peu moins de chronos, d’intouchable tictac, un peu plus de chair, de géographie, demandent-ils.
Mais que demandez-vous là ? Jacques, n’est-ce pas avant tout une chair, une géographie, sang au galop ? Sa pédalée est parfaite : applaudissez la perfection ! Ses chronos sont époustouflants : applaudissez les muscles dictant leur loi aux aiguilles cruelles ! Qu’attendez-vous pour l’aimer ? Qu’il vous fasse un signe ? Qu’il sourie devant la caméra ? Qu’il raconte sa vie au micro, au lieu, à chaud, d’analyser la course ? À ceux de ses amis qui lui conseillent, afin de gagner vos cœurs, d’agir de la sorte, il répond toujours : « Je suis coureur cycliste, pas comédien ! » Aimez son orgueil, aimez sa pudeur. Il ne vous donne pas ce qu’il a, il vous offre ce qu’il est : un point jaune sur la ligne du Temps … »
Devant Jacques, devant Raymond, la flamme rouge signalant le dernier kilomètre, la pente la plus raide : 13,5%. Toujours l’épaule jaune et l’épaule violette se frôlant, se touchant, le guidon blanc et le guidon rouge à la même hauteur, toujours la main gauche et gantée de Jacques heurtant la main droite et nue de Raymond.

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Cent mètres ensemble, sur la même parcelle de plus en plus étroite de macadam, ensemble entre deux falaises d’hystérique chair, oui, 100 mètres, pas davantage, et Jacques qui tout à coup pique du nez. Le nez de Jacques se plante dans le guidon, comme un révolver qu’on rengaine, une lame rejoignant son fourreau. C’est fini, tout commence, Raymond se met en danseuse afin de maintenir le rythme que depuis la Baraque Jacques impose à Raymond et que Raymond impose à Jacques, ce rythme fou que Jacques ne peut plus tenir.
Derrière les deux champions qui enfin se séparent, encadrés par les motos de presse et de la gendarmerie, Magne et Géminiani, debout dans leurs caisses ! Magne fixe le dossard de Raymond, la tache claire de sa casquette. Jacques a lâché prise. Va-t-il recoller à la roue de Raymond ? Raymond va-t-il accélérer de nouveau, creuser l’écart ? Il dispose de 850 mètres pour s’emparer du maillot. Géminiani regarde le dos de Jacques. Jamais le recordman de l’heure n’a été à ce point couché sur sa machine. Jacques n’a pas besoin de souffler un peu, de rouler pendant quelques mètres à son propre rythme, en dedans : Jacques est tout simplement cuit. Il n’a plus de jus, d’essence, de kérosène. Plus rien dans les muscles, non plus dans les tendons, Jacques est rincé, point final ! Et le paysan, nom de Dieu, qui accélère, appuie comme un dingue sur les mancherons ! Il peut être fier, Martial, le gamin sait labourer. Le drakkar se brise, la charrue s’envole !
Les gosiers que l’on croyait à fond depuis la Font-de-l’Arbre, les mains qui, pensait-on, frappaient le plus fort qu’elles pouvaient depuis le carrefour du col de Ceyssat, hurlent de plus belle, crépitent plus intensément, à 800 mètres de la banderole. Le sommet est prévenu par le tintamarre : Raymond a démarré ! Le boxon, le tapage, le souk parvient jusqu’aux fenêtres de Clermont, jusqu’aux oreilles des vieux, des vieilles, du chat. Il se passe quelque chose là-bas, sur le sein couvert de gris, de mots, de langues, sur les flancs surpeuplés, volcaniques, de la Tour de Babel. Raymond a démarré, Raymond va prendre le maillot … »

Blog 964-07-13+-+Miroir+Sprint+-+N°+945A+-+40

La fin, tous les Français même réfractaires au vélo, la connaissent. Je vous l’ai déjà racontée dans un ancien billet telle que je l’avais vécue sur le bon vieux téléviseur familial Sonolor en noir et blanc : « Pour tout vous dire, on ne vit pas grand chose après que Poulidor eût distancé Anquetil. Seule la caméra fixe nous montrait les coureurs franchissant la ligne d’arrivée : Julio Jimenez en tête, puis Bahamontes à 11 secondes et Poulidor à 57 secondes … Le cœur s’accéléra, l’œil allant et venant entre le petit écran et le cadran de la montre. L’aiguille trottait trop vite … Anquetil n’arrivait pas … Le voici, non ce n’était pas lui, c’était l’italien Adorni revenu d’on ne sait où … Puis quelques secondes plus tard, Jacques apparut enfin au détour du rocher. Il ne semblait pas avancer, pédalant presque dans le vide avec son minuscule braquet … 38, 39, 40, 41, top chrono ! Poulidor lui avait pris 42 secondes … calcul mental instantané, 56 moins 42, ouf, mon Jacques sauvait son maillot jaune pour 14 misérables secondes. Pour moi, c’était réglé, il venait de gagner son cinquième Tour de France ! Dans deux jours, il conforterait son avance dans l’ultime étape contre la montre entre Versailles et Paris. »
Toute la famille, mon père, ma mère, mon frère, un oncle et moi, était présente dans la vallée de Chevreuse pour complimenter les deux héros, oui j’avais applaudi aussi Poulidor !
Le pauvre, quelques journalistes mal informés lui annoncèrent sur la ligne d’arrivée qu’il venait de conquérir l’inaccessible toison d’or.
Je me souviens d’un savoureux petit documentaire Poulidor en jaune dans lequel l’humoriste Claude Piéplu (la célèbre voix des Shadoks), documents et chiffres à l’appui, démontrait que, sans une incroyable malchance et quelques entourloupettes des équipiers d’Anquetil, Poupou était le vainqueur moral de ce Tour 1964.

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Qu’à cela ne tienne, « mon champion » lui prédit, sachant qu’il n’y participerait pas, sa victoire dans le Tour de l’année suivante. Un nouveau crack Felice Gimondi, sorti de la botte italienne, ruina ses espoirs.

1966 MdC N° 66 de janvier1965 MdC N° 62 d'août1966 MdC N° 70 d'avril

Lors de l’année 1966, la guerre civile entre Anquetiliens et Poulidoristes atteignit son paroxysme, notamment à l’occasion de Paris-Nice, la Course au soleil, que Poulidor était en passe de remporter après avoir devancé Anquetil dans l’épreuve contre la montre disputée … en Corse (je vous assure, c’était du vélo, pas du pédalo !). Pour avoir plus de détails, les lecteurs pourront se reporter à mon billet : http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
Victime de comportements un peu claniques, Poulidor dut se résigner encore une fois à la deuxième place et, habituellement placide, déclara sur la Promenade des Anglais : « Maintenant, je sais qu’Anquetil est le patron du cyclisme ».
Prenant de la hauteur, la revue mensuelle Miroir du Cyclisme publia en éditorial intégralement un poème de Victor Hugo :

Savoir garder la mesure
Un homme raisonnable était là. J’écoutais.
Il disait :
« Quand j’entends trop de cris, je me tais.
Toute indignation qui persiste me pèse.
Bouder, c’est long. Il faut à la fin qu’on s’apaise.
Tacite, mes amis, ne vaut pas Anquetil.
De ce qu’un homme a fait des crimes, s’ensuit-il
Que je doive être, moi qui parle, un imbécile ?
Quoi donc ! être un Hampden singe, un Brutus fossile !
Renoncer sous ce prince à faire mon chemin.
Et lui montrer le poing quand il me tend la main !
Cela n’est pas pratique. Et puis, est-ce bien juste ?
Toujours jeter Octave à la tête d’Auguste !
Raisonnons. Je comprends vos cris, votre fureur.
Tant qu’il fut vanupieds, mais il est empereur.
Cela suffit. Me vais-je armer contre un empire ?
Être méchant, c’est mal ; être absurde, c’est pire.
En politique, -oyez ma devise, ô passants !-
Parti de l’ordre ; en art, école du bon sens.
Eau trouble ?pourquoi pas ? Eau trouble, bonne pêche,
Ah ! citoyen, tu veux gronder ? qui t’en empêche ?
« Sentine, ignominie, empire abject », voilà
Tes façons vis-à-vis Cesar Caligula.
Que sert d’exagérer ? Pourquoi monter les têtes ?
J’ai pour loi d’adoucir toujours les épithètes.
« Égout ! opprobre ! » Soit. Braille. Moi, j’ai du goût.
Je vois une piscine où tu vois un égout.
L’opprobre me convient si l’opprobre est guéable.
Quoi ! je serais bourru, moi, pour t’être agréable !
Non pas, fais si tu veux le métier de Caton.
On se fâche tout rouge. Après ? qu’y gagne-t-on ?
Femme, on est un peu laide ; homme, on semble un peu bête.
Quoi ! dans un calme plat, se faire une tempête
Pour soi tout seul ! Grincer, toner ! toujours avoir
L’air d’un affreux ciel gris qui ne sait que pleuvoir !
C’est niais.
De ceci, messieurs, va-t-on conclure
Que pour moi le vainqueur n’a pas une fêlure,
Que je l’accepte en bloc, et que je ne sais point
Trouver entre qui hurle et qui flatte le joint ?

Victor Hugo n’eut jamais, bien sûr, l’occasion de voir Anquetil s’entraîner derrière derny sur les bords de Seine à Villequier, et le patronyme du poème est celui d’un historien du XVIIIème prénommé Louis-Pierre ! Voyez qu’on se cultive à vélo !
Maurice Vidal écrivit dans Miroir-Sprint : « Face à Anquetil, Poulidor était complexé. Face à Poulidor, Anquetil était survolté ».
Cette année 1966 fut vraiment celle des turbulences, des coups tordus et des coups bas. Raymond calqua sa stratégie de course sur Jacques qui courait son dernier Tour de France sous le maillot Ford-France. Le Normand, se sachant diminué physiquement, manœuvra magistralement tactiquement en faveur de son équipier Lucien Aimar, et Poulidor, piégé, dut se contenter de la troisième place.
Quelques semaines plus tard, lors du championnat du monde sur le circuit du Nürburgring, en Allemagne, les deux champions français se sabordèrent alors qu’ils étaient seuls en tête dans le dernier tour, abandonnant ainsi la victoire à l’Allemand Rudi Altig. J’entendis, à l’époque, de la part des journalistes et des protagonistes, des versions contradictoires sur le comportement des uns et des autres. Cela n’a plus aucune importance, maintenant qu’ils ne sont plus de ce monde …

1966 MdC N° 78 d'octobre

Sur le tard, après la fin de leur carrière, il me semble que les deux ennemis reconnurent que s’ils s’étaient un peu moins « chamaillés », Poulidor aurait sans doute gagné un Tour de France et Anquetil (Poulidor aussi d’ailleurs) un titre de champion du monde.
Je vous apporte une autre preuve de la poisse de Raymond. C’était le 13 juillet 1968 entre Font-Romeu et Albi, après les mouvements du mois de mai qui avaient secoué le pays, la France retrouvait un air de fête : enfin, cette fois, le Tour tendait ses bras grand ouverts à Poulidor d’autant qu’il n’avait dans ses roues ni un Anquetil en pré-retraite, ni le nouvel astre du vélo Eddy Merckx.
Que croyez-vous qu’il arrivât ? Une moto de presse, en faisant un écart pour éviter une mémé, percuta la roue arrière de Raymond qui chuta. Souffrant d’un traumatisme crânien et d’une fracture du nez, il abandonna le lendemain à Aurillac.

Poulidor Albi 68 MDS

L’excellent journaliste Pierre Toret rédigea, en cette circonstance, dans le Miroir des Sports, un brillant devoir sur le hasard et la malchance dont les candidats au baccalauréat peuvent éventuellement s’inspirer :
« Il y a bien au-delà de nos conceptions, un ordre où l’entendement des mots ne suffit plus à définir les notions fondamentales de la vie. Les lois, les principes, les systèmes s’y perdent comme des rivières aux confins de certains déserts, dans une dimension rebelle aux investigations de l’intelligence.
L’homme, dans sa quête de destins exacts, y suppose deux repères, le hasard et la fatalité, dont il use pour expliquer ses faiblesses autant que pour fonder la justification de ses désirs. Mais le hasard et la fatalité s’annuleraient dans la cohérence de données spontanées et définitives, comme deux bougies accolées ne font qu’une lueur, si l’absurde ne les maintenait distincts et contradictoires.
L’absurde, qui tient de l’alternance et engendre les mouvements, régit ainsi, depuis un monde où il ordonne d’autres jours et d’autres nuits, le cours de nos actions.
L’absurde, c’est une moto. Le hasard c’est une vieille dame qui veut traverser la route. La fatalité, c’est un pauvre pantin qui gît à terre et rougit les graviers de son sang. Poulidor, hébété, se relève et repart. La moto s’emballe sur la berme, et la vieille dame rentre chez elle en pleurant.
Le triangle s’agrandit mais ne s’ouvre pas, ne s’ouvrira jamais, et Poulidor en vain prend de l’élan pour couper, au-delà de l’espace qu’il pourfend, une ligne imaginaire. Comme il faut, dans nos interprétations des faits, une cause à chaque fin, on s’insurge et l’on incrimine la fatalité, parce qu’il nous semble qu’elle contrarie nos desseins, alors qu’elle constitue l’accomplissement et définit l’état de nos vocations profondes.
Poulidor n’est pas « marqué ». Il se tient simplement trop près de son destin et le percute chaque fois qu’il s’en distrait pour envisager la complicité du hasard ou de l’absurde. L’équilibre alors bascule, et c’est la chute.
Dira-t-on l’étrange et inquiétant rapport qu’il y a entre l’apparente malédiction qui le poursuit et la chance qui le comble ? N’est-ce pas une autre vérité, la vraie vérité. La formule d’un bonheur dont on ignore simplement les félicités ? N’est-ce pas la distinction d’une vraie grandeur non plus assujettie à la multiplication des réussites mais plutôt restreinte à des relations essentielles entre l’ignorance ou le mépris des buts et le choix des moyens ? Faut-il plaindre Poulidor ? Faut-il l’envier ? Il appartient à l’enseignement de Jansénius, dont un critère inconnu décide formellement des options et des finalités. Les uns sont élus, les autres sont maudits. La fatalité devient ici l’instrument d’un agencement supérieur où n’interviennent plus nos revendications ou nos veuleries ou nos contestations. Tout est acquis à l’avance. Tout finit là où tout commence.
Poulidor se moque de tout cela, et il a parfaitement raison. Il souffre consciencieusement de chagrins qui ne sont pas vraiment les siens, mais plutôt les débordements des envies inassouvies d’un public pour qui l’absurde, le hasard et la fatalité demeurent des allégories familières.
Il souffre peut-être aussi, et cette fois par lui-même, de devoir se soumettre aux impératifs du monde où il s’exprime, où les dualités élémentaires engendrent constamment les affrontements. Il faut se battre, gagner ou perdre.
Vaincre suppose une volonté manifeste de perturber un ordre particulier ou, si l’on veut, un besoin de le rétablir de sorte qu’il étale l’édifice où l’on pourra préserver certaines aspirations des grands courants de l’existence. Vaincre est facile, encore qu’il ne s’agisse pas nécessairement de superlativité, ni même de supériorité, perdre ne l’est pas, perdre est sans doute impossible – comment envisager le néant quand on use de matières inaliénables – et Poulidor le prouve lorsque chacune de ses défaillances (de Limoges, ironisait affectueusement Jacques Augendre dans un savoureux calembour, ndlr) agrandit son auréole.
Il est le héros d’une société qui ne tolère qu’un battu et l’institue à l’échelle de tous ses échecs. Des échecs dont il reste à définir s’ils reflètent des insuffisances ou des présomptions. »
C’était il y a un demi-siècle et les mentalités d’une société aujourd’hui égoïste ont bien évolué.
Raymond, philosophe à sa façon, admit, à la fin de sa carrière, que sa malchance fut finalement sa chance, et contribua largement à son immense « poupoularité ».
Il rata le maillot jaune parfois pour moins qu’un rien. En 1967, les organisateurs du Tour créèrent « pour lui », au départ de l’épreuve à Angers, un prologue contre la montre. Il réalisa le meilleur temps jusqu’à ce qu’Errandonea, un obscur Espagnol qui allait abandonner le surlendemain, le relégua à la deuxième place. Cette même année, j’étais présent lors de sa victoire dans l’ultime étape contre la montre à Paris. Ce fut ainsi le dernier coureur qui gagna sur la piste rose du Parc des Princes détruite peu après.
En 1973, rebelote (il était meilleur au poker !), toujours dans le prologue, il termine, à 80 centièmes de seconde du Hollandais Joop Zoetemelk.

1969 MdC N° 120 d'octobre1969 MdC N° 122 de décembre

Poulidoriste ou Anquetiliste?

1969 année nostalgique : Anquetil, trente-cinq ans, fait ses adieux au cyclisme. Poulidor, trente-trois ans, enfin débarrassé de son « éternel premier », va devoir se coltiner désormais un autre phénomène du vélo, le belge Eddy Merckx dit le Cannibale.
Comme Lamartine, je médite : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Anquetil parti, le vélo n’eut jamais plus la même saveur, ne m’offrit plus la même part de rêve.
J’avais atteint ma majorité civique aussi, et le temps était tout de même venu de réfléchir sur des sujets de société moins futiles. Encore que, lors de mon séjour au lycée français de Mexico, j’eus l’occasion, au pied du Popocatepetl, de raviver quelques souvenirs du Duel sur le volcan et du Bol d’Or des Monédières, avec mon supérieur hiérarchique, un Corrézien né à quelques kilomètres de Chaumeil.
Le cyclisme changea définitivement d’ère. Bientôt, Poulidor, fidèle tout au long de sa carrière aux cycles Mercier, rime avec Fagor, une marque espagnole d’électroménager qui s’affiche désormais sur la poitrine du champion. Puis la couleur violette du maillot vire au bleu avec le sponsoring de la compagnie d’assurances Gan.

Poulidor Fagor

Même avec le maillot Fagor, Raymond n’est pas épargné par la malchance

1970 MC N° 137 de décembre1972 MC N° 153 de mars avril

1973 Mdc n° 168 Mars avril

Poulidor époque 2 ! Raymond connaît une seconde jeunesse : victoire gag, il remporte en 1971, alors âgé de trente-cinq ans, la première édition de l’Étoile des Espoirs, une nouvelle course censée valoriser l’éclosion des jeunes talents !
Mais c’est en 1972 qu’il nous épate, Anquetil et moi compris, en remportant enfin la Course au Soleil, Paris-Nice, pour sa treizième participation. Dans la montée finale contre la montre du col d’Èze, il ravit le maillot blanc de leader à l’intouchable Eddy Merckx vainqueur des trois éditions précédentes. Le retraité Anquetil est content (donc moi aussi), « de son temps » Poulidor n’avait jamais gagné ! Dans le quotidien L’Équipe, on pouvait lire : « L’arrivée de ce Paris-Nice s’inscrira parmi les moments les plus stupéfiants de l’histoire de ce sport ».
Vous avez dit stupéfiant ? Les gazettes un peu impertinentes ou avides de sensationnel ont parfois justifié la longévité de Raymond par l’arrivée, dans l’entourage de l’équipe Gan-Mercier, d’un personnage sulfureux, Bernard Sainz alias docteur Mabuse.
Je ne m’étends jamais trop sur la question du dopage qui est, comment le contester, une composante du sport de haut niveau. Lors de mes évocations des Tours de France d’antan, je n’hésite cependant pas à montrer que, malgré une thèse circulant couramment, les journalistes et les coureurs reconnaissaient alors à mots pas trop couverts les errements en la matière. Anquetil était encore en activité lorsqu’il avoua ses pratiques dopantes dans un journal à sensation. Il est « cyclistiquement correct », surtout ces jours-ci, de déclarer que Poulidor était un coureur « propre » qui ne « salait pas la soupe ».
Raymond fut probablement un des champions « médicalement » les plus sages du peloton. Je souriais cependant lorsqu’il parlait des petites fioles que lui donnait Monsieur Magne. Et je me souviens de son agacement (c’est l’unique fois que je l’ai vu sortir de ses gonds) lors de son interview dans l’émission Cash investigation d’Élise Lucet (vous la trouvez sur internet). Excédé, il finit par reconnaître, du bout des lèvres, l’usage de caféine et « d’amphèts » : « Cétait pour le moral !… »
Raymond comme Jacques, vos longues carrières plaident en votre faveur et, chaque saison, vous étiez sur le devant de la scène vélocipédique, de la Primavera (Milan-San Remo) à la Course des feuilles mortes (Tour de Lombardie).
Poulidor confirme son succès dans Paris-Nice 1973 (encore devant Merckx) mais c’est surtout l’année suivante, lors du Tour de France 1974, que le public français, cette fois quasi unanimement, encense le champion limousin qui lâche le maillot jaune Eddy Merckx et remporte l’étape au Pla d’Adet, sommet de la station pyrénéenne de Saint-Lary-Soulan.

1974 MdC N° 190 de juillet août

J’avoue que je ressentis une émotion particulière, ce jour-là : je n’eus de cesse, pendant la retransmission télévisée de sa chevauchée solitaire, de repérer l’endroit où, la veille de Noël 1968, mon automobile orpheline de ses freins s’envola dans le précipice. Je crus pendant quelques interminables secondes que … je ne serai pas ici aujourd’hui pour écrire ce billet ! Voyez, je suis aussi chanceux que Poulidor ! Je me souviens qu’à la suite d’une terrible chute dans la descente du col du Portet d’Aspet, à quelques mètres de l’endroit où mourut plus tard Fabio Casartelli, il avait déclaré qu’il avait beaucoup de chance eu égard par exemple à l’accident de Roger Rivière dans la descente du col cévenol du Perjuret pendant le Tour 1960.
Qui aime bien, châtie bien ! Il est de bon ton, dans les louanges qui lui sont tressées, de minimiser son manque d’intelligence de course et de stratégie, trop nourries par les conseils à l’ancienne de son directeur sportif Monsieur Magne.
À l’issue de sa carrière, Raymond officia comme consultant à la télévision auprès de Jean-Michel Leulliot et Robert Chapatte. Il ne s’agit que d’une anecdote mais je m’étais retrouvé sur le passage du Tour de France au sommet du col du Tourmalet. Peu après que les coureurs soient passés, je m’étais installé à proximité du car régie d’Antenne 2 pour suivre sur les écrans de contrôle l’arrivée toute proche à Luz-Ardiden. Raymond « perspicace » émit de manière péremptoire un pronostic qui déclencha l’hilarité et un commentaire immédiat auprès des techniciens dans la cabine : « au moins, celui-là ne gagnera pas ! », ce qui se vérifia.
Je pense que si Poulidor avait bénéficié des mêmes conseils éclairés et audacieux que Raphaël Geminiani prodigua à Anquetil, son palmarès aurait été autrement étoffé.
Ironie de l’histoire cycliste : Anquetil devint en 1974 sélectionneur de l’équipe de France appelée à disputer le championnat du monde sur route à Montréal, autour du bien nommé mont Royal. Bien naturellement, il fit de Poulidor le leader des Tricolores. Dans le quotidien L’Équipe, Pierre Chany parla d’ « une course qui a touché au sublime » : Raymond termina … deuxième, juste battu au sprint par Eddy Merckx.
Pour battre en brèche la légende de « l’éternel second », on met en avant ses 189 succès, on compte tout là-dedans même les critériums. On dénombre dans le palmarès d’Anquetil « seulement » 184 victoires, certes aussi des critériums, mais aussi 5 Tours de France, 2 Tours d’Italie, 1 Tour d’Espagne (Poupou aussi), 9 Grand Prix des Nations, 1 Bordeaux-Paris, le record de l’heure. Merckx franchit 625 lignes d’arrivée en vainqueur dont 525 sur route.
Il ne s’agit pas d’opposer ces trois grands champions, mais au contraire les associer pour louer un âge d’or du cyclisme.
Raymond ne manquait pas d’humour : lors de la présentation du parcours d’un Tour de France, posant pour les photographes aux côtés d’Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain, il déclara : « Nous comptons quinze Tours à nous quatre ! »
Raymond a construit sa légende sans maillot jaune mais il détient le record du nombre de podiums sur le Tour, trois fois deuxième et cinq fois troisième dont une en 1976, à quarante ans. Antoine Blondin le surnomma affectueusement le « quadragêneur » !

1977 MdC n° 227 Février1977 MdC n° 241 Octobre1977 MdC n° 244 DécembreBlog MdC N° 245 de janvier 1978 4ème de couverture copie

Poulidor pendit son vélo au clou le 25 décembre 1977 à l’occasion d’un cyclo-cross à Wambrechies.
Peu avant, je m’étais presque assis sur son guidon pour le photographier au départ du critérium de Garancières-en-Beauce, avec son dernier maillot Mercier-Miko-Vivagel.

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Jacques-Anquetil-et-Raymond-Poulidor-duel-de-champions-autour-des-dames

Les deux anciens champions, une fois à la retraite, devinrent de véritables amis. Machiavel et Candide s’effacèrent derrière Montaigne et La Boétie. Anquetil regretta qu’ils aient perdu quinze ans d’amitié.
La légende colporte que Sophie, la petite fille d’Anquetil, aurait marmonné Poupou avant papa !
À la retraite, Raymond ne cessa jamais de fréquenter les milieux cyclistes. Il signait des livres qu’il n’avait pas écrits, mais qui contaient sa légende. Il tourna des pubs ; portant un maillot jaune pour la Samaritaine (un magasin où l’on trouvait tout !), ou vantant les rasoirs jetables Bic : « Les responsables m’en avaient donné une valise entière. Un rasoir Bic, ça me fait une semaine. Je les ai utilisés pendant des années. ».
J’avais déjà raconté ailleurs l’anecdote survenue lors de l’arrivée de la première étape du Tour 1997 à Forges-les-Eaux, à quelques dizaines de mètres de la maison familiale. Poulidor, en retrait, honorait de sa présence discrète un stand de la Maison du Café. Un peu plus loin, les anciens équipiers d’Anquetil, sa première épouse, et Charly Gaul, étaient assis autour d’une table, pour fêter le quarantième anniversaire de sa première victoire dans le Tour de France et le dixième anniversaire de sa mort. Il est vrai que nous étions en terre normande, mais j’avais ressenti une profonde nostalgie devant ces scènes.
Autre souvenir sur l’autoroute du Soleil peu avant Chablis : soudain, ce fut comme un essaim de voitures autour de la camionnette jaune du Crédit Lyonnais qui se rendait au départ d’une étape du Tour, les automobilistes avaient reconnu Raymond à l’avant du véhicule.
La légende de Poulidor continuera de s’écrire avec sa descendance. Sa fille Corinne épousa un champion cycliste néerlandais. Ils donnèrent naissance à un petit Mathieu Van der Poel (idor ?). Déjà plusieurs fois champion du monde de cyclo-cross et vainqueur de belles classiques, il gagne encore plus souvent que son grand-père.

Poulidor Vander Poel

Avec la mort de Raymond, un peu comme pour celle de Johnny, mon enfance s’est définitivement fait la belle.
Adieu champion ! Je t’aimais bien, tu sais.

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Une du Miroir des Sports du 8 juillet 1965 après l’étape du Mont Ventoux

Anquetil-Poulidor souvenirs

Jacques Anquetil et Raymond Poulidor : ils sont désormais rangés dans nos souvenirs

Un grand merci à l’ami Jean-Pierre pour sa contribution photographique en mettant à ma disposition les belles couvertures du Miroir du Cyclisme !

Pour écrire ce billet, j’ai relu notamment avec émotion :
Un divorce français Anquetil et Poulidor de Jacques Augendre (éditeur Bernard Pascuito)
Duel sur le volcan de Christian Laborde (éditeur Albin Michel)
Tours de France Chroniques de L’Équipe 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde)
Vous pouvez retrouver encore quelques souvenirs à l’encre violette sur Poulidor (et Anquetil évidemment) dans ces anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2012/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1962-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/18/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/27/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/

Publié dans:Cyclisme |on 19 novembre, 2019 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1969 (2)

Pour revivre les sept premières étapes du Tour de France 1969 :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/08/08/ici-la-route-du-tour-de-france-1969-1/

Au matin du huitième jour de course, le populaire téléreporter Léon Zitrone ne risquait pas de voir je ne sais quel sprinter revenir du diable vauvert sur l’hippodrome de Divonne-les-Bains. Et pour cause, le peloton s’égrenait de minute en minute pour une courte boucle de 8,8 kilomètres contre la montre.
Longtemps, l’Alsacien de l’équipe Bic Charly Grosskost, excellent poursuiteur, posséda le meilleur temps sur le circuit parfaitement plat en bordure du lac, avant d’être devancé d’abord par Rudi Altig, autre redoutable rouleur, et ensuite surtout l’irrésistible coureur au dossard numéro 51, le dossard « anisé » comme Antoine Blondin se complaisait à le nommer, un dossard d’ailleurs porte-bonheur car plusieurs vainqueurs du Tour de France le portèrent. Vous avez deviné qu’il s’agit de sa majesté Eddy Merckx qui a assis un peu plus sa suprématie à 49, 606 km/h de moyenne.

Blog Divonne clm et Thonon

Les stations thermales de Divonne et Thonon sont distantes de 52 kilomètres, mais les organisateurs ont trouvé le moyen de proposer une demi-étape, l’après-midi, de 136 kilomètres avec le franchissement des modestes cols savoyards de Cou et Jambaz.
L’ex champion d’Italie Michele Dancelli lance une première escarmouche au 27ème km mais est rejoint sur le pont enjambant le Rhône. Il renouvelle son attaque un peu plus tard et devance à l’arrivée l’Espagnol Andres Gandarias de quelques secondes sous les yeux de son employeur Ambrosio Molteni patron d’une grande entreprise italienne de charcuterie.

Blog Thonon Dancelli Gandarias

Le fait du jour est l’abandon du champion espagnol Luis Ocaña dont je vous ai raconté le calvaire, dans le billet précédent lors de l’étape du Ballon d’Alsace. Courageux, il est allé au bout de lui-même mais il a préféré mettre fin à ses souffrances. L’avenir lui appartient.
Lors de la neuvième étape Thonon-les-Bains-Chamonix, apparaissent les premières difficultés alpestres sérieuses avec les ascensions des cols de la Forclaz (par son versant le plus facile) et des Montets. On ne s’attendait cependant pas à de grandes manœuvres, et pourtant … si on en croit Antoine Blondin :
« L’esprit de révolte s’était manifesté, dès le matin, par une échappée solitaire de Ferdinand Bracke, dont le sens n’était pas très clair. L’ancien recordman du monde de l’heure avait choisi le territoire suisse, qui s’est précisément fait de l’heure une industrie locale, pour s’enfuir à près de cinquante de moyenne sur les longues lignes droites qui séparent Saint-Gingolph de Martigny. On le voyait picorer son guidon, relever la tête comme un nageur de brasse papillon, picorer à nouveau, puis écarter les coudes, les ramener au corps, les écarter encore … le tout dans l’harmonie d’une tentative qui lui faisait une silhouette de joueur d’accordéon frappé par la grâce… »

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Et puis … « Dans les derniers kilomètres de la Forclaz qui se haussait singulièrement du col sans qu’il s’agît jamais d’un col cassé, terreur des jambes intoxiquées qu’un rythme syncopé amène au bord de la génuflexion, la pente naturelle du respect nous incitait à considérer que le mérite de Roger Pingeon était considérable d’être parvenu à accompagner Eddy Merckx jusqu’à ces sommets et à contrarier son numéro de soliste. Nous étions en proie à l’envoûtement que le superchampion belge fait régner sur la course, car, à la réflexion, on peut se demander si ce n’était pas plutôt Eddy Merckx qui s’essayait, par l’exercice intense de ses dons, à colmater la première attaque véritable qui lui ait été adressée depuis le départ.

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La victoire du Bugiste, pour n’infliger que quelques rides à la surface dormeuse du classement général dans la cuvette de Chamonix, semblable en cela à la petite tempête qui hérissait de crêtes les eaux plombées du lac Léman comme d’un simple projet de marée dévastatrice, n’en porte pas moins une signification profonde. Elle a désacralisé la fonction du Maillot Jaune, lui a rendu des dimensions plus humaines, moins intangibles, plus prochaines encore que provisoirement inaccessibles. Eddy Merckx n’est plus tout à fait l’homme providentiel qu’il promettait. Roger Pingeon a dit non.
… Il n’en reste pas moins qu’Eddy Merckx, après avoir repris goût au maillot vert en présence de l’habit vert de l’incomparable René Clair, dont le flegme a fondu au soleil de Divonne, il l’a définitivement réendossé hier devant l’Aiguille Verte qui nous surplombe, et que le voilà à nouveau en possession des trois trophées capitaux du Tour de France. C’en est trop.
On serait tenté de répéter après Talleyrand que « tout ce qui est exagéré est insignifiant ». Mais pas dans les domaines du sport justement, et pas ici.
On sera alors amené à se rabattre sur Saint-Exupéry, écrivain et aviateur, qui écrivit sur une feuille volante qu’ « on n’a rien donné tant qu’on n’a pas tout donné ».
L’ennuyeux, avec Merckx, c’est que tout donner ça consiste à tout prendre. »


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Raymond Pointu dans Miroir-Sprint insiste sur la grande performance et le panache de Roger Pingeon :
« Ce fut réellement un très grand moment du Tour. Un vrai morceau de sport. Peu importait ce qui avait été dit ou sous-entendu précédemment. Tant pis pour ces circonstances douteuses qui entourent tout événement cycliste. Cette fois-ci, il restait deux hommes face à face, deux hommes qui ne pouvaient plus ni tricher ni bluffer.
L’ascension de la Forclaz avait connu le scénario habituel d’un Martin Van Den Bossche étirant le peloton au-delà du point de rupture afin d’éviter ce coup de jarret qui fit la fortune d’un Julio Jimenez et par lequel tout grimpeur se dégage avant d’entamer son numéro de voltige. Une véritable montée au sprint : il n’était pas possible de monter plus vite. Derrière, à la limite de l’asphyxie, les petits groupes volaient en débris.
Puis le lieutenant des Faema avait cédé la tête à Merckx qui avait encore asséné quelques formidables coups de boutoir. Ils n’étaient déjà plus que huit. Balançant des épaules, Merckx se retournait de temps en temps pour compter les morceaux. Pingeon se portait parfois à son côté pour manifester qu’il était là et bien là. Tout autour, un essaim de photographes, l’œil rivé au viseur, épiant l’attaque et le craquement qui suivrait. La crainte était dans les regards. Des airs durs de bêtes traquées et remplies de sueur.
Et soudain, de ce dernier carré en émoi, Pingeon s’extirpa. Un bref instant arc-bouté sur ses pédales. Il fit un écart sur la gauche, zigzagua entre deux motos, puis se reposa sur sa selle et s’éloigna à grandes pédalées limpides. Moment de stupeur parmi les autres. Ainsi ce grand flandrin sec comme une aiguille était parvenu à échapper à l’attraction de cet aimant que constitue tout groupe de coureurs en montagne. Oh ! il n’était pas bien loin. Quelques mètres à peine. Mais il s’enfuyait.
Alors Merckx cramponna son guidon, se mit debout sur sa machine et se déhancha comme un forcené. Ce n’était plus ce chamois aérien qui s’était posé au sommet du Ballon d’Alsace quelques jours plus tôt. Il avait perdu toute insolence et sa facilité. Pour la première fois, il était en difficulté et se battait. Pas en styliste. En voyou. La différence entre l’escrime du poing et du pied de la boxe française et une mêlée d’apaches. Mais quoi, Pingeon était là, tout près, et il allait le rejoindre : il n’en fut rien.
Que représentait cette avance ? Pas grand-chose. Une caresse de la semelle sur l’accélérateur de notre voiture. Un court sprint à pied, et pourtant, malgré toute sa rage, il était impuissant à la combler. Il se passait ici le même phénomène qui ahurit les spectateurs de l’haltérophilie. Ils n’arrivent pas à comprendre comment un homme qui arrache une barre chargée à 190 kg est incapable quelques instants plus tard d’enlever la même barre surchargée de 500 grammes. C’est quoi 500 grammes par rapport à cette masse ? Moins de 0,3%. Malgré ce poids supplémentaire dérisoire, la barre ne parvient pas à bout de bras et retombe à terre dans un grand fracas. Merckx était dans ce cas. Un vaincu.
Il passa au sommet avec cinq petites secondes de retard mais, dans la descente, et sur le plat qui conduisait à Chamonix, Pingeon l’éprouva encore par quelques démarrages supplémentaires. La fin de parcours présentait une courbe avant une longue ligne droite s’achevant sous la banderole. Les deux hommes la prirent ensemble, presque à l’arrêt. Partant de derrière, Pingeon imposa une terrible accélération et repoussa deux assauts désespérés de Merckx. Pas un véritable sprint. Plutôt une de ces courses à vive allure qui permettaient à Anquetil de remporter des victoires d’étape.
Tard dans la soirée, totalement dérouté, un journaliste belge errait d’hôtel en hôtel pour répéter sa conviction auprès de ses compatriotes : « Merckx rencontrera mille fois Pingeon au sprint et il le battra mille et une fois. »
Avait-il réellement disputé le sprint ou bien avait-il abandonné la victoire à son dernier compagnon en matière d’hommage ? Cette dernière éventualité était peu dans la façon du personnage. Avec la voracité de son jeune âge, il s’empare indistinctement de tout ce qu’il peut prendre…

Blog Quand Merckx redevient un homme

C’est égal, Pingeon avait marqué un double avantage. Ce coureur radieux et disert qui commentait sa course à l’arrivée n’avait plus rien de commun avec l’homme ulcéré et plein de colère muette que j’avais quitté à Belfort. »
Il est rapporté par ailleurs que Pingeon aurait déclaré à l’arrivée : « Je n’ai jamais goûté d’opium mais je crois que la sensation que l’on peut ressentir ne doit pas être tellement différente de celle que j’ai eue, pendant quelques secondes, la ligne passée. »
Ceci dit, d’un point de vue comptable, Merckx est tout de même le grand gagnant de la journée. Rudi Altig, second au général le matin, termine à 8 minutes. Poulidor a concédé 1’33’’, Janssen et Gimondi 2’13’’. Pingeon devient le dauphin du roi Eddy à 5’21’’.
La dixième étape, longue de 220 kilomètres mène les coureurs de Chamonix à Briançon avec notamment le franchissement, pour la première fois, du col de la Madeleine. L’occasion est trop belle pour Antoine Blondin pour partir à la recherche du temps perdu :
« La simple saveur d’une madeleine, retrouvée lors d’un goûter d’adultes, déclencha, paraît-il, chez Marcel Proust, l’association de sensations, d’images et de sentiments qui allait préluder à la plus formidable échappée fleuve de toute la littérature moderne. Ce fut « Á la recherche du temps perdu ».
La Madeleine, servie hier matin sous la forme d’un col aux coureurs du Tour de France, ne devait certes éveiller chez eux aucune réminiscence puisqu’ils l’empruntaient pour la première fois, mais cet impromptu déboucha néanmoins sur une recherche du temps perdu, d’autant plus captivante qu’il n’était pas prévu que cette étape, dite du Galibier, prendrait aussi tôt ce visage snob, qu’on lui espérait, d’une sortie de grand-Merckx à Saint-Honoré des lots, des lots à réclamer.
En fait, la messe se disait à la Madeleine et beaucoup, parmi les géants de raouts, y firent défaut. Pour ceux-là, quand ils atteignirent la Maurienne, le monde n’était plus qu’une vallée de l’Arve.
On sait cette expression mélancolique et mondaine que prennent les dignitaires quand ils ont manqué une cérémonie. S’excuser par télégramme dans le Télégraphe, il n’y fallait pas songer, pas plus qu’à expédier un « petit bleu », un petit bleu d’outre-Merckx. Ces coureurs, pour champions qu’ils soient, ne disposent d’autres pneumatiques que ceux de leurs bicyclettes … »

Blog Briançon abandons en masse

Blondin s’attache au sort de ce qu’on ne nommait pas encore le grupetto :
« Á fréquenter la compagnie assez pathétique des attardés, promis pour le meilleur à une déroute progressive et, pour le pire, à l’abandon ou à l’élimination, on constate, en premier lieu, que les villages au flanc de la montagne se font plus désertiques et qu’il ne faut guère compter que sur les encouragements des centenaires. On dirait que, les coups de buis suscitant les coups de vieux, les spectateurs se sont flétris dans le vieillissement de l’attente et que les minutes de retard se sont converties en année sur le visage des freluquets et des demoiselles du bord des routes. Ainsi ai-je pointé des passages au joli hameau suspendu de Celliers, entouré de « majorettes » de quatre-vingt-treize ans de moyenne d’âge. »
Elles célébraient notamment un valeureux Normand … : « Jean-Claude Lebaube, une bande Velpeau enroulée autour du cou, portant un casque étrange sous sa casquette, les manchons de lustrine blanche d’une charcutière et un imperméable en pelure d’oignon transparente à demi sorti de la poche arrière où la brise le gonflait comme un parachute ascensionnel, ressemblait, pour partie, à ces personnages de cauchemar à la Jérôme Bosch que les surréalistes obtenaient par collages et à un escargot transportant tout le barda avec soi, dont il en avait d’ailleurs l’allure de croisière. »

Blog Briançon 4 saisonsen enferBlog Télégraphe brouillard

Pour connaître la course à l’avant avec les favoris, il faut s’en remettre à Raymond Pointu :
« Il pluviotait lorsque nous quittâmes Chamonix et il faisait froid à ne pas mettre un coureur dehors. Un nouveau record à porter au crédit de la météo. Il n’avait pas fait aussi froid depuis 1916 ou 1886. Je ne sais plus. On finit par se perdre dans la répétition des exploits du thermomètre que rapporte Albert Simon (et sa grenouille ndlr). Les coureurs avaient enfilé deux maillots et s’étaient mis de curieuses manchettes qui les apparentaient à des fonctionnaires courtelinesques. Sur la chaussée, une inscription piquante déclamait avec de larges lettres blanches : « Nous voulons le plein emploi ». Pour notre part, nous l’avons eu.
La route froide descendait jusqu’au pied d’un col inédit, celui de la Madeleine, que seul Pingeon avait eu la sagesse de reconnaître une semaine avant le départ. Rien à voir avec le tendre gâteau que Proust savourait pour reconstituer ses souvenirs. Une route étroite et abrupte qui resta bloquée en travers de la gorge d’un coureur à la recherche du temps perdu. Un vrai blizzard qui mordait les mollets et durcissait les muscles. Tout le monde trouva ainsi à s’employer.
Aveuglé par les rafales de neige, Merckx faillit même un instant mettre pied à terre tellement il n’y voyait plus. Compatissant, un journaliste belge qui lui prêta se lunettes de soleil lui permit de continuer. Á l’arrivée, en garçon rangé qu’il est, il rendit soigneusement à son bienfaiteur les binocles qu’il gardait précieusement abritées dans l’échancrure de son maillot. Les avait-il quittées trop tôt ? « Je pensais attaquer en haut du Galibier, disait-il, mais je n’ai pas vu la pancarte ». Il est vrai qu’il ne connaissait pas ce col, autrefois un panneau indiquait les cinq derniers kilomètres du but. Ce n’est plus le cas. Il y a là matière à d’autres méprises qui ne manqueront pas.
Mais en affirmant sa volonté offensive, Merckx mettait fin aux supputations tactiques des journalistes. « Il a compris la leçon d’hier, disaient-ils, et il se contente maintenant de contrôler la course et de vivre sur son avance de cinq minutes ». C’est mal connaître le bonhomme, ou bien il donnera à cette avance des proportions extravagantes, ou bien il va craquer. Bref, le spectacle n’est pas terminé.
Gimondi n’a pas gagné à Briançon comme il l’avait fait dans un Tour précédent, mais il s’est montré à son avantage. La situation est ainsi rénovée. Merckx n’apparaît plus intouchable. C’est cette question de confiance que j’ai posée à Pingeon en lui demandant s’il pensait unir ses efforts à l’Italien pour faire échec au Belge. Il a eu une moue dubitative puis, répondant à mon souci de savoir s’il lui restait une chance d’arriver en jaune à Paris, il m’a concédé : « Il reste toujours un petit espoir »…
Au final, une étape pour pas grand-chose : Merckx est passé en tête au sommet du Galibier avec Gimondi dans sa roue, puis à 5 secondes, un petit groupe comprenant Pingeon, Poulidor, Van Springel, Gandarias et Vianelli. Avec la bénédiction du maillot jaune, Herman Van Springel de l’équipe Mann-Grundig s’enfuit dans la descente et l’emporte à Briançon. Deux minutes plus tard, l’inévitable Merckx s’impose au sprint pour la seconde place.

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Blog Bataille des Alpes

Onzième étape, 198 kilomètres entre Briançon et Digne, et rien de nouveau sous le soleil retrouvé, Merckx toujours frais et despote selon la formule d’Antoine Blondin :
« Deux Espagnols, appartenant à deux marques différentes, caracolaient dans le col de Vars en parfaite harmonie, et l’on pouvait envisager que ces frères de la côte allaient mener jusqu’au bout leur mission-pirate sur la bande des cent-vingt kilomètres qui leur restaient à parcourir, quand le téléphone grésilla sur toutes les longueurs d’ondes : « Allos !… Allos ! … Eddy sonne … !
Á croire qu’Edison avait inventé son appareil fameux que pour permettre à Eddy Merckx de téléphoner son coup, tellement facile à prévoir quand on sait que tout champion de quelque renom, qui se permet de bouger une oreille dans le peloton, est aussitôt voué au destin ravageur de l’apprenti-sorcier.
« Puisque ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs », disait avec une assurance feinte le personnage du photographe dans Les Mariés de la tour Eiffel, de Jean Cocteau.
En se permettant l’esquisse d’un projet d’attaque dans le col d’Allos, Roger Pingeon venait de déchaîner un cataclysme qui le laisse, au bout du compte, très sensiblement dépassé.

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Gimondi, Poulidor et Pingeon à la peine au sommet du col d’Allos

Sonnés les favoris frileux qui prétendaient, après deux jours d’outrages, à se réfugier dans les chauds remugles du peloton ! Sonnés les deux malheureux Espagnols qui s’appliquaient à déserter l’armée en déroute ! Sonné Poulidor qui émarge au titre de dernier vaincu en date d’un Bilan-San Raymond, particulièrement éprouvant. Sonnés aussi les quatre complices du col de Corobin, depuis Pingeon qu’on n’aurait jamais dû laisser jouer avec les allumettes jusqu’à Gimondi qui s’est fait mettre en boîte sur la ligne d’arrivée !
Les touristes belges, émoulus, pas très frais à vrai dire, de Tervuren, pays d’adoption de Merckx, pouvaient à juste titre surgir des rochers où on les trouve désormais embusqués un peu partout avec de grandes pancartes : quand Eddy sonne, tout le Brabant sonne, prétend un vieux proverbe bruxellois.
Merckx commence à afficher la mine odieuse de fraîcheur et d’insolence du prix d’excellence qui s’applique à empocher jusqu’au prix de gymnastique. Il décime les classements, dépeuple les palmarès avec un absolutisme de tous les instants.
Que faire ? Le laisser, comme l’albatros de Baudelaire, exilé sur le sol au milieu des nuées … »
La victoire de Merckx sur Gimondi au sprint reléguait au rang des plaisanteries les affirmations selon lesquelles le champion belge avait laissé gagner Pingeon l’avant-veille et Van Springel la veille. Quand il peut gagner, il ne s’en prive pas et a clairement démontré qu’il ne se contente pas de vivre sur son acquis.
Le principal battu du jour est probablement Poulidor qui a concédé près de 3 minutes. Á l’arrivée à Digne, son directeur sportif Antonin Magne, faisant l’inventaire des différents compartiments où son coureur déclinait, l’air marri, confessait : « Je suis l’homme le plus déçu du Tour ce soir ».

Blog descente Pingeon Allos

L’étape suivante venteuse de Digne à Aubagne se joue dans le col de l’Espigoulier avec une échappée de quatre coureurs, l’Espagnol Gandarias, Felice Gimondi, l’inexorable Eddy Merckx et son équipier Victor Van Schil. Sur la piste en cendrée d’Aubagne, le vainqueur du Giro, dans les conditions que l’on sait, l’emporte. Pingeon et Poulidor, peu attentifs, perdent 1’23’’. Au classement général, Gimondi, désormais, talonne Pingeon à 3 secondes qui accuse maintenant un retard de plus de 7 minutes sur Merckx.
Il y a quelque temps, Gimondi, vainqueur du Tour 1965 à 23 ans, était parti pour dominer le cyclisme mondial. Si Merckx n’était pas apparu, le Bergamasque avait encore quatre ou cinq bonnes années devant lui. Il va falloir qu’il entreprenne sa reconversion psychologique pour s’adapter au fait qu’il n’est plus le meilleur … sauf affaire douteuse de contrôle positif !

Blog Gimondi gagne à AubagneBlog Digne-Aubagne Pingeon et MerckxBlog Gimondi à Aubagne

En ce jour, Blondin s’est désintéressé de la course pour rendre un émouvant hommage à un « compagnon du Tour » (selon l’expression généreuse de Maurice Vidal) disparu :
« On dirait d’un fauteuil à l’académie du Tour, où il ne saurait être question de remplacer celui qui a écrit un soir, dans la mélancolie des sympathies interrompues au Parc des Princes : « On ne guérit pas du Tour de France. »
Il aurait aimé l’étape d’aujourd’hui à travers la haute Provence, non seulement parce qu’il en était un peu le régional, car il est maintenant le régional de toutes les étapes où notre présence le prolonge, mais parce que les coureurs allaient dans la montagne douce, marchant pour une fois au pas de l’amitié (pas tous quand même ndlr). La rumeur du peloton portait ces histoires simples qui se disent les bras ballants. Avant que de devenir des braconniers, les champions n’étaient encore que des trimardeurs.
Le vieux Louis aurait convoqué sur le bord de la route, pour que leur joie demeure, les personnages de Giono, un de Baumugnes et Jean le bleu ; on aurait aperçu la silhouette d’Angelo, le hussard sur le toit, griffant d’une botte agile les tuiles des villages. Marcel Pagnol aurait, pour la circonstance, détourné de son fournil la femme du Boulanger, éloigné de son puits la fille du Puisatier et les coureurs les auraient célébrées dans des paysages où croisent aujourd’hui des touristes anglaises promises aux satyres. »
D’Aubagne, les coureurs se dirigent vers la Grande bleue et La Grande-Motte, une des stations balnéaires surgissant de terre selon un aménagement du littoral lancé par Georges Pompidou, sous l’œil acerbe du chroniqueur de Miroir-Sprint :
« Les organisateurs ont facilité à dessein celui de tous les coureurs. Ce qui s’est passé après la caillasse de la Crau, sur les étendues rases de Camargue, défie l’entendement. Il y avait là, pour les vieux suiveurs, de quoi perdre leur latin cycliste. Si soucieux d’ordinaire de la régularité de la course, Félix Lévitan n’avait-il pas placé sa voiture devant le museau du peloton et n’avait-il pas de surcroît demandé aux directeurs sportifs de mettre leurs véhicules en protection des coureurs sur le bas-côté de la route ? L’objet de toutes ces mesures protectionnistes ? Un vent sauvage qui, soufflant à 80 km/h, avait contrarié la progression de notre caravane au point de faire craquer les frontières du ridicule et de dévaluer singulièrement les actions d’un peloton enregistrant plus d’une heure de retard sur l’horaire le plus pessimiste. De sorte qu’accrochés qui à une portière de voiture, qui au tansad d’une moto, certains concurrents franchirent une trentaine de kilomètres d’un trait, sans donner le moindre coup de pédale. Ainsi soustrait à l’érosion du vent, Reybroeck en profita pour souffler la victoire à un groupe fourni de sprinters côtés entre le gruyère en béton d’une architecture futuriste voulant faire d’une côte ingrate une Floride française et en réussissant qu’à reproduire en bord de mer le désolant spectacle de certains HLM. »

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Le lendemain, dans un vent à peine moins agressif, entre La Grande-Motte et Revel, « il fallut toute la puissance des 70 kg de muscles et la force de caractère du râblé Agostinho (1m67) pour parvenir à mettre les voiles. Ce portugais qui vient de lâcher les manchons de sa charrue pour empoigner un guidon de vélo aura été en dernier ressort une des grandes révélations de ce Tour. Physiquement, c’est une sorte de Quasimodo de la bicyclette qui aurait au niveau de la cheville le coup de pédale délicat du regretté Hugo Koblet. La comparaison s’arrête là. Car bien que le bonhomme soit encore mal dégrossi et apparemment uniquement préoccupé d’actionner les manivelles et de boire de l’eau, il est authentique et point sot. Frustre mais pas stupide. Et surtout pas encore frelaté par l’argent et par la gloire.
Ainsi lorsque, ayant renouvelé son exploit athlétique de Mulhouse, il parvint à Revel après une échappée solitaire de plus de quarante kilomètres avec la meute du peloton attachée à sa perte –rien à voir avec la randonnée séduisante mais fausse d’un Van Looy triomphant à Nancy avec la complicité de tous les grands- on s’agita beaucoup pour le tirer devant les caméras et le micro de la télévision. Il se dégagea d’un geste et réclama qu’on le laisse en paix : « Du calme ! Du calme ! Maintenant, mon travail est terminé. »
Agostinho n’a signé chez Frimatic-Viva-De Gribaldy que pour la durée du Tour et il est prévisible que les enchères pour s’assurer définitivement le concours de ce coureur aussi original qu’efficace ne manqueront pas d’atteindre des sommes considérables. Ayant effectué son service militaire en Mozambique, il jouait au football avant qu’un ami ne lui apporte la révélation de la bicyclette et c’est tout naturellement qu’il s’engagea au Sporting de Lisbonne qui est le grand rival de Benfica aussi bien pour le vélo que pour la balle ronde. »
Un personnage vraiment attachant ce Portugais qui, à ce moment du Tour, est le seul coureur avec Eddy Merckx à s’être offert le luxe de remporter deux étapes en ligne.
Cocasserie du hasard, quelques heures avant d’écrire ces lignes, j’ai croisé sur un marché du Comminges l’artiste Dick Annegarn en résidence dans la région depuis de nombreuses années. Vous le connaissez au moins pour ses grands succès Sacré Géranium, Mireille la mouche et Bruxelles qui devint l’hymne universel de recueillement au moment de l’attentat qui frappa la capitale belge. Dick composa une chanson (reprise par Romain Didier, un artiste top méconnu) en hommage au regretté Joachim mort accidentellement en course après avoir percuté un chien.

« Au passage de pic à col, la caravane caracole
La caravane crie et passe des agneaux des rapaces
À cause d’un chien, on peut tomber d’un chien on peut chuter
À cause d’un chien, on peut buter culbuter
Ta Maria ria de ton mariage
Au fur et à mesure que le voyage t’éloigna
Agostinho c’est toi le plus beau »

Cette étape de transition vers Revel livre son lot de cocasseries. Ainsi, une guêpe irrespectueuse a planté son dard dans le poignet droit du maillot jaune. Merckx se frotte d’abord avec quelques herbes miraculeuses suivant un vieux remède de grand-mère, avant de s’approcher de la voiture du docteur Maigre, médecin du Tour.

Blog Gde Motte-Revel guepe MerckxBlog Gde Motte-Revel Delisle gifle

Du côté de Saint-Pons, autre irritation, Roger Pingeon gifle son coéquipier, le champion de France Raymond Delisle, pour avoir attaqué inconsidérément sans avoir pris en compte l’état de santé de son chef de file et agi en franc-tireur à l’encontre de la tactique décidée collectivement. Bonjour l’ambiance au sein de l’équipe Peugeot.
Plus sérieux et ennuyeux, au cours de l’étape, circulent sous le manteau au sein de la caravane les résultats des contrôles anti-doping effectués depuis le départ de Roubaix. Rendus publics le soir même à l’arrivée, il s’avère que cinq d’entre eux se sont révélés positifs et concernent Timmermann et Nijdam de l’équipe Willem II qui ont abandonné il y a quelques jours, l’Allemand Rudi Altig et les Français Bernard Guyot et Pierre Matignon. Les trois coureurs encore en course bénéficient d’un sursis, échappant ainsi à l’exclusion, et sont sanctionnés de 15 minutes de pénalisation au classement général.
Les deux Français se confient avec une touchante et naïve sincérité à Gilles Delamarre pour Miroir-Sprint.
Ainsi, Pierre Matignon :
« – Comment avez-vous pris cette décision ?
– Je pense qu’elle est injuste. Nous avons été tirés au sort. Il vaudrait mieux ne contrôler personne certaines fois et puis tout le monde. Là on verrait …
– Mais vous, vous vous êtes dopé ? Pourquoi ?
– J’ai pris un stimulant, plus exactement. Je ne marchais pas du tout, j’en avais marre de souffrir.
– Vous avez mieux marché ?
– Oui, mieux, mais on ne transforme pas un âne en cheval de course.
– Quel produit avez-vous utilisé ?
– De la corydrane. C’est en vente libre dans les pharmacies. J’avais souffert dans les étapes dures, alors j’ai pris deux comprimés pour l’étape Divonne-Thonon qui, a priori, était plus facile. Si le contrôle n’avait pas existé, j’en aurais peut-être pris quatre.
– Et vous avez été tiré au sort pour être contrôlé ?
– Oui, et j’ai avoué tout de suite. Cela ne sert à rien de poser une réclamation. C’est un coup malheureux.
L’expression reviendra aussi chez Bernard Guyot. Car le fait symptomatique des résultats, c’est que, à part Rudi Altig, les coureurs n’ont pas usé de produits dopants pour réussir une grande performance. Ils l’ont fait pour terminer une étape, pour rentrer dans les délais et pouvoir continuer le Tour. C’est ce que le docteur Maigre appelle la « charge de la peur ». « C’est, dit-il, la frousse de l’élimination qui les a poussés. Rudi Altig, c’est, si l’on veut, le cas classique du doping. La nouveauté, c’est la franchise de ces deux coureurs qui ont avoué aussitôt. Et ils sont repartis mais, avec cette fois, une épée de Damoclès. Matignon, par exemple, s’est dopé pour une étape courte, il pensait qu’elle serait très rapide et avait peur de ne pas rentrer dans les délais.
Ce n’est pas tout à fait l’avis du docteur Dumas, l’autre tête du service médical. On sait que, cette année, les tâches –le contrôle médical c’est lui et les soins c’est Maigre- ont été rigoureusement séparées, et une chose en entraîne une autre. Leurs façons de considérer les choses se sont éloignées. « Les meilleurs ont été contrôlés plusieurs fois avec des résultats négatifs. On n’a pas le droit de dire ce qu’on dit à propos d’Eddy Merckx et d’une soi-disant formule miracle ».
C’est pourtant un bruit tenace, et Matignon lui-même nous avait confié ses doutes : « Ce n’est pas possible qu’il marche ainsi tous les jours. Il a une préparation spéciale très coûteuse. Il est très entouré au point de vue médical. Par exemple, on lui fait une prise de sang, on voit de quoi il a besoin, et on lui en donne. Moi, le soir, je me dis : « Tiens, je vais me faire une B12 ». Si ça se trouve, j’en ai trop et c’est autre chose qu’il me faudrait ».
Si elle n’est pas au cœur du débat, la question financière joue un rôle important. La pauvreté conduit à l’empirisme et, en tout cas, la peur de perdre ses ressources pousse aux gestes les plus inconsidérés. C’est ce que nous avons senti au cours d’une conversation avec Bernard Guyot, autre coupable qui n’a pas tellement conscience de l’être :
– Vous ne semblez pas très atteint par la décision qui vous concerne …
– Non, pas du tout, c’est comme s’il n’y avait rien eu. Je savais que le contrôle serait positif, je n’ai même pas demandé de contre-expertise.
– Pourquoi ?
– Parce que cela coûte 80 000 anciens francs et que cela est à la charge du coureur.
– Vous ne marchiez pas. Est-ce pour cela que vous vous êtes dopé ?
– J’étais mou. Avec ce Tour, on n’a pas eu le temps de récupérer et on n’a pas eu, comme l’an dernier, 10 étapes de plat pour s’y mettre. Á Thonon, j’étais mort. J’ai eu plein de boutons, je voulais abandonner. Je ne pensais pas pouvoir passer les cols. J’ai pris de la corydrane.
– Pour finir le Tour ?
– Oui, pour faire une performance, j’aurais pris autre chose. Mais, avec le contrôle, même si j’avais eu une chance de gagner, je serais resté dans le peloton. Mais avec quatre comprimés en deux jours, alors que j’étais malade, je ne m’estime pas dopé. Si je rentre à la maison, je n’aurai aucun contrat après le Tour. Je fais mon métier de coureur cycliste, et vous savez, j’ai été contrôlé quarante fois. Nous sommes cinq à avoir été pris mais dans ceux qui ont abandonné, il y avait des positifs et ils le savaient. Enfin, maintenant j’ai le moral et je finis le Tour tranquillement… »
J’ai déjà eu l’occasion, en d’autres circonstances, de souligner la franchise des coureurs (pas tous !) et des journalistes de cette époque qui n’éludaient pas la question du dopage, contrairement à une opinion trop souvent répandue aujourd’hui. Il faut dire que, deux ans auparavant, lors du Tour 1967, le monde du sport avait été traumatisé par la mort en direct (à la télévision) du populaire Britannique Tom Simpson dans la caillasse surchauffée du Mont Ventoux.
Á Revel, avec tout son talent et son admiration pour les coureurs, Antoine Blondin livre aussi son avis sur la question dans sa chronique La face cachée de la lutte, clin d’œil à l’événement interplanétaire qui se profile :
« Joaquim Agostinho … c’est le sourire franc et lumineux de la course, la face éclairée de la planète cycliste sur laquelle nous vivons.
Avec lui, tout se sait. Tout s’affirme dans une allégresse contagieuse : l’audace, le courage, la santé. La vive clarté de sa trajectoire à travers la Montagne Noire nous l’a confirmé.
Mais cette planète possède aussi sa face d’ombre où tout se tait. Du moins, le plus longtemps possible. C’est la face cachée de la lune, avec ses vallées de la ruse, ses cratères du soupçon, ses mers de la répression.
Pour la première fois depuis le départ, cinq coureurs viennent d’être cloués au pilori de l’antidopage. Du coup, les cosmonautes du scandale vont débarquer sur cette seule face-là Les palabres vont s’engager. Et l’on se prend à regretter qu’aucun règlement ne prévoit de prélèvements d’encre ou de salive pour déterminer l’inflation du taux d’indignation à quoi s’efforcent ces acrobates qui font leur cheval de bataille d’un serpent de mer.
Bin sûr que, nous aussi, nous sommes contre le « doping », dans la mesure où la « non-assistance à personne en danger » est une notion bien définie dans les responsabilités de chacun. Mais il serait bon qu’elle demeure une affaire de famille, ressortissant au médecin du même métal, et qu’on mesure tout ce qui peut séparer un diagnostic d’un verdict.
Dans l’état actuel des choses, il apparaît qu’il en va des coureurs en compétition comme des clients du docteur Knock, de Jules Romains, pour qui tout homme bien portant était un malade qui s’ignore : ce sont le plus souvent des tricheurs sans le savoir.
Beaucoup courent le risque d’être renvoyés chez eux ou frappés de lourdes suspensions qui entraveront le libre exercice de leur profession, sur la vue d’urines plus ou moins claires, alors qu’ils n’ont pas encore totalement dépouillé les langes de l’innocence. On ne saurait, en effet, leur demander de connaître par cœur la pharmacopée –Agostinho, il y a quelques jours, était bien persuadé de se stimuler avec un laxatif ! Chorydrane … strychnine … amphétamines … C’est bien vite dit si l’on considère que ces malheureux garçons ignorent pour la plupart le montant de leurs cachets, en d’autres termes le contenu des produits que la préparation biologique de leurs organismes de haute précision requiert le plus légalement du monde.
Á la limite, et il ne s’agit plus là de préparation mais de réparation, un coureur cycliste, au cours d’une épreuve de longue haleine comme le Tour de France, ne pourrait plus se permettre d’être enrhumé ou même de subir la plus bénigne des interventions chirurgicales car il serait privé du recours que n’importe quel médecin est susceptible de nous prescrire à nous, usagers du courant dans les mêmes circonstances.
Il faudrait des concertations nombreuses et diverses avant de fixer dans les rigueurs d’un code des mesures encore balbutiantes qui s’apparentent à une rafle.
N’importe qui, dans la vie quotidienne, serait susceptible d’apprécier la différence qu’il y a entre prendre un comprimé de somnifère pour dormir tranquille et avaler le tube… »
Si on revenait à la course ? Une étape contre la montre de 18,5 km, à Revel, autour du lac de Saint-Ferréol, sur le parcours plusieurs fois emprunté lors du Critérium National, une belle épreuve aujourd’hui disparue réservée comme son nom l’indique aux coureurs français.
Si j’en crois les archives, les organisateurs locaux avaient décidé de faire payer l’entrée sur le circuit, récoltant ainsi la coquette somme de 13 millions d’anciens francs en petite monnaie pour les associations ayant mis la main à la pâte. Il y eut évidemment des resquilleurs arrivant par les champs et les bois. Il faisait chaud, la fête fut belle en cette veille de 14 juillet : la liqueur locale à la menthe chère à Jean Get coula sans doute à flot dans les verres en haut de la côte de « Saint-Fé » et le melsat et la bougnette, fleurons de la charcuterie régionale, enchantèrent les pique-niques.
Ce n’était pas l’enfer d’Henri-Georges Clouzot (Claude Chabrol reprit ici le tournage de son film longtemps inachevé) mais le Belge Herman Van Springel, second du Tour précédent et excellent rouleur, hébergé à l’abbaye-école de Sorèze, digéra mal le repas de la veille au soir, un généreux cassoulet mijoté avec amour par les gentilles religieuses. Il concéda 1’ 41’’ au vainqueur de l’étape … est-ce bien nécessaire de dire son nom ?

Blog Revel clm Merckx PingeonBlog Revel clm Poulidor GimondiBlog Revel clm

Derrière Merckx, vous aviez deviné, vainqueur à la moyenne de 45,792 km/h, les Français font bonne figure avec Pingeon second à 52 secondes et Poulidor troisième à 55 secondes.
Rudi Altig termine quatrième dans la même minute que Merckx. Longtemps meilleur temps, le public de Revel lui a réservé un accueil enthousiaste malgré son problème de contrôle positif. L’Allemand ne s’en cache pas : ce n’est pas pour finir dans les derniers qu’il s’est dopé, mais bien pour réaliser, à 33 ans, encore quelques exploits. Après avoir nié, il a choisi une explication : « Je me suis toujours préparé de la même façon pour le Tour. Je suis assez malin pour employer des produits qui ne laissent pas de traces dans les urines. Celui qu’on a trouvé, j’en avais pris pour soigner un rhume attrapé en montagne. Je ne veux pas être comme le chien qui traverse le village et que tout le monde bat … »
Quant à Raymond Delisle, excellent rouleur au demeurant, il a choisi, en signe de protestation contre le soufflet de son coéquipier Pingeon, de faire l’étape buissonnière qu’il termine en roue libre 95ème et bon dernier … à 5 minutes et demie de Merckx !
La nuit lui porta conseil et, en ce jour de fête nationale, il envisage d’honorer son maillot bleu blanc rouge de champion de France en « défilant » entre Castelnaudary et Luchon avec panache. Á chacun sa médication, c’est la stimulation d’une gifle qui expédie Raymond Delisle jusqu’à la ligne d’arrivée où il vient quérir une première place à l’opposé exact de sa performance de la veille :
« De toutes les attaques dès le départ de Castelnaudary, spécialement préparé (attention à la formule ! ndlr), il attaqua le Portet d’Aspet en tête avant de franchir les cols de Mente et du Portillon dans la même position avantageuse et de parvenir sur le boulevard Edmond Rostand les bras dressés en V et le sourire large comme une péninsule.
Le champion de France, qui a l’appendice nasal normalement constitué, pouvait pousser des cocoricos (comme Chanteclerc ? ndlr) d’aise. On put craindre un instant qu’il fût devenu masochiste lorsqu’il s’écria joyeusement au milieu du cercle de ses supporters : « J’espère que Pingeon me redonnera une autre claque afin que je remporte une deuxième victoire ! » »

Blog Luchon Portet d'AspetBlog Luchon échappée DelisleBlog Luchon DelisleBlog Delisle vainqueur à LuchonBlog Luchon Delisle Pingeon réconciliés

Blondin, maître ès calembour, ne pouvait évidemment pas faire de moins que d’entonner la Marseillaise de « Rougi Delisle » !
Raymond Delisle et Roger Pingeon étaient décidément des coureurs cyclothymiques … ce qui au moins pour la première moitié de l’adjectif apparaît tout à fait naturel !

Blog Luchon Merckx pipi

Charly Gaul perdit un Tour d’Italie comme ça !!!

Blog Luchon Merckx Poulidor PingeonBlog Pyrénées tous frappés par MerckxBlog chute Galdos col de MenteBlog chute Galdos col de Mente 2

Chute de l’Espagnol Galdos dans le col de Menté

Cette première étape pyrénéenne, disputée sous une chaleur accablante, a encore fourni l’occasion à Eddy Merckx de démontrer sa supériorité en partant à 1 kilomètre du sommet du col du Portillon. Il grappille ainsi 18 secondes à Pingeon, 42 à Gimondi et Poulidor.

Blog arrivées à Luchon

Mardi 15 juillet 1969 : une date inoubliable de l’Histoire du Tour de France et du Cyclisme ! Attention chef-d’œuvre ! Voici pour en situer la grandeur le début de la chronique de Blondin qu’il intitule Sous les feux de la rampe :
« Il ne s’agit pas de la mise à feu ni de la rampe de lancement qui projetteront dans quelques heures trois êtres humains dans la course à la Lune, mais du soleil sur la pente ardente qu’Eddy Merckx a voulue pour théâtre à l’une des tentatives de domination les plus convaincantes que j’ai vues exercer sur le domaine cycliste.
Á peine plus d’un demi-siècle d’existence a suffi au Tour de France pour assurer sa topographie légendaire. Á travers les modifications qui, d’une année à l’autre, affectent l’itinéraire, on retrouve la permanence de quelques hauts lieux. Ils donnent à l’épreuve sa quatrième dimension, relient la course d’aujourd’hui à toutes celles d’hier et contribuent à fonder une manière de classicisme où, dans le plus sublime des cas, le nom d’un homme et celui d’un champ de bataille se trouvent associés.
On ne franchit pas le Tourmalet sans évoquer la figure rigoureuse du grand Christophe de 1913, brasant la fourche brisée de son engin chez le forgeron de Sainte-Marie-de-Campan. On ne repeuple pas la fameuse « Casse déserte » sans convoquer la silhouette prestigieuse de Louison Bobet à travers le col de l’Izoard, transformé depuis en un boulevard qui devrait porter son nom. On ne traverse pas les plaines du Roussillon sans identifier le platane contre lequel vint s’affaler le coureur algérien Zaaf victime de l’enthousiasme généreux des vignerons. On ne dévale pas l’Aubisque sans se montrer du doigt le ravin où le Hollandais Wim Van Est, alors détenteur du Maillot Jaune, fit un plongeon de cent mètres sans se rompre les os. Les ombres ennemies et fraternelles de Bartali et de Coppi croisent encore dans l’ascension du Galibier. Et le seul Koblet occupe toute la largeur d’une avenue triomphale qui irait de Brive à Agen. Ainsi, peu à peu, chaque détour de la route, chaque lacet de la montagne finissent par appeler l’écho d’un exploit. Une nouvelle carte de France se dessine à l’intérieur de l’autre, dont les provinces portent les couleurs des champions qui les ont illustrées en s’illustrant eux-mêmes.
Depuis hier soir, les Pyrénées, pour nous, constituent la planète Merckx. »
« Tout Eddy » ou presque, pour reprendre un autre trait d’esprit d’Antoine !
On n’attendait pas spécialement grand-chose de cette étape qui menait les coureurs de Luchon à Mourenx-(alors) Ville-Nouvelle, cité béarnaise sortie de terre en 1958 au lendemain de la découverte d’un miraculeux gisement de gaz. Les jeux étaient faits compte tenu, d’une part de l’écrasante supériorité de Merckx, et d’autre part qu’après les ascensions traditionnelles des cols de Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Soulor et Aubisque, il restait encore 70 kilomètres de descente et de plat jusqu’à la ligne d’arrivée.
Et pourtant, on pourrait écrire un roman sur cette étape mythique. D’ailleurs, Bertrand Lucq, avocat au Barreau de Dax et correspondant du quotidien régional Sud-Ouest, en a écrit un délicieux (petit par le format) livre.


Blog Couverture Coup de Foudre

« Ce livre est le récit d’un exploit à jamais associé à la légende du Tour de France ; c’est aussi un bel hommage aux journalistes qui, chroniqueurs sportifs, n’en étaient pas moins de grands écrivains (Pierre Chany, Antoine Blondin, Kléber Haedens…). »
N’est-ce pas ce que je fais à travers mes modestes billets pour évoquer, chaque été, les Tours de France de ma jeunesse ?
Le récit de l’exploit sportif est tout à fait authentique, quant aux personnages, les journalistes Èdouard Labège et Charles Montardon, ils sont nés de l’inspiration de l’auteur :
« Quelques brusques coups de klaxon surprennent l’attente du public. Une voix nasillarde ameute les curieux : « Bonjour ! Bonjour ! Á l’arrière du véhicule, pour cinq francs seulement, vous trouverez la collection complète. Le journal du jour, le livre d’or du Tour de France, les numéros des dossards, les palmarès des coureurs, la casquette de votre champion favori. Et pour vous, Madame, le magazine de mode. Pour cinq francs tout rond. C’est le moment d’en profiter. »
Une année, longtemps après, je me suis retrouvé ainsi dans la montée du col du Tourmalet juste derrière la voiture du Miroir du Cyclisme. J’avais réussi à me faufiler dans la caravane en déclarant à la maréchaussée de service que le Tour ne m’intéressait pas et que je désirais me rendre à l’Observatoire du Pic de Midi de Bigorre. Mon affirmation mensongère avait été validée par … le cuisinier de l’Observatoire qui me suivait !
Ce 15 juillet 1969, « (Une) joyeuse procession s’étirait à l’envi sur les rampes abruptes du mythique Aubisque. Les éternels cyclistes du petit matin se frayaient un passage au milieu de la foule, lorgnant d’un œil éprouvé le prochain lacet. La route promettait d’être bien longue pour ces anonymes motivés par la seule fierté d’escalader des cols chargés d’histoire. Revêtus de maillots aux couleurs de Mercier ou de Peugeot, ils ont l’impression de se fondre dans ce passé au parfum d’épopée.
Á l’Aubisque, on y vient du plat pays. Landais, Gersois, Béarnais s’y retrouvent à l’occasion du Tour de France. Ce petit peuple imprégné de culture rugbystique refait le championnat entre deux gorgées de vin du terroir. Il y est question de l’avenir du Stade Montois, de l’inconstance de la Section Paloise, des petits miracles du Football club Auscitain, de la bravoure des Tyrossais et des belles promesses d l’Union Sportive Dacquoise. Mont-de-Marsan, Pau, Auch, Tyrosse, dax, autant de cathédrales du jeu bondées de fidèles les jours des grands offices. Le saucisson circule de main en main. Le pain de campagne claque sous les langues bavardes. La foule ne cesse de grossir. La France est là, unie dans une même attente. » C’était le bon temps des poules de huit !
15 juillet 1969, 12h 30 : « Les coureurs ne vont pas tarder à aborder la montée du Tourmalet. La caravane publicitaire ne doit plus être bien loin. La grande parade, spectaculaire, colorée, débute enfin. Les enfants sont ébahis du spectacle offert par les acrobates de la route. Les célèbres motards vêtus de combinaisons bleu clair, debout sur leurs bolides, allument des salves d’applaudissements. Mais voilà un moustique géant « les quatre fers en l’air » terrassé par un redoutable insecticide qui déclenche l’hilarité. Des milliers de mains se tendent quand de charmantes jeunes filles distribuent bonbons acidulés et chapeaux en papier vantant une marque d’appareils électroménagers … »

Blog groupe Merckx à la MongieBlog merckx lieutenant Van den Bossche TourmaletBlog Merckx va bientôt démarrerBlog Merckx Van deen Bossche sommet Tourmalet

C’est là, près du sommet du col du Tourmalet, que tout se déclencha :
« « Kilomètre 69 : Á 10 kilomètres du sommet du Tourmalet, le peloton maillot jaune conduit par Martin Van Den Bossche de la formation Faema, composé d’Eddy Merckx, Pingeon, Bayssière, Poulidor, Gutty, Zimmerman, Theillière, Agostinho, Van Impe, Gandarias, Wagtmans possède une trentaine de secondes sur Gimondi en grande difficulté ».
L’Italien n’est pas dans un bon jour, miné par un ver solitaire. Déjà, dans l’Aspin, il lui a fallu puiser dans ses réserves pour garder le contact … »
En vue de la banderole du chocolat Poulain, parrain du Grand Prix de la Montagne, Van Den Bossche manifeste quelques velléités vite réprimées par son chef de file Merckx qui vient d’apprendre par hasard que son « fidèle » coéquipier roulera la saison suivante pour le charcutier italien Molteni. Pour l’heure, il s’agit de défendre l’honneur des machines à café Faema.
Je passe la plume à Raymond Pointu de Miroir-Sprint :
« Sans doute ne puis-je me prévaloir de cette expérience intarissable qui fait de certains suiveurs d’authentiques conservateurs d’un musée imaginaire du cyclisme, mais enfin, jamais il ne m’avait encore été donné d’assister à un tel spectacle. Je veux parler de celui de l’arrière et non de celui de l’avant qui propulsait Merckx dans la légende de la bicyclette aux cotés, certains affirment devant, des Coppi, des Koblet, Bobet et autres Anquetil.
Jamais encore, je n’avais vu une telle débâcle. Une Bérésina brûlante ! Sans doute le plomb du soleil chutait-il lourdement sur la nuque de tous. Sans doute encore en était-on au troisième col de la journée. Mais les deux premiers avaient été escaladés aimablement à une allure bienveillante qui ne permettait pas d’envisager un pareil désastre et il restait encore l’Aubisque. Non, cette perte désespérante et lancinante vers l’arrière dans le Tourmalet, c’était bien le fait de l’implacable travail d’usure d’un Merckx qui avait transformé le peloton scintillant de Roubaix en un paquet râpé, défoncé, crevé, rapiécé, souillé et pour tout dire guenilleux….
… Le Tour s’achevait bien là, à Mourenx, et on eut souhaité qu’il ne se prolongea pas au-delà de Bordeaux. Á quoi bon prolonger l’épreuve ? Procédant par élimination, Merckx avait fractionné définitivement la course en deux : d’une part celle des autres, d’autre part la sienne n’ayant rien de commun avec la première. On en veut pour preuve qu’étant parvenu en haut du Tourmalet avec quelques secondes d’avance, il descendit benoîtement, s’alimenta et attendit sur l’injonction de son directeur sportif ses suivants. Je ne dis pas ses poursuivants. Constatant qu’ils tardaient à le rejoindre, il lança désabusé : « Tant pis pour eux, j’y vais. »
Il lui restait 140 km à parcourir en solitaire. Au cours de son prodigieux cavalier seul qui excita nos confrères belges au point qu’une de leurs voitures suiveuses précipita résolument par terre notre photographe Henri Besson et son motard René Rivière dans le fossé, il chercha beaucoup plus à explorer ses propres limites qu’à distancer les autres. Partir si loin du but, avec le Soulor et l’Aubisque devant soi et 70 km de bosses entre le pied du géant pyrénéen et l’arrivée, cela tenait de la folie. Tous les saints préceptes élaborés par des décades de pratique cycliste se trouvaient basculés. Un pari énorme qui pouvait tout lui rapporter ou le laisser totalement démuni. De fait, il faillit bien demeurer planté là sur la route avant de se reprendre superbement.
Sur sa plate-forme de radio, Luc Varenne exultait : « C’est pas possible de gagner un Tour de France pareillement. C’est à pleurer. » »

Blog Merckx solitude Aubisque et MourenxBlog Mourenx Merckx sommet Aubisque 1Blog Mourenx Merckx se surpasserBlog Mourenx Merckx à l'arrivéeBlog Mourenx arrivée des autresBlog Mourenx groupe GimondiBlog Mourenx les défaillances

L’ami Blondin, grand buveur devant l’Éternel, savoura :« Cette trop fameuse étape des « quatre cols », agitée de temps à autre comme un serpent de mer, me disait d’autant moins qu’il faisait une chaleur dévastatrice et que la maîtrise jugulante de Merckx sur la course pouvait le dispenser d’ouvrir la porte à l’aventure … Il en va des cols d’appellation contrôlée comme des vins : il faut examiner l’étiquette, envisager l’année et le négociant. Certains ont désormais un petit goût de bouchon, bouchons d’automobiles et bouchons de coureurs, rassemblés en peloton de Panurge, à l’image des moutons pelotonnés qui les regardent passer. La façon dont Eddy Merckx a précisément négocié le Tourmalet, l’Aubisque et une fin de parcours en forme de montagnes russes impromptues, allait nous prévenir contre tout déboire de ce calibre. Quand celui qui aura pratiquement bouclé les quatre mille kilomètres de la course, sans rétrograder au-delà de la dixième place, sauf à fausser compagnie à tout le monde, déboucha dans la descente sur Luz-Saint-Sauveur, l’immense attente qui prélude au prodige s’installa dans la vallée et le Gave cessa de se rebiffer. Exact au rendez-vous que sa jeune légende lui a prescrit, sans hargne, rogne ou grogne, par le jeu naturel de dons hors du commun, Eddy Merckx allait son petit surhomme de chemin. L’enthousiasme unanime et polyglotte qui l’escortait alors prenait un sens. Il nous disait qu’à cet instant ce champion n’était plus particulièrement wallon ou flamand, français ou belge, mais qu’il appartenait tout bonnement au patrimoine universel de l’effort humain. Il y a quelque chose de la flamme olympique dans la petite mèche rubescente qui éclaire le crépuscule de Lacq, où Eddy Merckx s’endort dans le berceau de pourpre où naissent les dieux vivants. »

Le brillant reporter Jacques Ségui n’en croyait pas ses yeux :
« Il fallait être idiot, vaniteux, de croire que cela ne pouvait plus arriver. Au moment précis où Paris, New York et … Bruxelles regardent vers la Lune, nous sommes tous écrasés de chaleur, trempés jusqu’aux os, par les gerbes d’eau qu’on nous envoie en pleine figure. Quelle tête, mais quelle tête nous faisons tous. Et cette moto qui frôle cette foule jusqu’à lui arracher les mains qui se tendent, ou encore qui entre dans une vague de délire. L’Aubisque est là tout près, et soudain la grande montagne semble s’incliner, faire contre tous les usages, la révérence … Merckx passe et j’ai l’impression d’avoir sous les yeux les vieux « Miroir » de mon enfance.
Donc c’était ça, c’était bien ça … Un maillot jaune, à flanc de montagne aux verts de toutes les couleurs, ce maillot jaune que j’aperçois au milieu des motos, des voitures. Il est en train de refaire la légende du bon vieux temps. Combien de fois disait-on par manière de dérision à nos amis ou à nos confrères aux tempes grisonnantes « Hélas ! Messieurs, nous n’avons pas vu courir Bartali ». En le disant, ceux de mon âge pensaient à Coppi, mais Bartali c’était « Il Vecchio ». Toutes ces histoires, nous le sentions, ne nous concernaient pas. Nous avions connu d’autres champions, les spoutniks du vélo, les supermen de la petite reine, les fantastiques ceci et les incroyables cela … Mais la grande geste, non vraiment. Non vraiment nous ne savions pas.
Et puis ce Merckx que nous pressentions grandir a été pris par le vertige, la folie. Il y a toujours un gros grain de folie au départ du génie. Et Merckx, mardi, est devenu fou. Il a décidé de laisser tout en plan comme on dit, et de goûter à la solitude des Pyrénées. Poulidor, Pingeon et tous les autres devenaient des nains. Ces nains –M. Goddet me l’a rappelé- n’étaient plus ceux qu’il avait fustigés, il y a quelques années, pour leur médiocrité (voir billets consacrés au Tour 1961 ndlr).
Les nains de ce Tour ne sont pas insultés ; ils sont tout simplement trop petits pour Merckx.
Le jeune champion belge est passé en quelques heures de l’autre côté. De lui, on ne dira pas que c’est un coureur cycliste en faisant un peu la moue. Et ceux qui l’ont vu mardi peuvent en témoigner ; Merckx nous a rendu à tous le brin d’émotion qui était celui de notre enfance … ; Mais oui, rappelez-vous, lorsque chacun d’entre nous déployait les pages de son magazine chantant la gloire du héros.
Non, je n’ai jamais vu courir Bartali. Mais demain, que penseront de moi mes jeunes confrères quand je leur dirai : « Du temps de Merckx ».
Ce jour-là, entre Luchon et Mourenx, Merckx accomplissait probablement le plus bel exploit de sa carrière qui en compta à foison pourtant. Le « Michelet du cyclisme » Pierre Chany, le journaliste qui suivit cinquante Tours de France, écrivait de lui : « Il attaquait sans relâche, il se proposait chaque jour de faire mieux pour assurer le spectacle. Il portait le respect du public au plus haut degré. Depuis, les champions modernes, hélas, sont devenus très désinvoltes à l’endroit de ceux qui les applaudissent du bord de la route. »
Alors qu’il avait déjà le Tour dans la poche, Merckx entreprit donc une chevauchée fantastique de cent quarante kilomètres larguant tous ses adversaires à plus de huit minutes. Et tout cela essentiellement par panache et peut-être un peu aussi pour se venger aux yeux de tous, de sa récente exclusion du Giro d’Italie pour une fumeuse histoire de dopage, de Manneken Pis(se) en somme.
Son « vainqueur » du Tour d’Italie Felice Gimondi, vidé de ses forces, terminait à près d’un quart d’heure à Mourenx.

Blog  Gimondi L'Equipe

Terrible coïncidence, à l’heure où j’écris ces lignes, j’apprends quasiment en direct la disparition de cette légende du cyclisme moderne terrassée par une crise cardiaque à l’âge de 76 ans.
Je vous avais parlé justement de l’éclosion de ce grand champion dans mes billets sur le Tour de France 1965. J’étais présent à Rouen lors de sa première victoire d’étape puis au Parc des Princes où il ramena le maillot jaune. Je fus peut-être un peu injuste et méchant : je vis à l’époque dans ce coureur à panache le digne héritier de « mon » champion Jacques Anquetil qui empêcherait notamment l’attentiste Poulidor de connaître la gloire du maillot jaune sur les épaules. En les associant dans son fameux Trophée contre la montre, il signore Baracchi avait scénarisé cette succession.

Blog Merckx Anquetil Gimondi

Eddy Merckx, Jacques Anquetil et Felice Gimondi

Mais, à son tour, Felice allait voir bientôt apparaître un autre astre au firmament du cyclisme … Eddy Merckx.
Champion du monde, vainqueur de Paris-Roubaix, de Milan-San Remo et du Tour de Lombardie, Gimondi fut le deuxième coureur (après Anquetil) à réaliser l’exploit de gagner les trois grands Tours nationaux, Tour de France, Giro (3 fois) et Vuelta.
Adieu Felice, vous étiez de la lignée des fuoriclasse comme on appelle les grands champions en Italie !
Ce fut un déluge de dithyrambes au soir du coup de foudre dans l’Aubisque. Á la télévision, Big Léon Zitrone lâcha : « Bravo Merckx, vous êtes un seigneur ». Le quotidien L’Équipe titra : « Merckx surpasse Merckx ».
Et si une fois n’est pas coutume, une image valait tous les discours : en pleine page centrale du Miroir Sprint du 18 juillet 1969, primée comme plus belle photographie sportive de l’année, c’est le chef d’œuvre d’Henri Besson qui saisit l’envol de Merckx au sommet du col d’Aubisque.

Blog Merckx déploie ses ailes

Á cet instant, je pense à un petit garçon. Il avait dix ans cette année-là. Bien qu’originaire du pays de Bobet et Robic, il admirait Eddy Merckx comme j’avais idolâtré Jacques Anquetil, une génération auparavant. J’imagine que le 15 juillet 1969, après avoir suivi la chevauchée du champion belge, il enfourcha son vélo et le cœur en fête, « la socquette légère », il fila « refaire l’étape » sur le littoral morbihannais. Cinquante ans après, il est mon ami, et dans son atelier, est « encadré » un poster de son idole dans la roue de son premier vélo :

Blog atelier roue Merckx

Il reste encore six étapes avant l’arrivée à Paris mais chacun partage le sentiment général que le Tour est terminé. « Il n’y a plus rien à voir » entendait-on couramment. Rassasié d’exploits répétés chaque jour, on faisait la pause que la traditionnelle et monotone traversée des Landes rendait propice.
« Rudi Altig, lui, s’était arrêté tout au début de l’étape. Tombé la veille, il avait un poignet fêlé et ne pouvait pas tenir son guidon. Le poussant légèrement dans le dos, des équipiers l’aidaient à suivre. Une première fois, la voiture de Jacques Goddet donna un coup de klaxon. Ayant encore en mémoire les abus de la veille, l’Allemand ne s’en soucia pas plus que ça. Le klaxon réprobateur reprit. Alors Altig mit pied à terre et indigné, tonna : « Puisque c’est ça, je rentre ! » …
« Á Hagetmau où la confrérie vineuse nous avait réservé un accueil coloré sur la rade de Bordeaux, les suiveurs trouvèrent, eux, un puissant stimulant pour les étapes encore à supporter dans les délicieuses bouteilles de Tursan proposées. Á l’exception des coureurs, presque tout le Tour s’arrêta là. Le cœur trempé de vin fruité et le regard déjà vague, le grand Gem (Raphaël Geminiani ndlr) déplorait : « Dommage que Jacques (Anquetil) n’ait pas été là. Ça aurait fait une belle bagarre ! »
Un homme semblait étranger à cette fête, aux flonflons de l’orchestre et à cette foule chaleureuse piquée de bérets rouges. Dans les rues en retrait que la population avait désertées, il traînait sa peine et se recueillait. C’est à cet endroit même que Guy Boniface, foudroyé dans sa pleine jeunesse et frappé au zénith de son talent, était mort dans une saleté de voiture. Cet homme, c’était Antoine Blondin. Guy était son copain. »
Plongé dans son chagrin, l’Antoine, se désintéressant de l’étape dans sa chronique, choisit de philosopher en compagnie de … Frédéric Nietzsche, Raymond Poulidor et de son mentor Antonin Magne … Ainsi parlait Zarafouchtra !:
« La veille, dans la lumière d’apothéose du « grand midi », le surhomme annoncé par le poète philosophique allemand, dès 1884, venait de naître sur le Walhalla pentu des monts d’Aubisque et du Tourmalet.
Zarafouchtra, l’une des têtes arvernes alors âgée de trente-trois ans, décida de redescendre de la colline où il avait régné jadis et de répudier son âme des collines pour regagner avec la troupe et le troupeau son village de Saint-Léonat de noble art, durant plusieurs lunes, afin de s’y reforger l’esprit de la lutte contre le plus grand des dominateurs communs.
Donc, il s’avança vers le soleil et lui parla ainsi :
« Hier encore, j’étais dégoûté de ma sagesse, comme l’abeille qui a recueilli trop de miel. Je pensais : le véritable surhomme sortira du puy… J’avais besoin que des mains tendent vers moi … »
Á peine avait-il prononcé ces paroles qu’un ermite s’avança vers lui, enveloppé dans une houppelande blanche et coiffé d’un béret, basque comme une galette qui le faisait ressembler au cèpe séculaire des forêts. Zarafouchtra reconnut le vénérable Tonin le Sage, l’un des prophètes du nihilisme cantalou.
« La vérité n’est pas dans le surhomme, dit le sage, elle est dans le sérum du même nom … la vérité n’est que dans le bonhomme et elle ne sortira pas du puy … L’occulte de la personnalité doit être ton propos, ô Zarafouchtra, vieux passif central, mon cher volcan éteint … »
Á ce moment, le visage de Zarafouchtra, buriné par le farniente, se plissa davantage et prit une expression hercynienne à la fois sublime et atroce… »

Blog Mourenx Poulidor

Comprenne … qui voudra ! Il faut que je vous dise quand même que c’est le Britannique Barry Hoban qui l’emporte au sprint sur la piste du vélodrome du Parc Lescure à Bordeaux.

Blog Bordeaux Hoban 1Blog Bordeaux Hoban 2

Sur les terres d’Aliénor d’Aquitaine, « Á Bordeaux sur la ligne, un Anglais très calme –un de ceux que l’on remarque dans les cols et qui se faufilent toujours aux arrivées pour dire quelques mots à leurs compatriotes pédalants- lui tapa sur l’épaule et lui dit simplement : « Barry, good boy. » »
Le lendemain, « à Brive, il était encore là et l’escalade dans le compliment fut très mince : « Barry, very good boy. » »
Bis repetita, en effet, Hoban l’emportait encore. Blondin avait retrouvé son humour : « Après la victoire espérée à Bordeaux, son épouse disait : « Enfin, on publie l’Hoban. » Après celle de Brive, qui la prend de court, elle s’écrie : « Ciel ! mon Barry … » E tout le reste est litres et ratures. »

Blog Hoban passe de deux

Comme il le disait en plaisantant, le sympathique sujet de Sa Majesté n’avait aucune chance de faire la passe de trois en terminant premier au sommet du Puy de Dôme, terme de la vingtième étape.
Sur les pentes du volcan, on attendait une dernière empoignade et … une avant-dernière démonstration de Merckx avant l’étape contre la montre du dernier jour.
Il n’y eut rien de tout cela et la dernière vérité de ce Tour qui sortit du Puy fut que lorsque Merckx n’attaque pas, aucun de ses rivaux ne prend d’initiative.
Il fallut reprendre l’Épître selon Saint Matthieu comme quoi, « là-haut », les derniers seraient les premiers, en l’occurrence la lanterne rouge Pierre Matignon.

Blog Puy de Dôme à la lanterneBlog Matignon Puy de Dôme

Blondin parlait ainsi du « premier venu » :
« Que ce vaste théâtre d’opérations, dédié à la suprématie, ait vu pour triomphateur, en la personne de Pierre Matignon, le personnage obstiné et souriant qui mène ses apprentissages à quelque trois heures et demie derrière Merckx au classement général, illustre un de ces beaux miracles cyclistes qui ne sont pas exempts de moralité.
Non pas celle, assortie d’une charité chrétienne un peu trop convenue, démagogique et antisportive (et vlan pour Matthieu et moi !), qui veut que les derniers soient les premiers. Mais celle qui vous assure qu’on ne sera plus jamais le premier venu, dès lors qu’on a trouvé l’audace, le courage et le talent de venir, une fois le premier.
Dans le regard de Matignon, écroulé d’un bonheur stupéfait au pied du mirador de la ligne d’arrivée, on pouvait lire qu’il n’ignorait pas que sa vie, désormais, ne serait plus tout à fait la même … Comme on pouvait déchiffrer chez les célébrités, sur qui tous les feux de l’opinion étaient encore braqués quelques heures plus tôt, la surprise impuissante de constater qu’un être pédalant les avait précédés sur ce sommet en forme de planète.
La même surprise, par exemple, qu’exprimeraient les cosmonautes d’appellation contrôlée d’Apollo XI s’ils venaient à s’apercevoir que quelqu’un de Luna XV les a devancés sur la Lune. »
Derrière le brave Matignon, Merckx, une fois encore, démontre sa supériorité en déposant un à un ses adversaires, sprintant juste pour souffler la seconde place au tenace Lyonnais, Paul Gutty.

Blog Puy de Dôme Merckx lâche les autres 2Blog Puy de Dôme Merckx lâche les autresBlog Puy de Dôme Merckx second

L’étape suivante est restée confidentielle dans les archives. Le Belge Van Springel, déjà victorieux à Briançon, règle aisément au sprint un groupe d’une dizaine d’hommes sur la cendrée de Montargis au terme de la plus longue étape du Tour, 311 kilomètres parcourus en 9 heures 37 minutes et 47 secondes.

Blog Montargis-Créteil-Cipale

L’ultime journée est divisée en deux demi-étapes. Celle du matin, entre Montargis et Créteil, est remportée par Joseph Spruyt, un des membres de la fidèle « garde rouge » Faema du maillot jaune.

Blog les premiers du Tour de France

photo de famille avant le retour à Paris

Celle de l’après-midi est disputée contre la montre, sur une distance de 36,800 km, entre Créteil et la piste municipale de Vincennes où se déroulait alors l’arrivée du Tour pour cause de destruction du vélodrome du Parc des Princes.
Voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/01/la-cipale-paris-xiieme/
Avec mon frère, après l’avoir vu prendre son envol au Ballon d’Alsace, nous vînmes assister au sacre du roi Eddy dans le cadre bucolique de la Cipale.
Ce 21 juillet 1969, un pays ne regardait pas les étoiles, mais la vieille piste, au cœur du bois de Vincennes. Á Neil Armstrong, le premier, sans tricher celui-là (!) à poser le pied sur la lune, la Belgique préférait Eddy Merckx. D’ailleurs, leur compatriote Tintin n’avait-il pas déjà marché sur la Lune ? Quelques heures avant le « pas de géant pour l’humanité », Eddy Merckx parachevait son chef-œuvre : le Tour de France 1969. Le commencement d’une ère que l’on décrira bientôt comme un régime politique ou un mouvement artistique, le « merckxisme ».
Les petites fleurs du bois de Vincennes, chantées tendrement par Brassens, furent piétinées par l’invasion de supporters belges. Dans les restaurants aux alentours, c’était menu unique : moules frites et bière !
Comprenez bien : Odile Defraye, Philippe Thys, Firmin Lambot, Léon Scieur, Lucien Buysse, Maurice De Waele, Romain Maes, Sylvère Maes, anciens vainqueurs belges du Tour de France, allaient enfin connaître leur successeur. Trente ans de disette durant lesquels aucun coureur flahute ou wallon n’avait ramené le Maillot Jaune à Paris !

Blog Merckx clm dans barrièreBlog Merckx clm vers CipaleBlog Merckx Cipale2Blog Merckx Cipale1

Est-ce la pression face à cette attente de tout un peuple, Merckx manifesta quelques signes de nervosité, manquant un virage peu après le départ et hésitant devant l’entrée du vélodrome. Malgré tout, le maillot jaune l’emportait à 46,347 km/h de moyenne. Poulidor obtenait une très honorable seconde place à moins d’une minute du champion belge.
J’ai encore le souvenir de l’immense clameur qui accompagna Merckx tout au long de son tour de piste. Il y avait cet après-midi là un parfum de kermesse brueghelienne.
« Cette victoire de 1969 reste mon meilleur souvenir. C’était un rêve de gosse. Petit, je jouais à Gaul, à Bobet. Quand je me suis retrouvé à la Cipale devant 30 000 personnes qui scandaient mon nom, j’ai eu la chair de poule et les larmes aux yeux. »
Á propos de son écrasante domination, on parla de razzia et même de soir de rafle, ce qui, aujourd’hui, pourrait constituer une allusion malheureuse à des événements dramatiques quand on sait qu’en 1976, le réalisateur Joseph Losey reconstitua à la Cipale, pour son film Un certain Monsieur Klein, l’horrible rafle du Vel’d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942, au cours de laquelle 12 884 juifs furent parqués avant d’être transférés vers Beaune-la-Rolande et Drancy puis les camps de la mort.
Sportivement, l’expression prenait tout son sens car, en effet, Eddy Merckx remportait tous les trophées et prix : maillot jaune Virlux, maillot vert du classement par points Fumagou, maillot blanc Gan du classement combiné (général-points et montagne), le Grand Prix de la Montagne du chocolat Poulain (il n’y avait de maillot à pois rouges à l’époque), le Trophée Shak du coureur le plus combatif, et le challenge Vittel par équipes avec ses équipiers de la formation Faema, la seule à avoir terminé le Tour au complet.

Blog Merckx CipaleBlog Pellos Merckx gangster de charmeBlog Cipale équipe Faema

Á la Une de son numéro d’avant Tour de France, le Miroir du Cyclisme avait bien cerné les favoris de l’épreuve, puisqu’aux côtés de l’intouchable Merckx, on retrouvait Roger Pingeon, Raymond Poulidor et Felice Gimondi qui terminent dans cet ordre derrière le Mao Jaune, selon le bon mot d’Antoine Blondin.
Quelques semaines plus tard, Jacques Anquetil fit ses adieux au public parisien à l’occasion d’un omnium avec son véritable héritier Eddy Merckx sur le vieil anneau du bois de Vincennes.

Blog 1969 Anquetil et Merckx apres Tour à la Cipale

Après sa mort, la Cipale fut baptisée vélodrome Jacques Anquetil. Plus que mon champion, Merckx y écrivit quelques-unes des plus belles pages de sa carrière car, en effet, il y fêta ses cinq victoires dans le Tour de France, avant que le final se déroule dans le somptueux décor des Champs-Élysées.
En ouverture de mon précédent billet, j’avais évoqué un article du Miroir du Cyclisme d’avant Tour sur « Big Léon » Zitrone. L’épreuve achevée, Maurice Vidal en remet une couche dans un article intitulé Le Tour en 819 lignes (c’était le format de définition de la télévision à l’époque) :
« Nul ne doute de ses capacités de téléreporter, pas même de son sérieux à préparer ses reportages, le Tour comme le reste. Il n’en reste pas moins que « Big Léon » a tort de croire que la popularité que lui vaut le petit écran l’autorise à tous les excès. Son début de Tour de France a été déplaisant au possible, et beaucoup en ont été gênés qui nous ont dit leur sentiment. Il avait d’ailleurs été précédé d’une campagne outrancière à laquelle Zitrone s’est prêté, non pas toujours pour parler du Tour mais de sa personne. La France ne savait pas tout de Merckx, mais elle n’ignorait rien de Zitrone, de ses préparatifs ou de son corset. Le Tour parti, on attendait qu’il s’efface totalement devant les athlètes, voire devant le journaliste qu’il sait être. Il n’en fut rien.
Reconnaissons pourtant que, la stature d’Eddy Merckx grandissant, Zitrone sut mieux effacer la sienne. Il lui paraît toujours difficile d’être sobre. Il confond volontiers l’enthousiasme d’un témoin avec les états d’âme de la Diva. Il a ses têtes : il ignore à peu près Pingeon, préférant Poulidor dont il continuait à porter la bannière alors que Raymond lui-même annonçait son abdication.
Mais il possède son sujet. Ses fiches sont à jour et ses aides bien choisis et précieux. Son aisance est connue et sa passion du sport réelle. C’est dans ces conditions que nous continuons de regretter que le téléreporter Zitrone ait souvent été débordé par « Big Léon ». Nous continuons aussi à penser que le téléspectateur y perd sans que le personnage y gagne grand-chose. » Le médiatiquement correct n’était guère de mise !
Voilà ! Tout au long de cet été, avec la même jubilation que le gamin que je fus, je vous ai emmené dans les belles épopées des Tours de France 1949, 1959 et 1969, racontées par les brillantes plumes des écrivains et journalistes de l’époque. Créé par le journal L’Auto, « le Tour de France est né d’un besoin de récit. » Il n’y avait pas la télévision au début, il fallait susciter les images, écrire la vision.
Mon idole Jacques Anquetil avait l’habitude dire lorsqu’on l’interrogeait sur les péripéties de l’étape du jour : « Demandez à Pierre Chany, moi, je pédalais. Je suis plus habitué à rouler ma vie qu’à l’écrire ! »
Paul Fournel, dans son ouvrage Anquetil tout seul, un livre que j’aurais aimé écrire, affirme : « Il est vrai que les coureurs, dans leur ensemble, racontent mal les courses. On jurerait qu’ils n’y étaient pas. Aveuglés derrière la grande muraille d’échines, bornés par un horizon de fesses. (…) Après l’arrivée, motus. Le lendemain, ils racontent ce qu’ils ont fait comme les journalistes le racontent, comme ils l’ont lu dans le journal. »
Dans ses Mythologies, Roland Barthes écrivait que la géographie du Tour est « entièrement soumise à la nécessité épique de l’épreuve. Les éléments et les terrains sont personnifiés, car c’est avec eux que l’homme se mesure et comme dans toute épopée il importe que la lutte oppose des mesures égales: l’homme est donc naturalisé, la Nature humanisée. (…) Le Tour dispose donc d’une véritable géographie homérique ». Ah les cols des Alpes et des Pyrénées, ces juges de paix, caricaturés par le dessinateur Pellos en humains plus ou moins aimables !
Je dis souvent qu’à travers l’évocation des Tours de France de ma jeunesse, j’ai construit un solide « socle de connaissances », la géographie et l’histoire de notre pays, l’usage d’une langue châtiée bien sûr. Les nombres me semblaient moins complexes quand il s’agissait de calculer les écarts creusés par Charly Gaul ou Federico Bahamontès dans les cols, ou par la caravelle Anquetil rejoignant Poulidor dans un contre la montre.
Au mois de mai dernier, fut organisée la « Dictée du Tour ». D’anciens champions proposaient à des écoliers et collégiens des villes-étapes un texte d’une dizaine de lignes extrait d’un article paru lors du Tour de France 1969. Je crois savoir qu’on entraîna les candidats pour les familiariser à l’orthographe de Merckx ! Il paraît également qu’une correctrice, professeure des écoles, estima que c’est une hérésie aujourd’hui d’écrire le mot ascension avec sc ! Qu’en pensent nos chers « assendants » ?!
L’an prochain, qui sait, je vous raconterai le Tour de France 1960 marquée par la terrible chute de Roger Rivière dans un ravin du col du Perjuret : « Toute cette nature qui l’entourait lui faisait un linceul rugueux » écrivit Blondin. On pense au Dormeur du Val !
Qu’ils étaient beaux les Tours d’antan ! Sans doute, celui de cette année animé avec panache par Julian Alaphilippe eût été palpitant raconté par Blondin, Chany, Michéa, ou autres Édouard Labège et Charles Montardon sortis de l’imagination de Bertrand Lucq.

Blog Merckx jusqu'au bout ParisBlog Miroir du Tour 69

Pour vous raconter ce Tour de France 1969, j’ai puisé dans :

– les numéros spéciaux de Miroir-Sprint et Miroir du Cyclisme
- Tours de France Chroniques de L’Équipe d’Antoine Blondin (La Table Ronde)
Coup de Foudre dans l’Aubisque, Eddy Merckx dans la légende de Bertrand Lucq (Atlantica)

Publié dans:Cyclisme |on 29 août, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1969 (1)

Avec du neuf, je vous raconte, cet été, des vieux Tours de France de ma jeunesse. Ainsi, après avoir évoqué les exploits fantastiques de Fausto Coppi en 1949, les escalades de Federico Bahamontès, le premier Espagnol à gagner le Tour en 1959, nous voici maintenant en 1969. Année érotique comme Serge Gainsbourg le faisait chanter à Jane Birkin pendant que Neil Armstrong (pas Lance, le futur coureur cycliste) déflorait Madame la Lune. 69 année prolifique aussi car, outre la démission du général De Gaulle et la séparation des Beatles, nous devions assister, en principe, aux débuts dans la grande boucle du nouvel astre du vélo, Eddy Merckx.

Blog couverture avant Tour

Je dis en principe, car comme il apparaît en couverture du numéro spécial d’avant Tour du Miroir du Cyclisme, les quelques semaines précédant le départ ont été pourries par « l’affaire Merckx ». Pour faire bref, le champion belge, en passe de remporter le Giro, victime d’un contrôle anti-doping (comme on disait à l’époque) positif, était exclu sur le champ du Tour d’Italie et sanctionné d’une suspension d’un mois qui l’empêchait donc de participer au Tour de France.
Avec les précautions dues à la situation, Maurice Vidal, rédacteur en chef du magazine, ne mâchait pas ses mots :
« Le Tour de France, c’est d’abord une fête. Celui qui va s’élancer de Roubaix le 28 juin vers la Belgique portait incontestablement l’espoir d’une fête réussie, d’une très belle partie de sport. Il y manquait, certes, Jacques Anquetil, et nous ne nous consolions pas aussi aisément que certains de cette absence, car même à 35 ans, l’inoubliable recordman du Tour avait encore les moyens, pour peu qu’il le voulût vraiment (ce qui n’est plus le cas) de faire passer un examen probant aux candidats à sa succession.
Au premier rang d’entre eux, évidemment Eddy Merckx. Depuis 30 ans, les sportifs belges (et l’on sait de quelle ferveur jouit le cyclisme en Belgique) attendaient que vînt le successeur de Sylvère Maes, que se terminât enfin une aussi longue absence du palmarès. Cela aurait pu se produire l’an dernier. On se souvient que l’entourage de Merckx prétendait expliquer son absence par sa jeunesse et son inexpérience. On peut sourire aujourd’hui en pensant à l’implacable domination de ce « jeune homme trop tendre ». Mais cette année, le Tour se courant par équipes de marques, son groupe sportif italien l’autorisa à tenter la grande aventure de tout champion cycliste.
Felice Gimondi, également absent l’an dernier pour d’aussi sombres raisons, n’a pas hésité cette année. C’est un candidat sérieux, très sérieux même …
… Mais une ombre gigantesque est venue troubler la fête annoncée : l’affaire Merckx.

Blog affaire Merckx

Lorsque ce journal paraîtra, nos lecteurs seront fixés sur son sort. Mais au-delà de sa présence espérée ou de son injuste absence, c’est tout le cyclisme professionnel qui est secoué par les péripéties troublantes de cette affaire.
Passons sur les guignolades de M. Rodoni qui, en tant que président de l’U.C.I (Union Cycliste Internationale), embrasse Merckx et lui déclare son innocence, avant de se souvenir qu’il est également président de la fédération italienne et qu’il ne peut désavouer celle-ci. Nous y somme habitués.
Il y a toujours des gens pour affirmer que les faits sont les faits. Mais lorsqu’ils heurtent à ce point la logique et la raison, les faits deviennent douteux, et l’on s’aperçoit qu’ils ont parfaitement pu être provoqués. Dans ce journal où nous avons toujours émis les plus grandes réserves sur les possibilités pratiques de la lutte anti-doping (et non, bien sûr contre son principe), nous refusons de nous perdre dans les détails de la procédure, même si ces détails accentuent le doute.
Allons plus loin : il nous intéresse peu de savoir si, le 1er juin, Eddy Merckx a ou non, comme tant d’autres coureurs, pris un stimulant, un reconstituant ou tout autre produit inscrit ou non sur la liste des produits interdits.
Par contre, nous ne cachons pas notre conviction que le champion belge a été « piégé » dans cette affaire. Que cela est établi par deux séries d’observations :
1) Il avait subi avant le 1er juin huit examens, tous proclamés négatifs, y compris à la fin d’étapes décisives. Il est clair qu’il y a tromperie quelque part : ou dans les huit analyses précédentes, ou le 1er juin.
2) Par contre, la date du 1er juin est particulièrement « bien choisie », puisque non seulement elle exclut Merckx du Giro (offrant ainsi la victoire à l’Italien Felice Gimondi ndlr) mais, par le jeu de la suspension automatique d’un mois, le mettait en situation de ne pas participer au Tour de France…
Ajoutons qu’elle met les dirigeants du cyclisme (et les organisateurs du Tour de France dans l’immédiat) dans une fâcheuse situation dans la lutte anti-doping. Car, ou bien Merckx était sacrifié à la raison d’État (en l’occurrence la lutte contre les stimulants interdits) ou bien son innocence, reconnue par la raison mais impossible à établir formellement, rend désormais difficile l’application de sanctions.
Voilà pourquoi l’affaire est grave, lourde d’intentions malsaines, semées de peaux de bananes placées avec art. Voilà pourquoi, au-delà du déroulement du Tour de France qu’on est écœuré d’avoir à oublier un peu, il faut exiger qu’elle soit tirée au clair, et que son renouvellement soit rendu impossible. »
L’affaire prit une ampleur politique, le ministre belge de la Culture envoyant une lettre au président de la fédération italienne de cyclisme afin que la pleine lumière soit faite rapidement sur le sujet. Entre temps, le nom du produit qu’aurait utilisé Merckx est révélé : il s’agirait de fencamfamine, un stimulant vendu en Italie sous le nom de Reactivan par le fabricant … Merck, ça ne s’invente pas ! Felice Gimondi aurait été pris avec ce même produit l’année précédente, toujours au Giro. Mais ce ne fut qu’après l’arrivée finale de l’épreuve qu’on divulgua le résultat de l’analyse.
On apprend, c’est fort de café, que les analyses effectuées à l’initiative des dirigeants de Faema (le sponsor de Merckx) sont toutes négatives. Par contre, curieusement, les pièces à conviction, soit les flacons utilisés lors de la première analyse, ont disparu.
Bien des années plus tard, Merckx déclarera que, trois jours avant ce contrôle, Rudi Altig, de l’équipe Salvarani comme Gimondi, était venu dans sa chambre avec une valise de billets pour « acheter » la victoire au Giro … !
Pour être honnête, l’affaire ne m’émut pas plus que cela à l’époque. Une page s’était tournée et le Tour ne me procurait plus la même passion depuis que l’idole de ma jeunesse, Jacques Anquetil, avait renoncé à y participer. « Mon » champion, en cette saison de ses adieux, avait choisi de reconnaître en auto les étapes, 24 heures avant les coureurs, pour le compte d’une station de radio périphérique.
Mais foin de mes états d’âme, je suis là pour vous raconter toutes les péripéties de ce Tour 1969 : avec une distance ramenée à 4 100 kilomètres, il est le plus court depuis bien longtemps. Il traverse successivement les Ardennes, les Vosges, le Jura, les Alpes, les Pyrénées et le Massif Central, ce qui laisse espérer une course animée.
Il marque aussi le retour aux équipes de marques, celles-ci devant comprendre obligatoirement sept coureurs de la même nationalité, celle de leur groupe sportif.
Enfin, il n’y a pas de journées complètes de repos mais plusieurs étapes courtes permettant des matinées de récupération.

Blog carte du Tour Pellos

Il faut regretter une absence de « marque » : celle de l’hebdomadaire But&Club Miroir des Sports édité par le Parisien Libéré qui a cessé de paraître le 14 novembre 1968.
Qu’à cela ne tienne, outre les traditionnelles et savoureuses chroniques d’Antoine Blondin dans le quotidien L’Équipe, j’ai matière à vous offrir avec les valeureux journalistes et photographes de l’hebdomadaire concurrent Miroir-Sprint et de son mensuel Miroir du Cyclisme, de mouvance communiste.
Pour nous faire patienter et aussi saliver, le truculent Abel Michea conte quelques-unes de ses belles histoires du Tour de France. Celle que je vous propose rappellera quelque chose aux lecteurs de mes billets sur le Tour 1949 :
« Nounouchette me sauta au cou, me débarrassa de mon imperméable, m’assit presque de force sur ma chaise, fouilla dans mon armoire et retira un cahier à couverture de carton et aux pages désespérément blanches. Elle le posa sur la table, et superbe, elle me glissa dans l’oreille en même temps qu’un baiser : « Tu sais, amour, le manteau de vison, je peux bien attendre trois ou quatre jours ! » J’étais anéanti. Il me fallait alors appeler à la rescousse les Petit-Breton, les Garin, les Lapize, les Pélissier, les Magne, les Leducq, tous ceux qui pendant des années et des années ont écrit les plus belles pages de la « Légende des Cycles » sur les routes du Tour de France…
« Je voudrais te raconter notre fabuleuse équipée à Aoste en 1949, celle où Alfredo Binda, debout dans sa jeep, avait dit : « Va ! » à Fausto Coppi.
Fausto, c’est le côté sportif. Un truc sensationnel qu’il avait encore fait, ce coup-là … Seulement, cette fameuse étape Briançon-Aoste, on en reparlera longtemps pour des tas d’autres raisons … Pour des raisons politiques, ma Nounouchette … Eh ! oui, politiques. Á cette époque, le Val d’Aoste souhaitait son rattachement à la France … Tu penses si ça pouvait plaire à ceux qui, neuf ans plus tôt, braillaient : « Savoiä nostra ! Nizza nostra ! ». Ils décidèrent donc de saboter l’étape valdotaine du Tour de France. Ils étaient venus en groupes, de Turin ou de Milan.
Et le concert commença. Chaque voiture française était saluée de cris hostiles, de gestes obscènes, de jets de cailloux et de crachats. Certains coureurs n’étaient pas épargnés. Á commencer par Jean Robic, « teste di vetro », tête de verre comme l’appelaient les Italiens. Biquet était responsable d’avoir tenu tête dans ce Tour au grand campionissimo Coppi. Ah ! ce cortège d’insultes qui l’accompagna ! Insultes ponctuées d’un geste toujours le même : le poing droit fermé qui se relevait comme un ressort, quand le tranchant de la main gauche frappait le creux du coude droit … Tu vois, mon cœur ?
Enfin, Coppi et Bartali triomphant, tout s’arrangeait à peu près. Pour les coureurs … Nos « commandos » de Turin et de Milan, eux, avaient encore des comptes à rendre. Il leur fallait à tout prix discréditer ces braves gens du Val d’Aoste qui avaient l’idée saugrenue de vouloir devenir Français !
Ce fut facile. Il suffisait de saboter les communications avec la France. Ah ! ma gazelle, si tu avais vu cette salle de presse de Saint-Vincent-d’Aoste … R.L. Lachat, debout sur une table, haranguant les confrères, prêchant la croisade ! Ce reporter espagnol s’évanouissant en criant : « Allô ! Allô ! » dans une cabine surchauffée. Ça criait, ça hurlait, on bombardait à coup de feuilles de papier chiffonnées les curieux qui pointaient leur nez par la porte de ce zoo d’un genre nouveau. Pour moi et un copain, ça ne s’était pas trop mal terminé. Si toutes les lignes avec Paris, Lyon, Nice étaient coupées, il en était resté une –coupée par la suite- avec Grenoble. Nous avions téléphoné nos papiers aux sténos des « Allobroges » qui les avaient répercutées sur Paris. Ouf !
Et la conscience tranquille, nous avions quitté la ménagerie pour aller boire un petit bitter-campari dans le bistrot contigu. Nous dégustions tranquillement quand un accordéoniste et un guitariste font leur entrée … Quelques airs langoureux. Quête. L’ami Lucien sort un billet de cent lires, le donne à l’accordéoniste en lui disant : « Dans la salle à côté, des confrères français s’ennuient, allez leur jouer quelque chose de gai … » Et voilà nos deux gars, bombant le torse, tapant du talon, entrant dans la salle de presse en entamant le plus martial des airs qu’ils connaissaient. Il n’y avait pas dans la salle, de pancarte : « Ne tirez pas sur le pianiste ! » Malheureusement, si tu avais vu cette sortie, ma gazelle…
Les deux gars, abasourdis, ahuris, ployant l’échine sous la pluie des projectiles, fuyant, poursuivis par une bande de fauves braillant.
Ça n’avait pas arrangé les choses. Tout le monde criait, tempêtait, hurlait : « Allo ! prompto … » Les malheureuses standardistes valdotaines frisaient la crise nerveuse. La salle enfumée était devenue un cabanon à fous. Les paquets de cigarettes se vidaient, tu sais, Nounouchette, en jetant les cigarettes à demi-consumées comme lorsque tu es de mauvaise humeur.
Monsieur Jacques Goddet, directeur général du Tour de France, était venu en personne prêcher le calme. Georges Briquet, sur les ondes, prévenait les directeurs et rédacteurs des journaux français qu’il serait prudent de ne pas compter sur les comptes rendus de leurs envoyés spéciaux.
Chacun commençait à en prendre son parti. Lachat écrivait un chant vengeur. « Papa » Huttier allumait sa cinquante-huitième cigarette. Jean Le Traon énumérait les éditions qu’il était en train de rater.
Alors, superbe, changé, chemisé de blanc, cravaté, le menton conquérant, entra Bébert. Tu connais, ma gazelle. Á cette époque, c’était Monsieur Albert Baker d’Isy. De la ligne d’arrivée, ses motards-téléphonistes avaient pu passer sa copie. Il avait rejoint son hôtel, s’était changé, avait écrit son papier pour la première édition du lendemain matin, et détaché de nos basses contingences téléphoniques, il venait demander son numéro à Paris.
On rigola, on chahuta, on chambra. Toujours superbe, Albert se dirigea vers les demoiselles du standard et demanda à une de ces filles aux yeux rougis, aux nerfs à fleur de peau, le numéro de « Ce Soir », à Paris. « Per favore ».
La demoiselle, à moitié morte de fatigue et d’énervement, enregistra son Turbigo 52.00.
Et pendant qu’on continuait de le chambrer, Bébert promenait son regard étonné sur la salle. Il n’eut pas le temps de méditer. La demoiselle du téléphone appelait.
– Prompto ! Signor, Turbigo, cabino quatro !
« Les lions de St-Irénée entrant dans la salle », comme écrivait l’autre, n’auraient pas causé plus de stupeur ! Nous regardâmes. Je t’assure, mon amour, je suis certain que pas le moindre soupçon de jalousie n’habita un seul d’entre nous. Au contraire, on bâilla d’admiration et le même sifflement exprima la même pensée : « Ce Baker, quand même, c’est bien le plus fort ! »
Admiration qui fit place à un immense éclat de rire. Albert surgit de la cabine, le front écarlate, les narines palpitantes, le menton agressif, hurlant, tempêtant, incendiant la malheureuse standardiste qui n’y comprenait goutte.
En fait de son journal parisien, Albert Baker d’Isy venait d’obtenir le 52 à Turbigo, petite ville piémontaise. Cinq minutes plus tard, Albert en rigolait avec nous. Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire d’autre ?
D’ailleurs, le lendemain fut un jour inoubliable. C’était journée de repos dans ce merveilleux cadre de Saint-Vincent-d’Aoste. Les communications téléphoniques rétablies. Les commandos turinois et milanais ayant repris les routes du Piémont et de la Lombardie. Mais surtout, Valdotains et Valdotaines se mirent en quatre pour nous faire oublier ces fâcheux incidents. Ah ! Nounouchette, cette dernière soirée dans le Val d’Aoste, en juillet 1949 …
Pourquoi fais-tu ces yeux et jettes-tu ta cigarette à moitié allumée, mon amour ? »
Dans le numéro d’avant Tour de France du Miroir, Roger Frankeur consacrait un article à une grande figure de la télévision : « Big Léon en selle pour le Tour ». Les plus anciens auront reconnu l’imposant (au propre comme au figuré) et populaire Léon Zitrone, journaliste polyglotte, reporter intarissable sur les événements mondains et les grands prix hippiques, animateur avec Guy Lux et Simone Garnier de l’émission culte Intervilles.
Coluche le pasticha dans un de ses premiers sketches, souvenez-vous de l’inénarrable procession télévisée style dernière ligne droite de Longchamp : « Eh bien, nous vous parlons depuis la petite chapelle de Sainte-Lorette-en-Vexois, où doit avoir lieu la remise des communions apostologiques sous le haut commandement de sa Sainteté Mgr Demont de Valmore … »

Blog Big Léon Zitrone

Big Léon, comme on le surnommait affectueusement, était chargé en cette année 1969 d’assurer les commentaires à la télévision en remplacement de Robert Chapatte après les mouvements sociaux de mai 68. Morceaux choisis de l’article :
« Fourbir ses adjectifs, affûter son lyrisme, ou polir ses imparfaits du subjonctif, ne seraient pas des images qui conviennent dans son cas, car tout cela est naturel et jaillit spontanément quand Big Léon est au travail.
Cette année, tant que Zitrone sera au créneau, pardon au micro, la Télé sera bien gardée, bien servie, bien défendue. Finies les indigences de l’an passé. Que diable ! Quand une aventure manque de sel, n’est-ce pas un peu la faute de ses commentateurs qui n’ont pas l’imagination de l’assaisonnement ou manquent des ingrédients du vocabulaire…
– À qui vont vos préférences, aux purs-sangs ou aux hommes ?
– Les chevaux sur le plan esthétique me procurent sans doute plus de délectation : c’est l’élégance, les couleurs, la soie … Les cyclistes c’est l’effort visible, la sueur, la laine … Vous comprenez ? … mais je sais aussi que le coureur va me parler, me confier ses impressions après le sprint final … Pas le cheval !…
… Léon se voit déjà décrivant l’épopée.
– Avouez que si Merckx se détachait dans le Tourmalet par exemple, ce serait un grand moment ! … On ne me ferait pas taire !... »
On en reparlera lors de la dix-septième étape ! Car, finalement, IL va partir ! IL, c’est bien sûr Eddy Merckx dont la sanction a été certes confirmée, mais la Ligue Vélocipédique Belge s’est pourvue immédiatement en un appel suspensif.
Le 56ème Tour de France part de Roubaix : « Habituellement, on y arrive pour la fin de la plus célèbre des classiques. Aujourd’hui, la course en part. C’est le monde à l’envers. Un peu comme si cette ville de Roubaix que notre mémoire écolière associe immanquablement à Lille et Tourcoing était devenue solitaire pour s’appeler Beyrouth. Dans l’enceinte d’une ancienne usine textile, plate et apparemment sans toit, les derniers préparatifs vont leur train.
Derrière une façade couleur du sang séché, là où l’on prenait la laine par un bout pour faire méthodiquement une pelote jusqu’à l’autre bout, le Tour dévide son organisation sans le moindre nœud. Tout est encore neuf et propre. Les drames qu’évoquent les murs cramoisis seront pour plus tard. Les querelles byzantines autour du doping se sont tues et les arabesques de la fantaisie demeurent inconnues. Le simple bon sens semble même exclu. Il fait en tout cas défaut aux C.R.S. qui réceptionnent notre voiture :
– Votre plaque ?
Sans la plaque officielle en question, tout véhicule fait figure d’intrus.
– Mais nous arrivons !
– Oui mais sans plaque, je ne peux pas vous laisser vous garer là.
– Alors comment pouvons-nous la chercher ?
Dialogue de sourds qui pourrait s’éterniser. La solution n’est pas plus facile à trouver que la manière pour les coureurs d’empêcher Merckx de gagner une épreuve taillée à la mesure de ses dons éclatants : cinq courses contre la montre alors qu’il est le plus fort dans cet exercice et toutes les montagnes de France alors qu’il voltige sur les pentes. Á peine si un esprit quelque peu perspicace parvient à déceler un seul signe favorable à l’un de ses nombreux adversaires. De Roubaix à Paris, le tracé dessine, en effet, une vague botte qui n’est pas sans rappeler celle que forme la péninsule italienne. Et l’Italie, c’est Gimondi.
La première épreuve du Tour consistait à escalader six marches. Celles qui permettaient à l’athlète et à sa monture de parvenir sur la plate-forme d’un camion d’où il s’élançait dans un curieux bruit de toboggan malmené par des fesses enfantines pour les dix kilomètres du contre la montre … »

Blog Prologue

Depuis 1967, était organisé un court prologue contre la montre pour attribuer le premier maillot jaune du Tour. Celui-ci long de 10,400 kilomètres semblait devoir échoir à … Eddy Merckx.
Ce jour, le vélodrome de Roubaix était en terre belge. La tribune face au podium avait été investie par ses compatriotes. « Eddy ! Eddy ! », son prénom fut scandé par les spectateurs debout frappant dans leurs mains. Ce sont les mêmes, deux heures plus tard qui siffleront Jan Janssen, maillot jaune au titre de son succès dans le précédent Tour. Ici, on ne lui pardonnait pas d’avoir soufflé l’an dernier la victoire au Belge Herman Van Springel et on lui criait : « Au contrôle ! » Il s’y mêlait aussi la vieille rivalité entre les Belges et les Hollandais et surtout le souvenir des déclarations très directes faites par Janssen après l’amnistie dont a bénéficié Eddy Mercx.
Dans sa chronique Une course et des hommes, voici ce qu’en disait le journaliste Raymond Pointu de Miroir-Sprint :
« Distingué par tous les pronostics, il a pourtant fallu que Merckx recherche une nouvelle évidence. Voilà un jeune homme de 24 ans qui ne semble connaître de l’arithmétique que le premier chiffre. Il raisonne tout avec des uns cardinaux et des premiers ordinaux. Son équipe s’étant vue désigner la première par le tirage au sort, il choisit contre tous les usages cyclistes de partir le premier et d’ouvrir ainsi la route du Tour. Le problème abstrait que pose l’épreuve se trouvait donc parfaitement imagé, avec Merckx premier partant et la coalition de ses opposants prévue en fin de soirée.
De la sorte agencé, le spectacle a tenu toutes ses promesses. Pendant plus de deux heures, le sémillant Eddy occupa de façon inexpugnable la tête du classement. Pendant de longs instants d’attente languissante, il s’agit moins pour ses suivants de chercher à le dépasser que de tenter d’arriver le moins loin possible de lui. Rien n’y faisait. Même pas les recettes originales que dispensait le docteur Maigre autour du camion de départ :- Toi, disait-il au Marseillais Chappe, tu devrais marcher à l’aïoli. Lui, il n’a jamais été aussi fort que depuis que je l’ai invité à Grenoble devant un tel plat.
Alors partit Altig. Ce que les Bracke, Poulidor, Pingeon (vainqueur du Tour 1967 ndlr), Ocaña, Janssen (vainqueur du Tour 1968), Gimondi (vainqueur du Tour 1965) et consorts ne parvinrent pas à faire sur un parcours plat offrant de longues lignes droites dans lesquelles un vent malin courait, ce monument de puissance de 32 ans réussit à le réaliser.
… De son propre aveu, il s’était « spécialement préparé » pour ce prologue. La formule est grosse de sous-entendus (il faudra se souvenir de cette remarque ndlr).
… Cependant que le vent était tombé et que la journée fraîchissait, il s’élança dans un rush sauvage et s’en vint ruiner l’espoir de Merckx de pénétrer en jaune en Belgique. »

Altig prologueBlog Merckx Prologue ombreBlog banderoles anti contrôles

Devant ce crime de lèse-majesté, faute de voir Eddy revêtu de la toison d’or, on craignait de l’acrimonie à l’égard des coureurs étrangers en traversant la Belgique, et en particulier vis-à-vis des Italiens et spécialement de Felice Gimondi. Dans son reportage dans Miroir-Sprint, Gilles Delamarre évoquait l’unité nationale belge derrière leur champion :« Nos confrères belges avaient même estimé nécessaire de lancer un appel au calme dans leurs colonnes. On n’est jamais trop prudent. On vit bien sûr quelques pancartes qui rappelaient les récents incidents et la suspension de Merckx : « Les Italiens ont volé le Giro à Merckx » disait l’une. Une autre, beaucoup plus emphatique : « Rodoni, tu es un Judas ».Une troisième était plus tournée vers l’avenir : « Eddy, prends ta revanche ». Mais jamais, les spectateurs qui formaient une véritable haie ne s’en prirent directement de la voix aux coureurs italiens. C’est qu’ils ne balancent pas entre le besoin irrépressible d’encourager Eddy Merckx et celui plus sous-jacent de huer Felice Gimondi. On ne peut pas en même temps applaudir et montrer du doigt. Mais la méfiance, pour ne pas dire plus, à l’égard des coureurs italiens est bien réelle. « Ce sont tous des truqueurs » m’a dit sans prendre de gants un Bruxellois. « D’ailleurs, ajouta-t-il, cela ne date pas d’hier. Du temps de Sylvère Maes ou de Romain Maes, on leur jetait déjà des clous pour qu’ils ne gagnent pas ». C’est un léger complexe de persécution qui n’a qu’un remède : une victoire dans le Tour. Une Flamande (« Les Fla, les Fla, les Flamandes, ce n’est pas mollissant », chantait le Grand Jacques ndlr), qui est à ranger dans le camp des excités, m’a avoué : « Je ne connais rien au cyclisme, mais si je pouvais reconnaître Gimondi lorsqu’il passera, je lui jetterais une tomate pourrie ». De toute évidence, aucun Belge n’a cru à cette « histoire de doping », et on en rend responsables les Italiens en général, et parmi eux les coureurs, et surtout Felice Gimondi. »

Blog Epicerie Merckx

Eddy Merckx devant l’emplacement de l’ancienne épicerie au départ du Tour 2019 à Bruxelles

Catastrophe : Woluwé-Saint-Pierre, qui espérait le triomphe de son enfant prodige (Merckx y avait passé sa jeunesse, son père y tenant une épicerie-charcuterie), assista déconfit à la victoire au sprint de Marino Basso … un Italien de l’équipe des saucissons Molteni ! Quand on sait le ressentiment que couvait alors toute la Belgique à l’endroit de tout ce qui venait d’Italie, après la ténébreuse affaire, on en mesurait la part d’inconvenance.

Blog Merckx en tete dans mur Grammont 1ere étape

Eddy Merckx fait le forcing dans le fameux Mur de Grammont

Blog Basso gagne à Woluwe

Antoine Blondin, déjà dans une forme « stupéfiante », manifestait verve et culture pour sa première chronique, élevant le débat :
« Vers 1932, un cortège comme on n’en voit plus que dans les récits d’enfants, ceux du moins que préfèrent les légendes réfugiées dans le temps à celles qui trouvent leur meilleure perspective dans l’espace, s’en allait débusquer de sa tanière Michel de Ghelderode, dramaturge brabançon, plein de souffle et de soufre. Il était composé du bourgmestre de Woluwé et de ses échevins ; l’objet en était de convaincre cet auteur ombrageux d’écrire à l’échelon de la localité un grand mystère du Moyen Âge, dans l’alternance des clairs-obscurs et des teintes violentes qu’il affectionnait.
Ghelderode prit le loisir d’une longue méditation tourmentée sur le parvis de l’église romane de Saint-Lambert, puis quelques mois plus tard, mit au jour une œuvre de plein vent d’une rare puissance, intitulée Marie la Misérable.
C’est l’histoire d’une jeune fille de Woluwé, Marie La Cluse, célèbre pour sa beauté et sa jeune noblesse, qui va se trouver accusée injustement d’avoir dérobé au seigneur local un calice en or, riche de prestiges stupéfiants. Elle sera proprement enterrée vivante à la diligence du prévôt. Quand on apprendra qu’une main criminelle avait tout simplement dissimulé le joyau dans les affaires de la demoiselle, le prévôt ne pourra que répondre : « Les preuves étaient flagrantes : elle devait être condamnée et exécutée. »
Il n’est pas indifférent de remarquer, aujourd’hui, que ce sont les mêmes autorités communales de Woluwé qui ont demandé aux organisateurs du Tour de France de leur composer une de ces apothéoses gothiques, avec bannières et figurants innombrables, dont le sport a le secret. Cette célébration avait essentiellement pour propos de consacrer la gloire de l’enfant du pays en lui offrant une tunique en or et, subsidiairement, de convier ses parents, ses amis, les ressortissants de la commune, de la province, de la nation aux joyeusetés d’une cité parée pour quelque gigantesque fête des Merckx.
On était au printemps dernier. Les chevaliers de la Table Ronde se mirent à l’ouvrage et nous tricotèrent aussitôt un ouvrage de leur façon. C’est l’histoire d’un jeune homme de Woluwe, Eddy Merckx, célèbre pour sa classe et sa jeune santé, qui va s’incarner lui aussi, à l’étonnement général, dans le rôle d’une victime abusée par les machinations de l’évidence. Accusé, puis condamné pour avoir recélé des produits stupéfiants qu’on avait découverts en fouillant des urines, il offrira au prévôt de l’Union cycliste internationale l’occasion de cette piètre justification : « Les preuves de sa culpabilité étaient flagrantes. »
Or il est communément admis qu’il y a là, également, comme un grand mystère et quasi moyenâgeux. Il y flotte au niveau des faits et du verdict un relent des procès de sorcellerie en plein XXe siècle. La présomption la plus généralement partagée est que Merckx a été dupé beaucoup plus que dopé.
On songe à la main criminelle … et puis l’on se dit qu’on abordera tout à l’heure aux rivages de cette Hollande dont le Rhin contenait de lourdes traces d’endosulvan … et que ce produit toxique, ce n’est pas elle qui l’avait mis en œuvre mais une main allemande (celle de Rudi Altig ndlr) … et que cette main même n’était pas criminelle. Le vélo trouve décidément ses répondants dans la science comme dans la fiction.
Pour en revenir à Merckx, plus heureux que Marie La Cluse, si on l’avait enterré lui aussi un peu vite, il n’a pas tardé à resurgir à tombeau ouvert. Cette renaissance, il l’a fêtée parmi les siens en se taillant dans le Maillot Jaune, une jolie brassière pour un néophyte à son premier jour de course.
Il est évident, que dans son cas, misérable ne saurait signifier ni coupable ni miséreux. »
Non, l’Antoine n’avait pas abusé du « jaune » : en effet, le tortueux règlement de la demi-étape contre la montre disputée en fin d’après-midi, avait rétabli les choses. Toute la Belgique endossait, avec son Eddy, le paletot jaune grâce aux 20 secondes de bonification glanées par l’équipe des cafés Faema.

Blog 1er étapeBlog clm par équipes 0Blog Altig déjoue les plans

Á propos de la seconde étape qui menait aux Pays-Bas, à Maastricht, Blondin, toujours inspiré, arbitre des élégances, qualifiait Merckx de dandy de grand chemin :
« Chez les champions, plus que chez quiconque, le prêt-à-porter se confond avec le prêt-à-partir. Ce dandy de grand chemin, en expectative devant sa garde-robe, pouvait légitimement hésiter ce jour-là entre quatre ou cinq ensembles différents. Rayon casquette, pas de question : elle serait jaune. Mais elle pouvait aussi bien s’harmoniser avec une casaque ton sur ton pour le petit soir, avec une casaque rouge et blanc brodée de l’inscription « Faema », qui signifie en latin « réputation », pour passer précisément inaperçue, ou avec une casaque blanche pour épater tout le monde. Seule manquait une casaque verte dont il s’était débarrassé la veille pour la donner au blanchisseur Basso, le sprinter glouton aux enzymes.
Eddy se contempla une fois encore au miroir de la course et sourit avec complaisance : il était non seulement l’étoile, mais le porte-maillots (calembour incompréhensible pour ceux qui n’ont pas emprunté l’avenue de la Grande-Armée, à Paris).
« Couvre-toi, lui répondit sa femme, ça va chauffer. »
Tout le monde oubliait que l’homme heureux est celui qui n’a pas de maillot. Particulièrement le jaune qui est comme tunique de Nessus et consume celui qui le porte.
Dans le même temps, cette tunique de Virlux, du nom du beurre qui permet au leader de la course de faire le sien, était ardemment convoitée par deux personnages qui allaient casser la baratte et transformer l’étape en écrémeuse.
Ce fut d’abord Rudi Altig comme en ses plus beaux jours, le torse haut, l’œil phosphorescent, poussant des cris de guerre à la Kubler pour rameuter ses compagnons d’échappée comme on lance une commande : « Et un Rudi beurre … un ! »
Si bien que les vieux experts boucanés sur le bord de la route s’appuyaient sur leur fourche pour le regarder passer, juger du coup, supputer de la moisson et, sans accorder à l’entreprise toute son ampleur, convenaient à tout le moins : « Voilà un Rudi vert qui s’annonce… », signifiant par là qu’Altig allait prendre des options sur le trophée par points.
Quant tout rentra dans l’ordre, ce fut au tour d’Eddy Schutz, le Luxembourgeois, d’affirmer ses prétentions, en prenant virtuellement ce maillot Virlux qui, malgré tout, ne sortait pas du Benelux.
Qu’à cela ne tînt ! Merckx prit le guidon par les cornes pour donner un grand coup sur l’étable et prouver, en donnant la chasse à Eddy, comprenne qui pourra, qu’un Eddy ne chasserait pas l’autre. Cette querelle de paletot se termina, elle aussi, par une veste. »
Pour le coup, Merckx céda son maillot jaune à son coéquipier fidèle Julien Stevens.
Et Antoine de conclure : « Brummel aussi faisait porter ses vêtements neufs par son valet de chambre, après avoir pris les mesures. Il fallait naguère aux champions des porteurs d’eau, il leur faut maintenant des portemanteaux. »

Blog Stevens intérimaire de MerckxBlog Stevens en jaune avec miss

En 1969, les misses à l’arrivée portaient les jupes courtes

L’Antoine (Blondin) est toujours aussi inspiré lors de la troisième étape de Maastricht à Charleville-Mézières … et pour cause :
« Durant cette étape placée sous le signe de deux buveurs sublimes, à travers le paysage contrasté des Ardennes où Arthur Rimbaud, régional de ce soir, entraînait jadis Paul Verlaine de tavernes en estaminets, sur les chemins de cette Wallonie vallonnée où un enthousiasme fortement imbibé faisait chavirer le badaud ivre, nous agitions précisément des problèmes de boisson.
Nous venions d’apprendre que trois coureurs italiens de l’équipe Molteni, dont le remarquable animateur est Michele Dancelli, avaient été frappés de cinq mille anciens francs d’amende et de trente secondes de pénalisation pour s’être fait ravitailler en liquide « par l’avant », au lieu de se laisser glisser en queue de peloton pour aller boire « par l’arrière », comme le stipule formellement le règlement…
… Enfin, a-t-on songé à ce qui doit se passer s’il n’y a plus ni avant ni arrière parce qu’il n’y a plus de peloton ou que, s’il en existe un, le coureur qui s’en est échappé, en solitaire, sera fatalement obligé de se ravitailler par l’avant puisque le peloton est, par définition, derrière lui. Le cas s’est présenté précisément entre Maastricht et Charleville et s’est terminé tout naturellement en queue de boisson.
Maintenant, vous me direz qu’on ne boit pas tout seul. C’est un fait. Il n’en reste pas moins que lorsque Timmerman, champion d’une marque de cigares hollandais (Willem II), après avoir pris dix-huit minutes d’avance à ses camarades, s’aperçut que son échappée pour être bidon n’en était pas moins altérante et exprima la bonne volonté de se laisser glisser en queue de peloton pour s’imbiber un peu, c’est dans le cigare des commissaires que je crus lire de la perplexité.

Blog Timmerman-Agostinho

On connaît la suite et les ravages de la tempérance : côte de Mont-Theux, côte de la Bouquette, côte de Deverdisse, côte de Pussemange etc… Elles se succédaient toutes, sauf les côtes du Rhône ou quelque petit bidon de derrière les Fagor, et Timmerman fut rejoint, dépassé.
Ainsi venait de se consumer, faute de liquide, si l’on veut me croire, l’homme aux cigares qui avait voulu faire cendre à part.
Cendre (et Meuse ndlr) aussi pour Basso, le plus rapide du lot, qui venant de se faire battre au sprint sur les bords de la Meuse par Leman, l’homme au nom de lac, et qu’on retrouvait au pied du podium dans l’ivresse de la rage. Le Basso ivre …Ô Rimbaud ! »

Blog Sprint LémanBlog Pas de fac à face Merckx Van Looy

Dans sa chronique Une course et des hommes, Raymond Pointu s’attache à un portrait du vieillissant Rik Van Looy :
« – Quand je vois que je ne marche pas bien dans le Ballon d’Alsace, j’arrête, sais-tu. Je rentre à la maison.
La maison, c’est Herentals où il a ouvert depuis le début de l’année, en association avec son beau-frère, un club hippique, c’est pourquoi Rik s’était un peu fait tirer l’oreille pour montrer le bout du nez à Roubaix. Á cause des fabricants de cigares Willem II qui ont dépensé beaucoup d’argent pour s’attacher ses services et qui tenaient à ce qu’il soit présent sur le Tour, 36 chevaux et 280 membres se trouvent aujourd’hui à l’abandon.
– Pour moi, cela aurait été mieux de ne pas faire le Tour pour préparer le Championnat du Monde.
Á 36 ans, il les aura le 20 décembre, et après avoir été comblé par une longue carrière entamée en 1949 chez les amateurs et 1953 chez les professionnels, il pense donc encore à un titre mondial : pourtant, depuis le début de l’année, il s’est presque contenté d’écumer les critériums et il me cite fièrement son palmarès de la saison. J’en suis confus pour lui.
– J’ai gagné neuf courses en Belgique, en France et en Hollande, ce ne sont pas des classiques mais des semi-classiques. Les coureurs qui y participent ne sont pas de grands coureurs mais de bons coureurs.
J’aborde maintenant un sujet épineux. Celui de Merckx.
– Nous sommes passés en Belgique. Presque toutes les pancartes étaient pour Merckx. Cela ne vous rend pas triste que l’on vous aie oublié si vite ?
Il proteste :
– J’ai plus de supporters que lui, sais-tu ?
– Encore maintenant ?
– Oui, oui, encore maintenant. Bien sûr, Merckx, il est un grand champion. On ne parle de lui que parce que c’est le Tour et qu’il peut le gagner. Il a des supporters, moi j’ai des sportifs qui m’encouragent.
Il est vrai que l’opinion belge a passionné le débat. Le pays a fait bloc derrière son champion. Seuls quelques anti-Merckx font courir à son sujet une histoire médisante. Il suggère discrètement que ce n’est pas un produit chimique qui a empoisonné les eaux du Rhin mais que c’est Merckx qui a fait pipi dedans.
Je risque une appréciation.
– Il est fort tout de même ce Merckx.
– Il vient tout seul. Personne en Hollande, personne en France, aucun jeune, en Italie Gimondi et c’est tout. Moi quand je suis arrivé, il y avait de grands champions.
Et le voilà qui rassemble dans sa mémoire avec un empressement douteux tous les noms célèbres du vélo, jeunes ou pas, qu’il a côtoyés au cours de sa carrière. C’est presque une anthologie du cyclisme.
Lui, est toujours là avec ses 1m 77, il ne sait pas très bien, ses 82 kilos l’hiver, ses 78 kilos en saison et ses 74 pendant le Tour. Il dispute encore des sprints sans prendre de risques. Il affirme d’ailleurs qu’il n’en a jamais pris. En excellente condition pendant les 150 premiers kilomètres, il souffre ensuite mais se retrouve en vue de la ligne d’arrivée. Une bouffée de jeunesse qui lui revient.
Aura-t-il beaucoup souffert sur la route fondue au soleil qui conduisait à Nancy ?

Blog Van LooyBlog Van Looy vers NancyBlog Van Looy en solitaire

Il se sera alors agi pour lui d’une souffrance joyeuse. Échappé dès le km 100, le vieil homme du peloton ravivait dans son sillage une traînée de souvenirs émus. En le laissant partir, les grands de ce jour lui rendaient-ils un dernier hommage ou le ravalait-il au rang d’un second plan ? Il est en tout cas certain qu’il s’éclipsa avec leur consentement tacite. »
Blondin, à son tour, lui fait une escorte … impériale :
« Hier, celui qu’on appelait naguère « Rik Imperator » a célébré à sa façon le bicentenaire de la naissance de Napoléon, en menant tambour battant sa campagne de France sur les champs de bataille de Bazeilles, de Montmédy et de Pont-à-Mousson. Après tant de jours « sans », Van Looy, débarqué d’on ne sait quelle île d’Elbe cycliste, allait vivre sur la route de Nancy des « Cent Jours » triomphants.
On imagine le coup de tonnerre et la panique dans le cérémonial qu’eût provoqué, il y a seulement trois ou quatre ans, sa sortie du peloton. Et l’on peut présumer qu’une certaine indifférence, sinon une certaine complaisance, chez ceux qu’il avait si longtemps terrorisés, préluda au dernier récital du vieux lion. Il peut être, en effet, tenu pour vraisemblable qu’on ne reverra plus un pareil spectacle sur le Tour de France et, sans doute, sur aucun autre chemin au monde. La foule, la caravane, et même ses adversaires ne s’y trompaient pas, qui baignaient dans l’enthousiasme déchirant des never more et savouraient l’entreprise comme un post-scriptum essentiel à une œuvre considérable, l’écho perpétré d’un message de maîtrise de soi et de domination….
J’envisageais fort bien Merckx et Gimondi, Altig et Poulidor consentant à l’ancêtre de 36 ans le loisir d’une apothéose qu’ils seront bien contents de se voir retourner dans quelque temps par les couches montantes, quand leurs derniers feux couveront sous la cendrée des vélodromes.
Mais non Pont-à-Mousson n’était pas Pont-aux-Dames. Le Tour ne passait pas par la Lorraine, avec ses cabots. La moyenne remarquable pour une telle distance, la course raccourcie de vingt minutes sur le meilleur horaire prévu en font foi. On pouvait mesurer en détermination et en aisance tout ce qui séparait l’échappée solitaire de Van Looy de celle d’un Timmerman, le jour précédent. La veille, c’étaient les autres qui avaient du retard, hier c’était lui qui avait de l’avance.
Quand celle-ci dépassa les douze minutes, on se prit à rêver que, emporté par son élan, Van Looy allait rejoindre Anquetil dont le propos quotidien, comme on sait, est de reconnaître l’étape du lendemain. Coureurs avant-coureurs, à la fois signes et symboles, les deux vieux rivaux eussent alors projeté dans l’espace l’épure exemplaire de toutes les étapes à venir pour l’édification des masses et des élites nouvelles.
Car il figurait assez bien le corrigé du champion, ce Van Looy puissant et délié, froid et rageur, escorté comme en ses plus beaux jours par l’apparat des photographes et des voitures, ressuscitant ses splendeurs passées sur un boulevard du crépuscule qui avait les couleurs de midi, et les rêvant peut-être.
Champion surtout, parce que dans cette région promise à l’audace, où le Téméraire jadis fit la loi, il courait le risque d’être le vaincu du jour là où il aurait pu se contenter de ne pas gagner l’étape…
Il nous remettait à l’esprit que l’éventualité de l’échec est le complément indispensable de l’exploit, qu’il en valorise la tentative et que, en dernier ressort, « l’important n’est pas d’être sage, c’est d’aller au-devant des dieux », comme l’a dit un poète qui ne sortit jamais de chez lui que pour aller à l’Académie française. Encore habitait-il à côté. »
Je ne sais pas si c’est à elle que Blondin pensait mais la citation appartient à la poétesse et romancière Anna de Noailles qui fut la première femme reçue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, au fauteuil où lui succéda Colette. Plus tard, l’Académie française créa un prix en son honneur.

Blog Poulidor reve en jaune

En tout cas, « un attentiste nommé Poulidor », que le dessinateur Pellos coloriait en jaune au moment des vœux de nouvel an 1969 en couverture du Miroir du Cyclisme, devrait s’en inspirer :
« Il y a ceux qui attaquent et ceux qui attendent. Des premiers on parle beaucoup, des seconds seulement pour regretter leur attitude. Sans les premiers, la course serait terne. Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne. Comme dans une certaine parabole, les derniers seront peut-être les premiers, derniers ne désignant dans ce cas que quelques-unes de la dizaine de personnalités de haut rang aptes à une victoire dans le Tour ;
Depuis le départ de Roubaix, pas une seule fois Raymond Poulidor n’a eu les honneurs de Radio-Tour. Pas une seule velléité d’évasion, mais pas non plus de crevaison, même les traîtres cailloux qui le mettaient en position difficile dans les moments les plus chauds le laissent pour l’instant tranquille.
Faut-il donc croire ce que Poulidor disait après sa victoire dans le Critérium des Six Provinces : « J’aborde le Tour très décontracté. Je n’y crois plus. J’ai été trop marqué par la malchance dans cette épreuve. Mais j’aime bien la disputer ».
C’est en tout cas l’attitude que Poulidor continue d’adopter. Il ne cache pas avoir été en difficulté les premiers jours. « Des étapes difficiles car la course a démarré très vite et je manquais de rythme ». Mais il affiche une belle santé. On le devine prêt à tous les efforts. Peut-être se sent-il débarrassé moralement du complexe du favori. Dans les pronostics, Merckx bien sûr, mais aussi Gimondi et Pingeon sont passés avant lui. Cela le réjouit : « Je n’ai pas à supporter le poids de la course. Je me repose sur Merckx ou Gimondi. Eddy Merckx domine vraiment la course. Il fait des efforts mais très facilement. Il sera dur de le détrôner. Moi je ne viens qu’au cinquième ou sixième rang, et, il y a beaucoup de coureurs qui comme moi attendent les étapes décisives ».
Attendre, le mot important est lâché. Mais là-dessus, Raymond a des idées très précises : « Attendre, ce n’est pas abdiquer. Dans la montagne, je peux profiter d’un contre. Vous savez, si attaquer c’est faire comme Pingeon, cela ne me tente pas, et il a failli être lâché deux fois hier et aujourd’hui. L’important c’est d’être à l’arrivée ».
Alors on attendra la montagne et plus spécialement le Ballon d’Alsace : « Ce Ballon, dit Poulidor, je ne le connais pas. En 1967, avec ce coup de barre que j’ai eu, je l’ai monté dans le brouillard, dans tous les sens du terme. Il y aura aussi cette étape de La Forclaz, très courte, qui sera dure. C’est là qu’il faut voir, je crois pouvoir faire encore des différences. »
Impayable Raymond qui ne changera décidément jamais ! Bien sûr, l’admirateur inconditionnel d’Anquetil que je fus ne peut que sourire devant les propos du brave champion Limousin. Depuis que Maître Jacques a renoncé à courir le Tour, Poulidor a trouvé sur son chemin, un Gimondi, un Aimar, un Janssen et même ce Pingeon qui attaque inconsidérément, pour lui interdire la gloire avec le maillot jaune !
Et ce n’est pas son directeur sportif Antonin Magne dit Tonin le Sage qui l’aide à forcer sa nature : « Je me souviens très bien de Garrigou, j’étais encore un gosse. Il a fini 2ème, 3ème et 2ème, et encore 2ème. Et puis, il a fini par le gagner son Tour. Pourquoi pas Raymond ? »
Á l’occasion de l’étape Nancy-Mulhouse, au programme du concert « blondinesque » est inscrit le fado du fada, hommage au coureur portugais Joaquim Agostinho de l’équipe Frimatic-De Gribaldy :
« Quand elles le voient passer en exergue de la course, ce qui arrive de plus en plus souvent, les personnes du sexe, depuis les buralistes oxygénées jusqu’aux fillettes des écoles, s’exclament à l’envi : « Pouah ! Qu’est-ce qu’il a bruni … Pouah ! Qu’est-ce qu’il est velu … » Et les bonnes sœurs se signent.
Ce diable d’homme qui mène, qui mène le diable à quatre, c’est le Portugais Joaquim Agostinho, et, pour avoir le privilège de partager sa compagnie, lorsque le caprice lui vient de sortir de sa boîte, nous pouvons vous dire qu’il est très beau sur une bicyclette et que ses fugues fuligineuses épousent la trajectoire d’une détermination des plus classiques jointe aux plus aberrantes aspirations.
Que les bonnes sœurs se rassurent : si l’on doit retrouver, quelque jour, un homme les bras en croix sur le bord de la route, ce sera lui … »
Le pauvre Antoine ne pensait malheureusement pas écrire si juste : une dizaine d’années plus tard, l’infortuné Joaquim décéda, suite à une terrible chute après avoir percuté un chien lors du Tour de l’Algarve.
Continue Antoine : « Jusqu’à cette issue, malgré tout improbable (eh non ! ndlr), chaque fois qu’Agostinho demandera voix au chapitre les suiveurs considèreront désormais que c’est un chapitre à suivre.
Les Portugais qu’une certaine vocation de l’ennui (la saudade ndlr), considéré comme un produit local, a incités à sillonner le monde et qui ont fourni à la civilisation ses plus grands navigateurs, n’avaient malgré tout jamais remporté une étape du Tour de France. Cette lacune au palmarès de l’aventure est comblée depuis hier. L’entrée dans les Vosges devait à la légende cette image d’Épinal.
Joaquim n’avait pourtant, en apparence, rien d’un de ces conquistadors qui s’élancèrent naguère, comme un vol de gerfauts (sic José-Maria de Heredia ndlr), fatigués de porter leur misère hautaine. Sa misère tenait dans une inexpérience à peu près totale (il n’a découvert la bicyclette que depuis deux ans) et dans son ignorance du français (il n’a pas ouvert la bouche depuis le départ). 
Il faisait plutôt très coureur local et idole du village. D’un village où l’on ne passerait jamais. Comme chaque jour délivre son contingent de régionaux de l’étape, lui était tous les jours le régional du dépaysement. On aurait dit que ses directeurs sportifs ne l’avaient engagé que sur la foi d’une mode qui veut que les domestiques portugais soient très recherchés … »

Blog Nancy-Mulhouse 1Blog First Plan 2Blog First Plan 3

Dans sa chronique de Miroir-Sprint, Raymond Pointu évoque l’autre héros de l’étape vosgienne, un Breton qui endosse le maillot jaune :
« N’aurais-je vu que la mine de Letort dans ce Tour de France que je serais déjà comblé. Dans sa chambre mulhousienne, il présentait le visage un peu niais du bon élève survenu par mégarde à la première place devant l’éternel prix d’honneur. Il gardait au coin des lèvres qui s’étirent pour laisser passer l’inégalable accent de Plancoët le pli de l’embarras sur lequel un sourire futé s’était posé. Le bonheur était derrière, souterrain. Un bonheur profond et précieux qui lui faisait manipuler le maillot jaune comme la chose la plus rare. Enfin, il se détendit et laissa échapper son soulagement : « Ça récompense ! »

Blog Letort en jaune

Le gars Désiré portait depuis deux ans un poids de rancœur. Quatrième au classement final de l’épreuve en 1967, il était ensuite devenu champion de France mais avait connu l’infamie de la disqualification pour doping. Le maillot tricolore perdu sur les tapis verts de la F.F.C. lui avait gâté ses saisons suivantes. Il ne s’en consolait pas. Cette année même, rendu débile par les 40°5 d’une forte angine, il avait dû poser le pied dans l’avant-dernière étape de la Vuelta. Á peine si l’on avait constaté son renouveau dans le Critérium des Six Provinces. Le jaune le réhabilitait en même temps qu’il délivrait les mécanos de chez Peugeot d’un pari risqué. Cependant que Plancoët n’en revenait pas de sa fortune, ils rasaient avec empressement une barbe qu’ils avaient promis de garder tant qu’un des leurs ne se serait pas transformé en bouton d’or.
Par la suite d’une selle récalcitrante, ils auraient aussi bien pu concurrencer jusqu’à Paris le système pileux de Karl Marx ou de Castro. Marquant étroitement Eddy Merckx, Letort occupait, en effet, une position avantageuse dans le col de la Schlucht lorsqu’il brisa son siège. Il perdit beaucoup de temps, mais descendeur intrépide, il refit rapidement son retard avec la complicité d’un motard qui m’avoua à l’arrivée : « Il a fait du demi-fond ! »
Néanmoins, sans ce coup du sort, il n’est pas douteux, c’est lui qui l’affirme, qu’il aurait accompagné notre Portugais Agostinho et l’Alsacien Grosskost dans leur déboulé vertigineux. Une descente qui fit dire à Félix Lévitan que c’était la plus belle dont il avait été le témoin depuis sa présence sur le Tour. Belle et rapide, mais aussi risquée et dangereuse en raison des premières gouttes de pluie que le ciel nous versait depuis notre départ. Cet Agostinho, qui découvrait la montagne, aurait d’ailleurs fait pâlir de jalousie Ferdi Kubler soi-même, le plus casse-cou des fonceurs du passé, si une comparaison avait été possible.
Avant que les coureurs n’entreprennent cet exercice périlleux, l’Espagnol Aurelio Gonzales s’était retrouvé ensanglanté sur le bord de la chaussée. Il était tombé alors qu’il remettait son bidon en place, et maintenant il était là, plein de sang et de larmes, les jambes agitées convulsivement par la douleur … »

Blog chute GonzalesBlog Drames entre Mulhouse et Ballon

Vendredi 4 juillet, se profilait la première grande bataille du Tour avec l’arrivée au sommet du Ballon d’Alsace. J’y étais avec mon regretté frère, à quelques mètres de la stèle qui rappelle l’exploit de René Pottier premier roi de la montagne du Tour en 1906.
Bataille, y eut-il vraiment ? Inévitablement, je demande à Antoine Blondin d’établir un Bilan d’Alsace : « Précédé par l’Allemand Rudi Altig comme par un appariteur à chaîne –à chaine de bicyclette et à chaîne de montagnes- le Tour s’avançait par monts et par Vosges d’une pédale circonspecte vers le pied du Ballon d’Alsace.

Blog Merckx et Altig au Ballon

Pour le commun des mortels, un ballon d’Alsace, c’est précisément un verre à pied de première catégorie rempli de vin blanc. Pour nous, hier après-midi, contrairement à l’habitude qui l’imprègne d’un climat détestable, c’était le premier chaudron du sorcier aux dents longues, où nous allions prendre un avant-goût de la soupe qu’Eddy Merckx nous mijote. Eh bien ! disons tout de suite que la soupe est bonne mon (classement) général … et que les autres sont pour l’instant à ramasser à la cuillère.
Tous les calculs et toutes les énergies convergeaient donc, au départ de Mulhouse, vers ce test-match révélateur, véritable ballon d’essai. On venait de passer deux ou trois cols d’appellation incontrôlable (Hettenfluh, Silberloch, Hannenbrunnen, Herrenberg ndlr), les montées et les dégringolades abruptes se chevauchant en un toboggan continuel qui réclamait des concurrents une forme ascendante, ce qui est la moindre des choses, mais où, paradoxalement, une forme descendante ne faisait pas mal non plus. Soudain, il apparut que la tension, elle aussi, se mettait à monter à l’intérieur de la course et que les ingrédients de l’exploit ou de la défaillance se trouvaient rassemblés, avec pour excipient en quantité suffisante la fatigue déjà accumulée par la débauche d’efforts accomplie par le gros de la troupe depuis quelques jours. Certes, ce n’était pas encore la guerre déclarée mais, comme on dit en langage diplomatique, c’était déjà l’escalade. Le Maillot Jaune Letort et son copain d’équipe et de régiment Delisle, les dégourdis de la cinquième, essayaient d’occuper le commandement de cette sixième étape avec un zèle fébrile de squatters. On se réjouissait qu’il fît beau, sachant que les sinus de Pingeon l’empêchent de mettre le nez à la fenêtre lorsqu’il fait mauvais temps.

Blog Delisle Letort en jaune

Le champion de France Raymond Delisle et le maillot jaune Désiré Letort

On revivait, comme un cauchemar heureusement dissipé, les stations du calvaire de Poulidor, dans ce même décor que l’orage torturait à l’époque, et que l’on puisait dans son assurance discrète des raisons d’espérer qu’à trente-trois ans, l’âge du Christ, il allait enfin connaître une Passion à rebours…
… Toutes ces données, qui font du Tour de France à la fois une ville ouverte et un vase clos, un vase communicant et une cité fortifiée derrière ses intérêts, ses ambitions, ses illusions, furent soudain balayées par deux événements diamétralement opposés … », dont je me souviens encore aujourd’hui distinctement et que j’avais immortalisés sur quelques diapositives.
« Le premier fut la chute d’Ocaña dans la descente du col de Herrenberg, à l’instant que nous l’envisagions au rang des meilleurs. Ce champion est cher à notre cœur pour sa classe, sa race, sa gentillesse. Il a été formé au Stade Montois par le propre beau-frère de Guy Boniface et, autour du foyer, retentissaient naguère encore les échos contrastés de la pelouse et de la route, comme si le débouché naturel de l’une devait aboutir à l’autre. Le Tour, où il faisait des débuts étincelants, passe cette année à Mont-de-Marsan. Ocaña a terminé l’étape, par quel miracle incroyable, poussé, porté plutôt par cinq de ses camarades, soudés pour la circonstance en mêlée de rugby, avant de tomber dans une sorte de coma la ligne franchie. Et on l’eût dit, tant il ruisselait de sang, monté sur « cycles Dracula ».

Blog Ocana chute Ballon d'Alsace Tour 69Blog Ocana Ballon d'Alsace

Le second événement tient tout naturellement à Eddy Merckx, l’homme dont le maillot demeurait d’une blancheur immaculée à l’instant qu’il assénait à ses adversaires l’affront que leur réserve à l’ordinaire l’homme au marteau, et c’était moins un avènement qu’un événement ou, mieux, une confirmation.
Tout compte fait, le ballon d’Alsace, hier, c’était effectivement un coup de blanc. »
Je précise qu’à l’époque, le maillot blanc ne récompensait pas, comme aujourd’hui, le jeune le mieux classé, mais le coureur en tête d’un combiné des classements général, par points et du meilleur grimpeur.

Blog Ballon d'Alsace jusqu'à la lieBlog Tour 1969 Merckx et Altig dans Ballon d'AlsaceCycling - Eddy MerckxBlog Merckx en jaune au Ballon

Sans être redondant, il me faut vous livrer quelques extraits de Gilles Delamarre dans Miroir-Sprint sur le courage de Luis Ocaña :
« « Portez cet homme, portez cet homme ! » En haut du Ballon d’Alsace, Eddy Merckx était arrivé depuis 17 minutes. C’est beaucoup plus qu’il ne lui en faut pour effacer quelques gouttes de sueur et avoir l’air de sortir d’une quelconque promenade dans la campagne vosgienne. Celui qui criait cet ordre surprenant, c’était le docteur Maigre dont on aura tout dit en disant que dans chaque coureur, il voit d’abord l’homme. Et l’homme au bord de l’évanouissement qu’il fallait porter vers l’ambulance et l’oxygène, était l’un des favoris du Tour de France, Luis Ocaña. Il était tombé au 64ème kilomètre, se retrouvant allongé face contre terre sur les rugueux gravillons.
C’était déjà un miracle que les voitures suiveuses aient pu l’éviter dans leur course folle vers le bas du col de la Bresse. « Gimondi devant moi a fait un écart. En voulant l’éviter, j’ai roulé sur l’herbe, un poteau m’a renvoyé sur la route et je suis tombé » dira-t-il beaucoup plus tard. Plus tard, car sur le moment, il était pratiquement inconscient. Le docteur Maigre, aussitôt accouru, le remet sur pied et juge qu’il n’y a aucune lésion grave. « Mais il est couvert de plaies et de bosses. » Ouvert au menton, il a le visage en sang. La main gauche est atteinte, les deux jambes aussi. On fait faire quelques mouvements à Luis Ocaña et on le remet sur son vélo. « Sinon, je ne sais pas si je serais reparti ».
Mais une fois reparti, quel homme ! Luis Ocaña est brun, mince, très élégant. Il a l’œil noir du Castillan. On savait cet ancien équipier de Raymond Poulidor – quel regret de l’avoir laissé partir – redoutable. Second de la Vuelta derrière Pingeon, le coureur de Mont-de-Marsan avait su profiter du marquage attentiste de Bracke et de Poulidor pour leur souffler le Grand Prix du Midi-Libre après avoir attaqué dans la montée de Font-Romeu. Depuis le départ de Roubaix, il avait été de tous les bons coups et souvent à la pointe du combat. Avant sa chute, il était douzième à 56 secondes seulement du maillot jaune Letort. Et cette grande classe qu’on pressentait, on en eut la splendide révélation dans l’adversité. Luis avait été attendu par tous ses équipiers. Mais c’est lui en sang qui mena la chasse, qui rattrapa un grand nombre de coureurs. C’est dans le Ballon d’Alsace qu’il paya son effort. Malgré le soutien de ses équipiers qui le hissèrent littéralement au sommet : deux à gauche, deux à droite et un cinquième pour l’asperger d’eau. Les commissaires ont estimé que Manuel Galera, Lopez Rodriguez, Perurena, Gabica et Santamarina avaient seulement empêché leur chef de file de tomber mais ne l’avaient pas poussé. Un heureux dépassement de la lettre. C’est donc ce cortège qui arriva au sommet du Ballon… »
Hors ce drame, au sommet du Ballon d’Alsace, mon frère déçu par le manque d’ambition de Poulidor, moi orphelin d’Anquetil qui préparait son dossier de retraite, nous avions compris que la planète cyclisme allait devoir courber l’échine sous le joug totalitaire du « merckxisme ».

Blog Pellos Merckx détaché contre tous

Ce soir-là, neuf coureurs, arrivés hors des délais, furent éliminés, parmi lesquels « l’empereur d’Herentals », Rik Van Looy, qui avait jeté ses derniers feux l’avant-veille sur la route de Nancy.
Poupou le fataliste présentait l’excuse d’avoir connu des ennuis mécaniques avant de crever … presque comme d’habitude, ajouterais-je ironiquement.
Six étapes seulement ont été courues et pourtant, « au sommet du Ballon d’Alsace, l’accablement le plus lourd pesait sur les coureurs et les journalistes mêlés. Les premiers s’inquiétaient sans plus tarder sur les possibilités de se reconvertir. Quant aux seconds, suçant activement leurs stylos pour en extraire une inspiration hypothétique, ils se désespéraient en ces termes : « Le spectacle est terminé », « Le roi Eddy Ier a tué le Tour », « Il prend le maillot jaune trop tôt », « Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir écrire pendant 15 jours ? ». »
Un entrefilet de Miroir-Sprint révèle la perplexité des organisateurs du Tour qui ont tout fait pour que Merckx soit au départ de leur épreuve. Ils craignent que la supériorité écrasante du champion belge fasse baisser l’intérêt de la course. Aussi, l’état-major du Tour envisagerait pour le relancer d’offrir une prime exceptionnelle au second. Ce ne serait pas la première fois qu’une telle mesure serait prise. En effet, en 1952, Fausto Coppi jonglant littéralement avec ses rivaux, le directeur du Tour Jacques Goddet, pour redonner un peu de tonus à la course, avait délié les cordons de la bourse pour pousser les coureurs à se battre pour la deuxième place. Ce fut le regretté Belge Stan Ockers, mort quelques années plus tard dans un vélodrome, qui, second au Parc des Princes, empocha la prime.
Le lendemain, sur la route de Thonon-les-Bains, une des notoires victimes de l’ « Opération Ballon d’Alsace », le Français Roger Pingeon, vainqueur du Tour 1967, montre qu’il ne consent pas à abdiquer comme ça. Mais la réplique de Merckx est prompte.

Blog Pingeon réagit vers DivonneBlog Merckx gagnant Pingeon refuse d'y croire

C’est le plus petit coureur du Tour, l’Espagnol Mariano Diaz (1m 62), qui l’emporte à Divonne en réalisant la plus longue échappée (190 km) depuis le départ de Roubaix. Le cliché est cocasse : le peloton, qui a encore un tour d’hippodrome à accomplir, assiste au succès du coureur ibérique de l’équipe Fagor.

Blog Mariano Diaz vers Divonne

Autre image étonnante qui fait le bonheur des photographes : Joaquim Agostinho, moins heureux que l’avant-veille, victime d’une chute, franchit la ligne avec son vélo en pièces détachées.

Blog Agostinho à pied à Mulhouse

Il n’y a pas de journée de repos sur ce Tour de France, cependant, chers lecteurs, après toutes ces émotions, je vous laisse souffler sur les bords du lac Léman !
Á suivre…

Pour vous faire revivre ce début de Tour 1969, j’ai puisé dans les chroniques d’Antoine Blondin du quotidien L’Equipe, ainsi que dans les Miroir-Sprint et Miroir du Cyclisme spéciaux consacrés au Tour.

Publié dans:Cyclisme |on 8 août, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1959 (2)

Pour « mieux comprendre », lire le billet consacré à la première partie de ce Tour de France :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/22/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-1/

Chers lecteurs, j’espère que vous avez profité pleinement de cette journée de repos à Bayonne, au confluent de la Nive et de l’Adour. En principe, sur le Tour de France, quand les Pyrénées se profilent à l’horizon, les choses sérieuses devraient enfin commencer.
La dixième étape conduit les coureurs à travers les départements des Basses-Pyrénées (de nos jours, Pyrénées-Atlantiques) et des Hautes-Pyrénées avec, à une trentaine de kilomètres de l’arrivée à Bagnères-de-Bigorre, l’ascension du Tourmalet, le premier grand col de ce Tour.
Ce n’est donc pas étonnant qu’avant de reprendre la route, Maurice Vidal nous joue une petite sérénade à Federico Bahamontès :
« On nous a changé notre Castillan. Il n’a pas perdu une demi-heure sur les pavés du Nord, il n’a pas menacé d’abandonner à chaque étape. Il est sérieux comme un pape (et en Espagne, ils sont diablement sérieux !). Il suit Gaul comme son ombre, ce qui lui vaut d’ailleurs d’être associé à lui dans les chasses contre les Français et les Italiens…
… On appréciera que ce soit dans un restaurant basque que Federico ait reçu la sérénade, des mains de compatriotes musiciens aux magnifiques costumes. Ah ! il fallait le voir, Fede !
Je tiens sa tête pour la plus belle qui puisse se voir dans le peloton. Il est vrai que j’aimais aussi celle de Fausto Coppi, pour une noblesse différente, certes, mais bien réelle. Federico a le masque anguleux et fier, des yeux où la gentillesse se mélange à l’orgueil, des dents de loup (un beau plateau de trente-deux dents), et un rire merveilleusement enfantin.
On ne peut s’empêcher de le voir en pantalon collant de danseur, talons hauts et chapeau plat à bandeaux, scandant de ses mains osseuses et nerveuses une mesure impossible à saisir pour tout étranger à la péninsule ibérique. Et, ce soir-là, nous n’étions que quelques-uns à le voir, tambourin en mains, la tête baissée ou relevée par un sourire, les yeux noyés dans la musique, voguer à petits coups secs sur le rythme d’un flamenco.
Ce ne fut pas long, pas assez long. Mais il y avait dans cette courte scène, tant de noblesse, tant de beauté nue, que c’est cette dernière image de l’Aigle de Tolède que je veux emporter en partant pour ces Pyrénées où nous espérons enfin rencontrer à nouveau le coureur de grande race qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. »
Je souris, sensiblement, à la même époque, je m’amusais des espagnolades de Marcel Amont, originaire de la vallée d’Aspe voisine, chantant le combat épique d’un toréro de fortune Escamillo contre une mouche ! Olé !
En cette première étape de montagne, Bahamontès et Gaul se contentent d’un petit numéro de duettistes des cimes en distançant les favoris Baldini, Anquetil, Rivière, Bobet et Anglade d’une minute et demie. Simple avertissement sans trop de frais !

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Antoine Blondin consacre sa chronique quotidienne au Passage avide connu par un autre favori Vito Favero vainqueur de l’étape de Namur :
« Dans la montagne, s’il y a beaucoup à gagner, il n’y a surtout pas de temps à perdre. Dans la panique qui saisit le coureur en perdition sur la pente, toutes les bouées sont bonnes à prendre.
Sur cette même route de Bagnères nous en eûmes une démonstration d’école, prodiguée par l’Italien Favero, qui avait ter¬miné second du Tour, l’année précédente, derrière Charly Gaul. L’homme se distingue de l’animal en ceci qu’il est doué d’arrière-pensées. Ayez confiance en lui : on peut exiger à l’intérieur ce que l’on ne voit pas à la devanture. Quand Guillaumet, en perdition dans la cordillère des Andes, déclara à son retour : « Ce que j’ai fait, une bête ne l’aurait pas fait », nous le croyons d’autant plus volontiers que ses actes sont chargés de sens et de prix. La signification est un des privilèges de l’espèce.
Nous avons pu mesurer aujourd’hui, en traversant les Pyrénées, le merveilleux double fond de la nature humaine. Nous accompagnions l’Italien Favero. Échappé depuis le matin, il était l’un des seuls favoris éventuels à avoir franchi le mur de la méfiance que les grands ont élevé en tête du peloton. Ce Vénitien se promenait avec plus d’un quart d’heure d’avance sur ses concurrents. Les premiers lacets du Tourmalet lui furent désastreux. Il se trouva non seulement rejoint, mais dépassé par ses camarades en l’espace de quelques kilomètres. Hagard, l’œil trémulant sous l’arcade, il montait à sa main, quand ce n’était pas à celle des autres, et semblait faire la quête sur les bas-côtés de la route où il évoluait en zigzags déconcertants. Une gloutonnerie l’habitait, qui réclamait son dû, sous forme de limonade et de bourrades efficaces. Les allègres montagnards, joignant l’utile à l’agréable, se prodiguaient autour de lui et l’escortaient au pas. On eût dit l’image même de la mendicité. Un filet de bave reliait son menton au cadre de sa bicyclette et, au train où allaient les choses, nous n’aurions pas été étonnés de voir une araignée tisser sa toile le long de ce canevas écumant. L’instinct de réclamer était plus fort que celui de donner. Toute pudeur et toute vergogne étaient bannies. On ne pouvait s’empêcher d’évoquer le Monsieur Perrichon de Labiche, qui n’était jamais si content en montagne que lorsqu’il lui arrivait d’obliger son entourage. Favero a dû faire bien des heureux en élisant les supporters spontanés vers lesquels il fonçait tout droit, la main tendue, la bouche ouverte.
Pour notre part, loin d’être tentés de le pousser, nous ne songions qu’à le retenir, cherchant une argumentation susceptible de le dissuader d’aborder la descente, ses périls réels, l’isolement à quoi sont promis les coureurs tout au long de leur dégringolade vertigineuse. Lui, paraissait ne rien entendre et poursuivait son cheminement insolite, comme le Pater des chapelets intercalés entre deux dizaines d’Ave Maria. Nous avions mauvaise conscience à sentir ce grain rouler sous nos doigts

Favero Tourmalet 2Favero Tourmalet 1

Nous franchîmes le col sur ses talons et ce fut la basculade. Alors, comme les faux aveugles qu’on voit plier bagage dans les couloirs du métro lorsqu’ils estiment avoir terminé leur journée, Favero se redressa soudain, avala un bon bol d’air et, avec une singulière ingratitude, se laissa plonger vers l’arrivée. La métamorphose fut si brutale que nous en ressentîmes le pincement de dépit que les meilleures volontés éprouvent quand elles ont le sentiment d’avoir été dupées. L’avidité, cette fois, s’avançait à visage découvert. Haut les cœurs et bas les masques ! Ce cul-de-jatte prenait ses jambes à son col. Nous avions envie de crier : « Remboursez ! » Autour de lui s’opérait une grande lessive qui projetait vers la vallée, et parfois plus rapidement qu’ils ne l’eussent voulu, des coureurs plus légers que des flocons. Favero, de son côté, reprenait contenance d’instant en instant, négociait ses virages avec une économie consommée et s’intégrait avec aisance aux divers orphelinats où s’était essaimé le peloton.
… Si je me suis cru tenté d’évoquer l’attitude de Favero, c’est dans une certaine mesure pour rendre hommage à un subtil talent de comédien. Ce qu’a fait cet athlète, il n’est que trop évident qu’une bête ne l’aurait pas fait. »
En arrière-plan de cette « stupéfiante » description digne de la commedia dell’arte, il faut y voir surtout les dégâts causés par l’usage abusif d’amphétamines. Rappelez-vous des prévisions funestes de Maurice Vidal sur le champ de foire de Blain au départ de l’étape contre la montre (voir billet précédent).
Mais la plus romantique histoire du jour appartient à Michel Vermeulin, coureur de la formation régionale Paris-Nord-Est, qui, en marge de l’attentisme des grands favoris, a su se glisser dans la bonne échappée et s’emparer du maillot jaune. Maurice Vidal en brosse le portrait :
« Michel, qui est né à Montreuil le 6 septembre 1964, fut un gosse heureux. Ses parents étaient des travailleurs sérieux, et ils étaient gentils. Ils lui offrirent un vélo pour Noël à l’âge de 2 ans, ce qui prouve qu’ils n’ont jamais gêné sa carrière. Lorsqu’il fallut travailler, il entra aux P.T.T comme télégraphiste. On dit aussi « bouliste » dans le métier. C’est la place où l’on débute, mais si le jeune télé est sérieux, il a espoir de franchir les échelons de l’administration …
Le père de Michel ne s’était pas mal défendu lui-même en vélo, et cela pourrait constituer une raison suffisante à son goût du sport cycliste. Mais la plus passionnée, c’était sa mère, laquelle, aujourd’hui encore, ne manque pas de suivre une course quand elle en a l’occasion.
Pourtant, ils ne poussèrent pas Michel dans cette voie. On peut être amateur de vélo enthousiaste, et rêver pour son rejeton d’un autre avenir. Mais le rejeton en question n’eut besoin de personne. Entre deux télégrammes, ça discutait dur avec le copain Dédé (André Le Dissez dit le facteur, quelque chose me dit qu’on en reparlera bientôt ndlr). Ce qui devait arriver, arriva : le jeune Michel se fit coureur cycliste. Il prit une licence à l’Étoile Sportive du Nord-Est (déjà). Sa première victoire ? Elle est datée puisqu’il s’agit du Prix du 14 Juillet. Ensuite, il remporta le Prix des Télégraphistes (pardi) en 1951. Cela lui valut comme premier prix un séjour de trois semaines à Cannes.
– Ça c’était chouette, dit Le Dissez. On était tous partants pour se mettre les orteils en éventail. On n’avait jamais vu la mer ! »
Moi j’avais déjà vu la mer, et pour cause, la Manche était à 50 kilomètres de chez moi, et j’avais déjà vu aussi Michel Vermeulin. Il avait gagné, quelques années auparavant, Paris-Forges-les-Eaux, une de ces nombreuses classiques amateurs qui, en ce temps-là, rayonnaient de la capitale à la proche province (Paris-Ézy, Paris-Évreux, Paris-Rouen considérée comme la première course cycliste de ville à ville). Allez savoir pourquoi, j’adorais les couleurs gris et orange de son club, l’ACBB (Athletic Club de Boulogne-Billancourt). Qui sait si je ne retrouverais pas des images de son sprint dans les films 9,5 mm que réalisait mon père.

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À Bagnères-de-Bigorre, maillot jaune oblige, Vermeulin a les honneurs de la station de radio Europe n°1 et Fernand Choisel vient lui donner une aubade dans sa chambre. Il doit choisir des disques :: « Celui-ci de Dalida pour ma fiancée. Et puis celui-là encore … Je peux en dédier un à ma mère ? Oui ? Alors, jouez lui une chanson de Luis Mariano … et pour finir « Qu’on est bien » de Guy Béart … ».« Qu’on est bien dans les bras d’une personne du sexe opposé/Qu’on est bien dans ces bras-là !/ Qu’on est bien dans les bras d’une personne du genre qu’on n’a pas … ». À l’époque, je ne pouvais émettre aucun avis (quoi que). Aujourd’hui, il paraît que l’on peut être bien aussi dans les bras d’une personne du genre qu’on a !

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L’étape suivante conduit les coureurs de Bagnères-de-Bigorre à Saint-Gaudens avec au menu l’ascension des cols d’Aspin et de Peyresourde.

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« Nous ne venons pas chaque année à Saint-Gaudens, et c’est somme toute assez dommage, car la population est chaleureuse, et il y a tout autour de la ville de charmants petits bourgs comme Loures-Barousse ou Barbazan, où le séjour constitue un oasis d’autant plus apprécié qu’il était plus nécessaire … »
Pour bien connaître la contrée, je ne peux qu’adhérer aux propos de Maurice Vidal qui a choisi pour sa chronique bihebdomadaire de rendre visite au leader de l’équipe Centre-Midi, le champion de France en titre Henry Anglade lequel semble jouer dans la cour des Grands.
Antoine Blondin préfère braquer un dernier (?) coup de projecteur sur un ancien vainqueur du Tour, le populaire Jean Robic, à l’occasion d’un événement cocasse, non loin de Luchon.
« Personne n’a jamais su m’expliquer l’harmonie préétablie qui existe entre certains tempéraments de coureurs et les accidents de terrain qu’ils ont élus pour cadre de leurs exploits. On voit mal pourquoi Louison Bobet ne s’exprime jamais mieux que dans l’Izoard et pourquoi Jean Robic, aussi breton que le précédent, s’accomplissait parfaitement dans les Pyrénées. Il y a là matière à une méthode du climat qu’on aimerait voir développer un jour par un Monsieur Taine du grand braquet.
En revanche, il nous paraît tout à fait dans l’ordre naturel du monde que le drame, ou du moins la tragi-bouffonnerie, rejoigne parfois l’apothéose et qu’un champion vienne finir sa carrière sur les lieux mêmes où il a trouvé sa consécration. C’est sur la scène de son théâtre, dans le fauteuil où il a créé Le Malade imaginaire, que Molière s’écroule. C’est dans cette étape tronquée, succédané des Pau-Luchon d’autrefois où il connut la gloire, que Jean Robic a touché le fond. Il est étrange de voir comme les choses se bouclent dans le Tour de France.
Depuis le départ de Mulhouse, Robic qu’on attendait au tournant nous a étonné. Ses 38 ans, son visage boucané, sa calvitie, sa petite taille, sont désormais aux antipodes de l’image qu’on se fait d’un coureur. Le dernier mot n’appartient plus désormais aux Quasimodos argileux, ni aux farfadets branchés sur les sciences occultes, mais aux athlètes bien tempérés, cajolés comme des cantatrices par leurs soigneurs et par leurs équipiers…
… Or Robic, dont la condition humaine fut toujours marquée par des incidents extraordinaires et qui porte le mot flamboyant de « fatalitas », tatoué dans le subconscient, a été, aujourd’hui, le héros d’une péripétie qui a dû l’arrêter définitivement dans le sentiment que cette planète n’était pas faite pour lui. Après avoir rencontré, au long de son existence, des arbres, des rochers, des concurrents et même des photographes, ayant télescopé sa douloureuse carcasse contre tout ce que la nature et le caprice des hommes dressent sur la route d’un coureur cycliste, il s’est mesuré, cet après-midi, à un train de marchandises, étonnante épreuve de force où le fluide quasi mystique qui l’alimente, sa hargne superbe, faillirent obtenir raison.
Nous quittions précisément les Pyrénées duveteuses qui furent le fief de Robic et abordions les vallonnements du Comminges qui en sont l’antichambre. Notre homme pouvait à bon droit se sentir encore chez lui et se donner des airs de raccompagner quelques amis jusqu’à la porte. Ils étaient une vingtaine et lui qui marchait en serre-file, comme une souris accouchée par la montagne. D’autres pelotons les précédaient, que nous aurions pu accompagner, mais celui-ci possédait un cachet particulier à base de nostalgie et de réminiscence. Nous avions bien l’impression que Robic, dont le visage en course est celui d’une Mater Dolorosa qui aurait séjourné chez les Jivaros, si tant est qu’une tête réduite puisse être en même temps une tête enflée, était abîmé dans une méditation sur les splendeurs anciennes. Peut-être fut-ce là ce qui le perdit.
Le passage à niveau d’Antignac (on dirait un titre de Pierre Benoit) ne rejoindra pas la forge de Sainte-Marie-de-Campan chère à Eugène Christophe dans la topographie légendaire du Tour. Il fut néanmoins le lieu d’un spectacle délirant. Un tronçon de la caravane, bloqué par les barrières fermées, provoqua spontanément le méli-vélos habituel. Le train arrivait, Jacques Goddet fit les gros yeux et le train s’immobilisa comme le taureau dominé par le matador. Las ! Un garde-barrière sourd remit tout en question en soufflant dans une petite trompette. Le train s’ébranla. Les compagnons de Robic, se bousculant au portillon, parvinrent à traverser la voie devant les roues de la locomotive. Robic, tiré par le maillot, relégué au fin bout de la queue par une hargne de commères au seuil d’une crémerie, ceinturé par les officiels, fut le seul à regarder passer le train des autres sans pouvoir suivre le train des siens. L’écume et l’injure aux lèvres, pitoyable et grandiose comme l’individu qui se débat sous l’emprise de la camisole de force, il perdit quatre minutes, un Sahara dans le temps à l’échelle de la course, et se retrouva seul …
… Robic mâcha cette manière d’adieu entre ses mâchoires crispées et, dans un mouvement rageur du buste, se tourna vers les Pyrénées qu’il ne traversera sans doute plus à bicyclette et nous pûmes déchiffrer la détresse non feinte d’un fils qui ne retournera jamais chez sa mère.
On lui a attribué, ce soir, la prime de la malchance qui s’assortit d’un billet de la Loterie nationale : là aussi, la roue tourne. »

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Un coureur de l’équipe de France a franchi le premier la ligne à Saint-Gaudens. Ce n’était sans doute pas celui qu’on attendait : en effet, malgré l’ascension de deux cols, c’est le sprinter André Darrigade qui a remporté sa 14ème victoire d’étape sur le circuit automobile du Comminges (il n’est plus qu’à 3 unités du record de Charles Pélissier) réglant un groupe de 25 coureurs comprenant l’épatant maillot jaune Vermeulin et tous les favoris, à l’exception de, mais l’était-il encore après sa défaillance de la veille, l’italien Favero qui a mis définitivement pied à terre entre Aspin et Peyresourde.
Est-ce à dire que la journée fut encore décevante ? La fibre patriotique du public français a vibré, en début d’étape, avec les excellentes ascensions en solitaire de deux valeureux « régionaux » : le Provençal Jean Dotto surnommé le « Vigneron de Cabasse » (vainqueur de la Vuelta en 1955) dans le col d’Aspin et le Périgourdin Valentin Huot (champion de France en 1957 et 1958) dans le col de Peyresourde.

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Sinon, ça commence à jaser si l’on en juge l’enquête de Roger Bastide et René de Latour dans le Miroir des Sports : « La montée du Tourmalet, celles le lendemain d’Aspin et de Peyresourde ont offert le même spectacle : Federico Bahamontès qui se dressait sur les pédales et secouait la tête de droite à gauche en un mouvement convulsif, et Charly Gaul qui suivait calmement, se déhanchant le moins possible et relançant son braquet avec une souplesse de jambes incomparable. L’on eut l’impression, les autres suivant loin derrière, d’un numéro de duettistes parfaitement au point. Tous deux, dans les moments de répit, se parlaient, s’encourageaient mutuellement du geste et partageaient fraternellement le contenu de leurs bidons ou des canettes qu’ils cueillaient au passage. Au sommet de Peyresourde, ce fut le couronnement : Gaul ralentit et donna une vigoureuse poussée à Bahamontès comme pour marquer ostensiblement qu’il ne tenait pas à franchir avant lui la ligne du classement pour le Trophée St-Raphaël-Quinquina du meilleur grimpeur (le maillot distinctif à pois n’existait pas encore ndlr).
Chacun s’est interrogé sur la signification de cette poussette. Était-elle le fait d’un coureur complaisant, condescendant ou excédé ?
Le doute n’est plus possible, ont ricané les suspicieux : Gaul et Bahamontès sont d’accord. Ils ont désormais la confirmation qu’ils sont bien les plus forts dans les cols et les aigles, comme les loups, ne se mangent pas entre eux. Ils vont se partager le Tour de France : à l’un le maillot jaune, à l’autre le titre et les profits de « roi de la montagne ».
Il est de bon ton, dans certains milieux, pour paraître au courant, pour être le « monsieur-à-qui-on-ne-la-fait-pas » de crier « à la combine ». Il y a eu mieux dans le genre. L’envoyé spécial d’un hebdomadaire à sensation a été parachuté sur le Tour. On –ce « on » bavard, insinuant, malveillant, insaisissable-, on chuchote que tout était arrangé : Rivière allait gagner le Tour et Bahamontès le Grand Prix de la Montagne. Gaul serait dédommagé par une somme importante et Baldini signerait une série d’avantageux contrats dans les tournées d’après-Tour. Seuls, Anquetil et Bobet n’avaient pas encore reçu d’emploi dans cette fructueuse répartition. Mais cela n’allait sans doute pas tarder. Quelles réponses opposer à de telles inepties ?
Les accusations portées contre Gaul et Bahamontès sont du moins étayées par une argumentation plus précise. Anquetil, Rivière et Baldini sont des champions complets, nous a démontré un confrère belge. Qu’ils perdent le Tour et il leur restera la ressource de préserver leur standing, de faire des contrats sur piste. Ils peuvent gagner de l’argent, toute l’année, dans les poursuites, les américaines, les Six-Jours, et ils ont aussi leurs chances dans les classiques en ligne. Ce n’est pas le cas de Gaul et de Bahamontès qui sont exclusivement des spécialistes des courses par étapes. Ils ne peuvent bâtir et maintenir leur réputation, donc leur standing commercial, que dans la Vuelta, le Giro et surtout le Tour de France. Leur intérêt est donc de barrer la route aux autres dans ces épreuves, de s’entendre et non de se battre au profit d’un troisième larron. L’occasion est belle pour eux de le faire dans le Tour … »
Fake news ou pas, comme on dirait aujourd’hui ? Qui sait s’il n’y a pas un fond de vérité, on vérifiera plus tard.
Le chansonnier Jacques Grello, maître dans l’ironie, a une interprétation plus « music-hall » :
« Les grands grimpeurs sont, par nature, des solitaires. Leurs moyens supérieurs les isolant automatiquement du commun des pédaleurs, ils vivent, en général, les étapes de montagne dans l’isolement le plus complet, ne recevant des nouvelles que par l’ardoisier (ce facteur qui rédige lui-même ses messages).
Cette année, la course nous offre le spectacle somptueux de deux champions uniques (si j’ose dire), se hissant épaule contre épaule vers les sommets, tendus de banderoles apéritives (comme s’il y avait de la goutte à boire là-haut). C’est la première fois que deux artistes arrivés séparément à la vedette décident de faire un numéro de duettistes.
Gaul et Bahamontès sont actuellement les Poiret et Serrault de la bicyclette. Comme Poiret et Serrault, ils sont bavards, c’est-à-dire que moulinant un tout petit braquet, ils ont le coup de pédale, en quelque sorte, volubile. Ils alternent les répliques à deux dans les démarrages avec un égal brio et ils ne cessent de se demander lequel a le plus de talent, fin et léger. Les voir se hisser vers les sommets (de l’humour ou des Pyrénées) est un régal pour l’esprit, fût-il sportif.
Bahamontès est le Poiret de l’association. Dans un style un peu saccadé, il se charge de relancer sans cesse la conversation. Gaul, comme Serrault, joue parfois les ahuris. Et, comme Serrault, il a le secret des répliques à la fois simples et fulgurantes dévoilant d’immenses possibilités. Le spectacle de ces deux paires de vedettes est également fascinant, mais la situation n’est pas tout à fait la même. Poiret et Serrault se produisent en qualité de complices, Gaul et Bahamontès, dans ce Tour, sont officiellement rivaux … »

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12ème étape Saint-Gaudens-Albi (184km) : routes plates et larges, en descente légère jusqu’à Toulouse, forte chaleur, vent nul. Étape de transition avant les escarpements du Massif Central qui doivent permettre une reprise de la bataille.

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Blog St-Gaudens-Albi Busto Le Buhotel

La campagne commingeoise inspire Antoine Blondin qui, pour louer la vaillance de deux coureurs « sans-grade » de nos provinces, Emmanuel Busto, né à Cransac en Aveyron, et le normand Félix Le Buhotel ancien vainqueur du Maillot des As de Paris-Normandie, pastiche les fameux couplets des Bœufs de Pierre Dupont, compositeur attitré de la Révolution de 1848 et chantre de la paysannerie et du monde ouvrier. Si vous souhaitez écouter la version originale de ce petit chef-d’œuvre démodé, ça tombe bien demain on rejoindra les burons auvergnats, cliquer ici :

Image de prévisualisation YouTube

« Le décor représente la plaine retrouvée où labourage et pâturage sont à nouveau les deux manivelles du Tour de France. Tandis que les aristocrates du troupeau paissent obstinément dans le peloton où les kilomètres se broutent tout seuls, deux spécimens superbes par leur générosité et leur haute taille se sont associés sous le joug et tracent droit le sillon qui doit les mener à Albi. Voici à peu près ce que l’on peut entendre sur Radio-Tour dans ces circonstances-là, et sur un air de Pierre Dupont :

J’ai deux grands bœufs dans mon étape,
L’un d’eux est blanc marqué de rouge,
L’autre azur, qu’un chevron d’or frappe,
Prouve que Centre-Midi bouge.

Ils se nomment Le Buhotel,
Sous le droguet de Le Drogo ,
Et l’autre, Busto Emmanuel,
Connaît Deledda pour sergot.

Si je les vois descendre,
J’aimerais mieux me fendre
D’une belle prime aujourd’hui …
J’aime le Maillot Jaune et peux le dire, oh oui !
Eh bien, j’aimerais mieux
Le voir mourir aussi
Que de voir mes bœufs
Coincer soudain ici.

(Refrain)
Admirez-les ces belles bêtes,
Leurs cornes sont comme un guidon,
C’est beau de faire course en tête
Quand ça rumine au peloton
Je les pousse à creuser l’écart
De plus en plus encourageant
Qui les sépare des lascars
Dont l’apathie vient en mangeant. »

Mieux vaut Tarn que jamais, les deux lascars sont rejoints à vingt kilomètres de l’arrivée à Albi. Aussitôt démarrent le Suisse Rolf Graf, un styliste comme son vénéré compatriote Hugo Koblet, ainsi que l’effronté maillot jaune Vermeulin.

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Blog Graf Veermeulin

Ce n’est pas cela qui déstabilise Blondin calé au fond de la voiture de L’Équipe. Après Dupont, il s’inspire de Brassens, Victor Hugo et La Ballade de la Nonne :

« Venez, vous, dont l’étincelle,
Écouter une histoire encore.
Approchez : je vous dirai celle
De notre petit maillot d’or,
Qui ajoute à son escarcelle
Au moment où le bœuf s’endort.

Il lâche donc ceux qui pourchassent
Et le traitent de fou à lier,
Aperçoit les bœufs qui se lassent
Et appuie sur le pédalier.
Enfants, voici les bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers.

Suivant ceux-ci avec audace,
Il les rejoint en palier.
Peu s’en fallut que ne pleurassent
Les motards et les écoliers
Sans un meuh ! les laisse sur place
Au premier détour d’un hallier.
Enfants, voyez les bœufs qui cassent
Cachez vos rouges tabliers.

On voit des vaches qui remplacent
Les toros par des sangliers
Graf n’était pas un ratagasse
Auprès du jeune chevalier
Le destin voulut qu’ils fonçassent
Et arrivassent bons premiers.
Enfants, voyez, les bœufs se lassent
Sanglotez dans vos tabliers. »

Soi-dit en passant, à l’ombre de la cathédrale Sainte-Cécile en brique foraine (ou toulousaine) rose, je suis encore admiratif de la verve et la culture de Blondin. En ce temps-là, il n’y avait pas internet et Wikipédia, ni de bibliothèque à proximité de la salle de presse !
C’est bien joli tout ça mais, depuis Mulhouse, il faut avouer que, sportivement parlant, on n’a pas eu grand-chose à se mettre sous les dents du dérailleur.
On peut espérer qu’après la traversée de Carmaux, la patrie de Jaurès (au fait, pourquoi l’ont-ils tué ?!) et de Naucelle, capitale des tripous (eh oui, avec un s, la célèbre cochonnaille n’appartient pas aux exceptions en x), les paysages magnifiques mais traîtres du Rouergue, de l’Aveyron et du Cantal, vont être le théâtre, enfin, d’une belle bagarre entre les favoris.

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Vous n’allez sans doute pas encore me croire, mais, six décennies plus tard, je me souviens encore assez précisément de cette étape. Il me semble que j’ai encore en tête la voix de Fernand Choisel dans la montée de la côte de Montsalvy qui ne va pas tarder à entrer parmi les hauts-lieux du Tour de France.
Une échappée lancée à la sortie de Rodez rassemble Anquetil (ouais !!!), Baldini, Bahamontès et … Anglade. Vous avez compris, n’y figurent ni Charly Gaul, ni Louis-le-Grand (Bobet), ni P’tit Roger (Rivière), ni plus accessoirement le maillot jaune Vermeulin.

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Donc, après Entraygues-sur-Truyère, à la sortie du village médiéval de Vieillevie, il y a un embranchement : à gauche, vous descendez vers Conques pour, de nos jours, voir les vitraux de Soulages dans l’abbaye ; les coureurs, eux, s’engageaient à droite dans un sacré raidard, tout de même répertorié en seconde catégorie pour le trophée du meilleur grimpeur, mais non identifié comme un col.
Les mollets de mon ami collectionneur Jean-Pierre se souviennent encore de la côte de Montsalvy, même si la chaussée devait être améliorée, lors de son pèlerinage en guise d’anniversaire de ses cinquante ans.
« Baldini, qui piaffait depuis le début de l’étape, s’était enfui. Anquetil avait bondi, puis Anglade, Bahamontès et quelques autres. Gaul les avait vu partir mais hésita. Il faisait chaud et il n’aime pas cela. Il regarda Rivière, espérant que la rivalité entre le Normand et le Stéphanois allait éclater et qu’il en profiterait. Mais Roger ne broncha pas, parfaitement fidèle à l’esprit d’équipe, et les hommes de tête s’enfuirent. Il n’en était pas de même pour Bobet. L’an dernier déjà, un jour de 14 juillet, Geminiani et Anquetil avaient célébré la fête nationale sans lui. Dans l’équipe à deux têtes, il était resté prisonnier avec Gaul. Dans l’équipe à trois leaders, il était encore des restants.
Il remua sans cesse le problème dans la montée du col de Polissal. Au sommet, un écart très important s’était déjà creusé entre le peloton Anquetil et le peloton Gaul. Alors, dans la descente, Louison se lança à corps perdu. Rivière vit ainsi partir le deuxième leader français. Gaul fut incapable de s’y opposer. C’est alors que commença l’une des plus émouvantes poursuites que nous ayons suivies.
Nous venions de traverser Entraygues, où nous quittâmes le Lot pour suivre la capricieuse Truyère. Nous venions de dévaler ses ruelles moyenâgeuses derrière les fuyards. Passé le second point ancien, nous avions stoppé pour attendre la venue, dans les lacets qui surplombent les gorges, du peloton de Gaul. Ce fut Bobet qui arriva, le Bobet des grands jours. Il avait à ce moment repris plus d’une minute à ceux qu’il venait de quitter. Il l’avait donc reprise aussi à ceux qui le précédaient et qui ne s’amusaient pas sous les châtelets aux toits d’ardoise qui surplombaient notre route. La lutte paraissait folle. Mais, tant et tant de fois nous avions vu Louison réaliser ce genre d’impossible exploit que tous, nous y crûmes.
Seconde par seconde, le triple vainqueur du Tour revenait sur ses adversaires parmi lesquels figuraient quelques-uns des meilleurs rouleurs du monde. Il se rapprocha jusqu’à 2 minutes et 30 secondes. Entre les échappés et lui, une immense file de voitures assistait à la lutte. Il arriva un moment où la Truyère cessant pour quelques centaines de mètres de serpenter, Louison aperçut les dernières voitures suivant le groupe de tête. Elles s’étageaient sur plus d’un kilomètre, mais si Louison arrivait à les rejoindre, il profiterait finalement de leur sillage, ou même simplement de leur présence. Il pourrait manger, souffler un peu, puis repartir.
Il y fut bientôt. Mais elles étaient arrêtées, bloquées par le terrible début de la côte de Vieillevie. Bobet, qui avait tout donné pour atteindre le mirage des voitures, arriva sur la bosse absolument vidé, le souffle court. Ce fut terrible. Immédiatement, il fut en danseuse, arrachant chaque mètre d’un coup de pédale atrocement lent … »

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Blog Gaul Vermeulin en détresse à Montsalvy

Tout ce que l’on avait vainement attendu des cols pyrénéens, une côte inconnue et inédite le provoquait. Les roues des voitures et des vélos projetaient sur le visage et le corps des plaques brûlantes de goudron liquéfié par le soleil.
Le légendaire homme au marteau venait d’abattre Bobet, qui n’avait jamais autant porté le poids des ans qu’à Vieillevie, avant de terrasser l’Ange de la montagne Charly Gaul complètement en perdition. À l’agonie, dans la fournaise qui régnait ce jour-là, le Luxembourgeois s’arrêta après la côte de Montsalvy pour se désaltérer à la fontaine du petit bourg de Junhac. Les photographes le mitraillèrent sous tous les angles ;

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Comme avait écrit Barrès à propos de sa « colline inspirée », « il est des lieux où souffle l’esprit » … du Tour de France. Junhac avec sa fontaine bucolique en fait partie désormais au même titre que la forge d’Eugène Christophe à Sainte-Marie-de-Campan.

Blog Tour 1959 la fontaine de Junhac

Bien des années plus tard, le Tour repassa par Junhac et, à cette occasion, le bistrotier local décora la fontaine en choisissant comme thème cette anecdote, ce qui lui permit de gagner le premier prix pour la meilleure décoration sur la grande boucle.
Le bilan de la journée est désastreux pour Charly Gaul : bonifications comprises, il perd 21’ 40’’ sur Henry Anglade vainqueur de l’étape sur la piste d’Aurillac, 21’ 10’’ sur Anquetil second, 20’ 40’’ sur Bahamontès et 20’ 30’’ sur Baldini.
Vae Victis, comme disait un gars dans le temps, à peu près dans la même région ! Mais on ne sait jamais avec le champion grand-ducal, spécialiste des chevauchées fantastiques, surtout si la pluie voire la neige venait à tomber.
Bonne affaire aussi pour Anquetil qui assied un peu son leadership dans l’équipe de France : il possède désormais près de deux minutes d’avance sur Rivière et … 24 minutes sur Louison Bobet.

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Blog Albi-Aurillac Anquetil sonne la charge

Les yeux des suiveurs sont de plus en plus tournés vers Federico Bahamontès, qui n’a jamais connu position aussi favorable depuis qu’il court le Tour de France, et … le Lyonnais de l’équipe du Centre-Midi, Henry Anglade, champion de France en titre il ne faut pas l’oublier. Il pointe désormais à la seconde place du classement général juste derrière le discret Belge Jos Hoevenaers qui a profité des circonstances de course pour s’immiscer dans l’échappée décisive et revêtir le maillot jaune.

Blog L'Equipe Aurillac Tour 59

Voici d’ailleurs une jolie histoire comme le Tour de France sait nous offrir : ce soir-là, à l’hôtel Terminus d’’Aurillac, comme le veut la coutume dans l’équipe de Belgique, Hoevenaers, parce qu’il détient la tunique jaune, a droit à une chambre pour lui seul.
Il dépose la précieuse tunique sur l’autre lit vide (un de ses coéquipiers devait partager la chambre avec lui). Au cœur de la nuit, un visiteur inattendu se glisse dans la pièce et vient s’allonger sur le lit jumeau auprès du trophée. Au matin, lorsqu’il voudra caresser son maillot, Hoevenaers découvrira, lové dessus, un vieux cocker au poil presque aussi jaune ! Cela inspira à Blondin « Les animaux malades de la veste » !
Le Tour semble, enfin, véritablement lancé et l’étape Aurillac-Clermont-Ferrand, avec les ascensions du Puy Mary, la Roche-Vendeix, les cols de Diane et de la Ventouse, constitue un terrain favorable aux stratégies offensives.

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Déception, ceux qu’on dénomme les « Grands » vont se contenter d’admirer le paysage qui, de Salers au lac Aydat, est l’un des plus beaux de France.
Ainsi, les opprimés de la veille voient s’offrir là une opportunité de se « refaire la cerise ».
Pour Antoine Blondin, c’est l’occasion de rédiger, sinon l’une de ses plus talentueuses chroniques, du moins de lui attribuer l’un de ses plus beaux titres : L’Iliade et Le Dissez, je vous ai déjà un peu parlé de cet ancien facteur parisien, équipier de Vermeulin. Attention, chef-d’œuvre :
« « Si je tenais la nièce de Mackintosh, elle passerait un mauvais quart d’heure », disait en substance, et en termes moins déguisés, le coureur qui franchissait la ligne d’arrivée, brandissant ses boyaux déchiquetés par les minuscules éclats de lave qui crépitaient sous ses roues depuis cinq ou six heures. Ne cherchons pas plus avant : la nièce de Mackintosh n’est pas la Némésis de la crevaison, mais plus simplement la parente d’un illustre savant anglais, qui s’adonna vers 1830 à certains travaux de jeune fille d’où découlèrent l’invention de la chambre à air, du pneu, de l’accessoire de caoutchouc en général, et par la même, toutes les avanies susceptibles de s’abattre sur un champion cycliste. Plus encore que l’accident de terrain, l’accident tout court a donné à l’étape d’aujourd’hui son visage : prudence à l’arrière, audace à l’avant, modestie dans l’ensemble, car enfin, la guerre des trois n’a pas eu lieu. (Je ne cite pas de noms pour ne pas m’immiscer dans le pronostic, aussi tortueux et culbutant, ces jours-ci, que le paysage où nous nous aventurons.)
Nous étions arrivés à Aurillac, pénétrés de terreur et d’admiration, ces deux grands ressorts de la tragédie. L’Auvergne qui, par elle-même, nous en avait mis plein la vue, déposait en outre dans notre souvenir les alluvions volcaniques d’une éruption à tous les étages du peloton. L’indigène souriait sous ses fortes moustaches, qui évoquent à la fois Vercingétorix et le guidon de vélo, se réservant de nous confier au moment du départ que l’étape du jour serait encore plus grandiose. Ce qui s’appelle promettre monts et merveilles. Or, nous couchons à Clermont-Ferrand convaincu qu’une somptueuse mise en scène n’est rien sans un bon scénario. Certes, nous avons eu les monts, mais de merveilles point. Du moins pas à l’échelle où nous les attendions.
On moque souvent les journalistes du Tour pour le ton qu’ils se croient tenu d’employer lorsqu’ils relatent leur petite affaire. Je défie quiconque a suivi cette épreuve d’échapper à la tentation du style homérique quand il s’agit de faire revivre le combat et les voyages auxquels il s’est trouvé mêlé. L’Iliade et L’Odyssée sont ses moindres références pour ces multiples raisons que la notion du « retour à la maison » apparente chaque membre de la caravane à Ulysse, qu’une ration quotidiennement dosée d’obstacles et de péripéties s’ingénie à contrarier cette espérance, qu’on y sacrifie constamment des Iphigénies boueuses sur l’autel de la victoire finale, qu’on y scrute les vents, qu’on s’y injurie avec une emphase pittoresque, et qu’on y pourchasse à tous les instants les ravisseurs d’une belle Hélène ou d’une Toison d’or en forme de Maillot Jaune.
Néanmoins, pour une fois, je ne me sens pas attiré par les vertiges de la grandiloquence. Je le regrette d’autant plus qu’il est délicieux d’y succomber et que le cadre de la journée s’y prêtait admirablement, avec ses immenses panoramas de montagnes à vaches où surgissait, çà et là, le cratère chevelu d’un volcan éteint. Ah ! le splendide parcours pour un « cratérium » ! Les mouvements de troupe s’y distinguaient à l’œil nu au flanc continu des vallées comme ces batailles figuratives qu’on voit sur les anciennes estampes. On aurait volontiers invoqué Vulcain, le Cyclope ou le Titan. Or, la victoire de Le Dissez, malgré la débauche d’efforts et de mérites qu’elle implique, appelle surtout l’intimité de la sympathie.
Le Dissez est l’un des plus charmants et des plus rigolos parmi les coureurs cyclistes, mais il se rattache davantage à la tradition des bateleurs du Pont-Neuf qu’à celle de l’Olympe. Ce qu’il faut admirer en lui, c’est d’abord sa maîtrise d’un don qu’il sait contenir dans de justes limites. L’homme n’a rien d’un surhomme …
Ce Le Dissez n’est pas le bouillant Achille, c’est une farce de la nature. »

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Du côté du col de Diane qui porte aussi le nom de col de la Croix Morand, il est un gamin de sept ans qui regarde émerveillé passer le Tour au-dessus de la ferme de ses parents. À l’âge adulte, le Brenoï, le petit Jean-Louis Bergheaud, confiera :
« J’aime les champions, j’aime l’idée du tour de France, le circuit du tour de France. Le classement, le palmarès des étapes a participé à une sorte de mythologie intime. Le premier champion que j’ai vu était passé au dessus de la ferme de mes grands parents, échappé. J’étais petit, il s’appelait Gérard Saint, et je suis resté très longtemps avec l’idée que le coureur cycliste était un saint. Je ne voyais pas de différence entre un type qui courait le tour de France et Saint François d’Assise. »
Ce gosse est le futur chanteur Jean-Louis Murat dont le premier grand succès populaire s’appellera … Col de la Croix Morand !
Je me souviens l’avoir vu, lors d’un concert près de chez moi, pour manifester sa mauvaise humeur, sa fatigue et sa passion du vélo, « descendre » le dit col … en chantant à tombeau ouvert les couplets dans l’ordre inverse de leur chronologie. Sacré Jean-Louis !
Outre la tournée du facteur Le Dissez, les seuls faits vraiment notables sont la seconde place de Saint Gérard d’Argentan qui, mal en point aussi la veille, a repris 18 minutes aux « grands », et la remontée à la seconde place du classement général du Belge Eddy Pauwels à 9 secondes de son compatriote Hoevenaers.

Blog Anglade T Geminiani bourrée Clermont

Le lendemain, on espère que la vérité (de la course) va enfin sortir du … Puy, avec les 12,5 kilomètres d’ascension contre la montre du Puy de Dôme.
Voici ce qu’en retient le coorganisateur du Tour Jacques Goddet dans L’Équipe : « Tout était allégresse dans la chevauchée de Federico. On voyait qu’il y avait effort, par les saillies des muscles asséchées par la forme, ceux des cuisses débordant à bâbord et à tribord, par les saccades admirablement rythmées des épaules, par le balancement ondulatoire du vélo, dansant un flamenco frénétique dans la musique des cris et des battements de main. C’était un effort gai, régenté par les lois les plus naturelles de l’athlétisme. Pas de douleur, pas d’image de la souffrance, amie facile des chroniqueurs de la belle époque… »

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L’Aigle de Tolède plane au-dessus du volcan auvergnat. Bahamontès relègue Charly Gaul, requinqué, à 1’ 26’’, l’étonnant Anglade à 3’, Rivière à 3’ 37’’ et Anquetil à 3’ 44’’. Au classement général, l’Espagnol titille Hoevenaers, toujours maillot jaune, à 4 secondes. Anglade pointe à 43 secondes et précède Anquetil, le premier Français de l’équipe de France de plus de 4 minutes.
Il y a quelques années, Jean-Louis Murat commit une belle chanson Le champion espagnol, autant poème symphonique à Federico qu’une résurgence des images fugitives de l’enfance et des véritables héros des temps modernes qu’étaient les cyclistes.

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En marge de ces classements, la montée du volcan, en un temps record par Bahamontès, a pour conséquence de provoquer l’élimination de neuf coureurs arrivés hors des délais impartis, dont Hassenforder, Mastrotto et Privat, trois membres de l’équipe de France.
La mansuétude des commissaires leur accorda le sursis, ce qui déclencha aussitôt l’ire d’Alfredo Binda, directeur technique de la squadra italienne : « Pas de repêchage ou nous repartons immédiatement vers l’Italie. » Langarica, qui dirige la formation ibérique, surenchérit : « Si Bahamontès a réalisé un exploit, il doit en recueillir les fruits. Les Français que vous repêchez seront peut-être ceux qui feront perdre Federico demain ou après-demain. »
« Entre temps, les quatre commissaires internationaux avaient disparu. Il fallut battre la campagne une heure et demie durant avant de les découvrir dans un restaurant de Royat, devisant tranquillement sur les mérites comparés du chanturgue et du lacrima cristi. »
Sont-ce les effluves des vins trop méconnus d’Auvergne, les commissaires dénichèrent, quelques heures plus tard, un articulet qui leur permettait de reporter à 36% du temps réalisé par Bahamontès les délais d’élimination. Aussitôt dit, aussitôt fait, ils repêchèrent Privat mais éliminèrent Hassenforder et Mastrotto, donnant ainsi satisfaction aux Italiens et Espagnols qui voulaient surtout la peau du champion de la région du riesling !
Décidément, l’intérêt de la course se déroule surtout en coulisses, et notamment, dans la villa de Geminiani à Chamalières. Anquetil, avec beaucoup de sagesse, aurait dit à Rivière : « Nous ne devons pas nous détruire mutuellement. Nous avons dix ans de carrière à faire ensemble. » Après le pacte de Poigny-la-Forêt, y aurait-il un pacte de Clermont ?

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Blog Pacte de Clermont

Le Pacte de Clermont

Toujours en marge de la course, voici ce que l’on pouvait lire dans le magazine Miroir-Sprint du 13 juillet 1959, dans la chronique Dans le secret des dieux de la route de l’incontestable et incontesté Jacques Périllat (alias Pierre Chany), intitulée de manière sibylline, « Le Tour a sonné … la charge » :
« Le mal dont souffre le Luxembourgeois est étrange :
– Je ne suis pas malade, je ne souffre de nulle part, mais le soleil m’endort un peu à la manière d’un soporifique, expliquait-il au toubib du Tour, à Clermont-Ferrand.
Le plus insolite dans cette affaire, c’est que Marcel Ernzer, le compagnon de Charly, souffre du même mal.
Les deux hommes sont soignés par l’Italien Ferre, l’ancien masseur de Koblet, un homme compétent et scrupuleux. Mais pour aussi scrupuleux que soit Ferre, il est bien obligé de suivre et d’appliquer les progrès de la « technique » moderne. Cette technique de la préparation appliquée aux coureurs cyclistes –à 90% d’entre eux- se résume en un régime alimentaire très strict, à des injections intra-musculaires de vitamines B12 et … à des injections intraveineuses beaucoup moins inoffensives celles-là.
Un spécialiste des maladies nerveuses s’est penché sur le problème. De ses investigations, il a tiré une conclusion parue récemment en Italie, au lendemain du Giro. Certains excitants pris par les coureurs sous forme de piqûres intra-veineuses déminéralisent l’organisme et font monter la température … rendant l’athlète vulnérable à la chaleur.
Or, les coureurs du Tour se plaignent de la chaleur beaucoup plus que les années précédentes, le fait a été vérifié.
Au lendemain de l’étape de Montsalvy, nombre de concurrents présentaient des lèvres aphteuses. La plupart déploraient une baisse de tension. Et tous, ou presque, souffraient de courbatures nerveuses : doping !
Concluez vous-mêmes … »
On ne peut pas dire, comme souvent je l’ai lu mensongèrement, que c’était l’omerta à l’époque sur la question du dopage. Au contraire même, les choses étaient dites avec talent et aussi bienveillance.
Le « régional de l’étape », le chantre auvergnat Jean-Louis Murat, dont on connaît l’esprit de provocation, a son avis sur le sujet : « J’ai une faiblesse absolue pour les champions. Le dopage ça n’existe pas ». (…) « Supprimez le dopage la hiérarchie reste la même ». (…) « Si tu juges les performances humaines en te demandant si le mec a pris des adjuvants ou pas, tu deviens complètement dingue. Si tu empêches Balzac de boire soixante-dix cafés par jour, eh bien, le Père Goriot, il ne le publie plus. Tu interdis aussi Rimbaud parce qu’il tournait au shit 24/24. Et si tu enlèves la dope tu n’as pas le jazz. Je suis pour le dopage ». (…) « Nous avec les musiciens, nos meilleurs concerts c’est quand on est chargé comme des mules ! Dans la musique je ne connais que des mecs chargés et je n’aime que des mecs chargés. : si tu mets Gainsbourg à l’eau, ça devient Jean-Jacques Debout ! ».

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Leçon de Photographie

Samedi 11 juillet, la seizième étape conduit les coureurs de Clermont-Ferrand à Saint-Étienne où ils bénéficieront d’une seconde journée de repos. Peut-on espérer une lutte au couteau à Thiers et quelques défaillances dans le col de la Croix de l’Homme Mort, après avoir dit bonjours aux Copains de Jules Romains à Ambert ?
La réponse vous est fournie par Maurice Vidal :
« Connaissez-vous la meilleure histoire du Tour ?…
…Samedi, c’était le lendemain du dîner de Chamalières. On savait que les deux leaders tricolores, Anquetil et Rivière, avaient convenu qu’il fallait s’unir pour attaquer les adversaires communs. Dans le jardin de Geminiani, Rivière avait dit à Raphaël, avec un clin d’œil : « J’ai fait mettre le 13 dents, il faut absolument que j’aie le 52 x 13. »
C’est un braquet de descente. Ce n’était pas par hasard, Anquetil et lui avaient décidé d’attaquer dans la descente du col de la Croix de l’Homme Mort. Le moment venu donc, Rivière se trouvait près de la tête. Le regard fixé vers Saint-Étienne, il n’attendait plus que son néo-complice. Il attendit si longtemps qu’il commença à s’inquiéter. Puis, tout à coup, il vit Graczyk arriver de l’arrière. À pédales abattues, Popoff apportait un message d’Anquetil :
– Jacques te fait dire qu’il ne viendra pas. Il a mal aux jambes.
Et Rivière reste, lui aussi, dans le peloton qui filait vers sa ville natale. Vous ne la trouvez pas belle, cette histoire ? Moi, je la trouve parfaitement symbolique. Car, ce Tour de France, c’est le Tour des rendez-vous manqués … et dans le col de la Croix de l’Homme Mort ! on a le sens de l’humour ou on ne l’a pas. »
L’étape est finalement monotone, preuve en est que, pour sa chronique quotidienne, Blondin choisit de feuilleter, Saint-Étienne oblige, un « catalogue d’une manufacture d’âmes et de cycles » avec quelques calembours à l’appui.
Aux abords de la capitale forézienne, trois coureurs se dégagent : Dino Bruni, déjà victorieux à Rouen, l’emporte devant l’élégant Suisse Rolf Graf et le Belge Eddy Pauwels. Ce dernier, pour 6 petites secondes, ravit le maillot jaune à son compatriote Hoevenaers. En y ajoutant Bahamontès et Anglade, ce sont quatre coureurs qui se tiennent en 49 secondes au classement général.

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Il faut bien meubler la journée de repos. Jacques Périllat, toujours « dans le secret des dieux de la route », en rajoute une dose et révèle qu’à Saint-Étienne, les organisateurs du Tour ont réuni les soigneurs pour évoquer l’usage trop répandu du doping dans le peloton … suite à l’interception par les douaniers de la frontière franco-suisse d’un colis, destiné à l’un des meilleurs grimpeurs du Tour (pas Bahamontès), contenant des produits pharmaceutiques dynamiques au possible. Il y en avait, paraît-il, de quoi faire exploser un village !
Dans ce Tour de France, on cause plus qu’on ne roule. Ainsi, en compulsant la somme de Pierre Chany (alias Jacques Périllat !!!), La fabuleuse histoire du Tour de France, je découvre :
« D’autres que Marcel Bidot ont fait également le point après les étapes en Auvergne. À commencer par Anquetil et Rivière. Le premier est satisfait d’avoir pris place devant le second au classement général. Le second partage avec le premier la crainte de voir Henry Anglade gagner le Tour. Ils ne sont peut-être pas faits pour s’entendre longtemps ces deux-là, mais ils partagent le même manager, en l’occurrence le très influent Daniel Dousset, alors qu’Henry Anglade a confié ses intérêts à Roger Piel. Or, ces deux hommes se livrent à une concurrence féroce, ils parviendront néanmoins à un accord commercial quelques années plus tard seulement. Bref, ça grenouille dur dans la coulisse, où les conflits d’intérêt se confondent, d’une façon assez trouble d’ailleurs et d’une manière finalement très négative, avec la raison d’État invoquée par Marcel Bidot : il ne faut surtout pas laisser gagner un régional (vous aurez deviné qu’il s’agit d’Anglade ndlr) !
– Je vous assure que Napoléon ne gagnera pas ! promet Anquetil à l’entourage. On va s’occuper de lui (le peloton avait surnommé le coureur lyonnais « Napoléon » eu égard à ses attitudes volontiers autoritaires). »

Blog Baha et Gaul dans RomeyèreBlog Gaul Baha dans RomeyèreBlog Saint tombe dans Romeyèreblog Gaul dans St-Etienne-GrenobleBlog Baha dans St-Etienne-Grenoble

Entre Saint-Étienne et Grenoble terme de la dix-septième étape, à trop vouloir s’occuper de Napoléon, les « Tricolores » ne prêtent pas suffisamment attention au démarrage de Charly Gaul (il crachine) dans le col de Romeyère, surtout qu’il est accompagné par l’Aigle de Tolède.
Les années se suivent mais ne se ressemblent pas. En 1954, après être passé en tête au sommet de ce même col, Bahamontès s’était arrêté pour déguster une glace.
Cette fois, les deux spécialistes de la montagne prolongent leur effort et arrivent ensemble à Grenoble.
Gaul l’emporte sur Bahamontès avec plus de trois minutes d’avance sur les favoris blousés.
Dans la capitale du Dauphiné, Bahamontès endosse le maillot jaune avec 4’ 51’’ d’avance sur Anglade, 9’ 16’’ sur Anquetil et 11’ 36’’ sur Rivière.
Événement, c’est le second Espagnol à porter l’emblème d’or depuis la reprise du Tour en 1947, après Miguel Poblet à Dieppe en 1955, j’y étais en bord de mer sur les épaules de mon père !
Dans son éditorial de L’Équipe, Jacques Goddet écrit : « Federico rit, il rit de sa bouche ouverte sur ses dents aiguës, brillant dans l’épice du visage, rit de ses yeux qui voient au-delà des Pyrénées, les filles de Castille gonfler d’orgueil leurs jeunes poitrines tandis que les oriflammes décorent le quartier de la maison du Greco qu’il habite … »
Dans quelle mesure, les « nationaux » de Marcel Bidot s’étaient-ils opposés à l’offensive de Bahamontès ? Dans une toute petite mesure, affirma Pierre Chany, autant qu’il avait pu en juger depuis le tan-sad de sa moto !
Nous ne sommes pas au bout des tractations occultes. À Grenoble, le Tour reçoit la visite d’un émissaire de Fausto Coppi qui a donné son nom à une marque de cycle (Tricofilina-Coppi) … comptant Bahamontès dans ses rangs. Il souhaite évidemment la victoire finale du Castillan et partage l’opinion d’Anquetil, Rivière et Geminiani selon laquelle mieux vaut le succès d’un Espagnol que celui d’un « régional ».

Blog Aoste 14 juillet pour étrangersBlog Iseran et Petit-St-Bernard

Le Tour a choisi d’aller fêter le 14 Juillet en Italie : une étape montagneuse avec, aussitôt après le départ devant les restaurant des Glaciers au col du Lautaret, la montée du Galibier, beaucoup moins difficile par ce versant, puis les ascensions de deux cols de première catégorie, l’Iseran et le Petit-Saint-Bernard, avant d’arriver sur la cendrée du stade municipal de Saint-Vincent d’Aoste.
On s’attendait enfin à un grand jour, l’un de ceux qui inscrivent à jamais l’épopée du Tour.
Maurice Vidal se lamente : « Je ne vous raconterai pas l’ascension du Galibier, pas plus que celle de l’Iseran ou du Petit-Saint-Bernard. Que vous raconterais-je, d’ailleurs ? Il ne se passait rien à l’avant. Presque rien à l’arrière non plus. Seulement, dans les premiers lacets, alors que le peloton ventru escaladait pesamment un Galibier dont le ciel s’éclaircissait progressivement, un Tricolore était lâché. Bientôt, de nos belvédères successifs, nous voyions Louison Bobet, car c’était lui bien sûr, rétrograder, rester quelques centaines de mètres au milieu du flot de voitures qui ne le passaient que lentement. D’en haut, on devinait l’étonnement des passagers. Quoi ? Bobet déjà lâché, et dans le Galibier ? Que se passait-il ?
Il fut bientôt seul à l’arrière. Devant, ils restaient tous accrochés au peloton, même les plus humbles, même les plus petits. Encore une fois et pour que vous pénétriez bien de cette étonnante vérité, un seul lâché : Louison Bobet.
Pourtant, il n’était pas seul à l’arrière. Rapidement, un homme revenait sur lui, un petit homme se dandinant sur un vélo, casque de cuir sur la tête, notre Robic qui, ayant regonflé son boyau, avait enfin pris le départ quelques secondes après tout le monde. Inutile de dire que lorsqu’il aperçut son grand rival, Biquet piqua des deux et le rejoignit.
Pour Bobet, ce fut l’effet inverse. Pensez donc : être lâché dans les premiers kilomètres, c’est déjà terrible pour un Bobet. Mais être persuadé qu’on est seul à l’arrière, qu’on va mourir tranquillement, et voir surgir (mais d’où est-il sorti, ce Robic), le dernier homme qu’on voulait voir à ce moment-là, c’est vraiment un comble !
Cela changea tout pour Louison. Prêt à se laisser couler à pic, le visage grimaçant de son vieil adversaire le raviva. Pas question d’abandonner pour l’instant ! Douloureux, la respiration coupée, il relança la mécanique. Au sommet du Galibier, Louison était pointé à trois minutes vingt-cinq secondes. Mais ce n’était rien ! Le prodige, c’était qu’il se soit hissé jusque-là.
En tête, le peloton se reformait après une timide attaque contre Bahamontès, de Rivière et de Geminiani. Et une fois reformé, il reprenait son ronron. Dans la vallée de l’Arc, dans cette Maurienne défoncée, et qui crie encore au secours à notre passage, Louison entreprit la poursuite. Il avait un peu récupéré au cours de la descente et, s’il se sentait toujours mal, il reprenait quelque espoir. Il en avait vu d’autres au cours de sa carrière. Et les trois minutes vingt-cinq secondes, il les reprit au peloton ! Il réintégra la queue de celui-ci comme le naufragé se laisse tomber sur la plage : aussi hâve, aussi épuisé, aussi exsangue … »
Pour la suite, je donne la parole à André Chassaignon dans Le Miroir des Sports :
« C’était son dixième Tour de France et c’était le plus haut col d’Europe …
C’est dans un sommet à sa mesure que Louison Bobet a dit adieu au Tour. Il a tenu à honneur de le vaincre. Il en a gravi les 2 770 mètres sur 14 kilomètres d’une route dont les escarpements aboutissaient à un fantastique cirque de rochers plaqués de congères en contrebas du glacier du Grand-Pissaillas, débouchaient sur les sommets de la Tarentaise et de la Maurienne aux cimes perdues dans ces nuages noirs qui allaient crever en pluie glaciale sur les coureurs. Il a franchi le passage signalé d’une banderole, échappé aux caméras de la télévision braquées sur lui du haut de miradors érigés sur des pentes herbeuses où poussait une humanité grouillante, hurlante, frénétique. Il a basculé dans la descente, s’est dérobé à cette foule, à ces yeux électroniques, à ce panorama démesuré et cinq cent mètres plus bas, dans le profond silence d’une descente vertigineuse, il est descendu de vélo. C’était fini…

Blog Bobet abandonne Iseran

… C’est au sommet qu’il eut envie de tout planter là. Il avait escaladé l’Iseran. Il ne sera pas dit qu’il avait calé dans l’ascension d’un col. Le reste …
Il avait très froid. Un kilomètre avant la banderole, il avait emprunté un journal à une voiture suiveuse et l’avait appliqué sur sa poitrine, sous le maillot. Dans la descente, il fut pris d’un étourdissement. La route vacillait devant lui, les virages se confondaient sous l’averse qui, brusquement, fouettait son corps transi.
– Va-t-en, dit-il à Meneghini. M’attends pas. Ce n’est pas la peine.
Meneghini s’en fut et il demeura seul avec la Dauphine de l’équipe de France qui s’était arrêtée. Dans le même temps, la voiture blanche et rose du docteur Dumas et la petite Fiat vert amande de Bartali stoppèrent.
Le Dr Dumas prit le poignet de Bobet et compta le pouls, puis, sans donner le résultat de son investigation, il hocha la tête :
– Je crois qu’il serait plus raisonnable de vous arrêter, Louison.
– Oui, dit Gino Bartali, ce serait plus prudent, Louison. À quoi cela te servira d’insister ?
– J’abandonne, dit Bobet à Maurice Dubois, le chauffeur de la Dauphine. Garde mes roues. Elles pourront servir à des copains …
– Qu’est-ce que je fais ? demanda Dubois, perplexe.
– Sauve-toi, j’abandonne. C’est fini … »
Il faut avouer que cette sortie de scène du fier champion, un jour de 14 Juillet, était empreinte d’une grande dignité. Fausto Coppi l’avait photographié, quelques années plus tôt, lors de l’une de ses chevauchées dans le col d’Izoard. Un autre campionissimo, Gino Bartali, l’assistait dans sa déchéance, au sommet du plus haut col de France (à l’époque).

Blog Bobet trinque à l'Iseran

Autrement indigne fut le comportement des leaders de l’équipe de France Rivière et Anquetil en deux circonstances de course.
D’abord, dans la descente vers Tignes et son barrage, rendue glissante par la pluie, Bahamontès, toujours aussi piètre descendeur, se retrouva distancé par un groupe comprenant notamment Baldini, Anquetil, Rivière, Geminiani, Anglade, Gérard Saint et Hoevenaers. On était en droit d’attendre une insistance du groupe de tête. Mais avec stupéfaction, on constata un rechignement évident de certains coureurs au moment de prendre les relais. Anglade forçait, Baldini y allait de bon cœur, les Belges Brankart, Hoevenaers et Adriaenssens aussi. Par contre, Rivière, Anquetil et Geminiani passaient leur tour, justifiant par la présence d’Anglade, leur conduite ou plutôt leur manque de conduite. Dans la guerre ouverte contre le « régional » qui risque de leur souffler la place de premier Français, les Tricolores ont préféré participer par leur manque d’implication au retour de Federico.
Ce ne fut pas tout. Dans la descente du Petit-Saint-Bernard, Baldini et Anglade se détachèrent, bientôt suivis par Charly Gaul et Gérard Saint. L’écart se creusa rapidement mais l’Aigle de Tolède, en passe d’être plumé, s’accrocha de toutes ses serres à Anquetil et Rivière roulant comme des locomotives, pour conserver son maillot jaune.
Mon idolâtrie enfantine pour Anquetil ne souffrait aucune critique à son égard. Mais l’objectivité et la sagesse, acquises depuis, m’obligent à reconnaître que la guéguerre des égos était bien décevante et même consternante.
Une mention pour les travaux d’Ercole ! Baldini, revigoré par l’air du pays, s’impose à Aoste devant Gaul, Saint, Anglade … et des tifosi en liesse.

Blog Pt-St-Bernatd vers AosteBlog vers AosteBlog Baldini gagne à Aoste

S’il subsiste encore un espoir d’assister au déclenchement des hostilités vélocipédiques, c’est à l’occasion de l’ultime étape de montagne du Tour (251 kilomètres) qui mène les coureurs d’Aoste à Annecy avec le franchissement du col du Grand-Saint-Bernard, dans le Valais suisse, ainsi que deux cols de la Forclaz différents, l’un dans le même canton suisse, l’autre, la Forclaz-de-Montmin, en Haute-Savoie au-dessus du lac d’Annecy.

Blog dans le Grand-Saint-BernardBlog neige Gd-St-Bernard

Les coureurs entre les congères du Grand-Saint-Bernard

Blog Anglade sommet Gd-St-Bernard

Antoine Blondin, jamais en mal d’inspiration, se met dans la peau d’un collégien, en colonie de vacances dans les Alpes, donnant des nouvelles à sa mère :
« À la sortie d’Aoste, il y avait un très vieil éléphant vivant, embusqué au coin d’une rue, qui nous a salués au passage avec sa trompe. Pour s’amuser, on est allé demander au maître si c’était là qu’Hannibal avait abandonné pour se taper un vin chaud, en oubliant sa machine. Cela ne l’a pas beaucoup distrait parce qu’il était en train de s’apercevoir que le Grand-Saint-Bernard, pas davantage que le petit, ne tenait les promesses qu’il en attendait. À quel saint se vouer ? Comme tu dis parfois. Alors, comme devoir de vacances, puisqu’on ne pouvait pas mettre le nez dehors, il nous a donné une version latine à faire. Un morceau de César particulièrement de circonstance, a-t-il dit. C’est un épisode de La Guerre de Gaul. Je t’envoie ma copie pour que tu la fasses corriger par papa :
« Les Alpes ayant été franchies comme une lettre à l’Aoste (ici, j’ai dû commettre un contresens dans l’ablatif absolu), les légions du consul J. Gaudetus Magnus (Jacques Goddet organisateur du Tour ndlr) n’eurent de cesse qu’elles n’eussent pris le chemin inverse pour cette raison invoquée par la suite devant le Sénat, qu’on est mieux ici qu’en face. Les troupes, fourbues par une longue campagne, n’écoutaient plus les exhortations de leurs centurions et se contentaient de leur répondre : « Si votre cœur est tellement vers cette chose (obvius ad rem), vous êtes assez grands pour faire vos courses vous-mêmes ! »
Vers la treizième heure, il devint évident aux yeux des augures que la course, précisément, pâtissait de cet état d’esprit. « Le renoncement est fils de la brume » dit la sage Minerve. Les nuées qui s’abattaient sur les sommets des monts obscurcissaient encore davantage les cerveaux. Les Aruspices s’arrêtaient sur le bord de la route pour fouiller les entrailles des vélos éventrés et y déchiffrer l’avenir. Mais les pronostics ne perçaient pas le brouillard et l’on vit pour la première fois le chef au casque léger renoncer à enfourcher son cheval pour gravir la côte et attendre dans son char les nouvelles des messagers.
Cependant, dans les vallées, la foule s’amoncelait : plèbes, esclaves, enfants, femmes, vieillards caducs, et tout ce que vomit Suburre et l’Ergastule, tous anxieux de lire le sinistre présage de la sueur qui perle au bronze d’un maillot jaune. « Les statues ont pleuré, malédiction sur nous ! » proclamaient volontiers les prophètes de l’Empire, quand pareille occurrence se présentait. Or, on voyait au torse des idoles les larges taches qui annoncent la peste, la famine, l’anarchie.
Quand les légions eurent atteint le camp, sans ordre ni discipline, il fut à constater que l’affaire était dans le lac » …d’Annecy, je précise.
Je laisse volontiers à Blondin ce qui appartient (un peu) à César. À travers son excellente version latine (niveau élève de troisième, précise-t-il), on comprend qu’une fois encore, la montagne a accouché d’une souris et que les grandes manœuvres sont renvoyées … aux calendes grecques !
Il faut remercier tout de même deux courageux animateurs partis loin d’Annecy, deux beaux rouleurs, le Suisse Rolf Graf, vivifié par l’air du Valais, vainqueur de l’étape, et le Normand Gérard Saint valeureux second.

Blog La Forclaz caillouteuseBlog Saint le plus combatifBlog Graf dans la ForclazBlog Graf file vers AnnecyBlog Graf gagne à Annecy

Gaul et Bahamontès ont effectué leur classique numéro de duettistes en se dégageant, dans l’ascension du col de la Forclaz de Montmin, d’un peloton où Belges et Français n’ont éprouvé la moindre envie de les attaquer.
Henry Anglade, retardé par une crevaison dans la descente vers Annecy, faillit être la seule vraie victime de la journée. En effet, il n’en fallut pas plus pour qu’Anquetil et Rivière s’agitassent aussitôt et reprennent 38 secondes à Napoléon.
Dans la guéguerre civile que se livrent les coureurs français, il faut tout de même signaler l’excellente troisième place au classement général du Breton François Mahé.
Quant au « champion espagnol » Bahamontès, il semble ne plus rien devoir craindre pour son maillot jaune.
Vingtième étape Annecy-Chalon-sur-Saône, une étape type de transition avant l’ultime bataille contre-la-montre, une aubaine pour les audacieux, une possibilité d’accessit pour les sans-grades. Calendrier et littérature ne font pas bon ménage : à défaut de vendredi, le Britannique Brian Robinson a trouvé son jeudi en remportant l’étape avec une avance de vingt minutes et six secondes, après une longue échappée solitaire.

Blog Robinson entre Annecy et ChâlonBlog Robinson gagne à Chalons

Même Robert Chapatte est en panne d’inspiration : « Au moment où j’écris ces lignes, autour de moi, dans la salle de presse de Chalon, mes confrères se pressent le citron pour en sortir quelques gouttes. Que dire de cette étape qui tienne les 300 lignes imposées par le rédacteur en chef ? On scrute le plafond. On mâchonne le bout du stylo, on compulse le carnet de notes résumées en quelques mots d’Annecy à Chalon. J’avoue me battre les flancs moi aussi … »
Finalement, la grande affaire de la journée fut l’adieu de Jean Robic au Tour de France, 48 heures après celui de Louison Bobet.
En effet, l’allure soutenue de Mister Robinson eut pour principal effet l’élimination brutale du populaire Biquet qui rejoignit Chalon quarante minutes après l’Anglais, donc hors des délais. La décision irrévocable des commissaires révolta d’autant plus le Breton, vainqueur du Tour 1947, que, quelques jours auparavant, le Robinson en question aurait lui-même dû être éliminé au Puy-de-Dôme mais bénéficia alors de la clémence du jury. Même à vélo, selon que vous serez puissant ou misérable

Blog Robic dans le brouillard

L’une des dernières images de Jean Robic sur le Tour

L’intérêt de l’étape de 69 kilomètres contre la montre entre Seurre et Dijon, le maillot jaune Bahamontès semblant hors d’atteinte, réside dans la lutte pour l’honneur entre les trois recordmen de l’heure Rivière, Baldini et Anquetil, ainsi que l’éventualité pour Anquetil de déloger Napoléon Anglade de la seconde place en lui reprenant les 4 minutes et 34 secondes qui les séparent.

Blog clm entre Seurre-Dijon

Au-dessus du lot, à mon grand regret (!), Roger Rivière survole encore la course de vérité. In vino veritas, membre de l’équipe Saint-Raphaël-Geminiani tout au long de la saison, il reçoit à l’arrivée les félicitations du maire de Dijon, le populaire chanoine Kir qui donna son nom au traditionnel apéritif à base d’aligoté de Bourgogne et de crème de cassis.

Blog Riviere clm Seurre-DijonBlog Riviere clmBlog clm Seurre-DijonBlog Anquetil clm

Blog Baha Yvette Hornher

L’accordéoniste Yvette Horner félicite Federico Bahamontès toujours en jaune

Mon champion Jacques Anquetil termine deuxième mais creuse insuffisamment l’écart avec Anglade qui préserve sa place de premier Français.

Blog Baha Anglade les deux bons numéros

Les positions au classement général apparaissent définitivement acquises malgré les 331 kilomètres à parcourir lors de l’ultime étape entre Dijon et Paris.
Une course, même le Tour de France, ne se termine-t-elle pas sur la ligne d’arrivée selon le vieux principe emprunté à Lapalisse ? Mais on ne verra rien ! Notre-Dame-de Bonsecours n’est pas placée sur la route pour déléguer un nouveau Robic, comme en 1947, à l’assaut tardif du maillot jaune.

Blog étape Paris

Un sprint général réunit tous les rescapés sauf un, l’Italien Falaschi contraint à l’abandon dès les premières heures de l’interminable randonnée entre Bourgogne et Ile-de-France.
En sort victorieux le Breton de l’équipe Ouest-Sud-Ouest Joseph Groussard, un sacré bon coureur, encore de ce monde, qui remportera notamment, quelques années plus tard, la prestigieuse classique Milan-San Remo.

Blog sprint ParisBlog Groussard à Paris

Jacques Périllat, toujours « dans le secret des dieux de la route », nous offre, un peu rabat-joie, sa dernière livraison de … propos stupéfiants :
« On a souvent parlé de doping durant le Tour de France. Il s’est avéré que la plupart des concurrents usaient de stimulants sitôt que le niveau de la course montait d’un ton. Le docteur Dumas attira l’attention des organisateurs sur la généralisation du mal. Les soigneurs furent réunis par les soins de Jacques Goddet. Une enquête discrète fut menée dans les chambres de coureurs. À ce sujet, Ferdi Kubler (vainqueur du Tour de France 1951 et … victime d’une étonnante défaillance dans le Ventoux lors d’un autre Tour ndlr) a pris position dans un journal suisse :
« Les lendemains de courses contre la montre, les coureurs sont incapables de fournir un effort … car ils ont outrepassé leurs possibilités la veille. Sur dix concurrents, il en est huit au moins qui fonctionnent à l’intra-veineuse ! »
Nous avons interrogé Raymond Le Bert, adversaire déclaré du doping sous la forme d’un stimulant brutal et momentané. Le soigneur breton n’a pas dissimulé ses sentiments :
« Trop de champions trichent dans le Tour et dans les autres courses. C’est pourquoi les performances enregistrées un jour sont rarement confirmées le lendemain. Lors des premières étapes, j’ai remarqué des arrivages de colis pharmaceutiques adressés à quelques coureurs. Il se trouve que la plupart des destinataires n’ont pas terminé … »
Les organisateurs envisagent de faire une démarche auprès de l’Union Cycliste Internationale afin que les fédérations nationales établissent au plus vite un règlement destiné à réprimer l’usage du doping.
La tâche n’est pas facile, voire impossible. En vérité, c’est l’esprit du professionnalisme qui est en cause. Tant que la course cycliste fera des millionnaires, l’appareil pharmaceutique fera des ravages dans le peloton. »
Antoine Blondin, qui n’a jamais ignoré ce fléau sans vouloir s’exprimer dessus, boucle ce Tour de France décevant avec une chronique douce-amère :
« … La capitale offre le visage d’une vieille reine morte à qui on aurait laissé ses bijoux. Une ample torpeur l’habite et l’on se demande par quel miracle elle a trouvé l’ultime courage d’ouvrir un œil pour accueillir le Tour de France. Les derniers globules de cette ville exsangue s’étaient récapitulés au Parc des Princes et, plus tard, dans le Faubourg Montmartre. On constatait que si les jours rallongent, les jupes raccourcissent. Les corolles ondulantes qui cernent les genoux des jeunes femmes, désormais déguisées en fillettes, nous apprenaient de plein fouet le dépaysement qui va être le nôtre dans les jours à venir. C’est fou ce qu’il se passe de choses dès qu’on a le dos tourné …
… Le pouvoir de la presse écrite et parlée est considérable. Nous avons pu mesurer, au Parc des Princes, le subtil talent de lecteur du public. Ses réactions étaient les nôtres. Pour douloureux et dignes qu’ils fussent, les tours d’honneur, sous les sifflets, de Marcel Bidot et de Jacques Anquetil sanctionnaient un état des âmes que nous avons contribué à faire partager : celui d’une épaisse déception.
Je regardais Anquetil s’avancer sur la piste, empoignant d’une main ferme sa gerbe d’orties et fonçant à l’abattoir et je n’avais qu’une crainte : celle qu’il ne se sente pas directement concerné par l’opprobre et considère ce mauvais moment à passer comme un des risques du métier où il s’est engagé. Il enfourcha sa bicyclette, jeune Christ aux outrages, et je me désolidarisai soudain de ces milliers de gens qui ne l’avaient jamais vu pédaler, admirable machine et de loin la plus belle de celles qui s’offrent habituellement à la solitude des parcours que la course emprunte maintenant. À travers les injures dont on l’accablait, je me sentais atteint et, puisque ces champions sont nos porte-parole, j’espérais qu’il allait tirer pour nous tous un profit de cette aventure … »
Mon champion, qui laissait rarement transparaître ses émotions, fut sans doute fort affecté par l’énorme bronca que lui réserva le public parisien. Peu de temps après, alors qu’il habitait encore sa propriété des Elfes, à Saint-Adrien, en bordure de Seine, il fit l’acquisition d’un hors-bord qu’il baptisa … Sifflets 59.

Blog Anquetil et Janine

Jacques Anquetil oubliera rapidement les sifflets auprès de son épouse

Bahamontès Tour de prises de bec

L’évocation de ce 46ème Tour de France assez insipide et de ses médiocres dissensions franco-françaises ne doit pas masquer la grande valeur de son vainqueur Federico Bahamontès, premier coureur espagnol à inscrire son nom au palmarès. Certes, auparavant, il y avait eu de grands champions ibériques tels Vicente Trueba, la puce de Torrelavega vainqueur en 1933 du premier Grand Prix de la Montagne du Tour, Julian Berrendero surnommé el negro, et Bernardo Ruiz, mais il n’y aura qu’un Federico Martin Bahamontès : Yo soy el primero, comme dirait Dominguin. Mais Dominguin oubliait Manolete. Federico aura fait oublier les autres, tous les autres. Il a bien mérité, sur le podium du Parc des Princes, les félicitations de Fausto Coppi qui décédera quelques moins plus tard.

Blog Bahamontès et Coppi à ParisBlog Bahamontès à ParisBog Baha tribune du Parc

Federico Bahamontès dans la tribune présidentielle du Parc des Princes

MAX Console

Grimpeur de grande classe, Bahamontès avait jusqu’alors souvent gaspillé ses chances par le fait de son extrême fantaisie, rappelons-nous l’épisode de l’esquimau au sommet du col de Romeyère, mais aussi à cause d’une rivalité exacerbée avec le Basque Jésus Loroño.
Outre son maillot jaune, Bahamontès a évidemment remporté le Grand Prix de la Montagne parrainé par Saint-Raphaël-Quinquina. Hips !
André Darrigade revient avec le maillot vert Vabé du classement par points. Hips encore ! Quant à l’équipe de Belgique, autre affront à l’équipe de France, elle s’adjuge le classement par équipes Martini. Hips toujours !
Pour ses multiples attaques lors de nombreuses étapes, le Normand d’Argentan Gérard Saint, 9ème du classement général, est récompensé par le Prix de la Combativité.

Blog Anglade et sa femme au Parc

À l’écart de toutes les entourloupettes, dont il a été victime, qui lui valent peut-être le prix du coureur le plus loyal du Tour, Henry Napoléon Anglade est acclamé au Parc des Princes pour sa belle seconde place. Beaucoup plus que son statut de régional de l’équipe du Centre-Midi, il a fait honneur à son maillot de champion de France enfilé quelques jours avant le départ du Tour, sur le circuit de Montlhéry.

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Une fois encore, en vous racontant ce Tour de mon enfance, j’ai souhaité rendre hommage aux talentueux journalistes et écrivains qui nous faisaient rêver par leurs écrits épiques.
Il en est un, Alphonse Boudard, que je n’ai pas cité une fois, et pour cause :
« En 1959, j’étais au trou, à Fresnes. Je partageais ma cellule et mon temps avec Jo Attia, un mec de la bande à Pierrot le Fou. Jo avait des origines espagnoles. Il aimait bien tous les coureurs, mais il préférait Bahamontès. Un type du Sud, comme lui. Pour nous, le Tour, c’était l’évasion. Pourtant à cette époque, on n’avait droit ni aux journaux du jour ni à la radio. Quant à la télévision, elle appartenait à la science-fiction. Pour les nouvelles fraîches, on se contentait de L’Équipe de la veille et des informations que voulaient bien nous distiller les matons. Entre taulards, on pouvait s’engueuler sur plein de choses, mais l’on s’accordait toujours sur un sujet : le Tour. Cette sacrée Grande Boucle faisait l’unanimité. Au contraire des champions. Ils avaient leurs partisans et leurs détracteurs. Cela nous aidait à passer le temps …
Les matons nous informaient quotidiennement de l’évolution du Tour. Ils suivaient l’épreuve dans leur coin, à la TSF. Puis ils passaient de cellule en cellule distribuer la soupe. À peine avaient-ils ouvert la porte qu’on les bombardait de questions : « Alors, chef ? Qui c’est qu’a gagné aujourd’hui ? Comment ça s’est passé ? Tant bien que mal, on récoltait des nouvelles.
Le Tour dont je me souviens le mieux est celui de 1959. Les Français partaient favoris. Avec Bobet, Anquetil, Geminiani et Rivière dans la même équipe, on aurait dû tout gagner. Pourtant, mes copains et moi, on ne se faisait guère d’illusion sur leurs chances. Quand on met plusieurs crocodiles dans le même marigot, ils finissent toujours par se bouffer … C’est ce qui s’est passé. Bahamontès les a tous battus. Pour la plus grande joie de mon pote Attia.
Au-delà de la course et de ses péripéties, le Tour était aussi pour nous un moyen d’évasion. C’est une espèce de rêverie qui serpente sur les routes en visitant nos régions. Pratiquement, à chaque étape, il passait par celle de l’un d’entre nous. Le type ouvrait aussitôt la boîte aux souvenirs et racontait sa vie autrefois, quand il était encore libre. On s’échappait ainsi, sans enfreindre la loi.
Mais ce n’était qu’un rêve. Le Tour, nous l’avons également touché. À notre manière … Quelques semaines avant le départ, nous recevions des tombereaux de casquettes publicitaires d’un côté et des rouleaux d’élastiques de l’autre côté. Nous enfilions les élastiques dans les casquettes. Le tour était joué. La caravane publicitaire pourrait les distribuer. À Fresnes, nous avions également une autre spécialité : les petits coureurs en plomb ou en plastique. Nous les peignions aux couleurs des équipes du Tour. À notre façon, nous aidions les enfants à rêver … » (extrait de Tour de France Nostalgie par Christian Laborde)
Superbe confidence en forme de parabole sur le thème de l’évasion ! Le lien est tout trouvé avec un ancien billet sur les Tours de mon enfance :
« Les jours de pluie, j’ouvrais une grande boîte en bois d’où je sortais un peloton de cyclistes en plomb portant les mêmes maillots que les vrais champions. Alors, à travers la maison et les escaliers, se déroulait un long serpentin multicolore. Je notais sur un cahier de classe, l’ordre d’arrivée en regardant, les petits papiers portant le nom des coureurs, que j’avais collés sous les socles. A priori, cela était parfaitement anonyme mais j’avais vite fait de mettre aux avant-postes, toujours le même maillot tricolore qui s’emparait bientôt du maillot jaune … vous avez deviné, inutile de retourner le coureur, il se nommait Jacques Anquetil ! Près de cinquante ans plus tard, lors du déménagement de la maison familiale, j’ai retrouvé avec émotion, dans le grenier, cette boîte avec les petits cyclistes et leur nom en-dessous. »
Vous comprenez que l’émotion m’étreint lorsque je me replonge dans les Tours de France d’antan. Beaucoup de mes « compagnons du Tour de France », coureurs et journalistes, ont aujourd’hui tiré leur révérence. Il n’est pas une année où je n’apprenne pas le décès de l’un d’entre eux.
Mais Federico, l’Aigle de Tolède, a encore bon pied bon œil : il fêtera ses 91 printemps ce 9 juillet. Il est à ce jour, depuis le décès du Montluçonnais Roger Walkowiak en février 2017, le plus ancien vainqueur du Tour de France encore en vie.
Il coule des jours heureux dans sa ville de Tolède où l’on peut admirer sa statue. Un hommage lui sera aussi rendu lors de 19ème étape de la prochaine Vuelta entre Avila et Tolède. Durant ce Tour de France 2019, le quotidien L’Equipe lui a consacré une interview d’une double page : « Aujourd’hui je me demande où ils sont tous ceux qui couraient avec moi … Moi, je prenais un peu de café, pas trop, ça m’empêchait de dormir, je le mélangeais avec du cognac, du Kola Astier (un excitant vendu exclusivement en Italie), de l’Agua del Carmen (un tranquilisant à base de produits naturels). Le Kola, c’était un soigneur de la Bianchi qui m’en procurait, après je ne voulais pas m’empoisonner : quand je le voyais mettre des pastilles dans les thermos, je versais tout dans les toilettes, comme à Solingen où le Suisse Fritz Schaer a vendu le champoinnat du monde à Louison Bobet … » Je vous livrerai dans mon blog les souvenirs d’Alaphilippe et Pinot … en 2069 !!!

Blog sculpture Bahamontes Tolède

Blog Bahamontes 60 après

Depuis quelques années, une revue trimestrielle luxueuse, en langue flamande (la version française n’a malheureusement pas connu de succès), porte son nom, c’est dire l’empreinte qu’a laissée le champion ibérique dans l’histoire du cyclisme : « Un ovni car BAHAMONTÈS ne ressemble à aucune autre des revues existantes sur le vélo. Des histoires de courses, de bas-côtés, d’hommes. Des récits émouvants, singuliers, parois oubliés, de leaders et de porteurs de bidon, de coureurs de grands tours et de classiques. Des triomphes historiques en défaites dramatiques d’hier et d’aujourd’hui. Nous faisons fi de l’écume du jour mais offrons une place majeure aux sujets intemporels qui resteront gravés dans nos mémoires. »
Une lecture en forme d’échappée aussi belle que les chevauchées que nous offrait Federico, d’autant plus qu’elles étaient souvent pour le panache.

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Ce numéro de la revue « Bahamontès » témoigne de lieux où s’envola souvent l’Aigle de Tolède

J’aimais plus Bahamontès que Charly Gaul, peut-être parce qu’il posa moins de problèmes que l’Ange de la montagne à mon champion Jacques Anquetil.
Philippe Bordas, dans son bel ouvrage Forcenés, consacre évidemment quelques lignes à Federico dans son chapitre « L’art de grimper » :
« Federico Bahamontès de Tolède est au temps de Gaul le seul humain qui lui soit comparable. Mais Bahamontès escalade dans un style caprin désordonné, secouant ses parts, l’échine levée vers les feuilles tendres, tournant la nuque comme si ses arrières brûlaient. Il tend un cou long compliqué de couleuvres palpitant sous sa peau. Il va vite, dans une anarchie qui fait mal. Arrivé sur les cimes, il écoute le vent, il s’achète une glace à la vanille et pâture sur le col, en attendant. Comme il ne sait pas descendre, il reste sur l’échelle. Jean Bobet le lettré l’appelle « Fédé le fada ». Bahamontès n’excelle qu’en côte. Plus qu’un grimpeur, c’est un côtoyeur. »

livre Bahamontès

Le jugement de l’Aigle de Tolède est aussi acéré que ses serres. Il y a quelques années, alors que le journal L’Équipe l’élut meilleur grimpeur de l’histoire du Tour de France, le fier hidalgo refusa d’être comparé à Richard Virenque, qui le devance pourtant au nombre de victoires dans le Grand Prix de la montagne : « Il ne m’arrive pas à la cheville. Qu’il ne m’en veuille pas, mais, si lui il est grimpeur, moi, je suis Napoléon. ! » Je croyais que c’était Henry Anglade … !
Bahamontès voulait être el ùnico ! Comme Christian Laborde l’écrit à la lettre B de son Dictionnaire amoureux du Cyclisme :
« Federico, il veut être seul. Au commencement, il ne s’appelait pas Federico Bahamontès mais Alejandro-Federico Martin Bahamontès. Martin, c’est une portion du patronyme de son père –Juliàn Martin Losana- et Bahamontès, une portion de celui de sa mère –Victoria Bahamontès San Cristóbal. En bourrant la musette, on arrive à Alejandro-Federico Martin Bahamontès San Cristóbal. Plus qu’un nom, c’est un peloton. Et du peloton, il n’aura de cesse de s’extirper pour devenir Federico, puis Fédé, puis Fédé le fada, ce champion époustouflant qui, le 26 juillet 1954, découvrit le Tour de France, distançant Louison Bobet, Ferdi Kubler et Fritz Schaer dans la montée du col de Romeyère avant de s’arrêter au sommet et de prendre le temps de déguster une glace à la vanille. »
« Au pays de-gue de Castille/Il y avait te-gue d’un garçon/Qui vendait des glaces vanille et citron … » Vous savez maintenant ce qu’il en est advenu …

PS Je venais de publier ce billet que je découvre dans La Dépêche du Midi du jour que la statue de Federico Bahamontès à Tolède a été brisée . Comme quoi la connerie peut rimer avec Ibérie!

stèle Bahamontès vandalisée

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel à l’incontournable romancier et chroniqueur de L’Équipe Antoine Blondin, ainsi qu’aux journalistes, chroniqueurs et photographes des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Abel Michea, Robert Chapatte, Pierre Chany alias Jacques Périllat, André Chassaignon, Jacques Grello.
J’ai emprunté aussi quelques lignes du Dictionnaire amoureux du Cyclisme de Christian Laborde, de Forcenés de Philippe Bordas, et des confidences d’Alphonse Boudard dans 100 ans du Tour de France en 90 histoires.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son nouveau blog: https://montourdelafrance1861.home.blog/2019/03/26/premier-article-de-blog/
Il a pour projet une nouvelle aventure, un tour de France original au cours duquel il visitera la commune la moins peuplée de chacun des 42 départements frontaliers et littoraux.

Publié dans:Cyclisme |on 30 juillet, 2019 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1959 (1)

Je suis en âge de vous raconter des histoires. Donc, comme chaque année, à cette époque, j’enfourche mon vélo littéraire pour évoquer les Tours de France de ma jeunesse.
J’y retrouve mon insouciance, ma joie enfantine, plein de petits bonheurs dérisoires dans ma tête. J’assume de jouer les « vieux cons », c’était tellement mieux qu’aujourd’hui, le Tour de France ! Alors, permettez-moi mon bain de jouvence !
Les congés payés dataient de plus de vingt ans, quoi que mes parents enseignants ne fussent pas concernés par les mesures du Front Populaire. En 1959, il fut décidé que les grandes vacances scolaires commenceraient désormais deux semaines plus tôt (le 1er juillet) et s’achèveraient le 15 septembre. N’imaginez pas que cette réforme de calendrier fût directement liée au départ de la grande boucle. Plus sérieusement, l’aisance économique accompagnant les « Trente Glorieuses », de plus en plus de familles salariées partaient en vacances début juillet désorganisant ainsi l’agencement de la fin d’année scolaire. Les impératifs touristiques et économiques commençaient à primer sur l’éducation.
Heureux mois de juillet où j’écoutais sur mon « transistor Pizon-Bros » les reportages enflammés de Fernand Choisel et Guy Kedia sur leur moto, les analyses de Georges Briquet, où je dévorais les journaux spécialisés qu’achetait mon père, quotidiennement L’Équipe, deux fois par semaine les magazines Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports.

Blog parutions Miroir-Sprint

Chaque numéro valait 100 francs, 110 francs en Algérie et Maroc, 12 pesetas en Espagne ! Ne m’imposez pas de faire une conversion en euros, ce qui est certain, c’est que ces revues possèdent aujourd’hui une valeur inestimable à mon cœur et que je les conserve jalousement.
C’est là que je cours puiser mon inspiration pour vous narrer la « légende des Cycles ». Et lorsque certaines me font défaut, j’appelle à la rescousse un de mes lecteurs devenu ami, je vous l’ai déjà présenté.
Jean-Pierre n’est pas qu’un cycliste de « papier ». Il pratique sa passion tout au long de l’année et des routes de France. À son palmarès, il compte plusieurs participations à la légendaire épreuve Paris-Brest-Paris et je ne sais combien de brevets de cyclotourisme. Pour célébrer ses cinquante printemps, il choisit d’effectuer à vélo le parcours (aussi fidèlement que la modernisation de l’équipement routier le permettait) du Tour de France 1959, son année de naissance, c’est dire s’il en connaît un rayon (de bicyclette). Quelle aubaine pour moi qui, justement, ai choisi de vous raconter cette édition !
Après, avoir évoqué, il y a deux ans, la première victoire de mon idole normande Jacques Anquetil en 1957, j’avais l’an dernier relaté avec une pointe de déception chauvine (!) le triomphe de Charly Gaul en 1958 dans ce qui reste aux yeux des historiens du cyclisme comme l’un des Tours de France les plus enthousiasmants. Mon champion, qui courait sans doute avec plus d’assiduité après une jeune femme blonde, avait dû abandonner victime d’une pleurésie.
En cette saison 1959, bien qu’ayant porté le maillot rose, Anquetil a dû encore s’incliner sur les routes du Giro (Tour d’Italie) devant ce diable de luxembourgeois qu’on surnomme, de manière religieusement incorrecte, « ange de la montagne ».

Blog Anquetil-Gaul Giro 1959

Malgré tout, si l’on doit en juger d’après les couvertures des numéros spéciaux d’avant Tour de France, les journalistes envisagent l’épreuve comme une affaire strictement française.

Blog Grands FrançaisBlog les 4 Grands du Tour 1959

Abel Michea, le truculent journaliste de Miroir-Sprint et de L’Humanité, ancien Résistant soi-dit en passant, dont j’adorais les savoureuses chroniques, choisit d’en brosser le tableau à travers un conte de … grime :
« Nous étions cinq garçons. Tous des frères. Ni pires, ni meilleurs que les autres. Cinq qui jouaient ensemble, se chamaillaient souvent et rêvaient. Ah ces vacances chez grand-père… Grand-père, nous l’aimions tous. Plus ou moins selon son humeur du moment qui le faisait préférer l’un à l’autre, sans qu’on sache bien pourquoi. Mais ce que nous aimions tous, c’était son bateau. Un beau bateau tout bleu, avec des voiles toutes blanches, et des mâts rouges. Et de grand-père, nous aimions aussi les histoires. Il en avait une belle provision, glanée au long des années. Il connaissait tout, grand-père, les classiques et les modernes, les contes et les légendes, les fables, la mythologie. Et comme grande était son expérience, il enjolivait toutes les histoires qu’il nous racontait …
… Nous étions cinq. Cinq garçons. Cinq frères. L’aîné, on l’appelait Louis-le-Grand. Tout simplement parce qu’il était l’aîné. Le second, on lui disait « Raphaël-le-Tatoué » ; Ça nous était venu comme ça, un jour qu’on avait vu Fernandel au cinéma. Puis il y avait Jacques l’Espiègle et P’tit Roger. On l’avait appelé comme ça parce qu’il était le dernier. Comme si ç‘avait été sa faute … Moi, on me disait « la Langue » parce que je répétais tout …
… Je crois avoir oublié de vous dire que j’ai vendu mon vieux rafiot, qui faisait eau, pour en acheter un neuf. Plus grand. Cette année, je peux vous emmener tous à la fois en promenade. Nous battions tous des mains, sautâmes de joie. On entoura grand-père, on l’embrassa à l’étouffer. La joie était complète, quand Raphaël-le-Tatoué mugit :
– Mais qui tiendra le gouvernail ?
Ce ne fut qu’un cri
– Moi ! …
Alors on recommença à se chamailler, à se disputer. Et grand-père se grattait la tête. Car s’il avait ses petits préférés, il nous aimait tous bien.
Ça, il n’y avait pas pensé au gouvernail. Les avirons, ça allait. Il y en avait quatre, mais qui ferait le cinquième, celui qui tiendrait le gouvernail ?
Je voulais être conciliant : mes quatre frères seraient aux avirons, grand-père tiendrait la barre et moi, ma foi, je regarderai le ciel. Grand-père, pour une fois, était de mon avis. Mais pas les frangins.
Grand-papa Marcel réfléchit. Il demanda à chacun la meilleure note qu’il avait eue à l’école. P’tit Roger avait eu 10 en espagnol (sur la Vuelta sans doute ndlr) et Jacques l’Espiègle 10 en italien (sur le Giro ndlr). Louis-le-Grand avait eu 10 en mécanique celle du derny de son entraîneur dans Bordeaux-Paris ? ndlr) et Raphaël-le-Tatoué 10 en leçon de choses. Ce qui n’arrangeait pas les choses, d’autant que j’avais eu 10 en récitation.
Chacun s’essayait à faire le siège de grand-père, en étalant son savoir en la matière. Je sais larguer disait P’tit Roger, tandis que Jacques l’Espiègle affirmait qu’il n’avait pas son pareil pour mettre les voiles. Moi, affirmait Louis-le-Grand, je forcerai la machine, cependant que Raphaël-le-Tatoué assurait qu’il était capable de faire des vagues … moi, je me contentais d’avoir la rame !
Grand-père avait plutôt envie de se saborder. Surtout que sur son bateau il n’y avait pas de bouée de sauvetage. Enfin, il décida qu’on partirait quand même. On se relayerait au gouvernail.
Ah ! cette promenade en bateau à laquelle nous pensions onze mois chaque année, elle avait, cette année, une saveur de sel …
On y est allé comme à la corvée.
– C’est bon signe, avait dit Jacques l’Espiègle, voilà Ercole (Baldini évidemment ndlr) qui souffle.
– Éole rectifia grand-père …
Quand on arriva au ponton, Jacques l’Espiègle piqua une tête dans l’eau.
– Puisque je sais nager ;
Louis-le-Grand eut le mal de mer avant d’avoir mis les pieds sur le bateau …
Alors Raphaël s’assit sur le banc :
– Avec tout le vent que fait cette histoire, on peut maintenant faire aller notre bateau, sans vagues.
Jacques l’Espiègle sortit la tête de l’eau :
– Où ? Dans le bassin du … Luxembourg ? Alors, gare aux Tuile … ries.
Grand-papa Marcel fronça, une fois encore, le sourcil. Mais Jacques l’Espiègle était maintenant déchaîné :
– D’abord, ton rafiot, il est démodé, l’année prochaine, nous aurons chacun le nôtre, na …
Et voilà, nous étions cinq garçons, cinq frères qui, 365 jours par an, rêvaient au bateau de Grand-papa. Maintenant, c’est fini ; Seulement, entre nous, qu’est-ce que nous avons mené des gens en bateau. »
Prémonitoire !
Vous avez évidemment reconnu les quatre frères ennemis : Louison Bobet, vainqueur de trois Tours de France consécutivement en 1953-54-55 et qui vient de remporter quelques semaines auparavant le mythique derby de la route Bordeaux-Paris, Jacques Anquetil victorieux en 1957, Raphaël Geminiani, un valeureux champion et une sacrée grande gueule qui a mal digéré les entourloupettes de l’équipe de France l’année précédente, enfin une nouvelle étoile du cyclisme mondial, Roger Rivière, recordman du monde de l’heure sur piste et champion du monde de poursuite et qui, cela n’a pas échappé aux suiveurs, a remporté le 5 avril précédent la course de côte du Mont Faron contre la montre en distançant l’espagnol Federico Bahamontès de plus d’une minute et Charly Gaul de près de trois.
Et dans le rôle du grand-père, Marcel Bidot le sélectionneur et directeur sportif de l’équipe de France, chargé de faire cohabiter les quatre chenapans en cuissards courts. Il avait tenté de sceller une entente cordiale dite pacte de Poigny-la-Forêt lors d’un repas organisé, dans cette petite commune des Yvelines, à l’auberge des Trois Tilleuls tenue par Daniel Dousset (également manager d’Anquetil et Rivière).
À vélo aussi, autour des ronds-points ou pas,les Français ont un certain goût pour la conspiration et la guerre civile !

MAX Console

Elle a belle allure pourtant sur le papier notre équipe de France. Elle compte dans ses rangs, cette année, deux baroudeurs de valeur plus habitués à courir dans les équipes régionales : l’Alsacien Roger Hassenforder et le Béarnais Raymond Mastrotto surnommé le Taureau de Nay. Ils viennent d’étaler leur classe dans la belle classique des Boucles de la Seine, malheureusement aujourd’hui disparue.

Blog Avant Tour 1959 Hassenforder Mastrotto

Blog équipe de France départ Mulhouse

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Allez, en route, je sens que vous piaffez d’impatience, du moins les amoureux de la petite reine encore nombreux dans notre monarchie présidentielle.
Du côté des journalistes, il en est un, comme beaucoup d’entre nous, pour qui c’était mieux avant. Je serais culotté de le désavouer, moi qui suis en train d’embellir pareillement le passé avec mon billet. Dans sa première chronique de Miroir-Sprint, Les Compagnons du Tour, le brillant Maurice Vidal exprime sa nostalgie sous forme d’une « lettre à mon ami Dédé, avec lequel j’allais jadis voir partir le Tour de France » :
«… Pour nous le départ du Tour, c’était avec le départ en colonie, l’une des plus grandes dates de l’année, une de ces dates qui vous mettait au cœur une joie imprécise et anticipée. Nous l’attendions, nous la préparions presque autant que nos idoles.
Le matin du départ, quelques jours avant le 14 Juillet, nous prenions le chemin du Faubourg Montmartre (siège à l’époque des journaux L’Auto puis plus tard L’Équipe organisateurs du Tour ndlr). Ah, nous n’étions pas les seuls. Tout le long du Boulevard Bineau, puis des Grands Boulevards, des centaines et des centaines de cyclistes, tous habillés comme nous, se rendaient également vers ce rendez-vous de la Petite Reine.
Dans le Faubourg, c’était une joyeuse cohue. Les champions étaient encore dans la cour de « L’Auto », mais le service d’ordre était débordé. Quand l’instant arrivait que le père Desgranges donnait le signal du départ, il fallait être malin et obstiné pour sauter en vélo sur la chaussée et prendre place dans la caravane.
Le miracle, vois-tu, c’est que nous y arrivions. On essayait bien de nous chasser, mais avec une bonhomie dont je me demande maintenant, si je ne l’ai pas rêvée. C’est qu’en ce temps-là, le public était admis de très près au cérémonial de départ. Et tous ceux qui pouvaient présenter, en guise de sauf-conduit, une bicyclette, jouissaient de la tolérance des officiels, presque de leur considération. Le vélo suivait encore des cyclistes.
Les Boulevards, l’avenue des Champs-Élysées, l’Arc de Triomphe, l’avenue de la Grande Armée, nous les avions montés ou descendus aux côtés des champions. Ils occupaient bien le centre de la route, mais nous avions droit aux bas-côtés. En se défendant bien, on pouvait approcher l’équipe de France.
Tiens, je me souviens du jour où, passant précisément devant chez Peugeot, avenue de la Grande Armée, là où j’étais venu, malade d’émotion, acheter mon premier vélo, je me suis trouvé à cinq mètres d’André Leducq et de Charles Pélissier. Ils étaient comme toi et moi, ils saluaient des gens qu’ils connaissaient. C’était merveilleux et exaltant. Nous en avions pour un an à compulser nos souvenirs. Nous les accompagnions comme ça jusqu’au Vésinet où se donnait le départ réel. Puis nous allions dans la côte du Pecq pour les voir passer une dernière fois. Et nous étions stupéfaits de les voir avaler à quarante à l’heure cette côte qui figurait pour nous parmi les difficultés redoutables de nos sorties d’entraînement.
Enfin nous revenions par centaines, par milliers, piqueniquant sur le parcours Le Vésinet-Paris, notre étape à nous, chassant, sautant sur les trottoirs cyclistes. Ah ! la joie du vent dans les oreilles, comme on a vu partir des Géants ! … »
« … Je n’ai rien contre Mulhouse, tu penses bien. C’est une ville charmante, comme le sont les Alsaciens quand on ne va pas faire la guerre chez eux. Toute la ville était décorée, et les jeunes de là-bas nous ressemblaient : aussi enthousiastes que nous. Il y avait seulement moins de vélos et plus de scooters. La veille du départ, et le jour même, ils parcouraient la ville à la recherche des champions, demandant des autographes à tout ce qui ressemblait à un coureur (j’ai même failli en signer un, c’est te dire…) et puis c’est une ville très bien située : les Belges et les Luxembourgeois n’étaient pas loin de chez eux, les Tricolores avaient Hassenforder, les Suisses étaient à deux pas de leur frontière, ainsi que leurs équipiers allemands. Et les ouvriers italiens foisonnent dans la région. Si bien que chacun avait son compte de bravos et d’enthousiasme.

Blog Hassenforder bis 1ere étape

Donc Mulhouse, c’était bien. Ça n’a pas le même cachet que le Faubourg, mais comme cette tradition-là s’est perdue avec quelques autres, victimes d’un pressant besoin d’argent, c’est aussi bien en Alsace qu’ailleurs. Au moins on est en France, ce qui ne fut pas toujours le cas.
Mais tu ne reconnaîtrais plus le Tour de notre enfance. Finis les joyeux départs, les idoles sous pression, la fête du vélo. Le départ du Tour, maintenant, ça ressemble un peu au mariage de la Reine Elisabeth que tu as peut-être vu à la Télé. Un cérémonial aussi pompeux, aussi strict. Avec tout de même le fait que le Tour de France, ce n’est pas une chose aussi sérieuse que ça, et que l’organisation finit par devenir une excroissance monstrueuse qui semble ne plus pouvoir s’arrêter de grandir, de multiplier les règlements.
Les gens qui dirigent l’affaire, et qui sont sans aucun doute de grands Organisateurs, sont victimes de leur cérémonial. Le père Desgranges, qui n’avait que du génie, ferait figure à côté d’eux, de joyeux fantaisiste. Je vais te dire : j’étais content qu’il pleuve, et à seaux parce que cela a finalement rendu à la cérémonie, qui prenait sans cela des allures de parade un peu trop militaire, des dimensions inhumaines. Que veux-tu, le chef de musique sous un parapluie, et des gendarmes trempés, ça a quelque chose de rassurant, de presque touchant.
Tu vas peut-être me trouver amer. Rassure-toi, cela va passer. J’aime le Tour de France. Il s’est passé beaucoup de temps et beaucoup de choses depuis nos quinze ans. Leducq et Pélissier, que j’avais vu à cinq mètres avenue de la Grande Armée, j’ai fait leur connaissance en devenant journaliste. Tu penses avec quelle émotion. Je ne sais pas si tous ceux qui les ont connus comme moi ont réalisé ce qu’ils représentaient pour notre jeunesse, quel rêve, quels enthousiasmes, ils nous ont apportés.
Dédé (Leducq ndlr) (tu te souviens comme tu étais fier d’avoir le même prénom) est toujours là. C’est un brave type, très chic. Il dit vraiment les blagues que les journaux nous rapportaient, mais j’ai découvert en douze Tours de France qu’il était aussi capable d’être triste, et qu’il avait du cœur à revendre. J’aurais voulu que tu le connaisses comme ça. Tu l’aurais encore mieux aimé.
Et puis, à Mulhouse, sous la pluie qui tombait comme une malédiction, il y a eu un truc terrible. Tout à coup, les micros ont tonitrué le nom de Pélissier. On nous demandait une minute de silence pour Charles qui vient de mourir. Tu te souviens comme nous l’aimions, comme nous aurions voulu imiter son élégance, la vestimentaire et l’autre. Tu sais comme j’étais devenu copain avec lui. Sept Tours de France, j’ai fait avec lui. Sept mois de notre vie ensemble, dans la même voiture, souvent dans la même chambre. Il m’a appris le Tour, et beaucoup de choses de la vie. Pour moi, il était comme mon frère Marcel, qui est mort lui aussi.
Là, sur cette Place du 14 Juillet à Mulhouse, l’espace d’une minute écourtée, j’ai brusquement réalisé ce que j’avais perdu. Plus jamais, il n’y aurait Charles dans notre voiture, plus jamais nous ne l’entendrions chanter horriblement et joyeusement faux. Quand je l’ai vu sur son lit de mort, j’ai été pétrifié. Mais ici, j’ai été dépouillé. Deux ans déjà, j’ai fait le Tour sans lui. Mais l’espoir était là, et il était vivant. Maintenant plus jamais … Je n’ai pas besoin de te demander si tu sais ce que c’est de perdre un ami. Alors tu ne m’en voudras pas de cette lettre un peu triste, un peu mélancolique …
Mais c’est beaucoup de perdre à la fois un compagnon et des images de sa jeunesse. Puisqu’il faut en revenir au Tour de France, c’est une époque de cette course qui s’est terminée. Ce Tour de l’âge mur et de l’âge électronique a quelque chose de froid, de mécanique, qui nous font basculer d’un siècle dans l’autre … »

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Lors de la première étape, entre Mulhouse et Metz, la course traverse le village vosgien de Charmes, lieu de naissance de l’écrivain nationaliste et homme politique Maurice Barrès, auteur du célèbre roman La Colline inspirée qui s’ouvre ainsi : « Il est des lieux où souffle l’esprit. »
Vous imaginez bien qu’en vue de la butte de Sion-Vaudémont, à l’entrée du département de Meurthe-et-Moselle, soufflerait celui du vénéré Antoine Blondin qui reprend place à l’arrière de la Peugeot rouge n°101 du journal L’Équipe après une année d’absence pour cause d’écriture de son roman Un singe en hiver.
Sont-ce quelques vapeurs d’alcool, je penche plus admirativement pour une licence (IV) littéraire, mon cher chroniqueur a cru reconnaître sur la ligne d’arrivée Maurice Barrès, pourtant décédé en 1923 :
« … Et Barrès me dit :
« Mon jeune ami, j’ai longtemps divagué par monts et par Vosges, desquelles la ligne bleue m’est une ligne de conduite. J’arrive jusqu’à vous dans un vaste tumulte du cœur que la traversée voluptueuse, sanguinaire et parfois mortelle du département de Meurthe-et-Moselle n’a fait qu’alimenter. La ville de Metz participait jusqu’à ce jour des sentiments les plus nobles et les plus âpres qui puissent ébranler une âme française. Certes, ils dégagent le parfum exquis de la démission, ces bastions, ces relans, ces redoutes, que Bazaine a livrés au Prussien ! Mais le mouvement même qui s’enchante au mécanisme civilisé de la capitulation implique une délectation contraire, comme la vague appelle le ressac. Et je me plaisais à méditer sur Metz inviolée en 1582, quand Charles Quint, sorte de loup-garou d’un Benelux avant la lettre, y porta le siège à la tête de soixante mille hommes. Nous donnions la réplique par le seul truchement du sublime François de Guise qui s’était enfermé dans la place avec ce que l’on a coutume de nommer la fleur de la chevalerie française. François, si je puis l’appeler par son prénom, était à la veille de céder, lorsqu’il lui vint à l’idée d’employer un stratagème consacré par Bayard au siège de Mézières. Il laissa volontairement tomber aux mains des estafettes ennemies un plan supposé de ses moyens de défense, aux fins de solliciter l’assaillant d’avoir à concentrer ses forces à l’endroit où, précisément, il disposait des meilleurs arguments pour lui répondre. Rebuté, lassé, fourbu, le vieil empereur rappela ses troupes, ainsi qu’on siffle une meute, et Metz connut transitoirement la gloire d’être baptisée : « Metz-la-Pucelle », pour cette raison qu’elle avait su serrer les Suisses au moment opportun.
Cette cité, si équivoque soit-elle par les passions qu’elle m’inspire, ne peut se trouver démise du fait que je m’identifie à elle en des après-midis, tels que celui que nous avons eu le privilège de vivre ensemble, et prenne ma part d’une allégresse qui émerge au patrimoine commun. Tout ce qui est national est nôtre !
Or, André Darrigade appartient à l’équipe de France. Il est donc des miens. Encore que la nécessité doive l’obliger désormais à troquer son pourpoint tricolore pour le Maillot Jaune. Les bons esprits s’appliqueront, j’espère, à considérer, dans cette effigie scintillante et piaffante, l’étalon-or d’un juste redressement de notre pays. Cet athlète délié est beau comme un franc lourd ! (sous l’égide d’Antoine Pinay, le nouveau franc allait être mis en circulation le 1er janvier 1960 ndlr)
Car je tiens que cette victoire, plus fastueuse qu’une campagne électorale, n’est pas celle d’un déraciné mais plutôt d’un de ces grands abonnés de l’histoire, à travers lesquels s’entretient la permanence d’un panache qui nous est propre et d’une habitude qui nous est chère. Ce coureur, jailli de la terre des ancêtres, est une des plus hautes nourrices de la tradition. De semblables mainteneurs confondent leur légende propre avec celle de la patrie et, pour ce qu’ils sont épris d’eux-mêmes, reflètent une image prochaine de celle que j’aime à m’offrir quand je me réfléchis dans le miroir de ma conscience … »
Plus laconiquement, André Darrigade, décidément un dangereux récidiviste, s’installe dans le Tour de France 1959 de la même façon magistrale que les trois années précédentes : en gagnant la première étape au sprint, à Metz cette fois, établissant ainsi un record original qui ne pourra être égalé, dans l’hypothèse la plus favorable, avant … 1963 !

MAX ConsoleBlog Darrigade 1ere étapeBlog Darrigade 1ère étapeBlog Darrigade 4 fois 1ere étape

Malgré ce premier bouquet, il n’a pas fallu longtemps pour qu’apparaisse quelque lézarde dans la bonne entente au sein de l’équipe de France. Si l’on en croit Jacques Périllat (pseudonyme du journaliste de L’Équipe Pierre Chany pour écrire incognito aussi une chronique dans le magazine concurrent Miroir-Sprint !), ce serait la soupe à la grimace à la table de l’hôtel du Globe de Metz entre Anquetil et Darrigade, en principe pourtant les deux meilleurs amis du monde. Il semblerait qu’ils aient, depuis leur mariage, des conceptions différentes sur la vie et leur métier, l’obstination du Landais s’accordant mal avec le dilettantisme du Normand. Une fâcherie vite réprimée cependant car les deux frères d’armes, après avoir boudé dans leur chambre commune seraient descendus manger avec leurs coéquipiers tricolores. Ouf !
Le nuage noir a été vite dissipé mais cela n’incite pas le ciel à plus de clémence. Orage sur Mulhouse, orage sur Metz. Pas de variante, on allait suivre en imperméable le deuxième jour comme le premier, un peloton tout de nylon vêtu qui s’aspergeait de flaques d’eau.
Sur la route de Namur, Maurice Vidal ne décolère toujours pas de ce nouveau Tour de France entrant dans l’ère technologique : « Nous sommes enfermés dans notre véhicule équipé de la radio. Nous écoutons les communiqués diffusés par l’Organisation. De temps à autre, armés de jumelles, nous venons jeter un coup d’œil sur la tête de ce peloton mystérieux où il se passe des choses que nous ne verrons jamais. Si la route est très large, comme ce fut le cas en Belgique, nous nous risquons à le passer. Alors nous dévorons des yeux ces cavaliers d’Apocalypse. Nous voyons Bobet attentif, inquiet de son genou, menant sa course au quart de roue, Gaul confiant, décontracté, et qui nous fait un clin d’œil amical. Anglade, vêtu de tricolore et déjà habitué à ces couleurs, prend le temps de nous faire compliment de notre voiture neuve, Rivière un éternel sourire aux lèvres, Geminiani qui a retrouvé le rictus de l’an dernier, Baldini appliqué, Favero et sa tête de Médicis. Nous regardons, mais nous passons trop vite. Les journalistes ont des jumelles, nos photographes ont des téléobjectifs, comme les stations de radio ont des voitures et des avions-relais, comme le médecin dispose d’hélicoptère. Les motos sont même équipées de radio et marchent ainsi au radar. Les temps modernes ont commencé sur le Tour de France. Nous sommes dans l’univers de « Mon Oncle » (le récent film de Jacques Tati ndlr). Une page est tournée, donc. »
De Metz à Namur, après une brève intrusion dans le Luxembourg, le duché où tous les noms de villages se terminent en ange (en honneur de leur champion Charly Gaul l’Ange de la montagne ?), les coureurs empruntent les routes casse-pattes ardennaises dignes de la fameuse classique Liège-Bastogne-Liège.
C’est l’occasion aussi pour les photographes (avec leurs téléobjectifs !) de faire une des « belles images du Tour », le traditionnel cliché du franchissement de la Meuse sur le pont de Dinant.

Blog Tour 1959 pont de DinantBlog Tour 1959 étap Metz-Namur le curé

Antoine Blondin, qui n’a pourtant pas une prédilection pour l’eau (!), fredonne sous la pluie : « … Un amour comme le nôtre, il n’en existe pas deux, chanterait Lucienne Boyer. Il m’aura fallu venir dans cette province insolite où l’on parle en français et on pense en wallon, pour acquérir la certitude que l’Europe était en train de se faire. Il est des plaques tournantes qui ne trompent pas ; Notre caravane passe-partout, qui fracture les frontières et où bourdonne le babil de Babel, notre peloton où l’équipe internationale fait rimer l’Irlande avec la Pologne, offre d’ailleurs la maquette assez séduisante d’une société où les nationalités tomberaient en même temps que les cravates.
Sous cet éclairage nouveau, des considérations auxquelles nous nous serions copieusement attachés autrefois perdent tout leur sens. Que les Belges aient précisément choisi cette incursion chez eux pour terminer les derniers de l’étape au classement par équipes, que Brankart, Wallon captif, englué dans le lot des retardataires, ait terminé 93ème devant sa famille et ses amis, ce naufrage dont nous aurions tiré naguère des maximes morales ne nous arrache même plus des accents dramatiques. À peine émarge-t-il aux faits divers. L’immense machinerie où nous sommes embarqués le dépasse.
Les habitants de Namur l’ont certainement compris, qui affichent dans le tumulte des flonflons la liesse sans mélange d’une veuve joyeuse « qui a pris son parti »…
… Allez à la kermesse et vous croirez, déclarait à peu de chose près Pascal. Les habitants de Namur ne se le font pas dire deux fois. Ils déambulent gloutonnement entre la citadelle et la cathédrale Saint-Aubin, consomment énormément de cacahuètes, accumulent des réserves de prospectus pour l’hiver et achètent les yeux fermés des ustensiles bizarres auxquels ils n’accorderaient pas un regard en temps ordinaire.
Ils éclatent de rire et se tapent dans le dos, en proie à une sorte de délire convulsionnaire dont ils auront de la peine à se remettre. La ville n’est plus qu’un grand Luna Park de feuillage aux attractions gothiques. Seul un pêcheur, dévoré sur place par sa passion muette, tourne délibérément le dos à cette frénésie. Son médecin lui a conseillé de garder la Sambre … »
De cette étape, on retiendra la victoire de l’Italien au visage de Médicis, Vito Favero second du Tour précédent et … la banderille de l’Espagnol Bahamontès si discret habituellement dans ces contrées septentrionales.

Blog Tour 1959 montée citadelle NamurBlog Tour 1959 montée citadelle Namur 2Blog Tour 1959 Favero à Namur

Jusqu’alors bloqué en trois minutes, le classement général allait éclater entre Namur et Roubaix. Dix courageux échappés depuis la première heure dans la cahoteuse traversée de Charleroi se présentèrent ensemble au vélodrome décor habituel de l’arrivée de la course classique Paris-Roubaix.
Du résultat du sprint dépendait le sort du maillot jaune. Toute la journée, le Grenoblois Bernard Gauthier, le sympathique Nanar alias aussi Monsieur Bordeaux-Paris qu’il remporta quatre fois (décédé en 2018), le porta virtuellement mais le Pyrénéen Robert Cazala, jeune membre de l’équipe de France, lui rafla sous le nez en gagnant l’étape de quelques centimètres et en empochant la minute de bonification.

Blog Tour 1959 Cazala sprinte à Roubaix 1Blog Tour 1959 Cazala à Roubaix 1Blog Tour 1959 Cazala Darrigade à Roubaix

 Les Tricolores André Darrigade maillot vert et Robert Cazala maillot jaune

Mais finalement, le fait essentiel de cette étape fut peut-être le calvaire que connut le vétéran du peloton Jean Robic, le toujours aussi populaire Biquet depuis sa victoire dans le Tour 1947. Voici ce qu’il confie, le soir à l’hôtel, au journaliste du Miroir des Sports André Chassaignon :

Blog Tour 1959 Robic mur de Grammont

« - Tu te rends compte que j’ai grimpé le mur de Grammont avec une seule main ? Faut le faire ! Une roue cassée. Cinq crevaisons. Je ne sais pas ce que c’est que ces boyaux qu’on me filait. Je faisais dix kilomètres et j’étais encore à plat …
– Quand je pense que je refais du vélo pour ma santé …
Le confrère qui se trouvait dans la chambre me regarda aussi perplexe que moi-même.
– Quoi ?
– Ben oui, dit sérieusement Robic. Je fais du cholestérol et je n’avais plus de globules blancs, alors j’ai repris le vélo. Quand on est à vélo, on élimine et on se refait des globules.
– Oui, dit le confrère, mais il y en a qui se contentent de faire du vélo au Bois de Boulogne. Tout de même, le Tour …
– Oui, dit Robic, je sais bien qu’un jour il faudra que je m’arrête de courir. J’en suis à ma dix-huitième licence professionnelle. Si j’arrive à vingt, ce ne sera pas mal. Encore deux ans. Tu sais que Bartali est venu me demander si j’avais l’intention d’aller jusqu’au bout. Je lui ai demandé ce qu’il faisait à trente-huit ans, et comment il avait terminé le Tour cette année-là. Je m’en souviens, tu penses : quatrième. Moi, j’étais cinquième et premier Français. Alors, pourquoi, j’en ferais pas autant au même âge ?
Déjà, il oubliait sa main blessée, se reprenait à espérer :
– Avec une piqûre de novocaïne tous les matins, ça ira peut-être… »

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La quatrième étape, longue de 230 kilomètres, conduit les coureurs de Roubaix à Rouen, fief de … Jacques Anquetil.
Nous sommes le dimanche 28 juin, il n’y a évidemment pas classe et c’est la fête au village, du moins dans mon cœur. Selon l’itinéraire avec les horaires probables, la course devrait passer vers 15 heures 25, au 189ème kilomètre, dans ma ville natale de Forges-les-Eaux.
Malédiction, la pluie que n’affectionne guère mon champion (un comble pour un Normand !) est encore au rendez-vous. Malgré tout, Jacques fait battre mon cœur d’enfant en passant devant la maison en tête du peloton. Vous ne me croirez peut-être pas mais j’ai encore en mémoire cette vision fugace.

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Peut-être, est-il encore aux avant-postes, quelques kilomètres plus loin, dans la traversée de Quincampoix, le bourg où il passa sa jeunesse et où il repose aujourd’hui. Peut-être, se prend-il à espérer en une victoire sur le boulevard de la Marne, non loin de la tour Jeanne d’Arc, dans la capitale normande, comme deux ans auparavant lors de son premier Tour de France.
Il faut bien avouer que l’on s’ennuie un peu sur la route du Tour. Les suiveurs retiendront de cette morne étape la spectaculaire chute du coureur de la formation régionale du Centre-Midi, Jean Anastasi, transporté aussitôt par hélicoptère à l’hôpital de Rouen.

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Le populaire chansonnier Jacques Grello choisit de mettre son « grain de sel » sur la question épineuse du bouquet offert aux vainqueurs d’étapes :
« Dans la vie courante, on voit rarement une femme offrir des fleurs à un monsieur qu’elle ne connaît pas. Des fleurs et un baiser. Cette offrande insolite devient, dans le Tour, un geste quotidien. À chaque vainqueur son bouquet. Dès la ligne franchie, on jette dans les bras du triomphateur une jolie fille et une douzaine de glaïeuls. C’est la coquetterie de la course, le petit détail charmant qui fait plaisir aux photographes. La jeune fille est généralement très mignonne, et chaque jour différente. Les fleurs sont toujours fraîches. Mais on ne change jamais : c’est toujours des glaïeuls ! Quel que soit le profil de l’étape, sa longueur, la moyenne, la tête du champion, ses goûts, ses couleurs, il n’y coupe pas de sa douzaine de glaïeuls.
Je n’ai rien contre le glaïeul. C’est une belle fleur. Elle fait très bien sur un vainqueur. Elle prend bien la lumière. Mais pourquoi toujours des glaïeuls ? Personne ne peut me le dire. On ignore quel dirigeant, un jour, a décrété que, dans le langage des fleurs, le glaïeul signifiait victoire.
La forme des guidons a changé, il y a une mode pour les casquettes, les maillots se transforment mais, de mémoire de suiveur, personne ne vit jamais, sur un guidon, autre chose que des glaïeuls. C’est monotone. Un homme comme Bobet, par exemple, dans ses bonnes années, peut se faire dans ses cent kilos de glaïeuls. Il doit en avoir jusque là, du glaïeul !
Heureusement, les hôtelières ne s’en lassent pas. Car, après enquête, il s’avère que, par coureur interposé, l’organisation fleurit surtout les hôtelières. C’est naturel. Les coureurs sont loin de chez eux. En général, ils n’ont sous la main ni femme ni fiancée ni vieille mère. Quant à leurs innombrables admiratrices, pourquoi favoriser l’une ou l’autre ? Alors, va pour la logeuse.
Certains coureurs, grands seigneurs, jettent leurs fleurs au public. C’est rapide et spectaculaire. Ainsi faisait jadis Leducq (vous ne pouvez pas vous souvenir, jeunes gens !). Ainsi fait aujourd’hui Baldini : « Mes fleurs, m’a-t-il dit, zé les offre au poublic ». Baffi, l’an dernier, a jeté son bouquet à Béziers. Mais il l’a fait avec colère. Ulcéré par les sifflets du public, il lui a, en quelque sorte, jeté ses glaïeuls au visage. Geste scandaleux. On ne doit pas battre une foule, même avec une fleur. Ce jour-là, les Biterrois ont été vexés et la Madone a été déçue. Car les fleurs de Baffi, d’habitude, sont « per la Madona ». Baffi est un garçon très religieux. Où qu’il gagne, il fait porter ses fleurs à l’église. La Madone doit être bien contente, mais, peut-être, parfois, soupire-t-elle « encore des glaïeuls ! ».
Pensez-y, messieurs les organisateurs, changez de fleurs de temps en temps. Ou bien variez le bouquet selon les coureurs. Offrez du mimosa et de la lavande des Alpes aux gars du Sud-Est. Pour Stablinski, qui est si modeste, préparez des violettes, et Valentin Huot, qu’on oublie toujours, serait ravi d’avoir des myosotis. À ceux qui réfléchissent, offrez des pensées. Donnez des marguerites à Bernard Gauthier, des genêts d’or à Robic et des édelweiss au Suisse Graf ; aux Tricolores, des bleuets, des lys et des coquelicots.
Et à Marcel Bidot, des soucis. Assez de glaieuls ! »
Je ne sais si le jeune transalpin Dino Bruni choisit de fleurir la Madona mais c’est lui qui sortit vainqueur du sprint massif à Rouen.
Je mets aussi mon grain de sel sur la question du bouquet. Quand j’étais gamin et que je refaisais l’étape dans la cour de ma maison école, il m’est arrivé d’aller couper discrètement un glaïeul (un seul je vous promets) dans le jardin pour accomplir mon tour d’honneur. Et pour me faire (à moitié) pardonner, je l’offrais ensuite à une chère tante paralysée qui suivait mes exploits depuis son fauteuil. Je lui devais bien cela, c’est elle qui me tricota un splendide maillot bleu blanc rouge de champion de France à faire pâlir d’envie Henry Anglade porteur de cette tunique distinctive en cette année 1959.
Preuve encore de l’ennui qui gagne les suiveurs, dans sa Ballade à Charly, allusion évidente au comportement amorphe des coureurs tricolores qui emmènent tranquillement Gaul au pied des Pyrénées, entre Rouen et Rennes, Maurice Vidal loue les charmes de ma chère Normandie qui m’a donné le jour :
« Le Tour entre dans les terres. La Normandie nous a, pour cela, offert ses routes. Et quelles routes ! Bordées de taillis, de bois, de forêts. Donc, vertes et jolies, et serpentines, musardant de-ci, de-là, rencontrant des villages et des bourgs qui offrent l’image réelle de ce que, dans les contes de notre enfance citadine, nous appelions « la campagne » : Orbec-en-Auge, Villedieu-les-Bailleul, Argentan (dont le nom hélas, rappellera désormais à ceux du Tour la mort terrible d’un enfant de cinq ans devant les yeux de ses parents), La Ferté-Macé, gardienne de la plus belle forêt du monde, la forêt d’Andaine, Bagnoles-de-l’Orne, littéralement camouflée dans les arbres. Mais arrêtons là. Nous ne faisons pas du tourisme ! … »

Blog Tour 1959 Bagnoles de l'OrneBlog Tour 1959 Fougeres

Blog Tour 1959 Rouen-Nantes FougeresBlog Tour 1959 attaque avant Bagnoles

Mes chers lecteurs comprendront que c’est à travers cette littérature sportive que j’ai sans doute aimé la géographie (et l’histoire) et appris à bien connaître notre Douce France.
Il y aura bien une escarmouche du côté d’Orbec, bourgade du Pays d’Auge arrosée par l’Orbiquet (rien à voir avec Jean Robic !), et devenue lieu stratégique pour quelques manœuvres à vélo chargées d’exterminer l’Ange de la montagne.
En effet, en 1957, Jean Bobet plaça là un démarrage qui causa la perte définitive du grandissime favori luxembourgeois. En 1958, c’est l’autre Bobet, le grand frère Louison, qui avait préparé un coup de Jarnac, un coup de (Or)bec plutôt, avec Geminiani, qui laissa le même Gaul à deux minutes à l’arrivée à Caen.
En cette année 1959, Geminiani a salué le passage à Orbec par un démarrage. Aussitôt, s’est formé un groupe comprenant Louison Bobet, Anquetil, Rivière , Anglade, le Belge Brankart, le champion du monde Baldini, tous les favoris quoi, tous sauf Charly Gaul auquel l’endroit décidément ne convient pas (indisposé par les odeurs de Pont-l’Évêque ou Livarot ?). Mais, cette fois, Gaul revint sur les fuyards en trois coups de pédale (pour les derniers amoureux de la langue française, pédale reste au singulier, en effet, vous essaierez d’appuyer sur les deux pédales en même temps !). En tout cas, pour l’instant, dans la guerre de Gaul, Charly fait figure de César !
Profitant que l’on traverse son fief, Maurice Vidal brosse un portrait élogieux du jeune champion argentanais Gérard Saint promis à un avenir radieux. Il intitule son chapitre Un Saint en enfer, qui prendra bientôt, bien involontairement, une tout autre signification car le coureur décédera, l’année suivante, dans un terrible accident automobile.
« Je ne vais pas vous présenter physiquement Gérard Saint, mais vous conter une anecdote : il sortait à nos côtés du vélodrome de Roubaix, lorsqu’un homme d’un âge certain s’approcha de lui :
– Avec une tête pareille, vous ne devriez pas faire du vélo, mais du cinéma. Malheureusement, le monsieur n’était pas producteur, et Gérard est toujours coureur cycliste. Donc, il a un visage agréable. Les demoiselles diraient sans doute plus. Une tête surmontée d’une chevelure harmonieusement ondulée, d’un châtain doré du plus heureux effet. La nature, seule responsable de cet état de fait l’a, par ailleurs, doté d’un corps immensément long, avec une étonnante paire de jambes. Mystère de l’esthétique, ce corps trop long et léger ne semble pas maigre. Il est mince, mais chaque membre est harmonieusement dessiné. Il semble avoir été étiré par un Modigliani, dont le génie nous a fait aimer ces formes si longues et pourtant si belles.
Cela dit, il ne me viendrait pas à l’idée de conseiller à Gérard de devenir modèle. Je trouve fort bien qu’un coureur cycliste ait cette allure racée, et ce ne sont pas les anciens admirateurs de Hugo Koblet qui me démentiront.
Mais si son physique est intéressant, son esprit l’est infiniment plus. Si vous l’avez entendu à la Radio, vous savez déjà qu’il a une magnifique voix de basse, qui semble venir du sous-sol de son corps interminable. Sa diction est parfaite comme s’il l’avait apprise chez M. Clarion. Mais précisément, il n’a rien appris de ce côté. C’est une génération spontanée. Gérard, vous le savez peut-être, a connu une enfance des plus difficiles. Il n’est pas le seul, mais tous ne s’en sortent pas aussi bien.
Cette voix de tragédien est pleine d’une calme assurance. Il observe, compare, juge avec beaucoup de sagesse. Il n’est humble devant personne, mais jamais arrogant. La classe, en un mot. »
Dans le contexte de la guerre d’Algérie (dans une pétition envoyée au ministère, une cinquantaine d’habitants d’Argentan s’était offusquée de l’absence sous les drapeaux d’un athlète de haut niveau), le journaliste pose peut-être la question de trop :
« - Allez-vous vraiment rejoindre l’armée après le Tour ?
– Ce n’est tout de même pas juste de m’avoir déclaré réformé définitif, puis de me faire revenir à plus de vingt-quatre ans. Ma carrière serait fichue. J’ai été déclaré service armé n°3. C’est-à-dire que je suis dispensé de corvées, de gardes, de manœuvres et surtout de sport. Ça ne vous dit rien ? »
Début 1960, Gérard Saint fut appelé du contingent. C’est en rentrant d’une permission passée en famille avec son épouse et sa petite fille, qu’à l’entrée du Mans, son ID 19 s’écrasa contre un platane …
La 5ème étape s’achève par un sprint d’un groupe d’une vingtaine de coureurs sur le vélodrome de Rennes. L’équipe de France conforte sa première place au challenge Martini avec la victoire du populaire berrichon Jean Graczyk dit Popoff devant un autre tricolore André Darrigade qui consolide son maillot vert Vabé. C’était avant la loi Évin, les apéritifs faisaient alors bon ménage avec le cyclisme.

Blog Tour 1959 Graczyk  vers Rennes

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Cette fois, c’est certain, il va enfin se passer quelque chose à l’occasion de l’étape contre la montre de 45 kilomètres en Loire-Atlantique entre Blain et le vélodrome Petit-Breton (ça ne nous rajeunit pas !) de Nantes. J’ai le secret espoir que mon champion Anquetil, l’homme chronomaître, va sortir de sa réserve. D’ailleurs, peu de suiveurs l’ont remarqué, mais il s’est appliqué à devancer son rival et pourtant équipier Roger Rivière dans tous les sprints, afin qu’au bénéfice des points, il parte derrière lui dans l’épreuve dite de vérité.Maurice Vidal, qui n’a jamais sa plume dans sa poche, a choisi un angle de traitement surprenant … par sa sincérité : « L’ambiance d’un départ contre la montre a toujours quelque chose de reposant et de neuf pour un journaliste. Il ne roule pas, il ne salit pas ses vêtements et il voit les coureurs tout à son aise, pour leur parler, les observer. Le champ de foire de Blain était agreste à souhait et appelait le calme. Les chasseurs d’autographes eux-mêmes étaient sereins et ne bousculaient personne. Dans une rue voisine, quelques chambres avaient été prévues pour recevoir des coureurs. Peut-être afin qu’ils s’y reposent, encore que le repos ne soit pas recommandé avant un départ solitaire, peut-être pour y faire toilette. Mais je peux vous affirmer qu’elles ont servi à tout autre chose. Les chambres de Blain ont vu apparaître plus de pharmacie en une journée qu’elles n’en avaient sans doute vue en plusieurs siècles de vieux paysans malades. La chimie étant devenue l’un des éléments essentiels du sport cycliste, le jour d’une course contre la montre, il s’en fait une grosse consommation. Je ne prétends pas vous faire là une révélation, encore moins dénoncer un scandale. Je vous épargnerai le couplet habituel sur le doping, tricherie intolérable chez un sportif. Car en cyclisme, dans ce cas, tout le monde triche. Là-dessus, les avis des coureurs sont formels : tous prennent un stimulant avant un départ au chronomètre. Les seules différences résident dans les doses. Tout le monde le sait, tout le monde en parle : pourquoi ne pas l’écrire, au lieu d’ignorer le fait comme s’il était indélicat de toucher à ce problème. Donc, dans ces chambres de Blain, les tubes de comprimés et les seringues hypodermiques étaient à l’honneur. Pour certains, l’opération ne consistait qu’en un stimulant provisoire que l’organisme élimine très rapidement, une action bénigne. Pour d’autres, c’était une véritable « charge » (le mot n’a pas été inventé pour rien), celle qui risque de laisser des traces dans l’organisme, et qui explique aussi pour les prochains jours les défaillances surprenantes, parfois les abandons, dont on dit alors qu’ils sont injustifiés. Nous avons vu sur le champ de foire des garçons nettement surexcités, presque absents. Je tenais à vous dire que c’est le côté pénible du sport cycliste.

Étonnant non ? comme aurait dit Monsieur Cyclopède (le bien nommé en la circonstance) dans sa minute quotidienne à la télévision.
Je ne conclurai évidemment pas que c’était la cause à l’effet, en tout cas, à l’époque, ma déception fut grande : Rivière, bouclant les 45 kilomètres 330 en moins de 57 minutes, reléguait Ercole Baldini à 21 secondes et Anquetil à 58 secondes !

Blog Tour 1959 Riviere clm 1Blog Tour 1959 Rivière clm 2Blog Tour 1959 Baldini clm 2Blog Tour 1959 Riviere et Baldini clmBlog Tour 1959  Anquetil et Baha clmBlog Tour 1959 Anquetili clm 2Blog Tour 1959 B.Gauthier La Rochelle

Il est un ancien coureur P’tit Louis Caput, à qui « on ne lui la refaisait pas », qui manifestait aussi pour le moins de l’étonnement :

« Il fallait l’entendre s’adresser à Rivière sur le vélodrome de Nantes, alors que le héros du jour attendait calmement l’arrivée de Jacques Anquetil. Caput avait suivi Rivière de bout en bout :
– Dis donc, Roger, tu ne mets jamais les mains en bas du guidon ?
– Et bien non, je ne peux pas. C’est drôle, mais je mets toujours les mains aux cocottes.
J’ai retrouvé Caput un peu plus loin sur la pelouse, et le soir, en compagnie de Robert Chapatte et d’Henri Surbatis, fixé dans la région nantaise, qui retrouvait ses anciens équipiers avec une joie visible … et sonore. P’tit Louis était intarissable :
– Je te jure que c’est incroyable. Je l’ai suivi de bout en bout. Ce n’était pas un parcours très accidenté, mais tout de même il y avait des petites bosses, et il les avalait à 45 à l’heure. Pas une fois, je ne l’ai vu passer une vitesse. Il paraît qu’il est passé une fois sur le 15 dents. Des coureurs comme nous, on aurait l’air de petits rigolos maintenant. Pense qu’on bombait le torse en poussant 50 x 15.
D’ailleurs, ce n’est pas compliqué : en 1951, dans sa grande année, Koblet qui était tout de même un rouleur avait 51 x 15.
– Moi, je n’en reviens pas de ce Rivière. Enfin, tu te rends compte, pousser 54 x 14 et rouler sans cesse à cinquante à l’heure ou presque, sans mettre une fois les mains en bas du guidon ! Et ce Baldini qui avait 56 dents au plateau ! 57 x 14, c’est ce qu’on met derrière Derny et 56 x 14, derrière moto commerciale. C’est incroyable … »
Bien des années plus tard, en parcourant un ouvrage de Jean-Paul Ollivier, Le Tour de France, une histoire, un roman, je lus ceci :
« Rivière, arrivé trop vite au sommet avec une fortune le dépassant, s’était laissé encercler par les milieux corrompus du cyclisme. Tout semblait facile pour ce garçon. Sur la table de massage, la main experte de Raymond Le Bert (ex soigneur de Louison Bobet ndlr) pouvait s’employer, elle glissait avec facilité sur une machine bien huilée où les éléments s’enchaînent harmonieusement. Quelle inconscience, hélas, chez le Forézien qu’il apostrophe rudement alors que le Tour de France 1959 vient de prendre son envol :
« J’ai trouvé un carton dans ta chambre, tout à l’heure. J’ignore qui l’a apporté. Mais je ne suis pas né de la dernière pluie. Il y a un peu de tout dans ce capharnaüm : des amphétamines, notamment, et des produits dont j’ignorais jusque-là l’existence.
– Vous savez Raymond, je m’adonne à certains traitements !
– Écoute-moi bien. Tu es l’homme du Tour, le plus bel athlète. Tu n’as pas besoin de ce genre de saloperies. Aucun autre coureur ne dispose de tes qualités. Je n’ai jamais vu un sportif aussi doué. Et tu veux t’amuser à détruire ce bel équilibre ? Je te crie casse-cou, Roger. »
Le soigneur ne pensait sans doute pas parler autant au premier degré. La carrière de ce super champion qu’aurait pu être Roger Rivière se brisa net au fond d’un ravin du col cévenol du Perjuret, l’année suivante, lors du Tour 1960.
Je n’ai rien trouvé qui puisse alimenter le débat du côté d’Antoine Blondin qui n’est pourtant pas un grand consommateur d’eau claire. Je me régale tout de même d’un de ses savoureux biscuits en forme de calembour : « On a pu voir Jean-Claude Lefebvre pédaler utile aux approches de Nantes. »
Pour clore cette étape, signalons qu’en marge de la lutte pour la suprématie entre les trois recordmen du monde de l’heure sur piste, Robert Cazala conserve le maillot jaune.
De Nantes à Montaigu, la digue, la digue … non je m’égare, nous filons maintenant vers La Rochelle.

Blog Tour 1959 Sables d'Olonne La Rochelle

Il faut relever, au cours de cette étape, une timide offensive de Rivière, Anquetil, Baldini et du maillot jaune Cazala, vite réprimée par Charly Gaul. Pas de quoi en faire la couverture du Miroir des Sports.

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La « grande » affaire de la journée est finalement le sprint tumultueux opposant le tricolore Roger Hassenforder et le Belge Martin Van Geneugden sur la piste du vélodrome Rochelais. Voici ce que cela inspire à l’ami Blondin :
« Au moment où nous écrivons, nous ignorons encore le nom du vainqueur légal de l’étape. Autant dire que notre siège n’est pas encore fait. En cela, nous sommes moins fortunés que le cardinal de Richelieu, qui est le véritable régional de la journée puisqu’il fut évêque de Luçon, où nous nous sommes ravitaillés, et qu’il contraignit par la suite les protestants de La Rochelle à l’abandon au moyen d’une digue fameuse que beaucoup d’historiens considèrent à juste titre comme l’ancêtre de la tactique du béton.
Pour ce qui est du vainqueur réel, c’est notre ami Roger Hassenforder qui a franchi le premier la ligne, selon la promesse implicite qu’il nous avait faite de tenter quelque chose entre l’épreuve contre la montre et la montagne. Malheureusement, il imprima à la trajectoire de son sprint de tels méandres sur la piste (les voilà bien les boucles de l’Hassen !) que ses adversaires ont déposé une réclamation… »
En attendant la décision des commissaires, l’Antoine, qui déteste que l’on roule idiot, se livre à quelques considérations historico-architecturales :
« Nous sommes aujourd’hui passés d’une civilisation dans une autre, en quittant les toits d’ardoises pour les toits de tuiles, non pas ces plates gaufres qui abritent les villas de banlieue, mais ces demi-cylindres moussus dont le lichen abrite des pollens venus d’Andalousie. Plus que la séparation entre la langue d’oc et la langue d’oïl, ce clivage distingue entre les hommes : « Dis-moi comment tu te couvres, je te dirai qui tu es. »
Rien n’ici n’évoque le bagne si proche pourtant de l’île de Ré. Pour retrouver l’image des forçats, le souvenir des sinistres embarquements à La Pallice, l’ombre équivoque de Vidocq, c’est bien sur la route où il faut retourner.
Peu après le bourg d’Avrillé, que la chiourme du peloton traversait sans un regard pour les bonnes gens qui lui tendaient des morceaux de pain avec quelque chose dedans, Robinson, sans doute stimulé par la perspective d’une île, imprima une allure encore plus vive à ses compagnons de chaînes et la bure des maillots rayés s’entremêla périlleusement. C’est alors qu’un des coureurs tomba sur le bord du chemin. Il s’appelait Champion (prénommé Jacques de l’équipe régionale Paris-Nord-Est ndlr) et, par dérision, semblait promis aux mornes délectations de la lanterne rouge, au falot. Des âmes compatissantes lui conseillèrent d’en profiter pour s’évader. « Impossible, gémit Champion, ils ont relevé mon matricule. »
Et le 163, confus et meurtri, entama une longue poursuite destinée à le ramener vers ses geôliers. À nous qui le suivions, il détaillait ses douleurs et cette complainte lucide nous arrachait des soupirs. Il s’enquérait des délais qui lui restaient pour rejoindre le pénitencier avant d’être porté disparu et si, par hasard, quelques amis qu’il s’était faits aux bans ne l’auraient pas attendu. Ceux-ci, que nous avions interrogés, nous avaient répondu qu’ils ne voulaient pas traîner l’autre comme un boulet … »

MAX ConsoleBlog Toiur 1959 La Rochelle 1Blog Tour 1959 Hassenforder La Rochelle

Après délibération, les commissaires confirment le succès de Roger Hassenforder qui ramène une nouvelle victoire d’étape à l’équipe de France, et peut embrasser de bon cœur les filles de La Rochelle (qui) ont armé un bâtiment, elles ont la cuisse légère et la fesse à l’avenant … excusez, c’est la version paillarde d’une comptine que l’on apprenait alors à l’école communale, c’est sans doute aussi celle que préférait le fantasque Alsacien assez « coureur » sur les bords.
Sur la route monotone du Tour, les chroniqueurs doivent faire preuve d’imagination pour intéresser leurs lecteurs. Ainsi, encore Antoine Blondin, qui ne connaît pas la pratique du vélo à l’eau claire, nous met le vin à la bouche entre La Rochelle et Bordeaux :
« Si vous passez dans le Bordelais, province d’élection du bien-boire et du bien-manger, terre promise de tous les œnologues du monde, nous vous conseillons de séjourner à La Tour de France, que certains guides appellent le Goddet’s, du nom de son propriétaire…
La Tour de France est avant tout renommée pour ses grands crus, révélés d’année en année et mis en bouteilles sur place. Voilà un lieu où l’on débouche !
Nous vous recommandons en premier lieu un Grand Pape-Bobet trois étoiles. C’est un vin plutôt Graves que l’on comparera avantageusement avec un Château Mont-Gaul plutôt sec.
À défaut, on se rabattra sans dommage sur le Cazala de la maison qui semble doux au départ et se révèle à l’usage un vin jaune extrêmement pétillant.
Ceux qui auront choisi de manger l’assiette Anglade l’arroseront d’un Robic, petit vin déjà âgé garanti sur fracture. On prend volontiers le Robic 59 pour un Vieux-Médiocre. Sans valoir le Château-Biquet 1947, celui qu’on vous sert au Goddet’s accompagne très honorablement n’importe quel gratin.
Le Saint-Gérard, que vous essayerez ensuite, ne se sert qu’en magnum. Ce grand cépage, dans la lignée des Saint-Estèphe et des Saint-Émilion, apparaît surtout au moment du plat-de-côte, dont la recette consiste à dresser une côte au milieu d’un plat. À défaut de Saint-Gérard, on pourra commander un Château-Bergaud, encore que celui-ci escorte habituellement un salmis de rostollan, sorte d’échassier des montagnes assez nerveux, mais fort apprécié dans le Dauphiné. Péripétie savoureuse : ce mets est à déconseiller lorsqu’il est cuit.
Vous le ferez suivre d’une darrigade à la sauce verte. La darrigade est une spécialité locale assez relevée, surtout dans les virages. Elle est inséparable d’un Lafuite-Anquetil qu’on aura pris la précaution de chambrer. À ce propos, les mauvaises langues prétendent que ce cru nerveux se marie mal avec le Haut-Rivière, que vous ne manquerez pas d’exiger du sommelier. Cela nous étonnerait fort, ces deux vins provenant de chez le même négociant : Marcel Bidot, France, faisant fonction de propriétaire-récoltant. Quoi qu’il en soit, le Haut-Rivière, incomparable à l’épreuve du temps, est à déguster sur l’heure. Il ne saurait provoquer de révolution de palais chez le consommateur.
À titre indicatif, voici ce que nous avons savouré hier à La Tour de France. Pour commencer, un peu de Manzanèque qui s’apparente au Xérès pour la saveur et la robe. Après cet apéritif, les merveilles du Lach accompagnées d’une bouteille de Mission-Stablinski. Puis une paire de cuissot à la Forestier, le tout couronné par un admirable Clos Des Jouhannets, jeune vin qui ne manque pas de bouquet lorsqu’on le découvre à Bordeaux. »
Pour vous remettre les idées à l’endroit, chers lecteurs qui seraient largués en queue de peloton avec cette ribambelle de calembours cyclo-œnologiques, je résume simplement que suite à une échappée lancée par l’Irlandais Elliott et le Parisien Lach, dix coureurs se sont disputés, sur la piste du vélodrome du Parc Lescure de Bordeaux, un sprint remporté par le Tourangeau Michel Dejouhannet (décédé en janvier 2019).
Une fois n’est pas coutume, ce n’est donc pas un Hollandais qui l’a emporté à Bordeaux. Il faut dire qu’il eût été compliqué de dénicher un bon vin batave !

Blog Tour 1959 Anquetil La Rochelle- Bordeaux

« Lafuite-Anquetil »: crevaison du champion normand

Blog Tour 1959 Dejouhannet à BordeauxBlog Tour 1959 Dejouhannet à Bordeaux 2

Je n’étais alors pas en âge de tremper mes lèvres dans quelconque boisson alcoolisée pour apaiser ma crainte de voir mon champion, victime d’une crevaison, en difficulté. Il n’en fut rien.
À défaut de supputer sur les chances des favoris à la victoire finale au Parc des Princes, le chansonnier Jacques Grello analyse la course par l’autre bout de la lorgnette :
« … Si vous voulez voir les journalistes rester cois, posez-leur innocemment la question suivante : « Qui sera le dernier du Tour 59 ? »
Ils restent invariablement la bouche ouverte. Poussez-les encore, insistez et vous découvrirez que non seulement ils ne peuvent faire aucun pronostic, mais que généralement ils ignorent le perdant du jour.
Et tout bien considéré, ce n’est pas leur faute. C’est celle des coureurs dont aucun, jusqu’ici, n’a su s’imposer en queue.
Il y a chez les Suisses-Allemands quelques petits gars assez doués, Vierucki n’est pas mal, certains Espagnols pourraient nous surprendre mais tout bien examiné, on ne voit pas un seul coureur capable de réaliser un écart sensationnel. En tête, il y a plusieurs « gagneurs » déterminés. Mais vers la queue on ne voit pas un « perdeur » de classe. Il faut dire que la tâche est difficile. Les délais d’arrivée sont trop réduits. Dès qu’un homme a perdu de vue le peloton, dans l’heure qui suit il disparaît. Un coursier capable de faire la course en queue jusqu’à Paris, on n’en voit pas.
Sans remonter jusqu’aux odyssées fabuleuses des touristes-routiers d’avant-guerre, employant à rallier l’étape de longues et paisibles journées solitaires, on peut regretter un Hoar par exemple, qui une année voyageait de conserve avec la voiture-balai, lui frayant le passage dans les cols encombrés et surtout un Zaaf dont les exploits à l’envers défrayèrent si plaisamment les chroniques du Tour des années 50. Voilà un homme qui savait « faire le trou » et qui imposait sa course.
Le public a besoin de lanterne rouge presque tout autant que de maillot jaune. Ayant admiré, il veut s’émouvoir.
Quel coureur saura s’emparer d’une place avantageuse en ramant, loin derrière, jour après jour. Il n’est pas question d’être le plus mauvais. Il s’agit de se faire remarquer.
S’il voulait, quelle belle fin de coureur pour Robic !
Il a tout ce qu’il faut. Sa silhouette, son passé, sa légende, sa science du geste. Et sa belle condition physique. Car ne vous trompez pas, pour rallier seul, derrière, sans se faire éliminer, faut être fort, et à l’arrivée, il pourrait se faire imprimer cette carte de visite : « Biquet, premier et dernier du Tour ». Je le vois d’ici, Robic défilant, glorieusement vaincu, dans la chaude rumeur des populations attendries.
Après cela, qui oserait lui dénier la qualité de coureur complet. »
Décidément, les traditions se perdent. Habituellement, la traversée des Landes est une étape dite de transition souvent ennuyeuse avant la journée de repos. Cette année, les coureurs transgressent la loi et en guise de randonnée sur les longues lignes droites dans les pinèdes, on a droit à une véritable course. En raison de la canicule qui embrase enfin le Tour, on assiste également parallèlement à quelques bonnes chasses à la canette.

Blog Tour 1959 Landes Bordeaux- Bayonne 1Blog Tour 1959 canicule Bordeaux- Bayonne 1Blog Tour 1959 Darrigade Bordeaux- Bayonne 1Blog Tour 1959 canicule échasses

Blog Tour 1959 canicule Bordeaux-Bayonne

Un coup de boutoir scinde le peloton en deux, ainsi un groupe de 22 coureurs se détache avec notamment, en son sein, Bobet, Baldini, Rivière, Anquetil, Bahamontès et … Gaul.
La passe d’armes entre les favoris enfin sortis (un peu) de leur torpeur, a pour conséquence fatale, de dépouiller de son maillot jaune le pauvre Orthézien Robert Cazala qui nourrissait le rêve de monter le Tourmalet devant ses compatriotes avec la glorieuse toison d’or sur le dos.
À l’avant, un autre régional du coin, le Basque de Mauléon Marcel Queheille, qui sent aussi l’air du pays, prend le large et triomphe en solitaire à Bayonne.

Blog Tour 1959 Quéheille Bayonne 2Blog Tour 1959 Queheille à Bayonne 1Blog Tour 1959 Quéheille Bayonne 3Blog Tour 1959 Cazala Pauwels Bayonne

C’est le belge Eddy Pauwels qui s’empare de la tunique jaune. Une manière de fêter le mariage de Paola et du prince Albert ?
Maurice Vidal emploie un peu la méthode Coué pour s’en convaincre :
« … Je voudrais répondre à la question : le Tour est-il intéressant ? Pour moi, il l’est. Il n’a certes pas le visage de 1958 mais on ne trouve pas chaque année une équipe de desperados comme « la bande à Gem ». Geminiani faisant sa rentrée dans l’équipe de France, bien des vagues se sont calmées, souvent miraculeusement. Mais le Tour 1959 a d’autres atouts. Ses vedettes d’abord. Il y a longtemps qu’on n’a vu tant d’hommes de valeur au départ … Et surtout la rentrée dans le Tour d’un Italien de grande classe. Ce n’est pas tellement par chauvinisme, mais chez nous on aime bien avoir dans les compétitions un Italien de valeur, pour essayer de le battre. C’est une vieille histoire qui dure depuis la guerre … des Gaules (la vraie).
Donc beaucoup de grandes vedettes, et en forme. Oui, tu me diras : qu’est-ce qu’elles ont fait jusqu’ici ? Eh bien, paradoxalement, je crois que cette inaction apparente est une des raisons d’intérêt de ce Tour. Car toutes ces vedettes, tous ces talents, toutes ces ambitions, toutes ces idées de meurtre qui vivent en vase clos depuis dix jours dans le peloton, on sent que ça va faire quelque jour une explosion formidable, à la dimension de la grande valeur des participants. On pressent les exploits mémorables, les écroulements spectaculaires. Il y a dans l’air une odeur de poudre qui ne trompe pas. C’est comme dans un film de M. Alfred. Mais non, pas le patron du tabac du Rond-Point … l’Américain qui a « inventé » le suspense … »
Moi, pour ce que j’en pense, du moment que mon champion Anquetil est dans la course, je la trouve intéressante !
Allez, c’est jour de repos. À suivre …

Blog Tour 1959 Gaul avant Pyrénées

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel à l’incontournable romancier et chroniqueur de L’Équipe Antoine Blondin, ainsi qu’aux journalistes, chroniqueurs et photographes des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Abel Michea, Robert Chapatte, Pierre Chany alias Jacques Périllat, André Chassaignon, Jacques Grello.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son nouveau blog: https://montourdelafrance1861.home.blog/

Publié dans:Cyclisme |on 22 juillet, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1949 ( 3 )

Pour lire les deux billets consacrés aux étapes précédentes :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1949-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1949-2/

Je vous ai laissé vous prélasser sur le sable de la Croisette.
« Cannes était « journée de repos ». Bartali, divinité devenue dogme, brava les effusions des tifosi, pour se rendre à l’église.
Coppi ? Ce cœur d’élite, ce scrupuleux miné par la fièvre de la perfection, reçut son épouse pour déjeuner puis, requis par ses propres exigences, s’enferma, seul. À partir de demain les contrées du sacré se présenteraient sous ses roues. À lui de ne pas faillir en ces lieux d’allégresse et de tragédie. »
Demain commence la grande bataille des Alpes. « Faites vos jeux, rien ne va plus ! » comme disent les croupiers du Palm Beach de Cannes.
Le départ de la 16ème étape est donné boulevard Carnot à Cannes à 5h 45 du matin (!) pour une virée de 274 kilomètres qui mène les 65 rescapés à Briançon en empruntant les cols d’Allos, de Vars et d’Izoard.
« Depuis Paris, on le sait, ils avaient connu la chaleur la plus torride qu’aient eu à subir des pelotons cyclistes. De Cannes à Briançon, comme si les pôles s’étaient soudain déplacés, ce fut l’enfer du froid. Dès les prémices du col d’Allos, un jour de douleur tomba du ciel. Les nuages éteignirent le soleil, la brume enfuma la route, l’averse assiégea les visages. Transis, les doigts paralysés par l’onglée, on vit de pauvres coureurs poser leurs mains sur les radiateurs bouillants des voitures dans l’espoir de se revivifier et de reprendre la route. D’autres urinèrent dans leurs mains pour avoir encore la possibilité de décoller un boyau : ils avaient crevé. Dans la glace et la boue, la caillasse et la tourbe, là où les dérailleurs s’engluent, où la chaussée glissante rend l’équilibre précaire, Kubler le magnifique vendit chèrement sa peau … »

Peloton à Grasse1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+025A

Premiers lacets du col d'Allos1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+16

En effet, Ferdi, confondant, à la sortie de Grasse encore ensoleillée, la côte du Pilon et le col d’Allos, se lance dans une échappée solitaire. Son avance atteint 2’ 40’’ jusqu’à ce qu’il comprenne sa méprise et se relève aux alentours du Logis-du-Pin (km 52).
Dans le col d’Allos, parmi les premiers lâchés, on compte Émile Idée qui abandonnera plus tard. Il doit se souvenir encore de cette terrible journée, en effet, à 99 ans, il est le plus ancien champion de France et vainqueur d’étape du Tour (à Nîmes) encore en vie !

col d'Allos2-1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+026Acol d'Allos1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+027A

Au sommet d’Allos, catalogué comme col de seconde catégorie à l’époque, Coppi passe en tête devant Robic et Apo Lazaridès. Suivent, à 5 secondes Bartali, à 20 secondes Kubler, Ockers et Dupont.
Auteur d’une descente à tombeau ouvert sur une route boueuse, Kubler traverse Barcelonnette avec une confortable avance qu’il porte à 4’ 15’’ au pied du col de Vars.

Kubler dans Vars mélézen949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+036A

Dans l’ascension du col (classé lui aussi en deuxième catégorie), c’est l’occasion d’un petit clin d’œil à un ami qui possède au Mélézen, un des hameaux de Saint-Paul-sur-Ubaye, une ferme typique de la région juste en contrebas de la chapelle.
Les photographes sacrifient au traditionnel cliché au passage du champion suisse devant la chapelle Saint-Sébastien.
Lors de ma visite à la Casa Coppi, dans son village natal de Castellania, j’avais bluffé ma guide en datant et localisant exactement une photographie de Fausto passant devant la même chapelle dans la mythique étape Cuneo-Pinerolo (qui empruntait essentiellement des cols français) du Giro 1949, quelques semaines avant, donc, ce Tour de France.

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Contre attaque col de Vars1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+08-09

Au sommet du col de Vars, Kubler, étincelant, passe seul en tête avec 3’45″ sur Bartali et Robic, 3’47″ sur Coppi, 3’55″ sur A. Lazaridès, 4′ sur Ockers, 5’10″ sur Marinelli, 6’05″ sur Cogan et 6’30″ sur Fachleitner.
Malheureusement dans la descente, Ferdi crève à deux reprises et ne possède plus qu’une avance minime à Guillestre.
La scène, où malheureux comme les pierres du Queyras, il effectue seul la réparation, a été immortalisée par les photographes avides d’émotions et de drame.

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Voici ce que Félix Lévitan, chroniqueur dans But&Club, retient de la chevauchée du champion suisse :
« Bien sûr, Ferdi Kubler n’a pas réussi. Bien sûr encore, il eut été étonnant qu’il réussisse. Mais il n’empêche que Kubler, le fou ardent du Tour de France a plané, tel un aigle (d’Adliswil ndlr) dont il a le profil d’oiseau de proie, sur cette étape Cannes-Briançon dont il fut le héros sous le ciel lumineux de Grasse jusqu’au plafond grisâtre du pied de l’Izoard.
« … Ce n’est pas toujours plus beau lorsque c’est inutile, en matière de cyclisme routier surtout. C’est cependant toujours attachant. Et Kubler, attaquant dès les premières pentes de Saint-Vallier, a forcé notre admiration, une première fois en ce dernier lundi du Tour 49 qui restera longtemps en la mémoire de ceux qui l’ont vécu.
Pourquoi partir si tôt ? Non par excès de confiance, mais par calcul. Si Coppi et Bartali s’étaient surveillés, s’il ne leur était pas venu à l’esprit de faire rouler leurs équipiers, si au pied du premier col son avance avait été de plusieurs minutes, de la demi-douzaine à la douzaine, n’eut-il pas été trop tard pour l’empêcher de gagner l’étape et de prendre du même coup la première place du classement général ?

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Rejoint, Kubler ne se tint pas pour battu. Incapable de lâcher Coppi et Bartali, Robic et Apo Lazaridès en côte, il résolut de les distancer en descente. Sa folle dégringolade de Vars, au milieu des nuages qui s’effilochaient aux parois de la montagne, n’eut d’autre objectif que ce succès final auquel il lui était pénible de renoncer. Sans une crevaison dans Vars, Kubler eut tenu plus longtemps qu’il ne tint, bien qu’il se soit lamentablement effondré par la suite. Bien qu’il ait peiné en hurlant de douleur, Kubler ne nous déçut pas.
Le Suisse est un grand routier, un champion d’une trempe peu commune et qui n’en restera pas là, quels que soient les échecs cuisants qu’il essuie dans ses tentatives désordonnées… l’héroïsme inutile, ça, c’est quelque chose … »
Effectivement, Ferdi Kubler n’en resta pas là. L’un des clichés ci-dessus de Ferdi, sa pompe à la main (eh oui les coureurs avaient une pompe à cette époque !) fut repris à la une, et en couleur qui plus est, d’un numéro spécial d’avant le Tour 1950. Belle perspicacité car le Suisse, plus heureux cette fois, allait remporter la grande boucle quelques semaines plus tard.

crevaison Kubler  couleur1950+-+But+et+Club+-+Spéciale+Tour+-+00

À Guillestre, en guise de musette de ravitaillement (en nouvelles), je vous livre un extrait des Rayons de soleil de Louis Nucera :
« Kubler le Magnifique vendit chèrement sa peau, Robic aussi se battit avec rage. Et Apo Lazaridès. Et Peverelli, le « cadet » italien tombé à Escragnolles (joli nom pour une chute ! ndlr) et remis sur son vélo, la figure déformée de souffrance. Et tous, jusqu’au dernier …
Mais comment lutter contre des titans ? La bise, la tempête, la raideur des ascensions, le danger des précipices : rien ne pouvait arrêter Bartali et Coppi.
L’un, avec cet air supérieur qu’il aime à prendre, « distant, hargneux, bourru, ours intraitable aux incessantes grimaces de mécontent », selon Buzzatti, sensible à cet « enchantement revêche », gagna à Briançon. C’était la quatrième dois, depuis 1937, qu’il fêtait son anniversaire par une victoire d’étape dans le Tour de France ; ici c’étaient ses trente-cinq ans.
L’autre, le soi-disant mécréant, aurait pu briguer ce succès. Il se contenta d’escorter Bartali après que celui-ci eut tenté de s’enfuir seul dans la descente du col de Vars et poussa la magnanimité jusqu’à l’attendre quand, à dix kilomètres de l’arrivée, Gino le Pieux creva. Au Champ-de-Mars, Coppi ne disputa pas le sprint. S’il avait fait parler la poudre contre tous, pour son coéquipier, il la mouilla. »

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Pierre Chany relata, de manière plus factuelle, la joute entre les deux champions italiens, qui n’en fut pas vraiment une :
« Dès le bas de l’Izoard, Coppi et Bartali déclenchèrent les grandes manœuvres. Il pleuvait toujours, le sol était boueux, condamnant les coureurs à un travail de percheron. L’essentiel du labeur était accompli par Coppi, haut perché sur sa selle, la bouche ouverte en appel d’air, qui accompagnait sa pédalée d’une imperceptible oscillation du bassin. Les mains serrées sur le guidon, au plus près de la potence, il imposait un rythme continu, semant la course derrière lui. Il allait distancer Bartali, sur l’interminable et trompeuse ligne droite qui mène au hameau d’Arvieux, quand lui vint le souvenir de sa promesse. Il parla et ce fut un dialogue assez solennel.
– Maintenant, je pars, dit Fausto. Je pars …
– Terminons ensemble, lui répondit Bartali. Je fête mes trente-cinq ans aujourd’hui. Tu en as trente seulement et tu es le plus fort. Demain, tu gagneras le Tour.
Le « vieux » Gino et son successeur gravirent le col ensemble. Fausto Coppi ralentissant à plusieurs reprises pour attendre son aîné. Le mieux placé de leurs adversaires, les suivait avec un retard de cinq minutes. Il avait dû changer une pédale, et sa selle s’était brisée ensuite. Derrière lui venaient Apo Lazaridès, Stan Ockers, à sept minutes, et Marinelli un peu plus loin et plus attardés encore Geminiani et Kubler. Au terme de l’accord conclu, Bartali gagna à Briançon et reçut provisoirement le maillot jaune. Il précédait Coppi de 1’ 42’’ »

pacte Coppi BartaliBC L'histoire du TOUR 1949 51

Coppi-Bartali Popolo

Albert Baker d’Isy, inspiré par les deux campionissimi, préféra nous conter une belle histoire :
« Il était une fois … un grand seigneur florentin et un habile navigateur gênois. Ce champion valeureux –le dernier des Médicis- qui s’appelait Gino, fit venir le descendant de Christophe Colomb, qui se prénommait Fausto, et lui dit :
– Je connais une femme adorable, la plus belle de toutes. Elle fut ma maîtresse en 1938. Je l’ai retrouvée dix ans plus tard avec encore plus de joie. Cette année, elle serait encore pour moi si tes voyages ne t’avaient pas amené en France pour te connaître. Tu es plus jeune que moi et la fortune te sourit. Tu m’as déjà ravi la Rose milanaise. Qui pourrait t’empêcher d’enlever la Jaune parisienne ? Fausto, j’aurais pu te la faire perdre, empoisonner votre vie à tous les deux. Je ne l’ai pas voulu. Elle sera pour toi, je t’en fais le serment, mais laisse-moi te la présenter. Permets-moi de sortir une dernière fois avec elle, je la conduirai au bal de l’Izoard et là, devant tous nos amis, je ferai une dernière danse avec elle. Le lendemain, je l’inviterai à mon château du Val d’Aoste et le bon bénédiction Alfredo bénira votre union.
Le bal de l’Izoard eut lieu le 18 juillet. C’était précisément l’anniversaire de Gino.

Bartali Coppi arrivée Briançon1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-

À voir la mine renfrognée de Gino et Fausto après l’arrivée à Briançon, il n’est pas certain que ce conte italien fût aussi merveilleux que cela.
Ses deux extraordinaires ascensions du col de l’Izoard, à quelques semaines d’intervalle (il y en eut d’autres plus tard) valurent à Fausto Coppi l’hommage qui lui est rendu aujourd’hui dans l’amphithéâtre lunaire de la Casse Déserte. À deux kilomètres du sommet, sur un rocher, sont scellées son effigie et celle de Louison Bobet qui construisit ici, quelques années plus tard, ses succès dans le Tour. C’est aujourd’hui un lieu de pèlerinage pour tous les passionnés de cyclisme (et les autres aussi).

Izoard-stèle_Bobet-Coppi

Sur la tombe de Fausto dans son village piémontais de Castellania, fut déposée, le 13 juillet 1960, par des sportifs de Briançon, une urne contenant de la terre des cols de l’Izoard et du Galibier.
Mais en ce mois de juillet 1949, Fausto est bien vivant !
Et Louis Nucera de conclure :
« À la fin de cette journée dantesque, aussi amène que s’il fumait une mauvaise pipe, Gino Bartali prenait le maillot jaune à Fiorenzo Magni. Coppi était 2ème à 1 min 32 sec, Marinelle 3ème à 1 min 24 sec. Édouard Fachleitner, la selle découpée afin que sa blessure fût épargnée d’un contact insupportable, était au 36ème dessous. À l’hôtel, il retrouva Dick, son chien, que son beau-père, venu de Manosque, comme lorsque Jean Giono allait en vacances aux Queyrelles, lui avait amené. Alors, sourire et moral lui revinrent.
Les écailles étaient tombées des yeux des chroniqueurs. Ils pensaient à présent que Fausto Coppi était le plus fort. »
Marcel Hansenne est élogieux, quoiqu’un peu désabusé :
« On se demande vraiment pourquoi le Tour de France commence à Paris.
On ferait tout aussi bien de lâcher les coureurs à Cannes. Et si vous interrogez Fausto Coppi, il vous dira même mieux :
– Pour moi, les affaires sérieuses ne commencent pas avant Nancy …
Because l’épreuve contre la montre de 137 kilomètres, au cours de laquelle il espère bien distancer largement ses rivaux immédiats.
Et on ne voit pas pourquoi il n’y parviendrait pas …
Comme nous avons été enfants, tout de même, de danser des rondes joyeuses dans l’Ouest avec le sentiment que les seigneurs italiens allaient voir immédiatement de quoi il s’agissait, et qu’ils se trompaient bien s’ils s’imaginaient qu’on leur permettrait d’arriver tout tranquillement aux Alpes.
En définitive, ce sont ceux qui voulurent les fatiguer qui s’essoufflèrent à la tâche.
En une seule étape, les deux Italiens se placèrent en tête. Je ne suis pas certain qu’ils se soient vraiment donné à fond.
Tout ce qui s’est passé avant Cannes, ça n’a pas servi à grand chose, sauf à nous exténuer, nous qui ne connaissons aucune minute de repos …
Bien sûr, il y a certaines compensations, mais qu’il ne faudrait tout de même pas exagérer. Ces brèves réceptions en cours de route nous laissent, certes, un goût agréable dans la bouche en nous donnant en même temps du cœur au ventre. Et je vous assure que nous en avons bien besoin.
Et moi qui croyais naïvement que l’athlétisme était le plus fatigant. C’est que je n’avais jamais suivi le Tour de France.
Pour en revenir à Coppi et Bartali, c’est un plaisir de voir pédaler des gars comme ça. Et j’ai eu l’impression dans Cannes-Briançon qu’ils se trouvèrent seuls en tête sans l’avoir fait vraiment exprès. Au lieu de se plaindre, ils continuèrent. Et on était là derrière eux, grelottant de froid, les enviant presque de faire un peu d’exercice.
Je dis presque : parce que j’ai le souvenir d’avoir un jour tenté un raid Lille-Boulogne et que je fus lamentablement lâché dans un impressionnant raidillon de 300 mètres dont je fis courageusement le dernier tiers à pied.
C’est ce jour-là que j’ai renoncé à la bicyclette. Mais en voyant l’Izoard, je me suis dit à nouveau que j’avais rudement bien fait … »
Si j’ai bien tout compris, la seconde étape alpestre devait asseoir définitivement la suprématie italienne en faveur de Fausto Coppi, d’autant que l’étape, longue de 257 km, s’achevait à Aoste, en territoire transalpin, avec les ascensions des cols du Montgenèvre, du Mont-Cenis (Montecenisio dans la langue de Dante), du col de l’Iseran (plus haut col routier des Alpes à l’époque) et du Petit-Saint-Bernard.

Au pied de l'Iseran 1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+040Aenvolée de Coppi1949-07-22+-+Miroir+Sprint+-+07Sur la route d'Aoste1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+11

Coppi gagne à Aoste-BC L'histoire du TOUR 1949 57

Si j’en crois Pierre Chany, « l’étape Briançon-Aoste a été la répétition de l’étape Cannes-Briançon en ceci que Bartali et Coppi ont encore laissé tous leurs rivaux sur place ».
On peut même dire que la course, et donc sans doute le Tour, se joua, ironie du sort, à proximité du village, au nom si prédestiné, de La Thuile !
« Dans l’Iseran, Bartali se lança derrière Tacca échappé. La mêlée fut générale. L’Italien de Livry-Gargan fut rejoint par l’Italien de Florence, eux-mêmes « récupérés » par Coppi, Marinelli, Ockers, Robic, Apo Lazaridès, Marcel Dupont …
Au bas du col du Petit-Saint-Bernard, Coppi et Bartali démarrèrent encore, suivis à distance par Robic, Apo Lazaridès, Marinelli et Dupont. Un ralentissement, et Apo Lazaridès rappliqua, imité par Marinelli. Les deux petits gabarits s’accrochaient au sillage des deux grosses cylindrées italiennes. À nouveau, Coppi se dressa sur les pédales, provoquant la tornade. Un effort inouï permit à Bartali de le rejoindre. Les deux Français restèrent en retrait. Ensemble Coppi et Bartali franchirent le sommet, pénétrant sur leurs terres dans une atmosphère d’émeute.
Au bas de la descente, Bartali freina : – Foratura ! (crevaison ndlr) …
On poursuit l’étape avec Louis Nucera (quatre décennies plus tard) :
« Le col du Petit-Saint-Bernard franchi, sur la route qui mène vers Aoste, près du bourg nommé La Thuile, Bartali creva. Alfredo Binda se pencha à la portière de sa voiture et, haussant à peine la voix :
– Tocca a te Fausto, avanti … À toi Fausto, vas-y …

Coppi roi de la montagneBC L'histoire du TOUR 1949 55

Il restait 46 kilomètres à faire. Libéré de toute entrave, de son allure infaillible, sans que l’effort diminue en lui la part d’élégance, Coppi fonça. Le grandiose saisit les témoins sans crier gare, fussent-ils convaincus qu’il n’est pas que l’extraordinaire qui passionne. Transcendance et animalité s’unifiaient. Coppi voguait dans l’inouï. La grâce le nimbait. Chacune de ses accélérations virait à l’apothéose. Il est des champions indispensables.
L’enfant de Castellania, l’ancien livreur de l’épicier-charcutier Domenico Merlani de Novi Ligure, appartenait à cette lignée. Déjà, sur leur carnet de notes, les chroniqueurs pindarisaient (de Pindare, un des plus célèbres poètes lyriques grecs ndlr), usant de superlatifs comme s’il convenait d’enluminer les mots pour les rendre plus forts. Ainsi certains battaient-ils leur monnaie. Quarante ans ou presque se sont écoulés : leurs phrases n’ont pas pris une ride. Le modèle se prêtait à la démesure.
Sur la ligne d’arrivée, Coppi avait 4 min et 57 sec d’avance sur Gino, plus de 10 min sur Robic, Ockers, Marinelli, près de 15 min sur Apo Lazaridès quia avait cassé le cadre de son vélo au val d’Isère, puis était tombé.
Beaucoup avaient lutté avant de se résigner : Tacca, qui était passé en tête au Mont Cenis et au sommet de l’Iseran, Geminiani, Sciardis, Cogan, Lauredi … Ils comprirent vite la présomption de leur rêve d’égalité. Dans le grand jeu du paysage, où la pluie, la boue, le froid accroissaient la souffrance, Coppi et Bartali survolaient la piétaille, si valeureuse fût-elle. Rien ne semblait lourd à leurs ailes. À leur suite, ce n’étaient que visages foudroyés où plus rien n’eût été possible qui valût, n’était l’orgueil qui habite les coureurs cyclistes, et fait que de se surpasser leur destin est chez eux monnaie courante. Mais à l’inverse de tant d’univers dont l’homme de qualité subit les délires, là où l’idéologie et bluff s’opposent aux évidences, impossible, ici, de nier les faits. Jean Robic, lui-même, dont l’obstination ne cessait de provoquer les hercules des travaux vélocipédiques, car ce Tom Pouce s’estimait Titan, reconnut la supériorité de Bartali et, a fortiori, celle de Coppi. La messe était dite. Sauf catastrophe, Fausto gagnerait le premier Tour de France auquel il participait et, exploit sans précédent, l’année où il avait aussi vaincu au Tour d’Italie.
Fachleitner n’avait pu terminer cette étape terrible : il était allé au bout de la douleur, mais son anthrax le mettait au supplice.
Au classement général, derrière les deux Italiens intouchables, venaient Marinelli, Ockers, Robic … René Vietto était 24ème. Pansé de toutes parts, son courage suscitait l’admiration.
Jean Blanc était 51ème. Il était triste. Dans quatre jours le Tour de France –son premier et il avait trente ans- s’achèverait. « Mes vacances sont finies ! » déplorait-il. Son emploi de ferrailleur près de Clermont-Ferrand l’attendait. »
J’avais commencé mon premier billet avec les confidences de l’actrice Annabella. Je livre ici celles de la jeune Line Renaud, Grand Prix du Disque 1949 avec son énorme succès Ma cabane au Canada, qui donne le maillot jaune à chaque arrivée d’étape :
« Moi je les trouve formidables … Vous me demandez qui ? Mais tous les coureurs, voyons ! Bien sûr, je ne vous parlerai pas du grand ou du petit braquet, de la tactique à employer ou de l’endroit où tel ou tel coureur doit produire son effort. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’il faut être un homme d’une trempe spéciale pour franchir coup sur coup le mont Genèvre, le mont Cenis, le col de l’Iseran et le Petit-Saint-Bernard …
Si dans la vallée, il faisait très chaud, au sommet de l’Iseran, le temps était épouvantable : de la neige, de la pluie glacée, de la boue, des chemins étroits et, à gauche et à droite, le vide absolu. Voilà ce que le temps réservait comme récompense aux coureurs, après 25 kilomètres de montée.
Alors, là, il faut avoir vu Tacca se casser une dent en voulant arracher un boyau, ses mains engourdies par le froid lui refusant tout service ; il faut avoir vu mon favori, Marinelli, s’élancer dans la descente à plus de 70 à l’heure, prendre tous les risques et, finalement, rattraper Coppi et Bartali à Val d’Isère !
C’est pourquoi, après avoir admiré Lazaridès, Robic, Brûlé, Chapatte et tous ceux dont je ne vous parle pas, je peux vous dire qu’ils sont formidables, et si je m’écoutais, je leur donnerais à chacun un maillot jaune à l’arrivée ! »
Albert Baker d’Isy avait achevé ainsi son conte des deux étapes alpestres :
« Le lendemain, Fausto épousa Mlle Jaune Maillot et son ami florentin lui tira un grand coup de chapeau. … »

Coppi Bartali Briançon Aoste

Briançon-Aoste 1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+024A

Coppi a gagné le Tour1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+01

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Même la Gazzetta dello Sport, organisatrice du Giro, consacre des Unes dithyrambiques à ses champions

Puisque les géants de la route profitent d’une journée de repos à Aoste, je m’autorise d’élever le débat avec une digression historique.
Le 21 juillet 1858, le président du Conseil du royaume de Sardaigne, Camillo Cavour, avait rencontré secrètement l’empereur des Français Napoléon III, alors en cure dans la station thermale vosgienne de Plombières-les-Bains. Lors de cette entrevue, Napoléon III avait accepté d’aider le royaume de Sardaigne à unifier l’Italie, à condition que le pape reste maître de Rome et que le comté de Nice et le duché de Savoie soient cédés à la France.
Ce qui fut fait avec le traité de Turin du 24 mars 1860 qui officialisait l’acte par lequel le duché de Savoie et le comté de Nice étaient annexés à la France.
L’air d’altitude me ferait-il perdre la tête ? Que nenni ! La ville bilingue de Saint-Vincent-d’Aoste est justement située dans l’ancien duché de Savoie, et 90 ans après la signature du traité, les rancœurs demeuraient tenaces. Le nationalisme mussolinien couvait encore peut-être, mais c’est surtout la connerie fanatique de pseudo supporters qui régnait en despote.
« Le jour où Coppi endossa le maillot jaune dans le Val d’Aoste, une foule surexcitée occupait le terrain, mise en condition par des articles de presse d’une virulence extrême : on y affirmait que les coureurs français avaient reçu des « poussettes » dans la montagne et que les Italiens, traités de « macaronis », avaient subi des sévices dans les Pyrénées. Circonstance aggravante, un journal de Milan avait reproduit une déclaration pour le moins imprudente de l’irascible Robic : « moi tout seul, je corrigerai Coppi et Bartali ! » avait clamé le Breton. L’atmosphère était empoisonnée, d’autant qu’une partie des valdotains réclamaient leur rattachement à la France. Cette disposition d’esprit n’était pas pour plaire à ceux qui hurlaient d’une voix de gorge : « Savoia nostra ! Nizza Nostra ! », neuf années auparavant. Ce jour-là, les accompagnateurs français furent l’objet d’une manifestation d’hostilité particulièrement violente. Aux insultes, s’ajoutaient les jets de pierre. Un motocycliste italien, l’athlétique Corsi, du Corriere della Sera, las d’être insulté, lui aussi, descendit de machine pour faire le coup de poing. Un spectateur lui présenta ses excuses :
– Nous pensions que vous étiez Français !
– Il n’y a pas de Français et pas d’Italiens ! Il y a seulement des sportifs ! hurlait Corsi, et il cognait !
Les Valdotains étaient navrés. Ils accusaient non sans raison les néo-fascistes d’avoir transporté, par train et par cars, une foule d’agitateurs, afin de provoquer des incidents et de troubler les relations avec la France, incidents susceptibles d’infléchir la tendance séparatrice alors majoritaire du val d’Aoste. Ces manifestations déplacées avaient choqué Fausto Coppi.
– Ces gens sont insensés, avait-il expliqué aux journalistes français. Il ne faut pas les confondre avec la majorité des Italiens. Soyez gentil de l’expliquer à vos lecteurs… »
Gaston Bénac consacrait sa chronique à ces incidents :

Version 2

Dans Miroir-Sprint, Georges Pagnoud déminait la ridicule polémique : « « Savoir toujours, raison garder … », plus que de coutume, nous plaçons cet article sous le signe de cet axiome de sagesse ! Ce n’est pas parce que le drame d’Aoste s’est déroulé sous le signe de l’excitation qu’il faut encore en apporter en essayant de l’analyser. »
Eh les mecs, on est là pour voir (et lire) du vélo !!!

Graffiti Aoste949-07-22+-+Miroir+Sprint+-+05

En ce jour de farniente (le mot n’est-il pas d’origine italienne ?), je ne résiste pas, depuis le balcon de l’hôtel, à l’envie de vous donner à lire un chapitre du Roman du Tour de Max Favalleli, intitulé Passe-moi la casse … déserte sans doute. C’était aussi l’occasion pour les jeunes têtes blondes de l’époque, d’acquérir quelques rudiments du drame shakespearien !
« Les Bartalistes n’auront pas eu le loisir de se réjouir très longtemps. Pour eux, le maillot jaune a duré ce que durent les roses, l’espace d’un matin. Et seuls leurs rivaux, les Coppistes, qui ce soir sont en liesse et chantent le los de leur champion.
D’ailleurs, cette lutte renouvelée de celle des Capulet et des Montaigu, prend une singulière allure et lorsque nous avons pénétré en Italie, la confusion la plus grande régnait entre les deux clans. Les peintres sur macadam, eux-mêmes, éprouvaient un grand trouble et c’est d’un pinceau réticent qu’ils alliaient les deux noms dans une même vénération.
Le paletot jaune a donc changé une nouvelle fois d’épaules. Nous finissons par y être habitués. Mais les choses commencent à être sérieuses et l’on peut se demander si le Tour ne s’est pas joué, d’une façon définitive, au moment précis où, dans la descente du Petit-Saint-Bernard, Gino fut terrassé par une chute.
Fausto connut un court moment de désarroi. Son instinct et sa vieille inimitié le poussaient à prendre la fuite, cependant que le respect dû au contrat, le retenait au rivage de la victoire.
C’est alors qu’un émissaire délégué par Binda lui apporta le seul message susceptible de faire taire ses scrupules en le remplissant d’allégresse.
– Fonce !
En vérité, tout cela prend l’allure d’une commedia dell’ arte.
On se salue, on se fait des grâces. « Après vous, au sommet de ce col. » « Je vous en prie, je n’en ferai rien. » « Me permettez-vous de gagner cette étape ? » « Avec plaisir, cher ami ».
Et, de cette façon, on occupe les deux premières places en permanence, on escamotera le Grand Prix de la montagne et l’on est en tête du classement international par équipes. Aux autres les miettes.
De Briançon à Aoste, nous avons faufilé la frontière passant de la France à l’Italie et du mauvais temps au soleil, avec une virtuosité ignorée jusqu’à ce jour de l’administration des douanes.
Le but de ce parcours en zigzag est d’accumuler le plus grand nombre de cols dans l’espace le plus restreint. Cela nous vaut, après un Mont Cenis balayé par un vent aigre, un Iseran farouche, dramatique. Sur la neige et à travers un brouillard opaque, les coureurs semblent des fantômes. Schotte et Mathieu claquent des dents. Goldschmit a les lèvres bleues.
Tacca crève. Ses doigts gourds sont paralysés par le froid et c’est avec ses dents qu’il doit arracher son boyau de la jante. Quant au malheureux Peverelli, il trébuche sur un rocher et se fracasse la tête contre la paroi.
– Passez vos vacances à la montagne ! crie ironiquement Chapatte.
Le Petit-Saint-Bernard sert de tremplin à Coppi et Bartali. Rageur, dressé sur ses pédales, Marinelli a essayé de se glisser dans l’ombre des seigneurs.
– J’ai fait doucement, avoue-t-il, des fois qu’ils ne se seraient aperçus de rien.
Sournois en diable, notre « nain jaune » !
Hélas, Signor Fausto a aperçu le jeune présomptueux et appuie légèrement sur l’accélérateur. Cela suffit.
Entrée dans le val d’Aoste, la température baisse à la verticale. Je parle de celle qui donne de coutume aux spectateurs la fièvre de l’enthousiasme.
Joignant le geste à la parole, quelques énergumènes font aux Français et à Robic en particulier, un accueil proprement inoubliable. Glissons … »
Les coureurs reprennent la route vers Lausanne :

frontière 1950+-+Miroir+Sprint+Spécial+-+24

En quittant l'Italie-1949-07-22+-+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+043AGrand-St-Bernard1949-07-22+-+Miroir+Sprint+-+09

« Après la tempête, la bonasse. Après les quolibets, les fleurs. Par leur gentillesse et leur courtoisie, les Valdotains ont su effacer les mauvais souvenirs de la veille, et c’est sous le dais de pourpre que la caravane, si malmenée à son entrée, fit sa sortie du val d’Aoste. Dans leur zèle à réparer leurs torts, nos hôtes ont été jusqu’à inscrire sur la route un monumental « Vive Jacques Goddet ! ». C’est presque trop beau.
Bien en entendu, au pied du Grand-Saint-Bernard, un des toits de l’Europe, la cote est en faveur de Kubler. Un triomphe l’attend sur ses terres et chacun pense que le grand Ferdi pulvérisera ses adversaires sur son propre terrain. Patatras ! La sorcière aux dents vertes est passée par là. Kubler paraît, les traits décomposés, le teint verdâtre et se tenant le ventre à deux mains. Kubler aurait-il joué avec trop de conviction le rôle du « dynamitero » ?
Le malheureux se traîne sur la route et il faut que le brave Weilenmann se dévoue pour le hisser à la force du poignet jusqu’au moment ù Ferdi s’écroule, les bras en croix et les yeux révulsés … »

abandon de Kubler1949-07-22+-+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+044A

Drame du doping comme on n’osait trop dire en ce temps-là ? Ferdi était coutumier d’exploits et de défaillances mémorables. Ceci di, celui qu’on appelait parfois le « Fou pédalant », l’ « Homme cheval » (il lui arriva de hennir sur son vélo !) ou encore le « Cowboy », nous a quittés après avoir soufflé ses … 97 bougies !
« Weilenmann sera, d’un bout à l’autre, le héros de cette étape et il s’échappera bientôt en compagnie de Rossello et de Pasquini.
– Tiens ! s’écria Brûlé. C’est aujourd’hui, jeudi, c’est le jour de sortie des domestiques.
Une véritable pharmacie ambulante, ce fantastique Brûlé. Souffrant d’une grippe violente depuis plusieurs jours, André est bardé de ouate thermogène, ce qui lui fait un bréchet de poule pondeuse, et il a ses poches bourrées de drogues, de pastilles, de gargarismes secs.
Salués par un chanteur de tyroliennes planté sur un promontoire de rochers, les coureurs pénètrent en Suisse. Giguet, au passage, louche sur un porte-bonheur en vente près de la douane : deux skieurs enlacés et surmontés d’une fleur d’edelweiss.
– Hélas ! soupire-t-il, j’ai acheté hier un coupon de soie pour ma femme, et je suis raide comme un passe-lacet.
En fait de passe-lacet, il est plutôt mal à l’aise aujourd’hui pour franchir ceux du col des Mosses.
Cependant que ces messieurs les « gregari » se sont évadés de l’office et lavent avec désinvolture le valeureux Weilenmann, on musarde dans le peloton et l’on se donne congé. Pineau (simple coureur ndlr) et Lévêque (du Centre-Sud-Ouest ndlr) inventent un petit jeu et organisent un tennis-vaches en comptant les ruminants de chaque côté de la route.
– À propos de bestiaux, déclare le Belge Dupont, j’ai décidé avec mes gains du Tour, d’acheter une grande boucherie à Liège.
Les dernières rampes du parcours n’excitent personne et c’est de concert que l’on se présente au stade de la Pontaise où les meilleurs gymnastes suisses font une éblouissante exhibition afin de faire patienter le public.
Juste avant d’entrer sur la piste, Teisseire sort son peigne de sa poche et se fait une beauté.
– On prétend que Rita Hayworth est à Lausanne. Je veux être présentable.
Lucien en est pour ses frais. Au lieu de la princesse, c’est Pauline Carton qui l’accueille, son chignon en bataille et chaussée de gros souliers de boy-scout.
Le soir-même, Coppi, faisant pour une fois une infraction à la discipline de sa vie monastique, dinait chez son ami, le restaurateur Paris, et dégustait une monumentale tourte au fromage. Fausto a l’habitude de garder pour lui tout le gâteau … »

Rossello et PasquiniBC L'histoire du TOUR 1949 58

lac de Neufchâtel1949-07-22+-+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+047A

Retour en France avec Louis Nucera :
« On craignait le pire, en 1949, pour cette étape Lausanne-Colmar, longue de 283 kilomètres. Des voyous, en Italie, avaient injurié les suiveurs français et menacé les coureurs, singulièrement Robic. La presse en avait fait état. Les séquelles de la guerre ternissaient la grande fête du cyclisme. Y aurait-il des représailles après Biaufond et le retour en France ? Colosse des pelotons, Paul Giguet, le Savoyard, s’institua garde du corps de Coppi. Entre Pont-de-Roide et Valentigney, une jeune femme réussit cependant à cracher sur Fausto.
Max Favalleli complète le tableau : « Sous sa cape de collégien d’Eton, Jacques Goddet abrite un front que creusent les rides du souci. C’est que l’on affirme que dans la région de Sochaux des tracts ont été distribués. La présence sur le bord de la route du brave Mattler (Étienne de son prénom, excellent footballeur d’avant-guerre, champion de France avec le F.C. Sochaux et de nombreuses fois capitaine de l’équipe de France ndlr), qui donne le signal des applaudissements lorsque les italiens défilent devant lui, ne suffit pas à le rasséréner.
Les membres de la presse transalpine ont relevé la capote de leurs voitures, les suiveurs belges arborent un drapeau à leurs couleurs et Binda a retourné sa casquette.
Cependant, les craintes s’envolent alors que l’on dépasse Belfort. Le climat devient infiniment plus sympathique. Les Alsaciens justifient leur réputation de parfaits sportifs.
À l’avant, Geminiani et Goasmat accélèrent. On dirait un couple pour films comiques, Doublepatte et Patachon. Son long nez en coupe-vent, Jean-Marie voudrait bien marcher encore plus vite. Mais l’Auvergnat a reçu la consigne de ne pas trop forcer. Et il faut que le Breton utilise toutes ses ruses de paysan matois pour contraindre Geminiani à sortir de sa réserve.
– Des fois, lui susurre-t-il, que tu remonterais au classement général dans les dix premiers.
Jean-Marie se montre tentateur et s’écrie, humoriste sans le savoir :
– Raphaël, montre-leur que tu as de bons pinceaux !
Accueil merveilleux de l’Alsace qui pulvérise les records d’affluence. Dans le moindre hameau, les maisons arborent un drapeau tricolore à leur pignon. Symphonie bleu, blanc, rouge. Et partout de longues files de bambins qui se tiennent par la main et dont les cheveux de houblon font des taches blondes parmi les guirlandes des vignes.

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Louis Nucera prend le relais : « La course ? Sa conclusion se dessina sans tarder. Dans la montée de la Vue-des-Alpes, Geminiani, Goasmat et André Mahé s’échappèrent. Souffrant d’une crise d’entérite, Mahé lâcha prise, puis une crevaison le retarda. Deux cents kilomètres plus loin, sur la piste du vélodrome de Colmar, Geminiani gagnait au sprint devant Goasmat. Coppi, maillot jaune, arrivait 7 minutes plus tard. Durant son tour d’honneur, la foule l’ovationna. Les incidents du val d’Aoste avaient-ils été effacés ? À proximité de Sochaux, De Santi, Brignole, Pezzi, Milano, avaient eu maille à partir avec divers excités. En somme, le patriotisme savait s’exercer des deux côtés des Alpes. À Charquemont (poste frontière ndlr), n’avait-on pas fièrement sonné du clairon ? La journée fut marquée par les abandons de Kint et Marcelak. Van Steenbergen tomba dans un tournant. Songeait-il à la phrase de Jean Giraudoux : « … dernier virage : le coureur entre dans la fatalité … » ? »
Samedi 23 juillet, avant-dernière étape : une épreuve contre la montre de 137 kilomètres entre Colmar et Nancy en passant par Kaysersberg, le col du Bonhomme, Saint-Dié, Baccarat et Lunéville ! Un sacré exercice ! L’incomparable Fausto est passé par la Lorraine avec son vélo dondaine…
Louis Nucera est admiratif :
« Je cherche et je ne trouve personne au-dessus de lui, même quelqu’un qui l’égale. Ni Binda ni Girardengo n’avaient autant de classe … Il est le coureur n°1 de tous les temps … Supergrimpeur, poursuiteur hors ligne, rouleur incomparable : son nom honore plus que nul autre le palmarès du Tour de France … »
– André Leducq, Sylvère Maes, Charles Pélissier, Jean Aerts, j’en passe : rares étaient ceux qui ne s’inclinaient pas devant le maître. Au soir de l’étape Colmar-Nancy, les superlatifs se pressaient. Il convenait que cette journée laissât de nobles traces dans la mémoire des hommes.
« La luminosité même du style de Coppi efface l’aridité de la formule contre la montre. De cet acte fastidieux qui consiste à tourner les pédales à un rythme régulier, il réussit à faire un spectacle d’art. »
Jacques Goddet y allait de ses coups d’archet.
À sa manière, comme s’il procédait par décret pour imposer sa loi quand bon lui semblait, Fausto, avec le profond sentiment de sa supériorité, venait de se jucher si haut que son exploit passait les espérances de ses fanatiques. En 137 kilomètres, il avait distancé Marinelli et Laurédi de plus de 11 minutes, Lazaridès de 20 minutes. Encore avait-il ralenti pour ne pas rejoindre Bartali -2ème de l’étape- parti 12 minutes avant lui. L’élégance était innée chez ce fils de « contadino ».
Qu’ils aiment l’infatuation ou la provocation tel Robic, qu’ils soient en continuelle et divertissante représentation de leur personne comme Vietto, qu’ils n’ignorent rien de leurs faiblesses tout en s’appliquant à les masquer aux autres comme beaucoup, oui, tous poussaient leur refrain en forme d’éloge ; les germes de la polémique, les gemmes bidons des arguments spécieux s’enfouissaient pour un temps.
Derrière ses lunettes noires, le visage pathétique à force de maigreur, le bouquet du vainqueur posé sur le guidon de son vélo, Fausto souriait en faisant son tour d’honneur sur la piste du stade de Nancy. Il avait roulé à 37,562 km de moyenne. Le braquet employé ? 50 x 16, sauf dans le col du Bonhomme où il maîtrisa la pente avec un 47 x 19 … »

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André Leducq, à deux reprises vainqueur du Tour de France et qui en cette année 1949 s’est transformé en journaliste sportif, s’incline devant le grand Fausto Coppi :
« Pas un déhanchement, pas un roulement d’épaules, tout tourne comme dans l’huile… Quelle force mystérieuse fait donc avancer cet harmonieux ensemble athlète-machine? Puis il y a le reste, tout aussi intéressant à disséquer. La longue figure en lame de couteau, ces yeux fureteurs, cette bouche entrouverte qui aspire l’air posément… Il grimpe comme d’autres font de l’aquarelle, sans plus d’efforts apparents. A quoi cela tient-il? Mystère. Car, tout de même, Coppi n’a que deux jambes, deux poumons, un cœur, comme vous et moi, et comme tous les autres concurrents du Tour ».

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BC L'histoire du TOUR 1949 01

Au programme de l’ultime étape, 340 kilomètres de Nancy à Paris ! Quand on pense que les rescapés du Tour 2019 accompliront en avion le trajet de la station savoyarde de Val Thorens à Rambouillet dans les Yvelines, avant leurs derniers tours de roues sur les Champs-Élysées … ! Autre temps, autres mœurs !
Max Favalelli abandonne ses mots croisés pour nous raconter le retour au bercail des 55 valeureux champions encore en course :
« Ainsi que tout roman bien conçu, celui du Tour de France se termine heureusement et comporte le « happy end » qui satisfait le cœur des lecteurs les plus sensibles.
Après avoir lutté, souffert, peiné, traversé maints épisodes dramatiques ou burlesques, les héros de notre aventure aux mille actes divers abandonnent leurs rivalités, oublient leurs querelles, pour ne plus songer qu’à l’épilogue.
De Nancy à Paris, c’est doublement dimanche. Il ne s’agit plus d’une épreuve sportive mais d’une marche triomphale vers la capitale. Escortés par leurs féaux, les princes préparent leur rentrée dans l’enceinte du Parc qui leur est dédiée.
L’atmosphère est exactement celle de la dernière représentation d’une pièce à succès au cours de laquelle les acteurs se permettent de bousculer un peu le texte et de livrer à mille facéties …

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Coppi  mangeant

Je doute tout de même que Fausto se ravitaille  d’un des délicieux fromages de Brie!

Dans Coulommiers, c’est la cohue. En grappes, en essaims, formant des pyramides sur les talus ; s’accrochant en espaliers le long des murs, des milliers et des milliers de Parisiens sont venus au-devant des coureurs…
Permettez cher Max qu’au passage à La Ferté-Gaucher, je salue et remercie mon ami Jean-Pierre. Infatigable cyclotouriste avec plusieurs participations à Paris-Brest-Paris (ce n’est pas du gâteau), il sort d’une diagonale Hendaye-Strasbourg comme ça, pour le plaisir, et fait soixante kilomètres à vélo pour voir le Tour 2019 dans le vignoble champenois (là-même où passèrent les coureurs en 1949).
Riche collectionneur de revues et ouvrages consacrés au cyclisme, c’est vers lui que je me tourne pour combler les quelques lacunes de mes archives.
Il n’était pas au bord de la route en 1949 et, pour cause, il naquit dix ans plus tard. Mais c’est justement la lecture des Rayons de soleil de Louis Nucera qui lui donna l’idée de souffler ses cinquante bougies en refaisant à vélo le parcours du Tour de France 1959.
Excusez Max, finissez !

BC L'histoire du TOUR 1949 05

« Le Parc est un immense cratère qui bout au soleil depuis plus de quatre heures, lorsque soudain une éruption le secoue.
Par la faille du tunnel, le peloton se répand sur la piste ainsi qu’une coulée de lave.
Quarante mille bouches hurlantes s’ouvrent en même temps.
– Les voilà !
Dissimulé au centre du groupe de tête, Rik Van Steenbergen affûte secrètement sa pointe. Les dix hommes qui conduisent le sprint savent qu’ils transportent avec eux l’arme qui les frappera. Les dos se courbent, les muscles se tendent. D’un bond fulgurant, Rik a jailli. Il a parcouru 4..813 000 mètres pour prendre l’élan prodigieux qui le fait gagner de quelques centimètres, au terme de l’étape la plus chargée de gloire.

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Coppi Line Renaud au Parc

Accolades, poignées de main officielles, bouquets de fleurs dans leur gaine de cellophane, embrassades familiales, écharpes tricolores, tours d’honneur, rumeurs de fête. C’est le cérémonial habituel.
L’équipe italienne est acclamée. Coppi et Bartali portés en triomphe. Tout est bien qui finit bien. »