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Ici la route du Tour de France 1971 (3)

Pour revivre les étapes précédentes :
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Merckx au départ

Jour de repos en montagne, à Orcières-Merlette : « Les coureurs étaient cantonnés dans un bâtiment commun qui s’essayait à recréer le climat d’un village olympique. Généralement, cette conjoncture heureuse se produit dans l’école des filles et fait flotter aux balcons de la cité d’étranges sous-vêtements. Cette fois, ils étaient logés dans le « Club du Soleil », dont le seul nom évoque quelque secte naturiste, et ils se penchaient eux-mêmes aux balcons, par un juste retour, pour voir passer les spectateurs avec intérêt.
C’est de cette sorte de petit Sarcelles de village qu’on vint extraire Zoetemelk, comme Cendrillon, pour lui offrir son poids en miel du pays, décerné au meilleur grimpeur … Zoetemelk considérait avec gentillesse 67 pots de miel qui s’accumulaient sur un horizon dépouillé, dont la seule végétation était celle des pylônes que le printemps dénude, quand les remonte-pente n’emmènent plus dans leurs cabines que des botanistes et des chasseurs de papillons. Il y avait chez le grimpeur comme le sentiment de la vanité de ses propres effets : « Qui voit ces bennes voit ses peines. »
Pour le reste, toutes les pensées allaient vers Ocaña et Merckx, et à un battement de cœur correspondait un serrement du même. »
La onzième étape Orcières-Merlette-Marseille est une longue descente de 251 kilomètres vers la mer qui a tout le profil d’une étape de transition. Sauf que …
Laissons Marc Jeuniau, le journaliste belge de SPORT nous raconter : « En le quittant vendredi soir, après la journée de repos, j’avais le sentiment qu’Eddy préparait quelque chose. Quoi ? Nous n’allions pas tarder à en être averti. L’étape commençait par la descente de la fameuse côte de Merletet. Le meilleur descendeur du troupeau c’est assurément Rinus Wagtmans. Dès que le drapeau fut baissé, le petit coureur hollandais se lança à corps perdu vers la vallée. Le plan était préparé et Merckx le premier se mit dans la roue. Au bas de la descente, c’est-à-dire après cinq kilomètres de course, dix hommes comptaient trente secondes d’avance sur le peloton. Parmi ces hommes, trois équipiers de Merckx : Huysmans, Wagtmans et Stevens, lequel allait cependant très vite lâcher prise. En ce moment, s’est engagé un combat d’une beauté et d’une intensité extraordinaires. Merckx s’est battu avec une force stupéfiante, tentant de faire basculer la course. Mais le combat était inégal. D’une part aux côtés du champion belge se trouvaient, outre ses deux équipiers, Van der Vleuten et Bouloux qui menaient régulièrement, Armani et Paolini ne venaient que rarement au commandement. Quant à Lucien Aimar qui aurait bien voulu participer à l’action, il avait reçu l’ordre de ne pas mener, il eut même avec Édouard Delberghe à ce propos une vive explication.

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D’autre part, aux côtés d’Ocaña, figuraient outre ses équipiers Mortensen, Genty et Labourdette, tous les Ferretti, tous les Mercier et tous les Werner. Les Ferretti disaient qu’ils défendaient la position de Petterson. Mais l’avant-veille, ils ne vinrent jamais relayer Merckx en lutte dans une situation inverse contre Ocaña. Les Mercier défendaient le maillot vert de Guimard. Mais l’avant-veille, on ne les avait jamais vus aux côtés de Merckx. Quant aux Werner qui travaillèrent avec cœur, on se demande ce qu’ils venaient faire là.
Toutes ces alliances naturelles et artificielles firent qu’Ocaña trouva beaucoup de précieux lieutenants.
Voyant que l’écart ne grandissait pas alors qu’il roulait à une allure folle –moyenne de cette fantastique étape : près de 46 km/h- , Merckx voulut se relever, Guillaume Driessens l’incitait à poursuivre. Le Belge comprenait mal comment il était possible que l’écart ne se creuse pas alors qu’il pouvait compter à l’arrière sur ses équipiers pour briser la cadence. Il ne savait pas que derrière le peloton se jouait un drame pour les Molteni. Bruyère ayant crevé, Giorgio Albani prit immédiatement la décision, pour récupérer le coureur wallon, de faire attendre Mintjens, Spruyt, Swerts et Stevens. Ce fut l’erreur fatale car jamais les cinq Molteni ne recollèrent au peloton… »
À l’arrivée à Marseille, avec une heure et demie d’avance sur l’horaire le plus optimiste, ce qui mit en colère le maire Gaston Defferre qui rata l’arrivée, cette folle partie de manivelles de 246 kilomètres ne rapporte que 1 minute et 56 secondes de profit à Merckx sur Ocaña, déception d’autant plus accentuée qu’il est battu au sprint d’un pneu par Armani, le long du vieux port. Luis Ocaña est mécontent : « Eddy n’a pas été régulier. Il a fait démarrer Wagtmans avant même que le directeur de la course eût levé son drapeau ».

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 19 Orcières - Marseille - Armani

Merckx « n’est plus » qu’à 7 minutes et 34 secondes du maillot jaune Ocaña ! Et quand Merckx se fâche … c’est bon signe !
Derrière cette descente héroïque, folle superbe, la montée, qui promettait d’être le grand clou de la journée, s’en trouva éclipsée. « C’était, en vérité, une montée en chandelle, qui allait transformer les coureurs en cent-six personnages en quête de hauteur. En effet, convertissant l’étape à Marseille en escale et s’escamotant dans les nuées sous les yeux de ses admirateurs à la manière des fakirs, le Tour de France jouait la fille de l’air et prenait l’avion comme tout le monde pour se rendre à Albi.
À jouer à pigeon-vole, tous les moulineurs de braquets se retrouvent sur le même plan. Personne ne « coinça » dans l’ascension de la turbine, ce nivellement par le haut offrant l’énorme avantage de permettre à chacun de se mettre dans la peau d’un grimpeur ailé au-dessus des Cévennes. J’en sais d’ailleurs plus d’un qui furent bien étonnés de pouvoir dire : « Aujourd’hui, je voltigeais. »
À l’atterrissage, nous eûmes l’image de ce que pourrait être à nouveau en France un cyclisme sur piste. À telle enseigne que, hier après-midi, le circuit du Séquestre faisait encore tourner les coureurs autour d’un aérodrome, sans doute pour ne pas trop les dépayser d’un seul coup… »
Sur un parcours accidenté de 16,300 km tracé à proximité du circuit automobile d’Albi, Merckx l’emporte, devançant Ocaña de 11 secondes. Mais à peine descendu de vélo, il se précipite vers le codirecteur de la course Félix Lévitan pour protester : « J’ai vu, en regardant dans la ligne opposée du circuit, une voiture de télévision abriter Ocaña. C’est inadmissible. D’autre part, une moto s’est arrêtée devant moi dans un virage et a failli me faire tomber. C’est inadmissible ! »

IMG_0716IMG_0700IMG_0702IMG_0717SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 20 Albi Contre la montre - Merckx grignote

Quand Merckx se fâche … c’est bon signe ! Il « n’est plus » qu’à 7 minutes et 23 secondes du maillot jaune Ocaña !
Dans sa Croisière des Albigeois, Antoine Blondin fustige les organisateurs du Tour : « Il paraît que nous n’avons pas tout vu. Tout à l’heure, les indigènes, massés au pied de leur admirable cathédrale fortifiée, jouiront d’un spectacle particulièrement insolite. On leur montrera les coureurs en grande tenue, luisants d’embrocation, se présenter dans le décor majestueux du palais de la Berbie dédié aux œuvres de Toulouse-Lautrec et faire le simulacre d’enfourcher leurs bicyclettes. Puis, comme s’ils se ravisaient devant une ineptie, ils monteront tout bêtement dans l’autocar pour Revel, après avoir fort raisonnablement confié leurs engins aux bagages… »

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Avant le départ de la première étape pyrénéenne Revel-Luchon, Luis Ocaña se rend à l’église de Revel avec son équipier Labourdette pour se recueillir quelques instants, tel le torero priant dans la chapelle avant d’entrer dans l’arène et affronter le toro. Pour le fier Espagnol, croyant et mystique, cette étape vers Luchon est capitale et il s’attend à de furieux assauts d’Eddy Merckx.
Je retrouve Christian Laborde vélociférant* dans la cuisine de la maison familiale : « On n’avait pas dû avoir les images de la télévision à cause de l’orage. L’oreille au transistor, je me souviens de cette formule magique « À vous la route du Tour, à vous Jean-Paul Brouchon ».
« À propos des Pyrénées, une remarque : les manuels d’histoire, les Bordas, les Magnard, les Hatier se trompent. Tous affirment que Dieu aurait créé les Pyrénées pour séparer les Espagnols des Français. C’est faux, archifaux : il s’en tape, Dieu, des États, des frontières, et tout le sanguinolent toutim. Dieu a créé les Pyrénées pour distinguer les grimpeurs des non grimpeurs.
Luis est en jaune au seuil des Pyrénées. Les Pyrénées, les voici. Revel-Luchon : le Portet d’Aspet, le Menté, le Portillon. Et c’est dans le Portillon que Luis a décidé d’en finir avec Merckx. Il l’a dit à ses coéquipiers : « Dans le Portillon, c’est automatique ! »
Dans le Portet d’Aspet, c’est Merckx qui attaque, attaque de nouveau, attaque encore. À chaque fois, Luis revient à sa hauteur, le maillot jaune sur les épaules. Ils sont seuls tous les deux, avec le soleil au-dessus de la tête.
Voici le col du Menté, voici Eddy, voici Luis, voici le soleil et des nuages noirs. Qui se succèdent, se poursuivent, se regroupent au sommet du col.

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Eddy et Luis basculent ensemble dans la descente. Et tout de suite, tout à droite, et tout de suite Eddy à bloc. Et tout de suite les éclairs. Et tout de suite le tonnerre. Et tout de suite l’orage d’une violence inouïe. Mais plus violent que le violent orage, c’est Eddy. Qui descend à fond les ballons. Une descente rock’n roll sur une route mitraillée par la grêle. La grêle pyrénéenne, la grêle qui succède à la canicule. Des bassines de grêlons, des « toupis », des « parèches » de grêlons, gros comme des balles de tennis.
Mais Eddy, il s’en fout : Eddy, il est devenu fou.
La pluie maintenant. La pluie énorme, le chagat, la chagaterie montagnarde, et les essuie-glaces ne parviennent pas à la chasser des pare-brises. On n’y voit rien. Mais Eddy, il s’en fout. Eddy, il est devenu fou.
Sur la route, à la pluie se mêle la boue : ça glisse, ça patine, et les freins ne répondent plus. Ni ceux des vélos, ni ceux des autos. Mais Eddy, il s’en fout. Eddy, il est fou !
Le virage est fermé, ultra fermé, un fer à cheval. Eddy fait un tout droit, chute et repart avec la grêle, la pluie, la boue, les éclairs.
Le virage est fermé, ultra fermé, un fer à cheval : Luis fait un tout droit, et chute pour la première fois.
Luis tente de se relever, mais Joop Zoetemelk, privé de freins, le heurte. Luis tombe pour la seconde fois.
Luis tente de se relever, mais Joaquim Agostinho, privé de freins, le heurte. Luis tombe pour la troisième fois. Ne se relève pas, ne se relève plus.

SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 16 21 Le Tour décapitéSPORT N° 24 du 21 juillet 1971 08 Ocana - La chuteIMG_07181971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+48-49

Dans le Portillon, y a toute l’Espagne et toute l’Espagne attend Luis. Sur la route, y a pas Luis. Sur la route, y a qu’Eddy. Alors les poings se ferment, les insultes fusent. Mais Eddy s’en fout. Eddy, il est fou, il monte le Portillon comme un fou.
Pendant que l’Espagne, en pleurs, menace Eddy, Luis passe au-dessus d’elle, dans l’hélico du Samu qui l’évacue vers Saint-Gaudens, vers la clinique du docteur Bergès. »

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Christian Laborde, c’est un clip qui met en évidence la violence du duel entre les deux champions qui se rendent coup pour coup, ainsi que celle des éléments déchaînés.
Antoine Blondin, c’est un film d’art et d’essai qui exprime l’anéantissement de deux coureurs, l’un qui perd le Tour de France qui lui semblait promis, l’autre qui perd le seul concurrent à sa hauteur, l’anéantissement d’une course orpheline de sa substance, l’anéantissement du public aussi :
« Luis Ocaña n’était peut-être pas intrinsèquement le meilleur de la course, mais il en était le soleil, formant d’ailleurs avec l’astre lui-même un couple indissociable, dont la chaleur et le rayonnement complémentaires nous éblouissaient depuis quatre jours. Il aura suffi que le ciel se couvre durant vingt minutes sur les Pyrénées pour qu’un bref cyclone, aux dimensions d’un cataclysme, couche au sol notre bel épi gorgé de lumière, qui s’apprêtait pourtant à retrouver là son terreau et son terroir de prédilection pour notre plus grande joie.
Le déluge fut, dit-on, envoyé sur la terre en punition de la folie des hommes. Depuis la veille, il régnait effectivement une certaine démence sur les premiers rangs du Tour de France, à la suite d’un excès d’énervement de Merckx, prolongé par des déclarations malheureuses de son directeur sportif Driessens et répercuté par quelques reporters trop enclins à se travestir pour la circonstance en correspondants de guerre –des télégrammes venus de Flandre et du Brabant assaillaient les organisateurs, leur reprochant vertement de favoriser la victoire d’Ocaña-, cependant que les partisans de celui-ci menaçaient de faire un malheur si l’on ternissait d’un soupçon, au reste immérité, la loyauté de leur champion.
Comme le parcours devait s’offrir, hier après-midi, un petit tronçon dans la province de Lerida, on appréhendait le pire, un conflit entre la Belgique et l’Espagne, l’une envahissant l’autre pour une sorte de kermesse héroïque à rebours, où des affronts vieux de trois siècles se fussent lavés …
Dès le début de l’étape, il apparut que le climat de la journée serait bien aux hostilités déclarées. On cogitait, on gigotait avec une émulation meurtrière dans les troupes rivales de Merckx et d’Ocaña. Déjà, le fil de la compétition avait décanté le contingent, et, sur les pentes du Portet d’Aspet, les deux chefs avaient jeté les bases d’un duel au soleil qui livrerait un verdict capital à Luchon. C’est alors que les nuages commencèrent à s’accrocher aux branches des sapins, plongeant la vallée dans cette atmosphère électrique et glauque qui prélude au tonnerre de Dieu. Suivirent deux ou trois éclairs mous, puis ce fut, en un instant, le typhon ravageur, la route coupée par des cataractes ou les charriant devant soi, le paysage comme secoué par un immense sanglot. On n’y voyait pas à un mètre, des chocs sourds ébranlaient les véhicules : nous attendions des pavés, c’étaient des grêlons.
La course cycliste, qui ne s’est jamais confondue avec une promenade de santé, renouait avec l’une des faces les plus aventureuses de sa vocation qui l’apparente à une navigation, tributaire des éléments, éventuellement des raz de marée. Les favoris, qui s’apprêtaient à franchir le col de Mente, s’étaient frileusement regroupés pour former un peloton de Noé, comme on dit l’arche, où chaque espèce était représentée : un Bic (Ocaña), un Molteni (Merckx), un Sonolor (Van Impe), un Flandria (Zoetemelk), un Mercier (Guimard)… non pas en vue de la reproduction, mais dans l’attente du rameau d’olivier qu’une colombe ne manquerait pas de leur tendre, quand les eaux se retireraient.
Au moment où l’arc-en-ciel s’annonça, Ocaña gisait dans l’ambulance, et les habitants de Saint-Béat applaudissaient, en pleurant, au passage de son convoi terriblement silencieux. Nous plongions alors vers cette frontière montagnarde, amicale et complice, de part et d’autre de laquelle on parle déjà l’espagnol en France, encore le français en Espagne, à l’image de celui qui s’en allait en emportant le Maillot Jaune avec lui. Quinze kilomètres le séparaient de son pays natal, où l’attendaient des banderoles désormais dérisoires ; trois jours le séparaient de l’apothéose de Mont-de-Marsan om il ne fait aucun doute qu’il fût entré revêtu de la casaque principale. Un deuil immense, aux arrière-goûts de frustration et de trahison, s’abattit sur la troupe rendue à l’unanimité.
Car le rameau d’olivier existait quelque part. Nous l’avons trouvé dans la bouche d’Eddy Merckx, tout de blanc vêtu, qui refusait à l’arrivée d’endosser le Maillot Jaune, estimant qu’il ne le méritait pas, et remâchant, avec une sportivité sublime, cette sorte de défaite que constitue pour un vrai champion une ombre portée sur sa victoire.
Cependant Ocaña était hissé dans l’hélicoptère et déposé sur le terrain de sport de Saint-Gaudens, où nous songions à la belle phrase de Giraudoux dans « Pleins Pouvoirs » : « L’ovale d’un stade est pour le sportif la plus belle illustration de l’intégrité et de la pureté. »
Car, à cet instant, il était encore un athlète. Tout à l’heure, à l’hôpital, il serait un blessé, et demain, peut-être, un malade. Demain où le soleil, lui, se relèvera quand même. »
J’avais évoqué dans un très ancien billet, « mes cols buissonniers »** Portet d’Aspet et Menté en haut desquels je me suis hissé à plusieurs reprises (par beau temps). Lors de mes séjours dans la région, au retour de mes emplettes à la frontière espagnole toute proche, de temps en temps, je prends à droite (en auto) à Saint-Béat la route du Menté et je me recueille quelques minutes dans le fameux virage à quelques centaines de mètres du sommet.

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Le billet rigoureux de Pierre Chany me revient alors en mémoire :
« Ce drame qui a bouleversé le Tour de France et plongé dans la tristesse les sportifs par milliers, s’est produit soudain, deux kilomètres après le sommet du col de Menté, sur une route étroite en forme de vermicelle, alors que l’orage d’une violence inouïe ébranlait la montagne. Les grêlons crépitaient sur le toit de nos voitures, des torrents en fureur inondaient la chaussée d’une eau noirâtre, et la visibilité commençait à faire défaut. » (…)
« Un virage à gauche en forme d’épingle à cheveux, se présenta alors, au plus fort de cet orage, qui venait de nous surprendre après des heures d’une canicule intense. Une coulée d’eau limoneuse transformait la route en ruisseau, dissimulant un sol couvert de gravillons épars. Cette courbe vicieuse, Merckx ne parvint pas à la négocier parfaitement. Il partit en dérapage, tomba, et se releva aussitôt, le genou entaillé, une estafilade au mollet droit. Le porteur du maillot jaune, qui descendait très vite lui aussi, dans le sillage de celui qui n’avait pas réussi à le semer dans la montée du col, ne put éviter la glissade. Il était déjà en train de se redresser, prêt à reprendre le combat, quand Zoetemelk surgit soudain. Le choc fut d’une extrême violence, souligné d’une projection d’eau, et Luis Ocaña percuté de plein fouet, touché violemment à la poitrine, expédié contre la roche grise et visqueuse, demeura inerte sur le sol, inerte et les yeux clos.
Des suiveurs se précipitèrent dans une atmosphère de cataclysme, l’un d’eux hurlant que la montagne allait s’effondrer. Mais avant même que les premiers sauveteurs fussent parvenus auprès du maillot jaune gisant, débouchaient en pleine vitesse et Agostinho, et Thévenet, et Martinez, qui butèrent tous trois contre Ocaña, voltigèrent à leur tour et s’écrasèrent un peu plus bas. Le jeune français se releva avec une épaule meurtrie, et le coude ensanglanté. Plus heureux, Cyrille Guimard avait évité la chute de justesse, tandis que Wagtmans, connu pour son intrépidité, passait par miracle au milieu de tous ces gens, quittait la route et disparaissait, toujours à cheval sur sa bicyclette, dans une prairie en contrebas. »

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Le reste de l’étape se déroula dans l’indifférence générale et la victoire de José Manuel Fuente, l’ouvrier ferronnier d’Oviedo, ne fit pas la une des gazettes le lendemain. Il faut dire que l’Espagnol, vainqueur du Grand Prix de la montagne du Giro, avait traversé les Alpes dans une totale transparence à tel point qu’il aurait dû être éliminé par deux fois sans la mansuétude des commissaires.
Lui aussi vola au-dessus du parapet dans la descente du Menté et il lui fallut le secours d’un boyau tendu à bout de bras pour remonter à hauteur de la route. Il franchit le sommet du col du Portillon avec plus de 6 minutes d’avance avant de rebasculer vers la France et l’emporter sur les allées d’Étigny à Luchon.

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Le Portillon n’est pas automatique pour tout le monde ! En 2016, une sculpture a été inaugurée sur le versant espagnol du col et 7 grands virages ont été baptisés des noms de chaque vainqueur ibérique du Tour de France. Si Fuente n’y figure pas, en revanche Luis Ocaña est mentionné. Excusez si je « spoil » un futur Tour de France !
Ce 12 juillet 1971, Eddy Merckx a demandé aux organisateurs l’autorisation de ne pas porter le lendemain le maillot jaune qu’il a récupéré sans combattre.
Le Suédois Gosta Petterson, épuisé, a abandonné.

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Une L'Equipe

Hors les événements dramatiques de la veille, la quinzième étape est pour le moins insolite. Il s’agit de la plus courte de l’histoire du Tour de France : la montée en ligne de Luchon à la station de Superbagnères, 18,5 km à 6,3%.
Blondin se moque : « En cette ville d’eaux qui n’usurpe pas sa raison sociale, nous avons assisté, sous une pluie battante, à une compétition qui n’était pas sans rappeler l’effort dépouillé des écoliers dans la cour de récréation, lorsqu’ils s’élancent à un même signal pour se disputer la palme, à qui touchera le premier le mur d’en face…
Devant un de ces grands hôtels fermés qui offrent, sous des frondaisons dégoulinantes, la mélancolie des casinos d’automne, les coureurs, engoncés dans de petits imperméables apportés par leurs parents et le front bas sous la casquette,, se donnaient la mine de ceux qui ont pris le parti d’en rire. Il leur fallait seulement rallier Superbagnères à mille deux cents mètres de là, mais verticalement. Autant dire que celui qui baissait la tête pour satisfaire à la loi du genre et avoir l’air de ce qu’il était n’en voyait pas le bout, lequel se dérobait par surcroît derrière un jeu de lacets enveloppés de vapeurs pudiques…

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Seul, dans cette piaillée de poulbots mélangés au départ pour la montée de quelque rue Lepic, Eddy Merckx se distinguait par une gravité sombre qui n’était pas seulement celle du fort en thème mais trahissait l’application d’un être que le destin venait d’investir du soin d’assumer toute la condition cycliste. Chiche ! Il n’ignorait pas que c’était pour lui la gageure de relancer désormais un nouveau Tour de France qui portât son label propre et où il ne fût pas seulement le premier des seconds. Car les 7 minutes et 23 secondes d’avance que Luis Ocaña a emporté avec lui à Mont-de-Marsan, celles-là, Merckx ne les rattrapera jamais. À travers la multiplicité et la diversité des exercices qui vont encore solliciter les coureurs d’ici à la piste municipale du bois de Vincennes, transformant l’épreuve en une sorte de décathlon, il se retrouvait devant cette évidence qu’il lui restait six jours pour remodeler le visage de l’épreuve. Il y a plus qu’une coïncidence dans le fait qu’il s’attaqua à cette tâche à travers le paysage même où le lieutenant Alfred de Vigny occupait ses garnisons pyrénéennes à écrire Servitudes et Grandeurs de la vie militaire … »
Eddy Merckx, qui souffre de sa chute dans le Menté, porte le maillot blanc du combiné GAN.

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Le coureur de l’équipe Bic Genty, qui porte bien son nom, attaque à plusieurs reprises, avec l’idée sans doute d’offrir la victoire d’étape à son leader Ocaña.
« C’est aussi l’appel à l’attention, d’abord timide, péremptoire ensuite, lancé par José Manuel Fuente. Voilà un homme dont le nom seul crèverait n’importe quelle affiche. Il gagne à Luchon dans la plus complète indifférence, éclipsé par le drame du Menté. Il n’y aura, pour ainsi dire, pas eu de vainqueur à Luchon, ce jour-là. Mais on reste à Luchon, qu’à cela ne tienne ! Fuente récidive le lendemain pour associer, coûte que coûte, au blason de cette cité son nom monumental et, cette fois, du plus profond de la vallée, l’écho commence à monter.
Vainqueurs d’étape qui vous plaignez que vos exploits soient trop souvent relégués dans l’anonymat, que cet exemple fasse que l’avenir vous serve de Luchon ! »

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Eddy Merckx, quatrième, concède 34 secondes à Van Impe second et 32 secondes à Thévenet troisième, ce qui révèle ses limites actuelles.
La seizième étape est « saucissonnée » en deux, encore une curieuse idée des organisateurs, sont-ils conditionnés par l’équipe Molteni parrainée par des industriels de la charcuterie italienne.
Blondin la présentait ainsi : « Quatre cols à la une … », tel était le titre alléchant de la dernière journée dédiée aux grimpeurs. Ramassée sur une matinée, concentrée depuis le pied de Peyresourde jusqu’au sommet de l’Aubisque où elle laissait les coureurs dans les promesses d’apothéose que suggèrent les balcons du ciel, elle proposait une véritable étape de Nesmontagne, comme il y a du Nescafé. On verra qu’ici aussi il fut question d’ajouter de l’eau. Mais, jusque-là, le propos et le mode d’emploi paraissaient savoureux. »
Cette « demi » étape-reine des Pyrénées avait de quoi inquiéter Eddy Merckx, cette fois vêtu de jaune, qui se plaint toujours de douleurs à son genou droit et qui ne précède son compatriote grimpeur Lucien Van Impe que de 2 minutes et 17 secondes, autant dire pas grand chose.
« Le poète a eu raison d’avancer que tout le plaisir des jours est dans leur matinée. Car ces instants-là nous parurent effectivement les meilleurs, au regard de ce qu’on était en droit d’attendre du reste.
L’action avait pourtant semblé s’amorcer sous le souffle puissant de la fatalité. Détachés de la société pour satisfaire la triple unité d’intrigue, de temps et de lieu, les trois premiers du classement général (Merckx, Van Impe et Zoetemelk ndlr) s’avançaient en exergue de la course, dans le superbe isolement ménagé par ce qu’on voulait bien leur prêter de génie. On attendait la tragédie, à tout le moins le drame.

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On crut y atteindre quand le « petit Belge » Van Impe partit seul à la conquête du maillot du « grand Belge » Eddy Merckx. En fait, nous avions plus simplement affaire à la situation triangulaire chère au vaudevilliste. On s’en aperçut quand Merckx et Zoetemelk d’abord, Merckx et Van Impe (car l’infidèle avait été retrouvé) ensuite, Van Impe et Zoetemelk enfin, se livrèrent à des scènes de ménage, tantôt bruyantes, tantôt feutrées, où les directeurs sportifs n’hésitaient pas à intervenir, comme des belles-mères ombrageuses…

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… C’était compter sans le 14-Juillet et le balcon du Soulor, pavoisé aux couleurs nationales, du Béarn et de Bic réunis. Un coureur, triplement local, tel que Labourdette ne pouvait choisir un endroit mieux privilégié pour ranimer la flamme. Sous les torrents qui s’épandaient du ciel, celui qui avait gardé son effort pour la bonne douche, le Béarnais, donc, mit toute la sauce : Labourdette, nous voilà ! … »

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La guerre des trois n’avait pas eu lieu : ils terminaient dans la nouvelle station de Gourette juste séparés de 3 secondes, le sprinter Cyrille Guimard les talonnant même à 5 secondes.
L’après-midi, le second tronçon est amputé de 15 kilomètres en raison de l’orage qui rend la descente de l’Aubisque vers Eaux-Bonnes boueuse. Le départ est donné à Laruns à 17 heures.
Van Impe passe en tête de toutes les côtes de 4ème catégorie, s’adjugeant ainsi définitivement le Grand Prix de la Montagne. Après la côte d’Esquillot, Van Springel (Moleteni et Van Neste (Flandria) se détachent. Sur le circuit du Grand Prix automobile de Pau, l’équipier de Merckx l’emporte facilement.

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Le jeudi 15 juillet, la dix-septième étape mène les 95 rescapés de Mont-de-Marsan, la ville où demeure Ocaña, à Bordeaux, sous un soleil de plomb revenu.
Est-ce la visite qu’il rend au domicile de son malheureux rival à Bretagne-de-Marsan, Eddy Merckx semble vouloir valoriser sa future victoire finale qui ne fait plus de doute, et lui donner du panache.

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« Si l’on consulte le diagramme de la condition d’Eddy Merckx, on constate qu’il n’a cessé de s’attacher à nous déconcerter par des performances en dents de scie et qu’il va finir par nous gagner un Tour de France sans avoir jamais cessé d’être battu par l’un ou par l’autre, mais jamais par les deux à la fois.
Prenez Van Impe, qu’il n’était pas téméraire de considérer hier comme un vainqueur éventuel et qu’on pouvait légitimement s’appliquer à gonfler aux proportions de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. En quelques minutes, par la vertu d’une sorte de pied de nez à son propre destin, on le voit se calfeutrer dans une condition médiocre et résignée. Ainsi de Zoetemelk et du bon colosse Agostinho, dont les griffes font patte de velours à l’instant qu’on croit qu’il va attaquer, puis qui vous mijote on ne sait quel tour de sa façon dès qu’il s’agit d’introduire le charivari dans le cérémonial.
Le sport, qui finit, malgré tout, par imposer ses glorieuses certitudes, ne cesse, depuis deux semaines, de jouer avec le feu. Dans les Landes, il va de soi que cela est imprudent et de nombreuses pancartes au détour des pins étaient là pour nous rappeler à l’ordre. Le conformisme semblait pour une fois devoir s’appesantir sur le peloton.

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C’est alors que notre ami Michel Pebeyre, sur une route désormais historique, souscrivit à une de ces mises en scène géniales dont Jean-Marie Rivière, animateur de l’équipe Hoover-De Gribaldy a le secret toujours rebondissant. Le demi de mêlée de l’équipe de France de rugby se travestit en coureur cycliste avec un talent si contagieux que le public non instruit se prit au jeu et qu’il s’organisa autour de lui un simulacre de caravane. Le célèbre et mythique Chabert, sorti tout armé de l’imagination de Francis Huger, champion fabuleux qui pédalait dans les marges du classement, prenait corps sous nos yeux.
Tout cela pour émerveiller Annabel, la petite fille de J.M. Rivière, et lui donner du Tour l’image plus vraie que nature qu’elle eût risqué de ne pas emporter. Figurants de l’allégresse, nous faisions au vaillant Michel une escorte attentive, avec l’arrière-pensée de nous voir passer nous-même dans les yeux d’une enfant.
Les stratégies avaient alors bonne mine. « Nathanaël, disait André Gide, que l’importance soit dans ton regard et non dans la chose regardée. » Ainsi de la petite Annabel. »

IMG_0733IMG_0749Merckx Une L'Equipe

Echappé avec Vandenberghe, Van der Vleuten, Swerts et le Bourguignon Raymond Riotte, Merckx l’emporte sur le circuit du Pas du Lac avec plus de 3 minutes d’avance sur ses adversaires les plus directs, et reçoit l’accolade de Piero Molteni venu spécialement d’Arcole.
Jacques Goddet, toujours susceptible quand on raille l’institution qu’est le Tour, peut-être en réponse à l’humour de Blondin, écrit : « Personnellement, j’approuve qu’il veuille accéder à tous les honneurs du moment, qu’il n’y parvient qu’en fournissant plus d’effort et en montrant plus d’à propos que les autres, la course c’est ça, la recherche des conquêtes et non pas les petites concessions faites à la masse commune. »
Avant-veille de l’arrivée à Paris, les 95 rescapés ont au menu du jour, sous une chaleur lourde, 244 kilomètres à parcourir entre Bordeaux et Poitiers.
Dans sa chronique, Blondin se désintéresse complètement de l’étape sinon pour placer dans le titre, un calembour dont il est un maître du genre : « Les choses à Poitiers » !
Hors une échappée solitaire de l’Italien Roberto Ballini de l’équipe Ferretti, l’étape s’anime après le 170ème kilomètre sous l’impulsion de Jean-Pierre Danguillaume qui se sent des fourmis dans les jambes à l’approche de sa Touraine natale. Sous sa conduite, un groupe de dix coureurs se forme comprenant trois Français, Vidament, Cattieau et Bernard Guyot, deux Italiens Paolini et Crepaldi, le Belge Spruyt, l’Allemand Wolfshohl, le Hollandais Krekels et le Luxembourgeois Schleck.
Sur la piste en rubkor de Poitiers, Wolfshohl lance le sprint mais dérape dans le dernier virage entraînant dans sa chute Paolini et Schleck.

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Jean-Pierre Danguillaume l’emporte facilement. Quelques années plus tard, il fera quelques confidences sur cette étape qui en disent long sur certaines mœurs de l’époque dans le milieu cycliste : « Merckx te mettait un type à lui sur le porte-bagages. Ou tu arrivais à t’en débarrasser ou tu devais le mettre dans le coup, sinon, il te pourrissait la vie. » (…) « Cette fois là (à Poitiers), j’avais demandé à Spruyt de me faire rentrer en tête dans le vélodrome, il n’a même pas demandé combien. Ces types là, c’étaient des rudes, des travailleurs de l’ombre, de vrais pros. » C’était cher ? « 1 000 balles. Ça faisait de l’argent. A l’époque, je gagnais 2 000 francs par mois. Le plus drôle, c’est qu’au bas du podium, ma femme m’a averti qu’on devait 4 000 francs au maçon, et qu’on n’avait plus que 54 francs sur le compte. J’ai dû taper mon père. »
Lucien Van Impe, vainqueur du Grand Prix de la Montagne, reçoit son poids en chocolat Poulain !

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L’avant-dernière étape, de Blois à Versailles, a un parfum de la classique Paris-Tours à l’envers.
La prime du Souvenir Henri-Desgrange qui se dispute traditionnellement au sommet du col du Galibier ou en haut du col le plus haut franchi en l’absence du Galibier, est, cette année, attribuée en haut de … la côte de Dourdan. C’est l’Italien Wilmo Francioni qui la gagne.

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Ce sont 12 coureurs qui se présentent pour l’emballage final sur l’avenue de Paris à Versailles, parmi lesquels Barry Hoban, Cyrille Guimard, Herman Van Springel, Joaquim Agostinho, Rinus Wagtmans et encore Jean-Pierre Danguillaume.
Le Hollandais Jan Krekels l’emporte devant Cyrille Guimard.
Le Tour de France s’achève le 18 juillet par une course contre la montre de 53,8 kilomètres entre Versailles et la bonne vieille piste de la Cipale à Vincennes*** remise en service depuis la destruction du Parc des Princes.
Il semble que l’on retrouve un Eddy Merckx à la mesure de sa classe et de ses moyens. Comme s’il devait tout prouver en cette ultime étape, en un éclair, est réapparu le prototype de champion à la pédalée efficace et ailée. La machine tournait rond, le soleil brillait haut dans le ciel et la foule énorme formait un véritable cortège royal.

IMG_0739IMG_0738SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 24 25 Merckx & Zoetemelk

Merckx rejoint Zoetemelk parti 4 minutes devant lui. Il l’emporte à la moyenne de 45,765 km/h sur un vélo Colnago ultraléger reçu l’avant-veille à Bordeaux, avec un développement de 55×13, soit 9,10 mètres à chaque tour de pédale.
Outre Merckx, quatre équipiers de la Molteni, Wagtmans, Swerts, Van Springel et Van Schil terminent dans les sept premiers.

Une de L'Equipe2021-06-24 à 19.06.38Ainsi Eddy Merckx gagne son troisième Tour de France pour sa troisième participation, rejoignant au palmarès Philippe Thys et Louison Bobet.

SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 23 MerckxIMG_0748

Outre la maillot jaune Miko, il garnit sa garde-robe avec le maillot vert Fumagou du classement par points et le maillot blanc du combiné Gan.
L’équipe Bic, orpheline d’Ocaña, est récompensée d’un bel accessit avec le challenge par équipes.

Bic1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+69

Durant les semaines qui suivirent, les journalistes spécialisés s’interrogèrent encore et encore : « Si Ocaña n’était pas tombé dans le col de Menté ? » La question demeure en suspens un demi-siècle plus tard.

1971+-+couvertureMiroir+du+Cyclisme+-+145+-+01L'Equipe CyclismeGrande Histoire du Tour

L’un des articles les plus complets sur le sujet fut celui rédigé par Gilles Delamarre dans le Miroir du Cyclisme :
« Le Tour inachevé « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé … »
Le Tour de France 1971 n’a duré qu’une semaine exactement. Commencé un lundi après-midi sur les pentes brumeuses du Puy-de-Dôme, il s’est terminé un lundi après-midi sur les pentes boueuses du col de Mente.
Il avait fallu, pour atteindre le sommet auvergnat, passer par 8 longs jours de course sur un parcours Ardennes belges, Nord de la France que l’on pensait propice à l’action mais qui fut déprécié par le blocage de la course intervenu dès la fameuse échappée de Strasbourg. Eddy Merckx, plus « facile » que jamais, dominait tout à la fois la course et ses concurrents. Jusqu’au Puy-de-Dôme où un éclair blanc, le maillot à damiers de Bernard Thévenet, puis un éclair orange, celui de Luis Ocaña, ternirent une première fois le jaune de son maillot.
C’était le début de l’escalade, la fin de la terreur. On pouvait attaquer Eddy Merckx qui avait caché son jeu et était peut-être moins fort que les autres années ! Mais le « on est un pronom impersonnel et personne ne se sentait désigné pour cette mission qui gardait un aspect suicidaire. Personne sauf Luis Ocaña qui attaquant, se trouva à deux reprises dans la situation qu’a connue Merckx bien des fois : entouré de quelques ombres qui ne songent qu’à suivre, au point de préférer bientôt la solitude. Ce fut la solitude radieuse de la montée sur Orcières-Merlette. Chevauchée fantastique à plus d’un titre : l’exploit lui-même, grand moment de sport mais valorisé encore par la résistance de Merckx qui, même s’il y pensa un moment, se refusa à abdiquer. L’hommage mutuel que se rendirent les deux hommes résumait tout ce Tour orienté vers un duel singulier que chacun voulait impitoyable. On se doutait que commençait un équilibre subtil de la gloire, chaque attaque s’étalonnant à la défense qui lui était opposée. L’échappée de Marseille en est le symbole. L’exploit était-il de conserver l’avantage faible mais réel malgré la poursuite d’Ocaña ou était-ce au contraire d’avoir sagement limité les dégâts derrière un Merckx déchaîné ? Qui dans la première étape pyrénéenne aurait signé l’exploit ? Si Ocaña bénéficie d’un préjugé favorable, tant il paraissait à l’aise dans ses répliques, la réponse ne peut avoir aucun caractère de certitude. Les deux hommes avaient adopté la même ligne de conduite : gagner ou s’écrouler. Tout porte à croire qu’ils seraient allés jusqu’au bout. Question d’orgueil, une qualité –c’en est une chez le champion- dont ils ne sont dépourvus ni l’un ni l’autre. Il en fallait à Merckx pour supporter ce que d’aucuns appellent des humiliations. Dominer le cyclisme et le Tour de France puis se voir maté par un homme seul et non par une coalition comme on l’avait généralement prévu, c’est une épreuve. Il semblait à vrai dire soulagé de pouvoir dire à tous : « Vous voyez, je ne suis pas un surhomme. » Lui-même, il ramenait le débat à l’affrontement entre deux hommes : « J’ai été battu par plus fort que moi ». Il entendait bien que « ce plus fort » ne soit que provisoire. Au départ vers les Pyrénées, il avait tout à gagner –la popularité, une sorte de gloire sans maillot jaune- même s’il perdait la course. Au milieu de l’après-midi, il avait tout perdu même s’il avait gagné le Tour.
Que Luis Ocaña ait tout perdu lui aussi n’est que trop évident. Une telle malchance –seul blessé sérieux sur plusieurs dizaines de chutes par la faute d’un orage qui dura en tout et pour tout 20 minutes- se conçoit difficilement. Et nul ne peut dire, pas même lui, si Luis Ocaña retrouvera un jour cet état de grâce. Il en gardera cependant le bénéfice psychologique d’avoir sorti Merckx de la caste des intouchables. Mais Merckx était autant la victime de cette chute. Victime de l’amertume de voir ainsi se terminer un Tour passionnant, victime surtout du doute qui restera la marque de l’édition 71. Il aurait été plus grand battu que vainqueur : pour une fois la phrase est vraie parce que le vainqueur l’accepte.
Car privé d’un rival à sa taille, que pouvait-il prouver qui ne fût pas dérisoire ? Gagner, revenir à Paris avec les emblèmes de toutes les couleurs, en montrant encore un certain panache ? Oui, faute de mieux. Il fit bien plus, il réagit en homme et donc en grand champion à la chute de Luis Ocaña. « Méfiez-vous du premier mouvement, c’est le bon » disait Talleyrand : si Eddy Merckx ne s’était aussitôt écrié : « Le Tour, je ne l’ai pas gagné, je l’ai perdu », tous ses hommages –refus de porter le maillot jaune, visite au blessé chez lui- auraient paru moins sincères. Ils prirent ainsi toute leur valeur.
Pour le reste, Eddy Merckx retrouva son peuple d’ombres. La leçon d’Ocaña n’avait pas été entendue, ni par Van Impe qui répétait « C’est peut-être un peu de ma faute », ni par Zoetemelk qui attaquant au sommet des cols de troisième catégorie, restait très calme lorsque les choses devenaient plus sérieuses. Le seul qui démontra un tempérament véritablement offensif fut Bernard Thévenet, meilleur Français. Mais le jour où Merckx semblait le moins à l’aise, dans l’étape des 4 cols pyrénéens, il était lui-même en détresse. Sa quatrième place, signe d’un remarquable progrès, symbolise certain renouveau du cyclisme français. Sans doute, Jean-Pierre Danguillaume et Cyrille Guimard avaient déjà gagné une étape l’an dernier mais ce qu’on retiendra surtout d’eux cette année c’est leur présence constante dans la bataille, même dans la montagne, et leur tempérament qui n’est rien d’autre qu’une prise de conscience de leurs possibilités. De ces trois jeunes loups auxquels on doit ajouter Bernard Labourdette, à qui la fréquentation de Luis Ocaña a fait du bien, Bernard Thévenet semble le mieux placé pour remporter un jour le Tour de France..
À 23 ans, y pense-t-il déjà ? Dans ce numéro, il répond : « quand Merckx et Ocaña seront partis ». On ne saurait mieux résumer ce Tour marqué par un duel au sommet et que le sort a laissé trop tôt inachevé. »

SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 03 PELLOS - Ocana le fossoyeur bien aimé1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+68

En cette année 1971, Merckx l’orgueilleux montra que son trône n’était pas encore à prendre en conquérant pour la seconde fois le maillot de champion du monde sur route.
Le fier Luis Ocaña obtint une brillante victoire au Grand Prix des Nations, véritable championnat du monde contre la montre à l’époque.

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Côté français, le jeune Régis Ovion se révélait en remportant le Tour de l’Avenir et le championnat du monde sur route amateur.
À l’année prochaine …

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* Christian Laborde : VÉLOCIFÉRATIONS Je me souviens du Tour livre+Cd coédition Cairn le Pas d’oiseau
** http://encreviolette.unblog.fr/2008/04/03/les-cols-buissonniers-en-pyrenees-le-mente-et-le-portet-daspet/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/01/la-cipale-paris-xiieme/
Pour relater ces étapes du Tour de France 1971, j’ai puisé aussi dans le « nouveau (à l’époque) magazine SPORT avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans L’Équipe-Cyclisme-magazine, dans Tours de France, chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde), et dans le Miroir du Cyclisme d’après Tour de France.

Publié dans:Cyclisme |on 15 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1971 (2)

Pour revivre les premières étapes : http://encreviolette.unblog.fr/2021/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1971-1/

« Ainsi de nos pérégrinations, qui nous font frôler Paris-Plage, tourner la plage, côtoyer les grands ensembles d’Orly, pour aboutir à Nevers, au cœur des paysages que Jules Renard a qualifiés pour toujours. Le dépaysement serait brutal si, précisément, la course et son architecture n’étaient là pour donner le fil conducteur et l’unité. Mais reprenons les choses par leur début naturel.
Les premiers vacanciers sont sur les talus. Nous les découvrons avec la joie qu’ils reflètent et que le Tour de France, fragment de soleil, leur apporte. La promesse d’un mois de juillet sillonné de caravanes sollicite une mer couleur d’étain. Elle répond par un scintillement mat. Nous écrivons nos petits papiers dans un casino ou un country-club promis à un meilleur sort.
Puis nous nous en allons dans la nuit civile. Une sorte de parenthèse s’ouvre : le Tour de France joue la fille de l’air… »
Comme l’écrit joliment Antoine Blondin, les 126 partants, après une journée de repos au bord de la mer d’Opale, prennent  l’avion jusqu’à Orly pour disputer la plus longue étape du Tour entre Rungis-ville et Nevers avec la traversée du Gâtinais*, terroir du poulet popularisé par le sketch de Jacques Dufilho, et le passage à Puiseaux*, petite commune du Loiret, qui n’organisait pas encore à l’époque sa bourse annuelle aux vélos, rendez-vous des archivistes pour compléter leurs collections.
Certaines photographies laissent à penser que cette étape courue sous la chaleur fut celle du sourire et de la décontraction, en voyant Merckx chasser la canette, Godefroot prendre un bain de pieds, tout chaussé, et surtout l’Italien Ballini prenant le frais à l’ombre d’une borne kilométrique.

SPORT N° 22 du 7 juillet 1971 18 Rungis - NeversBallini borneAgostinho

On assista tout de même à de multiples tentatives d’échappée, cependant timides et vite réprimées. Un sprint massif à Nevers devenait inévitable. Une chute sérieuse, à 400 mètres de la ligne, jetait à terre une dizaine de coureurs dont le plus touché fut le maillot vert Roger De Vlaeminck.
Le Belge Eric Leman empochait sa troisième victoire d’étape.

SPORT N° 22 du 7 juillet 1971 19 PUB Vitagermine - livre Les caïds du véloSPORT N° 22 du 7 juillet 1971 15 Chute & abandon de De Vlaeminck

À l’issue de l’étape, le coorganisateur Félix Lévitan stigmatise les journalistes et les photographes et d’une manière générale tous les professionnels de l’information, les accusant de rendre par leur présence après la ligne les sprints dangereux. Comme si, avec les tirages de maillots, les poussettes en tous genres, les coudes opportunément écartés, un sprint n’était pas déjà un exercice de trompe-la-mort. Dans ces imprécations, comme par hasard, les publicitaires envahissants avaient été oubliés. Ce ne sont pourtant ni les uns ni les autres qui sont responsables de la chute qui a marqué le sprint de Nevers. Des îlots directionnels placés au milieu de la route avaient fâcheusement divisé la meute en deux pelotons. Leurs retrouvailles furent brutales. L’aménagement intensif, abusif et hideux des chaussées dans les agglomérations manifestait ses premiers effets pervers.
Fort heureusement, la radio ne décela rien de grave pour Roger De Vlaeminck qui, cependant, perdait pour deux petits points son maillot vert au profit de Gerben Karstens.
Blondin concluait : « La vive astuce des organisateurs de ce Tour aura été de nous faire accomplir à rebours une longue étape qui avait les couleurs d’une dernière étape sans baigner pour autant dans ce que Flaubert appelait « la mélancolie des sympathies interrompues ». Récapitulant ses énergies, la course prend, au sens propre, un nouveau départ. Avec deux ou trois départs comme cela, on doit pouvoir en venir à bout. »
Il poursuivait dans sa chronique du lendemain :
« L’attente frémissante qui prélude à la finale d’un 800 mètres, nous l’avons vécue dans les teintes en camaïeu où baignait la campagne bourbonnaise. Nous savions que quelque chose allait se passer, et cependant un sentiment contradictoire nous habitait. Nous souhaitions que quelque chose se cassât, dans le même temps qu’un vieux respect des valeurs établies nous incitait à désirer que cela ne bougeât pas trop. La veille, une arrivée tumultueuse nous avait mis dans les conditions du drame. On eût été en droit d’envisager de longs et patients lendemains de pansements. Il n’en fut, naturellement, rien … »
Les choses sérieuses commencent avec l’arrivée au sommet du Puy de Dôme.

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Auparavant, la prime du « point chaud » se dispute à Sancoins, bourg du Cher, qui, à cette époque, s’enorgueillit d’être, chaque mercredi, le premier marché aux bestiaux de France. Nous sommes lundi mais, c’est la fête du Tour, et avant que l’Italien Wilmo Francioni n’emporte le sprint, dégustons une part de « pâté tartouffes » (et quelques verres de Saint-Pourçain) et esquissons quelques pas de polka sur « La foire à Sancoins », un succès de l’accordéoniste Serge Berry. Un faux air de Bol d’Or des Monédières au pays de René Fallet !

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« Heureus’ment qu’la vieille jument grise/Al’ connaissait par cœur le chemin… »
Ma petite fantaisie semble avoir grisé 16 coureurs parmi lesquels Merckx et Ocaña, mais malgré le train d’enfer imposé par les Molteni au nombre de cinq, l’écart ne dépasse pas 40 secondes car derrière, Gosta Petterson, Joop Zoetemelk, Gianni Motta et le jeune Bernard Thévenet, né non loin d’ici à Saint-Julien-de-Civry au lieu-dit prédestiné « Le Guidon », organisent la chasse.
Pas de fait piquant au kilomètre 79 dans la traversée de Hérisson mais permettez que je me désintéresse de la course durant quelques lignes : cinq ans plus tard, sera créé dans ce village de 700 âmes Mémoire d’un Bonhomme, « spectacle pour un acteur, une vache, un cheval de trait et une onde Martenot ». Durant plusieurs étés, Hérisson fut le rendez-vous des amoureux d’un « théâtre autrement » né de la folie créatrice de trois « fédérés » Olivier Perrier (c’est fou ! comme chaque vainqueur d’étape déclarait dans les réclames en buvant son quart d’eau gazeuse !), Jean-Paul Wenzel et Jean-Louis Hourdin. « Un théâtre inventé empruntant des chemins vicinaux » qui mit en ébullition le bocage bourbonnais ! Un spectacle sur des paysans, avec des paysans, pour des paysans, l’histoire d’une vieille France en sabots où les hommes et les animaux vivaient encore ensemble. Qui sait s’ils avaient été là en 1971, ils n’auraient pas fait traverser la scène au peloton !
Les coureurs sont « Loin d’Hagondange » mais se rapprochent de Clermont-Ferrand. Ils traversent Commentry, non loin du vélodrome Isidore Thivrier** dont le père Christophe est connu pour avoir été à l’assemblée, le premier député en blouse bleue du Bourbonnais.
« Épouvantail, juge de paix, pain de sucre dont devait sortir la vérité, le Puy de Dôme était à la fois souhaité et redouté. » Dans sa chronique Une course et des hommes, Gilles Delamarre passe en revue les forces en présence : « La majorité prévoyait encore que Merckx sortirait vainqueur du mont d’Auvergne. Par exemple, Raymond Poulidor qui poursuit sa reconnaissance anticipée pour RTL et à qui la presse régionale accorde un grand intérêt. Voici ce qu’il a déclaré à notre confrère « La Montagne » au sujet de cette escalade :
« Ça fera très mal, car la route jusqu’au « cratère » est très vallonnée. Les échappées y seront possibles. À partir du « cratère », véritable point de départ de l’empoignade finale, je crois que le peloton éclatera et que Merckx attaquera. Aucun problème, ce parcours lui convient très bien et vous pouvez vous attendre à un festival de sa part. Il doit gagner l’étape du Puy de Dôme. Et je crois que malgré tout les écarts seront importants derrière le groupe des favoris.
– Peut-on s’attendre à une surprise et voir Merckx accompagné au sommet ?
– Non, je ne pense pas, et si quelqu’un parvient à finir l’étape dans sa roue, ce sera certainement Zoetemelk.
Raymond Poulidor s’est trompé. On ne saurait lui reprocher, il n’est pas le seul.
Quelques-uns et non des moindres, Jacques Anquetil par exemple, misaient sur le petit gabarit de Lucien Van Impe… »

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SPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 03 Bernard ThévenetSPORT N° 23 du 14 juillet 1971 08 Puy de Dôme - La contattaque d'Ocana1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+12 2

« … S’il n’a pas rendu un verdict sans appel, le Puy de Dôme a prononcé un oracle qui porte le nom claquant d’un hidalgo : Ocaña. Bien peu l’avaient installé dans leurs favoris, au moins pour la première place. »
Voici ce qu’Antoine Blondin en disait dans sa chronique intitulée Un chef-d’œuvre en péril :
« La vulnérabilité d’Eddy Merckx se donnait à constater dès la première marche de l’escalier. Et c’est là qu’il fut grand. Une fois dépouillé des grandes machineries tactiques, livré au corps-à-corps, il me semble que nous avons retrouvé dans la peau d’un quatrième le grand coureur cycliste qu’il est certainement. Sur les pentes, pudiquement dérobées par la brume, nous l’avons vu se mettre au diapason du labeur commun. Son Maillot Jaune, protégé ce soir, et qui doit le brûler comme la tunique de Nessus, le désignant et l’obligeant dans le même temps, fut perpétuellement aux avant-gardes. On songeait à la conjuration d’Amboise et à l’assassinat du duc de Guise. Vous ne voudriez pas qu’on soit du côté des plus forts.
Mais sont-ils les plus forts ? Certes la victoire d’Ocaña nous enchante. Nul n’était mieux appelé à porter le poignard. Ici se trouve remis en question un lourd passif de déboires et de malchance, une de ces revanches sur le sort, dûment concertée, à quoi l’on peut souscrire sans arrière-pensée. Nous aimerons revoir souvent ce maillot orange et blanc en tête de la course. Mais, parce que l’argile dont les idoles sont faites nous est précieuse, c’est à Merckx, ce soir, que vont nos pensées. Il aura été le grand personnage de la journée, en proie aux assauts et aux convoitises, justifiant le propos qui veut qu’on soit parfois plus grand absent que présent.

SPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 01 L'estocade de Luis OcanaSPORT N° 23 du 14 juillet 1971 09 OcanaMerckx n'est pas un surhomme1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+14A1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+13

Ce Puy de Dôme, qui ne l’a d’ailleurs pas fait exprès, était judicieusement placé pour remettre la foudre dans la main des hommes. Nous allons voir maintenant l’usage qu’ils vont en faire. On peut se prendre à rêver que cette étape serait une des ultimes, que déjà les lignes de force de la compétition seraient tracées. Que verrions-nous ? Des gaillards essaimés sur quelques secondes, tant de trajet déjà et d’illusions perdues, le grand bonheur d’un travail accompli et, peut-être, Merckx reprenant le gouvernement des choses. Les multiples chicanes qui nous attendent nous permettent d’autres rebondissements. »
Merckx, Zoetemelk et Ocaña, le trio de tête au classement général, se tiennent en 37 secondes.

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La neuvième étape mène les 126 concurrents encore en course de Clermont-Ferrand à Saint-Étienne (153 km) sur un parcours truffé de bosses avec notamment l’ascension du col de la Croix-de-l’Homme-Mort au nom plus inquiétant que sa pente. Il le tire d’un fait divers qui se déroula durant la période troublée de la Révolution. Une petite croix en fer forgé fut érigée à l’endroit où fut perpétré l’assassinat d’un maître-papetier d’Ambert pour des histoires de cœur.
C’est à Jean-Pierre Danguillaume qu’on doit créditer l’initiative de la bonne échappée. Au km 53, il démarre avec l’Espagnol Lopez-Carril et le Belge Spruyt l’inévitable « Molteni » de service. Danguillaume passe en tête au sommet des cols des Fourches, des Pradeaux et de la Croix-de-l’Homme-Mort.
Pour avoir passé une soirée avec lui, il y a quelques années, je sais que Danguillaume est de bonne compagnie avec sa gouaille :
« L’Espagnol, il roulait plus fort que moi. Il emmenait les sprints et je le sautais à chaque fois ; À un moment, il n’était pas content, il a rouspété. Je lui ai dit : « Tu es en vacances, ici, moi, je suis chez moi. » Ne voyez pas dans cette boutade une quelconque xénophobie mais plutôt une nouvelle affirmation de ce désir effréné de se montrer dans un Tour où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Ça fait du bien d’être applaudi, d’entendre des « allez Danguillaume » quand on est dans le peloton, on n’entend que des « allez Merckx » ou des « allez Poupou » quand il est là. »
Par la suite, un autre Molteni Wagtmans et un équipier de Danguillaume Walter Godefroot complètent l’échappée.
« Animateur de l’échappée, Danguillaume redevint l’équipier lorsque Godefroot y fit son apparition. Il ne s’en plaint pas : « Walter est un type formidable. Il a toujours un petit mot gentil. Ce n’est pas du tout le flahute taciturne, à partir du moment où il est arrivé dans l’échappée, il a tout fait pour que je gagne. Il provoquait des cassures pour que je puisse partir. Moi, j’ai roulé les 5 derniers kilomètres sans qu’il me le demande. Je lui ai dit : « Ne t’occupe de rien, j’irai les chercher ». Bien sûr, j’aurais pu me mettre en quatrième position et terminer derrière Walter. Mais je voulais lui éviter des efforts, et je me méfiais des autres. Walter sait renvoyer l’ascenseur. Si on se retrouve un jour dans les mêmes conditions, je suis sûr qu’il me dira : « gardes-en » ».

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 04 Jean-Pierre Danguillaume1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+20Capture d’écran 2021-06-24 à 18.58.39

À Saint-Étienne, sur le cours Fauriel, Danguillaume lance remarquablement le sprint pour Godefroot et c’est un triomphe des coureurs de Peugeot-B.P. dans la cité des cycles Mercier.
Merckx conserve son maillot jaune, par contre, grâce à son succès, Walter Godefroot s’empare du maillot vert.

Anquetil Bobet Merckx

Enfin, les Alpes se profilent même si, cette année-là, elles semblent moins redoutables : pas de légendaires « juges de paix » comme le Galibier et l’Izoard, juste une première étape vers Grenoble avec la trilogie du massif de la Chartreuse amputée du col du Granier, la seconde se terminant à Orcières-Merlette, nouvelle station des Alpes du Sud dans le massif du Dévoluy.
Dès le départ, à la sortie de Saint-Étienne, les coureurs escaladent le col de la République (appelé aussi Grand Bois). On le surnomme volontiers le « col des cyclotouristes » en raison de la journée Vélocio qui s’y dispute chaque année en hommage à Paul de Vivie figure emblématique du cyclotourisme français et fondateur en 1882 de la manufacture stéphanoise de cycles La Gauloise. C’est l’occasion aussi de saluer et remercier mon ami Jean-Pierre, mon pourvoyeur de magazines d’antan, qui, pendant que j’écris ces lignes, sillonne peut-être à vélo les routes de France.
Le col de la République fut le premier col de plus de 1 000 mètres d’altitude à avoir été franchi par les coureurs lors de la seconde étape du premier Tour de France de l’histoire. L’année suivante, en 1904, l’ascension fut le théâtre de voies de fait de partisans du coureur stéphanois Antoine Fauré à l’encontre de ses adversaires. Débordé, le créateur du Tour Henri Desgranges tira des coups de feu pour disséminer les assaillants avant de déclarer : « Jamais plus, le Tour de France ne passera dans la Loire. »
S’en suivit une longue éclipse et il fallut attendre le Tour 1950 pour que les coureurs empruntent à nouveau le col.
Au sommet, le passage en tête est disputé et c’est Cyrille Guimard qui s’impose devant Merckx, Motta, Van Impe, Zoetemelk et Ocaña.
Pour la suite de l’étape, je vous laisse en compagnie d’Antoine Blondin :
« Ce fut une journée fastueuse, qui vit le Tour de France dédier au ciel torride ses mille facettes, des plus touchantes aux plus pathétiques. On reste le souffle coupé, à l’image des foules innombrables disséminées sur quatre départements et qui n’en pouvaient croire leurs yeux, nous sollicitant du regard pour nous demander si c’était bien vrai et si c’était toujours comme ça.
Je précise que c’est essentiellement Ocaña, prince charmant drainant déjà tous les cœurs après soi, et Thévenet, qui est en train de se faire un nom sur tous les calicots de France, avec une rapidité stupéfiante, qui mobilisaient cette extase bouche bée, où la grand-mère sur le pas de sa porte rejoignait dans un attendrissement commun la majorette de circonstance. Et je ne parle pas des vieux de la vieille, embusqués derrière leurs moustaches, dont le scepticisme bougon fondait comme neige au soleil. Ces bains d’unanimité sont toujours bons à prendre : ils ont un sens qui excède les dimensions de la simple compétition cycliste et instaurent un dialogue du bord des routes des plus féconds. J’en veux pour preuve l’appel surprenant lancé par notre speaker maison au départ de Saint-Étienne. Quelque part en France, une maman est sans nouvelles de son petit garçon, mais elle est psychologue, elle sait que le gosse adore la bicyclette. Alors, d’étape en étape, elle lui parle par notre intermédiaire. Elle ne trahit pas son inquiétude. Elle sait qu’à la rigueur elle pourrait nous confier son fils, puisque nous partageons les mêmes goûts, mais le jeune baladin ne se fait pas connaître, il est là sous l’anonymat d’une casquette en matière plastique, parmi des milliers de frères et sœurs qui gobent au passage la silhouette des champions avec une gloutonnerie respectueuse.
J’aimerais penser que c’est un peu à son intention que Pierre Rivory s’est livré hier à un cavalier seul de soixante-dix-kilomètres, qui nous rendait l’effigie traditionnelle du régional de l’étape dans tout son splendide isolement. Rivory s’est souvenu qu’il était né à Pélusoir, dans la Loire, voilà vingt-six ans, et, sous prétexte d’aller faire la bise à quelques membres de sa famille plantés en lisière d’un champ, il a tout bonnement faussé compagnie au gros de la troupe, caracolant à plus de huit minutes d’avance, la visière sur la nuque, comme un grand, et son regard de faïence absorbé par l’application hautaine qu’il mettait à la tâche.
Rivory appartient aux cadets que Raphaël Geminiani n’a pas craint d’enrouler sous sa bannière par une sorte de défi, qui s’appellent Jean Vidament, Yves Ravaleu, Jean-Claude Daunat, noms encore obscurs qui n’ont pour eux que flairer la souche et le terroir. Cependant, Raphaël n’était pas dans le sillage de Rivory ; le capitaine tempétueux avait délégué, pour faire escorte à la « bleusaille », notre ami Jean-Marie Rivière, celui-là même qui anime avec un génie sans cesse jaillissant les folles nuits de l’Alcazar de Paris. Cette fois, Jean-Marie n’était pas de la revue. Pénétré du sérieux de ses fonctions, il annonçait en préface de la course, couvait son gamin avec sollicitude, et on l’entendit même parler de la jeune équipe à laquelle il a attaché sa vocation avec des accents dignes de Rudyard Kipling : « Quand nous serons rentrés à Paris, lança-t-il sur les ondes, beaucoup d’entre eux seront devenus des hommes. »
Nous sommes loin des travestis de la rue Mazarine (voie de Saint-Germain-des-Prés où habite Antoine Blondin ndlr) telle est la vertu roborative du sport.
Maintenant, le meilleur moyen d’être un cadet de l’Alcazar est encore de l’être à la mode de Tolède. Tel est le cas d’un Luis Ocaña superbe et généreux. Espagnol passé maître depuis quelques jours dans l’art de donner l’estocade et singulièrement castillan dans la manière d’escamoter l’alternative : tout et tout de suite, c’est la devise de la maison et, pour le reste, demain il fera jour.
Après celle du Puy de Dôme, Merckx vient de recevoir là une seconde pique qui l’a châtié plus durement que la première fois. On attend maintenant le réveil du fauve. Mais, à le considérer dans la plongée sur Grenoble, passé le col de Porte, à l’endroit même où l’année dernière, à pareille époque, il pouvait s’offrir le luxe d’augmenter son avance tout en réparant sa selle avec une clé à molette, il me semble qu’un peu d’eau a coulé sous les ponts.
Enfin n’est-il pas réduit au sort morose de Silvano Davo qui, pour sa part, a été dépouillé, non de son Maillot Jaune, mais de son vélo lui-même, au sortir du vélodrome. Il y avait un « voleur de bicyclette » et il a fallu que ce soit sur un Italien que ça tombe. Le coup fut, paraît-il, rondement joué, de jeunes admirateurs, s’appliquant à détourner la victime de sa machine. Une minute éphémère de griserie, un peu de poudre aux yeux et l’on se retrouve à pied.
Malgré la beauté de la chose, il me déplairait que notre petit garçon inconnu soit mêlé à cela, sa passion dût-elle s’y trouver assouvie. »
Dans sa chronique de Sport, Gille Delamarre évoque la passe d’armes dans le massif de la Chartreuse :
« Comme pour toute forte explosion, il fallait un détonateur. Ce ne fut pas un attaquant comme dans le Puy de Dôme mais bien un silex ou une quelconque aspérité –enfin un coup de pouce du destin- qui fit expirer le boyau de la roue de Merckx dans la descente du Cucheron. Être un champion, c’est aussi savoir profiter de l’occasion. Comme dans le Puy de Dôme, Luis Ocaña bondit et seuls purent demeurer dans son sillage les hommes forts du moment : Petterson, le Suédois dont la blondeur n’éclaire rien tant il est effacé –il mériterait à tous points de vue le surnom de la grande ombre-, le Hollandais Zoetemelk dont la silhouette à la Jacques Anquetil promettait les plus grandes choses s’il n’avait pas choisi lui aussi le parti de la discrétion, et enfin, le Français Bernard Thévenet qui a d’ores et déjà plus qu’un avenir national. »

Au sommet du CucheronMerckx crève descente Cucheron1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+23Descente du Cucheron

« On était encore en pleine période de mysticisme et l’on craignait en quelque sorte la colère divine. Il (Merckx) n’était peut-être plus un surhomme, il n’était pas encore qu’un homme. Sauf pour Luis Ocaña qui n’hésita pas un instant à attaquer lorsque Merckx creva dans la descente du col de Cucheron. Les lois du sport, écrites et non écrites, fourmillent d’exemples semblables. Ce qui gêne le plus, ce n’est pas la façon dont le coup fut porté mais plutôt l’incertitude que l’on gardera sur l’issue de la bataille. Car dans le col de Cucheron, Merckx était là et bien là, semblant contrôler comme à l’habitude le peloton de tête dont personne ne cherchait à s’extraire.
« Sans cette crevaison qui m’a obligé à un énorme effort dans un faux-plat face au vent alors que devant on se déchaînait, j’ai la conviction que je n’aurais pas été lâché dans le col de Porte » disait-il. Mais en confidence et avec une remarquable franchise, il ajoutait ; « L’an dernier, je serais revenu. ». Car, en effet, les 30 ou 40 secondes de la réparation se transformèrent en deux minutes à l’arrivée à Grenoble. Sans doute, Eddy Merckx faisait remarquer qu’il était bien seul face à quatre forts rouleurs Mais à vrai dire, ces quatre n’avaient guère de dispositions pour le travail collectif et c’est Luis Ocaña qui mena la plupart du temps, à sa grande colère… »

Dans le col de PorteMerckx à l'ouvrageMerckx lâché Col de PorteSPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 20 Merckx  L'aigle devenue proieSPORT N° 23 du 14 juillet 1971 13 Saint Etienne - Grenoble Col du Cucheron

Au vélodrome de Grenoble, Bernard Thévenet gagne facilement devant Petterson, Zoetemelk et Ocaña. Le public est aux anges : Eddy Merckx termine 7ème accusant un retard de 1 minute et 36 secondes.
Bouleversement pour les maillots : Joop Zoetemelk s’empare du maillot jaune précédant Luis Ocaña d’une petite seconde, et Cyrille Guimard, cinquième de l’étape, rafle le maillot vert à Walter Godefroot.

Zoetemelk et Guimard

Une Equipe

Jeudi 8 juillet : sur la route du Tour, certains lieux conservent le souvenir d’un homme, évoquent un exploit qui traverse les années. Il en est allé d’Hugo Koblet entre Brive et Agen lors du Tour 1951, du duel Anquetil-Poulidor sur les pentes du Puy de Dôme en 1964, d’Eddy Merck déjà sur la route de Mourenx en 1969. Il va en être bientôt ainsi d’Orcières-Merlette où le Tour fait escale pour la première fois.

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 01 Luis Ocana

Christian Laborde avait 16 ans, à l’époque. Depuis la maison familiale des Hautes-Pyrénées, il suivait à la télévision cette légendaire étape alpestre. Voici comment, avec son lyrisme habituel, il la restitue sur scène dans ses Vélociférations*** : « En ce temps-là, Merckx règne sur le peloton. Tous les maillots distinctifs, jaune, vert, blanc, rose, tous les bouquets sont pour lui. Et tous les costauds se battent pour la deuxième ou troisième place. Tous sauf Luis. Luis se bat pour la première place. Et en 1971, il a du gaz, Luis, de l’essence, Luis, du jus, Luis ! Il a la troisième jambe, Luis.
Luis est en pointe, et dans les Alpes, dans l’étape Grenoble-Orcières Merlette, il attaque Eddy Merckx et les costauds qui l’accompagnent : Zoetemelk, Agostinho, Van Impe. Il y a des cols partout, et partout, Luis est seul.
Dans une voiture suiveuse, y a un mec, il est espataroufflé. Il dit : « C’est la plus belle étape qui m’a été donné de voir en tant que suiveur. » Le mec en question, c’est Louison Bobet, triple vainqueur du Tour de France.
Luis dans Orcières-Merlette, il envoie du bois.
Luis, dans Orcières-Merlette, il envoie du steak.
Luis, dans Orcières-Merlette, il les disperse tous façon puzzle.
Et le chrono, et les horloges, et les trotteuses, et les tic-tac que disent-ils : ils disent que Luis Ocaña met plus de neuf minutes dans la vue à Eddy Merckx.
Luis est en jaune au sortir des Alpes… »

Ocaña s'en allaOcanna solitudeSPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 16 Ocana dans ses oeuvres 2Ocaña panache

Antoine Blondin, plus littéraire, en appelle à Marcel Proust pour décrire le combat d’Eddy Merckx à la recherche du temps perdu :
« Cette minute, toute ronde et nette, qui séparait Eddy Merckx d’Ocaña au départ de Grenoble, on ne savait pas encore très bien si elle constituait la fameuse minute de vérité en soi, ou plus simplement, celle d’une vérité épisodique que le lendemain se chargerait de démentir. L’opinion la plus communément répandue était que le champion belge promettait de célébrer le centenaire de Marcel Proust à sa façon en se lançant avec une délectation féroce à la recherche du temps perdu.
Dès la sortie de la ville, on le vit effectivement quêter un équipier du côté de chez Swerts pour l’entraîner dans une aventure certaine et ne pas apercevoir cette vieille tige à l’ombre des jeunes filles en fleur, où gigotaient allègrement les leaders, frais pondus de la veille, du classement général le plus juvénile que nous ayons connu. Swerts, comme l’Albertine du roman, avait disparu.
Il faut croire que la saveur du gâteau de riz ne possède pas l’exquise propriété de reviviscence de la madeleine, car, vingt kilomètres plus loin, au sommet de la côte de Laffrey, où Napoléon, volant de cloche en cloche, commença sérieusement à envisager de remonter sur le trône, au retour de l’île d’Elbe, la cause était entendue. Le temps perdu qu’allait avoir à retrouver Merckx se dilatait démesurément.

Ocana Equipe magazineIMG_0742

Chevauchée de OcañaOcaña vainqueur Orcières

Il avait suffi que quatre coureurs du premier rang, prompts à ne pas remettre au lendemain, ce qu’ils pouvaient faire le jour même, se lancent dans l’aventure pour que le monument capital de la course, cerné la veille, fût dynamité sur le champ. Dans Les Réprouvés, Ernst von Salomon a intitulé un de ses chapitres : « Il faut quatre hommes pour prendre la poste », déterminant ainsi le moment essentiel d’un renversement du pouvoir. Hier, sur la route des Hautes-Alpes, Ocaña, Zoetemelk, Van Impe et Agostinho, soudés comme larrons en foire, nonobstant les frontières de leurs nationalités respectives, de leurs considérations de marques, de leurs intérêts particuliers, avaient furieusement l’air d’insurgés qui s’apprêtent à faire flotter le drapeau noir sur un édifice public.
Par la suite, Ocaña allait convertir, pour son usage personnel, l’entreprise en « fête espagnole » sans préjudice de la fête montoise qui doit se prolonger aujourd’hui encore dans les Landes, entre chez les Boniface et chez Benoît Dauga, en passant par la famille Cescutti, où Luis trouva un second berceau à son arrivée en France.
Ce maillot Jaune, enlevé au sommet des Alpes avec la détermination irrépressible d’une machine haut-le-pied, on y peut voir la revanche, dans le registre le plus noble, d’un homme que le Tour de France n’avait pas ménagé dans sa chair ni dans ses ambitions déçues…
Cette année, c’est un face-à-face total qui l’a opposé victorieusement à ses rivaux et singulièrement à Eddy Merckx. Il n’était que de circuler entre les groupes où Merckx, traînant toute la meute après soi, locomotive surchargée de wagons ingrats et pas du tout haut-le-pied, se démenait dans un climat de solitude peuplé de couteaux presque horribles à voir, pour acquérir l’assurance que seules les valeurs personnelles du moment étaient en jeu.
Car, enfin, nous avons beau feuilleter la mythologie du Tour, il n’est guère possible d’invoquer sur la défaite du Belge ni l’homme au marteau ni la sorcière aux dents vertes. Pas trace d’un incident mécanique ou d’une défaillance physiologique. C’est un homme au maximum de sa férocité, sinon de son efficience, qui s’est fait battre au carrefour d’un paysage, d’un terrain et d’un climat dignes de l’ampleur sublime de la lutte … »
Dans le Miroir du Cyclisme, Gilles Delamarre (dé)taillait le bel habit de lumière enfilé par le toréro Luis Ocaña qui, aux dires d’Eddy Merckx, « les avait tous matés comme El Cordobès matait les taureaux :
« Un éclair de soleil descendu du ciel bleu des Alpes a transformé l’orange du maillot de Luis Ocaña en jaune flamboyant. Ce changement de couleur fut un intense et grand moment de sport mais aussi un événement considérable pour le cyclisme international. Eddy Merckx avait un double visage. Il signait les plus beaux exploits et gardait ainsi au cyclisme ses lettres de noblesse qui l’ont fait si souvent côtoyer l’épopée. Mais il faut reconnaître que d’une certaine façon, il tuait un peu ce sport qu’il dominait trop.
C’est pourquoi en dehors de toutes autres considérations, la chevauchée fantastique de Luis Ocaña et sa concrétisation à Orcières-Merlette ont relancé ce cyclisme professionnel dont la santé donnait légitimement des inquiétudes. Le Tour retrouvait sa légende et un Grand qui était cette fois un Grand d’Espagne.
Son ascension avait commencé bien avant d’arriver dans le massif du Haut-Champsaur, très exactement sur les pentes du Puy de Dôme. Première victoire d’Ocaña, première alerte pour Merckx qui était peut-être le seul à savoir qu’il y en aurait d’autres. Même Ocaña fut surpris de sa victoire ; « Je ne pensais pas avoir les possibilités de grimpeur suffisantes pour être le premier au sommet » disait-il à Clermont-Ferrand. »
Il est vrai que Luis Ocaña n’est pas le type même de grimpeur, celui qu’on qualifiait d’aigle. La forme, l’envie de se battre ont remplacé les dons exceptionnels d’un Bahamontès. Ceux qui triomphent dans la montagne sont aujourd’hui des coureurs complets, grands rouleurs. Thévenet, que l’on peut déjà malgré son jeune âge considérer comme un expert, le dit volontiers. Luis Ocaña en avait à revendre, une volonté nourrie par la plus grande des ambitions, celle de battre Merckx. Fidèle à l’image que l’on se fait volontiers de l’Espagnol considéré comme un homme fier, Luis Ocaña disait avec simplicité qui ne manquait pas de grandeur : « Je n’aime pas la seconde place ». On sait bien sûr que pour un sportif, c’est la pire, mais depuis que Merckx avait monopolisé la première, ils étaient nombreux à lui avoir trouve un certain charme.
En somme, tout en étant discret depuis le départ, Luis Ocaña était venu sur le Tour avec une idée bien arrêtée en tête : passer ou casser. « Je veux, disait-il à Clermont-Ferrand, réussir des exploits marquants et je n’ai que faire de terminer second ou dixième ». C’était un langage ferme et réconfortant. Mais, malgré sa victoire auvergnate, on restait encore un peu sceptique. Pourtant, Luis avait prouvé une chose importante : Merckx pouvait être attaqué et il n’avait plus autant les moyens de châtier l’insolent. L’Espagnol pensait même depuis le Puy de Dôme que son attitude aurait valeur d’exemple : « On peut mettre Merckx en difficulté à condition que ce ne soit pas toujours le même qui attaque. »
Mais demandez donc à un Gosta Petterson, voire même à un Zoetemelk d’attaquer, c’est commander à un paralytique de se lever et de marcher. Ocaña ne pouvait guère trouver de soutien que du côté du Portugais Agostinho qui, en apprenant un peu à courir, n’a quand même pas oublié ses vertus offensives ou du jeune Français Bernard Thévenet qui devait sa gloire naissante au fait d’avoir osé distancer Merckx et qui avait crânement récidivé dans le Puy de Dôme.
En fait, sa santé était tellement florissante, sa condition physique tellement éclatante qu’Ocaña put décider de tout faire lui-même. C’est la première fois que la chose lui arrivait sur le Tour. Il y a deux ans, tandis qu’il courait chez Fagor, une chute lui avait permis, si l’on ose dire, de montrer un magnifique courage mais l’avait ensuite contraint à l’abandon. L’an dernier, malade, il avait perdu toutes ses chances dès le coup de force de Merckx sur la route de Divonne-les-Bains. Aussi l’avait-on classé plus ou moins dans la catégorie des coureurs fragiles et par là même inconstants. Des ennuis du côté du foie avaient encore confirmé l’impression.
Mais pour ce Tour, il s’était préparé très soigneusement, plusieurs semaines de traitement pendant l’hiver, un régime alimentaire très sévère avaient éliminé ces maux. Tout était prêt pour le triomphe du coureur de Priego (Castille) venu en France lorsque son père républicain ne put plus supporter de vivre en Espagne. Luis a débuté à l’âge de 13 ans d’abord au Vélo Club d’Aire-sur-Adour, ensuite au Stade Montois plus connu pour ses Dauga et autres Boniface que pour ses cyclistes. Il a été champion d’Espagne en 1968. Le comportement des Espagnols à son égard est d’ailleurs assez curieux. Dans la défaite, ils ont été d’une grande dureté comme s’ils ne lui pardonnaient pas de considérer la France comme une seconde patrie au point d’y avoir pris femme et d’y vivre. Dans la victoire, ils se sont opportunément rappelés qu’il était d’abord Espagnol …
Disposant d’une condition physique remarquable, Luis Ocaña devait encore oser s’en servir. Sur les pentes du Puy de Dôme, il se débarrassa du complexe Merckx. On était un lundi, la semaine espagnole commençait. Deux jours plus tard, dans le col de Cucheron, il portait la première estocade. Eddy Merckx avait crevé. Chose banale, d’ordinaire rapidement réparée à tous points de vue – la roue et le retour dans le peloton- et qui n’était jamais exploitée de crainte de déclencher la foudre. Cette fois, il en alla tout autrement et c’est Ocanna qui le décida, provoquant une impitoyable sélection de laquelle ne surnagèrent que Zoetemelk, Petterson et Thévenet. Tout se passa comme si par réflexe les adversaires de Merckx avaient décidé de suivre Ocaña de la même façon qu’ils suivaient Merckx. De ce premier duel singulier à distance qui était le prélude du somptueux « mano a mano » du lendemain, l’Espagnol très efficace dans le col de Porte, sortit vainqueur.
Il n’était pourtant pas radieux à Grenoble. Gagneur, il aurait voulu parachever cette journée par un sprint victorieux : »J’aurais aimé remporter cette étape, je me sentais très fort, j’ai foncé pour entrer le premier sur la piste. » Il sera comblé le lendemain au-delà même de ses propres espérances. Mais pour l’heure, avec un rien d’hypocrisie, il se disait satisfait que le Hollandais Zoetemelk ait pris le maillot jaune. Il est vrai qu’une seule petite seconde l’en séparait. Qui se souviendra de cette petite seconde après que Luis Ocaña ait réglé la question à grands coups de minutes sur les pentes d’Orcières-Merlette.
D’ailleurs, 28 km après Grenoble, Ocaña avait le maillot jaune. Il avait glané 5 secondes à la faveur d’un point chaud. C’était bien le signe qu’il était le plus fort et le plus résolu, car il ne passe pas précisément pour un sprinter. À ce moment, Zoetemelk était encore avec lui. Mais Merckx n’y était déjà plus, lâché dans la côte de Laffrey. Et il n’y eut bientôt plus personne dans la roue de l4espagnol. À 60 km de l’arrivée, il était parti tout seul. « Je me sentais de plus en plus fort et les 60 kilomètres ne me faisaient pas peur. J’étais survolté. » Survolté sans aucun doute mais pas inconscient : s’il se donna à fond dans une chevauchée de grande allure, il n’alla jamais au-delà de ses forces, en gardant même quelques-unes. Aussi sa tentative jugée tout d’abord imprudente par des personnalités aussi avisées que Jacques Anquetil et Marcel Bidot devint au fil des kilomètres l’acte décisif du champion qui ose. Il autorisait les suiveurs à puiser dans leurs souvenirs de l’héroïque et l’on évoquait pèle mêle Hugo Koblet, Fausto Coppi et Eddy Merckx.
Spontanément, il avait pris l’allure des grandes chevauchées qu’un jour ou l’autre ces champions ont réussies. Le cheveu noir plaqué par la sueur, son visage reflétant plus sa grande détermination que l’intensité de l’effort, se permettant d’adresser un clin d’œil à tel qui le doublait en voiture ou à moto, il pédalait facile comme on dit. Malgré la sévérité de la montée sur Orcières, il se mit rarement en danseuse mais creusa l’écart au train, un écart qui aurait été énorme si derrière il n’y avait eu Eddy Merckx qui réussit à mener à bon port une dizaine de coureurs abrités derrière lui. C’est ce qui donna toute sa valeur à l’exploit de Luis Ocaña. Et il n’est pas étonnant que ses premières paroles aient été pour rendre hommage au géant qu’il avait abattu : « J’ai profité de l’occasion, mais je ne crois pas être supérieur ». C’était déjà quelque chose de se considérer comme son égal.
« Ce qu’a fait Luis est exceptionnel. Il nous a maté comme un toréro » disait Eddy. Quand il arriva, le brun Castillan endossait son habit de lumière dans l’arène ensoleillée des Alpes. Un Grand était né. »
Pour les archivistes, c’est la grande lessive : théoriquement, tous les coureurs à partir du 39e, auraient dû être éliminés (délai 12%) ! Le nombre d’éliminés étant supérieur au dixième du nombre des partants, le jury a porté les délais d’élimination à 15 %. Walter Godefroot, vainqueur à Saint-Étienne, est hors délais. Roger De Vlaeminck a abandonné, Gianni Motta n’avait pas pris le départ.
Ocaña, le nouveau maillot jaune possède désormais 8 minutes et 43 secondes sur son second Zoetemelk, et surtout 9 minutes et 46 secondes sur « l’imbattable » Merckx qui pointe à la cinquième place. Le maillot vert passe sur les épaules de l’étonnant Cyrille Guimard.

Une Equipe Orcières

1971+-De Vlaeminck+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+02

Depuis Le Touquet-Paris-Plage, cinq étapes ont été courues et déjà, les coureurs vont goûter, sur les hauteurs d’Orcières-Merlette à une seconde journée de repos, cette fois, bien méritée.
Le Tour de France est-il déjà joué ? Merckx peut-il encore prétendre à un troisième succès ?
À suivre …

* http://encreviolette.unblog.fr/2014/12/06/une-balade-retro-puiseaux-velo-clo-clo-dufilho-cocteau/
** http://encreviolette.unblog.fr/2018/02/01/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-2/
*** Christian Laborde : VÉLOCIFÉRATIONS Je me souviens du Tour livre+Cd coédition Cairn le Pas d’oiseau
Pour relater ces étapes du Tour de France 1971, j’ai puisé aussi dans le « nouveau (à l’époque) magazine SPORT avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans L’Équipe-Cyclisme-magazine, dans Tours de France, chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde), et dans le Miroir du Cyclisme d’après Tour de France.

Publié dans:Cyclisme |on 13 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1971 (1)

Pour mes flâneries littéraires sur les Tours de France d’antan, après l’édition de 1951* dominée par « le pédaleur de charme » Hugo Koblet, je me plonge, vingt ans après, dans la Grande Boucle 1971 : deux décennies durant lesquelles s’est étalée la longue carrière de l’idole de ma jeunesse Jacques Anquetil, un autre champion qui avait réussi, selon un article de Blondin paru dans la revue Arts, à faire passer le cyclisme de l’âge commercial à l’âge esthétique.
1971 : c’est l’année de la mort du jazzman Louis Armstrong, c’est celle de la naissance de Lance Armstrong !!! No comment !
Il semble me souvenir que mes yeux brillaient moins, que mon cœur battait moins vite, au départ de Mulhouse. Désormais, un « Cannibale » dévorait inexorablement tous les adversaires qui montraient quelques velléités offensives. Depuis trois ans, le « merckxisme » règne sur la planète vélo et le champion belge capitalise les succès.

Premier bouquet à Pluvigner

On a tous quelque chose en nous du roi Eddy !

Du côté de Pluvigner, patrie du « farfadet » Jean-Marie Goasmat, un gamin d’une douzaine d’années s’enthousiasme pour les exploits d’Eddy Merckx. Un demi-siècle plus tard, il est devenu un ami. C’est lui qui, chaque année, pallie aux manques de mes précieuses collections de magazines dédiées au vélo.
Justement, les temps ont changé, la presse aussi : le mythique Miroir des Sports But&Club a cessé de paraître le 14 novembre 1968 et le non moins mythique Miroir-Sprint a publié son dernier numéro le 2 février 1971.
L’époque n’est plus au sépia mais à la quadrichromie. Le 10 février 1971, un nouveau titre prend place au rayon de la presse sportive : Sport succède à Miroir-Sprint
Son directeur Maurice Vidal écrit en page 2 un éditorial ambitieux. Il se place dans la lignée de l’écrivain Jean-Jacques Rousseau qu’il cite : « Plus le corps est faible, plus il commande, Plus le corps est fort, plus il obéit ». Je ne suis pas certain que cette sentence s’applique à Eddy Merckx. En tout cas, vous avez quatre heures pour développer !
Comme souvent, avant chaque nouvelle édition, les journalistes s’épanchent sur le parcours du Tour de France. Ainsi, Abel Michea dans le numéro du Miroir du Cyclisme d’avant Tour :
« Le Tour de France 1971 fera date dans l’histoire de la Grande Boucle. Pour la première fois, en effet, en cours d’épreuve, les concurrents emprunteront l’avion.
Le programme de ce Tour, d’ailleurs, ressemble fort à un dépliant d’agence de voyages. Davantage qu’à un itinéraire de course cycliste…
« Programme extrasportif du 10 juillet à l’issue de l’étape Orcières-Merlette-Marseille (247,500 km) : Marseille-Marignane (25 km en autocar) Marignane-Toulouse (en avion). Toulouse-Albi en autocar (84km) … »

SPORT N° 20 du 23 juin 1971 05 Carte du TourSPORT N° 20 du 23 juin 1971 03 PELLOS

L’excellent Jacques Augendre donne son sentiment dans Sport :
« Le Tour 1971 a la forme d’un « S »… D’un « S » comme surprenant. Son dessin est inhabituel, bizarre à première vue, et il choquera sans doute ceux qui s’en tiennent à la stricte définition de l’épreuve. Jadis, le tracé suivait au plus près les frontières de l’hexagone. Cette notion est périmée pour de multiples raisons qui sont à la fois d’ordre sportif et d’ordre économique. Il importe tout d’abord que le parcours soit de nature à provoquer une course intéressante et qu’il utilise au mieux les ressources du relief. Il faut ensuite déterminer des points de chute logiques et le choix des villes étapes est évidemment conditionné par des impératifs financiers. Les organisateurs doivent enfin tenir compte des possibilités d’hébergement et nous croyons savoir que ce n’est pas leur moindre souci.
Ce Tour de France « S » est singulier, spécial et … séduisant. D’un caractère sportif très accusé, il nous paraît conforme à l’esprit de la compétition moderne qui se déroule sous le signe de la vitesse. Soucieux de nous faire pénétrer rapidement dans le vif du sujet, les responsables de l’itinéraire ont supprimé le long préambule constitué par des étapes sans intérêt stratégique, qui s’était révélé assez fastidieux les années précédentes. Dès le premier jour, les coureurs feront une incursion dans la Forêt Noire et reviendront à leur point de départ, c’est-à-dire à Mulhouse, au terme d’une épreuve de 225 kilomètres divisée en trois secteurs. Le lendemain et le surlendemain, ils franchiront les Vosges. Les deux jours suivants, ils évolueront sur un parcours comparable à celui de Liège-Bastogne-Liège ou de la Flèche Wallonne. Une semaine suffira pour traverser le Nord-Est de la France, la Belgique et atteindre la mer, au Touquet.
De Paris-plage à … Paris-ville, le terrain n’offre guère de difficultés : la distance sera effectuée d’un coup d’aile, et après une journée de transition, nous aborderons la montagne. La neuvième étape s’achèvera au sommet du Puy-de-Dôme et elle s’annonce d’autant plus redoutable que la route de Nevers à Clermont-Ferrand comporte une succession de côtes sévères, identiques à celles qui jalonnaient, autrefois, le célèbre Grand Prix du Pneumatique…
Le Tour de France 1971 nous paraît bien construit. L’intervention immédiate, la mise en valeur des difficultés et le retour rapide vers Paris au sortir de la montagne doivent garantir une course d’une haute intensité. La nouvelle réglementation internationale a contraint les organisateurs de réduire la durée et la distance de l’épreuve –vingt étapes et 3 600 kilomètres, contre vingt-trois étapes et 4 359 kilomètres l’an passé. En l’occurrence, il a fallu avoir recours à l’autocar, au train et surtout à l’avion pour « effacer » certaines portions d’itinéraires. La suppression des temps morts et des étapes de délayage trouvera une juste compensation dans la réduction des heures de travail pour les concurrents. La moyenne des étapes n’excède pas 180 kilomètres. Quatre départs seront donnés au début de l’après-midi et il y aura deux jours de repos… »
Chaque jour, la « première chaîne de télévision » assurera le reportage de l’arrivée et le direct des 15 derniers kilomètres. Cinq étapes (de la 13ème à la 17ème) seront retransmises en couleur !
Côté radios, « Le Tour de France comme si vous y étiez » c’est la gageure que vont s’efforcer de réaliser pour Europe n°1 Fernand Choisel, Robert Chapatte, Pierre Douglas et … Jacques Anquetil

Europe1

Encore en activité (!), Raymond Poulidor, lui, va suivre le Tour pour la première fois de l’extérieur pour le faire vivre de … l’intérieur aux auditeurs de RTL. En effet, le champion limousin va tester sa « poupoularité » en effectuant l’étape du jour avec 24 heures d’avance et révèlera les difficultés du parcours. Bien qu’il connaisse parfaitement tous les coureurs qui seront aux prises, avec lesquels il en a décousu depuis le début de la saison et qu’il retrouvera pour les tournées d’après Tour, ses commentaires seront souvent moins pertinents que ceux du Normand … la malédiction de l’éternel second ? et une dosette de chauvinisme de ma part !

Poulidor Tour sans moiPoulidor RTL

Manque de jugement ? « Ce Tour de France m’aurait plu si j’avais eu cinq ans de moins » devait déclarer Raymond Poulidor en prenant connaissance de l’itinéraire. C’est sans doute celui qui lui aurait le mieux convenu…
« S » comme séduction, « S » comme « Sport ». Pouvons-nous ajouter : « S » comme suspense ? On eût envisagé une course incertaine, sans cesse remise en question et des rebondissements spectaculaires s’il n’y avait … Eddy Merckx et si ce dernier, de surcroît, ne s’était mis en tête de porter le maillot jaune de bout en bout.
De toute évidence, le Belge s’oriente vers une course facile qu’il abordera l’esprit libre. Certes, une défaillance est toujours possible, les plus grands champions en ont subies dans le Tour … »

SPORT N° 20 du 23 juin 1971 01 Merckx le Tour en jaune 1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+143+-+01Merckx-Anquetil1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+143+-+02 Pellos

Curieusement, en couverture des magazines spécialisés, le principal adversaire de Merckx apparaît être le retraité Jacques Anquetil. Le Cannibale a en ligne de mire d’obtenir un troisième succès dans son projet d’égaler voire battre le record du Normand vainqueur à cinq reprises. De plus, faute d’adversaires à sa taille, Merckx a en tête de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre du Tour comme le fit Anquetil en 1961.
Pas de Poulidor l’ancien donc, pas non plus de Hezard le jeune, fraîchement sacré champion de France sur route à Gap. Il sera déchu de son titre d’ailleurs, quelques semaines plus tard, pour question de dopage. Quant à Roger Pingeon, vainqueur en 1967, sous le coup d’une suspension de quatre mois pour la même raison, il attendra en vain la mansuétude des instances du cyclisme.

Champion de France Hézard

Depuis 1969, la formule des équipes nationales a été abandonnée, et l’on retrouve au départ 13 équipes de marques de 10 coureurs : 5 françaises BIC (crayons à bille) FAGOR-MERCIER (articles ménagers-cycles) HOOVER-DE GRIBALDY (appareils ménagers) PEUGEOT-BP-MICHELIN (cycles-essence-pneus) SONOLOR-LEJEUNE (radio-tv-cycles), 2 belges MOLTENI (charcuterie italienne !) MARS-FLANDRIA (chocolats-cycles), 3 italiennes FERETTI (meubles de cuisine) SALVARANI (meubles de cuisine) SCIC (meubles de cuisine), 2 espagnoles KAS (jus de fruits) WERNER (appareils de télévision), et 1 hollandaise GOUDSMID HOFF (Peinture, revêtements de sol).

MercierPeugeot BPSonolorFlandriaSalvarani

Gilles Delamarre s’interroge dans sa première chronique « Une course et des hommes » de la nouvelle revue Sport : « …Question essentielle, le public est-il encore intéressé par les tribulations estivales d’une centaine de cyclistes au milieu d’une horde fébrile d’automobiles ? La passion n’a plus en tout cas cette ampleur qui faisait sourire les étrangers et même les Français qui ont parfois qualité de rire d’eux-mêmes. Mais si l’on ne fait plus la queue devant les maisons de la presse pour voir, inscrit sur un tableau, le résultat de l’étape, on le doit plus à la transformation des moyens d’information qu’à une profonde désaffection.
Sans doute l’institution pâtit-elle, comme tant d’autres, des formes de la vie moderne, mais ce sont le transistor et la télévision qui, curieusement, l’ont dépopularisée en la rendant plus accessible. La vie ne s’arrête plus pendant le Tour, mais si le Tour reste plein de vie, il le doit encore à ce public qui, par millions, continue à venir border son chemin. La course multicolore reste un spectacle, qu’il vienne quérir le badaud chez lui (et rien n’est plus sympathique que le paysan, l’artisan ou l‘ouvrier quittant un instant son travail pour encourager le travail des autres, les coureurs) ou qu’il soit un plaisir mérité après un lever matinal et l’escalade de quelque col pour avoir la bonne place. Plaisir fugitif et qui réside plus dans l’attente que dans le spectacle lui-même.
Sans le public, le Tour sonnerait creux (à voir après le Tour 2020 disputé à huis clos pour raisons de pandémie, ndlr). Continuera-t-il à passionner ? Cela dépend peut-être de ses acteurs. Le Tour s’est toujours nourri, tel un minotaure qui se dévorerait lui-même au mépris des enseignements de la mythologie, de sa propre légende. Il se repait de ce bouche à oreille qui ressasse sans se lasser les exploits insensés, les défaillances énormes, les personnages pittoresques d’une course aux mille visages. C’est peut-être là qu’est le danger. Le souvenir conduit parfois à trouver sans saveur les combats des successeurs, sentiment assez répandu chez les suiveurs et dans le public. Les coureurs sont-ils encore ces géants de la route qui appellent l’épopée, le lyrisme et le verbe haut ? Les avis sont partagés et varient, ce qui est sociologiquement logique, selon la profession de l’intéressé

SPORT N° 21 du 30 juin 1971 01 Petterson en tête du peloton

En mise en bouche, le prologue est une épreuve contre la montre par équipes disputée sur un circuit de 2 750 mètres à couvrir quatre fois. Elle ne compte que pour le classement général des équipes mais les membres des trois premières formations bénéficient de 20, 10 et 5 secondes de bonification selon leur rang.
L’équipe Molteni l’emporte et Eddy Merckx, premier de son équipe sur la ligne, revêt le maillot jaune pour la première étape.

Prologue 2

Voilà, le Tour cuvée 71 est vraiment parti avec donc une première étape de Mulhouse à Mulhouse, « saucissonnée » en trois tronçons, avec haltes à Bâle et Fribourg-en-Brisgau. Nous retrouvons Antoine Blondin qui semble déjà en verve :
« Le Tour de France, qui semblerait s’accommoder de ne pas repartir le matin de la ville-étape où il arrive le soir, a mis cependant son point d’honneur à arriver hier soir à l’endroit même d’où il était parti le matin. Ainsi avons-nous eu le sentiment tout à fait relatif de n’avoir point bougé, ou plutôt de nous être offert une excursion circulaire et frontalière entre le Rhin et la Forêt-Noire, qui méritait le détour, même si certains coureurs ont affiché un moment le propos pittoresque de s’en dispenser.
Le départ venait d’être donné dans ce grand frémissement de fanfares et de rubans que nous affectionnons, quand il nous apparut que quelque chose ne tournait pas rond, ne tournait même pas du tout dans la mécanique, introduisant une sorte de panique à rebours dans le cérémonial : le beau peloton se refusait à bouger, comme figé en gelée. Renseignements obtenus, il s’avéra que nos champions, qui ne prennent pas l’Or du Rhin pour une expression toute faite, venaient de s’aviser de ce que le montant des prix était insuffisant et qu’il convenait de ne pas s’engager dans l’aventure sans s’offrir d’abord un quart d’heure de rabais en manière de grève sur l’étape… »

Version 2SPORT N° 21 du 30 juin 1971 06 Jean-Pierre GenêtSPORT N° 21 du 30 juin 1971 07 Wagtmans

« … Le tronçon qui conduisait à Fribourg nous a paru le plus juteux, non seulement en raison de ses deux côtes d’assez belle venue, mais surtout parce qu’il débouchait sur un monument dont on n’ignore un peu trop l’existence.
C’est l’un des mérites de la saga du Tour de France que de glisser sous nos pas des chefs-d’œuvre de ce calibre et de nous les révéler à l’existence. Celui-là constitue la seule statue martiale que l’Allemagne se soit hasardée à ériger après la dernière guerre, et elle représente tout bêtement un canard. Depuis les oies du Capitole, on sait le rôle prépondérant joué par la volaille dans la stratégie militaire. En poussant à perdre haleine un cri d’alarme incohérent, le canard incita les habitants de son quartier, médusés, à se précipiter sans raison apparente dans les abris, échappant ainsi au raid aérien qui allait faire trois mille victimes quelques instants plus tard… »

Canard Fribourg

Leman à BâleVersion 2SPORT N° 21 du 30 juin 1971 09 Van Vleierberghe à MulhouseCapture d’écran 2021-06-24 à 18.41.27SPORT N° 21 du 30 juin 1971 03 PELLOS Les moutons de panurge - Poulidor & Pingeon

Le Hollandais de la Molteni Rini Wagtmans se retrouva à l’arrivée du premier tronçon à Bâle avec le maillot jaune sur le dos. Mais Merckx s’empressa de lui reprendre à la faveur d’une bonification d’étape volante dans le second tronçon.
« … Sans doute les Suédois ne statufieront-ils pas les frères Petterson, mais c’est pourtant également l’appel lancé par le cadet Thomas qui permit de rameuter l’équipe Ferretti aux avant-postes et de colmater les brèches que Merckx et ses copains menaçaient d’y introduire.
J’aime beaucoup les Petterson. Comme les fils Aymon, ils sont quatre, à ceci près que ces derniers ne disposaient que d’un seul cheval pour tout le monde, alors que le vieux papa Petterson, avant de contribuer à propager le vélo en Scandinavie, avait quand même trouvé le moyen d’acheter autant de vélos qu’il avait de rejetons et de leur en inculquer le bon usage. Émigrés en Italie, essaimés sur les routes d’Europe pour chercher fortune, ils ne sont pas sans rappeler la famille Forsyte de célèbre mémoire. Et, comme les héros du roman de Galsworthy, ils portent sur leurs visages rigolards la chaleureuse dignité des gens qui ont le sentiment d’appartenir à une dynastie »… Les Forsyte de la route en somme !!!
« Dès le départ de Mulhouse, le vent, « ce taureau épars », comme dit Jules Renard, avait obligé les coureurs à prendre le vélo par les cornes. Il brassait des rafales sans queue ni tête, le plus souvent favorables, imprimant à une deuxième journée de compétition une allure prématurément exagérée. Naturellement, Eddy Merchx n’en avait cure et on le vit, aux abords de Merxheim (qui signifie littéralement : la maison de Merx), ne pas se gêner et faire comme chez lui pour ajouter à son crédit la malheureuse seconde de bonification du classement volant d’un « Point chaud Miko ». Une seconde ? J’arrive… Il n’y a pas de petits profits et il faut de tout pour faire un monstre.
Cependant, c’est un peu plus loin seulement que la majorité des favoris, allègres comme des débutantes, allaient ouvrir leur bal des ardents. (Parmi eux outre Merckx : Gosta Petterson, Zoetemelk, Roger De Vlaeminck, Van Impe, Thévenet, Van Springel, Ocana, Motta ndlr)

SPORT N° 22 du 7 juillet 1971 32 L'échappée

Le col de Firstplan, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, n’est qu’un col de deuxième catégorie ; il possède pourtant la structure duraille et sournoise des difficultés de parcours qui marquent ce début d’épreuve et promettent de continuer dans les jours à venir : une montée exempte de grandes tragédies, mais une descente à pans coupés qu’il ne faut pas aborder trop loin derrière sous peine de perdre définitivement son prochain de vue. C’est ce que comprit admirablement Christian Raymond, en s’engouffrant dans la plongée sur Soultzbach-les-Bains. Contre toute attente, et d’abord la sienne propre, Merckx ne put supporter la vision radieuse de ce jeune homme, beau comme un Raymond de soleil, zébrant d’un lacet à l’autre la grisaille d’une double paroi de mélèzes boudeurs, et entraîna dans son sillage à peu près tout ce qui constitue le gratin présumé de ce Tour de France. Au flanc de la montagne à vaches, on eût dit d’une déflagration. Les « percussionnistes », au nombre de quinze, venaient de frapper un grand coup. Un coup qui possèderait, au fil des kilomètres, pour chacun de ceux qui n’en étaient pas, la saveur amère du coup de l’étrier.
Car il ne pouvait faire de doute qu’à l’occasion d’un caprice de bruit et de fureur, les grands de la course n’eussent choisi pour se décanter, d’une manière peut-être inexorable, la fatalité d’un paysage de vignobles et de chais suspendus au-dessus de la plaine d’Alsace, tous ces petits caveaux qui entretiennent l’amitié dans les temps ordinaires, mais où il était interdit de s’attarder hier sous peine de trinquer et de déguster… »
Dans Sport, Gilles Delamarre nous raconte le final : « Dans les derniers kilomètres, les Molteni et les Mars-Flandria s’étaient livrés une intense bataille à la fois pour contenir les attaques d’ailleurs improbables à l’allure où l’on roulait, et pour s’assurer l’avantage de l’initiative. Celui-ci est en effet primordial lorsqu’on aborde une piste en cendrée où l’entrée en tête est presque une assurance de l’emporter. Bien sûr Eddy Merckx ne l’ignore pas et placé sur la bonne orbite par Van Springel, il entra le premier sur le stade. Personne n’en fut outre mesure surpris. C’est ensuite que les surprises commencèrent. Dès la première ligne droite, Roger De Vlaeminck, que d’aucuns ont surnommé « le Gitan » en raison de sa chevelure brune et de son œil noir et peut-être aussi à cause de son animosité exacerbée envers Eddy Merckx, sauta le maillot jaune. On retrouvait le cyclo-crossman habitué à conserver son équilibre sur des terrains beaucoup plus traîtres. Le rival national de Merckx fit donc le premier tour en tête et, à vrai dire, la chose semblait entendue. Sauf pour Merckx qui l’attaqua dans la ligne opposée au prix d’un démarrage qui fit chasser sa roue arrière et d’un rétablissement miraculeux dans le dernier virage dont les deux hommes sortirent au coude à coude… »

Sprint Merckx-devlaeminck

Dans la dernière ligne droite, De Vlaeminck remonte le maillot jaune à soixante mètres de la ligne mais Merckx conservant quelques centimètres d’avance, gagne l’étape et 20 secondes de bonification. Le peloton des battus passe la ligne 9 minutes et 27 secondes plus tard. Roger De Vlaeminck prend le maillot vert à Karstens. Quelques coureurs de renom ont déjà perdu le Tour. Une somptueuse étape! Dans sa présentation quotidienne aux auditeurs de RTL, Poulidor avait prévu une étape de transition.

De Vlaeminck et Merckx

Raymond

Christian Raymond récompensé pour sa combativité

Antoine Blondin concluait : « Les Alsaciens ont le sens de la fête … On peut donc présumer qu’ils auront été comblés par la musique que leur ont exécutée hier les gros bras de la course, reléguant à plus de huit minutes un peloton qui, pour sa part, évoquait plutôt les fameux « Pierrots de Strasbourg » (valeureuse équipe de football amateur à l’époque, ndlr), la mine passablement enfarinée et réduite au silence.
Il ne viendrait à l’idée de personne d’avancer qu’un Agostinho tout de poils vêtu, un Guimard au sourire fendu en tirelire, un Geminiani en fer forgé évoquent au plus près les personnages écorchés de Dostoïevski. Eh bien ! néanmoins, il y avait de cela aux abords du stade Tivoli où les vaincus, dégoulinants de sueur et de pluie, se croisaient, un quart d’heure après la torchée, avec le regard incrédule de gens qui ne comprennent pas ce qui vient de se passer et ont effectivement le sentiment d’appartenir à la grande famille des Possédés. »
La troisième étape mène les coureurs de Strasbourg à Nancy, 165 kilomètres, avec le Donon et la Chapelotte, deux cols vosgiens de troisième catégorie, que Zoetemelk franchit en tête.
La bonne échappée part au km 137 avec David, Genet, Jimenez, Wagtmans et Van Neste, bientôt rejoints par Genty, Hoban, Guerra, Van Schil, Simonetti. Plusieurs coureurs tentent vainement de partir en solitaire (Guerra, Genet, David, Van Schil…) et l’avance n’augmente plus. Le sprint se dispute encore une fois sur une piste en cendrée du stade de Tombelaine.
Dans cet exercice, Rini Wagtmans est performant : « Sa victoire sur la cendrée de Nancy peut se résumer à une petite phrase : un coup de frein. Un coup de frein qu’il n’a pas donné à l’entrée du stade. Barry Hoban, lui, a appuyé sur sa poignée et il a perdu. Cela a déçu tous ceux qui aiment les victoires « morales », celles de ceux qu’on appelle de « fidèles et loyaux serviteurs du cyclisme ». Avec sa silhouette bien plantée, sa chevelure qui sera bientôt poivre et sel, ce sourire quasi permanent qui découvre une large dentition, Barry Hoban est de ceux que l’on pourrait appeler sans aucune nuance péjorative les « meubles ». Ils sont le décor de la course qui, sans eux, ne serait plus la même, comme une pièce que l’on ne reconnaîtrait pas en y entrant. »

Hoban

Gilles Delamarre brosse ensuite un portrait de Uncle Barry : « Six années chez Mercier où il fut l’équipier de Raymond Poulidor, deux chez Sonolor depuis que Jean Stablinski en est devenu le directeur sportif, et une solide réputation de coureur du Tour et notamment de vainqueur d’étapes. À Sallanches, en 1968, il hérita non seulement du bouquet du vainqueur mais aussi d’une vache. L’année suivante, se vengeant d’une défaite que lui avait infligée 6 ans plus tôt André Darrigade qui obtenait ainsi la première victoire sur cette piste, il l’emporta à Bordeaux et récidiva le lendemain à Brive. Mais on se souvient aussi de celle de Sète en 1967. Ses yeux rougis par les larmes cachées derrière des lunettes noires, il franchit la ligne le premier : c’était l’hommage, choisi par le peloton, à son ami Tom Simpson mort la veille sur les pentes arides du Ventoux… Pour les deux petites filles du champion, il était « Uncle Barry ». À Noël 1969, il devint leur père en épousant Helen Simpson … »
On était bien dans une étape de transition, Antoine Blondin choisit dans sa chronique « Un aventurier du monde moderne » de rendre hommage à Maurice De Muer qui « mériterait pour un jour d’être sacré « directeur sportif le plus méritant de France » : « Soudain, mon attention fut sollicitée par la présence sur le podium de deux garçons aux couleurs de l’équipe Bic, flanqués de Maurice De Muer, leur mentor, dont le visage affichait cette béatitude de circonstance qu’offrent les parents à l’instant de la distribution des prix. Le trophée de la Combativité pour Genty, celui de l’Amabilité pour Labourdette, justifiaient cette fête. »
La quatrième étape conduit les 127 rescapés de Nancy à Marche-en-Famenne, ville francophone de Belgique située dans la province de Luxembourg.
« Hier, le cyclisme belge, habitué depuis quelque temps à se tailler la part du lion qui orne ses oriflammes, a fait cruellement maigre. Jeûne et abstinence pour ceux qui avaient déjà tendance à considérer ce Tour comme un mardi gras permanent où l’on se déguisait en jaune, en vert, en blanc, selon ses appétits ou son humour.
Il aura suffi que deux lascars, tombant comme mars en carême, se déguisent, eux, en courants d’air, pour transformer un mercredi promis aux apothéoses en mercredi des cendres et la kermesse prête à flamber en leur messe noire. Jour des rogatons aussi pour le roi Léopold, la princesse de Réthy et la petite princesse Esmeralda (dimanche de Quasimodo, quand reviendras-tu ?) qui nous avaient fait l’honneur de venir chez nous pour nous serrer la pince.
Car c’est là un des paradoxes les plus enrichissants du Tour de France, qu’on y rencontre des altesses royales dans les vestiaires et des coureurs cyclistes dans les palais. À Nancy, sous les lambris des hôtels nobles qui ourlent d’un diadème de pierres incomparables les grilles dorées de la place Stanislas-Leczinski, c’était la réception donnée par l’équipe Sonolor-Lejeune. Sonolor-Lejeune (comme on dit Breughel le Vieux) et les survêtements se reflétaient dans les grumeaux d’époque pour la plus grande gloire du maître des cérémonies Ladislas Stablinski. Voyez comme ça se trouve !
Quelques heures plus tard, sans transition, on rencontrait les mêmes hommes pédalant dans une gadoue innommable au cœur d’un paysage de cauchemar agité par les bras des sapins. La tartelette de riz avait repris le pas sur le toast au caviar.
Cette course qui nous promène d’un château l’autre, d’une usine l’autre, on n’exprimera jamais totalement la profusion de ses contrastes et leur diversité. Après la procession frileuse de la matinée, voilà que le temps se lève sur la côte de Montmédy. Aussitôt, c’est l’attaque. Le peloton aux abois se décime effroyablement sur un chemin désert, étroit, sinueux. On songe à quelque Bérézina ensoleillée, d’autant plus tragique que les coureurs ne savent plus où ils en sont. Certains attendent des coéquipiers, qui sont devant eux, d’autres semblent faire naufrage à l’arrière dans l’indifférence. On s’aperçoit à peine qu’un motard de la police a plongé dans un petit ravin au détour d’un virelet frontalier…
Puis, la frénésie se calme comme par enchantement. Même les coursiers se donnent le temps de coiffer le casque protecteur obligatoire en Belgique. On se reprend à songer à ces princes qui nous attendent à l’arrivée. Et tout est à recommencer.
C’est à Jehonville, où Verlaine se réfugia au sortir de la prison de Mons, que Genet et Gomez-Lucas se conjurèrent pour entamer une de ces grandes vadrouilles des bords de Meuse que le poète avait menées en compagnie de Rimbaud et qui le conduisirent précisément jusqu’au cachot où il venait d’écrire « Sagesse », dont les vers les plus célèbres du recueil nous trottaient à ce moment par la tête :
« Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, de ton Genet ? » (ta jeunesse, ndlr)
Mais c’était plutôt la folie que nous évoquions, devant cette aventure de quarante kilomètres à tenter sur le territoire adverse, avec tous les Molteni et les Flandria de la création aux trousses. La poursuite fut effectivement pathétique sur un espace qui allait se réduisant aux dimensions d’une peau de chagrin dévorée par des enzymes gloutons. Trente Flamands, Wallons, Bruxellois, le casque hérissé en casque à pointe (de vitesse), se ruaient sur les malheureux. Ils vinrent échouer à quelques mètres de Genet et de Gomez-Lucas pour avoir trop tardé à donner la réplique. MM. Merckx, De Vlaeminck, Godefroot, Leman, Reybroeck et compagnie privaient la Belgique de la seule et unique victoire qu’elle ne devait pas perdre… »

Genet couleursUne de L'equipe GenetAnquetil et Genet

Jean-Pierre Genet, dont on se souvient qu’il fut le porte-parole des coureurs au cours de leur mini-grève au départ du Tour, ce qui mesure l’estime dans laquelle ils le tiennent, offrit son bouquet à Claudine Merckx, un geste de troubadour à la dame du seigneur.
La cinquième étape conduit les coureurs de Dinant, dans les Ardennes belges, à Roubaix, avec l’escalade du terrible mur de Grammont.
Roger Bastide, dans le roman du Tour intitulé cette année Les maillons de la chaîne, relate la fin de course d’un coureur en « chasse-patate » :
« Nous ne sommes plus qu’à une dizaine de kilomètres de Roubaix. Dans le vaste espace entre le groupe de sept échappés et le peloton, un coureur roule seul : Walter Godefroot. Il lutte pour combler la cinquantaine de secondes qui le sépare du commando de tête. Il absorbe un passage pavé puis se retrouve sur une longue ligne droite asphaltée. Il aperçoit les hommes de tête, mais lui-même s’offre en point de mire au peloton. Il roule avec acharnement, transformant sa vélocité naturelle en puissance de rouleur. Mais l’on sent, dans le vent, décliner lentement ses forces. Il perd du terrain, inexorablement sur ceux qu’il voulait rejoindre tandis que ceux qui le poursuivent regagnent sur lui. Il ne parviendra plus à ses fins, c’est la cruelle évidence, et pourtant il s’obstine. Il s’obstine parce qu’il n’est plus guidé par la raison. C’est le désespoir qui l’a propulsé dans cette entreprise. Il voulait anticiper sur son vingt-neuvième anniversaire qui tombe demain. Au vélodrome de Roubaix, l’attendent Micheline son épouse et Patrick leur petit garçon. Il souhaitait, de toutes ses forces, leur offrir le bouquet du vainqueur. Mais il a manqué le départ du bon wagon et désormais son effort solitaire est voué à l’échec.
Robert Naye, l’ancien six-dayman, qui conduit la voiture de liaison du groupe Peugeot-B.P. et qui couvrait l’avant de la course aurait-il dû faire décrocher Robert Bouloux devant pour attendre Godefroot ?Nous ne le pensons pas. L’allure était bien trop rapide. Le sacrifice de Bouloux eût été inutile alors qu’il gardait une chance de gagner l’étape. De toute façon, on ne laisse pas partir un Walter Godefroot. La chasse ne se fût pas relâchée tant qu’il n’eût pas été réduit à merci. L’aide de Bouloux lui eût permis de prolonger sa résistance mais c’eût été peut-être provoquer l’échec de l’échappée.

mur de GrammontGuerra gagne

Pietro Guerra a gagné l’étape. Les trois plus rapides du groupe de tête ont été victimes d’incidents divers : Guido Reybroeck a crevé, Albert Van Vlerberghe a senti son boyau arrière se dégonfler lentement dans les cinq derniers kilomètres. Raymond Riotte a fini avec la roue arrière voilée.
Guerra fait son tour d’honneur. Sur la pelouse, Walter Godefroot, encore essoufflé, se désaltère, appuyé sur le cadre de son vélo. Il ne peut encore parler. Près de lui, Micheline son épouse et le petit Patrick attendent patiemment, silencieux aussi. Et soudain, Walter sourit, d’un merveilleux sourire sans amertume. Il a tout juste un geste fataliste : « Que voulez-vous, c’est la course. » Puis tendant une main au petit Patrick, tirant son vélo de l’autre, il se dirige vers la sortie. Micheline à son côté, marchant d’un même pas. Toute déception est oubliée.
Comment Eddy Merckx eût-il pris un tel échec après s’être tant battu pour forcer le sort ? Mais la question se pose-t-elle ? Eddy ne se fût pas lancé dans une telle aventure. Chez lui, le réalisme prend le pas sur les raisons du cœur. Du moins en compétition. »
Gilles Delamarre : « On ne saurait dire par contre de Pietro Guerra, autre artisan du vélo, qu’il est dépourvu de maître. Il remplit consciencieusement, comme l’enfant d’une famille de neuf enfants de Vérone qui a choisi le métier de coureur de préférence à celui de carreleur, le rôle d’équipier de Gianni Motta qui demeure l’inconnue de la course. Mais il a aussi aux approches des arrivées, un second maître en la personne du sprinter Guido Reybroeck à qui il est tenu de servir de locomotive. C’était le cas dans l’échappée de Roubaix puisque Reybroeck était là. Mais il creva. Le brave Pietro ne s’arrêta pas. Il expliqua ensuite que lorsque son patron avait crié « crevé », il avait cru qu’il s’agissait de son propre boyau. « Après, Guido était loin, il ne me restait plus qu’à courir pour moi ».
Lui aussi avait pour un instant découvert la liberté. Il en usa fort bien et l’on se rappela alors que ce garçon de 28 ans avait été deux fois champion du monde amateur des 100 kilomètres contre la montre, une discipline déjà exigeante et déjà collective. »
En ce début de Tour, la sixième étape est encore tronçonnée avec un premier secteur qui mène les coureurs à Amiens, et un second qui s’achève au Touquet, sur la côte d’Opale. On retrouve Raymond Poulidor, dans la capitale picarde, 24 heures auparavant.

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le son commence à 25 secondes

Il semblerait que Raymond soit perspicace en annonçant une étape sans grands rebondissements.
Antoine Blondin se désintéresse de la course, préférant brosser le portrait d’un coureur cosinus :
« Il en arrive, comme ça, un ou deux par génération, la musette pleine d’une science toute fraîche, bacheliers émancipés par le goût du vent comme l’était jadis Gil Blas de Santillane ou l’Escholier limousin. À l’école du peloton, ils ne mettent pas longtemps à calculer l’âge du capitaine. La malice, étrangement tempérée par une passion authentique pour la bicyclette, est leur vocation naturelle. Ils ont le courage de leurs espiègleries en course, souvent chèrement payées. Leur mot de passe est : « Salut les coquins ! »
Celui qui arpente les routes de ce 58ème Tour de France et l’honore de sa présence farfelue se distingue par un mélange de réflexion forcenée et d’ingénuité, qui est la véritable marque du savant de légende. Il s’appelle François Coquery. À 23 ans, il est l’un des benjamins des professionnels français. Les mathématiques l’ont occupé jusqu’à ce jour. Quand la compétition se durcit, il tire la langue comme au tableau noir.
En moins d’une semaine, ses étourderies et la dimension du raisonnement à perte de vue, qu’il apporte à un sport que les autres pratiquent comme ils respirent, attendrissent et excèdent, tout à tour, ses compagnons. C’est François le Bleu et Gribouille sous une même casquette. Désormais, il occupe le plus fréquemment une chambre seul, car ses équipiers, qui, par ailleurs, lui vouent une amitié stupéfaite, commencent à trouver qu’il leur met la tête en capilotade. Coquery ne s’en aperçoit même pas : il pose ses axiomes, déduit, explique.
Pourtant, ce garçon, dépourvu de lunettes, robuste et rougeaud, n’a rien, à première vue, du chercheur pâle ni du rat de laboratoire, et il dégage, lui aussi, une puissante odeur d’embrocation.
Ne nous y trompons pas. Écrivons-le plutôt :
« Étant donné que je suis né près de Vailly-sur-Sauldre, dans le Cher, et que nous étions quatre enfants, d’une part, étant donné que nous n’avions pas assez de terres à cultiver, d’autre part, il ne me restait donc plus qu’à me cultiver moi-même. C.Q.F.D. ! »
Jusque-là, tout va bien. Mais supposons que Coquery crève. Au lieu de lever le bras verticalement, comme le veut l’usage, il commence par l’étendre horizontalement, dans un souci rigoureux de déterminer son abscisse en fonction de son ordonnée. Ce faisant, il applique une gifle formidable à son collègue Ducreux (ce valeureux coureur normand est décédé le 1er mai dernier ndlr), qui pédale à ses côtés, et menace de le faire tomber. Sommé de s’expliquer, il répond que la loi inexorable de la chute des corps repose sur le principe que deux corps s’attirent en raison inverse du carré de leur distance. Or Francis Ducreux est 107e au classement général et lui-même 105e. Qui dit mieux ? La loi est une fois de plus vérifiée.
Les mécaniciens accourent alors pour dépanner ce Newton en perdition. Celui-ci tempère leur précipitation par quelques considérations sur l’adhérence basale, leur explique comment on calcule le rayon d’une roue et, pourquoi pas son diamètre, à partir du rayon (Pi=3,1416), s’attarde, pendant qu’on y est, à réciter la table des développements qu’il appelle la table de démultiplication.
Enfin, le voilà qui rejoint le peloton au paroxysme de son état convulsionnaire. Coquery oublie l’effort pour s’abîmer dans des considérations sur la résistance à l’air et les coefficients de pénétration. Il en fait part à son plus proche voisin, en les agrémentant d’une théorie sur le polygone des forces. L’autre l’accable de propos assassins…
… Son véritable rêve, il ne s’en cache pas, ce serait de participer à une course non euclidienne, où les extrêmes se toucheraient vraiment, comme les parallèles se rejoignent, et qui lui permettrait de figurer dans l’équation du Tour autrement qu’à titre d’inconnu … »
Un demi-siècle plus tard, le peloton du Tour de France compte dans ses rangs un coureur philosophe, Guillaume Martin, auquel j’avais consacré un billet à la sortie de son livre Socrate à vélo**.
En marge de ce portrait, il y eut tout de même des tentatives d’échappée non concluantes et un sprint massif sur l’hippodrome du Petit-Saint-Jean que le Belge Eric Leman remporte devant le Hollandais Karstens.

Leman à Amiens

À Amiens, les coureurs ont été rassemblés une paire d’heures pour prendre un rapide repas avant le second départ en direction du Touquet-Paris-Plage.
Le peloton roule à environ 25 km/h de moyenne pendant les deux premières heures. Au km 82, sept coureurs parviennent à créer la bonne échappée : Genty, Van der Vleuten, Wolfshohl, Simonetti, Francioni, Diaz et Mintjens.
Sur le circuit de la Digue à parcourir deux fois, Van der Vleuten sprinte un tour trop tôt et c’est l’Italien Simonetti qui l’emporte devant un peloton revenu très fort sur les échappés.

Sprint Touquet

Eddy Merckx poursuit tranquillement son objectif de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre du Tour. Roger De Vlaeminck détient le maillot vert du classement par points.
Après une semaine qui n’a pas donné ce qu’elle pouvait promettre, les coureurs bénéficient… d’une journée de repos au Touquet-Paris-Plage avant de rejoindre en avion … Paris-Orly-Rungis, lieu de départ de la septième étape. Vous aussi !

ZoetemelkDe Vlaeminck et KarstensVan ImpeMolteni 2Molteni 1

* http://encreviolette.unblog.fr/2021/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-3/
** http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/01/en-cyclopedies-avec-guillaume-martin-et-michel-dreano/
Pour relater ce début de Tour de France 1971, j’ai puisé dans le « nouveau (à l’époque) magazine SPORT avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans L’Équipe-Cyclisme-magazine, et dans Tours de France, chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde)

Publié dans:Cyclisme |on 9 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1951 (3)

Pour retrouver le récit des premières étapes, cliquer ci-dessous :
http://encreviolette.unblog.fr/2021/06/12/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2021/06/25/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-2/

 

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Nous voici dans la troisième et dernière semaine du Tour de France 1951 ! Le parcours nous promet encore de belles étapes et pourtant, il semble bien que la victoire finale ne puisse plus échapper au Suisse Hugo Koblet qui survole la course. Mais bon … le campionissimo Fausto Coppi a bien perdu 33 minutes dans la fournaise de l’étape Carcassonne-Montpellier…

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Au lendemain de la journée de repos, les 75 rescapés sont conviés à découvrir le Mont Ventoux, le mythique « Géant de Provence » pour la première fois. Il faut dire que pendant longtemps, une seule route côté Bédoin, ouverte en 1882 et goudronnée en 1934 permettait d’accéder au sommet, et ce n’était pas encore l’époque des arrivées d’étape en altitude.
Ce n’est que lorsque une seconde route, côté Malaucène, fut ouverte pour accéder à la station de ski du Mont-Serein que les organisateurs eurent le projet de faire escalader le Ventoux, mais la guerre passa par là.

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Ce dimanche 22 juillet 1951, les coureurs abordent l’ascension par le versant nord côté Malaucène et redescendent côté Bédoin pour rejoindre l’arrivée en Avignon.
Voici ce qu’en retient Félix Lévitan dans son roman du Tour, L’homme en jaune :
« C’est avec un grand geste d’impuissance que Geminiani avait confié aux journalistes noirs de poussière :
– J’ai tout fait …
C’est vrai, Raphaël avait tout fait !

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Le Ventoux était resté loin de nous, avec ses champs de pierres parcourus par des fourmis humaines, grimpées vers les plans les plus élevés en longues processions et abandonnant, sitôt le Tour passé, le géant méridional à son désert de silence.
– J’ai tout fait…
Le jaune de Koblet lui était monté à la tête dès les premiers lacets de la montagne. L’autorité avec laquelle il s’était installé au commandement ne trompait personne. Le Clermontois avait choisi son terrain. C’est là qu’il entendait charger l’ « Homme en jaune ». C’est là qu’il projetait de le culbuter, de lui arracher son trophée, de se parer de sa dépouille. Mais Koblet avait croisé le fer en preux résolu. Geminiani dut renoncer au terme de dix assauts conduits avec une égale furie.
« J’ai tout fait » expliquait-il encore plus calmement après avoir quitté la ligne d’arrivée et s’être débarrassé, dans un bain chaud, de son masque de poussière. Il me semblait qu’il faiblissait : je le croyais à des riens, à sa mine tourmentée, à ses yeux battus, à l’absence de tout sourire, à son application. Mais il a toujours résisté, toujours répondu du tac au tac. « Je le reconnais loyalement : j’ai échoué ! »
Ainsi le mont Ventoux avait trahi Geminiani qui, bien avant le départ du Tour de France, lorsqu’il avait connu le tracé de la course et appris que le Ventoux était, pour la première fois, inclus dans l’itinéraire, avait rêvé d’une envolée victorieuse sur les flancs décharnés de l’épouvantail provençal.
– Un bon col, reconnut Fausto Coppi mal remis de son malaise, mais qui se grimpe … et pourtant, je m’y suis lamentablement traîné.
– Moi aussi, j’y ai souffert, ça ne va pas toujours comme je le désirerais … Et pourtant, dans cet aveu, Louison Bobet avait triomphalement coupé la ligne d’arrivée.
Une grande journée de dupes, en vérité, qui n’apportait guère de satisfaction qu’à Lucien Lazaridès, premier au faîte du Ventoux … et à Jacques Goddet, directeur de la course, inquiet à Montpellier, à la pensée que ce mont Chauve put provoquer des effondrements si nombreux qu’on n’eût pas manqué de l’accuser de cruauté.
Tandis que les aboyeurs des voitures publicitaires retenaient, dans la nuit avignonnaise, des milliers de curieux alléchés par un spectacle gratuit et une distribution généreuse de bonnets en papier et d’échantillons de chocolat, nous nous étions enfoncés, avec l’animateur du Tour, dans les vignes environnantes. Point de direction : Châteauneuf-du-Pape. Au cœur même de la cité aux crus célèbres, éloignés pour quelques heures de l’atmosphère étouffante du Tour, nous avons fait ensemble un tour d’horizon. Nous avons tiré les déductions qui s’imposaient à la suite de l’escalade du Ventoux.
– J’ai vraiment redouté, au moment de l’aborder, avançait Jacques Goddet, que le Ventoux, en raison même de sa réputation, n’ait des répercussions fâcheuses sur l’ensemble du lot. J’ai craint des abandons multiples. Je me suis aperçu, moi qui ne le connaissais pas, qu’il était difficile, sans être un obstacle insurmontable, et qu’il entrait parfaitement dans le cadre général du Tour, comme animateur des étapes méridionales.
– « Il a servi de tremplin à la course, il a marqué la farouche obstination de Geminiani, l’envol gracieux de Lucien Lazaridès, le retour en condition de Bobet, il a souligné la valeur de Barbotin, coryphée au départ, grand sujet au seuil de la dernière semaine. Que pouvons-nous demander de plus ? »
Au retour sur Avignon, nous retrouvions un panneau de direction : Mont Ventoux, 18 kilomètres.
– Ah ! non, une fois c’est assez ! … tonna Henri Boudard qui nous avait tenu compagnie.
Et cette réflexion étant la seule qui ait dominé le vrombissement du moteur, nous avons eu tout loisir, en fermant les yeux, de revivre l’élégante ascension de l’aîné des Lazaridès.
Il avait grimpé dans un style d’une rare pureté, ne bougeant pas sur sa selle, la casquette enfoncée sur les yeux, des yeux très doux, très rieurs, et la bouche qui était amère, un peu plus tôt, à chacun des coups de boutoir de Geminiani, offrait aux spectateurs l’esquisse d’un sourire satisfait…
Lucien défilait entre deux haies de badauds grisés d’enthousiasme à la vue de son maillot tricolore. Son nom s’enflait démesurément : « Lucien Lazaridès, c’est Lucien Lazaridès ! » Des hommes couraient à ses côtés, l’aspergeaient d’eau fraîche, lui tendaient de la bière, lui criaient des encouragements, et des femmes hurlaient hystériquement en s’abandonnant à un enthousiasme longtemps contenu :
– C’est un Français, c’est un Français ! …
Un vent de folie, le paroxysme de la joie !
De quoi renverser les montagnes !
Bien plus bas, dans les lacets du dessous, un petit bonhomme grimaçait dans l’effort : Apo, le second des Lazaridès. Aiglon aux ailes atrophiées et qui, par sa faute, n’a pas connu l’épanouissement d’un aîné tombé du nid après lui… »
De manière plus prosaïque, Pierre Chany relate l’étape :
« L’étape Montpellier-Avignon s’est réduite en une course de 60 kilomètres avec départ au pied du Mont Ventoux. 60 kilomètres dont 20 de grimpée qui ont suffi à compartimenter le lot des rescapés selon la valeur de chacun.
Six hommes ont dominé dans le Ventoux, les meilleurs depuis Metz : Lucien Lazaridès, Gino Bartali, Geminiani, Barbotin, Koblet et Bobet. Tous les six ont pris les premières places en Avignon devant une foule enthousiasmée par l’arrivée solitaire de Louison Bobet.
Car Bobet qui a connu une dangereuse défaillance dans les Pyrénées, a trouvé assez de ressources pour se détacher dans les derniers kilomètres avec la complicité de ses coéquipiers, et remporter une victoire de prestige.
Le champion de France avait cependant beaucoup souffert dans le Ventoux, implacable sous la chaleur. Légèrement distancé au sommet, le fidèle Barbotin (auteur d’un sensationnel retour dans les quatre derniers kilomètres de côte) l’avait ramené dans le sillage de Koblet et Bartali avant le bas de la descente. Sur les six hommes composant le groupe de tête, quatre portaient le maillot tricolore. La victoire de l’un d’eux devenait logique. »

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Le quotidien L’Équipe, coorganisateur du Tour de France, tente, vente oblige, de laisser planer une certaine incertitude pour l’intérêt de l’épreuve : « Hugo Koblet cerné par les Français » titre Jacques Goddet pour son éditorial, « Pas fini le Tour ! » clame Claude Tillet, « Pour la première fois depuis le début du Tour, on a vu Hugo Koblet lui-même perdre passagèrement pied ».
Après l’arrivée, comme en réponse, Koblet déclarait : « Si Geminiani ou Lazaridès avaient tenté de se détacher comme Bobet, je m’y serais opposé, mais Bobet n’est plus dangereux au classement général. J’ai préféré conserver mes forces pour des tâches plus importantes... »

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Le départ de la 18ème étape est donné devant le château des Papes.
Avignon-Marseille, une étape sous la chaleur dépourvue d’intérêt jusqu’à la sortie d’Aix-en-Provence où Magni et Barbotin ont lancé une échappée avec Bauvin, Sciardis, Meunier, Job Morvan, Ockers, Buchonnet, Biagioni et Hilaire Couvreur. Derrière eux, les « grands » sont restés sur l’expectative peu désireux d’entreprendre la lutte directe, ce qui explique l’avance aux environs de trois minutes prise par les échappés.
Sur l’anneau en ciment du Parc Borély, Magni, bien emmené par son compatriote Biagioni, règle Ockers aisément au sprint.

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Du soleil, du mistral extrêmement gênant, le col de Sagnes extrêmement acrobatique en fin de parcours, la 19ème étape de Marseille à Gap s’est résumée à 165 kilomètres de promenade et 40 d’une course rapide et intéressante menée par Baeyens, Diederich et Ockers.
Les Belges étaient désireux de gagner cette étape avant la grande montagne alpestre. Les Italiens, de leur côté, souhaitaient la victoire de Gino Bartali qui s’était déjà acquis 20 secondes de bonification en passant devant Geminiani et le peloton au sommet du col de Sagnes.

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Ce fut finalement le petit Baeyens qui parvint à se détacher avec la complicité de son coéquipier Ockers, à 14 kilomètres de Gap, pour terminer avec une minute et quelques poussières d’avance sur le peloton regroupé in-extremis. La seconde place revenait à l’inusable Gino vainqueur au sprint de Ockers et Robic. Un malin ce Gino, qui reprenait 50 secondes aux « grands » sans avoir fourni de gros efforts.
Les journalistes en particulier, ceux qui s’intéressent au Tour en général, ont envie de croire que la grande étape alpestre Gap-Briançon avec le franchissement des deux difficiles cols de Vars et Izoard, peut encore bouleverser le classement général et battre en brèche la suprématie d’Hugo Koblet.
Une petite histoire allait contribuer à la grande histoire du Tour de France : « Il faut bien reconnaître que le Tour de France, épreuve sportive difficile, comporte une part de représentation presque théâtrale. Ainsi, faire le Tour ne sert à rien et peut même être nuisible s’il ne sert pas aux coureurs à se faire connaître et, partant, à décrocher de fructueux contrats sur piste.
Donc, il faut se faire connaître.
Qui connaissez-vous, surtout dans ce Tour de France ? Bien sûr, Koblet, Geminiani, Lazaridès et Coppi. Et encore : Bartali, Bobet, Barbotin.
Et puis encore ? Et bien, avouez que vous connaissiez très bien Abdel Kader Zaaf. Sans doute pas à cause de sa place au classement général, dont on ne peut dire qu’elle soit brillante. Mais le coureur Nord-Africain a eu l’intelligence de comprendre que, dans ce métier inorganisé où le spectacle est payant, une bonne personnalité vaut mieux qu’une place moyenne, fût-elle honorable au classement.
Abdel Kader connut une certaine célébrité l’an dernier, dans l’étape Perpignan-Nîmes. Alors qu’il était échappé en compagnie de son coéquipier et ami Molinès et qu’il filait tout droit vers une victoire certaine, il eut la malchance d’absorber, sans en vérifier le contenu, un bidon que lui avait tendu un vigneron languedocien. Or, le bidon contenait un de ces vins de Corbières qui « pèse » facilement douze degrés. Il s’écroula au pied d’un arbre, puis se releva brusquement et prétendit repartir en direction de … Perpignan ! (c’est une version mais l’abus excessif d’amphétamines fut plus sûrement la cause de la défaillance ! ndlr).
La leçon a servi à Zaaf. Cette année, il est sobre comme un dromadaire. Il s’est établi en Belgique d’ailleurs où le vin est fort rare, on le sait.
Dans ce Tour 1951, il a prononcé quelques phrases qui suffisent à le faire entrer à jamais dans l’histoire de la « grande boucle ». Ainsi, lorsqu’il eût lancé l’attaque qui devait amener l’écroulement de Fausto Coppi, il se tourna vers Hugo Koblet et lui dit avec le plus grand calme : « Hugo, tu me laisses gagner l’étape, et moi, je te laisse gagner le Tour ! »
Il n’arrive pas souvent à Hugo de perdre son calme, mais cette fois, il en eut le souffle coupé. Le soir à l’arrivée, Zaaf avait été lâché et il était fort en colère. À peine descendu de machine, il prenait les journalistes à témoin : « Puisque c’est ainsi, à partir d’aujourd’hui, tous les jours je fais le massacre … » Et il fit comme il dit. Certes, lui-même termine chaque jour très loin. Mais il fut à l’origine de bien des attaques décisives.
Voulez-vous une bonne petite attaque bien meurtrière ? Demandez donc à Zaaf de vous préparer ça ! » … »
Voici donc comment le sympathique Zaaf éclaire sa lanterne rouge :
« Pauvre Coppi, c’est quand même vilain, ce que j’ai fait pour lui. En cassant la baraque, je ne croyais pas que les débris lui retomberaient sur le nez. »
« Je pensais à tout cela, le jour de repos de Montpellier. Je cherchais un moyen de prouver à Coppi que je ne lui en voulais pas, mais que j’en voulais seulement aux Italiens. Ils m’en voulaient aussi, eux, maintenant, presque autant que les tricolores, et, dès que je tentais de démarrer, ils venaient me dire : «. Mollo, mollo, tu es bien là, Zaaf, reste avec nous! » Et ils n’hésitaient pas à me retenir de force, par mon maillot, ou par les boyaux que l’on a toujours accrochés sur le dos. Je devais donc changer mes plans. Je compris que, si je ne pouvais pas me mettre d’accord avec une équipe, j’aurais peut-être plus de chance avec un homme. J’ai bien réfléchi et j’ai pensé que mon homme pouvait être Coppi. Il était, comme moi, parmi les malheureux qui avaient perdu tout espoir de gagner le Tour, mais, à nous deux, nous pouvions encore faire un « bon coup » et je favoriserais sa fugue, pour lui faire oublier ses malheurs!
Au départ de la grande étape des Alpes, je fis donc à Fausto Coppi la proposition suivante :
« Ils » ne vont pas vouloir attaquer avant la montagne, Vars et Izoard, tout cela leur fait peur, alors, sur le plat, moi, je pars à droite sur la route, je fais semblant de casser la baraque, ils viennent tous dans ma roue, et toi, pendant ce temps, tu pars à gauche… Je les amuse et ils ne te voient pas partir. Comme tu grimpes mieux que moi, tu peux prendre assez d’avance pour affronter les cols… Et, dans tes « cols », ils y regarderont à deux fois pour te mener la chasse. »
Coppi m’a paru un peu étonné. Il ne savait pas trop si je plaisantais… il a souri, ce qui pouvait signifier qu’il acceptait.
J’ai encore recommandé à Fausto : « Surtout, que tout cela reste entre nous, n’en parlez pas aux autres et à Binda, ils ne comprennent rien! » Quelqu’un avait cependant plus ou moins suivi notre conversation. J’avais remarqué que Buchonnet nous espionnait. Et mon plan n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Car Buchonnet fut le seul à ne pas se laisser surprendre par notre attaque. Sur la route de Barcelonnette, je n’hésitai pas à passer aux actes. Je doublai Coppi dans le peloton et lui dis : « Attention, je pars… Moi à droite, toi à gauche… et rendez-vous plus loin, si possible. » Ah, évidemment, je n’étais pas au rendez-vous! Je n’ai retrouvé Coppi que le lendemain, car il est arrivé à Briançon avant moi. Il était à son hôtel depuis longtemps, lorsque j’ai franchi la ligne d’arrivée. Mais, que voulez-vous, j’avais franchi, avant, les cols des Alpes, que je ne connaissais pas. Et je suis content d’avoir vu ces montagnes, parce que c’est beau, mais c’est dur ! Ah, oui, pour les coureurs, c’est très dur ! Tout de même, je me sentais un peu vainqueur à Briançon, car mon plan avait réussi, il avait surpris tout le monde. Lorsque j’ai démarré, ils sont tombés sur moi et tombés dans le panneau du même coup. J’ai mis le frein, en sentant que tout le monde était dans ma roue, et, lorsque nous avons relevé le nez, Coppi n’était plus qu’un point noir à l’horizon. Il s’était envolé bien tranquillement, pendant que les autres tempêtaient après moi, et, seul, Buchonnet, qui avait entendu notre conversation, avait pris la bonne roue… celle de Coppi. Voyez, il faut avoir de la tête pour courir à vélo ! Et les « tricolores », les « Belges », et même les « Italiens », ils se sont laissés « rouler » comme des enfants par le brave Zaaf. Ils avaient tellement peur de mes folies, qu’ils ont préféré me surveiller, moi, la « lanterne rouge », et laisser s’échapper Coppi, qui est un grimpeur. Et ils viendront me dire qu’ils sont des tacticiens, ces gens-là! Bidot, Binda, Maès, vous appelez ces « gars-là » des « stratèges ». Ils sont comme les généraux, Ils savent surtout perdre les batailles. La preuve : Koblet. Il a gagné le Tour de France tout seul, et Coppi, ce n’est pas Binda qui l’a fait gagner à Briançon, mais c’est Zaaf ! Et, d’ailleurs, Binda, parait-il, en a sportivement convenu! »

Coppi et Buchonnet

Sur un démarrage impromptu du Nord-Africain dans la vallée de l’Ubaye, après Barcelonnette, Coppi s’en fut, accompagné de l’Auvergnat Roger Buchonnet, un coureur filiforme et très bon escaladeur.
Le sympathique Zaaf se donne sans doute un peu la part belle dans l’échappée du jour, d’ailleurs il rétrograda dès les premières pentes du col de Vars.

Castellania blog65

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C’est l’occasion d’admirer l’élégante chapelle du hameau du Mélézen. J’avais déjà vu, dans sa maison natale de Castellania, Fausto en action dans le même paysage lors de l’étape de légende Cuneo-Pinerolo du Giro 1949 qui empruntait les mêmes cols français. Cette étape est célèbre pour le récit que Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares, en fit*, ainsi que la phrase du radioreporter Mario Ferretti qui devint un leitmotiv lors de tous les exploits de Fausto : « Un uomo solo é al comando, la sua maglia è bianco-celeste, il suo nome è Fausto Coppi » (« Un homme seul est aux commandes, son maillot est blanc céleste, son nom est Fausto Coppi »).
Sans atteindre les mêmes accents d’épopée, l’étape fut limpide : Coppi passa en tête au sommet du col de Vars, lâcha Buchonnet dans l’interminable faux-plat rectiligne entre Arvieux et Brunissard, traversa en solitaire la Casse Déserte où une stèle lui rend hommage aujourd’hui (ainsi qu’à Louison Bobet) avant de plonger vers Briançon.
C’est en cette circonstance (et non en 1949 ou 1952 comme il est écrit parfois) que fut prise la merveilleuse photographie dont la belle revue Miroir du Cyclisme fit sa Une, dix ans plus tard, lors de la parution de son premier numéro mensuel.

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Les écarts à l’arrivée étaient édifiants : Buchonnet terminait second à 3’43’’, Hugo Koblet à 4’ 09’’, Gino Bartali à 7’ 36’’, Ockers et Lucien Lazaridès à 9’ 03’’, Geminiani à 11’ 39’’.
Cette fois, Jacques Goddet revient à plus de lucidité dans ses analyses et reconnaît la supériorité incontestable de Koblet dans son éditorial qu’il titre : « Coppi, vainqueur du jour, Koblet, vainqueur du Tour ».
« Alors que le peloton remontait la sinueuse vallée de l’Ubaye dans la paix superficielle qui cache le tumulte des cœurs au moment d’affronter la plus grande montagne, M. Zambrini –directeur de la Bianchi donc patron de Coppi- qui se trouvait dans ma voiture, me confia : « Fausto, bien qu’il ne soit pas fétichiste, a été très impressionné par une lettre qu’il a reçue d’une jeune fille, s’exprimant en un style charmant et avec une très grande élévation de pensée. Elle lui disait sa confiance en lui et, afin de lui rendre la foi, elle le pressait de prendre l’offensive dans cette étape, de passer seul en tête à l’Izoard. Et alors des nuages arrêteraient la marche des poursuivants.
Miracle ! Ces prédictions intuitives se sont réalisées à la lettre … à ce léger détail près que, toute la journée un ciel immaculé a tendu sa limpide tulle de fond derrière les cimes cisaillées du massif du Pelvoux et de toutes les Alpes environnantes. Et que, à la suite de Fausto retrouvé, splendide éclaireur du Tour de Barcelonnette à Briançon, tout le monde put continuer le course sans avoir eu à redouter l’intervention d’un moindre nuage, un certain Hugo Koblet en particulier, ce qui était justice.

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Coppi1951-07-27+-+Miroir+Sprint+-+101951-07-27+-+But+Club+-+307+-+09ABartali dans Izoard

Retenons de cette anecdote que le coureur du Tour se trouve généralement en déficience du point de vue psychique et qu’il réagit favorablement à toute sollicitation suggestive. La petite lettre sentimentale remarquée par des milliers d’encouragements un peu frustres a fait germer son intention. Tout s’en est suivi ! Le démarrage, 60 kilomètres après le départ, cette expédition qui ressemblait plus à la précaution prise par un second plan avant l’attaque des cols qu’à une échappée royale, le retour progressif de la confiance chez cet être sensitif si durement choqué depuis un an et demi et, avec au retour du moral du champion, le retour miraculeux des forces, la reconstitution de la classe.
Oui, après une poursuite à sensation entre Koblet volant vers son triomphe définitif dans le Tour, et Coppi, la victoire d’étape de Fausto ne puisse influencer d’aucune manière l’épreuve qui s’achève, cela va de soi. Mais elle représente un événement capital pour le sport cycliste : elle rétablit l’incomparable champion dans sa personnalité vraie, elle lui redonne le goût de son art, elle dirige son avenir vers ce qui est, nous pouvons l’affirmer, son objectif principal : le Tour 1952.
Je sais que le service de ventes de ce journal ne sera pas content si je vous le dis tout cru. Mais il est impossible de vous dissimuler que Hugo Koblet, sujet suisse, habitant Zurich et montant les cycles français La Perle-Hutchinson, a pratiquement gagné le Tour de France, son premier, grâce à une étape au cours de laquelle, exceptée la fugue inspirée de Coppi, il a tout décidé, tout conduit, tout réussi … »
Le loyal Hugo félicita Fausto, d’ailleurs, magnanime, il ne s’était pas opposé au baroud d’honneur du campionissimo et se réjouit de sa propre crevaison dans la descente vers Briançon qui lui a évité le cas de conscience de revenir sur lui, « la plus belle crevaison de ma carrière ».

Une Equipe Briançon1951+-+BUT+et+CLUB+-+Le+TOUR+-+56Marinelle chute Izoardcrevaison Geminiani

La 21ème étape mène les 71 coureurs de Briançon à Aix-les-Bains en passant par le col du Lautaret au sommet duquel est disputée la prime du souvenir Henri Desgrange, et surtout en fin de parcours, la trilogie du massif de la Chartreuse, les cols de Porte, Cucheron et Granier.

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« Le Lautaret allongeait ses méandres entre des pics majestueux recouverts de neige. L’air était si frais qu’on frissonnait dans le peloton. « Il ne manquait plus que ça » grimaça Louison Bobet dont la pâleur avait alerté les journalistes au départ de Briançon. « Que se passe-t-il Louison ? » Et Louison avait exposé ses nouveaux malheurs : une intoxication alimentaire probablement due à un poisson, une nuit blanche consacrée aux soins, et le matin, après s’être enfin assoupi un peu, veillé par l’excellent Le Bert qui ne l’avait pas quitté, le réveil douloureux des lendemains d’indigestion : la bouche pâteuse, pas de forces, mal au ventre ! « C’est affreux, croyez-moi, quand on vous dit de vous lever, dans ces conditions, alors qu’on eût aimé rester allongé entre les draps, avec une bonne boisson chaude. » Mais Jean Bidot ne l’entendit pas de cette oreille. Il se fût rendu odieux à Bobet plutôt que de renoncer à l’embarquer dans cette galère. Et le champion de France se rendit aux raisons de son mentor. Et le froid de la montagne n’était pas fait pour durcir sa volonté…

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En bonne position en tête de la troupe bariolée, Jean Robic scrutait l’horizon : c’était elle ; Madame Robic, venue la veille l’encourager, accompagnée de Mme Brulé et d’André Brulé, grand ami de « Biquet ». Au passage, Mme Robic eut le cri d’une admiratrice parmi tant d’autres : « Vas-y Jeannot !… » et André Leducq pronostiqua : « Ce sera aujourd’hui l’étape de Biquet ! »
Ce fut aussi celle de Bernard Gauthier, l’enfant de la région, et de Bernardo Ruiz, un hidalgo égaré sur les routes de France à cheval sur une bicyclette, alors qu’avec son teint pain d’épice, ses petits favoris noirs, et ses yeux étincelants, on l’eût plus volontiers imaginé enfourchant une rosse, la pique à la main, dans une arène ruisselante de soleil.
Sans Ruiz qu’il a maudit, Robic eût apporté à sa femme le bouquet de la victoire. « Je suis peut-être parti trop tard, reconnut-il la ligne d’arrivée franchie, mais ce n’est pas si facile d’échapper à la surveillance de Koblet, Bartali et Geminiani. Si encore j’avais pu les gêner au classement général, mais au point où j’en suis ? »
C’était assez émouvant d’entendre Robic s’exprimer sans passion. Il devenait un tout autre homme. « On nous l’a changé » admit Gaston Bénac qui s’était enthousiasmé à son retour fulgurant du col du Granier.
Dans Aix-les-Bains, on allait croiser sans arrêt des voitures immatriculées en Suisse dont les occupants n’avaient qu’un nom à la bouche : Koblet. À son apparition, ce fut du délire : Ko-blet … Ko-blet … Et « l’Homme en jaune » qui avait pris soin, comme tous les jours, de s’essuyer le visage et de se recoiffer avant la fin de l’étape, distribua à la ronde de grands signes de tête, des gestes de la main, des sourires de jeune premier.
« À Genève, ce sera de la folie », prédit Alex Burtin son directeur sportif. »
La veille, le quotidien régional, le Courrier de Genève, annonçait dans ses colonnes : « Le service de la CGTE sera renforcé et la police a pris des dispositions pour régler la circulation ». Qu’arrive-t-il donc à la bonne vieille Compagnie Genevoise des Tramways Électriques ?
« Genève connut un raz-de-marée. On se piétina dans le stade, on se bouscula dans les rues, on s’empila dans les hôtels. De mémoire de Genevois, on n’avait été témoin de pareille cohue dans la cité. C’était tour de même autre chose avec la Société des Nations. On ne se fut pas permis d’interpeller Aristide Briand ou Stresemann … Leur présence inspirait du respect, de la déférence, de l’ordre, tandis que que le Tour …
Dès la frontière, on avait senti le « climat ». C’était chaud. Les acteurs qui pénètrent sur la scène au lever du rideau s’y trompent rarement : ils « sentent » leur public. À leur retour en coulisse, le mot d’ordre est donné : « Attention, dur à dégeler », ou : « Ça va gazer »…
Vendredi, à deux jours de l’arrivée du Tour à Paris, c’était déjà l’apothéose. Une « dernière » avec tout ce qu’elle comporte de faste, d’invités, d’honneur, d’élégance de jeu et de fantaisie dans l’action. Une seule grande vedette qui tient la scène, du début à la fin, une vedette dont les tirades laissent le spectateur sous le charme : Hugo Koblet. Soixante musiciens, mais un Toscanini : Hugo Koblet. Pas d’habits noirs, un maillot jaune ; pas de baguette magique, une bicyclette ; un décor naturel la Savoie ; pas de religion du silence, mais celle de l’enthousiasme ; et des cuivres, des tambours, des cymbales, une explosion wagnérienne !
Que ceux qui n’ont pas connu l’entrée de Koblet à Genève ne nous jettent pas la pierre. De la « folie », c’était le mot de Burtin. Mais la folie n’a pas en elle, cette intense ferveur de la masse, elle n’a pas davantage cet amour dépouillé du prochain : de la frénésie, pas d’admiration. Genève, c’était mieux que de la folie : c’était par les cris, les sourires, la liesse populaire, l’expression de la reconnaissance …
Koblet n’avait rien négligé pour satisfaire son prochain suisse. Bondissant à la poursuite de Gino Bartali dès la sortie d’Aix-les-Bains, il l’avait rejoint, terrassé après un corps-à-corps farouche ; puis il avait absorbé Bernardo Ruiz sidéré de se voir tendre un bidon d’eau fraîche par ce météore disparu dans la poussière avant qu’il ne l’ait remercié, et aux portes de Genève, c’était au tour de Geminiani d’être atteint, devancé, dominé.

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Quand il eut franchi la ligne d’arrivée, le stade, qui n’était qu’un immense murmure, se tut dans l’attente du miracle : le temps, quel était le temps de Koblet ?
« Deux heures, trente-neuf minutes, quarante-cinq secondes … »
Les secondes se perdirent dans les applaudissements. Trente-neuf minutes … Decock tenait la tête, jusque-là, avec quarante-quatre minutes …

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« Ko-blet, Ko-blet, Ko-blet … »
Il était perdu au sein d’une nuée de journalistes, de photographes, de personnalités, et il collait des baisers sonores sur les joues d’une miss hypocritement rougissante.
« C’est la fin du Tour ? » s’enquit candidement le chansonnier Jacques Grello. C’était tout comme.
Geminiani, totalement « cuit » -ce fut son terme- en était pénétré, de son côté : « Maintenant, nous n’avons plus qu’à rentrer à la maison : ce n’est plus un coureur cycliste, c’est un monstre ! »
Geminiani avait perdu la bagatelle de douze minutes en cent kilomètres. « De quoi vous dégoûter à jamais de la profession ! »… »
Deux tricolores Apo Lazaridès et Raoul Rémy, arrivés hors des délais de 15%, étaient éliminés. Les commissaires restèrent inflexibles. Hugo parut peiné : « C’est bien dommage, ils étaient très gentils tous les deux. Mais alors, c’est peut-être de ma faute, j’ai dû rouler trop vite … » !

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Jacques Goddet titra son éditorial : « L’embrasement » :
« On attendait un peu un récital. On pensait bien que le chevaleresque Koblet tiendrait à porter à ses compatriotes un maillot de soleil ; à verser dans les eaux du grand lac tranquille l’inépuisable torrent de ses forces. On ne croyait pas que sa supériorité éclaterait aussi complètement et qu’il ferait de sa victoire, déjà fortement établie, un triomphe aussi éclatant.
Il a, entre Aix-les-Bains et Genève, organisé une zone de séparation entre lui et tous les autres coursiers du Tour 1951. Jusqu’ici, il régnait, maintenant son étonnante performance l’a placé dans un monde à part. Des exploits pareils n’ont pas d’histoire.
Il partit vite, continua vite, termina encore plus vite. Il fut le premier du début à la fin ; il augmenta son avance avec une constance impitoyable. À deux jours de la fin, sans égard, mais avec naturel, il corrigeait le classement général à son idée… »

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23ème étape, par un très beau temps et un ciel bleu, les 66 coureurs rescapés quittent Genève et la Suisse pour se rendre, de l’autre côté de la frontière, au départ réel de Ferney-Voltaire, en l’absence du seigneur du lieu .. ; et pour cause !

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Peu après, Gino Bartali franchit en tête le col de la Faucille, dernière ascension répertoriée. Pour un point, Geminiani assure son succès final au Grand Prix de la Montagne Saint-Raphaël-Quinquina … priez pour lui !
La course s’effectue à un train de sénateur et le peloton groupé comptera jusqu’à 40 minutes de retard sur l’horaire. Les vedettes autorisent juste, à partir du 91ème km, une échappée de 10 hommes bientôt réduite à 9 de par le fait que l’Espagnol Langarica doive s’arrêter pour attendre son leader Bernardo Ruiz. La composition du groupe : Teisseire (France), Walkowiak (Ouest – Sud-Ouest), Mirando, Deledda et Brambilla (3 coureurs de l’Est – Sud-Est), les Belges Rosseel et Derijcke ainsi que Mayen et Zaaf, tous 2 de l’équipe d’Afrique du Nord et classés respectivement avant-dernier et dernier du classement général.

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La victoire se dispute entre ces 9 coureurs sur la piste en cendrée de Dijon. Le Belge Germain Derijcke l’emporte facilement et reçoit sur la ligne d’arrivée les félicitation du chanoine Kir, député-maire de la ville, qui donna son nom à un célèbre cocktail. Ce jeune Flamand accrochera, par la suite, à son palmarès, les quatre plus belles classiques de printemps, Paris-Roubaix 1953, Milan-San Remo 1955, Liège-Bastogne-Liège 1957 et Tour des Flandres 1958.

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Dimanche 29 juillet 1951, c’est la dernière étape, longue de 322 kilomètres, qui mène les 66 rescapés de Dijon à Paris. Même si Jean Robic avait conquis le maillot jaune dans l’ultime étape du Tour 1947, comme souvent, le peloton adopte un train paisible et 85 kilomètres seulement sont parcourus lors des trois premières heures.

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Je l’ai tant feuilleté qu’il a beaucoup souffert !

C’est le moment choisi par les photographes pour réunir sur leurs clichés les principaux protagonistes du Tour de France autour du maillot jaune.
Les premières attaques fusent vers le ravitaillement de Nangis (km 244) ; Au 294ème kilomètre, Fiorenzo Magni s’enfuit et le tricolore Adolphe Deledda saute dans sa roue. Second la veille, Deledda choisit de fournir le minimum d’efforts en refusant les relais. Tactique payante puisqu’il l’emporte facilement au sprint sur la piste du Parc des Princes comble pour acclamer Hugo Koblet qui a survolé l’épreuve.

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Koblet le bouquet1951-07-30+-+Miroir+Sprint+-+268+-+12

Challenge par équipes

« Princes de la route bronzés par l’aventure, que saluent, admiratifs, tous ceux qui, depuis la « Chanson de Roland » et les romans de la « Table Ronde », aiment les épopées chevaleresques et les exploits surhumains.
Et quel charmant prince que le vainqueur de cette année ! Blond comme son maillot, beau comme Jason ramenant la Toison d’Or, courtois comme Renaud saluant Armide (héros d’une tragédie en alexandrins de Jean Cocteau, ndlr),, ayant rejeté son armure, ce bagage de pneumatiques qui ligotaient ses épaules, et le torse ceint désormais d’une simple écharpe de soie frissonnante et légère. »
Gaston Bénac met l’accent sur l’esprit offensif du champion suisse qui a défendu son maillot en attaquant et en s’envolant.
« Le trait essentiel du Tour qui vient de se terminer aura été la victoire écrasante d’un homme isolé, ou presque, faisant à peu près ce qu’il voulait, répondant à toutes les attaques, s’employant lorsque tel était son vouloir. Le mot « dominateur » n’est pas trop fort pour exprimer le sentiment qu’on éprouvait en voyant ce grand garçon jongler littéralement avec ses adversaires, leur imposer sa loi.
Je crois bien n’avoir jamais vu s’étaler, tout au long des précédents Tours de France (tout au moins dès que la véritable action fut engagée) une telle supériorité, et, cela sur tous les terrains. Hugo Koblet aura donc prouvé que le Tour de France peut être gagné sans le concours d’une équipe, par le seul épanouissement de qualités individuelles exceptionnelles. Il devait être encerclé, harcelé, taillé en pièces par l’esprit d’équipe des tricolores. Or, c’est lui qui lâcha ses attaques et qui, sans changer le rythme de son action, s’envola quand il voulut. Il s’évada lorsque les circonstances l’imposèrent, comme le fait l’écureuil, chassé par une meute, sautant de branche en branche et disparaissant dans les sommets.
Et, aujourd’hui, alors que le bruit des acclamations s’est apaisé, la question suivante se pose : qu’eût-il fallu pour battre Hugo Koblet dans le Tour de France qui vient de se terminer ?
Tout d’abord un Fausto Coppi aussi fort qu’il y a deux ans. Car, le Coppi, atteint moralement au départ, malade par la suite, que nous vîmes cette année, n’était plus le grand Coppi. Ensuite, un Bobet aussi fort qu’il l’était au départ du Tour, sans son indisposition. Également, un Geminiani plus sage, dispensant moins ses efforts, un Lucien Lazaridès plus chanceux dans les Alpes, enfin un Bartali plus jeune et un Kubler venant au Tour en aussi grande forme que l’an dernier.
Mais ils n’étaient pas là, ou, plutôt, à l’heure H lorsqu’il s’agissait de conclure par quelques coups de pédale victorieux. Pour aucun des Grands, l’attentisme du premier tiers de la course n’a payé.
Si Koblet laisse ses rivaux loin derrière lui, il faut reconnaître que notre bouillant Geminiani a l’âme d’un futur vainqueur. Il gravit, un à un, les échelons et peut-être 1952 sera pour lui l’année faste. Car on n’a pas toujours, pour vous barrer la route, un sujet exceptionnel, un véritable phénomène du cyclisme, devant soi.
Lucien Lazaridès a fait un magnifique apprentissage du métier de « presque » leader. Barbotin sera un des favoris du prochain Tour, et le petit Bauvin a marqué sa place, une place de choix, dans la future équipe de France qui devra être sérieusement rajeunie… »

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René de Latour, pour brosser le portrait du vainqueur du Tour, choisit l’angle du « champion gentleman » :
« Tout d’abord, lorsqu’on le voit, on songe immédiatement à un jeune lord anglais, frais émoulu d’Eton. Avec le haut de forme classique et la jaquette traditionnelle, la gentry britannique le reconnaîtrait à coup sûr pour un des siens.
Et comme par ailleurs, il parle un anglais presque impeccable … Mais il est suisse et en est fier, comme il est fier de sa belle ville de Zurich propre comme un sou neuf et pimpante comme une jeune mariée.
Quel magnifique hasard a fait de ce garçon, assurément né pour pédaler, un coureur cycliste à la classe folle et à l’élégance indiscutable…
… Une élégance innée l’enveloppe des pieds à la tête. Le maillot jaune le moule comme s’il avait été fait à sa stricte mesure. Il tient à cette netteté de ligne au point de perdre en pleine échappée (nous l’avons vu sur la route d’Agen) de précieuses secondes à tirer tous les cinq cents mètres sur son cuissard de soie qui faisait un pli peu seyant et qui eût sans doute été visible sur les gros plans dont les photographes le mitraillaient pendant sa fugue.
Yeux fermés, on peut le suivre à la trace sur la route tant il sent bon l’eau de Cologne de qualité. Et s’il devait se débarrasser de quoi que ce soit pour s’alléger avant un sprint ou pour grimper un col, ce serait n’importe quoi mais surtout pas son peigne, ni la petite éponge de caoutchouc qui lui sert à se faire une beauté entre la ligne d’arrivée et le moment où les photographes s’emparent de lui.
Pourtant il n’est pas cabot, ni pédant, ni prétentieux… Il est seulement charmant, discret, bien élevé. Et s’il tient à soigner son aspect, c’est parce qu’il pense bien servir le cyclisme en donnant à la foule l’image d’un garçon correct et jamais dépenaillé. Il sourit volontiers aux femmes et son autographe qu’il ne refuse jamais, s’accompagne bien souvent d’un bref compliment.
Lorsqu’il pédale, les compétences essaient en vain de trouver dans son style la faille, le minuscule défaut qui permettrait de dire : « Il est comme ceci ou comme cela, oui mais… » Pour Koblet, il n’y a pas de mais.
Lorsqu’il roule au train au sein d’un peloton, il est toujours placé là où il faut pour parer à l’attaque de l’adversaire. Son harmonie attire l’œil. Il est là comme un échantillon presque unique de la perfection du style.
Monte-t-il une côte qui fait se courber les dos et tirer les langues ? Il suit sans un déhanchement, le buste droit, les avant-bras reposés et non crispés pour une traction venant au secours des reins trop faibles. On jurerait qu’il accompagne ses pédales plutôt qu’il ne les pousse.
Enfin, dans l’effort solitaire du « contre la montre », le suiveur ne se lasse pas du spectacle qu’il offre tandis qu’il fonce, ne quittant la route du regard, droit devant lui, que pour jeter un bref coup d’œil sur son chrono au passage des bornes kilométriques. Inutile de lui dire à combien il roule : il le sait.
Chez lui, dans son pays où le cyclisme est roi, il a déjà presque fait passer au second plan la popularité de Ferdi Kubler, l’homme qui se déchaîne le plus à vélo. Lorsqu’on lui parle de ce dernier, il n’a jamais un mot pour le diminuer : « C’est un beau champion. J’aimerais avoir autant d’énergie dans mon corps tout entier qu’il en a dans son petit doigt ».
Mais à quoi servirait l’énergie à Hugo Koblet, sinon à le rendre laid. Et comme il ne veut pédaler qu’en beauté !... »
Au lendemain du Tour de France 1951, Hugo se rendit aux usines « La Perle » à Saint-Maur-des-Fossés -les cycles qui l’équipent-, en rendant hommage à ceux qui ont participé dans l’ombre mais de manière efficace à sa grande victoire. Il y vint en compagnie du patron des Cycles, Maurice Guyot, depuis longtemps conquis par la gentillesse, la correction, la classe de l’homme, de son champion qui, dans les moindres détails, sait servir sa marque. Ainsi, interviewé après un Critérium des As, ne l’entendit-on pas affirmer : « Je dois aussi remercier ma belle bicyclette La Perle.

Publicité La Perle

Koblet se conduit en véritable ambassadeur de sa marque. Durant les tournées d’après Tour de France, il repérait dans les villes et villages les panneaux publicitaires « La Perle » et entrait dans le magasin de cycles, serrait la main du marchand de vélos, signait les photos qu’on lui réclamait et repartait heureux. Heureux d’avoir si bien servi sa marque. Un comportement à l’opposé de celui du « miraculé Wim Van Est et sa Pontiac, la marque de sa montre.
En cette saison 1951, Koblet gagna encore magistralement le Critérium des As et le Grand Prix des Nations, 140 kilomètres contre la montre, laissant Fausto Coppi à 1 minute et 42 secondes. Il fut aussi un remarquable pistard vainqueur de nombreux 6 Jours et américaines avec son compatriote Armin Von Büren.

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J’ai vu, de mes yeux vu, courir le bel Hugo. Deux fois ! C’était en 1954 ! D’abord, le dimanche 11 juillet, à l’occasion d’une demi-étape du Tour de France disputée contre la montre par équipes sur deux tours du circuit de Rouen-les-Essarts, en lever de rideau du Grand Prix automobile remporté par Maurice Trintignant, l’oncle de Jean-Louis. Avec ses coéquipiers de l’équipe de Suisse, tous vêtus de l’éclatant maillot rouge à croix blanche (qu’ils étaient beaux les maillots de cette époque !), ils remportèrent l’étape et accomplirent un tour d’honneur du circuit dans une 203 blanche Peugeot.

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L’autre fois, c’était en septembre autour de l’hippodrome de Longchamp, au bras de mon père « venu, gai et content, voir et complimenter tous les As du vélo … parmi lesquels apparaissait mon idole Jacques Anquetil.
Haut comme trois pommes normandes, j’étais ébloui par Hugo par tout ce que je lisais sur lui, sans parfois bien comprendre, et que j’ai essayé de restituer ici dans mon âge de maturité. Conquis par la pureté de leur style, je n’en avais que pour les deux coureurs des cycles La Perle. Quel beau nom pour une bicyclette !
Jean Bobet, le frère de Louison, écrivit dans Les Cahiers de L’Équipe en 1961 : « Et puis Koblet vint… Alors, tout ce que le cyclisme comptait de plus solide, de plus efficace, de plus stylé dans les années 1950-51, apparut fragile, petit et gauche.
Il était si beau le bel Hugo. Il avait tout pour lui : l’élégance du prénom, l’élégance du geste, l’élégance de la parole. On a tout dit du pédaleur de charme, de ce coureur qui se souciait de son coup de peigne dans les difficultés et qui régnait sur les basses-cours des pelotons en gardant les mains aux cocottes. On a moins parlé de l’homme, sinon pour dire qu’il faisait tourner la tête aux femmes.
Et pourtant quel homme était Hugo Koblet ! Grand seigneur, il était le champion du fair-play
Hugo croula sous les dithyrambes, n’en jetez plus ! Trop peut-être ?
En 1956, Yvan Audouard, homme de lettres et conteur au délicieux accent provençal, écrivit un article satirique sur les journalistes du Tour de France, intitulé Le Tour change le goût du café :
« Pendant le Tour de France, le café-crème se boit salé. C’est René Buffet qui l’a écrit naguère :
« Margot ne va plus pleurer au mélodrame, mais sanglote chaque matin dans son café-crème en lisant la prose de Monsieur Goddet. »
Quelques favorisés le suivent, certains le regardent passer, mais la majorité se contente de le lire. Le Tour de France est avant tout un exercice de style et c’est à ce titre qu’il m’enchante.
Depuis que Monsieur Goddet a écrit : « Le peloton roule comme une larme au pli amer de l’estuaire de la Loire », on ne peut plus douter que le Tour de France ne prenne sa pleine signification qu’une fois imprimé. Rien ne ressemble autant à un kilomètre qu’un autre kilomètre quand il n’a pas son contenant de poésie et de café du commerce.
Deux écoles s’affrontent tout au long de son parcours : les poètes épiques et les petits farceurs.
Le genre épique a été créé en même temps que le Tour par Henri Desgrange, mais sa façon d’écrire n’est pas morte avec lui. Gaston Bénac et Jacques Goddet demeurent ses fils spirituels et appellent le Tour tantôt « un drame cornélien », tantôt « une tragédie eschylienne ».
Un journaliste qui n’avait pas la tête épique télégraphiait à son journal au soir d’une étape particulièrement morne : « Rien à signaler. »
Puis, la conscience professionnelle en repos, cet honnête garçon partit dîner. IL ne fut pas mis à la porte mais de justesse, car c’est précisément lorsqu’il ne se passe rien que les suiveurs se doivent de pousser le grand braquet des métaphores.
En 1951, Hugo Koblet gagna un Tour de France remarquablement insipide, mais que ses historiographes parvinrent à maintenir quasiment jusqu’au bout sur le plan de l’épopée. Les chroniqueurs se « sortirent les tripes » et Pierre About écrivit alors une phrase qui mérite de demeurer dans toutes les mémoires : « Il n’y a pas d’urée dans la sueur des dieux … »
Il s’agissait évidemment du grand Hugo, mais il n’est pas jusqu’au modeste Séraphin Biagioni, domestique de Fausto Coppi et leader inattendu de l’équipe italienne pendant quelques étapes qui n’ait eu sa part d’épopée. « Il pédale mieux depuis qu’il a brisé ses chaînes », écrivait Gaston Bénac, et René Dunan soulignait : « Qu’il avait changé son gilet de porteur d’eau pour le rôle de chien de berger. »
Parfois, sur un seul homme s’abattait un essaim compact de métaphores aventureuses. Un des plus gâtés fut le brave Jean-Marie Goasmat, homme d egrand âge et grand mérite, mais de fragile apparence musculaire. On l’appela d’abord « le farfadet », puis les années venant, il fut le « menhir qui pédale ». Le coup de grâce fut porté par Jean Quitard qui le nomma « le kroumir breton ».
Le Tour de France va vite et il ne faut pas s’étonner si les métaphores évoluent au fil des kilomètres. En moins de cinquante bornes, Hugo Koblet, le pédaleur de charme, fut comparé à une des Trois Grâces, à une nymphe, à un demi-dieu et subitement, aux approches de l’arrivée, il devint un aigle serré de près par une bande de chacals…(et même une mouette planant sur la mer démontée du Tour 1951, ndlr)

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Auguste Vermot, l’auteur de l’almanach, est de tous les comptes rendus. Il y prend une place de plus en plus envahissante. Le calembour, désormais, tempère l’épopée, et dans les étapes où il ne se passe rien, il meuble les temps morts.
Monsieur Goddet compte autant sur lui que sur le nouveau règlement pour renouveler l’atmosphère du Tour. Il paye lui-même de sa personne et c’est lui qui à dit d’Ockers qu’il était « du bois dont on fait les Flahutes. »
On lui doit aussi un à peu près de belle facture qui sauva une étape de l’ennui : « Tout est perdu for lini. »…
Les princes du calembour, Alexandre Breffort et Antoine Blondin, sont venus depuis quelque temps apporter un sang neuf à ce genre toujours vivace. Avec eux, on a découvert « qu’il n’était Peyresourde que celui qui ne veut pas entendre… »
J’ai bonne mine, moi qui, à travers trois billets, vous ai relaté un Tour de France d’anthologie.
Pierre Chany, le Michelet du cyclisme, l’homme aux 50 Tours de France, tempéra aussi les louanges concernant l’inoubliable échappée entre Brive et Agen :
« J’ai affirmé qu’il y eut exagération et que les choses ne se sont pas déroulées comme on se plait à l’écrire aujourd’hui. Que Koblet ait réussi un exploit ce jour-là, je ne le conteste pas, c’était une échappée formidable. Mais qu’on ne me dise point, pour parfaire la légende, que tout le monde, derrière, était « au plancher » … En vérité, les Italiens n’ont pas roulé tout de suite. Voyant que les Italiens ne roulaient pas, Bobet en a gardé sous la pédale. Gem non plus n’a pas réagi sur le champ. Dites ! vous pensez vraiment que Koblet aurait pu tenir pendant cent-trente-cinq kilomètres si Coppi, Bartali, Magni, Bobet, Geminiani, Robic, Van Est, Brankart et Ockers s’étaient relayés derrière lui … Non, impossible !
Ce qui est exact, en revanche, c’est que le final, étalé sur deux heures, fut grandiose. Coppi, Bartali, Bobet et tous ceux que je viens de citer, de plus en plus excités par l’enjeu, se relayaient de plus en plus vite. Au même moment, mais deux minutes devant eux, Koblet avançait comme un métronome. Il ne perdait rien, il avançait ! J’étais en moto, j’allais d’un groupe à l’autre. Quelle bagarre ! Et quel athlète, il faisait ! … »
Styliste d’exception, Hugo Koblet mérite bien d’entrer au panthéon du cyclisme même si ca carrière, contrariée par de graves soucis de santé, fut éphémère. Sa mort prématurée, en 1964, dans un accident de voiture aux causes pas vraiment élucidées, participe à sa légende digne d’un James Dean.

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Le Tour de France 1951 est terminé, mais il en est un qui est décidé à casser la baraque dans les critériums d’après tour. C’est la lanterne rouge Abdel Kader Zaaf qui a fini à 4 heures 58 minutes et 18 secondes de Koblet :

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« Ils m’ont fait des misères… Ne croyez pas que cela va en rester là. J’ai cassé la baraque sur le Tour de France, mais ce n’est pas fini, je ferai des massacres sur tous les vélodromes. Bobet m’a dit l’autre jour : « Maintenant, mon petit Zaaf, nous sommes sur piste, le Tour de France est fini. Il faut être sage et ne pas attaquer à tort et à travers. »
— Tu vas voir si je ne vais pas attaquer, ai-je répondu à Bobet, pour moi, le Tour de France continue et puisque vous m’avez fait des misères, lorsque j’étais seul contre vous tous, eh bien maintenant venez-y. Je vous prendrai si je peux, un tour… deux tours… quatre tours Je veux faire un massacre tous les jours — comme à Montluçon, comme à Lyon…
Voilà ce que je lui al dit, moi, à Bobet, et il ne me fait pas peur.
D’ailleurs, il est fatigué. Moi je crois qu’il ferait mieux de se reposer. Tous les coureurs sont fatigués. Ils ont « décollé » avec ce Tour de France, mais moi, j’ai récupéré en 3 jours. J’avais a peine maigri d’une livre en 3 semaines, et maintenant je suis frais comme une tomate. Alors, je ne me laisserai pas intimider par leurs menaces. J’ai un vélo, c’est pour faire le coureur, et non pas pour jouer au facteur. Tous ces gens-là, qui sont profession¬nels, ils font des courses, mais quand ils sont sur la route, ils prennent le petit train tranquille, et on croirait qu’ils vont porter des lettres dans les fermes.
S’ils se contentaient de faire les facteurs et de laisser ceux qui veulent courir… faire les coureurs… mais non ! »

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Pour décrire ces étapes de ce Tour de France 1951, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans le numéro spécial d’après Tour de France du Miroir des Sports, avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans Miroir du Cyclisme n°52 de décembre 1964, dans « Hugo Koblet le pédaleur de charme » de Jean-Paul Ollivier (éditions Glénat), dans La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), dans Arriva Coppi de Pierre Chany (La Table Ronde), dans Entretiens de Christophe Penot avec Pierre Chany, l’homme aux 50 Tours de France (Christel)
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.

Publié dans:Cyclisme |on 2 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1951 (2)

Pour retrouver les 8 premières étapes, cliquer ici : http://encreviolette.unblog.fr/2021/06/12/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-1/

Pour la première fois de son histoire, le Tour de France va découvrir l’Auvergne et son relief accidenté propice à quelques manœuvres d’envergure.

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Un qui piaffait d’impatience depuis quelques étapes, c’était le Tricolore Raphaël Geminiani qui n’avait pas caché ses intentions belliqueuses et son vif désir d’arriver à Clermont-Ferrand, sa ville natale, en vainqueur.
« Il n’était pas un coureur qui ne soit au courant de l’opération « Gem ». Que celle-ci ait réussi dans ces conditions alors que les réactions du gros du peloton ne furent pas à négliger ne manquera donc pas de surprendre. Cela est uniquement dû, pensons-nous, à la parfaite connaissance qu’avait Geminiani des routes de la région qu’il emprunte quotidiennement ou presque à l’entraînement. Un grand coup de chapeau à Raphaël …
Signalons toutefois objectivement que Geminiani a bénéficié de nombreuses circonstances favorables.
Robic et Koblet qui s’étaient lancés à sa poursuite auraient certainement conclu celle-ci victorieusement sans les crevaisons dont ils furent victimes. Bobet très à l’ouvrage toute la journée et souffrant encore des suites de son coup de froid, l’opération collective projetée par l’équipe tricolore se trouva contrariée. Enfin, il n’est pas interdit de penser que les Italiens, Bartali et Coppi en tête, se gardèrent bien de se lancer à corps perdu à la poursuite de « Gem » car eux aussi devaient songer à ménager l’un des leurs qui n’était autre que Magni au moins aussi mal en point que notre Bobet.
Enfin terminons-en avec cette étape en constatant que l’on avait beaucoup exagéré ses réelles difficultés. Ce n’était pas de la haute montagne, de loin s’en faut. Les cols de la Moreno et du Ceyssat ne sont pas autre chose que de très longues côtes … » (Pierre Chany)

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C’est tout de même dans le col de la Moreno que Geminiani a construit son succès en lâchant irrésistiblement José Mirando, l’Italien bientôt naturalisé français. En dépit d’une chute dans la descente, il l’emporte sur ses terres, en solitaire, au vélodrome Philippe Marcombes aujourd’hui disparu.
Raphaël, lui, est toujours vivant et, à l’heure où paraîtront ces lignes, il viendra de souffler ses 96 bougies dans la maison de retraite de Pérignat-sur-Allier.
J’ai toujours eu de la sympathie pour ce champion à l’esprit très combatif qui présente la particularité d’avoir porté les maillots distinctifs des trois grands Tours : le jaune du Tour de France, le rose du Giro et l’amarillo de la Vuelta et d’avoir, dans la même année, terminé dans les dix premiers de ces trois épreuves. En tant que directeur sportif, homme de défis, il apporta du panache voire de la folie à plusieurs exploits de Jacques Anquetil, notamment l’extraordinaire doublé Critérium du Dauphiné et Bordeaux-Paris.
Roger Lévêque détient toujours la toison d’or.

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Samedi 14 juillet, l’étape Clermont-Ferrand-Brive explore encore en partie les monts d’Auvergne. Les difficultés sont concentrées en début de parcours. Après Chambon, les coureurs abordent l’ascension du col de Dyane que vous connaissez peut-être mieux sous le nom de col de la Croix-Morand depuis que le chanteur Jean-Louis Murat en fit son premier grand succès. Il surprit son public en mêlant dans la version studio des sons de la campagne arverne. Ronchon comme ça lui arrive, lors d’un récital auquel j’assistai, « trouvant la pente trop raide », il décida de descendre le col en déclinant tous les couplets à l’envers !

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Enfant du pays, Murat ne put voir passer les coureurs, et pour cause, il était dans le ventre de sa maman. Par contre, le « brenoï » était présent, à proximité de la ferme de ses grands-parents, lors du passage du Tour de France 1959. Gamin, parce que le premier coureur qu’il aperçut s’appelait (Gérard) Saint, il en déduisit qu’il y avait du sacré dans le vélo. Passionné de cyclisme, il écrivit, il y a quelques années, Le champion espagnol*, une ode inspirée de l’Aigle de Tolède Federico Bahamontès qui remporta justement cette édition de la grande boucle 1959.

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En ce jour de fête nationale 1951, le champion espagnol, c’est Bernardo Ruiz qui passe au sommet du col de Dyane avec 30 secondes d’avance sur Langarica, Bayens, Serra et Bernard Gauthier, 1 minute et 27 secondes sur Verschueren et 2 minutes sur le peloton emmené par Geminiani et Koblet..
Après La Bourboule, Ruiz effectue encore seul la montée vers La Roche-Vendeix. Dans ma Légende des Cycles, j’ai envie d’imaginer que, dans le nombreux public au bord de la route, se sont glissées quelques figures pittoresques du petit peuple « muratien » : le voleur de rhubarbe, la fille du fossoyeur, le berger de Chamablanc, Jeanne la rousse …!
À Bort-les-Orgues, au pied du Puy-de-Bort, on trouve un quatuor en tête composé de Ruiz, Gauthier, Verschueren et Baeyens, le peloton tiré par Bartali, Bobet, Koblet pointe à plus de 6 minutes.
À la sortie d’Égletons, Ruiz attaque et résiste jusqu’à l’arrivée apportant au cyclisme espagnol perturbé par la guerre civile, le premier succès d’étape depuis celui de Julian Berrendero à Pau lors du Tour 1937.

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« Le chronométreur Adam (a-t-il des soucis avec son Ève ?) se trouva de nouveau en délicatesse avec ses aiguilles. Échappés depuis la côte de Tulle, derrière Bernardo Ruiz, Serafino Biagioni et Gilbert Bauvin terminaient ensemble. Adam annonça que Bauvin s’emparait du maillot jaune, mais Pierre Cloarec, directeur technique de Roger Lévêque, intervint avec assurance, clamant que son coureur conservait le paletot. Une rapide vérification de la feuille de chronométrage lui donna raison.

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Un journaliste proposa alors que l’on posât au flanc des voitures suiveuses des affiches ainsi libellées : « Ne poussez pas les coureurs … Ne faussez pas la course, le chronométreur s’en charge ! »
Après la seconde erreur de M. Adam, Hugo Koblet éprouva le besoin de se manifester, pour se soustraire aux risques d’une troisième méprise, peut-être, mais plus sûrement pour éprouver l’adversaire avant que la course ne d’engageât dans les Pyrénées …
Ce fut l’extraordinaire « Exploit de Brive-Agen » qui figure dans tous les ouvrages et manuels consacrés au Tour depuis cette date. » Une étape qui sentait bon le rugby des poules de huit!

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Au départ de Brive, « en attraction, on voit apparaître dans une voiture américaine du plus beau rose bonbon, le grand boxeur noir américain Ray Sugar Robinson flanqué d’une suite de neuf personnes. Le maire de la ville, M. Henri Chapelle, a bien fait les choses. Pour inaugurer le square Marcel Cerdan, il a fait appel au plus grand des pugilistes mondiaux qui arrive de Londres, où il vient d’ailleurs de perdre son titre de champion du monde face à Randolph Turpin. Qu’importe ! Le seigneurial Robinson est là, un sparadrap sur l’œil, et se mesurera le soir-même, en match-exhibition, à René Cerdan, neveu de Marcel. Lorsque Robinson apparaît aux côtés de Koblet, le délire s’empare de la foule … »
Pour le grand bonheur des photographes, Hugo semble, métaphoriquement, prêt à en découdre.

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« Les spécialistes chevronnés du cyclisme, quand ils sont interrogés sur ce qu’est le plus grand exploit jamais réalisé sur le Tour de France, se partagent généralement entre le raid solitaire d’Eddy Merckx entre Luchon et Mourenx en 1969 et celui d’Hugo Koblet entre Brive et Agen en 1951. La majorité penche sans doute en faveur du champion suisse.
Il est vrai que ce qui fait le prix de cet exploit, c’est la personnalité de ceux qui se sont déchaînés durant 70 kilomètres pour lui faire entendre raison. « Dis-moi qui sont tes ennemis, je te dirai qui tu es » affirme l’adage. Ses poursuivants, ce jour-là, appartiennent au gratin d’une époque qui peut se targuer d’avoir fait éclore, en un fastueux bouquet arc-en-ciel, quelques-uns des plus grands champions cyclistes de tous les temps. Imaginez l’équipe d’Italie avec Fausto Coppi, Gino Bartali et même Fiorenzo Magni (malgré une fracture au coude) ; l’équipe de France de Louison Bobet, Raphaël Geminiani, Pierre Barbotin, Lucien Teisseire ; des individualités comme le Belge Stan Ockers, les Néerlandais Wout Wagtmans et Wim Van Est, le Français Jean Robic unis pour éviter une incroyable blessure d’amour-propre, se relayant sans le moindre temps mort et constatant avec rage et humiliation que le métronome suisse ne lâche rien. Et mieux qu’à certains moments, il leur reprend du terrain. »…
… « À l’arrivée, son avance était de 2 minutes 25 secondes auxquelles s’ajoutait la minute de bonification. Il déclencha immédiatement son chronomètre afin de vérifier lui-même l’importance de l’écart, se donna un coup de peigne et attendit calmement.

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Quand il descendit de machine, Raphaël Geminiani, le cheveu rebelle et l’œil calamiteux, déclara dans un souffle : « C’est pas possible, un coureur pareil ! S’il existait deux Koblet, je changerais de métier immédiatement !…
… Une heure plus tard, il (Koblet) écoutait des disques à l’hôtel et plaisantait avec son ami Marcel Huber. Au même moment, le chansonnier Jacques Grello, rédigeant son article pour le Parisien Libéré, lui trouvait un surnom qui ne le quitterait plus : le « pédaleur de charme », une expression qui correspondait exactement à la réalité. »

Une Equipe

Le directeur du Tour Jacques Goddet titra son long éditorial dans le quotidien L’Équipe, « Le beau cadeau de Koblet au Tour » ! En voici un extrait :
« Accordons la vedette de ce mémorable dimanche, après le sublime Hugo Koblet tout de même, à notre vraiment distingué collaborateur Grello lequel a doté le champion suisse du surnom parfait : « le pédaleur de charme ».
On ne peut mieux décrire tout ce que contient dans son style, comme surtout dans sa manière, dans son comportement, cet athlète radieux. Jamais il ne s’est dégagé d’un chevalier à vélo un tel rayonnement.
Merci Koblet du beau cadeau que vous venez de faire au Tour. Vous avez brisé les chaînes du peloton, vous vous êtes moqué des préjugés établis – prudence ! économie !- vous vous êtes libéré et du conformisme des vedettes et du cénacle où celles-ci se tiennent enfermées. C’est dans l’esprit qui a inspiré l’exploit comme dans l’inoubliable pureté de sa réalisation, le don le plus généreux que l’on n’ait jamais déposé sur l’autel du Tour. Quoiqu’il arrive, et surtout si vous devez porter plus tard le fardeau de votre effort, chaque jour jusqu’au 29 juillet, le public français à qui vous venez d’offrir ce festival magnificent, vous en dira sa gratitude…
Avec le bel Hugo, pas question de crier à l’héroïsme. Son effort ne traduit ni peine, ni douleur. C’est tout juste si, dans les 30 derniers kilomètres, le visage constamment débarbouillé, ruisselant de sueur, se marqua très légèrement. On criait à la folie, par raisonnement et la route était absorbée dans un mouvement si simple, tellement il était pur, que la vision du pédaleur de charme convainquait à elle seule.
Enthousiasmante vision ! Élancé mais solide, la taille marquée, la tête dégagée, les jambes, des cuisses aux chevilles, très rapprochées, faisant corps avec le cadre du vélo, les mains jointes à plat auprès de la potence en grimpant, curieusement retournées sur les cocottes de frein ou osées bas sur les poignées en roulant au train. Totale décontraction ! Une merveille imperceptiblement altérée par une « coquetterie » dans le coude gauche, un peu dévié, après lequel les lunettes accrochées rappelaient les habitudes du skieur ».

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Pierre Chany était tout aussi lyrique dans sa fabuleuse histoire du Tour de France : « Le champion suisse était d’une suprême élégance, cela a été dit souvent. Il portait dans une poche de son maillot une éponge imbibée d’eau, un petit vaporisateur plein d’eau de Cologne et un peigne dont il se servait immédiatement l’arrivée franchie ! Parfois, il fixait ses lunettes de course à son avant-bras gauche, selon la mode des skieurs de l’époque. Son allure générale, souple et féline, dégageait une impression d’extrême facilité et seul, depuis lors, Jacques Anquetil (j’en rougis de plaisir et de fierté encore aujourd’hui !) s’est approché de cette perfection dans le style. « Le poète n’aurait pas haï le mouvement qui déplace les lignes, s’il avait connu Hugo Koblet » écrivait Pierre Bourrillon. »

Koblet entre Brive et Agen

Toutefois, les plus belles épopées du Tour se sont souvent jouées aussi dans la coulisse, dans le secret du peloton ou celui d’une chambre d’hôtel. Ainsi, faut-il compléter ces dithyrambes en évoquant le « fondement », au sens littéral du mot, qui transforma une banale étape de transition en chevauchée de légende.
La veille au soir, dans sa chambre d’hôtel dont furent écartés tous les curieux, Hugo souffrit d’une crise d’hémorroïdes. Pour préserver le secret de cette affection, un médecin de Brive fut mandé nuitamment. Il préconisa une incision immédiate, synonyme d’abandon ce que le champion suisse refusa d’envisager, ne serait-ce qu’un seul instant. On fit donc quérir un autre mandarin local qui suggéra un traitement associant l’aspirine, puissant anti-inflammatoire, et une pommade à base de cocaïne.
« La cocaïne sous cette forme dispose d’un effet anesthésique très puissant dont la durée d’action est, cependant, de durée limitée. Mais elle a d’autres vertus. Le pistard André Pousse, devenu célèbre comme comédien spécialisé dans les seconds rôles que lui offrait son ami Michel Audiard, a un jour expliqué à Roger Bastide, éminent journaliste sportif qui partageait souvent les virées nocturnes d’Antoine Blondin, quel usage il faisait d’une telle embrocation : « J’enduisais le fond intérieur de mon cuissard et la pommade pénétrait sous la peau. Après cela, je me sentais tout joyeux. » »**
De là venait (peut-être !) un petit peu de l’euphorie du champion suisse … Mais comme écrivait merveilleusement Blondin, « on ne peut pas être premier dans un état second » ! Ou encore, comme pestait Jean-Louis Murat : « Empêchez Balzac de boire 70 cafés par jour, et vous n’auriez jamais eu le Père Goriot » !
Le maillot jaune Roger Lévêque terminant avec le peloton des favoris conserve donc, un jour de plus, la tunique bouton d’or.

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Lundi 16 juillet, la 12éme étape, 185 kilomètres entre Agen et Dax, offre un terrain accidenté entre collines et vallées de l’Agenais et de l’Armagnac. Mais l’on sait bien que les organisateurs proposent et les coureurs disposent, et après le coup du bel Hugo de la veille, rares parmi les 92 partants sont ceux qui ont des projets d’offensive.
Jacques Goddet, avec ses deux casquettes de codirecteur du Tour de France et patron du quotidien L’Équipe, voudrait de l’épique à chaque étape et, après avoir manié le dithyrambe pour le champion suisse, fustige cette fois l’apathie des favoris en écrivant en tête de son éditorial : « La révolte contre les rois fainéants est un devoir. »
Une dizaine de courageux vont sortir de leur torpeur malgré l’écrasante chaleur : d’abord un quatuor composé du Parisien Louis Caput, du Francilien Jacques Marinelli du Berrichon Georges Meunier, et de Hans Sommer équipier de Koblet, bientôt rejoint par le Tricolore Muller et André Labeylie de l’équipe d’Ile-de-France-Nord-Est, puis renforcé encore vers Condom par les Néerlandais Wim Van Est et Gerrit Voorting, le Belge Marcel De Mulder et l’excellent rouleur breton Job Morvan.
À Vic-Fezensac, les échappés possèdent 4 minutes et 15 secondes puis 12 minutes à Aire-sur-l’Adour. Le peloton continuant à musarder, on commence à compulser le classement général car le mieux classé Wim Van Est possède 14 minutes et 46 secondes de retard sur le maillot jaune.

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Sur la piste en cendrée de Dax, Van Est s’impose au sprint devant le favori Louis Caput avec plus de 18 minutes d’avance sur le peloton amorphe, et dépossède Roger Lévêque de son maillot jaune. Vainqueur, l’année précédente, et second en 1951 de Bordeaux-Paris, « la course qui tue », Wim Van Est est le premier coureur néerlandais de l’histoire du Tour à conquérir la toison d’or.

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Les observateurs se demandent déjà s’il pourra la conserver alors que se profile dès le lendemain l’ascension du col d’Aubisque. Le coureur du plat pays confie qu’il a déjà monté des cols … mais en voiture !
Roger Lévêque, dépossédé de son bien, n’a pas perdu son temps et dit avoir ramassé 750 000 francs grâce à sa victoire d’étape à Paris et sa rente journalière des laines Sofil sponsor du maillot jaune.
La première étape pyrénéenne entre Dax et Tarbes, bien que ne comportant qu’un seul col, l’Aubisque avec son marche-pied, le Soulor, est chargée en événements divers qui vont encore bouleverser le classement général. Cette difficulté n’intervient qu’après 137 kilomètres et 12 hommes vont s’échapper avant de l’aborder : d’abord, un trio français formé de Desbats, Brambilla et Muller, parti au km 55, qui sera rejoint au km 78 par les tricolores Geminiani et Lauredi, les « régionaux » Bauvin, Walkowiak, Deledda et Diot, le Suisse Sommer, le Belge Van Ende et l’Italien Biagioni. Ces douze coureurs possèdent à Laruns 13 minutes et 15 secondes sur le peloton.

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Dans l’Aubisque, 5 coureurs se détachent : Biagioni, Van Ende, Bauvin, Lauredi et Geminiani qui franchit en tête le sommet empochant au passage 40 secondes de bonification, et s’installant à la première place du Grand Prix de la Montagne parrainé fort à propos par la marque d’apéritif Saint-Raphaël-Quinquina.
Van Ende lâche dans la descente. Au sprint à Tarbes, Raphaël Geminiani l’emporte mais après réclamation de Serafino Biagioni, il est déclassé, Nello Lauredi ayant poussé son coéquipier clermontois, geste que le règlement prohibe.

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Le groupe des favoris avec Coppi, Bartali, Magni et Koblet termine à près de 10 minutes. Louison Bobet, encore mal remis, concède 2 minutes et 37 secondes supplémentaires.
Mais, au fait, où est passé le leader Wim Van Est ? De Lourdes à Tarbes, personne n’a vu le maillot jaune ! Maurice Vidal nous raconte la tragique histoire de ce pauvre Van Est, encore qu’elle se terminera pour lui à moindre mal :
« C’est que Wim est un garçon très sympathique et vraiment digne d’intérêt. C’est l’un des ouvriers de la bicyclette qui courent pour faire vivre leur famille et peinent dur dans l’espoir d’améliorer une situation que la vie leur a faite modeste.
On se souvient de sa joie lors de sa victoire de l’an dernier dans Bordeaux-Paris. Toutes ses pensées allaient à sa famille. Lui, coureur inconnu la veille, fut donc reçu dans ce petit pays de Hollande, comme un héros. La municipalité lui offrit une maison. Cette année, la malchance semblait le marquer. Dans Bordeaux-Paris, il franchissait la ligne d’arrivée du Parc des Princes, persuadé qu’il était le premier. Son désespoir fut immense lorsqu’on lui apprit que Bernard Gauthier le précédait. Lui seul, en effet, réalisait quelle somme de bien-être s’enfuyait avec la victoire dans le Derby.
Il avait pris le départ dans le Tour de France dans le même but ; il savait quelles souffrances il allait endurer, mais il pensait que les efforts ne font pas peur à ceux de sa race, celle de paysans pleins de santé physique et morale. Si vous aviez vu sa joie, au départ de Dax, revêtu du maillot jaune, objet de rêve de tant de coureurs.

Van Est et Koblet à Dax

Il pensait qu’il était le premier de son pays à le porter et ceci pour ses débuts dans la grande épreuve. C’était un beau coup de maître. Il n’était pas décidé à le lâcher. C’est parce qu’il avait ce dessein que, sachant Bauvin échappé et possédant une grande avance, il se lança à corps perdu dans la descente de l’Aubisque. Une première fois, il tomba pour repartir de plus belle ; il tomba encore et repartit à nouveau. Mais c’était par trop défier la montagne qui n’aime pas que l’on se moque de ses embûches.

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Dans un virage, Wim, cramponné à son vélo, à son outil de travail, partit dans les airs ; l’homme et sa machine, toujours soudés, effectuaient un bond de 15 mètres, puis tous deux s’écrasaient sur une petite plate-forme de galets avant de continuer à dévaler encore d’une trentaine de mètres. On le croyait mort, mais, lui, voulait seulement remonter. Il fallut assembler de multiples boyaux pour fabriquer une corde improvisée.
Pendant ce temps, le grand Gerrit Peters, le « caïd » de tous les vélodromes européens, l’impassible Peters hurlait au bord du gouffre : « Sortez-le ! Sortez-le de ce trou ! » Et quand il vit son pauvre Wim les membres intacts, mais le cerveau et le cœur brisés, il n’eut pas la force de repartir et abandonna sur place.
Van Est ne pleura pas sur ses blessures ; il contempla son vélo qu’on avait remonté du ravin et réalisa que tout était fini, le maillot jaune, le Tour de France, la joie à la maison…
Bien sûr, ce n’est qu’un petit drame parmi tant d’autres. Mais la douleur d’un homme est si douloureuse à voir. »

Pour voir sa chute, cliquer ici : https://www.dailymotion.com/video/x7bp5c5

Le 17 juillet 2001, cinquante ans plus tard, les organisateurs du Tour de France, avec Jean-Marie Leblanc à leur tête, rendirent hommage au champion hollandais en inaugurant, en sa présence, une plaque scellée dans la roche sur le lieu-même de l’accident.

Van Est Aubisque 2Aubisque chute Van Est

Comme je m’étais recueilli devant la stèle érigée à la mémoire de Roger Rivière dans le col du Perjuret***, à l’occasion d’une de mes pérégrinations hexagonales, je me suis arrêté quelques instants devant la plaque dédiée à Wim Van Est pour mieux comprendre l’ampleur d’une tragédie qui finalement s’acheva bien.
Au restaurant au sommet du col d’Aubisque, peut-être peut-on voir encore quelques photographies des Tours de France d’antan : sur l’une d’entre elles, Wim a apposé sa signature, probablement, à l’occasion de la cérémonie en son hommage.

Van Est Aubisque 3

L’accident se déroula quelques centaines de mètres après le sommet du col à l’entrée du cirque du Litor, cette vertigineuse descente en balcon connue pour ses tunnels non éclairés où s’abritent parfois ânes et vaches.
En surplomb du précipice, j’essayais d’imaginer la tache jonquille minuscule dans la grisaille des éboulis, comme l’avait poétiquement décrite un journaliste inspiré. Wim Van Est mérite pour la postérité le surnom de « miraculé de l’Aubisque ».
Pontiac, la célèbre marque de montre, qui sponsorisait l’équipe du Néerlandais, profita de l’accident pour établir sa campagne publicitaire avec comme vedette Win Van Est qui racontait son expérience en décalé « J’ai fait une chute de septante mètres, mon cœur s’est arrêté de battre, mais ma Pontiac marchait toujours… » !
Van Est devint la poule aux œufs d’or de la marque visitant une quarantaine de ses boutiques. Il se constitua un capital non négligeable. Il gagna par la suite encore à deux reprises la « course qui tue » Bordeaux-Paris ainsi qu’un Tour des Flandres. Il porta encore le maillot jaune lors des Tours de France 1955 et 1958. Mais en vieillissant, il devint aussi un négociant impitoyable, « vendant » quelques courses à certains compagnons d’échappée ou racontant ses glorieuses années pour 100 euros de l’heure. Sacré Batave !
L’infortune de Wim Van Est profita au valeureux lorrain Gilbert Bauvin :
« Et pourtant, intervenait Bauvin avec lequel on parlait à Tarbes, alors qu’allongé sur son lit, il regardait amoureusement son maillot jaune comme un peintre l’eût fait pour une toile, pourtant quand Geminiani et Biagioni ont foncé dans la descente de Soulor, pensez-vous sincèrement que je devais les laisser prendre du champ et perdre la première place du classement général que je savais à ma portée ? Ah ! non, par exemple ! Plutôt crever sur place que de céder !
Bauvin ne mêlait pas la grandiloquence à son aveu : il n’était pas Horace, il restait, par sa mine éveillée, son front dégarni, ses tempes dégagées, sa frimousse charmante, le Pierrot de notre Tour, un Pierrot jaune en la circonstance … » (Le Roman du Tour par Félix Lévitan)
Hugo Koblet s’inquiète un peu de concéder au classement général un retard de près de 13 minutes sur Bauvin et plus de 6 minutes sur Geminiani, deux excellents coureurs … vaillants retraités aujourd’hui car le valeureux Lorrain accuse le mois prochain 94 printemps !
Mercredi 18 juillet, seconde étape pyrénéenne, sous un soleil de plomb, les 88 rescapés quittent Tarbes pour rejoindre Luchon avec l’ascension de la trilogie des « juges de paix chers au dessinateur Pellos, Tourmalet, Aspin et Peyresourde.

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Pour Gaston Bénac, dans le Miroir des Sports, on y voit plus clair :
« La haute montagne a parlé et on commence enfin à y voir clair dans ce Tour 1951. Il aura fallu 15 jours et 14 étapes pour voir enfin à la tête du classement général un des cinq grands, un des favoris de la grande épreuve. Ce qui démontre bien qu’avec plusieurs vedettes au départ, les étapes de plaine ou de faible montée ne peuvent que fausser les idées des sportifs ou les faire languir en permettant aux coureurs de moindre importance de tenir la rampe au premier plan, pendant quelques jours, et il est assez curieux de constater que les trois étapes les plus sportives avant les Alpes, celle de La Guerche à Angers contre la montre, l’échappée solitaire de Souillac à Agen et l’escalade des trois cols pyrénéens sont revenues au même homme, à Hugo Koblet.
Jamais ce maillot jaune ne fut aussi bien porté et jamais tâche d’adversaire du leader n’a été aussi malaisée. Pour avoir attendu l’explication entre grandes vedettes, l’émouvante journée d’hier ne nous est apparue que plus belle, plus passionnante. Cette étape du Tourmalet comptera parmi les plus grandes auxquelles il m’ait été donné d’assister depuis des années…
Pourtant, à Barèges, si l’on excepte l’échappée de Diederich, un peu en marge de la course d’ailleurs, les pointes lancées par Goasmat et Meunier, le groupe compact des prétendants paraissait assez peu résolu à lutter. Mais que faire lorsque le pourcentage du col devient sérieux, si ce n’est tenter de lâcher les camarades ou abandonner la lutte pour la première place ?

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Immédiatement, nous pûmes constater, debout sur nos voitures, avides de juger et jauger les forces et la forme de chacun, que Fausto Coppi était redevenu le grand Coppi. C’est lui qui engageait le fer, c’est lui qui faisait le forcing, mais Koblet répondait à cette attaque, ainsi que Lucien Lazaridès et le fougueux Geminiani, tandis que Bartali résistait du mieux qu’il pouvait. Lutte magnifique dans laquelle Koblet, victime de crevaisons, était éliminé au Tourmalet, peu avant le sommet qui voyait Coppi, maître de lui, sprinter et plonger dans la descente.
On pouvait redouter l’appréhension de Fausto dans la descente de Sainte-Marie-de-Campan, après ses chutes nombreuses (et l’accident mortel de son frère au Tour du Piémont ndlr). Il n’en fut rien. Coppi descendit très vite et se libéra des ripostes de l’arrière, sauf d’une…
En effet, Koblet, ayant changé en toute hâte le boyau de son vélo, rejoignait en descente les poursuivants de Coppi et, dans Aspin, il rejoignait le recordman du monde de l’heure.
Nous devions assister, alors, le cœur serré par l’émotion, à un match au finish entre deux des plus grands champions du cyclisme routier. L’ancien au rythme retrouvé et le nouveau, le jeune athlète helvète. Ah ! la magnifique lutte entre deux hommes bien résolus à ne se faire aucune concession. Qui allait l’emporter ? C’était le match nul en haut d’Aspin, le match nul en haut de Peyresourde, le match nul à Luchon en abordant les allées d’Étigny et seul le sprint décida : Koblet vainqueur de Coppi par une longueur.

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Cette étape comporte de nombreux enseignements. Elle met en évidence les aptitudes de forme des grands grimpeurs, très près les uns des autres, Coppi, Koblet, Bartali, Lucien Lazaridès, parmi lesquels il faut chercher le vainqueur du Tour, et plus que jamais, on se pose la question : Koblet ou Coppi ? Car les deux autres ne pourront doubler victorieusement le cap de la course contre la montre. Geminiani n’a pu poursuivre son rythme dans le troisième col, il n’est pas l’homme des efforts prolongés.
Des hommes ont perdu hier, à mon sens, tout au moins le Tour de France 51. D’abord Bobet qui, à moins d’un miracle, ne pourra combler son retard sur des hommes aussi forts que Koblet, Coppi et Bartali. Un autre ensuite a perdu également le Tour dans les grands cols, dans ces cols (ou plutôt leur suite sur Saint-Gaudens), où il avait, l’an dernier, conquis le Tour de France. On devine qu’il s’agit de Fiorenzo Magni. Ockers n’a plus son mordant de l’an dernier et le sort de Barbotin est intimement lié à celui de Bobet. Battus aussi Bernardo Ruiz, et Lauredi dont on attendait mieux. Nettement battu aussi Robic dans son élément essentiel pourtant. Battus, enfin, les petits Belges et la cohorte de porteurs d’eau italiens qui finissent très loin.
Sous le ciel bleu des Pyrénées, une immense clarté est tombée hier sur le peloton du Tour, jusqu’ici plongé dans une uniformité grise. »
Dans son Roman du Tour, Félix Lévitan écrit : « Le bel Hugo a sprinté le long des allées d’Étigny. C’était sa façon de signer la pièce du jour … Elle avait eu pour canevas les cols pyrénéens, qui, de Luz à Luchon, enjambent les gaves aux eaux limpides. Dans un décor à la mesure de son talent, Koblet avait souligné, à coups de pédale, la grandeur du Tour de France. Il était né pour en célébrer les mérites. Dans les odes qu’il avait entonnées à la gloire de la course, il avait mis plus de lyrisme que les auteurs des années précédentes, plus de lumière, plus d’élégance. Fausto Coppi est Manolète, Koblet Luis Miguel Dominguin. Le duel des toréadors a trouvé dans cette montagne humide un prolongement inattendu. À la sévérité du visage tourmenté de Coppi, Koblet a opposé son sourire radieux. Au corps étiré du « campionissimo », sa plastique harmonieuse. À ses cheveux plats, ses boucles blondes. À ses yeux sombres, son regard de faïence, à ses inquiétudes, sa confiance, à son jeu étudié ses improvisations. Il n’a pas frappé le sol du talon comme le dieu triomphant de l’arène. Il n’a pas réclamé la queue, les oreilles. Il a gentiment tendu la main à Fausto, le vaincu, et à Bartali, ce roi d’antan encore accroché à ses basques, le bouquet de la victoire. Il n’a gardé au terme de sa chevauchée fantastique que le maillot jaune arraché à Bauvin. Et sur ses épaules, ce n’était plus un vêtement de laine, mais une tunique d’or … »
Elle ne tient cependant qu’à un fil car le champion suisse ne possède au classement général que 21 petites secondes sur Gilbert Bauvin et 32 sur Raphaël Geminiani qui devient de fait le leader de l’équipe de France, Louison Bobet pointant désormais à plus de 17 minutes.

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Fausto Coppi, quatrième à 5minutes et 9 secondes de Koblet, est encore dans la course.
« Allongé dans sa chambre aux volets clos, Fausto Coppi a fermé les yeux. Il revit la montée du Tourmalet. Il a conscience de n’avoir rien négligé. N’a-t-il pas assuré un train rapide propre à écœurer ses rivaux ? N’a-t-il pas sprinté désespérément lorsque Koblet a mis pied à terre pour changer un boyau défaillant ? N’a-t-il pas foncé dans la descente, dominant ses appréhensions, oubliant les conseils de prudence, les promesses à sa femme, celles à sa mère, oubliant jusqu’au souvenir du petit Serse allongé, la tête bandée, sur son lit de mort ..
N’a-t-il pas, au-delà de Sainte-Marie-de-Campan, abordé le col d’Aspin, le col des fanatiques (rapport aux incidents du Tour 1950 qui provoqua l’abandon de l’équipe d’Italie, ndlr), en arrachant à ses muscles tout ce qu’ils contenaient encore de forces en réserve ?
– Si, Fausto, tu as fait ton devoir.
C’est Mme Coppi qui, devinant ses pensées, a prononcé ces quelques mots d’une voix altérée, en promenant une main légère sur le front soucieux de son mari.
Elle tient un rôle malaisé, Mme Coppi. Elle désirerait de toutes ses forces que ce cauchemar fut achevé, que Fausto prit la décision de fuir ces milieux qui ont fait sa fortune et sa gloire, mais qui lui ont aussi arraché un frère aimé. Elle l’a dit à Fausto, elle l’a supplié et alors qu’elle allait triompher, elle a perdu la partie :
– Je ferai encore ce Tour de France.
Aujourd’hui, dans ce Luchon grouillant de montagnards mêlés aux estivants, il lui apparaît sage de ne pas se plaindre, sage de consoler Fausto dont la déception est intense :
– Oui, Fausto, tu as fait ton devoir !
Rien n’était plus exact, en vérité.
Sa lutte corps à corps avec Koblet, il l’avait menée farouchement, et si de nouveaux lauriers ne l’avaient pas couronné, c’est que l’heure du triomphe était passée…

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Aucune amertume, dans cette constatation, rien qu’une grande franchise librement exprimée :
– Il est meilleur que moi !
– Il est plus jeune, Fausto, c’est tout …
La tendre Mme Coppi a souri, mais Emilio Colombo, le petit masseur aux formes rondes et au verbe fleuri, n’a pas eu la même réaction :
– Non, Fausto, il est simplement au summum de sa forme, alors que toi, tu grimpes la pente pour y arriver. Laisse faire, le Tour n’est pas fini, il faiblira à l’heure où tu exploseras. Oui, rien n’est terminé, laisse faire, Fausto, ne te tracasse pas, oublie les Pyrénées, oublie qu’il a le maillot jaune, tu auras ta revanche, et elle sera éclatante.
Fausto a refermé les yeux. Il a esquissé une moue et n’a plus prononcé une parole, mais on a lu dans ses pensées :
– Des mots tout ça, des mots …
Ainsi, au-delà même du champ clos de la bataille, Hugo Koblet continuait à triompher de son rival, tandis qu’il se promenait dans les rues de Luchon, signant des autographes, achetant des cartes postales.
– C’est ma façon de me désintoxiquer !
Ah ! l’ardente et folle jeunesse.
– Il paiera ses erreurs.
Tous les vieux du Tour en ont sentencieusement convenu en le regardant, étonnés, déambuler en ville.
Mais Hugo a eu le mot de la fin :
– Parlez, parlez toujours … Je n’ai, paraît-il, commis que des folies depuis le départ de Metz, hein ? » (Le roman du Tour de Félix Lévitan)
« Luchon-Carcassonne par le col du Portet d’Aspet, voilà le menu offert aux coureurs pour leur permettre de récupérer des fatigues de la grande étape pyrénéenne.
Certes, le Portet d’Aspet n’a rien de comparable avec le Tourmalet et sa position en début d’étape n’incitait pas les « géants » à jouer gros jeu, quand même, il fallait le monter !... (je confirme pour avoir effectué son ascension plusieurs fois notamment par le versant abordé !)

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En fait, le Portet d’Aspet fut escaladé en groupe et seul, en tête, Bartali fournit un sprint au sommet afin de donner un peu de spectacle aux 5 000 spectateurs(commingeois et ariégeois) qui s’étaient déplacés, malgré la chaleur. Car il faisait très chaud, trop chaud sur la route de Carcassonne, une chaleur étouffante qui précipita les abandons de Michel, Guégan, Goldschmidt –malade- et provoqua la défaillance de Van Steenkiste, Desbats, Carle et Bonnaventure, autant d’hommes qui arrivaient très attardés sous les murs crénelés de la Cité, frôlant la limite extrême de l’élimination.
La bataille pour la première place s’est déclenchée à 35 kilomètres de l’arrivée, sur un démarrage de Jean-Marie Goasmat et Diot, bientôt rejoints par Rosseel, Decock, Caput, Germain Derijke,Raoul Rémy, Dekker, De Hertog, Serra, Brambilla, Giguet, Lucien Teisseire, Biagioni, Jean Dotto, Van Ende et Kemp.
Aux portes de la ville, on envisageait une arrivée au sprint et chacun s’accordait pour prévoir un succès de Caput, mais Rosseel, déjà vainqueur à Limoges, surprit ses adversaires par son attaque soudaine. Quatre Belges se trouvaient dans le groupe de chasse qui, appliquant l’esprit d’équipe, annihilèrent les efforts de Lucien Teisseire le plus ardent des chasseurs. »

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Sur la piste du vélodrome de la Cité, un an plus tard, allait se révéler un futur grand champion en remportant le championnat de France sur route des amateurs. Dois-je vous dire son nom ? Il m’est très cher et Pierre Chany osa comparer son style à celui d’Hugo Koblet !

Anquetil champion de France amateur

La seizième étape de Carcassonne à Montpellier, 192 kilomètres, a le profil d’une étape de transition encore que certains baroudeurs pourraient profiter des traîtrises du parcours qui sinue dans les vignobles du Minervois et les raidards de la Montagne Noire.
Le ciel bleu et la chaleur étouffante incitent les suiveurs au farniente … sauf Pierre Chany :
« L’ambiance était calme, la journée torride. La première heure s’était écoulée monotone, le peloton ayant gravi sans hâte la montée conduisant au col des Usclats, sur les contreforts des Cévennes. Le Tour avançait dans la fournaise, au cœur d’une région aride, calcinée par le soleil. Aux rares points d’ombre, retentissait intense le crincrin des cigales et les ultrasons se combinaient aux ultra-violets pour éteindre les énergies. Sur le coup de midi, plusieurs journalistes attablés dans la fraîcheur d’un restaurant de campagne dégustaient des écrevisses à la nage et s’abreuvaient de vin frais, quand un motocycliste fit irruption, porteur d’une incroyable nouvelle. L’homme toutefois, en l’occurrence moi-même, entendait ménager ses effets.

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– Bravo les gars ! C’est la tragédie derrière, et vous bâfrez !
– La tragédie ? répéta sans aucune conviction l’un des convives, levant le nez de son assiette.
– Zaaf a cassé la baraque. Coppi est lâché !
Un éclat de rire accueillit la nouvelle.
– Zaaf … Coppi … et Francis Pélissier, non. Allez ! Bois un verre avec nous au lieu de débloquer. Ce rosé est extra.
J’insistai :
– Je vous assure … C’est vrai… Fausto en a pris un coup derrière les oreilles. Il va peut-être abandonner.
Les écrevisses restèrent dans les assiettes et le Saint-Saturnin dans les pichets !

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L’attaque inattendue s’était produite dans la descente du col des Usclats, sous la forme d’une poussée du modeste Zaaf. La canicule l’inspirait cet homme. L’affaire n’aurait eu aucune conséquence fâcheuse, si Hugo Koblet, très vigilant, n’avait aussitôt réagi. Sa riposte avait entraîné celle de Geminiani, puis de Barbotin, de Bernard Gauthier et de Marinelli, auxquels s’étaient joints Labeylie et Léo Weilenmann. Le champion italien, pris de vitesse, céda du terrain. Malgré l’aide rapide de Milano, il ne parvint pas à effectuer une jonction suffisamment rapide avec le groupe de tête et fut rejeté dans le groupe principal. Alors le campionissimo se laissa glisser aux dernières places, puis coupa son effort au 93ème kilomètre !
Alfredo Binda rassembla immédiatement Milano, Pezzi, Biagioni et Carrea, afin de lui fournir une escorte, et pour l’empêcher de sombrer définitivement. Inondé de sueur, le teint blafard, Fausto pédalait dans un état de semi-inconscience. De temps à autre, il était pris de vomissements. Ses gregarii l’assistaient de leur mieux, avec un zèle discret, tempéré par la pudeur. Sans eux, il eût abandonné et, dans l’hypothèse contraire, il eût été éliminé à coup sûr, car la déroute prenait déjà des proportions catastrophiques.
L’arrière-garde traversa ainsi la plaine du Languedoc transformée en rôtissoire. Il n’y avait pas un souffle d’air, et les kilomètres semblaient interminables. Le calvaire dura près de trois heures. Quand le groupe des attardés atteignit enfin Montpellier, Hugo Koblet, vainqueur de l’étape, avait franchi la ligne depuis 33 minutes ! Le campionissimo évitait l’élimination pour quelques secondes. Ayant mesuré le temps sur mon « chrono », j’eus l’impression, alors, que les officiels se montraient bienveillants. Selon mes calculs officieux, Coppi, en effet, avait coupé la ligne trois secondes après le délai de l’élimination, mais l’affaire en resta là. »
Les années se suivent et ne se ressemblent pas : c’est dans la même contrée que Zaaf avait défrayé la chronique du Tour 1950 avec sa fausse vraie cuite au pied d’un platane sur la route de Vendargues, cette fois-ci, il est fier de confier aux journalistes comment il a contribué à la défaillance de Coppi :
« Il fallait que je trouve des « alliés » car lorsque je partais, je n’avais personne pour mettre le frein dans le peloton. J’ai donc été voir les Italiens; j’ai un ami chez eux : Fausto Coppi qui est venu chez moi, déjà, en passant à Alger. Je leur ai proposé un pacte. « Voilà, moi je pars, vous faites semblant de me pour¬suivre, et vous venez deux ou trois avec moi, les autres font le frein et nous roulons dur jusqu’à l’arrivée ». Coppi avait dit aux autres : « Zaaf est brave, nous pouvons l’aider. » Mais les Italiens ne m’ont jamais laissé gagner une étape, ils ont même violé notre pacte, ce qui leur a fait perdre le Tour de France…
Le jour de l’étape Carcassonne-Montpellier, c’était un jour de grosse chaleur. On arrivait à l’étape de repos, et tout le monde semblait vouloir dormir et chasser la « canette ». C’était pour moi le bon moment. Je m’arrêtais à une fontaine pour me laver, remplir mes bidons, et j’allais trouver mes complices italiens pour leur donner le signal : « Je pars… vous me suivez! »
— Pas encore… Zaaf, pas encore, il est trop tôt!
J’étais déçu, ils ne comprenaient rien. Je tentais de leur expliquer :
— Je dois partir maintenant à 150 kilomètres de l’arrivée, je prends un quart d’heure d’avance, car s’il y a bagarre en fin de parcours, je perdrais dix minutes sur le peloton, mais il m’en restera toujours cinq d’avance.
— Non! Non! Mollo ! Mollo! s’obstinaient à me répondre les Italiens. Nous partirons à 40 kilomètres de l’arrivée.
C’était ridicule! Une échappée de Zaaf à 40 kilomètres de l’arrivée n’est pas une échappée de Zaaf… Et puis, à 150 kilomètres du but, on m’aurait laissé partir, en se disant : « Ce pauvre Zaaf va encore se fatiguer pour quelques primes, et ensuite s’effondrer ».
Mais à 40 kilomètres, j’aurais trouvé trop de candidats pour m’accompagner. Je n’étais pas client pour faire le jeu d’un « suceur de roue » qui m’aurait réglé au sprint.
— Si vous ne respectez pas notre accord, je pars seul, maintenant, et je casse la baraque.
Mon avertissement les a seulement fait rire, et ils m’ont « charrié ». Alors, je me suis mis en colère, et j’ai profité d’un moment où le peloton freinait pour se ravitailler en canettes, et satisfaire d’autres besoins, j’ai foncé pendant 15 kilomètres, et la colère me donnait des forces. Je me suis retourné, et j’ai aperçu un petit peloton qui revenait sur moi… « Ça y est, je me suis dit, ils ont encore lâché les « chiens »… Ils ne me laisseront pas mener mon affaire jusqu’au but… ».
Et cependant, j’avais mis toute mon énergie pour creuser le trou…
Ce peloton se rapprochait, et quelle ne fut pas ma surprise de voir Koblet, lui-même, m’arriver sur le dos avec Geminiani, Lucien Lazaridès, Bernard Gauthier et Barbotin.
J’étais plutôt fier!… Les seigneurs se dérangeaient eux-mêmes pour venir me mater, ils n’envoyaient pas leurs domestiques.
Je n’ai pas tenté de résister, seul contre cinq, je ne pouvais rien, surtout avec ce genre « d’avions », cela fait plutôt du bruit !…
Ils vont « couper » après m’avoir rejoint, pensais-je en moi-même, mais pas du tout, Koblet, sur son élan, a continué avec les tricolores dans sa roue…
Après tout, puisqu’ils m’avaient fait l’honneur de me pourchasser, je ne pouvais pas, par politesse, me désintéresser de cette visite, et j’ai pris mon tour au relais. J’ai compris qu’il devait se passer quelque chose derrière,
J’ai flairé le désastre qui guettait les Italiens, j’avais donc réussi, J’avais bien cassé la baraque, et puisque les Italiens n’avaient pus tenu leur parole, je n’avais pas à les ménager. Je menais le plus fort du peloton avec Koblet. Le maillot jaune était seul contre les Français, je tentais donc une alliance avec lui : « Tu me laisses gagner l’étape, et je te laisse gagner te Tour de France!… »
Koblet aurait sans doute été d’accord, mais il roulait trop vite pour moi, et je n’ai pas pu tenir sa roue. J’ai été décroché. J’ai vu passer devant moi Bartali et Bobet, ils roulaient comme des fous… « Ils sont pressés, ceux-là, derrière, il doit y avoir la débandade!… »
Je ne me trompais pas. J’ai vu arriver Magni, tout furieux. Il n’était pas content, parce que j’avais mis le feu.
Mais, moi, j’étais content, et pour ennuyer Magni, je me suis encore accroché à sa roue… quelque temps, puis après je l’ai laissé filer…
Et je les voyais les uns après les autres me rejoindre, et ils me disaient tous en passant des sottises… Pour me démoraliser, ils me criaient :
— Te voilà bien avancé, tu es largué maintenant, et tu seras éliminé ce soir… ».
Et moi je leur répondais :
— Je ne suis pas largué, je me repose, pour pouvoir recommencer demain. »
Et je savais que je ne serais pas éliminé, car Coppi et toute l’équipe italienne (sauf Bartali et Magni) étaient loin derrière. A l’arrivée, on me précisa même qu’ils seraient peut-être tous éliminés. Décidément, m’avoir trahi ne leur portait pas bonheur aux Italiens…
Coppi, le soir, est venu me dire :
— Zaaf, ce n’est pas gentil ce que tu as fait, car tout cela est arrivé par ta faute…
Je lui ai répondu :
— Fausto, les vrais responsables, ce sont tes coéquipiers qui n’ont pas tenu leur parole. J’avais prévenu que j’attaquerais, je ne vous ai pas pris en traître, mais vous n’avez pas voulu me prendre au sérieux ! Je suis désolé, mais je me suis fâché… et voilà le résultat.
A partir de ce jour, j’avais établi solidement ma réputation de « casseur de baraque » aux dépens de mon ami Fausto Coppi.
Mais j’allais avoir l’occasion de lui faire oublier ses malheurs... »

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Hugo Koblet, maillot jaune, vainqueur d’une quatrième étape sur le circuit de l’Esplanade à Montpellier, semble, d’ores et déjà, avoir gagné le Tour, alors que nous en sommes aux deux-tiers de l’épreuve. Seul, Raphaël Geminiani, qui pointe à 1 minute et 32 secondes, semble pouvoir encore contester sa suprématie.

L'Equipe Carcassonne-Montpellier

En ce jour de repos à Montpellier, je vous invite à vous détendre en lisant l’étude sociale du peloton effectuée pour L’Équipe par l’humoriste chansonnier Jacques Grello, celui-là même qui a inventé pour Koblet le sublime surnom de « pédaleur de charme » comme il y a des chanteurs de charme :
« Les coureurs qui passent avant le peloton, on les admire, ceux qui passent après le peloton, on les plaint. Le peloton, c’est tous les autres, ceux qu’on n’a pas le temps de reconnaître. Plus il y en a, moins on les voit. C’est le peloton. Et pour ceux qui sont dedans, on est tranquille. On en parle comme d’un endroit où il n’y a pas à faire de vélo.
Quand les attardés le rejoignent, on est content pour eux. Et pour Dotto qui, ce soir, ne l’a pas revu, on dit : « manque de pot. » Absolument comme s’il avait loupé son train. À croire que le peloton est un moyen de transport animé par une énergie extérieure.
On en arrive à se demander : « Qui le fait avancer, ce peloton ? » La façon dont on en parle tendant constamment à nous faire croire que ce ne sont pas les coureurs. Or, je vous l’affirme solennellement, ce sont eux !
Cet après-midi, j’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai voyagé « dans » le peloton. Je l’ai rejoint sans effort sous l’œil envieux de Brambilla, qui a eu bien des malheurs aujourd’hui ! Mais une fois « dans » le peloton, le parcourant doucement d’un bout à l’autre, je l’ai biglé en douce, regardant tout minutieusement et, tout bien examiné, je vous en donne ma parole : ce sont eux qui pédalent. Eux tous, et sans arrêt. Et côte à côte, avec eux, dans le même vent, sous un petit crachin pas drôle (c’était vers Louvigné-du-Désert), j’ai constaté une nouvelle fois que la bicyclette, au fond, ce n’est pas tellement confortable.
Peloton ou pas, il y a la route qui monte, les bordures mauvaises, le tournant perfide, la selle qui fait mal, le guidon qui tire et la poussière, et les autos, et les kilomètres, et ces bon Dieu de pédales sur lesquelles il faut appuyer. La seule différence c’est qu’on est plus détendu qu’en tête ou en queue, on est ensemble, on parle un peu. Bayert dit des blagues, Chapatte sifflote, Koblet se peigne, Faanhof bâille, Bobet passe la main dans les cheveux ( ?) de Magni, Jean-Marie Goasmat roule en lâchant son guidon (si, si, j’ai vu ça), Rossi vous parle de son genou lent à s’échauffer, Apo change de fesse, Coppi déplie le léger rictus de sa lèvre et vous fait un clin d’œil aimable, Serra s’efface poliment pour vous laisser passer, et Lucien Lazaridès proteste avec douceur qu’on aurait pu choisir un endroit plus dégagé.
Quelqu’un dit « merde » deux fois, pour les autos qui klaxonnent derrière. Et si vous demandez à Meunier : « Comment ça va ? » il répond gentiment : « Et vous ? ».
Bref, il y a un semblant de vie sociale, mais, tout cela, toujours pédalant, ne l’oubliez pas. Et quand vous lirez que Bartali roule paisiblement, enfoui au sein du peloton, n’allez pas en déduire qu’il lit le journal comme au coin du feu. Pas du tout, et il appuie en faisant attention à tout, parce qu’un vélo ça ne tient pas debout tout seul, et Lambertini à vos ordres ou pas, faut pédaler soi-même.
Si vous cherchez un coin tranquille et où passer vos vacances, croyez-moi, choisissez autre chose qu’un peloton du Tour de France. »

* Vous pouvez écouter « Le champion espagnol » dans le billet : http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/30/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-2/
** « Petites Histoires inconnues du Tour de France » de Patrick Fillion et Laurent Réveilhac, Editions Hugo et Cie. 2012
*** Pour revivre ce drame, cliquer sur : http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/25/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-3/
Pour décrire ces étapes de ce Tour de France 1951, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans le numéro spécial d’après Tour de France du Miroir des Sports, avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans « Hugo Koblet le pédaleur de charme » de Jean-Paul Ollivier (éditions Glénat), dans La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), dans Arriva Coppi de Pierre Chany (La Table Ronde), dans Tour de France Nostalgie de Christian Laborde (Hors collection)
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.

Publié dans:Cyclisme |on 25 juin, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1951 (1)

Après mes mésaventures de santé qui m’ont éloigné de vous pendant quelques semaines, vous ne pouvez pas imaginer la délectation avec laquelle je me plonge, comme chaque année à l’approche de l’été, dans l’évocation des Tours de France d’antan. C’est une forme de rééducation intellectuelle. Je sais bien que si ça ne transportera pas de joie une certaine partie de mes lecteurs, ça en ravit d’autres. Au-delà du caractère strictement vélocipédique des comptes-rendus, chacun peut trouver plaisir à lire les brillantes plumes de l’époque ainsi que le caractère documentaire de cette France populaire en reconstruction après la Seconde Guerre mondiale. D’ailleurs, je suis persuadé que personne de ma ma génération, même béotien de la chose pédalante, n’ignore les noms de Fausto Coppi, Gino Bartali, Ferdi Kubler, Hugo Koblet, Louison Bobet, Jean Robic inscrits au Panthéon du cyclisme. Je suis fier d’avoir vu courir en chair et en os tous ces champions. Cette fois, je vous emmène, soixante-dix ans en arrière, sur les routes du Tour de France 1951. J’avais 4 ans : je mentirais sans doute si je n’avouais pas que les souvenirs vivaces que je garde de cette grande boucle proviennent exclusivement des centaines d’heures, qu’enfant, j’ai passé dans le grenier de la maison familiale à feuilleter toutes les belles revues consacrées à l’illustre épreuve. Je conserve toujours jalousement ces précieuses collections et lorsque j’ai quelques manques, l’ami Jean-Pierre, cyclotouriste émérite, blogueur* astucieux et archiviste, vient à mon secours. Pour son plaisir solitaire, cet ancien enseignant conçoit des petites expositions dans son minuscule bureau, une véritable caverne d’Ali Baba dédiée au sport cycliste. Première surprise, le départ du Tour de France est donné à Metz. C’est seulement la deuxième fois, depuis sa création, que l’épreuve part d’une ville de province, après Évian en 1926. Les coureurs repassèrent même sur les bords du lac Léman en fin de Tour, l’idée de l’organisateur Henri Desgrange étant de réduire le temps entre la sortie des Alpes et l’arrivée à Paris. Une première pas vraiment concluante, puisque le Tour reprit ses habitudes parisiennes pendant vingt-cinq ans.

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Dès que fut connu le tracé de l’édition 1951, les commentaires allèrent bon train, ainsi ceux d’Albert Baker d’Isy : « Quand je lui ai montré, tracé sur une carte de France, le parcours du Tour 1951, mon père m’a demandé : – Qu’est-ce c’est que cela ? Une nouvelle ligne de démarcation ? Il est certain que rien ne ressemble moins aux contours de la France que ce tracé bizarre et son appendice nordiste lui retire même le droit de s’appeler « Tour ». Certes, on en a déjà vu d’autres. Pourtant un Tour de France qui part de Metz, ne passe ni par la Bretagne, ni par la Côte d’Azur, ni par l’Alsace … mais en revanche fait une pointe dans les Flandres belges, s’enfonce en Auvergne et fait étape à Genève est, pour le moins, d’une conception bizarre … On avait déjà supprimé la grande étape du Nord, le Galibier et le Ballon d’Alsace. Les modifications apportées cette année à l’œuvre de Henri Desgrange achèvent de détruire ce qui subsistait de la conception que nous nous faisions d’une telle épreuve à l’époque où nous inscrivions chaque soir les classements dans les petites cases d’une carte à trois sous achetée faubourg Montmartre, devant le tableau d’affichage. Partir de Paris pour y revenir près d’un mois plus tard, après avoir touché toutes les côtes et toutes les frontières de notre pays, c’était cela l’idée même du Tour de France. Faisons-nous une raison. Nous allons suivre à travers la France et la Belgique une épreuve d’un caractère différent, mais qui peut présenter tout autant d’intérêt, sinon plus. Ainsi l’idée de faire une étape à Paris après quatre jours de course est motivée par des raisons purement commerciales. Il s’agit de réaliser une grosse recette supplémentaire et de donner satisfaction aux « caravaniers » qui préfèrent de beaucoup une arrivée sur circuit à celle du Parc des Princes dont la porte leur est condamnée … … Il est certain que le fait de ne pas longer le littoral méditerranéen évitera au Tour de languir. Mais il nous privera de belles images … Le jour de repos à Nice était une des raisons d’être du Tour de France, une de ces récompenses si utiles au moral des coureurs. Nous en voulons pour preuve ces belles vues panoramiques – en couleurs et couvertes de signatures- que l’on retrouve aux meilleures places dans les intérieurs des routiers flandriens qui ont couru le Tour … » Le jeune Maurice Vidal y allait aussi de son couplet : « On plaisante beaucoup et, dans ce numéro même, le parcours tourmenté de l’épreuve qui n’a plus guère de « Tour de France » que le nom. En vérité, il s’agit bien plutôt cette année d’un « Tour dans la France ». Mais il faut bien reconnaître qu’il n’y a aucune raison sportive valable pour s’en tenir à un parcours formel, sous le prétexte de respecter le contour exact de notre pays. Si ce contour ne comportait pas une seule montagne, il y a bien longtemps que l’épreuve serait allée la chercher là où elle est. Par ailleurs, l’enthousiasme manifesté par les sportifs stéphanois recevant l’an dernier le Tour pour la première fois depuis des lustres, était un encouragement à continuer dans cette voie. On se réjouit d’avance pour tous ceux du Massif Central qui ne pensaient certes pas que le Tour de France passerait un jour par Clermont-Ferrand … » Jusqu’alors, le Tour suivait scrupuleusement les limites de l’hexagone pour le seul bonheur des spectateurs frontaliers et littoraux. Il faut dire que la situation des massifs pyrénéens, alpins et vosgiens sur son pourtour offrait un parcours sélectif. Tant pis pour les conservateurs et les géographes pointilleux, cette fois, le Tour ne verra la mer qu’en deux occasions, au Tréport et à Marseille, et les coureurs rejoindront les Pyrénées par le Massif Central. Le Miroir des Sports, humoristiquement, relate une conférence du comité d’organisation du Tour : « L’itinéraire du Tour de France 1951 n’a pas manqué de surprendre. Bien sûr, il y a longtemps qu’on a renoncé au rigoureux pentagone inscrit entre mers, montagnes et frontières. Mais de là à adopter un tracé en forme de tête de Nimbus stylisée dont la pointe du cheveu serait Metz et le fond de la gorge Clermont-Ferrand- il y a une marge que les organisateurs ont allègrement franchie. Écoutons leurs explications à l’occasion d’une conférence T.D.F. J.GODDET. – Messieurs, j’ai déjà exposé dans les colonnes de mon journal MES vues à propos … (F.LÉVITAN entre à ce moment à pas feutrés) F.LÉVITAN (l’interrompant). – Nos vues … J.GODDET. – Tiens, vous êtes là … (Aimable) Bonjour mon cher Félix … (Ferme) Savez-vous que nos conférences doivent commencer à l’heure militaire ? F.LÉVITAN (finement) – Mon cher Jacques, je suis un Parisien … libéré. (Moins finement) … Libéré, j’insiste … J.GODDET (solennel) – N’acoquinez pas, Félix, la sainte Liberté à l’Anarchie honteuse … (Il reprend son exposé) Je disais donc que la géographie de la France est absolument déplorable. Elle s’obstine, dernière séquelle de … l’obscurantisme, à ignorer la réalité vivante du Tour, cette œuvre de Chair et de Sang … (Il reprend son souffle) La mer nous tend ses trois mille kilomètres de filet. Nous ne nous laisserons pas prendre. Nous fuirons à toutes pédales cette maîtresse lascive et irons nous réfugier ; tel Moïse, au sommet de la montagne où nous attend Dieu. Bref, nous violerons la géographie et foulerons au pied un symbolisme décadent. F.LÉVITAN – Pour vous résumer, mon cher Jacques, disons que dix étapes sur vingt-quatre seront assaisonnées de cols répartis au mieux. Le Massif Central et le Ventoux renforceront le Tribunal du Tour… J.GODDET – Et les Alpes seront instamment priées de se rapprocher de Paris. F.LÉVITAN (enthousiaste) – Le départ de Metz récompensera les vaillantes Marches de Lorraine. IL nous permettra de gagner deux journées … Colonel BEAUPUIS (pratique) – … Et d’encaisser au Parc des Princes deux recettes au lieu d’une … J.GODDET (sévère) – Le Tour n’est pas une affaire d’argent, colonel, mais une entreprise nationale de santé et de moralité publiques. Savez-vous pourquoi nous évitons soigneusement, cette année, les stations balnéaires et barrons d’un trait rouge la Côte d’Azur. F.LÉVITAN (chantonnant) – « Nous n’irons plus au bain/Les crédits sont coupés » J.GODDET – Je disais donc qu’il devenait urgent de protéger les âmes et les corps des tentations diaboliques de la Riviera. L’air salin abîme le coureur. Pis, il rouille vélos et stylos. Nous nous baignerons à Aix, messieurs, et irons prendre des eaux d’Auvergne. R.LETOREY (lyrique) – Par la même occasion, nous rendrons hommage au caoutchouc français, poumon de la bicyclette ! J.GARNAULT (facétieux) – Dans le Tour 1951, en somme, Clermont, c’est le « bleu » d’Auvergne. E.WERMELINGER (naïvement) – Un excellent fromage ! Colonel BEAUPUIS (au garde-à-vous et légèrement à côté de la plaque) – À moi Auvergne, voilà Geminiani ! J.GODDET (poursuivant) – … D’un souffle puissant le Tour a brisé les frontières. Nous passerons donc à Gand … F.LÉVITAN (traduisant) – Il faut prendre des … Gand avec Karel Steyaert, maître du cyclisme flamand. R.LETOREY (complétant) – Pour mieux saisir les francs belges. J.GODDET (qui en est arrivé à sa péroraison) – En somme, messieurs, le Tour tournera mal cette année afin que coureurs et suiveurs n’aient pas la tentation de mal tourner ! R.LETOREY – Le budget du Tour la voilà bien la Grande Boucle qu’il s’agit de boucler ! J.GODDET (soudain songeur et attendri) – C’est égal, j’aurais aimé traverser Cannes encore … J.GARNAULT – Impossible, patron, nous n’avons plus de Vietto de rechange … (Tous se lèvent, Jacques Goddet sort religieusement de sa serviette une photographie d’Henri Desgrange, puis se signe) J.GODDET – Saint Roi René ! Tous en chœur.- Priez pour le Tour ! » Pour conclusion, je cite Roland Barthes qui écrivait dans ses Mythologies : « La géographie du Tour est entièrement soumise à la nécessité épique de l’épreuve. Les éléments et les terrains sont personnifiés, car c’est avec eux que l’homme se mesure et comme dans toute épopée il importe que la lutte oppose des mesures égales : l’homme est donc naturalisé, la Nature humanisée. Les côtes sont malignes, réduites à des « pourcentages » revêches ou mortels, et les étapes, qui ont chacune dans le Tour l’unité d’un chapitre de roman (il s’agit bien, en effet, d’une durée épique, d’une addition de crises absolues et non de la progression dialectique d’un seul conflit, comme dans la durée tragique), les étapes sont avant tout des personnages physiques, des ennemis successifs, individualisés par ce mixte de morphologie et de morale qui définit la Nature épique … » Pour ce qui est de la revue des effectifs en présence et des candidats à la victoire finale, Miroir-Sprint affiche en couverture de son numéro spécial d’avant Tour, le trio maître du Tour 1950, Ferdi Kubler en tête, Stan Ockers et Louison Bobet, auquel il ajoute Fausto Coppi victorieux en 1949.

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But et Club Le Miroir des Sports, plus cocardier, présente dans sa une les portraits des douze tricolores portant les couleurs de l’équipe de France, avec Louison Bobet comme leader.

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123 coureurs sont engagés, répartis en 7 équipes nationales et 5 équipes régionales dont une … d’Afrique du Nord. Le doyen du peloton est le breton Jean-Marie Goasmat, 38 ans, surnommé le farfadet de Pluvigner, amical clin d’œil à un ami.

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Dans son éditorial, Maurice Vidal annonce pour « ce festival du demi-siècle », un quatuor de virtuoses mais aussi (heureusement) des amateurs de fugue » : « L’an dernier encore, avant son accident, Fausto Coppi dominait tout son monde de la tête et des épaules, et c’est avec beaucoup de circonspection qu’après sa victoire dans le Tour d’Italie, on avança que le raffiné Hugo Koblet avait peut-être une classe égale à celle de maître Fausto. Mais depuis, il y eut la victoire de Ferdi Kubler dans le Tour 1950, victoire à panache acquise par K.O, et cette année son extraordinaire triplé Rome-Naples-Rome, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, le tout en une semaine. Pour Louison, la chose s’est accomplie plus doucement à partir du moment où il endossa le maillot tricolore de champion de France. Il se trouva transformé. Jamais maillot ne fut plus dignement porté. Que ce soit après le Tour, sur piste, dans le Critérium des As, autour du lac Daumesnil, sur la route, partout il était à la pointe de la bataille. Et cette application, cette volonté, cette ambition, cette fierté devaient tout naturellement aboutir à la grande semaine de mars où le champion français triomphait des meilleurs routiers italiens et internationaux dans Milan-Sa Remo, et des meilleurs français dans le Critérium National. Aujourd’hui, Louison Bobet a largement gagné, surtout après son Tour d’Italie, le droit de figurer honorablement dans le groupe des super-champions du cyclisme. » En contrepoint des « virtuoses », Maurice Vidal cite quelques « amateurs de la fugue », entendez des baroudeurs nullement décidés à subir la loi des maîtres de la route : l’équipier de l’équipe de France Raphaël Geminiani, des régionaux comme Marinelli, Meunier, Piot, Redolfi, dans la montagne Dotto et Vitetta et l’Espagnol Gelabert. Ce sont les conséquences des délais d’édition des magazines de l’époque, finalement Ferdi Kubler, récent vainqueur du Tour de Suisse, ne défendra pas son maillot jaune au départ de Metz. Et il s’en faut de très peu qu’on enregistre le forfait du campionissimo Fausto Coppi. Décidément, la semaine qui précède le départ de la grande boucle est funeste. Après l’accident mortel de Camille Danguillaume lors du championnat de France 1950, le cyclisme est à nouveau endeuillé avec la chute qui coûte la vie à Serse** Coppi, le frère de Fausto, lors du Tour du Piémont.

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On craint alors que Fausto, atterré par l’affreuse nouvelle, renonce à disputer le Tour. Touché par la vague d’émotion et de sympathie du public français et italien, Fausto est présent au départ en Lorraine, dans quelles conditions morales, ça c’est autre chose.

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Ainsi, peut commencer le roman du Tour 1951 sous la plume de Félix Lévitan : « Le titre de ce récit eût dû porter la marque du pluriel. Certes, le plagiait eût été total, mais André Soubiran nous l’eût d’autant plus volontiers pardonné que « Les Hommes en jaune », à l’image des héros magnifiques de son œuvre « Les Hommes en blanc », sont des êtres plongés tour à tour dans la joie, la souffrance, la délivrance, la disparition. Restons cependant à « L’Homme en jaune ». Hier il était brun, demain il sera blond ; aujourd’hui il était petit, dans quelques heures il sera sans doute grand, gai ou triste, souverain ou bon enfant. Qu’importent le visage, le poids, la taille, le caractère, il est « l’Homme en jaune » et comme tel le nombril du Tour. Quelques fils de laine d’or et voilà les populations en éveil, les appétits aiguisés, les journalistes déchaînés, les photographes alertés…

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Le peloton resta compact jusqu’à Gravelotte, 12ème kilomètre, lieu où le Luxembourgeois Diederich poussa la première pointe. Escarmouche vite réprimée dont s’emparèrent les journalistes pour faire valoir leur culture historique à travers l’expression « Ça tombe comme à Gravelotte ». Il faut remonter aux journées des 16 et 18 août 1870 pour en comprendre l’origine. Nous sommes alors en Lorraine, à Gravelotte, tout près de Metz, au début de la guerre franco-prussienne, avec d’un côté, la France et ses 113 000 hommes commandés par le maréchal Bazaine, et de l’autre, la Prusse, forte d’environ 190 000 soldats aux ordres du maréchal von Moltke. L’affrontement est sanglant. Près de 5 300 morts et 14 500 blessés sont à déplorer dans les rangs prussiens ; 1 200 morts, 4 420 disparus et 6 700 blessés dans les troupes françaises. Toujours est il, qu’au cours de cette bataille, il est dit que les balles et les obus d’artillerie s’abattaient avec une telle densité et violence qu’on pouvait dire qu’il pleuvait de l’acier ! Ainsi, métaphoriquement, cette expression s’emploie lorsque la pluie tombe de façon très violente mais aussi lorsque divers événements, généralement non souhaités, se succèdent rapidement.

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L’étape longue de 185 kilomètres mène les coureurs de Metz à Reims à travers des régions fortement marquées par les batailles de 1870 et 1914-1918. Ce ne sera cependant pas une guerre de tranchées. Dès le 45ème kilomètre, Apo Lazaridès, « l’enfant grec », le grimpeur ailé qui a la fâcheuse habitude de perdre de nombreuses minutes en plaine, lance la bonne offensive du jour. Il emmène avec lui les Suisses Giovanni Rossi et Marcel Huber, l’Italien Silvio Pedroni et deux « régionaux », le lorrain Gilbert Bauvin et Gino Sciardis de l’équipe d’Ile-de-France. Sur la piste du stade vélodrome Auguste Delaune, Giovanni Rossi règle facilement au sprint ses compagnons d’échappée.

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« L’Homme en jaune « était absent à Metz, en raison du forfait de Ferdi Kubler, vainqueur 1950, mais six heures après avoir entendu tonner les canons du général Zeller, commandant la région militaire de Metz, le mal était réparé : un maillot jaune s’étalait sur le lit de Giovanni Rossi, commis d’architecte, polyglotte, coureur cycliste de son état, vingt-six ans, célibataire. Les cheveux bruns, le sourire facile, la répartie prompte, Giovanni Rossi n’a pas senti sa poitrine se gonfler d’orgueil lorsqu’il s’est regardé, le lendemain de son succès à Reims, dans l’armoire à glace de sa chambre de l’hôtel des Arcades. « Le jaune me va au teint, bien sûr, mais il serait sans doute sage de ne pas m’y habituer ! » Son leader Hugo Koblet a testé sa forme et les favoris en se lançant à l’attaque à une quarantaine de kilomètres de l’arrivée mais n’a pas insisté.

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La deuxième étape de Reims à Gand (228 km) se dispute sur un parcours difficile en montagnes russes et devant une foule immense. Dans le Miroir des Sports, Gaston Bénac se réjouit : « Des spectacles, des échappées solides, conduites avec décision, nous serions mal venus de nous en plaindre, après avoir gémi les années précédentes sur la monotonie des courses dans la plaine… … La caractéristique essentielle de la course, c’est l’offensive des Belges que Sylvère Maës et Karel Steyaert avaient sermonnés ainsi la veille : « Vous n’avez rien à perdre. Il faut donc attaquer pour prouver que le cyclisme belge n’est pas mort comme l’écrivent nos détracteurs. De plus, vous allez vous trouver sur un terrain très favorable, des routes pavées les plus mauvaises de Belgique, de la poussière, des trottoirs de temps à autre et un public immense et enthousiaste qui ne demande qu’à vous encourager. Les Belges obéirent dès la sortie de Maubeuge où Germain Derijcke s’envola avec beaucoup d’autorité pour conduire seul la course vers la frontière… »

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Ay Derijke Derijke le ciel flamand pleure avec lui de Bruges à Gand ! Le valeureux Belge, victime d’une chute au pied du mur de Grammont, brise son dérailleur abandonnant toute chance de victoire. « Il faut reconnaître que, si les grands animateurs de cette ruée vers Gand, capitale des Flandres, furent les Belges et les Français, le principal bénéficiaire fut le vaillant petit Luxembourgeois Diederich. Il sut admirablement profiter du coup de boutoir des Flamands, désireux de se distinguer à l’arrivée sur les routes pavées. Il faut reconnaître qu’il mérita amplement son succès en lâchant irrémédiablement ses deux camarades de lutte dans cet extraordinaire mur de Grammont, côte aussi dure qu’un escalier et qui en 3 rallonges passe dans une petite ville qui nous rappelle les cités touristiques de montagne.

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Mais Diederich ne se contenta pas de ce succès de grimpeur. Il le consolida par une longue séance de train pendant 45 km, augmentant son avance et décourageant en partie ses poursuivants. Il nous apparut sous l’aspect d’un routier complet et son maillot jaune est d’une qualité plus solide que celui que Giovanni Rossi avait endossé la veille à Reims. » Pour Miroir-Sprint, Maurice Vidal a été ébloui par Hugo Koblet : « Je ne peux résister au désir de vous parler d’Hugo Koblet, la personnalité la plus marquante de ce Tour de France. Bien qu’ayant suivi quelques étapes du Tour d’Italie, j’avais eu l’occasion d’apprécier surtout son élégance et sa gentillesse. Ce que nous lui avons vu faire jeudi restera une des plus belles choses qu’il soit possible en cyclisme. Immédiatement, après la frontière belge, Giguet sortit du peloton sur un trottoir cyclable, bientôt imité par Geminiani. Les deux hommes prenaient vite 150 à 200 mètres. À ce moment, surgissait du peloton un maillot rouge déposant les Magni, Bartali, Coppi et Bobet. Nous pouvions rouler sur la chaussée à sa hauteur et admirer tout à notre aise l’allure du champion suisse. Mains en haut du guidon, sans un déhanchement, sans un rictus, activant avec une grande beauté de geste ses jambes fines, il rejoignit les fuyards en un kilomètre. Puis sautant du trottoir, il démarra et surprit Geminiani. Cent mètres plus loin, il le surprit à nouveau en sautant sur le « cyclable ». Cette fois, Geminiani était décroché. Après quoi, Hugo, satisfait, se releva. D’autres vous diront sans doute qu’il est imprudent, qu’il se dépense beaucoup. Quant à nous, nous avouons que nous trouvons pleine de panache cette parti d’intimidation qu’il livre à ses grands rivaux. Cela nous promet de belles batailles… » Un coureur qui a échappé dans le final à la vigilance des favoris, c’est le rusé et discret belge Stan Ockers, deuxième du Tour 1950, pour empocher la seconde place et grappiller 1 minute et 30 secondes. « On les a comptés par milliers le long des routes, ces Flamands, mordus de cyclisme ! Ils n’avaient, pour la plupart, jamais vu le Tour de France et s’ils ont été déçus par la défaite de leurs compatriotes, ils ont, par contre, été émerveillés par la caravane, à telle enseigne qu’on ne sait plus si, le soir, dans les rues illuminées de Gand, ces hommes titubants avaient noyé leur chagrin ou arrosé leur enthousiasme. – Une bière ! Ce fut la seule fantaisie que se permit Diederich, le héros du jour, l’homme du mur de Grammont, une grande côte raide aux pavés inégaux. – Je vais pouvoir me marier. Ce fut le premier aveu du bonhomme aux journalistes groupés autour de lui. – J’ai un magasin de cycles, mais je voyage tout le temps. Il est nécessaire d’avoir une femme pour le tenir. Je n’étais pas tout à fait riche. Je vais gagner un peu d’argent avec le maillot et j’en profiterai pour m’installer. – Mais il faut trouver une compagne ! Diederich daigna laisser fleurir un sourire : – Oh ! je suis fiancé … Et ses joues pâles s’empourprèrent légèrement. » Le vendredi 6 juillet, la troisième étape, longue de 219 km, ramène les coureurs de Gand jusqu’en France, sur les bords de Manche, dans la station balnéaire du Tréport. Les cinquante premiers kilomètres, avant le passage à la frontière, sentent bon le cyclisme flamand avec la traversée de communes comme Harelbeke et Wewelgem, théâtre de fameuses classiques. On doit à la combativité du Nord-Africain Abd-el-Kader Zaaf, le « casseur de baraque », de rompre la monotonie du début d’étape. Les mordus du cyclisme le connaissent depuis le Tour de France précédent où il « s’illustra » avec sa mémorable défaillance lors de l’étape Perpignan-Nîmes qui s’acheva contre un platane du côté de Vendargues, suite à un usage abusif d’amphétamines. Zaaf est un personnage haut en couleurs qui fait les choux gras des journalistes friands de ses confidences. Ainsi, livrera-t-il en exclusivité pour Miroir-Sprint : « À Gand, j’avais dit a mes amis de Belgique : « Demain, vous me verrez sur la route, car je partirai dès le départ. L’étape vaut la peine qu’on se mette un peu à plat ventre. » Je savais, que de Gand à Courtrai, se trouvaient réparties les primes les plus importantes de tout le Tour de France. Vous pensez que je ne l’avais pas chanté sur les toits, je l’avais dit aux amis mais pas aux autres coureurs, tout au moins pas à ceux qui étaient plus forts que moi. Et le lendemain j’ai guetté, je n’ai pas attaqué à la première prime, d’abord parce qu’elle n’était pas importante el ensuite parce que je ne voulais pas éveiller les soupçons… Je pouvais faire des jaloux. Pour la seconde prime, j’ai encore laissé glisser, mais je me suis approché et pour la troisième, je suis franchement parti. J’ai ralenti dans le pays de Rosseel, parce que je passais devant sa maison et comme j’ai habité chez lui, je connais bien sa femme. J’ai ralenti donc pour serrer la main de Madame Rosseel, elle est enceinte et je devais faire attention de ne pas la bousculer. Mais j’avais le temps ; le tableau indiquait que mon avance était de 4 minutes. Alors j’ai commencé à rouler à ma main, en me disant que j’avais bien gagné ma journée. Car je ne voulais pas gagner l’étape, mais pas du tout, je me contentais des primes. Avec 4′ 40″ d’avance, je me suis arrêté pour attendre le paquet. J’ai vu arriver Rosseel et De Rycke, qui s’étaient détachés. Je les ai laissé passer, puis en réfléchissant, je me suis dit : « S’ils partent devant, c’est qu’ils savent qu’il y a encore des primes à gagner en France… », alors, je suis remonté sur mon vélo pour les rattraper. Ils n’étaient pas frais, les deux Belges, ils commençaient même à flancher… De Rycke a été Iâché le premier. Je pouvais aussi lâcher Rosseel, mais celui-là, c’était mon ami, et c’était vilain de ma part de le laisser… Heureusement, iI avait soif. « Arrête-toi pour boire de la bière», que je lui ai dit, parce que les Belges aiment bien la bière… Il s’est arrêté, et comme moi, je n’avais pas soif, j’ai continué tout seul. Il me restait 30 kilomètres pour atteindre le ravitaillement — Je me suis renseigné pour savoir s’il y avait une prime. — Oui, m’a répondu un officiel, il y a 20 000 francs à gagner ! Alors, j’ai calculé : 20 000 francs pour 30 kilomètres, cela me fera presque 1 000 francs par kilomètre, je pouvais donc faire un nouvel effort. Au ravitaillement, je me suis arrêté pour déjeuner au bord du trottoir, et me laver, j’ai attendu le peloton et je suis reparti avec Iui. Comme j’avais fourni des efforts, je ne pouvais pas suivre le peloton… ce qui n’avait pas d’importance, je suis rentré à ma main. D’autres attardés voulaient que je chasse avec eux pour rejoindre. J’ai refusé, je leur al expliqué que je devais maintenant me reposer pour pouvoir attaquer le lendemain… »

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Ainsi, un trio composé du Hollandais Rinus Wagtmans, du Belge André Rosseel (vainqueur de Gand-Wewelgem quelques semaines auparavant) et de l’ « impayable » (si ! les primes quand même) Zaaf fit la course à l’avant pendant 130 kilomètres.

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L’échappée décisive se constitue à 15 kilomètres de l’arrivée avec le Suisse Rossi, vainqueur à Reims, le Luxembourgeois Kemp, les régionaux Meunier et Cogan de l’équipe de l’Ouest, et Bauvin de l’Est/Sud-Est. Georges Meunier, le « facteur de Vierzon », révélation du Tour 1950, l’emporte de justesse au sprint sur l’esplanade de la plage au Tréport. Bim Diederich conserve son paletot jaune.

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Le Parisien Maurice Quentin, victime d’une chute à vingt mètres de la ligne d’arrivée, est transporté à l’hôpital et doit se résigner à l’abandon. Âme fifties, Aronde « Plein Ciel », Vedette Vendôme, Peugeot 203, 4CV Renault, âme fifties, Georges Meunier sur cycle La Perle, pneus Hutchinson et dérailleur Simplex !

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Les premiers congés payés ont fait le succès du Tréport, la station balnéaire la plus proche de Paris. Bien que le week-end ne fut pas encore ancré dans la France rurale des années 1950, en ce samedi 7 juillet, la quatrième étape du Tréport à Paris (188 km) exhalait un parfum de vacances avec le temps chaud et ensoleillé.

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À cette époque, il y avait classe le samedi jusqu’au 13 juillet, autant dire que le Tour allait nous « passer sous le nez ». Sinon, mon professeur de père nous aurait sans doute emmenés, mon frère et moi, le voir à Aumale situé à mi-distance entre le domicile familial et la ferme picarde de ma grand-mère. Dans mon enfance, Aumale était le théâtre d’une course amateur de qualité qui réunissait les meilleurs coureurs de Seine-Inférieure et de la Somme. Certains routiers du prestigieux club parisien de l’A.C.B.B. venaient y participer. J’adorais leur maillot gris perle ceint d’une bande orange. Quel dommage ! Nous aurions assisté à une échappée royale déclenchée par Marinelli à Saint-Germain-sur-Bresle. Au km 47, le groupe de tête composé, outre la Perruche, de Louison Bobet, Fausto Coppi, Hugo Koblet, le tricolore Pierre Barbotin et le Hollandais Voorting, traversait Aumale avec une avance de 1 minute et 10 secondes.

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La bataille fait rage durant une soixantaine de kilomètres mais sous l’impulsion notamment de Fiorenzo Magni, Robic, Diederich et Ockers, tout rentre dans l’ordre avant Beauvais. À la sortie de la ville de Jeanne Hachette, le Belge Hilaire Couvreur prend la poudre d’escampette, vite rejoint à Noailles par Gino Sciardis de l’équipe Ile-de-France-Nord-Ouest, puis à Méru par le Tourangeau Roger Lévêque de la formation Ouest-Sud-Ouest et le Parisien Forlini.

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Tandis que Sciardis crève, trois tricolores de l’équipe de France, Baldassari, Teisseire et Apo Lazaridès effectuent la jonction dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye. Il semble que la victoire ne peut leur échapper mais dans la descente de Suresnes, Lévêque leur file entre les doigts et s’impose en solitaire autour de l’hippodrome de Longchamp, haut-lieu du cyclisme où se déroulait chaque année le prestigieux Critérium des As*** derrière derny.

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« Gais et contents, les Parisiens, le cœur à l’aise, s’étaient rendus nombreux à Longchamp pour fêter, voir et complimenter les géants de la route ». À une semaine près, l’étape du Tour à Paris possède un petit côté de revue du 14 juillet. À partir de 1880, le 14 juillet devint fête nationale et un défilé militaire fut organisé dans le cadre champêtre de l’hippodrome de Longchamp jusqu’en 1914. Sur fond de revanche et de « boulangisme » mouvement symbolisant le renouveau de l’armée, cet événement inspira la chanson En revenant de la revue, immense succès comique troupier racontant un pique-nique patriotique virant à la bacchanale. Je vous offre la version chantée par Bourvil, passionné de vélo et normand comme moi !

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En prologue de la cinquième étape, le Tour a été passé en revue, les coureurs défilant sur le pont Alexandre III, avec les Invalides en toile de fond, puis empruntant l’avenue des Champs-Élysées avant de filer vers Chatou lieu du départ réel. Sont-ce ces grandes pompes qui vont interdire toute velléité offensive de la part des favoris ? Finalement, l’étape va se jouer peu après le départ, le long des rives de la Seine. Deux « sans-grade », le toscan Serafino Bagioni et le lyonnais à consonance italienne Angelo Colinelli profitent de l’apathie générale pour s’enfuir peu avant Épône (km 25). On ne les reverra plus de la journée.

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Le parcours, truffé de bosses sévères, présente un faux air de la classique normande Paris-Camembert. Les deux courageux comptent  près d’un quart d’heure d’avance sur le peloton amorphe, à Livarot. Selon le bon mot d’Yvan Audouard digne de l’almanach Vermot, « à Livarot, ne se sentant plus, comme de juste, Biagioni partit seul »! Peu après, dans la côte de la Trabotière (km 174), Colinelli, épuisé, lâche pied laissant Biagoni finir seul à Caen qui porte encore les stigmates des terribles bombardements lors du débarquement de juin 1944. Félix Lévitan, dans son roman du Tour, « L’homme en jaune », évoque les fortunes contraires de Diederich et Biagioni :

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« Diederich connut à l’issue de cette matinée radieuse à la fois le plus beau et le plus triste jour de sa vie. À Caen, le maillot jaune ne lui appartenait plus ! Avoir tant peiné, tant souffert pour se l’approprier, avoir créé de Reims à Gand, une étape dont on parlera encore dans vingt ans, et abandonner sa casaque sans même l’avoir défendue … Diederich fut l’innocente victime de l’engourdissement des « grands » tellement peu préoccupés de l’échappée de Biagioni et Colinelli. Et lui, Diederich, seul avec cette meute à ses trousses, quel était son pouvoir, tous ses compatriotes, Goldschmidt excepté, s’étant terrés dans le gros peloton ? – Ils n’ont même pas le respect du maillot jaune ! s’étonna André Leducq. Diederich en a, paraît-il, sangloté. Il eut la volonté de s’en cacher, et celle d’affirmer, après avoir vertement tancé ses compagnons défaillants : – Ça ne fait rien … je me marierai tout de même !

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Quant au troisième « Homme en jaune » de ce Tour 1951, l’Italien Serafino Biagioni, il eut pour la tunique d’or l’irrespect d’un porteur d’eau : – J’ai l’air d’un canard là-dedans ! Le mot est authentique. Authentique également et d’un goût douteux l’allusion de Gino Bartali à une infortune conjugale possible du « gregario » pince-sans-rire : – C’est pas possible autrement, insista lourdement Gino, qu’on eût imaginé de mœurs plus rigides. Biagioni, entre deux bons mots, se contenta de sourire béatement. Tout cet apparat : maillot, fleurs, baiser de divette en mal de publicité, journalistes, photographes, tout le dépassait, l’anéantissait, le pulvérisait : – Ma mère, ma mère, si tu voyais ton fils comme il est ridicule… Fiorenzo Magni, son patron en course, eut le bon esprit de ne pas ironiser le soir dans leur chambre. – Serafino, c’est très bien. Mets ton maillot jaune demain matin, sans fausse honte ; tu ne l’as pas volé, moi je regrette encore celui que j’ai laissé l’année dernière à Saint-Gaudens. Serafino Biagioni fit une longue prière au réveil : « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre volonté soit faite… » Nous verrons si huit heures plus tard, son vœu sera exaucé … En attendant, la presse italienne rend compte avec ferveur de son jour de gloire.

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« Huit heures plus tard, à Rennes, « L’Homme en jaune » avait changé de nom, il s’appelait Lévêque, un grand gars de Touraine, simple, gentil, marié, deux enfants : Serafino Biagioni avait été exaucé ! Lévêque, le vainqueur de Paris, le chef encore orné d’un énorme pansement collé à l’albuplast (souvenir d’une chute dans le peloton) n’était pas atterré comme l’avait été Biagioni, seulement un peu stupéfait : – Ce qu’on va être fier de moi à la maison ! »

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Pierre Chany stigmatisait la nonchalance des seigneurs qui avait favorisé Lévêque ! « Une fois de plus, les vedettes ont laissé courir dans l’étape Caen-Rennes. Après avoir donné au début de la course l’impression qu’elles se disposaient à contrôler celle-ci, elles renoncèrent bien vite. Et nous assistâmes une nouvelle fois à la réussite d’une échappée qui n’aurait jamais dû se développer avec autant d’ampleur sans la passivité du gros du peloton, au sein duquel les Coppi, Koblet, Bobet se pavanaient tout à leur aise. Sans doute, la perspective de l’étape contre la montre du lendemain préoccupait-elle ces messieurs. Et voulaient-ils conserver toutes leurs forces intactes en vue de cette explication singulière qu’ils savaient ne plus pouvoir éluder.

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Toujours est-il qu’à Rennes, à l’issue d’une étape rondement menée, Roger Lévêque, le courageux Tourangeau, est leader du classement général, alors que le tricolore Muller enlevait l’étape. Biagioni, précédent maillot jaune, étant resté toute la journée aux côtés de ses maîtres italiens, n’eut aucune velléité de défendre son bien. En raison des gros écarts enregistrés, de profondes modifications sont intervenues au classement général.. Van Est, l’un des principaux animateurs de l’échappée victorieuse, est aussi, avec Lévêque, le grand bénéficiaire de cette opération. Le Lorrain Bauvin, de presque toutes les offensives depuis le départ de Metz, se hisse à la seconde place du classement général. C’est un résultat qu’il n’espérait certainement pas. Quant aux « grands, leur retard est maintenant de plus d’un quart d’heure. Précisons que cela ne les émeut en aucune façon. » Il fallait noter aussi l’élimination du Suisse Giovanni Rossi, le premier maillot jaune à Reims, souffrant d’un genou.

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Mardi 10 juillet, nous y voilà enfin : cette fois, les cadors ne vont pas pouvoir se défiler lors de cette 7ème étape disputée contre la montre sur 85 kilomètres entre La Guerche-de-Bretagne, petit bourg d’Ille-et-Vilaine, et Angers, la cité du roi René qui ne fut pourtant pas roi de France mais eut notamment les titres de comte de Guise, duc de Bar, duc consort de Lorraine, duc d’Anjou, comte de Provence et de Forcalquier, roi de Naples et de Sicile, roi titulaire de Jérusalem, roi d’Aragon, n’en jetez plus, quel palmarès !

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Comme on la nomme communément, c’est l’épreuve de vérité et Jacques Goddet, directeur de L’Équipe, va même titrer son éditorial: « C’est la vérité toute nue ! Il y a des chiffres qui ne mentent pas. Celui de la moyenne réalisée par Koblet, au-dessus de 40km/h, illumine la performance. De la pluie, du vent aux trois-quarts défavorable, et c’est la plus forte vitesse réalisée contre la montre depuis deux ans. Les rois Coppi, en 1949, Kubler le forcené, en 1950, n’ont jamais atteint le 40 de moyenne. Ce La Guerche-Angers a donc été une compétition de valeur élevée … » Le champion suisse dominateur est pointé en tête partout sur le parcours, sauf au 5ème kilomètre où le maillot jaune Roger Lévêque le devance de 11 secondes, et …surtout à l’arrivée où Louison Bobet est déclaré vainqueur pour une petite seconde ! On connaît la légendaire précision suisse en matière d’horlogerie, et Hugo Koblet, surpris de son fléchissement final, va partir à la recherche du temps perdu. Après s’être fait masser, il lui a paru bizarre d’avoir possédé plus d’une minute d’avance sur Bobet, à 5 kilomètres de l’arrivée, et d’être déclaré battu d’une seconde par ledit Bobet à son passage sur la ligne. Sur le moment, il n’a pas protesté, mais lorsqu’il observe le classement de l’étape, il constate que l’Espagnol Bernardo Ruiz est classé avec un écart de 5 minutes et 44 secondes par rapport à son propre temps, alors qu’il est parti 6 minutes derrière lui. L’ayant doublé, cet écart aurait dû se chiffrer par 6 minutes et 44 secondes. Accompagné de son directeur sportif Alex Burtin, Koblet décide, sans aucune animosité, de se rendre auprès de Jacques Goddet, directeur du Tour, afin de lui demander respectueusement de faire vérifier les feuilles de chronométrage : « Il y a certainement une erreur d’une minute ! » Les commissaires internationaux décident de se réunir et convoquent le chronométreur Raoul Adam qui, par chance, a pris tous les temps deux fois, d’abord au premier passage sur la ligne, ensuite à l’arrivée après le tour de circuit. La double confrontation laisse apparaître pour Koblet un dernier tour en 2 minutes et 30 secondes alors que tous les autres coureurs l’ont bouclé en à peu près 1 minute et 20 secondes. Il faut se rendre à l’évidence : on a bien lésé Hugo Koblet d’une minute au classement. C’est ainsi que, cinq heures plus tard, un communiqué officiel de l’organisation du Tour déclare Koblet vainqueur de l’étape avec 59 secondes d’avance sur Louison Bobet ! Vous imaginez le branle-bas chez les gens de la presse sous les coups de 22 heures : appels téléphoniques en urgence, contre-appels, articles à refondre, titres à modifier etc… Le célèbre radioreporter Georges Briquet clama sur les ondes : « C’est un comble ! Adam n’a pas pu désigner le premier homme ! » Ce à quoi, je journaliste Jacques Marchand répondit : « N’est-ce pas en épousant Ève qu’Adam a montré que l’erreur était … humaine ! ».

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La couverture de Miroir-Sprint montre Hugo Koblet et Louison Bobet, souriants, accomplissant leur tour d’honneur. À cet instant, c’était le champion de France qui était déclaré vainqueur. Pierre About, un envoyé spécial de L’Équipe est émerveillé par le style du champion helvétique : « Hugo, une fois encore, a séduit la manière et les éléments. J’ai retrouvé pendant les trois-quarts de la course, le spectacle artistique qu’il nous avait offert sur les routes de Suisse et d’Alsace entre Bâle et Boncourt. Impression dominante : harmonie des gestes. De son front aussi coulait la sueur –est-ce un effet de l’imagination-, elle m’a semblé plus pure, moins amère. Il n’y a pas d’urée dans la sueur des dieux ! Inversez ce que l’on a emprunté pour l’image à la mécanique moderne : il semble, lorsqu’on regarde Koblet, que son moteur possède une prise directe sur le plat, une surmultipliée pour les descentes, une troisième pour passer les bosses. Alors que les autres peinent, ahanent, lui actionne sa boîte Cotal d’un doigt léger et passe sans ralentir. Hugo, c’est beau ! »

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Au final, malgré le remarquable exploit athlétique du Suisse, les positions entre les favoris ne se sont guère décantées. Koblet, Bobet et Coppi se tiennent en 1 minute, Magni est 4ème, un peu en retrait, à 3 minutes. Bartali et Geminiani qui ne sont pas des spécialistes ont bien limité la casse avec un débours de moins de 5 minutes. Le maillot jaune, le courageux Roger Lévêque, rescapé d’un camp de concentration, s’est sorti les tripes : seizième à 7 minutes et 33 secondes de Koblet, il sauve aisément son paletot de leader. Son second Gilbert Bauvin, qui le talonne à un peu plus d’une minute, apparaît comme sa principale menace dans les étapes à venir. Douze coureurs ont terminé hors des délais parmi lesquels Robert Chapatte, le futur téléreporter, et 4 éléments de l’équipe d’Afrique du Nord. Ça passe pour le populaire Zaaf bon dernier de l’étape à 18 minutes et 47 secondes de Koblet.

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Maurice Vidal, moralisateur, fustige sur son bloc-notes dans Miroir-Sprint le dilettantisme de certains coureurs : « La pratique d’un métier peut hélas, n’être qu’un moyen de gagner durement sa vie. C’est le cas de bien des travailleurs qui n’ont pas eu la possibilité de choisir leur gagne-pain. Mais l’exercice d’une profession choisie, comportant dans son accomplissement des satisfactions certaines, peut être une fin en soi, en même temps qu’un exaltant moyen, non seulement de conquérir le bien-être, mais de faire œuvre valable. L’amour du métier est l’un des grands sentiments des hommes libres. Le métier de sportif professionnel est dur, très dur, puisqu’il exige de ceux qui le pratiquent, qu’ils y consacrent la totalité de leurs forces vives, qu’ils n’en prélèvent aucune parcelle pour l’un des quelconques plaisirs de la vie qui sont le droit et la joie des autres. Mais c’est aussi un métier qui apporte de belles satisfactions morales et matérielles. À condition, précisément, qu’on le fasse sérieusement. La classe n’excuse pas le laisser-aller, l’esprit de facilité. Elle comporte au contraire pour celui qui la possède des devoirs, ne serait-ce que par respect pour ceux que la nature n’a pas doté de moyens aussi grands. Ceci est valable pour un certain nombre de coureurs du Tour de France. Je ne me donnerai pas le ridicule de conseiller des hommes qui connaissent leur affaire et que personne ne remplace lorsqu’il s’agit de souffrir. Il y a dans ce Tour des humbles, des sans-grade, des sans-classe, qui font obscurément leur travail, sans espoir de grandes victoires, ni même de profit matériel. Ceux-là sont limités et font leur maximum avec le maximum de privations. Il y a également de très grands champions richement doués, comme Coppi, Bobet, Koblet, Bartali, Geminiani, Magni et quelques autres. Ceux-là aussi font leur métier sérieusement, car à la base du succès, même pour un champion, il y a le travail. Le soir de l’étape contre la montre, alors qu’il aurait pu savourer en paix ce qu’il croyait encore être une victoire, Louison Bobet faisait le tour des chambres de ses coéquipiers et donnait des conseils, reprochant à certains d’abuser des canettes de bière ou de s’alimenter avec excès. Hugo Koblet, crédité d’un temps qui devait s’avérer faux, réfléchissait à sa course, se penchait avec attention sur les feuilles de chronométrage, et, s’étant fait une opinion précise, déposait une réclamation si bien argumentée qu’elle devait lui donner la victoire. Par contre, nous avons vu arriver à leur hôtel des coureurs comme Demulder, Van Ende, Forlini et même Ockers, ne sachant pas leur temps exact et donc les conséquences de leur course. À peine descendu de machine, Rosseel nous demandait du feu et grillait la première cigarette de la soirée. Un garçon comme Chapatte, qui fut un coureur brillant, et qui se trouvait éliminé à l’issue de l’étape contre la montre, s’étonnait de ne plus obtenir de résultats. Charles Pélissier lui fit observer qu’il n’avait sans doute pas assez sacrifié à son métier au moment de ses succès. Après discussion, Chapatte finit par reconnaître : « En effet, je crois qu’il vaut mieux commencer durement dans cette carrière. Ainsi on acquiert le goût de l’effort, on apprécie mieux chaque parcelle de succès, et les progrès sont obligés de précéder les avantages acquis. » Eh oui, c’est la grande loi du travail. Et puisque nous parlons de Charles Pélissier, arrêtons-nous un instant sur ce cas attachant : le temps n’est pas si loin où je n’étais qu’un admirateur parmi tous ceux qui lui témoignent chaque année leur sympathie sur le bord des routes. Mais je peux honnêtement dire que mon estime a bien grandi depuis que, le côtoyant fréquemment, j’ai appris de lui ou de son admirable compagne, de quelles luttes, de quelles privations est fait le succès qui couronne aujourd’hui une brillante carrière. Charles possédait un nom difficile à porter et qui pouvait être un sérieux handicap, comme le savent bon nombre de fils ou de frères de champions. Moins doué que ses frères, il dut mener contre lui-même, contre son tempérament, une bataille de tous les instants. Attentif au moindre écart, menant une vie monacale, sacrifiant tout à un métier qu’il adorait, trouvant intelligemment une personnalité, il finit par triompher de préjugés souvent hostiles, et à force d’acharnement et de courage, les petites victoires au bout des grandes, il finit par devenir l’un des plus brillants coureurs de son temps, et l’un des plus populaires du cyclisme français. Il avait certes hérité du nom de Pélissier, mais il s’était fait celui de « Charlot ». C’est un exemple qui a fait ses preuves. Il est bon à suivre. » La fatigue des efforts de la veille, le temps pluvieux, un fort vent de côté défavorable et la perspective de la journée de repos du lendemain n’incitent pas aux offensives entre Angers et Limoges. Les crevaisons sont les faits principaux du début d’étape avec la chute et l’abandon du Normand Roger Creton.

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« Dix coureurs se retrouvaient ensemble à trente kilomètres de Limoges sur une route accidentée comme on en trouve énormément dans le Limousin : Rosseel, Lauredi, Geminiani, Voorting, Diederich, Cogan, Desbats, Diot, De Hertog et Van Steenkiste. Dix kilomètres plus loin, Lauredi, désireux d’améliorer sa position au classement général et … de gagner une étape, démarrait avec le Belge Rosseel dans son sillage.

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Geminiani, alors, s’ingéniait à ralentir les autres, ce qui n’était pas une tâche facile, Diot et Diederich se montrant particulièrement agressifs. Lauredi faisait le forcing avec un Rosseel passif dans son sillage, car ce dernier, appliquant les consignes données par Sylvère Maës, refusait de relayer l’Azuréen, ce qui explique sa trop facile victoire à l’issue d’un sprint disputé sur la piste aux virages plats de Limoges (je ne sais si Rosseel avait lu l’article de Maurice Vidal !). À l’arrivée, Nello Lauredi avait cependant repris cinq minutes au trio des « grands ». Quant à Geminiani, paralysé par l’esprit d’équipe, il tenait la gageure de protéger Lauredi tout en prenant de l’avance sur le peloton, détruisant définitivement la légende du Gem « tout fou ». Il reprenait pour sa part quatre minutes au trio « K.B.C. » et il s’offrait même le luxe de la troisième place au sprint devant des routiers-sprinters comme Voorting, Diot et Desbats. » De bonne augure alors que se profile sa région d’Auvergne ! La venue du Tour pour la première fois en Limousin constitue un événement exceptionnel et notamment la caravane publicitaire enthousiasme le public, la palme de l’originalité revenant au car des laines SOFIL, parrain du maillot jaune, avec sa coque en plexiglas en forme de pelote et 4 immenses aiguilles à tricoter. C’est toujours Roger Lévêque qui revêt la tunique aux fils d’or offerte à chaque étape par l’entreprise textile de Tourcoing.

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Durant la journée de repos, Fausto Coppi reçoit de la municipalité un superbe vase en porcelaine locale. Très touché par ce geste, Fausto remet un mandat pour les pauvres de la ville. Pendant que Louison Bobet reste aux soins dans sa chambre, Lucien Lazaridès se rend en visite au village martyr d’Oradour-sur-Glane. Le populaire radioreporter Georges Briquet, natif de Limoges, retrouve sa maman. Scène extraordinaire : le public limougeaud, en « tenue du dimanche » (nous étions le jeudi 11 juillet) admire sagement Hugo Koblet déjeunant de tranches de jambon avec de la mayonnaise.

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Une décennie plus tard, je mangeais avec mes parents, au buffet de la gare de cette même ville de Limoges, à la table voisine d’Anquetil, Darrigade, Graczyk et Nencini qui disputaient un critérium dans les environs. Les cars pullman aux vitres fumées, les espaces réservés aux invités VIP interdisent aujourd’hui telle liesse populaire. Détendons-nous ! Je vous retrouve après la journée de repos pour vivre la suite de ce Tour de France prometteur.

* Vélos…VELO ! https://vlosvlo.blogspot.com/ ** J’ai évoqué la mémoire de Serse Coppi, le frère de Fausto, lors de ma visite dans le village natal où ils reposent : http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/ *** http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/ Pour décrire les premières étapes de ce Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans le numéro spécial d’après Tour de France du Miroir des Sports, « Hugo Koblet le pédaleur de charme » de Jean-Paul Ollivier (éditions Glénat), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva) Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.

Publié dans:Cyclisme |on 12 juin, 2021 |Pas de commentaires »

« André Darrigade, un coureur de légende » par Christian Laborde

Au printemps, lors de notre premier confinement, j’avais tenu tant bien que mal un modeste journal de bord. En la seconde « réclusion », je n’ai pas engagé tel projet, peut-être parce qu’il devient stérile voire nuisible d’élever une voix supplémentaire dans le concert ambiant devenu totalement inaudible, des opinions, de l’expert « le plus fiable » (existe-t-il ?) au moindre quidam.
Pour tout vous avouer, un souci personnel qui, d’ailleurs, trouve résonance dans le contexte sanitaire actuel, s’invitait avec trop d’insistance dans mon esprit.
Pour pasticher le comique-troupier Ouvrard qui fit se tordre de rire nos grands-parents, non je n’ai pas le thorax qui se désaxe, ni le sternum qui se dégomme, mais juste une hanche qui se démanche, la gauche qui, comme celle sur l’échiquier politique, est bien mal en point.
Bref, au lieu de me confiner à l’hôpital durant quelques jours, je fus informé, peu avant le vendredi 13 (novembre), que mon opération, déjà envisagée en mai, était ajournée sine die. Vous devinez les raisons, comme quoi « ça n’arrive pas qu’aux autres » !
Une activité essentielle de retraité, en situation de confiné, provient de produits jugés non essentiels : les livres. Aussi, sans changer mes habitudes, j’ai passé commande auprès de mon libraire indépendant préféré, selon le procédé « clique et collecte ».
Collant à l’actualité avec l’entrée au Panthéon de Maurice Genevoix, j’ai fait l’acquisition d’une biographie de cet écrivain qui accompagna souvent ma jeunesse, ainsi que de son chef-d’œuvre, Ceux de 14, un recueil de ses récits de la Grande Guerre. Vous patienterez pour lire le billet que j’envisage de lui consacrer, depuis longtemps, hors l’hommage qui vient de lui être rendu.
Aujourd’hui, je choisis de partager avec vous la lecture de mon troisième achat, le dernier opus de Christian Laborde intitulé tout simplement Darrigade.

couverture Darrigade

Je sens qu’un froid de déception parcourt l’échine d’un certain nombre de mes lecteurs qui se réjouissaient déjà que je ravive leurs souvenirs, notamment, de dictées de leur enfance tirées souvent des romans naturalistes de l’ancien secrétaire perpétuel de l’Académie française. Au lieu de quoi, je les emmène dans mes fastidieuses échappées à vélo. Ça prouve au moins que vous saviez qui se cachait derrière le titre du bouquin.
Non, le vélo que je vous raconte n’est pas ennuyeux, celui de mon enfance est épique, d’autant plus quand il est conté par de grandes plumes de la littérature et du journalisme.
Il est même émouvant et salutaire quand Lionel Bourg nous raconte comment un ange de la montagne débarqué du Luxembourg l’aida à s’échapper de la noirceur de son enfance*.
Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares, donna ses lettres de noblesse au Giro 1949 en convoquant Hector et Achille pour conter le duel entre Fausto Coppi et Gino Bartali.
Coïncidence, la première chronique d’Antoine Blondin, sur le Tour de France, qu’il intitula magnifiquement Du pin et des jeux, concernait une étape landaise :
« Prendre le Tour de France en marche, c’est pénétrer dans une famille avec des gaucheries de fils adoptif, des réticences d’enfant de l’amour tard reconnu… De Bordeaux à Bayonne, je me suis étonné d’être dans cette caravane qui décoiffe les filles, soulève les soutanes, pétrifie les gendarmes, transforme les palaces en salles de rédaction, plutôt que parmi ces gamins confondus par l’admiration et chapeautés par Nescafé. Je peux bien le dire, mon seul regret est de ne pas m’être vu passer.»
Voyez maintenant Christian Laborde jubilant :
– Federico Bahamontes ?
– L’Aigle de Tolède !
– Ferdi Kubler ?
– L’Aigle d’Adliswil !
– Fiorenzo Magni ?
– Le Lion des Flandres !
– Gastone Nencini ?
– Le Lion de Mugello !
– Vito Taccone ?
– Le Chamois des Abruzzes !
– Raymond Mastrotto ?
– Le Taureau de Nay !
– Julien Moineau ?
– Le Piaf !
– Jacques Marinelli ?
– La Perruche !
– Benoît Faure ?
– La Souris !
– Lily Bergaud ?
– La Puce du Cantal !
– Vicente Trueba ?
– La Puce de Torrelavega !
Sa « ménagerie du Tour de France, bestioles de toutes tailles et de toutes couleurs », à laquelle j’ajouterai Darrigade le « lévrier landais », eut autant sa place dans mon cœur d’enfant que Raboliot et le bestiaire solognot de Maurice Genevoix.
Alors, souffrez que, moi qui avais osé associer dans un même billet les « Conquérants de l’or » Jean Robic et José-Maria de Heredia, plutôt que les poilus de Ceux de 14 je vous entretienne de « ceux de 54 », et en particulier de Dédé-de-Dax, ainsi l’auteur le nomme familièrement tout au long du portrait du coureur cycliste landais qu’il brosse.
Darrigade a toujours été Dédé, en français pour les copains dans la cour d’école, en gascon « lo nosta Dédé » pour la grand-mère. Dédé-de-Dax, ça pétarade comme Darrigade, les mollets pleins de sanquette et de gnac, ça saccade sur les pédales lors d’un sprint.
Du point de vue de l’état-civil, c’est impropre puisqu’il est né à cinq kilomètres de Dax, à Narrosse.
Comme le Luxembourgeois Charly Gaul, le fameux ange, venait du pays où les villages se terminent en ange, Darrigade est originaire d’une région où les villages finissent en osse :
« À Narrosse, on est dans les Landes, en Chalosse très exactement. La Chalosse : derniers champs, derniers bosquets avant la mer de pins, les échasses et le sable … Les Landes sont un tas d’osse : Arengosse, Garrosse, Lahosse, Souprosse, Yzosse. Y en a partout, jusqu’à la mer : Biscarosse, Seignosse. »
Le mardi 18 juillet 1939, Dédé a 10 ans et attend sur le bord de la route le passage des champions du Tour de France :
« Ils arrivent, ils arrivent. Ils partent de Bordeaux, passent à Narrosse, roulent jusqu’à Salies-de-Béarn où se juge l’arrivée, au sprint sans doute, prédit La Petite Gironde. Le journal indique que l’étape est longue de 250 bornes, départ tôt de Bordeaux. C’est pour cette raison que André, après avoir avalé son petit déjeuner et conduit les bêtes au pacage, a galopé jusqu’à la route, en espadrilles, son béret noir vissé sur la tête. Ne pas les rater, voir Vietto. Vietto, il n’était question que de lui, au Prat, autour de la table, hier soir, il n’était question que de Vietto maillot jaune, et de ses équipiers de l’équipe régionale du Sud-Est … Vietto, le héros de René (un oncle de Dédé ndlr), le héros du Prat, du village, de la France, depuis juillet 1934 … » lorsqu’assis, en pleurs, sur un muret dans la descente du col de Puymorens, il attendait qu’on le dépanne après que, bien qu’en tête de l’étape, il eût donné son vélo à son leader le maillot jaune Antonin Magne.

Vietto Tour 19391939 Vietto populaire

« Ils arrivent, ils arrivent, ils sont là. André se tient près de son père qui lui crie le nom des coureurs au moment où ils passent devant eux –Maurice Archambaud, Sylvain Marcaillou, Louis Thiétard-, son père qui répète plusieurs fois celui de l’enfant du pays, le Bayonnais Paul Maye qui se met en danseuse juste devant eux, son père qui maintenant pointe son doigt en direction d’une silhouette jaune, silhouette qui se rapproche, silhouette dont Joseph Darrigade, André Darrigade et Narrosse tout à coup se mettent à hurler le nom, l’encourager à s’en faire péter la luette : « Allez Vietto, allez Vietto ! » »

Tour de France 1939

C’était ça les Tours d’antan, quelques instants de fête dans cette France profondément rurale : « Le peloton passe, est passé, Narrosse se disperse, retourne à son labeur. On marche vers les champs, le puits, les bêtes. On ne parle plus. Si l’on parle, c’est pas du Tour, mais des tomates qui manquent d’eau, du maïs qui est en retard … »
La famille Darrigade a rejoint la ferme du Prat qu’elle travaille comme métayers. Dédé, lui, ivre de joie -il a vu Vietto- court à en perdre haleine à travers champs et bois, saute les haies. Sans vélo …
« Voici le Prat, André ralentit, cesse de courir, marche, s’arrête. René se tient debout devant la porte d’entrée de la maison. Le vélo, appuyé contre la façade, près de lui, est rouge. Il a un guidon de course. René dit : « Il est à toi, André, c’est ton vélo ». André est bouche bée, son cœur cogne, et s’il cogne ce n’est pas d’avoir couru … »
Ainsi commence un beau roman sans oreillettes ni cardio-fréquencemètre, la belle histoire d’André Darrigade champion cycliste, le futur grand sprinter des Trente Glorieuses, magnifiée par la langue lyrique de Christian Laborde. À (presque) lire à haute voix comme Flaubert et son « gueuloir », comme les radioreporters de l’époque. Jugez :
« Le rouge du vélo d’André n’est pas descendu par la cheminée : il surgit de la terre. C’est le rouge de ce pays –le Sud-Ouest-, le rouge du maillot du XV de Dax, le rouge des piments séchant sur les murs blancs des maisons d’Espelette, le rouge des espadrilles et des prie-Dieu, le rouge des volets, le rouge des tuiles sur la pente des toits, le rouge des ceintures des joueurs de pelote et des écarteurs, le rouge des bérets des bandas, le rouge du foulard noué à tous les cous durant les fêtes de Pampelune, le rouge de la bûche qui se casse dans l’âtre, le rouge du filet de vin qui sort de la gourde et disparaît dans la gorge, le rouge du fer à cheval que le forgeron martèle sur l’enclume, le rouge des cerises que l’on mange assis sur une branche du cerisier, le rouge des drapeaux espagnols entre les cours de l’Argonne et de l’Yser en 1936 à Bordeaux, le rouge des incendies géants qui naissent dans les Landes, le rouge de la fasce du blason du département des Landes, le rouge de la robe de sainte Quitterie dans le vitrail de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption à Mimizan, le rouge du string des sorcières de Préchacq, le rouge des arbouses dites « fraises d’Arcachon », le rouge du soleil plongeant dans les eaux boudeuses de l’Adour » … et j’ai envie d’ajouter, le rouge du maillot et des cycles La Perle, vous comprendrez pourquoi bientôt.
Pour l’instant, c’est la guerre, le département des Landes est coupé en deux, le nord avec Narrosse est en zone occupée, le sud avec Aire-sur-Adour, en zone libre.
Christian Laborde a la riche idée de décliner une brève histoire de France pour les nuls et l’actualité, année après année. Ainsi l’été 42, son vélo rouge étant trop petit, Dédé roule désormais sur un demi-course bleu ou blanc (l’auteur s’embrouille dans la couleur !) acheté par sa grand-mère Maria contre quelques oies.
« C’est l’été 42, André roule sur son vélo blanc et, le 17 juillet, à 3 heures du matin, 900 policiers français, aidés par la gendarmerie, procèdent à l’arrestation de 8 160 Juifs, parmi lesquels des femmes, en couches, des malades et 4 000 enfants. Tous seront parqués dans l’enceinte du Vel’ d’Hiv’, avant d’être envoyés dans les camps de la mort. »
Cela reste un mystère pour moi, je n’ai jamais compris pourquoi mon professeur de père qui emmena son baby boomer de fils, une fois dans l’enceinte de Grenelle, ne lui parla jamais des horreurs qui y avaient été commises.
« À Narrosse, à la fin de l’été 1942, quand quelqu’un lance son béret et se met à crier « Vas-y Pélissier ! », c’est toujours pour encourager André … » Ça lui plaît à Dédé qui roule toujours sur son vélo (bleu ou blanc ?). Car Pélissier, c’est trois géants d’un coup, trois frères légendaires : « … Son sang sprinte dans ses veines, son cœur fait son boulot d’Hercule. Et le vent, les feuilles, les oiseaux, les haies, les mûres dans les haies, les piquets, les clôtures, les toits, les bêtes, les charrues à l’arrêt sous le soleil qui cogne, la margelle des puits, les insectes planqués sous les pierres brûlantes, le lingue sur les codes, le clocher de l’église, les croix du cimetière, l’ombre ronde des bois, l’écorce des grands chênes l’encouragent … » Vas-y Pélissier ! Dire qu’une décennie plus tard, enfourchant mon petit vélo vert, je n’eus droit qu’à des « Vas-y Robic ! », certes le premier vainqueur du Tour d’après-guerre, mais on repassera point de vue esthétisme, alors qu’un angelot blond apparaissait sur la planète vélo, à six lieues de ma demeure normande!
1943, 1944, 1945, enfin, y’a d’la joie, bonjour, bonjour les hirondelles, y’a d’la joie, y’a d’la joie partout.
« De la joie et du boulot, du boulot et du vélo. Et du vélo.
André aide le maréchal-ferrant à ferrer la jument, monte sur son vélo, cercle une barrique, monte sur son vélo, cure le fossé, monte sur son vélo, refait une clôture, monte sur son vélo, arrache une souche, monte sur son vélo puis s’installe dans la cuisine pour écouter la TSF qui lui donne des nouvelles de Monaco-Paris, que le speaker baptise le « Petit Tour de France. »
Vietto, Lucien Teisseire, Apo Lazaridès dit l’enfant grec, Jean-Marie Goasmat le farfadet de Pluvigné … Le reportage terminé, Dédé enfourche son vélo, « fait la chasse aux doryphores, monte sur son vélo, bouchonne un veau qui vient de naître, monte sur son vélo, manie la bêche, la fourche à fumier, la fourche à paille, monte sur son vélo, détruit un nid de courtilières, monte sur son vélo, plume des oies, monte sur son vélo, ramasse les pommes de terre, monte sur son vélo, et, le 1er septembre 1946, file à Dax assister à l’arrivée du circuit de Chalosse sur la piste en goudron du vélodrome … » C’est le régional Albert Dolhats dit « Bébert les gros mollets » qui l’emporte.
Laborde avec sa logorrhée, Darrigade avec ses folles parties de campagne nous mettent hors d’haleine. Bientôt, avec son demi course équipé de garde-boue et d’un éclairage dynamo, Dédé-de-Dax va participer et souvent gagner des courses de villages, Hagetmau, Caresse, Mouguère, Saint-Jean-Pied-de-Port, le circuit des Mareyeurs et Pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz, le Grand Prix de clôture des jeunes organisé à Pau par L’Étincelle à l’occasion de la fête de la section paloise du Parti Communiste Français. Il commence aussi, le Dédé, à tourner sur la piste du vélodrome de Bordeaux où il peut travailler sa vélocité.
C’est ainsi qu’il se retrouve, le 3 mars 1949, à disputer la grande finale de la « Médaille » au Vel’ d’Hiv’ (de sinistre mémoire) en prologue des Six Jours de Paris.
La course à « la Médaille » était une grande épreuve de vitesse et de prospection dont les éliminatoires se déroulaient, en hiver, en régions, dans certaines grandes villes dotées d’un vélodrome.
« André Darrigade débarque à la gare d’Austerlitz avec un sac tyrolien et deux vélos, son vélo de route pour rejoindre la rue Nélaton, son vélo de piste aux boyaux fatigués pour disputer la finale. Dans le sac tyrolien, des victuailles préparées par Maria, le xahakoa, la gourde basque en peau de bouc remplie de vin rouge, et du sparadrap pour rafistoler les boyaux.
Il lui faut un hôtel, il choisit le moins cher, il est de passe, tu viens, chéri, je ne viens pas, chérie … »
En finale, Dédé-de-Dax sprinte « de toute sa viande landaise poursuivie par des millions de vaches ». Il rafle la « médaille » malgré la tentative de tricherie de son adversaire qui s’est agrippé à son cuissard pour le freiner. Dédé-de-Dax vient de battre une future légende de la piste, l’Italien Antonio Maspes, sept fois champion du monde de vitesse. Après sa mort en l’an 2 000, le Vigorelli, mythique vélodrome de Milan, a été renommé vélodrome Maspès-Vigorelli.
Dédé-de-Dax reviendra souvent au Vel’ d’Hiv’ jusqu’à sa destruction en 1959. Il participa activement aux dernières « grandes heures de Grenelle ».
En hiver, chaque dimanche, la foule se pressait au « Nélaton Palace » pour assister, notamment, aux fameux omniums inter-nations. Ainsi Dédé-de-Dax, aux côtés de Louison Bobet, Anquetil et Rivière, se « frotta » aux plus grands champions de la route et de la piste de l’époque, les Ritals Coppi et Baldini, les deux K helvètes Kubler et Koblet, les Flahutes Rik Van Steenbergen et Gerrit Schulte.

Darrigade au Vel" d'hiv' en 1955darrigade et Anquetil Vel' d'Hiv' 19551954 Vel' d'Hiv'

Darrigade-Anquetil-Teruzzi

De gauche à droite : André Darrigade, Ferdinando Teruzzi, Michèle Mercier, Jacques Anquetil

6 Jours de Gand Darrigade et Schulte

Événement incontournable qui ramenait le Tout Paris, il y avait aussi les Six Jours de Paris dont Darrigade remporta les deux dernières éditions, associé à Jacques Anquetil et l’Italien Ferdinando Teruzzi. À cette occasion, il empocha la tant attendue « prime du million » de francs (une grosse somme à l’époque).
Ce n’est pas sans émotion que j’écris ces lignes : c’était au temps de ma prime jeunesse, là naquit sans doute ma fascination pour les vélodromes que je vous fis partager dans d’anciens billets***.
Toute cette magie enfantine allait cesser : « Je sais qu’c’est pas vrai mais j’ai dix ans/Laissez-moi rêver que j’ai dix ans/ Ça fait bientôt 60 ans que j’ai 10 ans … ».
Au mois d’août 1958, le Vel’ d’Hiv’ accueillit un centre de rétention de Français musulmans d’Algérie sur ordre du préfet de police Maurice Papon. Un site du ministère de l’Intérieur fut par la suite construit sur l’ancien emplacement de l’anneau de Grenelle.
C’est aussi l’intérêt de son livre, Christian Laborde scande ses chapitres en déclinant brièvement l’actualité par année (peut-être parfois par facilité ou paresse d’écriture ?). Ainsi … :
« … Il se passe quoi en 1957 ?
Le 7 janvier, Robert Lacoste donne l’ordre au général Massu, commandant de la 10ème division parachutiste, d’éradiquer le terrorisme à Alger. Huit mille paras ont carte blanche pour arrêter les deux chefs du FLN cachés dans la Casbah et démanteler leurs réseaux. Pendant les opérations, des bombes continuent à exploser à la terrasse des cafés, et des « ultras » tentent d’assassiner au bazooka le général Salan soupçonné de vouloir « brader » l’Algérie.
Le 14 janvier, Humphrey Bogart meurt d’un cancer à Beverly Hills …
Le 3 février, El Biar, petite équipe de division d’honneur algérienne, élimine le (grand ndlr) Stade de Reims en seizième de finale de la Coupe de France …
Le 25 mars, la France, la Belgique, le Luxembourg, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie ratifient, à Rome, le traité constituant la Communauté Économique Européenne pendant que Charles Trenet chante « Le jardin extraordinaire » et Francis Lemarque, « Marjolaine ».
Le 28 mars, le général Pâris de Bollardière demande à être relevé de son commandement en Algérie afin de protester contre le recours à la torture …
… Il y a aussi la mort de Christian Dior en Toscane, et celle de la chienne Laïka à bord de Spoutnik II…
Surtout, cette année-là, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature, Jacques Perret publie « Salades de saison », Roger Vaillant, « La Loi » –prix Goncourt-, et les Français vont voir dans les salles obscures « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle. La musique est de Miles Davis et les dialogues de Roger Nimier. »
Roger Darrigade, le frère cadet d’André, un bon coureur qui fut champion de France amateur sur route, est envoyé en Algérie. J’ai encore en mémoire les conversations de mes parents qui craignaient le même sort pour mon frère aîné sursitaire pour cause d’études universitaires supérieures. Le soldat André Darrigade, de la base aérienne 117, échappe à la guerre d’Indochine. Il est affecté aux services des sports, boulevard Victor à Paris et en profite pour se rendre à la Cipale, dans le bois de Vincennes, pour disputer et remporter le championnat militaire de vitesse de Paris.
Dédé-de-Dax se rendra en Afrique du Nord autrement. Une permission lui est accordée pour aller disputer au Maroc, le critérium de Casablanca organisé par La Vigie marocaine. C’est la première fois qu’il prend l’avion, il ne connaissait Ca-sa-blan-ca, « ville étrange et troublante », qu’à travers la chanson de Georges Ulmer.

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C’est l’époque d’une Algérie, encore territoire français, et André ouvre régulièrement sa saison en participant au Grand Prix de L’Écho d’Alger (« journal républicain du matin ») et au critérium de L’Écho d’Oran.
Darrigade débuta sa carrière professionnelle sur … un vélo rouge : novembre 1950…
« « Je te veux, môme, dans mon équipe. Soit tu restes amateur au VCCA (Vélo Club Courbevoie Asnières, un des grands clubs de l’époque avec l’ACBB de Boulogne-Billancourt ndlr) soit tu passes professionnel dans mon équipe. »
« L’équipe, c’est La Perle et le grand type, Francis Pélissier, les frères Pélissier, Henri, Francis, Charles : la légende du Tour de France. Le cœur d’André cogne. Il a si souvent entendu parler des Pélissier, on lui a si souvent crié « Vas-y Pélissier » quand il traversait Narrosse au sprint sur son vélo rouge qu’il est troublé. Dédé, du boxon dans le thorax de Dédé-de-Dax… »
C’est un bon choix : en 1951, le « pédaleur de charme » Hugo Koblet gagnera le Tour de France sur cycles La Perle ! C’est un super-choix même : en 1953, un jeune coureur de 19 ans remporte le Grand Prix des Nations, mythique épreuve contre la montre, sur un vélo La Perle. Son nom, Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse****. Nul doute que ce détail a largement contribué à l’estime que j’ai toujours manifestée à l’égard du sympathique Dédé.
J’ai un souvenir vivace de deux photographies couleur sépia de Darrigade avec le beau maillot rouge à bande blanche. Elles datent toutes les deux de 1955.
L’une est cruelle. Alors qu’André est à la lutte avec Ferdi Kubler pour gagner Paris-Bruxelles, la course des deux capitales, un dénommé Noyelle, forçant le passage lors du sprint, noie ses espoirs de succès. Victime d’une chute, l’infortuné Dédé passe la ligne d’arrivée, son vélo brisé à la main, sur une bécane d’un spectateur qui n’a rien d’un La Perle.

Darrigade chute Paris-Bruxelles

L’autre fut prise, quelques semaines plus tard, à l’arrivée du championnat de France disputé à Châteaulin sur les terres de Louison Bobet, alors champion du monde et archi-favori.
Un sprint dantesque oppose le lévrier des Landes et le boulanger de Saint-Méen-le-Grand, immortalisé par la couverture de Miroir-Sprint n°472 du 27 juin 1955 :
« … Les deux sont côte à côte, les deux ne font plus qu’un. Un ultime coup de reins et Darrigade saute Bobet : Dédé-de-Dax est champion de France. Non, crie Bobet qui proteste, trépigne, fulmine et somme le juge d’arrivée de ne pas remettre le maillot tricolore à André Darrigade. Il est Louison Bobet, il a gagné, va déposer une réclamation. Pendant que Francis Pélissier pousse André vers la tribune officielle, Louison Bobet cherche des yeux Antonin Magne. Antonin Magne est son directeur sportif, le directeur sportif de Louison Bobet, champion du monde. Magne n’est pas là. Bobet râle de plus belle, fulmine, pâlit, bleuit, rosit, rougit, verdit … »
Jean Bobet, son frère, se plante devant lui et lui dit : « Louison, c’est le moment de te comporter en champion du monde. »
C’est peut-être ce jour-là que naquit la photo finish !

Championnat de France 1955 (2)championnat de France 1955

Souvent, les écrivains du cyclisme réservent leur dithyrambe aux chevauchées épiques des coureurs grimpeurs. Les sprinters sont beaucoup plus rarement à l’honneur, peut-être parce que leurs exploits se circonscrivent aux cinq cents derniers mètres de la course.
Mais André Darrigade était beaucoup mieux qu’un sprinter. À l’opposé des « suceurs de roue » qui attendaient, tapis dans le peloton, la dernière ligne droite, c’était un baroudeur, un animateur qui n’hésitait pas à se glisser dans l’échappée matinale et à payer de sa personne tout au long de la journée.
La popularité d’André Darrigade dépassait le simple cadre des amoureux de la petite reine. Deux autres Landais déchaînèrent peut-être égales passions : les frères Boniface***** rugbymen de légende.
C’était l’âge d’or du cyclisme, une autre époque, cette charnière des années 1950 à 1960, le début de l’exode rural, la fin d’une certaine France.
Darrigade construisit largement sa popularité sur ses performances dans le Tour de France.
Une décennie avant Poupou-lidor, Dédé-de-Dax fut l’enfant de la France des cuisines et de la toile cirée : 14 participations à la grande boucle, 22 victoires d’étapes titillant ainsi le record à l’époque d’André Leducq un autre Dédé adoré avant-guerre, 19 jours en maillot jaune, deux maillots verts (il fut rouge en 1968, année de « contestations sociales » !) du classement par points.
Lors de son premier Tour, en 1953, André découvre les Pyrénées, lui le Landais n’avait jamais eu jusqu’alors l’occasion d’escalader le moindre col. Il remporte l’étape Luchon-Albi sous les couleurs de l’équipe régionale du Sud-Ouest.

Victoire à Albi Tour 19531955 tour victoire à Zurich 2Tour 1955 Darriagde équipe de France

En 1955, Darrigade empoche une seconde victoire d’étape à Zurich au nez et à la barbe du suisse hennissant Ferdi Kubler.
En 1956, il dispute le Tour au sein d’une équipe de France sans véritable leader, Louison Bobet, triple vainqueur consécutivement, boudant cette édition, et le jeune Jacques Anquetil, qui vient de battre le record de l’heure au Vigorelli de Milan, se trouvant encore trop tendre, préfère rester à la maison.
Aubaine pour Dédé-de-Dax qui inaugure ce qui deviendra bientôt une habitude en remportant la première étape de Reims à Liège et endossant ainsi son premier maillot jaune :
« … Le vent de Liège, le vent de Liège-Bastogne-Liège ne cesse de balancer des baffes et, prenant exemple sur lui, André Darrigade relance, relance encore. Seul Brian Robinson et Fritz Schaër ont la force de le relayer. Dans les longues lignes droites qui mènent à Liège, le Dacquois est époustouflant, un bloc d’énergie, une locomotive de chair et de sang, puissante et fine, filant, victorieuse, vers la banderole : Dédé-de-Dax, Dédé-de-Dax ! La victoire est pour André et le maillot jaune pour Darrigade … Du grand, du très grand Dédé ! Qui aide Darrigade à enfiler son maillot jaune ? Yvette Horner, « Mademoiselle Suze », la reine de l’accordéon. André est landais, Yvette, bigourdane : le Sud-Ouest en force sur les routes du Tour en Belgique ! »

Tour 1956 (2)Tour 1956 (3)

Le maillot jaune, Darrigade le porte à Liège puis à Lille. S’il le perd à Rouen, il le retrouve à Caen, le défend à Saint-Malo, le conforte à Lorient grâce notamment à un cocasse incident de course, la fermeture du passage à niveau du petit bourg de Pleudihen non loin de Saint-Malo.

Tour 1956 (4 passage à niveau)

André reperd le paletot bouton d’or à Angers, qu’à cela ne tienne, il a déjà en tête de gagner sur ses terres à Bayonne.
Blondin déborde Laborde, voici ce qu’Antoine écrivait dans sa chronique de L’Équipe intitulée Dédé d’enfer :
« Au-dessus de 40 de moyenne, ce n’est plus de la température, c’est de la fièvre. Le tour des lèvres clouté de pustules valeureuses, la joue écarlate, le torse jeté à angle droit avec les reins, André Darrigade darde une poitrine de nourrice vers la ligne d’arrivée. En même temps, il a un regard outré pour le Belge De Bruyne qui est en train de la franchir avant lui, sur sa lancée, et dont le visage rigolard se tend d’un mince sourire. Le public du vélodrome de Bayonne clame tout ensemble sa déception et sa joie. Il vient de voir son champion, échappé depuis le matin, reprendre sur un tour de piste, une cinquantaine de mètres au vainqueur de l’étape. D’un cœur unanime, il se déclare prêt à passer par profits et pertes les quelques centimètres supplémentaires qui lui ont manqué. Il accorde à la personnalité la palme justifiée que les circonstances ont refusé au coureur. Pour une fois, les suiveurs les plus endurcis ou les plus désinvoltes souscrivent au verdict populaire. Ce soir, les frontières de leur patrie sont sur l’Adour et sur la Nive. Il a suffi d’un coup de pédale d’un Darrigade déchaîné pour les naturaliser. »
Bien qu’il n’ait pas gagné, il lui est remis un bouquet qu’il offre lors de son tour d’honneur à … Ça c’est une autre histoire, patience …

Tour 1956 Darrigade à Bayonne 2

Ce Tour de France 1956, Darrigade aurait pu tout à fait l’emporter si, dans son entourage, on avait un peu plus cru en ses chances :
« À Toulouse, assis devant sa machine à écrire, Maurice Vidal, écrit son papier pour Miroir-Sprint : « Je pense que cette équipe de France, tirée à hue et à dia par les ambitions, n’a pas trouvé son unité, malgré les efforts de Bidot. Elle était prête à admettre comme leader –et encore- un spécialiste traditionnel du Tour de France Elle n’a pas eu l’intelligence de reconnaître en André Darrigade, la grande révélation du Tour 1956, le champion en plein épanouissement, capable de gagner aussi bien un championnat du monde qu’un Tour de France. Comme Georges Speicher en 1933. Et l’équipe de France s’en mordra les doigts, cela ne fait aucun doute … »
En effet, neuf ans après Jean Robic, c’est un autre valeureux coureur d’une équipe régionale, Roger Walkowiak, qui arriva en jaune au Parc des Princes.
À défaut de ramener la toison d’or à Paris, Dédé-de-Dax s’inventa une autre idée en instaurant l’habitude de gagner la première étape du Tour, à quatre reprises en cinq ans (entre 1956 et 1961).

Tour 1959 maillot jaune 4eme fois

Tour 1958 maillot jaune radieux

J’ai encore précisément en mémoire les images en noir et blanc de l’unique chaîne de télévision, lors de l’arrivée au sprint de l’ultime étape du Tour 1958 au Parc des Princes. Darrigade dominait tous ses adversaires lorsqu’à la sortie du dernier virage, il percuta avec une violence inouïe le jardinier du vélodrome qui s’était avancé imprudemment.
Celui-ci allait décéder, quelques jours plus tard, des suites de cette terrible collision. Quant à André, ses esprits retrouvés, la tête pansée comme une momie, il accompagna le vainqueur du Tour Charly Gaul, l’ange de la montagne, dans son tour d’honneur.

Tour 58 chute au Parc

1958 Darrigade momie

En cet âge de la toison d’or, André courait sous les couleurs de l’équipe de France comme lieutenant de mon idole normande Anquetil, futur quintuple vainqueur du Tour.
Une profonde amitié s’était nouée entre eux. Comme André, Jacques débuta sa carrière professionnelle sous le maillot de la marque La Perle. Celle-ci ayant mis la clé sous la porte, ils la poursuivirent en 1956 sous le maillot vert des cycles Helyett. Après La Perle, quel joli nom encore que cet Helyett !
Dans un autre ouvrage, Christian Laborde en fit l’éloge, certes au travers de la chorégraphie pédalante de mon champion, mais j’ai envie d’y associer ici son ami André : « Qu’il est beau le Helyett de Jacques Anquetil ! Helyett : quel nom étrange, merveilleux ! Helyett est un mélange, une touillerie dans le shaker du patois français, d’alouette et de goélette. Helyett, c’est pour glisser, voguer, et Jacques Anquetil voguait, glissait, sur les routes sèches ou détrempées, et, sur son passage, le chronomètre, épouvanté, claquait des dents. » Anquetil contre la montre, Darrigade dans les sprints, sur leur vélo Helyett, faisaient « valser les socquettes ».
André fut l’ami sincère de Jacques, et son équipier d’une grande loyauté et probité. On ne compte pas les fois où il « remonta » aux avant-postes Anquetil qui musardait à l’arrière du peloton, où il « bouchait les trous » pour rattraper une échappée dangereuse. Christian Laborde chuchote que « mon » champion ne fut pas toujours aussi prévenant, du moins manqua d’entrain, dans quelques circonstances qui pouvaient être favorables à Darrigade.

Miroir du Cyclisme Tour 1961

Darrigade Miroir du CyclismeAndré_Darrigade,_Margnat PalomaDarrigade Kamomé Dilecta

Après les cycles La Perle et Helyett, André Darrigade s’engagea, en 1961, avec l’équipe Alcyon au joli nom d’un oiseau fabuleux, volait-on pour autant …
La « réclame » envahissant de plus un plus le cyclisme, il courut ensuite pour la firme de vins marseillaise Margnat qui disparut rapidement suite à la loi interdisant toute publicité pour les boissons alcoolisées.
André acheva sa carrière, en 1966, dans l’équipe Kamomé-Dilecta, une marque de boule à laver le linge à manivelle associée aux cycles mythiques Dilecta (« ma préférée » en latin).
Histoires de maillot : les plus observateurs d’entre vous auront remarqué, sur une des photos de la couverture du livre, André sprintant sous les couleurs de la mythique marque italienne Bianchi. Durant l’automne 1955, le constructeur de cycles La Perle ne versant plus les salaires, Darrigade et Anquetil avaient été autorisés à participer aux courses italiennes de fin de saison sous le légendaire maillot Bianchi, la marque du campionissimo Fausto Coppi. Évoluant désormais dans l’équipe Helyett-Potin, ils conservèrent, en 1956, le droit de disputer sous les couleurs bleu céleste de la Bianchi, Milan-San Remo, le Tour de Lombardie et le trophée Baracchi.
C’est en cette fin de saison 1956, lors du « Giro di Lombardia », que Dédé-de-Dax écrit l’une des plus belles pages de sa carrière, à l’issue d’un sprint fantastique sur la piste du Vigorelli dont je vous offre la photographie colorisée :

 

Lombardie 1956 couleur

« Le public est debout : Coppi, le campionissimo Coppi, va emporter, à 37 ans, un ultime Tour de Lombardie. Mais aux 20 mètres, dans un terrible rush, André Darrigade s’arrache, les double tous et saute Fausto : Dédé-de-Dax ! Darrigade remporte le Tour de Lombardie devant Fausto Coppi, deuxième, Fiorenzo Magni, troisième, Rik Van Looy, quatrième … Bobet se classe 6ème. »
L’énoncé des champions qu’il vient de devancer suffit à qualifier la dimension de son exploit.
Autant que la photographie du sprint qui figure en couverture du livre, il en est une autre, tout aussi célèbre, où l’on voit l’immense chagrin de Fausto Coppi qui espérait bien gagner une sixième fois la « course aux feuilles mortes » pour achever son immense carrière en beauté.

Coppi Tour Lombardie 1956

« Les jambes de Dédé sont pleines de feu, de jus, demandent un rab de compétition, un truc d’enfer, de la haute lutte, une mégabagarre, avant de rejoindre Narrosse. »
Quelques jours plus tard, il est invité à participer avec d’autres « fuoriclasse » au Trofeo Baracchi, du nom de l’homme d’affaires organisateur, une prestigieuse course contre la montre par équipe de deux. L’année précédente, Darrigade et Anquetil avaient dû se contenter de la seconde place derrière le tandem Coppi-Filippi.

Baracchi 57 avec Anquetil

Son ami, sous les drapeaux, Jacques ayant été envoyé en Algérie (après avoir dépossédé Coppi du record de l’heure), André est associé au Suisse Rolf Graf, un brillant spécialiste du chronomètre comme tout bon helvète qui se respecte.
Quelques images valant mieux qu’un long discours, je vous offre ce court résumé digne de l’âge d’or du cinéma néo-réaliste italien :

https://footage.framepool.com/fr/shot/860126830-donato-piazza-rolf-graf-andre-darrigade-trofeo-baracchi

Le grand quotidien sportif italien, La Gazzetta dello sport, titra : « Il destino di Coppi chiama Darrigade », le destin de Coppi se nomme Darrigade.
Le vélodrome Vigorelli de Milan portait chance à Dédé-de-Dax. Il était à côté de son ami lorsqu’Anquetil effectua son tour d’honneur, en rose, à l’issue de son Giro victorieux en 1960.

Giro 1960 anquetil et Darrigade

Transition facile, certains passages du livre de Christian Laborde ont un parfum de roman à l’eau de rose qui prend sa source à « Frascati, dans le Latium, une ville chantée par Goethe et Byron et dont Baudelaire goûtait le vin ».
C’est là que va se dérouler le championnat du monde sur route 1955. La veille de la course, Dédé fait connaissance devant l’hôtel de l’équipe de France, des Dulon, de Herm dans les Landes, négociants en porcs, qui ont d’ailleurs déjà acheté des bêtes à papa Darrigade. La portière de leur automobile Opel Kapitän s’ouvre, une jeune fille de 16 ans en descend :
« André la voit, et son cœur s’emballe. Ce n’est pas un emballement : André le sait. Son cœur, André, il le connaît par cœur, depuis le temps qu’ils font équipe … Non, ici, à Frascati, devant l’hôtel où André est descendu avec l’équipe de France, il ne s’agit pas d’un simple emballement, d’un désordre dans les ventricules, d’un chahut dans les oreillettes … »
Lors du Tour 1956, c’est elle, la fille de Frascati, qu’André cherchait du regard dans le public du vélodrome de Bayonne pour lui offrir son bouquet de glaïeuls.
Planifiant leurs vacances en fonction des championnats du monde, cette fois, en 1956, les Dulon de Herm dans les Landes sont présents à Copenhague, la fille de Frascati aussi dont on découvre qu’elle est leur nièce et vient de réussir son entrée à la faculté de pharmacie de Bordeaux.
En 1957, le championnat du monde se déroule à Waregem, en Belgique. Près de l’hôtel où l’équipe de France est au vert, une Opel Kapitän est garée. Comme chaque année, les Dulon sont là, la fille de Frascati aussi, elle se prénomme Françoise.
« Au dernier tour de circuit, dans la ligne droite qui mène à l’arrivée, ils ne sont plus que six, trois Belges, trois Français, le gratin du braquet : Rik Van Looy, Rik Van Steenbergen, Alfred De Bruyne, Jacques Anquetil, André Darrigade, Louison Bobet. La Belgique, la France : six monstres. Le top, la classe, une escouade royale. Qui devrait gagner ? Rik Van Steenbergen. Qui peut le battre ? André Darrigade. » Ce sera le Belge.
Le soir à l’hôtel, à la question « pourquoi n’as-tu pas amené le sprint pour André », Anquetil, embarrassé, répond qu’il ne savait pas s’il devait emmener le sprint pour Darrigade ou Bobet. André n’a pas envie de parler, sauf à la jeune fille de Frascati qui vient d’entrer et lui sourit.
Sur les ondes, les sœurs Étienne chantent : « Plus je t’embrasse, plus j’aime t’embrasser, plus je t’enlace, plus j’aime t’enlacer ».

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Faire le tour de France

Faire le Tour de France en 1958 : « c’est en jaune qu’André roule vers Dax, vers l’Adour, le 7 juillet jour de l’anniversaire de la demoiselle de Frascati.. »
Dédé-de-Dax ne gagne pas l’étape mais peu importe, « on l’applaudit à donf, son nom est scandé, il salue la foule de sa main gantée. Il descend de son vélo, se dirige vers la tribune pour y recevoir un nouveau maillot jaune. Il l’enfile, boit un Perrier et, le bouquet du leader sur l’épaule, entame un tour d’honneur. Il tourne lentement, et s’il semble indifférent aux applaudissements, c’est qu’il cherche dans le public le visage de la demoiselle de Frascati. Son visage, le voici. Aussitôt André s’arrête, descend de son Helyett. Puis, armant son bras, lance son bouquet vers la demoiselle de Frascati. »
Après l’étape, André la retrouve dans sa chambre d’hôtel avec sa maman, son frère Roger, les Dulon de Herm dans les Landes, et l’ami Jacques Anquetil. André et Françoise se tiennent la main. Il n’est évidemment pas question d’imiter une admiratrice d’Hugo Koblet qui avait souhaité passer quelques moments intimes avec son « pédaleur de charme » … revêtu du maillot rose de leader du Giro !
Cela dit, il me semble que les deux tourtereaux filent le parfait amour. D’ailleurs, ils se marient religieusement, quelques mois plus tard, le 18 décembre 1958, dans la chapelle de l’institution Sévigné où Françoise avait accompli d’excellentes études. La bénédiction donnée, les invités à la noce se dirigèrent vers Villeneuve-de-Marsan, chez Darroze, une autre institution !
Parmi les convives, on relève la présence de l’abbé Massie en charge de la chapelle de Géou à Labastide-d’Armagnac. Grâce à Dieu, grâce à Darrigade, grâce à la générosité des amoureux de la petite reine, elle deviendra Notre-Dame-des-Cyclistes, à l’image de la Madonna del Ghisallo en Italie. J’avais consacré deux billets lors de mes pèlerinages dans ces lieux de culte dévoués à la religion du cyclisme******.
« Capri, Rome, voyage de noces en Italie, l’Italie où tout a commencé à Frascati, un été. À Rome, ils ont un guide, frère d’un écarteur du Maransin, le père Mathieu Taris. Il leur fait visiter le Colisée, les catacombes et obtiendra une audience auprès du pape Jean XXIII. »
André le rencontrera de nouveau lors de l’arrivée de Paris-Nice 1959 qui, exceptionnellement, s’achève … à Rome. C’est original mais on sait bien que tous les chemins mènent à Rome.
Lors de cette saison 1959, que va bien pouvoir imaginer l’attentionné André pour sa chère épouse ?
« Les Pyrénées se radinent : à quoi pense Darrigade ? À l’anniversaire de Françoise qui fêtera ses 20 ans le 7 juillet. Où sprinter pour elle ? »
Vous n’y avez probablement pas pensé : à l’arrivée de l’étape de montagne Bagnères-de-Bigorre-Saint-Gaudens qui emprunte les cols d’Aspin et de Peyresourde ! Dédé-de-Dax règle au sprint Gérard Saint, Louison Bobet et Jacques Anquetil, devant les gradins bondés du circuit automobile du Comminges (désaffectés, ils existent encore).

Tour 1959 Saint-Gaudens

Au mois d’août, ils sont quatre André, Françoise, Robert Pons le masseur de Dédé, et un indésirable ver solitaire qui s’est invité dans le corps de Dédé, à partir à bord de l’ID 19, pour Zandvoort où se déroule le championnat du monde.
Zandvoort, les Pays-Bas, le circuit automobile absolument plat synonyme d’une course sans relief (!), les dunes, le vent du Nord qui fait craquer les digues ! Dédé-de-Dax se glisse dès le matin dans une échappée au long cours qui ira jusqu’à son terme. Je ne peux pas contrôler l’explosion de joie de Christian Laborde :
« André Darrigade est champion du monde. Joie énorme à Narrosse. Joie énorme à Dax où l’artificier Marmajou, qui lançait une fusée à chaque victoire d’André, en fait partir trois. Joie partout en France …
Le fils de Joseph et de Jeanne, l’enfant de Prat et de Narrosse est champion du monde.
L’enfant qui remportait les sprints du catéchisme est champion du monde.
Le gamin qui gardait les vaches est champion du monde.
Le gamin qui, coiffé d’un béret, travaillait la terre sur laquelle ses parents, courbés, s’échinent jusqu’au soir, est champion du monde.
Le jeune coureur dont Maria, sa grand-mère, lavait le maillot, en cachette, dans l’évier en pierre de la cuisine est champion du monde. Les mains de Maria, l’évier en pierre de la cuisine, le maillot séchant sur la corde à linge, la corde à linge sont champions du monde.
Narrosse est champion du monde. La Chalosse est championne du monde. Et tous les villages dont les noms finissent en osse –Arengosse, Garrosse, Yzosse- sont champions du monde.
L’Adour et ses galupes, l’Adour et ses affluents, l’Adour et les chants qu’elle inspire et qui embrasent les gosiers est championne du monde.
Les dernières collines avant le sable, avant l’océan sont championnes du monde. Le sable, les dunes, les vagues sont champions du monde… les échassiers de Luë, les tondeurs de moutons de Lugos les pêcheurs d’anguille de Gastes sont champions du monde …», même les palombes auxquelles songe le musicien Bernard Lubat quand il joue, sont championnes du monde !

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Zandvoort podium

Je peux aussi faire la fête ? N’en déplaise à André, j’ai envie de vous confier une anecdote qui ne figure pas dans le livre. Elle avait pour cadre l’émission La tête et les jambes, un jeu hebdomadaire qui passionnait les téléspectateurs. Le jeu associait deux candidats, l’un, « la tête » répondant à des questions complexes sur un thème précis, l’autre, « les jambes », un sportif de haut niveau, devant le rattraper en effectuant une performance minimum.
André Darrigade, extrêmement populaire depuis la conquête du maillot arc-en-ciel, devait remporter une majorité de sprints dans une série de cinq disputée contre le grand coureur belge Rik Van Steenbergen (triple champion du monde, 40 victoires de Six Jours, et des classiques à la pelle)). Il me semble que l’épreuve constituait un intermède des Six Jours de Bruxelles.
Toujours est-il, Rik 1er (Van Looy fut le second !), intraitable, ne concéda aucun sprint à Dédé-de-Dax qui, un peu « soupe au lait », essayait « mollement » de justifier ses échecs.
Ce n’était pas du cinéma mais de la télévision !
À vos cassettes, une rareté ! aurait dit l’iconoclaste Jean-Christophe Averty. Voici une parodie de ce jeu télévisé interprétée, je vous le donne en mille, par … Darrigade et Fouziquet, un de ces duos d’humoristes (Poiret et Serrault, Darras et Noiret, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Avron et Evrard) très à la mode, à l’époque.
Je vous en prie, ne me soupçonnez pas de « glottophobie », cette discrimination linguistique fondée sur les accents, d’actualité ces temps-ci, raillée ici par les deux pseudo compères ruraux. Aujourd’hui les Chevaliers du fiel et le Duo des Non jouent sur le même registre.

On aimait bien les intonations ensoleillées d’André : « Ici, dans les Landes, surtout à table où le poulet succède à la charcuterie et précède le rôti de bœuf, les voix sont fortes, puissantes, rocailleuses. Celle du jeune homme blond est douce, et les « r » arrondis que parfois elle roule, n’altèrent en rien sa douceur, la rehaussent d’une certaine fermeté. »
À l’issue de sa carrière, Dédé-de-Dax se reconvertit en ouvrant une librairie-maison de la presse, à quelques pas du casino et de la plage de Biarritz. En vacances, comme beaucoup de nostalgiques des Tours de France d’antan, j’y étais allé acheter L’Équipe pour avoir le plaisir de l’y croiser. L’enseigne, une véritable institution biarrote, existe toujours à son nom. « Le vrai chic parisien » aurait été que je me procure ce livre par un clique et collecte avec cette librairie indépendante.
Le Darrigade de Christian Laborde s’achève au sprint par le rythme débordant de lyrisme qu’il imprime à une truculente échappée de deux Pères blancs.
N’existe-t-elle que dans l’esprit de l’auteur qui nous conta dans un autre ouvrage la rencontre « improbable » de Charly Gaul, L’ange qui aimait la pluie, et du poète et humaniste François Pétrarque sur les pentes du Ventoux ?
Bref, le père blanc Taris, que vous connaissez déjà, et le père Wattiez décident d’effectuer une randonnée à vélo, de Rome à Biarritz, 1 644 kilomètres, pour retrouver leur ami André Darrigade.
Les compères ecclésiastiques remercient d’abord le bienfaiteur qui leur a fait don de leurs montures :
« Sans doute auraient-ils préféré un Legnano, marque à laquelle Gino-le-Pieux sera resté fidèle durant sa longue et héroïque carrière. Mais Bianchi, c’est bien aussi ! Bianchi c’est Coppi, le grand et libre Fausto qui repose au cimetière de Castellania, et pour lequel ils prient si souvent. Et André Darrigade, leur cher André, ne revêtait-il pas le maillot Bianchi lorsqu’il venait disputer, Milan-San Remo, le Giro ou le Tour de Lombardie ? »
Petite confusion, cher Christian Laborde, pas le Giro mais le Trophée Baracchi ! Pour le Giro, il se contentait de la marque d’apéritif Fynsec inscrite sur le maillot vert Helyett.
« Deux Bianchi donc, dérailleur Simplex, jantes chromées, selle Bianchi, phare, feu rouge et dynamo Dansi, freins Balilla, porte-bagages, sonnette et béquille. »
Deux vélos de femme because il est impossible en soutane d’enfourcher un vélo d’homme. Deux pères blancs, donc, en soutane sur des vélos bleu céleste, qui pour s’abriter de la pluie diluvienne, se réfugient dans l’église Santa Maria della Spina à Pise. Le visage de leur hôte, le Père Mori, s’éclaire bientôt :
« – Mon Dieu, Darrigade. Mais votre ami, je l’ai poussé …
– Comment ça poussé ? demande le père Taris.
– Je l’ai poussé dans le Gavia, en 1960, il avait le maillot de champion du monde… Je me souviens très bien, c’était le Giro, l’étape qui partait de Trente et arrivait à Bormio … Il n’y avait que des cols, des pentes, Molina di Ledro, Campo Carlo Magno, Tonale, et surtout le Gavia où j’étais, où nous étions nombreux … Charly Gaul donnait du fil à retordre à tous, d’abord à Imerio Massignan, à Gastone Nencini, à Guido Carlesi que nous encouragions (et Anquetil alors ? ndlr)… Nous les poussions de notre mieux. Et puis, j’ai vu arriver André Darrigade, avec son maillot de champion du monde. Il souffrait, le pauvre, il souffrait. Mon cœur m’a dit de le pousser, alors je l’ai poussé. Mes voisins ont aussitôt protesté : « Vous poussez un Français, mon père, vous poussez un Français. » Alors je leur ai répondu : « Je pousse un brave garçon, un homme pieux ! »
– Vous avez bien fait, et vous avez raison, père Mori. Darrigade est un brave garçon et un homme pieux. Pieux, nous le savons, nous qui correspondons avec lui. Brave, oui, chacun a pu voir durant les courses son courage et sa droiture … Jacques Anquetil qui était son leader, pourrait en parler de la droiture de notre cher André … »
Et le père Wattiez d’ajouter :
« Il a certes poussé un Français dans le Gavia, mais un Français de chez Bianchi, un Français qui a rencontré son épouse à Frascati, un Français qui est venu en Italie pour accompagner Fausto Coppi dans sa dernière demeure … »
Pour vous encore, une rareté : quelques images de l’ascension du terrible Gavia, on n’y voit ni André Darrigade, ni des pères blancs, par contre des poussettes, en veux-tu en voilà … nul n’était infaillible dans la religion cycliste.

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Sous la plume de Christian Laborde, la virée des deux pères blancs vers Biarritz est émaillée de moult péripéties. Ainsi, lors de leur arrivée à Nice. Nice very Nice souffle Nougaro, frère de race mentale de l’écrivain, sauf qu’un silex a déchiré le pneu de la roue avant du Bianchi du père Wattiez. En allant réparer « chez Urago », la chapelle niçoise des cycles, ils croiseront le regretté écrivain Louis Nucera, venu récupérer deux roues voilées, lui qui en connaissait des « rayons de soleil ».
Je ne vous raconte pas l’arrivée à Biarritz, toutes les Landes sont là qui ont rejoint les pères blancs, les bandas du coin, les rugbymen du Biarritz Olympique, de l’Aviron Bayonnais, de l’Union Sportive Dacquoise, les bonnes sœurs, moines et curés, les échassiers de Luë, les tondeurs de moutons de Lugos les pêcheurs d’anguille de Gastes, Marcel Lubat, tous les amis et supporters d’André qui arrivent devant la librairie en caddies … eh oui, les fameux caddies de Gascogne !
En ces temps de confinement, comme ça fait du bien de prendre l’air (promis on se la jouera critérium en n’allant pas au-delà des 20 kilomètres réglementaires) avec André Darrigade ! Car il a toujours bon pied bon œil, et fêtera avec Françoise, le 24 avril prochain, ses 92 printemps.
Et si vous vous promenez du côté de Narrosse, vous l’apercevrez, statufié sur un rond-point, le bras levé, comme lorsqu’il fut champion du monde.

statue Darrigade à Narrosse

* http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
** http://encreviolette.unblog.fr/2017/04/01/des-conquerants-de-lor-jean-robic-et-jose-maria-de-heredia/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2018/01/23/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-1/
**** http://encreviolette.unblog.fr/2009/04/15/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse/
http://encreviolette.unblog.fr/2009/08/22/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse-suite/
***** http://encreviolette.unblog.fr/2020/01/16/les-boniface-papes-du-rugby-dattaque/
****** http://encreviolette.unblog.fr/2012/09/05/notre-dame-des-cyclistes/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/09/une-semaine-a-florence-1/

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 décembre, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1960 (3)

Pour revivre le début de ce Tour de France 1960 :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-2/

Il n’est plus temps pour Roger Rivière d’apprendre à son épouse à faire du vélo … sur un solex !

Rivière repos Millau 2

Le leader de l’équipe de France, deuxième du classement général à 1 minute et 38 secondes de l’Italien Gastone Nencini, est très optimiste à l’entame du dernier tiers du Tour avec les Alpes à franchir et surtout une étape contre la montre de 83 kilomètres à Pontarlier où il devrait construire définitivement sa victoire. Aujourd’hui, déjà, entre Millau et Avignon, il compte bien « se payer le Rital » comme il aime clamer à la cantonade.
Allez, je commence l’étape sur la moto de Robert Chapatte :
« Le départ allait être donné à Millau que Marcel Bidot transmettait encore ses consignes :
Les gars, aujourd’hui il faut attaquer. Ramenez Anglade et Mastrotto et si possible François Mahé vers Nencini. Toujours au lendemain des repos le peloton a les jambes lourdes. Je suis persuadé que l’étape sera dure. À vous de la rendre très dure en imposant notre course aux Italiens. Et qui sait si Nencini ne finira pas par en prendre un petit coup. »
Tout avait bien commencé pour les Français. Une attaque de Rostollan et Dotto qui délesta le peloton dans les gorges de la Jonte d’une bonne trentaine d’unités, une reprise pour Graczyk, le baiser encourageant de Mme Rivière à son mari (en réalité, elle ne lui toucha que la main ndlr) au passage à Meyrueis avant l’attaque du col de Perjuret et l’attaque de Graczyk dans ce même col, attaque qui permit au vaillant Popoff de battre Massignan au sprint au sommet.

Rivière baiser

Accident Riviere ultime photo à vélo

Oui, tout commençait selon les plans établis par Marcel Bidot et ses hommes. À l’arrière, les Italiens ne comptaient plus les blessés. Ils étaient en nombre. Baldini en faisait partie.
« Je fume la pipe » (sic) fanfaronnait Rivière !
Au sommet, derrière Graczyk et Massignan, à une minute du tandem que la vertigineuse descente happait rapidement, eux et leur suite motorisée, Rostollan s’était détaché dès les premiers mètres. Il avait pris 80 à 100 mètres et Rivière venait de se lancer au sprint dans les virelets. Du tansad de la moto, je suivais cette phase capitale de la course. Là-haut sur l’étroite route accrochée au flanc de la montagne, les deux casquettes jaunes se rapprochaient. Sur le vélo chromé de Rivière, le soleil avait fait éclater un flash. À trente mètres du Français, le maillot jaune de Nencini essayait de maintenir la distance. Et puis un boqueteau me masqua la vue. On arrivait à Fraissinet de Fourques au 57ème kilomètre. Devant nous, Graczyk en terminait avec cette descente terrifiante. Dans la traversée sinueuse du village, il imposait à Massignan un exercice de haute voltige et le jeune Italien s’affolait pour ne rien perdre sur le bolide blond habillé de vert.
Enfin le plat. Graczyk parlementa quelques secondes avec Massignan. Il l’invitait à le relayer après lui avoir imposé une dégringolade inoubliable. Et tout à coup, la radio du Tour annonça : « Allo, allo … »
Je consulte la chronique d’Antoine Blondin, si justement intitulée En travers de la gorge :
« Midi avait sonné, la messe était dite, le soleil grillait les Causses à perte d’horizon. Aucun signe de vie sur les crêtes pelées ni dans les gorges où l’ombre dessinait des quadrillages menaçants. Seul un mince filet de gens ourlait notre chemin, sortis de quelles grottes et agglutinés de place en place pour donner naissance à de chaudes petites oasis humaines. Nous venions de franchir le col de Perjuret et plongions à virelets que veux-tu, chacun pour soi et Dieu pour tous ! Sauf pour un seul …
Nous vîmes à un tournant Rostollan qui faisait de grands gestes et remontait à contre-courant en criant : « Roger a tombé ! Roger a tombé ! » Impossible de nous arrêter sur le toboggan où nous étions lancés. Nul n’avait vu disparaître Rivière, ni parmi ses compagnons, ni parmi les témoins. Pendant cinq minutes, on le crut volatilisé, rayé purement et simplement de la carte du monde, dont le paysage immense et chaotique qui nous entourait nous donnait l’échelle. Or, il gisait, à un vingtaine de mètres, en contrebas, dissimulé par un repli de terrain, frappé d’une sorte de paralysie qui lui interdisait le moindre geste, le moindre appel. Et toute cette nature qui l’entourait lui faisait un linceul rugueux. »
Durant quelques minutes, Roger Rivière, héros rimbaldien, fut le dormeur d’un val cévenol.

« C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue… »

Accident Rivière  ravin MDTAccident Riviere 3Accident Riviere 1

Blondin poursuit :
« Quand nous pûmes reprendre souffle au hameau des Vanels, nous ignorions encore ce qu’il en était advenu exactement, mais l’anxiété planait sur chacun des équipages qui nous dépassait. Fil à fil, visage après visage, le drame se précisait … Enfin, Radio-Tour annonça que « Rivière venait d’être victime d’un accident grave » et notre attente devint celle des personnages baignés de fraternité attentive qu’on rencontre chez Saint-Exupéry. La « Terre des Hommes » est parfois dure à l’homme.
L’hélicoptère d’évacuation, dans l’impossibilité de se poser sur le palier abrupt où Rivière s’était arrêté dans sa chute, tournait au-dessus de nous. Il atterrit dans l’enclos d’un vieux paysan, noueux comme un ceps de bois dont sont faits les Dominici, à l’instant où, avec une étonnante majesté qu’elle tirait de sa lenteur, l’ambulance déboucha à moins de vingt à l’heure, pour éviter les heurts, et s’arrêta en lisière du champ. Dix photographes, tombés on ne sait d’où, se trouvèrent miraculeusement à la parade. Rivière apparut sur sa civière, l’œil mi-clos, livide comme jamais, et baigné dans sa sueur. On lui fit escorte jusqu’à la nacelle, et tout le monde suivant les paysannes, les chiens, les valets de ferme et même le vieux qui flairait dans tout cela les grands remous de sorcellerie.
Il regarda avec respect l’hélicoptère brasser l’air puis jaillir de son champ en apothéose déchirante. Alors, seulement, il poussa un hurlement et parla d’aller chercher son fusil. Toute pitié l’avait déserté. Le dénouement venait de se jouer sur sa récolte de haricots, six mois de labeur, cinquante mille francs de semis. Le sombre dimanche qu’il vivait n’avait pas exactement les couleurs du nôtre. »

Accident Rivière 5 hélico

Ainsi, Antoine Blondin nous contait « la tragédie du Parjure »* qui fait qu’à jamais, ce petit col de Lozère appartient à la légende des cycles. Un petit ruisseau de Lozère avait (dé)fait le grand Rivière !
Je me souviens distinctement de ce 10 juillet 1960. L’oreille collée à mon transistor, c’était la stupeur qui m’étreignait, la crainte aussi pour la vie d’un grand sportif français. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas dans un tout petit coin de mon esprit d’enfant, le sentiment cruel que « mon » champion normand Anquetil était débarrassé de son grand rival national.
Un demi-siècle, ou presque, plus tard, entre Méjean et Aigoual, j’ai effectué la descente du col de Perjuret jusqu’à Fraissinet de Fourques, en auto, au ralenti, comme une sorte de pèlerinage dans un des hauts lieux de l’Histoire du Cyclisme**.
Je m’étais longuement recueilli devant la stèle désormais érigée en souvenir du champion fracassé. Il n’y avait pas âme qui vive, sinon un couple de cyclotouristes pour lequel, documents photographiques à l’appui devant le ravin verdoyant, je reconstituais la tragédie.

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Riviere -Ollivier

Je vous reparlerai, bien évidemment, de l’infortuné champion emmené vers l’hôpital de Montpellier, mais pour l’instant, avec Robert Barran :
« Il fallut reprendre la course. Parmi les châtaigniers, c’était la ronde infernale qui se poursuivait. Dans cette Lozère trop méconnue, à travers ce département le moins peuplé de France, on roule des kilomètres et des kilomètres sans découvrir une maison, sans apercevoir âme qui vive. Le coureur attardé, perdu dans la nature, se croit abandonné de tous. Nous passions au pays des Camisards, ces montagnards, qui, persécutés dans leur croyance, tinrent des années en échec les Dragons de Louis XIV. C’est là aussi que les maquisards organisaient les bases de départ les mieux protégées pour harceler l’occupant nazi. Le petit bourg du Castanier (d’où l’on aperçoit pour la première fois le mont Ventoux, ce géant de Provence), qui fut rasé par les S.S. en furie, témoigne encore de ces instants héroïques et tragiques.
On se croit au bout du monde et c’est ce qui explique sans doute le nom du col de l’Exil. Oui, l’exilé partout est seul. Seul, Ferrer espérant, une roue à la main, la venue de sa camionnette attardée. Et seul, son éducateur Bernard Gauthier qui se fit un devoir de l’attendre. Seul, assis sur une murette, son vélo gisant au sol, la roue avant déjantée, Gérard Thiélin sous son maillot violet et blanc déchiré. Un spectateur seul aussi en ce lieu perdu, s’employait à relever le collant serré pour nettoyer la plaie vive. On n’a pas le temps de s’attendrir sur le Tour de France et déjà le drame Rivière nous avait frappé. Ici, par bonheur, l’accident ne revêtait pas de gravité. Mais nous en éprouvions un sentiment d’injustice envers ce destin contraire. Après un départ malchanceux, Gérard n’avait cessé de s’améliorer. Sur la cendrée de Millau, prenant la seizième place, il avait fait un saut en avant très sensible au classement général. Maintenant l’ambition légitime de terminer au Parc des Princes, d’être sacré « Tour de France », ce qui marque et anoblit toute carrière cycliste, devait être abandonnée.

Thiélin abandon

Dans la voiture-balai, Gérard s’en fut rejoindre Cazala, le tricolore dont le nom avait été acclamé lors de l’arrivée de l’étape précédente. Le public Millavois accordait sentimentalement la place d’honneur à l’Orthézien pour avoir mené son action d’éclat dans le Causse du Larzac. Lui, qui figurait toujours parmi les animateurs, était resté ce matin dans une prudente réserve. Ses traits tirés, ses yeux mâchés, indiquaient qu’il n’avait guère bénéficié de la journée de repos. Après Privat, après Colette, et pour les mêmes raisons qu’eux, Cazala a dû renoncer. Cette stupide maladie, qui s’appelle banalement coliques ou mal au ventre, vous vide littéralement …
… Enfin, le col d’Uglas (qui s’appela longtemps du Glas rapport aux sonneries lugubres qui annonçaient les troupes catholiques donnant l’assaut aux protestants, ndlr) voulut-il consentir à s’arrêter de descendre. Parfumé de romarin, il était peut-être moins inhumain que les précédents. Mais la journée avait tendu tous les nerfs. Beuffeuil prenait sa revanche. Après Darrigade au col des Ares, Graczyk au Perjuret, le Charentais venait compléter la revanche des routiers-sprinters sur les grimpeurs. Mais ce fut une victoire sans suite. Entre Alès et Uzès, parmi la garrigue à végétation maigrelette, on entendit les cigales. Le regroupement s’opéra. Des régionaux se laissèrent gagner à des idées de bataille. Milési, sachant que Brambilla l’attendait, baissa son menton en galoche et partit. Bléneau se mit en boule pour opérer de même. Mais dans le groupe, il y avait Darrigade et Graczyk qui préparaient leur sprint. Ils le préparèrent si bien ou plutôt si mal qu’un troisième larron en profita. En l’occurrence, Martin Van Geneugden, le puissant Flandrien déjà vainqueur à Bordeaux

Millau-Avignon Van Geneugden au sprint MDS

Tout était triste malgré l’ambiance de fête provençale à l’hôtel de l’équipe de France : la maladie et le drame sont passés par là. Privat le « baroudeur n°1 » et Colette « la conscience faite coureur », puis Cazala le bel animateur, et le pire de tout, par les chances d’une première place perdue, par une vie mise en danger, Rivière !
Rostollan ne pouvait s’arrêter d’expliquer comment il donna l’alarme, seul avec Adriaenssens à s’être rendu compte de la chute de Rivière :
« Roger roulait dans la roue de Nencini. Détaché devant eux, je me suis retourné pour évaluer les positions. Alors, dans une clameur, j’ai vu un corps cerclé de bleu-blanc-rouge partir dans l’abîme. J’en ai eu la gorge toute serrée et j’ai cru que nous ne le reverrions plus. Tout tremblant, je me suis arrêté et j’ai donné l’alarme. Toute la journée, j’en ai eu les jambes coupées… »

dessin chute Rivière

Vite que l’on reprenne la bicyclette ! Que la course vienne nous changer les idées ! Une pensée pour Roger Rivière et pédalons comme s’il était parmi nous, comme si c’était pour lui. Tel était l’état d’esprit des Tricolores, fait d’un reste d’espoir et de beaucoup de tristesse. Car, sur le pont d’Avignon, je vous l’assure, personne n’avait envie de danser en rond. »
Bien entendu, dès le soir-même, toutes les conversations convergeaient vers l’accident de Rivière dont on tentait de comprendre les causes :
« Durant son transport à l’hôpital de Montpellier, Roger Rivière confia au docteur Dumas :
– Mes freins n’ont pas répondu. J’ai l’impression que mes jantes étaient huileuses …
Un examen de la bicyclette, mise sous séquestre aussitôt après l’accident, ne révéla aucune défaillance mécanique. La chute était imputable à une fausse manœuvre, un dérapage.
À cet égard, Raphaël Geminiani nous a fourni une explication qui mérite d’être retenue :
– Je reste persuadé que Roger a été victime de son audace. Il s’était mis dans la tête de rivaliser avec Nencini dans la montagne. Or, ce dernier est un descendeur dangereux, non seulement parce qu’il prend des risques énormes, mais aussi et surtout parce qu’il use d’une technique personnelle assez déconcertante : à l’entrée des virages, des coups de guidon répétés qui font osciller son vélo. Il se déporte et vire très largement. Cette méthode est toujours dangereuse pour le coureur placé dans le sillage de Nencini, qui a toujours l’impression que ce dernier ne passera pas… »

Accident Rivière hôpital

La vérité était beaucoup moins stupéfiante … ou beaucoup plus, ça dépend quelle signification l’on donne à l’adjectif.
« Dès l’arrivée de Roger Rivière à la clinique Saint-Charles, la diététicienne Clarisse Brobecker reçoit l’autorisation de pénétrer dans la chambre du blessé. C’est elle qui recueille son maillot tricolore. Dans cette parure, à un endroit très bien protégé au fond d’une poche étroite et profonde d’où rien, absolument rien, n’aurait pu sortir pendant la chute, elle retrouve seulement un des cachets de palfium qu’il a absorbés au départ et quelques pilules d’amphétamines.
Le palfium, pour un sportif, est la pire des choses. Comment Rivière pouvait-il ne pas être informé des dangers qu’il encourait en absorbant un tel médicament ? Le palfium apaise les souffrances, certes, mais il exerce des effets secondaires. Par son action sédative, il retarde les réflexes en déconnectant le système nerveux moteur qui produit les mouvements volontaires. Ce retard dans les réflexes est-il la cause de la chute ? Les spécialistes en toxicologie confirment que la thèse est, hélas, tout à fait plausible.
Reviennent alors en mémoire les paroles de Roger Rivière à propos de son ancien soigneur Raymond Le Bert : « Il a vingt ans de retard ! Sa fameuse petite topette me permet tout juste d’aller de l’hôtel à la ligne de départ ! »
En vérité, depuis un bout de temps déjà, des journalistes exprimaient leur scepticisme sur les troublantes défaillances de Rivière dans diverses épreuves et évoquaient à mots couverts ses pratiques dopantes. D’ailleurs, le champion avait avoué l’usage de « reconstituants » dans un numéro du Miroir des Sports de l’année précédente.

Rivière reconstituants

Dans sa chronique suivante intitulée Adieu aux larmes, Blondin exprime avec talent (pléonasme) l’état d’esprit qui règne désormais sur le Tour : « L’étape d’hier (Avignon-Gap, ndlr), paralysée par l’appréhension de celle d’aujourd’hui (Gap-Briançon), influencée encore par la grande pitié de celle d’avant-hier (celle du Perjuret), a perpétué le no man’s land où nous nous aventurons depuis l’accident survenu à Roger Rivière : un seul être nous manque et tout est dépeuplé, dépouillé soudain de légende. Elle a été franchie par une troupe convalescente, blessée dans sa chair, ses ambitions, ses sentiments, et qui s’est refusée à tirer parti du somptueux champ de bataille qui lui était proposé. En d’autres circonstances, ce profil tumultueux eût pourtant mérité d’être regardé d’en face…
… Je comprends et partage cette impulsion grégaire qui pousse par moments le troupeau frileux à rentrer en entier à la maison. Elle n’est pas faite de la peur de tous les individus additionnés, c’est un climat communautaire de solidarité organique où celui qui s’égare compromet l’équilibre de l’ensemble, sa fragilité. Un tel sentiment ne peut qu’engendrer une course menée à bribes abattues : miettes qu’on ramasse à l’arrière, phases balbutiées à l’avant, si loin du profond discours qu’on eût pu escompter à en juger par le contexte. Dès la matinée, une température moite engluait les coureurs et les projetait vers les fontaines … »

Avignon-Gap fontaines soif MDS

On ressent l’atmosphère émolliente dans un nouveau Conte de la Grand’ route de Robert Barran :
« De la riche plaine du Comtat Venaissin aux cultures maraîchères protégées du mistral par des rideaux d’arbres, nous sommes partis à la conquête des Alpes. Ou tout au moins, nous avons essayé d’en gagner le pied, Gap, sans trop de difficulté. Par Carpentras, la capitale du melon fondant et du berlingot craquant, par Vaison-la-Romaine et ses vestiges antiques, par Buis-les-Baronnies caché parmi les oliviers, nous nous sommes d’abord hissés au sommet du Perty, reprenant la vieille route aujourd’hui presque trop spacieuse pour un col qu’empruntaient pèlerins et marchands au Moyen-Âge. Les champs de lavande y font des plaques violettes et des buissons de jaunes genêts y viennent frapper l’œil. C’est le terrain que choisit Simpson pour essayer l’exploit dont il rêve depuis Bruxelles. Il dévala sur le Laborel à l’entrée des Hautes-Alpes dressant en face toute la hauteur de ses cimes, à vous en donner le frisson. Peut-être, sommes-nous devenus impressionnables depuis l’accident de Roger Rivière et les coureurs plus prudents.

Avignon-Gap abandon Proost MDSAvignon-Gap abandon Proost 2 MDS

Bref, personne ne resta dans la roue de l’Anglais. Sauveur Ducazeaux, la casquette au vent, se dressa sur son siège. Lui aussi, pensait :
– Tommy, tu peux gagner celle-là !
Mais Tommy attendit et accepta le renfort apporté par le longiligne Rostollan, les deux Van impétueux, Aerde de Belgique et Den Borgh de Hollande, puis le petit mais hardi Bernard Viot.
Lorsque apparut la Sentinelle … Comme entrée en matière, une épingle à cheveux à se faire dresser les siens sur la tête. Mais c’était simplement le coup de l’impression. La Sentinelle est un col aimable, bien élevé pourrait-on dire puisqu’il est cultivé jusqu’au bout. D’abord des vignes, puis des avoines et des blés. Il est aussi habité. Le petit village de Jarjayes se situe presque tout en haut. Et la banderole du sommet rafraîchissait à l’ombre d’un noyer protecteur. Rostollan aurait bien voulu s’en aller, « mais ce n’était pas assez dur », expliquait-il sans forfanterie. Pourtant, le Marseillais plaça un démarrage. Van Aerde s’en vint à ses côtés et fort peu gracieux, imposa :
– Alors, on ne veut plus aller ensemble jusqu’au bout ? Faut pas déboucher…
Rostollan s’énerva un petit peu :
– C’est bien, mais j’en ai marre de tirer cet Anglais.
Et s’approchant de Tommy, il lui dit en marseillais et en colère à la fois :
– Alors, tu as compris, l’englisch, à ton tour de rouler.
Tommy eut un regard gêné, remit sa visière à l’endroit et répliqua :
– Oh ! te fâche pas, ça va comme ça !
Enfin, Gap était là et l’arrivée avec sa ligne droite bordée de platanes. Tommy le calculateur crut s’envoler vers la banderole en attaquant le premier. Mais ses jambes coincèrent. Van Den Borgh le Hollandais, le coureur casqué, fut coiffé par Van Aerde toutes frisettes dehors. Deux bourgmestres de son pays attendaient le Belge. Pour peu, ils auraient entonné la Brabançonne … »

Avignon-Gap col de Perty MDSAvignon-Gap gorges du Verdon MDSAvignon-Gap Sentinelle 2Avignon-Gap échappés MDSAvignon-Gap Van Aerde sprint

Blondin, entre deux roupillons, avait eu aussi la plume poétique :
« La queue du peloton accablé était à l’image du radeau de la Méduse, l’eau en moins par conséquent et la lavande en plus, qui nous cernait de vagues à l’infini, formées en hérissons d’un mauve particulier qu’on voit aux cheveux blancs des dames âgées qui ont raté leur teinture. Un parfum tenace dans l’air et le chant obstiné des cigales étaient les seuls luxes qui nous fussent consentis. Ils marquaient déjà un retour à la paix des âmes… »
Et il concluait comme une exhortation : « La paix de l’âme pour ce qui nous occupe, ne se confond pas avec la paix des braves. Elle doit annoncer au contraire quels combats peuvent reprendre. Les braves, ceux qui ont quelque chose à jeter dans la bataille, doivent à Roger Rivière de se livrer avec acharnement pour l’honorer en lui prouvant que sa disparition prématurée de l’épreuve n’est pas considérée comme « une occasion à saisir de suite », mais comme un levain »
Vous voyez qu’en ce temps-là, je n’avais pas besoin que mes parents me fournissent un « cahier de vacances ». Avec l’épopée du Tour de France, tout naturellement, mes vacances étaient « apprenantes » selon le jargon technocratique en usage aujourd’hui ! Je découvrais l’histoire, la géographie, le style littéraire, la philosophie, le civisme même.
D’un aspect purement vélocipédique, il me semble me souvenir qu’en effet, suite au drame du Parjure, la course avait perdu l’essentiel de son intérêt, du moins d’un point de vue chauvin de Français. Notre premier compatriote, le régional du Centre-Midi Marcel Rohrbach, pointait à 11 minutes et 16 secondes du maillot jaune Nencini, Certes, les tricolores Anglade, François Mahé et Mastrotto figuraient dans le top 10 mais ne pouvaient plus guère envisager qu’une place d’honneur. On repensait alors à la colère d’Henry Anglade à l’issue de l’étape de Lorient : qu’en serait-il des chances de l’équipe de France en cas de défaillance de Rivière ?…

Gap-Briançon Battistini Nencini Izoard  MDS

La seizième étape Gap-Briançon constituait, au départ du Tour à Bruxelles, l’un des rendez-vous majeurs de l’épreuve avec l’ascension du col de Vars et du mythique Izoard.
Antoine Blondin, sans omettre d’exprimer le caractère insipide de l’étape, choisit de nous faire visiter un superbe musée en plein air, un des plus prestigieux monuments du cyclisme :
« Suivez le Guil ! Approchez, messieurs-dames, s’il vous plaît, et si les suiveurs veulent bien me suivre, nous allons continuer la visite d’une grande étape alpestre de la seconde moitié du XXe siècle … Cette forteresse que vous apercevez au-dessus de votre tête, c’est Mont-Dauphin, comme dit à peu près le général de Gaulle, lorsqu’il parle de son premier ministre, Michel Debré. À vos pieds, ce torrent lumineux, c’est le Guil. Il va nous servir de Guil conducteur. Si vous vous retournez sur le Guil, vous pouvez admirer, accroché au flanc de la muraille, un tableau de la situation en noir et en coureurs, généralement considéré comme un chef-d’œuvre des maîtres de l’école de Vars.

Gap-Briançon col de VarsGap-Briançon sommet Vars

De très récentes observations ont toutefois semé le doute dans l’esprit de certains érudits : nous serions en présence d’une contrefaçon remarquablement imitée. Le noir y serait, mais les coureurs seraient un peu passés … Avancez, je vous prie, car nous pénétrons dans un passage entièrement d’époque où rien n’a été refait sinon l’équipe de France, mais il n’est pas recommandé de la visiter, ses espérances tombent en ruines… Le sifflement que vous entendez provient d’une chambre à air qu’on ne visite pas non plus. C’est la chambre de Rohrbach, du nom d’un grimpeur zélé repeint à neuf que ses compagnons jadis ne pouvaient pas voir en peinture. La légende veut qu’il soit descendu de son cadre un instant pour s’offrir ce qu’on peut appeler un petit pied à terre dans la région, il a ensuite rejoint la fresque …
Ici, en vous penchant, vous pouvez remarquer une chute attribuée à Van Est le Jeune de l’Ecole hollandaise. Nous sommes maintenant au cour du Queyras, dont les maisons s’effondrent sous les éboulis quand elles ne s’écroulent pas d’elles-mêmes. Rien n’y pousse sauf des coureurs qu’on pousse et qui produisent des amendes. Il y a deux sortes de coureurs, les grands à qui on jette la première bière et les petits qui viennent beaucoup plus tard et à qui l’indigène offre spontanément un tuteur naturel qui l’aide à s’élever. Les petits poussés donnent les plus belles amendes, jusqu’à 50 Nouveaux Francs à la belle saison. Pour en finir avec les petits poussés, il suffit de considérer leur retard pour comprendre qu’ils n’ont pas chaussé les bottes de sept lieues, et d’embrasser le paysage pour savoir que, s’ils ont semé des cailloux pour retrouver leur chemin au milieu de ces avalanches de pierres, on n’est pas près de les revoir : la géologie leur a dérobé leurs points de repère…
Si vous voulez bien continuer, nous pénétrons ici sur le plateau où ont été tournées quelques-unes des plus belles séquences de « Bobet s’en va t-en guerre », morceaux de bravoure, charges héroïques en Izoard et gants blancs.

Gap-Briançon  lacets Izoard

Nous débouchons dans la « Casse Déserte », véritable musée du cyclisme, devenu aujourd’hui « la Classe Déserte ». Vous pourrez bientôt vous y recueillir devant la stèle dédiée à Fausto Coppi. Mais qui donc comprendra que ce monument est destiné à associer un homme à un champ de bataille ? Tel que vous le voyez, vous devez plutôt avoir l’impression que Coppi a donné son nom à un boulevard, comme Félix Faure, comme Bonne-Nouvelle, un boulevard qui est d’ailleurs aujourd’hui le boulevard des Italiens. »

Gap-Briançon dans l'Izoard MDSGap-Briançon Battistini Casse deserteGap-Briançon Casse Déserte MDSPellos Casquette messieurs CoppiGap-Briançon Izoard  TV

À en croire la couverture de Miroir-Sprint, l’exploit de l’étape appartient à la télévision (une chaîne unique à l’époque ndlr), ce que confirme César Patapon :
« Le vainqueur de l’Izoard, sans discussion possible, c’est le gars de la télé qui prenait les images à moto. Les quelques millions de piafs dans mon genre qui ont suivi sur leur écran la grimpette puis la dégringolade, sans bouger de leur patelin, le postérieur calé par les bras du fauteuil, ou même debout devant la vitrine du marchand de postes, je m’demande s’ils ont gambergé qu’y z-ont vu en action le champion du monde de sa spécialité !
Faut vous dire que l’Izoard, c’est pas un truc comme les autres. Quand vous débarquez dans la Casse déserte, vous êtes comme qui dirait parachuté sur la lune. À part que vous avez pas besoin de masque à oxygène, because que là-haut l’air est aussi pur et léger que le petit vin clairet de la Haute-Provence. Mais ça ressemble un peu aux alentours de la Mer de la Tranquillité, pour ce que j’en ai vu sur les photos (seul Tintin avait marché sur la lune à l’époque !).
C’est immense, et tout autour de vous, les sapins sont en pierre, et d’une taille tellement maousse que vous vous sentez tout minable. La route, d’accord, on l’a arrangée, mais les précipices dans le bas, les Ponts et Chaussées y-z-ont pas réussi jusqu’à présent à les boucher. Enfin bref, à vélo, à moto ou en voiture, sur cette chaussée des Géants, vous avez le trouillomètre à zéro, et vous gaffez du coin de l’œil que votre pilote y donne pas des coups de volant fantaisistes. Et si y veut allumer une pipe, vous lui glissez sournoisement qu’y ferait mieux d’attendre Briançon.
Alors figurez-vous le gars avec sa moto surchargée et sa caméra … Eh bien ! d’Arvieux à l’arrivée, ce chasseur d’images, bien plus caïd que les chasseurs de fauves, y nous a montré la course. Et si chouettement que, j’peux vous dire, j’avais jamais vu l’Izoard comme ça. Un truc à vous dégoûter de risquer sa peau et un rhume de cerveau pour aller sur place entrevoir les coureurs une fois tous les deux kilomètres.
La montée, c’était un exploit. Mais la descente, il l’a faite en entier, et ça avait jamais été fait. Cette plongée dans les sapins, où je me souviens avoir entendu Kubler hurler dans mon dos parce que ça allait pas assez vite, ça plongeait le téléspectateur, souffle coupé, au cœur du plus grand mystère du Tour de France, de sa plus grande sensation. Et notre cameraman, payé pour une poignée de haricots pour ce boulot de dingue, il a pas perdu les pédales une seconde. Vous permettrez que moi, Patapon, qu’en ai vu des casse-cous dans ma vie, je lui tire la casquette. Ce gars-là, c’est un vrai géant de la route. »
Que je vous dise tout de même que c’est l’Italien Graziano Battistini qui l’a emporté à Briançon devant son compatriote Imerio Massignan. E Viva Italia !
Bien des années plus tard, tandis que je poursuivais mes humanités à Versailles, le petit Marcel Rohrbach me raconta sa quatrième place. Il était devenu le gendre des propriétaires du Cheval Rouge, un hôtel-restaurant , ancien relais de diligences, dans la cité du Roi Soleil.

Gap-Briançon crevaison Rohrbach MDSCap-Briançon Nencini maître absoluGap-Briançon arrivéeGap-Briançon Battistini MDS

L’intérêt de la dernière semaine du Tour se situe peut-être en coulisses :
« Peu de suiveurs ont soupçonné le passionnant débat qui a eu lieu, au soir de l’étape de l’Izoard, entre les médecins du Tour, sur l’initiative de Félix Lévitan, directeur-adjoint de la course, et dont le « Miroir des Sports » est en mesure de révéler la teneur.
Dire « les médecins du Tour « est inexact. Il n’y a qu’un médecin officiel, le docteur Pierre Dumas, dont tant de photos prises à l’occasion d’accidents ont popularisé le visage auquel un mince collier de barbe donne l’apparence d’un Valois dessiné par Clouet. Il a deux assistants, le docteur Boncour, dont le regard sarcastique brille sous des lunettes d’écaille et que son crâne rasé à la Yul Brynner rend reconnaissable à vingt mètres, et le docteur Bosse, très jeune d’aspect et qui, plus soucieux que ses confrères de correction vestimentaire sur le Tour, conserve en course comme à l’étape costume de ville et cravate papillon.
Mais le corps médical était encore représenté par un grand chirurgien belge, le docteur Van den Abeele, passionné de cyclisme, et qui a suivi quelques étapes avec nos confrères de « Het Lasste Niews », et le docteur italien Enrico Peracino, médecin de la firme Carpano, qui s’est personnellement occupé de Gastone Nencini durant les quelques journées qu’il a consacrées au Tour.
Il s’agissait, pour tous les hommes de l’art que leur amour du sport avaient fortuitement réunis à l’occasion de la plus grande épreuve sportive du monde, d’examiner en commun certains problèmes, relevant moins de la technique médicale pure que de l’éthique de la médecine et des droits et devoirs des médecins dans les questions de rendement d’un travailleur de force comme l’est un athlète qu’il pratique le cyclisme ou tout autre sport » …en un mot, d’évoquer la question du doping d’autant plus cuisante d’actualité depuis le drame de Roger Rivière.
« Le docteur Peracino écoutait la tête dans ses mains. Il n’avait pas du tout l’air d’un médecin, ce grand et beau garçon au chandail brun et au pantalon blanc. Plutôt d’un joueur de golf élégant comme on en voit dans les magazines illustrés , promenant leur nonchalance racée dans le décor champêtre des greens. Ses confrères non plus n’avaient pas l’air de médecins. Ils étaient entassés dans cette pièce minuscule contiguë au bar de l’hôtel Vauban à Briançon …
Personne ne s’y trompait et le médecin italien moins que tout autre : sous la courtoisie du propos, sous la modération du ton employé, sous le couvert des grands principes philosophiques et moraux invoqués, perçait l’accusation.
– Vous pouvez traduire à monsieur ?
Volontairement, avec application, ils évitaient les mots pouvant blesser leur interlocuteur, le mot « médicament » qui ne s’emploie que pour des malades, le mot « drogue » qui était venu aux lèvres de Van den Abeele et qu’ils remplaçaient par le mot « préparation ». Ils parlaient médecine sociale, médecine du travail, médecine générale et sportive avec le souci de conserver à la conversation son caractère de débat professionnel et amical autour d’un verre de champagne. Après tout, Peracino était leur égal et ils n’étaient pas là pour le juger. On discutait de principes et non de technique médicale appliquée à des coureurs. Si, pour étayer un argument, le nom d’un champion était lancé, ce n’était jamais celui d’un absent : Anquetil, Rivière ou d’un second plan pour lequel le problème ne se posait pas.
– Vous pouvez traduire à monsieur ?
Un tribunal ? Non, bien sûr. Une conversation entre gens de métier. Une simple conversation. Mais lorsque Dumas parla du rendement de main-d’œuvre dans les usines ; lorsque Bosse évoquait l’époque victorienne et les enfants de huit ans travaillant au work-house ; lorsque Van den Abeele s’inquiétait des modifications physiologiques apportées au tempérament d’un individu ; lorsque Boncour parlait de l’accoutumance de l’organisme à certaines préparations, cela voulait dire :
– Avez-vous droit d’accroître artificiellement le rendement de Nencini pour lui faire gagner le Tour de France ?
– Je fais pour Gastone Nencini ce que fait le mécano pour le vélo : le remettre en état après la course ! »
Comme, avec infiniment de précautions oratoires et donc d’hypocrisie, tout cela est formulé !
Il faut dire que le Miroir des Sports, à l’initiative de cette réunion non officielle, était une émanation du quotidien Le Parisien Libéré coorganisateur avec L’Équipe du Tour de France, donc il s’agissait de ne pas trop « cracher dans la soupe » même salée .

Doping Danger mort pour cobayes MDSDoping champions cobayes MDS

À mots couverts, dans d’autres tribunes, le docteur Dumas confiait son inquiétude concernant le porteur du maillot jaune : « Je serais curieux de savoir ce qui se passe, tous les soirs, dans la chambre de Nencini, mais on m’en interdit l’accès ». Des rumeurs faisaient état de transfusions sanguines, « les deux bras reliés à un bocal »…
On revient à la course ? Il est vrai que la passivité des coureurs explique que les débats se déplacent sur des sujets plus stupéfiants. Et pourtant, la 17ème étape Briançon-Aix-les-Bains (229 km) offre un profil favorable à des attaques d’envergure avec l’ascension, notamment, du col du Luitel puis le col du Granier à proximité de l’arrivée.

Briançon-Aix Graczyk au Lautaret MDSBriançon-Aix du Lautaret au Granier 1 MDSBriançon-Aix du Lautaret au Granier 2 MDS

Mais comme on dit, la course propose et les coureurs disposent, ainsi Robert Barran ne cache pas sa déception :
« L’orage gronde en ce soir de 14 juillet sur les bords du lac de Genève. Dans le petit refuge de pêcheurs où nous sommes venus en quête de friture, les eaux se soulèvent et viennent déborder sur la rive. Nous campons à Thonon-les-Bains, la vieille capitale du Chablais où pour tous, le Tour de France semble joué. Nous allons dire adieu aux Alpes, ces Alpes dont on attendait tant et qui s’esquivent tout comme les Pyrénées. Plus d’un évoque, avec nostalgie, les grimpeurs d’antan. D’autres se plaignent que la mariée ou plutôt la route soit devenue trop belle. Ça c’est du sadisme sportif ? de même que la bicyclette à grand-père lourde et pesante est devenue aujourd’hui un article de luxe fin et léger, de même la montagne a été rendue plus humaine par le labeur des hommes. Comment ne pas se réjouir d’un œil touriste des larges passages de l’Izoard qui font par endroits, c’est vrai, figure de boulevard ! Et certes, dans cet Izoard, on vit ce spectacle inédit, presque scandaleux, comme un crime de lèse-majesté pour les vieux amateurs de vélo, de vingt hommes groupés dans la Casse Déserte avec seulement un sprint de Battistini rendant à Fausto Coppi l’hommage qu’il s’était promis…
Vars escamoté, l’Izoard amadoué, le Lautaret subtilisé, il restait, heureusement si l’on peut s’exprimer ainsi, la découverte du col du Luitel. Massignan, le roi de la montagne 1960 lui rendit ce bel hommage :
– « Il est aussi dur que le Gavia ».
Le Gavia, ce véritable sentier muletier révélé dans le Giro (remporté par Anquetil … devant Nencini !)
À Sechilienne, on quitte la route des grandes Alpes pour foncer vers un coin qui semble un havre de verdure. Un coin où il fait bon se reposer, mais qui donne beaucoup de mal à l’atteindre. Comme il est très difficile de se frayer un passage à travers toute cette végétation débordante où semblaient s’emboutir clandestinement quelques maisons d’habitation éparses. À mi-col, nous avons fait escale, auprès d’une cascade bondissante. Tout près de là, un paysan faisait les foins tournant le dos au Tour de France : c’est là que nous ressentîmes enfin une pincée d’émotion. Anglade et Mastrotto étaient partis de l’avant après avoir décroché Nencini. Hélas, Raymond plus sombre que jamais s’empêtra dans les rails à l’entrée de Chambéry et Henry livra son baroud d’honneur au bord du lac du Bourget tout empreint pour lui d’une mélancolie lamartinienne.

Briançon-Aix Graczyk

Briançon-Aix Anglade crève Luitel MDS

On a dit que c’étaient des vacances apprenantes. Souvenez-vous donc, vous avez le bonjour d’Alphonse :

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »

Où étaient-ils les rois de la montagne ? Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut Jean Graczyk qui gagna. Popoff voulait se donner des airs tout gênés d’avoir remporté cette grande étape alpestre. Mais il riait sous cape … verte. »

Briançon-Aix sprint GraczykBriançon-Aix Luitel

Le Berrichon avait peut-être une raison d’être gêné si je m’en réfère aux petits secrets de Jacques-Pierre Périllat-Chany : « Jacques Goddet ne tenait plus en place quand le Tour arriva à Aix-les-Bains, après une escalade du Granier où nous avions assisté à une séance de poussettes assez spectaculaire. Le principal bénéficiaire de cette pratique illégale fut Jean Graczyk qui parvint à gagner quatre minutes, à rejoindre Nencini dans la descente sur Chambéry, et à gagner l’étape ! C’est un scandale, je suis furieux, tonnait le patron du Tour. »
Robert Barran choisit de nous conter la 18ème étape Aix-les-Bains-Thonon-les-Bains, 215 kilomètres à vélo une centaine à vol d’oiseau, à travers le prisme de la détresse d’un petit savoyard, Louis Bisiliat, l’enfant d’Ugine :

Aix les Bains-Thonon Bisiliat

« Dans un coin perdu de montagne, un tout petit savoyard pleurait son amour dans la douleur du soir. Louis Bisiliat en était tout près à renier son pays. Il y avait une tradition dans les Tours de France d’antan, de laisser l’enfant du pays s’échapper pour traverser en tête son village sous les acclamations du bon peuple. Mais les traditions se perdent. Demandez plutôt à Fernand Picot, relégué à l’arrière pour la traversée de Pontivy. Pour une fois, la tradition fut reprise.
Tout au long du lac d’Annecy, un homme pédalait avec amour. Tout au bout, au pied des gorges d’Arly, il savait qu’Ugine l’attendait. Et sur le bord de la route, son père qui avait laissé les troupeaux partir brouter dans les alpages, avait placé la banderole de bienvenue. Sa figure osseuse sous un large béret, le père Bisiliat nous disait sa fierté d’avoir un pareil fils. Oh ! il ne s’agissait pas pour lui de gagner le Tour de France, mais simplement de le terminer en bon rang.
La vieille maman était restée à la fenêtre. Son fils lui avait dit : « Comme ça, je serai sûr de te voir. »
Les parents, les amis étaient là réunis. On était venu pour voir passer Louis. Dans cette naïveté, il y avait peut-être un des plus beaux hommages envers le Tour de France.
Si beau que contradictoirement, Bisiliat en eut les jambes coupées. Quelle traîtrise ! Ces Aravis qu’il montait comme il voulait en conduisant les troupeaux lui mettaient du plomb dans les jambes. Et la Colombière ne lui en parlez plus. Ah ! Colombière de malheur ! C’est là que le peloton fondit sur lui, l’engloutit et le perdit. Pauvre Louis qui avait fait un si beau rêve. Premier à Ugine, dernier à Thonon-les-Bains. Plus tard, il contera à ses enfants : « C’était un soir de 14 juillet… »
Un 14 juillet escamoté lui aussi. Tel cocardier s’indignait que nos tricolores n’aient pas attaqué. Tel autre louait la réserve italienne en ces Fêtes du Centenaire du rattachement de la Savoie à la France. Il y avait dans tout cela plus de calcul que de sentiment. C’était la grande trêve du 14 juillet en attendant que l’heure sonne de Pontarlier à Besançon. Comme l’on dit sur un terrain de football ou de rugby, les coureurs jouaient la montre.
Manzanèque en profita pour filer le long de la touche. Plus exactement, le long du défilé de l’Arve. À Cluses, il salua l’école nationale d’horlogerie qui lui communiquait sa confortable avance. À Taninges, dans la vallée du Giffre, dans cette vallée verte qui remonte jusqu’au (faux) col de Terramont, Fernando le Manchego pédalait avec volupté, un éclair de triomphe au coin de la prunelle.
La République française était bonne fille. Elle avait donné la permission de sortir à l’étranger. Quel est donc et Espagnol d’avant-garde nous questionnait-on ? Le sens commercial nous donnait l’envie de répondre :
« N’avez-vous pas lu le Miroir du Cyclisme n°1 ? On vous y donnait Manzanèque, comme le bon tuyau espagnol 1960. »

Aix-les-Bains Thonon ManzanequeAix-Thonon Colombiere chute Van GeneugdenAix-Thonon chute Van geneugden MDS

… Loin, bien loin, arriva Van Geneugden en compagnie de notre malheureux Bisiliat. La tête toute ensanglantée, Martin le Costaud avait traîné douloureusement sa grande carcasse. Il avait refusé d’obéir au docteur Dumas lui conseillant de monter dans l’ambulance pour abandonner. « Un Van Geneugden n’abandonne pas ! » se contentait-il de répondre.
Terminer , le mot pour tous en prend un ton magique. Ils auront bouclé leur Tour de France comme ces compagnons chargés de leur besace et de leurs outils, ou comme ce voyageur « retourné plein d’usages et raisons dans son petit village ». Puis ils raconteront leur histoire en l’embellissant de légendes. »

Pellos 14 juillet fin du monde

Antoine Blondin, entre deux verres de génépi (!), a choisi un autre angle pour nous narrer l’étape. Évidemment, personne ne se souvient, ce qui aurait été logique vu ce qu’on nous prédisait, le 14 juillet 1960 devait être la fin du monde. Vous vous doutez bien que j’ai effectué quelques recherches. Ainsi, j’ai retrouvé un article du sérieux journal Le Monde (du moins à l’époque), en date du 12 juillet 1960 :
« Nous l’avons échappé belle. Dieu merci, la fin du monde n’est pas pour le 14 juillet.
Monsieur Bianco, portant le nom mystique de Frère Emman dans son cercle d’illuminés, professe la médecine pédiatre. Petit homme barbu dans la force de l’âge, il est le messie de la secte du massif du Mont-Blanc, peu nombreuse mais ardente et fidèle. Il a prédit dès mars 1954, après avoir bénéficié d’une vision céleste, que l’apocalypse était à nos portes, parce que le contrôle de l’énergie atomique échapperait aux hommes et que les convulsions de notre planète se produiraient le jour –mais la rencontre est fortuite- de notre fête nationale. L’événement aura lieu entre 14h 45 et 15 heures. Il y aurait douze millions de survivants,et pas plus, sur toute la superficie du globe … » !
Blondin évoquait ainsi la dernière heure :
« La fin du monde était prévue pour 14 heures. Nous attendions avec une vive curiosité ce spectacle tout à fait nouveau pour nous, du moins pour moi personnellement, car je ne voudrais pas préjuger de l’expérience antérieure de mes camarades. Le caprice d’une fatalité cyclique qui veut que els boucles se ferment sur elles-mêmes donnait à la course son visage des premiers âges, tout convulsé d’une jeune frénésie et d’innocence, à l’instant précis où s’annonçait la fin des temps. Ainsi du vieillard qui retombe en enfance. Mais peut-être fallait-il imputer ces morcellements incessants du peloton à d’obscures secousses sismiques. Tout, en effet, rentra bientôt dans l’ordre, un ordre qui s’apparentait au calme précurseur des grandes catastrophes. Le Tour en profitait pour reprendre un de ses anciens succès qu’on croyait aboli : l’échappée-fleuve sans conséquences.
Au moment où la résignation s’emparait du troupeau marqué au front du signe « À quoi bon ! » -et ce label tendrait à devenir une marque de cycles- trois hommes, dans un sursaut qui les honore, se mirent à pédaler de toutes leurs forces désespérées, comme s’ils eussent voulu abattre le plus grand nombre possible de kilomètres avant l’échéance fatale, établir le dernier record du monde de l’heure, ou plutôt le record de la dernière heure du monde. Il ne s’agissait plus d’une course contre la montre, mais d’une course contre le sablier, contre la faux …

Aix les Bains-Thonon AravisAix-Thonon Aravis MDS

… C’est donc dans les Aravis que nous plantâmes notre camp de base avant la grande ascension. Ils donnaient ses traits à la dernière vision que nous emporterions du monde : une caravane qui monte au loin, où l’on reconnaît ses amis sous la forme de personnages minuscules qui tentent d’escalader le ciel comme dans La Tour de Babel du peintre Breughel, un échantillonnage de jeunes filles avenantes massées au balcon d’une colonie de montagne, de splendides vieillards déchiffrables comme des aide-mémoire, enracinés déjà dans le néant. Mais, à cet instant précis, nous avions tous le même âge, les amis, les filles et les vieux ; nous avions l’âge de pierre des massifs qui nous cernaient ; nous étions vieux comme le monde, puisque nos destins étaient liés à celui-ci.
Il est difficile de s’arracher mais il arrive un moment où il faut se résoudre à tourner l’alpage. Soudain, il fut 14 heures passées. Quelqu’un dit : »Tout est fini. » Pendant quelques secondes, nous ne sûmes pas comment il fallait interpréter cela. Nous crûmes tout d’abord que nous revenions de loin, à moins que …
À moins que l’autre monde ne ressemblât étonnamment au précédent (ça me rappelle quelque chose les mondes d’avant et après ! ndlr).
Eh bien sûr. Ces coureurs, fantômes d’eux-mêmes, agitant péniblement leurs chaînes, étaient bien morts, aussi morts que ces foules figées d’un 14 juillet, sans fleurs ni couronnes, qui les réclamaient sur « l’air des lampions » … »
Une fois encore, merci l’Antoine ! Tu as réussi à nous faire vibrer … de peur !
Avec un petit coup de vin d’Arbois, il va nous présenter, clin d’œil à François Villon, la Ballade des pendules, à savoir la 19ème étape disputée contre la montre entre Pontarlier et Besançon (83 km) :
« Gibiers de potence, de la potence du guidon sur lequel ils se désarticulent, l’un l’autre se pourchassant, escortés par leurs corbeaux respectifs sous la forme de voitures suiveuses, les coureurs ont traversé le Doubs individuellement, livrés au temps qui passe et à celui qu’il fait.
Cette étape dite contre la montre –et c’est bien de l’ingratitude pour un Suisse de tenter quelque chose contre la montre, soulignait naguère Alexandre Breffort- a vu Graf, représentant helvétique et éminemment délié, aux jambes prédestinées aux travaux d’aiguilles (de véritables fuseaux horaires) triompher entre Pontarlier et Besançon, capitales de l’horlogerie. Ce monde, qu’on prétendait fini, est bien fait, où notre heure sonne quand elle doit sonner … »

Pontarlier-Besançon Graf clm MDSPontarlier-Besançon Graf MDSPontarlier clm Graf

Robert Barran encense aussi Rolf Graf : « Ce Suisse pétri de classe, aussi élégant et racé qu’un Hugo Koblet, ne s’était guère manifesté. On le soupçonne d’avoir réservé ses forces afin de porter un grand coup à portée de son pays, dans une spécialité où il lutte d’ailleurs à égalité avec les plus forts. Graf le calculateur, dans son numéro de soliste, a parfaitement réussi. Après Gimmi à Luchon, il a redonné au cyclisme suisse partie de ce prestige perdu depuis la retraite de l’impétueux Kubler, de l’obstiné Schaer et du pédaleur de charme Hugo Koblet. »
Le chroniqueur décerne aussi un bel accessit à Raymond Mastrotto, le taureau de Nay :
« Dans ce combat singulier, l’homme fort ne pouvait que s’affirmer. C’était une véritable boule de muscles propulsée. Et Mastrotto, bouleversant l’ordre établi, devint le premier des Français. N’était-ce pas mérité ?... »

Pontarlier-Besançon Mastrotto premier français MDS

Lors de l’avant-dernière étape, « une étape pour un régional », le Tour de France allait rencontrer l’Histoire :
« Avec mélancolie, avec ennui même, il fallut traverser la Haute-Saône, Gray avec ses remparts se mirant aux eaux claires et Champlitte blotti dans la vallée du Salon. Puis la Haute-Marne, du plateau de Langres à celui de Chaumont sans autre intérêt que le cérémonial impromptu de Colombey-les-Deux-Églises. »

Besançon-Troyes De Gaulle Colombey 1 MDSTroyes De Gaulle Colombey

Blondin raconte :
« Le général de Gaulle était sur le parcours, serré dans la houppelande qu’on a connue à Clémenceau sur son socle. J’avoue que je me sens personnellement fondu de reconnaissance envers un chef de l’État qui partage mes goûts. Il est bon de savoir que nous avons un Président de la République qui ne laisse rien passer, et surtout pas le Tour de France. Pour une fois, c’est une consécration collective qui s’est abattue sur le peloton.
Le parc du Prince, c’était donc là : ce boqueteau, ce muretin. Qu’on imagine un village champenois sous la pluie, légèrement en pente comme ils sont tous, avec un peuplier au sommet de la côte et, juste au-dessus, une éminence qui n’était pas prévue sur le profil de l’étape. Après s’être demandé si on la contournerait, on décida de s’arrêter à sa hauteur, ce qui n’est pas peu dire. L’Izoard fait l’homme était devant nous. Le vieux fond de gaudriole sur quoi nous survivons dût-il s’insurger, il y avait quelque émotion dans la caravane, et justifiée par la présence de ce pèlerin en pèlerine…
L’espérance la plus secrète de chacun d’entre nous s’accomplissait, y compris celle de Robinson qu’un besoin naturel aiguillait vers le fossé. Ce coureur est anglais, il ne peut pas comprendre. Il vit sur un acquis du souvenir antérieur au nôtre. Il a connu le général avant nous, il l’a connu grand comme ça. Mais le Général, lui, qui a connu Robinson au maillot, a feint de ne rien vouloir voir et a laissé courir.
Expédier les affaires courantes, c’est ce que nous venons de faire depuis deux jours, lorsqu’après cette station nous avons repris notre chemin de Troyes … »

Besançon-Troyes chute avant Troyes MDSBesançon-Troyes Beuffeuil MDSTroyes Beuffeuil

Barran prend le relais : « Enfin l’Aube vint pour sonner le réveil. Et Beuffeuil s’écria : « À Troyes et à moi ! ». Toutes les amertumes accumulées des régionaux lui servirent de complicité dans le peloton. Pourtant Beuffeuil ne demandait rien qu’à lui-même. Et ce fut l’un des plus beaux exploits du Tour qu’il réalisa dans un finish impressionnant.
Après avoir souvent été à la peine, Beuffeuil était à l’honneur. « Ils doivent être fous de joie chez moi. Le pineau va faire des dégâts… » Chez lui, c’est à Saint-Thomas-du-Gua, en Charente-Maritime. Tout près de la mer, un petit hameau de cinq feux où l’ouvrier maçon se fit ostréiculteur pour ramasser les fameuses huîtres de Marennes avant de devenir coureur professionnel. »
Le dimanche 17 juillet, le Tour s’achève, comme c’est la tradition à l’époque, sur la piste en ciment rose du Parc des Princes. Il est convenu au sein de l’équipe de France de préparer le sprint pour le champion du monde André Darrigade. Mais le Dacquois crève à deux cents mètres de l’entrée du vélodrome. Son coéquipier Jean Graczyk ne laisse pas passer l’opportunité de remporter sa quatrième victoire d’étape.

Paris  dernier sprint GraczykParis Darrigade dernière crevaison MDS

Le populaire Popoff conclut ainsi une remarquable saison 1960 qui le voit gagner, outre le maillot vert du classement par points, le Super Prestige Pernod (sorte de championnat du monde par points récompensant le meilleur coureur de l’année), le Critérium National, et terminer deuxième de Milan-San Remo et du Tour des Flandres.

Paris Miroir du TourParis Nencini enfin combléParis équipe de France MartiniParis MastrottoParis Anglade tour d'honneur

Après les cérémonies protocolaires, est improvisé un duplex par radio entre l’hôpital Saint-Charles de Montpellier et le Parc des Princes :
« Graczyk s’entretenait du Parc avec Roger Rivière toujours allongé sur son lit d’hôpital. Popoff ému ne parvint qu’à bredouiller quelques mots au Stéphanois.
Anglade, s’approchant, ne fut guère plus brillant. Pour lui aussi le Tour se terminait mal. Et d’entendre la voix de Roger le plongeait dans une tristesse infinie.
– « Tout à l’heure lorsqu’on joua l’hymne national italien pour Nencini, j’ai dû me retirer à l’écart afin qu’on ne me voie pas. Je me suis souvenu qu’à Lille, lors de la présentation des équipes du Tour en entendant La Marseillaise, je m’étais juré qu’on la jouerait de nouveau au Parc des Princes pour fêter ma victoire … ou celle d’un autre Tricolore. »
Ainsi malgré le brillant résultat obtenu par les hommes de Marcel Bidot, peu d’entre eux étaient satisfaits de la tournure des événements au Parc. Le souvenir de Roger Rivière parti on ne peut guère en douter vers une victoire dans le Tour, était encore trop ancré dans les mémoires. À ce point que Gastone Nencini recevant sa gerbe de vainqueur demanda qu’on la fasse parvenir à son adversaire malheureux. »

Paris bouquet NenciniParis Histoire du Tour

Roger Rivière ne recourut jamais. Sa vie avait basculé dans le vide du ravin du Perjuret. Elle fut un long chemin de croix. Pour échapper à la douleur, il entra dans le cycle infernal de la drogue en absorbant des quantités de plus en plus importantes du même palfium, probable cause de sa chute, développant ainsi un phénomène d’accoutumance. En 1967, il comparut devant le tribunal correctionnel de Saint-Étienne, pour infraction à la législation sur les stupéfiants, en compagnie de trois médecins pourvoyeurs du « puissant calmant ». Roger absorba jusqu’à une cinquantaine de comprimés quotidiennement, quand la quantité autorisée normalement était de sept.
Il essaya de se reconvertir dans plusieurs affaires commerciales qui s’avérèrent des faillites. Parmi celles-ci, il s’était rendu acquéreur, dans la cité du cycle, d’un bar à l’enseigne du Vigorelli, du nom du vélodrome milanais qui avait été le théâtre de ses plus grandes heures sportives, le record du Monde de l’Heure.
À ce jour, et sans doute pour toujours, il demeure le détenteur de la meilleure performance réalisée sur la piste mythique lombarde, valeur étalon et historique, avec 47,346 kilomètres (23 septembre 1958). Depuis, certes, de nombreux coureurs ont pulvérisé ce record devenu une course à la technologie « stupéfiante » (pistes en altitude, vélos futuristes, préparations biologiques), perdant ainsi de sa signification et de son prestige.
Les influences maléfiques ne le lâchèrent jamais. Le champion, car c’en était un, s’éteignit le 1er avril 1976, à l’âge de 40 ans.
Son rival (et rital) sur ce Tour, Gastone Nencini mourut à 50 ans. « Il fumait comme un pompier et était morphinomane. C’est lui, également, qui introduisit les perfusions d’hormones mâles dans le peloton. Un vrai cobaye. Avec lui, on ne posa plus la question « où commence le dopage ? » mais « où finira le dopage ? »… »
Ce Tour de France 1960 me procure, pour la première fois, un malaise, surtout en mon âge adulte. Au cours de mes recherches pour vous le relater, j’ai été étonné que la presse de l’époque mît autant en évidence le fléau du dopage, preuve peut-être que les belles plumes de la légende des cycles, au-delà de leur passion pour ce sport exaltant, possédaient aussi une éthique.
J’ai envie de conclure ce Tour 1960 avec Robert Barran :
« Pensons à tous ceux qui sont restés en chemin. Tout d’abord à Roger Rivière prouvant que dans la vie rien n’est aussi près d’une grande joie qu’une grande douleur. Puis aux obscurs qui vont rentrer chez eux sans titre de gloire ni de fortune. Au Suisse Schleuniger presque toujours seul à l’arrière, qui réussit sur la route de Troyes à refiler sa lanterne rouge à l’Espagnol Berrendero, au rescapé portugais Barbosa, à l’isolé luxembourgeois Bolzan (au fait, Charly Gaul, regrettez-vous de ne pas être venu ?).
Aux Belges, particulièrement accablés par le malheur dès le début avec Hoevenaers à Rue, puis avec Proost au bas du col de Perty sentant pourtant bon la lavande, puis Van Geneugden le vainqueur de Bordeaux et Avignon resté à l’hôpital de Chambéry. À Jean Forestier qui devait être le leader du Sud-Est et que nous avons retrouvé en spectateur, heureux de vivre normalement dans le col du Granier. Au Breton Foucher, parti pour réaliser de grandes choses et cruellement blessé dans la si avenante Dordogne. À Geneste, en qui l’on voyait un « pistonné » à Mazier et qui ne renonça qu’un pouce fracturé. À Colette, Privat, Cazala frappés du mal stupide. Et puis enfin et puis aussi à Federico Bahamontès. Accueilli il y a un an à Tolède comme un véritable héros national, il doit se cacher aujourd’hui pour éviter les huées, les injures, voire les sanctions de toutes sortes qu’on peut infliger dans un pays où les autorités ont une conception toute spéciale de l’humain.
C’est là que l’on réalise combien ce genre de gloire est éphémère. « Sic transit gloria mundi ». Alors, sans doute que Nencini lui-même, dans toute la volupté de son beau maillot jaune, n’a qu’une envie : se retrouver chez lui, dans ses pantoufles … Comme un homme tout simple. »

Paris Viot révélation
Régionaux du Tour

Paris-Pellos nul n'est prophèteParis triomphal Carpano

Je dédie aux deux héros de ce Tour de France, une chanson italienne créée, cet été-là, qui connut un immense succès.
Beaucoup ignorent qu’Estate fut composée par son interprète d’origine Bruno Martino sur des paroles de Bruno Brighetti. Reprise notamment par João Gilberto sur un rythme de bossa nova, et par notre Claude Nougaro national sous le titre Un été, elle devint un standard de jazz mondial.

« … Je déteste l’été
Odio l’estate
Le soleil qui nous réchauffait tous les jours
Il sole che ogni giorno ci scaldava
Quels beaux couchers de soleil il a peint
Che splendidi tramonti dipingeva
Maintenant ça ne brûle que de fureur
Adesso brucia solo con furore … »

Odio l’estate ! Roger Rivière avait toutes les raisons pour détester l’été 1960.

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Ainsi s’achève, pour cet été, la saga des Tours de France de ma jeunesse, 1950 et 1960. En puisant dans mes anciens billets (voir ci-dessous), vous pouvez déjà (re)découvrir les quatre Tours du début de la décennie 60 dominés par … Jacques Anquetil, présent au Parc des Princes.

 

Paris Anquetil félicite Nencini MDSParis Anquetil criteriumsParis ainsi s'achève le Tour

L’an prochain, si le pangolin m’y autorise, je vous conterai le Tour 1951 et les exploits du pédaleur de charme Hugo Koblet.
Prenez soin de vous, casqué à vélo, masqué en « peloton » !

Pour décrire ces étapes du Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But&Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que ma bible Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde, La tragédie du « Parjure » de Jean-Paul Ollivier (éditions de l’Aurore), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), Antoine Blondin La légende du Tour de Jacques Augendre, Jean Cormier et Symbad de Lassus (éditions du Rocher).
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante ans plus tard, me font toujours rêver.
* Le col de Perjuret veut dire en vieux français patoisé le « Parjure », nom donné par les Ermites du désert à leurs coreligionnaires convertis de gré ou de force
** http://encreviolette.unblog.fr/2009/06/23/causses-toujours-du-mejean-a-laigoual-par-le-col-de-perjuret/
Pour retrouver mes billets sur d’autres éditions du Tour de France :
http://encreviolette.unblog.fr/2011/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1961/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1962-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/18/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/27/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-2/

Publié dans:Cyclisme |on 25 août, 2020 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1960 (2)

Pour revivre les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-1/

Heureux qui comme vous, cher lecteur, faites un beau voyage sur les routes du Tour 1960 ! Je vous avais quitté dans mon précédent billet pour humer la douceur angevine chère au régional de l’étape Joachim du Bellay
Mon vénéré Antoine Blondin s’était-il grisé immodérément de cabernet d’Anjou, je n’ai jamais trouvé trace dans ses chroniques, celle consacrée à l’étape Lorient-Angers.
Bien lui fit, car je le retrouve au meilleur de sa forme littéraire sur la route de Limoges, terme de la huitième étape :
« Le lecteur de Jean Giraudoux se sent plus ou moins citoyen de Bellac, où cet écrivain est né, où son œuvre aérienne plonge de fécondes racines. Découvrir cette ville aux trousses du Tour de France, mettre un nom sur un rêve, lui donner un visage et un corps dans une circonstance qui appelle les sites, les pierres et les êtres à votre rencontre, c’est la tenir un instant dans le creux de la main, même si la main passe. Bellac promise était hier Bellac offerte. En retour, nous lui avons donné un spectacle qui eût enchanté Giraudoux, celui de quatre Allemands attardés à plus d’un quart d’heure de la troupe, fragment isolé de la fresque qui prenait les proportions de l’allégorie.
Dans Siegfried et le Limousin, Giraudoux imaginait le destin d’un ancien combattant français de la guerre de 1914, devenu amnésique sur le champ de bataille, et qui se réveille Allemand dans l’hôpital d’outre-Rhin où il a été évacué. On trouve là un des thèmes chers à l’auteur, celui du départ à zéro, du changement de peau, de la réincarnation dans celle d’un autre, thème de l’évasion et de l’ambition qu’éprouve parfois l’homme de se virginiser. Ainsi dans Les Aventures de Jérôme Bardini, qu’il ne faut pas confondre avec Baldini, le héros décide-t-il un beau matin de quitter son foyer, de dépouiller toute expérience antérieure, pour que sa vie redevienne une page blanche.
On peut s’évader par l’arrière aussi bien que par l’avant. Quand Baldini, personnage d’un Girodur qu’il ne faut pas confondre cette fois avec le Bardini de Giraudoux, eut donné un coup de fusil qui fit éclater le peloton au ravitaillement de Loudun, on releva, dans une jonchée de musettes et de bidons abandonnés, un malheureux combattant étendu les bras en croix sur le bitume, qui prétendait s’appeler Lothar Friedrich et, à certains signes, on crut reconnaître qu’il appartenait à l’équipe d’Allemagne. Au demeurant, trois camarades rangés sous cette même bannière (Reinicke, Jaroszewicz, Donicke ndlr) s’empressèrent de ralentir, si l’on peut dire !, pour l’entraîner dans cette patiente rééducation que constitue un retour au sein du peloton. Tomber, c’est aussi une façon de faire peau neuve.
L’affaire semblait banale, on s’en désintéressa. Beaucoup plus tard seulement –dans la Marche on aurait facilement l’esprit de l’escalier- le souci de Friedrich revint nous habiter. À quelques vingt minutes derrière les gens de la troupe, il pédalait le nez au vent avec ses compagnons en file indienne, comme les joyeux peintres cascadeurs de l’affiche Ripolin. Son désenchantement de la course était tel que ses roues ne semblaient plus tourner sur le sol : il n’avançait que parce que la Terre tourne, comme s’il se fût trouvé sur un gigantesque home-trainer qui emportait dans son mouvement le paysage et les individus. Or ce manège l’appelait irrésistiblement vers Bellac et j’eus la révélation que nous étions tout simplement en train d’assister au retour de Siegfried.
Sans doute ne parlait-il pas encore la langue maternelle, mais une grande déchirure s’ouvrait dans sa conscience, et d’obscurs signes de reconnaissance lui sautaient aux yeux. Je le voyais épeler les ruisseaux, tutoyer les châtaigniers, feuilleter des hameaux où l’on pourrait se marier, être heureux et avoir beaucoup d’enfants. Ce que nous prenions pour du renoncement, c’était déjà l’éveil d’une vocation débonnaire de député radical-socialiste dans la tradition de la bonne époque, et s’il baissait souvent la tête, c’était pour rechercher l’empreinte des pas d’un écolier. Puis il se redressait pour répondre au salut de la pharmacienne sur son seuil et il retrouvait dans le chronométreur chargé de lui annoncer les écarts son vieil ami le contrôleur des poids et mesures. Ses pédales lui devenaient des pantoufles. Il était rendu, soit ! mais il était rendu chez lui, ce qui n’est pas si mal …
… Le beau navire du souvenir a levé l’ancre, Siegfried est redevenu Lothar Friedrich. »
Après la lecture de cette chronique, vous aurez compris pourquoi je ne suis pas près de « limoger » Antoine Blondin. Imaginez sa performance littéraire exceptionnelle qui en faisait le maillot jaune des suiveurs du Tour.

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En ce temps-là, il n’y avait pas de wifi, 4G et encore moins de Wikipedia ! L’Antoine, assis à l’arrière de sa « résidence d’été », la voiture rouge n°101 du journal L’Équipe, puisait dans son immense érudition les éléments qui pourraient faire une chronique vivante d’une étape éventuellement monotone.

Angers Limoges côte de Brissac

Pour les archivistes, au 106ème kilomètre, juste après Noiron, Bernard Viot de l’équipe Paris- Nord déclencha les hostilités entrainant la réponse immédiate de Rohrbach, Pambianco, Everaert suivi avec un léger temps de retard par Mahé et Battistini. Ces six coureurs creusaient rapidement l’écart, juste rejoints avant Fleuré par Defilippis, Milesi et Mastrotto.
À deux kilomètres du Parc des Sports de Limoges, Graziano Battistini, déjà victorieux la veille à Angers, tentait la belle avec son coéquipier Nino Defilippis qui le devançait au sprint.
Pambianco, troisième, complétait le succès des Ritals.

Batistini Defilippis à LimogesVersion 2

Dans les compte-rendus de l’époque, je repère quelques propos sibyllins : « Les longues lignes droites où l’ombre est aussi rare que les pilules dans les poches de Graczyk … »
Encore à propos du sympathique Popof, César Patapon s’interroge : « Je sais pas si c’est à cause de ses bains de pied ou de main aux herbes, mais je me demande toujours à quel courant électrique il se recharge la nuit…»
C’est cocasse que, justement, nous traversions la ville de Marie Besnard, héroïne sous le nom de « l’empoisonneuse de Loudun » d’un fait divers qui défraya les chroniques judicaires d’après-guerre. « La bonne dame de Loudun », c’était son autre surnom, fut soupçonnée puis inculpée pour le meurtre par empoisonnement de douze personnes dont son propre mari. Menacée de peine de mort, après trois procès, elle fut libérée en 1954 et acquittée par la cour d’assises de Gironde en 1961.
Au XVIIème siècle, le prêtre Urbain Grandier, accusé de sorcellerie dans l’affaire des démons de Loudun, avait été moins chanceux en mourant sur le bûcher en 1634.
On dit aujourd’hui que les rumeurs jouèrent beaucoup dans ces deux histoires. Comme pour Jean Graczyk ?
Dans l’échappée du jour, Jean Milesi, valeureux coureur de l’équipe du Centre-Midi, ne compta pas ses efforts, caressant un moment le rêve fou d’endosser le maillot jaune … si l’écart avec le peloton atteignait un quart d’heure !

Jean Milesi Limoges

Dans Miroir-Sprint, le truculent Abel Michea brossait le portrait dit insolite de ces coureurs régionaux qu’on cataloguait parfois hâtivement et péjorativement de « sans-grade » ou « porteur d’eau ». Ainsi, pour Milesi : « Celui-là il est de la race des percherons. Increvable. Il y a en lui du Mastrotto. Leur accent à tous les deux ajoute encore à leur bonhomie. Celui plus aigu de Milesi donne de la chaleur à tout ce qu’il raconte.
Et ce que Milesi raconte volontiers, c’est son championnat de France militaire. Souvent, dans les pelotons, on rigole avec ces titres : champion de France militaire, champion de France universitaire (mille excuses, Jean Bobet …)
Mais nous sommes bien obligés de vous informer que sa vareuse réglementaire de champion de France des trouffions, Milesi ne l’a pas enfilée devant des « deuxième classe ». Ou plutôt les « deuxième classe » en question en avaient une drôle, de classe !
Imaginez un peu dans le peloton, ce jour-là, il y avait un certain Mastrotto, un Vermeulin, un Geyre, un Delberghe … sans oublier trois gars du B.T.A. 247 de Marseille qui s’appelaient Louis Rostollan, Jean Anastasi et … Jean Milesi.
« Des coups comme ça, on ne les voit pas souvent. Je passe dans un trou : deux roues foutues ! celle de derrière surtout. Y’avait plus qu’à abandonner. Mais la voiture-balai était loin. Alors j’ai dit, faut retourner dans le peloton pour aider Anastasi et Rostollan. Je suis revenu. Personne n’a bougé, on est tous arrivé au sprint. Alors j’ai gagné » »
Vous voyez comme c’est simple ! Du vrai Brambilla ! La roue arrière « enfoncée ». Le retour sur le peloton ? « quand ça rigole … »
Ça n’a pourtant pas toujours rigolé pour Jean Milesi … Surtout qu’il a toujours de drôles de façons –bien à lui- de fêter l’Armistice. Et les jours de pluie, dans le peloton, quand sa jambe droite le fait un peu souffrir, il pense au 11 novembre 1953.
« Ce jour-là, on voulait rigoler, avec un copain. On avait tous les deux une moto, on a fait la course. Rien que pour rigoler … J’ai raté un virage … mais je n’ai pas raté la barrière d’un pont … »
… Milesi ne s’est jamais pris pour un grimpeur. Et pourtant, il est né à Digne, une des « têtes de pont » des grandes étapes alpestres du Tour.
Mais Milesi vous fera remarquer que si Digne est bien dans les Alpes, c’est surtout dans les Basses-Alpes (aujourd’hui Alpes-Maritimes ndlr) ! Ces Basses-Alpes qu’il n’est pas prêt d’abandonner. Ça sent trop bon le Pagnol ! Car Pagnol, c’est un … personnage à la taille des Brambilla, des Milesi.
Et si notre bas-alpin ne court pas les cinémas, il fait une exception pour les films gais et joyeux. Pour le reste, eh bien il y a de quoi s’occuper … Le magasin de cycles de papa Milesi est là pour meubler les journées d’hiver.
Pas tant que la 203 ! Parce que Milesi, malgré son accident de moto, n’a pas perdu le goût de la vitesse. Et au volant de sa voiture, il est heureux. Sans doute, à ce moment, rêve-t-il davantage à Stirling Moss qu’à Jacques Anquetil.
Pour le moment, la seule 203 qui l’intéresse est la 203 blanche dans laquelle se dresse, à longueur d’étape, son directeur sportif Adolphe Deledda : « Celle-là moins qu’on la voit, mieux ça vaut … À part au ravitaillement, bien sûr … » »
En écrivant ces lignes, il me revient une anecdote, c’était dans ces années-là, peut-être même celle-ci, du temps où l’on pouvait encore manger de la viande limousine à Limoges ! Avec mes parents, nous avions fait un arrêt buffet … de la gare de la cité de la porcelaine. Et qui déjeunaient à une table voisine ? Anquetil, Darrigade, Graczyk, Stablinski et Nencini, sans doute en route pour un critérium d’après-Tour, peut-être qui sait à Felletin ou à Chaumeil pour le Bol d’Or des Monédières*. Le selfie n’existait pas à l’époque et j’étais trop timide pour quémander un autographe.
Comme chaque soir, la caravane publicitaire a animé la ville-étape, aujourd’hui, au Champ de Juillet. La marque Butagaz offre aux Limougeauds un spectacle de music-hall avec Dario Moreno (Si tu vas à Rio ♪), la populaire chanteuse canadienne Aglaé et l’accordéoniste Robert Trabucco et son orchestre.
Explosif ! Comme la chronique de Blondin sur la route de Bordeaux, si j’en crois l’intitulé : « Le pyromane est dans le peloton » !
« Après la Flandre, la Normandie, la Bretagne et l’Anjou, la Gironde a connu la visite du dangereux maniaque dont les exploits ne cessent de défrayer la chronique.
« Il y a le feu dans le peloton ! s’écria quelqu’un peu avant Brantôme. Si vous ne vous dépêchez pas, tant pis pour vous ! Effectivement, de nombreux témoins purent constater que le peloton s’était transformé en cordon Bickford (mèche, inventée par William Bickford, permettant la mise à feu à distance d’un explosif). Le sinistre, aidé par un fort Van Est, se communiquait aux Beuffeuil et prenait des proportions considérables… »
J’interromps Blondin pour préciser que quatre coureurs, le français Jean Graczyk, le régional du Centre-Midi Pierre Beuffeuil, le hollandais Wim Van Est et le belge Martin Van Geneugden, qui ont faussé compagnie au peloton, possèdent plus de 12 minutes d’avance au 160ème kilomètre, autant dire que le sympathique Popof est en passe de troquer son maillot vert pour la tunique jaune.
À toi Antoine : « La France entière, partagée entre la terreur et l’admiration pour l’impunité avec laquelle le personnage se glisse en les mailles du filet, se pose aujourd’hui deux questions : Jusqu’où ira-t-il ? Comment s’y prend-il ? s’il n’est pas en notre pouvoir de répondre à la première, il apparaît en revanche avec certitude que le pyromane allume les brasiers en faisant feu des quatre fers. Il choisit par préférence de s’attaquer aux maillots de couleur jaune qui dépassent les pelotons cyclistes et qui sont, comme chacun sait, des tuniques de Nessus dont les propriétés combustibles se communiquent à qui les endosse.
Un fait, pourtant, n’a pas laissé d’inquiéter les enquêteurs, c’est la déclaration d’un touriste belge, Martin Van Geneugden, qui passait à Brantôme au moment où le sinistre s’amorçait et qui a vu s’enfuir l’incendiaire.
« Son allure », dit-il, me rappelait le bonhomme qui figurait sur la réclame de la ouate Thermogène. Il dansait littéralement et crachait le feu en se battant les flancs. C’était un jeune homme blond vêtu de vert. »
« Et maintenant, tous au charbon ! » Le touriste belge, encore alerte pour ses vingt-sept ans, se garda bien de répondre à l’injonction, car la réputation du pyromane le remplit de frayeur. Et comme on lui demandait s’il pensait que cet appel pût signifier que l’homme en vert jouissait de complicités, il répondit qu’il croyait au contraire que son entourage lui reprochait un certain individualisme. Un point nouveau est donc acquis : le pyromane fait cendres à part.
Ces quelques éléments permettront-ils à l’identification du maniaque de progresser à pas de géant de la route ? Déjà les soupçons se portent sur un coureur blond vêtu de vert qui a été appréhendé hier soir à Bordeaux et interrogé durant plusieurs heures. Il s’agit d’un jeune Berrichon d’origine polonaise, du nom de Jean Graczyk. Le trouble qu’il a manifesté pendant les interrogatoires, ses rougeurs subites, sa confusion ont incité les services responsables à le garder à vue jusqu’à ce matin.
Un faisceau de considérations troublantes, voire de coïncidences suspectes, justifient cette mesure. L’homme habite la Sologne où il a, paraît-il, le coup de feu facile. Il est réputé pour les ravages qu’il exerce dans les garennes et les futaies. En outre, les enquêteurs n’ont pas manqué d’être frappés par les fréquentes absences qui l’éloignent de son domicile.
« Mon foyer est sur la route », devait-il reconnaître. Cet aveu est compromettant … »
Ne prenez pas trop au pied de la lettre les propos de Blondin qui, s’il n’était pas dupe, par admiration pour les coureurs, éludait le problème du dopage par cette superbe répartie : « Peut-on être premier dans un état second ? » Il soulignait tout autant dans sa chronique, le côté baroudeur, combatif, « dynamiteur » de peloton, du champion berrichon.
Le populaire Popof n’était sans doute pas un saint avec ses « plantes », mais n’était pas le diable non plus. Me revient une anecdote confiée par Pierre Chany. Graczyk avait pris la résolution auprès du journaliste de disputer la classique Milan-San Remo, de 1960 justement, « à l’eau claire » comme on disait. Le « doping » n’étant pas légalement répréhensible, chacun « salait la soupe » (avec des amphétamines) en fonction de ses goûts, sa forme, sa classe, ses besoins, sa santé. Pierre Chany l’avait convaincu que son organisme, singulière boule de nerfs, ne supportait pas l’usage de la « charge » et il apparaissait que le Berrichon avait une très bonne chance de gagner la Primavera. C’est alors que dans le Poggio, Chany lui vit les yeux qui lui sortaient de la tête ! À l’arrivée, Popof, échouant à la seconde place, déclara : « Ah ! Pierre, qu’est-ce que je suis con !!! »

Limoges-Bordeaux MDT

À Bordeaux, sur la piste du Parc Lescure, Graczyk termina aussi deuxième derrière le belge Martin Van Geneugden. En 1965, alors qu’il avait arrêté sa carrière, ce dernier avoua « s’être dopé en de nombreuses circonstances et en ressentir encore les effets » en fournissant les dates précises, les noms des produits et les doses ingérées. Il y avait donc deux pyromanes … au moins !
Le p’tit gars de l’Ouest, André Foucher, victime d’une terrible chute et d’une fracture du maxillaire, ne verra pas les Pyrénées.

Limoges-Bordeaux chute FoucherLimoges-Bordeaux chute Foucher MDS

Cette année, pour s’approcher d’elles au plus vite, les organisateurs « soucieux d’amener immédiatement les coureurs à pied d’œuvre, ont purement et simplement escamoté la distance qui sépare les Girondins des Montagnards, mesure qui ne peut choquer que les conventions, plus particulièrement, celle de 1793 ».
Les coureurs ont pris le car à Bordeaux pour rejoindre Mont-de-Marsan, ce qui leur permet d’éviter la longue et monotone traversée des Landes, au grand dam possiblement de quelques suiveurs épicuriens privés de la halte à Villeneuve-de-Marsan, dans la légendaire auberge de Jean Darroze. Adieu foie gras et ortolans ! Malgré tout, à en juger par les images d’archives de l’I.N.A.), la collation matinale dans les arènes du Plumaçon fut à la hauteur de la convivialité landaise.
« La caravane des cinq véhicules entrait dans Pissos, lorsqu’un camion arrivant en sens inverse obligea les chauffeurs à freiner brutalement. Et quelques coureurs de l’équipe de France, dont Mahé, Rivière lui-même, en ressentirent des contusions. Au point que certains en venaient à partager l’opinion de Jean-Jacques Rousseau dans ses « Rêveries d’un promeneur solitaire » : -Le moyen le plus agréable de voyager, c’est d’aller à pied … »
Robert Barran, conteur toujours aussi talentueux, est fier de son « privilège de suiveur du cru » :
« C’était mon rêve d’enfant de voir passer le Tour dans l’Aubisque. Un rêve accessible, puisque né et habitant au pied de cette riante vallée d’Ossau qui conduit aux « Eaux-Bonnes » antichambre du juge de paix à l’apparence faussement aimable. Cette fameuse étape Bayonne-Luchon, fameuse et inhumaine avec les quatre cols d’Aubisque, du Tourmalet, d’Aspin et de Peyresourde. On partait à minuit. Pour nous, enfants, c’était aussi une nuit plus courte. Les yeux rougis de sommeil, nous tenant par la main, sous la surveillance paternelle, nous allions au bourg du village où la modeste côte du Bon-Gerne, avec son pont romain tendu de lierre prenait déjà pour nous les apparences d’un petit col. Il me souvient d’une année ou un touriste routier, un Italien dénommé Gordini, profitant de la somnolence du peloton, avait pris une heure d’avance. Pour disparaître par la suite.

Mont-de-Marsan- Pau arrêt pipi MDT

Duel Nencini-Riviere en Pyrénées ça commence

Cette fois, on abordait le col d’Aubisque dans l’autre sens. Personnellement, je bénéficiais du privilège du suiveur du cru. Chaque coin m’était familier. Aubisque vu de ce côté est déjà rendu plus avenant. Par exception, il ne manifestait pas de colère orageuse, pas de tonnerre dans cette descente après Soulor où la route dessine un filet noir parmi le roc blanchi plongeant quasi verticalement, vers Serrières qui paraît un village du bout du monde. Et même la descente par la Crête Blanche, Gourette la station de ski au-dessus de laquelle les plaques de neige éternelles semblent vous tirer la langue au flanc du Pic de Ger. Puis Ley avec sa petite auberge de montagne à la réputée « garbure catherinette ».
J’ai un attachement particulier au col d’Aubisque. Autant que je me souvienne, c’est le premier col que le gamin de Normandie que j’étais découvrit lors d’un « voyage » (c’en était un à l’époque) avec mes parents. Je devais avoir 6 ou 7 ans, pas plus. Louison Bobet devait avoir remporté un ou deux Tours de France. Collé à la vitre de la 203 familiale (pas celle de Deledda !), j’ouvrais grand mes mirettes. J’essayais de localiser les photographies que j’avais vues dans Miroir-Sprint ou But&Club : « c’est ici que Loroño a démarré, c’est là que Koblet est tombé ! ». Je décryptais les encouragements à la peinture blanche sur la chaussée, à la gloire de certains coureurs. Au diable l’écologie, les prés aux abords du sommet étaient jonchés d’exemplaires de L’Équipe, Sud-Ouest et La Dépêche du Midi abandonnés par le public, le mois précédent. Je « revivais » le Tour !
Excusez-moi Robert Barran : « Une descente pourtant qui produisit son effet. Rivière, qui s’était magistralement faufilé dans le sillage du percutant Nencini, déclarait à Marcel Bidot, sitôt descendu de bicyclette :
– Je vous l’avais dit qu’il descendait moins bien que moi.
« Il », c’était Anglade. »

Mont.de Marsan-Pau jpg

Pour suivre l’infortuné Anglade, je cède la plume à Antoine Blondin :
« Si l’on vous dit que le superbe Lyonnais a éprouvé un mal de chien à maintenir sa position dans le cadre de l’épreuve, ne prenez pas l’expression à la légère. Dans la montée du col de Soulor, Anglade a été mordu par un affreux cabot qu’il a dû traîner sur plusieurs mètres, dans un concert de jappements et d’imprécations, avant d’obtenir une levée de crocs.
Au demeurant, je ne crois pas qu’Anglade eût passé de toute façon une excellente journée, et j’éprouve du scrupule à badiner sur le sort contraire d’un garçon pour lequel j’ai beaucoup d’estime et de sympathie. Mais enfin, il faut bien reconnaître qu’après l’Homme au marteau et la Sorcière aux dents vertes, le Chien-chien à sa mémère ajoute considérablement à la mythologie pathétique de la compétition cycliste, et par là même aux responsabilités assumées par les organisateurs. Or, le règlement n’a rien prévu en cas de molaire.
Cave canem ! Cette apostrophe latine qu’on déchiffre encore sur les ruines de certaines villas romaines et qui signifie (tout bêtement) « Chien méchant », était certes loin de hanter l’esprit d’Anglade lorsqu’il demanda à son mécanicien de lui mettre « 22 dents ». C’était compter sans celles de son agresseur. Le braquet devait rapidement céder le pas devant le braque. Soulor devant Azor, et notre ami se retrouver aux abois dans tous les sens du terme.
J’entends bien que l’incident n’eut qu’un retentissement modéré et qu’Henry Anglade reprendra, demain, le collier. Ce collier, c’est le propriétaire qui aurait dû le tenir. Car il est inadmissible qu’un champion, dans le plein exercice de ses facultés, partage le destin du petit berger alsacien Hans Meister et soit susceptible d’être soumis aux effets débilitants du vaccin antirabique, ou plus précisément, en ces Pyrénées où il connut son rendement maximum, au vaccin anti-Robic.
Aubisque, Aubisque rage ! … »

Mont de Marsan-Pau Rostollan dans soulorMont-de-Marsan-Pau RiviereMont-de-Marsan Riviere sommet Aubisque

Plus sérieusement, après une promenade de santé de 140 kilomètres, la course s’est animée, à la sortie d’Arrens, au pied du col du Soulor, où l’omniprésent Graziano Battistini et le Tricolore Louis Rostollan lancent les hostilités.
Au sommet du Soulor, marchepied de l’Aubisque, l’Italien passe en tête avec 55 secondes d’avance sur Rostollan et l’Espagnol Manzanèque. Au sommet de l’Aubisque, les trois coureurs conservent les mêmes positions sur le groupe des favoris d’où s’est extrait Gastone Nencini qui se lance à tombeau ouvert dans la descente.
Rivière, attentif, ne s’en laisse pas compter et, suivi de Planckaert, « il réussit ce tour de force de rejoindre Nencini que la plongée avait littéralement happé ».
« Il ne me lâchera plus jamais en descente, jubilait le Français, heureux comme un gosse de sa performance. Non, Nencini ne me lâchera plus … »
Après Eaux-Bonnes, Battistini fut rattrapé par Rostollan époustouflant de décision et fermement résolu à abattre un travail de Romain (!) pour Rivière qu’il savait détaché à l’arrière avec Nencini et Planckaert.
On récupère Manzanèque en route, et ce sont six hommes qui filent vers la cité du roi Henri IV, bientôt cinq car Planckaert ralentit pour attendre son coéquipier le maillot jaune Adriaenssens.
À l’arrivée, devant les tribunes permanentes du circuit automobile de Pau, Roger Rivière bat Nencini de justesse au sprint, pour la seconde fois après son succès à Lorient, lui raflant au passage 30 secondes de bonification.

Mont de Marsan sprint de Riviere

Pau-Luchon Rostollan-Riviere

L’Italien endosse le maillot jaune, Rivière est désormais deuxième à 32 secondes, aucun doute, on entame la phase cruciale du Tour. L’Aubisque a bien rempli son rôle de « juge de paix ».
Nul n’est prophète en son pays. À Pau, le Béarnais Raymond Mastrotto ne partageait sans doute pas l’opinion de Jean-Jacques Rousseau (voir plus haut). Et pourtant :
« Il dut en effet terminer à pied, son vélo sur l’épaule. Dans le sprint d’un groupe où figurait un maillot jaune qui ne l’était déjà plus, un maladroit provoqua la chute du « Taureau de Nay » à la grande peur de ses supporters venus en nombre. Et l’on vit ce curieux spectacle, curieux mais pas drôle du tout, de Mastrotto les coudes et la hanche ensanglantés, terminer le vélo sur l’épaule, dans un rictus souffreteux, à la manière d’un coureur de cyclo-cross … »
Je l’imagine pestant avec son accent aussi rocailleux que le gave de Pau : Macarrrrel !

Mont de Marsan-Pau Mastrotto à pied

Cette première étape pyrénéenne nous ayant mis en appétit, on attend donc beaucoup de la seconde, de Pau à Luchon, avec l’ascension des trois autres grands cols, l’enchaînement du Tourmalet, Aspin et Peyresourde.
Quelques heures plus tard, dans le grand hall de l’école du Bois, à Luchon, qui fait office de salle de presse, les journalistes avaient la plume en l’air et les yeux rivés vers le plafond : ils ne savaient par quel bout prendre cette journée pyrénéenne dont on attendait tant et qui, finalement, les inspirait si peu.
Certains historiens du Tour, bien des années plus tard, la résumèrent en un joli titre, « la ballade de Gimmi », clin d’œil à l’émouvante chanson d’Alain Souchon et la cavalcade en solitaire du Zurichois Kurt Gimmi.

Pau-Luchon GimmiPau-Luchon envol Gimmi

Le Suisse avait démarré à Barèges, où le pourcentage de la montée du Tourmalet atteint son degré culminant, emmenant avec lui l’Espagnol Karmany, humant l’air du pays tout proche, et l’inévitable Battistini.
Robert Barran qui connaît bien le coin : « Un deuxième démarrage de Gimmi surprit Battistini et Karmany. Nous remontions alors le vallon d’Escoubous à travers des paysages pierreux. Le Gave cascadait dans un énorme fracas quand Gimmi franchit le pont de la Gaubie. Déjà il était sur le chemin de la victoire.
Au sommet, il précédait Battistini de 1’30’’ et le peloton dit des favoris de 2’5’’. À Sainte-Marie-de-Campan (salut à la forge légendaire d’Eugène Christophe), Gimmi avait toujours deux minutes d’avance au fameux virage alors que s’amorce la montée d’Aspin dans son interminable faux plat.
Sans se soucier du Suisse parti pour passer en tête son deuxième sommet du jour, car il ne semblait pas faiblir, le peloton des ténors reprit sa course au train. Aspin et sa forêt de sapins ne changèrent rien aux positions. Au sommet, Gimmi respirait encore plus librement que dans le Tourmalet.

Pau-Luchon favoris dans Tourmalet MDSPau-Luchon Tourmalet Nencini-RivièrepgPau-Luchon c'est dur Tourmalet MDSPau-Luchon sommet Tourmalet

À Arreau, on n’espérait plus que Peyresourde changeât quelque chose au résultat de cette étape curieuse. Mais un petit incident survint à point pour lui apporter le piment qui lui avait manqué jusque-là. Un petit incident qui devait prendre des proportions sérieuses … »
Une crevaison de Nencini au pied du dernier col de la journée, par exemple ? Même pas, Rivière ne tente rien !
En fait, la descente trop rapide de l’Aspin allait empêcher le directeur technique Marcel Bidot de donner la musette de ravitaillement à son leader Roger Rivière. Le Stéphanois ne put la recevoir que plus tard alors que la fringale le tenaillait déjà. Il se jeta sur le bidon, en engloutit le contenu. Deux kilomètres plus loin, il était pris de vomissements.
Nencini, s’apercevant des difficultés éprouvées par Rivière, passa brutalement à l’offensive à trois kilomètres du sommet de Peyresourde.

Pau-Luchon aspin peyresourdePau-Luchon riviere nencini PeyresourdePau-Luchon Nencini seul dans PeyresourdejpgPau-Luchon Nencini  folle descente

« Quand Gastone Nencini, rompant le régime de haute surveillance où plafonnaient les favoris, échappa à ses geôliers, la caravane se retrouva hantée par l’évocation de Fausto Coppi, dont Nencini a juré en toutes lettres de continuer l’œuvre, en offrant pour la première fois depuis 1952 le Maillot Jaune à l’Italie.
On pouvait en douter au départ de Pau, mais à Luchon, l’affaire prend tournure. Il faut avoir vu dévaler l’Italien pour admettre que celui-ci est sur une bonne pente, étant entendu que les étapes de montagne semblent désormais se jouer sur le déversant. Au « Tu montes, chéri ? » d’autrefois a succédé un « Vous descendez à la prochaine ? » qui présente les caractères d’une intimation vigoureuse dans le métro de six heures. Le champion transalpin n’attend pas l’ouverture des portières, il saute en marche.
Et tout confirmait hier soir que si Gimmi n’a pas la mémoire Kurt, le propos de Nencini sur le tombeau de Coppi n’est pas une promesse de … Gaston. »
On reconnaît bien ici les calembours, un genre dans lequel excelle Blondin.
Au final, dans la ville chère à Edmond Rostand, Rivière, défaillant, n’accuse sur Nencini qu’un débours de 1 minute et six secondes. Un moindre mal !
Mais si j’en crois Jean-Paul Ollivier qui écrivit quelques années plus tard un livre sur le champion français, l’inquiétude de Rivière dépasse largement des maux d’estomac causés par un melon trop frais (!!!) « En vérité, les tempêtes se passent sous le crâne de Roger Rivière. Ce qu’il n’ose avouer, c’est la crainte viscérale que lui inspire Nencini. Le coureur florentin, puissant, équilibré, inébranlable, jouissant d’une éclatante santé, constitue une forteresse difficilement prenable et Rivière s’interroge.

Pau-Luchon Nencini homme à abattrePau-Luchon Riviere à bout de forces

Ce soir-là, Roger s’est rapproché de Julien Schramm, autre soigneur de l’équipe de France. Ce dernier jouit de la fallacieuse réputation de savoir « préparer » les hommes. « Ses médications, susurre-t-on dans le milieu, redonnent vie aux mourants ! » C’est dire. Roger Rivière a besoin de s’appuyer sur ce côté illusoire des choses, ce côté qui a été la cause de son divorce avec l’excellent professionnel qu’est Raymond Le Bert.
Rivière et Schramm, ce soir-là, dans une petite chambre du Grand Hôtel de Luchon, ont conclu un pacte avec le diable. Schramm a ouvert son armoire à pharmacie et Rivière y croit.
Marcel Bidot, sans penser occasionner le moindre dérangement, frappe et entre dans la chambre. Il a le temps d’apercevoir toute la panoplie dont il redoute les effets. Lâchement, il referme la porte et regagne sa propre chambre, tristement ému et songeur. Bien entendu, tout se passe dans le dos de Minasso, le soigneur attitré, le confident du champion. Bidot pense que Rivière agit mal.
Le recordman du Monde de l’heure, apaisé par son secret mais faux espoir, va passer une bonne nuit.
Avant de quitter le « soigneur-miracle », il lui a dit : « Tu comprends, Julien, il faut que je fasse sauter ce rital ! »
Rendez-vous est pris dans les petits cols des Cévennes. »

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En ce temps-là, le parcours de la douzième étape n’évoquait rien pour moi. Le destin voulut que, deux décennies plus tard, ces lieux me deviennent familiers, y compris à vélo : le type même d’une étape de transition si ce n’est le court mais tellement traître col du Portet d’Aspet, surtout abordé par ce versant.

Luchon-Toulouse Nencini Portet d'Aspet mDSLuchon-Toulouse Graczyk dynamiteur

« Que ce maillot vert est une précieuse chose ! Graczyk le porte sur son dos avec l’impression pénible qu’on peut le déshabiller à tous moments. Le Solognot vit constamment sous le bénéfice du sursis. Et il calculait :
– Ah ! Toutes ces étapes de montagne qui viennent ! Il me faudrait gagner à Toulouse. Avec dix points de plus je respirerais un peu.
Ainsi, dès le départ de Luchon, les communiqués se succédaient identiques : tentative du n°48 Graczyk. Au Pont de Chaum, profitant de l’étirement du peloton, sur ce pont étroit où l’on franchit la Garonne, alors que les footballeurs Pleimelding et Dereuddre faisaient aux coureurs des signes de reconnaissance, Graczyk démarra. Il recommença dans la descente sur Juzet-d’Izaut parmi les hêtres d’où les faînes pendaient en grappes. Mais Graczyk était très surveillé. Il en prit son parti …
… On riait en grimpant le col des Ares. Un col, c’est beaucoup dire ironisaient plus d’un. D’ailleurs voyez, c’est Darrigade qui est passé en tête. Et Louis Caput, le sprinter, qui une année se piqua de lutter pour le Grand Prix de la Montagne, devait en frémir d’aise. Plus d’un pouvaient se retourner, jeter un dernier regard sur cette vallée du Comminges que l’on allait quitter, toute étayée par ses toits de briques rouges tranchant sur le vert du feuillage. Il n’y a plus de Pyrénées, entendait-on. Mais le Portet d’Aspet lui, attendait au virage. Dans la gorge boisée aux tournants verticaux, le brouillard bouchait tout l’horizon. Alors le Belge Planckaert fonça. La bataille était déclenchée. Planckaert sauvait l’honneur des Belges qui venaient de perdre Janssens, le vainqueur de Bordeaux-Paris, Hoevenaers l’animateur du Giro et Brankart l’éternelle déception. Accompagnant Planckaert, un personnage à l’œil vif et au coup de pédale nerveux. C’était l’Allemand Junkermann. Celui que Anglade a désigné comme l’outsider n°1… » (Robert Barran, Contes de la Grand’route)

Luchon-Toulouse Junkermann et Planckaert MDS

La course poursuite fit rage dans la longue descente dans la pittoresque vallée de la Bellongue.
« Lorsqu’après Saint-Girons, on veut regagner la vallée de la Lèze qui conduit tout droit sur Toulouse, et où nous avons salué, au passage, les premiers blés moissonnés, il faut franchir le chaînon du Plantaurel. La pluie giclait au visage après que, en tête quarante hommes se fussent regroupés. Un panneau annonçait la grotte du Mas d’Azil. Cette grotte est devenue un défilé où sous le rocher préhistorique, l’Arize se fraye un tumultueux passage. La modernisation des lieux, l’éclairage avaient mis en confiance nos coureurs qui s’engouffrèrent dans ce tunnel naturel de plus de quatre cents mètres à tombeau ouvert, c’est le cas de le dire. Lequel d’entre eux glissa le premier ? Il est bien difficile de le savoir. Mais vingt hommes se retrouvèrent sur l’asphalte aux gravillons baignés d’eau. Dans un bruit de ferraille cassée, amplifiée par l’écho, Henry Anglade, un trou à la tête, s’en releva particulièrement atteint et tous les autres en gardèrent les traces sur leur corps

Luchon-Toulouse chute Anglade MDSLuchon-Toulouse chute AngladeLuchon-Toulouse Anglade à hôtel chute MDS

Quarante hommes en groupe. Le premier sprint massif de ce Tour 1960 sur l’anneau rose de la Cité Rose. Ils étaient tous là, les rois de l’emballage. Tous qui durent s’incliner devant un Graczyk éblouissant. »

Luchon-Toulouse Graczyk chute et sprint mDSLuchon-Toulouse Graczyk

La treizième étape, longue de 224 kilomètres, conduit les coureurs de Toulouse à Millau, par les routes accidentées de la Montagne Noire et du Causse du Larzac, propices aux offensives de baroudeurs.

Toulouse-Millau lumière languedocienneToulouse-Millau 5 échappés sur  Larzac

Il y en a au moins cinq, les Tricolores Pierre Everaert et Robert Cazala, l’Espagnol Fernando Manzanèque, l’Italien Roberto Falaschi et le Belge Louis Proost qui, dès le 28ème kilomètre, déclenchent une échappée qui laisse indifférent le peloton et … Antoine Blondin.
Jacques Augendre, un autre grand journaliste sportif, assis dans la voiture de L’Équipe aux côtés de Pierre Chany et d’Antoine, nous raconte l’anecdote :
« Il (Blondin) s’endormit du sommeil du juste, terrassé par une nuit trop courte et un breakfast trop riche. Avant le départ, nous avions rendu visite à Kléber Haedens qui nous avait servi en guise de petit-déjeuner un plateau de cochonnailles précédé d’un pousse-rapière, et une omelette aux cèpes arrosée d’un Madiran.
Antoine fut réveillé en sursaut par le klaxon des voitures. L’immense Emmanuel Busto effectuait un époustouflant retour sur crevaison, sous l’œil admiratif de Chany. « Fabuleux Busto ! » s’exclama Pierre, tout joyeux de chambrer Jacques Goddet qui usait et abusait de cet adjectif.
Or, à cet instant précis, nous abordions le col de Lafontasse, signalé par un panneau routier.
– « Les fabuleux de Lafontasse », murmura Blondin d’une voix pâteuse. Il avait trouvé par hasard le titre de sa chronique en forme d’alexandrins qui commençait ainsi :
« Un jour, sur pédalier, allait, je ne sais où,
Le Busto au long bec, emmanché d’un long col … »

Fabuleux Blondin !

Toulouse-Millau fabuleux Busto

Toulouse-Millau descnte du col de SiéToulouse-Millau montée Causse LarzacToulouse-Millau abandons Privat Colette

De son côté, aux abords de La Cavalerie, Pierre Chany, sous le pseudonyme de Jacques Périllat aux propos plus engagés dans les colonnes de Miroir-Sprint, ne manqua pas de souligner :
« Les journaux insistèrent sur les paysages désertiques des causses du Larzac, et sur le dépeuplement de la contrée. En fait, la population du Larzac a singulièrement augmenté depuis trois ans : 3 000 Algériens assignés à résidence dans un camp perdu du plateau sont venus l’habiter. On ne les a pas vus sur le passage du Tour. »
Information nullement étonnante de la part de ce remarquable journaliste patriote et citoyen qui, arrêté et emprisonné en décembre 1943, s’évada et rejoignit les FTP (Francs-tireurs et Partisans) !
Années sombres de la guerre d’Algérie, à la fin des années 1950, le gouvernement avait décidé d’enfermer des prisonniers algériens à La Cavalerie. Ce camp, il y en avait quatre en métropole, était presque totalement réservé aux Français musulmans d’Algérie, l’enjeu pour les autorités étant de « franciser ces Algériens de l’hexagone suspectés de connivence avec le Front de Libération Nationale algérien » (FLN). Les conditions de détention étaient particulièrement difficiles, chaleur et froid pouvant être très intenses sur le causse : une sorte de Guantanamo avant l’heure !
Assurés de la réussite de leur entreprise, vient l’envie à chacun des cinq coureurs de tête, de tenter individuellement sa chance : Proost dans le col de la Bassine, puis Manzanèque vers le Larzac, enfin Robert Cazala qui compte 1 minute d’avance devant la vieille forteresse des Templiers de La Cavalerie. Cazala n’a plus qu’à dégringoler du Causse pour rejoindre Millau, il applique la consigne trop littéralement… et dérape dans un virage. Derrière, Battistini, toujours aussi intenable, se rapproche dangereusement.
Blondin est bien réveillé :

« … L’arbre tient bon, le roseau plie
Mais cela je crois bien vous l’avoir déjà dit
Le vent redouble quoi, ce vent qui fait fureur
Emmène Cazala à cinquante ‘cinq à l’heure ,
C’est du propre. Et l’on voit l’arbre qui tenait bon
Tenir encore à perte de vue à l’horizon
Semblable au fond d’une culotte rapiécée
Et l’on voit tant de choses que c’en est assez
Le peloton revient et il faut en finir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Rien ne sert de courir, il faut partir, attends !
Le reste des coureurs vous tombe sur le râble
Pour la lettre à la Proost, il est toujours temps. »

Toulouse-Millau chute Cazala MDSToulouse-Millau Lumières MDT

Vous avez compris que c’est le Belge qui l’emporte au sprint sur la piste en cendrée du nouveau Parc des Sports de Millau. Battistini s’installe en quatrième position au classement général.
C’est journée de repos dans la cité du gant, du moins pour les coureurs, car les journalistes vont à la pêche aux échos, notamment Robert Barran qui pour ses prochains Contes de la grand’route, se dirige vers Roquefort où l’équipe de Belgique a élu résidence :
« Ces Belges qui malgré le succès de Proost, montraient surtout de la mauvaise humeur. On avait réussi à réunir les deux leaders, Adriaenssens celui de la chaleur et du soleil, Planckaert celui de la pluie et du froid. Ce ne fut qu’un bref instant, Adriaenssens-le-têtu et Planckaert-le-bourru allèrent s’enfermer dans leurs chambres. Il nous fallut l’aide plus aimable de Van Aerde, l’athlétique sprinter aux cheveux frisés, pour obtenir une pause en compagnie de Proost, Desmet et Pauwels devant l’enseigne fameuses des Caves de Roquefort.
Quelques arpents de terre agrippés aux éboulis d’une falaise. Quelques maisons d’ailleurs fort cossues, tranchant par leur modernité avec les vieilles et pauvres constructions des pays environnants. C’est Roquefort, sur le rocher du Cambalou avec son belvédère d’où le regard embrasse dans un vaste panorama, les Causses, la Montagne Noire et le massif de l’Aigoual à la croupe arrondie.
Georges Ronsse nous disait : « Bien sûr, Adriaenssens et Planckaert peuvent encore gagner le Tour. Tout n’est pas perdu.
Mais il nous semblait déceler un manque de conviction dans le langage du directeur de l’escadron belge. Et, ce terme de perdu indiquait qu’il n’y avait pas une ferme intention de vouloir, de savoir gagner. Alors, quittant ces Belges hermétiques et renfermés, nous avons visité les caves de Roquefort.
Sur cette terre avare pousse une herbe riche en arômes dont la brebis fait ses délices, et dont l’homme par l’intermédiaire du fromage, tire ses revenus, en ce coin désert et désertique où ne pousse « ni pied de vigne, ni grain de blé » que la Charte de Charles VI, dès 1411, protégea spécialement. Douze mille tonnes de fromage par an, parfumé par l’haleine de ces champignons microscopiques scientifiquement dénommés « Pénicillium Glaucum » donnant en même temps qu’une saveur fondante et piquante, ces marbrures vertes » … que je dus apprécier plus que de raison lors d’une dégustation dans les caves-mêmes lors d’un voyage avec mes parents.
J’avais alors une dizaine d’années à peine, et, pire que Rivière dans le col de Peyresourde, je fus victime de vomissements sur les routes sinueuses du Causse.
Mon regretté frère, assis à côté de moi sur la banquette arrière, en subit de sérieux dommages collatéraux. Quant à moi, absolument écœuré, il fallut bien deux décennies avant que je ne redevienne d’accord avec le roquefort !
Robert Barran s’est hissé ensuite sur le plateau du Larzac, théâtre de futures luttes :
« La Cavalerie était devenue résidence italienne. Un seigneur de Florence en avait pris possession. Gastone Nencini, c’est de lui qu’il s’agit, y recevait l’hommage de nombreux courtisans. Alfredo Binda son majordome avait revêtu le sourire de circonstance et c’était lui qui s’exprimait en ces termes :
– Gastone n’a jamais été aussi fort. Vous le croyez fatigué par sa lutte du Giro avec Anquetil ? Au contraire, ce garçon est fait pour se battre continuellement. Quelle revanche pour le cyclisme italien serait une victoire sur Rivière dans ce Tour de France. Et franchement, j’y crois. Certes Gastone au foie délicat, peut connaître une défaillance. Mais il me reste Battistini. Cela vous étonne que je parle ainsi. Je m’étonne moi-même, car je n’avais jamais vu en Graziano qu’un bon gregario. La chose est énorme !
Dans sa tournée des popotes, Robert Barran fait un tour par l’hôtel de l’équipe Internations, embryon d’une future européanisation (et même mondialisation) du cyclisme :
« Ils étaient huit personnages fort dissemblables par le physique et le caractère qui s’étaient embarqués vers la même galère battant pavillon : marron et vert. L’un venait de Suède et deux autres du Danemark. Un quatrième représentait la Pologne. Deux Autrichiens et deux Portugais complétaient l’équipage. Et vogue la galère ! Elle vogua si mal, qu’à Millau, il ne restait plus qu’un seul homme à bord. Le petit Autrichien Christian s’en était allé en arrondissant son nez plus que de coutume et Batista, le Portugais velu, chevelu et barbu lui aussi disparut.
Mais s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! Celui-là, c’est Barbosa le brun enfant de Coimbra à la discrétion aimable, ambassadeur itinérant du Portugal sur les routes de France. Barbosa se fit un nom en 1956 dans cette même épreuve qu’il termina en dixième position. En ce temps-là, le Portugal avait fait alliance avec le Luxembourg.
– On surveillait Charly Gaul comme le lait sur le feu. Personne ne me connaissait. Alors j’en ai profité.
Barbosa est un habitué de ce que l’on a baptisé la Brigade Internationale du Tour. En 1958, il se classa soixante-quinzième. En 1959, très mauvais souvenir marqué par une fracture du crâne. Et le revoilà seul à représenter les Internationaux au départ de Millau.
Barbosa a reçu sa nouvelle affectation. On l’a rattaché administrativement à l’équipe de Grande-Bretagne, au trio en « on » : Tom Simpson, Brian Robinson et Victor Sutton sous la férule bonasse de Sauveur Ducazeaux.
Trois hommes dans un bateau. C’est le titre du roman d’un fameux humoriste britannique. On en ajoute un quatrième. Et revogue la galère ! Barbosa a retrouvé Robinson un vendredi …
Alors Barbosa fit un petit cours d’Histoire qui nous étonna :
– L’alliance de l’Angleterre et du Portugal est un fait historique très ancien. Alliance séculaire. En l’occurrence, ce fut le mariage d’amour au XIVème siècle d’un de nos rois, Don Juan 1er, séduit par une demoiselle Lancaster. Nous allons renouveler et arroser aujourd’hui ce mariage sous le double signe du whisky et du porto … »

Repos à MillauRepos à Millau 2

Entre épique et épicerie, le chansonnier Jacques Grello met son grain de sel sur la formule à adopter pour les prochains Tours: par équipes nationales ou de marques. On est entré dans la société de consommattion.
« La course cycliste, comme toutes les entreprises humaines (y compris la découverte de l’Amérique) a été inventée à des fins commerciales.
Le tour du monde de Magellan rapporta de l’argent aux marchands d’épices qui l’avaient subventionné. L’épicerie, traitée si méchamment par les littérateurs, a suscité bien des événements semblables plus tard, longuement exploités par ces mêmes littérateurs.
La course sur route en général et le Tour de France en particulier étaient conçus dans ce simple dessein : donner aux gens l’envie d’acheter des bicyclettes.
Quand Antonin Magne était jeune, il courait pour « Alleluia », André Leducq a débuté sur « Thomann », Nicolas Frantz courait sur « Alcyon ». Ce qui fait que tous les garçons, en ce temps-là, rêvaient d’avoir une bicyclette identique à celle de Leducq, Antonin Magne ou Nicolas Frantz. C’était simple et clair.
Mais le Tour de France devint un événement si grandiose qu’un homme ayant le sens de l’épique ne peut se satisfaire entièrement de ce mobile un peu terre à terre. Les équipes nationales furent instituées et l’on mit des drapeaux partout.
Personnellement, je trouvais cela beaucoup plus beau. Le drapeau en tant que tel est un objet magnifique. Un objet qui bouge. Une chose vivante et belle inépuisablement. La splendeur romanesque de la nouvelle mise en scène m’enthousiasma. Le public fut comblé.
Nous quittions le domaine de la rivalité commerciale pour entrer dans l’ère de la lutte idéologique, divertissement pour lequel il y a toujours une clientèle. L’occasion de chatouiller le prurit de chauvinisme que chacun porte en soi était vraiment très belle. Personne n’y manqua.
N’y les Français, particulièrement contents puisque des Français se mirent à gagner le Tour, ni les Belges, moins satisfaits puisque des Belges cessèrent de le gagner, ni les Italiens qui, dans ce domaine, ont l’épiderme d’une sensibilité supérieure à la moyenne.
Au reste, il s’agissait toujours de vendre des bicyclettes. Les choses marchèrent ainsi à la satisfaction générale jusqu’au moment où la bicyclette se vendit moins. Des commerçants ingénieux, jetant les yeux sur une manifestation si retentissante, imaginèrent de faire promener leurs noms par les participants de cette épopée.
Le procédé s’avéra rentable et, de plus en plus, les champions cyclistes sont maintenant chargés de donner aux gens l’envie d’acheter un réfrigérateur, des cafetières ou des chapeaux de gendarme. C’est tout aussi légitime et honorable, mais, pour l’instant, c’est moins clair.
Les firmes s’entremêlant un peu les pédales, je crains que l’acheteur éventuel n’y perde son latin. Ce qui changera moins les choses qu’on ne le croit. Car, en définitive, il ne s’agira pas de savoir quelle est la meilleure lame de rasoir ou le plus beau réfrigérateur, mais quel est le meilleur champion. Comme avant, comme toujours.
Qui que ce soit paie l’addition (j’entends bien : en y trouvant son compte), l’important c’est que Christophe Colomb parte pour l’Amérique, que Magellan fasse le tour de la terre et que Nencini gravisse l’Izoard.
Plus tard, quand tout le monde aura son compte de cafetières, que toute la chicorée sera vendue, nous reviendrons aux équipes nationales.
Je suis pour la formule (quelle qu’elle soit) qui permet que le Tour continue. »
Et Rivière dans tout ça ? « Il « campait » au lieudit Le Rozier, au confluent du Tarn et de la Jonte alors qu’on pénètre en Lozère entre les murailles du Causse Noir et les escarpements du Méjean. Au côté de sa femme à la blondeur souriante, Roger se donnait des airs de pêcheur en vacances, taquinant la truite de belle manière. Il tenait dans ses mains une pièce superbe et ne voulait plus penser au Tour. C’est ce qu’on appelle de la décontraction … »

Rivière repos Millau 1

Vraiment ? Jacques Périllat (alias Pierre Chany) fait une drôle de rencontre :
« L’horloge de la gare marquait onze heures trente du matin. Le hasard, cette providence du journaliste, nous avait conduit sur le quai, devant un train en partance. L’instant du départ approchait quand nous vîmes s’engouffrer dans un wagon un particulier de notre connaissance. Cet homme aux cheveux gris, avec des joues creuses, présentait le visage chiffonné de qui a mal dormi. À la main, il traînait une lourde valise, car les valises sont toujours lourdes au voyageur solitaire. Le premier instant de surprise passé, nous identifiâmes l’individu : Minasso, le soigneur de Roger Rivière, qui abandonnait le Tour et regagnait ses pénates stéphanoises.
La curiosité nous lança dans son sillage, le désir d’en savoir davantage nous rendit indiscret :
– Serez-vous de retour pour la prochaine étape ? lui demandâmes-nous, plus insidieusement.
L’homme nous toisa d’un œil désenchanté, puis il nous répondit en haussant les épaules :
– Certes pas : les trains ne fonctionnent pas encore à l’eau lourde que je sache !
– Et Rivière, qui le soignera désormais ?
– C’est bien là le dernier de mes soucis !
– Un désaccord ?
– N’est-ce pas assez clair ?
Sur cette réponse d’un monsieur agacé, Minasso se cala dans l’angle du compartiment. Un coup de sifflet, une secousse, et le train démarrait…
Nous venions de vivre le dernier épisode d’un drame qui couvait depuis quarante-huit heures et dont nous avions recueilli des échos à Toulouse, la veille, un drame tenu secret par l’état-major de l’équipe de France qui prenait fin sur une rupture entre Roger Rivière et son soigneur. Celui-ci, répudié par le coureur, installé sur la sellette par son entourage, mis hors jeu après deux semaines de course, connaissait le même sort qui fut réservé à René Provost il y a deux ans et à Raymond Le Bert l’an passé. Roger Rivière est un coureur très dangereux, il use un soigneur par saison… »
Vous vous souvenez des vomissements, non pas les miens à Roquefort, mais ceux de Rivière dans le col de Peyresourde. Le soir à l’hôtel, il s’était confié auprès de quelques intimes et … Marcel Bidot :
« – J’ai l’impression que le père Minasso (sic) n’est pas dans le ton pour me soigner !
Le coup était lancé. »
Jacques Périllat démêlait toute l’affaire :
« Dans les chambres fermées à double tour furent tenus des conciliabules secrets : comment faire pour placer Rivière à l’abri d’une catastrophe, le mettre en état de gagner le Tour de France ? On demanderait à Schramm de s’occuper personnellement de sa préparation (alimentation, traitement, soin des blessures. Ce qui fut dit, fut fait …
… Il n’avait pas été facile de convaincre Schramm qui soigne déjà Darrigade et Graczyk, qui s’occupe souvent des coureurs de la marque Leroux-Helyett, et qui accompagna Anquetil lors de sa récente campagne italienne. Le fait que Schramm se mit au service de Rivière ne serait-il pas interprété comme une trahison par Jacques Anquetil ? Les discussions furent longues, Schramm étant un homme honnête, désireux de faire les choses en règle. Quand il fournit son acceptation, le premier acte de l’affaire Rivière-Minasso prit fin. Le second commençait …
Le second acte avait débuté par l’abandon de Colette et Privat sur la route de Millau. Ramenée à douze coureurs, l’équipe de France se trouvait dans l’obligation de renvoyer un de ses quatre soigneurs. Il n’était pas question de sacrifier Sereni qui s’occupe de Henry Anglade, pas question non plus d’éliminer Robert Pons à qui Marcel Bidot porte une grande estime, et pas question de fournir à Schramm, plébiscité par les coureurs, un billet de retour … »
Grâce aux confidences de Pierre Chany-Périllat, livrées à chaud à Millau, je le précise encore, vous en savez sans doute trop !
À l’hôtel de la « Muse et du Rozier », Roger Rivière cogite :
« Le col de Perjuret, c’est là qu’il attaquera. Pour l’heure, il fait un détour vers la chambre de Julien Schramm, devenu officiellement son soigneur. On le voit ressortir avec trois cachets. Des sources dignes de foi indiqueront qu’il s’agit de palfium. Il les tient à la main, enveloppés dans un peu de cellophane. Sans plus tarder, il va les mettre dans la chambre qu’il partage avec André Darrigade pour descendre ensuite retrouver ses camarades pour le dîner …
… En montant se coucher, Rivière lance à son coéquipier François Mahé : « Demain, le Rital, je me le paie ! » »
Un peu sordide tout ça, n’est-ce pas ? Et en écrivant ce billet, je souffre de ce que, gamin, je n’avais pas ressenti à l’époque. Il n’empêche que je voue encore une admiration indéfectible pour ces « forçats de la route » et je vous donne rendez-vous pour le troisième et dernier volet de ce Tour de France 1960.
À suivre…

BD le vélo reprend

Pour décrire ces étapes du Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But&Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que ma bible Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde, La tragédie du « Parjure » de Jean-Paul Ollivier (éditions de l’Aurore), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), Antoine Blondin La légende du Tour de Jacques Augendre, Jean Cormier et Symbad de Lassus (éditions du Rocher).
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante ans plus tard, me font encore rêver.
* http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/

Publié dans:Cyclisme |on 19 août, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1960 (1)

Tant pis pour les réfractaires à la chose, d’ailleurs ça fait du bien de s’aérer à vélo après le confinement : après mon évocation du Tour de France 1950, je fais un saut de dix ans dans le temps pour suivre celui de … oui, 1960, vous comptez bien !
Cependant, en prélude à la Grande Boucle, j’ai envie de flâner le long des « Boucles de la Seine », une course classique très populaire, aujourd’hui disparue, réservée uniquement aux coureurs français, qui se disputait à l’époque, en région parisienne, le dimanche précédant le Tour.
Pour cela, j’ai choisi la compagnie de Robert Barran qui fut un remarquable journaliste de l‘hebdomadaire Miroir-Sprint, après s’être illustré pendant la Seconde Guerre mondiale par des actes de résistance puis avoir emmené le XV du Stade Toulousain au titre de champion de France de rugby 1947. Il fut également chroniqueur aux quotidiens Libération et L’Humanité.
Voici donc ce qu’il écrivait dans un article intitulé À Cœur-Volant, rien d’impossible, référence à la côte, empruntée par les champions, immortalisée sous la neige par le tableau d’Alfred Sisley visible au musée d’Orsay. Avec moi, on se cultive à vélo !
« Cette épreuve des « Boucles de la Seine » est unique en son genre. Elle a d’abord ce privilège inestimable de figurer au calendrier comme dernière classique juste avant le départ du Tour de France. Vous savez comme nous tous, entre autres choses, que de son déroulement dépendait la désignation du quatorzième tricolore. Et Marcel Bidot n’était pas le seul homme inquiet, soucieux, préoccupé. Laissons de côté pour l’instant le cas Rivière. Il y avait aussi et surtout les directeurs des équipes régionales…
Mais, si nous commencions par le commencement. Revenons à ce que nous appellerons le deuxième privilège des « Boucles de la Seine », réussite complète de notre confrère « L’Humanité-Dimanche » avec le concours de « l’Anisette-Ricard » (tout un symbole ! ndlr). Il s’agit ici tout simplement de l’itinéraire. Célébrer à travers la nature les charmes d’aller à bicyclette ramène aux plus pures traditions du cyclisme. De Maisons-Alfort, notre première rencontre avec la Seine se situe à Corbeil où le fleuve est paré d’une multitude de bateaux de pêche faisant guirlande. Puis après avoir une première fois contourné la capitale, c’est l’enchaînement vers Mantes-la-Jolie à travers ces coins pleins de promesses gastronomiques comme « Le Goujon qui frétille », la « Rôtisserie de la Gueulardière » ou « la Mère Biquette » ! Un pont qui saute au-delà de Vernon et c’est le retour tumultueux qui nous ramène de Vernon jusqu’à Poissy parmi ces vallonnements durs aux reins des coureurs qui se nomment La Roche-Guyon, Vétheuil, Limay … »
Les archivistes retiendront la victoire au sprint, au Parc des Princes, de Marcel Rohrbach devant … le jeune Raymond Poulidor déjà fidèle à sa légende d’éternel second.

Arrivée Boucles de la SeineRohrbach Boucles de la SeinePoulidor Boucles de la Seine

Une page de l’histoire du cyclisme s’est tournée le 2 janvier 1960 avec la mort du campionissimo Fausto Coppi*, emporté à 41 ans par une malaria contractée lors d’un voyage en Haute-Volta.
Funeste année : au printemps, c’est le prometteur coureur normand Gérard Saint, révélation du Tour 1959, qui décède des suites d’un accident automobile, près du Mans, alors qu’il rentrait de permission militaire.
Albert Camus, prix Nobel de littérature, perd la vie, le 4 janvier 1960, également dans un accident de voiture conduite par son ami Michel Gallimard.
Sur les écrans, sortent À bout de souffle, film de Jean-Luc Godard, emblématique de la Nouvelle Vague, et La Dolce Vita de Federico Fellini, Palme d’or à Cannes cette année-là.
La rivalité Poulidor-Anquetil qui divisera la France des années 60 n’existe pas encore. Pour l’instant, c’est surtout l’ascension de Roger Rivière, recordman du monde de l’heure et champion du monde de poursuite, au firmament du cyclisme, qui défraie les chroniques spécialisées. Lors du Tour de France 1959**, les jalousies franco-françaises entre les cadors de l’équipe de France, Bobet, Anquetil, Geminiani, Rivière, et le régional Henry Anglade, champion de France en titre, avaient profité à l’Aigle de Tolède Federico Bahamontès.
Cette année, Jacques Anquetil, pour échapper à toutes ces susceptibilités, choisit de faire l’impasse sur le Tour et de courir le Giro (Tour d’Italie). Il réussit l’exploit d’être le premier Français à inscrire son nom au palmarès, devançant de 28 secondes l’Italien Gastone Nencini qui, lui, par contre, décide de franchir le Rubicon et de s’aligner dans l’épreuve française.
J’avais treize ans, et mon oncle de Rouen m’emmena sur la place du Vieux-Marché, lieu d’un bûcher de sinistre mémoire, au bien nommé café Le Donrémy, pour admirer, dans une vitrine, le maillot rose, maculé de la boue du Paso di Gavia, rapporté par « mon » champion de sa campagne d’Italie..
Je ne saurais vous dire aujourd’hui quels étaient mes états d’âme : probablement la tristesse que mon idole ne participât pas au Tour, et plus sûrement encore, la crainte que son adversaire hexagonal Roger Rivière ne le supplantât dans le cœur du public en ramenant le maillot jaune à Paris. Les enfants sont sans discernement dans leurs jugements et passions !

Pellos début du Tour

Le Tour semble orphelin d’Anquetil et même au sein des journalistes, on doute de l’intérêt de la course, même si Maurice Vidal produit un éditorial plein de pondération dans Miroir-Sprint :
« Il paraît qu’il est archaïque notre Tour de France, qu’il est dépassé. Le fin du fin en la matière, c’est paraît-il, la machine à café et le réfrigérateur, le dentifrice et le cosmétique. Les seigneurs du négoce tenant lieu de fédération sportive, est-ce l’idéal ? On nous permettra d’en douter devant l’exemple italien.
Le Tour est archaïque ? La répartition des équipes est injuste ? La formule n’est pas parfaite ? Qui en doute ? Comment le serait-elle dans ce cyclisme dont on s’arrache les morceaux qui finiront par devenir des dépouilles ? Mais rien ne nous empêchera de dire que les organisateurs du Tour, dont nous ne voulons même pas connaître les mobiles, ont raison de tenter « l’opération survie ». Nous souhaitons qu’ils parviennent à leur but : étendre le Tour et donc le cyclisme d’élite à un plus grand nombre de nations, de conceptions sportives diverses. … »
Les grandes vedettes boudent le Tour ? Quelles vedettes ? Celles de quelle année ? Car enfin, là aussi il faut s’entendre. Un Tour de France ayant au départ : Privat, Graczyk, Everaert, Stablinski, Darrigade (champion du monde), Dotto, Mastrotto, Rostollan chez les Français, Adriaenssens, Janssens, Brankart, Hoevenaers chez les Belges, Bahamontes, Suarez, Lorono chez les Espagnols, Baldini, Nencini, Massignan, Pambianco, Defilippis chez les Italiens, Geldermans, De Roo chez les Hollandais, Junkermann chez les Allemands, Graf chez les Suisses, Simpson, Elliott et Robinson chez les Britanniques … est-ce un Tour de France où, comme certains l’ont dit, il n’y a personne ?
Reprenez par curiosité le palmarès des courses de 1960 et consultez la liste ci-dessus. Vous constaterez que la plupart des vainqueurs sont là. Alors quoi ? Il y manque Van Looy ? Mais il y manquait tout autant les années précédentes. Van Looy et son manager Driessens préfèrent les contrats et les épreuves avec primes de départ. Ce n’est pas un fait nouveau. Gaul ? Mais qui peut croire qu’un Gaul en grande forme se serait abstenu ? Qu’apporte un Gaul des mauvaises années dans le Tour ? Qu’a-t-il apporté en 1957 ?
Reste le cas Anquetil. Remplacera-t-il Rivière ? Vous le saurez sans doute au moment où ces lignes paraîtront … »
Vous le savez déjà ! Dans le courrier des lecteurs de l’hebdomadaire, j’ai plaisir à relire cet avis, ce like comme on dit aujourd’hui !
« Ceux qui s’attardaient à comparer les valeurs respectives de Jacques Anquetil et de Roger Rivière sont sans doute édifiés. Jacques, après sa sensationnelle victoire du Giro, est passé d’un rien à côté du titre de champion de France après l’exploit que l’on sait. Et quelques jours après, il est allé triompher de tous les grands spécialistes du contre la montre à Forli. Et pendant ce temps, que faisait Rivière ? Il abandonne au championnat de France et encaisse cinq minutes à Forli. Alors Marcel Bidot n’a-t-il pas commis une erreur en préférant Rivière à Anquetil ? … »
Il est vrai que le comportement de Rivière a de quoi inquiéter à la veille du départ de Lille. Il est allé honorer quelques contrats juteux sur les pistes de Milan et Cologne, a préféré participer à l’omnium d’attente de l’arrivée des Boucles de la Seine, au Parc des Princes, et … ce n’est pas sans me déplaire, s’est fait mettre 5 minutes dans la vue par Maître Jacques à l’occasion du Grand Prix de Forli, une des trois plus prestigieuses courses contre la montre (avec le Grand Prix des Nations et le Grand Prix Martini de Genève) du calendrier international.

Anquetil à Forli

Le populaire reporter Robert Chapatte consacre sa première chronique au champion stéphanois :
« « – Je ne pense qu’au Tour de France. Tout ce qui n’est pas Tour de France ne m’intéresse pas. » Que de fois, Roger Rivière a-t-il répété cette profession de foi depuis qu’a été donné le premier départ de la saison 1960 ? On ne sait plus, tant on s’est habitué à ses litanies. Complice de sa conviction, on s’est en conséquence généralement refusé à conclure au terme de ses sorties, toutes aussi dépourvues de performances valables les unes que les autres, Puisqu’il déclarait que seul Le Tour occupait son esprit, on ne le jugeait pas. On attendait.
Maintenant on a fini d’attendre. Le Tour est là. Avec lui va se réaliser enfin la suprême ambition du champion routier sans victoires Roger Rivière. Et l’on se pose automatiquement la question : « Rivière peut-il gagner le Tour ». »

Une Rivière Miroir du Cyclisme 2

Puis plus loin… :
« Faut-il en déduire qu’il éprouve toujours de réelles difficultés à tenir la distance ? Faut-il admettre le verdict de gens qui l’approchent de près : « C’est normal, il craque à un certain moment parce qu’il n’observe pas la discipline du métier » ? Ou faut-il déceler dans ces baisses de régime une cause organique ? Roger s’alimente difficilement en course, ses fonctions stomacales ne se font pas toujours bien aux secousses de la route. Mais sans carburant, même le meilleur moteur ne va pas très loin … Uniquement axé sur le Tour, notre bonhomme n’a jamais cru bon de se surpasser lorsque se présentait le moment difficile de la course, le moment où la nécessité se fait de puiser dans les réserves. De faire appel à une deuxième source d’énergie en somme … »
Propos troublants qui méritent d’être mis en perspective de ceux de Pierre Chany, journaliste de L’Équipe et But&Club, qui rédige, masqué derrière le pseudonyme de Jacques Périllat dans le magazine concurrent Miroir-Sprint, une chronique intitulée « Le Tour a ses grands mystères et petits secrets » :
« Les gens du Tour de France forment une grande famille, déclarait le directeur de cette épreuve. Une grande famille avec ses patriarches dépositaires de la tradition, ses enfants terribles, ses cousins vicieux et ses héritiers impatients. Les membres de cette famille nombreuse s’embrassent souvent, posent volontiers pour les photos-souvenir, et se lancent non moins volontiers de méchants coups de pied dans les tibias. Cela aussi, c’est dans la tradition !
Ainsi les masseurs diplômés, nantis du titre officiel et barbare de kinésithérapeute, ont déclenché une sévère offensive contre les « masseurs-pirates » qui officient sans diplôme. Les services de la Santé ont ouvert une enquête. Les organisateurs qui souhaitent rentrer au plus vite dans la légalité, ont promis d’éliminer les irréguliers … l’an prochain ! En effet, certains coureurs et non des moindres, menaçaient de s’abstenir si on les séparait de leur cicerone habituel. Ainsi Roger Rivière, soigné par Minasso, Darrigade et Graczyk qui font entière confiance au Nordiste Schramm, Simpson qui compte beaucoup sur les connaissances de Provost pour réaliser une grande performance dans son premier Tour de France.
Les champions ont obtenu satisfaction. L’organisateur, menacé sur deux fronts, a incorporé les proscrits du muscle dans la caravane au titre de « soigneurs ». Mais, leur a –t-il dit par la voix puissante de Jean Garnault : « Vous suivrez le Tour à vos risques et périls. Pour moi, vous n’êtes pas des masseurs ! Si les services de la Santé vous surprennent au travail, sur une table de massage, vous risquez tout simplement la prison pour exercice illégal de la médecine. Sur ce, bonne chance les amis … ».
À Bruxelles, dimanche soir, les journalistes en quête d’interviews trouvèrent des portes fermées. Les plus curieux, qui jetèrent un regard par le trou des serrures, en furent pour leurs frais. : les locataires avaient pris la précaution de placer une serviette sur la poignée intérieure de la porte !
La répartition des tâches et des responsabilités pour ce qui concerne les masseurs-soigneurs de l’équipe de France a donné lieu à des scènes épiques. Les gens informés n’ignorent pas que Robert Pons, en délicatesse avec André Darrigade depuis le Championnat du Monde, avait bouclé sa valise vendredi soir, décidé à rentrer chez lui. Seul le retard du train en gare de Lille avait permis à Marcel Bidot de le récupérer sur le quai. Lequel Bidot vit sur un baril de poudre : à l’aide de phrases soigneusement préparées, il tente d’enrayer cette guerre froide qui oppose les soigneurs, une guerre qui risque de briser l’harmonie de l’équipe de France. Cette rivalité oppose les deux « diplômés » Pons (pour Pavard et Rostollan) et Séréni (pour Anglade et Dotto) aux « pirates » Schramm (Darrigade-Graczyk) et Minasso (Rivière-Everaert). À part ça, on s’aime bien dans le giron tricolore. »
Bonjour l’ambiance ! Ce qu’il faut retenir de ces confidences, c’est que contrairement aux idées trop souvent propagées qu’en ce temps-là existait une omerta totale autour de la question du « doping » (terme employé à l’époque), en réalité beaucoup d’articles s’émouvaient de ce fléau.
On a la mémoire qui flanche, on ne se souvient plus très bien … !
Les organisateurs ont cédé à la bizarre tentation de porter à 14 unités l’effectif de quatre « grandes » équipes nationales, France, Italie, Belgique et Espagne. Les autres concurrents sont répartis en neuf équipes de 8 coureurs chacune, initiative qui va à l’encontre de l’équité, notamment, sur un plan tactique.

La Carte du Tour

Presse Miroir Sprint

Allez en selle ! … Pour une première étape fractionnée en deux tronçons, en ligne de Lille à Bruxelles, contre la montre dans la capitale belge :
« Ils en parlaient presque tous à Lille avant le départ vers Bruxelles. Ils en parlaient tous à Bruxelles en descendant de machine sur la cendrée de l’immense stade du Heysel. Les 27 kilomètres contre la montre, dans la banlieue mal pavée de Bruxelles, accaparaient la journée. Rien d’autre ne comptait pour Baldini, Rivière ne vivait que pour cela, Bahamontès en était paralysé d’avance. Simpson s’en réjouissait, Planckaert en souriait presque, et Anglade déclarait que ce chrono tombé si rapidement sur le Tour allait définir les positions et les valeurs dans le plus pur esprit justicier… »
« … Au Heysel, les comptes étaient plus faciles à faire. Quatorze hommes ensemble avec 2’15’’ sur un petit groupe, 3 minutes sur le peloton, et des coureurs dangereux à 6 minutes et plus. On ne pouvait pas exiger sanction plus nette pour le premier round. Mais la victoire de Schepers, il faut le dire, ne lui ajoutait aucun crédit. Sprinter de l’escadron belge, ce curieux Flamand n’avait rempli que son rôle. Son maillot jaune ne laissait aucune illusion pour l’avenir…
… Figurez-vous que Julien Schepers, ancien instituteur d’un petit village des Flandres, qui abandonna la pédagogie pour la pédale de course, a passé, il y a moins de deux mois, un examen difficile (paraît-il) pour devenir … facteur. Las de ses contre-performances sportives, il voulait assurer son avenir. Mais sa sélection pour le Tour vint stopper ses nouvelles ambitions. Surpris de tant d’honneur, il n’était pas le seul étonné par sa sélection –il ne disposait que d’un minimum de temps pour s’entraîner. Encore très gras, il se rendit à Lille avec l’espoir que le peloton se montrerait clément. En fait, dès l’apparition des premiers pavés, il se déchaîna. Jusqu’au bout, il prit place dans les escarmouches et lorsque la bonne échappée fut lancée, prudent selon son habitude, il adopta une position de réserve, mais ne passa jamais son relais. Somme toute, il ne vola pas sa victoire devant ses milliers de compatriotes « sportivement » déchaînés par la vision en tête de la course de « leurs » maillots » … bleu nattier. Gamin, j’adorais cette identification de couleur née de la palette chromatique de Jean-Marc Nattier, portraitiste officiel de la famille du Régent puis de la Cour de Louis XV.

bleu nattier

Nencini au cœur du peloton Lille-Bruxelles

Lille-Bruxelles Anglade magnifiqueArrivée Lille-Bruxelles

Au-delà du succès de Schepers sur ses terres, on relève surtout, dans l’échappée victorieuse, la présence de sacrés clients comme les Belges Hoevenaers, Planckaert et Adriaenssens, l’Anglais Tom Simpson, l’Italien Gastone Nencini, le Français Henry Anglade … et l’absence de Roger Rivière qui pointe déjà à 2’19’’.
Pour celui-ci, il s’agit de remettre les pendules à l’heure dès l’après-midi :
« Depuis deux jours, tous les journaux titrent sur huit colonnes : « Rivière joue sa carrière dans le Tour de France ». Il sait que des milliers de gens attendent une grande performance pour continuer à croire en lui. Il sait qu’on ne lui pardonnera plus rien, que l’heure n’est plus aux rodomontades, mais aux actes. Il a encore dans l’oreille les sifflets qui se sont mêlés aux applaudissements lors de la présentation de l’équipe tricolore à la salle de la foire-exposition de Lille. » (Jean-Paul Ollivier)

Riviere clm Bruxelles

Riviere clm Bruxelles 5Riviere Heysel clm

Riviere clm

41 minutes et 21 secondes plus tard, précisément le temps que Rivière a mis à boucler le circuit, Robert Chapatte nous dit que … « De l’étape contre la montre, je ne vous dirai rien. Dans ce genre de course, seul le classement parle. Et comme vous le voyez, il parle éloquemment. Conclusion du premier jour : il y a longtemps qu’un Tour de France n’a pas commencé de façon aussi percutante. »

classement clm

Au classement général, au soir de cette journée animée, c’est un des grands favoris, l’Italien Gastone Nencini qui endosse le maillot jaune.

Nencini-Riviere apres clm Bruxelles

Départ Bruxelles atomium

Lille-Bruxelles passage à niveau

Les coureurs refranchissent la frontière lors de la seconde étape qui s’achève à Malo-les-Bains, une station balnéaire appartenant à l’agglomération de Dunkerque.
Robert Barran consacre son Conte de la grand’route au premier « drame » du Tour, l’abandon du vainqueur du Tour de France précédent, l’Aigle de Tolède, un peu « mazouté » ou déplumé en l’occurrence.
« Nous avons vécu ce lundi un épisode de guerre des Flandres d’un nouveau genre. Plutôt une espèce d’occupation franco-italienne. Les Belges, en effet, mis à part Adriaenssens, restaient fort discrets. Ils passaient pourtant sur des routes qui leurs sont familières puisqu’elles sont les leurs. Les oriflammes semblaient de tous côtés les convier à une kermesse qui, pour leur part, n’eut rien d’héroïque, de la Flandre Orientale à la Flandre Occidentale. Malgré tous les rappels d’histoire présents, dès Termonde, dans cette boucle de la Dendre que les habitants, transformés en une « armée de canards », inondèrent pour contraindre Louis XIV à lever le siège. Dans Gand, aux îlots pris entre l’Escaut et la Lys, c’était aux Espagnols de songer. On leur avait appris que Charles Quint naquit dans cette ville. Et ce fut le commencement de la retraite défaitiste pour Federico Bahamontès. Où était-il, le Grand d’Espagne, l’Aigle de Tolède ?
Le maître des opérations, Julien Berrendero, aux yeux plus tristes que jamais, ces yeux qui paraissent constamment baignés dans on ne sait quelle nostalgie, avait pourtant fait donner l’arrière-garde. Sur cette abracadabrante petite route qu’on pourrait baptiser ruelle, une ruelle sur laquelle les arbres baissaient leurs branches comme pour balayer la poussière, après Sint-Martens-Laten, célèbre pour être la résidence du pape du cyclisme belge Karel Steyaert, Federico semblait perdre toute sa conviction.
C’est presque à son corps défendant qu’il réintégra le peloton. Pour en disparaître de nouveau alors que les escarmouches lancées par les Français et contrées par les Italiens faisaient rage sur le chemin de Ostende. Face à la mer jaunâtre, Federico se sentit la nausée. Dans un geste que l’on connaît bien, désormais, il porta la main à son estomac, s’arrêta puis s’en fut sans gloire après une dernière attitude de colère et des jurons qui seuls avaient quelque chose d’homérique.

abandon Bahamontes 1Bahamontes abandon 3Bahamontes abandonne

Des jurons, la langue espagnole en est riche. Les coéquipiers de Bahamontès qui, dans l’affaire, avaient perdu 16 minutes, et beaucoup d’espérances financières, en laissèrent sur la route autant que de gouttes de sueur. Et le dernier arrivé, San Emeterio, le compagnon fidèle et dévoué de toujours, en piquait une crise. Ces hommes avaient traîné pesamment leur amertume et leur retard à travers ces dunes désolées de Zuydcoote (rendu célèbre par un prix Goncourt) à Dunkerque qui rappelle toujours Juin 1940. »
C’est l’occasion pour moi d’avoir une pensée pour mon cher papa –c’est lui qui me transmit sa passion pour le sport et le cyclisme en particulier- qui vécut des moments dramatiques lorsque, bloqué par l’armée allemande dans la poche de Dunkerque, il fut évacué avec les troupes alliées sur des rafiots de fortune. Pour en avoir vu des images d’archives au musée de l’Armée aux Invalides, j’imagine cet enfer du Nord d’un autre type.
Mon vénéré Antoine Blondin (que je retrouve avec délectation sur ce Tour) a assisté au plumage de l’aigle -vous connaissez sa sympathie pour les débits de boisson- en liant connaissance avec quelques femmes du bord de mer à l’âme hospitalière, tsoin, tsoin, tsoin… :
« Somptueuses et de fort tonnage, le visage enfoui entre deux seins (les leurs), le mégot au ras des lèvres, ces dames d’une soixantaine d’années étaient tapies au fond d’un estaminet dans la posture un peu veule où se complaisent volontiers les cartomanciennes. Et je crois bien que, dans leur jargon rocailleux, elles disaient effectivement la bonne aventure au peloton, ou la mauvaise. Grandes sœurs des blanchisseuses avachies de Toulouse-Lautrec, cousines monstrueuses des Flamandes chantées par Jacques Brel, héritières à part entière, ô combien ! de la Venus Belga répudiée par Baudelaire : « Car sacré nom de Dieu, je ne suis pas Cosaque pour me soûler avec du suif et du saindoux ! », elles apportaient jusque dans leur refus et leurs imprécations chuchotées en hommage à la fête sportive qui défilait en tressautant sur les pavés, car elles avaient mis des chapeaux à fleurs et changé de savates. Il régnait dans cette salle de café déserte, un climat de dépaysement, une mélancolie brumeuse, frileuse, sous un ciel polaire à faire éclore des pingouins. Au bout de la route, nous attendait la mer du Nord, couleur d’absinthe. Entre deux maux, il faut choisir le moindre, nous abandonnâmes nos sorcières, comme débouchait la voiture-balai, trop heureux qu’il ne leur soit pas venu à l’idée d’enfourcher ce balai pour nous poursuivre.
Or, qui donc se trouvait dans cette camionnette en forme de panier à salade ? Federico Bahamontès, conquistador piteux, petit d’Espagne piégé par un sort contraire, dont le regard luisant était d’un rongeur tombé au fond d’une trappe. Voilà qui constituait un spectacle plus familier. Les abandons de Bahamontès appartiennent à notre folklore. Il n’en fallait pas plus pour nous rebrancher sur notre circuit habituel, nous rendre aux délices du commerce cycliste, sans arrière-pensée.
La tête de la course atteignait déjà au rivage, honorée par des flottilles de pêche rangées le long des trottoirs, l’écheveau inachevé de leurs filets pendu comme un scalp. Chalut la compagnie ! Cette fois, c’était vraiment bien parti. Et de dunes, et de deusse… Dès la seconde journée, en lisière des sables historiques qui vont lécher Dunkerque à l’horizon, ces sables émouvants, le plus beau spectacle nous était offert d’une course à la mer menée par une escouade de six champions prenant le mors aux dents. On se serait cru ramené à Juin 1940 pour la rapidité et la détermination dans la fugue. Même la crainte m’effleura un instant que le seul Anglais du lot, emporté par la vitesse acquise et poussé par la tradition, ne se précipite dans le premier bateau en partance pour Douvres. Pour son bien et pour notre plus grande joie, il n’en a rien été. Simpson n’est pas de ces garçons qui oublient ceux avec qui ils ont débuté ; il restera des nôtres dans les jours à venir. … Il m’aura fallu passer par la Belgique pour découvrir ce jeune Anglais. J’en reste encore comme deux ronds de Flandres. »

Bruxelles-Dunkerque Anglade darrigadeBruxelles-Dunkerque Privat Graczyk

Dans la cité de Jean Bart, le Tricolore ardéchois René Privat alias Néné la Châtaigne, vainqueur au printemps de Milan-San Remo, l’emporte au sprint devant son coéquipier Jean Graczyk et le sympathique Tom(my) Simpson lequel vient se glisser à la seconde place du classement général, à 22 secondes de Nencini.
À la veillée, Robert Barran rend visite à Graczyk qui croit en la vertu des plantes :
« La chambre d’un coureur au soir de l’étape est faite d’un aimable désordre qui rappelle les garçonnières mal tenues. Une bouteille d’eau minérale d’un côté, du linge de corps de l’autre, des produits pharmaceutiques en vrac, des journaux traînant un peu partout. Quand nous sommes rentrés dans celle de Graczyk, à Dunkerque, Jean prenait un bain de … mains dans une cuvette remplie d’un liquide bleuâtre. Il doit avoir la paume échauffée par le frottement du guidon et on lui a donné un produit pour adoucir l’irritation, pensions-nous. Graczyk, ce personnage dont on apprend toujours quelque chose, éclata de rire avec cet air finaud, de rusé qui ne veut pas le paraître et qu’il sait si bien prendre :
– Chut, je vais vous expliquer, mais il faut garder le secret !
C’est bien la chose la plus ennuyeuse de la profession lorsqu’on vous livre une confidence, qu’on vous glisse ce qu’on appelle un « tuyau » et que vous ne pouvez en faire profiter vos lecteurs. À moins, bien entendu, qu’il ne s’agisse d’une confidence d’ordre intime. Celle-ci n’est, pour le moment que pittoresque, et Graczyk nous a tout de même autorisés à vous en faire part. On gardera le secret seulement sur l’inventeur de ce bain de jouvence. Car c’est de cela qu’il s’agit. Voilà le nouveau doping du jour :
Un des amis et voisin de Graczyk s’est spécialisé dans la recherche des vertus des plantes. Il administre ainsi tous les soirs à son protégé un bain de mains bouillant de vingt minutes. Alternativement, le bain de mains pourra devenir bain de … pieds. Surtout, ne souriez pas comme nous. Jean Graczyk ne s’en est pas offusqué : il est trop gentil pour cela ! Il nous a seulement expliqué comme en s’excusant :
– Il suffit seulement d’y croire, et moi j’y crois !
La médication s’accompagne ainsi d’autosuggestion. Mais attendez, ce n’est pas un bain déterminé définitivement. Le … disons soigneur (nous ne savons pas s’il est diplômé) suit les réactions de loin à l’aide d’un pendule qu’il promène sur des photographies de Graczyk.
– Mais de temps en temps, je lui envoie aussi des « témoins ».
– Quoi par exemple ?
– Une mèche de cheveux (attention, Jean, vous avez déjà le cheveu rare) ou bien, tout simplement … (Graczyk se met à rire et s’excuse) de la salive sr un bout de papier. Mais pour l’instant, mon ami ne veut pas se faire connaître. Il s’est donné une année pour sortir de l’anonymat. Et puis, si d’autres connaissaient le procédé, ils en bénéficieraient et les chances seraient égalisées.
Sur cette plaisante anecdote, nous allions prendre congé. Pas encore : Graczyk tenait à a avoir le mot de la fin.
– Attention, ne vous attendez pas pour cela à des exploits sensationnels de ma part. Le traitement ne donnera son plein effet que dans un an. »
Ceux de ma génération qui se souviennent de ce sympathique et valeureux champion berrichon surnommé Popof, véritable boule de nerfs avec ses tics, auront su lire entre les lignes de ce Conte de la grand’route.

Anglade-Bidot apres Lorient

Dans une autre chambre, on assiste à une chaude explication entre un autre Tricolore Henry Anglade et son directeur sportif Marcel Bidot :
« – Si Marcel m’avait fait attendre par Graczyk et Privat, alors que j’avais distancé Nencini à 15 kilomètres de l’arrivée, je porterais le maillot jaune ce soir ! … déclarait le Lyonnais.
– Si j’avais fait attendre Anglade, l’échappée échouait et le Martini (challenge par équipes) nous glissait des mains, répondait Marcel. »
Les deux ont raison !

« J’ai vu les champs de l’Helvétie,
Et ses chalets et ses glaciers ;
J’ai vu le ciel de l’Italie,
Et Venise et ses gondoliers.
En saluant chaque patrie,
Je me disais : aucun séjour
N’est plus beau que ma Normandie !
C’est le pays qui m’a donné le jour… »

En ce 28 juin 1960, je suis d’humeur badine à l’idée que le Tour aborde ma Normandie natale et fait étape à Dieppe … sous le soleil, encore une idée reçue démentie.
L’Espagnol José Gomez del Moral qui ne le possède plus depuis la désertion de son leader, la veille, abandonne à son tour, nullement inspiré par les paysages de la Côte d’Opale à la Côte d’Albâtre.
Le vent fort pousse les coureurs et fait tourner les ailes du moulin de Gravelines remis en état par son meunier Philéas Lebriez.

Dunkerque-Dieppe moulin Gravelines

Etape Dunkerque-Dieppe

Puis c’est le drame conté par Robert Barran :
« Le drame est toujours au coin de la rue. Et par une coïncidence pas drôle du tout, c’est à Rue, pour la première fois, que le sang a coulé sur la route du Tour. Du Nord, nous étions passés dans le Pas-de-Calais où les agréables vallonnements du Boulonnais venaient rompre avec la monotonie des terres sans relief. C’était Boulogne, avec ses constructions neuves alignées comme des pâtés d’enfants sur la plage. Étaples, où un panneau touristique nous conviait :
« Napoléon s’est arrêté ici. Pourquoi pas vous ? »
Puis encore Merlimont, plus modeste, mais plus direct : « Bravo, et revenez bientôt ! »
Ainsi, on roulait depuis quelques kilomètres dans le département de la Somme. Le ravitaillement est un spectacle toujours quelque peu effrayant. Dans les clameurs, des bras se tendent de partout pour saisir au vol la précieuse musette. Dans le peloton compact, c’est un enchevêtrement qui n’est pas sans danger. Le Belge Hoevenaers en fut, cette fois, la victime en plein milieu de Rue. Le sang coulait abondamment d’un trou derrière la tête. Toujours prompt, le docteur Dumas survint. Et l’on vit Jos reprendre son chemin la tête bandée d’un véritable turban. Pendant plusieurs kilomètres, le sang continua de couler rougissant le maillot aux épaules. Les yeux à demi-vagues du coureur laissaient couler des larmes, mais le masque buriné de l’homme aux pommettes saillantes s’efforçait de rester impassible. C’était une grande leçon de dignité dans la souffrance. »
Après être monté un moment dans l’ambulance, le courageux Belge, attendu par quatre de ses équipiers, se ravisa et rallia Dieppe à 7 minutes seulement du vainqueur, l’Italien Nino Defilippis, ce qui constituait un véritable exploit.

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Defilippis gagne à Dieppe

« C’est comme dans la chanson, ou presque, il y a Joseph (Hoevenaers) qui pleure et Joseph (Groussard) qui rit. La belle histoire du jour est écrite par la populaire équipe régionale de l’Ouest qui hume l’air du pays proche :
« À Dieppe, c’était la fête bretonne. On se congratulait entre demi-voisins, car Joseph Groussard avait pris le maillot jaune. Son visage de bébé Cadum, blond et rose, était devenu cramoisi de contentement et de soleil à la fois. Comment les choses se sont-elles passées ? Oh ! fort simplement. C’est la faute ou plutôt le mérite à Fernand Picot, ce vieux baroudeur à tête de fouine. Écoutez plutôt :
« Il y a trop de vent par ici, m’a dit Fernand dans une bordure. On va aller s’abriter un peu. Nous avons mis trois bons kilomètres pour passer en tête. Et puis Fernand a encore démarré. Ainsi, nous sommes allés chercher Cazala et Viot. » Voilà comment se jouent une étape et un maillot jaune.
Cette équipe de l’Ouest n’est vraiment pas comme les autres. Son directeur, Paul Le Drogo, ce bon colosse bourru sous son éternel béret basque, déclarait fièrement :
« Nous sommes sept fils de paysans sur neuf. À douze ans, je travaillais la terre des autres. Et c’est grâce au vélo que je suis aujourd’hui à Montparnasse. À l’enseigne de « Paris-Brest », Mme Le Drogo a vu son bar envahi par la colonie bretonne, particulièrement nombreuse dans ce quartier de la capitale…
Paul confesse modestement : « Le Tour de France ne m’a jamais réussi à moi, aussi ces bons garçons me paient de mes déboires passés. J’ai pourtant gagné, aux Sables-d’Olonne, en 1930, et je me suis classé deuxième à Pau, derrière Georges Ronsse, l’actuel directeur de l’équipe belge, en 1932. »

Dieppe Groussard en jaune

Voici donc ces paysans de Bretagne. Joseph Groussard habite Fougères. Il est né tout près de là, à La Chapelle-Janson. Cinq garçons et tous coureurs cyclistes. L’aîné Pierre, 28 ans, fut un excellent indépendant. Georges, le deuxième, 23 ans, resté à la ferme paternelle, vient de remporter le Tour du Morbihan, et passera professionnel la saison prochaine (il portera le maillot jaune, quelques Tours plus tard, ndlr). Albert est présentement stoppé par son service militaire en Algérie. Enfin, Michel (16 ans) donne quelques inquiétudes : il semble préférer le football. Entre Caen et Saint-Malo, toute la famille sera présente à Pontorson. Le père, naturellement, en tête, qui ne manquait jamais de disputer la course communale sur son grand et vieux vélo.
Fernand Picot lui, c’est le capitaine de route débrouillard en diable. Et Paul Le Drogo s’écrie quand on vient le chercher pour une émission : « La radio, je n’aime pas beaucoup ce truc-là. Fernand s’expliquera bien tout seul. » Fernand, c’est un gars de Pontivy, dégourdi comme pas un. Il a su aussi se débrouiller dans la vie. Grâce au vélo, le voilà devenu aviculteur et il vend plusieurs milliers de poulets.
Tout près de Pontivy, à Réquigny, se situe le timide Bihouée, éclatant de santé, à l’accent particulièrement prononcé des terriens du Morbihan, et au nez s’avançant comme un feu rouge sous ses cheveux bouclés. Le garçon a délaissé aujourd’hui son enclume de maréchal-ferrant. Dans le même coin, à Locminé, habite Jean Gainche, pas très causeur lui non plus. Et c’est Picot, l’éternel boute-en-train, qui lui souffle la chanson du pays :
« Sont, sont, sont les gars de Locminé/Qui portent des clavettes dessous leurs souliers. » (version vélocipédique car dans celle que j’ai chanté à la communale, maillette remplaçait clavettes, ndlr)
Les deux autres ne sont pas tout à fait Bretons : Foucher est de Cuillé, dans la Mayenne. Le Buhotel est définitivement adopté, en quelque sorte « naturalisé ». Ce Normand de Valognes va prendre femme à Landivisiau. Très réaliste, il explique : « Il faudra gagner de l’argent sur ce Tour. Ça va coûter cher. Il y aura du monde à la noce et, naturellement, toute l’équipe. »
Enfin, les deux non-cultivateurs : Pipelin-le-Rennais exerçait la profession de peintre en bâtiment et Max Bléneau-le-Vendéen cuisinait autour des fourneaux des hôtels de La Roche-sur-Yon.
Voilà le panorama de cette équipe de l’Ouest bien représentative de ce cyclisme breton, faite en grande partie de paysans rudes, élevés à l’école de ces courses de Pardon où les étrangers doivent demander grâce. »
Sous la plume de Robert Barran, ce sont les « gilets jaunes » de l’époque prêts à (se) manifester ferme pour préserver une toison d’or.

 Départ Dieppe-Caen

Pont de TancarvilleDieppe-Caen passage à niveau

La 4ème étape « 100% normande au lait cru » conduit les coureurs de Dieppe à Caen, à travers le Pays de Caux, le Pays d’Auge et la Suisse normande, avec le franchissement de la Seine au pont de Tancarville, inauguré en grandes pompes (à vélo) par le maillot jaune Groussard et le champion du monde Darrigade qui entrent en tête sur la « magnifique œuvre d’art du génie français » comme le souligne le reportage de l’I.N.A .
Antoine Blondin, inspiré peut-être par la dégustation de quelque trou normand, nous fredonne un immense succès que reconnaîtront les vieux fans de Sacha Distel : « Des pommes, des poires et des secoue-Bidot » :
« … Aujourd’hui, seuls les photographes ont fait le pont. Chez tous ceux que leurs obligations ne contraignaient pas à sacrifier au pittoresque, principalement les coureurs, la rencontre de ces deux monuments que sont la course la plus longue du monde et l’arche la plus longue d’Europe, l’une essentiellement vibrante, l’autre miraculeusement statique, n’appelait que des considérations d’une angoisse extrême sur le « suspense « et la suspension.
Tout semble suspendu actuellement en France : les pourparlers avec le F.L.N. (on est sur fond de guerre d’Algérie, ndlr), le pont de Tancarville et le dénouement, non seulement du Tour soi-même, mais de chaque étape, mais de chaque instant. Je ne crois pas que cet aspect de pochette-surprise que revêtent au fur et à mesure les kilomètres que nous parcourons soit redevable au seul style normand, dont on sait que « p’têtre ben qu’oui, p’têtre ben qu’non » est l’ancêtre du fameux film cher à Hitchcock. Il y a autre chose, qui tient dans les appétits remarquablement équilibrés de nos chercheurs d’or et nous fait une compétition ouverte comme un compte en banque. De toute éternité, il n’en a jamais fallu davantage pour animer une ruée vers l’Ouest qui se confond sous toutes les latitudes avec une ruée vers l’or (du fameux maillot ndlr).
Ce genre d’entreprise possède ses Charlots, ses cow-boys, comme disait naguère Kubler, et ses Indiens. Ceux-ci, non contents de distancer le peloton sur la ligne d’arrivée, l’ont encore cloué au poteau de torture. Et c’est la tribu de Marcel Bidot, dont on pouvait craindre avant-hier encore qu’elle branlât dans le Comanche, que reviennent le mérite et le bénéfice d’un exploit fort bien dosé : un grand Chef qui se satisfait pour le moment de fumer le calumet dans la roue des autres, Rivière, et deux Cavalcados cavalant à travers le Calvados pour y déterrer la hache de guerre et ravir tous les trophées promis aux coursiers, Anglade et Graczyk. Les vergers se confondaient mercredi avec quelque fabuleux jardin des Hespérides : ils portaient effectivement des pommes d’or et des poires qu’on ne coupe pas en deux … »

Dieppe Caen Baldini-Anglade

Dieppe-caen Anglade-Baldini

Pour éclaircir les esprits des béotiens de la pédale, l’intrigue de ce western normand s’est nouée à 43 kilomètres de Caen lorsque les tricolores Graczyk et Anglade, les belges Molenaers et Pauwels, l’italien Baldini et le néerlandais Wim Van Est se sont sortis les tripes.
Sur la piste du vélodrome de Venoix, cocorico : Popof Graczyk l’emporte au sprint, ce qui lui permet d’endosser le maillot vert du classement par points tandis que son coéquipier Henry Anglade rafle le maillot jaune à Joseph Groussard qui n’aura donc pas la joie de le porter dans la traversée de sa chère Bretagne. Il faut mentionner aussi les bons travaux d’Ercole … Baldini, ancien recordman du monde de l’heure et vainqueur du championnat du monde et du Giro 1958.

Sprint à CaenAnglade maillot jauneDippe-caen Graczyk-AngladeGraczyk souriant en vert à caen

Groussard Dieppe-Caen

L’air de ma Normandie réussit décidément à l’ami Antoine Blondin. L’année précédente, était paru son truculent roman Un singe en hiver, prix Interallié, dont l’intrigue se situe sur une plage de la côte normande, proche de Honfleur.
Ironie de la vie : durant la Seconde Guerre mondiale, le lycée Corneille de Rouen, où Blondin se préparait à passer le bac (et où je fus élève deux décennies plus tard), fut délocalisé durant quelques mois dans mon bourg natal de Forges-les-Eaux. Les cours étaient dispensés dans des locaux du casino qui devinrent, dans les années 1950, mon école primaire au parfum d’encre violette !
Pour le compte (et le conte) de la 5ème étape, de Caen à Saint-Malo, la plume d’Antoine est tout aussi lyrique :
« L’étape Malherbe-Chateaubriand n’a pas seulement pour effet de stimuler le plumitif, écartelé entre le poète normand et l’écrivain breton, elle déchaîne traditionnellement les coureurs de l’Ouest, dont l’esprit de clocher devient un levain et un levier pour le peloton, sitôt qu’apparaît celui du Mont-Saint-Michel. C’est bien d’ailleurs la seule circonstance où cet ustensile géographique réconcilie des voisins, vétilleux sur le chapitre de ce mur mitoyen qu’ils se sont âprement disputé comme en témoignent de nombreux refrains chantés à la veillée (ce cher « Couesnon qui, dans sa folie, a mis le Mont en Normandie », bisque bisque rage les Bretons, ndlr).
Or, après avoir fourni un travail subtil et efficace, ces hommes de l’Ouest n’ont pas réussi à amener un vainqueur sur la ligne ; ils ont dû laisser une poignée de corsaires, issus d’autres horizons, s’enfuir du groupe parti en maraude qu’ils avaient obstinément contribué à façonner. Et les ferrailleurs du Cotentin, dupés dans leurs aspirations comme des amants de vaudeville, éprouvaient hier soir le sentiment d’être les héros d’un sombre malo-drame.
Cependant, ils avaient donné un récital assez exemplaire de la partition dévolue aux petites formations en amenant successivement trois, puis cinq, puis six de leurs représentants dans le peloton de tête. On ne peut imaginer ce que représente de complicité tactique et d’harmonie le fait d’installer les trois quarts de son équipe dans une échappée menée à 45 à l’heure. Que le dernier mot soit resté en définitive aux gros qui n’ont pas peur des petits ne retire rien au mérite de ce sextuor de cornemuses et revalorise la condition de ces escouades réduites qu’on imagine couramment vouées à la boucherie. J’espère que ces Bretons ont recueilli au long de la route leur content d’acclamations et que les indigènes ont contemplé en retour un spectacle selon leurs vœux.
Le Tour a le singulier privilège de redistribuer les préfectures et les chefs-lieux de canton : la capitale de la province, pour un jour, c’est la ville étape, les limites du département sont définies par le tracé du parcours. Saint-Malo, hier, était une Mecque tentaculaire vers quoi s’orientaient les ferveurs de toute une presqu’île, et l’arrivée de chaque coureur au maillot blanc cerclé de rouge était saluée comme le « Passage du Malouin » (Le Passage du malin était une pièce de théâtre de François Mauriac).

Equipe de l'Ouest

Mais voici que l’évocation de Mauriac nous ramène à la littérature. Je suis assis devant une bouteille de bière, au flanc d’un camion téléscripteur dont les cordons ombilicaux plongent dans la maison natale de Chateaubriand. Les érudits prétendent qu’ils sont branchés sur la prise de courant où l’auteur de René installait son rasoir électrique. Après tout, c’est possible, il n’a pas écrit pour rien les Mémoires d’outre-tombe, et rien ne nous prouve qu’il ne continue pas. Auquel cas, il peut légitimement se retourner dans celle-ci devant l’exploit de ses compatriotes et prendre une plume que nous lui prêterions volontiers.
Je soupçonnais depuis belle lurette le vicomte s’intéresser au vélo pour avoir baptisé une de ses œuvres : Atala, du nom d’une marque de cycles. Le blason de Chateaubriand, que j’aperçois au fronton de sa demeure est là pour le confirmer. Il est évident que le sang de ce Chateaubriand (particulièrement saignant) n’a pas fait qu’un Tour.
Pour ce qui est de Malherbe, la journée n’a pas été mauvaise non plus. Il est célèbre pour avoir, paraît-il, écrit le plus beau vers de la langue française, sous la forme que voici :
« Et les fruits passeront la promesse des fleurs » … »
Si la chronique cultivée de Blondin pouvait éventuellement constituer une excellente préparation à l’épreuve de littérature (litres et ratures, raillait-il) du baccalauréat, elle manquait d’indices pour que les archivistes se fassent une idée claire de la physionomie de l’étape. Une petite explication de texte s’impose donc : les hommes de l’Ouest, ce sont les coureurs bretons sans chapeau rond qui, non prophètes en leur pays, ont dû laisser, à Dol-de-Bretagne, partir une bande de 6 corsaires d’autres contrées, deux Tricolores André Darrigade et Jean Graczyk, un Belge Planckaert, un Batave Joop De Roo et Pïerre Beuffeuil des Charentes ; il en manque un à l’appel qui a été particulièrement actif tout au long de l’étape, Camille Le Menn, un breton pur jus de Brest qui défend les couleurs de la formation … du Centre-Midi, ce sont les mystères de l’Ouest et de la régionalisation des équipes. Je me souviens d’autant mieux du sympathique Camille (avec un patronyme pareil, on reste en tête !) qu’il avait remporté, quelques années auparavant, Paris-Forges-les-Eaux, une des nombreuses classiques ville à ville inscrites alors au calendrier des amateurs.
Sur la piste en cendrée du Parc Malville, Le Menn et Beuffeuil dérapent et rentrent dans une balustrade, tandis que le champion du monde Darrigade l’emporte au sprint devant son coéquipier, le maillot vert Graczyk. Leur « leader » Anglade reste en jaune.

Caen-Sr-Malo Le Menn

Arrivée ) St-Malo

St-Malo-Lorient pont de Dinan

A l’occasion de la sixième étape Saint-Malo- Lorient, Antoine Blondin va trinquer, bien sûr, pour un drôle d’anniversaire :
« On célèbre la « centième » qu’on peut. Celle-ci en vaut bien d’autres. Pour ma centième étape de suiveur, quatre coureurs m’ont offert un coup de théâtre. J’apprécie mais je n’en demandais pas tant, et si je m’abandonne, ce soir, à une fête personnelle, c’est que les aléas de l’indépendance dans l’interdépendance, illustrée par Rivière, et la rumeur des Ang(ueu)lades me passent au-dessus de la tête. Ce marc de café est savoureux, il n’est pas clair pour moi, comme disent les voyantes.
Voici donc que je me retrouve pour la centième fois dans l’une de nos garnisons provisoires, captif et captivé, conscient de la vanité qu’il y aurait à chercher à rompre cet envoûtement. Est-ce bien vieillir ou ne pas s’y résoudre ? En fait, c’est succomber à un phénomène d’osmose qui rouvre le monde des culottes courtes : s’il passe un peu de suiveur dans le coureur, la course en revanche habite totalement celui qui l’accompagne, et il me semble vivre comme si je devais, quelque jour prochain, quand je serai grand par exemple, courir le Tour moi-même. On oublie difficilement qu’on ne sera jamais plus inspecteur des Finances, généralissime ou tourneur sur métaux, que ces virtualités que nous possédions en naissant il ne nous est plus donné de les accomplir. Chaque instant nous place en face de cette évidence que l’entonnoir s’est rétréci, que nous sommes arrivés au goulot où l’on n’est plus, à de petits riens près, que l’homme d’un seul destin. À cet homme qui n’a qu’une vie, le Tour consent pour quelque temps le privilège de la rêver tout éveillé (ou presque)…
… Depuis 1954 où je suis venu à ce monde pour la première fois, il a beaucoup changé. Il a gagné en gravité pour ce qui est du climat, en sagesse pour ce qui est du suiveur, en abstraction pour ce qui est du coureur. Ces choses se tiennent.
Univers essentiellement mythique et dont la légende entretenue par tradition orale se survit par miracle, la caravane ne présente plus ce visage unanime que nous lui avons connu. Les suiveurs se suivent mais ne se ressemblent pas. Le nombre accru des voitures, et des voitures fermées, a supprimé les bagatelles sur le pas de la porte. L’institution si précieuse de Radio-Tour, dispensant les journalistes de la quête aux renseignements, les disperse et les isole. Nous sommes devenus des hommes d’intérieur. En outre, la perfection des moyens d’information radio et télévisée, en mettant le civil un tant soit peu attentif dans les conditions de la course, cet univers a conscience de perdre de son caractère sacré. Il néglige de cultiver ses assises…
… Les coureurs de l’heure présente n’ont plus d’arrière-pays. Vous chercherez en vain dans leurs moustaches un parfum d’absinthe. Vous ne devinerez pas leur histoire à quelque geste esquissé, à des intonations, à une certaine qualité du regard, comme il en va des personnages que vous croisez dans le métro. Les nôtres, occupés à leur tâche, présentent l’indifférence pimpante de soldats de plomb sortis de leur boîte (et cette notion de boîte évoque celle d’une vie rangée). Ils n’ont pas de passé, à peine de présent, un unique avenir vers lequel ils tendent de toutes leurs forces. On dirait, si j’ose m’exprimer ainsi, qu’ils n’ont pas de vie courante.
Et pourtant, ils courent. Et ils contribuent à donner au Tour une beauté nouvelle qui est celle de l’épure. Ce champ n’est pas nécessairement aride.
Antoine, serait-il atteint par le syndrome du « c’était mieux avant » ? Son rêve de suivre le Tour était né tôt. À 13 ans, alors collégien, il avait participé à un concours national où il fallait rédiger un petit essai sur le thème du Tour de France. Les auteurs des meilleures copies étaient invités à suivre une étape de la grande épreuve cycliste. Il fut recalé au profit des premiers de la classe qui n’en avaient que faire. Il se rattrapa largement par la suite en glanant un accessit au Concours général de littérature et en suivant assidûment la grande boucle, à partir de 1954, comme journaliste (il la suivra jusqu’au jour, en 1982, où il s’aperçut qu’il avait envoyé le même texte deux fois consécutivement !!!).
Comme il disait si joliment : « Ma madeleine de Proust, si elle dégage un parfum d’embrocation, a aussi une lointaine odeur de revanche. »

St-Malo-Lorient l'échappée

En ce jour de « centième », la course lui a offert un beau cadeau :
Nous (y) avons trouvé entre Saint-Malo et Lorient un trèfle à quatre feuilles en la personne de quatre champions soudés pour une entreprise à grand spectacle pleine de bruits et de fureur. L’épopée de service se hausse, cette fois, sur la grande échelle. Nous nous souhaitons qu’elle ne se casse pas la figure. »
Pour le factuel, je fais appel à Pierre Chany dans sa Fabuleuse Histoire du Tour de France :
« René Privat premier à Dunkerque, Jean Graczyk premier à Caen, André Darrigade premier à Saint-Malo et Henry Anglade qui s’est déjà paré de jaune ! C’est l’euphorie dans la « bande à Bidot », style nouvelle vague : « On va les bouffer, ces ritals ! » clame Roger Rivière, qui ne laisse jamais passer l’occasion de lancer une bravade. Il aime à « charrier », le Stéphanois, sans songer à mal, mais cette inclination lui a déjà valu quelques inimitiés, surtout parmi les envieux. Pour les « bouffer » tout crus, ces ritals, il va attaquer à fond, dès le sixième jour, entre Saint-Malo et Lorient. Sans s’occuper le moins du monde d’Henry Anglade qui porte la tunique d’or. Puisque Rivière se juge le meilleur, il doit le démontrer sur le tas, en sorte d’écarter les ambiguïtés et d’assainir le terrain. En tout cas, il pense ainsi. Il est stéphanois, Anglade est lyonnais, une vieille animosité ressurgit des fonds et emporte le Tour vers Lorient à cinquante à l’heure !

St-Malo-Lorient Nencini demarreSaint-Malo Lorient Anglade en prison

Saint-Malo-Lorient cas de conscience 1St-Malo-Lorient cas de conscience 2

Son attaque s’est produite à 112 kilomètres de l’arrivée, et seuls Nencini, Adriaenssens et Junkermann sont parvenus à le suivre. Autant d’accompagnateurs dangereux mais Rivière est sûr d’être le plus fort, et à Lorient tout à l’heure, et à Paris dans dix-sept jours. Alors, il fonce, sans prêter l’oreille à ceux qui lui crient de laisser mener les trois autres, tous déchaînés au même titre ; et l’avance sur le peloton augmente sans cesse ! Un peloton très partagé d’ailleurs, où Anglade crie au scandale et demande impérativement à Marcel Bidot d’arrêter illico l’action de Rivière. Le directeur technique est navré par la conjoncture. Il aurait souhaité plus de pondération de la part du Forézien, une modulation plus judicieuse de son effort au côté des trois étrangers, mais en son for intérieur, il le juge plus complet qu’Anglade, donc plus apte à ramener le maillot jaune à Paris.
Sur la piste de Lorient, Rivière bat effectivement Nencini, Adriaenssens et Junkermann dans l’ordre. Quand se présente le peloton d’Anglade, 14’40’’ se sont écoulées ! Le belge Jan Adriaenssens s’empare du maillot jaune.
Une soirée houleuse commence … »

Angers  maillot jaune d'Adraenssens

Sprint à Lorient 1Sprint vélodrome Lorient

L'affaire Anglade-Riviere

St-Malo-Lorient Riviere j'ai pas rouléBandeau Riviere m'a trahi

Je peux vous dire, en effet, qu’i y eut du remue-ménage dans le Landerneau (ce n’est jamais qu’à 130 kilomètres de Lorient !) du cyclisme. Et pourtant, les réseaux sociaux n’existaient même pas dans l’imagination des gens ! Chacun avait son avis, bien sûr, autorisé.
Anglade d’abord : « Vous avez vu Roger ? Que dit-il ? Sans doute qu’il m’a rendu service ! En me reléguant à un quart d’heure ! Il n’avait pas le droit de faire ça, et j’ai la conviction que nous venons de perdre le Tour de France. »
Rivière ensuite : « Anglade rouspète ! Mais il occupe aujourd’hui la position que j’occupais hier ! Rien n’est donc perdu pour lui. D’ailleurs, il voulait se débarrasser du paletot. Je lui ai rendu service en somme. C’est Adriaenssens maintenant qui va porter le poids de la course. »
Jacques Périllat (alias Pierre Chany) lave le linge sale de la famille tricolore avec les lecteurs de Miroir-Sprint, à moins qu’il ne mette de l’huile sur le feu : « Les uns affirment avoir recueilli les propos du Lyonnais aussitôt après l’arrivée : « Rivière est un roublard, il était dans le coup avec Nencini ! » qu’aurait dit l’ancien champion de France ! D’autres rapportent avec une délectation morbide les prétendues remarques de Rivière après qu’il eût accompli le classique tour d’honneur : « Et maintenant, allons manger la soupe Anglade à la grimace ! » aurait ironisé le recordman du monde de l’heure.

réclame avec Riviere

Inutile de préciser que toutes ces informations participent de la plus haute fantaisie. D’ailleurs, Marcel Bidot qui précisait à l’intention des journalistes, vendredi soir : « Tout va bien dans l’équipe de France, mes gars s’entendent comme des frères » est disposé à vous affirmer que tout va pour le mieux dans le monde des nationaux français.
Que les journalistes peuvent être médisants tout de même !
Songez qu’un de mes amis, à son retour d’une visite chez les deux frères aînés de l’équipe de France, osait prétendre ce qui suit : « Quand Rivière a rencontré Anglade, dès son arrivée à l’hôtel, ce dernier l’a traité de combinard et de margoulin (tant que ce n’est pas de pangolin ! ndlr) ! Sous l’insulte, le Roger a méchamment réagi. Il aurait même répondu à son frère de misère que s’il n’était pas content, la ressource lui restait d’aller se faire photographier ailleurs, du côté de Villeurbanne par exemple ! ».
On en dit des choses. Ainsi moi, j’ai cru savoir que Rivière avait été tenu au courant des intentions de Nencini, quelques heures avant l’attaque de l’Italien. D’ailleurs, Robert Cazala le croit aussi qui s’est mis en pétard avec le soigneur Minasso : « Minasso, je ne veux plus entendre parler de vous ! » qu’il lui a glissé dans la trompe d’Eustache, au soigneur, je ne veux plus vous voir : occupez-vous de Rivière et moi je serai soigné par Sereni dans l’avenir. Dans mon pays, on n’aime pas les marioles … »
Précisons que Minasso fait le Tour pour le compte de Rivière alors que Sereni, le masseur de Louison Bobet, s’occupe des muscles d’Anglade. Aux dires de Cazala, Minasso se trouvait lui aussi dans la confidence de Nencini.
Tout ce qui précède est faux naturellement, et Marcel Bidot vous le confirmera. On disait aussi, vendredi soir, et même samedi matin au départ pour Angers, que Henry Anglade avait déclaré , le front plissé :
– J’ai compris, je ne dois pas gagner le Tour ! Cela m’est interdit par Daniel Dousset, le manager de Rivière et de quelques autres ! L’an passé, déjà, ces hommes m’ont tiré la bourre, préférant laisser la victoire à Bahamontès. Un étranger, vous comprenez, c’est moins gênant pour les Grands de chez nous.
Anglade croyait savoir que Daniel Dousset se trouvait au vélodrome de Lorient, par hasard, pour accueillir Roger Rivière à son arrivée. On lui avait même rapporté que le manager, voyant le Stéphanois battre Nencini au sprint, s’était précipité vers lui au pas de course pour l’étreindre, et lui donner le baiser des vainqueurs. La circonstance était suspecte … »
Tout le monde y va de son analyse ou expertise, ainsi Jacques Anquetil lui-même qui livre ses commentaires sur la course dans chaque numéro du Miroir des Sports. Nencini, il connaît, il vient de le battre d’extrême justesse dans le Giro. Rivière, il connaît évidemment aussi, pas certain au fond de lui, qu’il voie d’un bon œil la performance de son rival (le gamin que j’étais non plus d’ailleurs !).
Dans Miroir-Sprint, le dénommé César Patapon (un pseudonyme derrière lequel se cache sans doute Maurice Vidal) livre, dans un langage familier, une analyse pertinente :
« Il faut bien glisser deux mots du coup des Lorientais. À l’arrivée, le père Anglade renaudait un peu ! Et criait à la trahison. À mon avis, si tu veux que je te dise, Henry, tu l’as même crié un peu fort dans tous les micros qui traînaient par là. Là, j’t’ai pas reconnu. Qu’est-ce que t’as fait de ta sagesse yoga ? Mais ça, ce n’est qu’une remarque de détail. Ça change pas le fond du problème, comme dirait Graham Greene …
Bref, Anglade a-t-il été victime d’une machination, ou est-ce qu’y se fait des idées ? Vu de Clamart, le marc de café n’est pas clair, comme dit mon pote Blondin. D’ailleurs, les journalistes, les vrais, ceux qui suivent le Tour (pas les comme nous) y-z-étaient em… barrassés. Ça se voyait comme la coquille au milieu de la ligne. C’est pas toujours facile de faire leur métier.
Évidemment, quand le Stéphanois dit : « Ben quoi, on me reproche de pas partir. Et quand je pars, on me cherche des crosses. Et quand je les accompagne, je trahis ? Quand Anglade est parti, l’autre jour, avec Baldini, j’ai fait le mort, réglo ! Pourtant, ça me faisait pas marrer … »
… Quand y dit ça, on se dit qu’après tout, avec cette formule d’équipe à quatorze avec plusieurs leaders, c’est difficile de faire autrement. On se dit encore qu’il a bien le droit de jouer la fille de l’air, et que lui aussi y joue gros dans l’actuelle partie de manivelles.
Et pourtant, ça peut pas entièrement satisfaire… D’abord, on se dit qu’Anglade doit quand même avoir de bonnes raisons de crier à l’écorché. Et que son patron de chez LIBERIA-GRAMMONT doit aussi avoir ses petites raisons pour expédier aussi sec à Jacques Goddet un télégramme où il lui rappelle les termes « d’une lettre du 29 mars », où « il proteste contre les influences extérieures à la course et contre la présence d’un manager dans un moment décisif ».

télégramme Libéria

Je dis pas que le gars Rivière a faisandé Anglade de sang-froid. Mais quand il reconnaît avoir été au courant des intentions de ce mariole de Nencini, que le compatriote de Machiavel a démarré en criant : « Allez, allez, Roger », y faut pas qu’y s’étonne que le Henry ait l’impression d’une entente. Ça s’appelle comme ça dans toutes les langues du monde, en français, en italien, en flamand et en allemand.
Et puis quoi, c’est vrai : Dousset était là, et qu’est-ce qu’il y faisait ? S’il était là par hasard, le moins qu’on puisse dire est qu’il a eu l’inspiration malheureuse. Et quand y dit qu’il est d’accord entièrement avec Piel, manager d’Anglade, moi, Patapon, je suis autorisé à lui dire qu’y charrie un peu.
Enfin bref, cette échappée sentait le coup fourré. Ça n’en est peut-être pas un. C’est peut-être seulement bien imité. De toutes façons, le Roger, que je considère toujours comme un des grands favoris du Tour, s’est collé un drôle de truc sur le paletot, en s’isolant avec le rital, le flahute et le deutsche. Il a plus qu’à les battre. Parce que, sans çà, il en entendra parler du quart d’heure de Lorient … »

Anglade-Riviere après Lorient

Quelle histoire ! Sur le chemin d’Angers, le facteur d’Erbignac a aussi son idée si j’en crois Robert Barran :
« Aimer sa province n’empêche pas de désirer faire connaissance avec les autres. Quelle magnifique occasion que le Tour de France quand la course vous en laisse le temps ! C’est une vivante leçon d’histoire et de géographie permanente. On y découvre quelques surprises. Ainsi passant du Morbihan, dans la Loire-Atlantique, on est pris au spectacle lumineux de la Vilaine. Voilà un fleuve qui porte bien mal son nom.

Lorient-Angers pont La Roche-Bernard

Du haut du pont tout neuf surclassant de toute sa hauteur le vieux pont de bateaux emprunté encore l’année dernière, l’œil fait une admirable plongée vers La Roche-Bernard dont l’énorme rocher trempe dans le fleuve. Nous nous sommes arrêtés tout près de l’étang Rodoir dans la commune de Erbignac, entrant dans le pays du muscadet qui délie les langues.
Justement, voilà le facteur qui passait ! Un facteur comme tous ceux de France, avec son vieux vélo et son irremplaçable casquette. Éloignés de la course, nous revînmes tout de suite dans le vif du sujet. Voilà un homme qui avait une opinion très catégorique sur le différend Rivière-Anglade exprimée de cette expression pittoresque :
– Rivière, il a chahuté plein le purin !
Ce qui ne fut pas goûté de tous. Un vieux paysan, le béret rabattu sur les yeux s’excusa d’abord avec cette délicatesse simple de ne pas s’être rasé le matin :
– J’étais aux champs à la pointe du jour. Mais qu’est-ce que t’y connais toi le facteur ! La tactique, la tactique … moi je dis qu’Anglade il n’a pas le droit d’exiger tout pour lui.
Le cercle se forma, le débat était lancé. Le facteur, ou plutôt le préposé, si vous voulez vous mettre en règle avec la terminologie administrative, crut bon d’indiquer qu’en vélo, il s’y connaissait. Tout simplement parce que sa tournée faisait cinquante-huit kilomètres. Ce fut un tollé mais on redevint amis :
– C’est que le facteur il n’a pas tous les jours la vie belle. Vous vous rendez compte : cinquante-huit kilomètres de tournée !
À chacun ses raisons de pédaler ! »
Les coureurs, eux-mêmes, ont la leur : rejoindre Angers pour ce qui constitue la plus longue étape de ce Tour de France avec ses 244 kilomètres, le profil type d’une étape dite de transition.
On est en droit d’imaginer que le malaise né du conflit Anglade-Rivière a laissé des traces et de se demander avec le poète du coin, Du Bellay, si les coureurs allaient préférer à l’air marin, la douceur angevine…
Inspirés par la muse, ils ne musardent pas et on assiste à des attaques incessantes dès les premiers kilomètres. Les Belges, tenant à préserver le maillot jaune d’Adriaenssens, contrôlent toutes les velléités.
Avant Nort-sur-Erdre (km 113), le combatif Pierre Beuffeuil de l’équipe du Centre-Midi lance la bonne échappée, emmenant avec lui notamment le Tricolore Darrigade, les Italiens Defilippis et Battistini, et l’inévitable belge de service Van Aerde.
Quelque 40 kilomètres plus loin, sous l’impulsion de Graczyk qui commence à craindre pour son maillot vert, 16 autres coureurs partent à leur poursuite, parmi lesquels Joseph Groussard, l’élégant Suisse Rolf Graf, le grimpeur italien Imerio Massignan et les inévitables Belges Planckaert, Hoevenaers et Brankart. La jonction s’opère à 50 kilomètres de l’arrivée.
La victoire semble devoir se disputer entre Darrigade et Graczyk les deux sprinters de l’équipe de France. À trop s’observer, ils laissent filer, à quelques kilomètres du but, le transalpin Graziano Battistini qui résiste au retour de la meute lancée à sa poursuite.

Lorient-Angers sprint Baytistini

Cet accroc ne va pas apaiser le climat au sein de l’équipe de France. Seul, Henry Anglade retrouve le sourire en prenant sa petite fille sur ses bras.

Angers Anglad et sa fille

« Décidément, ils ne nous laissent pas une minute de répit. Même le dimanche, ils ne consentiront pas à se balader en peloton à travers la doulce France.
La marquise de Brissac qui, au nom de la Coopérative vinicole de la ville d’Angers, conviait la presse à une aimable dégustation de son petit vin blanc local, a pu constater, dimanche matin, sur le coup de 10h 45, que le Tour 1960 ne laissait guère de temps aux suiveurs pour apprécier les meilleurs crus de la région … À peine entrés, les journalistes ressortaient du château sans avoir eu le temps de faire claquer la langue au palais, comme il se doit chez les connaisseurs … »
En ce qui me concerne, je prends tout de même le temps de savourer le rosé d’Anjou, je pense que Blondin va m’accompagner… !
À suivre …

Pour décrire les premières étapes de ce Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But&Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que le volume Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde, La tragédie du « Parjure » de Jean-Paul Ollivier (éditions de l’Aurore), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva).
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante ans plus tard, me font encore rêver.
*http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
**  http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/22/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-1/
    http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/30/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-2/

Publié dans:Cyclisme |on 9 août, 2020 |Pas de commentaires »

en-Cyclopédies … avec Guillaume Martin et Michel Dréano

Savez-vous que, chaque été, je redeviens un vrai gamin en vous racontant les Tours de France d’antan ? Grâce à vous, ou malgré vous car vous ne me « filez pas toutes et tous le train », je me replonge avidement dans la lecture des vieilles revues spécialisées, bistre ou verte, que mon père achetait et que je conserve jalousement. Et lorsque, quelques numéros manquent à ma collection, un ami archiviste, cyclotouriste et blogueur lui-même, m’est d’un précieux secours : en bon équipier, en somme, il me « donne sa roue » !
Mon exercice paraîtra puéril à certains mais je ne fais aucun complexe tant d’autres plumes, bien plus incontestables et incomparables, ont contribué à entretenir la légende des Cycles. J’ai même osé suggérer que si l’immense Victor Hugo avait connu le vélocipède, à quelques années près, il aurait été un possible chantre des premiers Tours de France. Maurice Vidal, compagnon du Tour » et éditorialiste du regretté Miroir du Cyclisme, reprit intégralement un de ses poèmes pour illustrer la malsaine rivalité opposant Anquetil et Poulidor lors d’un Paris-Nice.
Dès ma prime enfance, « je refaisais l’étape », par temps pluvieux (ça arrivait en Normandie), avec mes petits coureurs cyclistes en plomb, sinon sur mon petit vélo vert, une chambre à air autour des épaules comme les champions, dans les cours de récréation de la maison-école familiale ou dans le village. J’avais droit sur mon passage à de décevants « Vas-y Robic » d’encouragement, moi qui n’envisageais la course cycliste qu’à travers mon idole Anquetil, un chef-d’œuvre d’esthétisme pédalant.
Avez-vous remarqué qu’apprendre à lire et à monter à vélo sont deux formes de liberté et d’indépendance quasi concomitantes ?
Au temps de ma communale buissonnière dans le grenier familial, nourri des chroniques des valeureux journalistes de l’époque et des illustrations sépia, j’ai largement enrichi mon socle de connaissances comme on ne jargonnait pas alors dans l’Éducation Nationale. C’était un peu mon « Tour de France par deux enfants », le mythique manuel qui avait accompagné la scolarité des écoliers avant-guerre.
Le Tour de France, c’était ma Nationale 7, une route de vacances « apprenantes », la géographie des provinces, des reliefs, des climats, des gens, leur histoire aussi ; le calcul des écarts, des bonifications et des moyennes horaires rendait les nombres moins complexes, Sans oublier la littérature évidemment : que cherche un écrivain sinon des personnages dont le Tour regorge.
La liste est longue des gens de lettres qui ont écrit de magnifiques pages à la gloire du cyclisme : Dino Buzzatti, auteur du Désert des Tartares, suivit, pour un quotidien italien, le Giro 1949 et le duel épique opposant Achille et Hector, pardon Coppi et Bartali. Le grand reporter Albert Londres évoqua Les Forçats de la route du Tour 1924, repris récemment à la Comédie Française*. Le romancier Luis Nucera m’illumina avec ses Rayons de soleil. L’ancien journaliste Philippe Bordas écrivit des pages sublimes sur les Forcenés avant de se détacher complètement du cyclisme d’aujourd’hui. Roland Barthes consacra quelques unes de ses Mythologies aux champions cyclistes. Christian Laborde, avec la même excellence du verbe que Claude Nougaro, son frère de race mentale, éructa de jubilantes « Vélociférations ». Á travers les exploits de Charly Gaul, Lionel Bourg nous confia son émouvante échappée** d’une jeunesse difficile. On ne guérit pas de son enfance, ni du Tour de France.
Vous pensez bien que ma curiosité fut piquée lorsque j’ai découvert qu’un coureur cycliste professionnel, actuellement en activité, publiait un livre au titre surprenant : Socrate à vélo, le Tour de France des philosophes.

Socrate à vélo

guillaume-martin-socrate-a-velo

Son auteur, Guillaume Martin, normand d’origine comme moi, outre de courir sous les couleurs de l’équipe Cofidis, est diplômé d’un master en philosophie. Il a déjà participé à trois Tours de France, obtenant même une honorable douzième place en 2019.
Plutôt qu’une compilation de récits et anecdotes désormais éculés de la belle époque de la grande boucle (hors les billets de mon blog bien évidemment !) que nous resservent certains journalistes, Guillaume a pris le parti de mêler ses deux passions et de réfléchir sur sa pratique de sportif de haut niveau en ayant recours à quelques concepts philosophiques … Stupéfiant ! Son doping est l’intelligence.
Ça commence à Olympie, un jour de décembre, lors d’un rassemblement d’avant- saison de l’équipe nationale grecque de cyclisme. Pour la première fois de leur histoire, l’été prochain, les Hellènes prendront le départ du Tour de France qui retrouve sa formule par équipes nationales.
Quelle surprise ! Je me souvenais bien d’un coureur à pied sur la route de Marathon, mais d’aucun cycliste professionnel originaire du Péloponnèse sinon, dans mon enfance, de deux azuréens, les frères Lazaridès : l’un Lucien, vainqueur du Circuit du Théâtre Romain 1942 (!) mais aussi troisième du Tour de France 1951, l’autre, le cadet, Apostolos dit Apo, surnommé « l’enfant grec », un excellent grimpeur très populaire à la suite de son succès dans le « Petit Tour de France » organisé à la hâte, entre Monaco et Paris, en 1946, en prélude au retour de la vraie grande boucle, un an plus tard.

Lazarides

Lors de la sélection des équipes, outre que la Grèce demeure le berceau du sport moderne, les organisateurs, ont été particulièrement impressionnés par la qualité du dossier de candidature rédigé par les coureurs eux-mêmes, mettant en avant des arguments s’enchaînant selon une logique implacable. Entre ébahissement et jubilation, nous faisons connaissance des coureurs choisis pour assurer la communication auprès des médias : l’expérimenté Socrate, plusieurs fois vainqueur de la Ronde des Carpates et du Tour du Péloponnèse, son fidèle lieutenant, le musculeux Platon, enfin Aristote, un jeune aux dents longues mais au sens tactique déjà affirmé, qui s’est révélé dans le Tour de Macédoine.

SocratePlatonaristote01

Justement, ce dernier déclare : « Il faut jouer pour devenir sérieux ». Et Martin de prendre le relais : « Quand on dit de telle personne : « elle est ceci ou cela », cet « être » n’est qu’une facilité de langage. Car contrairement aux choses, l’humain n’est pas, il a à être. On ne peut parler d’être authentiquement qu’une fois la mort advenue. Si je comprends bien, désormais, Poulidor est enfin et définitivement « l’éternel second » d’Anquetil, alors qu’auparavant, il se résignait trop facilement à cette condition et ce cliché de journaliste adopté également par le public.
« On ne naît pas cycliste ou philosophe, ou cycliste-philosophe, on le devient. Ce préalable étant admis, il devient possible de s’amuser avec les identités. Il devient possible de jouer au cycliste-philosophe. Il devient possible de jongler avec les généralisations, les réifications, les clichés. Quelque chose en ressortira nécessairement : une vérité, une question, un éclaircissement, un moment de drôlerie … La philosophie, en dépit de ses airs austères qu’elle se donne souvent, est elle aussi une forme de jeu. »
Guillaume Martin se livre à une réjouissante farce, néanmoins subtile, où des philosophes enfilent maillots et cuissards et enfourchent un vélo pour préparer le Tour de France, la plus prestigieuse des compétitions sportives.
Ainsi, l’on partage l’entraînement de la formation allemande sur les routes venteuses et pluvieuses des Flandres, sous la direction d’un étonnant manager, l’inventif Albert Einstein en personne, nommé pour « ses connaissances en physique du sport, son esprit d’analyse et sa bonne humeur fédératrice ».

Einstein à vélo

Les premiers résultats ne sont guère probants au sein de la Mannschaft qui compte pourtant dans ses rangs d’excellents coureurs de métier tels Jan Ullrig, les sprinters Rudi Altich et Erik Zadel, le baroudeur Jens Vogt (les férus de cyclisme auront reconnu d’authentiques champions dont l’écrivain a légèrement modifié l’identité). Certains d’entre eux accusent une certaine surcharge pondérale qu’ils mettent sur le compte de la fumeuse théorie du directeur technique selon laquelle « la masse c’est de l’énergie, E=CM2 ou je ne sais plus quoi » !
Pour Einstein, les coureurs grecs seront durs à battre en juillet, parce qu’ils pensent. Et afin que l’équipe germanique se comporte honorablement sur le Tour, dont le départ sera donné qui plus est à Düsseldorf, il décide d’injecter de l’intelligence et, en conséquence, d’organiser une sortie de détection pour repérer les meilleurs philosophes adeptes de la petite reine.
Un plateau de vedettes dont rêverait tout organisateur de débat philosophique sinon de course cycliste … jugez vous-même : Friedrich Nietzsche, Hegel, Martin Heidegger, Emmanuel Kant, Schopenhauer, Husserl, Leibniz, Marx.
L’expérience révèle ses limites : ainsi Kant, bien qu’en passe de consacrer un ouvrage à la Critique de la raison vélocipédique, déteste s’éloigner de sa ville natale de Königsberg et prend prétexte de la pluie, pour « mettre la flèche à droite ».
Puis on a senti le nihilisme s’emparer de Schopenhauer, l’auteur du Monde comme volonté et comme représentation.
Heidegger, de son côté, se plaint que la sélection ne soit pas composée uniquement d’Allemands de souche, visant là essentiellement la présence de Freud, Autrichien mais pas que … Il est surtout juif (comme Einstein soit dit en passant) !
Einstein, qui accompagne le groupe à vélo électrique, note les visages marqués : « Hegel, quoique content de savoir que son rival Schopenhauer avait renoncé avant lui, regrettait sa tranquille chaire de professeur à l’université de Berlin, Husserl, le dos de plus en plus voûté, se repliait littéralement sur lui-même, en bon phénoménologue. Quant à Leibniz, l’expression déformée par l’effort, il en venait à douter de vivre dans « le meilleur des mondes possibles » … Qui diable pouvait bien mener pareil tempo ? Á coup sûr c’étaient Vogt et Altich qui voulaient marquer leur suprématie. »

Altich et Anquepil 2Nietzsche

Un par contre qui faisait mieux que tenir la dragée haute au « colosse de Mannheim » (surnom du vrai Rudi Altig), c’était Nietzsche. Conquis, Einstein l’informa que, d’ores et déjà, il le sélectionnait pour le prochain Tour de France, invitation que le philosophe déclina immédiatement, expliquant qu’il ne désirait pas être intégré à un collectif, avant de remettre du braquet puis lâcher Altich et compagnie.

Karl Marx

Karl Marx se manifesta alors, redonnant un peu de baume au cœur à Einstein contrarié par la décision de Nietzsche, : « Moi je crois énormément en la force du collectif ! Sans union, point de lutte possible ! »
Que Guillaume Martin choisisse, dans son récit, d’installer Friedrich Nietzsche comme le meilleur des vélosophes n’est pas une surprise puisque l’intitulé exact de son mémoire de master était : « Le sport moderne : une mise en application de la philosophie nietzschéenne ? », une réflexion sur les connexions possibles entre l’intelligence théorique (celle de l’esprit) et l’intelligence pratique (celle du corps).
« L’homme éveillé, l’homme qui sait, dit : « Je suis corps absolument et rien d’autre ; et âme n’est qu’un mot pour désigner une qualité du corps. » Le corps est une grande raison. »
Aussi, par l’entraînement, le sportif travaille littéralement à s’incorporer certains mouvements afin de les rendre automatiques, instinctifs. Les fastidieuses heures de selle servent à améliorer la fluidité et l’efficacité du coup de pédale, à développer l’activité réflexe de son corps notamment lors d’une chute. Et Martin de prendre pour exemple Anquetil qui, au-delà d’un talent naturel, parcourait des kilomètres derrière derny pour obtenir une pédalée incomparablement ronde et fluide, j’en fus le témoin quand il s’entraînait derrière l’engin piloté par André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.

Grand prix des Nations 1953(velo La Perle)

Parallèlement aux entraînements, le cycliste moderne doit respecter un mode de vie sain, Nietzsche peut être de bon conseil, lui qui sur les questions de diététique en connait un rayon !
Guillaume Martin évoque aussi les relations aux médias et au public qui appartiennent à la panoplie du coureur d’aujourd’hui. Platon ne se dérobe pas, ainsi on le voit échanger avec Plotin, son cadet de sept siècles, sur le réseau social Morphaïbiblion, littéralement « livre du visage », Facebook pour les anglophones ! Je like !
Et nos petits Français, où sont-ils ? Il en est un qui fait du vélo, « seul, divinement seul », dans les Pyrénées, précisément au-dessus de Luchon, dans le Port de Balès que, coïncidence, je visitais en auto au moment où je lisais ce livre.

Blaise Pascal

C’est une vieille connaissance que j’eus l’occasion de côtoyer autrefois du côté de Port-Royal lorsque je randonnais à vélo en vallée de Chevreuse.
Il s’appelle Pascal, à l’aise Blaise : « Il n’avait pas peur de la souffrance. Selon lui, souffrir était le lot de tous. L’homme est un être naturellement malade. Plutôt que d’occulter cette nature, il fallait l’assumer, pour ce faire, quoi de mieux que de parcourir les routes de France et de Navarre à la seule force des mollets ? »…
« Si Pascal pédalait, c’était pour perdre pied, rêver, méditer, communier avec ces paysages grandioses l’encerclant – et avec Celui qui en est la cause. Voilà pourquoi Pascal est heureux pendant qu’il escalade le Port de Balès. Il sait qu’un ordre préside à cette douleur qui lui brûle les cuisses … grimpant, souffrant, Pascal avance solitaire et joyeux vers ce Dieu qui l’attend. »
Sauf, et cela est arrivé à tous ceux qui, ahanant, luttent contre la pente, il est rejoint et laissé sur place par un cycliste surgi de nulle part : certains le surnomment l’aigle de Sils-Maria, vous aurez reconnu Nietzsche en stage d’altitude dans le col pyrénéen emprunté par le prochain Tour de France.
« Ne sais-tu pas que Dieu est mort ? Ne sais-tu pas que depuis que nous l’avons tué, il n’y a plus d’ordre, plus rien de sacré ? Nous avons destitué Dieu. Nous devons inventer de nouveaux jeux sacrés. C’est pour cela que je participe au Tour … », ainsi parla Zarathoustra qui se mit en danseuse et déposa Pascal !
L’idée germa bientôt dans l’esprit de Blaise : « La vie sans Dieu est une vie de misère. Mais Dieu ne peut plus être la solution. Quoi de mieux que la grande messe de juillet pour remplacer la religion ? » Une bonne nouvelle pour Jean-Paul Sartre désigné pour être le directeur sportif de l’équipe de France.
Nietzsche aurait pu s’entraîner près de Sorrente sur les pentes du Vésuve. Les Grecs, eux, ont établi leur camp de base en Sicile, sur les flancs de l’Etna. Duel au-dessous du volcan, Socrate à Platon : « Ne crois-tu pas que philosopher c’est apprendre à mourir ? », démarrage d’Aristote : « Philosopher, c’est apprendre à gagner ! » Ironie de l’histoire du cyclisme, la vraie : Guillaume Martin remporta une étape du Tour de Sicile … au sommet de l’Etna (un « cratérium » me souffle Blondin).
Ça promet sur les routes du Tour qui approche. En attendant, Altich remporte le Tour des Flandres « au terme d’une course d’école ».
La seconde moitié de « Socrate à vélo » raconte les péripéties de ce Tour si particulier qui suit exactement l’itinéraire de la grande boucle de 2017, on n’a même droit aux commentaires en direct des reporters de la télévision.

Altich et Anquepil 1

J’accuserais presque Guillaume Martin de crime de lèse-majesté en privant pour une seconde « Anquepil » du maillot jaune, à l’issue de la première étape contre la montre remportée, à la surprise générale, par Bradley Russell … fusion de deux philosophes britanniques qui se querellaient pour une question d’idéalisme.
Pour le reste, je vous abandonne à la lecture de son Socrate à vélo pour savoir si un des prestigieux vélosophes sera vêtu de jaune sur les Champs-Élysées.
Á quand un championnat de France des vélosophes avec Bernard-Henri Lévy, les deux Raphaël Glucksmann et Enthoven, Michel Onfray et … Jean-Claude Michéa, jubilant clin d’œil à son père Abel, truculent journaliste sportif qui me régalait avec ses « histoires du Tour contées à Nounouchette » dans le Miroir du Cyclisme.
Nul doute que si Guillaume Martin avait été mon prof en terminale, les cours de philosophie m’auraient semblé moins austères. « On ne peut penser qu’assis » (sur la selle ?) prétendait Flaubert. « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » contestait Nietzsche. « L’enfer c’est les autres » affirmait Sartre le surprenant directeur sportif des vélosophes tricolores.
Au bon temps des Tours de France de mon enfance disputés selon la formule des équipes nationales, j’avais une affection particulière pour les « coureurs régionaux », les gilets (sans maillots) jaunes de l’époque, encore que l’un d’eux, un montluçonnais fils d’immigré polonais, du nom de Roger Walkowiak, réussit l’exploit de ramener la toison d’or au Parc des Princes en 1956.

Walkowiak

La presse qui méprisait un peu les « premiers de corvée », ces « sans grade » et « porteurs d’eau » pas assez bling-bling, répandit péjorativement la notion de « Tour à la Walkowiak » pour désigner une victoire inattendue voire chanceuse échappant aux favoris. Le grand historien du cyclisme Pierre Chany remit en place ses confrères : « Il s’agit là d’une interprétation très fantaisiste des faits, d’un détournement de vérité et disons-le d’un abus de confiance … Il nous restera le souvenir d’une course riche en rebondissements pour les Gaul, Bahamontès, Nencini, Debruyne, Bauvin, Ockers, Forestier et Poblet qui durent se contenter de satisfactions secondaires. Leur seule présence accréditait la qualité de ce que l’ignorance s’obstine à minimiser. » Antoine Blondin, qui le qualifia, avec son sens de la formule, de « poujadiste égaré dans le Bottin mondain », abondait : « Sa victoire régularise une situation de fait. Walko était le plus courageux, le plus constant, le mieux portant. » Cela dit, le valeureux Roger souffrit jusqu’à sa mort récente de cette défiance et ce manque de considération à son égard.
Pour poursuivre ce billet, j’ai envie de prendre le sillage de Michel Dréano, le valeureux « régional de (mon) étape » littéraire. Pour être plus exact, je devrais plutôt lui ouvrir la route puisqu’il a souhaité que je préface son florilège de poèmes*** dont la parution est reportée à l’automne (chaque lecteur devrait tenir son pangolin en laisse au passage des champions !).
Question bagage technique (pour reprendre l’expression d’Audiard dans la savoureuse leçon de sprint sur piste enseignée par Gabin dans « Rue des Prairies ») universitaire, Michel soutient la comparaison (haut les mains aux cocottes) avec Guillaume Martin puisqu’outre quelques certificats de licence littéraire, il est titulaire d’un master 2 en sociologie et anthropologie des migrations.

Michel Dreano

Question « vélo pur », sa notoriété beaucoup plus modeste n’a pas dépassé les vallonnements du plateau de Rohan dans le Morbihan que, dans son enfance avide, il parcourait sur une vieille bécane de femme datant de la dernière guerre, à défaut du vélo promis par sa mère qu’elle ne lui offrit jamais.
Mais le môme Michel avait du tempérament et pour épater les copains qui le badaient avec leur belle monture, il les flinguait dans les raidards, un peu comme les « vedettes du cru » qui faisaient rendre grâce aux cadors nationaux dans les courses de pardons, du côté de Camors et Ploerdut.
Une autre fois, sur les routes du Bourbonnais chères à René Fallet, était-ce la proximité de Vichy, il « éparpilla façon Nietzsche dans le Port de Balès » un cycliste allemand arrogant avec sa clinquante machine équipée « tout Campa » (gnolo).
Qui sait s’il ne nous surprendrait pas dans un championnat de France cycliste des poètes et slameurs (il en existe bien un pour les prêtres et les livreurs de journaux !). Le romancier René Fallet détient bien « le record du monde de l’heure des écrivains de plus de 40 ans dont le prénom commence par un R », établi au vélodrome de Vichy !****
Á défaut de la rondeur de son coup de pédale, je fus conquis, il y a quelques années, par la verve poétique de Michel Dréano. Il est vrai que sa chanson Vieil encrier à l’encre violette possédait les atours pour me séduire ! Le souffleur de vers venait de m’inoculer son virus.

1- couverture dessins sierra tecnic

Son prochain recueil s’intitule Et lâchez les hirondelles… Comme un cri de libération des poètes, quoique ma déformation d’esprit vélocipédique m’oblige à vous signaler que l’Hirondelle fut le nom de marque attribué à la première bicyclette fabriquée par l’ancienne manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne. C’est parce qu’ils faisaient leurs rondes sur ce modèle de cycle, que jusqu’à une époque pas si lointaine, on surnommait hirondelles les représentants de la maréchaussée.
Mon régional de l’étape littéraire aurait pu briguer tout aussi bien une sélection dans l’équipe de l’Ouest, par sa filiation à des Bretons du nord du Morbihan, ou dans la formation des titis de Paris-Ile-de-France, lui qui avoue : « Peut-être n’est-on jamais que d’un seul pays, celui de son enfance… Mon pays c’est « la zone ». Un entre-deux géographique entre Paris et sa banlieue, un espace libre, aujourd’hui avalé par le périph’… ».
Les organisateurs n’étaient pas toujours pointilleux, ainsi une année, le fantasque Alsacien Roger Hassenforder se retrouva au milieu des « p’tits gars de l’Ouest » !
Michel est un artiste complet : poète, écrivain, chanteur slameur, cinéaste, il est compétitif sur tous les terrains. « Mon régional » est un porteur d’haut le verbe !
Profondément humaniste, il aime les gens. Comme je narre l’exploit de Néné la Châtaigne dans Milan-San Remo, il nous raconte les tribulations de Momo de Gennevilliers qui ne « marchait » pas qu’à l’eau claire.
« Étameur de rimes », il s’invente des fidélités de ra-comptoir avec un soudeur à l’amitié, un pêcheur de compliment, un cracheur de feu follet.
Peut-être, aurait-il pu croiser, dans sa jeunesse, au pays de la ronde des Korrigans, « le farfadet de Pluvigner » alias Jean-Marie Goasmat.
Qui sait si dans mon délire, il n’aurait pas trinqué avec le « vigneron de Cabasse », le « berger de Manosque », le « facteur de Vierzon », surnoms de valeureux coureurs***** qui animèrent les Tours de France d’antan, ainsi qu’avec Antoine Blondin qui consacra une chronique épique L’Iliade et Le Dissez à propos d’une échappée fleuve de l’ancien facteur parisien.
Sa muse surréaliste l’amène, quand il se dore à la Goutte d’Or, à nous parler de Poulidor, Suzy Solidor, Albator et Dark Vador, château de Chambord et théâtre Mogador ! Ça vaut bien un maillot bouton d’or, non ?
J’aurai l’occasion de vous vanter toutes les facettes de l’artiste lors de la sortie de son livre. Aujourd’hui, dans ce billet-étape de transition entre mes évocations des Tours de France 1950 et 1960, j’avais envie de vous offrir son regard anecdotique mais lucide sur la chose cycliste.
Artiste engagé, curieux des questions sociétales, il ne pouvait pas être indifférent au tremblement de terre qui secoua la planète vélo lors du Tour 1998 : comme à tous les séismes, on lui donna un nom, (l’affaire) Festina !
Michel a coécrit Á mon insu, une chanson réquisitoire contre une forme institutionnalisée de dopage, quoi qu’empreinte d’une certaine tendresse. La voici interprétée par Marc Havet, une sorte de « fou chantant du XXIème siècle » :

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« Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à pédaler
Sur la p’tit’ rein’ de mon enfance
Avec grand-père on s’en allait
Dans la campagne on pédalait
Et on rêvait du Tour de France

Á mon insu de mon plein gré
Avec grand-pèr’ j’ai continué
Les randonnées dans la montagne
Il me parlait de Bartali
Des exploits de Fausto Coppi
Et des critériums de Bretagne

Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à m’entraîner
Après l’école et le dimanche
Et quand j’ai pu participer
J’ai gagné mon premier trophée
Vainqueur de la boucle d’Avranches

Á mon insu de mon plein gré
On m’a choisi comme équipier
Pour courir dans le Paris-Nice
J’ai fait mes class’ dans le p’loton
Et pour mériter mes galons
C’ que j’en ai fait des sacrifices

Á mon insu de mon plein gré
Course après course et sans moufter
J’en ai bouffé des kilomètres
Et des dopants par tous les bouts
Cachets piquouz’ vraiment c’est fou
C’ que le docteur a pu me mettre
e
Á mon insu de mon plein gré
Pour courir j’ai tout accepté
Et je suis bon pour le cim’tière
Pourtant je m’ souviens c’était beau
Quand on allait fair’ du vélo
Dans la montagne avec grand-père »

Grinçante satire où le piano devient vélo et le chanteur un grimpeur dopé presque à bout de souffle !
Ce n’est pas ici la tribune pour faire le procès du dopage, nous savons qu’aucun coureur ne gagna un Tour de France à l’eau plate.
D’ailleurs, comme l’iconoclaste Christian Laborde le clame haut et fort, le premier mort du dopage fut le lutteur Milon de Crotone, au VIème siècle avant Jésus-Christ. Les questions d’argent existaient déjà, les athlètes étant payés par la cité dont ils défendaient les couleurs.
Au fait, cher Guillaume Martin, Nietzsche aurait-il accepté le dopage ? « Sa pensée est dangereuse, parce que complexe. La doctrine du surhumain pourrait inclure le dopage : pourquoi l’homme qui voudrait s’augmenter ne pourrait-il le faire avec des éléments extérieurs ? J’ai cherché à discréditer cette idée en réinterprétant Nietzsche, en disant que le surhumain était plutôt quel¬qu’un de « renaturalisé », un humain doté d’une éthique de la noblesse… L’inverse du dopage. » Une réponse de Normand !
Tout en traitant la même problématique, Michel Dréano, décline d’autres vers de contact à la mémoire du Cycliste inconnu****** qui ne franchit jamais l’arc de triomphe, les voici interprétés par le compositeur Jacques Déljéhier  (maquette d’enregistrement) :


« Dans le p’loton j’étais r’péré
Comm’ gars correc’ et régulier
Le vrai mulet, bon équipier
Toujours fidèle, sympa-tonique
Se sacrifiant dans les classiques
Pour les ténors et les patrons
Les embusqués du peloton
Les accros de l’endomorphine
Chargés d’érythropoïétine…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu jamais gagner quoi que ce soit

Moi le pot belge, la cortisone
L’insuline, la testostérone
J’y touchais pas car j’avais peur
De m’exploser bien avant l’heure
Et puis un jour ben j’ai craqué
C’était couru j’m’y attendais
Alors là j’ai tout balancé
Á Miroir Sprint, à la télé
Pour me r’fair’ un’ virginité…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu grimper le col d’Envalira

J’ai jamais pu recommencer
Á m’sentir bien dans mes cale-pieds
Et la P’tit’ Reine de mon enfance
Moi le forçat du Tour de France
Au septième ciel m’a expédié…
Et tout là-haut, j’vois les nouveaux
Les flambeurs et les arrivistes
Qui font leur petit tour de piste
Qui font leur petit tour de piste… »

Je dédie ces lignes aux « coureurs régionaux » qui, dans ma jeunesse, me faisaient vibrer par leur courage et leur panache. Je me souviens d’Armand Audaire, Ugo Anzile, Jean Dacquay , Désiré Letort de Plancoët, Francis Siguenza dit Zig-zag, d’Albert Dolhats dit « Bébert aux gros mollets », Joseph Thomin, Bernard Quennehen, Raymond Elena, Jean Bourles, Roger Chaussabel, Eugène Letendre …

Audaire

DolhatsUgo Anzile

Humbles fils de paysans, d’ouvriers ou d’immigrés espagnols et italiens. Quizz : certains gagnèrent une étape du Tour et enfilèrent même le maillot jaune, l’un d’entre eux accrocha la lanterne rouge à sa selle, synonyme de dernière place et d’impact médiatique pour les contrats de critériums. Beaucoup ont été ou sont encore d’alertes octogénaires (voire plus), preuve que le cyclisme peut conserver.
L’histoire du Tour de France est peuplée d’un véritable bestiaire propre à inspirer quelque poète ou fabuliste : la Perruche Jacques Marinelli, le Taureau de Nay Raymond Mastrotto, un Coq de Fougères Georges Groussard une Souris Benoît Faure, une Puce du Cantal Lily Bergaud, un Biquet Jean Robic, des Aigles de Tolède, d’Adliswill … et de Sils-Maria !
Magie du Tour : pour immortaliser sa maman, Michel Dréano la mit en scène pour la photographier une dernière fois, sur son pliant, regardant passer les coureurs à Gueltas, modeste village du Morbihan, berceau de sa famille paternelle.

Tour 1948 à Josselin

tour1927 passage en bretagne

Dans les ronces et épines que son nom désigne étymologiquement en breton vannetais, Dréano cultive des roses (ou des œillets de poète ?). Parisien d’adoption, usager des pistes cyclables de la capitale, il a collaboré également à l’écriture d’un bel hommage à la « petite reine »******* :

« Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le p’tit facteur part pédaler tout’ la journée
Alors que l’hirondell’ va bientôt le doubler
Il a d’la glu U dans les mollets…

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le livreur noir a failli s’faire écrabouiller
Après l’ feu roug’ pour un refus d’priorité
Faut livrer chaud oh dans ce boulot !

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le bobo qu’a mal au dos sur son vélo
Ne sortira que s’il est sûr d’la météo
Jouer l’hidalgo et manger bio

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris »

Vélo, boulot, prolo, écolo, bobo, bio, et hidalgo … avec les voix de Roger Pierre et Jean-Marc Thibault et les réclames de Georges Berretrot, cela a un p’tit air d’hymne des 6 Jours de Paris dans l’ancien Vel’ d’Hiv’.
« Il faut jouer pour devenir sérieux », c’est Aristote qui le dit.
Allez Martin ! Vas-y Dréano !

*http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/
** L’Échappée de Lionel Bourg (éditions de l’Escampette)
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
*** Et lâchez les hirondelles … de Michel Dréano (éditions Toubab Kalo)
**** anecdote réelle tirée du livre Vélo de René Fallet (collection Idée fixe)
***** surnoms attribués respectivement aux anciens champions du Tour Jean Dotto, Édouard Fachleitner et Jean-Claude Meunier
****** Au Cycliste inconnu, paroles de Michel Dréano musique de Jacques Déljéhier
******* Vive la petite reine (Michel Dréano-Guenael Louer-Julia Paris) dans le cadre des ateliers d’écriture de Claude Lemesle)

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 août, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1950 (3)

Pour celles et ceux qui auraient manqué les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1950-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/06/26/ici-la-route-du-tour-de-france-1950-2/

1950-08-02+-+Miroir+Sprint+-+04 geminiani et sa femme1950-08-02+-+But+et+CLUB+-+251+-+06 Ockers journée de repos1950-08-02+-+Miroir+Sprint+-+02 départ de Nice

Après la journée de repos, sur la Promenade des Anglais, pour la dernière semaine de course, on attend enfin une véritable bataille des Alpes pour secouer un Tour de France qui vaut plus par ses à-côtés que par son intérêt sportif.
À 7h 32, 59 coureurs quittent les bords de la Méditerranée pour effectuer la dix-septième étape Nice-Gap (229 kms), en empruntant deux cols inédits dans le Tour : le Vasson et la Cayolle.

Miroir du TOUR 1950 47 Gorges de CiansMiroir du TOUR 1950 50 Qu'il est joli notre Midi1950-08-02+-+Miroir+Sprint+-+07 vallée du VarMiroir du TOUR 1950 51 vallée du Var1950-08-02+-+But+et+CLUB+-+251+-+12 Var

Comme souvent, je choisis de « faire l’étape » en compagnie de Max Favalelli :
« Avoir une réputation bien établie de sévérité, s’attendre à ce que les prévenus viennent se présenter humblement, un par un, pour subir votre verdict, et, au lieu de cela, assister à un assaut massif tel que l’audience tourne à la pétaudière, telle est la mésaventure qui est arrivée à un juge de paix, honorablement connu dans son quartier des Alpes.

1950-08-02+-+Miroir+Sprint+-+08-09 Cayolle

Venu spécialement de Paris avant de s’embarquer à destination de l’Amérique du Sud, Serge Lifar (maître de ballet de l’Opéra de Paris), auquel on avait vanté la rigueur de ce fameux col de la Cayolle –car c’est de lui qu’il s’agit- s’écria en contemplant ce paquet de vingt-cinq hommes, qui montaient de concert, et en « danseuse », (pour lui faire honneur sans doute) :
– Vous m’annonciez un récital d’une danseuse étoile, et voici tout un corps de ballet !
En réalité, cette étape Nice-Gap fut surtout une épreuve pour les suiveurs : c’est-à-dire que leurs voitures furent sévèrement mises à l’épreuve. Une chaleur torride, de gentilles petites grimpettes. Il n’en fallut pas davantage pour que les chauffeurs aient à conduire des machines à vapeur qui bouillaient ainsi que des samovars.
Une mesure pour rien. Et Kubler reçoit les félicitations d’une délégation de chasseurs alpins, avec un sourire qui lui fend les joues jusqu’aux oreilles. »

1950-08-02+-+But+et+CLUB+-+251+-+051950-08-02+-+But+et+CLUB+-+251+-+08-09 Cayolle1950-08-02+-+But+et+CLUB+-+251+-+16. CayollejpgMiroir du TOUR 1950 49 Cayolle1950-08-02+-+But+et+CLUB+-+251+-+01 Geminiani avant Gap

Pierre Chany fournit quelques explications pour justifier l’apathie des champions :
« Parce que les cols se trouvaient placés trop loin de l’arrivée, cette étape Nice-Gap n’a rien apporté de positif au classement général. Les positions sont restées ce qu’elles étaient sur les bords de la Méditerranée et, seul Geminiani, vainqueur à Gap, a repris 2 min 44 sec à Ferdi Kubler.
On s’y attendait un peu. La réserve des leaders de la course ne nous a pas surpris, car nous savions que Robic comme Bobet et Ockers ne seraient pas assez fous pour attaquer dans le col de la Cayolle situé à 98 kilomètres du but.
Un seul désir animait Robic aujourd’hui : prendre la bonification au col de la Cayolle … Dans cette passe d’arme pour la bonification, Robic et même Bobet nous ont paru supérieurs à Kubler, moins à son aise qu’il ne le fut dans le Turini… »

Version 2

Pour Charles Pélissier aussi, cette étape fut un coup nul, il marque ainsi sa déception :
« Il m’a rarement été donné de voir un col tel que celui de la Cayolle (2 326 mètres) escaladé par un peloton aussi imposant. Ce col qui constituait en fait la grosse difficulté de l’étape n’a pratiquement joué aucun rôle. Robic, qui est sans contestation possible, le meilleur grimpeur du Tour, s’est contenté d’accélérer dans les derniers lacets pour enlever la bonification. Il était suivi, à peu de distance, de Bobet mais aussi de Kubler, Ockers, Geminiani et, en général, de tous ceux ayant déjà eu l’occasion de se distinguer dans la montagne. Dans la descente, un regroupement s’est opéré.
C’est, en définitive, dans le tout petit col de la Sentinelle, que se joua la course. Meunier, suivi de Geminiani et Brambilla, se détacha pendant l’ascension et comme l’arrivée à Gap était située presque immédiatement après la descente, ils ne furent pas rejoints. Geminiani, meilleur descendeur que Meunier –vraiment novice dans ce genre d’exercice- parvint en solitaire à Gap, apportant ainsi à l’équipe de France sa seconde victoire d’étape. »
Quant à Albert Baker d’Isy, il se projette déjà vers l’étape du lendemain avec au menu les cols de Vars et d’Izoard : « Plus que jamais, ce soir à l’étape, dans Gap la tumultueuse, l’obligation d’attaquer à outrance s’impose demain pour les Français. Nous ne leur reprocherons pas de ne pas l’avoir fait avant Gap puisque dans le dernier numéro de « Miroir-Sprint nous écrivions au contraire que Robic devait se méfier de cette étape au parcours nouveau, qu’il ne fallait pas se lancer à l’aventure pour ne pas courir le risque d’un effondrement brutal dans l’Izoard … Dans toute cette histoire, il y a quelqu’un que ni Robic ni Bobet, ni les journalistes, ne doivent oublier. C’est Ferdi Kubler qui porte le maillot jaune et qui est d’autant plus décidé à le garder qu’une victoire dans le Tour de France est pour lui la seule façon de contrebalancer dans le cœur des sportifs suisses, le « doublé de Hugo Koblet dans le Giro et le Tour de Suisse. »
Gaston Bénac, dans But&Club, fournit la même analyse :
« Est-ce parce qu’on attendait beaucoup de cette grande première alpestre, au travers de cols inconnus, mais qui de loin, sur notre graphique, paraissaient sensationnels, qu’on fut déçu de voir vingt-cinq coureurs se regrouper à 2 000 mètres d’altitude et cinquante coureurs descendre ensemble après Barcelonnette, dans la vallée de la Durance, et attendre les dix derniers kilomètres pour voir deux hommes tenter quelque chose.

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Le fait que Geminiani et Meunier aient su tirer leur épingle du jeu sur la fin de cette grande étape alpestre ne constitue qu’un fait presque secondaire, sans grande relation avec le problème des quatre « grands », le seul dont nous attendions la solution avant Lyon.
Il y eut, en effet, deux vainqueurs dans la journée d’hier : Geminiani d’abord, Kubler ensuite et surtout. Aussi, je comprends son sourire à l’arrivée, un sourire qui exprimait le sentiment suivant : on n’a voulu me faire aucune peine, même légère, on m’a accordé un sursis.
Kubler, dans la pensée de tous, devait être attaqué par Ockers, Robic et Bobet. Or, personne ne bougeant, le maillot jaune n’a plus qu’une étape à redouter : celle de Briançon qu’il aborde avec une faible avance sur Ockers, mais avec une marge telle sur Robic et Bobet qu’il peut envisager une défaillance qu’il rachèterait bien vite, contre la montre, de Saint-Étienne à Lyon. En résumé, si Kubler ne « craque » pas dans Vars et l’Izoard, il aura probablement gagné le Tour de France à Briançon … »

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On devrait donc savoir aujourd’hui ! Le départ de la dix-huitième étape Gap-Briançon est donné, sous la pluie, à 9h 47, aux 58 rescapés.

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Le calme a régné jusqu’au pied du col de Vars (83ème km). Dès le début de l’ascension, Geminiani, décidément en forme, se sauve. Mais bientôt, Louison Bobet s’extirpe du groupe des vedettes, Kubler, Ockers, Brambilla, Piot, Impanis, Robic, puis rejoint et dépasse son coéquipier, pour parvenir détaché au sommet du col de Vars.
Robic a cassé sa roue libre et perdu du terrain. La malchance ne l’épargnera pas car il sera, par la suite, victime d’une rupture d’un câble de frein et de deux crevaisons. André Leducq a sa petite idée sur ces avatars de « Biquet » qui n’auraient rien à voir avec quelconque sortilège de la « sorcière aux dents vertes » :
« Je me demande si Robic fera, une fois le Tour terminé, son mea culpa et s’il comprendra enfin qu’il a un peu trop joué avec le feu.
Je m’explique. On ne gagne pas le Tour qu’avec ses jambes, mais aussi avec une bicyclette. Et, comme la mécanique joue toujours un rôle important dans le Tour, il est plus qu’utile de ne pas créer de raisons supplémentaires d’avoir des « pépins ».
Or, le routier breton s’est ingénié à en provoquer constamment. Je ne sais pas ce qu’il éprouvait en accumulant les causes de pannes les plus diverses, mais, à moins qu’il soit insensible à toute critique, et aussi borné qu’un rhinocéros, il doit se rendre compte qu’il a fait son propre malheur.
Dans l’étape Gap-Briançon, celle qui lui a infligé le plus important retard qu’il enregistra depuis le départ, il a vu sa roue libre (italienne) grignoter le filetage de son moyeu (français). Et ce qui paraît une malchance invraisemblable n’est que le résultat d’une imprudence. Les routiers français qui utilisent un matériel de chez nous ne connaissent pas ces avatars. Mais Robic, pour pouvoir adapter sa roue libre étrangère sur un moyeu nullement fait pour la recevoir avait dû « faire de la mécanique ». Je crois que ça l’amuse. Mais, alors, dans ces conditions, qu’il ne vienne pas accuser la malchance.
Déjà, pour une raison presque analogue, il avait dû changer de cadre.