Archive pour la catégorie 'Cyclisme'

J’adorais Anquetil et … J’AIMAIS POULIDOR !

Chers lecteurs non fans de cyclisme, vous vous doutiez bien que vous n’échapperiez pas à un billet consacré à Raymond Poulidor.

Poulidor L'Equipe

En effet, même si vous savez l’idolâtrie que je vouais dans ma jeunesse à Jacques Anquetil (qui se mua avec l’âge en une admiration plus raisonnée et raisonnable), mon émotion est vive. C’est un compagnon d’une passion sportive qui s’en est allé rejoindre au panthéon du cyclisme « mon » champion », celui-là même qui, dans un dernier trait d’humour, lui aurait confié à la veille de sa propre mort (en novembre aussi) : « Encore une fois, Raymond, tu seras deuxième ».
Ce n’est pas mon propos de ranimer ici les anciennes querelles entre Anquetiliens et Poulidoristes qui divisèrent voire fracturèrent la France (sportive ou pas) des années soixante. Je possède, chaque été, une autre tribune pour cela, lors de mes évocations des Tours de France de ma jeunesse, avec l’aide des plumes talentueuses de la littérature sportive de l’époque.
L’une d’entre elles, Jacques Augendre, âgé aujourd’hui de 90 ans, raconta cette rivalité de manière objective (quoiqu’il eût une sympathie particulière pour Raymond) dans un délicieux et instructif petit livre : Un divorce français Anquetil et Poulidor.

Livre Divorce français

La légende des Cycles cède volontiers au dithyrambe et à l’excès (c’est la nature même du genre), il paraît que les passions exacerbées autour des deux champions entraînèrent quelques séparations de couples, à tout le moins de graves fâcheries dans certaines familles, et de vives discussions autour de la table familiale.
Mes jeunes lecteurs, s’il y en a, considèreront sans doute cette battle vélocipédique, naïve, ridicule voire grotesque, et m’interrompraient peut-être par un OK Boomer, cette nouvelle expression à la mode sur les réseaux sociaux qui alimente le clash intergénérationnel entre les millenials et les baby boomers (je fais partie de ces derniers) responsables, à leurs yeux, de tous leurs maux.
Excusez-moi d’être né et avoir grandi juste après la Seconde Guerre mondiale, les doigts dans le sable à pousser mes petits cyclistes en plomb, le nez dans les collections sépia de Miroir-Sprint et Miroir des Sports, l’oreille (on n’avait pas d’écouteurs Beats !) collée au transistor pour écouter les reportages de Fernand Choisel ou Guy Kédia. Pire encore, gaussez-vous bien fort, j’ai déjà raconté l’anecdote, surréaliste aujourd’hui : une belle fin d’après-midi du 29 juin 1956, j’étais assis avec mon père devant la vieille TSF à galène, captivés par je ne sais plus quel radioreporter (mais il avait incontestablement du talent !) qui nous décrivit, durant soixante minutes sans pub, la progression d’un coureur cycliste tournant sur un vélodrome. Jacques Anquetil, qui accomplissait son service militaire à la caserne Richepanse de Rouen et avait obtenu une permission, était en train de battre, sur la piste du Vigorelli de Milan, le mythique record de l’heure de Fausto Coppi.
Cet été-là, un jeune coureur indépendant effronté au joli nom de Poulidor asticota les plus grands champions professionnels invités au célèbre Bol d’Or (quelle belle rime avec Poulidor !) des Monédières cher à l’accordéoniste Jean Ségurel, avant de partir en septembre à l’armée : deux ans et demi sans vélo, en Allemagne d’abord, puis en Algérie où, comme chauffeur, il conduisait les légionnaires sur les lieux d’opérations dans le djebel. Il en revint accusant 15 kilos de trop sur la balance.
Même si le romancier René Fallet n’avait pas encore commis son truculent petit pamphlet éponyme, on parlait plus de vélo que de cyclisme : apocope du vélocipède, le vélo ne rimait pas avec écolo mais avec prolo, c’était l’outil des classes laborieuses pour se rendre au boulot et des champions populaires. En « habits du dimanche », j’allais avec mon père assister aux petites courses de village organisées souvent à l’occasion de la fête locale.
Lors de mes virées solitaires dans la campagne normande, j’avais parfois droit à quelques conseils, « Baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur », ou encouragements, « Vas-y Bobet », « Vas-y Robic » mais jamais à ma grande déception de « Vas-y Anquetil », je me consolais en me disant que son style incomparable était effectivement inégalable. Bientôt, par contre, fleuriraient les « Vas-y Poupou » !
Dès ses premières courses dans les rangs professionnels, au printemps 1960, Poulidor démontra des qualités d’un coureur à panache sous la couleur violette de son maillot de la marque Mercier, si bien qu’Antonin Magne souhaita l’emmener courir illico la grande classique Milan-San Remo. Malheureusement, Raymond ne possédait pas de papiers administratifs pour entrer sur le territoire italien. Il n’en avait pas besoin dans sa campagne creusoise et tout le monde le connaissait déjà quand il devait effectuer un retrait à la Poste. Il se résigna, ce week-end là, à courir et gagner Bordeaux-Saintes, une belle épreuve régionale en ligne.
Bien qu’appartenant à la même génération (les deux champions n’ont que deux ans d’écart), Anquetil entamait sa septième année de carrière lorsque Poulidor apparut dans les pelotons de l’élite du cyclisme. Depuis longtemps, Jacques avait conquis mon cœur de gamin : avant qu’il ne se révélât magistralement à la planète Vélo en remportant le Grand Prix des Nations 1953, je m’abreuvais, dans les colonnes du quotidien régional Paris-Normandie, de ses exploits dans les épreuves du Maillot des As.
Quand Poulidor pointa sa roue avant, Anquetil possédait déjà à son palmarès 6 Grand Prix des Nations, véritable championnat du monde des rouleurs, plusieurs Paris-Nice, le Tour de France 1957, un Giro (Tour d’Italie) et … un record de l’heure.
Comment le gamin que j’étais aurait-il pu ne pas être ébloui par tant de classe ? D’autant qu’il était de mon « pays », ses parents, de modestes maraîchers, cultivaient les fraises à Quincampoix, à une trentaine de kilomètres de mon village natal. Il m’arriva de le voir s’entraîner derrière le derny d’André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.
Qui sait, si j’avais été enfant d’instituteur de Sauviat-sur-Vige, bourg de la Haute-Vienne où il obtint son certificat d’études (second du canton, ça ne s’invente pas !), je n’aurais pas craqué pour Raymond fils d’humbles métayers creusois de Masbaraud-Mérignat, en bordure du plateau de Millevaches.
Anquetil et Poulidor étaient l’incarnation d’une France d’après-guerre joyeuse et insouciante, des « Trente Glorieuses » que l’on nous reproche (ou jalouse ?) aujourd’hui, une « Douce France » chère à Charles Trenet, celle aussi d’Édith Piaf et des accordéonistes Yvette Horner et André Verchuren, l’âge d’or de la Petite Reine.
Ils naquirent avant-guerre à deux années d’intervalle, Raymond en 1936, l’année du Front Populaire et des premiers congés payés. Quand il égrenait ses souvenirs d’enfance, il évoquait les maquisards qui avaient renversé une charrette pleine d’armes dans un pré de la ferme familiale. Petit garnement, il dégoupilla des grenades avant de les balancer dans les ruisseaux pour les truites.
Je l’ai entendu raconter la tragique journée du 10 juin 1944 et le massacre d’Oradour-sur-Glane, à une trentaine de kilomètres de la ferme. Le vent d’Ouest portait une telle odeur qu’avec ses parents, il soupçonna … qu’on faisait griller le cochon !!! Évidemment inconcevable pour les jeunes générations gavées de réseaux sociaux !
Je pense inévitablement à cette morbide anecdote digne de Pierre Desproges quand je descends dans le Sud-Ouest : sur l’autoroute A20, peu avant Limoges, un panneau indique la sortie vers le village martyr et … le vélodrome Raymond Poulidor récemment inauguré à Bonnac-la-Côte.
Comme la décrit l’écrivain iconoclaste Christian Laborde, c’était la France des cuisines et des toiles cirées, du transistor puis l’unique chaîne de télévision en noir et blanc, celle des petites courses de vélo qu’il est difficile désormais d’organiser car il faut laisser circuler les voitures dans notre France des ronds-points. C’était aussi la France des critériums prolifiques à l’époque où nous pouvions admirer plus longuement, en chair et en os, les héros du Tour.

Poulidor Bol d'Or

Je comprends que les jeunes d’aujourd’hui ne comprennent pas notre empathie. J’étais aussi indifférent quand mon père s’extasiait sur les exploits des Pélissier, Speicher et Leducq.
Anquetil remporta son premier bouquet (de glaïeuls sans doute) à Rouen lors du Prix Maurice Latour 1951. Poulidor connut son premier succès à l’occasion du Prix de la Quasimodo à Saint-Léonard-de-Noblat, une commune où il vint s’installer (et vécut jusqu’à sa mort), quand il se maria avec la postière Gisèle Bardet, fille de gendarme, aucun lien de famille avec Romain, la « petite » vedette actuelle.
Cette anecdote est évidemment commode et jubilante, Poulidor disputa sa première « caté », le 2 juillet 1956, à Mérinchal, modeste commune de la Creuse, 40 fois à escalader la côte du couvent, un parcours idéal pour lui. L’arrivée est située devant l’atelier du marchand de machines agricoles. Raymond va l’emporter lorsqu’il casse la pédale gauche de son vélo et fonce tout droit vers les dents d’un râteau faneur. Heureusement, il percute sur sa trajectoire le marchand de vins Robert Tailhardat. C’était ça le destin de Poulidor et cela aurait pu constituer l’incipit d’un truculent roman de René Fallet, l’auteur de La Soupe aux choux … et de Le Vélo.

1961 MdC N° 004 d'avril

J’ai vu Raymond Poulidor, pour la première fois en chair et en os, le 18 juin 1961, à l’occasion du championnat de France qui se déroulait sur le circuit automobile, aujourd’hui disparu, de Rouen-les-Essarts. Je trépignais, toutes les planètes du vélo étaient alignées pour qu’Anquetil endossât le maillot tricolore devant son public. Je n’avais d’yeux que pour lui à chaque escalade de la côte du Nouveau Monde. Archi favori, victime d’un étroit marquage, il se résigna à laisser partir son équipier Stablinski et le « jeune » Poulidor auréolé d’un brillant succès, quelques semaines auparavant, dans la Primavera, la classique Milan-San Remo.

1269829-victoire-raymond-poulidor Milan-San Remo

1961-champion de France miroir-sports1961 MdC N° 009 d'août

C’est ainsi que, quelques minutes plus tard, en remontant vers l’arrivée, je découvris à proximité des stands, assis dans une voiture décapotable aux côtés de son directeur sportif Antonin Magne, Poulidor, le teint brûlé des travailleurs des champs du Midi, ceint du maillot bleu blanc rouge. Mes souvenirs se sont estompés, il me semble cependant qu’il reçut une belle ovation du public normand évidemment déçu.
Poulidor déclina sa sélection dans l’équipe de France du Tour qui démarrait peu après. Il n’était pas question qu’il se mette au service d’Anquetil, lequel avait le projet (qu’il réussira) de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre de la grande boucle.

823-POULIDOR-ANQUETIL 2

La farouche rivalité, qui opposa les deux champions et divisa la société française en deux, venait de naître. Elle trouva son terreau dans leur personnalité différente. Je ne comprenais pas qu’on justifiait majoritairement sa sympathie pour Raymond eu égard à ses origines paysannes alors que Jacques possédait des racines terriennes quasi analogues.
Anquetil fut vite catalogué comme une sorte d’aristocrate, distant, arrogant et prétentieux qu’il n’était pas, desservi peut-être par une élégance et une facilité naturelles sur et à côté de son vélo Helyett (quel joli nom !). Poulidor incarnait davantage une France rurale, volontaire, travailleuse, besogneuse qui l’adopta volontiers en raison de sa malchance légendaire.
L’image ne pouvait exister à l’époque, et pour cause : la France de Poulidor épousait celle des futurs gilets jaunes, cocasse, n’est-ce pas, de la part de quelqu’un qui a construit sa gloire sans maillot jaune.
C’était aussi un temps où la France préférait les héros aux vainqueurs, ainsi les footballeurs français battus à Séville en 1982 demeurent autant dans le cœur des anciens que ceux qui brandirent la Coupe du Monde 1998. Cet esprit d’Artagnanesque commença à s’effacer avec l’arrivée de Bernard Tapie dans le sport et les années fric. On ne refera jamais l’histoire mais je ne suis pas persuadé que la malchance qui colla aux roues de Poulidor aurait autant de résonance aujourd’hui.

1963 MdC N° 036 de Septembre1964 MdC N° 43 d'avril

La France des élites admirait « Maître Jacques », la France d’en bas aimait « Poupou ». Et la presse spécialisée flaira le filon pour attiser (avec talent) la rivalité et booster les ventes des beaux magazines de l’époque. Les lecteurs les plus perspicaces sentaient bien les affinités des chroniqueurs de L’Équipe, Pierre Chany et Antoine Blondin en tête, pour le champion normand, tandis que les sympathies des journalistes de Miroir-Sprint et du Miroir du Cyclisme, émanations du Parti Communiste Français, allaient plutôt vers Poulidor. Encore qu’il ne fallait choquer aucun lecteur par un parti-pris trop prononcé, ainsi le truculent Abel Michea conclut l’inoubliable Tour de France 1964 par un vibrant et consensuel : Vive Anquedor, vive Poulitil !
POULIDOR, un nom qui chante dans la langue d’Oc, si vous saviez comme il est beau à entendre quand il sort, gorgé de soleil, de la bouche d’une aïeule ariégeoise, qui n’entend pourtant pas grand-chose au vélo et qui prononce toutes les syllabes d’An-que-til !
Voici ce qu’en dit le « nougaresque » Christian Laborde : « Anquetil, scandinave ce patronyme, viking à mort ! As-Ketill : le chaudron des Dieux ! Et blonde la mèche de ce fils d’Odin, bleu cet œil fixant la cime, ferme cette main tenant la rame-gouvernail placée latéralement à l’arrière du drakkar dont la coque élégante et verte glisse comme un foulard … Poulidor, occitano-rital, ritalo-cévenol, ce patronyme, Rome à fond la louve ! Le i final a roulé dans la neige en passant les Alpes. Les éléphants d’Hannibal l’auront écrasé, comme un grain de riz, un noyau de pêche. Le reste du nom a dévalé la pente, avec casque et charrue. Ave Caesar, agricola, agricolae, jusqu’à Masbaraud-Mérignat, dans la Creuse. Poulidor : poule aux œufs de terre et d’or. Lo polidor : le polissoir. Un nom d’outil. L’étable. L’établi. La ferme s’appelle « Les Gouttes ». Autour de cet homme en sabots, dix bûcherons vêtus du maillot Mercier-Hutchinson, violet et jaune … Anquetil Poulidor : un sillage contre des sillons ».
Ce joli nom déclenchait tant d’urticaire à Jacques qu’on dit que, lors d’un Giro, il contra toute tentative d’échappée d’un modeste coureur italien du nom de … Polidori !
Émile Besson, excellent journaliste du Miroir du Cyclisme l’affubla du surnom familier de Poupou qui déferla, dès lors, le long des routes.
Antoine Blondin analysa avec intelligence et finesse le phénomène de la vox populidori et de la poupoularité dans une chronique qu’il écrivit lors du passage du Tour 1967 à Limoges et qu’il intitula Haute-Vienne que pourra : « « Le phénomène sentimental extravagant auquel il a donné naissance parmi les foules et qu’on pourrait baptiser « poupoularité » ne semble guère l’atteindre, il l’accueille avec une indifférence plus proche du fatalisme musulman que du flegme britannique. Il n’y a ni sang-froid ni humour dans les postures d’absence auxquelles on le voit si souvent s’abandonner mais plutôt une résignation absorbée en elle-même et la rumination d’un songe à jamais inachevé.
Au contrôle de départ, bruissant de la satisfaction diffuse qu’éprouvent les spectateurs à se voir révéler les petits rires d’intimité du coureur, lorsqu’il a l’air encore de sortir d’une boîte dans un maillot rafraîchi et que déjà perle à ses jarrets la petite rosée matinale des premières sueurs et de l’embrocation, le seul bruit de son nom cristallise l’enthousiasme et réveille des tonnerres affectueux, reléguant la silhouette jaune de Pingeon au rôle anecdotique du faire-valoir. Il est à lui tout seul la trame du roman et le dénouement du drame. Par une péripétie savoureuse, c’est à travers lui qui ne reflète pratiquement pas grand-chose qu’on cherche à déchiffrer la course et tant d’opacité laisse pressentir de fabuleux mystères.
Il se présente naturellement sur la ligne parmi les derniers, comme il convient aux vedettes à part entière que leur splendeur doit isoler et désigner. Mais il ne semble guère qu’il y ait dans cette observance une préméditation bien concertée et c’est d’un bref sourcil qu’il répond à la ferveur gloutonne dont on l’entoure. Tout cela glisse sur lui et il n’a de cesse de fondre dans le troupeau ou d’aller se livrer à quelques ultimes manipulations mécaniques.
C’est pourtant en cet homme, accablé par des mésaventures sportives mélodramatiques, qui excelle à faire dans le grand avec du petit, mais doit parfois se cantonner dans le petit quand l’entreprise prend de l’ampleur, que la presque unanimité d’un peuple a choisi de se reconnaître avec une partialité souvent déconcertante. Champion du « remettre à demain », Raymond Poulidor a la chance que les Eldorados qu’il convoite, sans cesse reculés et différés, soient à l’image de nos rêves avortés et de nos ambitions déçues, le mérite aussi d’accueillir les coups du sort avec une égalité d’humeur qui, elle, ne connaît aucune défaillance… On ne peut s’empêcher d’évoquer les sarcasmes qui eussent accablé un Jacques Anquetil s’il eût fait montre aussi implacablement de carence à ses rendez-vous. Poulidor aura été, sur le mode majeur, le chef de file de ces coureurs, sympathiques et choyés, qui courent sur cycles Fatalitas et érigent la malédiction en vertu rayonnante.
Hier donc, Poulidor pénétrait dans cette province limousine dont il est issu et qui devient le cœur palpitant de la France. Les paysages étaient ceux-là mêmes où il allait naguère s’entraîner à la lanterne, une fois la dure journée agricole finie. Le Fausto Coppi de l’emblavure retrouve ses champs et ses vallons moelleux, les boucles de ses rivières, les plaques mates de ses étangs et surtout l’accent chantant au flanc des talus, qui sait rouler son nom avec délices mieux qu’aucun autre. Admirable Poulidor ! Incompréhensible Poulidor ! Tout autre, sans offusquer pour autant la modestie, eût cherché à se montrer sinon par quelque éclat, le monstre sacré est trop repéré, du moins par quelque geste, eût cherché à répondre à l’attente des fidèles, ne fût-ce qu’en adoptant une place privilégiée dans le peloton, ne fût-ce que par l’ébauche d’un sourire, comme on croit voir parfois le visage de l’idole bouddhique s’éclairer fugitivement. Au lieu de quoi, la casquette sur les yeux, l’air maussade, imperturbablement confiné dans les entrailles de la course, il passa cette journée à dérober à des dizaines de milliers d’admirateurs le bénéfice irremplaçable de la présence réelle. Et le plus fort est qu’aucun de ceux qui n’ont pu réussir à l’apercevoir n’a eu un mouvement d’humeur, la réaction du dépit amoureux. Pour eux, la preuve de l’existence de Poulidor et sa majesté tiendront, comme celles de Dieu, dans le fait qu’on ne sait pas où il se trouve et qu’on ne le voit pas, mais qu’il est nécessaire à l’explication du système. »
Il est un groupe amiénois vaguement punk, les Poulidoors, qui créa, il y a quelques années, une chanson à sa gloire. Que vous n’aimiez ni Poulidor, ni les Doors, « à vos cassettes, une rareté » comme zozotait Jean-Christophe Averty dans son émission Les Cinglés du music-hall !

Image de prévisualisation YouTube

Au paroxysme de leur rivalité, notamment lors de la légendaire étape du Puy-de-Dôme du Tour 1964, on put lire d’odieux « À mort Anquetil » peints sur la chaussée. Même gamin, je n’ai jamais manifesté d’antipathie, et évidemment encore moins de haine vis-vis de Poulidor.
Mon raisonnement était simple, sinon simpliste : Jacques « mon champion » était plus fort, point barre. Je compris, c’était l’année du bac, le sens de la devise d’un autre Rouennais, Pierre Corneille : À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Ça me convenait bien finalement, Poulidor, extraordinairement populaire, malchanceux ou pas, talentueux second, magnifiait les victoires d’Anquetil.
Pour illustrer ici leur rivalité, il me revient quelques images et quelques dates.
Le 13 juillet 1962, c’était l’étape contre la montre Bourgoin-Lyon du Tour de France, le premier couru par Poulidor handicapé dès le départ de l’épreuve par une main dans le plâtre (déjà !). Je vous laisse avec Antoine Blondin :
« Anquetil a dissipé toutes les équivoques et donné à ses ambitions le sceau de la légitimité. Hier, l’empereur de la course volait véritablement de clocher en clocher et chacun d’eux consacrait justement sa suprématie dans la lutte contre consacrait justement sa suprématie dans la lutte contre la pendule.
… À peine le compte zéro eut-il été proclamé que les compteurs des véhicules, dans un horrible soubresaut, montèrent à soixante. On eût dit l’envol d’une Caravelle. Puis il fallut monter à soixante-dix, faire des pointes à quatre-vingts, se fixer à cinquante, pour ne pas perdre le contact avec cette échine moutonnante, ces jambes comme des bielles dans la cage des coudes, qu’on apercevait par monts et par vaux, asservissant à ses décrets notre troupeau mécanique.
Je ne sais plus très bien ce qu’est un vélo de facteur, le modèle s’en perd. Mais je sais que tous les facteurs que nous avons rencontrés cet après-midi, ont reconnu immédiatement que le courrier de Lyon, notre cher courrier de Lyon, passait comme une lettre à la poste et qu’il apportait ce qu’on en attendait. »
Antonin Magne, directeur sportif de Poulidor, émerveillé, hurla dans le vacarme des motos, lorsque Anquetil, le chronomaître, rejoignit et doubla son coureur : « Regardez, Raymond, regardez passer la Caravelle ! »
« Je ne le voyais pas pédaler, il glissait » confirma plus tard Poulidor. J’étais heureux et fier.

BOURGOIN/LYON

12 juillet 1964 : la vérité de ce Tour de France sortirait du Puy … de Dôme. Christian Laborde nous la livra avec lyrisme dans Duel sur le volcan, un livre consacré complétement à l’événement :
« Cinq cent cinquante mille personnes venues à pied, à vélo, avec la 403, la DS, la Dauphine. La Régie, Javel, Sochaux, sont sur le volcan. Dans les coffres, sous les capots que le soleil rabote, les cageots, le plaid, les pliants, le vin, la limonade, les saucissons, le pain, le réchaud, la thermos, les chapeaux, les journaux, les numéros des dossards. Ils arrivent, ils arrivent, ils sont ensemble, c’est Jacques, c’est Raymond ! Et les hurlements, prêts depuis des mois, stockés dans la poitrine chaude, emmagasinés dans les recoins rouges de la viande, sortent d’un coup des bouches écartelées, le vent coupant le cordon des salives. Cuvant leur vin sur la banquette arrière de leur voiture, des fans de Jacques et de Raymond ne voient passer ni Raymond ni Jacques. Mais la rumeur puissante, la hurlerie chaleureuse qui accompagne le passage du géant jaune et du géant violet enveloppe les caisses au fond desquelles ils sont vautrés, pénètre par les vitres ouvertes, entre dans les narines, les oreilles, se mêle au ronflement, se loge au fond de la gorge. Demain, en bas, dans les bars de Clermont, de Saint-Étienne-de-Chomeil ou d’Allanche, un coude sur le zinc, près du bec à pression, la Gitane à la bouche et le verre à la main, ils raconteront par le menu ce qu’ils n’auront pas vu, Raymond et Jacques qui se touchaient, qu’ils ont touchés, ils étaient juste devant eux comme cette table, ces chaises …

Blog 1964-07-13+-+Miroir+Sprint+-+N°+945A+-+01

Cinq cent cinquante mille gosiers, 550 000 luettes vibrant comme des ailes d’insecte, et plus d’un million de mâchoires, s’ouvrant, se refermant aussitôt, puis s’ouvrant de nouveau, démesurément, de mains applaudissant à tout rompre, de poings fermes s’agitant frénétiquement au passage des roues, de pieds martelant le sol, sprintant sur place : « Vas-y Poupou, allez Raymond ! » Dans ce cri, ce jet, ce son, cette sagaie de sel et de soufre commune à toutes les bouches et gonflant aux tempes tous les vaisseaux, la joie immense de voir passer Raymond, ce « cher monsieur Poupou » auquel on écrit d’Étrépigny –« Toute la famille, papa, maman, Xavier, Édith, Brigitte et moi-même, vous aime bien », et c’est signé Dominique -, d’une ferme en Eure-et-Loir-« Nous possédons dix chats dont un s’est vu attribuer le nom de Poulidor. Tout ça pour te dire que tu as bien gagné ta place dans notre cœur », et c’est signé Danielle -, ou, se Saint-Sulpice-Laurière – « Vous êtes vraiment une idole pour moi. Je vous demande de me renvoyer une casquette car j’ai un vélo violet avec un guidon rouge », et c’est signé Alain. Mais dans ce cri, une inquiétude immense, elle aussi. Car il ne reste que deux kilomètres, et Jacques est toujours là, jaune ventouse, boulet à socquettes blanches, rivé aux blanches socquettes de Raymond. Dans ce cri qui s’élève de chaque côté de la route, dont les syllabes se télescopent de plein fouet au-dessus du dos des deux coureurs, une injonction, un ordre : « Démarre, Raymond ! » Que le maillot change d’épaules ! Que finisse enfin le règne du champion abstrait sur lequel tout glisse et qui glisse tout entier sur la poudreuse du temps ! Un peu moins de chronos, d’intouchable tictac, un peu plus de chair, de géographie, demandent-ils.
Mais que demandez-vous là ? Jacques, n’est-ce pas avant tout une chair, une géographie, sang au galop ? Sa pédalée est parfaite : applaudissez la perfection ! Ses chronos sont époustouflants : applaudissez les muscles dictant leur loi aux aiguilles cruelles ! Qu’attendez-vous pour l’aimer ? Qu’il vous fasse un signe ? Qu’il sourie devant la caméra ? Qu’il raconte sa vie au micro, au lieu, à chaud, d’analyser la course ? À ceux de ses amis qui lui conseillent, afin de gagner vos cœurs, d’agir de la sorte, il répond toujours : « Je suis coureur cycliste, pas comédien ! » Aimez son orgueil, aimez sa pudeur. Il ne vous donne pas ce qu’il a, il vous offre ce qu’il est : un point jaune sur la ligne du Temps … »
Devant Jacques, devant Raymond, la flamme rouge signalant le dernier kilomètre, la pente la plus raide : 13,5%. Toujours l’épaule jaune et l’épaule violette se frôlant, se touchant, le guidon blanc et le guidon rouge à la même hauteur, toujours la main gauche et gantée de Jacques heurtant la main droite et nue de Raymond.

blog Anquetil-Poulidor Puy de Dôme

Cent mètres ensemble, sur la même parcelle de plus en plus étroite de macadam, ensemble entre deux falaises d’hystérique chair, oui, 100 mètres, pas davantage, et Jacques qui tout à coup pique du nez. Le nez de Jacques se plante dans le guidon, comme un révolver qu’on rengaine, une lame rejoignant son fourreau. C’est fini, tout commence, Raymond se met en danseuse afin de maintenir le rythme que depuis la Baraque Jacques impose à Raymond et que Raymond impose à Jacques, ce rythme fou que Jacques ne peut plus tenir.
Derrière les deux champions qui enfin se séparent, encadrés par les motos de presse et de la gendarmerie, Magne et Géminiani, debout dans leurs caisses ! Magne fixe le dossard de Raymond, la tache claire de sa casquette. Jacques a lâché prise. Va-t-il recoller à la roue de Raymond ? Raymond va-t-il accélérer de nouveau, creuser l’écart ? Il dispose de 850 mètres pour s’emparer du maillot. Géminiani regarde le dos de Jacques. Jamais le recordman de l’heure n’a été à ce point couché sur sa machine. Jacques n’a pas besoin de souffler un peu, de rouler pendant quelques mètres à son propre rythme, en dedans : Jacques est tout simplement cuit. Il n’a plus de jus, d’essence, de kérosène. Plus rien dans les muscles, non plus dans les tendons, Jacques est rincé, point final ! Et le paysan, nom de Dieu, qui accélère, appuie comme un dingue sur les mancherons ! Il peut être fier, Martial, le gamin sait labourer. Le drakkar se brise, la charrue s’envole !
Les gosiers que l’on croyait à fond depuis la Font-de-l’Arbre, les mains qui, pensait-on, frappaient le plus fort qu’elles pouvaient depuis le carrefour du col de Ceyssat, hurlent de plus belle, crépitent plus intensément, à 800 mètres de la banderole. Le sommet est prévenu par le tintamarre : Raymond a démarré ! Le boxon, le tapage, le souk parvient jusqu’aux fenêtres de Clermont, jusqu’aux oreilles des vieux, des vieilles, du chat. Il se passe quelque chose là-bas, sur le sein couvert de gris, de mots, de langues, sur les flancs surpeuplés, volcaniques, de la Tour de Babel. Raymond a démarré, Raymond va prendre le maillot … »

Blog 964-07-13+-+Miroir+Sprint+-+N°+945A+-+40

La fin, tous les Français même réfractaires au vélo, la connaissent. Je vous l’ai déjà racontée dans un ancien billet telle que je l’avais vécue sur le bon vieux téléviseur familial Sonolor en noir et blanc : « Pour tout vous dire, on ne vit pas grand chose après que Poulidor eût distancé Anquetil. Seule la caméra fixe nous montrait les coureurs franchissant la ligne d’arrivée : Julio Jimenez en tête, puis Bahamontes à 11 secondes et Poulidor à 57 secondes … Le cœur s’accéléra, l’œil allant et venant entre le petit écran et le cadran de la montre. L’aiguille trottait trop vite … Anquetil n’arrivait pas … Le voici, non ce n’était pas lui, c’était l’italien Adorni revenu d’on ne sait où … Puis quelques secondes plus tard, Jacques apparut enfin au détour du rocher. Il ne semblait pas avancer, pédalant presque dans le vide avec son minuscule braquet … 38, 39, 40, 41, top chrono ! Poulidor lui avait pris 42 secondes … calcul mental instantané, 56 moins 42, ouf, mon Jacques sauvait son maillot jaune pour 14 misérables secondes. Pour moi, c’était réglé, il venait de gagner son cinquième Tour de France ! Dans deux jours, il conforterait son avance dans l’ultime étape contre la montre entre Versailles et Paris. »
Toute la famille, mon père, ma mère, mon frère, un oncle et moi, était présente dans la vallée de Chevreuse pour complimenter les deux héros, oui j’avais applaudi aussi Poulidor !
Le pauvre, quelques journalistes mal informés lui annoncèrent sur la ligne d’arrivée qu’il venait de conquérir l’inaccessible toison d’or.
Je me souviens d’un savoureux petit documentaire Poulidor en jaune dans lequel l’humoriste Claude Piéplu (la célèbre voix des Shadoks), documents et chiffres à l’appui, démontrait que, sans une incroyable malchance et quelques entourloupettes des équipiers d’Anquetil, Poupou était le vainqueur moral de ce Tour 1964.

Image de prévisualisation YouTube

Qu’à cela ne tienne, « mon champion » lui prédit, sachant qu’il n’y participerait pas, sa victoire dans le Tour de l’année suivante. Un nouveau crack Felice Gimondi, sorti de la botte italienne, ruina ses espoirs.

1966 MdC N° 66 de janvier1965 MdC N° 62 d'août1966 MdC N° 70 d'avril

Lors de l’année 1966, la guerre civile entre Anquetiliens et Poulidoristes atteignit son paroxysme, notamment à l’occasion de Paris-Nice, la Course au soleil, que Poulidor était en passe de remporter après avoir devancé Anquetil dans l’épreuve contre la montre disputée … en Corse (je vous assure, c’était du vélo, pas du pédalo !). Pour avoir plus de détails, les lecteurs pourront se reporter à mon billet : http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
Victime de comportements un peu claniques, Poulidor dut se résigner encore une fois à la deuxième place et, habituellement placide, déclara sur la Promenade des Anglais : « Maintenant, je sais qu’Anquetil est le patron du cyclisme ».
Prenant de la hauteur, la revue mensuelle Miroir du Cyclisme publia en éditorial intégralement un poème de Victor Hugo :

Savoir garder la mesure
Un homme raisonnable était là. J’écoutais.
Il disait :
« Quand j’entends trop de cris, je me tais.
Toute indignation qui persiste me pèse.
Bouder, c’est long. Il faut à la fin qu’on s’apaise.
Tacite, mes amis, ne vaut pas Anquetil.
De ce qu’un homme a fait des crimes, s’ensuit-il
Que je doive être, moi qui parle, un imbécile ?
Quoi donc ! être un Hampden singe, un Brutus fossile !
Renoncer sous ce prince à faire mon chemin.
Et lui montrer le poing quand il me tend la main !
Cela n’est pas pratique. Et puis, est-ce bien juste ?
Toujours jeter Octave à la tête d’Auguste !
Raisonnons. Je comprends vos cris, votre fureur.
Tant qu’il fut vanupieds, mais il est empereur.
Cela suffit. Me vais-je armer contre un empire ?
Être méchant, c’est mal ; être absurde, c’est pire.
En politique, -oyez ma devise, ô passants !-
Parti de l’ordre ; en art, école du bon sens.
Eau trouble ?pourquoi pas ? Eau trouble, bonne pêche,
Ah ! citoyen, tu veux gronder ? qui t’en empêche ?
« Sentine, ignominie, empire abject », voilà
Tes façons vis-à-vis Cesar Caligula.
Que sert d’exagérer ? Pourquoi monter les têtes ?
J’ai pour loi d’adoucir toujours les épithètes.
« Égout ! opprobre ! » Soit. Braille. Moi, j’ai du goût.
Je vois une piscine où tu vois un égout.
L’opprobre me convient si l’opprobre est guéable.
Quoi ! je serais bourru, moi, pour t’être agréable !
Non pas, fais si tu veux le métier de Caton.
On se fâche tout rouge. Après ? qu’y gagne-t-on ?
Femme, on est un peu laide ; homme, on semble un peu bête.
Quoi ! dans un calme plat, se faire une tempête
Pour soi tout seul ! Grincer, toner ! toujours avoir
L’air d’un affreux ciel gris qui ne sait que pleuvoir !
C’est niais.
De ceci, messieurs, va-t-on conclure
Que pour moi le vainqueur n’a pas une fêlure,
Que je l’accepte en bloc, et que je ne sais point
Trouver entre qui hurle et qui flatte le joint ?

Victor Hugo n’eut jamais, bien sûr, l’occasion de voir Anquetil s’entraîner derrière derny sur les bords de Seine à Villequier, et le patronyme du poème est celui d’un historien du XVIIIème prénommé Louis-Pierre ! Voyez qu’on se cultive à vélo !
Maurice Vidal écrivit dans Miroir-Sprint : « Face à Anquetil, Poulidor était complexé. Face à Poulidor, Anquetil était survolté ».
Cette année 1966 fut vraiment celle des turbulences, des coups tordus et des coups bas. Raymond calqua sa stratégie de course sur Jacques qui courait son dernier Tour de France sous le maillot Ford-France. Le Normand, se sachant diminué physiquement, manœuvra magistralement tactiquement en faveur de son équipier Lucien Aimar, et Poulidor, piégé, dut se contenter de la troisième place.
Quelques semaines plus tard, lors du championnat du monde sur le circuit du Nürburgring, en Allemagne, les deux champions français se sabordèrent alors qu’ils étaient seuls en tête dans le dernier tour, abandonnant ainsi la victoire à l’Allemand Rudi Altig. J’entendis, à l’époque, de la part des journalistes et des protagonistes, des versions contradictoires sur le comportement des uns et des autres. Cela n’a plus aucune importance, maintenant qu’ils ne sont plus de ce monde …

1966 MdC N° 78 d'octobre

Sur le tard, après la fin de leur carrière, il me semble que les deux ennemis reconnurent que s’ils s’étaient un peu moins « chamaillés », Poulidor aurait sans doute gagné un Tour de France et Anquetil (Poulidor aussi d’ailleurs) un titre de champion du monde.
Je vous apporte une autre preuve de la poisse de Raymond. C’était le 13 juillet 1968 entre Font-Romeu et Albi, après les mouvements du mois de mai qui avaient secoué le pays, la France retrouvait un air de fête : enfin, cette fois, le Tour tendait ses bras grand ouverts à Poulidor d’autant qu’il n’avait dans ses roues ni un Anquetil en pré-retraite, ni le nouvel astre du vélo Eddy Merckx.
Que croyez-vous qu’il arrivât ? Une moto de presse, en faisant un écart pour éviter une mémé, percuta la roue arrière de Raymond qui chuta. Souffrant d’un traumatisme crânien et d’une fracture du nez, il abandonna le lendemain à Aurillac.

Poulidor Albi 68 MDS

L’excellent journaliste Pierre Toret rédigea, en cette circonstance, dans le Miroir des Sports, un brillant devoir sur le hasard et la malchance dont les candidats au baccalauréat peuvent éventuellement s’inspirer :
« Il y a bien au-delà de nos conceptions, un ordre où l’entendement des mots ne suffit plus à définir les notions fondamentales de la vie. Les lois, les principes, les systèmes s’y perdent comme des rivières aux confins de certains déserts, dans une dimension rebelle aux investigations de l’intelligence.
L’homme, dans sa quête de destins exacts, y suppose deux repères, le hasard et la fatalité, dont il use pour expliquer ses faiblesses autant que pour fonder la justification de ses désirs. Mais le hasard et la fatalité s’annuleraient dans la cohérence de données spontanées et définitives, comme deux bougies accolées ne font qu’une lueur, si l’absurde ne les maintenait distincts et contradictoires.
L’absurde, qui tient de l’alternance et engendre les mouvements, régit ainsi, depuis un monde où il ordonne d’autres jours et d’autres nuits, le cours de nos actions.
L’absurde, c’est une moto. Le hasard c’est une vieille dame qui veut traverser la route. La fatalité, c’est un pauvre pantin qui gît à terre et rougit les graviers de son sang. Poulidor, hébété, se relève et repart. La moto s’emballe sur la berme, et la vieille dame rentre chez elle en pleurant.
Le triangle s’agrandit mais ne s’ouvre pas, ne s’ouvrira jamais, et Poulidor en vain prend de l’élan pour couper, au-delà de l’espace qu’il pourfend, une ligne imaginaire. Comme il faut, dans nos interprétations des faits, une cause à chaque fin, on s’insurge et l’on incrimine la fatalité, parce qu’il nous semble qu’elle contrarie nos desseins, alors qu’elle constitue l’accomplissement et définit l’état de nos vocations profondes.
Poulidor n’est pas « marqué ». Il se tient simplement trop près de son destin et le percute chaque fois qu’il s’en distrait pour envisager la complicité du hasard ou de l’absurde. L’équilibre alors bascule, et c’est la chute.
Dira-t-on l’étrange et inquiétant rapport qu’il y a entre l’apparente malédiction qui le poursuit et la chance qui le comble ? N’est-ce pas une autre vérité, la vraie vérité. La formule d’un bonheur dont on ignore simplement les félicités ? N’est-ce pas la distinction d’une vraie grandeur non plus assujettie à la multiplication des réussites mais plutôt restreinte à des relations essentielles entre l’ignorance ou le mépris des buts et le choix des moyens ? Faut-il plaindre Poulidor ? Faut-il l’envier ? Il appartient à l’enseignement de Jansénius, dont un critère inconnu décide formellement des options et des finalités. Les uns sont élus, les autres sont maudits. La fatalité devient ici l’instrument d’un agencement supérieur où n’interviennent plus nos revendications ou nos veuleries ou nos contestations. Tout est acquis à l’avance. Tout finit là où tout commence.
Poulidor se moque de tout cela, et il a parfaitement raison. Il souffre consciencieusement de chagrins qui ne sont pas vraiment les siens, mais plutôt les débordements des envies inassouvies d’un public pour qui l’absurde, le hasard et la fatalité demeurent des allégories familières.
Il souffre peut-être aussi, et cette fois par lui-même, de devoir se soumettre aux impératifs du monde où il s’exprime, où les dualités élémentaires engendrent constamment les affrontements. Il faut se battre, gagner ou perdre.
Vaincre suppose une volonté manifeste de perturber un ordre particulier ou, si l’on veut, un besoin de le rétablir de sorte qu’il étale l’édifice où l’on pourra préserver certaines aspirations des grands courants de l’existence. Vaincre est facile, encore qu’il ne s’agisse pas nécessairement de superlativité, ni même de supériorité, perdre ne l’est pas, perdre est sans doute impossible – comment envisager le néant quand on use de matières inaliénables – et Poulidor le prouve lorsque chacune de ses défaillances (de Limoges, ironisait affectueusement Jacques Augendre dans un savoureux calembour, ndlr) agrandit son auréole.
Il est le héros d’une société qui ne tolère qu’un battu et l’institue à l’échelle de tous ses échecs. Des échecs dont il reste à définir s’ils reflètent des insuffisances ou des présomptions. »
C’était il y a un demi-siècle et les mentalités d’une société aujourd’hui égoïste ont bien évolué.
Raymond, philosophe à sa façon, admit, à la fin de sa carrière, que sa malchance fut finalement sa chance, et contribua largement à son immense « poupoularité ».
Il rata le maillot jaune parfois pour moins qu’un rien. En 1967, les organisateurs du Tour créèrent « pour lui », au départ de l’épreuve à Angers, un prologue contre la montre. Il réalisa le meilleur temps jusqu’à ce qu’Errandonea, un obscur Espagnol qui allait abandonner le surlendemain, le relégua à la deuxième place. Cette même année, j’étais présent lors de sa victoire dans l’ultime étape contre la montre à Paris. Ce fut ainsi le dernier coureur qui gagna sur la piste rose du Parc des Princes détruite peu après.
En 1973, rebelote (il était meilleur au poker !), toujours dans le prologue, il termine, à 80 centièmes de seconde du Hollandais Joop Zoetemelk.

1969 MdC N° 120 d'octobre1969 MdC N° 122 de décembre

Poulidoriste ou Anquetiliste?

1969 année nostalgique : Anquetil, trente-cinq ans, fait ses adieux au cyclisme. Poulidor, trente-trois ans, enfin débarrassé de son « éternel premier », va devoir se coltiner désormais un autre phénomène du vélo, le belge Eddy Merckx dit le Cannibale.
Comme Lamartine, je médite : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Anquetil parti, le vélo n’eut jamais plus la même saveur, ne m’offrit plus la même part de rêve.
J’avais atteint ma majorité civique aussi, et le temps était tout de même venu de réfléchir sur des sujets de société moins futiles. Encore que, lors de mon séjour au lycée français de Mexico, j’eus l’occasion, au pied du Popocatepetl, de raviver quelques souvenirs du Duel sur le volcan et du Bol d’Or des Monédières, avec mon supérieur hiérarchique, un Corrézien né à quelques kilomètres de Chaumeil.
Le cyclisme changea définitivement d’ère. Bientôt, Poulidor, fidèle tout au long de sa carrière aux cycles Mercier, rime avec Fagor, une marque espagnole d’électroménager qui s’affiche désormais sur la poitrine du champion. Puis la couleur violette du maillot vire au bleu avec le sponsoring de la compagnie d’assurances Gan.

Poulidor Fagor

Même avec le maillot Fagor, Raymond n’est pas épargné par la malchance

1970 MC N° 137 de décembre1972 MC N° 153 de mars avril

1973 Mdc n° 168 Mars avril

Poulidor époque 2 ! Raymond connaît une seconde jeunesse : victoire gag, il remporte en 1971, alors âgé de trente-cinq ans, la première édition de l’Étoile des Espoirs, une nouvelle course censée valoriser l’éclosion des jeunes talents !
Mais c’est en 1972 qu’il nous épate, Anquetil et moi compris, en remportant enfin la Course au Soleil, Paris-Nice, pour sa treizième participation. Dans la montée finale contre la montre du col d’Èze, il ravit le maillot blanc de leader à l’intouchable Eddy Merckx vainqueur des trois éditions précédentes. Le retraité Anquetil est content (donc moi aussi), « de son temps » Poulidor n’avait jamais gagné ! Dans le quotidien L’Équipe, on pouvait lire : « L’arrivée de ce Paris-Nice s’inscrira parmi les moments les plus stupéfiants de l’histoire de ce sport ».
Vous avez dit stupéfiant ? Les gazettes un peu impertinentes ou avides de sensationnel ont parfois justifié la longévité de Raymond par l’arrivée, dans l’entourage de l’équipe Gan-Mercier, d’un personnage sulfureux, Bernard Sainz alias docteur Mabuse.
Je ne m’étends jamais trop sur la question du dopage qui est, comment le contester, une composante du sport de haut niveau. Lors de mes évocations des Tours de France d’antan, je n’hésite cependant pas à montrer que, malgré une thèse circulant couramment, les journalistes et les coureurs reconnaissaient alors à mots pas trop couverts les errements en la matière. Anquetil était encore en activité lorsqu’il avoua ses pratiques dopantes dans un journal à sensation. Il est « cyclistiquement correct », surtout ces jours-ci, de déclarer que Poulidor était un coureur « propre » qui ne « salait pas la soupe ».
Raymond fut probablement un des champions « médicalement » les plus sages du peloton. Je souriais cependant lorsqu’il parlait des petites fioles que lui donnait Monsieur Magne. Et je me souviens de son agacement (c’est l’unique fois que je l’ai vu sortir de ses gonds) lors de son interview dans l’émission Cash investigation d’Élise Lucet (vous la trouvez sur internet). Excédé, il finit par reconnaître, du bout des lèvres, l’usage de caféine et « d’amphèts » : « Cétait pour le moral !… »
Raymond comme Jacques, vos longues carrières plaident en votre faveur et, chaque saison, vous étiez sur le devant de la scène vélocipédique, de la Primavera (Milan-San Remo) à la Course des feuilles mortes (Tour de Lombardie).
Poulidor confirme son succès dans Paris-Nice 1973 (encore devant Merckx) mais c’est surtout l’année suivante, lors du Tour de France 1974, que le public français, cette fois quasi unanimement, encense le champion limousin qui lâche le maillot jaune Eddy Merckx et remporte l’étape au Pla d’Adet, sommet de la station pyrénéenne de Saint-Lary-Soulan.

1974 MdC N° 190 de juillet août

J’avoue que je ressentis une émotion particulière, ce jour-là : je n’eus de cesse, pendant la retransmission télévisée de sa chevauchée solitaire, de repérer l’endroit où, la veille de Noël 1968, mon automobile orpheline de ses freins s’envola dans le précipice. Je crus pendant quelques interminables secondes que … je ne serai pas ici aujourd’hui pour écrire ce billet ! Voyez, je suis aussi chanceux que Poulidor ! Je me souviens qu’à la suite d’une terrible chute dans la descente du col du Portet d’Aspet, à quelques mètres de l’endroit où mourut plus tard Fabio Casartelli, il avait déclaré qu’il avait beaucoup de chance eu égard par exemple à l’accident de Roger Rivière dans la descente du col cévenol du Perjuret pendant le Tour 1960.
Qui aime bien, châtie bien ! Il est de bon ton, dans les louanges qui lui sont tressées, de minimiser son manque d’intelligence de course et de stratégie, trop nourries par les conseils à l’ancienne de son directeur sportif Monsieur Magne.
À l’issue de sa carrière, Raymond officia comme consultant à la télévision auprès de Jean-Michel Leulliot et Robert Chapatte. Il ne s’agit que d’une anecdote mais je m’étais retrouvé sur le passage du Tour de France au sommet du col du Tourmalet. Peu après que les coureurs soient passés, je m’étais installé à proximité du car régie d’Antenne 2 pour suivre sur les écrans de contrôle l’arrivée toute proche à Luz-Ardiden. Raymond « perspicace » émit de manière péremptoire un pronostic qui déclencha l’hilarité et un commentaire immédiat auprès des techniciens dans la cabine : « au moins, celui-là ne gagnera pas ! », ce qui se vérifia.
Je pense que si Poulidor avait bénéficié des mêmes conseils éclairés et audacieux que Raphaël Geminiani prodigua à Anquetil, son palmarès aurait été autrement étoffé.
Ironie de l’histoire cycliste : Anquetil devint en 1974 sélectionneur de l’équipe de France appelée à disputer le championnat du monde sur route à Montréal, autour du bien nommé mont Royal. Bien naturellement, il fit de Poulidor le leader des Tricolores. Dans le quotidien L’Équipe, Pierre Chany parla d’ « une course qui a touché au sublime » : Raymond termina … deuxième, juste battu au sprint par Eddy Merckx.
Pour battre en brèche la légende de « l’éternel second », on met en avant ses 189 succès, on compte tout là-dedans même les critériums. On dénombre dans le palmarès d’Anquetil « seulement » 184 victoires, certes aussi des critériums, mais aussi 5 Tours de France, 2 Tours d’Italie, 1 Tour d’Espagne (Poupou aussi), 9 Grand Prix des Nations, 1 Bordeaux-Paris, le record de l’heure. Merckx franchit 625 lignes d’arrivée en vainqueur dont 525 sur route.
Il ne s’agit pas d’opposer ces trois grands champions, mais au contraire les associer pour louer un âge d’or du cyclisme.
Raymond ne manquait pas d’humour : lors de la présentation du parcours d’un Tour de France, posant pour les photographes aux côtés d’Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain, il déclara : « Nous comptons quinze Tours à nous quatre ! »
Raymond a construit sa légende sans maillot jaune mais il détient le record du nombre de podiums sur le Tour, trois fois deuxième et cinq fois troisième dont une en 1976, à quarante ans. Antoine Blondin le surnomma affectueusement le « quadragêneur » !

1977 MdC n° 227 Février1977 MdC n° 241 Octobre1977 MdC n° 244 DécembreBlog MdC N° 245 de janvier 1978 4ème de couverture copie

Poulidor pendit son vélo au clou le 25 décembre 1977 à l’occasion d’un cyclo-cross à Wambrechies.
Peu avant, je m’étais presque assis sur son guidon pour le photographier au départ du critérium de Garancières-en-Beauce, avec son dernier maillot Mercier-Miko-Vivagel.

PoulidorGarancieresblog1

Jacques-Anquetil-et-Raymond-Poulidor-duel-de-champions-autour-des-dames

Les deux anciens champions, une fois à la retraite, devinrent de véritables amis. Machiavel et Candide s’effacèrent derrière Montaigne et La Boétie. Anquetil regretta qu’ils aient perdu quinze ans d’amitié.
La légende colporte que Sophie, la petite fille d’Anquetil, aurait marmonné Poupou avant papa !
À la retraite, Raymond ne cessa jamais de fréquenter les milieux cyclistes. Il signait des livres qu’il n’avait pas écrits, mais qui contaient sa légende. Il tourna des pubs ; portant un maillot jaune pour la Samaritaine (un magasin où l’on trouvait tout !), ou vantant les rasoirs jetables Bic : « Les responsables m’en avaient donné une valise entière. Un rasoir Bic, ça me fait une semaine. Je les ai utilisés pendant des années. ».
J’avais déjà raconté ailleurs l’anecdote survenue lors de l’arrivée de la première étape du Tour 1997 à Forges-les-Eaux, à quelques dizaines de mètres de la maison familiale. Poulidor, en retrait, honorait de sa présence discrète un stand de la Maison du Café. Un peu plus loin, les anciens équipiers d’Anquetil, sa première épouse, et Charly Gaul, étaient assis autour d’une table, pour fêter le quarantième anniversaire de sa première victoire dans le Tour de France et le dixième anniversaire de sa mort. Il est vrai que nous étions en terre normande, mais j’avais ressenti une profonde nostalgie devant ces scènes.
Autre souvenir sur l’autoroute du Soleil peu avant Chablis : soudain, ce fut comme un essaim de voitures autour de la camionnette jaune du Crédit Lyonnais qui se rendait au départ d’une étape du Tour, les automobilistes avaient reconnu Raymond à l’avant du véhicule.
La légende de Poulidor continuera de s’écrire avec sa descendance. Sa fille Corinne épousa un champion cycliste néerlandais. Ils donnèrent naissance à un petit Mathieu Van der Poel (idor ?). Déjà plusieurs fois champion du monde de cyclo-cross et vainqueur de belles classiques, il gagne encore plus souvent que son grand-père.

Poulidor Vander Poel

Avec la mort de Raymond, un peu comme pour celle de Johnny, mon enfance s’est définitivement fait la belle.
Adieu champion ! Je t’aimais bien, tu sais.

IMG_1080

Une du Miroir des Sports du 8 juillet 1965 après l’étape du Mont Ventoux

Anquetil-Poulidor souvenirs

Jacques Anquetil et Raymond Poulidor : ils sont désormais rangés dans nos souvenirs

Un grand merci à l’ami Jean-Pierre pour sa contribution photographique en mettant à ma disposition les belles couvertures du Miroir du Cyclisme !

Pour écrire ce billet, j’ai relu notamment avec émotion :
Un divorce français Anquetil et Poulidor de Jacques Augendre (éditeur Bernard Pascuito)
Duel sur le volcan de Christian Laborde (éditeur Albin Michel)
Tours de France Chroniques de L’Équipe 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde)
Vous pouvez retrouver encore quelques souvenirs à l’encre violette sur Poulidor (et Anquetil évidemment) dans ces anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2012/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1962-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/18/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/27/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/

Publié dans:Cyclisme |on 19 novembre, 2019 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1969 (2)

Pour revivre les sept premières étapes du Tour de France 1969 :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/08/08/ici-la-route-du-tour-de-france-1969-1/

Au matin du huitième jour de course, le populaire téléreporter Léon Zitrone ne risquait pas de voir je ne sais quel sprinter revenir du diable vauvert sur l’hippodrome de Divonne-les-Bains. Et pour cause, le peloton s’égrenait de minute en minute pour une courte boucle de 8,8 kilomètres contre la montre.
Longtemps, l’Alsacien de l’équipe Bic Charly Grosskost, excellent poursuiteur, posséda le meilleur temps sur le circuit parfaitement plat en bordure du lac, avant d’être devancé d’abord par Rudi Altig, autre redoutable rouleur, et ensuite surtout l’irrésistible coureur au dossard numéro 51, le dossard « anisé » comme Antoine Blondin se complaisait à le nommer, un dossard d’ailleurs porte-bonheur car plusieurs vainqueurs du Tour de France le portèrent. Vous avez deviné qu’il s’agit de sa majesté Eddy Merckx qui a assis un peu plus sa suprématie à 49, 606 km/h de moyenne.

Blog Divonne clm et Thonon

Les stations thermales de Divonne et Thonon sont distantes de 52 kilomètres, mais les organisateurs ont trouvé le moyen de proposer une demi-étape, l’après-midi, de 136 kilomètres avec le franchissement des modestes cols savoyards de Cou et Jambaz.
L’ex champion d’Italie Michele Dancelli lance une première escarmouche au 27ème km mais est rejoint sur le pont enjambant le Rhône. Il renouvelle son attaque un peu plus tard et devance à l’arrivée l’Espagnol Andres Gandarias de quelques secondes sous les yeux de son employeur Ambrosio Molteni patron d’une grande entreprise italienne de charcuterie.

Blog Thonon Dancelli Gandarias

Le fait du jour est l’abandon du champion espagnol Luis Ocaña dont je vous ai raconté le calvaire, dans le billet précédent lors de l’étape du Ballon d’Alsace. Courageux, il est allé au bout de lui-même mais il a préféré mettre fin à ses souffrances. L’avenir lui appartient.
Lors de la neuvième étape Thonon-les-Bains-Chamonix, apparaissent les premières difficultés alpestres sérieuses avec les ascensions des cols de la Forclaz (par son versant le plus facile) et des Montets. On ne s’attendait cependant pas à de grandes manœuvres, et pourtant … si on en croit Antoine Blondin :
« L’esprit de révolte s’était manifesté, dès le matin, par une échappée solitaire de Ferdinand Bracke, dont le sens n’était pas très clair. L’ancien recordman du monde de l’heure avait choisi le territoire suisse, qui s’est précisément fait de l’heure une industrie locale, pour s’enfuir à près de cinquante de moyenne sur les longues lignes droites qui séparent Saint-Gingolph de Martigny. On le voyait picorer son guidon, relever la tête comme un nageur de brasse papillon, picorer à nouveau, puis écarter les coudes, les ramener au corps, les écarter encore … le tout dans l’harmonie d’une tentative qui lui faisait une silhouette de joueur d’accordéon frappé par la grâce… »

Blog Chamonix Bracke

Et puis … « Dans les derniers kilomètres de la Forclaz qui se haussait singulièrement du col sans qu’il s’agît jamais d’un col cassé, terreur des jambes intoxiquées qu’un rythme syncopé amène au bord de la génuflexion, la pente naturelle du respect nous incitait à considérer que le mérite de Roger Pingeon était considérable d’être parvenu à accompagner Eddy Merckx jusqu’à ces sommets et à contrarier son numéro de soliste. Nous étions en proie à l’envoûtement que le superchampion belge fait régner sur la course, car, à la réflexion, on peut se demander si ce n’était pas plutôt Eddy Merckx qui s’essayait, par l’exercice intense de ses dons, à colmater la première attaque véritable qui lui ait été adressée depuis le départ.

Blog Merckx et Pingeon entrée des AlpesBlog étape Chamonix Pingeon Merckx

La victoire du Bugiste, pour n’infliger que quelques rides à la surface dormeuse du classement général dans la cuvette de Chamonix, semblable en cela à la petite tempête qui hérissait de crêtes les eaux plombées du lac Léman comme d’un simple projet de marée dévastatrice, n’en porte pas moins une signification profonde. Elle a désacralisé la fonction du Maillot Jaune, lui a rendu des dimensions plus humaines, moins intangibles, plus prochaines encore que provisoirement inaccessibles. Eddy Merckx n’est plus tout à fait l’homme providentiel qu’il promettait. Roger Pingeon a dit non.
… Il n’en reste pas moins qu’Eddy Merckx, après avoir repris goût au maillot vert en présence de l’habit vert de l’incomparable René Clair, dont le flegme a fondu au soleil de Divonne, il l’a définitivement réendossé hier devant l’Aiguille Verte qui nous surplombe, et que le voilà à nouveau en possession des trois trophées capitaux du Tour de France. C’en est trop.
On serait tenté de répéter après Talleyrand que « tout ce qui est exagéré est insignifiant ». Mais pas dans les domaines du sport justement, et pas ici.
On sera alors amené à se rabattre sur Saint-Exupéry, écrivain et aviateur, qui écrivit sur une feuille volante qu’ « on n’a rien donné tant qu’on n’a pas tout donné ».
L’ennuyeux, avec Merckx, c’est que tout donner ça consiste à tout prendre. »


Blog Chamonix Victoire PingeonBlog Chamonix victoire Pingeon2

Raymond Pointu dans Miroir-Sprint insiste sur la grande performance et le panache de Roger Pingeon :
« Ce fut réellement un très grand moment du Tour. Un vrai morceau de sport. Peu importait ce qui avait été dit ou sous-entendu précédemment. Tant pis pour ces circonstances douteuses qui entourent tout événement cycliste. Cette fois-ci, il restait deux hommes face à face, deux hommes qui ne pouvaient plus ni tricher ni bluffer.
L’ascension de la Forclaz avait connu le scénario habituel d’un Martin Van Den Bossche étirant le peloton au-delà du point de rupture afin d’éviter ce coup de jarret qui fit la fortune d’un Julio Jimenez et par lequel tout grimpeur se dégage avant d’entamer son numéro de voltige. Une véritable montée au sprint : il n’était pas possible de monter plus vite. Derrière, à la limite de l’asphyxie, les petits groupes volaient en débris.
Puis le lieutenant des Faema avait cédé la tête à Merckx qui avait encore asséné quelques formidables coups de boutoir. Ils n’étaient déjà plus que huit. Balançant des épaules, Merckx se retournait de temps en temps pour compter les morceaux. Pingeon se portait parfois à son côté pour manifester qu’il était là et bien là. Tout autour, un essaim de photographes, l’œil rivé au viseur, épiant l’attaque et le craquement qui suivrait. La crainte était dans les regards. Des airs durs de bêtes traquées et remplies de sueur.
Et soudain, de ce dernier carré en émoi, Pingeon s’extirpa. Un bref instant arc-bouté sur ses pédales. Il fit un écart sur la gauche, zigzagua entre deux motos, puis se reposa sur sa selle et s’éloigna à grandes pédalées limpides. Moment de stupeur parmi les autres. Ainsi ce grand flandrin sec comme une aiguille était parvenu à échapper à l’attraction de cet aimant que constitue tout groupe de coureurs en montagne. Oh ! il n’était pas bien loin. Quelques mètres à peine. Mais il s’enfuyait.
Alors Merckx cramponna son guidon, se mit debout sur sa machine et se déhancha comme un forcené. Ce n’était plus ce chamois aérien qui s’était posé au sommet du Ballon d’Alsace quelques jours plus tôt. Il avait perdu toute insolence et sa facilité. Pour la première fois, il était en difficulté et se battait. Pas en styliste. En voyou. La différence entre l’escrime du poing et du pied de la boxe française et une mêlée d’apaches. Mais quoi, Pingeon était là, tout près, et il allait le rejoindre : il n’en fut rien.
Que représentait cette avance ? Pas grand-chose. Une caresse de la semelle sur l’accélérateur de notre voiture. Un court sprint à pied, et pourtant, malgré toute sa rage, il était impuissant à la combler. Il se passait ici le même phénomène qui ahurit les spectateurs de l’haltérophilie. Ils n’arrivent pas à comprendre comment un homme qui arrache une barre chargée à 190 kg est incapable quelques instants plus tard d’enlever la même barre surchargée de 500 grammes. C’est quoi 500 grammes par rapport à cette masse ? Moins de 0,3%. Malgré ce poids supplémentaire dérisoire, la barre ne parvient pas à bout de bras et retombe à terre dans un grand fracas. Merckx était dans ce cas. Un vaincu.
Il passa au sommet avec cinq petites secondes de retard mais, dans la descente, et sur le plat qui conduisait à Chamonix, Pingeon l’éprouva encore par quelques démarrages supplémentaires. La fin de parcours présentait une courbe avant une longue ligne droite s’achevant sous la banderole. Les deux hommes la prirent ensemble, presque à l’arrêt. Partant de derrière, Pingeon imposa une terrible accélération et repoussa deux assauts désespérés de Merckx. Pas un véritable sprint. Plutôt une de ces courses à vive allure qui permettaient à Anquetil de remporter des victoires d’étape.
Tard dans la soirée, totalement dérouté, un journaliste belge errait d’hôtel en hôtel pour répéter sa conviction auprès de ses compatriotes : « Merckx rencontrera mille fois Pingeon au sprint et il le battra mille et une fois. »
Avait-il réellement disputé le sprint ou bien avait-il abandonné la victoire à son dernier compagnon en matière d’hommage ? Cette dernière éventualité était peu dans la façon du personnage. Avec la voracité de son jeune âge, il s’empare indistinctement de tout ce qu’il peut prendre…

Blog Quand Merckx redevient un homme

C’est égal, Pingeon avait marqué un double avantage. Ce coureur radieux et disert qui commentait sa course à l’arrivée n’avait plus rien de commun avec l’homme ulcéré et plein de colère muette que j’avais quitté à Belfort. »
Il est rapporté par ailleurs que Pingeon aurait déclaré à l’arrivée : « Je n’ai jamais goûté d’opium mais je crois que la sensation que l’on peut ressentir ne doit pas être tellement différente de celle que j’ai eue, pendant quelques secondes, la ligne passée. »
Ceci dit, d’un point de vue comptable, Merckx est tout de même le grand gagnant de la journée. Rudi Altig, second au général le matin, termine à 8 minutes. Poulidor a concédé 1’33’’, Janssen et Gimondi 2’13’’. Pingeon devient le dauphin du roi Eddy à 5’21’’.
La dixième étape, longue de 220 kilomètres mène les coureurs de Chamonix à Briançon avec notamment le franchissement, pour la première fois, du col de la Madeleine. L’occasion est trop belle pour Antoine Blondin pour partir à la recherche du temps perdu :
« La simple saveur d’une madeleine, retrouvée lors d’un goûter d’adultes, déclencha, paraît-il, chez Marcel Proust, l’association de sensations, d’images et de sentiments qui allait préluder à la plus formidable échappée fleuve de toute la littérature moderne. Ce fut « Á la recherche du temps perdu ».
La Madeleine, servie hier matin sous la forme d’un col aux coureurs du Tour de France, ne devait certes éveiller chez eux aucune réminiscence puisqu’ils l’empruntaient pour la première fois, mais cet impromptu déboucha néanmoins sur une recherche du temps perdu, d’autant plus captivante qu’il n’était pas prévu que cette étape, dite du Galibier, prendrait aussi tôt ce visage snob, qu’on lui espérait, d’une sortie de grand-Merckx à Saint-Honoré des lots, des lots à réclamer.
En fait, la messe se disait à la Madeleine et beaucoup, parmi les géants de raouts, y firent défaut. Pour ceux-là, quand ils atteignirent la Maurienne, le monde n’était plus qu’une vallée de l’Arve.
On sait cette expression mélancolique et mondaine que prennent les dignitaires quand ils ont manqué une cérémonie. S’excuser par télégramme dans le Télégraphe, il n’y fallait pas songer, pas plus qu’à expédier un « petit bleu », un petit bleu d’outre-Merckx. Ces coureurs, pour champions qu’ils soient, ne disposent d’autres pneumatiques que ceux de leurs bicyclettes … »

Blog Briançon abandons en masse

Blondin s’attache au sort de ce qu’on ne nommait pas encore le grupetto :
« Á fréquenter la compagnie assez pathétique des attardés, promis pour le meilleur à une déroute progressive et, pour le pire, à l’abandon ou à l’élimination, on constate, en premier lieu, que les villages au flanc de la montagne se font plus désertiques et qu’il ne faut guère compter que sur les encouragements des centenaires. On dirait que, les coups de buis suscitant les coups de vieux, les spectateurs se sont flétris dans le vieillissement de l’attente et que les minutes de retard se sont converties en année sur le visage des freluquets et des demoiselles du bord des routes. Ainsi ai-je pointé des passages au joli hameau suspendu de Celliers, entouré de « majorettes » de quatre-vingt-treize ans de moyenne d’âge. »
Elles célébraient notamment un valeureux Normand … : « Jean-Claude Lebaube, une bande Velpeau enroulée autour du cou, portant un casque étrange sous sa casquette, les manchons de lustrine blanche d’une charcutière et un imperméable en pelure d’oignon transparente à demi sorti de la poche arrière où la brise le gonflait comme un parachute ascensionnel, ressemblait, pour partie, à ces personnages de cauchemar à la Jérôme Bosch que les surréalistes obtenaient par collages et à un escargot transportant tout le barda avec soi, dont il en avait d’ailleurs l’allure de croisière. »

Blog Briançon 4 saisonsen enferBlog Télégraphe brouillard

Pour connaître la course à l’avant avec les favoris, il faut s’en remettre à Raymond Pointu :
« Il pluviotait lorsque nous quittâmes Chamonix et il faisait froid à ne pas mettre un coureur dehors. Un nouveau record à porter au crédit de la météo. Il n’avait pas fait aussi froid depuis 1916 ou 1886. Je ne sais plus. On finit par se perdre dans la répétition des exploits du thermomètre que rapporte Albert Simon (et sa grenouille ndlr). Les coureurs avaient enfilé deux maillots et s’étaient mis de curieuses manchettes qui les apparentaient à des fonctionnaires courtelinesques. Sur la chaussée, une inscription piquante déclamait avec de larges lettres blanches : « Nous voulons le plein emploi ». Pour notre part, nous l’avons eu.
La route froide descendait jusqu’au pied d’un col inédit, celui de la Madeleine, que seul Pingeon avait eu la sagesse de reconnaître une semaine avant le départ. Rien à voir avec le tendre gâteau que Proust savourait pour reconstituer ses souvenirs. Une route étroite et abrupte qui resta bloquée en travers de la gorge d’un coureur à la recherche du temps perdu. Un vrai blizzard qui mordait les mollets et durcissait les muscles. Tout le monde trouva ainsi à s’employer.
Aveuglé par les rafales de neige, Merckx faillit même un instant mettre pied à terre tellement il n’y voyait plus. Compatissant, un journaliste belge qui lui prêta se lunettes de soleil lui permit de continuer. Á l’arrivée, en garçon rangé qu’il est, il rendit soigneusement à son bienfaiteur les binocles qu’il gardait précieusement abritées dans l’échancrure de son maillot. Les avait-il quittées trop tôt ? « Je pensais attaquer en haut du Galibier, disait-il, mais je n’ai pas vu la pancarte ». Il est vrai qu’il ne connaissait pas ce col, autrefois un panneau indiquait les cinq derniers kilomètres du but. Ce n’est plus le cas. Il y a là matière à d’autres méprises qui ne manqueront pas.
Mais en affirmant sa volonté offensive, Merckx mettait fin aux supputations tactiques des journalistes. « Il a compris la leçon d’hier, disaient-ils, et il se contente maintenant de contrôler la course et de vivre sur son avance de cinq minutes ». C’est mal connaître le bonhomme, ou bien il donnera à cette avance des proportions extravagantes, ou bien il va craquer. Bref, le spectacle n’est pas terminé.
Gimondi n’a pas gagné à Briançon comme il l’avait fait dans un Tour précédent, mais il s’est montré à son avantage. La situation est ainsi rénovée. Merckx n’apparaît plus intouchable. C’est cette question de confiance que j’ai posée à Pingeon en lui demandant s’il pensait unir ses efforts à l’Italien pour faire échec au Belge. Il a eu une moue dubitative puis, répondant à mon souci de savoir s’il lui restait une chance d’arriver en jaune à Paris, il m’a concédé : « Il reste toujours un petit espoir »…
Au final, une étape pour pas grand-chose : Merckx est passé en tête au sommet du Galibier avec Gimondi dans sa roue, puis à 5 secondes, un petit groupe comprenant Pingeon, Poulidor, Van Springel, Gandarias et Vianelli. Avec la bénédiction du maillot jaune, Herman Van Springel de l’équipe Mann-Grundig s’enfuit dans la descente et l’emporte à Briançon. Deux minutes plus tard, l’inévitable Merckx s’impose au sprint pour la seconde place.

Blog Van Springel à BriançonBlog arrivée Briançon

Blog Bataille des Alpes

Onzième étape, 198 kilomètres entre Briançon et Digne, et rien de nouveau sous le soleil retrouvé, Merckx toujours frais et despote selon la formule d’Antoine Blondin :
« Deux Espagnols, appartenant à deux marques différentes, caracolaient dans le col de Vars en parfaite harmonie, et l’on pouvait envisager que ces frères de la côte allaient mener jusqu’au bout leur mission-pirate sur la bande des cent-vingt kilomètres qui leur restaient à parcourir, quand le téléphone grésilla sur toutes les longueurs d’ondes : « Allos !… Allos ! … Eddy sonne … !
Á croire qu’Edison avait inventé son appareil fameux que pour permettre à Eddy Merckx de téléphoner son coup, tellement facile à prévoir quand on sait que tout champion de quelque renom, qui se permet de bouger une oreille dans le peloton, est aussitôt voué au destin ravageur de l’apprenti-sorcier.
« Puisque ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs », disait avec une assurance feinte le personnage du photographe dans Les Mariés de la tour Eiffel, de Jean Cocteau.
En se permettant l’esquisse d’un projet d’attaque dans le col d’Allos, Roger Pingeon venait de déchaîner un cataclysme qui le laisse, au bout du compte, très sensiblement dépassé.

Blog dans Allos Pingeon PoulidorBlog dans Allos fugueBlog étape Digne Merckx AllosBlog Merckx dans AllosBlog Merckx profil AllosBlog poursuivants sommet col d'Allos

Gimondi, Poulidor et Pingeon à la peine au sommet du col d’Allos

Sonnés les favoris frileux qui prétendaient, après deux jours d’outrages, à se réfugier dans les chauds remugles du peloton ! Sonnés les deux malheureux Espagnols qui s’appliquaient à déserter l’armée en déroute ! Sonné Poulidor qui émarge au titre de dernier vaincu en date d’un Bilan-San Raymond, particulièrement éprouvant. Sonnés aussi les quatre complices du col de Corobin, depuis Pingeon qu’on n’aurait jamais dû laisser jouer avec les allumettes jusqu’à Gimondi qui s’est fait mettre en boîte sur la ligne d’arrivée !
Les touristes belges, émoulus, pas très frais à vrai dire, de Tervuren, pays d’adoption de Merckx, pouvaient à juste titre surgir des rochers où on les trouve désormais embusqués un peu partout avec de grandes pancartes : quand Eddy sonne, tout le Brabant sonne, prétend un vieux proverbe bruxellois.
Merckx commence à afficher la mine odieuse de fraîcheur et d’insolence du prix d’excellence qui s’applique à empocher jusqu’au prix de gymnastique. Il décime les classements, dépeuple les palmarès avec un absolutisme de tous les instants.
Que faire ? Le laisser, comme l’albatros de Baudelaire, exilé sur le sol au milieu des nuées … »
La victoire de Merckx sur Gimondi au sprint reléguait au rang des plaisanteries les affirmations selon lesquelles le champion belge avait laissé gagner Pingeon l’avant-veille et Van Springel la veille. Quand il peut gagner, il ne s’en prive pas et a clairement démontré qu’il ne se contente pas de vivre sur son acquis.
Le principal battu du jour est probablement Poulidor qui a concédé près de 3 minutes. Á l’arrivée à Digne, son directeur sportif Antonin Magne, faisant l’inventaire des différents compartiments où son coureur déclinait, l’air marri, confessait : « Je suis l’homme le plus déçu du Tour ce soir ».

Blog descente Pingeon Allos

L’étape suivante venteuse de Digne à Aubagne se joue dans le col de l’Espigoulier avec une échappée de quatre coureurs, l’Espagnol Gandarias, Felice Gimondi, l’inexorable Eddy Merckx et son équipier Victor Van Schil. Sur la piste en cendrée d’Aubagne, le vainqueur du Giro, dans les conditions que l’on sait, l’emporte. Pingeon et Poulidor, peu attentifs, perdent 1’23’’. Au classement général, Gimondi, désormais, talonne Pingeon à 3 secondes qui accuse maintenant un retard de plus de 7 minutes sur Merckx.
Il y a quelque temps, Gimondi, vainqueur du Tour 1965 à 23 ans, était parti pour dominer le cyclisme mondial. Si Merckx n’était pas apparu, le Bergamasque avait encore quatre ou cinq bonnes années devant lui. Il va falloir qu’il entreprenne sa reconversion psychologique pour s’adapter au fait qu’il n’est plus le meilleur … sauf affaire douteuse de contrôle positif !

Blog Gimondi gagne à AubagneBlog Digne-Aubagne Pingeon et MerckxBlog Gimondi à Aubagne

En ce jour, Blondin s’est désintéressé de la course pour rendre un émouvant hommage à un « compagnon du Tour » (selon l’expression généreuse de Maurice Vidal) disparu :
« On dirait d’un fauteuil à l’académie du Tour, où il ne saurait être question de remplacer celui qui a écrit un soir, dans la mélancolie des sympathies interrompues au Parc des Princes : « On ne guérit pas du Tour de France. »
Il aurait aimé l’étape d’aujourd’hui à travers la haute Provence, non seulement parce qu’il en était un peu le régional, car il est maintenant le régional de toutes les étapes où notre présence le prolonge, mais parce que les coureurs allaient dans la montagne douce, marchant pour une fois au pas de l’amitié (pas tous quand même ndlr). La rumeur du peloton portait ces histoires simples qui se disent les bras ballants. Avant que de devenir des braconniers, les champions n’étaient encore que des trimardeurs.
Le vieux Louis aurait convoqué sur le bord de la route, pour que leur joie demeure, les personnages de Giono, un de Baumugnes et Jean le bleu ; on aurait aperçu la silhouette d’Angelo, le hussard sur le toit, griffant d’une botte agile les tuiles des villages. Marcel Pagnol aurait, pour la circonstance, détourné de son fournil la femme du Boulanger, éloigné de son puits la fille du Puisatier et les coureurs les auraient célébrées dans des paysages où croisent aujourd’hui des touristes anglaises promises aux satyres. »
D’Aubagne, les coureurs se dirigent vers la Grande bleue et La Grande-Motte, une des stations balnéaires surgissant de terre selon un aménagement du littoral lancé par Georges Pompidou, sous l’œil acerbe du chroniqueur de Miroir-Sprint :
« Les organisateurs ont facilité à dessein celui de tous les coureurs. Ce qui s’est passé après la caillasse de la Crau, sur les étendues rases de Camargue, défie l’entendement. Il y avait là, pour les vieux suiveurs, de quoi perdre leur latin cycliste. Si soucieux d’ordinaire de la régularité de la course, Félix Lévitan n’avait-il pas placé sa voiture devant le museau du peloton et n’avait-il pas de surcroît demandé aux directeurs sportifs de mettre leurs véhicules en protection des coureurs sur le bas-côté de la route ? L’objet de toutes ces mesures protectionnistes ? Un vent sauvage qui, soufflant à 80 km/h, avait contrarié la progression de notre caravane au point de faire craquer les frontières du ridicule et de dévaluer singulièrement les actions d’un peloton enregistrant plus d’une heure de retard sur l’horaire le plus pessimiste. De sorte qu’accrochés qui à une portière de voiture, qui au tansad d’une moto, certains concurrents franchirent une trentaine de kilomètres d’un trait, sans donner le moindre coup de pédale. Ainsi soustrait à l’érosion du vent, Reybroeck en profita pour souffler la victoire à un groupe fourni de sprinters côtés entre le gruyère en béton d’une architecture futuriste voulant faire d’une côte ingrate une Floride française et en réussissant qu’à reproduire en bord de mer le désolant spectacle de certains HLM. »

Blog Aubagne-Gde Motte Tour neutraliséBlog Aubagne-Gde Motte Reybroeck vainqueur

Le lendemain, dans un vent à peine moins agressif, entre La Grande-Motte et Revel, « il fallut toute la puissance des 70 kg de muscles et la force de caractère du râblé Agostinho (1m67) pour parvenir à mettre les voiles. Ce portugais qui vient de lâcher les manchons de sa charrue pour empoigner un guidon de vélo aura été en dernier ressort une des grandes révélations de ce Tour. Physiquement, c’est une sorte de Quasimodo de la bicyclette qui aurait au niveau de la cheville le coup de pédale délicat du regretté Hugo Koblet. La comparaison s’arrête là. Car bien que le bonhomme soit encore mal dégrossi et apparemment uniquement préoccupé d’actionner les manivelles et de boire de l’eau, il est authentique et point sot. Frustre mais pas stupide. Et surtout pas encore frelaté par l’argent et par la gloire.
Ainsi lorsque, ayant renouvelé son exploit athlétique de Mulhouse, il parvint à Revel après une échappée solitaire de plus de quarante kilomètres avec la meute du peloton attachée à sa perte –rien à voir avec la randonnée séduisante mais fausse d’un Van Looy triomphant à Nancy avec la complicité de tous les grands- on s’agita beaucoup pour le tirer devant les caméras et le micro de la télévision. Il se dégagea d’un geste et réclama qu’on le laisse en paix : « Du calme ! Du calme ! Maintenant, mon travail est terminé. »
Agostinho n’a signé chez Frimatic-Viva-De Gribaldy que pour la durée du Tour et il est prévisible que les enchères pour s’assurer définitivement le concours de ce coureur aussi original qu’efficace ne manqueront pas d’atteindre des sommes considérables. Ayant effectué son service militaire en Mozambique, il jouait au football avant qu’un ami ne lui apporte la révélation de la bicyclette et c’est tout naturellement qu’il s’engagea au Sporting de Lisbonne qui est le grand rival de Benfica aussi bien pour le vélo que pour la balle ronde. »
Un personnage vraiment attachant ce Portugais qui, à ce moment du Tour, est le seul coureur avec Eddy Merckx à s’être offert le luxe de remporter deux étapes en ligne.
Cocasserie du hasard, quelques heures avant d’écrire ces lignes, j’ai croisé sur un marché du Comminges l’artiste Dick Annegarn en résidence dans la région depuis de nombreuses années. Vous le connaissez au moins pour ses grands succès Sacré Géranium, Mireille la mouche et Bruxelles qui devint l’hymne universel de recueillement au moment de l’attentat qui frappa la capitale belge. Dick composa une chanson (reprise par Romain Didier, un artiste top méconnu) en hommage au regretté Joachim mort accidentellement en course après avoir percuté un chien.

« Au passage de pic à col, la caravane caracole
La caravane crie et passe des agneaux des rapaces
À cause d’un chien, on peut tomber d’un chien on peut chuter
À cause d’un chien, on peut buter culbuter
Ta Maria ria de ton mariage
Au fur et à mesure que le voyage t’éloigna
Agostinho c’est toi le plus beau »

Cette étape de transition vers Revel livre son lot de cocasseries. Ainsi, une guêpe irrespectueuse a planté son dard dans le poignet droit du maillot jaune. Merckx se frotte d’abord avec quelques herbes miraculeuses suivant un vieux remède de grand-mère, avant de s’approcher de la voiture du docteur Maigre, médecin du Tour.

Blog Gde Motte-Revel guepe MerckxBlog Gde Motte-Revel Delisle gifle

Du côté de Saint-Pons, autre irritation, Roger Pingeon gifle son coéquipier, le champion de France Raymond Delisle, pour avoir attaqué inconsidérément sans avoir pris en compte l’état de santé de son chef de file et agi en franc-tireur à l’encontre de la tactique décidée collectivement. Bonjour l’ambiance au sein de l’équipe Peugeot.
Plus sérieux et ennuyeux, au cours de l’étape, circulent sous le manteau au sein de la caravane les résultats des contrôles anti-doping effectués depuis le départ de Roubaix. Rendus publics le soir même à l’arrivée, il s’avère que cinq d’entre eux se sont révélés positifs et concernent Timmermann et Nijdam de l’équipe Willem II qui ont abandonné il y a quelques jours, l’Allemand Rudi Altig et les Français Bernard Guyot et Pierre Matignon. Les trois coureurs encore en course bénéficient d’un sursis, échappant ainsi à l’exclusion, et sont sanctionnés de 15 minutes de pénalisation au classement général.
Les deux Français se confient avec une touchante et naïve sincérité à Gilles Delamarre pour Miroir-Sprint.
Ainsi, Pierre Matignon :
« – Comment avez-vous pris cette décision ?
– Je pense qu’elle est injuste. Nous avons été tirés au sort. Il vaudrait mieux ne contrôler personne certaines fois et puis tout le monde. Là on verrait …
– Mais vous, vous vous êtes dopé ? Pourquoi ?
– J’ai pris un stimulant, plus exactement. Je ne marchais pas du tout, j’en avais marre de souffrir.
– Vous avez mieux marché ?
– Oui, mieux, mais on ne transforme pas un âne en cheval de course.
– Quel produit avez-vous utilisé ?
– De la corydrane. C’est en vente libre dans les pharmacies. J’avais souffert dans les étapes dures, alors j’ai pris deux comprimés pour l’étape Divonne-Thonon qui, a priori, était plus facile. Si le contrôle n’avait pas existé, j’en aurais peut-être pris quatre.
– Et vous avez été tiré au sort pour être contrôlé ?
– Oui, et j’ai avoué tout de suite. Cela ne sert à rien de poser une réclamation. C’est un coup malheureux.
L’expression reviendra aussi chez Bernard Guyot. Car le fait symptomatique des résultats, c’est que, à part Rudi Altig, les coureurs n’ont pas usé de produits dopants pour réussir une grande performance. Ils l’ont fait pour terminer une étape, pour rentrer dans les délais et pouvoir continuer le Tour. C’est ce que le docteur Maigre appelle la « charge de la peur ». « C’est, dit-il, la frousse de l’élimination qui les a poussés. Rudi Altig, c’est, si l’on veut, le cas classique du doping. La nouveauté, c’est la franchise de ces deux coureurs qui ont avoué aussitôt. Et ils sont repartis mais, avec cette fois, une épée de Damoclès. Matignon, par exemple, s’est dopé pour une étape courte, il pensait qu’elle serait très rapide et avait peur de ne pas rentrer dans les délais.
Ce n’est pas tout à fait l’avis du docteur Dumas, l’autre tête du service médical. On sait que, cette année, les tâches –le contrôle médical c’est lui et les soins c’est Maigre- ont été rigoureusement séparées, et une chose en entraîne une autre. Leurs façons de considérer les choses se sont éloignées. « Les meilleurs ont été contrôlés plusieurs fois avec des résultats négatifs. On n’a pas le droit de dire ce qu’on dit à propos d’Eddy Merckx et d’une soi-disant formule miracle ».
C’est pourtant un bruit tenace, et Matignon lui-même nous avait confié ses doutes : « Ce n’est pas possible qu’il marche ainsi tous les jours. Il a une préparation spéciale très coûteuse. Il est très entouré au point de vue médical. Par exemple, on lui fait une prise de sang, on voit de quoi il a besoin, et on lui en donne. Moi, le soir, je me dis : « Tiens, je vais me faire une B12 ». Si ça se trouve, j’en ai trop et c’est autre chose qu’il me faudrait ».
Si elle n’est pas au cœur du débat, la question financière joue un rôle important. La pauvreté conduit à l’empirisme et, en tout cas, la peur de perdre ses ressources pousse aux gestes les plus inconsidérés. C’est ce que nous avons senti au cours d’une conversation avec Bernard Guyot, autre coupable qui n’a pas tellement conscience de l’être :
– Vous ne semblez pas très atteint par la décision qui vous concerne …
– Non, pas du tout, c’est comme s’il n’y avait rien eu. Je savais que le contrôle serait positif, je n’ai même pas demandé de contre-expertise.
– Pourquoi ?
– Parce que cela coûte 80 000 anciens francs et que cela est à la charge du coureur.
– Vous ne marchiez pas. Est-ce pour cela que vous vous êtes dopé ?
– J’étais mou. Avec ce Tour, on n’a pas eu le temps de récupérer et on n’a pas eu, comme l’an dernier, 10 étapes de plat pour s’y mettre. Á Thonon, j’étais mort. J’ai eu plein de boutons, je voulais abandonner. Je ne pensais pas pouvoir passer les cols. J’ai pris de la corydrane.
– Pour finir le Tour ?
– Oui, pour faire une performance, j’aurais pris autre chose. Mais, avec le contrôle, même si j’avais eu une chance de gagner, je serais resté dans le peloton. Mais avec quatre comprimés en deux jours, alors que j’étais malade, je ne m’estime pas dopé. Si je rentre à la maison, je n’aurai aucun contrat après le Tour. Je fais mon métier de coureur cycliste, et vous savez, j’ai été contrôlé quarante fois. Nous sommes cinq à avoir été pris mais dans ceux qui ont abandonné, il y avait des positifs et ils le savaient. Enfin, maintenant j’ai le moral et je finis le Tour tranquillement… »
J’ai déjà eu l’occasion, en d’autres circonstances, de souligner la franchise des coureurs (pas tous !) et des journalistes de cette époque qui n’éludaient pas la question du dopage, contrairement à une opinion trop souvent répandue aujourd’hui. Il faut dire que, deux ans auparavant, lors du Tour 1967, le monde du sport avait été traumatisé par la mort en direct (à la télévision) du populaire Britannique Tom Simpson dans la caillasse surchauffée du Mont Ventoux.
Á Revel, avec tout son talent et son admiration pour les coureurs, Antoine Blondin livre aussi son avis sur la question dans sa chronique La face cachée de la lutte, clin d’œil à l’événement interplanétaire qui se profile :
« Joaquim Agostinho … c’est le sourire franc et lumineux de la course, la face éclairée de la planète cycliste sur laquelle nous vivons.
Avec lui, tout se sait. Tout s’affirme dans une allégresse contagieuse : l’audace, le courage, la santé. La vive clarté de sa trajectoire à travers la Montagne Noire nous l’a confirmé.
Mais cette planète possède aussi sa face d’ombre où tout se tait. Du moins, le plus longtemps possible. C’est la face cachée de la lune, avec ses vallées de la ruse, ses cratères du soupçon, ses mers de la répression.
Pour la première fois depuis le départ, cinq coureurs viennent d’être cloués au pilori de l’antidopage. Du coup, les cosmonautes du scandale vont débarquer sur cette seule face-là Les palabres vont s’engager. Et l’on se prend à regretter qu’aucun règlement ne prévoit de prélèvements d’encre ou de salive pour déterminer l’inflation du taux d’indignation à quoi s’efforcent ces acrobates qui font leur cheval de bataille d’un serpent de mer.
Bin sûr que, nous aussi, nous sommes contre le « doping », dans la mesure où la « non-assistance à personne en danger » est une notion bien définie dans les responsabilités de chacun. Mais il serait bon qu’elle demeure une affaire de famille, ressortissant au médecin du même métal, et qu’on mesure tout ce qui peut séparer un diagnostic d’un verdict.
Dans l’état actuel des choses, il apparaît qu’il en va des coureurs en compétition comme des clients du docteur Knock, de Jules Romains, pour qui tout homme bien portant était un malade qui s’ignore : ce sont le plus souvent des tricheurs sans le savoir.
Beaucoup courent le risque d’être renvoyés chez eux ou frappés de lourdes suspensions qui entraveront le libre exercice de leur profession, sur la vue d’urines plus ou moins claires, alors qu’ils n’ont pas encore totalement dépouillé les langes de l’innocence. On ne saurait, en effet, leur demander de connaître par cœur la pharmacopée –Agostinho, il y a quelques jours, était bien persuadé de se stimuler avec un laxatif ! Chorydrane … strychnine … amphétamines … C’est bien vite dit si l’on considère que ces malheureux garçons ignorent pour la plupart le montant de leurs cachets, en d’autres termes le contenu des produits que la préparation biologique de leurs organismes de haute précision requiert le plus légalement du monde.
Á la limite, et il ne s’agit plus là de préparation mais de réparation, un coureur cycliste, au cours d’une épreuve de longue haleine comme le Tour de France, ne pourrait plus se permettre d’être enrhumé ou même de subir la plus bénigne des interventions chirurgicales car il serait privé du recours que n’importe quel médecin est susceptible de nous prescrire à nous, usagers du courant dans les mêmes circonstances.
Il faudrait des concertations nombreuses et diverses avant de fixer dans les rigueurs d’un code des mesures encore balbutiantes qui s’apparentent à une rafle.
N’importe qui, dans la vie quotidienne, serait susceptible d’apprécier la différence qu’il y a entre prendre un comprimé de somnifère pour dormir tranquille et avaler le tube… »
Si on revenait à la course ? Une étape contre la montre de 18,5 km, à Revel, autour du lac de Saint-Ferréol, sur le parcours plusieurs fois emprunté lors du Critérium National, une belle épreuve aujourd’hui disparue réservée comme son nom l’indique aux coureurs français.
Si j’en crois les archives, les organisateurs locaux avaient décidé de faire payer l’entrée sur le circuit, récoltant ainsi la coquette somme de 13 millions d’anciens francs en petite monnaie pour les associations ayant mis la main à la pâte. Il y eut évidemment des resquilleurs arrivant par les champs et les bois. Il faisait chaud, la fête fut belle en cette veille de 14 juillet : la liqueur locale à la menthe chère à Jean Get coula sans doute à flot dans les verres en haut de la côte de « Saint-Fé » et le melsat et la bougnette, fleurons de la charcuterie régionale, enchantèrent les pique-niques.
Ce n’était pas l’enfer d’Henri-Georges Clouzot (Claude Chabrol reprit ici le tournage de son film longtemps inachevé) mais le Belge Herman Van Springel, second du Tour précédent et excellent rouleur, hébergé à l’abbaye-école de Sorèze, digéra mal le repas de la veille au soir, un généreux cassoulet mijoté avec amour par les gentilles religieuses. Il concéda 1’ 41’’ au vainqueur de l’étape … est-ce bien nécessaire de dire son nom ?

Blog Revel clm Merckx PingeonBlog Revel clm Poulidor GimondiBlog Revel clm

Derrière Merckx, vous aviez deviné, vainqueur à la moyenne de 45,792 km/h, les Français font bonne figure avec Pingeon second à 52 secondes et Poulidor troisième à 55 secondes.
Rudi Altig termine quatrième dans la même minute que Merckx. Longtemps meilleur temps, le public de Revel lui a réservé un accueil enthousiaste malgré son problème de contrôle positif. L’Allemand ne s’en cache pas : ce n’est pas pour finir dans les derniers qu’il s’est dopé, mais bien pour réaliser, à 33 ans, encore quelques exploits. Après avoir nié, il a choisi une explication : « Je me suis toujours préparé de la même façon pour le Tour. Je suis assez malin pour employer des produits qui ne laissent pas de traces dans les urines. Celui qu’on a trouvé, j’en avais pris pour soigner un rhume attrapé en montagne. Je ne veux pas être comme le chien qui traverse le village et que tout le monde bat … »
Quant à Raymond Delisle, excellent rouleur au demeurant, il a choisi, en signe de protestation contre le soufflet de son coéquipier Pingeon, de faire l’étape buissonnière qu’il termine en roue libre 95ème et bon dernier … à 5 minutes et demie de Merckx !
La nuit lui porta conseil et, en ce jour de fête nationale, il envisage d’honorer son maillot bleu blanc rouge de champion de France en « défilant » entre Castelnaudary et Luchon avec panache. Á chacun sa médication, c’est la stimulation d’une gifle qui expédie Raymond Delisle jusqu’à la ligne d’arrivée où il vient quérir une première place à l’opposé exact de sa performance de la veille :
« De toutes les attaques dès le départ de Castelnaudary, spécialement préparé (attention à la formule ! ndlr), il attaqua le Portet d’Aspet en tête avant de franchir les cols de Mente et du Portillon dans la même position avantageuse et de parvenir sur le boulevard Edmond Rostand les bras dressés en V et le sourire large comme une péninsule.
Le champion de France, qui a l’appendice nasal normalement constitué, pouvait pousser des cocoricos (comme Chanteclerc ? ndlr) d’aise. On put craindre un instant qu’il fût devenu masochiste lorsqu’il s’écria joyeusement au milieu du cercle de ses supporters : « J’espère que Pingeon me redonnera une autre claque afin que je remporte une deuxième victoire ! » »

Blog Luchon Portet d'AspetBlog Luchon échappée DelisleBlog Luchon DelisleBlog Delisle vainqueur à LuchonBlog Luchon Delisle Pingeon réconciliés

Blondin, maître ès calembour, ne pouvait évidemment pas faire de moins que d’entonner la Marseillaise de « Rougi Delisle » !
Raymond Delisle et Roger Pingeon étaient décidément des coureurs cyclothymiques … ce qui au moins pour la première moitié de l’adjectif apparaît tout à fait naturel !

Blog Luchon Merckx pipi

Charly Gaul perdit un Tour d’Italie comme ça !!!

Blog Luchon Merckx Poulidor PingeonBlog Pyrénées tous frappés par MerckxBlog chute Galdos col de MenteBlog chute Galdos col de Mente 2

Chute de l’Espagnol Galdos dans le col de Menté

Cette première étape pyrénéenne, disputée sous une chaleur accablante, a encore fourni l’occasion à Eddy Merckx de démontrer sa supériorité en partant à 1 kilomètre du sommet du col du Portillon. Il grappille ainsi 18 secondes à Pingeon, 42 à Gimondi et Poulidor.

Blog arrivées à Luchon

Mardi 15 juillet 1969 : une date inoubliable de l’Histoire du Tour de France et du Cyclisme ! Attention chef-d’œuvre ! Voici pour en situer la grandeur le début de la chronique de Blondin qu’il intitule Sous les feux de la rampe :
« Il ne s’agit pas de la mise à feu ni de la rampe de lancement qui projetteront dans quelques heures trois êtres humains dans la course à la Lune, mais du soleil sur la pente ardente qu’Eddy Merckx a voulue pour théâtre à l’une des tentatives de domination les plus convaincantes que j’ai vues exercer sur le domaine cycliste.
Á peine plus d’un demi-siècle d’existence a suffi au Tour de France pour assurer sa topographie légendaire. Á travers les modifications qui, d’une année à l’autre, affectent l’itinéraire, on retrouve la permanence de quelques hauts lieux. Ils donnent à l’épreuve sa quatrième dimension, relient la course d’aujourd’hui à toutes celles d’hier et contribuent à fonder une manière de classicisme où, dans le plus sublime des cas, le nom d’un homme et celui d’un champ de bataille se trouvent associés.
On ne franchit pas le Tourmalet sans évoquer la figure rigoureuse du grand Christophe de 1913, brasant la fourche brisée de son engin chez le forgeron de Sainte-Marie-de-Campan. On ne repeuple pas la fameuse « Casse déserte » sans convoquer la silhouette prestigieuse de Louison Bobet à travers le col de l’Izoard, transformé depuis en un boulevard qui devrait porter son nom. On ne traverse pas les plaines du Roussillon sans identifier le platane contre lequel vint s’affaler le coureur algérien Zaaf victime de l’enthousiasme généreux des vignerons. On ne dévale pas l’Aubisque sans se montrer du doigt le ravin où le Hollandais Wim Van Est, alors détenteur du Maillot Jaune, fit un plongeon de cent mètres sans se rompre les os. Les ombres ennemies et fraternelles de Bartali et de Coppi croisent encore dans l’ascension du Galibier. Et le seul Koblet occupe toute la largeur d’une avenue triomphale qui irait de Brive à Agen. Ainsi, peu à peu, chaque détour de la route, chaque lacet de la montagne finissent par appeler l’écho d’un exploit. Une nouvelle carte de France se dessine à l’intérieur de l’autre, dont les provinces portent les couleurs des champions qui les ont illustrées en s’illustrant eux-mêmes.
Depuis hier soir, les Pyrénées, pour nous, constituent la planète Merckx. »
« Tout Eddy » ou presque, pour reprendre un autre trait d’esprit d’Antoine !
On n’attendait pas spécialement grand-chose de cette étape qui menait les coureurs de Luchon à Mourenx-(alors) Ville-Nouvelle, cité béarnaise sortie de terre en 1958 au lendemain de la découverte d’un miraculeux gisement de gaz. Les jeux étaient faits compte tenu, d’une part de l’écrasante supériorité de Merckx, et d’autre part qu’après les ascensions traditionnelles des cols de Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Soulor et Aubisque, il restait encore 70 kilomètres de descente et de plat jusqu’à la ligne d’arrivée.
Et pourtant, on pourrait écrire un roman sur cette étape mythique. D’ailleurs, Bertrand Lucq, avocat au Barreau de Dax et correspondant du quotidien régional Sud-Ouest, en a écrit un délicieux (petit par le format) livre.


Blog Couverture Coup de Foudre

« Ce livre est le récit d’un exploit à jamais associé à la légende du Tour de France ; c’est aussi un bel hommage aux journalistes qui, chroniqueurs sportifs, n’en étaient pas moins de grands écrivains (Pierre Chany, Antoine Blondin, Kléber Haedens…). »
N’est-ce pas ce que je fais à travers mes modestes billets pour évoquer, chaque été, les Tours de France de ma jeunesse ?
Le récit de l’exploit sportif est tout à fait authentique, quant aux personnages, les journalistes Èdouard Labège et Charles Montardon, ils sont nés de l’inspiration de l’auteur :
« Quelques brusques coups de klaxon surprennent l’attente du public. Une voix nasillarde ameute les curieux : « Bonjour ! Bonjour ! Á l’arrière du véhicule, pour cinq francs seulement, vous trouverez la collection complète. Le journal du jour, le livre d’or du Tour de France, les numéros des dossards, les palmarès des coureurs, la casquette de votre champion favori. Et pour vous, Madame, le magazine de mode. Pour cinq francs tout rond. C’est le moment d’en profiter. »
Une année, longtemps après, je me suis retrouvé ainsi dans la montée du col du Tourmalet juste derrière la voiture du Miroir du Cyclisme. J’avais réussi à me faufiler dans la caravane en déclarant à la maréchaussée de service que le Tour ne m’intéressait pas et que je désirais me rendre à l’Observatoire du Pic de Midi de Bigorre. Mon affirmation mensongère avait été validée par … le cuisinier de l’Observatoire qui me suivait !
Ce 15 juillet 1969, « (Une) joyeuse procession s’étirait à l’envi sur les rampes abruptes du mythique Aubisque. Les éternels cyclistes du petit matin se frayaient un passage au milieu de la foule, lorgnant d’un œil éprouvé le prochain lacet. La route promettait d’être bien longue pour ces anonymes motivés par la seule fierté d’escalader des cols chargés d’histoire. Revêtus de maillots aux couleurs de Mercier ou de Peugeot, ils ont l’impression de se fondre dans ce passé au parfum d’épopée.
Á l’Aubisque, on y vient du plat pays. Landais, Gersois, Béarnais s’y retrouvent à l’occasion du Tour de France. Ce petit peuple imprégné de culture rugbystique refait le championnat entre deux gorgées de vin du terroir. Il y est question de l’avenir du Stade Montois, de l’inconstance de la Section Paloise, des petits miracles du Football club Auscitain, de la bravoure des Tyrossais et des belles promesses d l’Union Sportive Dacquoise. Mont-de-Marsan, Pau, Auch, Tyrosse, dax, autant de cathédrales du jeu bondées de fidèles les jours des grands offices. Le saucisson circule de main en main. Le pain de campagne claque sous les langues bavardes. La foule ne cesse de grossir. La France est là, unie dans une même attente. » C’était le bon temps des poules de huit !
15 juillet 1969, 12h 30 : « Les coureurs ne vont pas tarder à aborder la montée du Tourmalet. La caravane publicitaire ne doit plus être bien loin. La grande parade, spectaculaire, colorée, débute enfin. Les enfants sont ébahis du spectacle offert par les acrobates de la route. Les célèbres motards vêtus de combinaisons bleu clair, debout sur leurs bolides, allument des salves d’applaudissements. Mais voilà un moustique géant « les quatre fers en l’air » terrassé par un redoutable insecticide qui déclenche l’hilarité. Des milliers de mains se tendent quand de charmantes jeunes filles distribuent bonbons acidulés et chapeaux en papier vantant une marque d’appareils électroménagers … »

Blog groupe Merckx à la MongieBlog merckx lieutenant Van den Bossche TourmaletBlog Merckx va bientôt démarrerBlog Merckx Van deen Bossche sommet Tourmalet

C’est là, près du sommet du col du Tourmalet, que tout se déclencha :
« « Kilomètre 69 : Á 10 kilomètres du sommet du Tourmalet, le peloton maillot jaune conduit par Martin Van Den Bossche de la formation Faema, composé d’Eddy Merckx, Pingeon, Bayssière, Poulidor, Gutty, Zimmerman, Theillière, Agostinho, Van Impe, Gandarias, Wagtmans possède une trentaine de secondes sur Gimondi en grande difficulté ».
L’Italien n’est pas dans un bon jour, miné par un ver solitaire. Déjà, dans l’Aspin, il lui a fallu puiser dans ses réserves pour garder le contact … »
En vue de la banderole du chocolat Poulain, parrain du Grand Prix de la Montagne, Van Den Bossche manifeste quelques velléités vite réprimées par son chef de file Merckx qui vient d’apprendre par hasard que son « fidèle » coéquipier roulera la saison suivante pour le charcutier italien Molteni. Pour l’heure, il s’agit de défendre l’honneur des machines à café Faema.
Je passe la plume à Raymond Pointu de Miroir-Sprint :
« Sans doute ne puis-je me prévaloir de cette expérience intarissable qui fait de certains suiveurs d’authentiques conservateurs d’un musée imaginaire du cyclisme, mais enfin, jamais il ne m’avait encore été donné d’assister à un tel spectacle. Je veux parler de celui de l’arrière et non de celui de l’avant qui propulsait Merckx dans la légende de la bicyclette aux cotés, certains affirment devant, des Coppi, des Koblet, Bobet et autres Anquetil.
Jamais encore, je n’avais vu une telle débâcle. Une Bérésina brûlante ! Sans doute le plomb du soleil chutait-il lourdement sur la nuque de tous. Sans doute encore en était-on au troisième col de la journée. Mais les deux premiers avaient été escaladés aimablement à une allure bienveillante qui ne permettait pas d’envisager un pareil désastre et il restait encore l’Aubisque. Non, cette perte désespérante et lancinante vers l’arrière dans le Tourmalet, c’était bien le fait de l’implacable travail d’usure d’un Merckx qui avait transformé le peloton scintillant de Roubaix en un paquet râpé, défoncé, crevé, rapiécé, souillé et pour tout dire guenilleux….
… Le Tour s’achevait bien là, à Mourenx, et on eut souhaité qu’il ne se prolongea pas au-delà de Bordeaux. Á quoi bon prolonger l’épreuve ? Procédant par élimination, Merckx avait fractionné définitivement la course en deux : d’une part celle des autres, d’autre part la sienne n’ayant rien de commun avec la première. On en veut pour preuve qu’étant parvenu en haut du Tourmalet avec quelques secondes d’avance, il descendit benoîtement, s’alimenta et attendit sur l’injonction de son directeur sportif ses suivants. Je ne dis pas ses poursuivants. Constatant qu’ils tardaient à le rejoindre, il lança désabusé : « Tant pis pour eux, j’y vais. »
Il lui restait 140 km à parcourir en solitaire. Au cours de son prodigieux cavalier seul qui excita nos confrères belges au point qu’une de leurs voitures suiveuses précipita résolument par terre notre photographe Henri Besson et son motard René Rivière dans le fossé, il chercha beaucoup plus à explorer ses propres limites qu’à distancer les autres. Partir si loin du but, avec le Soulor et l’Aubisque devant soi et 70 km de bosses entre le pied du géant pyrénéen et l’arrivée, cela tenait de la folie. Tous les saints préceptes élaborés par des décades de pratique cycliste se trouvaient basculés. Un pari énorme qui pouvait tout lui rapporter ou le laisser totalement démuni. De fait, il faillit bien demeurer planté là sur la route avant de se reprendre superbement.
Sur sa plate-forme de radio, Luc Varenne exultait : « C’est pas possible de gagner un Tour de France pareillement. C’est à pleurer. » »

Blog Merckx solitude Aubisque et MourenxBlog Mourenx Merckx sommet Aubisque 1Blog Mourenx Merckx se surpasserBlog Mourenx Merckx à l'arrivéeBlog Mourenx arrivée des autresBlog Mourenx groupe GimondiBlog Mourenx les défaillances

L’ami Blondin, grand buveur devant l’Éternel, savoura :« Cette trop fameuse étape des « quatre cols », agitée de temps à autre comme un serpent de mer, me disait d’autant moins qu’il faisait une chaleur dévastatrice et que la maîtrise jugulante de Merckx sur la course pouvait le dispenser d’ouvrir la porte à l’aventure … Il en va des cols d’appellation contrôlée comme des vins : il faut examiner l’étiquette, envisager l’année et le négociant. Certains ont désormais un petit goût de bouchon, bouchons d’automobiles et bouchons de coureurs, rassemblés en peloton de Panurge, à l’image des moutons pelotonnés qui les regardent passer. La façon dont Eddy Merckx a précisément négocié le Tourmalet, l’Aubisque et une fin de parcours en forme de montagnes russes impromptues, allait nous prévenir contre tout déboire de ce calibre. Quand celui qui aura pratiquement bouclé les quatre mille kilomètres de la course, sans rétrograder au-delà de la dixième place, sauf à fausser compagnie à tout le monde, déboucha dans la descente sur Luz-Saint-Sauveur, l’immense attente qui prélude au prodige s’installa dans la vallée et le Gave cessa de se rebiffer. Exact au rendez-vous que sa jeune légende lui a prescrit, sans hargne, rogne ou grogne, par le jeu naturel de dons hors du commun, Eddy Merckx allait son petit surhomme de chemin. L’enthousiasme unanime et polyglotte qui l’escortait alors prenait un sens. Il nous disait qu’à cet instant ce champion n’était plus particulièrement wallon ou flamand, français ou belge, mais qu’il appartenait tout bonnement au patrimoine universel de l’effort humain. Il y a quelque chose de la flamme olympique dans la petite mèche rubescente qui éclaire le crépuscule de Lacq, où Eddy Merckx s’endort dans le berceau de pourpre où naissent les dieux vivants. »

Le brillant reporter Jacques Ségui n’en croyait pas ses yeux :
« Il fallait être idiot, vaniteux, de croire que cela ne pouvait plus arriver. Au moment précis où Paris, New York et … Bruxelles regardent vers la Lune, nous sommes tous écrasés de chaleur, trempés jusqu’aux os, par les gerbes d’eau qu’on nous envoie en pleine figure. Quelle tête, mais quelle tête nous faisons tous. Et cette moto qui frôle cette foule jusqu’à lui arracher les mains qui se tendent, ou encore qui entre dans une vague de délire. L’Aubisque est là tout près, et soudain la grande montagne semble s’incliner, faire contre tous les usages, la révérence … Merckx passe et j’ai l’impression d’avoir sous les yeux les vieux « Miroir » de mon enfance.
Donc c’était ça, c’était bien ça … Un maillot jaune, à flanc de montagne aux verts de toutes les couleurs, ce maillot jaune que j’aperçois au milieu des motos, des voitures. Il est en train de refaire la légende du bon vieux temps. Combien de fois disait-on par manière de dérision à nos amis ou à nos confrères aux tempes grisonnantes « Hélas ! Messieurs, nous n’avons pas vu courir Bartali ». En le disant, ceux de mon âge pensaient à Coppi, mais Bartali c’était « Il Vecchio ». Toutes ces histoires, nous le sentions, ne nous concernaient pas. Nous avions connu d’autres champions, les spoutniks du vélo, les supermen de la petite reine, les fantastiques ceci et les incroyables cela … Mais la grande geste, non vraiment. Non vraiment nous ne savions pas.
Et puis ce Merckx que nous pressentions grandir a été pris par le vertige, la folie. Il y a toujours un gros grain de folie au départ du génie. Et Merckx, mardi, est devenu fou. Il a décidé de laisser tout en plan comme on dit, et de goûter à la solitude des Pyrénées. Poulidor, Pingeon et tous les autres devenaient des nains. Ces nains –M. Goddet me l’a rappelé- n’étaient plus ceux qu’il avait fustigés, il y a quelques années, pour leur médiocrité (voir billets consacrés au Tour 1961 ndlr).
Les nains de ce Tour ne sont pas insultés ; ils sont tout simplement trop petits pour Merckx.
Le jeune champion belge est passé en quelques heures de l’autre côté. De lui, on ne dira pas que c’est un coureur cycliste en faisant un peu la moue. Et ceux qui l’ont vu mardi peuvent en témoigner ; Merckx nous a rendu à tous le brin d’émotion qui était celui de notre enfance … ; Mais oui, rappelez-vous, lorsque chacun d’entre nous déployait les pages de son magazine chantant la gloire du héros.
Non, je n’ai jamais vu courir Bartali. Mais demain, que penseront de moi mes jeunes confrères quand je leur dirai : « Du temps de Merckx ».
Ce jour-là, entre Luchon et Mourenx, Merckx accomplissait probablement le plus bel exploit de sa carrière qui en compta à foison pourtant. Le « Michelet du cyclisme » Pierre Chany, le journaliste qui suivit cinquante Tours de France, écrivait de lui : « Il attaquait sans relâche, il se proposait chaque jour de faire mieux pour assurer le spectacle. Il portait le respect du public au plus haut degré. Depuis, les champions modernes, hélas, sont devenus très désinvoltes à l’endroit de ceux qui les applaudissent du bord de la route. »
Alors qu’il avait déjà le Tour dans la poche, Merckx entreprit donc une chevauchée fantastique de cent quarante kilomètres larguant tous ses adversaires à plus de huit minutes. Et tout cela essentiellement par panache et peut-être un peu aussi pour se venger aux yeux de tous, de sa récente exclusion du Giro d’Italie pour une fumeuse histoire de dopage, de Manneken Pis(se) en somme.
Son « vainqueur » du Tour d’Italie Felice Gimondi, vidé de ses forces, terminait à près d’un quart d’heure à Mourenx.

Blog  Gimondi L'Equipe

Terrible coïncidence, à l’heure où j’écris ces lignes, j’apprends quasiment en direct la disparition de cette légende du cyclisme moderne terrassée par une crise cardiaque à l’âge de 76 ans.
Je vous avais parlé justement de l’éclosion de ce grand champion dans mes billets sur le Tour de France 1965. J’étais présent à Rouen lors de sa première victoire d’étape puis au Parc des Princes où il ramena le maillot jaune. Je fus peut-être un peu injuste et méchant : je vis à l’époque dans ce coureur à panache le digne héritier de « mon » champion Jacques Anquetil qui empêcherait notamment l’attentiste Poulidor de connaître la gloire du maillot jaune sur les épaules. En les associant dans son fameux Trophée contre la montre, il signore Baracchi avait scénarisé cette succession.

Blog Merckx Anquetil Gimondi

Eddy Merckx, Jacques Anquetil et Felice Gimondi

Mais, à son tour, Felice allait voir bientôt apparaître un autre astre au firmament du cyclisme … Eddy Merckx.
Champion du monde, vainqueur de Paris-Roubaix, de Milan-San Remo et du Tour de Lombardie, Gimondi fut le deuxième coureur (après Anquetil) à réaliser l’exploit de gagner les trois grands Tours nationaux, Tour de France, Giro (3 fois) et Vuelta.
Adieu Felice, vous étiez de la lignée des fuoriclasse comme on appelle les grands champions en Italie !
Ce fut un déluge de dithyrambes au soir du coup de foudre dans l’Aubisque. Á la télévision, Big Léon Zitrone lâcha : « Bravo Merckx, vous êtes un seigneur ». Le quotidien L’Équipe titra : « Merckx surpasse Merckx ».
Et si une fois n’est pas coutume, une image valait tous les discours : en pleine page centrale du Miroir Sprint du 18 juillet 1969, primée comme plus belle photographie sportive de l’année, c’est le chef d’œuvre d’Henri Besson qui saisit l’envol de Merckx au sommet du col d’Aubisque.

Blog Merckx déploie ses ailes

Á cet instant, je pense à un petit garçon. Il avait dix ans cette année-là. Bien qu’originaire du pays de Bobet et Robic, il admirait Eddy Merckx comme j’avais idolâtré Jacques Anquetil, une génération auparavant. J’imagine que le 15 juillet 1969, après avoir suivi la chevauchée du champion belge, il enfourcha son vélo et le cœur en fête, « la socquette légère », il fila « refaire l’étape » sur le littoral morbihannais. Cinquante ans après, il est mon ami, et dans son atelier, est « encadré » un poster de son idole dans la roue de son premier vélo :

Blog atelier roue Merckx

Il reste encore six étapes avant l’arrivée à Paris mais chacun partage le sentiment général que le Tour est terminé. « Il n’y a plus rien à voir » entendait-on couramment. Rassasié d’exploits répétés chaque jour, on faisait la pause que la traditionnelle et monotone traversée des Landes rendait propice.
« Rudi Altig, lui, s’était arrêté tout au début de l’étape. Tombé la veille, il avait un poignet fêlé et ne pouvait pas tenir son guidon. Le poussant légèrement dans le dos, des équipiers l’aidaient à suivre. Une première fois, la voiture de Jacques Goddet donna un coup de klaxon. Ayant encore en mémoire les abus de la veille, l’Allemand ne s’en soucia pas plus que ça. Le klaxon réprobateur reprit. Alors Altig mit pied à terre et indigné, tonna : « Puisque c’est ça, je rentre ! » …
« Á Hagetmau où la confrérie vineuse nous avait réservé un accueil coloré sur la rade de Bordeaux, les suiveurs trouvèrent, eux, un puissant stimulant pour les étapes encore à supporter dans les délicieuses bouteilles de Tursan proposées. Á l’exception des coureurs, presque tout le Tour s’arrêta là. Le cœur trempé de vin fruité et le regard déjà vague, le grand Gem (Raphaël Geminiani ndlr) déplorait : « Dommage que Jacques (Anquetil) n’ait pas été là. Ça aurait fait une belle bagarre ! »
Un homme semblait étranger à cette fête, aux flonflons de l’orchestre et à cette foule chaleureuse piquée de bérets rouges. Dans les rues en retrait que la population avait désertées, il traînait sa peine et se recueillait. C’est à cet endroit même que Guy Boniface, foudroyé dans sa pleine jeunesse et frappé au zénith de son talent, était mort dans une saleté de voiture. Cet homme, c’était Antoine Blondin. Guy était son copain. »
Plongé dans son chagrin, l’Antoine, se désintéressant de l’étape dans sa chronique, choisit de philosopher en compagnie de … Frédéric Nietzsche, Raymond Poulidor et de son mentor Antonin Magne … Ainsi parlait Zarafouchtra !:
« La veille, dans la lumière d’apothéose du « grand midi », le surhomme annoncé par le poète philosophique allemand, dès 1884, venait de naître sur le Walhalla pentu des monts d’Aubisque et du Tourmalet.
Zarafouchtra, l’une des têtes arvernes alors âgée de trente-trois ans, décida de redescendre de la colline où il avait régné jadis et de répudier son âme des collines pour regagner avec la troupe et le troupeau son village de Saint-Léonat de noble art, durant plusieurs lunes, afin de s’y reforger l’esprit de la lutte contre le plus grand des dominateurs communs.
Donc, il s’avança vers le soleil et lui parla ainsi :
« Hier encore, j’étais dégoûté de ma sagesse, comme l’abeille qui a recueilli trop de miel. Je pensais : le véritable surhomme sortira du puy… J’avais besoin que des mains tendent vers moi … »
Á peine avait-il prononcé ces paroles qu’un ermite s’avança vers lui, enveloppé dans une houppelande blanche et coiffé d’un béret, basque comme une galette qui le faisait ressembler au cèpe séculaire des forêts. Zarafouchtra reconnut le vénérable Tonin le Sage, l’un des prophètes du nihilisme cantalou.
« La vérité n’est pas dans le surhomme, dit le sage, elle est dans le sérum du même nom … la vérité n’est que dans le bonhomme et elle ne sortira pas du puy … L’occulte de la personnalité doit être ton propos, ô Zarafouchtra, vieux passif central, mon cher volcan éteint … »
Á ce moment, le visage de Zarafouchtra, buriné par le farniente, se plissa davantage et prit une expression hercynienne à la fois sublime et atroce… »

Blog Mourenx Poulidor

Comprenne … qui voudra ! Il faut que je vous dise quand même que c’est le Britannique Barry Hoban qui l’emporte au sprint sur la piste du vélodrome du Parc Lescure à Bordeaux.

Blog Bordeaux Hoban 1Blog Bordeaux Hoban 2

Sur les terres d’Aliénor d’Aquitaine, « Á Bordeaux sur la ligne, un Anglais très calme –un de ceux que l’on remarque dans les cols et qui se faufilent toujours aux arrivées pour dire quelques mots à leurs compatriotes pédalants- lui tapa sur l’épaule et lui dit simplement : « Barry, good boy. » »
Le lendemain, « à Brive, il était encore là et l’escalade dans le compliment fut très mince : « Barry, very good boy. » »
Bis repetita, en effet, Hoban l’emportait encore. Blondin avait retrouvé son humour : « Après la victoire espérée à Bordeaux, son épouse disait : « Enfin, on publie l’Hoban. » Après celle de Brive, qui la prend de court, elle s’écrie : « Ciel ! mon Barry … » E tout le reste est litres et ratures. »

Blog Hoban passe de deux

Comme il le disait en plaisantant, le sympathique sujet de Sa Majesté n’avait aucune chance de faire la passe de trois en terminant premier au sommet du Puy de Dôme, terme de la vingtième étape.
Sur les pentes du volcan, on attendait une dernière empoignade et … une avant-dernière démonstration de Merckx avant l’étape contre la montre du dernier jour.
Il n’y eut rien de tout cela et la dernière vérité de ce Tour qui sortit du Puy fut que lorsque Merckx n’attaque pas, aucun de ses rivaux ne prend d’initiative.
Il fallut reprendre l’Épître selon Saint Matthieu comme quoi, « là-haut », les derniers seraient les premiers, en l’occurrence la lanterne rouge Pierre Matignon.

Blog Puy de Dôme à la lanterneBlog Matignon Puy de Dôme

Blondin parlait ainsi du « premier venu » :
« Que ce vaste théâtre d’opérations, dédié à la suprématie, ait vu pour triomphateur, en la personne de Pierre Matignon, le personnage obstiné et souriant qui mène ses apprentissages à quelque trois heures et demie derrière Merckx au classement général, illustre un de ces beaux miracles cyclistes qui ne sont pas exempts de moralité.
Non pas celle, assortie d’une charité chrétienne un peu trop convenue, démagogique et antisportive (et vlan pour Matthieu et moi !), qui veut que les derniers soient les premiers. Mais celle qui vous assure qu’on ne sera plus jamais le premier venu, dès lors qu’on a trouvé l’audace, le courage et le talent de venir, une fois le premier.
Dans le regard de Matignon, écroulé d’un bonheur stupéfait au pied du mirador de la ligne d’arrivée, on pouvait lire qu’il n’ignorait pas que sa vie, désormais, ne serait plus tout à fait la même … Comme on pouvait déchiffrer chez les célébrités, sur qui tous les feux de l’opinion étaient encore braqués quelques heures plus tôt, la surprise impuissante de constater qu’un être pédalant les avait précédés sur ce sommet en forme de planète.
La même surprise, par exemple, qu’exprimeraient les cosmonautes d’appellation contrôlée d’Apollo XI s’ils venaient à s’apercevoir que quelqu’un de Luna XV les a devancés sur la Lune. »
Derrière le brave Matignon, Merckx, une fois encore, démontre sa supériorité en déposant un à un ses adversaires, sprintant juste pour souffler la seconde place au tenace Lyonnais, Paul Gutty.

Blog Puy de Dôme Merckx lâche les autres 2Blog Puy de Dôme Merckx lâche les autresBlog Puy de Dôme Merckx second

L’étape suivante est restée confidentielle dans les archives. Le Belge Van Springel, déjà victorieux à Briançon, règle aisément au sprint un groupe d’une dizaine d’hommes sur la cendrée de Montargis au terme de la plus longue étape du Tour, 311 kilomètres parcourus en 9 heures 37 minutes et 47 secondes.

Blog Montargis-Créteil-Cipale

L’ultime journée est divisée en deux demi-étapes. Celle du matin, entre Montargis et Créteil, est remportée par Joseph Spruyt, un des membres de la fidèle « garde rouge » Faema du maillot jaune.

Blog les premiers du Tour de France

photo de famille avant le retour à Paris

Celle de l’après-midi est disputée contre la montre, sur une distance de 36,800 km, entre Créteil et la piste municipale de Vincennes où se déroulait alors l’arrivée du Tour pour cause de destruction du vélodrome du Parc des Princes.
Voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/01/la-cipale-paris-xiieme/
Avec mon frère, après l’avoir vu prendre son envol au Ballon d’Alsace, nous vînmes assister au sacre du roi Eddy dans le cadre bucolique de la Cipale.
Ce 21 juillet 1969, un pays ne regardait pas les étoiles, mais la vieille piste, au cœur du bois de Vincennes. Á Neil Armstrong, le premier, sans tricher celui-là (!) à poser le pied sur la lune, la Belgique préférait Eddy Merckx. D’ailleurs, leur compatriote Tintin n’avait-il pas déjà marché sur la Lune ? Quelques heures avant le « pas de géant pour l’humanité », Eddy Merckx parachevait son chef-œuvre : le Tour de France 1969. Le commencement d’une ère que l’on décrira bientôt comme un régime politique ou un mouvement artistique, le « merckxisme ».
Les petites fleurs du bois de Vincennes, chantées tendrement par Brassens, furent piétinées par l’invasion de supporters belges. Dans les restaurants aux alentours, c’était menu unique : moules frites et bière !
Comprenez bien : Odile Defraye, Philippe Thys, Firmin Lambot, Léon Scieur, Lucien Buysse, Maurice De Waele, Romain Maes, Sylvère Maes, anciens vainqueurs belges du Tour de France, allaient enfin connaître leur successeur. Trente ans de disette durant lesquels aucun coureur flahute ou wallon n’avait ramené le Maillot Jaune à Paris !

Blog Merckx clm dans barrièreBlog Merckx clm vers CipaleBlog Merckx Cipale2Blog Merckx Cipale1

Est-ce la pression face à cette attente de tout un peuple, Merckx manifesta quelques signes de nervosité, manquant un virage peu après le départ et hésitant devant l’entrée du vélodrome. Malgré tout, le maillot jaune l’emportait à 46,347 km/h de moyenne. Poulidor obtenait une très honorable seconde place à moins d’une minute du champion belge.
J’ai encore le souvenir de l’immense clameur qui accompagna Merckx tout au long de son tour de piste. Il y avait cet après-midi là un parfum de kermesse brueghelienne.
« Cette victoire de 1969 reste mon meilleur souvenir. C’était un rêve de gosse. Petit, je jouais à Gaul, à Bobet. Quand je me suis retrouvé à la Cipale devant 30 000 personnes qui scandaient mon nom, j’ai eu la chair de poule et les larmes aux yeux. »
Á propos de son écrasante domination, on parla de razzia et même de soir de rafle, ce qui, aujourd’hui, pourrait constituer une allusion malheureuse à des événements dramatiques quand on sait qu’en 1976, le réalisateur Joseph Losey reconstitua à la Cipale, pour son film Un certain Monsieur Klein, l’horrible rafle du Vel’d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942, au cours de laquelle 12 884 juifs furent parqués avant d’être transférés vers Beaune-la-Rolande et Drancy puis les camps de la mort.
Sportivement, l’expression prenait tout son sens car, en effet, Eddy Merckx remportait tous les trophées et prix : maillot jaune Virlux, maillot vert du classement par points Fumagou, maillot blanc Gan du classement combiné (général-points et montagne), le Grand Prix de la Montagne du chocolat Poulain (il n’y avait de maillot à pois rouges à l’époque), le Trophée Shak du coureur le plus combatif, et le challenge Vittel par équipes avec ses équipiers de la formation Faema, la seule à avoir terminé le Tour au complet.

Blog Merckx CipaleBlog Pellos Merckx gangster de charmeBlog Cipale équipe Faema

Á la Une de son numéro d’avant Tour de France, le Miroir du Cyclisme avait bien cerné les favoris de l’épreuve, puisqu’aux côtés de l’intouchable Merckx, on retrouvait Roger Pingeon, Raymond Poulidor et Felice Gimondi qui terminent dans cet ordre derrière le Mao Jaune, selon le bon mot d’Antoine Blondin.
Quelques semaines plus tard, Jacques Anquetil fit ses adieux au public parisien à l’occasion d’un omnium avec son véritable héritier Eddy Merckx sur le vieil anneau du bois de Vincennes.

Blog 1969 Anquetil et Merckx apres Tour à la Cipale

Après sa mort, la Cipale fut baptisée vélodrome Jacques Anquetil. Plus que mon champion, Merckx y écrivit quelques-unes des plus belles pages de sa carrière car, en effet, il y fêta ses cinq victoires dans le Tour de France, avant que le final se déroule dans le somptueux décor des Champs-Élysées.
En ouverture de mon précédent billet, j’avais évoqué un article du Miroir du Cyclisme d’avant Tour sur « Big Léon » Zitrone. L’épreuve achevée, Maurice Vidal en remet une couche dans un article intitulé Le Tour en 819 lignes (c’était le format de définition de la télévision à l’époque) :
« Nul ne doute de ses capacités de téléreporter, pas même de son sérieux à préparer ses reportages, le Tour comme le reste. Il n’en reste pas moins que « Big Léon » a tort de croire que la popularité que lui vaut le petit écran l’autorise à tous les excès. Son début de Tour de France a été déplaisant au possible, et beaucoup en ont été gênés qui nous ont dit leur sentiment. Il avait d’ailleurs été précédé d’une campagne outrancière à laquelle Zitrone s’est prêté, non pas toujours pour parler du Tour mais de sa personne. La France ne savait pas tout de Merckx, mais elle n’ignorait rien de Zitrone, de ses préparatifs ou de son corset. Le Tour parti, on attendait qu’il s’efface totalement devant les athlètes, voire devant le journaliste qu’il sait être. Il n’en fut rien.
Reconnaissons pourtant que, la stature d’Eddy Merckx grandissant, Zitrone sut mieux effacer la sienne. Il lui paraît toujours difficile d’être sobre. Il confond volontiers l’enthousiasme d’un témoin avec les états d’âme de la Diva. Il a ses têtes : il ignore à peu près Pingeon, préférant Poulidor dont il continuait à porter la bannière alors que Raymond lui-même annonçait son abdication.
Mais il possède son sujet. Ses fiches sont à jour et ses aides bien choisis et précieux. Son aisance est connue et sa passion du sport réelle. C’est dans ces conditions que nous continuons de regretter que le téléreporter Zitrone ait souvent été débordé par « Big Léon ». Nous continuons aussi à penser que le téléspectateur y perd sans que le personnage y gagne grand-chose. » Le médiatiquement correct n’était guère de mise !
Voilà ! Tout au long de cet été, avec la même jubilation que le gamin que je fus, je vous ai emmené dans les belles épopées des Tours de France 1949, 1959 et 1969, racontées par les brillantes plumes des écrivains et journalistes de l’époque. Créé par le journal L’Auto, « le Tour de France est né d’un besoin de récit. » Il n’y avait pas la télévision au début, il fallait susciter les images, écrire la vision.
Mon idole Jacques Anquetil avait l’habitude dire lorsqu’on l’interrogeait sur les péripéties de l’étape du jour : « Demandez à Pierre Chany, moi, je pédalais. Je suis plus habitué à rouler ma vie qu’à l’écrire ! »
Paul Fournel, dans son ouvrage Anquetil tout seul, un livre que j’aurais aimé écrire, affirme : « Il est vrai que les coureurs, dans leur ensemble, racontent mal les courses. On jurerait qu’ils n’y étaient pas. Aveuglés derrière la grande muraille d’échines, bornés par un horizon de fesses. (…) Après l’arrivée, motus. Le lendemain, ils racontent ce qu’ils ont fait comme les journalistes le racontent, comme ils l’ont lu dans le journal. »
Dans ses Mythologies, Roland Barthes écrivait que la géographie du Tour est « entièrement soumise à la nécessité épique de l’épreuve. Les éléments et les terrains sont personnifiés, car c’est avec eux que l’homme se mesure et comme dans toute épopée il importe que la lutte oppose des mesures égales: l’homme est donc naturalisé, la Nature humanisée. (…) Le Tour dispose donc d’une véritable géographie homérique ». Ah les cols des Alpes et des Pyrénées, ces juges de paix, caricaturés par le dessinateur Pellos en humains plus ou moins aimables !
Je dis souvent qu’à travers l’évocation des Tours de France de ma jeunesse, j’ai construit un solide « socle de connaissances », la géographie et l’histoire de notre pays, l’usage d’une langue châtiée bien sûr. Les nombres me semblaient moins complexes quand il s’agissait de calculer les écarts creusés par Charly Gaul ou Federico Bahamontès dans les cols, ou par la caravelle Anquetil rejoignant Poulidor dans un contre la montre.
Au mois de mai dernier, fut organisée la « Dictée du Tour ». D’anciens champions proposaient à des écoliers et collégiens des villes-étapes un texte d’une dizaine de lignes extrait d’un article paru lors du Tour de France 1969. Je crois savoir qu’on entraîna les candidats pour les familiariser à l’orthographe de Merckx ! Il paraît également qu’une correctrice, professeure des écoles, estima que c’est une hérésie aujourd’hui d’écrire le mot ascension avec sc ! Qu’en pensent nos chers « assendants » ?!
L’an prochain, qui sait, je vous raconterai le Tour de France 1960 marquée par la terrible chute de Roger Rivière dans un ravin du col du Perjuret : « Toute cette nature qui l’entourait lui faisait un linceul rugueux » écrivit Blondin. On pense au Dormeur du Val !
Qu’ils étaient beaux les Tours d’antan ! Sans doute, celui de cette année animé avec panache par Julian Alaphilippe eût été palpitant raconté par Blondin, Chany, Michéa, ou autres Édouard Labège et Charles Montardon sortis de l’imagination de Bertrand Lucq.

Blog Merckx jusqu'au bout ParisBlog Miroir du Tour 69

Pour vous raconter ce Tour de France 1969, j’ai puisé dans :

– les numéros spéciaux de Miroir-Sprint et Miroir du Cyclisme
- Tours de France Chroniques de L’Équipe d’Antoine Blondin (La Table Ronde)
Coup de Foudre dans l’Aubisque, Eddy Merckx dans la légende de Bertrand Lucq (Atlantica)

Publié dans:Cyclisme |on 29 août, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1969 (1)

Avec du neuf, je vous raconte, cet été, des vieux Tours de France de ma jeunesse. Ainsi, après avoir évoqué les exploits fantastiques de Fausto Coppi en 1949, les escalades de Federico Bahamontès, le premier Espagnol à gagner le Tour en 1959, nous voici maintenant en 1969. Année érotique comme Serge Gainsbourg le faisait chanter à Jane Birkin pendant que Neil Armstrong (pas Lance, le futur coureur cycliste) déflorait Madame la Lune. 69 année prolifique aussi car, outre la démission du général De Gaulle et la séparation des Beatles, nous devions assister, en principe, aux débuts dans la grande boucle du nouvel astre du vélo, Eddy Merckx.

Blog couverture avant Tour

Je dis en principe, car comme il apparaît en couverture du numéro spécial d’avant Tour du Miroir du Cyclisme, les quelques semaines précédant le départ ont été pourries par « l’affaire Merckx ». Pour faire bref, le champion belge, en passe de remporter le Giro, victime d’un contrôle anti-doping (comme on disait à l’époque) positif, était exclu sur le champ du Tour d’Italie et sanctionné d’une suspension d’un mois qui l’empêchait donc de participer au Tour de France.
Avec les précautions dues à la situation, Maurice Vidal, rédacteur en chef du magazine, ne mâchait pas ses mots :
« Le Tour de France, c’est d’abord une fête. Celui qui va s’élancer de Roubaix le 28 juin vers la Belgique portait incontestablement l’espoir d’une fête réussie, d’une très belle partie de sport. Il y manquait, certes, Jacques Anquetil, et nous ne nous consolions pas aussi aisément que certains de cette absence, car même à 35 ans, l’inoubliable recordman du Tour avait encore les moyens, pour peu qu’il le voulût vraiment (ce qui n’est plus le cas) de faire passer un examen probant aux candidats à sa succession.
Au premier rang d’entre eux, évidemment Eddy Merckx. Depuis 30 ans, les sportifs belges (et l’on sait de quelle ferveur jouit le cyclisme en Belgique) attendaient que vînt le successeur de Sylvère Maes, que se terminât enfin une aussi longue absence du palmarès. Cela aurait pu se produire l’an dernier. On se souvient que l’entourage de Merckx prétendait expliquer son absence par sa jeunesse et son inexpérience. On peut sourire aujourd’hui en pensant à l’implacable domination de ce « jeune homme trop tendre ». Mais cette année, le Tour se courant par équipes de marques, son groupe sportif italien l’autorisa à tenter la grande aventure de tout champion cycliste.
Felice Gimondi, également absent l’an dernier pour d’aussi sombres raisons, n’a pas hésité cette année. C’est un candidat sérieux, très sérieux même …
… Mais une ombre gigantesque est venue troubler la fête annoncée : l’affaire Merckx.

Blog affaire Merckx

Lorsque ce journal paraîtra, nos lecteurs seront fixés sur son sort. Mais au-delà de sa présence espérée ou de son injuste absence, c’est tout le cyclisme professionnel qui est secoué par les péripéties troublantes de cette affaire.
Passons sur les guignolades de M. Rodoni qui, en tant que président de l’U.C.I (Union Cycliste Internationale), embrasse Merckx et lui déclare son innocence, avant de se souvenir qu’il est également président de la fédération italienne et qu’il ne peut désavouer celle-ci. Nous y somme habitués.
Il y a toujours des gens pour affirmer que les faits sont les faits. Mais lorsqu’ils heurtent à ce point la logique et la raison, les faits deviennent douteux, et l’on s’aperçoit qu’ils ont parfaitement pu être provoqués. Dans ce journal où nous avons toujours émis les plus grandes réserves sur les possibilités pratiques de la lutte anti-doping (et non, bien sûr contre son principe), nous refusons de nous perdre dans les détails de la procédure, même si ces détails accentuent le doute.
Allons plus loin : il nous intéresse peu de savoir si, le 1er juin, Eddy Merckx a ou non, comme tant d’autres coureurs, pris un stimulant, un reconstituant ou tout autre produit inscrit ou non sur la liste des produits interdits.
Par contre, nous ne cachons pas notre conviction que le champion belge a été « piégé » dans cette affaire. Que cela est établi par deux séries d’observations :
1) Il avait subi avant le 1er juin huit examens, tous proclamés négatifs, y compris à la fin d’étapes décisives. Il est clair qu’il y a tromperie quelque part : ou dans les huit analyses précédentes, ou le 1er juin.
2) Par contre, la date du 1er juin est particulièrement « bien choisie », puisque non seulement elle exclut Merckx du Giro (offrant ainsi la victoire à l’Italien Felice Gimondi ndlr) mais, par le jeu de la suspension automatique d’un mois, le mettait en situation de ne pas participer au Tour de France…
Ajoutons qu’elle met les dirigeants du cyclisme (et les organisateurs du Tour de France dans l’immédiat) dans une fâcheuse situation dans la lutte anti-doping. Car, ou bien Merckx était sacrifié à la raison d’État (en l’occurrence la lutte contre les stimulants interdits) ou bien son innocence, reconnue par la raison mais impossible à établir formellement, rend désormais difficile l’application de sanctions.
Voilà pourquoi l’affaire est grave, lourde d’intentions malsaines, semées de peaux de bananes placées avec art. Voilà pourquoi, au-delà du déroulement du Tour de France qu’on est écœuré d’avoir à oublier un peu, il faut exiger qu’elle soit tirée au clair, et que son renouvellement soit rendu impossible. »
L’affaire prit une ampleur politique, le ministre belge de la Culture envoyant une lettre au président de la fédération italienne de cyclisme afin que la pleine lumière soit faite rapidement sur le sujet. Entre temps, le nom du produit qu’aurait utilisé Merckx est révélé : il s’agirait de fencamfamine, un stimulant vendu en Italie sous le nom de Reactivan par le fabricant … Merck, ça ne s’invente pas ! Felice Gimondi aurait été pris avec ce même produit l’année précédente, toujours au Giro. Mais ce ne fut qu’après l’arrivée finale de l’épreuve qu’on divulgua le résultat de l’analyse.
On apprend, c’est fort de café, que les analyses effectuées à l’initiative des dirigeants de Faema (le sponsor de Merckx) sont toutes négatives. Par contre, curieusement, les pièces à conviction, soit les flacons utilisés lors de la première analyse, ont disparu.
Bien des années plus tard, Merckx déclarera que, trois jours avant ce contrôle, Rudi Altig, de l’équipe Salvarani comme Gimondi, était venu dans sa chambre avec une valise de billets pour « acheter » la victoire au Giro … !
Pour être honnête, l’affaire ne m’émut pas plus que cela à l’époque. Une page s’était tournée et le Tour ne me procurait plus la même passion depuis que l’idole de ma jeunesse, Jacques Anquetil, avait renoncé à y participer. « Mon » champion, en cette saison de ses adieux, avait choisi de reconnaître en auto les étapes, 24 heures avant les coureurs, pour le compte d’une station de radio périphérique.
Mais foin de mes états d’âme, je suis là pour vous raconter toutes les péripéties de ce Tour 1969 : avec une distance ramenée à 4 100 kilomètres, il est le plus court depuis bien longtemps. Il traverse successivement les Ardennes, les Vosges, le Jura, les Alpes, les Pyrénées et le Massif Central, ce qui laisse espérer une course animée.
Il marque aussi le retour aux équipes de marques, celles-ci devant comprendre obligatoirement sept coureurs de la même nationalité, celle de leur groupe sportif.
Enfin, il n’y a pas de journées complètes de repos mais plusieurs étapes courtes permettant des matinées de récupération.

Blog carte du Tour Pellos

Il faut regretter une absence de « marque » : celle de l’hebdomadaire But&Club Miroir des Sports édité par le Parisien Libéré qui a cessé de paraître le 14 novembre 1968.
Qu’à cela ne tienne, outre les traditionnelles et savoureuses chroniques d’Antoine Blondin dans le quotidien L’Équipe, j’ai matière à vous offrir avec les valeureux journalistes et photographes de l’hebdomadaire concurrent Miroir-Sprint et de son mensuel Miroir du Cyclisme, de mouvance communiste.
Pour nous faire patienter et aussi saliver, le truculent Abel Michea conte quelques-unes de ses belles histoires du Tour de France. Celle que je vous propose rappellera quelque chose aux lecteurs de mes billets sur le Tour 1949 :
« Nounouchette me sauta au cou, me débarrassa de mon imperméable, m’assit presque de force sur ma chaise, fouilla dans mon armoire et retira un cahier à couverture de carton et aux pages désespérément blanches. Elle le posa sur la table, et superbe, elle me glissa dans l’oreille en même temps qu’un baiser : « Tu sais, amour, le manteau de vison, je peux bien attendre trois ou quatre jours ! » J’étais anéanti. Il me fallait alors appeler à la rescousse les Petit-Breton, les Garin, les Lapize, les Pélissier, les Magne, les Leducq, tous ceux qui pendant des années et des années ont écrit les plus belles pages de la « Légende des Cycles » sur les routes du Tour de France…
« Je voudrais te raconter notre fabuleuse équipée à Aoste en 1949, celle où Alfredo Binda, debout dans sa jeep, avait dit : « Va ! » à Fausto Coppi.
Fausto, c’est le côté sportif. Un truc sensationnel qu’il avait encore fait, ce coup-là … Seulement, cette fameuse étape Briançon-Aoste, on en reparlera longtemps pour des tas d’autres raisons … Pour des raisons politiques, ma Nounouchette … Eh ! oui, politiques. Á cette époque, le Val d’Aoste souhaitait son rattachement à la France … Tu penses si ça pouvait plaire à ceux qui, neuf ans plus tôt, braillaient : « Savoiä nostra ! Nizza nostra ! ». Ils décidèrent donc de saboter l’étape valdotaine du Tour de France. Ils étaient venus en groupes, de Turin ou de Milan.
Et le concert commença. Chaque voiture française était saluée de cris hostiles, de gestes obscènes, de jets de cailloux et de crachats. Certains coureurs n’étaient pas épargnés. Á commencer par Jean Robic, « teste di vetro », tête de verre comme l’appelaient les Italiens. Biquet était responsable d’avoir tenu tête dans ce Tour au grand campionissimo Coppi. Ah ! ce cortège d’insultes qui l’accompagna ! Insultes ponctuées d’un geste toujours le même : le poing droit fermé qui se relevait comme un ressort, quand le tranchant de la main gauche frappait le creux du coude droit … Tu vois, mon cœur ?
Enfin, Coppi et Bartali triomphant, tout s’arrangeait à peu près. Pour les coureurs … Nos « commandos » de Turin et de Milan, eux, avaient encore des comptes à rendre. Il leur fallait à tout prix discréditer ces braves gens du Val d’Aoste qui avaient l’idée saugrenue de vouloir devenir Français !
Ce fut facile. Il suffisait de saboter les communications avec la France. Ah ! ma gazelle, si tu avais vu cette salle de presse de Saint-Vincent-d’Aoste … R.L. Lachat, debout sur une table, haranguant les confrères, prêchant la croisade ! Ce reporter espagnol s’évanouissant en criant : « Allô ! Allô ! » dans une cabine surchauffée. Ça criait, ça hurlait, on bombardait à coup de feuilles de papier chiffonnées les curieux qui pointaient leur nez par la porte de ce zoo d’un genre nouveau. Pour moi et un copain, ça ne s’était pas trop mal terminé. Si toutes les lignes avec Paris, Lyon, Nice étaient coupées, il en était resté une –coupée par la suite- avec Grenoble. Nous avions téléphoné nos papiers aux sténos des « Allobroges » qui les avaient répercutées sur Paris. Ouf !
Et la conscience tranquille, nous avions quitté la ménagerie pour aller boire un petit bitter-campari dans le bistrot contigu. Nous dégustions tranquillement quand un accordéoniste et un guitariste font leur entrée … Quelques airs langoureux. Quête. L’ami Lucien sort un billet de cent lires, le donne à l’accordéoniste en lui disant : « Dans la salle à côté, des confrères français s’ennuient, allez leur jouer quelque chose de gai … » Et voilà nos deux gars, bombant le torse, tapant du talon, entrant dans la salle de presse en entamant le plus martial des airs qu’ils connaissaient. Il n’y avait pas dans la salle, de pancarte : « Ne tirez pas sur le pianiste ! » Malheureusement, si tu avais vu cette sortie, ma gazelle…
Les deux gars, abasourdis, ahuris, ployant l’échine sous la pluie des projectiles, fuyant, poursuivis par une bande de fauves braillant.
Ça n’avait pas arrangé les choses. Tout le monde criait, tempêtait, hurlait : « Allo ! prompto … » Les malheureuses standardistes valdotaines frisaient la crise nerveuse. La salle enfumée était devenue un cabanon à fous. Les paquets de cigarettes se vidaient, tu sais, Nounouchette, en jetant les cigarettes à demi-consumées comme lorsque tu es de mauvaise humeur.
Monsieur Jacques Goddet, directeur général du Tour de France, était venu en personne prêcher le calme. Georges Briquet, sur les ondes, prévenait les directeurs et rédacteurs des journaux français qu’il serait prudent de ne pas compter sur les comptes rendus de leurs envoyés spéciaux.
Chacun commençait à en prendre son parti. Lachat écrivait un chant vengeur. « Papa » Huttier allumait sa cinquante-huitième cigarette. Jean Le Traon énumérait les éditions qu’il était en train de rater.
Alors, superbe, changé, chemisé de blanc, cravaté, le menton conquérant, entra Bébert. Tu connais, ma gazelle. Á cette époque, c’était Monsieur Albert Baker d’Isy. De la ligne d’arrivée, ses motards-téléphonistes avaient pu passer sa copie. Il avait rejoint son hôtel, s’était changé, avait écrit son papier pour la première édition du lendemain matin, et détaché de nos basses contingences téléphoniques, il venait demander son numéro à Paris.
On rigola, on chahuta, on chambra. Toujours superbe, Albert se dirigea vers les demoiselles du standard et demanda à une de ces filles aux yeux rougis, aux nerfs à fleur de peau, le numéro de « Ce Soir », à Paris. « Per favore ».
La demoiselle, à moitié morte de fatigue et d’énervement, enregistra son Turbigo 52.00.
Et pendant qu’on continuait de le chambrer, Bébert promenait son regard étonné sur la salle. Il n’eut pas le temps de méditer. La demoiselle du téléphone appelait.
– Prompto ! Signor, Turbigo, cabino quatro !
« Les lions de St-Irénée entrant dans la salle », comme écrivait l’autre, n’auraient pas causé plus de stupeur ! Nous regardâmes. Je t’assure, mon amour, je suis certain que pas le moindre soupçon de jalousie n’habita un seul d’entre nous. Au contraire, on bâilla d’admiration et le même sifflement exprima la même pensée : « Ce Baker, quand même, c’est bien le plus fort ! »
Admiration qui fit place à un immense éclat de rire. Albert surgit de la cabine, le front écarlate, les narines palpitantes, le menton agressif, hurlant, tempêtant, incendiant la malheureuse standardiste qui n’y comprenait goutte.
En fait de son journal parisien, Albert Baker d’Isy venait d’obtenir le 52 à Turbigo, petite ville piémontaise. Cinq minutes plus tard, Albert en rigolait avec nous. Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire d’autre ?
D’ailleurs, le lendemain fut un jour inoubliable. C’était journée de repos dans ce merveilleux cadre de Saint-Vincent-d’Aoste. Les communications téléphoniques rétablies. Les commandos turinois et milanais ayant repris les routes du Piémont et de la Lombardie. Mais surtout, Valdotains et Valdotaines se mirent en quatre pour nous faire oublier ces fâcheux incidents. Ah ! Nounouchette, cette dernière soirée dans le Val d’Aoste, en juillet 1949 …
Pourquoi fais-tu ces yeux et jettes-tu ta cigarette à moitié allumée, mon amour ? »
Dans le numéro d’avant Tour de France du Miroir, Roger Frankeur consacrait un article à une grande figure de la télévision : « Big Léon en selle pour le Tour ». Les plus anciens auront reconnu l’imposant (au propre comme au figuré) et populaire Léon Zitrone, journaliste polyglotte, reporter intarissable sur les événements mondains et les grands prix hippiques, animateur avec Guy Lux et Simone Garnier de l’émission culte Intervilles.
Coluche le pasticha dans un de ses premiers sketches, souvenez-vous de l’inénarrable procession télévisée style dernière ligne droite de Longchamp : « Eh bien, nous vous parlons depuis la petite chapelle de Sainte-Lorette-en-Vexois, où doit avoir lieu la remise des communions apostologiques sous le haut commandement de sa Sainteté Mgr Demont de Valmore … »

Blog Big Léon Zitrone

Big Léon, comme on le surnommait affectueusement, était chargé en cette année 1969 d’assurer les commentaires à la télévision en remplacement de Robert Chapatte après les mouvements sociaux de mai 68. Morceaux choisis de l’article :
« Fourbir ses adjectifs, affûter son lyrisme, ou polir ses imparfaits du subjonctif, ne seraient pas des images qui conviennent dans son cas, car tout cela est naturel et jaillit spontanément quand Big Léon est au travail.
Cette année, tant que Zitrone sera au créneau, pardon au micro, la Télé sera bien gardée, bien servie, bien défendue. Finies les indigences de l’an passé. Que diable ! Quand une aventure manque de sel, n’est-ce pas un peu la faute de ses commentateurs qui n’ont pas l’imagination de l’assaisonnement ou manquent des ingrédients du vocabulaire…
– À qui vont vos préférences, aux purs-sangs ou aux hommes ?
– Les chevaux sur le plan esthétique me procurent sans doute plus de délectation : c’est l’élégance, les couleurs, la soie … Les cyclistes c’est l’effort visible, la sueur, la laine … Vous comprenez ? … mais je sais aussi que le coureur va me parler, me confier ses impressions après le sprint final … Pas le cheval !…
… Léon se voit déjà décrivant l’épopée.
– Avouez que si Merckx se détachait dans le Tourmalet par exemple, ce serait un grand moment ! … On ne me ferait pas taire !... »
On en reparlera lors de la dix-septième étape ! Car, finalement, IL va partir ! IL, c’est bien sûr Eddy Merckx dont la sanction a été certes confirmée, mais la Ligue Vélocipédique Belge s’est pourvue immédiatement en un appel suspensif.
Le 56ème Tour de France part de Roubaix : « Habituellement, on y arrive pour la fin de la plus célèbre des classiques. Aujourd’hui, la course en part. C’est le monde à l’envers. Un peu comme si cette ville de Roubaix que notre mémoire écolière associe immanquablement à Lille et Tourcoing était devenue solitaire pour s’appeler Beyrouth. Dans l’enceinte d’une ancienne usine textile, plate et apparemment sans toit, les derniers préparatifs vont leur train.
Derrière une façade couleur du sang séché, là où l’on prenait la laine par un bout pour faire méthodiquement une pelote jusqu’à l’autre bout, le Tour dévide son organisation sans le moindre nœud. Tout est encore neuf et propre. Les drames qu’évoquent les murs cramoisis seront pour plus tard. Les querelles byzantines autour du doping se sont tues et les arabesques de la fantaisie demeurent inconnues. Le simple bon sens semble même exclu. Il fait en tout cas défaut aux C.R.S. qui réceptionnent notre voiture :
– Votre plaque ?
Sans la plaque officielle en question, tout véhicule fait figure d’intrus.
– Mais nous arrivons !
– Oui mais sans plaque, je ne peux pas vous laisser vous garer là.
– Alors comment pouvons-nous la chercher ?
Dialogue de sourds qui pourrait s’éterniser. La solution n’est pas plus facile à trouver que la manière pour les coureurs d’empêcher Merckx de gagner une épreuve taillée à la mesure de ses dons éclatants : cinq courses contre la montre alors qu’il est le plus fort dans cet exercice et toutes les montagnes de France alors qu’il voltige sur les pentes. Á peine si un esprit quelque peu perspicace parvient à déceler un seul signe favorable à l’un de ses nombreux adversaires. De Roubaix à Paris, le tracé dessine, en effet, une vague botte qui n’est pas sans rappeler celle que forme la péninsule italienne. Et l’Italie, c’est Gimondi.
La première épreuve du Tour consistait à escalader six marches. Celles qui permettaient à l’athlète et à sa monture de parvenir sur la plate-forme d’un camion d’où il s’élançait dans un curieux bruit de toboggan malmené par des fesses enfantines pour les dix kilomètres du contre la montre … »

Blog Prologue

Depuis 1967, était organisé un court prologue contre la montre pour attribuer le premier maillot jaune du Tour. Celui-ci long de 10,400 kilomètres semblait devoir échoir à … Eddy Merckx.
Ce jour, le vélodrome de Roubaix était en terre belge. La tribune face au podium avait été investie par ses compatriotes. « Eddy ! Eddy ! », son prénom fut scandé par les spectateurs debout frappant dans leurs mains. Ce sont les mêmes, deux heures plus tard qui siffleront Jan Janssen, maillot jaune au titre de son succès dans le précédent Tour. Ici, on ne lui pardonnait pas d’avoir soufflé l’an dernier la victoire au Belge Herman Van Springel et on lui criait : « Au contrôle ! » Il s’y mêlait aussi la vieille rivalité entre les Belges et les Hollandais et surtout le souvenir des déclarations très directes faites par Janssen après l’amnistie dont a bénéficié Eddy Mercx.
Dans sa chronique Une course et des hommes, voici ce qu’en disait le journaliste Raymond Pointu de Miroir-Sprint :
« Distingué par tous les pronostics, il a pourtant fallu que Merckx recherche une nouvelle évidence. Voilà un jeune homme de 24 ans qui ne semble connaître de l’arithmétique que le premier chiffre. Il raisonne tout avec des uns cardinaux et des premiers ordinaux. Son équipe s’étant vue désigner la première par le tirage au sort, il choisit contre tous les usages cyclistes de partir le premier et d’ouvrir ainsi la route du Tour. Le problème abstrait que pose l’épreuve se trouvait donc parfaitement imagé, avec Merckx premier partant et la coalition de ses opposants prévue en fin de soirée.
De la sorte agencé, le spectacle a tenu toutes ses promesses. Pendant plus de deux heures, le sémillant Eddy occupa de façon inexpugnable la tête du classement. Pendant de longs instants d’attente languissante, il s’agit moins pour ses suivants de chercher à le dépasser que de tenter d’arriver le moins loin possible de lui. Rien n’y faisait. Même pas les recettes originales que dispensait le docteur Maigre autour du camion de départ :- Toi, disait-il au Marseillais Chappe, tu devrais marcher à l’aïoli. Lui, il n’a jamais été aussi fort que depuis que je l’ai invité à Grenoble devant un tel plat.
Alors partit Altig. Ce que les Bracke, Poulidor, Pingeon (vainqueur du Tour 1967 ndlr), Ocaña, Janssen (vainqueur du Tour 1968), Gimondi (vainqueur du Tour 1965) et consorts ne parvinrent pas à faire sur un parcours plat offrant de longues lignes droites dans lesquelles un vent malin courait, ce monument de puissance de 32 ans réussit à le réaliser.
… De son propre aveu, il s’était « spécialement préparé » pour ce prologue. La formule est grosse de sous-entendus (il faudra se souvenir de cette remarque ndlr).
… Cependant que le vent était tombé et que la journée fraîchissait, il s’élança dans un rush sauvage et s’en vint ruiner l’espoir de Merckx de pénétrer en jaune en Belgique. »

Altig prologueBlog Merckx Prologue ombreBlog banderoles anti contrôles

Devant ce crime de lèse-majesté, faute de voir Eddy revêtu de la toison d’or, on craignait de l’acrimonie à l’égard des coureurs étrangers en traversant la Belgique, et en particulier vis-à-vis des Italiens et spécialement de Felice Gimondi. Dans son reportage dans Miroir-Sprint, Gilles Delamarre évoquait l’unité nationale belge derrière leur champion :« Nos confrères belges avaient même estimé nécessaire de lancer un appel au calme dans leurs colonnes. On n’est jamais trop prudent. On vit bien sûr quelques pancartes qui rappelaient les récents incidents et la suspension de Merckx : « Les Italiens ont volé le Giro à Merckx » disait l’une. Une autre, beaucoup plus emphatique : « Rodoni, tu es un Judas ».Une troisième était plus tournée vers l’avenir : « Eddy, prends ta revanche ». Mais jamais, les spectateurs qui formaient une véritable haie ne s’en prirent directement de la voix aux coureurs italiens. C’est qu’ils ne balancent pas entre le besoin irrépressible d’encourager Eddy Merckx et celui plus sous-jacent de huer Felice Gimondi. On ne peut pas en même temps applaudir et montrer du doigt. Mais la méfiance, pour ne pas dire plus, à l’égard des coureurs italiens est bien réelle. « Ce sont tous des truqueurs » m’a dit sans prendre de gants un Bruxellois. « D’ailleurs, ajouta-t-il, cela ne date pas d’hier. Du temps de Sylvère Maes ou de Romain Maes, on leur jetait déjà des clous pour qu’ils ne gagnent pas ». C’est un léger complexe de persécution qui n’a qu’un remède : une victoire dans le Tour. Une Flamande (« Les Fla, les Fla, les Flamandes, ce n’est pas mollissant », chantait le Grand Jacques ndlr), qui est à ranger dans le camp des excités, m’a avoué : « Je ne connais rien au cyclisme, mais si je pouvais reconnaître Gimondi lorsqu’il passera, je lui jetterais une tomate pourrie ». De toute évidence, aucun Belge n’a cru à cette « histoire de doping », et on en rend responsables les Italiens en général, et parmi eux les coureurs, et surtout Felice Gimondi. »

Blog Epicerie Merckx

Eddy Merckx devant l’emplacement de l’ancienne épicerie au départ du Tour 2019 à Bruxelles

Catastrophe : Woluwé-Saint-Pierre, qui espérait le triomphe de son enfant prodige (Merckx y avait passé sa jeunesse, son père y tenant une épicerie-charcuterie), assista déconfit à la victoire au sprint de Marino Basso … un Italien de l’équipe des saucissons Molteni ! Quand on sait le ressentiment que couvait alors toute la Belgique à l’endroit de tout ce qui venait d’Italie, après la ténébreuse affaire, on en mesurait la part d’inconvenance.

Blog Merckx en tete dans mur Grammont 1ere étape

Eddy Merckx fait le forcing dans le fameux Mur de Grammont

Blog Basso gagne à Woluwe

Antoine Blondin, déjà dans une forme « stupéfiante », manifestait verve et culture pour sa première chronique, élevant le débat :
« Vers 1932, un cortège comme on n’en voit plus que dans les récits d’enfants, ceux du moins que préfèrent les légendes réfugiées dans le temps à celles qui trouvent leur meilleure perspective dans l’espace, s’en allait débusquer de sa tanière Michel de Ghelderode, dramaturge brabançon, plein de souffle et de soufre. Il était composé du bourgmestre de Woluwé et de ses échevins ; l’objet en était de convaincre cet auteur ombrageux d’écrire à l’échelon de la localité un grand mystère du Moyen Âge, dans l’alternance des clairs-obscurs et des teintes violentes qu’il affectionnait.
Ghelderode prit le loisir d’une longue méditation tourmentée sur le parvis de l’église romane de Saint-Lambert, puis quelques mois plus tard, mit au jour une œuvre de plein vent d’une rare puissance, intitulée Marie la Misérable.
C’est l’histoire d’une jeune fille de Woluwé, Marie La Cluse, célèbre pour sa beauté et sa jeune noblesse, qui va se trouver accusée injustement d’avoir dérobé au seigneur local un calice en or, riche de prestiges stupéfiants. Elle sera proprement enterrée vivante à la diligence du prévôt. Quand on apprendra qu’une main criminelle avait tout simplement dissimulé le joyau dans les affaires de la demoiselle, le prévôt ne pourra que répondre : « Les preuves étaient flagrantes : elle devait être condamnée et exécutée. »
Il n’est pas indifférent de remarquer, aujourd’hui, que ce sont les mêmes autorités communales de Woluwé qui ont demandé aux organisateurs du Tour de France de leur composer une de ces apothéoses gothiques, avec bannières et figurants innombrables, dont le sport a le secret. Cette célébration avait essentiellement pour propos de consacrer la gloire de l’enfant du pays en lui offrant une tunique en or et, subsidiairement, de convier ses parents, ses amis, les ressortissants de la commune, de la province, de la nation aux joyeusetés d’une cité parée pour quelque gigantesque fête des Merckx.
On était au printemps dernier. Les chevaliers de la Table Ronde se mirent à l’ouvrage et nous tricotèrent aussitôt un ouvrage de leur façon. C’est l’histoire d’un jeune homme de Woluwe, Eddy Merckx, célèbre pour sa classe et sa jeune santé, qui va s’incarner lui aussi, à l’étonnement général, dans le rôle d’une victime abusée par les machinations de l’évidence. Accusé, puis condamné pour avoir recélé des produits stupéfiants qu’on avait découverts en fouillant des urines, il offrira au prévôt de l’Union cycliste internationale l’occasion de cette piètre justification : « Les preuves de sa culpabilité étaient flagrantes. »
Or il est communément admis qu’il y a là, également, comme un grand mystère et quasi moyenâgeux. Il y flotte au niveau des faits et du verdict un relent des procès de sorcellerie en plein XXe siècle. La présomption la plus généralement partagée est que Merckx a été dupé beaucoup plus que dopé.
On songe à la main criminelle … et puis l’on se dit qu’on abordera tout à l’heure aux rivages de cette Hollande dont le Rhin contenait de lourdes traces d’endosulvan … et que ce produit toxique, ce n’est pas elle qui l’avait mis en œuvre mais une main allemande (celle de Rudi Altig ndlr) … et que cette main même n’était pas criminelle. Le vélo trouve décidément ses répondants dans la science comme dans la fiction.
Pour en revenir à Merckx, plus heureux que Marie La Cluse, si on l’avait enterré lui aussi un peu vite, il n’a pas tardé à resurgir à tombeau ouvert. Cette renaissance, il l’a fêtée parmi les siens en se taillant dans le Maillot Jaune, une jolie brassière pour un néophyte à son premier jour de course.
Il est évident, que dans son cas, misérable ne saurait signifier ni coupable ni miséreux. »
Non, l’Antoine n’avait pas abusé du « jaune » : en effet, le tortueux règlement de la demi-étape contre la montre disputée en fin d’après-midi, avait rétabli les choses. Toute la Belgique endossait, avec son Eddy, le paletot jaune grâce aux 20 secondes de bonification glanées par l’équipe des cafés Faema.

Blog 1er étapeBlog clm par équipes 0Blog Altig déjoue les plans

Á propos de la seconde étape qui menait aux Pays-Bas, à Maastricht, Blondin, toujours inspiré, arbitre des élégances, qualifiait Merckx de dandy de grand chemin :
« Chez les champions, plus que chez quiconque, le prêt-à-porter se confond avec le prêt-à-partir. Ce dandy de grand chemin, en expectative devant sa garde-robe, pouvait légitimement hésiter ce jour-là entre quatre ou cinq ensembles différents. Rayon casquette, pas de question : elle serait jaune. Mais elle pouvait aussi bien s’harmoniser avec une casaque ton sur ton pour le petit soir, avec une casaque rouge et blanc brodée de l’inscription « Faema », qui signifie en latin « réputation », pour passer précisément inaperçue, ou avec une casaque blanche pour épater tout le monde. Seule manquait une casaque verte dont il s’était débarrassé la veille pour la donner au blanchisseur Basso, le sprinter glouton aux enzymes.
Eddy se contempla une fois encore au miroir de la course et sourit avec complaisance : il était non seulement l’étoile, mais le porte-maillots (calembour incompréhensible pour ceux qui n’ont pas emprunté l’avenue de la Grande-Armée, à Paris).
« Couvre-toi, lui répondit sa femme, ça va chauffer. »
Tout le monde oubliait que l’homme heureux est celui qui n’a pas de maillot. Particulièrement le jaune qui est comme tunique de Nessus et consume celui qui le porte.
Dans le même temps, cette tunique de Virlux, du nom du beurre qui permet au leader de la course de faire le sien, était ardemment convoitée par deux personnages qui allaient casser la baratte et transformer l’étape en écrémeuse.
Ce fut d’abord Rudi Altig comme en ses plus beaux jours, le torse haut, l’œil phosphorescent, poussant des cris de guerre à la Kubler pour rameuter ses compagnons d’échappée comme on lance une commande : « Et un Rudi beurre … un ! »
Si bien que les vieux experts boucanés sur le bord de la route s’appuyaient sur leur fourche pour le regarder passer, juger du coup, supputer de la moisson et, sans accorder à l’entreprise toute son ampleur, convenaient à tout le moins : « Voilà un Rudi vert qui s’annonce… », signifiant par là qu’Altig allait prendre des options sur le trophée par points.
Quant tout rentra dans l’ordre, ce fut au tour d’Eddy Schutz, le Luxembourgeois, d’affirmer ses prétentions, en prenant virtuellement ce maillot Virlux qui, malgré tout, ne sortait pas du Benelux.
Qu’à cela ne tînt ! Merckx prit le guidon par les cornes pour donner un grand coup sur l’étable et prouver, en donnant la chasse à Eddy, comprenne qui pourra, qu’un Eddy ne chasserait pas l’autre. Cette querelle de paletot se termina, elle aussi, par une veste. »
Pour le coup, Merckx céda son maillot jaune à son coéquipier fidèle Julien Stevens.
Et Antoine de conclure : « Brummel aussi faisait porter ses vêtements neufs par son valet de chambre, après avoir pris les mesures. Il fallait naguère aux champions des porteurs d’eau, il leur faut maintenant des portemanteaux. »

Blog Stevens intérimaire de MerckxBlog Stevens en jaune avec miss

En 1969, les misses à l’arrivée portaient les jupes courtes

L’Antoine (Blondin) est toujours aussi inspiré lors de la troisième étape de Maastricht à Charleville-Mézières … et pour cause :
« Durant cette étape placée sous le signe de deux buveurs sublimes, à travers le paysage contrasté des Ardennes où Arthur Rimbaud, régional de ce soir, entraînait jadis Paul Verlaine de tavernes en estaminets, sur les chemins de cette Wallonie vallonnée où un enthousiasme fortement imbibé faisait chavirer le badaud ivre, nous agitions précisément des problèmes de boisson.
Nous venions d’apprendre que trois coureurs italiens de l’équipe Molteni, dont le remarquable animateur est Michele Dancelli, avaient été frappés de cinq mille anciens francs d’amende et de trente secondes de pénalisation pour s’être fait ravitailler en liquide « par l’avant », au lieu de se laisser glisser en queue de peloton pour aller boire « par l’arrière », comme le stipule formellement le règlement…
… Enfin, a-t-on songé à ce qui doit se passer s’il n’y a plus ni avant ni arrière parce qu’il n’y a plus de peloton ou que, s’il en existe un, le coureur qui s’en est échappé, en solitaire, sera fatalement obligé de se ravitailler par l’avant puisque le peloton est, par définition, derrière lui. Le cas s’est présenté précisément entre Maastricht et Charleville et s’est terminé tout naturellement en queue de boisson.
Maintenant, vous me direz qu’on ne boit pas tout seul. C’est un fait. Il n’en reste pas moins que lorsque Timmerman, champion d’une marque de cigares hollandais (Willem II), après avoir pris dix-huit minutes d’avance à ses camarades, s’aperçut que son échappée pour être bidon n’en était pas moins altérante et exprima la bonne volonté de se laisser glisser en queue de peloton pour s’imbiber un peu, c’est dans le cigare des commissaires que je crus lire de la perplexité.

Blog Timmerman-Agostinho

On connaît la suite et les ravages de la tempérance : côte de Mont-Theux, côte de la Bouquette, côte de Deverdisse, côte de Pussemange etc… Elles se succédaient toutes, sauf les côtes du Rhône ou quelque petit bidon de derrière les Fagor, et Timmerman fut rejoint, dépassé.
Ainsi venait de se consumer, faute de liquide, si l’on veut me croire, l’homme aux cigares qui avait voulu faire cendre à part.
Cendre (et Meuse ndlr) aussi pour Basso, le plus rapide du lot, qui venant de se faire battre au sprint sur les bords de la Meuse par Leman, l’homme au nom de lac, et qu’on retrouvait au pied du podium dans l’ivresse de la rage. Le Basso ivre …Ô Rimbaud ! »

Blog Sprint LémanBlog Pas de fac à face Merckx Van Looy

Dans sa chronique Une course et des hommes, Raymond Pointu s’attache à un portrait du vieillissant Rik Van Looy :
« – Quand je vois que je ne marche pas bien dans le Ballon d’Alsace, j’arrête, sais-tu. Je rentre à la maison.
La maison, c’est Herentals où il a ouvert depuis le début de l’année, en association avec son beau-frère, un club hippique, c’est pourquoi Rik s’était un peu fait tirer l’oreille pour montrer le bout du nez à Roubaix. Á cause des fabricants de cigares Willem II qui ont dépensé beaucoup d’argent pour s’attacher ses services et qui tenaient à ce qu’il soit présent sur le Tour, 36 chevaux et 280 membres se trouvent aujourd’hui à l’abandon.
– Pour moi, cela aurait été mieux de ne pas faire le Tour pour préparer le Championnat du Monde.
Á 36 ans, il les aura le 20 décembre, et après avoir été comblé par une longue carrière entamée en 1949 chez les amateurs et 1953 chez les professionnels, il pense donc encore à un titre mondial : pourtant, depuis le début de l’année, il s’est presque contenté d’écumer les critériums et il me cite fièrement son palmarès de la saison. J’en suis confus pour lui.
– J’ai gagné neuf courses en Belgique, en France et en Hollande, ce ne sont pas des classiques mais des semi-classiques. Les coureurs qui y participent ne sont pas de grands coureurs mais de bons coureurs.
J’aborde maintenant un sujet épineux. Celui de Merckx.
– Nous sommes passés en Belgique. Presque toutes les pancartes étaient pour Merckx. Cela ne vous rend pas triste que l’on vous aie oublié si vite ?
Il proteste :
– J’ai plus de supporters que lui, sais-tu ?
– Encore maintenant ?
– Oui, oui, encore maintenant. Bien sûr, Merckx, il est un grand champion. On ne parle de lui que parce que c’est le Tour et qu’il peut le gagner. Il a des supporters, moi j’ai des sportifs qui m’encouragent.
Il est vrai que l’opinion belge a passionné le débat. Le pays a fait bloc derrière son champion. Seuls quelques anti-Merckx font courir à son sujet une histoire médisante. Il suggère discrètement que ce n’est pas un produit chimique qui a empoisonné les eaux du Rhin mais que c’est Merckx qui a fait pipi dedans.
Je risque une appréciation.
– Il est fort tout de même ce Merckx.
– Il vient tout seul. Personne en Hollande, personne en France, aucun jeune, en Italie Gimondi et c’est tout. Moi quand je suis arrivé, il y avait de grands champions.
Et le voilà qui rassemble dans sa mémoire avec un empressement douteux tous les noms célèbres du vélo, jeunes ou pas, qu’il a côtoyés au cours de sa carrière. C’est presque une anthologie du cyclisme.
Lui, est toujours là avec ses 1m 77, il ne sait pas très bien, ses 82 kilos l’hiver, ses 78 kilos en saison et ses 74 pendant le Tour. Il dispute encore des sprints sans prendre de risques. Il affirme d’ailleurs qu’il n’en a jamais pris. En excellente condition pendant les 150 premiers kilomètres, il souffre ensuite mais se retrouve en vue de la ligne d’arrivée. Une bouffée de jeunesse qui lui revient.
Aura-t-il beaucoup souffert sur la route fondue au soleil qui conduisait à Nancy ?

Blog Van LooyBlog Van Looy vers NancyBlog Van Looy en solitaire

Il se sera alors agi pour lui d’une souffrance joyeuse. Échappé dès le km 100, le vieil homme du peloton ravivait dans son sillage une traînée de souvenirs émus. En le laissant partir, les grands de ce jour lui rendaient-ils un dernier hommage ou le ravalait-il au rang d’un second plan ? Il est en tout cas certain qu’il s’éclipsa avec leur consentement tacite. »
Blondin, à son tour, lui fait une escorte … impériale :
« Hier, celui qu’on appelait naguère « Rik Imperator » a célébré à sa façon le bicentenaire de la naissance de Napoléon, en menant tambour battant sa campagne de France sur les champs de bataille de Bazeilles, de Montmédy et de Pont-à-Mousson. Après tant de jours « sans », Van Looy, débarqué d’on ne sait quelle île d’Elbe cycliste, allait vivre sur la route de Nancy des « Cent Jours » triomphants.
On imagine le coup de tonnerre et la panique dans le cérémonial qu’eût provoqué, il y a seulement trois ou quatre ans, sa sortie du peloton. Et l’on peut présumer qu’une certaine indifférence, sinon une certaine complaisance, chez ceux qu’il avait si longtemps terrorisés, préluda au dernier récital du vieux lion. Il peut être, en effet, tenu pour vraisemblable qu’on ne reverra plus un pareil spectacle sur le Tour de France et, sans doute, sur aucun autre chemin au monde. La foule, la caravane, et même ses adversaires ne s’y trompaient pas, qui baignaient dans l’enthousiasme déchirant des never more et savouraient l’entreprise comme un post-scriptum essentiel à une œuvre considérable, l’écho perpétré d’un message de maîtrise de soi et de domination….
J’envisageais fort bien Merckx et Gimondi, Altig et Poulidor consentant à l’ancêtre de 36 ans le loisir d’une apothéose qu’ils seront bien contents de se voir retourner dans quelque temps par les couches montantes, quand leurs derniers feux couveront sous la cendrée des vélodromes.
Mais non Pont-à-Mousson n’était pas Pont-aux-Dames. Le Tour ne passait pas par la Lorraine, avec ses cabots. La moyenne remarquable pour une telle distance, la course raccourcie de vingt minutes sur le meilleur horaire prévu en font foi. On pouvait mesurer en détermination et en aisance tout ce qui séparait l’échappée solitaire de Van Looy de celle d’un Timmerman, le jour précédent. La veille, c’étaient les autres qui avaient du retard, hier c’était lui qui avait de l’avance.
Quand celle-ci dépassa les douze minutes, on se prit à rêver que, emporté par son élan, Van Looy allait rejoindre Anquetil dont le propos quotidien, comme on sait, est de reconnaître l’étape du lendemain. Coureurs avant-coureurs, à la fois signes et symboles, les deux vieux rivaux eussent alors projeté dans l’espace l’épure exemplaire de toutes les étapes à venir pour l’édification des masses et des élites nouvelles.
Car il figurait assez bien le corrigé du champion, ce Van Looy puissant et délié, froid et rageur, escorté comme en ses plus beaux jours par l’apparat des photographes et des voitures, ressuscitant ses splendeurs passées sur un boulevard du crépuscule qui avait les couleurs de midi, et les rêvant peut-être.
Champion surtout, parce que dans cette région promise à l’audace, où le Téméraire jadis fit la loi, il courait le risque d’être le vaincu du jour là où il aurait pu se contenter de ne pas gagner l’étape…
Il nous remettait à l’esprit que l’éventualité de l’échec est le complément indispensable de l’exploit, qu’il en valorise la tentative et que, en dernier ressort, « l’important n’est pas d’être sage, c’est d’aller au-devant des dieux », comme l’a dit un poète qui ne sortit jamais de chez lui que pour aller à l’Académie française. Encore habitait-il à côté. »
Je ne sais pas si c’est à elle que Blondin pensait mais la citation appartient à la poétesse et romancière Anna de Noailles qui fut la première femme reçue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, au fauteuil où lui succéda Colette. Plus tard, l’Académie française créa un prix en son honneur.

Blog Poulidor reve en jaune

En tout cas, « un attentiste nommé Poulidor », que le dessinateur Pellos coloriait en jaune au moment des vœux de nouvel an 1969 en couverture du Miroir du Cyclisme, devrait s’en inspirer :
« Il y a ceux qui attaquent et ceux qui attendent. Des premiers on parle beaucoup, des seconds seulement pour regretter leur attitude. Sans les premiers, la course serait terne. Mais il ne faut pas aller trop vite en besogne. Comme dans une certaine parabole, les derniers seront peut-être les premiers, derniers ne désignant dans ce cas que quelques-unes de la dizaine de personnalités de haut rang aptes à une victoire dans le Tour ;
Depuis le départ de Roubaix, pas une seule fois Raymond Poulidor n’a eu les honneurs de Radio-Tour. Pas une seule velléité d’évasion, mais pas non plus de crevaison, même les traîtres cailloux qui le mettaient en position difficile dans les moments les plus chauds le laissent pour l’instant tranquille.
Faut-il donc croire ce que Poulidor disait après sa victoire dans le Critérium des Six Provinces : « J’aborde le Tour très décontracté. Je n’y crois plus. J’ai été trop marqué par la malchance dans cette épreuve. Mais j’aime bien la disputer ».
C’est en tout cas l’attitude que Poulidor continue d’adopter. Il ne cache pas avoir été en difficulté les premiers jours. « Des étapes difficiles car la course a démarré très vite et je manquais de rythme ». Mais il affiche une belle santé. On le devine prêt à tous les efforts. Peut-être se sent-il débarrassé moralement du complexe du favori. Dans les pronostics, Merckx bien sûr, mais aussi Gimondi et Pingeon sont passés avant lui. Cela le réjouit : « Je n’ai pas à supporter le poids de la course. Je me repose sur Merckx ou Gimondi. Eddy Merckx domine vraiment la course. Il fait des efforts mais très facilement. Il sera dur de le détrôner. Moi je ne viens qu’au cinquième ou sixième rang, et, il y a beaucoup de coureurs qui comme moi attendent les étapes décisives ».
Attendre, le mot important est lâché. Mais là-dessus, Raymond a des idées très précises : « Attendre, ce n’est pas abdiquer. Dans la montagne, je peux profiter d’un contre. Vous savez, si attaquer c’est faire comme Pingeon, cela ne me tente pas, et il a failli être lâché deux fois hier et aujourd’hui. L’important c’est d’être à l’arrivée ».
Alors on attendra la montagne et plus spécialement le Ballon d’Alsace : « Ce Ballon, dit Poulidor, je ne le connais pas. En 1967, avec ce coup de barre que j’ai eu, je l’ai monté dans le brouillard, dans tous les sens du terme. Il y aura aussi cette étape de La Forclaz, très courte, qui sera dure. C’est là qu’il faut voir, je crois pouvoir faire encore des différences. »
Impayable Raymond qui ne changera décidément jamais ! Bien sûr, l’admirateur inconditionnel d’Anquetil que je fus ne peut que sourire devant les propos du brave champion Limousin. Depuis que Maître Jacques a renoncé à courir le Tour, Poulidor a trouvé sur son chemin, un Gimondi, un Aimar, un Janssen et même ce Pingeon qui attaque inconsidérément, pour lui interdire la gloire avec le maillot jaune !
Et ce n’est pas son directeur sportif Antonin Magne dit Tonin le Sage qui l’aide à forcer sa nature : « Je me souviens très bien de Garrigou, j’étais encore un gosse. Il a fini 2ème, 3ème et 2ème, et encore 2ème. Et puis, il a fini par le gagner son Tour. Pourquoi pas Raymond ? »
Á l’occasion de l’étape Nancy-Mulhouse, au programme du concert « blondinesque » est inscrit le fado du fada, hommage au coureur portugais Joaquim Agostinho de l’équipe Frimatic-De Gribaldy :
« Quand elles le voient passer en exergue de la course, ce qui arrive de plus en plus souvent, les personnes du sexe, depuis les buralistes oxygénées jusqu’aux fillettes des écoles, s’exclament à l’envi : « Pouah ! Qu’est-ce qu’il a bruni … Pouah ! Qu’est-ce qu’il est velu … » Et les bonnes sœurs se signent.
Ce diable d’homme qui mène, qui mène le diable à quatre, c’est le Portugais Joaquim Agostinho, et, pour avoir le privilège de partager sa compagnie, lorsque le caprice lui vient de sortir de sa boîte, nous pouvons vous dire qu’il est très beau sur une bicyclette et que ses fugues fuligineuses épousent la trajectoire d’une détermination des plus classiques jointe aux plus aberrantes aspirations.
Que les bonnes sœurs se rassurent : si l’on doit retrouver, quelque jour, un homme les bras en croix sur le bord de la route, ce sera lui … »
Le pauvre Antoine ne pensait malheureusement pas écrire si juste : une dizaine d’années plus tard, l’infortuné Joaquim décéda, suite à une terrible chute après avoir percuté un chien lors du Tour de l’Algarve.
Continue Antoine : « Jusqu’à cette issue, malgré tout improbable (eh non ! ndlr), chaque fois qu’Agostinho demandera voix au chapitre les suiveurs considèreront désormais que c’est un chapitre à suivre.
Les Portugais qu’une certaine vocation de l’ennui (la saudade ndlr), considéré comme un produit local, a incités à sillonner le monde et qui ont fourni à la civilisation ses plus grands navigateurs, n’avaient malgré tout jamais remporté une étape du Tour de France. Cette lacune au palmarès de l’aventure est comblée depuis hier. L’entrée dans les Vosges devait à la légende cette image d’Épinal.
Joaquim n’avait pourtant, en apparence, rien d’un de ces conquistadors qui s’élancèrent naguère, comme un vol de gerfauts (sic José-Maria de Heredia ndlr), fatigués de porter leur misère hautaine. Sa misère tenait dans une inexpérience à peu près totale (il n’a découvert la bicyclette que depuis deux ans) et dans son ignorance du français (il n’a pas ouvert la bouche depuis le départ). 
Il faisait plutôt très coureur local et idole du village. D’un village où l’on ne passerait jamais. Comme chaque jour délivre son contingent de régionaux de l’étape, lui était tous les jours le régional du dépaysement. On aurait dit que ses directeurs sportifs ne l’avaient engagé que sur la foi d’une mode qui veut que les domestiques portugais soient très recherchés … »

Blog Nancy-Mulhouse 1Blog First Plan 2Blog First Plan 3

Dans sa chronique de Miroir-Sprint, Raymond Pointu évoque l’autre héros de l’étape vosgienne, un Breton qui endosse le maillot jaune :
« N’aurais-je vu que la mine de Letort dans ce Tour de France que je serais déjà comblé. Dans sa chambre mulhousienne, il présentait le visage un peu niais du bon élève survenu par mégarde à la première place devant l’éternel prix d’honneur. Il gardait au coin des lèvres qui s’étirent pour laisser passer l’inégalable accent de Plancoët le pli de l’embarras sur lequel un sourire futé s’était posé. Le bonheur était derrière, souterrain. Un bonheur profond et précieux qui lui faisait manipuler le maillot jaune comme la chose la plus rare. Enfin, il se détendit et laissa échapper son soulagement : « Ça récompense ! »

Blog Letort en jaune

Le gars Désiré portait depuis deux ans un poids de rancœur. Quatrième au classement final de l’épreuve en 1967, il était ensuite devenu champion de France mais avait connu l’infamie de la disqualification pour doping. Le maillot tricolore perdu sur les tapis verts de la F.F.C. lui avait gâté ses saisons suivantes. Il ne s’en consolait pas. Cette année même, rendu débile par les 40°5 d’une forte angine, il avait dû poser le pied dans l’avant-dernière étape de la Vuelta. Á peine si l’on avait constaté son renouveau dans le Critérium des Six Provinces. Le jaune le réhabilitait en même temps qu’il délivrait les mécanos de chez Peugeot d’un pari risqué. Cependant que Plancoët n’en revenait pas de sa fortune, ils rasaient avec empressement une barbe qu’ils avaient promis de garder tant qu’un des leurs ne se serait pas transformé en bouton d’or.
Par la suite d’une selle récalcitrante, ils auraient aussi bien pu concurrencer jusqu’à Paris le système pileux de Karl Marx ou de Castro. Marquant étroitement Eddy Merckx, Letort occupait, en effet, une position avantageuse dans le col de la Schlucht lorsqu’il brisa son siège. Il perdit beaucoup de temps, mais descendeur intrépide, il refit rapidement son retard avec la complicité d’un motard qui m’avoua à l’arrivée : « Il a fait du demi-fond ! »
Néanmoins, sans ce coup du sort, il n’est pas douteux, c’est lui qui l’affirme, qu’il aurait accompagné notre Portugais Agostinho et l’Alsacien Grosskost dans leur déboulé vertigineux. Une descente qui fit dire à Félix Lévitan que c’était la plus belle dont il avait été le témoin depuis sa présence sur le Tour. Belle et rapide, mais aussi risquée et dangereuse en raison des premières gouttes de pluie que le ciel nous versait depuis notre départ. Cet Agostinho, qui découvrait la montagne, aurait d’ailleurs fait pâlir de jalousie Ferdi Kubler soi-même, le plus casse-cou des fonceurs du passé, si une comparaison avait été possible.
Avant que les coureurs n’entreprennent cet exercice périlleux, l’Espagnol Aurelio Gonzales s’était retrouvé ensanglanté sur le bord de la chaussée. Il était tombé alors qu’il remettait son bidon en place, et maintenant il était là, plein de sang et de larmes, les jambes agitées convulsivement par la douleur … »

Blog chute GonzalesBlog Drames entre Mulhouse et Ballon

Vendredi 4 juillet, se profilait la première grande bataille du Tour avec l’arrivée au sommet du Ballon d’Alsace. J’y étais avec mon regretté frère, à quelques mètres de la stèle qui rappelle l’exploit de René Pottier premier roi de la montagne du Tour en 1906.
Bataille, y eut-il vraiment ? Inévitablement, je demande à Antoine Blondin d’établir un Bilan d’Alsace : « Précédé par l’Allemand Rudi Altig comme par un appariteur à chaîne –à chaine de bicyclette et à chaîne de montagnes- le Tour s’avançait par monts et par Vosges d’une pédale circonspecte vers le pied du Ballon d’Alsace.

Blog Merckx et Altig au Ballon

Pour le commun des mortels, un ballon d’Alsace, c’est précisément un verre à pied de première catégorie rempli de vin blanc. Pour nous, hier après-midi, contrairement à l’habitude qui l’imprègne d’un climat détestable, c’était le premier chaudron du sorcier aux dents longues, où nous allions prendre un avant-goût de la soupe qu’Eddy Merckx nous mijote. Eh bien ! disons tout de suite que la soupe est bonne mon (classement) général … et que les autres sont pour l’instant à ramasser à la cuillère.
Tous les calculs et toutes les énergies convergeaient donc, au départ de Mulhouse, vers ce test-match révélateur, véritable ballon d’essai. On venait de passer deux ou trois cols d’appellation incontrôlable (Hettenfluh, Silberloch, Hannenbrunnen, Herrenberg ndlr), les montées et les dégringolades abruptes se chevauchant en un toboggan continuel qui réclamait des concurrents une forme ascendante, ce qui est la moindre des choses, mais où, paradoxalement, une forme descendante ne faisait pas mal non plus. Soudain, il apparut que la tension, elle aussi, se mettait à monter à l’intérieur de la course et que les ingrédients de l’exploit ou de la défaillance se trouvaient rassemblés, avec pour excipient en quantité suffisante la fatigue déjà accumulée par la débauche d’efforts accomplie par le gros de la troupe depuis quelques jours. Certes, ce n’était pas encore la guerre déclarée mais, comme on dit en langage diplomatique, c’était déjà l’escalade. Le Maillot Jaune Letort et son copain d’équipe et de régiment Delisle, les dégourdis de la cinquième, essayaient d’occuper le commandement de cette sixième étape avec un zèle fébrile de squatters. On se réjouissait qu’il fît beau, sachant que les sinus de Pingeon l’empêchent de mettre le nez à la fenêtre lorsqu’il fait mauvais temps.

Blog Delisle Letort en jaune

Le champion de France Raymond Delisle et le maillot jaune Désiré Letort

On revivait, comme un cauchemar heureusement dissipé, les stations du calvaire de Poulidor, dans ce même décor que l’orage torturait à l’époque, et que l’on puisait dans son assurance discrète des raisons d’espérer qu’à trente-trois ans, l’âge du Christ, il allait enfin connaître une Passion à rebours…
… Toutes ces données, qui font du Tour de France à la fois une ville ouverte et un vase clos, un vase communicant et une cité fortifiée derrière ses intérêts, ses ambitions, ses illusions, furent soudain balayées par deux événements diamétralement opposés … », dont je me souviens encore aujourd’hui distinctement et que j’avais immortalisés sur quelques diapositives.
« Le premier fut la chute d’Ocaña dans la descente du col de Herrenberg, à l’instant que nous l’envisagions au rang des meilleurs. Ce champion est cher à notre cœur pour sa classe, sa race, sa gentillesse. Il a été formé au Stade Montois par le propre beau-frère de Guy Boniface et, autour du foyer, retentissaient naguère encore les échos contrastés de la pelouse et de la route, comme si le débouché naturel de l’une devait aboutir à l’autre. Le Tour, où il faisait des débuts étincelants, passe cette année à Mont-de-Marsan. Ocaña a terminé l’étape, par quel miracle incroyable, poussé, porté plutôt par cinq de ses camarades, soudés pour la circonstance en mêlée de rugby, avant de tomber dans une sorte de coma la ligne franchie. Et on l’eût dit, tant il ruisselait de sang, monté sur « cycles Dracula ».

Blog Ocana chute Ballon d'Alsace Tour 69Blog Ocana Ballon d'Alsace

Le second événement tient tout naturellement à Eddy Merckx, l’homme dont le maillot demeurait d’une blancheur immaculée à l’instant qu’il assénait à ses adversaires l’affront que leur réserve à l’ordinaire l’homme au marteau, et c’était moins un avènement qu’un événement ou, mieux, une confirmation.
Tout compte fait, le ballon d’Alsace, hier, c’était effectivement un coup de blanc. »
Je précise qu’à l’époque, le maillot blanc ne récompensait pas, comme aujourd’hui, le jeune le mieux classé, mais le coureur en tête d’un combiné des classements général, par points et du meilleur grimpeur.

Blog Ballon d'Alsace jusqu'à la lieBlog Tour 1969 Merckx et Altig dans Ballon d'AlsaceCycling - Eddy MerckxBlog Merckx en jaune au Ballon

Sans être redondant, il me faut vous livrer quelques extraits de Gilles Delamarre dans Miroir-Sprint sur le courage de Luis Ocaña :
« « Portez cet homme, portez cet homme ! » En haut du Ballon d’Alsace, Eddy Merckx était arrivé depuis 17 minutes. C’est beaucoup plus qu’il ne lui en faut pour effacer quelques gouttes de sueur et avoir l’air de sortir d’une quelconque promenade dans la campagne vosgienne. Celui qui criait cet ordre surprenant, c’était le docteur Maigre dont on aura tout dit en disant que dans chaque coureur, il voit d’abord l’homme. Et l’homme au bord de l’évanouissement qu’il fallait porter vers l’ambulance et l’oxygène, était l’un des favoris du Tour de France, Luis Ocaña. Il était tombé au 64ème kilomètre, se retrouvant allongé face contre terre sur les rugueux gravillons.
C’était déjà un miracle que les voitures suiveuses aient pu l’éviter dans leur course folle vers le bas du col de la Bresse. « Gimondi devant moi a fait un écart. En voulant l’éviter, j’ai roulé sur l’herbe, un poteau m’a renvoyé sur la route et je suis tombé » dira-t-il beaucoup plus tard. Plus tard, car sur le moment, il était pratiquement inconscient. Le docteur Maigre, aussitôt accouru, le remet sur pied et juge qu’il n’y a aucune lésion grave. « Mais il est couvert de plaies et de bosses. » Ouvert au menton, il a le visage en sang. La main gauche est atteinte, les deux jambes aussi. On fait faire quelques mouvements à Luis Ocaña et on le remet sur son vélo. « Sinon, je ne sais pas si je serais reparti ».
Mais une fois reparti, quel homme ! Luis Ocaña est brun, mince, très élégant. Il a l’œil noir du Castillan. On savait cet ancien équipier de Raymond Poulidor – quel regret de l’avoir laissé partir – redoutable. Second de la Vuelta derrière Pingeon, le coureur de Mont-de-Marsan avait su profiter du marquage attentiste de Bracke et de Poulidor pour leur souffler le Grand Prix du Midi-Libre après avoir attaqué dans la montée de Font-Romeu. Depuis le départ de Roubaix, il avait été de tous les bons coups et souvent à la pointe du combat. Avant sa chute, il était douzième à 56 secondes seulement du maillot jaune Letort. Et cette grande classe qu’on pressentait, on en eut la splendide révélation dans l’adversité. Luis avait été attendu par tous ses équipiers. Mais c’est lui en sang qui mena la chasse, qui rattrapa un grand nombre de coureurs. C’est dans le Ballon d’Alsace qu’il paya son effort. Malgré le soutien de ses équipiers qui le hissèrent littéralement au sommet : deux à gauche, deux à droite et un cinquième pour l’asperger d’eau. Les commissaires ont estimé que Manuel Galera, Lopez Rodriguez, Perurena, Gabica et Santamarina avaient seulement empêché leur chef de file de tomber mais ne l’avaient pas poussé. Un heureux dépassement de la lettre. C’est donc ce cortège qui arriva au sommet du Ballon… »
Hors ce drame, au sommet du Ballon d’Alsace, mon frère déçu par le manque d’ambition de Poulidor, moi orphelin d’Anquetil qui préparait son dossier de retraite, nous avions compris que la planète cyclisme allait devoir courber l’échine sous le joug totalitaire du « merckxisme ».

Blog Pellos Merckx détaché contre tous

Ce soir-là, neuf coureurs, arrivés hors des délais, furent éliminés, parmi lesquels « l’empereur d’Herentals », Rik Van Looy, qui avait jeté ses derniers feux l’avant-veille sur la route de Nancy.
Poupou le fataliste présentait l’excuse d’avoir connu des ennuis mécaniques avant de crever … presque comme d’habitude, ajouterais-je ironiquement.
Six étapes seulement ont été courues et pourtant, « au sommet du Ballon d’Alsace, l’accablement le plus lourd pesait sur les coureurs et les journalistes mêlés. Les premiers s’inquiétaient sans plus tarder sur les possibilités de se reconvertir. Quant aux seconds, suçant activement leurs stylos pour en extraire une inspiration hypothétique, ils se désespéraient en ces termes : « Le spectacle est terminé », « Le roi Eddy Ier a tué le Tour », « Il prend le maillot jaune trop tôt », « Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir écrire pendant 15 jours ? ». »
Un entrefilet de Miroir-Sprint révèle la perplexité des organisateurs du Tour qui ont tout fait pour que Merckx soit au départ de leur épreuve. Ils craignent que la supériorité écrasante du champion belge fasse baisser l’intérêt de la course. Aussi, l’état-major du Tour envisagerait pour le relancer d’offrir une prime exceptionnelle au second. Ce ne serait pas la première fois qu’une telle mesure serait prise. En effet, en 1952, Fausto Coppi jonglant littéralement avec ses rivaux, le directeur du Tour Jacques Goddet, pour redonner un peu de tonus à la course, avait délié les cordons de la bourse pour pousser les coureurs à se battre pour la deuxième place. Ce fut le regretté Belge Stan Ockers, mort quelques années plus tard dans un vélodrome, qui, second au Parc des Princes, empocha la prime.
Le lendemain, sur la route de Thonon-les-Bains, une des notoires victimes de l’ « Opération Ballon d’Alsace », le Français Roger Pingeon, vainqueur du Tour 1967, montre qu’il ne consent pas à abdiquer comme ça. Mais la réplique de Merckx est prompte.

Blog Pingeon réagit vers DivonneBlog Merckx gagnant Pingeon refuse d'y croire

C’est le plus petit coureur du Tour, l’Espagnol Mariano Diaz (1m 62), qui l’emporte à Divonne en réalisant la plus longue échappée (190 km) depuis le départ de Roubaix. Le cliché est cocasse : le peloton, qui a encore un tour d’hippodrome à accomplir, assiste au succès du coureur ibérique de l’équipe Fagor.

Blog Mariano Diaz vers Divonne

Autre image étonnante qui fait le bonheur des photographes : Joaquim Agostinho, moins heureux que l’avant-veille, victime d’une chute, franchit la ligne avec son vélo en pièces détachées.

Blog Agostinho à pied à Mulhouse

Il n’y a pas de journée de repos sur ce Tour de France, cependant, chers lecteurs, après toutes ces émotions, je vous laisse souffler sur les bords du lac Léman !
Á suivre…

Pour vous faire revivre ce début de Tour 1969, j’ai puisé dans les chroniques d’Antoine Blondin du quotidien L’Equipe, ainsi que dans les Miroir-Sprint et Miroir du Cyclisme spéciaux consacrés au Tour.

Publié dans:Cyclisme |on 8 août, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1959 (2)

Pour « mieux comprendre », lire le billet consacré à la première partie de ce Tour de France :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/22/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-1/

Chers lecteurs, j’espère que vous avez profité pleinement de cette journée de repos à Bayonne, au confluent de la Nive et de l’Adour. En principe, sur le Tour de France, quand les Pyrénées se profilent à l’horizon, les choses sérieuses devraient enfin commencer.
La dixième étape conduit les coureurs à travers les départements des Basses-Pyrénées (de nos jours, Pyrénées-Atlantiques) et des Hautes-Pyrénées avec, à une trentaine de kilomètres de l’arrivée à Bagnères-de-Bigorre, l’ascension du Tourmalet, le premier grand col de ce Tour.
Ce n’est donc pas étonnant qu’avant de reprendre la route, Maurice Vidal nous joue une petite sérénade à Federico Bahamontès :
« On nous a changé notre Castillan. Il n’a pas perdu une demi-heure sur les pavés du Nord, il n’a pas menacé d’abandonner à chaque étape. Il est sérieux comme un pape (et en Espagne, ils sont diablement sérieux !). Il suit Gaul comme son ombre, ce qui lui vaut d’ailleurs d’être associé à lui dans les chasses contre les Français et les Italiens…
… On appréciera que ce soit dans un restaurant basque que Federico ait reçu la sérénade, des mains de compatriotes musiciens aux magnifiques costumes. Ah ! il fallait le voir, Fede !
Je tiens sa tête pour la plus belle qui puisse se voir dans le peloton. Il est vrai que j’aimais aussi celle de Fausto Coppi, pour une noblesse différente, certes, mais bien réelle. Federico a le masque anguleux et fier, des yeux où la gentillesse se mélange à l’orgueil, des dents de loup (un beau plateau de trente-deux dents), et un rire merveilleusement enfantin.
On ne peut s’empêcher de le voir en pantalon collant de danseur, talons hauts et chapeau plat à bandeaux, scandant de ses mains osseuses et nerveuses une mesure impossible à saisir pour tout étranger à la péninsule ibérique. Et, ce soir-là, nous n’étions que quelques-uns à le voir, tambourin en mains, la tête baissée ou relevée par un sourire, les yeux noyés dans la musique, voguer à petits coups secs sur le rythme d’un flamenco.
Ce ne fut pas long, pas assez long. Mais il y avait dans cette courte scène, tant de noblesse, tant de beauté nue, que c’est cette dernière image de l’Aigle de Tolède que je veux emporter en partant pour ces Pyrénées où nous espérons enfin rencontrer à nouveau le coureur de grande race qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. »
Je souris, sensiblement, à la même époque, je m’amusais des espagnolades de Marcel Amont, originaire de la vallée d’Aspe voisine, chantant le combat épique d’un toréro de fortune Escamillo contre une mouche ! Olé !
En cette première étape de montagne, Bahamontès et Gaul se contentent d’un petit numéro de duettistes des cimes en distançant les favoris Baldini, Anquetil, Rivière, Bobet et Anglade d’une minute et demie. Simple avertissement sans trop de frais !

MS 683 du 6 07 59 25MS 683 du 6 07 59 311959+-+BUT+et+CLUB+-+46th+Tour+de+France+-+030A1959-07-06+-+Miroir+des+Sports+-+751+-+171959-07-06+-+Miroir+des+Sports+-+751+-+01MS 683 du 6 07 59 011959+-+BUT+et+CLUB+-+46th+Tour+de+France+-+027A

Antoine Blondin consacre sa chronique quotidienne au Passage avide connu par un autre favori Vito Favero vainqueur de l’étape de Namur :
« Dans la montagne, s’il y a beaucoup à gagner, il n’y a surtout pas de temps à perdre. Dans la panique qui saisit le coureur en perdition sur la pente, toutes les bouées sont bonnes à prendre.
Sur cette même route de Bagnères nous en eûmes une démonstration d’école, prodiguée par l’Italien Favero, qui avait ter¬miné second du Tour, l’année précédente, derrière Charly Gaul. L’homme se distingue de l’animal en ceci qu’il est doué d’arrière-pensées. Ayez confiance en lui : on peut exiger à l’intérieur ce que l’on ne voit pas à la devanture. Quand Guillaumet, en perdition dans la cordillère des Andes, déclara à son retour : « Ce que j’ai fait, une bête ne l’aurait pas fait », nous le croyons d’autant plus volontiers que ses actes sont chargés de sens et de prix. La signification est un des privilèges de l’espèce.
Nous avons pu mesurer aujourd’hui, en traversant les Pyrénées, le merveilleux double fond de la nature humaine. Nous accompagnions l’Italien Favero. Échappé depuis le matin, il était l’un des seuls favoris éventuels à avoir franchi le mur de la méfiance que les grands ont élevé en tête du peloton. Ce Vénitien se promenait avec plus d’un quart d’heure d’avance sur ses concurrents. Les premiers lacets du Tourmalet lui furent désastreux. Il se trouva non seulement rejoint, mais dépassé par ses camarades en l’espace de quelques kilomètres. Hagard, l’œil trémulant sous l’arcade, il montait à sa main, quand ce n’était pas à celle des autres, et semblait faire la quête sur les bas-côtés de la route où il évoluait en zigzags déconcertants. Une gloutonnerie l’habitait, qui réclamait son dû, sous forme de limonade et de bourrades efficaces. Les allègres montagnards, joignant l’utile à l’agréable, se prodiguaient autour de lui et l’escortaient au pas. On eût dit l’image même de la mendicité. Un filet de bave reliait son menton au cadre de sa bicyclette et, au train où allaient les choses, nous n’aurions pas été étonnés de voir une araignée tisser sa toile le long de ce canevas écumant. L’instinct de réclamer était plus fort que celui de donner. Toute pudeur et toute vergogne étaient bannies. On ne pouvait s’empêcher d’évoquer le Monsieur Perrichon de Labiche, qui n’était jamais si content en montagne que lorsqu’il lui arrivait d’obliger son entourage. Favero a dû faire bien des heureux en élisant les supporters spontanés vers lesquels il fonçait tout droit, la main tendue, la bouche ouverte.
Pour notre part, loin d’être tentés de le pousser, nous ne songions qu’à le retenir, cherchant une argumentation susceptible de le dissuader d’aborder la descente, ses périls réels, l’isolement à quoi sont promis les coureurs tout au long de leur dégringolade vertigineuse. Lui, paraissait ne rien entendre et poursuivait son cheminement insolite, comme le Pater des chapelets intercalés entre deux dizaines d’Ave Maria. Nous avions mauvaise conscience à sentir ce grain rouler sous nos doigts

Favero Tourmalet 2Favero Tourmalet 1

Nous franchîmes le col sur ses talons et ce fut la basculade. Alors, comme les faux aveugles qu’on voit plier bagage dans les couloirs du métro lorsqu’ils estiment avoir terminé leur journée, Favero se redressa soudain, avala un bon bol d’air et, avec une singulière ingratitude, se laissa plonger vers l’arrivée. La métamorphose fut si brutale que nous en ressentîmes le pincement de dépit que les meilleures volontés éprouvent quand elles ont le sentiment d’avoir été dupées. L’avidité, cette fois, s’avançait à visage découvert. Haut les cœurs et bas les masques ! Ce cul-de-jatte prenait ses jambes à son col. Nous avions envie de crier : « Remboursez ! » Autour de lui s’opérait une grande lessive qui projetait vers la vallée, et parfois plus rapidement qu’ils ne l’eussent voulu, des coureurs plus légers que des flocons. Favero, de son côté, reprenait contenance d’instant en instant, négociait ses virages avec une économie consommée et s’intégrait avec aisance aux divers orphelinats où s’était essaimé le peloton.
… Si je me suis cru tenté d’évoquer l’attitude de Favero, c’est dans une certaine mesure pour rendre hommage à un subtil talent de comédien. Ce qu’a fait cet athlète, il n’est que trop évident qu’une bête ne l’aurait pas fait. »
En arrière-plan de cette « stupéfiante » description digne de la commedia dell’arte, il faut y voir surtout les dégâts causés par l’usage abusif d’amphétamines. Rappelez-vous des prévisions funestes de Maurice Vidal sur le champ de foire de Blain au départ de l’étape contre la montre (voir billet précédent).
Mais la plus romantique histoire du jour appartient à Michel Vermeulin, coureur de la formation régionale Paris-Nord-Est, qui, en marge de l’attentisme des grands favoris, a su se glisser dans la bonne échappée et s’emparer du maillot jaune. Maurice Vidal en brosse le portrait :
« Michel, qui est né à Montreuil le 6 septembre 1964, fut un gosse heureux. Ses parents étaient des travailleurs sérieux, et ils étaient gentils. Ils lui offrirent un vélo pour Noël à l’âge de 2 ans, ce qui prouve qu’ils n’ont jamais gêné sa carrière. Lorsqu’il fallut travailler, il entra aux P.T.T comme télégraphiste. On dit aussi « bouliste » dans le métier. C’est la place où l’on débute, mais si le jeune télé est sérieux, il a espoir de franchir les échelons de l’administration …
Le père de Michel ne s’était pas mal défendu lui-même en vélo, et cela pourrait constituer une raison suffisante à son goût du sport cycliste. Mais la plus passionnée, c’était sa mère, laquelle, aujourd’hui encore, ne manque pas de suivre une course quand elle en a l’occasion.
Pourtant, ils ne poussèrent pas Michel dans cette voie. On peut être amateur de vélo enthousiaste, et rêver pour son rejeton d’un autre avenir. Mais le rejeton en question n’eut besoin de personne. Entre deux télégrammes, ça discutait dur avec le copain Dédé (André Le Dissez dit le facteur, quelque chose me dit qu’on en reparlera bientôt ndlr). Ce qui devait arriver, arriva : le jeune Michel se fit coureur cycliste. Il prit une licence à l’Étoile Sportive du Nord-Est (déjà). Sa première victoire ? Elle est datée puisqu’il s’agit du Prix du 14 Juillet. Ensuite, il remporta le Prix des Télégraphistes (pardi) en 1951. Cela lui valut comme premier prix un séjour de trois semaines à Cannes.
– Ça c’était chouette, dit Le Dissez. On était tous partants pour se mettre les orteils en éventail. On n’avait jamais vu la mer ! »
Moi j’avais déjà vu la mer, et pour cause, la Manche était à 50 kilomètres de chez moi, et j’avais déjà vu aussi Michel Vermeulin. Il avait gagné, quelques années auparavant, Paris-Forges-les-Eaux, une de ces nombreuses classiques amateurs qui, en ce temps-là, rayonnaient de la capitale à la proche province (Paris-Ézy, Paris-Évreux, Paris-Rouen considérée comme la première course cycliste de ville à ville). Allez savoir pourquoi, j’adorais les couleurs gris et orange de son club, l’ACBB (Athletic Club de Boulogne-Billancourt). Qui sait si je ne retrouverais pas des images de son sprint dans les films 9,5 mm que réalisait mon père.

1959+-+BUT+et+CLUB+-+46th+Tour+de+France+-+031AMS 683 du 6 07 59 28

À Bagnères-de-Bigorre, maillot jaune oblige, Vermeulin a les honneurs de la station de radio Europe n°1 et Fernand Choisel vient lui donner une aubade dans sa chambre. Il doit choisir des disques :: « Celui-ci de Dalida pour ma fiancée. Et puis celui-là encore … Je peux en dédier un à ma mère ? Oui ? Alors, jouez lui une chanson de Luis Mariano … et pour finir « Qu’on est bien » de Guy Béart … ».« Qu’on est bien dans les bras d’une personne du sexe opposé/Qu’on est bien dans ces bras-là !/ Qu’on est bien dans les bras d’une personne du genre qu’on n’a pas … ». À l’époque, je ne pouvais émettre aucun avis (quoi que). Aujourd’hui, il paraît que l’on peut être bien aussi dans les bras d’une personne du genre qu’on a !

MS 683 du 6 07 59 20 211959-07-06+-+Miroir+des+Sports+-+751+-+03

L’étape suivante conduit les coureurs de Bagnères-de-Bigorre à Saint-Gaudens avec au menu l’ascension des cols d’Aspin et de Peyresourde.

MS 683B du 9 07 59 161959-07-09+-+Miroir+des+Sports+-+752+-+12

« Nous ne venons pas chaque année à Saint-Gaudens, et c’est somme toute assez dommage, car la population est chaleureuse, et il y a tout autour de la ville de charmants petits bourgs comme Loures-Barousse ou Barbazan, où le séjour constitue un oasis d’autant plus apprécié qu’il était plus nécessaire … »
Pour bien connaître la contrée, je ne peux qu’adhérer aux propos de Maurice Vidal qui a choisi pour sa chronique bihebdomadaire de rendre visite au leader de l’équipe Centre-Midi, le champion de France en titre Henry Anglade lequel semble jouer dans la cour des Grands.
Antoine Blondin préfère braquer un dernier (?) coup de projecteur sur un ancien vainqueur du Tour, le populaire Jean Robic, à l’occasion d’un événement cocasse, non loin de Luchon.
« Personne n’a jamais su m’expliquer l’harmonie préétablie qui existe entre certains tempéraments de coureurs et les accidents de terrain qu’ils ont élus pour cadre de leurs exploits. On voit mal pourquoi Louison Bobet ne s’exprime jamais mieux que dans l’Izoard et pourquoi Jean Robic, aussi breton que le précédent, s’accomplissait parfaitement dans les Pyrénées. Il y a là matière à une méthode du climat qu’on aimerait voir développer un jour par un Monsieur Taine du grand braquet.
En revanche, il nous paraît tout à fait dans l’ordre naturel du monde que le drame, ou du moins la tragi-bouffonnerie, rejoigne parfois l’apothéose et qu’un champion vienne finir sa carrière sur les lieux mêmes où il a trouvé sa consécration. C’est sur la scène de son théâtre, dans le fauteuil où il a créé Le Malade imaginaire, que Molière s’écroule. C’est dans cette étape tronquée, succédané des Pau-Luchon d’autrefois où il connut la gloire, que Jean Robic a touché le fond. Il est étrange de voir comme les choses se bouclent dans le Tour de France.
Depuis le départ de Mulhouse, Robic qu’on attendait au tournant nous a étonné. Ses 38 ans, son visage boucané, sa calvitie, sa petite taille, sont désormais aux antipodes de l’image qu’on se fait d’un coureur. Le dernier mot n’appartient plus désormais aux Quasimodos argileux, ni aux farfadets branchés sur les sciences occultes, mais aux athlètes bien tempérés, cajolés comme des cantatrices par leurs soigneurs et par leurs équipiers…
… Or Robic, dont la condition humaine fut toujours marquée par des incidents extraordinaires et qui porte le mot flamboyant de « fatalitas », tatoué dans le subconscient, a été, aujourd’hui, le héros d’une péripétie qui a dû l’arrêter définitivement dans le sentiment que cette planète n’était pas faite pour lui. Après avoir rencontré, au long de son existence, des arbres, des rochers, des concurrents et même des photographes, ayant télescopé sa douloureuse carcasse contre tout ce que la nature et le caprice des hommes dressent sur la route d’un coureur cycliste, il s’est mesuré, cet après-midi, à un train de marchandises, étonnante épreuve de force où le fluide quasi mystique qui l’alimente, sa hargne superbe, faillirent obtenir raison.
Nous quittions précisément les Pyrénées duveteuses qui furent le fief de Robic et abordions les vallonnements du Comminges qui en sont l’antichambre. Notre homme pouvait à bon droit se sentir encore chez lui et se donner des airs de raccompagner quelques amis jusqu’à la porte. Ils étaient une vingtaine et lui qui marchait en serre-file, comme une souris accouchée par la montagne. D’autres pelotons les précédaient, que nous aurions pu accompagner, mais celui-ci possédait un cachet particulier à base de nostalgie et de réminiscence. Nous avions bien l’impression que Robic, dont le visage en course est celui d’une Mater Dolorosa qui aurait séjourné chez les Jivaros, si tant est qu’une tête réduite puisse être en même temps une tête enflée, était abîmé dans une méditation sur les splendeurs anciennes. Peut-être fut-ce là ce qui le perdit.
Le passage à niveau d’Antignac (on dirait un titre de Pierre Benoit) ne rejoindra pas la forge de Sainte-Marie-de-Campan chère à Eugène Christophe dans la topographie légendaire du Tour. Il fut néanmoins le lieu d’un spectacle délirant. Un tronçon de la caravane, bloqué par les barrières fermées, provoqua spontanément le méli-vélos habituel. Le train arrivait, Jacques Goddet fit les gros yeux et le train s’immobilisa comme le taureau dominé par le matador. Las ! Un garde-barrière sourd remit tout en question en soufflant dans une petite trompette. Le train s’ébranla. Les compagnons de Robic, se bousculant au portillon, parvinrent à traverser la voie devant les roues de la locomotive. Robic, tiré par le maillot, relégué au fin bout de la queue par une hargne de commères au seuil d’une crémerie, ceinturé par les officiels, fut le seul à regarder passer le train des autres sans pouvoir suivre le train des siens. L’écume et l’injure aux lèvres, pitoyable et grandiose comme l’individu qui se débat sous l’emprise de la camisole de force, il perdit quatre minutes, un Sahara dans le temps à l’échelle de la course, et se retrouva seul …
… Robic mâcha cette manière d’adieu entre ses mâchoires crispées et, dans un mouvement rageur du buste, se tourna vers les Pyrénées qu’il ne traversera sans doute plus à bicyclette et nous pûmes déchiffrer la détresse non feinte d’un fils qui ne retournera jamais chez sa mère.
On lui a attribué, ce soir, la prime de la malchance qui s’assortit d’un billet de la Loterie nationale : là aussi, la roue tourne. »

1959-07-09+-+Miroir+des+Sports+-+752+-+11MS 683B du 9 07 59 15MS 683B du 9 07 59 111959-07-09+-+Miroir+des+Sports+-+752+-+08

Un coureur de l’équipe de France a franchi le premier la ligne à Saint-Gaudens. Ce n’était sans doute pas celui qu’on attendait : en effet, malgré l’ascension de deux cols, c’est le sprinter André Darrigade qui a remporté sa 14ème victoire d’étape sur le circuit automobile du Comminges (il n’est plus qu’à 3 unités du record de Charles Pélissier) réglant un groupe de 25 coureurs comprenant l’épatant maillot jaune Vermeulin et tous les favoris, à l’exception de, mais l’était-il encore après sa défaillance de la veille, l’italien Favero qui a mis définitivement pied à terre entre Aspin et Peyresourde.
Est-ce à dire que la journée fut encore décevante ? La fibre patriotique du public français a vibré, en début d’étape, avec les excellentes ascensions en solitaire de deux valeureux « régionaux » : le Provençal Jean Dotto surnommé le « Vigneron de Cabasse » (vainqueur de la Vuelta en 1955) dans le col d’Aspin et le Périgourdin Valentin Huot (champion de France en 1957 et 1958) dans le col de Peyresourde.

MS 683B du 9 07 59 131959-07-09+-+Miroir+des+Sports+-+752+-+06MS 683B du 9 07 59 09

Sinon, ça commence à jaser si l’on en juge l’enquête de Roger Bastide et René de Latour dans le Miroir des Sports : « La montée du Tourmalet, celles le lendemain d’Aspin et de Peyresourde ont offert le même spectacle : Federico Bahamontès qui se dressait sur les pédales et secouait la tête de droite à gauche en un mouvement convulsif, et Charly Gaul qui suivait calmement, se déhanchant le moins possible et relançant son braquet avec une souplesse de jambes incomparable. L’on eut l’impression, les autres suivant loin derrière, d’un numéro de duettistes parfaitement au point. Tous deux, dans les moments de répit, se parlaient, s’encourageaient mutuellement du geste et partageaient fraternellement le contenu de leurs bidons ou des canettes qu’ils cueillaient au passage. Au sommet de Peyresourde, ce fut le couronnement : Gaul ralentit et donna une vigoureuse poussée à Bahamontès comme pour marquer ostensiblement qu’il ne tenait pas à franchir avant lui la ligne du classement pour le Trophée St-Raphaël-Quinquina du meilleur grimpeur (le maillot distinctif à pois n’existait pas encore ndlr).
Chacun s’est interrogé sur la signification de cette poussette. Était-elle le fait d’un coureur complaisant, condescendant ou excédé ?
Le doute n’est plus possible, ont ricané les suspicieux : Gaul et Bahamontès sont d’accord. Ils ont désormais la confirmation qu’ils sont bien les plus forts dans les cols et les aigles, comme les loups, ne se mangent pas entre eux. Ils vont se partager le Tour de France : à l’un le maillot jaune, à l’autre le titre et les profits de « roi de la montagne ».
Il est de bon ton, dans certains milieux, pour paraître au courant, pour être le « monsieur-à-qui-on-ne-la-fait-pas » de crier « à la combine ». Il y a eu mieux dans le genre. L’envoyé spécial d’un hebdomadaire à sensation a été parachuté sur le Tour. On –ce « on » bavard, insinuant, malveillant, insaisissable-, on chuchote que tout était arrangé : Rivière allait gagner le Tour et Bahamontès le Grand Prix de la Montagne. Gaul serait dédommagé par une somme importante et Baldini signerait une série d’avantageux contrats dans les tournées d’après-Tour. Seuls, Anquetil et Bobet n’avaient pas encore reçu d’emploi dans cette fructueuse répartition. Mais cela n’allait sans doute pas tarder. Quelles réponses opposer à de telles inepties ?
Les accusations portées contre Gaul et Bahamontès sont du moins étayées par une argumentation plus précise. Anquetil, Rivière et Baldini sont des champions complets, nous a démontré un confrère belge. Qu’ils perdent le Tour et il leur restera la ressource de préserver leur standing, de faire des contrats sur piste. Ils peuvent gagner de l’argent, toute l’année, dans les poursuites, les américaines, les Six-Jours, et ils ont aussi leurs chances dans les classiques en ligne. Ce n’est pas le cas de Gaul et de Bahamontès qui sont exclusivement des spécialistes des courses par étapes. Ils ne peuvent bâtir et maintenir leur réputation, donc leur standing commercial, que dans la Vuelta, le Giro et surtout le Tour de France. Leur intérêt est donc de barrer la route aux autres dans ces épreuves, de s’entendre et non de se battre au profit d’un troisième larron. L’occasion est belle pour eux de le faire dans le Tour … »
Fake news ou pas, comme on dirait aujourd’hui ? Qui sait s’il n’y a pas un fond de vérité, on vérifiera plus tard.
Le chansonnier Jacques Grello, maître dans l’ironie, a une interprétation plus « music-hall » :
« Les grands grimpeurs sont, par nature, des solitaires. Leurs moyens supérieurs les isolant automatiquement du commun des pédaleurs, ils vivent, en général, les étapes de montagne dans l’isolement le plus complet, ne recevant des nouvelles que par l’ardoisier (ce facteur qui rédige lui-même ses messages).
Cette année, la course nous offre le spectacle somptueux de deux champions uniques (si j’ose dire), se hissant épaule contre épaule vers les sommets, tendus de banderoles apéritives (comme s’il y avait de la goutte à boire là-haut). C’est la première fois que deux artistes arrivés séparément à la vedette décident de faire un numéro de duettistes.
Gaul et Bahamontès sont actuellement les Poiret et Serrault de la bicyclette. Comme Poiret et Serrault, ils sont bavards, c’est-à-dire que moulinant un tout petit braquet, ils ont le coup de pédale, en quelque sorte, volubile. Ils alternent les répliques à deux dans les démarrages avec un égal brio et ils ne cessent de se demander lequel a le plus de talent, fin et léger. Les voir se hisser vers les sommets (de l’humour ou des Pyrénées) est un régal pour l’esprit, fût-il sportif.
Bahamontès est le Poiret de l’association. Dans un style un peu saccadé, il se charge de relancer sans cesse la conversation. Gaul, comme Serrault, joue parfois les ahuris. Et, comme Serrault, il a le secret des répliques à la fois simples et fulgurantes dévoilant d’immenses possibilités. Le spectacle de ces deux paires de vedettes est également fascinant, mais la situation n’est pas tout à fait la même. Poiret et Serrault se produisent en qualité de complices, Gaul et Bahamontès, dans ce Tour, sont officiellement rivaux … »

1959-07-09+-+Miroir+des+Sports+-+752+-+05

12ème étape Saint-Gaudens-Albi (184km) : routes plates et larges, en descente légère jusqu’à Toulouse, forte chaleur, vent nul. Étape de transition avant les escarpements du Massif Central qui doivent permettre une reprise de la bataille.

MS 683B du 9 07 59 25

Blog St-Gaudens-Albi Busto Le Buhotel

La campagne commingeoise inspire Antoine Blondin qui, pour louer la vaillance de deux coureurs « sans-grade » de nos provinces, Emmanuel Busto, né à Cransac en Aveyron, et le normand Félix Le Buhotel ancien vainqueur du Maillot des As de Paris-Normandie, pastiche les fameux couplets des Bœufs de Pierre Dupont, compositeur attitré de la Révolution de 1848 et chantre de la paysannerie et du monde ouvrier. Si vous souhaitez écouter la version originale de ce petit chef-d’œuvre démodé, ça tombe bien demain on rejoindra les burons auvergnats, cliquer ici :

Image de prévisualisation YouTube

« Le décor représente la plaine retrouvée où labourage et pâturage sont à nouveau les deux manivelles du Tour de France. Tandis que les aristocrates du troupeau paissent obstinément dans le peloton où les kilomètres se broutent tout seuls, deux spécimens superbes par leur générosité et leur haute taille se sont associés sous le joug et tracent droit le sillon qui doit les mener à Albi. Voici à peu près ce que l’on peut entendre sur Radio-Tour dans ces circonstances-là, et sur un air de Pierre Dupont :

J’ai deux grands bœufs dans mon étape,
L’un d’eux est blanc marqué de rouge,
L’autre azur, qu’un chevron d’or frappe,
Prouve que Centre-Midi bouge.

Ils se nomment Le Buhotel,
Sous le droguet de Le Drogo ,
Et l’autre, Busto Emmanuel,
Connaît Deledda pour sergot.

Si je les vois descendre,
J’aimerais mieux me fendre
D’une belle prime aujourd’hui …
J’aime le Maillot Jaune et peux le dire, oh oui !
Eh bien, j’aimerais mieux
Le voir mourir aussi
Que de voir mes bœufs
Coincer soudain ici.

(Refrain)
Admirez-les ces belles bêtes,
Leurs cornes sont comme un guidon,
C’est beau de faire course en tête
Quand ça rumine au peloton
Je les pousse à creuser l’écart
De plus en plus encourageant
Qui les sépare des lascars
Dont l’apathie vient en mangeant. »

Mieux vaut Tarn que jamais, les deux lascars sont rejoints à vingt kilomètres de l’arrivée à Albi. Aussitôt démarrent le Suisse Rolf Graf, un styliste comme son vénéré compatriote Hugo Koblet, ainsi que l’effronté maillot jaune Vermeulin.

1959-07-09+-+Miroir+des+Sports+-+752+-+17-1

Blog Graf Veermeulin

Ce n’est pas cela qui déstabilise Blondin calé au fond de la voiture de L’Équipe. Après Dupont, il s’inspire de Brassens, Victor Hugo et La Ballade de la Nonne :

« Venez, vous, dont l’étincelle,
Écouter une histoire encore.
Approchez : je vous dirai celle
De notre petit maillot d’or,
Qui ajoute à son escarcelle
Au moment où le bœuf s’endort.

Il lâche donc ceux qui pourchassent
Et le traitent de fou à lier,
Aperçoit les bœufs qui se lassent
Et appuie sur le pédalier.
Enfants, voici les bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers.

Suivant ceux-ci avec audace,
Il les rejoint en palier.
Peu s’en fallut que ne pleurassent
Les motards et les écoliers
Sans un meuh ! les laisse sur place
Au premier détour d’un hallier.
Enfants, voyez les bœufs qui cassent
Cachez vos rouges tabliers.

On voit des vaches qui remplacent
Les toros par des sangliers
Graf n’était pas un ratagasse
Auprès du jeune chevalier
Le destin voulut qu’ils fonçassent
Et arrivassent bons premiers.
Enfants, voyez, les bœufs se lassent
Sanglotez dans vos tabliers. »

Soi-dit en passant, à l’ombre de la cathédrale Sainte-Cécile en brique foraine (ou toulousaine) rose, je suis encore admiratif de la verve et la culture de Blondin. En ce temps-là, il n’y avait pas internet et Wikipédia, ni de bibliothèque à proximité de la salle de presse !
C’est bien joli tout ça mais, depuis Mulhouse, il faut avouer que, sportivement parlant, on n’a pas eu grand-chose à se mettre sous les dents du dérailleur.
On peut espérer qu’après la traversée de Carmaux, la patrie de Jaurès (au fait, pourquoi l’ont-ils tué ?!) et de Naucelle, capitale des tripous (eh oui, avec un s, la célèbre cochonnaille n’appartient pas aux exceptions en x), les paysages magnifiques mais traîtres du Rouergue, de l’Aveyron et du Cantal, vont être le théâtre, enfin, d’une belle bagarre entre les favoris.

1959-07-09+-+Miroir+des+Sports+-+752+-+28MAX Console

Vous n’allez sans doute pas encore me croire, mais, six décennies plus tard, je me souviens encore assez précisément de cette étape. Il me semble que j’ai encore en tête la voix de Fernand Choisel dans la montée de la côte de Montsalvy qui ne va pas tarder à entrer parmi les hauts-lieux du Tour de France.
Une échappée lancée à la sortie de Rodez rassemble Anquetil (ouais !!!), Baldini, Bahamontès et … Anglade. Vous avez compris, n’y figurent ni Charly Gaul, ni Louis-le-Grand (Bobet), ni P’tit Roger (Rivière), ni plus accessoirement le maillot jaune Vermeulin.

Blog Vieillevie-Montsalvy 2

Donc, après Entraygues-sur-Truyère, à la sortie du village médiéval de Vieillevie, il y a un embranchement : à gauche, vous descendez vers Conques pour, de nos jours, voir les vitraux de Soulages dans l’abbaye ; les coureurs, eux, s’engageaient à droite dans un sacré raidard, tout de même répertorié en seconde catégorie pour le trophée du meilleur grimpeur, mais non identifié comme un col.
Les mollets de mon ami collectionneur Jean-Pierre se souviennent encore de la côte de Montsalvy, même si la chaussée devait être améliorée, lors de son pèlerinage en guise d’anniversaire de ses cinquante ans.
« Baldini, qui piaffait depuis le début de l’étape, s’était enfui. Anquetil avait bondi, puis Anglade, Bahamontès et quelques autres. Gaul les avait vu partir mais hésita. Il faisait chaud et il n’aime pas cela. Il regarda Rivière, espérant que la rivalité entre le Normand et le Stéphanois allait éclater et qu’il en profiterait. Mais Roger ne broncha pas, parfaitement fidèle à l’esprit d’équipe, et les hommes de tête s’enfuirent. Il n’en était pas de même pour Bobet. L’an dernier déjà, un jour de 14 juillet, Geminiani et Anquetil avaient célébré la fête nationale sans lui. Dans l’équipe à deux têtes, il était resté prisonnier avec Gaul. Dans l’équipe à trois leaders, il était encore des restants.
Il remua sans cesse le problème dans la montée du col de Polissal. Au sommet, un écart très important s’était déjà creusé entre le peloton Anquetil et le peloton Gaul. Alors, dans la descente, Louison se lança à corps perdu. Rivière vit ainsi partir le deuxième leader français. Gaul fut incapable de s’y opposer. C’est alors que commença l’une des plus émouvantes poursuites que nous ayons suivies.
Nous venions de traverser Entraygues, où nous quittâmes le Lot pour suivre la capricieuse Truyère. Nous venions de dévaler ses ruelles moyenâgeuses derrière les fuyards. Passé le second point ancien, nous avions stoppé pour attendre la venue, dans les lacets qui surplombent les gorges, du peloton de Gaul. Ce fut Bobet qui arriva, le Bobet des grands jours. Il avait à ce moment repris plus d’une minute à ceux qu’il venait de quitter. Il l’avait donc reprise aussi à ceux qui le précédaient et qui ne s’amusaient pas sous les châtelets aux toits d’ardoise qui surplombaient notre route. La lutte paraissait folle. Mais, tant et tant de fois nous avions vu Louison réaliser ce genre d’impossible exploit que tous, nous y crûmes.
Seconde par seconde, le triple vainqueur du Tour revenait sur ses adversaires parmi lesquels figuraient quelques-uns des meilleurs rouleurs du monde. Il se rapprocha jusqu’à 2 minutes et 30 secondes. Entre les échappés et lui, une immense file de voitures assistait à la lutte. Il arriva un moment où la Truyère cessant pour quelques centaines de mètres de serpenter, Louison aperçut les dernières voitures suivant le groupe de tête. Elles s’étageaient sur plus d’un kilomètre, mais si Louison arrivait à les rejoindre, il profiterait finalement de leur sillage, ou même simplement de leur présence. Il pourrait manger, souffler un peu, puis repartir.
Il y fut bientôt. Mais elles étaient arrêtées, bloquées par le terrible début de la côte de Vieillevie. Bobet, qui avait tout donné pour atteindre le mirage des voitures, arriva sur la bosse absolument vidé, le souffle court. Ce fut terrible. Immédiatement, il fut en danseuse, arrachant chaque mètre d’un coup de pédale atrocement lent … »

MS 683B du 9 07 59

Blog Gaul Vermeulin en détresse à Montsalvy

Tout ce que l’on avait vainement attendu des cols pyrénéens, une côte inconnue et inédite le provoquait. Les roues des voitures et des vélos projetaient sur le visage et le corps des plaques brûlantes de goudron liquéfié par le soleil.
Le légendaire homme au marteau venait d’abattre Bobet, qui n’avait jamais autant porté le poids des ans qu’à Vieillevie, avant de terrasser l’Ange de la montagne Charly Gaul complètement en perdition. À l’agonie, dans la fournaise qui régnait ce jour-là, le Luxembourgeois s’arrêta après la côte de Montsalvy pour se désaltérer à la fontaine du petit bourg de Junhac. Les photographes le mitraillèrent sous tous les angles ;

1959-07-09+-+Miroir+des+Sports+-+752+-+20-211959-07-09+-+Miroir+des+Sports+-+752+-+40MS 683B du 9 07 59 351959+-+BUT+et+CLUB+-+46th+Tour+de+France+-+039AMS 683B du 9 07 59 01

Comme avait écrit Barrès à propos de sa « colline inspirée », « il est des lieux où souffle l’esprit » … du Tour de France. Junhac avec sa fontaine bucolique en fait partie désormais au même titre que la forge d’Eugène Christophe à Sainte-Marie-de-Campan.

Blog Tour 1959 la fontaine de Junhac

Bien des années plus tard, le Tour repassa par Junhac et, à cette occasion, le bistrotier local décora la fontaine en choisissant comme thème cette anecdote, ce qui lui permit de gagner le premier prix pour la meilleure décoration sur la grande boucle.
Le bilan de la journée est désastreux pour Charly Gaul : bonifications comprises, il perd 21’ 40’’ sur Henry Anglade vainqueur de l’étape sur la piste d’Aurillac, 21’ 10’’ sur Anquetil second, 20’ 40’’ sur Bahamontès et 20’ 30’’ sur Baldini.
Vae Victis, comme disait un gars dans le temps, à peu près dans la même région ! Mais on ne sait jamais avec le champion grand-ducal, spécialiste des chevauchées fantastiques, surtout si la pluie voire la neige venait à tomber.
Bonne affaire aussi pour Anquetil qui assied un peu son leadership dans l’équipe de France : il possède désormais près de deux minutes d’avance sur Rivière et … 24 minutes sur Louison Bobet.

MS 683B du 9 07 59 309 juillet MiroirSports 1

Blog Albi-Aurillac Anquetil sonne la charge

Les yeux des suiveurs sont de plus en plus tournés vers Federico Bahamontès, qui n’a jamais connu position aussi favorable depuis qu’il court le Tour de France, et … le Lyonnais de l’équipe du Centre-Midi, Henry Anglade, champion de France en titre il ne faut pas l’oublier. Il pointe désormais à la seconde place du classement général juste derrière le discret Belge Jos Hoevenaers qui a profité des circonstances de course pour s’immiscer dans l’échappée décisive et revêtir le maillot jaune.

Blog L'Equipe Aurillac Tour 59

Voici d’ailleurs une jolie histoire comme le Tour de France sait nous offrir : ce soir-là, à l’hôtel Terminus d’’Aurillac, comme le veut la coutume dans l’équipe de Belgique, Hoevenaers, parce qu’il détient la tunique jaune, a droit à une chambre pour lui seul.
Il dépose la précieuse tunique sur l’autre lit vide (un de ses coéquipiers devait partager la chambre avec lui). Au cœur de la nuit, un visiteur inattendu se glisse dans la pièce et vient s’allonger sur le lit jumeau auprès du trophée. Au matin, lorsqu’il voudra caresser son maillot, Hoevenaers découvrira, lové dessus, un vieux cocker au poil presque aussi jaune ! Cela inspira à Blondin « Les animaux malades de la veste » !
Le Tour semble, enfin, véritablement lancé et l’étape Aurillac-Clermont-Ferrand, avec les ascensions du Puy Mary, la Roche-Vendeix, les cols de Diane et de la Ventouse, constitue un terrain favorable aux stratégies offensives.

1959-07-13+-+Miroir+des+Sports+-+753+-+111959+-+Miroir+Sprint+-+46th+Tour+de+France+-+044A

Déception, ceux qu’on dénomme les « Grands » vont se contenter d’admirer le paysage qui, de Salers au lac Aydat, est l’un des plus beaux de France.
Ainsi, les opprimés de la veille voient s’offrir là une opportunité de se « refaire la cerise ».
Pour Antoine Blondin, c’est l’occasion de rédiger, sinon l’une de ses plus talentueuses chroniques, du moins de lui attribuer l’un de ses plus beaux titres : L’Iliade et Le Dissez, je vous ai déjà un peu parlé de cet ancien facteur parisien, équipier de Vermeulin. Attention, chef-d’œuvre :
« « Si je tenais la nièce de Mackintosh, elle passerait un mauvais quart d’heure », disait en substance, et en termes moins déguisés, le coureur qui franchissait la ligne d’arrivée, brandissant ses boyaux déchiquetés par les minuscules éclats de lave qui crépitaient sous ses roues depuis cinq ou six heures. Ne cherchons pas plus avant : la nièce de Mackintosh n’est pas la Némésis de la crevaison, mais plus simplement la parente d’un illustre savant anglais, qui s’adonna vers 1830 à certains travaux de jeune fille d’où découlèrent l’invention de la chambre à air, du pneu, de l’accessoire de caoutchouc en général, et par la même, toutes les avanies susceptibles de s’abattre sur un champion cycliste. Plus encore que l’accident de terrain, l’accident tout court a donné à l’étape d’aujourd’hui son visage : prudence à l’arrière, audace à l’avant, modestie dans l’ensemble, car enfin, la guerre des trois n’a pas eu lieu. (Je ne cite pas de noms pour ne pas m’immiscer dans le pronostic, aussi tortueux et culbutant, ces jours-ci, que le paysage où nous nous aventurons.)
Nous étions arrivés à Aurillac, pénétrés de terreur et d’admiration, ces deux grands ressorts de la tragédie. L’Auvergne qui, par elle-même, nous en avait mis plein la vue, déposait en outre dans notre souvenir les alluvions volcaniques d’une éruption à tous les étages du peloton. L’indigène souriait sous ses fortes moustaches, qui évoquent à la fois Vercingétorix et le guidon de vélo, se réservant de nous confier au moment du départ que l’étape du jour serait encore plus grandiose. Ce qui s’appelle promettre monts et merveilles. Or, nous couchons à Clermont-Ferrand convaincu qu’une somptueuse mise en scène n’est rien sans un bon scénario. Certes, nous avons eu les monts, mais de merveilles point. Du moins pas à l’échelle où nous les attendions.
On moque souvent les journalistes du Tour pour le ton qu’ils se croient tenu d’employer lorsqu’ils relatent leur petite affaire. Je défie quiconque a suivi cette épreuve d’échapper à la tentation du style homérique quand il s’agit de faire revivre le combat et les voyages auxquels il s’est trouvé mêlé. L’Iliade et L’Odyssée sont ses moindres références pour ces multiples raisons que la notion du « retour à la maison » apparente chaque membre de la caravane à Ulysse, qu’une ration quotidiennement dosée d’obstacles et de péripéties s’ingénie à contrarier cette espérance, qu’on y sacrifie constamment des Iphigénies boueuses sur l’autel de la victoire finale, qu’on y scrute les vents, qu’on s’y injurie avec une emphase pittoresque, et qu’on y pourchasse à tous les instants les ravisseurs d’une belle Hélène ou d’une Toison d’or en forme de Maillot Jaune.
Néanmoins, pour une fois, je ne me sens pas attiré par les vertiges de la grandiloquence. Je le regrette d’autant plus qu’il est délicieux d’y succomber et que le cadre de la journée s’y prêtait admirablement, avec ses immenses panoramas de montagnes à vaches où surgissait, çà et là, le cratère chevelu d’un volcan éteint. Ah ! le splendide parcours pour un « cratérium » ! Les mouvements de troupe s’y distinguaient à l’œil nu au flanc continu des vallées comme ces batailles figuratives qu’on voit sur les anciennes estampes. On aurait volontiers invoqué Vulcain, le Cyclope ou le Titan. Or, la victoire de Le Dissez, malgré la débauche d’efforts et de mérites qu’elle implique, appelle surtout l’intimité de la sympathie.
Le Dissez est l’un des plus charmants et des plus rigolos parmi les coureurs cyclistes, mais il se rattache davantage à la tradition des bateleurs du Pont-Neuf qu’à celle de l’Olympe. Ce qu’il faut admirer en lui, c’est d’abord sa maîtrise d’un don qu’il sait contenir dans de justes limites. L’homme n’a rien d’un surhomme …
Ce Le Dissez n’est pas le bouillant Achille, c’est une farce de la nature. »

1959-07-13+-+Miroir+des+Sports+-+753+-+04AMS 684A du 13 07 59 09 bMS 684A du 13 07 59 111959-07-13+-+Miroir+des+Sports+-+753+-+05

Du côté du col de Diane qui porte aussi le nom de col de la Croix Morand, il est un gamin de sept ans qui regarde émerveillé passer le Tour au-dessus de la ferme de ses parents. À l’âge adulte, le Brenoï, le petit Jean-Louis Bergheaud, confiera :
« J’aime les champions, j’aime l’idée du tour de France, le circuit du tour de France. Le classement, le palmarès des étapes a participé à une sorte de mythologie intime. Le premier champion que j’ai vu était passé au dessus de la ferme de mes grands parents, échappé. J’étais petit, il s’appelait Gérard Saint, et je suis resté très longtemps avec l’idée que le coureur cycliste était un saint. Je ne voyais pas de différence entre un type qui courait le tour de France et Saint François d’Assise. »
Ce gosse est le futur chanteur Jean-Louis Murat dont le premier grand succès populaire s’appellera … Col de la Croix Morand !
Je me souviens l’avoir vu, lors d’un concert près de chez moi, pour manifester sa mauvaise humeur, sa fatigue et sa passion du vélo, « descendre » le dit col … en chantant à tombeau ouvert les couplets dans l’ordre inverse de leur chronologie. Sacré Jean-Louis !
Outre la tournée du facteur Le Dissez, les seuls faits vraiment notables sont la seconde place de Saint Gérard d’Argentan qui, mal en point aussi la veille, a repris 18 minutes aux « grands », et la remontée à la seconde place du classement général du Belge Eddy Pauwels à 9 secondes de son compatriote Hoevenaers.

Blog Anglade T Geminiani bourrée Clermont

Le lendemain, on espère que la vérité (de la course) va enfin sortir du … Puy, avec les 12,5 kilomètres d’ascension contre la montre du Puy de Dôme.
Voici ce qu’en retient le coorganisateur du Tour Jacques Goddet dans L’Équipe : « Tout était allégresse dans la chevauchée de Federico. On voyait qu’il y avait effort, par les saillies des muscles asséchées par la forme, ceux des cuisses débordant à bâbord et à tribord, par les saccades admirablement rythmées des épaules, par le balancement ondulatoire du vélo, dansant un flamenco frénétique dans la musique des cris et des battements de main. C’était un effort gai, régenté par les lois les plus naturelles de l’athlétisme. Pas de douleur, pas d’image de la souffrance, amie facile des chroniqueurs de la belle époque… »

MS 684A du 13 07 59 171959-07-13+-+Miroir+des+Sports+-+753+-+131959-07-13+-+Miroir+des+Sports+-+753+-+20-211959-07-13+-+Miroir+des+Sports+-+753+-+141959-07-13+-+Miroir+des+Sports+-+753+-+191959-07-13+-+Miroir+des+Sports+-+753+-+17

L’Aigle de Tolède plane au-dessus du volcan auvergnat. Bahamontès relègue Charly Gaul, requinqué, à 1’ 26’’, l’étonnant Anglade à 3’, Rivière à 3’ 37’’ et Anquetil à 3’ 44’’. Au classement général, l’Espagnol titille Hoevenaers, toujours maillot jaune, à 4 secondes. Anglade pointe à 43 secondes et précède Anquetil, le premier Français de l’équipe de France de plus de 4 minutes.
Il y a quelques années, Jean-Louis Murat commit une belle chanson Le champion espagnol, autant poème symphonique à Federico qu’une résurgence des images fugitives de l’enfance et des véritables héros des temps modernes qu’étaient les cyclistes.

Image de prévisualisation YouTube

En marge de ces classements, la montée du volcan, en un temps record par Bahamontès, a pour conséquence de provoquer l’élimination de neuf coureurs arrivés hors des délais impartis, dont Hassenforder, Mastrotto et Privat, trois membres de l’équipe de France.
La mansuétude des commissaires leur accorda le sursis, ce qui déclencha aussitôt l’ire d’Alfredo Binda, directeur technique de la squadra italienne : « Pas de repêchage ou nous repartons immédiatement vers l’Italie. » Langarica, qui dirige la formation ibérique, surenchérit : « Si Bahamontès a réalisé un exploit, il doit en recueillir les fruits. Les Français que vous repêchez seront peut-être ceux qui feront perdre Federico demain ou après-demain. »
« Entre temps, les quatre commissaires internationaux avaient disparu. Il fallut battre la campagne une heure et demie durant avant de les découvrir dans un restaurant de Royat, devisant tranquillement sur les mérites comparés du chanturgue et du lacrima cristi. »
Sont-ce les effluves des vins trop méconnus d’Auvergne, les commissaires dénichèrent, quelques heures plus tard, un articulet qui leur permettait de reporter à 36% du temps réalisé par Bahamontès les délais d’élimination. Aussitôt dit, aussitôt fait, ils repêchèrent Privat mais éliminèrent Hassenforder et Mastrotto, donnant ainsi satisfaction aux Italiens et Espagnols qui voulaient surtout la peau du champion de la région du riesling !
Décidément, l’intérêt de la course se déroule surtout en coulisses, et notamment, dans la villa de Geminiani à Chamalières. Anquetil, avec beaucoup de sagesse, aurait dit à Rivière : « Nous ne devons pas nous détruire mutuellement. Nous avons dix ans de carrière à faire ensemble. » Après le pacte de Poigny-la-Forêt, y aurait-il un pacte de Clermont ?

MS 684A du 13 07 59 01MS 684A du 13 07 59 02

Blog Pacte de Clermont

Le Pacte de Clermont

Toujours en marge de la course, voici ce que l’on pouvait lire dans le magazine Miroir-Sprint du 13 juillet 1959, dans la chronique Dans le secret des dieux de la route de l’incontestable et incontesté Jacques Périllat (alias Pierre Chany), intitulée de manière sibylline, « Le Tour a sonné … la charge » :
« Le mal dont souffre le Luxembourgeois est étrange :
– Je ne suis pas malade, je ne souffre de nulle part, mais le soleil m’endort un peu à la manière d’un soporifique, expliquait-il au toubib du Tour, à Clermont-Ferrand.
Le plus insolite dans cette affaire, c’est que Marcel Ernzer, le compagnon de Charly, souffre du même mal.
Les deux hommes sont soignés par l’Italien Ferre, l’ancien masseur de Koblet, un homme compétent et scrupuleux. Mais pour aussi scrupuleux que soit Ferre, il est bien obligé de suivre et d’appliquer les progrès de la « technique » moderne. Cette technique de la préparation appliquée aux coureurs cyclistes –à 90% d’entre eux- se résume en un régime alimentaire très strict, à des injections intra-musculaires de vitamines B12 et … à des injections intraveineuses beaucoup moins inoffensives celles-là.
Un spécialiste des maladies nerveuses s’est penché sur le problème. De ses investigations, il a tiré une conclusion parue récemment en Italie, au lendemain du Giro. Certains excitants pris par les coureurs sous forme de piqûres intra-veineuses déminéralisent l’organisme et font monter la température … rendant l’athlète vulnérable à la chaleur.
Or, les coureurs du Tour se plaignent de la chaleur beaucoup plus que les années précédentes, le fait a été vérifié.
Au lendemain de l’étape de Montsalvy, nombre de concurrents présentaient des lèvres aphteuses. La plupart déploraient une baisse de tension. Et tous, ou presque, souffraient de courbatures nerveuses : doping !
Concluez vous-mêmes … »
On ne peut pas dire, comme souvent je l’ai lu mensongèrement, que c’était l’omerta à l’époque sur la question du dopage. Au contraire même, les choses étaient dites avec talent et aussi bienveillance.
Le « régional de l’étape », le chantre auvergnat Jean-Louis Murat, dont on connaît l’esprit de provocation, a son avis sur le sujet : « J’ai une faiblesse absolue pour les champions. Le dopage ça n’existe pas ». (…) « Supprimez le dopage la hiérarchie reste la même ». (…) « Si tu juges les performances humaines en te demandant si le mec a pris des adjuvants ou pas, tu deviens complètement dingue. Si tu empêches Balzac de boire soixante-dix cafés par jour, eh bien, le Père Goriot, il ne le publie plus. Tu interdis aussi Rimbaud parce qu’il tournait au shit 24/24. Et si tu enlèves la dope tu n’as pas le jazz. Je suis pour le dopage ». (…) « Nous avec les musiciens, nos meilleurs concerts c’est quand on est chargé comme des mules ! Dans la musique je ne connais que des mecs chargés et je n’aime que des mecs chargés. : si tu mets Gainsbourg à l’eau, ça devient Jean-Jacques Debout ! ».

Blog Aurillac St-Etienne cours de photographie

Leçon de Photographie

Samedi 11 juillet, la seizième étape conduit les coureurs de Clermont-Ferrand à Saint-Étienne où ils bénéficieront d’une seconde journée de repos. Peut-on espérer une lutte au couteau à Thiers et quelques défaillances dans le col de la Croix de l’Homme Mort, après avoir dit bonjours aux Copains de Jules Romains à Ambert ?
La réponse vous est fournie par Maurice Vidal :
« Connaissez-vous la meilleure histoire du Tour ?…
…Samedi, c’était le lendemain du dîner de Chamalières. On savait que les deux leaders tricolores, Anquetil et Rivière, avaient convenu qu’il fallait s’unir pour attaquer les adversaires communs. Dans le jardin de Geminiani, Rivière avait dit à Raphaël, avec un clin d’œil : « J’ai fait mettre le 13 dents, il faut absolument que j’aie le 52 x 13. »
C’est un braquet de descente. Ce n’était pas par hasard, Anquetil et lui avaient décidé d’attaquer dans la descente du col de la Croix de l’Homme Mort. Le moment venu donc, Rivière se trouvait près de la tête. Le regard fixé vers Saint-Étienne, il n’attendait plus que son néo-complice. Il attendit si longtemps qu’il commença à s’inquiéter. Puis, tout à coup, il vit Graczyk arriver de l’arrière. À pédales abattues, Popoff apportait un message d’Anquetil :
– Jacques te fait dire qu’il ne viendra pas. Il a mal aux jambes.
Et Rivière reste, lui aussi, dans le peloton qui filait vers sa ville natale. Vous ne la trouvez pas belle, cette histoire ? Moi, je la trouve parfaitement symbolique. Car, ce Tour de France, c’est le Tour des rendez-vous manqués … et dans le col de la Croix de l’Homme Mort ! on a le sens de l’humour ou on ne l’a pas. »
L’étape est finalement monotone, preuve en est que, pour sa chronique quotidienne, Blondin choisit de feuilleter, Saint-Étienne oblige, un « catalogue d’une manufacture d’âmes et de cycles » avec quelques calembours à l’appui.
Aux abords de la capitale forézienne, trois coureurs se dégagent : Dino Bruni, déjà victorieux à Rouen, l’emporte devant l’élégant Suisse Rolf Graf et le Belge Eddy Pauwels. Ce dernier, pour 6 petites secondes, ravit le maillot jaune à son compatriote Hoevenaers. En y ajoutant Bahamontès et Anglade, ce sont quatre coureurs qui se tiennent en 49 secondes au classement général.

Blog Pauwels St-Etienne

Il faut bien meubler la journée de repos. Jacques Périllat, toujours « dans le secret des dieux de la route », en rajoute une dose et révèle qu’à Saint-Étienne, les organisateurs du Tour ont réuni les soigneurs pour évoquer l’usage trop répandu du doping dans le peloton … suite à l’interception par les douaniers de la frontière franco-suisse d’un colis, destiné à l’un des meilleurs grimpeurs du Tour (pas Bahamontès), contenant des produits pharmaceutiques dynamiques au possible. Il y en avait, paraît-il, de quoi faire exploser un village !
Dans ce Tour de France, on cause plus qu’on ne roule. Ainsi, en compulsant la somme de Pierre Chany (alias Jacques Périllat !!!), La fabuleuse histoire du Tour de France, je découvre :
« D’autres que Marcel Bidot ont fait également le point après les étapes en Auvergne. À commencer par Anquetil et Rivière. Le premier est satisfait d’avoir pris place devant le second au classement général. Le second partage avec le premier la crainte de voir Henry Anglade gagner le Tour. Ils ne sont peut-être pas faits pour s’entendre longtemps ces deux-là, mais ils partagent le même manager, en l’occurrence le très influent Daniel Dousset, alors qu’Henry Anglade a confié ses intérêts à Roger Piel. Or, ces deux hommes se livrent à une concurrence féroce, ils parviendront néanmoins à un accord commercial quelques années plus tard seulement. Bref, ça grenouille dur dans la coulisse, où les conflits d’intérêt se confondent, d’une façon assez trouble d’ailleurs et d’une manière finalement très négative, avec la raison d’État invoquée par Marcel Bidot : il ne faut surtout pas laisser gagner un régional (vous aurez deviné qu’il s’agit d’Anglade ndlr) !
– Je vous assure que Napoléon ne gagnera pas ! promet Anquetil à l’entourage. On va s’occuper de lui (le peloton avait surnommé le coureur lyonnais « Napoléon » eu égard à ses attitudes volontiers autoritaires). »

Blog Baha et Gaul dans RomeyèreBlog Gaul Baha dans RomeyèreBlog Saint tombe dans Romeyèreblog Gaul dans St-Etienne-GrenobleBlog Baha dans St-Etienne-Grenoble

Entre Saint-Étienne et Grenoble terme de la dix-septième étape, à trop vouloir s’occuper de Napoléon, les « Tricolores » ne prêtent pas suffisamment attention au démarrage de Charly Gaul (il crachine) dans le col de Romeyère, surtout qu’il est accompagné par l’Aigle de Tolède.
Les années se suivent mais ne se ressemblent pas. En 1954, après être passé en tête au sommet de ce même col, Bahamontès s’était arrêté pour déguster une glace.
Cette fois, les deux spécialistes de la montagne prolongent leur effort et arrivent ensemble à Grenoble.
Gaul l’emporte sur Bahamontès avec plus de trois minutes d’avance sur les favoris blousés.
Dans la capitale du Dauphiné, Bahamontès endosse le maillot jaune avec 4’ 51’’ d’avance sur Anglade, 9’ 16’’ sur Anquetil et 11’ 36’’ sur Rivière.
Événement, c’est le second Espagnol à porter l’emblème d’or depuis la reprise du Tour en 1947, après Miguel Poblet à Dieppe en 1955, j’y étais en bord de mer sur les épaules de mon père !
Dans son éditorial de L’Équipe, Jacques Goddet écrit : « Federico rit, il rit de sa bouche ouverte sur ses dents aiguës, brillant dans l’épice du visage, rit de ses yeux qui voient au-delà des Pyrénées, les filles de Castille gonfler d’orgueil leurs jeunes poitrines tandis que les oriflammes décorent le quartier de la maison du Greco qu’il habite … »
Dans quelle mesure, les « nationaux » de Marcel Bidot s’étaient-ils opposés à l’offensive de Bahamontès ? Dans une toute petite mesure, affirma Pierre Chany, autant qu’il avait pu en juger depuis le tan-sad de sa moto !
Nous ne sommes pas au bout des tractations occultes. À Grenoble, le Tour reçoit la visite d’un émissaire de Fausto Coppi qui a donné son nom à une marque de cycle (Tricofilina-Coppi) … comptant Bahamontès dans ses rangs. Il souhaite évidemment la victoire finale du Castillan et partage l’opinion d’Anquetil, Rivière et Geminiani selon laquelle mieux vaut le succès d’un Espagnol que celui d’un « régional ».

Blog Aoste 14 juillet pour étrangersBlog Iseran et Petit-St-Bernard

Le Tour a choisi d’aller fêter le 14 Juillet en Italie : une étape montagneuse avec, aussitôt après le départ devant les restaurant des Glaciers au col du Lautaret, la montée du Galibier, beaucoup moins difficile par ce versant, puis les ascensions de deux cols de première catégorie, l’Iseran et le Petit-Saint-Bernard, avant d’arriver sur la cendrée du stade municipal de Saint-Vincent d’Aoste.
On s’attendait enfin à un grand jour, l’un de ceux qui inscrivent à jamais l’épopée du Tour.
Maurice Vidal se lamente : « Je ne vous raconterai pas l’ascension du Galibier, pas plus que celle de l’Iseran ou du Petit-Saint-Bernard. Que vous raconterais-je, d’ailleurs ? Il ne se passait rien à l’avant. Presque rien à l’arrière non plus. Seulement, dans les premiers lacets, alors que le peloton ventru escaladait pesamment un Galibier dont le ciel s’éclaircissait progressivement, un Tricolore était lâché. Bientôt, de nos belvédères successifs, nous voyions Louison Bobet, car c’était lui bien sûr, rétrograder, rester quelques centaines de mètres au milieu du flot de voitures qui ne le passaient que lentement. D’en haut, on devinait l’étonnement des passagers. Quoi ? Bobet déjà lâché, et dans le Galibier ? Que se passait-il ?
Il fut bientôt seul à l’arrière. Devant, ils restaient tous accrochés au peloton, même les plus humbles, même les plus petits. Encore une fois et pour que vous pénétriez bien de cette étonnante vérité, un seul lâché : Louison Bobet.
Pourtant, il n’était pas seul à l’arrière. Rapidement, un homme revenait sur lui, un petit homme se dandinant sur un vélo, casque de cuir sur la tête, notre Robic qui, ayant regonflé son boyau, avait enfin pris le départ quelques secondes après tout le monde. Inutile de dire que lorsqu’il aperçut son grand rival, Biquet piqua des deux et le rejoignit.
Pour Bobet, ce fut l’effet inverse. Pensez donc : être lâché dans les premiers kilomètres, c’est déjà terrible pour un Bobet. Mais être persuadé qu’on est seul à l’arrière, qu’on va mourir tranquillement, et voir surgir (mais d’où est-il sorti, ce Robic), le dernier homme qu’on voulait voir à ce moment-là, c’est vraiment un comble !
Cela changea tout pour Louison. Prêt à se laisser couler à pic, le visage grimaçant de son vieil adversaire le raviva. Pas question d’abandonner pour l’instant ! Douloureux, la respiration coupée, il relança la mécanique. Au sommet du Galibier, Louison était pointé à trois minutes vingt-cinq secondes. Mais ce n’était rien ! Le prodige, c’était qu’il se soit hissé jusque-là.
En tête, le peloton se reformait après une timide attaque contre Bahamontès, de Rivière et de Geminiani. Et une fois reformé, il reprenait son ronron. Dans la vallée de l’Arc, dans cette Maurienne défoncée, et qui crie encore au secours à notre passage, Louison entreprit la poursuite. Il avait un peu récupéré au cours de la descente et, s’il se sentait toujours mal, il reprenait quelque espoir. Il en avait vu d’autres au cours de sa carrière. Et les trois minutes vingt-cinq secondes, il les reprit au peloton ! Il réintégra la queue de celui-ci comme le naufragé se laisse tomber sur la plage : aussi hâve, aussi épuisé, aussi exsangue … »
Pour la suite, je donne la parole à André Chassaignon dans Le Miroir des Sports :
« C’était son dixième Tour de France et c’était le plus haut col d’Europe …
C’est dans un sommet à sa mesure que Louison Bobet a dit adieu au Tour. Il a tenu à honneur de le vaincre. Il en a gravi les 2 770 mètres sur 14 kilomètres d’une route dont les escarpements aboutissaient à un fantastique cirque de rochers plaqués de congères en contrebas du glacier du Grand-Pissaillas, débouchaient sur les sommets de la Tarentaise et de la Maurienne aux cimes perdues dans ces nuages noirs qui allaient crever en pluie glaciale sur les coureurs. Il a franchi le passage signalé d’une banderole, échappé aux caméras de la télévision braquées sur lui du haut de miradors érigés sur des pentes herbeuses où poussait une humanité grouillante, hurlante, frénétique. Il a basculé dans la descente, s’est dérobé à cette foule, à ces yeux électroniques, à ce panorama démesuré et cinq cent mètres plus bas, dans le profond silence d’une descente vertigineuse, il est descendu de vélo. C’était fini…

Blog Bobet abandonne Iseran

… C’est au sommet qu’il eut envie de tout planter là. Il avait escaladé l’Iseran. Il ne sera pas dit qu’il avait calé dans l’ascension d’un col. Le reste …
Il avait très froid. Un kilomètre avant la banderole, il avait emprunté un journal à une voiture suiveuse et l’avait appliqué sur sa poitrine, sous le maillot. Dans la descente, il fut pris d’un étourdissement. La route vacillait devant lui, les virages se confondaient sous l’averse qui, brusquement, fouettait son corps transi.
– Va-t-en, dit-il à Meneghini. M’attends pas. Ce n’est pas la peine.
Meneghini s’en fut et il demeura seul avec la Dauphine de l’équipe de France qui s’était arrêtée. Dans le même temps, la voiture blanche et rose du docteur Dumas et la petite Fiat vert amande de Bartali stoppèrent.
Le Dr Dumas prit le poignet de Bobet et compta le pouls, puis, sans donner le résultat de son investigation, il hocha la tête :
– Je crois qu’il serait plus raisonnable de vous arrêter, Louison.
– Oui, dit Gino Bartali, ce serait plus prudent, Louison. À quoi cela te servira d’insister ?
– J’abandonne, dit Bobet à Maurice Dubois, le chauffeur de la Dauphine. Garde mes roues. Elles pourront servir à des copains …
– Qu’est-ce que je fais ? demanda Dubois, perplexe.
– Sauve-toi, j’abandonne. C’est fini … »
Il faut avouer que cette sortie de scène du fier champion, un jour de 14 Juillet, était empreinte d’une grande dignité. Fausto Coppi l’avait photographié, quelques années plus tôt, lors de l’une de ses chevauchées dans le col d’Izoard. Un autre campionissimo, Gino Bartali, l’assistait dans sa déchéance, au sommet du plus haut col de France (à l’époque).

Blog Bobet trinque à l'Iseran

Autrement indigne fut le comportement des leaders de l’équipe de France Rivière et Anquetil en deux circonstances de course.
D’abord, dans la descente vers Tignes et son barrage, rendue glissante par la pluie, Bahamontès, toujours aussi piètre descendeur, se retrouva distancé par un groupe comprenant notamment Baldini, Anquetil, Rivière, Geminiani, Anglade, Gérard Saint et Hoevenaers. On était en droit d’attendre une insistance du groupe de tête. Mais avec stupéfaction, on constata un rechignement évident de certains coureurs au moment de prendre les relais. Anglade forçait, Baldini y allait de bon cœur, les Belges Brankart, Hoevenaers et Adriaenssens aussi. Par contre, Rivière, Anquetil et Geminiani passaient leur tour, justifiant par la présence d’Anglade, leur conduite ou plutôt leur manque de conduite. Dans la guerre ouverte contre le « régional » qui risque de leur souffler la place de premier Français, les Tricolores ont préféré participer par leur manque d’implication au retour de Federico.
Ce ne fut pas tout. Dans la descente du Petit-Saint-Bernard, Baldini et Anglade se détachèrent, bientôt suivis par Charly Gaul et Gérard Saint. L’écart se creusa rapidement mais l’Aigle de Tolède, en passe d’être plumé, s’accrocha de toutes ses serres à Anquetil et Rivière roulant comme des locomotives, pour conserver son maillot jaune.
Mon idolâtrie enfantine pour Anquetil ne souffrait aucune critique à son égard. Mais l’objectivité et la sagesse, acquises depuis, m’obligent à reconnaître que la guéguerre des égos était bien décevante et même consternante.
Une mention pour les travaux d’Ercole ! Baldini, revigoré par l’air du pays, s’impose à Aoste devant Gaul, Saint, Anglade … et des tifosi en liesse.

Blog Pt-St-Bernatd vers AosteBlog vers AosteBlog Baldini gagne à Aoste

S’il subsiste encore un espoir d’assister au déclenchement des hostilités vélocipédiques, c’est à l’occasion de l’ultime étape de montagne du Tour (251 kilomètres) qui mène les coureurs d’Aoste à Annecy avec le franchissement du col du Grand-Saint-Bernard, dans le Valais suisse, ainsi que deux cols de la Forclaz différents, l’un dans le même canton suisse, l’autre, la Forclaz-de-Montmin, en Haute-Savoie au-dessus du lac d’Annecy.

Blog dans le Grand-Saint-BernardBlog neige Gd-St-Bernard

Les coureurs entre les congères du Grand-Saint-Bernard

Blog Anglade sommet Gd-St-Bernard

Antoine Blondin, jamais en mal d’inspiration, se met dans la peau d’un collégien, en colonie de vacances dans les Alpes, donnant des nouvelles à sa mère :
« À la sortie d’Aoste, il y avait un très vieil éléphant vivant, embusqué au coin d’une rue, qui nous a salués au passage avec sa trompe. Pour s’amuser, on est allé demander au maître si c’était là qu’Hannibal avait abandonné pour se taper un vin chaud, en oubliant sa machine. Cela ne l’a pas beaucoup distrait parce qu’il était en train de s’apercevoir que le Grand-Saint-Bernard, pas davantage que le petit, ne tenait les promesses qu’il en attendait. À quel saint se vouer ? Comme tu dis parfois. Alors, comme devoir de vacances, puisqu’on ne pouvait pas mettre le nez dehors, il nous a donné une version latine à faire. Un morceau de César particulièrement de circonstance, a-t-il dit. C’est un épisode de La Guerre de Gaul. Je t’envoie ma copie pour que tu la fasses corriger par papa :
« Les Alpes ayant été franchies comme une lettre à l’Aoste (ici, j’ai dû commettre un contresens dans l’ablatif absolu), les légions du consul J. Gaudetus Magnus (Jacques Goddet organisateur du Tour ndlr) n’eurent de cesse qu’elles n’eussent pris le chemin inverse pour cette raison invoquée par la suite devant le Sénat, qu’on est mieux ici qu’en face. Les troupes, fourbues par une longue campagne, n’écoutaient plus les exhortations de leurs centurions et se contentaient de leur répondre : « Si votre cœur est tellement vers cette chose (obvius ad rem), vous êtes assez grands pour faire vos courses vous-mêmes ! »
Vers la treizième heure, il devint évident aux yeux des augures que la course, précisément, pâtissait de cet état d’esprit. « Le renoncement est fils de la brume » dit la sage Minerve. Les nuées qui s’abattaient sur les sommets des monts obscurcissaient encore davantage les cerveaux. Les Aruspices s’arrêtaient sur le bord de la route pour fouiller les entrailles des vélos éventrés et y déchiffrer l’avenir. Mais les pronostics ne perçaient pas le brouillard et l’on vit pour la première fois le chef au casque léger renoncer à enfourcher son cheval pour gravir la côte et attendre dans son char les nouvelles des messagers.
Cependant, dans les vallées, la foule s’amoncelait : plèbes, esclaves, enfants, femmes, vieillards caducs, et tout ce que vomit Suburre et l’Ergastule, tous anxieux de lire le sinistre présage de la sueur qui perle au bronze d’un maillot jaune. « Les statues ont pleuré, malédiction sur nous ! » proclamaient volontiers les prophètes de l’Empire, quand pareille occurrence se présentait. Or, on voyait au torse des idoles les larges taches qui annoncent la peste, la famine, l’anarchie.
Quand les légions eurent atteint le camp, sans ordre ni discipline, il fut à constater que l’affaire était dans le lac » …d’Annecy, je précise.
Je laisse volontiers à Blondin ce qui appartient (un peu) à César. À travers son excellente version latine (niveau élève de troisième, précise-t-il), on comprend qu’une fois encore, la montagne a accouché d’une souris et que les grandes manœuvres sont renvoyées … aux calendes grecques !
Il faut remercier tout de même deux courageux animateurs partis loin d’Annecy, deux beaux rouleurs, le Suisse Rolf Graf, vivifié par l’air du Valais, vainqueur de l’étape, et le Normand Gérard Saint valeureux second.

Blog La Forclaz caillouteuseBlog Saint le plus combatifBlog Graf dans la ForclazBlog Graf file vers AnnecyBlog Graf gagne à Annecy

Gaul et Bahamontès ont effectué leur classique numéro de duettistes en se dégageant, dans l’ascension du col de la Forclaz de Montmin, d’un peloton où Belges et Français n’ont éprouvé la moindre envie de les attaquer.
Henry Anglade, retardé par une crevaison dans la descente vers Annecy, faillit être la seule vraie victime de la journée. En effet, il n’en fallut pas plus pour qu’Anquetil et Rivière s’agitassent aussitôt et reprennent 38 secondes à Napoléon.
Dans la guéguerre civile que se livrent les coureurs français, il faut tout de même signaler l’excellente troisième place au classement général du Breton François Mahé.
Quant au « champion espagnol » Bahamontès, il semble ne plus rien devoir craindre pour son maillot jaune.
Vingtième étape Annecy-Chalon-sur-Saône, une étape type de transition avant l’ultime bataille contre-la-montre, une aubaine pour les audacieux, une possibilité d’accessit pour les sans-grades. Calendrier et littérature ne font pas bon ménage : à défaut de vendredi, le Britannique Brian Robinson a trouvé son jeudi en remportant l’étape avec une avance de vingt minutes et six secondes, après une longue échappée solitaire.

Blog Robinson entre Annecy et ChâlonBlog Robinson gagne à Chalons

Même Robert Chapatte est en panne d’inspiration : « Au moment où j’écris ces lignes, autour de moi, dans la salle de presse de Chalon, mes confrères se pressent le citron pour en sortir quelques gouttes. Que dire de cette étape qui tienne les 300 lignes imposées par le rédacteur en chef ? On scrute le plafond. On mâchonne le bout du stylo, on compulse le carnet de notes résumées en quelques mots d’Annecy à Chalon. J’avoue me battre les flancs moi aussi … »
Finalement, la grande affaire de la journée fut l’adieu de Jean Robic au Tour de France, 48 heures après celui de Louison Bobet.
En effet, l’allure soutenue de Mister Robinson eut pour principal effet l’élimination brutale du populaire Biquet qui rejoignit Chalon quarante minutes après l’Anglais, donc hors des délais. La décision irrévocable des commissaires révolta d’autant plus le Breton, vainqueur du Tour 1947, que, quelques jours auparavant, le Robinson en question aurait lui-même dû être éliminé au Puy-de-Dôme mais bénéficia alors de la clémence du jury. Même à vélo, selon que vous serez puissant ou misérable

Blog Robic dans le brouillard

L’une des dernières images de Jean Robic sur le Tour

L’intérêt de l’étape de 69 kilomètres contre la montre entre Seurre et Dijon, le maillot jaune Bahamontès semblant hors d’atteinte, réside dans la lutte pour l’honneur entre les trois recordmen de l’heure Rivière, Baldini et Anquetil, ainsi que l’éventualité pour Anquetil de déloger Napoléon Anglade de la seconde place en lui reprenant les 4 minutes et 34 secondes qui les séparent.

Blog clm entre Seurre-Dijon

Au-dessus du lot, à mon grand regret (!), Roger Rivière survole encore la course de vérité. In vino veritas, membre de l’équipe Saint-Raphaël-Geminiani tout au long de la saison, il reçoit à l’arrivée les félicitations du maire de Dijon, le populaire chanoine Kir qui donna son nom au traditionnel apéritif à base d’aligoté de Bourgogne et de crème de cassis.

Blog Riviere clm Seurre-DijonBlog Riviere clmBlog clm Seurre-DijonBlog Anquetil clm

Blog Baha Yvette Hornher

L’accordéoniste Yvette Horner félicite Federico Bahamontès toujours en jaune

Mon champion Jacques Anquetil termine deuxième mais creuse insuffisamment l’écart avec Anglade qui préserve sa place de premier Français.

Blog Baha Anglade les deux bons numéros

Les positions au classement général apparaissent définitivement acquises malgré les 331 kilomètres à parcourir lors de l’ultime étape entre Dijon et Paris.
Une course, même le Tour de France, ne se termine-t-elle pas sur la ligne d’arrivée selon le vieux principe emprunté à Lapalisse ? Mais on ne verra rien ! Notre-Dame-de Bonsecours n’est pas placée sur la route pour déléguer un nouveau Robic, comme en 1947, à l’assaut tardif du maillot jaune.

Blog étape Paris

Un sprint général réunit tous les rescapés sauf un, l’Italien Falaschi contraint à l’abandon dès les premières heures de l’interminable randonnée entre Bourgogne et Ile-de-France.
En sort victorieux le Breton de l’équipe Ouest-Sud-Ouest Joseph Groussard, un sacré bon coureur, encore de ce monde, qui remportera notamment, quelques années plus tard, la prestigieuse classique Milan-San Remo.

Blog sprint ParisBlog Groussard à Paris

Jacques Périllat, toujours « dans le secret des dieux de la route », nous offre, un peu rabat-joie, sa dernière livraison de … propos stupéfiants :
« On a souvent parlé de doping durant le Tour de France. Il s’est avéré que la plupart des concurrents usaient de stimulants sitôt que le niveau de la course montait d’un ton. Le docteur Dumas attira l’attention des organisateurs sur la généralisation du mal. Les soigneurs furent réunis par les soins de Jacques Goddet. Une enquête discrète fut menée dans les chambres de coureurs. À ce sujet, Ferdi Kubler (vainqueur du Tour de France 1951 et … victime d’une étonnante défaillance dans le Ventoux lors d’un autre Tour ndlr) a pris position dans un journal suisse :
« Les lendemains de courses contre la montre, les coureurs sont incapables de fournir un effort … car ils ont outrepassé leurs possibilités la veille. Sur dix concurrents, il en est huit au moins qui fonctionnent à l’intra-veineuse ! »
Nous avons interrogé Raymond Le Bert, adversaire déclaré du doping sous la forme d’un stimulant brutal et momentané. Le soigneur breton n’a pas dissimulé ses sentiments :
« Trop de champions trichent dans le Tour et dans les autres courses. C’est pourquoi les performances enregistrées un jour sont rarement confirmées le lendemain. Lors des premières étapes, j’ai remarqué des arrivages de colis pharmaceutiques adressés à quelques coureurs. Il se trouve que la plupart des destinataires n’ont pas terminé … »
Les organisateurs envisagent de faire une démarche auprès de l’Union Cycliste Internationale afin que les fédérations nationales établissent au plus vite un règlement destiné à réprimer l’usage du doping.
La tâche n’est pas facile, voire impossible. En vérité, c’est l’esprit du professionnalisme qui est en cause. Tant que la course cycliste fera des millionnaires, l’appareil pharmaceutique fera des ravages dans le peloton. »
Antoine Blondin, qui n’a jamais ignoré ce fléau sans vouloir s’exprimer dessus, boucle ce Tour de France décevant avec une chronique douce-amère :
« … La capitale offre le visage d’une vieille reine morte à qui on aurait laissé ses bijoux. Une ample torpeur l’habite et l’on se demande par quel miracle elle a trouvé l’ultime courage d’ouvrir un œil pour accueillir le Tour de France. Les derniers globules de cette ville exsangue s’étaient récapitulés au Parc des Princes et, plus tard, dans le Faubourg Montmartre. On constatait que si les jours rallongent, les jupes raccourcissent. Les corolles ondulantes qui cernent les genoux des jeunes femmes, désormais déguisées en fillettes, nous apprenaient de plein fouet le dépaysement qui va être le nôtre dans les jours à venir. C’est fou ce qu’il se passe de choses dès qu’on a le dos tourné …
… Le pouvoir de la presse écrite et parlée est considérable. Nous avons pu mesurer, au Parc des Princes, le subtil talent de lecteur du public. Ses réactions étaient les nôtres. Pour douloureux et dignes qu’ils fussent, les tours d’honneur, sous les sifflets, de Marcel Bidot et de Jacques Anquetil sanctionnaient un état des âmes que nous avons contribué à faire partager : celui d’une épaisse déception.
Je regardais Anquetil s’avancer sur la piste, empoignant d’une main ferme sa gerbe d’orties et fonçant à l’abattoir et je n’avais qu’une crainte : celle qu’il ne se sente pas directement concerné par l’opprobre et considère ce mauvais moment à passer comme un des risques du métier où il s’est engagé. Il enfourcha sa bicyclette, jeune Christ aux outrages, et je me désolidarisai soudain de ces milliers de gens qui ne l’avaient jamais vu pédaler, admirable machine et de loin la plus belle de celles qui s’offrent habituellement à la solitude des parcours que la course emprunte maintenant. À travers les injures dont on l’accablait, je me sentais atteint et, puisque ces champions sont nos porte-parole, j’espérais qu’il allait tirer pour nous tous un profit de cette aventure … »
Mon champion, qui laissait rarement transparaître ses émotions, fut sans doute fort affecté par l’énorme bronca que lui réserva le public parisien. Peu de temps après, alors qu’il habitait encore sa propriété des Elfes, à Saint-Adrien, en bordure de Seine, il fit l’acquisition d’un hors-bord qu’il baptisa … Sifflets 59.

Blog Anquetil et Janine

Jacques Anquetil oubliera rapidement les sifflets auprès de son épouse

Bahamontès Tour de prises de bec

L’évocation de ce 46ème Tour de France assez insipide et de ses médiocres dissensions franco-françaises ne doit pas masquer la grande valeur de son vainqueur Federico Bahamontès, premier coureur espagnol à inscrire son nom au palmarès. Certes, auparavant, il y avait eu de grands champions ibériques tels Vicente Trueba, la puce de Torrelavega vainqueur en 1933 du premier Grand Prix de la Montagne du Tour, Julian Berrendero surnommé el negro, et Bernardo Ruiz, mais il n’y aura qu’un Federico Martin Bahamontès : Yo soy el primero, comme dirait Dominguin. Mais Dominguin oubliait Manolete. Federico aura fait oublier les autres, tous les autres. Il a bien mérité, sur le podium du Parc des Princes, les félicitations de Fausto Coppi qui décédera quelques moins plus tard.

Blog Bahamontès et Coppi à ParisBlog Bahamontès à ParisBog Baha tribune du Parc

Federico Bahamontès dans la tribune présidentielle du Parc des Princes

MAX Console

Grimpeur de grande classe, Bahamontès avait jusqu’alors souvent gaspillé ses chances par le fait de son extrême fantaisie, rappelons-nous l’épisode de l’esquimau au sommet du col de Romeyère, mais aussi à cause d’une rivalité exacerbée avec le Basque Jésus Loroño.
Outre son maillot jaune, Bahamontès a évidemment remporté le Grand Prix de la Montagne parrainé par Saint-Raphaël-Quinquina. Hips !
André Darrigade revient avec le maillot vert Vabé du classement par points. Hips encore ! Quant à l’équipe de Belgique, autre affront à l’équipe de France, elle s’adjuge le classement par équipes Martini. Hips toujours !
Pour ses multiples attaques lors de nombreuses étapes, le Normand d’Argentan Gérard Saint, 9ème du classement général, est récompensé par le Prix de la Combativité.

Blog Anglade et sa femme au Parc

À l’écart de toutes les entourloupettes, dont il a été victime, qui lui valent peut-être le prix du coureur le plus loyal du Tour, Henry Napoléon Anglade est acclamé au Parc des Princes pour sa belle seconde place. Beaucoup plus que son statut de régional de l’équipe du Centre-Midi, il a fait honneur à son maillot de champion de France enfilé quelques jours avant le départ du Tour, sur le circuit de Montlhéry.

1959+-+BUT+et+CLUB+-+46th+Tour+de+France+-+000A1959+-+Miroir+Sprint+-+46th+Tour+de+France+-+000A

Une fois encore, en vous racontant ce Tour de mon enfance, j’ai souhaité rendre hommage aux talentueux journalistes et écrivains qui nous faisaient rêver par leurs écrits épiques.
Il en est un, Alphonse Boudard, que je n’ai pas cité une fois, et pour cause :
« En 1959, j’étais au trou, à Fresnes. Je partageais ma cellule et mon temps avec Jo Attia, un mec de la bande à Pierrot le Fou. Jo avait des origines espagnoles. Il aimait bien tous les coureurs, mais il préférait Bahamontès. Un type du Sud, comme lui. Pour nous, le Tour, c’était l’évasion. Pourtant à cette époque, on n’avait droit ni aux journaux du jour ni à la radio. Quant à la télévision, elle appartenait à la science-fiction. Pour les nouvelles fraîches, on se contentait de L’Équipe de la veille et des informations que voulaient bien nous distiller les matons. Entre taulards, on pouvait s’engueuler sur plein de choses, mais l’on s’accordait toujours sur un sujet : le Tour. Cette sacrée Grande Boucle faisait l’unanimité. Au contraire des champions. Ils avaient leurs partisans et leurs détracteurs. Cela nous aidait à passer le temps …
Les matons nous informaient quotidiennement de l’évolution du Tour. Ils suivaient l’épreuve dans leur coin, à la TSF. Puis ils passaient de cellule en cellule distribuer la soupe. À peine avaient-ils ouvert la porte qu’on les bombardait de questions : « Alors, chef ? Qui c’est qu’a gagné aujourd’hui ? Comment ça s’est passé ? Tant bien que mal, on récoltait des nouvelles.
Le Tour dont je me souviens le mieux est celui de 1959. Les Français partaient favoris. Avec Bobet, Anquetil, Geminiani et Rivière dans la même équipe, on aurait dû tout gagner. Pourtant, mes copains et moi, on ne se faisait guère d’illusion sur leurs chances. Quand on met plusieurs crocodiles dans le même marigot, ils finissent toujours par se bouffer … C’est ce qui s’est passé. Bahamontès les a tous battus. Pour la plus grande joie de mon pote Attia.
Au-delà de la course et de ses péripéties, le Tour était aussi pour nous un moyen d’évasion. C’est une espèce de rêverie qui serpente sur les routes en visitant nos régions. Pratiquement, à chaque étape, il passait par celle de l’un d’entre nous. Le type ouvrait aussitôt la boîte aux souvenirs et racontait sa vie autrefois, quand il était encore libre. On s’échappait ainsi, sans enfreindre la loi.
Mais ce n’était qu’un rêve. Le Tour, nous l’avons également touché. À notre manière … Quelques semaines avant le départ, nous recevions des tombereaux de casquettes publicitaires d’un côté et des rouleaux d’élastiques de l’autre côté. Nous enfilions les élastiques dans les casquettes. Le tour était joué. La caravane publicitaire pourrait les distribuer. À Fresnes, nous avions également une autre spécialité : les petits coureurs en plomb ou en plastique. Nous les peignions aux couleurs des équipes du Tour. À notre façon, nous aidions les enfants à rêver … » (extrait de Tour de France Nostalgie par Christian Laborde)
Superbe confidence en forme de parabole sur le thème de l’évasion ! Le lien est tout trouvé avec un ancien billet sur les Tours de mon enfance :
« Les jours de pluie, j’ouvrais une grande boîte en bois d’où je sortais un peloton de cyclistes en plomb portant les mêmes maillots que les vrais champions. Alors, à travers la maison et les escaliers, se déroulait un long serpentin multicolore. Je notais sur un cahier de classe, l’ordre d’arrivée en regardant, les petits papiers portant le nom des coureurs, que j’avais collés sous les socles. A priori, cela était parfaitement anonyme mais j’avais vite fait de mettre aux avant-postes, toujours le même maillot tricolore qui s’emparait bientôt du maillot jaune … vous avez deviné, inutile de retourner le coureur, il se nommait Jacques Anquetil ! Près de cinquante ans plus tard, lors du déménagement de la maison familiale, j’ai retrouvé avec émotion, dans le grenier, cette boîte avec les petits cyclistes et leur nom en-dessous. »
Vous comprenez que l’émotion m’étreint lorsque je me replonge dans les Tours de France d’antan. Beaucoup de mes « compagnons du Tour de France », coureurs et journalistes, ont aujourd’hui tiré leur révérence. Il n’est pas une année où je n’apprenne pas le décès de l’un d’entre eux.
Mais Federico, l’Aigle de Tolède, a encore bon pied bon œil : il fêtera ses 91 printemps ce 9 juillet. Il est à ce jour, depuis le décès du Montluçonnais Roger Walkowiak en février 2017, le plus ancien vainqueur du Tour de France encore en vie.
Il coule des jours heureux dans sa ville de Tolède où l’on peut admirer sa statue. Un hommage lui sera aussi rendu lors de 19ème étape de la prochaine Vuelta entre Avila et Tolède. Durant ce Tour de France 2019, le quotidien L’Equipe lui a consacré une interview d’une double page : « Aujourd’hui je me demande où ils sont tous ceux qui couraient avec moi … Moi, je prenais un peu de café, pas trop, ça m’empêchait de dormir, je le mélangeais avec du cognac, du Kola Astier (un excitant vendu exclusivement en Italie), de l’Agua del Carmen (un tranquilisant à base de produits naturels). Le Kola, c’était un soigneur de la Bianchi qui m’en procurait, après je ne voulais pas m’empoisonner : quand je le voyais mettre des pastilles dans les thermos, je versais tout dans les toilettes, comme à Solingen où le Suisse Fritz Schaer a vendu le champoinnat du monde à Louison Bobet … » Je vous livrerai dans mon blog les souvenirs d’Alaphilippe et Pinot … en 2069 !!!

Blog sculpture Bahamontes Tolède

Blog Bahamontes 60 après

Depuis quelques années, une revue trimestrielle luxueuse, en langue flamande (la version française n’a malheureusement pas connu de succès), porte son nom, c’est dire l’empreinte qu’a laissée le champion ibérique dans l’histoire du cyclisme : « Un ovni car BAHAMONTÈS ne ressemble à aucune autre des revues existantes sur le vélo. Des histoires de courses, de bas-côtés, d’hommes. Des récits émouvants, singuliers, parois oubliés, de leaders et de porteurs de bidon, de coureurs de grands tours et de classiques. Des triomphes historiques en défaites dramatiques d’hier et d’aujourd’hui. Nous faisons fi de l’écume du jour mais offrons une place majeure aux sujets intemporels qui resteront gravés dans nos mémoires. »
Une lecture en forme d’échappée aussi belle que les chevauchées que nous offrait Federico, d’autant plus qu’elles étaient souvent pour le panache.

bahamontes-une-revue-velo-qui-devrait-grimper-01

Ce numéro de la revue « Bahamontès » témoigne de lieux où s’envola souvent l’Aigle de Tolède

J’aimais plus Bahamontès que Charly Gaul, peut-être parce qu’il posa moins de problèmes que l’Ange de la montagne à mon champion Jacques Anquetil.
Philippe Bordas, dans son bel ouvrage Forcenés, consacre évidemment quelques lignes à Federico dans son chapitre « L’art de grimper » :
« Federico Bahamontès de Tolède est au temps de Gaul le seul humain qui lui soit comparable. Mais Bahamontès escalade dans un style caprin désordonné, secouant ses parts, l’échine levée vers les feuilles tendres, tournant la nuque comme si ses arrières brûlaient. Il tend un cou long compliqué de couleuvres palpitant sous sa peau. Il va vite, dans une anarchie qui fait mal. Arrivé sur les cimes, il écoute le vent, il s’achète une glace à la vanille et pâture sur le col, en attendant. Comme il ne sait pas descendre, il reste sur l’échelle. Jean Bobet le lettré l’appelle « Fédé le fada ». Bahamontès n’excelle qu’en côte. Plus qu’un grimpeur, c’est un côtoyeur. »

livre Bahamontès

Le jugement de l’Aigle de Tolède est aussi acéré que ses serres. Il y a quelques années, alors que le journal L’Équipe l’élut meilleur grimpeur de l’histoire du Tour de France, le fier hidalgo refusa d’être comparé à Richard Virenque, qui le devance pourtant au nombre de victoires dans le Grand Prix de la montagne : « Il ne m’arrive pas à la cheville. Qu’il ne m’en veuille pas, mais, si lui il est grimpeur, moi, je suis Napoléon. ! » Je croyais que c’était Henry Anglade … !
Bahamontès voulait être el ùnico ! Comme Christian Laborde l’écrit à la lettre B de son Dictionnaire amoureux du Cyclisme :
« Federico, il veut être seul. Au commencement, il ne s’appelait pas Federico Bahamontès mais Alejandro-Federico Martin Bahamontès. Martin, c’est une portion du patronyme de son père –Juliàn Martin Losana- et Bahamontès, une portion de celui de sa mère –Victoria Bahamontès San Cristóbal. En bourrant la musette, on arrive à Alejandro-Federico Martin Bahamontès San Cristóbal. Plus qu’un nom, c’est un peloton. Et du peloton, il n’aura de cesse de s’extirper pour devenir Federico, puis Fédé, puis Fédé le fada, ce champion époustouflant qui, le 26 juillet 1954, découvrit le Tour de France, distançant Louison Bobet, Ferdi Kubler et Fritz Schaer dans la montée du col de Romeyère avant de s’arrêter au sommet et de prendre le temps de déguster une glace à la vanille. »
« Au pays de-gue de Castille/Il y avait te-gue d’un garçon/Qui vendait des glaces vanille et citron … » Vous savez maintenant ce qu’il en est advenu …

PS Je venais de publier ce billet que je découvre dans La Dépêche du Midi du jour que la statue de Federico Bahamontès à Tolède a été brisée . Comme quoi la connerie peut rimer avec Ibérie!

stèle Bahamontès vandalisée

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel à l’incontournable romancier et chroniqueur de L’Équipe Antoine Blondin, ainsi qu’aux journalistes, chroniqueurs et photographes des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Abel Michea, Robert Chapatte, Pierre Chany alias Jacques Périllat, André Chassaignon, Jacques Grello.
J’ai emprunté aussi quelques lignes du Dictionnaire amoureux du Cyclisme de Christian Laborde, de Forcenés de Philippe Bordas, et des confidences d’Alphonse Boudard dans 100 ans du Tour de France en 90 histoires.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son nouveau blog: https://montourdelafrance1861.home.blog/2019/03/26/premier-article-de-blog/
Il a pour projet une nouvelle aventure, un tour de France original au cours duquel il visitera la commune la moins peuplée de chacun des 42 départements frontaliers et littoraux.

Publié dans:Cyclisme |on 30 juillet, 2019 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1959 (1)

Je suis en âge de vous raconter des histoires. Donc, comme chaque année, à cette époque, j’enfourche mon vélo littéraire pour évoquer les Tours de France de ma jeunesse.
J’y retrouve mon insouciance, ma joie enfantine, plein de petits bonheurs dérisoires dans ma tête. J’assume de jouer les « vieux cons », c’était tellement mieux qu’aujourd’hui, le Tour de France ! Alors, permettez-moi mon bain de jouvence !
Les congés payés dataient de plus de vingt ans, quoi que mes parents enseignants ne fussent pas concernés par les mesures du Front Populaire. En 1959, il fut décidé que les grandes vacances scolaires commenceraient désormais deux semaines plus tôt (le 1er juillet) et s’achèveraient le 15 septembre. N’imaginez pas que cette réforme de calendrier fût directement liée au départ de la grande boucle. Plus sérieusement, l’aisance économique accompagnant les « Trente Glorieuses », de plus en plus de familles salariées partaient en vacances début juillet désorganisant ainsi l’agencement de la fin d’année scolaire. Les impératifs touristiques et économiques commençaient à primer sur l’éducation.
Heureux mois de juillet où j’écoutais sur mon « transistor Pizon-Bros » les reportages enflammés de Fernand Choisel et Guy Kedia sur leur moto, les analyses de Georges Briquet, où je dévorais les journaux spécialisés qu’achetait mon père, quotidiennement L’Équipe, deux fois par semaine les magazines Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports.

Blog parutions Miroir-Sprint

Chaque numéro valait 100 francs, 110 francs en Algérie et Maroc, 12 pesetas en Espagne ! Ne m’imposez pas de faire une conversion en euros, ce qui est certain, c’est que ces revues possèdent aujourd’hui une valeur inestimable à mon cœur et que je les conserve jalousement.
C’est là que je cours puiser mon inspiration pour vous narrer la « légende des Cycles ». Et lorsque certaines me font défaut, j’appelle à la rescousse un de mes lecteurs devenu ami, je vous l’ai déjà présenté.
Jean-Pierre n’est pas qu’un cycliste de « papier ». Il pratique sa passion tout au long de l’année et des routes de France. À son palmarès, il compte plusieurs participations à la légendaire épreuve Paris-Brest-Paris et je ne sais combien de brevets de cyclotourisme. Pour célébrer ses cinquante printemps, il choisit d’effectuer à vélo le parcours (aussi fidèlement que la modernisation de l’équipement routier le permettait) du Tour de France 1959, son année de naissance, c’est dire s’il en connaît un rayon (de bicyclette). Quelle aubaine pour moi qui, justement, ai choisi de vous raconter cette édition !
Après, avoir évoqué, il y a deux ans, la première victoire de mon idole normande Jacques Anquetil en 1957, j’avais l’an dernier relaté avec une pointe de déception chauvine (!) le triomphe de Charly Gaul en 1958 dans ce qui reste aux yeux des historiens du cyclisme comme l’un des Tours de France les plus enthousiasmants. Mon champion, qui courait sans doute avec plus d’assiduité après une jeune femme blonde, avait dû abandonner victime d’une pleurésie.
En cette saison 1959, bien qu’ayant porté le maillot rose, Anquetil a dû encore s’incliner sur les routes du Giro (Tour d’Italie) devant ce diable de luxembourgeois qu’on surnomme, de manière religieusement incorrecte, « ange de la montagne ».

Blog Anquetil-Gaul Giro 1959

Malgré tout, si l’on doit en juger d’après les couvertures des numéros spéciaux d’avant Tour de France, les journalistes envisagent l’épreuve comme une affaire strictement française.

Blog Grands FrançaisBlog les 4 Grands du Tour 1959

Abel Michea, le truculent journaliste de Miroir-Sprint et de L’Humanité, ancien Résistant soi-dit en passant, dont j’adorais les savoureuses chroniques, choisit d’en brosser le tableau à travers un conte de … grime :
« Nous étions cinq garçons. Tous des frères. Ni pires, ni meilleurs que les autres. Cinq qui jouaient ensemble, se chamaillaient souvent et rêvaient. Ah ces vacances chez grand-père… Grand-père, nous l’aimions tous. Plus ou moins selon son humeur du moment qui le faisait préférer l’un à l’autre, sans qu’on sache bien pourquoi. Mais ce que nous aimions tous, c’était son bateau. Un beau bateau tout bleu, avec des voiles toutes blanches, et des mâts rouges. Et de grand-père, nous aimions aussi les histoires. Il en avait une belle provision, glanée au long des années. Il connaissait tout, grand-père, les classiques et les modernes, les contes et les légendes, les fables, la mythologie. Et comme grande était son expérience, il enjolivait toutes les histoires qu’il nous racontait …
… Nous étions cinq. Cinq garçons. Cinq frères. L’aîné, on l’appelait Louis-le-Grand. Tout simplement parce qu’il était l’aîné. Le second, on lui disait « Raphaël-le-Tatoué » ; Ça nous était venu comme ça, un jour qu’on avait vu Fernandel au cinéma. Puis il y avait Jacques l’Espiègle et P’tit Roger. On l’avait appelé comme ça parce qu’il était le dernier. Comme si ç‘avait été sa faute … Moi, on me disait « la Langue » parce que je répétais tout …
… Je crois avoir oublié de vous dire que j’ai vendu mon vieux rafiot, qui faisait eau, pour en acheter un neuf. Plus grand. Cette année, je peux vous emmener tous à la fois en promenade. Nous battions tous des mains, sautâmes de joie. On entoura grand-père, on l’embrassa à l’étouffer. La joie était complète, quand Raphaël-le-Tatoué mugit :
– Mais qui tiendra le gouvernail ?
Ce ne fut qu’un cri
– Moi ! …
Alors on recommença à se chamailler, à se disputer. Et grand-père se grattait la tête. Car s’il avait ses petits préférés, il nous aimait tous bien.
Ça, il n’y avait pas pensé au gouvernail. Les avirons, ça allait. Il y en avait quatre, mais qui ferait le cinquième, celui qui tiendrait le gouvernail ?
Je voulais être conciliant : mes quatre frères seraient aux avirons, grand-père tiendrait la barre et moi, ma foi, je regarderai le ciel. Grand-père, pour une fois, était de mon avis. Mais pas les frangins.
Grand-papa Marcel réfléchit. Il demanda à chacun la meilleure note qu’il avait eue à l’école. P’tit Roger avait eu 10 en espagnol (sur la Vuelta sans doute ndlr) et Jacques l’Espiègle 10 en italien (sur le Giro ndlr). Louis-le-Grand avait eu 10 en mécanique celle du derny de son entraîneur dans Bordeaux-Paris ? ndlr) et Raphaël-le-Tatoué 10 en leçon de choses. Ce qui n’arrangeait pas les choses, d’autant que j’avais eu 10 en récitation.
Chacun s’essayait à faire le siège de grand-père, en étalant son savoir en la matière. Je sais larguer disait P’tit Roger, tandis que Jacques l’Espiègle affirmait qu’il n’avait pas son pareil pour mettre les voiles. Moi, affirmait Louis-le-Grand, je forcerai la machine, cependant que Raphaël-le-Tatoué assurait qu’il était capable de faire des vagues … moi, je me contentais d’avoir la rame !
Grand-père avait plutôt envie de se saborder. Surtout que sur son bateau il n’y avait pas de bouée de sauvetage. Enfin, il décida qu’on partirait quand même. On se relayerait au gouvernail.
Ah ! cette promenade en bateau à laquelle nous pensions onze mois chaque année, elle avait, cette année, une saveur de sel …
On y est allé comme à la corvée.
– C’est bon signe, avait dit Jacques l’Espiègle, voilà Ercole (Baldini évidemment ndlr) qui souffle.
– Éole rectifia grand-père …
Quand on arriva au ponton, Jacques l’Espiègle piqua une tête dans l’eau.
– Puisque je sais nager ;
Louis-le-Grand eut le mal de mer avant d’avoir mis les pieds sur le bateau …
Alors Raphaël s’assit sur le banc :
– Avec tout le vent que fait cette histoire, on peut maintenant faire aller notre bateau, sans vagues.
Jacques l’Espiègle sortit la tête de l’eau :
– Où ? Dans le bassin du … Luxembourg ? Alors, gare aux Tuile … ries.
Grand-papa Marcel fronça, une fois encore, le sourcil. Mais Jacques l’Espiègle était maintenant déchaîné :
– D’abord, ton rafiot, il est démodé, l’année prochaine, nous aurons chacun le nôtre, na …
Et voilà, nous étions cinq garçons, cinq frères qui, 365 jours par an, rêvaient au bateau de Grand-papa. Maintenant, c’est fini ; Seulement, entre nous, qu’est-ce que nous avons mené des gens en bateau. »
Prémonitoire !
Vous avez évidemment reconnu les quatre frères ennemis : Louison Bobet, vainqueur de trois Tours de France consécutivement en 1953-54-55 et qui vient de remporter quelques semaines auparavant le mythique derby de la route Bordeaux-Paris, Jacques Anquetil victorieux en 1957, Raphaël Geminiani, un valeureux champion et une sacrée grande gueule qui a mal digéré les entourloupettes de l’équipe de France l’année précédente, enfin une nouvelle étoile du cyclisme mondial, Roger Rivière, recordman du monde de l’heure sur piste et champion du monde de poursuite et qui, cela n’a pas échappé aux suiveurs, a remporté le 5 avril précédent la course de côte du Mont Faron contre la montre en distançant l’espagnol Federico Bahamontès de plus d’une minute et Charly Gaul de près de trois.
Et dans le rôle du grand-père, Marcel Bidot le sélectionneur et directeur sportif de l’équipe de France, chargé de faire cohabiter les quatre chenapans en cuissards courts. Il avait tenté de sceller une entente cordiale dite pacte de Poigny-la-Forêt lors d’un repas organisé, dans cette petite commune des Yvelines, à l’auberge des Trois Tilleuls tenue par Daniel Dousset (également manager d’Anquetil et Rivière).
À vélo aussi, autour des ronds-points ou pas,les Français ont un certain goût pour la conspiration et la guerre civile !

MAX Console

Elle a belle allure pourtant sur le papier notre équipe de France. Elle compte dans ses rangs, cette année, deux baroudeurs de valeur plus habitués à courir dans les équipes régionales : l’Alsacien Roger Hassenforder et le Béarnais Raymond Mastrotto surnommé le Taureau de Nay. Ils viennent d’étaler leur classe dans la belle classique des Boucles de la Seine, malheureusement aujourd’hui disparue.

Blog Avant Tour 1959 Hassenforder Mastrotto

Blog équipe de France départ Mulhouse

1959-07-22+-+Miroir+des+Sports+-+747+-+27

Allez, en route, je sens que vous piaffez d’impatience, du moins les amoureux de la petite reine encore nombreux dans notre monarchie présidentielle.
Du côté des journalistes, il en est un, comme beaucoup d’entre nous, pour qui c’était mieux avant. Je serais culotté de le désavouer, moi qui suis en train d’embellir pareillement le passé avec mon billet. Dans sa première chronique de Miroir-Sprint, Les Compagnons du Tour, le brillant Maurice Vidal exprime sa nostalgie sous forme d’une « lettre à mon ami Dédé, avec lequel j’allais jadis voir partir le Tour de France » :
«… Pour nous le départ du Tour, c’était avec le départ en colonie, l’une des plus grandes dates de l’année, une de ces dates qui vous mettait au cœur une joie imprécise et anticipée. Nous l’attendions, nous la préparions presque autant que nos idoles.
Le matin du départ, quelques jours avant le 14 Juillet, nous prenions le chemin du Faubourg Montmartre (siège à l’époque des journaux L’Auto puis plus tard L’Équipe organisateurs du Tour ndlr). Ah, nous n’étions pas les seuls. Tout le long du Boulevard Bineau, puis des Grands Boulevards, des centaines et des centaines de cyclistes, tous habillés comme nous, se rendaient également vers ce rendez-vous de la Petite Reine.
Dans le Faubourg, c’était une joyeuse cohue. Les champions étaient encore dans la cour de « L’Auto », mais le service d’ordre était débordé. Quand l’instant arrivait que le père Desgranges donnait le signal du départ, il fallait être malin et obstiné pour sauter en vélo sur la chaussée et prendre place dans la caravane.
Le miracle, vois-tu, c’est que nous y arrivions. On essayait bien de nous chasser, mais avec une bonhomie dont je me demande maintenant, si je ne l’ai pas rêvée. C’est qu’en ce temps-là, le public était admis de très près au cérémonial de départ. Et tous ceux qui pouvaient présenter, en guise de sauf-conduit, une bicyclette, jouissaient de la tolérance des officiels, presque de leur considération. Le vélo suivait encore des cyclistes.
Les Boulevards, l’avenue des Champs-Élysées, l’Arc de Triomphe, l’avenue de la Grande Armée, nous les avions montés ou descendus aux côtés des champions. Ils occupaient bien le centre de la route, mais nous avions droit aux bas-côtés. En se défendant bien, on pouvait approcher l’équipe de France.
Tiens, je me souviens du jour où, passant précisément devant chez Peugeot, avenue de la Grande Armée, là où j’étais venu, malade d’émotion, acheter mon premier vélo, je me suis trouvé à cinq mètres d’André Leducq et de Charles Pélissier. Ils étaient comme toi et moi, ils saluaient des gens qu’ils connaissaient. C’était merveilleux et exaltant. Nous en avions pour un an à compulser nos souvenirs. Nous les accompagnions comme ça jusqu’au Vésinet où se donnait le départ réel. Puis nous allions dans la côte du Pecq pour les voir passer une dernière fois. Et nous étions stupéfaits de les voir avaler à quarante à l’heure cette côte qui figurait pour nous parmi les difficultés redoutables de nos sorties d’entraînement.
Enfin nous revenions par centaines, par milliers, piqueniquant sur le parcours Le Vésinet-Paris, notre étape à nous, chassant, sautant sur les trottoirs cyclistes. Ah ! la joie du vent dans les oreilles, comme on a vu partir des Géants ! … »
« … Je n’ai rien contre Mulhouse, tu penses bien. C’est une ville charmante, comme le sont les Alsaciens quand on ne va pas faire la guerre chez eux. Toute la ville était décorée, et les jeunes de là-bas nous ressemblaient : aussi enthousiastes que nous. Il y avait seulement moins de vélos et plus de scooters. La veille du départ, et le jour même, ils parcouraient la ville à la recherche des champions, demandant des autographes à tout ce qui ressemblait à un coureur (j’ai même failli en signer un, c’est te dire…) et puis c’est une ville très bien située : les Belges et les Luxembourgeois n’étaient pas loin de chez eux, les Tricolores avaient Hassenforder, les Suisses étaient à deux pas de leur frontière, ainsi que leurs équipiers allemands. Et les ouvriers italiens foisonnent dans la région. Si bien que chacun avait son compte de bravos et d’enthousiasme.

Blog Hassenforder bis 1ere étape

Donc Mulhouse, c’était bien. Ça n’a pas le même cachet que le Faubourg, mais comme cette tradition-là s’est perdue avec quelques autres, victimes d’un pressant besoin d’argent, c’est aussi bien en Alsace qu’ailleurs. Au moins on est en France, ce qui ne fut pas toujours le cas.
Mais tu ne reconnaîtrais plus le Tour de notre enfance. Finis les joyeux départs, les idoles sous pression, la fête du vélo. Le départ du Tour, maintenant, ça ressemble un peu au mariage de la Reine Elisabeth que tu as peut-être vu à la Télé. Un cérémonial aussi pompeux, aussi strict. Avec tout de même le fait que le Tour de France, ce n’est pas une chose aussi sérieuse que ça, et que l’organisation finit par devenir une excroissance monstrueuse qui semble ne plus pouvoir s’arrêter de grandir, de multiplier les règlements.
Les gens qui dirigent l’affaire, et qui sont sans aucun doute de grands Organisateurs, sont victimes de leur cérémonial. Le père Desgranges, qui n’avait que du génie, ferait figure à côté d’eux, de joyeux fantaisiste. Je vais te dire : j’étais content qu’il pleuve, et à seaux parce que cela a finalement rendu à la cérémonie, qui prenait sans cela des allures de parade un peu trop militaire, des dimensions inhumaines. Que veux-tu, le chef de musique sous un parapluie, et des gendarmes trempés, ça a quelque chose de rassurant, de presque touchant.
Tu vas peut-être me trouver amer. Rassure-toi, cela va passer. J’aime le Tour de France. Il s’est passé beaucoup de temps et beaucoup de choses depuis nos quinze ans. Leducq et Pélissier, que j’avais vu à cinq mètres avenue de la Grande Armée, j’ai fait leur connaissance en devenant journaliste. Tu penses avec quelle émotion. Je ne sais pas si tous ceux qui les ont connus comme moi ont réalisé ce qu’ils représentaient pour notre jeunesse, quel rêve, quels enthousiasmes, ils nous ont apportés.
Dédé (Leducq ndlr) (tu te souviens comme tu étais fier d’avoir le même prénom) est toujours là. C’est un brave type, très chic. Il dit vraiment les blagues que les journaux nous rapportaient, mais j’ai découvert en douze Tours de France qu’il était aussi capable d’être triste, et qu’il avait du cœur à revendre. J’aurais voulu que tu le connaisses comme ça. Tu l’aurais encore mieux aimé.
Et puis, à Mulhouse, sous la pluie qui tombait comme une malédiction, il y a eu un truc terrible. Tout à coup, les micros ont tonitrué le nom de Pélissier. On nous demandait une minute de silence pour Charles qui vient de mourir. Tu te souviens comme nous l’aimions, comme nous aurions voulu imiter son élégance, la vestimentaire et l’autre. Tu sais comme j’étais devenu copain avec lui. Sept Tours de France, j’ai fait avec lui. Sept mois de notre vie ensemble, dans la même voiture, souvent dans la même chambre. Il m’a appris le Tour, et beaucoup de choses de la vie. Pour moi, il était comme mon frère Marcel, qui est mort lui aussi.
Là, sur cette Place du 14 Juillet à Mulhouse, l’espace d’une minute écourtée, j’ai brusquement réalisé ce que j’avais perdu. Plus jamais, il n’y aurait Charles dans notre voiture, plus jamais nous ne l’entendrions chanter horriblement et joyeusement faux. Quand je l’ai vu sur son lit de mort, j’ai été pétrifié. Mais ici, j’ai été dépouillé. Deux ans déjà, j’ai fait le Tour sans lui. Mais l’espoir était là, et il était vivant. Maintenant plus jamais … Je n’ai pas besoin de te demander si tu sais ce que c’est de perdre un ami. Alors tu ne m’en voudras pas de cette lettre un peu triste, un peu mélancolique …
Mais c’est beaucoup de perdre à la fois un compagnon et des images de sa jeunesse. Puisqu’il faut en revenir au Tour de France, c’est une époque de cette course qui s’est terminée. Ce Tour de l’âge mur et de l’âge électronique a quelque chose de froid, de mécanique, qui nous font basculer d’un siècle dans l’autre … »

Blog 1ère étape Bergaud col de BussangBlog 1ère étape col de BussangBlog 1ère étapevue généraleBlog 1ère étape Baldini AnquetilBlog chute Elliott et Le Dissez à NancyBlog 1ère étape

Lors de la première étape, entre Mulhouse et Metz, la course traverse le village vosgien de Charmes, lieu de naissance de l’écrivain nationaliste et homme politique Maurice Barrès, auteur du célèbre roman La Colline inspirée qui s’ouvre ainsi : « Il est des lieux où souffle l’esprit. »
Vous imaginez bien qu’en vue de la butte de Sion-Vaudémont, à l’entrée du département de Meurthe-et-Moselle, soufflerait celui du vénéré Antoine Blondin qui reprend place à l’arrière de la Peugeot rouge n°101 du journal L’Équipe après une année d’absence pour cause d’écriture de son roman Un singe en hiver.
Sont-ce quelques vapeurs d’alcool, je penche plus admirativement pour une licence (IV) littéraire, mon cher chroniqueur a cru reconnaître sur la ligne d’arrivée Maurice Barrès, pourtant décédé en 1923 :
« … Et Barrès me dit :
« Mon jeune ami, j’ai longtemps divagué par monts et par Vosges, desquelles la ligne bleue m’est une ligne de conduite. J’arrive jusqu’à vous dans un vaste tumulte du cœur que la traversée voluptueuse, sanguinaire et parfois mortelle du département de Meurthe-et-Moselle n’a fait qu’alimenter. La ville de Metz participait jusqu’à ce jour des sentiments les plus nobles et les plus âpres qui puissent ébranler une âme française. Certes, ils dégagent le parfum exquis de la démission, ces bastions, ces relans, ces redoutes, que Bazaine a livrés au Prussien ! Mais le mouvement même qui s’enchante au mécanisme civilisé de la capitulation implique une délectation contraire, comme la vague appelle le ressac. Et je me plaisais à méditer sur Metz inviolée en 1582, quand Charles Quint, sorte de loup-garou d’un Benelux avant la lettre, y porta le siège à la tête de soixante mille hommes. Nous donnions la réplique par le seul truchement du sublime François de Guise qui s’était enfermé dans la place avec ce que l’on a coutume de nommer la fleur de la chevalerie française. François, si je puis l’appeler par son prénom, était à la veille de céder, lorsqu’il lui vint à l’idée d’employer un stratagème consacré par Bayard au siège de Mézières. Il laissa volontairement tomber aux mains des estafettes ennemies un plan supposé de ses moyens de défense, aux fins de solliciter l’assaillant d’avoir à concentrer ses forces à l’endroit où, précisément, il disposait des meilleurs arguments pour lui répondre. Rebuté, lassé, fourbu, le vieil empereur rappela ses troupes, ainsi qu’on siffle une meute, et Metz connut transitoirement la gloire d’être baptisée : « Metz-la-Pucelle », pour cette raison qu’elle avait su serrer les Suisses au moment opportun.
Cette cité, si équivoque soit-elle par les passions qu’elle m’inspire, ne peut se trouver démise du fait que je m’identifie à elle en des après-midis, tels que celui que nous avons eu le privilège de vivre ensemble, et prenne ma part d’une allégresse qui émerge au patrimoine commun. Tout ce qui est national est nôtre !
Or, André Darrigade appartient à l’équipe de France. Il est donc des miens. Encore que la nécessité doive l’obliger désormais à troquer son pourpoint tricolore pour le Maillot Jaune. Les bons esprits s’appliqueront, j’espère, à considérer, dans cette effigie scintillante et piaffante, l’étalon-or d’un juste redressement de notre pays. Cet athlète délié est beau comme un franc lourd ! (sous l’égide d’Antoine Pinay, le nouveau franc allait être mis en circulation le 1er janvier 1960 ndlr)
Car je tiens que cette victoire, plus fastueuse qu’une campagne électorale, n’est pas celle d’un déraciné mais plutôt d’un de ces grands abonnés de l’histoire, à travers lesquels s’entretient la permanence d’un panache qui nous est propre et d’une habitude qui nous est chère. Ce coureur, jailli de la terre des ancêtres, est une des plus hautes nourrices de la tradition. De semblables mainteneurs confondent leur légende propre avec celle de la patrie et, pour ce qu’ils sont épris d’eux-mêmes, reflètent une image prochaine de celle que j’aime à m’offrir quand je me réfléchis dans le miroir de ma conscience … »
Plus laconiquement, André Darrigade, décidément un dangereux récidiviste, s’installe dans le Tour de France 1959 de la même façon magistrale que les trois années précédentes : en gagnant la première étape au sprint, à Metz cette fois, établissant ainsi un record original qui ne pourra être égalé, dans l’hypothèse la plus favorable, avant … 1963 !

MAX ConsoleBlog Darrigade 1ere étapeBlog Darrigade 1ère étapeBlog Darrigade 4 fois 1ere étape

Malgré ce premier bouquet, il n’a pas fallu longtemps pour qu’apparaisse quelque lézarde dans la bonne entente au sein de l’équipe de France. Si l’on en croit Jacques Périllat (pseudonyme du journaliste de L’Équipe Pierre Chany pour écrire incognito aussi une chronique dans le magazine concurrent Miroir-Sprint !), ce serait la soupe à la grimace à la table de l’hôtel du Globe de Metz entre Anquetil et Darrigade, en principe pourtant les deux meilleurs amis du monde. Il semblerait qu’ils aient, depuis leur mariage, des conceptions différentes sur la vie et leur métier, l’obstination du Landais s’accordant mal avec le dilettantisme du Normand. Une fâcherie vite réprimée cependant car les deux frères d’armes, après avoir boudé dans leur chambre commune seraient descendus manger avec leurs coéquipiers tricolores. Ouf !
Le nuage noir a été vite dissipé mais cela n’incite pas le ciel à plus de clémence. Orage sur Mulhouse, orage sur Metz. Pas de variante, on allait suivre en imperméable le deuxième jour comme le premier, un peloton tout de nylon vêtu qui s’aspergeait de flaques d’eau.
Sur la route de Namur, Maurice Vidal ne décolère toujours pas de ce nouveau Tour de France entrant dans l’ère technologique : « Nous sommes enfermés dans notre véhicule équipé de la radio. Nous écoutons les communiqués diffusés par l’Organisation. De temps à autre, armés de jumelles, nous venons jeter un coup d’œil sur la tête de ce peloton mystérieux où il se passe des choses que nous ne verrons jamais. Si la route est très large, comme ce fut le cas en Belgique, nous nous risquons à le passer. Alors nous dévorons des yeux ces cavaliers d’Apocalypse. Nous voyons Bobet attentif, inquiet de son genou, menant sa course au quart de roue, Gaul confiant, décontracté, et qui nous fait un clin d’œil amical. Anglade, vêtu de tricolore et déjà habitué à ces couleurs, prend le temps de nous faire compliment de notre voiture neuve, Rivière un éternel sourire aux lèvres, Geminiani qui a retrouvé le rictus de l’an dernier, Baldini appliqué, Favero et sa tête de Médicis. Nous regardons, mais nous passons trop vite. Les journalistes ont des jumelles, nos photographes ont des téléobjectifs, comme les stations de radio ont des voitures et des avions-relais, comme le médecin dispose d’hélicoptère. Les motos sont même équipées de radio et marchent ainsi au radar. Les temps modernes ont commencé sur le Tour de France. Nous sommes dans l’univers de « Mon Oncle » (le récent film de Jacques Tati ndlr). Une page est tournée, donc. »
De Metz à Namur, après une brève intrusion dans le Luxembourg, le duché où tous les noms de villages se terminent en ange (en honneur de leur champion Charly Gaul l’Ange de la montagne ?), les coureurs empruntent les routes casse-pattes ardennaises dignes de la fameuse classique Liège-Bastogne-Liège.
C’est l’occasion aussi pour les photographes (avec leurs téléobjectifs !) de faire une des « belles images du Tour », le traditionnel cliché du franchissement de la Meuse sur le pont de Dinant.

Blog Tour 1959 pont de DinantBlog Tour 1959 étap Metz-Namur le curé

Antoine Blondin, qui n’a pourtant pas une prédilection pour l’eau (!), fredonne sous la pluie : « … Un amour comme le nôtre, il n’en existe pas deux, chanterait Lucienne Boyer. Il m’aura fallu venir dans cette province insolite où l’on parle en français et on pense en wallon, pour acquérir la certitude que l’Europe était en train de se faire. Il est des plaques tournantes qui ne trompent pas ; Notre caravane passe-partout, qui fracture les frontières et où bourdonne le babil de Babel, notre peloton où l’équipe internationale fait rimer l’Irlande avec la Pologne, offre d’ailleurs la maquette assez séduisante d’une société où les nationalités tomberaient en même temps que les cravates.
Sous cet éclairage nouveau, des considérations auxquelles nous nous serions copieusement attachés autrefois perdent tout leur sens. Que les Belges aient précisément choisi cette incursion chez eux pour terminer les derniers de l’étape au classement par équipes, que Brankart, Wallon captif, englué dans le lot des retardataires, ait terminé 93ème devant sa famille et ses amis, ce naufrage dont nous aurions tiré naguère des maximes morales ne nous arrache même plus des accents dramatiques. À peine émarge-t-il aux faits divers. L’immense machinerie où nous sommes embarqués le dépasse.
Les habitants de Namur l’ont certainement compris, qui affichent dans le tumulte des flonflons la liesse sans mélange d’une veuve joyeuse « qui a pris son parti »…
… Allez à la kermesse et vous croirez, déclarait à peu de chose près Pascal. Les habitants de Namur ne se le font pas dire deux fois. Ils déambulent gloutonnement entre la citadelle et la cathédrale Saint-Aubin, consomment énormément de cacahuètes, accumulent des réserves de prospectus pour l’hiver et achètent les yeux fermés des ustensiles bizarres auxquels ils n’accorderaient pas un regard en temps ordinaire.
Ils éclatent de rire et se tapent dans le dos, en proie à une sorte de délire convulsionnaire dont ils auront de la peine à se remettre. La ville n’est plus qu’un grand Luna Park de feuillage aux attractions gothiques. Seul un pêcheur, dévoré sur place par sa passion muette, tourne délibérément le dos à cette frénésie. Son médecin lui a conseillé de garder la Sambre … »
De cette étape, on retiendra la victoire de l’Italien au visage de Médicis, Vito Favero second du Tour précédent et … la banderille de l’Espagnol Bahamontès si discret habituellement dans ces contrées septentrionales.

Blog Tour 1959 montée citadelle NamurBlog Tour 1959 montée citadelle Namur 2Blog Tour 1959 Favero à Namur

Jusqu’alors bloqué en trois minutes, le classement général allait éclater entre Namur et Roubaix. Dix courageux échappés depuis la première heure dans la cahoteuse traversée de Charleroi se présentèrent ensemble au vélodrome décor habituel de l’arrivée de la course classique Paris-Roubaix.
Du résultat du sprint dépendait le sort du maillot jaune. Toute la journée, le Grenoblois Bernard Gauthier, le sympathique Nanar alias aussi Monsieur Bordeaux-Paris qu’il remporta quatre fois (décédé en 2018), le porta virtuellement mais le Pyrénéen Robert Cazala, jeune membre de l’équipe de France, lui rafla sous le nez en gagnant l’étape de quelques centimètres et en empochant la minute de bonification.

Blog Tour 1959 Cazala sprinte à Roubaix 1Blog Tour 1959 Cazala à Roubaix 1Blog Tour 1959 Cazala Darrigade à Roubaix

 Les Tricolores André Darrigade maillot vert et Robert Cazala maillot jaune

Mais finalement, le fait essentiel de cette étape fut peut-être le calvaire que connut le vétéran du peloton Jean Robic, le toujours aussi populaire Biquet depuis sa victoire dans le Tour 1947. Voici ce qu’il confie, le soir à l’hôtel, au journaliste du Miroir des Sports André Chassaignon :

Blog Tour 1959 Robic mur de Grammont

« - Tu te rends compte que j’ai grimpé le mur de Grammont avec une seule main ? Faut le faire ! Une roue cassée. Cinq crevaisons. Je ne sais pas ce que c’est que ces boyaux qu’on me filait. Je faisais dix kilomètres et j’étais encore à plat …
– Quand je pense que je refais du vélo pour ma santé …
Le confrère qui se trouvait dans la chambre me regarda aussi perplexe que moi-même.
– Quoi ?
– Ben oui, dit sérieusement Robic. Je fais du cholestérol et je n’avais plus de globules blancs, alors j’ai repris le vélo. Quand on est à vélo, on élimine et on se refait des globules.
– Oui, dit le confrère, mais il y en a qui se contentent de faire du vélo au Bois de Boulogne. Tout de même, le Tour …
– Oui, dit Robic, je sais bien qu’un jour il faudra que je m’arrête de courir. J’en suis à ma dix-huitième licence professionnelle. Si j’arrive à vingt, ce ne sera pas mal. Encore deux ans. Tu sais que Bartali est venu me demander si j’avais l’intention d’aller jusqu’au bout. Je lui ai demandé ce qu’il faisait à trente-huit ans, et comment il avait terminé le Tour cette année-là. Je m’en souviens, tu penses : quatrième. Moi, j’étais cinquième et premier Français. Alors, pourquoi, j’en ferais pas autant au même âge ?
Déjà, il oubliait sa main blessée, se reprenait à espérer :
– Avec une piqûre de novocaïne tous les matins, ça ira peut-être… »

Blog Tour 1959 chute de Robic 1Blog Tour 1959 chute de Robic 3Blog Tour 1959 chute de Robic 2Blog Tour 1959 chute de Robic 4

La quatrième étape, longue de 230 kilomètres, conduit les coureurs de Roubaix à Rouen, fief de … Jacques Anquetil.
Nous sommes le dimanche 28 juin, il n’y a évidemment pas classe et c’est la fête au village, du moins dans mon cœur. Selon l’itinéraire avec les horaires probables, la course devrait passer vers 15 heures 25, au 189ème kilomètre, dans ma ville natale de Forges-les-Eaux.
Malédiction, la pluie que n’affectionne guère mon champion (un comble pour un Normand !) est encore au rendez-vous. Malgré tout, Jacques fait battre mon cœur d’enfant en passant devant la maison en tête du peloton. Vous ne me croirez peut-être pas mais j’ai encore en mémoire cette vision fugace.

1959-06-29+-+Miroir+des+Sports+-+749+-+29

Peut-être, est-il encore aux avant-postes, quelques kilomètres plus loin, dans la traversée de Quincampoix, le bourg où il passa sa jeunesse et où il repose aujourd’hui. Peut-être, se prend-il à espérer en une victoire sur le boulevard de la Marne, non loin de la tour Jeanne d’Arc, dans la capitale normande, comme deux ans auparavant lors de son premier Tour de France.
Il faut bien avouer que l’on s’ennuie un peu sur la route du Tour. Les suiveurs retiendront de cette morne étape la spectaculaire chute du coureur de la formation régionale du Centre-Midi, Jean Anastasi, transporté aussitôt par hélicoptère à l’hôpital de Rouen.

1959-06-29+-+Miroir+des+Sports+-+749+-+311959-06-29+-+Miroir+des+Sports+-+749+-+301959-06-29+-+Miroir+des+Sports+-+749+-+01

Le populaire chansonnier Jacques Grello choisit de mettre son « grain de sel » sur la question épineuse du bouquet offert aux vainqueurs d’étapes :
« Dans la vie courante, on voit rarement une femme offrir des fleurs à un monsieur qu’elle ne connaît pas. Des fleurs et un baiser. Cette offrande insolite devient, dans le Tour, un geste quotidien. À chaque vainqueur son bouquet. Dès la ligne franchie, on jette dans les bras du triomphateur une jolie fille et une douzaine de glaïeuls. C’est la coquetterie de la course, le petit détail charmant qui fait plaisir aux photographes. La jeune fille est généralement très mignonne, et chaque jour différente. Les fleurs sont toujours fraîches. Mais on ne change jamais : c’est toujours des glaïeuls ! Quel que soit le profil de l’étape, sa longueur, la moyenne, la tête du champion, ses goûts, ses couleurs, il n’y coupe pas de sa douzaine de glaïeuls.
Je n’ai rien contre le glaïeul. C’est une belle fleur. Elle fait très bien sur un vainqueur. Elle prend bien la lumière. Mais pourquoi toujours des glaïeuls ? Personne ne peut me le dire. On ignore quel dirigeant, un jour, a décrété que, dans le langage des fleurs, le glaïeul signifiait victoire.
La forme des guidons a changé, il y a une mode pour les casquettes, les maillots se transforment mais, de mémoire de suiveur, personne ne vit jamais, sur un guidon, autre chose que des glaïeuls. C’est monotone. Un homme comme Bobet, par exemple, dans ses bonnes années, peut se faire dans ses cent kilos de glaïeuls. Il doit en avoir jusque là, du glaïeul !
Heureusement, les hôtelières ne s’en lassent pas. Car, après enquête, il s’avère que, par coureur interposé, l’organisation fleurit surtout les hôtelières. C’est naturel. Les coureurs sont loin de chez eux. En général, ils n’ont sous la main ni femme ni fiancée ni vieille mère. Quant à leurs innombrables admiratrices, pourquoi favoriser l’une ou l’autre ? Alors, va pour la logeuse.
Certains coureurs, grands seigneurs, jettent leurs fleurs au public. C’est rapide et spectaculaire. Ainsi faisait jadis Leducq (vous ne pouvez pas vous souvenir, jeunes gens !). Ainsi fait aujourd’hui Baldini : « Mes fleurs, m’a-t-il dit, zé les offre au poublic ». Baffi, l’an dernier, a jeté son bouquet à Béziers. Mais il l’a fait avec colère. Ulcéré par les sifflets du public, il lui a, en quelque sorte, jeté ses glaïeuls au visage. Geste scandaleux. On ne doit pas battre une foule, même avec une fleur. Ce jour-là, les Biterrois ont été vexés et la Madone a été déçue. Car les fleurs de Baffi, d’habitude, sont « per la Madona ». Baffi est un garçon très religieux. Où qu’il gagne, il fait porter ses fleurs à l’église. La Madone doit être bien contente, mais, peut-être, parfois, soupire-t-elle « encore des glaïeuls ! ».
Pensez-y, messieurs les organisateurs, changez de fleurs de temps en temps. Ou bien variez le bouquet selon les coureurs. Offrez du mimosa et de la lavande des Alpes aux gars du Sud-Est. Pour Stablinski, qui est si modeste, préparez des violettes, et Valentin Huot, qu’on oublie toujours, serait ravi d’avoir des myosotis. À ceux qui réfléchissent, offrez des pensées. Donnez des marguerites à Bernard Gauthier, des genêts d’or à Robic et des édelweiss au Suisse Graf ; aux Tricolores, des bleuets, des lys et des coquelicots.
Et à Marcel Bidot, des soucis. Assez de glaieuls ! »
Je ne sais si le jeune transalpin Dino Bruni choisit de fleurir la Madona mais c’est lui qui sortit vainqueur du sprint massif à Rouen.
Je mets aussi mon grain de sel sur la question du bouquet. Quand j’étais gamin et que je refaisais l’étape dans la cour de ma maison école, il m’est arrivé d’aller couper discrètement un glaïeul (un seul je vous promets) dans le jardin pour accomplir mon tour d’honneur. Et pour me faire (à moitié) pardonner, je l’offrais ensuite à une chère tante paralysée qui suivait mes exploits depuis son fauteuil. Je lui devais bien cela, c’est elle qui me tricota un splendide maillot bleu blanc rouge de champion de France à faire pâlir d’envie Henry Anglade porteur de cette tunique distinctive en cette année 1959.
Preuve encore de l’ennui qui gagne les suiveurs, dans sa Ballade à Charly, allusion évidente au comportement amorphe des coureurs tricolores qui emmènent tranquillement Gaul au pied des Pyrénées, entre Rouen et Rennes, Maurice Vidal loue les charmes de ma chère Normandie qui m’a donné le jour :
« Le Tour entre dans les terres. La Normandie nous a, pour cela, offert ses routes. Et quelles routes ! Bordées de taillis, de bois, de forêts. Donc, vertes et jolies, et serpentines, musardant de-ci, de-là, rencontrant des villages et des bourgs qui offrent l’image réelle de ce que, dans les contes de notre enfance citadine, nous appelions « la campagne » : Orbec-en-Auge, Villedieu-les-Bailleul, Argentan (dont le nom hélas, rappellera désormais à ceux du Tour la mort terrible d’un enfant de cinq ans devant les yeux de ses parents), La Ferté-Macé, gardienne de la plus belle forêt du monde, la forêt d’Andaine, Bagnoles-de-l’Orne, littéralement camouflée dans les arbres. Mais arrêtons là. Nous ne faisons pas du tourisme ! … »

Blog Tour 1959 Bagnoles de l'OrneBlog Tour 1959 Fougeres

Blog Tour 1959 Rouen-Nantes FougeresBlog Tour 1959 attaque avant Bagnoles

Mes chers lecteurs comprendront que c’est à travers cette littérature sportive que j’ai sans doute aimé la géographie (et l’histoire) et appris à bien connaître notre Douce France.
Il y aura bien une escarmouche du côté d’Orbec, bourgade du Pays d’Auge arrosée par l’Orbiquet (rien à voir avec Jean Robic !), et devenue lieu stratégique pour quelques manœuvres à vélo chargées d’exterminer l’Ange de la montagne.
En effet, en 1957, Jean Bobet plaça là un démarrage qui causa la perte définitive du grandissime favori luxembourgeois. En 1958, c’est l’autre Bobet, le grand frère Louison, qui avait préparé un coup de Jarnac, un coup de (Or)bec plutôt, avec Geminiani, qui laissa le même Gaul à deux minutes à l’arrivée à Caen.
En cette année 1959, Geminiani a salué le passage à Orbec par un démarrage. Aussitôt, s’est formé un groupe comprenant Louison Bobet, Anquetil, Rivière , Anglade, le Belge Brankart, le champion du monde Baldini, tous les favoris quoi, tous sauf Charly Gaul auquel l’endroit décidément ne convient pas (indisposé par les odeurs de Pont-l’Évêque ou Livarot ?). Mais, cette fois, Gaul revint sur les fuyards en trois coups de pédale (pour les derniers amoureux de la langue française, pédale reste au singulier, en effet, vous essaierez d’appuyer sur les deux pédales en même temps !). En tout cas, pour l’instant, dans la guerre de Gaul, Charly fait figure de César !
Profitant que l’on traverse son fief, Maurice Vidal brosse un portrait élogieux du jeune champion argentanais Gérard Saint promis à un avenir radieux. Il intitule son chapitre Un Saint en enfer, qui prendra bientôt, bien involontairement, une tout autre signification car le coureur décédera, l’année suivante, dans un terrible accident automobile.
« Je ne vais pas vous présenter physiquement Gérard Saint, mais vous conter une anecdote : il sortait à nos côtés du vélodrome de Roubaix, lorsqu’un homme d’un âge certain s’approcha de lui :
– Avec une tête pareille, vous ne devriez pas faire du vélo, mais du cinéma. Malheureusement, le monsieur n’était pas producteur, et Gérard est toujours coureur cycliste. Donc, il a un visage agréable. Les demoiselles diraient sans doute plus. Une tête surmontée d’une chevelure harmonieusement ondulée, d’un châtain doré du plus heureux effet. La nature, seule responsable de cet état de fait l’a, par ailleurs, doté d’un corps immensément long, avec une étonnante paire de jambes. Mystère de l’esthétique, ce corps trop long et léger ne semble pas maigre. Il est mince, mais chaque membre est harmonieusement dessiné. Il semble avoir été étiré par un Modigliani, dont le génie nous a fait aimer ces formes si longues et pourtant si belles.
Cela dit, il ne me viendrait pas à l’idée de conseiller à Gérard de devenir modèle. Je trouve fort bien qu’un coureur cycliste ait cette allure racée, et ce ne sont pas les anciens admirateurs de Hugo Koblet qui me démentiront.
Mais si son physique est intéressant, son esprit l’est infiniment plus. Si vous l’avez entendu à la Radio, vous savez déjà qu’il a une magnifique voix de basse, qui semble venir du sous-sol de son corps interminable. Sa diction est parfaite comme s’il l’avait apprise chez M. Clarion. Mais précisément, il n’a rien appris de ce côté. C’est une génération spontanée. Gérard, vous le savez peut-être, a connu une enfance des plus difficiles. Il n’est pas le seul, mais tous ne s’en sortent pas aussi bien.
Cette voix de tragédien est pleine d’une calme assurance. Il observe, compare, juge avec beaucoup de sagesse. Il n’est humble devant personne, mais jamais arrogant. La classe, en un mot. »
Dans le contexte de la guerre d’Algérie (dans une pétition envoyée au ministère, une cinquantaine d’habitants d’Argentan s’était offusquée de l’absence sous les drapeaux d’un athlète de haut niveau), le journaliste pose peut-être la question de trop :
« - Allez-vous vraiment rejoindre l’armée après le Tour ?
– Ce n’est tout de même pas juste de m’avoir déclaré réformé définitif, puis de me faire revenir à plus de vingt-quatre ans. Ma carrière serait fichue. J’ai été déclaré service armé n°3. C’est-à-dire que je suis dispensé de corvées, de gardes, de manœuvres et surtout de sport. Ça ne vous dit rien ? »
Début 1960, Gérard Saint fut appelé du contingent. C’est en rentrant d’une permission passée en famille avec son épouse et sa petite fille, qu’à l’entrée du Mans, son ID 19 s’écrasa contre un platane …
La 5ème étape s’achève par un sprint d’un groupe d’une vingtaine de coureurs sur le vélodrome de Rennes. L’équipe de France conforte sa première place au challenge Martini avec la victoire du populaire berrichon Jean Graczyk dit Popoff devant un autre tricolore André Darrigade qui consolide son maillot vert Vabé. C’était avant la loi Évin, les apéritifs faisaient alors bon ménage avec le cyclisme.

Blog Tour 1959 Graczyk  vers Rennes

Blog Tour 1959 sprint à Rennes

Cette fois, c’est certain, il va enfin se passer quelque chose à l’occasion de l’étape contre la montre de 45 kilomètres en Loire-Atlantique entre Blain et le vélodrome Petit-Breton (ça ne nous rajeunit pas !) de Nantes. J’ai le secret espoir que mon champion Anquetil, l’homme chronomaître, va sortir de sa réserve. D’ailleurs, peu de suiveurs l’ont remarqué, mais il s’est appliqué à devancer son rival et pourtant équipier Roger Rivière dans tous les sprints, afin qu’au bénéfice des points, il parte derrière lui dans l’épreuve dite de vérité.Maurice Vidal, qui n’a jamais sa plume dans sa poche, a choisi un angle de traitement surprenant … par sa sincérité : « L’ambiance d’un départ contre la montre a toujours quelque chose de reposant et de neuf pour un journaliste. Il ne roule pas, il ne salit pas ses vêtements et il voit les coureurs tout à son aise, pour leur parler, les observer. Le champ de foire de Blain était agreste à souhait et appelait le calme. Les chasseurs d’autographes eux-mêmes étaient sereins et ne bousculaient personne. Dans une rue voisine, quelques chambres avaient été prévues pour recevoir des coureurs. Peut-être afin qu’ils s’y reposent, encore que le repos ne soit pas recommandé avant un départ solitaire, peut-être pour y faire toilette. Mais je peux vous affirmer qu’elles ont servi à tout autre chose. Les chambres de Blain ont vu apparaître plus de pharmacie en une journée qu’elles n’en avaient sans doute vue en plusieurs siècles de vieux paysans malades. La chimie étant devenue l’un des éléments essentiels du sport cycliste, le jour d’une course contre la montre, il s’en fait une grosse consommation. Je ne prétends pas vous faire là une révélation, encore moins dénoncer un scandale. Je vous épargnerai le couplet habituel sur le doping, tricherie intolérable chez un sportif. Car en cyclisme, dans ce cas, tout le monde triche. Là-dessus, les avis des coureurs sont formels : tous prennent un stimulant avant un départ au chronomètre. Les seules différences résident dans les doses. Tout le monde le sait, tout le monde en parle : pourquoi ne pas l’écrire, au lieu d’ignorer le fait comme s’il était indélicat de toucher à ce problème. Donc, dans ces chambres de Blain, les tubes de comprimés et les seringues hypodermiques étaient à l’honneur. Pour certains, l’opération ne consistait qu’en un stimulant provisoire que l’organisme élimine très rapidement, une action bénigne. Pour d’autres, c’était une véritable « charge » (le mot n’a pas été inventé pour rien), celle qui risque de laisser des traces dans l’organisme, et qui explique aussi pour les prochains jours les défaillances surprenantes, parfois les abandons, dont on dit alors qu’ils sont injustifiés. Nous avons vu sur le champ de foire des garçons nettement surexcités, presque absents. Je tenais à vous dire que c’est le côté pénible du sport cycliste.

Étonnant non ? comme aurait dit Monsieur Cyclopède (le bien nommé en la circonstance) dans sa minute quotidienne à la télévision.
Je ne conclurai évidemment pas que c’était la cause à l’effet, en tout cas, à l’époque, ma déception fut grande : Rivière, bouclant les 45 kilomètres 330 en moins de 57 minutes, reléguait Ercole Baldini à 21 secondes et Anquetil à 58 secondes !

Blog Tour 1959 Riviere clm 1Blog Tour 1959 Rivière clm 2Blog Tour 1959 Baldini clm 2Blog Tour 1959 Riviere et Baldini clmBlog Tour 1959  Anquetil et Baha clmBlog Tour 1959 Anquetili clm 2Blog Tour 1959 B.Gauthier La Rochelle

Il est un ancien coureur P’tit Louis Caput, à qui « on ne lui la refaisait pas », qui manifestait aussi pour le moins de l’étonnement :

« Il fallait l’entendre s’adresser à Rivière sur le vélodrome de Nantes, alors que le héros du jour attendait calmement l’arrivée de Jacques Anquetil. Caput avait suivi Rivière de bout en bout :
– Dis donc, Roger, tu ne mets jamais les mains en bas du guidon ?
– Et bien non, je ne peux pas. C’est drôle, mais je mets toujours les mains aux cocottes.
J’ai retrouvé Caput un peu plus loin sur la pelouse, et le soir, en compagnie de Robert Chapatte et d’Henri Surbatis, fixé dans la région nantaise, qui retrouvait ses anciens équipiers avec une joie visible … et sonore. P’tit Louis était intarissable :
– Je te jure que c’est incroyable. Je l’ai suivi de bout en bout. Ce n’était pas un parcours très accidenté, mais tout de même il y avait des petites bosses, et il les avalait à 45 à l’heure. Pas une fois, je ne l’ai vu passer une vitesse. Il paraît qu’il est passé une fois sur le 15 dents. Des coureurs comme nous, on aurait l’air de petits rigolos maintenant. Pense qu’on bombait le torse en poussant 50 x 15.
D’ailleurs, ce n’est pas compliqué : en 1951, dans sa grande année, Koblet qui était tout de même un rouleur avait 51 x 15.
– Moi, je n’en reviens pas de ce Rivière. Enfin, tu te rends compte, pousser 54 x 14 et rouler sans cesse à cinquante à l’heure ou presque, sans mettre une fois les mains en bas du guidon ! Et ce Baldini qui avait 56 dents au plateau ! 57 x 14, c’est ce qu’on met derrière Derny et 56 x 14, derrière moto commerciale. C’est incroyable … »
Bien des années plus tard, en parcourant un ouvrage de Jean-Paul Ollivier, Le Tour de France, une histoire, un roman, je lus ceci :
« Rivière, arrivé trop vite au sommet avec une fortune le dépassant, s’était laissé encercler par les milieux corrompus du cyclisme. Tout semblait facile pour ce garçon. Sur la table de massage, la main experte de Raymond Le Bert (ex soigneur de Louison Bobet ndlr) pouvait s’employer, elle glissait avec facilité sur une machine bien huilée où les éléments s’enchaînent harmonieusement. Quelle inconscience, hélas, chez le Forézien qu’il apostrophe rudement alors que le Tour de France 1959 vient de prendre son envol :
« J’ai trouvé un carton dans ta chambre, tout à l’heure. J’ignore qui l’a apporté. Mais je ne suis pas né de la dernière pluie. Il y a un peu de tout dans ce capharnaüm : des amphétamines, notamment, et des produits dont j’ignorais jusque-là l’existence.
– Vous savez Raymond, je m’adonne à certains traitements !
– Écoute-moi bien. Tu es l’homme du Tour, le plus bel athlète. Tu n’as pas besoin de ce genre de saloperies. Aucun autre coureur ne dispose de tes qualités. Je n’ai jamais vu un sportif aussi doué. Et tu veux t’amuser à détruire ce bel équilibre ? Je te crie casse-cou, Roger. »
Le soigneur ne pensait sans doute pas parler autant au premier degré. La carrière de ce super champion qu’aurait pu être Roger Rivière se brisa net au fond d’un ravin du col cévenol du Perjuret, l’année suivante, lors du Tour 1960.
Je n’ai rien trouvé qui puisse alimenter le débat du côté d’Antoine Blondin qui n’est pourtant pas un grand consommateur d’eau claire. Je me régale tout de même d’un de ses savoureux biscuits en forme de calembour : « On a pu voir Jean-Claude Lefebvre pédaler utile aux approches de Nantes. »
Pour clore cette étape, signalons qu’en marge de la lutte pour la suprématie entre les trois recordmen du monde de l’heure sur piste, Robert Cazala conserve le maillot jaune.
De Nantes à Montaigu, la digue, la digue … non je m’égare, nous filons maintenant vers La Rochelle.

Blog Tour 1959 Sables d'Olonne La Rochelle

Il faut relever, au cours de cette étape, une timide offensive de Rivière, Anquetil, Baldini et du maillot jaune Cazala, vite réprimée par Charly Gaul. Pas de quoi en faire la couverture du Miroir des Sports.

Blog Tour 1959 Riviere Anquetil Nantes-La Rochelle

La « grande » affaire de la journée est finalement le sprint tumultueux opposant le tricolore Roger Hassenforder et le Belge Martin Van Geneugden sur la piste du vélodrome Rochelais. Voici ce que cela inspire à l’ami Blondin :
« Au moment où nous écrivons, nous ignorons encore le nom du vainqueur légal de l’étape. Autant dire que notre siège n’est pas encore fait. En cela, nous sommes moins fortunés que le cardinal de Richelieu, qui est le véritable régional de la journée puisqu’il fut évêque de Luçon, où nous nous sommes ravitaillés, et qu’il contraignit par la suite les protestants de La Rochelle à l’abandon au moyen d’une digue fameuse que beaucoup d’historiens considèrent à juste titre comme l’ancêtre de la tactique du béton.
Pour ce qui est du vainqueur réel, c’est notre ami Roger Hassenforder qui a franchi le premier la ligne, selon la promesse implicite qu’il nous avait faite de tenter quelque chose entre l’épreuve contre la montre et la montagne. Malheureusement, il imprima à la trajectoire de son sprint de tels méandres sur la piste (les voilà bien les boucles de l’Hassen !) que ses adversaires ont déposé une réclamation… »
En attendant la décision des commissaires, l’Antoine, qui déteste que l’on roule idiot, se livre à quelques considérations historico-architecturales :
« Nous sommes aujourd’hui passés d’une civilisation dans une autre, en quittant les toits d’ardoises pour les toits de tuiles, non pas ces plates gaufres qui abritent les villas de banlieue, mais ces demi-cylindres moussus dont le lichen abrite des pollens venus d’Andalousie. Plus que la séparation entre la langue d’oc et la langue d’oïl, ce clivage distingue entre les hommes : « Dis-moi comment tu te couvres, je te dirai qui tu es. »
Rien n’ici n’évoque le bagne si proche pourtant de l’île de Ré. Pour retrouver l’image des forçats, le souvenir des sinistres embarquements à La Pallice, l’ombre équivoque de Vidocq, c’est bien sur la route où il faut retourner.
Peu après le bourg d’Avrillé, que la chiourme du peloton traversait sans un regard pour les bonnes gens qui lui tendaient des morceaux de pain avec quelque chose dedans, Robinson, sans doute stimulé par la perspective d’une île, imprima une allure encore plus vive à ses compagnons de chaînes et la bure des maillots rayés s’entremêla périlleusement. C’est alors qu’un des coureurs tomba sur le bord du chemin. Il s’appelait Champion (prénommé Jacques de l’équipe régionale Paris-Nord-Est ndlr) et, par dérision, semblait promis aux mornes délectations de la lanterne rouge, au falot. Des âmes compatissantes lui conseillèrent d’en profiter pour s’évader. « Impossible, gémit Champion, ils ont relevé mon matricule. »
Et le 163, confus et meurtri, entama une longue poursuite destinée à le ramener vers ses geôliers. À nous qui le suivions, il détaillait ses douleurs et cette complainte lucide nous arrachait des soupirs. Il s’enquérait des délais qui lui restaient pour rejoindre le pénitencier avant d’être porté disparu et si, par hasard, quelques amis qu’il s’était faits aux bans ne l’auraient pas attendu. Ceux-ci, que nous avions interrogés, nous avaient répondu qu’ils ne voulaient pas traîner l’autre comme un boulet … »

MAX ConsoleBlog Toiur 1959 La Rochelle 1Blog Tour 1959 Hassenforder La Rochelle

Après délibération, les commissaires confirment le succès de Roger Hassenforder qui ramène une nouvelle victoire d’étape à l’équipe de France, et peut embrasser de bon cœur les filles de La Rochelle (qui) ont armé un bâtiment, elles ont la cuisse légère et la fesse à l’avenant … excusez, c’est la version paillarde d’une comptine que l’on apprenait alors à l’école communale, c’est sans doute aussi celle que préférait le fantasque Alsacien assez « coureur » sur les bords.
Sur la route monotone du Tour, les chroniqueurs doivent faire preuve d’imagination pour intéresser leurs lecteurs. Ainsi, encore Antoine Blondin, qui ne connaît pas la pratique du vélo à l’eau claire, nous met le vin à la bouche entre La Rochelle et Bordeaux :
« Si vous passez dans le Bordelais, province d’élection du bien-boire et du bien-manger, terre promise de tous les œnologues du monde, nous vous conseillons de séjourner à La Tour de France, que certains guides appellent le Goddet’s, du nom de son propriétaire…
La Tour de France est avant tout renommée pour ses grands crus, révélés d’année en année et mis en bouteilles sur place. Voilà un lieu où l’on débouche !
Nous vous recommandons en premier lieu un Grand Pape-Bobet trois étoiles. C’est un vin plutôt Graves que l’on comparera avantageusement avec un Château Mont-Gaul plutôt sec.
À défaut, on se rabattra sans dommage sur le Cazala de la maison qui semble doux au départ et se révèle à l’usage un vin jaune extrêmement pétillant.
Ceux qui auront choisi de manger l’assiette Anglade l’arroseront d’un Robic, petit vin déjà âgé garanti sur fracture. On prend volontiers le Robic 59 pour un Vieux-Médiocre. Sans valoir le Château-Biquet 1947, celui qu’on vous sert au Goddet’s accompagne très honorablement n’importe quel gratin.
Le Saint-Gérard, que vous essayerez ensuite, ne se sert qu’en magnum. Ce grand cépage, dans la lignée des Saint-Estèphe et des Saint-Émilion, apparaît surtout au moment du plat-de-côte, dont la recette consiste à dresser une côte au milieu d’un plat. À défaut de Saint-Gérard, on pourra commander un Château-Bergaud, encore que celui-ci escorte habituellement un salmis de rostollan, sorte d’échassier des montagnes assez nerveux, mais fort apprécié dans le Dauphiné. Péripétie savoureuse : ce mets est à déconseiller lorsqu’il est cuit.
Vous le ferez suivre d’une darrigade à la sauce verte. La darrigade est une spécialité locale assez relevée, surtout dans les virages. Elle est inséparable d’un Lafuite-Anquetil qu’on aura pris la précaution de chambrer. À ce propos, les mauvaises langues prétendent que ce cru nerveux se marie mal avec le Haut-Rivière, que vous ne manquerez pas d’exiger du sommelier. Cela nous étonnerait fort, ces deux vins provenant de chez le même négociant : Marcel Bidot, France, faisant fonction de propriétaire-récoltant. Quoi qu’il en soit, le Haut-Rivière, incomparable à l’épreuve du temps, est à déguster sur l’heure. Il ne saurait provoquer de révolution de palais chez le consommateur.
À titre indicatif, voici ce que nous avons savouré hier à La Tour de France. Pour commencer, un peu de Manzanèque qui s’apparente au Xérès pour la saveur et la robe. Après cet apéritif, les merveilles du Lach accompagnées d’une bouteille de Mission-Stablinski. Puis une paire de cuissot à la Forestier, le tout couronné par un admirable Clos Des Jouhannets, jeune vin qui ne manque pas de bouquet lorsqu’on le découvre à Bordeaux. »
Pour vous remettre les idées à l’endroit, chers lecteurs qui seraient largués en queue de peloton avec cette ribambelle de calembours cyclo-œnologiques, je résume simplement que suite à une échappée lancée par l’Irlandais Elliott et le Parisien Lach, dix coureurs se sont disputés, sur la piste du vélodrome du Parc Lescure de Bordeaux, un sprint remporté par le Tourangeau Michel Dejouhannet (décédé en janvier 2019).
Une fois n’est pas coutume, ce n’est donc pas un Hollandais qui l’a emporté à Bordeaux. Il faut dire qu’il eût été compliqué de dénicher un bon vin batave !

Blog Tour 1959 Anquetil La Rochelle- Bordeaux

« Lafuite-Anquetil »: crevaison du champion normand

Blog Tour 1959 Dejouhannet à BordeauxBlog Tour 1959 Dejouhannet à Bordeaux 2

Je n’étais alors pas en âge de tremper mes lèvres dans quelconque boisson alcoolisée pour apaiser ma crainte de voir mon champion, victime d’une crevaison, en difficulté. Il n’en fut rien.
À défaut de supputer sur les chances des favoris à la victoire finale au Parc des Princes, le chansonnier Jacques Grello analyse la course par l’autre bout de la lorgnette :
« … Si vous voulez voir les journalistes rester cois, posez-leur innocemment la question suivante : « Qui sera le dernier du Tour 59 ? »
Ils restent invariablement la bouche ouverte. Poussez-les encore, insistez et vous découvrirez que non seulement ils ne peuvent faire aucun pronostic, mais que généralement ils ignorent le perdant du jour.
Et tout bien considéré, ce n’est pas leur faute. C’est celle des coureurs dont aucun, jusqu’ici, n’a su s’imposer en queue.
Il y a chez les Suisses-Allemands quelques petits gars assez doués, Vierucki n’est pas mal, certains Espagnols pourraient nous surprendre mais tout bien examiné, on ne voit pas un seul coureur capable de réaliser un écart sensationnel. En tête, il y a plusieurs « gagneurs » déterminés. Mais vers la queue on ne voit pas un « perdeur » de classe. Il faut dire que la tâche est difficile. Les délais d’arrivée sont trop réduits. Dès qu’un homme a perdu de vue le peloton, dans l’heure qui suit il disparaît. Un coursier capable de faire la course en queue jusqu’à Paris, on n’en voit pas.
Sans remonter jusqu’aux odyssées fabuleuses des touristes-routiers d’avant-guerre, employant à rallier l’étape de longues et paisibles journées solitaires, on peut regretter un Hoar par exemple, qui une année voyageait de conserve avec la voiture-balai, lui frayant le passage dans les cols encombrés et surtout un Zaaf dont les exploits à l’envers défrayèrent si plaisamment les chroniques du Tour des années 50. Voilà un homme qui savait « faire le trou » et qui imposait sa course.
Le public a besoin de lanterne rouge presque tout autant que de maillot jaune. Ayant admiré, il veut s’émouvoir.
Quel coureur saura s’emparer d’une place avantageuse en ramant, loin derrière, jour après jour. Il n’est pas question d’être le plus mauvais. Il s’agit de se faire remarquer.
S’il voulait, quelle belle fin de coureur pour Robic !
Il a tout ce qu’il faut. Sa silhouette, son passé, sa légende, sa science du geste. Et sa belle condition physique. Car ne vous trompez pas, pour rallier seul, derrière, sans se faire éliminer, faut être fort, et à l’arrivée, il pourrait se faire imprimer cette carte de visite : « Biquet, premier et dernier du Tour ». Je le vois d’ici, Robic défilant, glorieusement vaincu, dans la chaude rumeur des populations attendries.
Après cela, qui oserait lui dénier la qualité de coureur complet. »
Décidément, les traditions se perdent. Habituellement, la traversée des Landes est une étape dite de transition souvent ennuyeuse avant la journée de repos. Cette année, les coureurs transgressent la loi et en guise de randonnée sur les longues lignes droites dans les pinèdes, on a droit à une véritable course. En raison de la canicule qui embrase enfin le Tour, on assiste également parallèlement à quelques bonnes chasses à la canette.

Blog Tour 1959 Landes Bordeaux- Bayonne 1Blog Tour 1959 canicule Bordeaux- Bayonne 1Blog Tour 1959 Darrigade Bordeaux- Bayonne 1Blog Tour 1959 canicule échasses

Blog Tour 1959 canicule Bordeaux-Bayonne

Un coup de boutoir scinde le peloton en deux, ainsi un groupe de 22 coureurs se détache avec notamment, en son sein, Bobet, Baldini, Rivière, Anquetil, Bahamontès et … Gaul.
La passe d’armes entre les favoris enfin sortis (un peu) de leur torpeur, a pour conséquence fatale, de dépouiller de son maillot jaune le pauvre Orthézien Robert Cazala qui nourrissait le rêve de monter le Tourmalet devant ses compatriotes avec la glorieuse toison d’or sur le dos.
À l’avant, un autre régional du coin, le Basque de Mauléon Marcel Queheille, qui sent aussi l’air du pays, prend le large et triomphe en solitaire à Bayonne.

Blog Tour 1959 Quéheille Bayonne 2Blog Tour 1959 Queheille à Bayonne 1Blog Tour 1959 Quéheille Bayonne 3Blog Tour 1959 Cazala Pauwels Bayonne

C’est le belge Eddy Pauwels qui s’empare de la tunique jaune. Une manière de fêter le mariage de Paola et du prince Albert ?
Maurice Vidal emploie un peu la méthode Coué pour s’en convaincre :
« … Je voudrais répondre à la question : le Tour est-il intéressant ? Pour moi, il l’est. Il n’a certes pas le visage de 1958 mais on ne trouve pas chaque année une équipe de desperados comme « la bande à Gem ». Geminiani faisant sa rentrée dans l’équipe de France, bien des vagues se sont calmées, souvent miraculeusement. Mais le Tour 1959 a d’autres atouts. Ses vedettes d’abord. Il y a longtemps qu’on n’a vu tant d’hommes de valeur au départ … Et surtout la rentrée dans le Tour d’un Italien de grande classe. Ce n’est pas tellement par chauvinisme, mais chez nous on aime bien avoir dans les compétitions un Italien de valeur, pour essayer de le battre. C’est une vieille histoire qui dure depuis la guerre … des Gaules (la vraie).
Donc beaucoup de grandes vedettes, et en forme. Oui, tu me diras : qu’est-ce qu’elles ont fait jusqu’ici ? Eh bien, paradoxalement, je crois que cette inaction apparente est une des raisons d’intérêt de ce Tour. Car toutes ces vedettes, tous ces talents, toutes ces ambitions, toutes ces idées de meurtre qui vivent en vase clos depuis dix jours dans le peloton, on sent que ça va faire quelque jour une explosion formidable, à la dimension de la grande valeur des participants. On pressent les exploits mémorables, les écroulements spectaculaires. Il y a dans l’air une odeur de poudre qui ne trompe pas. C’est comme dans un film de M. Alfred. Mais non, pas le patron du tabac du Rond-Point … l’Américain qui a « inventé » le suspense … »
Moi, pour ce que j’en pense, du moment que mon champion Anquetil est dans la course, je la trouve intéressante !
Allez, c’est jour de repos. À suivre …

Blog Tour 1959 Gaul avant Pyrénées

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel à l’incontournable romancier et chroniqueur de L’Équipe Antoine Blondin, ainsi qu’aux journalistes, chroniqueurs et photographes des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Abel Michea, Robert Chapatte, Pierre Chany alias Jacques Périllat, André Chassaignon, Jacques Grello.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son nouveau blog: https://montourdelafrance1861.home.blog/

Publié dans:Cyclisme |on 22 juillet, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1949 ( 3 )

Pour lire les deux billets consacrés aux étapes précédentes :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1949-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1949-2/

Je vous ai laissé vous prélasser sur le sable de la Croisette.
« Cannes était « journée de repos ». Bartali, divinité devenue dogme, brava les effusions des tifosi, pour se rendre à l’église.
Coppi ? Ce cœur d’élite, ce scrupuleux miné par la fièvre de la perfection, reçut son épouse pour déjeuner puis, requis par ses propres exigences, s’enferma, seul. À partir de demain les contrées du sacré se présenteraient sous ses roues. À lui de ne pas faillir en ces lieux d’allégresse et de tragédie. »
Demain commence la grande bataille des Alpes. « Faites vos jeux, rien ne va plus ! » comme disent les croupiers du Palm Beach de Cannes.
Le départ de la 16ème étape est donné boulevard Carnot à Cannes à 5h 45 du matin (!) pour une virée de 274 kilomètres qui mène les 65 rescapés à Briançon en empruntant les cols d’Allos, de Vars et d’Izoard.
« Depuis Paris, on le sait, ils avaient connu la chaleur la plus torride qu’aient eu à subir des pelotons cyclistes. De Cannes à Briançon, comme si les pôles s’étaient soudain déplacés, ce fut l’enfer du froid. Dès les prémices du col d’Allos, un jour de douleur tomba du ciel. Les nuages éteignirent le soleil, la brume enfuma la route, l’averse assiégea les visages. Transis, les doigts paralysés par l’onglée, on vit de pauvres coureurs poser leurs mains sur les radiateurs bouillants des voitures dans l’espoir de se revivifier et de reprendre la route. D’autres urinèrent dans leurs mains pour avoir encore la possibilité de décoller un boyau : ils avaient crevé. Dans la glace et la boue, la caillasse et la tourbe, là où les dérailleurs s’engluent, où la chaussée glissante rend l’équilibre précaire, Kubler le magnifique vendit chèrement sa peau … »

Peloton à Grasse1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+025A

Premiers lacets du col d'Allos1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+16

En effet, Ferdi, confondant, à la sortie de Grasse encore ensoleillée, la côte du Pilon et le col d’Allos, se lance dans une échappée solitaire. Son avance atteint 2’ 40’’ jusqu’à ce qu’il comprenne sa méprise et se relève aux alentours du Logis-du-Pin (km 52).
Dans le col d’Allos, parmi les premiers lâchés, on compte Émile Idée qui abandonnera plus tard. Il doit se souvenir encore de cette terrible journée, en effet, à 99 ans, il est le plus ancien champion de France et vainqueur d’étape du Tour (à Nîmes) encore en vie !

col d'Allos2-1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+026Acol d'Allos1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+027A

Au sommet d’Allos, catalogué comme col de seconde catégorie à l’époque, Coppi passe en tête devant Robic et Apo Lazaridès. Suivent, à 5 secondes Bartali, à 20 secondes Kubler, Ockers et Dupont.
Auteur d’une descente à tombeau ouvert sur une route boueuse, Kubler traverse Barcelonnette avec une confortable avance qu’il porte à 4’ 15’’ au pied du col de Vars.

Kubler dans Vars mélézen949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+036A

Dans l’ascension du col (classé lui aussi en deuxième catégorie), c’est l’occasion d’un petit clin d’œil à un ami qui possède au Mélézen, un des hameaux de Saint-Paul-sur-Ubaye, une ferme typique de la région juste en contrebas de la chapelle.
Les photographes sacrifient au traditionnel cliché au passage du champion suisse devant la chapelle Saint-Sébastien.
Lors de ma visite à la Casa Coppi, dans son village natal de Castellania, j’avais bluffé ma guide en datant et localisant exactement une photographie de Fausto passant devant la même chapelle dans la mythique étape Cuneo-Pinerolo (qui empruntait essentiellement des cols français) du Giro 1949, quelques semaines avant, donc, ce Tour de France.

Castellania blog65

Contre attaque col de Vars1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+08-09

Au sommet du col de Vars, Kubler, étincelant, passe seul en tête avec 3’45″ sur Bartali et Robic, 3’47″ sur Coppi, 3’55″ sur A. Lazaridès, 4′ sur Ockers, 5’10″ sur Marinelli, 6’05″ sur Cogan et 6’30″ sur Fachleitner.
Malheureusement dans la descente, Ferdi crève à deux reprises et ne possède plus qu’une avance minime à Guillestre.
La scène, où malheureux comme les pierres du Queyras, il effectue seul la réparation, a été immortalisée par les photographes avides d’émotions et de drame.

Version 2Kubler crevaison.2jpg

Voici ce que Félix Lévitan, chroniqueur dans But&Club, retient de la chevauchée du champion suisse :
« Bien sûr, Ferdi Kubler n’a pas réussi. Bien sûr encore, il eut été étonnant qu’il réussisse. Mais il n’empêche que Kubler, le fou ardent du Tour de France a plané, tel un aigle (d’Adliswil ndlr) dont il a le profil d’oiseau de proie, sur cette étape Cannes-Briançon dont il fut le héros sous le ciel lumineux de Grasse jusqu’au plafond grisâtre du pied de l’Izoard.
« … Ce n’est pas toujours plus beau lorsque c’est inutile, en matière de cyclisme routier surtout. C’est cependant toujours attachant. Et Kubler, attaquant dès les premières pentes de Saint-Vallier, a forcé notre admiration, une première fois en ce dernier lundi du Tour 49 qui restera longtemps en la mémoire de ceux qui l’ont vécu.
Pourquoi partir si tôt ? Non par excès de confiance, mais par calcul. Si Coppi et Bartali s’étaient surveillés, s’il ne leur était pas venu à l’esprit de faire rouler leurs équipiers, si au pied du premier col son avance avait été de plusieurs minutes, de la demi-douzaine à la douzaine, n’eut-il pas été trop tard pour l’empêcher de gagner l’étape et de prendre du même coup la première place du classement général ?

Kubler ascension Vars870x489_ferdi-kubler-tdf1949-_francebleu

Rejoint, Kubler ne se tint pas pour battu. Incapable de lâcher Coppi et Bartali, Robic et Apo Lazaridès en côte, il résolut de les distancer en descente. Sa folle dégringolade de Vars, au milieu des nuages qui s’effilochaient aux parois de la montagne, n’eut d’autre objectif que ce succès final auquel il lui était pénible de renoncer. Sans une crevaison dans Vars, Kubler eut tenu plus longtemps qu’il ne tint, bien qu’il se soit lamentablement effondré par la suite. Bien qu’il ait peiné en hurlant de douleur, Kubler ne nous déçut pas.
Le Suisse est un grand routier, un champion d’une trempe peu commune et qui n’en restera pas là, quels que soient les échecs cuisants qu’il essuie dans ses tentatives désordonnées… l’héroïsme inutile, ça, c’est quelque chose … »
Effectivement, Ferdi Kubler n’en resta pas là. L’un des clichés ci-dessus de Ferdi, sa pompe à la main (eh oui les coureurs avaient une pompe à cette époque !) fut repris à la une, et en couleur qui plus est, d’un numéro spécial d’avant le Tour 1950. Belle perspicacité car le Suisse, plus heureux cette fois, allait remporter la grande boucle quelques semaines plus tard.

crevaison Kubler  couleur1950+-+But+et+Club+-+Spéciale+Tour+-+00

À Guillestre, en guise de musette de ravitaillement (en nouvelles), je vous livre un extrait des Rayons de soleil de Louis Nucera :
« Kubler le Magnifique vendit chèrement sa peau, Robic aussi se battit avec rage. Et Apo Lazaridès. Et Peverelli, le « cadet » italien tombé à Escragnolles (joli nom pour une chute ! ndlr) et remis sur son vélo, la figure déformée de souffrance. Et tous, jusqu’au dernier …
Mais comment lutter contre des titans ? La bise, la tempête, la raideur des ascensions, le danger des précipices : rien ne pouvait arrêter Bartali et Coppi.
L’un, avec cet air supérieur qu’il aime à prendre, « distant, hargneux, bourru, ours intraitable aux incessantes grimaces de mécontent », selon Buzzatti, sensible à cet « enchantement revêche », gagna à Briançon. C’était la quatrième dois, depuis 1937, qu’il fêtait son anniversaire par une victoire d’étape dans le Tour de France ; ici c’étaient ses trente-cinq ans.
L’autre, le soi-disant mécréant, aurait pu briguer ce succès. Il se contenta d’escorter Bartali après que celui-ci eut tenté de s’enfuir seul dans la descente du col de Vars et poussa la magnanimité jusqu’à l’attendre quand, à dix kilomètres de l’arrivée, Gino le Pieux creva. Au Champ-de-Mars, Coppi ne disputa pas le sprint. S’il avait fait parler la poudre contre tous, pour son coéquipier, il la mouilla. »

vars et Izoard1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+029ARobicBartali devant Coppi dans Izoard1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+035Acrevaison Bartali Izoard1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+032ACoppi Bartali sommet de l'Izoard1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+033A

Pierre Chany relata, de manière plus factuelle, la joute entre les deux champions italiens, qui n’en fut pas vraiment une :
« Dès le bas de l’Izoard, Coppi et Bartali déclenchèrent les grandes manœuvres. Il pleuvait toujours, le sol était boueux, condamnant les coureurs à un travail de percheron. L’essentiel du labeur était accompli par Coppi, haut perché sur sa selle, la bouche ouverte en appel d’air, qui accompagnait sa pédalée d’une imperceptible oscillation du bassin. Les mains serrées sur le guidon, au plus près de la potence, il imposait un rythme continu, semant la course derrière lui. Il allait distancer Bartali, sur l’interminable et trompeuse ligne droite qui mène au hameau d’Arvieux, quand lui vint le souvenir de sa promesse. Il parla et ce fut un dialogue assez solennel.
– Maintenant, je pars, dit Fausto. Je pars …
– Terminons ensemble, lui répondit Bartali. Je fête mes trente-cinq ans aujourd’hui. Tu en as trente seulement et tu es le plus fort. Demain, tu gagneras le Tour.
Le « vieux » Gino et son successeur gravirent le col ensemble. Fausto Coppi ralentissant à plusieurs reprises pour attendre son aîné. Le mieux placé de leurs adversaires, les suivait avec un retard de cinq minutes. Il avait dû changer une pédale, et sa selle s’était brisée ensuite. Derrière lui venaient Apo Lazaridès, Stan Ockers, à sept minutes, et Marinelli un peu plus loin et plus attardés encore Geminiani et Kubler. Au terme de l’accord conclu, Bartali gagna à Briançon et reçut provisoirement le maillot jaune. Il précédait Coppi de 1’ 42’’ »

pacte Coppi BartaliBC L'histoire du TOUR 1949 51

Coppi-Bartali Popolo

Albert Baker d’Isy, inspiré par les deux campionissimi, préféra nous conter une belle histoire :
« Il était une fois … un grand seigneur florentin et un habile navigateur gênois. Ce champion valeureux –le dernier des Médicis- qui s’appelait Gino, fit venir le descendant de Christophe Colomb, qui se prénommait Fausto, et lui dit :
– Je connais une femme adorable, la plus belle de toutes. Elle fut ma maîtresse en 1938. Je l’ai retrouvée dix ans plus tard avec encore plus de joie. Cette année, elle serait encore pour moi si tes voyages ne t’avaient pas amené en France pour te connaître. Tu es plus jeune que moi et la fortune te sourit. Tu m’as déjà ravi la Rose milanaise. Qui pourrait t’empêcher d’enlever la Jaune parisienne ? Fausto, j’aurais pu te la faire perdre, empoisonner votre vie à tous les deux. Je ne l’ai pas voulu. Elle sera pour toi, je t’en fais le serment, mais laisse-moi te la présenter. Permets-moi de sortir une dernière fois avec elle, je la conduirai au bal de l’Izoard et là, devant tous nos amis, je ferai une dernière danse avec elle. Le lendemain, je l’inviterai à mon château du Val d’Aoste et le bon bénédiction Alfredo bénira votre union.
Le bal de l’Izoard eut lieu le 18 juillet. C’était précisément l’anniversaire de Gino.

Bartali Coppi arrivée Briançon1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-

À voir la mine renfrognée de Gino et Fausto après l’arrivée à Briançon, il n’est pas certain que ce conte italien fût aussi merveilleux que cela.
Ses deux extraordinaires ascensions du col de l’Izoard, à quelques semaines d’intervalle (il y en eut d’autres plus tard) valurent à Fausto Coppi l’hommage qui lui est rendu aujourd’hui dans l’amphithéâtre lunaire de la Casse Déserte. À deux kilomètres du sommet, sur un rocher, sont scellées son effigie et celle de Louison Bobet qui construisit ici, quelques années plus tard, ses succès dans le Tour. C’est aujourd’hui un lieu de pèlerinage pour tous les passionnés de cyclisme (et les autres aussi).

Izoard-stèle_Bobet-Coppi

Sur la tombe de Fausto dans son village piémontais de Castellania, fut déposée, le 13 juillet 1960, par des sportifs de Briançon, une urne contenant de la terre des cols de l’Izoard et du Galibier.
Mais en ce mois de juillet 1949, Fausto est bien vivant !
Et Louis Nucera de conclure :
« À la fin de cette journée dantesque, aussi amène que s’il fumait une mauvaise pipe, Gino Bartali prenait le maillot jaune à Fiorenzo Magni. Coppi était 2ème à 1 min 32 sec, Marinelle 3ème à 1 min 24 sec. Édouard Fachleitner, la selle découpée afin que sa blessure fût épargnée d’un contact insupportable, était au 36ème dessous. À l’hôtel, il retrouva Dick, son chien, que son beau-père, venu de Manosque, comme lorsque Jean Giono allait en vacances aux Queyrelles, lui avait amené. Alors, sourire et moral lui revinrent.
Les écailles étaient tombées des yeux des chroniqueurs. Ils pensaient à présent que Fausto Coppi était le plus fort. »
Marcel Hansenne est élogieux, quoiqu’un peu désabusé :
« On se demande vraiment pourquoi le Tour de France commence à Paris.
On ferait tout aussi bien de lâcher les coureurs à Cannes. Et si vous interrogez Fausto Coppi, il vous dira même mieux :
– Pour moi, les affaires sérieuses ne commencent pas avant Nancy …
Because l’épreuve contre la montre de 137 kilomètres, au cours de laquelle il espère bien distancer largement ses rivaux immédiats.
Et on ne voit pas pourquoi il n’y parviendrait pas …
Comme nous avons été enfants, tout de même, de danser des rondes joyeuses dans l’Ouest avec le sentiment que les seigneurs italiens allaient voir immédiatement de quoi il s’agissait, et qu’ils se trompaient bien s’ils s’imaginaient qu’on leur permettrait d’arriver tout tranquillement aux Alpes.
En définitive, ce sont ceux qui voulurent les fatiguer qui s’essoufflèrent à la tâche.
En une seule étape, les deux Italiens se placèrent en tête. Je ne suis pas certain qu’ils se soient vraiment donné à fond.
Tout ce qui s’est passé avant Cannes, ça n’a pas servi à grand chose, sauf à nous exténuer, nous qui ne connaissons aucune minute de repos …
Bien sûr, il y a certaines compensations, mais qu’il ne faudrait tout de même pas exagérer. Ces brèves réceptions en cours de route nous laissent, certes, un goût agréable dans la bouche en nous donnant en même temps du cœur au ventre. Et je vous assure que nous en avons bien besoin.
Et moi qui croyais naïvement que l’athlétisme était le plus fatigant. C’est que je n’avais jamais suivi le Tour de France.
Pour en revenir à Coppi et Bartali, c’est un plaisir de voir pédaler des gars comme ça. Et j’ai eu l’impression dans Cannes-Briançon qu’ils se trouvèrent seuls en tête sans l’avoir fait vraiment exprès. Au lieu de se plaindre, ils continuèrent. Et on était là derrière eux, grelottant de froid, les enviant presque de faire un peu d’exercice.
Je dis presque : parce que j’ai le souvenir d’avoir un jour tenté un raid Lille-Boulogne et que je fus lamentablement lâché dans un impressionnant raidillon de 300 mètres dont je fis courageusement le dernier tiers à pied.
C’est ce jour-là que j’ai renoncé à la bicyclette. Mais en voyant l’Izoard, je me suis dit à nouveau que j’avais rudement bien fait … »
Si j’ai bien tout compris, la seconde étape alpestre devait asseoir définitivement la suprématie italienne en faveur de Fausto Coppi, d’autant que l’étape, longue de 257 km, s’achevait à Aoste, en territoire transalpin, avec les ascensions des cols du Montgenèvre, du Mont-Cenis (Montecenisio dans la langue de Dante), du col de l’Iseran (plus haut col routier des Alpes à l’époque) et du Petit-Saint-Bernard.

Au pied de l'Iseran 1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+040Aenvolée de Coppi1949-07-22+-+Miroir+Sprint+-+07Sur la route d'Aoste1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+11

Coppi gagne à Aoste-BC L'histoire du TOUR 1949 57

Si j’en crois Pierre Chany, « l’étape Briançon-Aoste a été la répétition de l’étape Cannes-Briançon en ceci que Bartali et Coppi ont encore laissé tous leurs rivaux sur place ».
On peut même dire que la course, et donc sans doute le Tour, se joua, ironie du sort, à proximité du village, au nom si prédestiné, de La Thuile !
« Dans l’Iseran, Bartali se lança derrière Tacca échappé. La mêlée fut générale. L’Italien de Livry-Gargan fut rejoint par l’Italien de Florence, eux-mêmes « récupérés » par Coppi, Marinelli, Ockers, Robic, Apo Lazaridès, Marcel Dupont …
Au bas du col du Petit-Saint-Bernard, Coppi et Bartali démarrèrent encore, suivis à distance par Robic, Apo Lazaridès, Marinelli et Dupont. Un ralentissement, et Apo Lazaridès rappliqua, imité par Marinelli. Les deux petits gabarits s’accrochaient au sillage des deux grosses cylindrées italiennes. À nouveau, Coppi se dressa sur les pédales, provoquant la tornade. Un effort inouï permit à Bartali de le rejoindre. Les deux Français restèrent en retrait. Ensemble Coppi et Bartali franchirent le sommet, pénétrant sur leurs terres dans une atmosphère d’émeute.
Au bas de la descente, Bartali freina : – Foratura ! (crevaison ndlr) …
On poursuit l’étape avec Louis Nucera (quatre décennies plus tard) :
« Le col du Petit-Saint-Bernard franchi, sur la route qui mène vers Aoste, près du bourg nommé La Thuile, Bartali creva. Alfredo Binda se pencha à la portière de sa voiture et, haussant à peine la voix :
– Tocca a te Fausto, avanti … À toi Fausto, vas-y …

Coppi roi de la montagneBC L'histoire du TOUR 1949 55

Il restait 46 kilomètres à faire. Libéré de toute entrave, de son allure infaillible, sans que l’effort diminue en lui la part d’élégance, Coppi fonça. Le grandiose saisit les témoins sans crier gare, fussent-ils convaincus qu’il n’est pas que l’extraordinaire qui passionne. Transcendance et animalité s’unifiaient. Coppi voguait dans l’inouï. La grâce le nimbait. Chacune de ses accélérations virait à l’apothéose. Il est des champions indispensables.
L’enfant de Castellania, l’ancien livreur de l’épicier-charcutier Domenico Merlani de Novi Ligure, appartenait à cette lignée. Déjà, sur leur carnet de notes, les chroniqueurs pindarisaient (de Pindare, un des plus célèbres poètes lyriques grecs ndlr), usant de superlatifs comme s’il convenait d’enluminer les mots pour les rendre plus forts. Ainsi certains battaient-ils leur monnaie. Quarante ans ou presque se sont écoulés : leurs phrases n’ont pas pris une ride. Le modèle se prêtait à la démesure.
Sur la ligne d’arrivée, Coppi avait 4 min et 57 sec d’avance sur Gino, plus de 10 min sur Robic, Ockers, Marinelli, près de 15 min sur Apo Lazaridès quia avait cassé le cadre de son vélo au val d’Isère, puis était tombé.
Beaucoup avaient lutté avant de se résigner : Tacca, qui était passé en tête au Mont Cenis et au sommet de l’Iseran, Geminiani, Sciardis, Cogan, Lauredi … Ils comprirent vite la présomption de leur rêve d’égalité. Dans le grand jeu du paysage, où la pluie, la boue, le froid accroissaient la souffrance, Coppi et Bartali survolaient la piétaille, si valeureuse fût-elle. Rien ne semblait lourd à leurs ailes. À leur suite, ce n’étaient que visages foudroyés où plus rien n’eût été possible qui valût, n’était l’orgueil qui habite les coureurs cyclistes, et fait que de se surpasser leur destin est chez eux monnaie courante. Mais à l’inverse de tant d’univers dont l’homme de qualité subit les délires, là où l’idéologie et bluff s’opposent aux évidences, impossible, ici, de nier les faits. Jean Robic, lui-même, dont l’obstination ne cessait de provoquer les hercules des travaux vélocipédiques, car ce Tom Pouce s’estimait Titan, reconnut la supériorité de Bartali et, a fortiori, celle de Coppi. La messe était dite. Sauf catastrophe, Fausto gagnerait le premier Tour de France auquel il participait et, exploit sans précédent, l’année où il avait aussi vaincu au Tour d’Italie.
Fachleitner n’avait pu terminer cette étape terrible : il était allé au bout de la douleur, mais son anthrax le mettait au supplice.
Au classement général, derrière les deux Italiens intouchables, venaient Marinelli, Ockers, Robic … René Vietto était 24ème. Pansé de toutes parts, son courage suscitait l’admiration.
Jean Blanc était 51ème. Il était triste. Dans quatre jours le Tour de France –son premier et il avait trente ans- s’achèverait. « Mes vacances sont finies ! » déplorait-il. Son emploi de ferrailleur près de Clermont-Ferrand l’attendait. »
J’avais commencé mon premier billet avec les confidences de l’actrice Annabella. Je livre ici celles de la jeune Line Renaud, Grand Prix du Disque 1949 avec son énorme succès Ma cabane au Canada, qui donne le maillot jaune à chaque arrivée d’étape :
« Moi je les trouve formidables … Vous me demandez qui ? Mais tous les coureurs, voyons ! Bien sûr, je ne vous parlerai pas du grand ou du petit braquet, de la tactique à employer ou de l’endroit où tel ou tel coureur doit produire son effort. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’il faut être un homme d’une trempe spéciale pour franchir coup sur coup le mont Genèvre, le mont Cenis, le col de l’Iseran et le Petit-Saint-Bernard …
Si dans la vallée, il faisait très chaud, au sommet de l’Iseran, le temps était épouvantable : de la neige, de la pluie glacée, de la boue, des chemins étroits et, à gauche et à droite, le vide absolu. Voilà ce que le temps réservait comme récompense aux coureurs, après 25 kilomètres de montée.
Alors, là, il faut avoir vu Tacca se casser une dent en voulant arracher un boyau, ses mains engourdies par le froid lui refusant tout service ; il faut avoir vu mon favori, Marinelli, s’élancer dans la descente à plus de 70 à l’heure, prendre tous les risques et, finalement, rattraper Coppi et Bartali à Val d’Isère !
C’est pourquoi, après avoir admiré Lazaridès, Robic, Brûlé, Chapatte et tous ceux dont je ne vous parle pas, je peux vous dire qu’ils sont formidables, et si je m’écoutais, je leur donnerais à chacun un maillot jaune à l’arrivée ! »
Albert Baker d’Isy avait achevé ainsi son conte des deux étapes alpestres :
« Le lendemain, Fausto épousa Mlle Jaune Maillot et son ami florentin lui tira un grand coup de chapeau. … »

Coppi Bartali Briançon Aoste

Briançon-Aoste 1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+024A

Coppi a gagné le Tour1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+01

Gazzetta-Dello-Sport-1949-Coppi-Bartali-Dominatori-AlpiGazzetta-Dello-Sport-1949-Fausto-Coppi-Maglia-Gialla

Même la Gazzetta dello Sport, organisatrice du Giro, consacre des Unes dithyrambiques à ses champions

Puisque les géants de la route profitent d’une journée de repos à Aoste, je m’autorise d’élever le débat avec une digression historique.
Le 21 juillet 1858, le président du Conseil du royaume de Sardaigne, Camillo Cavour, avait rencontré secrètement l’empereur des Français Napoléon III, alors en cure dans la station thermale vosgienne de Plombières-les-Bains. Lors de cette entrevue, Napoléon III avait accepté d’aider le royaume de Sardaigne à unifier l’Italie, à condition que le pape reste maître de Rome et que le comté de Nice et le duché de Savoie soient cédés à la France.
Ce qui fut fait avec le traité de Turin du 24 mars 1860 qui officialisait l’acte par lequel le duché de Savoie et le comté de Nice étaient annexés à la France.
L’air d’altitude me ferait-il perdre la tête ? Que nenni ! La ville bilingue de Saint-Vincent-d’Aoste est justement située dans l’ancien duché de Savoie, et 90 ans après la signature du traité, les rancœurs demeuraient tenaces. Le nationalisme mussolinien couvait encore peut-être, mais c’est surtout la connerie fanatique de pseudo supporters qui régnait en despote.
« Le jour où Coppi endossa le maillot jaune dans le Val d’Aoste, une foule surexcitée occupait le terrain, mise en condition par des articles de presse d’une virulence extrême : on y affirmait que les coureurs français avaient reçu des « poussettes » dans la montagne et que les Italiens, traités de « macaronis », avaient subi des sévices dans les Pyrénées. Circonstance aggravante, un journal de Milan avait reproduit une déclaration pour le moins imprudente de l’irascible Robic : « moi tout seul, je corrigerai Coppi et Bartali ! » avait clamé le Breton. L’atmosphère était empoisonnée, d’autant qu’une partie des valdotains réclamaient leur rattachement à la France. Cette disposition d’esprit n’était pas pour plaire à ceux qui hurlaient d’une voix de gorge : « Savoia nostra ! Nizza Nostra ! », neuf années auparavant. Ce jour-là, les accompagnateurs français furent l’objet d’une manifestation d’hostilité particulièrement violente. Aux insultes, s’ajoutaient les jets de pierre. Un motocycliste italien, l’athlétique Corsi, du Corriere della Sera, las d’être insulté, lui aussi, descendit de machine pour faire le coup de poing. Un spectateur lui présenta ses excuses :
– Nous pensions que vous étiez Français !
– Il n’y a pas de Français et pas d’Italiens ! Il y a seulement des sportifs ! hurlait Corsi, et il cognait !
Les Valdotains étaient navrés. Ils accusaient non sans raison les néo-fascistes d’avoir transporté, par train et par cars, une foule d’agitateurs, afin de provoquer des incidents et de troubler les relations avec la France, incidents susceptibles d’infléchir la tendance séparatrice alors majoritaire du val d’Aoste. Ces manifestations déplacées avaient choqué Fausto Coppi.
– Ces gens sont insensés, avait-il expliqué aux journalistes français. Il ne faut pas les confondre avec la majorité des Italiens. Soyez gentil de l’expliquer à vos lecteurs… »
Gaston Bénac consacrait sa chronique à ces incidents :

Version 2

Dans Miroir-Sprint, Georges Pagnoud déminait la ridicule polémique : « « Savoir toujours, raison garder … », plus que de coutume, nous plaçons cet article sous le signe de cet axiome de sagesse ! Ce n’est pas parce que le drame d’Aoste s’est déroulé sous le signe de l’excitation qu’il faut encore en apporter en essayant de l’analyser. »
Eh les mecs, on est là pour voir (et lire) du vélo !!!

Graffiti Aoste949-07-22+-+Miroir+Sprint+-+05

En ce jour de farniente (le mot n’est-il pas d’origine italienne ?), je ne résiste pas, depuis le balcon de l’hôtel, à l’envie de vous donner à lire un chapitre du Roman du Tour de Max Favalleli, intitulé Passe-moi la casse … déserte sans doute. C’était aussi l’occasion pour les jeunes têtes blondes de l’époque, d’acquérir quelques rudiments du drame shakespearien !
« Les Bartalistes n’auront pas eu le loisir de se réjouir très longtemps. Pour eux, le maillot jaune a duré ce que durent les roses, l’espace d’un matin. Et seuls leurs rivaux, les Coppistes, qui ce soir sont en liesse et chantent le los de leur champion.
D’ailleurs, cette lutte renouvelée de celle des Capulet et des Montaigu, prend une singulière allure et lorsque nous avons pénétré en Italie, la confusion la plus grande régnait entre les deux clans. Les peintres sur macadam, eux-mêmes, éprouvaient un grand trouble et c’est d’un pinceau réticent qu’ils alliaient les deux noms dans une même vénération.
Le paletot jaune a donc changé une nouvelle fois d’épaules. Nous finissons par y être habitués. Mais les choses commencent à être sérieuses et l’on peut se demander si le Tour ne s’est pas joué, d’une façon définitive, au moment précis où, dans la descente du Petit-Saint-Bernard, Gino fut terrassé par une chute.
Fausto connut un court moment de désarroi. Son instinct et sa vieille inimitié le poussaient à prendre la fuite, cependant que le respect dû au contrat, le retenait au rivage de la victoire.
C’est alors qu’un émissaire délégué par Binda lui apporta le seul message susceptible de faire taire ses scrupules en le remplissant d’allégresse.
– Fonce !
En vérité, tout cela prend l’allure d’une commedia dell’ arte.
On se salue, on se fait des grâces. « Après vous, au sommet de ce col. » « Je vous en prie, je n’en ferai rien. » « Me permettez-vous de gagner cette étape ? » « Avec plaisir, cher ami ».
Et, de cette façon, on occupe les deux premières places en permanence, on escamotera le Grand Prix de la montagne et l’on est en tête du classement international par équipes. Aux autres les miettes.
De Briançon à Aoste, nous avons faufilé la frontière passant de la France à l’Italie et du mauvais temps au soleil, avec une virtuosité ignorée jusqu’à ce jour de l’administration des douanes.
Le but de ce parcours en zigzag est d’accumuler le plus grand nombre de cols dans l’espace le plus restreint. Cela nous vaut, après un Mont Cenis balayé par un vent aigre, un Iseran farouche, dramatique. Sur la neige et à travers un brouillard opaque, les coureurs semblent des fantômes. Schotte et Mathieu claquent des dents. Goldschmit a les lèvres bleues.
Tacca crève. Ses doigts gourds sont paralysés par le froid et c’est avec ses dents qu’il doit arracher son boyau de la jante. Quant au malheureux Peverelli, il trébuche sur un rocher et se fracasse la tête contre la paroi.
– Passez vos vacances à la montagne ! crie ironiquement Chapatte.
Le Petit-Saint-Bernard sert de tremplin à Coppi et Bartali. Rageur, dressé sur ses pédales, Marinelli a essayé de se glisser dans l’ombre des seigneurs.
– J’ai fait doucement, avoue-t-il, des fois qu’ils ne se seraient aperçus de rien.
Sournois en diable, notre « nain jaune » !
Hélas, Signor Fausto a aperçu le jeune présomptueux et appuie légèrement sur l’accélérateur. Cela suffit.
Entrée dans le val d’Aoste, la température baisse à la verticale. Je parle de celle qui donne de coutume aux spectateurs la fièvre de l’enthousiasme.
Joignant le geste à la parole, quelques énergumènes font aux Français et à Robic en particulier, un accueil proprement inoubliable. Glissons … »
Les coureurs reprennent la route vers Lausanne :

frontière 1950+-+Miroir+Sprint+Spécial+-+24

En quittant l'Italie-1949-07-22+-+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+043AGrand-St-Bernard1949-07-22+-+Miroir+Sprint+-+09

« Après la tempête, la bonasse. Après les quolibets, les fleurs. Par leur gentillesse et leur courtoisie, les Valdotains ont su effacer les mauvais souvenirs de la veille, et c’est sous le dais de pourpre que la caravane, si malmenée à son entrée, fit sa sortie du val d’Aoste. Dans leur zèle à réparer leurs torts, nos hôtes ont été jusqu’à inscrire sur la route un monumental « Vive Jacques Goddet ! ». C’est presque trop beau.
Bien en entendu, au pied du Grand-Saint-Bernard, un des toits de l’Europe, la cote est en faveur de Kubler. Un triomphe l’attend sur ses terres et chacun pense que le grand Ferdi pulvérisera ses adversaires sur son propre terrain. Patatras ! La sorcière aux dents vertes est passée par là. Kubler paraît, les traits décomposés, le teint verdâtre et se tenant le ventre à deux mains. Kubler aurait-il joué avec trop de conviction le rôle du « dynamitero » ?
Le malheureux se traîne sur la route et il faut que le brave Weilenmann se dévoue pour le hisser à la force du poignet jusqu’au moment ù Ferdi s’écroule, les bras en croix et les yeux révulsés … »

abandon de Kubler1949-07-22+-+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+044A

Drame du doping comme on n’osait trop dire en ce temps-là ? Ferdi était coutumier d’exploits et de défaillances mémorables. Ceci di, celui qu’on appelait parfois le « Fou pédalant », l’ « Homme cheval » (il lui arriva de hennir sur son vélo !) ou encore le « Cowboy », nous a quittés après avoir soufflé ses … 97 bougies !
« Weilenmann sera, d’un bout à l’autre, le héros de cette étape et il s’échappera bientôt en compagnie de Rossello et de Pasquini.
– Tiens ! s’écria Brûlé. C’est aujourd’hui, jeudi, c’est le jour de sortie des domestiques.
Une véritable pharmacie ambulante, ce fantastique Brûlé. Souffrant d’une grippe violente depuis plusieurs jours, André est bardé de ouate thermogène, ce qui lui fait un bréchet de poule pondeuse, et il a ses poches bourrées de drogues, de pastilles, de gargarismes secs.
Salués par un chanteur de tyroliennes planté sur un promontoire de rochers, les coureurs pénètrent en Suisse. Giguet, au passage, louche sur un porte-bonheur en vente près de la douane : deux skieurs enlacés et surmontés d’une fleur d’edelweiss.
– Hélas ! soupire-t-il, j’ai acheté hier un coupon de soie pour ma femme, et je suis raide comme un passe-lacet.
En fait de passe-lacet, il est plutôt mal à l’aise aujourd’hui pour franchir ceux du col des Mosses.
Cependant que ces messieurs les « gregari » se sont évadés de l’office et lavent avec désinvolture le valeureux Weilenmann, on musarde dans le peloton et l’on se donne congé. Pineau (simple coureur ndlr) et Lévêque (du Centre-Sud-Ouest ndlr) inventent un petit jeu et organisent un tennis-vaches en comptant les ruminants de chaque côté de la route.
– À propos de bestiaux, déclare le Belge Dupont, j’ai décidé avec mes gains du Tour, d’acheter une grande boucherie à Liège.
Les dernières rampes du parcours n’excitent personne et c’est de concert que l’on se présente au stade de la Pontaise où les meilleurs gymnastes suisses font une éblouissante exhibition afin de faire patienter le public.
Juste avant d’entrer sur la piste, Teisseire sort son peigne de sa poche et se fait une beauté.
– On prétend que Rita Hayworth est à Lausanne. Je veux être présentable.
Lucien en est pour ses frais. Au lieu de la princesse, c’est Pauline Carton qui l’accueille, son chignon en bataille et chaussée de gros souliers de boy-scout.
Le soir-même, Coppi, faisant pour une fois une infraction à la discipline de sa vie monastique, dinait chez son ami, le restaurateur Paris, et dégustait une monumentale tourte au fromage. Fausto a l’habitude de garder pour lui tout le gâteau … »

Rossello et PasquiniBC L'histoire du TOUR 1949 58

lac de Neufchâtel1949-07-22+-+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+047A

Retour en France avec Louis Nucera :
« On craignait le pire, en 1949, pour cette étape Lausanne-Colmar, longue de 283 kilomètres. Des voyous, en Italie, avaient injurié les suiveurs français et menacé les coureurs, singulièrement Robic. La presse en avait fait état. Les séquelles de la guerre ternissaient la grande fête du cyclisme. Y aurait-il des représailles après Biaufond et le retour en France ? Colosse des pelotons, Paul Giguet, le Savoyard, s’institua garde du corps de Coppi. Entre Pont-de-Roide et Valentigney, une jeune femme réussit cependant à cracher sur Fausto.
Max Favalleli complète le tableau : « Sous sa cape de collégien d’Eton, Jacques Goddet abrite un front que creusent les rides du souci. C’est que l’on affirme que dans la région de Sochaux des tracts ont été distribués. La présence sur le bord de la route du brave Mattler (Étienne de son prénom, excellent footballeur d’avant-guerre, champion de France avec le F.C. Sochaux et de nombreuses fois capitaine de l’équipe de France ndlr), qui donne le signal des applaudissements lorsque les italiens défilent devant lui, ne suffit pas à le rasséréner.
Les membres de la presse transalpine ont relevé la capote de leurs voitures, les suiveurs belges arborent un drapeau à leurs couleurs et Binda a retourné sa casquette.
Cependant, les craintes s’envolent alors que l’on dépasse Belfort. Le climat devient infiniment plus sympathique. Les Alsaciens justifient leur réputation de parfaits sportifs.
À l’avant, Geminiani et Goasmat accélèrent. On dirait un couple pour films comiques, Doublepatte et Patachon. Son long nez en coupe-vent, Jean-Marie voudrait bien marcher encore plus vite. Mais l’Auvergnat a reçu la consigne de ne pas trop forcer. Et il faut que le Breton utilise toutes ses ruses de paysan matois pour contraindre Geminiani à sortir de sa réserve.
– Des fois, lui susurre-t-il, que tu remonterais au classement général dans les dix premiers.
Jean-Marie se montre tentateur et s’écrie, humoriste sans le savoir :
– Raphaël, montre-leur que tu as de bons pinceaux !
Accueil merveilleux de l’Alsace qui pulvérise les records d’affluence. Dans le moindre hameau, les maisons arborent un drapeau tricolore à leur pignon. Symphonie bleu, blanc, rouge. Et partout de longues files de bambins qui se tiennent par la main et dont les cheveux de houblon font des taches blondes parmi les guirlandes des vignes.

Geminiani Comar1949_19-1 2Geminiani1949_19-2 2

Louis Nucera prend le relais : « La course ? Sa conclusion se dessina sans tarder. Dans la montée de la Vue-des-Alpes, Geminiani, Goasmat et André Mahé s’échappèrent. Souffrant d’une crise d’entérite, Mahé lâcha prise, puis une crevaison le retarda. Deux cents kilomètres plus loin, sur la piste du vélodrome de Colmar, Geminiani gagnait au sprint devant Goasmat. Coppi, maillot jaune, arrivait 7 minutes plus tard. Durant son tour d’honneur, la foule l’ovationna. Les incidents du val d’Aoste avaient-ils été effacés ? À proximité de Sochaux, De Santi, Brignole, Pezzi, Milano, avaient eu maille à partir avec divers excités. En somme, le patriotisme savait s’exercer des deux côtés des Alpes. À Charquemont (poste frontière ndlr), n’avait-on pas fièrement sonné du clairon ? La journée fut marquée par les abandons de Kint et Marcelak. Van Steenbergen tomba dans un tournant. Songeait-il à la phrase de Jean Giraudoux : « … dernier virage : le coureur entre dans la fatalité … » ? »
Samedi 23 juillet, avant-dernière étape : une épreuve contre la montre de 137 kilomètres entre Colmar et Nancy en passant par Kaysersberg, le col du Bonhomme, Saint-Dié, Baccarat et Lunéville ! Un sacré exercice ! L’incomparable Fausto est passé par la Lorraine avec son vélo dondaine…
Louis Nucera est admiratif :
« Je cherche et je ne trouve personne au-dessus de lui, même quelqu’un qui l’égale. Ni Binda ni Girardengo n’avaient autant de classe … Il est le coureur n°1 de tous les temps … Supergrimpeur, poursuiteur hors ligne, rouleur incomparable : son nom honore plus que nul autre le palmarès du Tour de France … »
– André Leducq, Sylvère Maes, Charles Pélissier, Jean Aerts, j’en passe : rares étaient ceux qui ne s’inclinaient pas devant le maître. Au soir de l’étape Colmar-Nancy, les superlatifs se pressaient. Il convenait que cette journée laissât de nobles traces dans la mémoire des hommes.
« La luminosité même du style de Coppi efface l’aridité de la formule contre la montre. De cet acte fastidieux qui consiste à tourner les pédales à un rythme régulier, il réussit à faire un spectacle d’art. »
Jacques Goddet y allait de ses coups d’archet.
À sa manière, comme s’il procédait par décret pour imposer sa loi quand bon lui semblait, Fausto, avec le profond sentiment de sa supériorité, venait de se jucher si haut que son exploit passait les espérances de ses fanatiques. En 137 kilomètres, il avait distancé Marinelli et Laurédi de plus de 11 minutes, Lazaridès de 20 minutes. Encore avait-il ralenti pour ne pas rejoindre Bartali -2ème de l’étape- parti 12 minutes avant lui. L’élégance était innée chez ce fils de « contadino ».
Qu’ils aiment l’infatuation ou la provocation tel Robic, qu’ils soient en continuelle et divertissante représentation de leur personne comme Vietto, qu’ils n’ignorent rien de leurs faiblesses tout en s’appliquant à les masquer aux autres comme beaucoup, oui, tous poussaient leur refrain en forme d’éloge ; les germes de la polémique, les gemmes bidons des arguments spécieux s’enfouissaient pour un temps.
Derrière ses lunettes noires, le visage pathétique à force de maigreur, le bouquet du vainqueur posé sur le guidon de son vélo, Fausto souriait en faisant son tour d’honneur sur la piste du stade de Nancy. Il avait roulé à 37,562 km de moyenne. Le braquet employé ? 50 x 16, sauf dans le col du Bonhomme où il maîtrisa la pente avec un 47 x 19 … »

Colmar-Nancy clm 1-1949-07-22+-+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+052ASAMSUNG CAMERA PICTURES

André Leducq, à deux reprises vainqueur du Tour de France et qui en cette année 1949 s’est transformé en journaliste sportif, s’incline devant le grand Fausto Coppi :
« Pas un déhanchement, pas un roulement d’épaules, tout tourne comme dans l’huile… Quelle force mystérieuse fait donc avancer cet harmonieux ensemble athlète-machine? Puis il y a le reste, tout aussi intéressant à disséquer. La longue figure en lame de couteau, ces yeux fureteurs, cette bouche entrouverte qui aspire l’air posément… Il grimpe comme d’autres font de l’aquarelle, sans plus d’efforts apparents. A quoi cela tient-il? Mystère. Car, tout de même, Coppi n’a que deux jambes, deux poumons, un cœur, comme vous et moi, et comme tous les autres concurrents du Tour ».

1950+-+But+et+Club+-+Spéciale+Tour+-+13

BC L'histoire du TOUR 1949 01

Au programme de l’ultime étape, 340 kilomètres de Nancy à Paris ! Quand on pense que les rescapés du Tour 2019 accompliront en avion le trajet de la station savoyarde de Val Thorens à Rambouillet dans les Yvelines, avant leurs derniers tours de roues sur les Champs-Élysées … ! Autre temps, autres mœurs !
Max Favalelli abandonne ses mots croisés pour nous raconter le retour au bercail des 55 valeureux champions encore en course :
« Ainsi que tout roman bien conçu, celui du Tour de France se termine heureusement et comporte le « happy end » qui satisfait le cœur des lecteurs les plus sensibles.
Après avoir lutté, souffert, peiné, traversé maints épisodes dramatiques ou burlesques, les héros de notre aventure aux mille actes divers abandonnent leurs rivalités, oublient leurs querelles, pour ne plus songer qu’à l’épilogue.
De Nancy à Paris, c’est doublement dimanche. Il ne s’agit plus d’une épreuve sportive mais d’une marche triomphale vers la capitale. Escortés par leurs féaux, les princes préparent leur rentrée dans l’enceinte du Parc qui leur est dédiée.
L’atmosphère est exactement celle de la dernière représentation d’une pièce à succès au cours de laquelle les acteurs se permettent de bousculer un peu le texte et de livrer à mille facéties …

1949-07-22+-+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+041A

marinelli-Coppi1949 25 juillet 1949

Coppi  mangeant

Je doute tout de même que Fausto se ravitaille  d’un des délicieux fromages de Brie!

Dans Coulommiers, c’est la cohue. En grappes, en essaims, formant des pyramides sur les talus ; s’accrochant en espaliers le long des murs, des milliers et des milliers de Parisiens sont venus au-devant des coureurs…
Permettez cher Max qu’au passage à La Ferté-Gaucher, je salue et remercie mon ami Jean-Pierre. Infatigable cyclotouriste avec plusieurs participations à Paris-Brest-Paris (ce n’est pas du gâteau), il sort d’une diagonale Hendaye-Strasbourg comme ça, pour le plaisir, et fait soixante kilomètres à vélo pour voir le Tour 2019 dans le vignoble champenois (là-même où passèrent les coureurs en 1949).
Riche collectionneur de revues et ouvrages consacrés au cyclisme, c’est vers lui que je me tourne pour combler les quelques lacunes de mes archives.
Il n’était pas au bord de la route en 1949 et, pour cause, il naquit dix ans plus tard. Mais c’est justement la lecture des Rayons de soleil de Louis Nucera qui lui donna l’idée de souffler ses cinquante bougies en refaisant à vélo le parcours du Tour de France 1959.
Excusez Max, finissez !

BC L'histoire du TOUR 1949 05

« Le Parc est un immense cratère qui bout au soleil depuis plus de quatre heures, lorsque soudain une éruption le secoue.
Par la faille du tunnel, le peloton se répand sur la piste ainsi qu’une coulée de lave.
Quarante mille bouches hurlantes s’ouvrent en même temps.
– Les voilà !
Dissimulé au centre du groupe de tête, Rik Van Steenbergen affûte secrètement sa pointe. Les dix hommes qui conduisent le sprint savent qu’ils transportent avec eux l’arme qui les frappera. Les dos se courbent, les muscles se tendent. D’un bond fulgurant, Rik a jailli. Il a parcouru 4..813 000 mètres pour prendre l’élan prodigieux qui le fait gagner de quelques centimètres, au terme de l’étape la plus chargée de gloire.

Van Steenbergen1949-07-22+-+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+050A

Coppi Line Renaud au Parc

Accolades, poignées de main officielles, bouquets de fleurs dans leur gaine de cellophane, embrassades familiales, écharpes tricolores, tours d’honneur, rumeurs de fête. C’est le cérémonial habituel.
L’équipe italienne est acclamée. Coppi et Bartali portés en triomphe. Tout est bien qui finit bien. »
Ultime rayon de soleil de Louis Nucera :
« Coppi est pire que la foudre car contre lui aucune défense ne saurait agir. C’est un gentilhomme de la bicyclette. Son secret ? Cet athlète d’exception pratique son métier comme si sous ses épaules étroites et osseuses vivait un organisme de coureur moyen. Sa vie ? Celle d’un ascète. Son régime ? Celui d’un spécialiste de l’alimentation. Ses dons inouïs constituent une charge ; il l’assume. Pourtant, comme tous les super nerveux, il est sujet à des périodes d’exaltation, qui font de lui un être supérieur, mais aussi à de profondes dépressions quand un grain de sable perturbe ses plans, ceci à l’inverse de Bartali réfractaire au découragement.
Saluons bien bas ce grand seigneur, ce phénomène haut sur pattes comme les cigognes alsaciennes. Et n’oublions pas que l’argent gagné durant ces semaines passées sur les routes, il l’a offert à ses équipiers, tout comme Bartali, d’ailleurs … »
Journalistes, anciens champions, encensaient une fois de plus le mutant, le démiurge qui émouvait, car, derrière l’omnipotence du tout-puissant, vibrait une créature en proie à des contradictions. « Malheur à moi, je suis nuance ! » Nietzsche, même, était appelé à la rescousse, pour définir le maître des monts et des vallées juché sur un vélo.
Défié en Italie, Fausto Coppi était aimé en France comme un être de chair et de sang. Au soir de la quatrième étape à Saint-Malo, il se trouvait à 36 minutes et 33 secondes du maillot jaune. Dans l’après-midi du 24 juillet 1949, sur les bords de Seine, il était définitivement premier avec 10 minutes 55 secondes sur son second, Bartali, et plus de 25 minutes sur Jacques Marinelli, le troisième … »

BC L'histoire du TOUR 1949 34

Gaston Bénac, « coppisceptique » du côté de Saint-Malo, n’est pas avare d’éloges :
« Je n’avais encore jamais vu un homme de la valeur de Coppi… Je fouille en vain ma mémoire, je ne trouve pas de champion semblable à Fausto Coppi le grand, le surnaturel. À qui le comparer en effet, tant il est à la fois complet, régulier, tant il porte bien haut, sur sa carcasse étirée et anguleuse, le panache du super champion ? Lorsqu’il s’élevait vers les sommets, délesté de tout voisinage, il ressemblait, avec son profil d’oiseau de proie, à l’aigle qui plonge son regard vers la vallée pour mesurer la petitesse des autres.
Et pourtant Coppi n’agit pas par orgueil. Non, il semble poussé par une sorte de fièvre de la victoire. Monté si haut, il cherche à ne pas décevoir les autres, à ne pas se décevoir lui-même. Il est une sorte de condamné perpétuel au succès. Ce bagne entouré de lauriers, qu’il semble accepter, qui nous dit qu’il ne le subit pas plutôt ?
Oui je cherche dans mes souvenirs en faisant défiler devant ma pensée la galerie des grands hommes du Tour de France…
Je ne crains donc pas de le dire, je viens de terminer mon vingt-cinquième Tour de France, après avoir assisté à l’épanouissement de la plus belle carrière de tous les champions du cyclisme. Ces minutes émouvantes, sublimes, celles du bond du champion vers les sommets, puis celles de ses escalades sans tenir le guidon, alors que Bartali et Apo Lazaridès peinaient dans sa roue, on ne peut les oublier et on se réjouit de les avoir vécues. »

couverture L'histoire du Tour 49

Coppi Bartali au départ de Paris

Il n’est plus temps pour Coppi et Bartali d’échanger des bidons mais de trinquer au Bar Parisien !

Je ne saurais achever mes billets sur de plus belles lignes que celles de de Max Favalelli, décidément en verve en cette fin de Tour :
« 1949, diront plus tard les petits enfants qui apprendront à lire dans la collection de But-Club (et Miroir-Sprint ! ndlr), ce fut l’année où Fausto le Prodigieux gagna devant Gino le Pieux.
– Et qui était Marinelli ? demanda le professeur.
– Un « nain jaune » qui grandit, fut heureux, et eut beaucoup d’enfants. »
Je fus justement un de ces enfants qui voua pour Fausto Coppi une profonde admiration nourrie par les éclaircissements et anecdotes de mon cher père et la lecture avide des inestimables revues sépia entreposées dans le grenier.
Que Fausto me pardonne, je lui fus (un peu) moins fidèle quand apparut en 1953 sur la planète vélo (et à quelques kilomètres du domicile familial), une autre étoile : Jacques Anquetil l’idole de ma jeunesse.
Je me souviens encore de la forte émotion de mes parents quand ils apprirent la mort de Fausto le 2 janvier 1960.
De ce jour-là, peut-être, naquit mon désir de me recueillir sur sa tombe et de visiter sa maison dans son village de Castellania qui a été rebaptisé, il y a quelques semaines, par une décision du conseil régional du Piémont … Castellania Coppi.
De ce jour-là, aussi, naquit mon désir de voir la chapelle de la Madonna del Ghisallo devant laquelle Fausto passa souvent lors de Tours d’Italie et de Tours de Lombardie. On peut y voir un maillot jaune porté par le campionissimo lors de ce Tour de France de légende, ainsi que son vélo.

Velo Coppi Ghisallo

À cause de tout cela, j’ai pris un plaisir quasi enfantin à vous raconter avec avidité ce Tour de France.
Fausto, le plus grand champion de l’histoire du cyclisme ? Quand on lui posait la question, Jacques Goddet, ancien directeur du Tour de France, affirmait :
« Le numéro un dans les résultats, c’est Eddy Merckx. Mais il y a pour moi quelqu’un qui est au-dessus de ce numéro un, c’est Fausto Coppi, parce qu’il s’est manifesté dans des conditions qui atteignaient le divin, le surhomme, par sa morphologie, par sa nature physique. »

Classement final+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+055A

Mon plaisir de vous raconter ce Tour de légende s’est nourri de mes visites à Castellania Coppi, village où naquit et repose Fausto, et à la chapelle Madonna del Ghisallo en Lombardie :
http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/09/une-semaine-a-florence-1/
Pour vous faire revivre ces étapes du Tour De France 1949, j’ai puisé comme toujours dans :
– ma belle collection (ainsi que celle de l’ami Jean-Pierre !) de revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports
Mes Rayons de soleil de Louis Nucera (éditions Grasset 1986)
Arriva Coppi ou les rendez-vous du cyclisme de Pierre Chany (La Table Ronde 1960)
La Fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva 2003)

Publié dans:Cyclisme |on 16 juillet, 2019 |3 Commentaires »

Ici la route du Tour de France 1949 (2)

Pour ceux et celles qui auraient manqué les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1949-1/

Vous avez bien profité de la journée de repos aux Sables-d’Olonne ?
Comme, par exemple, le coureur de l’équipe d’Île-de-France Émile Idée qui se prélasse à la plage en famille. Le grand Fausto Coppi se contente, lui, de tremper les pieds dans le bidet de sa salle de bains à l’hôtel.

repos aux Sables1949-07-08+-+Miroir+Sprint+-+07repos aux sables Coppi1949-07-08+-+Miroir+Sprint+-+03

Photos, veilles photos des Tours de ma jeunesse, des scènes que vous ne risquez plus de connaître avec les coureurs d’aujourd’hui calfeutrés au fond des cars pullman de leurs équipes. Et pourtant demain, les champions du Tour de 1949 reprennent la route avec au menu, une étape contre la montre de 92 kilomètres, ça aussi vous n’avez aucune chance de le revivre.

L'Equipe Coppi

Sous le soleil de Vendée, les suiveurs supputent sur les chances de victoire à Paris des deux super favoris italiens, Gino Bartali, vainqueur du Tour de France précédent, et Fausto Coppi, triomphateur dans le récent Giro et dont les espoirs se sont singulièrement amenuisés.
Dans Miroir-Sprint, Albert Baker d’Isy – une brillante plume qui, comme celle d’Antoine Blondin, se dilua dans la distillation – établit un premier bilan :
« Le Tour n’a pas encore atteint le tiers de son kilométrage et toutes les opinions émises actuellement ne sauraient être que provisoires. Seuls, pour l’instant, les coureurs sont en mesure de donner des appréciations valables sur la condition physique » réelle des rescapés. Pour avoir bavardé avec tous les favoris, et les autres, nous pouvons écrire aujourd’hui que Gino Bartali réalise l’unanimité des voix auprès de ses adversaires.
Brûlé résumait ainsi la conviction générale : « Bartali est le seul homme qui n’ait pas encore fait appel à toutes ses forces. Je l’ai vu conserver l’œil clair dans l’échauffourée de Saint-Malo et hier encore entre Nantes et Les Sables, alors que nous étions tous à plat ventre. Ces signes ne trompent pas : c’est Gino qui sera le principal adversaire de Marinelli à partir de Bordeaux. »
Le « cas » Coppi, par contre, est diversement commenté. En réalité, le recordman de l’heure s’ennuie dans une course qui n’est pas faite pour les « pur-sang ». mais il ne rentrera pas chez lui avant d’avoir réalisé un exploit retentissant susceptible, par la suite, de porter ombrage au vainqueur lui-même, et qui laissera planer un doute sur la supériorité de ce dernier relativement à la sienne.
Le petit Jacques Marinelli a joué la bonne carte, comme l’avait fait Louison Bobet l’an passé. S’il parvient à passer les Pyrénées avec le maillot jaune, il prendra place parmi cette collection de « héros malheureux » qui ont fait la gloire du Tour. Mais il lui restera, même en cas de défaite, la satisfaction d’avoir été l’homme du début, celui qui aura porté le premier coup de pioche à « l’édifice » Coppi.
Vietto qui n’est pas homme à se laisser étonner, a été conquis par la résistance de ce petit bonhomme, qui s’est offert la liberté d’attaquer depuis Paris et … de reléguer l’équipe de France au second plan des compte-rendus. Mais il ne croit pas à la victoire du gars de Blanc-Mesnil, ainsi qu’il le déclarait : « Si Marinelli arrivait à Briançon avec le maillot jaune, je le saluerais comme le plus grand champion que j’ai connu. Mais des Sables à la ville des forts, beaucoup d’heures de selle nous séparent. »
À présent, vous en savez aussi long que nous sur ce Tour, un Tour commencé comme les précédents et qui se terminera (peut-être) comme « le » précédent. C’est-dire par le triomphe de Bartali. C’est du moins ce qui se disait le 6 juillet 1949 aux Sables-d’Olonne. »
Vous avez les doigts qui tapotent les cocottes de freins ? Vous avez hâte de connaître la réaction de Fausto ?

1949-fausto-coppi-futur-vainqueur-d-etape-prend-le-depart-a-la-rochelle

Louis Nucera vous fournit la réponse :
« Qui pouvait le croire destitué d’orgueil ? Quelques-uns. On vit même des augures, durant la journée de repos aux Sables-d’Olonne, le rayer de la liste des favoris. Selon eux, il n’en restait qu’un : Gino Bartali. Il était expédient de l’admettre.
Pour certains, sa fragilité morale en faisait un champion incapable d’exploits considérables hors des frontières d’Italie ; pour d’autres, il se contenterait de gagner une étape puis se replierait outre-Alpes. Alfredo Binda, à l’époque où il courait, n’avait pas fait mieux.

coppi sort le grand jeu clm-+01Coppi clm1949-07-11+-+BUT+et+CLUB+-+189+-+03

Et il y eut la victoire contre la montre sur les 92 kilomètres séparant Les Sables de La Rochelle ! Est-ce en imaginant l’existence future d’un Coppi que l’homme inventa le vélo ? L’observant, il était possible de se le demander. Avec lui, la bicyclette devenait l’instrument le plus docile qui fût.
« Fausto semble, dans son effort solitaire, dépouillé de toute attache terrestre. Il se détache des autres par le résultat chiffré mais aussi par son élégance suprême. Impossible de haïr le mouvement qui déplace ses lignes quand, juché haut sur son vélo, il pédale. » Par ces propos, Jacques Goddet résumait l’opinion de beaucoup. Et l’Aigle, qui, à Saint-Malo, risqua de s’ensevelir dans une capitulation, survola l’étape. »
Le Suisse Ferdi Kubler, l’aigle d’Adliswil, qui a fini en boulet de canon, est second à 1’ 32’’. La Perruche, le maillot jaune Marinelli perd 7’ 32’’. Èmile Idée, ancien vainqueur du Grand Prix des Nations, la plus prestigieuse course contre la montre, qui se dorait sur le sable la veille, est relégué à plus de dix minutes. Pour les Tricolores, c’est la débandade.
Quant à Bartali, réputé plutôt grimpeur, il finit honorablement sixième ne concédant que 4’ 31’’ : « D’aucuns continuaient à estimer que tel qu’il était bâti à chaux et à sable, il viendrait à bout de l’anxieux Fausto. Gino se joue des éléments, répétaient-ils. Le froid le plus intense ne le gêne pas et par la pire des canicules, il boirait de l’eau salée en disant : « Les poissons en boivent bien, ils n’ont pas plus soif pour autant … » »

Kubler clm-1949-07-08+-+Miroir+Sprint+-+16clm aux Sables 1- 1949-07-11+-+BUT+et+CLUB+-+189+-+04Version 2

Puni par je ne sais quel diable, Ange Le Strat ne prend pas le départ de la 8ème étape La Rochelle-Bordeaux.
Les coureurs n’ont pas envie d’attaquer. Les efforts de la veille ont sans doute durci leurs muscles.

départ de La Rochelle1949-07-11+-+BUT+et+CLUB+-+189+-+07aabandon de Dussault949-07-11+-+BUT+et+CLUB+-+189+-+06

Louis Nucera : « C’est au cours de cette étape que le premier maillot jaune du Tour 1949 abandonna. « Déchirure musculaire à la cuisse », tel fut le verdict du docteur Mathieu. Cent kilomètres après le départ, Marcel Dussault, en sanglots, monta dans l’ambulance. C’est durant cette étape aussi que Guy Lapébie fit une sacrée culbute sur les pavés de Rochefort : le cadre de sa monture se cassa net. Originaire de Saint-Geours-de-Marenne, dans les Landes, Guy Lapébie était chez lui à Bordeaux. »
À une trentaine de kilomètres de l’arrivée, en compagnie des Belges Van Steenbergen et Impanis, de Louis Caput, Maurice Diot, Jean Blanc, Pierre Tacca et du « cadet italien » Peverelli, il rejoint un autre régional du jour, Robert Desbats de Saint-Aubin-de-Médoc.
Le sprint au vélodrome du Parc Lescure semble devoir se jouer entre le redoutable Belge Rik Van Steenbergen et Guy Lapébie, excellent pistard vainqueur des Six Jours de Paris l’année précédente.
Le Belge déboule largement en tête puis s’effondre complètement et se fait dépasser par Lapébie. La foule girondine est au comble du bonheur, mais pas le célèbre radioreporter Georges Briquet … qui soupçonne Lapébie d’avoir acheté son succès.

1Lapébie gagne à Bordeaux949-07-11+-+BUT+et+CLUB+-+189+-+05

Pour sa défense, Van Steenbergen plaide ne pas avoir entendu la cloche et s’être trompé d’un tour ou de ligne, et ajoute : « Si j’avais abusé de la confiance de mes équipiers, je n’oserais plus me présenter devant eux. » On ne saura jamais la vérité !
Louis Nucera conclut : « Guy Lapébie était dans les bras de son frère Roger, surnommé « le Végétarien » et vainqueur du Tour de France 1937 (il y eut aussi pas mal de micmacs dans ce Tour dont l’historien Pierre Miquel fit un livre intéressant ndlr). Tout à sa joie, indifférent au tumulte, il avait oublié les fatigues d’une journée éreintante.
Les angoisses de la perplexité avaient déserté Coppi. Son emprise sur lui-même s’affermissait de nouveau. Durant l’étape, la majorité s’en était tenue aux préceptes de la course « à l’italienne » : inutile d’attaquer sans relâche car ce que tu dépenses de forces aujourd’hui, tu ne l’auras pas en réserve demain. Les Pyrénées pointent leurs cimes. »
À l’occasion de la 9ème étape Bordeaux-San Sebastian, le tour de France pénètre pour la première fois en Espagne. Ironie du sort … il n’y a plus aucun Espagnol dans le peloton !
« L’air du pays stimule le Basque Albert Dolhats, dit « Bébert les Gros Mollets » car à l’inverse de la plupart des coureurs ses muscles n’étaient pas ceux d’un longiligne. Il se devait d’honorer sa famille, ses amis, ses années d’illusions quand, dans sa candeur, il imaginait que vivats, pactoles et arcs de triomphe lui étaient naturellement dévolus.
À Tarnos, le public hurla son nom : il devançait un groupe d’attaquants. À Bayonne, « chirula » et ttunttun » jouaient encore pour lui seul. À partir de Saint-Jean-de-Luz, une offensive d’Édouard Fachleitner – celui qu’on appelle « le Berger de Manosque » et avec qui Jean Giono aimait à discuter sur les pentes du mont d’Or et les ombrages de Saint-Pancrace au-dessus de Pradines – anéantit ses illusions.

St-Vincent de Tyrosse1949-07-11+-+BUT+et+CLUB+-+189+-+08aSt-Jean de Luz1949-07-11+-+BUT+et+CLUB+-+189+-+16

À Irun, Caput, Ockers (l’homme au doigt cassé), Dupont, Pezzi et Demulder tenaient la tête. Nul ne les rejoignit. À Saint-Sébastien, l’arc de triomphe convoité par Dolhats fut pour Louis Caput. Il n’y avait plus d’Espagnols en course. Mais sur le circuit d’Amara, la foule était dense et frénétique.
Coppi terminait à 3 min 51 sec. Il polarisait de plus en plus l’attention, comme si une certaine poésie sourdait de cet homme par sa manière d’être dans ses rapports permanents avec les menus faits de la vie. « Revenez l’an prochain » dit l’alcade aux coureurs. »

Caput sprint à San Sebastian_Tour_de_Francia._Marinell-Caput1Caravane à san SebastianaRobic à San Sebastian._Tour_de_Francia._J1949-07-11+-+Miroir+Sprint+-+162+-+16

Le 10 juillet au matin, tout San Sebastian est sur la célèbre concha pour voir partir les coureurs vers Pau.
La 10ème étape s’annonce sans histoire avec juste quelques hors-d’œuvre avant l’étape des 4 grands cols pyrénéens : les cols de la Croix-des-Bouquets, de Saint-Ignace (« c’est un petit nom charmant » chantait Fernandel !) et d’Osquich.
Elle va tout bouleverser, pourtant, de course, il n’y en aura pas ou si peu.
Une échappée est lancée dès le 7ème kilomètre par Fiorenzo Magni, Édouard Fachleitner, Raymond Impanis, Serafino Biagioni, ainsi que Bernard Gauthier et Corrieri qui disparaissent très tôt.
C’est un désastre pour l’équipe de France. Souffrant d’un ganglion à l’aine, Louison Bobet est aussitôt lâché et abandonne au pied du col de la Croix-Bouquets. Saisi de contractures musculaires aux mollets, Guy Lapébie fait de même. Bernard Gauthier, Camille Danguillaume et Maurice Diot terminent hors des délais et connaissent la honte de l’élimination.

1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+001A1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+002APellos-équipe de France1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+03

L’écart entre les 4 échappés et le peloton apathique ne cesse de croître pour atteindre 20’ 36’’dans la cité d’Henri IV.
Fiorenzo Magni l’emporte au sprint et s’empare du maillot jaune que Jacques Marinelli, qui a préféré calquer sa course sur Bartali, n’a pas défendu avec grande conviction malgré quelques larmes de circonstance.

Magni Fachleitner1949-07-11+-+Miroir+Sprint+-+162+-+01Gazzetta-Dello-Sport-1949-Fiorenzo-Magni-Maglia-GiallaMarinelle pleure son maillotMaillot jaune et souvenirs de Marinelli

Magni ne montre pas une joie débordante. Il rumine encore que malgré son palmarès (Tour d’Italie 1948 et Tour des Flandres 1949 qui lui vaudra bientôt le surnom de Lion des Flandres), il a été affecté à l’équipe réserve des Cadetti italiens et … qu’Alfredo Binda, le directeur technique de l’équipe A, ait ordonné à Biagioni de ne pas rouler dans l’échappée.
Le lendemain, la Grande Boucle faisait relâche (encore ?) si j’en crois Louis Nucera dont la plume semble très alerte : « Les jambes dans la laine, on se prélassait dans les chambres en évitant le moindre effort. Gino Bartali renonça à se rendre à Lourdes. René Vietto demanda qu’on bouche les oreilles de son protégé Apo Lazaridès, si on souhaitait qu’il améliore son classement. Son explication ? Il fronça le front, hocha la tête et fit languir ses interlocuteurs avant de déclarer d’un ton pénétré : « Que voulez-vous ? Autrement, il est perdu le pôvre … Dès qu’il entend : « Vas-y Apo », il fonce sans réfléchir … »
Et Fausto ? Songeait-il à l’interrogation de Dino Buzzati le concernant : « Est-ce un fou, un maniaque, un mystique de la bicyclette, une espèce de chevalier errant ? » À l’affirmation de Jacques Perret : « Si le rocher de Sisyphe avait été muni de pédales, il eût –grâce à Coppi- roulé sans peine jusqu’au sommet à la barbe de Jupiter » ? … On percevait son rayonnement ; mais aussi sa solitude comme si à force d’être glorifié il devinait qu’on pouvait mieux encore le broyer. On exigeait toujours plus de lui. Il sortait du Tour d’Italie qu’il avait gagné et, dans leur démesure insatiable, ses supporters réclamaient d’autres victoires, défiant l’univers en son nom, eux qui, souvent, se contentaient de bravades de bistrots. Sous les fenêtres des hôtels où logeaient les coursiers, on dansait et entonnait couplets et refrains. La tradition le voulait. Jeanne III d’Albret, reine de Navarre, n’avait-elle pas chanté en mettant au monde, au château de Pau, celui qui allait devenir Henri IV ? Son père le lui avait demandé. La « princesse virile » obtempéra. L’accouchement sans douleur naquit-il ce jour-là ? »

repos Coppi à Pau-1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+006A

Dans sa chronique Des bornes … et des hommes, Georges Pagnoud revient sur l’abandon de Louison Bobet avec un billet intitulé N’avez-vous rien à déclarer ? :
« Raymond Le Bert, masseur du Stade Rennais, avait été engagé comme l’un des masseurs de l’équipe de France. Mais les rangs de celle-ci étant devenus très clairsemés, il suit son ami Bobet dans sa retraite. Il a consigné tous les malheurs que connut Louison sur un petit carnet. Nous ne recopierons pas mot à mot le carnet, car les termes en sont trop techniques. Résumons néanmoins tous les ennuis que valut à Louison sa chute de Boulogne :
1) une plaie au genou gauche
2) 2) une plaie très importante sur la hanche qui faillit entraîner l’adhémite
3) une forte contusion articulaire du coude gauche avec hémorragie interne
4) une plaie plus légère à l’épaule gauche et à la main
Ajoutons que l’enfant de Saint-Méen-le-Grand a frisé de peu la septicémie et on comprendra que son abandon s’explique dans une large mesure. »
Il me semble qu’il a oublié l’anthrax ! Pauvre Louison : « J’ai les hanches qui s’démanchent/L’épigastre qui s’encastre/L’abdomen qui s’démène/J’ai l’thorax qui s’désaxe » chantait le comique troupier Ouvrard !
À Pau aussi, l’ancien champion d’athlétisme Marcel Hansenne reconverti chroniqueur dans But&Club, clame … Merci pour les belles vacances :
« On m’avait dit : « Vous verrez, le Tour de France, ce sont de véritables vacances … » Cela m’avait paru assez plausible. Après tout, il ne s’agit que de suivre des coureurs. Mais après la 9ème étape, j’ai eu la curiosité de me regarder dans une glace. Et j’ai cru apercevoir un marcheur de la faim.
Si c’est ça qu’on appelle des vacances … Je passe sur les incidents de la route et pourtant je trouve scandaleux que l’on ait fait une telle publicité au doigt cassé de Stan Ockers alors que mes deux piqûres de guêpes passèrent tellement inaperçues. Une au bras droit qui m’empêchait d’écrire, et l’autre au mollet gauche qui me faisait boiter.
Vous voyez le tragique de la situation. Quant à me restaurer en route, cela dépend entièrement du chef de notre voiture, un homme despotique et de peu d’appétit. Nous ne pouvons nous désaltérer que lorsqu’il a soif et c’est avec envie que je regarde les coureurs s’arrêter près d’une fontaine.
Mais tout cela n’est encore rien. Noir et courbaturé, nous nous précipitons, après la course, vers l’hôtel et nous déballons, à la hâte, machine à écrire et bloc-notes. La grande compétition contre la montre est commencée. Tous les quarts d’heure, on frappe à la porte et une voix désagréable nous dit : « alors, cette copie, ça vient ? »
Les paupières tombantes de sommeil, on fait travailler la matière grise à toute vitesse. Mais aussi rapidement que soit fait le travail, c’est encore trop lent et l’on peut être certain que le patron ne vous regardera pas d’un œil reconnaissant.
Enfin, vers 21 heures, tout est fini. Avec un ouf de soulagement, on prend un bain pour se soulager de toute la crasse accumulée pendant le voyage.
Et à 21h 30, on se met à table. C’est là que les malheurs recommencent. Car, cette table est rarement complète, il manque un camarade, ou deux, et on ne peut vraiment pas leur faire l’affront de commencer sans eux.
Finalement, il n’est pas loin de minuit, lorsqu’on peut enfin se glisser entre les draps. Hélas, on a une chambre qui donne sur la cour et, dans cette cour, il y a les mécanos qui réparent les vélos jusqu’à 1 heure du matin et parfois plus. On les entend donner des coups de marteau. Laisser tomber des clés sur le sol. Enfin l’on s’endort mais, pour comble de malchance, le dévoué « Trois Pattes » s’étant levé à l’aube, vient réclamer vos valises à 6h 30 pour les mettre dans le camion qui les transportera vers l’arrivée.
Ou, alors, les circonstances font que vous partagez la chambre avec un camarade et que ce dernier est tellement consciencieux, qu’il passe la nuit à vérifier le classement général pour voir si aucune erreur ne s’était glissée.
À 7 heures parfois, tout le monde est à nouveau sur pied de guerre, bâillant à qui mieux mieux. Et la nouvelle journée s’allonge longue et fatigante …
Il y en a qui ont le toupet d’appeler cela des vacances ! »
En cette journée de repos, Jean Robic est allé rouler un bout, c’est peut-être un détail pour vous, Il connaît pourtant bien cette étape pour y avoir effectué une échappée extraordinaire lors de son Tour victorieux de 1947. Le magazine But&Club n’est pas peu fier de présenter à ses lecteurs « en exclusivité » Tête de cuir sans casque, lunettes de soleil, tricot de peau (bonjour le bronzage paysan !) et short, s’entraînant dans le col d’Aubisque.

Robic reconnaît l'Aubisque

Pour la « bataille de pauluchon », je vous concocte un petit cocktail : un zeste de Louis Nucera, une pincée de Christian Laborde, deux doigts de René Mellix et Pierre Chany, et quelques autres épices dénichés au fil de mes lectures.
Comme les Mousquetaires, les grands cols pyrénéens ne sont pas trois, mais quatre !
« Le col d’Aubisque, quand il fait chaud, c’est le bagne. Il faisait chaud. Le Tour s’engageait avec lenteur dans un immense brasier. Sous leurs casquettes, Coppi et Bartali avaient glissé des feuilles de chou, et la tête de Jacques Goddet disparaissait sous un casque colonial, comme le pied d’un bolet sous sa calotte. Les motards de la presse avaient tombé la chemise. Au virage de Gourette, quelques spectateurs en maillots de bain, abrités du soleil par des chapeaux de gendarmes en papier, actionnaient la pompe d’incendie, arrosant sur cinquante mètres, le marécage du goudron fondu.
Une minute derrière Coppi et Bartali, Apo Lazaridès faisait des pointes sur les pédales. Il montait nu-tête, immédiatement suivi de Robic casqué …
En tête, Bartali y allait de son style caractéristique, donnant dix coups de pédale et s’accordant ensuite un bref temps de repos. La sueur coulait par tous les pores de son visage, mais celui de Coppi n’était pas moins inondé… »
C’est à ce moment qu’on a coutume de situer le célèbre échange de bidon entre Coppi et Bartali. Le cliché appartient tellement à la légende des cycles qu’avec le temps, sa localisation et son interprétation varient. Certains placent la scène dans ce Tour de France 1949, d’autres dans celui de 1952 certains dans les Pyrénées, d’autres dans divers cols des Alpes.
On parla de bidon, de gourde, il semblerait qu’il s’agisse ici d’une bouteille d’eau. Et qui des deux compatriotes, fit offrande à l’autre ? Fausto prétendait que c’était lui, Gino dit le Pieux soutenait mordicus que son rival ne lui avait jamais rien donné pendant sa carrière …
Allez savoir ! En fait, il y aurait eu plusieurs échanges.
On pourrait développer une thèse ou écrire un roman sur ce sujet… bidon. Nul besoin de posséder le talent de l’as du barreau Éric Dupond-Moretti dans la recherche de la vérité.
Ainsi, nous pouvons éliminer d’emblée la couverture du magazine italien puisqu’elle date de 1952 et que Coppi porte le maillot jaune. C’est de cette image que s’inspira Henry Anglade (un excellent coureur dont je vous reparlerai cet été) pour réaliser son vitrail dans la chapelle Notre-Dame des Cyclistes de La Bastide d’Armagnac.

BartaliCoppi1952le partage Coppi-Bartali

Si vous comparez les deux photographies vert sépia prises à l’époque, lors de la même étape Pau-Luchon, par les deux revues concurrentes Miroir-Sprint et But&Club, vous observez que les deux campionissimi ont changé de côté (que ne ferait-on pas aujourd’hui avec Photoshop !).

1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+08-09Partage Coppi-BartaliBUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+004A

Un mauvais esprit pourrait même invalider le verdict pour vice de forme quand on lit le petit encadré destiné à « nos amis lecteurs de Miroir-Sprint :
« L’étape Pau-Luchon a été un jour de malchance pour « Miroir-Sprint ». Outre l’accident que notre voiture a causé au malheureux Lazaridès et que Charles Pélissier vous explique d’autre part, l’avion spécial qui transportait notre production photographique a été contraint à un atterrissage forcé.
Miroir-Sprint aurait pu SORTIR DANS LES DÉLAIS UN NUMÉRO SPÉCIAL grâce à ses archives, mais IL N’A PAS VOULU TRICHER AVEC SES LECTEURS. C’est ce qui explique le retard apporté à notre parution. Mais Miroir-Sprint sait d’autre part qu’il garde ainsi l’estime et la fidélité de ses amis. C’est ce qui lui tient le plus à cœur. »
Il faut féliciter la déontologie des journalistes de l’époque. On nous balance aujourd’hui tellement de fake news illustrées par des photos de banques de données qui n’ont aucun lien temporel.
Un autre esprit suspicieux pourrait prétendre que Miroir-Sprint était un magazine proche du Parti Communiste Français et qu’en matière de communication et de propagande … ! Allez, roulons !
Christian Laborde, pyrénéen pure souche, a, lui, vite fait son choix avec lyrisme :
« L’Aubisque, c’est le col de l’Aube, et tout est clair dans le col d’Aubisque en 1949 : il y a Fausto Coppi et à côté de lui Gino Bartali. En route, deux Italie.
Bartali, c’est l’Italie de la Vierge Marie et des bonnes sœurs, Coppi l’Italie des rationalistes. Comme l’écrit Curzio Malaparte : « Coppi n’a personne au ciel pour s’occuper de lui. »
Et dans l’Aubisque, c’est Fausto Coppi qui va s’occuper de Gino Bartali. Le soleil cogne comme un dératé, et tous les deux ont glissé sous leur casquette une feuille de chou pour se protéger de l’insolation. Au-dessus de Gourette, sur la route en corniche, Gino saisit son bidon, le porte à ses lèvres : il est vide. Aussitôt Coppi, son rival, lui tend le sien : « Tiens, il en reste ».
Tout est clair. La chevalerie, c’est la clarté humaine dans la clarté de l’Aubisque. »
Louis Nucera poursuit l’ascension : « Quelle étape mes aïeux ! ». Peu après cet instant de partage, « À mi-Aubisque, Fausto Coppi s’affranchissait de ses barreaux, quittait la volière. Derrière les dos se voûtaient, les poumons flambaient, les cœurs s’affolaient. En haut, il précédait Apo et Lucien Lazaridès de plus d’une minute » et empochait la minute de bonification attribuée au sommet des cols de première catégorie.

Ascension Aubisque-1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+07Sommet Aubisque-1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+08-09Coppi en tête sommet Aubisque1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+06Coppi Aubisque

Dans le col du Tourmalet1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+007ASommet Tourmalet1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+10Passage Lazarides sommet Tourmalet1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+012ARobic franchit le Tourmalet1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+14Bartali Lazarides Coppi dans Tourmalet1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+16Coppi Vietto1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+010A1Bartali vieilli lâche prise949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+004AVersion 2

« Dans la descente, il (Coppi) crevait. La volonté a aussi l’adversité pour fouet. Au faîte du Tourmalet, il était de nouveau en tête devant Apo Lazaridès. Où culmine l’Aspin, les deux champions roulaient toujours de conserve. Dans Peyresourde, tandis que la canicule faisait gémir jusqu’aux roches, Coppi stoppait ; boyau arrière éclaté. Quelques kilomètres plus loin, une voiture dans laquelle Charles Pélissier avait pris place heurtait le guidon d’Apo Lazaridés. »
Laissons le très populaire ancien champion français donner sa version des faits :
« Nul plus que moi n’a regretté l’accident survenu à Apo Lazaridès, à quelques centaines de mètres du sommet de Peyresourde. Je suis, et pour cause, l’un des principaux témoins de cet accident.
Voilà deux Tours de France que je fais avec mon conducteur Jacques Rami, qui en avait déjà plusieurs à son actif. C’est dire que ce garçon calme et prudent possède l’expérience indispensable pour rouler derrière ou à côté du peloton. Victime d’une panne aujourd’hui, c’était seulement la seconde fois que notre voiture doublait les coureurs. D’ailleurs, nous passons ceux-ci le moins possible car mon expérience connaît trop les désagréments que cela comporte pour eux. Mais, enfin, journalistes et photographes ont aussi une tâche à assurer.
Apo montant en danseuse et s’écartant de la ligne droite au moment où nous étions déjà engagés – des spectateurs imprudents suivant au pas de course pour l’asperger durant 25 mètres valurent à Lazaridès de se rabattre sur la droite. À ce moment, son guidon heurta l’aile avant de notre voiture, ce qui le déséquilibra, le fit tomber devant notre roue avant gauche et lui écrasa son vélo.
Il y eut heureusement plus de peur que de mal et notre petit Cannois, après avoir subi une dépression nerveuse très naturelle, voulut bien me faire confiance, ce qui me permit de l’aider progressivement à marcher puis de le prendre dans mes bras, de le consoler, puis quand un vélo de rechange fut trouvé, de l’aider à repartir.
Je regretterai évidemment longtemps ce coup du sort d’autant plus que, vous ne l’ignorez pas, j’ai fait de ce sympathique Apo l’un de mes grands favoris.
À l’arrivée, je me suis précipité à l’Hôtel Continental de Luchon, prendre de ses nouvelles. Je l’ai trouvé dans les mains de son masseur niçois Lucetti, très détendu.
Il regrettait certes la victoire qui semblait vraiment à sa portée aujourd’hui. Mais il ne nous en voulait pas et c’est très gentiment qu’il a conclu : « Dîtes surtout à votre chauffeur qu’il ne se rende pas malade pour cela ».
Vous voyez que je n’élude pas les responsabilités. Mais alors, amis sportifs, laissez-moi vous dire ce qui suit : les spectateurs, surtout ceux des cols, ne sont vraiment pas assez disciplinés … »

Apo et Lucien Lazarides-1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+06Apo Lazaridès héros malheureux1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+13

accident Apo Lazarides1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+011ARobic gagne à Luchon

Louis Nucera reprend son récit : « À Luchon, Jean Robic, 1m 57, 56 kg, sorte d’abrégé d’opiniâtreté et de panache, gagnait. Déjà, en 1947, après une échappée solitaire de 250 kilomètres il avait remporté l’étape Luchon-Pau. Les Pyrénées lui faisaient les yeux doux. Lucien Lazaridès parvenait au but en même temps que lui. Coppi était 3ème …
Au classement général, Coppi se trouvait à moins d’un quart d’heure du maillot jaune Magni. Fachleitner était deuxième. Comme chaque soir, il appela sa femme à Manosque, lui parla, s’adressa ensuite à son chien et exigea qu’il aboie au téléphone. C’était un rite. Il en sortait requinqué.
Comme chaque soir aussi, et plus encore au terme des damnations d’une étape de montagne, le bureau des pleurs était ouvert. Ulcéré et bourru, René Vietto racontait sa culbute sous le tunnel de l’Aubisque et son fantastique retour aux premières places malgré ses blessures. André Brûlé écumait contre les spectateurs qui l’arrosaient d’eau glacée : il toussait à fendre l’âme et envisageait l’abandon tant il souffrait du dos …
… Seul, peut-être, l’Italien Alfredo Martini se montrait d’une placidité épanouie. Dans un bistrot, il avait pris une bouteille au hasard et en avait rempli son bidon. C’était du pastis … »
Voici l’analyse d’Albert Baker d’Isy à Luchon :
« Le double drame de Peyresourde, d’abord la crevaison de Coppi puis l’accident d’Apo Lazaridès, ont lourdement pesé sur le résultat à Luchon de l’étape reine des Pyrénées. Non pas qu’il soit question de critiquer la victoire de Jean Robic devant Lucien Lazaridès. L’un et l’autre, au contraire, ont terminé l’étape en beauté, regagnant dix minutes et rejoignant le groupe de tête dans les deux derniers cols. Victimes tous deux de crevaisons dans la descente de l’Aubisque, Lucien Lazaridéè à 3’ 54’’ et Robic à 4’ 17’’ de Sa Majesté Fausto Coppi, semblaient hors course (pour la victoire à Luchon, bien entendu).
Pourtant la montée d’Aspin leur permit de revenir sur le tandem majeur de l’étape Apo-Fausto alors que Gino était dépassé et perdait du terrain.
Donc, précisons-le, la victoire remportée par des « revenus » sur les attaquants des premiers cols ne saurait être du reste considérée come une victoire de seconde zone. Mais puisqu’il faut déjà penser par delà les étapes du Midi aux grandes batailles des Alpes et à la victoire finale, on doit regretter la minute perdue par Coppi et surtout les 4’ 30’’ plus la bonification qu’Apo a dû abandonner à Robic. On a beau se dire qu’il ne s’agit que d’un simple épisode d’un grand drame et que les vraies batailles se joueront à Briançon, Aoste et Lausanne, on ne peut s’empêcher de songer que le Tour peut aussi être gagné ou perdu pour moins que cela. »

Descente Soulor1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+07Fachleitner Ste-Marie de Campan1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+11René Vietto1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+15

Dans le Miroir des Sports, Gaston Bénac apparaît sceptique sur les chances de victoire finale de Coppi et fait preuve d’un optimisme cocardier un peu excessif :
« La grandiose offensive italienne qui devait tout culbuter a fait long feu après le Tourmalet. Et son échec, en permettant une belle victoire française obtenue par deux tricolores, deux Bretons, un Azuréen et un Parisien, a redoré le blason de l’ensemble de nos formations. Que Fiorenzo Magni ait conservé de justesse le maillot jaune constitue presque une surprise, car l’athlétique Italien au crâne légèrement déplumé n’est pas un grimpeur, de loin s’en faut. Il ne reste pas moins la proie facile, dans les Alpes, des escaladeurs qui accourent à l’arrière.
Le Tour de France a pris un nouveau départ, et bien des hommes de la plaine se trouvent relégués maintenant à leur véritable rang.
Mais on revient bien vite aux Italiens qui firent figure de croquemitaines dans l’Aubisque et qui perdirent la partie devant l’obstination d’Apo Lazaridès qui s’accrocha impitoyablement à la roue de Coppi ; et les ardentes contre-attaques de Robic et de Lucien Lazaridès qui ressemblèrent à deux roquets acharnés à poursuivre le dogue. Devant le feu croisé des deux Azuréens et du Breton, Bartali perdit pied le premier, et sa crevaison de Sainte-Matie-de-Campan le relègue à plus de trois minutes du premier.
Coppi qui s’était élancé vers le sommet de l’Aubisque en vainqueur, s’il fut malchanceux en crevant d’abord dans la scandaleuse descente de Soulor, poussiéreuse et parsemée de silex, ensuite peu avant le sommet de Peyresourde, me parut dans les derniers kilomètres, et fatigué et découragé.
Dans Peyresourde, alors que Lucien Lazaridès, le plus frais de tous, menait très fort, Coppi, en queue du groupe, n’avait pas la figure d’un vainqueur. Il pédalait dans un style heurté, la bouche ouverte, en tirant la langue. Non, ce n’était plus le beau Fausto s’envolant vers le sommet de l’Aubisque.
Qu’en déduire, si ce n’est trois choses :
1.Coppi n’est pas l’homme des efforts répétés
2.Il se décourage rapidement lorsqu’il est rejoint, ce qui ne lui arrive jamais en Italie
3.Il porte dans ses jambes le poids de trop de courses cette saison
Qu’en conclure, si ce n’est qu’il est très possible que Coppi ait perdu le Tour de France, et que Bartali devienne bientôt le leader, malgré son classement à l’arrivée ? Car, lui, il récupère plus vite que son rival, moralement surtout.
S’il est un homme qui fut régulier, c’est bien Fachleitner qui, très prochainement, prendra le maillot jaune …
… La partie qui va se jouer dans les Alpes entre les deux Italiens et nos grimpeurs a de fortes chances de tourner en faveur des nôtres.
N’avons-nous pas cinq atouts en main contre deux ? La partie perdue avant-hier a changé, hier, grandement d’aspect. »

Robic retrouvé1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+000AApo Robic Coppi rois de la montagne1949-07-18+-+BUT-CLUB+191+-+36th+Tour+de+France+-+013A

En ce temps d’après-guerre, l’autoroute A64 n’existait pas et pour rejoindre la ville rose, plus tard louée par Claude Nougaro, les coureurs empruntaient les petites routes du Comminges.
« Le 13 juillet 1949, malgré un soleil à faire frire la nature, on s’attendait à une étape rondement menée. Il n’y avait que 134 kilomètres au programme. L’expérience enseignait aux suiveurs que pour un coureur cycliste il est peut-être plus facile de vivre à l’apogée de soi-même sur une distance relativement courte … »
Georges Pagnoud, excédé mais toujours plein d’humour, revient sur la journée de poisse qu’ont vécue les journalistes de Miroir-Sprint :
« 9h 30 : départ. Le soleil donne (même sans Laurent Voulzy ndlr) déjà passablement. Le radiateur de la voiture aussi … Que sera-ce dans les cols ?
10h 30 : Eaux-Bonnes. Nous y voilà. Le fameux virage, et ce sont les premières pentes de l’Aubisque. Le thermomètre marque constamment 100 degrés. Il faut s’arrêter, débouchonner en se brûlant le chapeau du radiateur. Celui-ci ne chauffe pas … Il bout. En haut, il explosera.
Mesure de prudence. Mieux vaut retourner confier le moteur aux mains expertes d’un garagiste. Mais il ne s’en trouve qu’à Pau. Quarante kilomètres à refaire.
Midi : ce n’est pas grave. On peut repartir. Il s’agit de rattraper les coureurs en bas du Tourmalet. Tarbes, Bagnères-de-Bigorre, Sainte-Marie de Campan.
Nous retrouvons nos amis ! Coppi, Lazaridès, Robic sont en tête. Montée régulière d’Aspin. Vietto nous montre son coude poussiéreux et sanglant, son cuissard maculé dans sa chute.
– C’est dommage que j’aie crevé ! dit-il, comme si a cabriole ne comptait pas.
16 heures : les derniers hectomètres de la montée de Peyresourde. Drame Apo Lazaridès !
De cela, vous êtes déjà informé !
« 16h 30 : dans la bagarre, nous avons perdu notre voiture. Il nous faut redescendre à pied un kilomètre, deux, trois, quatre. Personne ne s’arrête. Au cinquième, Marcel Bidot, bon samaritain, fait stopper sa jeep.
17 heures : appel téléphonique à la Poste vers Paris.
19h 30 : aucune nouvelle de l’appel.
20h 30 : la réclamation ne donne rien.
21h 15 : Qui a demandé Opéra 78-74 ? (c’était pas encore Franck Alamo ndlr) … cabine 17.
Ah ! Enfin Paris. On n’entend rigoureusement rien. Eux non plus !
Tiens, voilà qui arrange tout, nous sommes coupés.
22h 30 : Voici à nouveau « Miroir-Sprint ». Nous les entendons un peu mieux. Pas suffisamment en tout cas pour comprendre la phrase : avion pas arrivé !
L’avion ! C’est-à-dire les plaques, les reportages de nos trois photographes. Et le camion-laboratoire qui a quitté Luchon. Catastrophe !
Minuit : Confirmation : rien d’arrivé. Il faut envoyer par bélinos d’urgence, développer le magasin de réserve et partir pour Montréjeau où les circuits électriques sont meilleurs.
2h 28 : la communication téléphonique avec notre poste bélin est obtenue, au moment où chacun s’endormait.
3 heures : Ça tourne … L’hôtelière qui s’étonne de telles fantaisies nocturnes consent cependant à servir un repas. Le premier depuis vingt heures !
3h 20 : Fin de l’émission des bélinos. Paris a de quoi boucler le journal. Nous pouvons donc nous coucher.
Nos camarades de Paris qui ont passé une nuit blanche aussi angoissante que la nôtre ont encore quatre bonnes heures de travail … Puis ils prépareront le prochain numéro … Les journées de poisse sont encore plus longues que les autres. »
Si j’en crois le compte-rendu de René Mellix, « la 12ème étape Luchon-Toulouse, dont le départ fut donné après une demi-journée de repos, a été morne au possible. Les rescapés, au nombre de 69, Caput (le vainqueur à San Sebastian ndlr) malade ayant été contraint à l’abandon sur l’ordre du docteur, avaient à récupérer après les rudes efforts de la veille. »
Pierre Chany titre malicieusement que les « Six Jours » empiètent sur le Tour de France pour décrire la victoire de Van Steenbergen sur la piste rose (évidemment) du Stadium de Toulouse.
« Rik Van Steenbergen est un monsieur qui ne badine pas avec les questions de prestige. Et qui a sa petite fierté. Vexé par les commentaires plutôt désagréables qui lui furent adressés après « l’affaire » de Bordeaux, il avait décidé de profiter de la moindre occasion qui lui serait offerte pour renverser la situation à son avantage…
Sa victoire dans la cité des noblesses fut d’ailleurs grandement facilitée par le service de surveillance italien qui fonctionna comme un organisme bien réglé. La consigne donnée par Alfredo Binda se résumait ainsi : ne laisser partir personne afin d’éviter les échauffourées.
C’est pourquoi ni Idée, ni Marinelli, ni Pineau (simple coursier du cru ndlr), ni Ramoulux, ni Verhaert et pas davantage Geminiani, dans les derniers kilomètres, ne parvinrent à se détacher… »
L’arrivée au sprint était inévitable : le rapace Rik 1 (Van Looy sera surnommé Rik 2 dans les années 1960) gagnait en fumant la pipe devant son coéquipier « l’Aigle noir » Marcel Kint, Roger Le Nizhery et « l’Aigle d’Adliswil » Ferdi Kubler.

Luchon-Toulouse 1-1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+02van Steenbergen gagne à Toulouse1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+05

Fiorenzo Magni conservait le maillot jaune. Les spectateurs du Stadium ont réclamé un tour d’honneur à Robic, héros des Pyrénées, qui s’est exécuté de bonne grâce. Le Breton apprenait à la foule que son bidon contenait du potage de légumes et des pâtes. « C’est le secret de ma forme » prétendait-il. On le nantit d’un nouveau surnom : « le Père la Soupe » !
Lorsqu’il accomplit son Tour en hommage, Louis Nucera se régala d’un copieux cassoulet que « la vélocipédie aiderait à digérer » !
Dans un entrefilet, Miroir-Sprint revient sur l’accident survenu à Apo Lazaridès, de la faute de son chauffeur, et tellement soulagé que ce ne fût qu’un préjudice, « dédommage le champion par une prime spéciale et purement amicale de 50 000 francs ».

Toulouse-Nîmes ça musarde 1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+11

En ce jour de 14 juillet, les 68 rescapés ne furent pas à la fête. « Les hagiographes du cycle ne furent pas gâtés en immortels exploits lors de l’étape Toulouse-Nîmes. Non que les coureurs fussent frappés d’indignité, mais à l’évidence, ils ne tenaient pas à dégainer. La canicule était cause de cette non-agression. Elle les matraquait. Guêpes, frelons, abeilles et mouches patibulaires se jetaient sur leurs visages. La nature crépitait comme si des flammes la léchaient. Dans ce four solaire où l’atmosphère se brouillait, la chasse aux points d’eau mobilisait les esprits. De se précipiter à l’étourdie sur tout ce qui était liquide causait de multiples affections. On ne comptait plus les coliques aiguës, les crises de foie, les maux d’estomac, les inflammation du côlon, les échauffements, les révoltes du sang … »

Version 2

Toulouse-Nîmes passage à Castres-1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+16

Toulouse-Nîmes teisseire et Coppi1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+10

Âmes sensibles s’abstenir ! Louis Nucera nous confie les soucis de Lucien Teisseire :
« Depuis Saint-Malo, Lucien Teisseire était parmi les plus frappés. Une colonie de furoncles le persécutait. Les escalopes placées entre selle et fesses se révélaient insuffisantes. À chaque coup de pédale, il s’employait à réprimer des cris de douleur. Dans l’Aubisque et le Tourmalet, certains clous percèrent d’eux-mêmes (beurk !). À Toulouse, par thermocautère, une médecine radicale vint à bout des autres. Durci par sa longue infortune, il lui tardait de prendre l’offensive. »
L’annonce d’une prime de 100 000 francs, offerte par le quotidien régional Midi Libre, émoustille légèrement les coureurs.
Voilà qu’une (Émile) Idée qu’elle est bonne ! Vers Montpellier, le valeureux rouleur de l’équipe d’Île-de-France lança une échappée avec son coéquipier Édouard Muller, Teisseire « défuronculosé », l’Italien Ausenda, le Belge Roger Lambrecht et « l’aiglon » Marcel Dupont.
Le véloce Émile Idée, le gars de Ménilmontant, estoque ses compagnons d’échappée à l’ombre des arènes de Nîmes.

Émile Idée gagne à Nîmes-1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+15

Une Emile Idée1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+01

« Les grands malchanceux du jour ? Magni, affaibli par une fièvre qui alla empirant. Mais « le Colosse de Monza » stupéfia les témoins de son calvaire. Il se montra héroïque, refusant de courber la tête. Ainsi sont les Toscans. N’ont-ils pas, aux dires de Malaparte, « une manière de s’agenouiller qui est plutôt de rester debout, jambes pliées ».
Robert Chapatte écumait. Accidenté à la sortie de Montpellier avec Roger Le Nizerhy par la faute d’un spectateur, victime ensuite de deux crevaisons, il fut abandonné corps et biens par l’équipe de France, alors qu’il était le mieux placé des Tricolores au classement général. Perte : plus de 13 minutes sur le premier de l’étape.
Coppi ? D’aucuns affirmaient qu’il n’attendrait pas les grands cols alpestres pour croiser le fer avec Bartali. Dans les rues, c’était la fête. « Ça ira, ça ira » ! La République pavoisait. »

1949-07-18+-+BUT-CLUB+191+-+36th+Tour+de+France+-+023A

La 14ème étape est encore morne et sans signification. Les 68 coureurs partis de Nîmes sont tous arrivés à Marseille, à l’issue d’une journée rendue accablante par toujours une très forte chaleur. Mais qu’est-ce qui a encore pris Apo Lazaridès de vouloir danser sur le pont d’Avignon ?
« Le fait que son nom soit le plus ovationné ? Le désir d’animer une échappée d’envergure qui le rapprocherait de Bartali et de Coppi avant les Alpes ?
Comme la veille, comme depuis le jour du départ de ce 36ème Tour de France, la chaleur harassait un peloton de réprouvés et faisait crier jusqu’aux choses. Tout, une fois encore, incitait à la prudence. À la surprise de l’aréopage cycliste, l’ « Enfant grec » démarra malgré la route en fusion, la chasse à la canette, les cigales qui mouraient sur place. Les Italiens veillaient. Désireux de cadenasser la course, ils se livrèrent à une intense poursuite. René Vietto, qui avait du mal à chauffer ses vieilles jambes, et Lucien Teisseire, mis au supplice par ses plaies non cicatrisées en dépit des cautères de platine incandescents appliqués à Toulouse, eurent toutes les peines du monde à ne pas lâcher prise. Quand l’échauffourée cessa, poissé de sueur, le regard noyé par l’effort, Vietto rattrapa son élève et le gifla en hurlant : « Mais qu’est-ce que tu as là-dedans ? » Il lui montrait sa tête. « René ! C’est fini ! Je ne te pardonnerai jamais cette gifle ! »
Jusqu’à Marseille, où le Luxembourgeois Jean Goldschmitt gagna devant l’Auvergnat Jean Blanc surnommé le « Ferrailleur de Cébazat », il n’y eut pas de suite à l’incident, sinon la bouderie du benjamin des Lazaridès qui voulait abandonner.

Goldschmits-l1600-1

Sur la pelouse du vélodrome, les journalistes se précipitèrent vers les deux amis. « Amis ! s’écria Lazaridès. Vous plaisantez ! Croyez-moi, cette fois, ce n’est pas un petit nuage ! C’est une tempête ! Un tel affront ne s’excuse pas ! »
Plus loin, en spartiate expérimenté qui ne négligeait pas l’emphase si besoin était, Vietto, penché sur son vélo, continuait à désigner sa tête. « Un psychiatre ! Il lui faut un psychiatre à ce petit ! Il n’a rien dans la cervelle ! » Son accent du Midi colorait chaque syllabe. De leur côté, les commissaires se réunissaient afin de pénaliser le « roi René » pour « voie de fait vis-à-vis d’un concurrent.
Et Coppi ? Il s’était appliqué à suivre Roger Le Nizhery. Quand on l’interrogea sur la raison de cette conduite, il dit : « Que voulez-vous ? Il pédale si bien qu’on a du plaisir à le regarder. »

1949-07-18+-+BUT-CLUB+191+-+36th+Tour+de+France+-+021A

Le lendemain, entre Marseille et Cannes, peu après le départ de la cité phocéenne, dès le pied du col de Carpiagne (12ème kilomètre) … boosté par l’air du pays, le Cannois Apo Lazaridès attaque, et le premier lâché est … René Vietto qui, dans la montée, perd plus de deux minutes ! Aie, aie, aie !
Apo est vite rejoint, mais sur les pavés de Toulon, il se retrouve de nouveau dans la bonne échappée en compagnie des deux beaux-frères Émile Idée et Paul Giguet, l’italo-français Fermo Camellini autre régional de l’étape, l’Italien Guido De Santi, le Luxembourgeois Diederich et les deux Belges Roger Lambrecht et Désiré Keteleer.

1949-07-18+-+Miroir+Sprint+-+163+-+161949-07-18+-+BUT-CLUB+191+-+36th+Tour+de+France+-+020AVersion 21949-07-18+-+BUT-CLUB+191+-+36th+Tour+de+France+-+022A

À Beauvallon, où repose le créateur du Tour de France, Paul Giguet remporte la prime spéciale de 100 000 francs du Souvenir Henri Desgrange,
Équipier dévoué, Giguet était souvent chargé de l’approvisionnement en boisson de son leader, en pratiquant la chasse à la canette. C’est lors d’un de ces exercices qu’il fut enfermé accidentellement dans la cave d’un bistrot.
Keteleer, sur cycle Garin et pneus Wolber, lâché dans le col de l’Estérel, revient dans la descente et règle au sprint Émile Idée sur la Croisette.
Adolphe Deledda, victime d’une chute dans la descente de la Gineste, termine hors des délais. Fausto Coppi n’admirera plus le styliste Roger Le Nizhery qui, ne pouvant plus s’alimenter depuis trois jours, abandonne exténué.

Version 2Version 31949-07-18+-+Miroir+Sprint+-+163+-+01

Sur des routes qui lui sont coutumières, Apo Lazaridès a réussi l’exploit qu’on attendait de lui : il reprend 12 minutes au maillot Jaune Magni, Bartali, Coppi et Robic, et se replace au classement général presque à égalité de temps avec les favoris.
Et comment ça va avec Vietto ?
« Des messages invitaient les deux hommes à se défâcher. Lisette Vietto usait de ses bons offices.
– La gifle ? René a oublié, disait-elle.
– Par exemple ! répliquait Apo, c’est moi qu’il frappe et c’est lui qui oublie !
Elle suppliait ensuite son mari de ne pas s’obstiner dans sa bouderie.
– Pas question ! Ce farfelu n’avait qu’à m’écouter au lieu de faire le malin !
Puis il ajoutait, sans qu’on sût vraiment si un rire intérieur le secouait : « Cela dit, entre nous, j’ai fourni ses braquets au mécanicien afin qu’il franchisse les cols comme un cabri ! J’y laisserai ma peau mais ce Tour de France il faut qu’il le gagne ! Ah, si je pouvais retrouver mes jambes de vingt ans pour lui donner ma roue en cas de besoin ! » (sans doute, un clin d’œil à son sacrifie pour Antonin Magne dans un Tour de France d’avant-guerre ndlr)
Et les yeux tournés vers les Alpes, comme les musulmans vers La Mecque quand ils prient, il retombait dans un lourd silence qui ne permettait pas de discerner s’il se moquait de son auditoire ou s’il ironisait sur lui-même…
Vietto termina sa soirée en glorifiant le chant des cigales cannoises : – Voilà de vraies cigales, répétait-il d’un air pénétré. Aucune comparaison avec leurs ersatz de Nîmes. »
Pour la suite et le final grandiose de ce Tour, on en reparle après la journée de repos…

Pour vous faire revivre ces étapes du Tour De France 1949, j’ai puisé comme toujours dans :
– les belles collections des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports
Mes rayons de soleil de Louis Nucera (éditions Grasset 1986)
Arriva Coppi ou les rendez-vous du cyclisme de Pierre Chany (La Table Ronde 1960
- La Fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva 2003)
Vélociférations Je me souviens du Tour de Christian Laborde (éditions Cairn)

Publié dans:Cyclisme |on 11 juillet, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1949 (1)

J’ai pris l’habitude quand l’été se profile, d’évoquer les fêtes de juillet d’antan, non pas la commémoration de la prise de la Bastille, mais les Tours de France cyclistes de ma jeunesse.
Cette fois, il s’agit même d’un Tour de ma prime enfance. Je n’avais que deux ans et demi en 1949. Je suis, en effet, un de ces enfants du baby boom souvent jalousés aujourd’hui. À juste raison, car outre d’avoir bénéficié de l’époque de plein emploi dite des Trente Glorieuses, nous avons surtout connu les beaux et grands Tours de France des années cinquante.
C’était un temps de l’insouciance après des années de guerre et de privations. La vie semblait plus belle et facile. À défaut de revêtir des gilets jaunes sur des hideux ronds-points qui n’existaient pas encore, la France, le temps d’un mois, voyait la vie en jaune. Imaginez la joie indicible, quelques années plus tard quand je sus tenir en équilibre sur mon petit vélo vert à deux roues, que me procura mademoiselle Millet, une enseignante du collège dirigé par ma maman : elle me confectionna un magnifique maillot bouton d’or en poussant même le souci du détail à broder dessus les légendaires initiales HD du créateur du Tour de France Henri Desgrange.

Une de L'Equipe avant le départ

Pour être honnête, je ne possède absolument aucun souvenir réellement vécu du Tour 1949, troisième édition d’après-guerre de l’épreuve. Mon père et sans doute mon frère aîné devaient s’asseoir devant le poste à galène pour écouter les reportages lyriques de Georges Briquet.
On allait à l’école maternelle à l’âge de cinq ans, j’appris à lire dans ma sixième année. C’est probablement à partir de là, que j’ai commencé à fureter dans le vaste grenier du domicile familial et à me plonger dans les revues spécialisées Miroir-Sprint et But&Club.

1949-06-27+-+Miroir+Sprint+-+160+-+02

Qu’elles étaient belles ces images sépia ou vertes, ces histoires épiques ou cocasses ! Je les tant vues, lues et relues que, finalement, elles me sont devenues familières. Avec les décennies, elles ont acquis une vraie valeur géographique et sociologique : les coureurs, facilement reconnaissables avec leurs maillots des équipes nationales et régionales, avec juste l’inscription de leur marque de cycle, les suiveurs, torse nu, à moto sans casque, les chasses à la canette par temps de canicule avec les razzias de bouteilles dans les bistrots ou les attroupements autour des fontaines communales, les barrières des passages à niveau malencontreusement baissées, les spectateurs avec bérets et marcels sur le bord de la route abandonnant leur attelage de chevaux ou de bœufs, des villes en reconstruction, des routes propices aux crevaisons. Certains, défenseurs du cyclisme moderne, parleront de folklore. J’ai découvert la France et ses provinces en feuilletant ces magazines que je conserve encore précieusement aujourd’hui.

1949+-+Miroir+Sprint+-+SPECIAL+-+01

Pour vous donner un aperçu de l’atmosphère bon enfant qui règne alors, je vous livre l’éditorial de l’excellent journaliste Georges Pagnoud paru dans le numéro spécial de Miroir-Sprint d’avant ce Tour 1949 sous le titre très familier (et familial) de : Mais oui, cousine, c’est ça le Tour ! :
« Eh oui ! cousine, c’est définitif, je ne serai pas des vôtres ce juillet au Trayas … J’ai tout de même grand plaisir à vous annoncer que je viens d’être à nouveau désigné par mon journal pour faire le Tour. C’est vous dire que mon mois de juillet sera quand même bien employé. Quel Tour ? Pas le tour du monde, bien sûr. Le Tour de France cycliste me suffit. C’est effectivement, ce même tour que nous allions, enfants, voir passer au bas du mont Cassel avec les Verstraete et toute la bande de copains. Les coureurs venaient alors de Charleville à Malo. Et la première année que nous avions accompli cette sorte de pèlerinage estival, Nicolas Frantz, le vainqueur naviguait de concert avec les Belges Dewaele et Demuysère et le seul champion français s’appelait Leducq. Ah ! cousine, Dieu sait si vous m’en avez parlé de celui-là. Il était beau, élégant et sympathique. Allons, convenez-en, vous rêviez de lui à l’époque. Et ne vous gêniez même pas pour faire son panégyrique en public. Sans même savoir si cela ne « picotait » un tout petit peu ma jalousie et mon cœur.
Vous m’avez depuis souvent parlé de lui et posé plusieurs fois posé la question : Est-ce du chiqué ? Eh bien ! même si j’ai pu à une certaine époque soutenir près de vous le contraire, je suis maintenant catégorique : non, ce n’est pas du chiqué. Comment pourrait-ce en être d’ailleurs ? Ces 5 000 kilomètres ou 4 870 si vous aimez la précision, il faut comme dit l’autre se « les pédaler ». À 30 de moyenne. Malgré des côtes à vous donner le vertige, plus d’autres encore plus impressionnantes et aussi des cols si hauts perchés qu’ils baignent dans la neige à toute époque de l’année. Alors, cousine, quand vous lisez ce mot, col, songez tout de suite à la grimace que vous faites, vous, quand il vous faut arpenter celle, bien ridicule pourtant, qui mène chez la mère Choquet, cette brave femme qui vous sert le lait chaque jour quand vous venez chez nous à Chemiré. Que faites-vous, chère cousine ? Que fait votre déjà (excusez-moi Édouard !) bedonnant époux ? Vous mettez tout de suite pied à terre. C’est trop dur ! Eux, les géants ont des dizaines de kilomètres de côtes à gravir, sans aide, sans rechigner. Et autant de kilomètres à dévaler. À 80 à l’heure, au bord des précipices. Vous croyez vraiment que c’est à ce moment-là qu’il pourrait y avoir combine ? Sérieusement ?
Que le Tour fût devenu une vaste affaire commerciale, c’est autre chose. Que la course forme un chapitre dans un seul grand livre de comptes, c’est vrai. Mais à qui le reprocher ? Des gens prennent des risques financiers –ils sont d’ailleurs bien minces maintenant- ils entendent par conséquent les compenser et font argent un peu de tout. Du vernicire, de l’encaustique, du papier peint, de la crème à raser comme de la dernière samba. Mais où mieux placer tous ces produits qu’auprès de l’immense foule déplacée par les « géants » ? Chacun doit y trouver son compte même si celui-ci n’est pas des meilleurs marchés.
On dit communément, paraît-il, que le Tour de France c’est d’abord quelques coureurs perdus parmi des dizaines d’immenses cars beuglant les mérites d’une crème de gruyère. On ne voit que ceux-ci et non ceux-là. Légende que cette image ! La caravane publicitaire est une chose, la course en est une autre. Une heure doit les séparer. Si ce décalage n’existe pas, il est le fait de fraudeurs mais les organisateurs eux, savent bien, que si le sport devait être étouffé par le commerce, leur épreuve aurait tôt fait de ne plus intéresser ceux qui chantent la beauté de ses batailles. Or, si les foules acceptent de venir des heures au bord des routes pour assister au passage d’une caravane si fugitive qu’elle passe en moins de dix minutes (si on l’alignait bout à bout), c’est parce que d’autres, dont je suis, lui certifient que ces cyclistes qui se présentent souvent en peloton se conduisent à d’autres instants, en surhommes.
Je vous ai donc fait, chère cousine, une profession de foi en ce qui concerne l’épreuve elle-même. Il me resterait à poursuivre par une narration géographique des lieux traversés. Mais, sur ce chapitre, vous avez un excellent guide Michelin dans le coffre de votre « 402 », et, de temps à autre, je vous enverrai des cartes postales. En couleurs, évidemment. Je peux néanmoins vous dire qu’un suiveur français ne peut pas ne pas suivre avec d’autres yeux la course sitôt qu’elle passe ses frontières. On a beau ne pas vouloir faire le « ran-tan-plan », quand des foules immenses ceinturent toutes les routes pour voir cette chose (grande) qui vient de France, je vous l’assure, ça vous rend fier. Et quand les nôtres sont en tête, donc ! C’est assez rare, il est vrai, mais, enfin, quand le fait se produit, quelle émotion nous gagne. Tenez, j’ai souvenance de la marche de Vietto, voilà deux ans, vers Bruxelles. Elle était triomphale pour nous mais non pour nos hôtes. C’était une véritable consternation de voir un Français passer en tête. Aucun encouragement. De ces dizaines de milliers de spectateurs, une seule exclamation jaillissait. Où sont-ils ? Ils, « les leurs » Depredhomme, Impanis. Mais Vietto fonçait sûr de son affaire. Et soudain notre voiture fut stoppée comme toutes les autres par un « tortillard local » qui, à l’abri derrière le passage à niveau, narguait l’ « Armada » mécanique. Vietto allait-il être stoppé lui aussi par la barrière réglementaire ? il sprinta, sprinta et passa de justesse devant le train par le chemin réservé aux piétons. Alors, près de nous, s’éleva un juron effroyable : -Cré, nom de Dieu, de vingt mille milliards de sacré nom de Dieu, sacré veinard !- Un sportif de là-bas, exacerbé, lançait vers le cannois et vers le ciel ses imprécations et son poing menaçant.
Bartali est-il beau ? C’est affaire de goût. Personnellement, je ne le trouve pas très sympathique, et, lui, le pieux Gino, invective les suiveurs comme un charretier napolitain quand il s’est levé trop tôt Je préfère de beaucoup la simplicité de Coppi, mais c’est évidemment une réaction toute personnelle. Au point de vue valeur sportive, l’un n’a pas grand chose à envier à l’autre. De même qu’au point de vue gloire et fortune. Dès lors, leur comportement est assez difficile à prévoir.
Nos Français ? Le plus bel athlète est incontestablement Lucien Teisseire, un costaud qui n’a pas encore donné son maximum. Le plus distingué ? Sans conteste, Louison Bobet. L’est-il trop ? En tout cas, il ne jouit pas d’une estime unanime auprès de ses pairs. Celui qui rallie bien des suffrages, c’est Apo Lazaridés. C’est un peu le « chouchou » de tout le monde et j’avoue qu’il sera mon favori sentimental. Quoique j’aime également beaucoup Guy Lapébie, garçon intelligent, correct, qui court autant avec sa tête et sa gouaille qu’avec ses jambes. Guy sera-t-il aussi heureux que l’an dernier où ses débuts dans l’épreuve furent assurément sensationnels ? Nul, même un augure, ne saurait se prononcer. L’équipe de France possède encore un trio de jeunes capables, à mon avis, du meilleur comme du pire. Ne peut-on craindre en effet que Gauthier, Géminiani et Chapatte, au contraire des Sudistes, aient poussé trop loin leurs efforts pour mériter la sélection. »
Le journal Miroir-Sprint sollicite aussi ceux qu’on n’appelle pas encore les « people » à l’époque, en l’occurrence, Suzanne Georgette Charpentier, actrice célèbre alors sous le pseudonyme d’Annabella. Je découvre en rédigeant ce billet qu’après avoir débuté dans le Napoléon d’Abel Gance, elle fut l’une des plus grandes séductrices du cinéma français, jouant notamment aux côtés de Jean Gabin dans La Bandera de Julien Duvivier, puis sous les ordres de Marcel Carné dans Hôtel du Nord. Tentant l’aventure d’Hollywood, elle fut l’une des multiples conquêtes de Tyrone Power qu’elle épousa. Voici son ressenti sur les géants de la route après avoir suivi une étape du Tour 1948 :
« Le matin, au départ, le coureur près de son vélo est, en général, un monsieur pas très beau, plutôt lourdaud, le visage mangé par le vent et le soleil, avec un air sombre et soucieux. Son maillot se bosselle sur des petits paquets biscornus qui lui gonflent les poches et il a sur la tête certainement ce qu’il y a au monde de plus laid en matière de couvre-chef. Puis il monte en selle, il s’élance et, tout à coup, le miracle s’accomplit.
L’homme et la machine ne font plus qu’un. C’est un merveilleux mélange de puissance et d’adresse. Les maillots de toutes les couleurs jouent dans la lumière, le chromé des guidons scintille dans le soleil.
En plus du tour de force sportif, c’est pour moi un spectacle d’une grande beauté …
… Quand, après avoir suivi Lazaridés pendant qu’il prenait magnifiquement d’assaut le col d’Aubisque, j’ai vu son pneu éclater. J’ai cru que j’allais pleurer de rage et j’aurais étranglé avec plaisir tous les cantonniers des Basses-Pyrénées (Pyrénées-Atlantiques aujourd’hui, ndlr) qui ont semé sur les routes ces cailloux meurtriers.
Il semble que le monde s’arrête et que, pour quelques heures, rien d’autre que ce qui se passe dans l’étape n’a d’importance. Pourtant, il arrive un moment où la faim vous tracasse. En quelques minutes, notre chauffeur nous sort de la caravane. Nous avons vingt minutes pour trouver un bistro, se laver les mains, commander des sandwiches et les manger. Nous courons de la cuisine à la fenêtre pour être sûrs de ne rien perdre de ce qui se passe à l’extérieur.
Nous partons et je m’aperçois que j’ai oublié mon verre de vin. J’ouvre la bouche pour le réclamer quand je vois là-bas un point jaune qui se détache du groupe. C’est mon ami Bobet. Il est si jeune, si bien élevé, si peu « dur de dur » que j’ai l’impression qu’on ne le prenait pas tout à fait au sérieux. Et voilà qu’il va se révéler un merveilleux grimpeur. Je suis dans la joie et j’ai complètement oublié ma soif.
Le visage de Robic est inouï (euh ! Aussi beau que celui de Tyrone Power ? ndlr). Tout son petit corps sec semble un mécanisme sûr et parfait.
Que les organisateurs qui interdisent la présence des femmes dans le Tour se rassurent. Si j’avais l’air tant soit peu féminine au départ, j’ai beaucoup plus l’air d’un monstre que d’une pin-up à l’arrivée. Couverte de poussière, les cheveux sans couleur, aplatis par une casquette aimablement prêtée, je n’ai presque plus figure humaine. Mais cela n’a aucune importance, je viens de vivre une merveilleuse journée. Et maintenant, en pensant à mes coureurs qui se reposent enfin, je retrouve un peu cette impression que j’ai quelquefois au cirque quand les trapézistes, après avoir volé dans l’espace, saluent enfin au milieu des bravos, une impression de délivrance. Ma gorge se desserre, mon estomac redescend à sa place. Ils se reposent ! Ils se reposent d’un repos tellement bien gagné ! »
À propos, la présence de femmes parmi les journalistes était rarissime, et même, en principe, interdite pour un alibi misogyne : les protéger de la vision des coureurs effectuant leurs besoins naturels à l’air libre.
Nostalgie quand tu nous tiens (déjà) : en page 4 de ce numéro spécial de présentation, le « vieillard qui a gagné le 1er Tour de France en 1903, Maurice Garin, égrène ses souvenirs : « J’ai pris le départ sur ma bonne vieille Française-Diamant. Une bien belle machine, vous pouvez m’en croire. Elle ne pesait que 16 kilos et ne possédait ni freins ni roue libre. Le développement que j’avais adopté et que j’ai d’ailleurs toujours conservé pendant mes courses, était de 5 mètres 85. Les boyaux, car c’était déjà des boyaux, avaient 32 millimètres… »
La roue a tourné depuis, et le vélodrome de Lens, qui avait été baptisé de son nom, a été détruit pour élever le musée du Louvre-Lens.

1949+-+Miroir+Sprint+-+SPECIAL+-+041949+-+Miroir+Sprint+-+SPECIAL+-+05

Comme au départ de chaque épreuve, on suppute les chances de victoire de tel ou tel champion, et notamment celles du campionissimo italien Gino Bartali auteur d’un exploit toujours unique dans les annales : remporter le Tour de France à dix ans d’intervalle (1938 et 1948).
Pour fidéliser le lecteur, Miroir-Sprint organise un grand concours Le Tour en images richement récompensé par 100 000 francs en espèces, des voyages en avion, tous frais payés, au championnat du monde cycliste, un vélo de course ou touriste. Il s’agit de reconnaître dix photographies prises par les talentueux reporters du journal lors du Tour de France précédent.

1949+-+Miroir+Sprint+-+SPECIAL+-+071949+-+Miroir+Sprint+-+SPECIAL+-+24

On découvrait alors intelligemment notre Douce France. Avouez que c’était autrement éducatif que les « jeux » débiles d’aujourd’hui : « Qui était le grand champion italien rival de Bartali ? Coppi tapez 1, Platini tapez 2. Envoyez vos réponses par sms au … » !
Plus qu’Il Vecchio Bartali, Gino le Pieux, les pronostics vont surtout vers l’autre campionissimo Fausto Coppi qui vient de remporter, quelques semaines auparavant, un Giro de légende que l’écrivain Dino Buzzati, auteur du célèbre roman Le Désert des Tartares, exalte dans ses chroniques du Corriere della Sera (traduites et publiées dans Sur le Giro 1949, le duel Coppi-Bartali)

1949-06-27+-+Miroir+Sprint+-+160+-+01

Pour faire trébucher le grand Fausto les journalistes spécialisés pensent évidemment à son compatriote Bartali, mais aussi au Suisse Ferdi Kubler (mort en 2016, à 97 ans, il était alors le plus vieux vainqueur du Tour encore en vie), au trio de Belges Stan Ockers (un monument est érigé en son souvenir en haut de la côte des Forges sur le parcours de la classique Liège-Bastogne-Liège), Raymond Impanis et Briek Schotte surnommé l’homme de fer, au jeune Français Louison Bobet, son équipier Lazaridès (lequel ? Apo ou Lucien ?) et son rival breton Jean Robic vainqueur du Tour de France 1947 et relégué pour absence d’affinités dans la formation régionale Ouest-Nord.
Imaginez combien, à la lecture de ces revues, j’étais émerveillé devant ces légendes des cycles, ces Ulysse à vélo à la conquête de la toison d’or, le maillot jaune. Les yeux écarquillés, sur les épaules de mon père, je les découvris en chair et en os, quelques années plus tard, lors d’un Critérium des As autour de l’hippodrome de Longchamp.
Imaginez aussi, j’avais onze ans, j étais à l’arrière de la Peugeot familiale, mon frère aîné à la vitre avec la caméra 9,5 mm de mon père qui conduisait, filmant l’immense Fausto Coppi qui s’entraînait, à la veille du championnat du monde 1958, sur le circuit automobile de Reims-Gueux. Il faudra quand même, un jour, que je numérise ces images !
Aux sept équipes nationales et les quatre régionales, s’ajoutent une équipe d’Aiglons belges et de Cadets Italiens.

1949-07-01+-+Miroir+Sprint+-+061949-07-01+-+Miroir+Sprint+-+07

1949-07-01+-+Miroir+Sprint+-+02

Cette formule par équipes nationales, si elle faisait vibrer la fibre patriotique du public, était moins du goût des champions qui, tout le reste de la saison, défendaient les couleurs de marques de cycles concurrentes.
Ainsi, la rivalité entre Coppi et Bartali, le fameux divismo, est à son paroxysme. Fausto participe pour la première fois au Tour. Gino est le vainqueur sortant mais il vient d’être surclassé par son rival sur les routes du Giro. Le directeur sportif de la Squadra Azzura Alfredo Binda a dû déployer des trésors de diplomatie pour faire cohabiter les deux campionissimi. À l’issue d’une réunion houleuse organisée à Chiavari (à un r près c’est le bazar !), port de plaisance au sud de Gênes, les deux champions ont fini par s’engager en signant une pièce officielle précisant les droits et les devoirs de chacun. À suivre !
Quant à l’autre cador transalpin Fiorenzo Magni, le « troisième homme » dans l’ombre des deux campionissimi, au passé controversé de « chemise noire » sous la période mussolinienne, il est versé avec les Cadetti.
Pour ce Tour 1949, je ne peux vous faire partager les savoureuses chroniques d’Antoine Blondin, et pour cause, il ne fera irruption sur la course qu’en 1954, à l’occasion d’une étape traversant les Landes qu’il intitulera « Des pins et des jeux ».
Il n’est pas inutile de rappeler que L’Auto, ancêtre du journal L’Équipe et créateur du Tour de France, a été interdit de parution en août 1944 pour propagande pour l’occupant et avoir fustigé la Résistance. L’Équipe paraît à partir du 28 février 1946, trois fois par semaine, avec comme sous-titre : le stade, l’air, la route, puis devient le quotidien que l’on connaît toujours le 8 avril 1946. Jacques Goddet a remplacé Henri Desgrange, décédé en 1940, à sa tête.
Hors Gino le Juste, dont l’admirable destin fut évoqué dans un livre traduit de l’italien, Un vélo contre la barbarie nazie, il serait sans doute intéressant de connaître ce que fut la vie des géants de la route durant le conflit de la Seconde Guerre mondiale. En fit-elle d’excellents Français comme le chanta Maurice Chevalier ?
Ce Tour de France 1949 m’intrigua plus encore après que le regretté écrivain Louis Nucera m’eût illuminé de ses Rayons de soleil. Admirateur invétéré de René Vietto dont il brossa un portrait dans un joli petit livre Le roi René, il s’émerveilla, dans sa jeunesse niçoise, pour Fausto Coppi après avoir assisté, en voisin, à son arrivée de légende dans la classique Milan-San Remo de 1946. Ainsi, au printemps 1985, il eut l’idée de refaire à vélo le parcours de ce … Tour de France 1949. Je suis toujours bouleversé et révolté que cet écrivain à la plume savoureuse et cet amoureux de la petite reine soit mort de sa passion, fauché à vélo par un chauffard.
En relisant donc ces revues, il me semble que les articles étaient plus factuels. Encore que … !
Au soir de la première étape, Maurice Vidal qui découvre la grande boucle, livre ses Impressions nouvelles dans Miroir-Sprint :
« Bien sûr. Une impression du Tour n’a rien de très original. Pourtant il semble toujours au suiveur nouveau que nul autre avant lui n’a vu pareil spectacle. Jamais il n’y eut tant de foule Au Palais-Royal, sur les Grands Boulevards, à Pantin, à La Ferté-sous-Jouarre ou à Château-Thierry. Jamais cette foule n’a jamais été aussi enthousiaste. C’est ce qui m’arrive. Et pourtant ! Notre ami Pélissier lui-même devrait alors être blasé, lui qui passe son temps à répondre gentiment à toutes les acclamations qui saluent son passage. Et il ne l’est pas, loin de là !
Que faut-il le plus regarder ? Ces dix gosses qui, juchés sur des vélos de course miniature, se fraient gentiment un passage en soufflant dans une trompette, ou ce pasteur anglican qui ne perd rien de sa dignité pour crier : « Vas-y Charlot ! » ? ou bien encore cet acharné groupe de Bretons qui attend « Saint » Robic au « virage » ? Ou ces ouvrières en blouse blanche, de la Porte de Pantin ? Ou ces messieurs cossus, chapeautés, mais cramoisis d’enthousiasme ? Ou ces cultivateurs qui ont tout abandonné pour venir au bord de la route.
Le spectacle est partout : sur la route où passent les dieux du jour, escortés de milliers de cyclistes ; sur les trottoirs, aux balcons, sur les toits, dans le ciel même où l’avion de « Miroir » survole la caravane.

1949-07-01+-+Miroir+Sprint+-+031949-07-01+-+BUT+et+CLUB+-+186+-+101949-07-01+-+BUT+et+CLUB+-+186+-+071949-07-01+-+BUT+et+CLUB+-+186+-+09

Le Tour, c’est bien sûr la lutte terrible des champions, le démarrage de Goasmat, le « coup de rein » de Lauredi, la fugue foudroyante de Dussault, premier gagnant de cette étape, 36ème édition. Mais c’est aussi ce peuple de sportifs qui, toutes classes mêlées, accourt à ce spectacle qui, malgré les affaires, l’argent, les petites combines, reste un spectacle sain.
Certes, le Tour n’est pas tout. Il ne faut pas oublier les petits et les grands soucis quotidiens, mais cette grande kermesse populaire est une si réconfortante image du temps de paix qu’il faut se féliciter de son immense succès. Et malgré tout, malgré les « vieux » du Tour, je continue à penser, au soir de cette première étape, qu’il ne fût jamais aussi grand. »

1949-07-01+-+BUT+et+CLUB+-+186+-+01

Dans son livre, Louis Nucera relata ainsi en compulsant les journaux de l’époque, la première étape Paris-Reims :
« Le 30 juin 1949, à Livry-Gargan, il y avait foule. Les cent-vingt coureurs étaient partis de la place du Palais-Royal à Paris. Ils avaient défilé dans la capitale en peloton avant de se rassembler là. En cours de route, Lucien Lazaridès, équipier bleu blanc rouge, avait cassé la manivelle gauche de son vélo au ras du pédalier. Ce fut le premier accidenté du 36ème Tour de France. Une dame italienne demandait à Gino Bartali de bénir son bambin. Il refusait. D’être surnommé « le Pieux » ne donne pas tous les pouvoirs. Pierre de Gaulle serrait des mains : sa qualité de président du conseil municipal de Paris l’y obligeait. Les barnums de la réclame s’époumonaient dans leur micro et porte-voix. On applaudissait, on s’affairait. La déférence était de mise : d’approcher des champions et de côtoyer le rêve exigent de la tenue. Départ réel : 11h 36. Reims, terme de la première étape, se trouvait éloigné de cent-quatre-vingt-deux kilomètres. Selon les prévisions, on atteindrait la ville du sacre des rois –depuis le baptême de Clovis- dans cinq heures et trois minutes …

1949-07-01+-+Miroir+Sprint+-+13 21949-07-01+-+Miroir+Sprint+-+14A

À la sortie d’Épernay, Édouard Fachleitner et Bernard Gauthier déclenchèrent la première bagarre du Tour. Le laminoir de Hautvillers n’était pas loin. C’est en l’abbaye de ce village qu’un moine, Dom Pérignon, se voua jusqu’à sa mort, en 1715, à la taille, à l’art du découpage et des assemblages, au mariage entre vendanges de divers cantons, bref à la gloire du vin du cru. Ce ne fut pas une mince affaire. Fachleitner et Gauthier se souciaient peu de Dom Pérignon, à qui le champagne et par conséquent la Champagne doivent tant. L’objectif, pour eux, était de s’assurer quelque avance sur leurs poursuivants. Elle fut insuffisante. Tel un bolide, Jean-Marie Goasmat, tantôt surnommé Adémaï mais plus fréquemment « le Farfadet », franchit seul en tête, le sommet de la rampe. À l’époque, cette nouvelle ne fut pas pour me déplaire. J’en jubile encore. Goasmat était du bois dont on fait les vaillants. Dès l’enfance, je l’appréciais. J’ai continué. Les grandes personnes sont rares.
À l’arrière, on se démenait. Jean Robic, coiffé d’un casque des plus ostentatoires – ne l’appelait-on pas « Tête de cuir » ? – n’était pas le dernier à s’activer. Il avait ce rictus des êtres qui ne renoncent jamais. Ç a existe.

1949-07-01+-+BUT+et+CLUB+-+186+-+161949-07-01+-+Miroir+Sprint+-+011949-07-01+-+BUT+et+CLUB+-+186+-+13

Ce fut le citoyen de La Châtre – un Castrais comme on désigne aussi les habitants de Castres -, Marcel Dussault, qui eut le dernier mot. Son ascension de la côte de Selve fut conquérante. Il rejoignit et lâcha Goasmat. Reims l’accueillit en vainqueur. Non pas dans la cathédrale, mais au vélodrome ; l’archevêque était absent. En revanche, Line Renaud l’attendait, une gerbe à la main, sous une banderole claquant au vent. Remplaçait-elle le fameux étendard de Jeanne ? La chanteuse l’embrassa. Afin de satisfaire les photographes, elle lui donna plusieurs baisers sans manifester le moindre signe de lassitude … Coppi termina dans le peloton, 13ème ex æquo, à 1 mn 49 s du premier ... »

1949-07-04+-+BUT+et+CLUB+-+187+-+08-09

1949-07-04+-+Miroir+Sprint+-+161+-+04

Louis Nucera vient encore à la rescousse pour nous relater la seconde étape qui mène les coureurs à Bruxelles :
« En ce 1er juillet 1949, il fallut attendre Charleville pour voir le Belge Demulder et le cadet italien Ausenda mettre le feu aux poudres. Les Carolomacériens (ou Carolopolitains) applaudirent à ce début de feu d’artifice. Il ne cessa plus de pétarader et d’étinceler jusqu’à l’arrivée.

1949-07-04+-+BUT+et+CLUB+-+187+-+03

À Profondeville, Caput et Brûlé, deux gars d’Île-de-France, rattrapaient Guiseppe Ausenda qui, dès la côte de Fumay, s’était débarrassé de Marcel Demulder sous les regards des ouvriers ardoisiers du coin accompagnés de leur famille. Entre-temps, à la sortie de Dinant, là où naquit l’inventeur du saxophone, Adolphe Sax, le généreux Pino Cérami, le joyeux Léon Jomaux et le crâne Jacques Marinelli, troisième représentant de l’équipe d’Île-de-France, avaient quitté le peloton.
La montée vers la citadelle de Namur, au confluent de la Sambre et de la Meuse, dans un décor qui s’y entend en austérité et majesté, devait être propice à une furieuse bataille. Ausenda et Brûlé étaient distancés ; Cérami ne pouvait suivre ses compagnons ; Marinelli et Jomaux rejoignaient le duo de tête. Au sommet, Louis Caput se détachait au sprint. Voilà qui paraît bien loin, déjà aux lisières de l’oubli, mais tout rempli de superbe et d’émotion, si on s’exerce à secouer quelques poussières …
À Perwez, Ockers, Lambrecht, Teisseire, Ricci, Lauredi se mêlèrent aux avant-postes. Caput, souffrant de crampes, cédait du terrain ainsi que Ricci et Lauredi. Ockers et Teisseire étaient victimes de crevaisons. Ce dernier ne s’avouait pas vaincu. Il se rapprochait de Marinelli et Lambrecht quand, pris de fringale, il renonça. Une banane et un gâteau de riz, j’aurais été sauvé, dira-t-il plus tard.

Tour_1949Brussel._Bruxelles sprint,_Roger_Lambrecht_en_Jacques_Marinelli jpg

Au stade du Heysel, à Bruxelles, le Belge de Brest, Lambrecht, gagnait l’étape et endossait le maillot jaune. Coppi terminait 11ème à 3 min 17 s . Dans les côtes de Heer, de Namur et d’Overijse, il montra qu’il pouvait jouer sur la soie de ses boyaux comme on dit sur du velours. Derrière lui, les échines se courbèrent, les souffles se firent courts. Le chansonnier Gabriello estima que Marinelli « gazouillait ». Il le surnomma « mon p’tit oiseau », avant d’apprendre que le directeur de la course l’appelait déjà « la Perruche ». »

1949-07-04+-+Miroir+Sprint+-+161+-+06A1949-07-04+-+BUT+et+CLUB+-+187+-+07

René Mellix, un des envoyés spéciaux du Miroir des Sports, résume la troisième étape Bruxelles-Boulogne :
« 22 kilomètres après la capitale belge, une échappée était déclenchée par Marcelak, Callens et Mathieu. Elle devait tenir jusqu’à l’arrivée où Callens réglait au sprint ses deux compagnons, prenant du même coup le maillot jaune.
L’avance des trois, qui avait été au maximum de 11’ 30’’ sur le peloton, restait à l’arrivée de 7’ 10’’. C’était suffisant pour que Lambrecht cède son trophée à son compatriote.
Une nouvelle fois, les « caïds » n’avaient pas donné la chasse avec vigueur, sauf dans les quarante derniers kilomètres.
Quelques audacieux s’étaient sauvés du groupe des endormis. Van Steenbergen et Geminiani, après avoir lâché Deledda, prenaient les 4ème et 5ème places à 3’ 23’’. Kubler, Martini, Ockers, Deprez, Dupont, Pezzi, Verhaert, échappés au 175ème kilomètre, terminaient dans l’ordre à 5’ 51 » ».
Cette étape a eu de nombreux malchanceux, notamment Robic, victime de trois crevaisons et d’une chute. Bobet tomba deux fois. Thiétard creva deux fois et fit une chute se cassant la clavicule et se déboîtant l’épaule. Courageux, il termina dans les délais … »

1949-07-04+-+BUT+et+CLUB+-+187+-+16

En ce temps-là, enseignants et élèves avaient classe tout le samedi ! Mais le 3 juillet 1949 tombait un dimanche. Ma maman me garda sans doute tandis que mon père alla voir passer le Tour à Neufchâtel-en-Bray.
Comme tous les spectateurs massés sur le parcours entre Boulogne et Rouen, il dut être perplexe : « Où est le maillot jaune ? Mais où est-il ? ». En fait, nulle part !
Le soigneur de Norbert Callens, négligent, avait omis, la veille, à l’arrivée, de prévenir le responsable du camion atelier, persuadé que Lambrecht serait un solide leader, que le maillot jaune changeait d’épaules. Pour la cérémonie protocolaire, on habilla Callens d’un magnifique pull-over canari prêté par un journaliste compatriote belge présent sur la ligne d’arrivée.
Le lendemain, le camion partit emportant son stock de paletots bouton d’or et Callens courut avec son maillot habituel.
Il avait fallu attendre 30 ans après la création de ce maillot distinguant le leader de la course, pour se résigner à l’improbable : pas de maillot jaune !
Ce n’est pas tout à fait exact : lors du Tour 1924, l’Italien Ottavio Bottecchia, qui devait le porter de bout en bout, sollicita auprès des organisateurs d’enfiler une tenue plus discrète (violette comme mon encre) pendant l’étape Toulon-Nice par crainte d’un geste de vindicte des « chemises noires » au plus fort de l’affaire Matteoti (député socialiste enlevé puis assassiné par les fascistes).
En tout cas, Callens ne put profiter complètement de son jour de gloire.
C’est mon papa qui devait être content : dans le groupe de 16 échappés qui traversa Neufchâtel, capitale du fromage en forme de cœur du même nom, on comptait 5 coureurs de l’équipe de France, Lucien Teisseire, Maurice Diot, Camille Danguillaume, Guy Lapébie et Robert Chapatte le futur populaire téléreporter, 4 régionaux d’Île-de-France, Émile Idée, Édouard Muller, Attilio Redolfi et l’intenable Jacques Marinelli, André Mahé et Ange le Strat de l’équipe de l’Ouest, le bordelais Robert Desbats du Centre-Sud-Ouest, Édouard Fachleitner le « berger de Manosque ». Les Italiens Ricci et Ausenda et le Belge Lambrecht complétaient le groupe.

1949-07-04+-+BUT+et+CLUB+-+187+-+121949-07-04+-+Miroir+Sprint+-+161+-+101949-07-04+-+Miroir+Sprint+-+161+-+10A+copy1949-07-04+-+Miroir+Sprint+-+161+-+16

Pour la suite, je vous donne à lire, dans le Miroir des Sports, la chronique de Max Favalelli, le très populaire cruciverbiste et animateur des jeux télévisés Le mot le plus long et Des chiffres et des lettres :
« Les coureurs observeront-ils la trêve du Seigneur et ce chapitre sera-t-il celui qui permet, dans un roman, de sacrifier à l’art descriptif ? Il n’en est rien. Georges Cuvelier (directeur technique de l’équipe de France ndlr), qui évoque avec son nez pointu, ses petits yeux en grains de café, son crâne chauve où volettent quelques copeaux, sa démarche sautillante et ses airs légèrement gourmés, les oncles de province qui abondent dans les vaudevilles de Labiche, Cuvelier affiche ce matin un sourire en accent circonflexe qui indique aux initiés que ses troupes ont dû recevoir l’ordre d’attaquer.
Depuis la veille, en effet, les tricolores rayonnent d’une allégresse qui réchauffe le cœur de leurs partisans. Aussi n’est-on point étonné de voir Chapatte et Danguillaume passer à l’offensive. Ce sont les deux boute-en-train de l’équipe. Ils forment un tandem inséparable. Ils sont Passepoil et Cocardasse dans ce récit. Lorsque Camille a des insomnies, il n’est pas rare qu’il réveille Chapatte et lui dise : – « Robert, fais-moi rigoler ! »
Et Chapatte, qui a la verve gouailleuse des Parigots, y va de sa petite histoire. Son secret espoir est de provoquer chez Camille une telle crise d’hilarité que celui-ci soit contraint de mettre pied à terre dans une modeste montée. Aujourd’hui, rien de tel. Nos deux gaillards filent comme le vent.
Pourtant, ce ne sera pas l’escadron tricolore qui effectuera la charge finale. À Blangy-sur-Bresle, seize coureurs se groupent, foncent ensemble. Après de multiples péripéties, qui font s’effilocher peu à peu ce peloton de laines bariolées, Lucien Teisseire parvient bien à déposer dans le corbillon de Cuvelier la place de premier que celui-ci désirait. Mais les rayons de la gloire sont braqués sur un autre concurrent.

1949-07-04+-+Miroir+Sprint+-+161+-+01

Dans tout bon roman d’aventures, l’auteur ne manque jamais de glisser un personnage chargé d’émouvoir le lecteur et de faire vibrer en lui la corde sensible. Ce personnage, c’est le jeune orphelin, chétif, à la mine souffreteuse. L’oisillon tombé du nid. Et ce gringalet doit, pour exciter les passions et faire jaillir au bord des paupières la douce rosée des larmes, affronter sans vergogne les puissants et les terrasser. Le bon public n’a jamais souhaité qu’une chose : c’est que le Petit Poucet dévore l’ogre.
Ce héros merveilleux, le voici qui surgit miraculeusement dans le Tour et entre d’un coup dans la légende. C’est Marinelli. Un pygmée. Un torse pas plus épais qu’un stylomine. Des jambes pas plus grosses qu’un haricot vert. Et une tête comme le poing.
Au départ de Paris, André Brûlé lui avait dit, avec une moue moqueuse : « Dis donc, môme, tu as oublié ton brassard de première communion. »
Le môme a pris sa revanche. Un sourire plisse son visage de pomme ridée ; À Rouen, il enfile le maillot jaune. »
Jacques Marinelli, la Perruche, se transformait donc en canari. On dansa tard ce soir-là à Blanc-Mesnil.
Quatre étapes et déjà quatre maillots jaunes différents !

1949-07-04+-+BUT+et+CLUB+-+187+-+011949-07-04+-+Miroir+Sprint+-+161+-+02

Mieux vaut tard que jamais ! En 1994, lors d’une étape à Boulogne-sur-Mer, l’infortuné Norbert Callens reçut enfin un vrai maillot jaune sur le plateau d’Antenne 2.
Quant à la Perruche, elle est sans doute déplumée, mais Jacques Marinelli, né en 1925, est toujours de ce monde. Sa popularité exceptionnelle née de ces étapes lui permit, à la fin de sa carrière cycliste, de devenir propriétaire de plusieurs commerces florissants dans l’électroménager et de réussir en politique comme maire de Melun de 1989 à 2002 ainsi que président de la communauté d’agglomération Melun Val de Seine.
Albert Baker d’Isy fustige le comportement des deux grandissimes favoris italiens: « Bartali et Coppi ne se marquent pas et font leur course comme s’ils étaient des frères siamois. Ce soir, sur les bords de la Seine que nous retrouverons dans 22 jours seulement pour le grand final, l’attentisme des deux campionissimi leur vaut 18 minutes et 22 secondes de retard sur Marinelli et 15 minutes et 29 secondes sur un Teisseire qui s’annonce redoutable. »
Pierre Chany prend le relais entre Rouen et Saint-Malo :
« Depuis le départ du Tour, on attendait une attaque, une manifestation, un geste … de Coppi ou Bartali.
Aussi, lorsque peu après le départ de Rouen, Brambilla, Camellini, puis Tacca, qui s’étaient échappés, furent rejoints par Fausto Coppi avec Marinelli (encore), Kubler, Dupont, Dussault, Bernard Gauthier attaché à sa roue, chacun pensa que quelque chose de « grand » allait se jouer. L’avance des neuf hommes de tête, qui était de 3 minutes à Pont-Audemer (50èmekm), s’arrondit à 9 minutes près de Caen, à La Tranchée.
Le campionissimo livrait sa première bataille du Tour dans une chaleur suffocante, un comble dans ma Normandie natale :
« Écoute ! Écoute ! C’est le Sahara qui gémit ! Il voudrait être un jardin. »
Naguère prisonnier des Anglais de Montgomery, dans un océan de sable, du côté de Medjez-el-bab, puis à Blida, Coppi connaissait-il le proverbe arabe ? On eût pu le psalmodier, le 4 juillet 1949, sur le sol de France. Les gouttes des troncs de pommiers étaient sèches, l’alouette se terrait dans les blés, le moindre bien-être se trouvait mis en quarantaine. De mémoire de suiveur, jamais il n’avait fait aussi chaud. La poussière envahissait tout. Dans un ciel misanthrope, le soleil brandissait les torches de Néron.
Coppi pédalait dans l’huile. Les temps étaient revenus où il ne laisserait à la plupart de ses adversaires, courbés sous sa férule, qu’un bonheur dégoté dans la sujétion. On le percevait.

1949-07-07+-+BUT+et+CLUB+-+188+-+031949-07-07+-+BUT+et+CLUB+-+188+-+021949-07-07+-+BUT+et+CLUB+-+188+-+04

Las, à Mouen, une spectatrice, chez qui la maladresse le disputait à la dévotion, tendit une carafe d’eau à son chouchou, Marinelli. Un faux mouvement : Coppi, gêné, tombait. Fourche tordue, roue cassée : le mal eût été moindre si le directeur sportif de l’équipe d’Italie avait été présent.
À 11h 21, Coppi se releva ; impassible, il constata les dégâts. À 11h 22, il prit une pêche dans sa poche et la jeta : elle n’était pas mûre. Il en mordit une seconde : il l’estima à son goût. Il scrutait l’horizon. À 11h 23, il manifesta des signes d’impatience. À 11h 26 min et 30 sec, Binda arriva. Coppi lui lança un regard au vitriol (Mes rayons de soleil de Louis Nucera).
– Ne vous pressez plus, Alfredo, c’est inutile : j’abandonne !
… Entre Coppi et Binda s’engage alors un dialogue dramatique :
– N’insistez pas, j’arrête !
Le ton était poli, sans plus. Depuis le moment de sa chute, plus de six minutes s’étaient écoulées durant lesquelles il avait attendu son vélo de rechange. Il avait refusé celui trop petit de Ricci offert immédiatement par Tragella qui conduisait la « 4 CV » de l’équipe et le « couvrait » durant son échappée, en remplacement de Binda retenu au ravitaillement des hommes à la traîne. À tout le moins, son vélo de rechange aurait dû se trouver sur le toit de la voiture conduite par Tragella. Il voyait là une atteinte au pacte signé à Milan et ne doutait plus que le directeur technique avait pris le parti de Bartali. Dans son esprit fiévreux, Fausto dramatisait et tombait dans l’extrême :
– Non, c’est fini, je rentre …
Au départ de Rouen, le matin, il accusait déjà dix-huit minutes de retard sur Marinelli, dix-huit minutes perdues en cinq jours. Il était en train d’en perdre beaucoup plus et, dès lors, sa présence dans la course n’avait plus lieu d’être. Une course qui l’avait d’ailleurs déconcerté dès son début par son rythme endiablé. Les « régionaux » animaient toutes les offensives. Il était trop habitué, lui, à la course dite « à l’italienne », très structurée et sévèrement régentée par les quelques capitaines, où les « gregari », les domestiques, enrayaient les initiatives, refusant systématiquement de collaborer avec les rares animateurs. Au lieu de cela, il voyait se développer chaque jour des échappées, qui projetaient loin devant lui des « seconds plans » dont il ignorait jusqu’à l’existence la veille !
Après un dialogue pathétique, Binda parvint à le remettre en selle.
– Nous en reparlerons ce soir, Fausto …
Le champion ne répondit pas.
Il apparut très vite que le campionissimo avait perdu l’harmonie de son mouvement. La belle mécanique était déréglée. À ses côtés, le brun Ricci l’encourageait de la voix. Il le remercia : « C’est gentil ce que tu fais pour moi, mais c’est fini. Pars avec les autres ! » Survint Bartali. Le toscan fit roue libre, lui tendit un bidon. La tête rentrée dans les épaules, Fausto pensait au ralenti, dans le sillage de Pasquini. Ses équipiers lui épluchèrent des oranges. Il roula longtemps ainsi, la tête vide et les jambes cotonneuses, jusqu’au moment où, ses forces étant un peu revenues, ses hommes le ramenèrent dans le peloton principal. Un peu plus tard, Guido De Santi lui apprit que Bartali s’était lancé à la poursuite du groupe des échappés comprenant Kubler, Bernard Gauthier et Marinelli (toujours lui ! ndlr).

1949-07-06+-+Miroir+Sprint+-+08-09

1949-07-06+-+Miroir+Sprint+-+11

À l’arrivée à Saint-Malo, Coppi avait perdu dix-neuf minutes et il était relégué à 36’ 55’’ au classement général ! Il descendit lentement de son vélo, prit une bouteille d’eau minérale, en lava le goulot et but à petites gorgées. On l’interrogeait de toutes parts.
Il répondait d’une façon laconique : – À cause de cette chute …
Le soir, ses compagnons et Alfredo Binda se relayèrent pour le réconforter. Il persistait dans son idée de tout laisser tomber. Le directeur sportif l’assura de sa bonne foi. Milano lui dit qu’il ne pourrait pas se marier avec la fille de Cavanna (soigneur de Fausto) s’il abandonnait, car sans lui, il n’aurait pas gagné assez d’argent à la fin du Tour. Avant de s’endormir, le campionissimo tenta une explication :
– Je suis découragé, autant par ma chute que par l’attitude de mes adversaires. Quand je suis là, personne ne veut mener. Le Tour en devient une course de lenteur ! C’est à celui qui ira le moins vite ! Quand je bouge, c’est la ruée derrière moi ! Et quand les autres attaquent, on les laisse partir.
– Tu repartiras ?
– Je veux dormir. » (La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany)
Même Jacques Goddet, le directeur du Tour de France, lui rendit visite dans sa chambre et, grandiloquent, lui lança : « N’oubliez rien de ce qui peut vous faire grand », reprenant la recommandation de Stendhal à Delacroix. Fausto eut un sourire triste
Les journalistes remplissent des pages pour relater les états d’âme des vedettes. Le truculent Georges Pagnoud (celui qui avait écrit à sa cousine !), consacre, lui, un billet d’humeur aux sans-grades arrivés hors des délais. Il pense peut-être à Éloi Tassin qui, à Rouen, a crevé exactement à un kilomètre de l’arrivée, et a été éliminé pour avoir franchi la ligne deux minutes après les délais réglementaires :
« Lorsque tout est fini … Un Tel et Machin arrivés après le délai de 10% accordé aux coureurs sont éliminés. La lecture de ce morceau de littérature condensé en deux lignes déclenche généralement un flot d’imprécations. Le directeur sportif des intéressés abrège son repas et, d’un geste fort théâtral, déclare :
– Je vais aller pour leur dire ce que je pense … Ça va s’arranger.
Mais ça ne s’arrange jamais. Et Grosjean comme devant, le directeur sportif, penaud, s’en retourne à l’hôtel annoncer la décisive sentence au condamné. Il n’ajoute pas : « L’arrêt est définitif dans l’heure qui suit » mais : « M. Manchon t’attend à l’état-major dans un quart d’heure. »
M. Manchon c’est l’exécuteur des hautes œuvres. Manager général du Tour de France, il en est aussi l’écrivain public. C’est lui qui remplit et signe les états. Il fait preuve d’une délicatesse de confesseur pour obtenir des aveux car il faut une entrée en matière, avant d’entrer dans le vif du sujet :
– Tu as un excellent train demain à 7 heures. Si tu te couches de bonne heure, tu peux l’avoir …
Il dit cela d’un ton très doux, osant à peine achever sa phrase.
– C’est injuste ce qui m’arrive, dit Chose. J’étais avec Machin, on a roulé fort, crevé trois fois, mais malgré tout nous étions dans les délais. Ça, j’en suis sûr …
Il croit faire partager sa conviction au Père Manchon qui paraît l’approuver mais n’en continue pas moins la rédaction de ses bordereaux, tout en jetant un coup d’œil sur le Chaix.
– Trou-la-Ville – Rouen … aller et retour au tarif … Ça fait … tant. Les voici, pour les frais de route. Cette feuille te permettra de te faire régler à la caisse du journal. Avec ce mot, tu auras le droit d’être hébergé un jour à l’Hôtel du Louvre. Tu en profiteras pour aller toucher – muni de cette quatrième feuille – tes indemnités quotidiennes.
– Tu as bien tout … N’oublie rien. »
La nuit porta conseil à Fausto: « Je pars, mais je ne promets rien ».

1949-07-06+-+Miroir+Sprint+-+01

92 rescapés prennent le départ de la sixième étape entre Saint-Malo et Les Sables-d’Olonne, longue de 305 kilomètres, une distance qui laisse songeur aujourd’hui.
L’allure calme permet aux photographes de sacrifier au traditionnel et magnifique cliché du franchissement de la Rance sur le pont de Dinan.
Mais c’est le Belge Stan Ockers qui fait la une du Miroir des Sports après sa cabriole qui lui vaut une fracture de l’auriculaire gauche. Les 275 kilomètres qui restaient à accomplir furent pour lui un calvaire. Chaque tressautement lui arrachait grimaces et cris.

1949-07-07+-+BUT+et+CLUB+-+188+-+08a1949-07-07+-+BUT+et+CLUB+-+188+-+011949-07-07+-+BUT+et+CLUB+-+188+-+071949-07-06+-+Miroir+Sprint+-+12

À Saint-Méen-le-Grand, l’enfant du pays, Louison Bobet embrasse au passage sa famille qui a pris place dans la voiture de Miroir-Sprint.
La chaleur, aussi accablante que la veille, ne décourage pas le Luxembourgeois Diederich auteur d’une belle chevauchée solitaire. Mais c’est le régional de l’équipe du Sud-Est Adolphe Deledda , sur cycle Mervil et pneus Dunlop, qui file au nez de tout le monde, à 3 kilomètres du vélodrome des Sables. Stan Ockers, dur (au mal) comme du bois dont on fait les Flahutes, termine second malgré son doigt cassé.

1949-07-07+-+BUT+et+CLUB+-+188+-+161949-07-07+-+BUT+et+CLUB+-+188+-+10

1949-07-06+-+Miroir+Sprint+-+15

Des télégrammes des écrivains Curzio Malaparte et de Dino Buzzati furent remis à Fausto Coppi à l’arrivée. L’étape avait été bonne pour lui et la journée de repos arrivait à point pour remettre ses idées en place.
À suivre …

Pour vous faire revivre ces premières étapes du Tour De France 1949, j’ai puisé dans :
– les belles collections des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports
Mes rayons de soleil de Louis Nucera (éditions Grasset 1986)
Arriva Coppi ou les rendez-vous du cyclisme de Pierre Chany (La Table Ronde 1960
La Fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva 2003)

Publié dans:Cyclisme |on 4 juillet, 2019 |1 Commentaire »

Paris-Nice 2019 dans les Yvelines

Après ma rencontre, dans mon précédent billet, avec le curé Ponosse de Clochemerle et son bréviaire, aujourd’hui, je croise l’abbé Cane aux Bréviaires, petite commune des Yvelines qui accueille les coureurs de Paris-Nice pour le départ de la seconde étape.

Blog Paris-Nice  2019-1

J’imagine déjà la tête de quelques-uns de mes lecteurs réfractaires à la légende des Cycles mais j’assume. S’ils sont patients, je leur promets une histoire d’eau en fin d’article.
Depuis 2010, celle qu’on surnomme la Course au Soleil s’élance régulièrement depuis les Yvelines. Cette tradition devrait perdurer au moins jusqu’aux Jeux Olympiques de 2024 dont l’intégralité des épreuves cyclistes sur route et sur piste se dérouleront dans le département.
Vous n’avez donc pas de chance que j’habite une terre amoureuse du vélo : les championnats de France sur route se sont disputés en juin dernier à Mantes-la-Jolie et l’ultime étape du prochain Tour de France partira de Rambouillet pour rejoindre les Champs-Élysées. C’est dire si vous n’avez peut-être pas fini de subir mes élucubrations vélocipédiques.
À plusieurs reprises, je vous ai relaté le départ de Paris-Nice avec le « beau vélo de Ravel » à Montfort-l’Amaury, ou « les mains aux cocottes »… de Houdan (les liens sont à la fin du billet).
Cette année, plus près du peuple au maillot jaune, j’ai snobé l’arrivée de la première étape devant les grilles du château royal de Saint-Germain-en –Laye, lui préférant le départ de la seconde dans le petit village des Bréviaires. Classiquement, celui-ci s’effectue dans une modeste commune du sud des Yvelines pour des raisons essentiellement géographiques, les coureurs se retrouvant ainsi rapidement dans la plaine beauceronne avant leur longue descente d’une semaine vers la Promenade des Anglais ou le sommet du col d’Èze.
Comme le déclare son maire sur le podium de présentation, Les Bréviaires (à quelques kilomètres de Rambouillet), n’a pas grand chose à vendre économiquement, on recense juste une supérette, sinon peut-être un coup de projecteur sur le Haras national en déclin dont il espère une reprise prochaine. Je n’ose contredire le notable avec la savoureuse et implacable pensée du regretté écrivain René Fallet : « Ce n’est pas le cheval qui est la plus belle conquête de l’homme, c’est le vélo. Il n’y a pas de boucheries vélocipédiques. »
Ce matin, on est à la campagne pour des retrouvailles avec un cyclisme à visage humain, plus en contact avec les passionnés de vélo, un parfum d’antan avec la proximité des champions accessibles et disponibles, près des barrières, signant des autographes et sacrifiant aux selfies.
Même si sur la place de la mairie a été dressé un espace Invités réunis autour d’un buffet à l’abri de l’air frisquet. Cocasserie, la municipalité a dû faire face à la demande des organisateurs de fournir 30 kg de glaçons pour l’apéritif.
Entre rayons de soleil (et de bicyclettes) et quelques gouttes heureusement parcimonieuses, la Course au soleil justifie son nom : disputée dans la première quinzaine de mars, elle connaît souvent des conditions climatiques précaires avant de se réchauffer (pas toujours) au soleil printanier de la Côte d’Azur. En témoigne une belle photographie de mon idole transie en couverture du regretté magazine Miroir du Cyclisme.

Blog Miroir du Cyclisme Paris-Nice

Dans ma jeunesse, Paris-Nice, première épreuve majeure, lançait véritablement la saison cycliste. Aujourd’hui, à l’ère des jets, les champions ont usé leurs boyaux, depuis plusieurs semaines, sur les routes australiennes du Tour Down Under, argentines du Tour de San Juan, et celles du sultanat d’Oman. Les jambes déjà bronzées des coureurs en attestent.
Le speaker du podium descend au milieu du public majoritairement constitué de retraités. La preuve, l’un d’eux évoque Louison Bobet. Est-ce à cause de mon paletot vert, non pas du classement par points mais Armor Lux, c’est à mon tour de confier au micro ma passion pour le vélo.
Ça tombe bien, j’ai toujours eu un faible pour Paris-Nice depuis mon enfance. Je conserve le souvenir d’une photographie de Jacques Anquetil, lors de sa première participation à l’épreuve, roulant à côté de Fausto Coppi. J’étais fier de voir ma nouvelle idole auprès du campionissimo champion du monde

blog Anquetil et Coppi Paris-Nice

Les maillots épargnés de marques publicitaires, le casque en cuir de Coppi, la casquette des bien nommés cycles La Perle, les socquettes blanches, les cale-pieds, le porte-bidon … quelle belle image vintage !
Qui plus est, mon champion remporta la course à cinq reprises. Nice very nice disait les vagues aux galets si j’en crois Claude Nougaro !
Le départ est prévu à 12 heures 40, le ramassage des poubelles a été avancé au dimanche, la tournée du facteur reculée à l’après-midi, et cela semble être l’école buissonnière pour les enfants du village, en regroupement avec leurs camarades voisins du Perray-en-Yvelines. Une centaine d’entre eux, revêtus de tee-shirts jaunes, la couleur à la mode, effectue même un départ fictif et une boucle à vélo.
Pour une meilleure sécurité, la préfecture de police de Paris a livré 320 barrières, la commune n’en possédant que cinq. C’est la fête au village !
Les deux anciens champions français Bernard Hinault et Thomas Voeckler constatent que leur popularité ne faiblit guère.

blog Paris-Nice 2019-1

Bernard Hinault au sein de l’organisation

L’heure avançant, les coureurs se dirigent maintenant vers le podium pour émarger sur la liste des engagés. Signe des temps, le paraphe manuscrit est révolu, remplacé désormais par une pression digitale sur un clavier.
Le premier au contrôle est Anthony Turgis, un coureur du cru puisque domicilié, à quelques kilomètres de là, aux Essarts-le-Roi. J’en ferais bien mon favori pour la victoire du jour mais, sponsor oblige, l’époque n’est plus aux sentiments comme du temps où le peloton manifestait une attitude bienveillante à l’égard du régional de l’étape.

blog Paris-Nice 2019-2

Anthony Turgis sur le podium de présentation

Le cyclisme est parfois une histoire de famille. Il y eut avant-guerre les trois frères Pélissier, Henri, Charles et Francis, puis plus tard, trois générations de Danguillaume. Il y a aujourd’hui une véritable dynastie de Gallopin dont Tony, qui monte maintenant sur l’estrade, est le dernier membre en activité, sans doute le plus brillant sportivement. Il a porté le maillot jaune du Tour de France, un 14 juillet, et remporté la grande épreuve espagnole Clasica a San Sebastian.

blog Paris-Nice 2019-3Blog Paris-Nice  2019 Gallopin

Son père Joël et ses deux oncles Guy et Alain effectuèrent aussi une carrière professionnelle très honorable mais c’est sans doute grâce à André, un autre oncle, que la famille a été vaccinée avec un rayon de bicyclette. En effet, André, de profession couvreur devint coureur amateur suite à une chute d’un toit qui nécessita l’achat d’un vélo pour effectuer sa rééducation.
J’ai la chance de connaître un peu le destin louable de cette famille, d’origine très modeste, grâce à un ami qui fut instituteur et secrétaire de mairie en Eure-et-Loir et, à ce titre, la soutint dans des circonstances difficiles. Plusieurs décennies plus tard, l’ancien enseignant, au départ d’une étape du Tour de France en Ariège, croisa l’un des Gallopin, Alain il me semble, devenu directeur technique d’une équipe étrangère.
Que croyez-vous qu’il advînt ? L’ancien écolier Gallopin délogea tous les coureurs du luxueux car pullman et, en anglais, exprima les raisons de sa profonde reconnaissance envers son valeureux et bienveillant maître d’école. Belle histoire, non ?
Rien que pour elle, je fais de Tony mon favori de l’étape dont il connaît parfaitement le parcours et les traîtrises.
Les champions se succèdent sur le podium quasiment en file indienne. On ne repère aucun Sioux mais un rusé Colombien Nairo Quintana qui compte déjà à son palmarès un Giro (Tour d’Italie) et une Vuelta (Tour d’Espagne).

blog Paris-Nice 2019-6blog Paris-Nice 2019-4

Romain Bardet chouchou du public

La fibre patriotique vibre encore et la clameur du public accompagne le passage de Romain Bardet vite happé par les caméras de télévision pour une interview.
Cela s’anime aux abords de la ligne de départ. Motards de la sécurité et véhicules de presse et de l’organisation se mettent en branle. Les écoliers agitent leurs drapeaux. Quelques notables de la région s’approchent pour donner le départ fictif.

Blog Paris-Nice  2019-2

Image de prévisualisation YouTube

Départ de la seconde étape de Paris-Nice 2019 aux Bréviaires (vidéo Encre violette)

Voilà, ils sont partis pour une course de 165 kilomètres, contre le vent qu’on prévoit violent, et qui les conduit à Bellegarde dans le département du Loiret.
J’ai bien envie d’en voir les péripéties à la télévision mais, auparavant, j’ai prévu d’effectuer une petite promenade historico-géographique autour des Bréviaires.
Il est encore question de soleil mais, cette fois, il ne s’agit plus d’une course cycliste mais d’un roi et d’une chasse à l’eau. En effet, les millions de touristes qui se promènent dans les jardins du château de Versailles et du Trianon, qui s’émerveillent des spectacles des grandes eaux et des reconstitutions historiques sur le grand canal, se sont-ils interrogés d’où provenait l’eau des bassins, fontaines et cascades ?
À palais royal, solutions royales ! En un quart de siècle, Louis XIV avec le concours de Vauban, bouleversa la région de Versailles pour amener l’eau en son parc.
Cette histoire d’eau pourrait constituer un véritable roman tant la conception et la création de l’ensemble de ce système hydraulique étaient phénoménaux.
Justement, à quelques coups de pédales (car les balades en VTT sont ici une aubaine) des Bréviaires, l’on retrouve un chapelet d’étangs (regroupés sous le nom de Hollande) qui correspondent à l’étage supérieur du projet.

blog étang de Saint-Hubert 1blog étang de Saint-Hubert 4

Étang de Saint-Hubert

blog étang de Saint-Hubert 3

Ces étangs sont artificiels : des surfaces versantes, les eaux sont recueillies dans les étangs directement ou par un système de canaux ou rigoles à ciel ouvert ; quant aux étangs eux-mêmes, constitués par des cuvettes à fond plat argileux, ils communiquent aussi entre eux par des rigoles à ciel ouvert ou le plus souvent par des aqueducs souterrains.
Au total, c’est un enchaînement continu d’une dizaine d’étangs et de 70 kilomètres de rigoles, depuis l’étang de la Tour à l’entrée de Rambouillet jusqu’à l’étang de Saint-Quentin à quelques mètres du récent vélodrome, avant de s’achever (la liaison est de nos jours coupée suite à l’implantation de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines) par la « rivière royale », une rigole de 34 kilomètres acheminant enfin les eaux à Versailles.
Prodigieux ! A-t-on conscience du génie d’architectes et entrepreneurs comme Sébastien Le Prestre marquis de Vauban ou Pierre-Paul Riquet fondateur du Canal du Midi à la même époque ?
Pour limiter les risques de submersion en cas de rigole bien remplie, furent creusés des « haricots », des bassins demi-circulaires de dissipation de l’énergie hydraulique.

blog étang de Saint-Hubert 2

Un beau sujet de réflexion pour nos, beaucoup moins subtils, technocrates urbanistes concepteurs de ronds-points, chicanes, ralentisseurs, dos d’ânes, et même écluses (la dernière mode), bref tous ces dangers pour les coureurs cyclistes ! Lors de retransmissions de courses disputées à l’étranger, je ne vois que rarement ce genre d’obstacles.
Sur le podium, Sandy Casar, jeune retraité du vélo, originaire de Mantes-la-Jolie, a raconté, sans doute pour la énième fois, sa chute spectaculaire dans le Tour de France provoquée par un chien labrador, non tenu en laisse, traversant indûment la chaussée. La scène de l’accident est projetée sur l’écran géant dans le cadre d’un clip sur les consignes de sécurité à respecter par les spectateurs trop souvent imprudents, pour ne pas dire parfois inconscients, sur le bord des routes.
Au-delà de cette anecdote qui aurait pu être tragique, Sandy Casar accomplit une carrière respectable avec notamment trois victoires d’étape dans le Tour de France, une sixième place au Giro (Tour d’Italie) et une seconde sur … un Paris-Nice.
Au temps de ma splendeur vélocipédique, j’ai régulièrement sillonné les routes du massif forestier de Rambouillet. Il n’était pas rare, au petit matin, de voir surgir devant moi quelques hôtes de ces bois, des chevreuils, biches et même un cerf majestueux. Je pensais un instant à Maurice Genevoix, mes lectures de jeunesse La dernière harde et Raboliot.
Plus douloureux, un jour de chasse à courre, j’ai assisté à l’hallali d’un cerf qui s’était réfugié dans la mare Vilpert pour échapper à la meute hurlante des chiens. Est-ce jalousie entre grands hommes de l’Histoire de France, Napoléon 1er a laissé son nom à la chaussée herbeuse qui sépare les deux étangs de Saint-Hubert et de Pourras.

Blog Chaussée NapoléonBlog pavillon Napoléon

 Si le vent est favorable, les coureurs doivent filer dans la plaine de Beauce, je n’ai donc pas le temps de me rendre jusqu’aux ruines du Pavillon de l’Empereur, une petite résidence de chasse qu’il construisit en 1808.
Bientôt, devant mon écran, je constate que le vent fripon est contraire, renversant même, une violente rafale causant la chute et l’abandon d’un des favoris Warren Barguil. Mais le dieu Éole est aussi propice aux grandes manœuvres cyclistes des « bordures ».

Paris-Nice bordures

Allez amis lecteurs béotiens du vélo, vous ne roulerez plus idiot, je vous explique cette stratégie de course.
Si le vent arrive de côté ou de trois-quarts face, les coureurs en tête de peloton se déploient en éventail, occupant toute la chaussée, de sorte qu’un coureur suivant l’éventail ne peut plus profiter de celui devant lui pour s’abriter des courants d’air, une situation qui provoque des cassures dans le peloton.
Dans cette configuration climatique, les coursiers les plus adroits sont souvent les Fla-les Fla- les Flamands qui roulent sans rien dire, habitués au vent du plat pays qui est le leur.
Ce n’est peut-être pas un hasard si le néerlandais Dylan Groenewegem, déjà victorieux la veille, l’emporte encore à Bellegarde. Clin d’œil malicieux, le jour où Paris-Nice démarre à proximité des étangs de Hollande ainsi appelés du nom d’un ancien domaine local de Orlande repéré sur la carte des chasses de Henri IV !

blog Paris-Nice 2019-5

Dylan Groenewegem leader après la première étape

Aujourd’hui, ces étangs n’ont pas qu’une simple fonction hydraulique. Civilisation des loisirs oblige, en saison estivale, certains d’entre eux accueillent baigneurs et pédal(o)s.
Les promeneurs écolos ou férus d’ornithologie, cachés dans les roseaux, peuvent épier les canards colvert plantant leur bec dans la vase à la recherche de leur proie.
Certaines espèces d’oiseaux y nichent telles le Blongios nain, le Phragmite des joncs, la Bouscarle de Cetti et le Râle d’eau. D’autres s’accordent juste une halte sur leur chemin de migration tels le Butor étoilé et le Balbuzard pêcheur.
Poésie des noms ! Dans mon enfance, les coureurs portaient les couleurs de marques de cycles, La Perle, Alcyon, Stella, Helyett, Dilecta (« l’aimée » pour les non latinistes !).
De nos jours, ils jouent les hommes sandwiches de AG2R La Mondiale, Cofidis, Groupama Française des Jeux, Direct Energie, Vital Concept B&B Hôtels. Où est le rêve ? L’économie libérale a même détourné l’esprit épique du cyclisme.

Anquetil Helyett

Plus macabre, au chapitre des faits divers, c’est à l’étang Rompu, à quelques centaines de mètres des étangs de Hollande, que fut découvert en octobre 1979 le corps de Robert Boulin, alors ministre du Travail en exercice. Suicide ou enlèvement et séquestration suivis de mort, l’affaire n’est toujours pas élucidée.
J’aimerais conclure avec un poète libertaire insuffisamment connu. Si tu veux la paix … pars à vélo !

« De tout l’ latin qu’on m’a fait faire
Je n’ai gardé qu’un minimum
C’est que six siècles avant notre ère
Un super stratège en péplum
Dans un long traité militaire
Dont j’ai fait mon vade-mecum
Écrivit cette phrase austère
Mais vraiment digne d’un grand homme
« Tu veux la paix, prépare la guerre ! »
Si vis pacem, para bellum !

Que la formule est élégante
C’est grand, c’est triste mais c’est beau !
Moi j’en ai fait une variante
« Si vis pacem… pars à vélo »
À vélo pars à l’aventure
Loin des pare-chocs, loin des autos
Loin des parkings que l’on sature
Loin des parcmètres et du Métro
Pars au hasard dans la nature
Loin de l’angoisse des cités
Et tu verras, je te l’assure
Que partir c’est ressusciter… »

Jean-Roger Caussimon vécut dans les environs des Bréviaires. Son buste trône dans la médiathèque du Perray-en-Yvelines.
Immense auteur, il écrivit de magnifiques chansons, notamment pour Léo Ferré, telles Monsieur William ou Le temps du Tango.
En ce jour venteux, loin du haras des Bréviaires, il vous emmène à Ostende voir « les chevaux d’la mer qui fonçaient la têt’ la première et qui fracassaient leur crinière devant le casino désert » :

Image de prévisualisation YouTube

J’ai déjà évoqué Paris-Nice, la Course au soleil, dans les anciens billets suivants :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2011/03/08/au-depart-de-paris-nice-2011-les-mains-aux-cocottes-ou-ah-si-vous-connaissiez-ma-poule-de-houdan/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/03/19/au-depart-de-paris-nice-2015-a-maurepas/

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 15 mars, 2019 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1958 (3)

Pour revivre tout le début du Tour de France :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-2/

En route pour le troisième et dernier billet sur le Tour de France 1958 qui, selon les historiens du sport, demeure, encore aujourd’hui, comme l’une des plus belles éditions de l’épreuve créée en 1903.
Je vous ai promis du grandiose. J’en rapporte les péripéties avec presque la même jubilation que le gosse que j’étais, il y a soixante ans, dévorait les belles revues bihebdomadaires.
Pour vous convaincre de ce retour dans mon enfance heureuse, je puise dans une des merveilleuses chroniques dont avait le secret Antoine Blondin, absent, vous le savez déjà, sur le Tour 1958 pour cause d’écriture de son roman Un singe en hiver.
Il l’avait rédigée en 1955 dans la ville d’eau d’Ax-les-Thermes, ce qui est déjà cocasse de la part de cet écrivain buveur :
« J’ai été ce petit garçon, le nez collé à la vitre, qui me regarde écrire avec ce respect patient, et quand je lève un peu la tête, j’ai l’impression de me regarder moi-même à travers le miroir sans tain du souvenir. C’est pour lui que j’écris ces lignes, le petit bonhomme d’Ax-les-Thermes, à la silhouette de chamois. Je voudrais qu’il connaisse un jour les frais matins de la complicité où nos voitures qui sont devenues nos maisons, l’une l’autre se saluant, font et défont sans cesse un village dont tous les habitants vivent sur le pas de leurs portes. Je voudrais qu’il puisse apprécier que les loisirs du vagabondage ne sont pas incompatibles avec l’ivresse d’appartenir à un grand système qui vous dépasse. »
J’ai l’impression, moi aussi, qu’en vous faisant partager les Tours de France d’antan, j’appartiens un peu à la caravane privilégiée des suiveurs.
J’en appelle encore au vénéré écrivain pour vous présenter le théâtre de la dix-huitième étape, l’ascension contre la montre du mont Ventoux, le Mont Chauve, le Géant de Provence, une montagne solitaire qui culmine à 1 911 mètres, entre Rhône et Durance :
« Parmi les terrains de haute compétition proposés à l’effort cycliste, le mont Ventoux est de ceux dont l’action se traduit non seulement par une incidence mécanique, mais par la puissance obsessionnelle de ses envoûtements.
Peu de souvenirs heureux s’attachent à ce chaudron de sorcières qu’on n’aborde pas de gaieté de cœur. Nous y avons vu des coureurs raisonnables confiner à la folie sous l’effet de la chaleur et des stimulants, certains redescendre les lacets alors qu’ils croyaient les gravir, d’autres brandir leur gonfleur au-dessus de nos têtes en nous traitant d’assassins… »
Roland Barthes le présentait dans ses Mythologies comme « un dieu du Mal, auquel il faut sacrifier. Véritable Moloch, despote des cyclistes qui ne pardonne jamais aux faibles et se fait payer un tribut injuste de souffrances…. Son climat absolu en fait un terrain damné, un lieu d’épreuve pour le héros. »
L’ancien directeur du Tour de France Jacques Goddet, qui fut le premier à proposer cette ascension aux coureurs du Tour en 1951, écrivit lors de la mort tragique du britannique Tom Simpson en 1967 : « Ventoux du ciel! Ventoux du diable! Il a été créateur de prouesses ! Il a suscité le drame ! »
Bref, une montagne sacrée et une sacrée montagne !

Ventoux vintage

Ventoux 2 Pellos blog

Blog MDS Ventoux Vue générale

J’avais 11 ans mais je me souviens assez distinctement de ce 13 juillet 1958, d’autant plus que ce fut l’une des toutes premières étapes retransmises à la télévision sur l’unique chaîne en noir et blanc.
Mais pour vous en parler, je préfère céder la parole (ou plutôt la plume) à Christian Laborde. Il avait trois ans à l’époque, c’est dire qu’il n’en a aucun souvenir ! Mais il a aimé l’un des héros du jour et du Tour, Charly Gaul, à travers les récits qu’en faisait son père. Longtemps après, il écrivit L’Ange qui aimait la pluie, une ode lyrique au champion luxembourgeois. Il alla même lui porter un exemplaire au Grand-Duché et lui lut, à sa demande, un chapitre de ses exploits : « C’est exactement ça ! » L’écrivain fut bouleversé d’avoir ému le héros de son père.
Avec jubilation, je vous offre un passage de ce qui ressemble à un conte de Provence :
« Le Tour 58, c’était le Ventoux contre la montre et par Bédoin…
Un soleil brûlant, sarrasin ! Bédoin, mais c’est le Sahara ! Les journalistes, sur leurs calepins, inscrivaient le nom de Bahamontès. Une pente pour lui, un temps pour lui, un peu d’Andalousie sous ses jantes chaudes. Il était passé en tête des huit premiers sommets du Tour, le neuvième dans la fournaise ne pouvait lui échapper…
Charly était assis par terre, sous les tilleuls de Bédoin, sa casquette blanche plongée dans un seau d’eau glacée entre les jambes. Son vélo Learco Guerra était près de lui, contre la murette. Le soleil cruel se réjouissait à l’idée de brûler les ailes d’un ange.
J’interviens : Gaul était, en effet, connu pour détester la chaleur et, a contrario, apprécier les conditions météorologiques exécrables, pluie, neige, sous lesquelles il accomplit l’essentiel de ses extraordinaires performances.
« Charly avait son vélo, son maillot et son attirail antisoleil. Dans son cou et sur sa poitrine deux éponges étaient accrochées par une ficelle. Dans son dos, sous le maillot, il avait glissé un sac plastique de vingt centimètres carrés rempli de glace. L’ange est bossu, c’est un chameau.
Monsieur Cornuau avait dans sa main droite la selle de Charly. Qu’il est léger, se dit Cornuau qui, pour la première fois, sur la route du Tour, serrait dans sa paume une plume d’ange. Charly respirait à fond !
– 5, 4, 3, 2, 1 : top !
Monsieur Cornuau lança Charly comme on lance le poids à l’école, mais c’était une balle qu’il lançait, une balle de pingpong à l’assaut du Ventoux !…
…Á la sortie de Bédoin, les gens étaient en maillot de corps, torse nu sous l’enclume du sun. C’était un alignement de viande rosissante, un débordement de lard de ceinture, une débauche de chapeaux de fortune, de casquettes multicolores et publicitaires. Sous des parasols Saint-Raphaël, Picon et Cinzano plantés dans la caillasse, de grosses femmes assises sur des pliants, soufflaient et suaient. De vieux numéros de But&Club et du Miroir des Sports leur servaient d’éventail. Elles agitaient sous leur menton le portrait du champion à la une. Les pare-brise des voitures étaient recouverts de carton et de couverture. Tous ces gens avaient dû monter avant le jour. En haut, aux abords de l’observatoire, ils avaient des imperméables et des anoraks. Entre Bédoin et le sommet, l’écart de température était supérieur à douze degrés, et le vent, au sommet, était fort et froid. Il tardait à Charly d’atteindre la zone fraîche et de revêtir le costard du vent. Vas-y Charly !
Charly montait bien, Anquetil aussi. Au premier pointage, cinq kilomètres après Bédoin, Jacques Anquetil avait 3 secondes d’avance sur Charly (vous imaginez ma joie, ndlr).
Mais les lacets sérieux, la pente sèche n’avaient pas encore été attaqués. Deux minutes, je ne dois pas concéder plus de deux minutes, se disait l’Enfant-Roi que suivait un camion Citroën immatriculé 365 DQ 30. Les organisateurs avaient dû réquisitionner l’engin à Nîmes. On avait fixé, au-dessus du pare-brise, un panneau blanc marqué Anquetil, et l’engin suivait comme son ombre l’un des plus grands chevaliers que la Petite Reine ait jamais connus. Debout sur le marchepied avant, côté passager, le mécano, qui se tenait d’une main au rétroviseur extérieur du camion, ne quittait pas des yeux Anquetil. Il serrait dans sa main une roue.

Ventoux 5 Anquetil  blog

On avait passé Sainte-Colombe et le lieu-dit Les Bruns, la pente était plus sèche. Charly montait merveilleusement bien …
…Bahamontès était chez lui sur les pentes et sous la chaleur, mais au bout de dix kilomètres de course, il accusait un retard de 14 secondes sur Charly. Avec ses ailes, ses éponges mouillées et sa glace sous le maillot, Charly montait toujours, encouragé par Jean Goldschmit, debout dans la 203 blanche.
Une 403 noire de Paris Presse, une 203 blanche, des motos, un homme couché sur son vélo, à deux-cents mètres devant Charly ! Charly aspergea d’eau son visage ruisselant de sueur et relança le braquet. Il moulinait, l’écart diminuait, Jo Goldschmit hurlait en tapant du poing dans le pare-soleil de la 203 : « Tu reviens sur Bobet, Charly, tu reviens sur Bobet ! »
La proie était devant, elle était tricolore, elle avait remporté trois fois la Grande Boucle ! L’écart diminuait, Charly montait de plus en plus vite … Charly allait passer Louison parti deux minutes avant lui … »

Blog MDS Ventoux Gaul  Anquetil Bobet

Blog MDS Ventoux Baha BobetVentoux 4 Geminiani  blogBlog MDS Ventoux Gaul 2

J’accélère moi aussi, vous avez compris que Gaul survolait tous ses adversaires et planait même au-dessus de l’Aigle de Tolède. Mais un ange, même de la montagne, ne conquiert pas le Ventoux comme cela. Il faut de l’épopée.
« … Á deux kilomètres du sommet, il (Gaul) ralentit légèrement son allure. Il avait faim, ses jambes commençaient à trembler ! La fringale, la terrible fringale, allait-elle le frapper si près du sommet ?…
… Les grimpeurs aiment les bananes, c’est pour cela qu’on les appelle ouistitis …
– Je voudrais une banane, je l’engloutirais, et hop, en danseuse, et je repartirais de plus belle.
La main tifosienne, la main dont il rêvait se tendit. Elle tenait non une banane bourrée d’amidon, mais un bidon d’eau sucrée et citronnée …
– Bois Charly, c’est de l’eau, du sucre et du citron ! C’est ce que je prenais moi quand je montais le Ventoux… »
– Et quand l’avez-vous monté le Ventoux ? demanda Charly en lui rendant le bidon dont il venait d’engloutir le contenu sucré, citronné.
– En 1336 ! Je m’appelle Francesco, Francesco Pétrarque ! Je suis un admirateur ! Pour moi sur le vélo, il n’y a que vous …
Charly sourit et dit :
– Passez me voir à l’hôtel !
Puis il disparut dans le lacet !... »
Je ne suis pas certain que Charly Gaul valida la fin de son escalade quand Christian Laborde lui soumit cette version. Laborde déborde sous le cagnard du Ventoux, c’est aussi cela la légende des cycles.
Géniale inspiration d’avoir associé Charly Gaul et Pétrarque le poète humaniste italien qui effectua en effet à pied l’ascension du Ventoux, six siècles auparavant.
Pétrarque écrivit le récit de son expédition dans un livre fin comme une tuile romaine. Il l’adressa depuis Malaucène, le 26 avril 1336, à Dionigi da Borgo San Sepolcro, de l’ordre de Saint Augustin et professeur de théologie, rencontré trois ans plus tôt en Avignon.
J’imagine que mes lecteurs passionnés de vélo attendent plus le classement de l’étape que quelques considérations de théologie.

Blog MDS Ventoux Gaul 1Ventoux 1 Gaul blog

Ce 13 juillet 1958, Charly Gaul l’emporta. Les écarts étaient terrifiants : 31 secondes sur l’aigle Bahamontès, 2 minutes et 37 secondes sur Brankart, 4 minutes et 9 secondes sur mon champion Jacques Anquetil (aïe !), 4 minutes 54 secondes sur Louison Bobet, 5 minutes et 1 seconde sur Geminiani, et presque 8 minutes sur le maillot jaune l’Italien (non pas Pétrarque !) Favero !
Gaul remontait à la troisième place du classement général, à 3 minutes 43 secondes du nouveau maillot jaune Raphaël Geminiani. Deux « Centre-Midi », coéquipiers de Gem, Jean Dotto le « vigneron de Cabasse » et Marcel Rhorbach avaient terminé respectivement troisième et cinquième de l’étape, précédant Anquetil et Bobet. Quel âne ce Marcel Bidot !
En ce temps-là, les coureurs ne se réfugiaient pas dans le secret de leurs cars pullman. Ils étaient très accessibles, ainsi … le soir, Pétrarque retrouva Gaul dans sa chambre d’hôtel :
« -Vous savez que j’ai écrit un livre pour dire que j’aimais Rome …
– Oui, le fameux De Viris ! De Viris illustribus urbis Romae ! Je l’ai lu …
– Eh bien, là-haut, dans ma tour d’ivoire d’en haut, j’écris un livre pour dire que j’aime le vélo !
– En latin, comme le De Viris ?
– En latin, absolument ! Une cathédrale latine en l’honneur des géants de la piste, des seigneurs du chrono, des rois du sprint, et des princes des sommets !
– Le De Viris illustribus cyclis Terrae ! Et mon plus beau chapitre sera pour vous, Charly …
J’ai demandé à Vinci d’assurer la préface. Il a dit oui tout de suite ! Le vélo, il adore, c’est un fondu de la roue libre ! Vous savez que la chaîne, c’est lui …
– Je sais, tout le monde ici-bas le sait ! Vous pourrez lui dire que la maison Brampton, « Brampton, la chaîne qui tient ! », n’oublie jamais de rappeler à ses clients que la chaîne de vélo, c’est Léonard de Vinci !
– Je lui dirai, Charly ! Cela lui fera infiniment plaisir … Vous savez, on le bassine avec la Joconde, et on ne lui parle jamais de la chaîne de vélo ! La Joconde, c’est pas mal mais le chef-d’œuvre, c’est la chaîne de vélo ! … »
Je me retire sur la pointe des pieds tandis que le dialogue prend un tour plus intime, Charly parlant de sa muse Lady Rain, et Pétrarque d’une certaine Laure de Novès, une femme belle comme une goutte de pluie.
En souvenir de cette étape inoubliable, je consulte mon Bordas, pas le manuel scolaire mais le bel ouvrage Forcenés de Philippe Bordas :
« Le record établi par Charly Gaul en 1958 sur l’ascension chronométrée du Ventoux, le col le plus dur du monde, a pu être battu quarante ans plus tard par l’usage de vélos de cinq kilos plus légers, grâce à un sol plus lisse et des solutions oxygénantes, des composés hormonaux et des antidouleurs en quantité suffisante pour subir l’ablation d’une jambe en finissant les mots croisés. »
Je ne peux pas redescendre du Ventoux sans citer L’échappée, le magnifique et émouvant livre de Lionel Bourg auquel j’ai consacré un billet :
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
« Je n’ai d’héritage que la canne sur laquelle il s’appuyait, six mois avant sa mort, quand je le conduisis tout en haut du Ventoux, – C’est la Mecque du cyclisme, ici ! s’exclama-t-il … ce jour-là d’avril 1997, je sus que lui aussi, papa, était encore un gosse. »
Comme je le suis moi-même quand je vous parle de vélo !
Après le mont Ventoux, gravi la veille sous un soleil de plomb, et avant les cols de Vars et Izoard au programme du lendemain, on imaginait qu’en ce jour de fête nationale, entre Carpentras et Gap, on aurait droit à une étape de transition. D’ailleurs, Maurice Vidal démarre sa chronique Les Compagnons du Tour sur un rythme tranquille par quelques considérations historiques :
« C’était le 14 juillet … Les petits drapeaux tricolores qui fleurirent spontanément sur de nombreuses voitures de presse attestaient que, Tour de France ou pas, on n’oubliait pas que le 14 juillet est un grand jour.
Vous n’avez pas été sans entendre parler de la Route des Princes d’Orange. Mais oui, les princes avaient des routes, au temps où les voies de communication étaient dues surtout à des entreprises privées. Imaginez que les Princes d’Orange, dépendants des puissantes familles de Nassau, Bourbons, Conti et tutti quanti, étaient en même temps Barons d’Orpierre. Le cumul n’était pas encore interdit en ce temps-là.
Alors, pour aller de leur principauté, située à Orange, à leur Baronnie, située à Orpierre, et pour permettre à leurs quelques milliers d’intimes d’effectuer le trajet entre deux banquets, deux chasses ou deux prélèvements d’impôts, nos bons princes avaient construit une route. Quand je dis avaient « construit », c’est évidemment une façon impropre de parler, car si le 14 juillet a eu lieu, c’est bien un peu parce qu’ils ne faisaient rien eux-mêmes.
Mais chut, gare à l’incident diplomatique, ces messieurs étant les ancêtres de l’actuelle famille régnante des Pays-Bas, et l’un des leurs, prénommé et numéroté Guillaume III, ayant même régné sur l’Angleterre. D’où le goût marqué des Anglais pour la confiture d’orange, et sans doute la couleur des maillots de l’équipe de Hollande.
Bref, pour en revenir à notre époque, la route des Princes d’Orange va à peu près de la nationale 7, c’est-à-dire de la vallée du Rhône à la nationale 75, c’est-à-dire la route des Alpes, dite encore route Napoléon. Ils avaient du goût, les princes.
C’est une route que je vous conseille si vous êtes en vacances dans la région. Comme elle va d’une vallée aux Alpes, il faut bien qu’elle franchisse le pas quelque part. Cela se fait au col du Perty. De ce col, haut de 1 300 mètres et des poussières (beaucoup de poussières), on découvre toutes les Grandes Alpes, ce qui réjouit le touriste et donne le cafard aux pauvres coureurs qui n’aiment pas la montagne. C’est là, de ce sommet désormais historique, que le petit Prince de Luxembourg Charly Gaul, allié cette année à la Maison de Hollande, put mesurer l’étendue du désastre qui le frappait. Ce qui est un comble pour l’homme qui désirait le plus apercevoir enfin les Alpes. Mais ne brûlons pas les étapes, celle du jour a bien assez brûlé comme ça.
Comme nous ne passions pas sous l’Arc de Triomphe d’Orange, c’est à Vaison-la-Romaine que nous avons pris la fameuse route. Vaison est l’une des plus admirables cités de notre pays qui en compte pourtant quelques-unes. Arrachée à la Gaule (déjà !) par les Romains en … en… enfin une centaine d’années avant que nous ayons commencé à les compter sérieusement, elle devint une cité prospère et pacifique, cinq siècles durant. Et quand on a cinq siècles de paix, qu’est-ce qu’on fait ? On construit … Les constructions romaines de Vaison sont d’une prodigieuse beauté. Elles ne diffèrent pas sensiblement de celles qu’on peut admirer dans tout l’Ancien Empire et à Rome. Mais la lumière magique de la Provence donne à l’ombre des ruines des reflets bleutés qu’on ne voit pas ailleurs. Et les sombres cyprès se dressent aux côtés de colonnades immaculées comme les gardes africains des Patriciens qui vivaient là. C’est beau à pleurer !
Puis d’autres civilisations ont remplacé la Romaine, et Vaison, fidèle en porte aussi la trace : cathédrale des premiers temps de l’âge chrétien, cloître aux galeries romaines qui donneraient à penser aux plus réfractaires à la beauté, enfin vieille ville du Moyen Âge, bâtie sur le rocher, comme il était nécessaire de le faire en ces temps troublés. Et tout cela renferme mille trésors qui peuvent, un par un, raconter au visiteur l’histoire du monde qu’il parcourt aujourd’hui.
Je n’irai pas jusqu’à dire que ces vieilles pierres vous raconteront plus tard la triste histoire de Charly Gaul, faisant suite à celle des Gaulois, mais si elles le pouvaient, elles vous passionneraient certainement. Si vous le voulez, et parce que c’est tout de même plus sûr, je vais essayer de le faire moi-même.
Raphaël Geminiani était parti de Carpentras, vêtu de jaune. Dans les Pyrénées, il avait déjà revêtu l’habit de lumière, et cela l’avait ému, comme une nouveauté. Mais le geste rituel étant accompli, il ne tenait pas tellement à le garder. Il n’en était plus de même au soir du Ventoux.
Le soir de la course contre la montre, toute l’équipe du Centre-Midi, toujours au complet, se retrouva dans la salle à manger de l’hôtel … du mont Ventoux, à Malaucène. Certes, on était content que le Grand ait repris le maillot, mais la démonstration de Charly Gaul avait jeté le doute dans les esprits. Raphaël dut presque tempêter :
« Mais, bon sang, qu’est-ce-que vous croyez ? Que je n’en ai pas vu d’autres, en onze Tours de France ? Des caïds, des phénomènes, des favoris. Les favoris, on les casse, les phénomènes, ils ont mal aux jambes comme les autres. En 53, j’ai vu Koblet nous faire la chansonnette pendant dix étapes, il n’y en avait que pour lui. Et puis, en trois kilomètres de l’Aubisque, c’était fini. Allez, demain en tête, et le Tour continue. »
Le Tour continuait. Pourtant, au départ de Carpentras, personne n’avouait avoir mal aux jambes, sauf Charly Gaul. C’est le seul qu’on ne crut pas. Dès le signal donné, la bataille commença. Avec des airs de ne pas y toucher, tout le monde asticotait le maillot de Gem. En 30 kilomètres, il y eut dix démarrages. Raphaël répondit à tous avec bonheur. Mais il sentit que cela ne pourrait donner s’il ne réagissait pas immédiatement. Alors que le peloton approchait, justement, de Vaison-la-Romaine, il se redressa rouge de colère, regarda autour de lui, faisant signe à tous ses mousquetaires d’approcher. Ce fut vite fait. Et tout en surveillant ses adversaires du coin de l’œil, il tint une conférence roulante :
« J’en ai marre d’être attaqué tout le temps. Maintenant, finie la rigolade. On roule tous en tête, et à fond. Á la première tentative, l’un de vous s’en va avec les fuyards. Et si un costaud fait mine de partir, tous ceux qui le peuvent viennent avec moi. »
Ça sentait la poudre à partir de ce moment-là. Quand les gars du Centre-Midi passent en tête, ce n’est généralement pas pour y fumer la pipe. Et, dans le peloton, les jambes alourdies pesèrent quelques kilos de plus. Dans la traversée de Vaison, Privat, Bottechia et Manzanèque s’enfuirent. Mais pas seuls : Anglade, magnifique battant de ce Tour de France, représentait le « patron » dans ce premier train …
C’est à peu près au même moment que Charly Gaul commença à jeter des coups d’œil inquiets à son pédalier. Quelque chose n’allait pas : le plateau se desserrait. Il roula encore comme cela quelques kilomètres, et l’inquiétude commença à le gagner. Le peloton semblait être en furie, et ce n’était pas le moment de s’arrêter auprès de sa voiture. Heureusement, à côté de lui, il y avait son copain Ernzer, toujours présent, on vous l’a dit. Un rapide dialogue s’engagea entre les deux hommes dans leur langue natale : « Marcel, je passe en avant. Suis-moi, et nous allons échanger les vélos. »
L’exécution fut rapide. Malheureusement, la courte explication avait eu un témoin, qui n’avait peut-être pas compris ce que disaient les deux hommes, mais qui en savait assez pour savoir que quelque chose n’allait pas pour Gaul. Quand les deux Luxembourgeois filèrent vers l’avant, Adriaenssens les suivit. En une fraction de seconde, il vit que Gaul allait descendre. Il ne lui en fallut pas plus pour démarrer.
Cette fois, la course prit l’allure d’une fuite éperdue. Au moment du démarrage d’Adriaenssens, un cri retentit : « Pop … Pop… »
C’était la voix claironnante de Geminiani rassemblant ses troupes. Le premier, il fut dans le sillage du Belge, suivi de Favero, Bergaud, Morvan. Mais c’est peut-être l’épisode le plus glorieux de l’équipe du Centre-Midi, trois de ses hommes, pas un de moins, appliquant la consigne : Busto qui jaillit du peloton comme une fusée, Chaussabel qui connaît son année de gloire, et Dotto le grimpeur de service.
Pendant quelques kilomètres, on n’eut pas le temps de parler dans ce peloton. Gem s’était retourné, avait vu le trou, et avait simplement crié : « Allez à fond ! »
Et comme ses hommes ont en lui une confiance aveugle, il ne leur vint pas à l’idée de se demander s’ils pourraient tenir longtemps comme ça. Le grand Busto passa sur le 14 dents, se mit en tête du groupe, effectuant des relais à plus de 50 à l’heure, et dont chacun durait un kilomètre. L’allure était affolante. Nous pouvons en témoigner, et cinquante voitures de presse avec nous, pour avoir tenté, pendant dix kilomètres, de gagner un peu d’avance sur ces démons déchaînés, sur ces petites routes en lacets. Les côtes étaient « avalées » à 40 à l’heure, et, dans chaque descente, l’allure montait à 70, 80 et peut-être plus… »
Maurice Vidal s’écarte pour laisser Christian Laborde prendre le relais :
« André Darrigade qui veillait au grain s’arracha du peloton avec dans sa roue Jacques Anquetil. Darrigade sprintait, son sprint dura un kilomètre. Quand Darrigade se releva, le trou était fait, et Anquetil, enroulant un énorme braquet, s’enfuit… »
Vous devinez que je trépignais de joie, l’oreille collée à mon transistor Pizon-Bros !
Maurice Vidal reprend le commandement :
« Lorsque Louison Bobet revint vers l’avant, il s’aperçut qu’il était trop tard. Il eut un moment de stupéfaction, songea qu’il avait été refait comme au coin d’un bois, puis au fil des kilomètres, songea que cela devait arriver. Marcel Bidot s’était déjà précipité avec sa voiture pour demander à Louison de ne pas ramener Gaul sur Anquetil. Mais il n’eut pas besoin de monter jusqu’à lui, Bobet était déjà relevé, prêt au sacrifice.
Avant d’aller plus loin, il faut s’arrêter un moment sur ce geste. Car si Anquetil gagne le Tour, ce que j’ignore au moment où je téléphone ces lignes de Gap, il le devra avant toutes choses au sacrifice surhumain de Louison Bobet.
Oui, surhumain, car Louison n’était pas battu. Ce jour-là, il était l’un des plus forts du peloton, et il le prouva en prenant en fin d’étape un temps considérable à tout le monde, ceux de l’avant comme ceux de l’arrière. Surhumain, parce que ce sacrifice était consenti à un homme dont il avait, sur le coup, en tout cas, toutes raisons de croire qu’il l’avait délibérément abandonné. Surhumain enfin, parce que Bobet, c’est Bobet. Ce n’est pas un champion fini. C’est un homme qui, devant la défaillance de Charly Gaul pouvait peut-être à nouveau prétendre gagner le Tour. Et l’on peut imaginer ce que cela représente pour lui.
Il l’a fait, et il a bien fait. Son palmarès est assez riche. Il peut se passer d’une nouvelle victoire matérielle. Mais combien il sera enrichi de la noblesse de ce geste. Combien il ira droit au cœur du public, cet acte de pure fidélité à la parole donnée… »
Relais lyrique de Christian Laborde :
« Entre le col de Perty et le col de la Foreyssasse, Anquetil, Gem et les Centre-Midi roulaient à fond, creusant l’écart. 6 minutes 30 secondes au pied du col de la Foreyssasse.
Foreyssasse, Foureyssasse ! C’est un grand four, pauvre, un énorme four, un four géant, une gueule de roches ouverte, incandescente, une cathédrale de chaleur, un container de feu, les coureurs cuisent sur leur vélo, c’est la pyrolyse à ciel ouvert, l’enfer, ô bonne mère, ô praubes de nosauts ! Á Foureyssasse qu’era la calorossa …

Blog Carpentras-Gap PertyBlog Carpentras-Gap Perty 2

Anquetil roulait devant. La chaleur et le train imposé par l’Enfant-Roi, dès les premiers lacets de ce col de troisième catégorie, provoquèrent des défaillances dans le peloton des fuyards. Busto, le solide Busto, ancien mineur de fond à Decazeville, se releva. Il n’avait plus de pêche, plus de jus. Il était à sec de nhac ! Chaussabel dit la « Chausse » ne pouvait plus coller à la roue d’Anquetil. Gem l’invita à se laisser glisser, à rentrer avec Busto déjà distancé. Anglade à son tour lâcha prise, le front sur le guidon, les poumons brûlants. Graczyk se mit à zigzaguer, s’effondra, victime de « l’homme au marteau » Il regarda Gem s’éloigner en compagnie d’Anquetil et de Nencini…
Tel un vrai capitaine, Geminiani, qui avait pourtant généreusement payé de sa personne, resta le dernier sur le bateau. Mais c’était un bateau de haute mer, et c’est pavillon au grand mât qu’il est rentré au port.
Durant toute la montée de Foreyssasse, le soleil s’acharna sur Charly. Le bout de ses ailes était brûlé. Il n’avait plus la force de les déplier, de les actionner, de mettre en branle cette machinerie céleste et merveilleusement huilée que les dieux ont fixé dans son dos à l’aide d’épingles de nourrice dorées. Aussi montait-il à la seule force de ses jambes, comme un champion ordinaire. Au sommet du col de Foreyssasse, son retard était supérieur à 8 minutes … »

Blog Carpentras-Gap SentinelleBlog  Carpentras-Gap Nencini

Blog Carpentras-Gap sprint à GapBlog Carpentras-GapAnquetil et Gem

« … Gap, quatre champions, 500 mètres, et un seul bouquet. Les coureurs se déploient, Gem à droite, Anquetil au centre, Nencini à gauche, Adriaenssens hors du coup. Anquetil sprinte, couché sur son vélo, fixant la ligne, les coudes écartés. Gem a le cuir chevelu sur la potence du guidon, un sprint d’aveugle. Il gagne. Qui est second ? La photographie dira que c’est Gem. »
Maurice Vidal s’approche : « Sur la ligne d’arrivée, Gem s’écroula à côté de moi sur le bord du trottoir, fit trois grimaces, but deux rasades de Perrier, tourna la tête, et me fit un clin d’œil : « Tu l’as vu, le 14 juillet ? » Et regardant tout le monde à la ronde, qui n’avait plus de mots pour cet extraordinaire bonhomme, il lança encore : « Le 14 juillet, c’est ma fête ! » »
Á Gap, Anquetil remontait à la troisième place du classement général à 7 minutes 57 secondes de Geminiani. Gaul rétrogradait à la huitième, à 15 minutes 12 secondes du leader.
Geminiani considérait Jacques Anquetil comme son seul rival désormais dans la conquête de la toison d’or.
Qu’en pensent le commissaire François (Périer) et l’inspecteur Piju (Guy Pierrault) qui, chaque soir pendant le Tour, animent la grande émission d’Europe n°1 Les auditeurs mènent l’enquête parrainée par Suze, l’apéritif à la gentiane ?

Blog Auditeurs mènent l'enquête

La vingtième étape menait les coureurs de Gap à Briançon avec le franchissement des grands cols alpestres de Vars et d’Izoard.
« Avec sa fâcheuse habitude de désigner le vainqueur du Tour, on attendait de l’Izoard qu’il rendît son verdict. Les Coppi, Bartali, Kubler, Bobet, tous avaient visé (avisé diront les battus) le projet d’y forger leur victoire. L’Izoard est un infaillible juge. Mais quand ils avaient déjà assuré leur succès, ce monument du cyclisme ne faisait que confirmer la majorité des pronostics. Bien avant l’étape de Briançon, on savait que le Tour ne pouvait leur échapper. C’était comme une tradition qui nous obligeait à attendre l’Izoard pour les installer au premier rang.
Or, cette année, ils étaient plusieurs à afficher une égale qualité … Gem, bien sûr, dont la carcasse passa onze fois l’Izoard sans espoir. Anquetil, qui l’allait découvrir, ne s’en faisait pas le bout du monde pour autant. Gaul et Bobet même, dont le retard de la veille ne signifiait pas forcément la condamnation sans appel. Et encore Favero, merveilleux inconnu venu récolter en France la pleine gloire internationale.
C’est vous dire si l’on attendait cet Izoard … Rien n’y manquait pour ajouter à son sauvage décor. Le soleil écrasant, la route ravinée dans la vallée du Guil par les inondations, la Casse Déserte et son aspect lunaire ou martien – après tout pourquoi pas martien – et les hommes décidés les uns à jouer le va-tout, les autres à abattre le dernier valet d’atout.

Blog MS Gap-Briançon VarsBlog  Gap-Briançon sommet VarsBlog Gap-Briançon monté vers IzoardBlog Gap-Briançon Gaul dans IzoardBlog  Gap-Briançon Casse déserte

L’Izoard, cet ingrat, nous a mal reçus. Il ne nous a rien donné, sinon une poussière épaisse qui blanchit poils et peau à nous en rendre méconnaissables. De verdict, il n’en rendit point ou alors, acceptons celui-ci comme irrémédiable : Gem a gardé son maillot jaune en ne cédant (malgré une défaillance sévère) que 5 secondes à Jacques Anquetil dues à la fringale et en reprenant 30 secondes à Favero.
Dans son âpreté, ses pires difficultés, l’Izoard ne put faire mieux. La grande montagne du Tour a accouché d’une souris. Le Ventoux avait fait beaucoup plus. » (Robert Chapatte)
Dans la stratégie des Tricolores, il était prévu que Louison parte seul au pied de l’Izoard. Dans ce décor familier où par le passé, il s’était forgé ses victoires, ironie du sort, une crevaison après Guillestre fit perdre à Louison Bobet ses dernières illusions de gagner le Tour. « Le gel avait fait sauter le macadam, les inondations avaient laissé sur cette départementale historique, et hystérique, de la boue séchée, des cailloux, des parpaings décolorés. La lumière et la poussière dansaient au-dessus des trous. La poussière était compacte et blanche, du talc de roche. »

Blog  Gap-Briançon crevaison Bobet

Blog  Anquetil crève Izoard

J’ai le souvenir d’une photographie de Jacques Anquetil pied à terre dans la Casse Déserte, tout près de l’endroit où fut pris le cliché mythique de Fausto Coppi qui fit plus tard la couverture du premier numéro du Miroir du Cyclisme.
Christian Laborde revit la scène : « Jacques Anquetil cessa tout à coup de pédaler, regarda son pédalier, leva un bras pour signaler à son mécano que quelque chose n’allait pas. La chaîne de son Helyett s’était coincée entre la roue libre et les rayons. Le mécano bondit hors de la 203. Á genoux dans la caillasse, le mécano desserra les blocages, fit jouer la roue, parvint à dégager la chaîne, recentra la roue, serra, bloqua, et Jacques qui avait profité de la réparation pour boire quelques gorgées d’eau, se remit en selle. Il avait perdu une minute… »
Imaginez encore mon angoisse de gosse : ce maudit incident était-il en train de compromettre les derniers espoirs de mon champion ?
« La poussière, là-bas, c’était le groupe Gem. Il ne restait que quelques lacets avant le sommet. Anquetil se mit plusieurs fois en danseuse. Ses jambes lui faisaient très mal. Il décida d’oublier cette douleur et d’augmenter son effort. La banderole n’était plus très loin. Il n’avait qu’un but : réduire l’écart avant le sommet, afin de revenir sur Gem dans la descente. Il réduisit l’écart avant le sommet, et revint sur Gem dans la descente. Les risques étaient énormes, mais Jacques s’appelait Anquetil …
Il y avait Charly, il y avait Gem, Adriaenssens et Favero, mais il n’y avait pas Bobet. Á un kilomètre du sommet, Bobet avait démarré, puis amorcé une descente vertigineuse que celle qu’il avait effectuée dans le col de Vars. Bobet était dans un jour faste. Et néfaste. Sur un coup de frein brutal, il perdit l’équilibre dans un virage de l’Izoard, bascula dans le fossé, le vélo accroché à ses pieds. Il retomba lourdement sur le dos, à quelques centimètres d’une pointe rocheuse. Il se releva, essuya ses avant-bras couverts de poussière, changea de vélo et repartit. Fini les raids, il rentrerait derrière Charly et Gem… »

Blog MDS Izoard Bahamontès

Gap-Briançon fut une étape Bahamontès : « L’Aigle de Tolède avait faussé compagnie à Charly et Gem dans la traversée de Saint-Paul-sur-Ubaye. Fédé pensait à sa maman dont c’était aujourd’hui l’anniversaire. Fédé, le coureur buissonnier, l’aigle, le champion au prénom de poète espagnol immense, torturé, ensanglanté, gisant parmi les pierres rouges avec dans son œil mort la lumière aimée de Grenade ! Federico, le coureur préféré du soleil, comme Charly l’est de la pluie ! Federico Bahamontès, l’aristocrate du braquet qui dans l’effort parle de lui à la troisième personne, comme à l’instant, à son directeur sportif qui s’était porté à sa hauteur :
– Fédé, il est bien ! Fédé, il s’en va pour sa maman, pour lui souhaiter un bon anniversaire. Fédé, il va gagner… »
Et Federico, le roi des grimpeurs l’emporta sur le Champ de Mars à Briançon.
Dans son livre Forcenés, Philippe Bordas en brossa un joli portrait :
« Federico Bahamontès de Tolède escalade dans un style caprin désordonné, secouant ses parts, l’échine levée vers les feuilles tendres, tournant la nuque comme si ses arrières brûlaient. Il tend un cou long compliqué de couleuvres palpitant sous la peau. Il va vite, dans une anarchie qui fait mal. Arrivé sur les cimes, il écoute le vent ; il s’achète une glace à la vanille et pâture sur le col, en attendant. Comme il ne sait pas descendre, il reste sur l’échelle. Jean Bobet le lettré l’appelle « Fédé le fada ». Bahamontès n’excelle qu’en côte. Plus qu’un grimpeur, c’est un côtoyeur… »
S’il lui prend un jour de s’intéresser aux étapes de plaine et aux descentes …
Voilà enfin L’ETAPE, celle qui appartient au Panthéon du Tour de France, qui s’inscrit dans les dix plus grands exploits de l’histoire de la grande boucle. Elle mène les coureurs de Briançon à Aix-les-Bains par le col du Luitel, et la trilogie de la Chartreuse, les cols de Porte, Cucheron et Granier. J’oublie en mise en jambes l’ascension du Lautaret où se dispute la prime du Souvenir Henri Desgrange le créateur du Tour de France.

Blog Briançon-Aix Lautaret

Á course exceptionnelle, profusion d’articles et moult dithyrambes : journalistes, chroniqueurs, historiens du sport, écrivains l’ont évoquée en long, en large et en travers, à tous les modes, dans tous les styles, sur le ton du reportage ou de l’épopée. Nous ne saurons jamais ce qu’il serait sorti de la plume d’Antoine Blondin s’il n’avait pas été occupé, cet été là, à d’autres activités littéraires.
Pour ma part, je choisis de commencer par la fin telle que la racontent Félix Lévitan et André Chassaignon dans le Miroir des Sports en recueillant sur la ligne d’arrivée les impressions d’un des héros malheureux :
« La ligne d’arrivée franchie, Raphaël Geminiani demeura prostré sur son vélo, incapable de faire un mètre de plus, incapable de descendre de machine, épuisé. La pluie ruisselait toujours sur ses joues, coulait au long de son grand nez comme deux ruisseaux de larmes, glaçait son corps transi, marbré par le froid. On le soutint, on desserra ses courroies de cale-pieds. Brusquement, il éclata en sanglots.

Blog Gem pleure son maillotBlog MS Briançon-Aix apres arrivée

Il avait tout donné. Tout, jusqu’à la dernière parcelle d’énergie. Il avait contenu l’assaut d’Anquetil dans ce Luitel terrible, suivi immédiatement par Chamrousse. Avec l’aide de Nencini, descendeur exceptionnel, il avait pris tous les risques dans une ahurissante descente vers Grenoble, dans un brouillard tellement épais qu’on percevait à peine la route et que les suiveurs, n’ayant pas vu passer Bahamontès qui descendait très prudemment, se demandèrent pendant vingt kilomètres s’il était devant ou derrière ou dans le ravin. Il avait eu cet incident ridicule qui lui avait fait perdre quarante secondes et le contact avec Favero : une pédale desserrée dans l’ascension du col de Porte. C’est à cet instant précis que Favero était parti, comme il était parti, lui, lorsque Gaul avait dû changer de vélo entre Carpentras et Gap. Ensuite, ç’avait été la chasse dans le Cucheron et le Granier, les vingt derniers kilomètres de plat avant Aix-les-Bains et ce terrible vent contraire qui freinait la pédalée et vous jetait à la face des paquets de pluie.
Et toujours, depuis qu’Anquetil avait « craqué » et que lui, l’adversaire redouté entre tous, se trouvait à la dérive, protégé par le seul Walkowiak qui, en une journée, effaçait trois semaines d’atonie et réhabilitait son maillot tricolore, il n’avait eu qu’une pensée : il ne faut pas que Favero me prenne plus de 3’ 47’’ …
Un ennemi disparu, un autre surgissait. Après Anquetil, Favero …
« La plus belle étape du Tour de France » diraient les suiveurs en évoquant cette hallucinante randonnée de 219 kilomètres sous l’orage avec les cinq cols à passer. « La plus belle ? » « La plus atroce » plutôt.
Avoir tout donné et avoir tout perdu !
Ah ! il n’y avait plus de Geminiani plastronnant, lançant un quolibet à droite, un sarcasme à gauche ! Il n’y avait plus qu’un pauvre diable pitoyable, tragique et qui sanglotait, écroulé sur son vélo, parce que là-bas, à l’autre bout de l’enceinte d’arrivée, Favero enfilait posément le maillot jaune…
… – Á combien est-il exactement ? articula difficilement Geminiani ?
– Trente-neuf secondes, cela peut se reprendre. Rien n’est définitivement perdu.
– Trente-neuf secondes … je peux ravoir le maillot !
Il avait dit cela dans un élan et déjà il avait moins froid, il se sentait moins las. Demain, il aurait récupéré et il pourrait reprendre la lutte !
Brusquement, il pensa à Gaul, à son incroyable chevauchée depuis le Luitel, à ses escalades prodigieuses qui avaient émerveillé les suiveurs, presque incrédules devant tant de facilité et de grâce sous les éléments déchaînés. Gaul avait dû lui reprendre au moins cinq minutes.
– Et Gaul ?
Il y eut un court silence, puis une voix mal assurée répondit :
– Quatorze minutes à peu près, quinze avec la bonification
-Quoi ?
Le cri avait jailli comme un hurlement de bête blessée à mort, comme le gémissement de l’homme qui reçoit un coup de poignard en plein cœur.
On n’osa pas lui répéter le chiffre, lui dire que Gaul, la veille hors de course avec ses 17’ 33’’ de retard, redevenait un vainqueur possible … »
Pour mon champion Jacques Anquetil, ce fut une sale journée, pour moi aussi par voie de conséquence. Pourtant, l’étape n’avait pas mal commencé pour lui. Certes, à distance respectable de Charly Gaul, il avait distancé dans le col du Luitel Geminiani qui semblait être son seul rival pour la victoire finale, dans la perspective de la future étape contre la montre de Besançon.

Blog Briançon-Aix  Anquetil en detresse

Mais que jamais personne ne s’avise de dire à Anquetil que la Chartreuse a du charme !
« Anquetil traversa Grenoble à 5 minutes de Gaul mais avec 1 minute d’avance sur Favero, Geminiani, Nencini. C’était son chant du cygne. Jacques donna, à ce moment, sa dernière illusion car, brusquement, dans le col de Porte, il faiblit et, après un kilomètre d’ascension, Geminiani le rejoignit. Gem pouvait souffler un peu, mais il n’en eut guère le loisir car Favero, à son tour, semblant n’attendre que cela, passa à l’attaque. Évidemment, Gaul, qui avait passé et lâché Ferlenghi, faisait un malheur …
Au sommet, les passages étaient les suivants :
Gaul. Á 4’ 5’’Adriaenssens ; à 4’ 25’’ Ferlenghi, Favero, Dotto, Damen, Geminiani, Plankaert ; à 6’ 50’’ Anquetil définitivement lâché par Geminiani. Bobet passait à 13’ 30’’.
Le Cucheron et le Granier qui complètent la trilogie de la Chartreuse, augmentèrent encore ces écarts, déjà considérables. Les ascensions révélaient au grand jour l’extrême fatigue des hommes. Certains, épuisés, avaient peine à se tenir sur leur machine, et en remontant Jacques Anquetil au pied du Cucheron, j’ai cru le voir pour la dernière fois dans le Tour. Il paraissait si las que son abandon ne m’aurait pas étonné. C’est en faisant appel à son courage que « petit Jacques », qui paya dans la Chartreuse ses erreurs de jeunesse, put terminer l’étape… »
Pour une fois, je n’appréciais pas les commentaires de Robert Chapatte !
Je préférais ceux plus bienveillants de Maurice Vidal dans le même numéro de Miroir-Sprint :
« Le froid envahit tout. Grelottants sur les pentes à 10% et l’effort pour les gravir, les hommes n’osaient même plus lâcher le guidon où se crispaient leurs doigts morts pour sortir un aliment de la poche arrière, d’ailleurs emplie d’eau. Á la vérité, ils n’avaient plus envie de manger, plus envie de boire. Ils n’avaient plus envie de rien. Tous ceux qui terminèrent, et on mesure le courage des hommes de 1958 au fait qu’ils furent nombreux, avouèrent que leur cerveau même s’était arrêté de fonctionner.
Pour la première fois peut-être, Anquetil découvrait ce que le métier peut avoir d’atroce. Quelles pensées aurait-il eues, s’il en eut été capable, en voyant fuir Geminiani et Favero sur les dernières rampes de ce col de Porte d’où la vue s’étend si loin sur la vallée où les hommes sont au chaud ?
– « Si j’avais su que ce soit si dur, je ne sais pas si j’aurais fait ce métier » disait-il vingt-quatre heures plus tard, alors qu’il sentait déjà dans sa poitrine le feu de la maladie.
Or, Jacques a prouvé, au-delà de toute expression, qu’il était un homme dur et courageux. Car, aujourd’hui, on sait qu’il a couvert 237 kilomètres avec près de quarante et un de fièvre, de quoi faire s’aliter pour longtemps tout être normal. Et pourtant…
– « Si j’avais su … » N’est-ce pas la parole la plus dramatique qui résume cette journée ? »

Blog Briançon-Aix Luitel

Il faut maintenant, tout de même, parler du héros du jour, Charly Gaul.
Pour pasticher Georges Brassens, « Parlez lui de la pluie et non pas du beau temps » !
C’est cet angle de traitement que choisit Christian Laborde pour relater son extraordinaire chevauchée dans le livre écrit à sa gloire : L’ange qui aimait la pluie.
Toujours dans l’épopée, le « frère de race mentale de Claude Nougaro », après avoir mis en scène Pétrarque dans le Ventoux, brode une idylle entre Lady Rain et l’Ange de la montagne.
Tandis qu’Anquetil se morfond de sa dame blanche qui l’attend sur la Côte d’Azur, Madame La Pluie s’est installée dans la voiture du directeur technique Jean Goldschmit. Est-ce bien réglementaire ? !!!
« Des nuages, tout le bleu du ciel gommé, et la pluie que Charly attendait !
– Je suis là, mon Charly, attaque quand tu veux ! Je tomberai sans cesse, sur tes épaules, dans ta nuque, et sur tes bras ! Je tomberai jusqu’à Aix-les-Bains, mon amour ! Attaque quand tu veux ! Mes gouttes sont pour toi, toutes mes gouttes sont à toi …
La pluie était épaisse et froide, les coureurs réclamaient des imperméables. Charly, dans la roue de Bobet chantait … »
Plus loin, plus haut dans le Luitel : « Le virage était à quelques mètres d’eux, et, quand leurs deux roues avant, coupant la même flaque, entrèrent dans la courbe, l’ange à tête de James Dean se mit en danseuse et disparut. Geminiani, qui montait juste derrière Bobet, se dressa sur les pédales avant de se rasseoir, cassé, impuissant, mort. Comme Bobet. Du vélo de l’ange, les deux champions ne distinguaient plus que les haubans. L’ange avait levé l’ancre, sa caravelle jouait avec le vent, ses voiles blanches et gonflées glissaient entre les sapins…
… Charly montait, montait, volait ! Jamais coureur dans un col n’avait donné une telle impression d’aisance, de souplesse, de puissance et de légèreté. Jamais coureur sur une pente aussi raide n’avait à ce point mouliné. Seuls les gosses qui font du tricycle dans les squares, surveillés par leur maman plongée dans Somerset Maugham, peuvent mouliner comme lui, aussi vite, aussi longtemps…
… – Bravo, mon Charly, je t’aime, tu les sèmes, tu chantes, nous sommes ensemble jusqu’à Aix-les-Bains, pour toujours !
Dans les premiers lacets du col de Porte, Jacques Anquetil se mit en danseuse, se désunit. Ses jambes le faisaient souffrir, il respirait mal, il avait froid. Il se battait contre la pente et contre sa machine, mais il n’avançait pas, n’avançait plus …
Gem gravissant le col de Porte, tout à la joie d’avoir zigouillé Jacques Anquetil, ne pensait pas à cet ange, à plus de 15 minutes au classement général, mais qui, dans l’épaisseur effrayante des brumes, se jouait des lacets, chantait pour l’amour de Lady Rain, la femme au corps d’averse, à la nuque de gouttière, aux yeux de chat. Et Lady Rain, qui tombait sur tous, n’aimait que lui…
… La brume était un supporter de l’ange, elle était arrivée très tôt, s’était garée dans les premiers lacets, avait continué à pied, et avait attendu pendant des heures son arrivée. Et l’ange venait de passer. Il volait, tous derrière, tous derrière !, il volait, tous derrière et lui devant !, sur son cheval blanc. Charly franchit le col de Porte détaché … »
Plus tard, plus loin, dans le col du Cucheron : « Charly dévorait du sucre, demandait à Goldschmit des renseignements précis sur sa position, sur l’état de Geminiani. Il ne donnait aucun signe de fatigue, sa pédalée était toujours aussi souple. Il n’avait ni imperméable, ni journal logé sous le maillot. Il était offert à la pluie des Alpes, à l’eau d’en haut, à toutes ses envies de femme amoureuse. Il pédalait pour elle, il montait le col du Cucheron pour la séduire, elle était à son bras, et les rochers, les arbres, le ciel bas criaient : Vive la mariée.
Au sortir d’un lacet, au moment de relancer sa machine, pour goûter celle qu’il aimait, ouvrit la bouche et avala quelques gouttes. Elles étaient salées. Charly tourna sa tête vers les nuages, vers la pluie, et demanda :
– Pourquoi es-tu salée mon amour ?
– Mes gouttes ont un goût de sel, parce que dans l’effort je sue, comme toi mon amour !
– De quel effort parles-tu ?
– Du Tour de France, mon ange ! Car moi aussi je fais le Tour de France, le Tour de France des nuages ! Je veux tout savoir de toi, tout connaître, connaître ta souffrance et ta joie. C’est pour cela que, sur mon vélo de marque Orage, mon vélo en tube d’éclairs, je pars à l’assaut des brumes, des nuées que je traverse pour te retrouver. Je monte les stratus, je m’envole dans les nimbus, je souffre dans les cumulus, je démarre dans les cirrus. Je suis fière de toi, mon amour, et je voulais que tu le sois de moi, mon ange.
Alors l’ange lâcha son guidon, se redressa, enlaça les gouttes, plongea dans leur nuque fraîche, y planta ses crocs de champion et d’amant.
L’ardoisier assis sur la moto indiqua à Charly les écarts pris à deux kilomètres du sommet du Cucheron. Le retard de Geminiani était de 8 minutes, et celui d’Anquetil supérieur à 9 minutes.
– Go, Charly, go !…

Blog Briançon-Aix  Gaul dans Chartreuse

… On croyait le Tour fini, on pensait que la première place se jouerait aujourd’hui entre Jacques Anquetil et Grand Fusil Geminiani, et voilà qu’un ange que l’on disait mort, un ange équipé d’un plateau de quarante-deux dents et d’un pignon de vingt-cinq, profitait de la pluie pour rendre à l’épreuve sportive la plus prestigieuse sa gloire d’avant-guerre
Plus tard, plus loin, dans l’ascension du col du Granier : « La pluie regardait l’ange pédaler en souplesse. Ses épaules ne bougeaient pas, son buste était immobile. La pluie s’approcha de l’oreille de l’ange :
– Hey, Charly, veux-tu un peu d’orage, une poignée d’éclairs, mon amour, un peu de son dans ce Granier ?
Charly lui répondit que oui ! D’accord pour la bande son. Alors, la pluie tournant sa tête d’eau vers Zeus, dit :
– Tu es là, Zeus ? Pourrais-tu envoyer une gerbe d’éclairs sur le col du Granier ?
– C’est pour ton play-boy grand-ducal, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est pour Charly, je l’aime !
– Alors, c’est OK, j’envoie la foudre !
Des éclairs arrachèrent le col du Granier à la nuit, à la brume. Ils glissaient le long des arbres, faisaient briller les jantes de Charly. La pluie cognait sur la carrosserie des Aronde et des 4CV garées le long de la route.
Aux éclairs, nombreux et rouges, succédaient les coups de tonnerre, qui faisaient vibrer la brume, crevaient ses énormes coussins gris et glacés. L’ange, encouragé par Goldschmit – « Tu vas gagner le Tour, Charly, tu vas gagner le Tour » – roulait de plus en plus vite. Ses ailes éclairées par les jets de lumière céleste semblaient immenses, démesurées. Zeus, que ce petit jeu amusait beaucoup, se montrait généreux, balançant par-dessus bord tous les éclairs qu’il avait sous la main.
En bas, dans le col, c’était le feu, le froid, la foudre ! La fin du monde ! Les coureurs montaient, épuisés, la peur au ventre. Ils frissonnaient, trempés, livides, et la radio dans les bagnoles balançait des versets de l’Apocalypse selon saint Jean…
… L’ange qui aimait la pluie, domptait les Alpes et la pluie disait à son ange que les Alpes lui appartenaient.
– « Tout est à toi, Charly, rien n’est à eux. Á toi, le socle cristallin, les schistes de Sestrières, les lichens des cimes ! Á toi les Alpes carniques, juliennes et bergamasques ! Á toi les grands fleuves qui naissent là, à toi l’Adda, la Durance et l’Isère. Á toi le lac Majeur et la neige de la chanson ! Á toi toutes les roches, tous les charriages, le gel nocturne, le fracas des avalanches ! Á toi l’eau de fusion, auxiliaire du gel, attaquant les calcaires ! Á toi les sapins, les hêtres, les résineux, les touffes d’herbes, les arbustes, les châtaigniers ! Á toi les cônes d’éboulis, les moraines des glaciers ! Á toi les perdrix, le rire de l’air, à toi le chamois dont tu possèdes l’agilité ! Tout est à toi, rien n’est à eux ! »
Charly engloutit un sandwich au jambon au sommet du Granier, et se lança dans la descente
Plus tard, plus loin : « Il faisait nuit à Aix-les-Bains, la pluie tombait froide, violente, épaisse, lourde, des paquets d’eau, des bassines que l’on retournait, des lessiveuses qu’on vidait. Les phares des autos suiveuses étaient allumés, les motos soulevaient des gerbes d’eau, les klaxons hurlaient. L’ange ralentit à l’entrée du dernier virage, le négocia parfaitement, et apparut dans la ligne droite. Un bolide clair, une bulle bleue à fond sur le tapis noir ! L’ange sprintait sans se déhancher, en ligne, en harmonie parfaite avec sa machine. Les spectateurs applaudissaient cet étrange coureur, sapé d’enfer, au visage clair, rayonnant, cette créature inhumaine, éblouissante, ce foudroyant mélange de brume isotonique et de terreau divin … »

Blog Briançon-Aix arrivée Gaul

L’écrivain Lionel Bourg résumait, lui, la chevauchée « gaulienne » à une phrase :
« Une phrase une seule, inachevable.
Mouvante des sables indistincts qu’elle charrie, du lœss, des alluvions transportées au fil des mots, méandre après méandre, entre ses muscles d’onde soyeuse qui se contractent avant de se détendre le long des berges, enveloppant les branches et les racines des arbres ployés au-dessus des remous. Une phrase parfaite. Indissociable du frisson des feuillages que l’orage chahute et que le vent oblige à se tordre comme en une même flamme liquide, une phrase qui monte, descend, s’apaise ou se rebiffe, répercutant au détour d’une virgule ou d’une parenthèse le chuintement pluvieux dont elle ne saurait se défaire. Une phrase, rien qu’une phrase, ce fut cela, l’étape de la Grande Chartreuse du Tour 1958. Gaul me la susurra mieux que les plus grands stylistes. Je l’écoutais. L’entendais. Jamais mon attention ne s’était si résolument tournée vers le mouvement chaloupé d’un verbe, d’un adjectif, de sorte que, sauvage encore, inculte mais irriguée par les chansons de maman, les alexandrins qu’elle clamait, les cantiques, les paillardes et les refrains révolutionnaires que je reprenais sans comprendre – mais si, je comprenais, j’ai tout compris, bambin, la folie, la tendresse, la mort, la violence, le mépris, l’injustice, la révolte, la haine –, elle naissait débordante, ma passion des noms, des syllabes comme de cette grammaire onctueuse où je plantai l’ergot, léchant à son extrémité la pâte qui venait de lever, pleine de songes. »
Ces textes superbes sont à la hauteur de l’extraordinaire performance athlétique de Charly Gaul. Le Grenoblois Stendhal, un régional de l’étape (!), aurait sans doute apprécié cette Chartreuse de charme !

Blog MDS Gaul Chartreuse

Au classement général, à Aix-les-Bains, le discret Favero nouveau maillot jaune, Geminiani et Gaul sont regroupés en une minute.
Gem a déjà retrouvé son mordant : « Non, ils ne me prendront pas mon Tour. Je les aurai quand même malgré tous les traîtres, tous les judas, qu’ils soient de l’équipe belge, de l’équipe italienne … J’en ai trop fait jusqu’ici pour laisser maintenant échapper la victoire. »
Après la chevauchée fantastique de la veille, l’étape entre Aix-les-Bains et Besançon s’annonçait plus tranquille. Les coureurs disaient adieu aux Alpes avec le franchissement des cols plus modestes de la Faucille et de la Savine.
« Les hasards de la route ont parfois de curieuses coïncidences. Sur la même route entre Gex et Poligny où, en 1954, il signala au grand public sa classe et sa fantaisie en franchissant la Faucille en tête et en s’arrêtant derechef pour déguster une glace, el Señor Bahamontès avait, en 1957, à bout de force, été contraint à l’abandon, loin derrière Jacques Anquetil qui, avec un brio exceptionnel, s’en allait cueillir à Thonon (on tournait en sens inverse) une victoire au sprint et un gain de quinze minutes sur les vedettes du classement… »
Cette année, sur les mêmes pentes, l’Aigle de Tolède effectua son effort de grimpeur buissonnier pour asseoir définitivement sa victoire au Trophée de la Montagne.

Blog MDS Aix-Besançon BahamontèsBlog MDS Aix-Besançon Anquetil

Pour Anquetil, le col de la Faucille avait un sale air de col du Marteau !
« Le calmant que lui avait administré le docteur Dumas semblait ne lui faire aucun effet. L’air lui brûlait les poumons, son visage était blanc. Il pédalait mécaniquement, il essuyait sa joue fiévreuse, couverte de sueur, contre son avant-bras. Joseph Groussard, René Privat et Francis Pipelin avaient pris le relais de Jean Stablinski et de Walkowiak, au chevet de l’Enfant-Roi.
– Cette fois, il est mort, répétaient les chasseurs d’images qui cadraient sa gueule livide et fixaient sur leur pelloche la détresse du gamin génial.
Mort, oui, fauché dans un col ! Mais ce mort qui toussait, auquel on conseillait d’abandonner dans cette Faucille de malheur afin de préserver sa santé, refusait de s’arrêter :
– Je ne descendrai pas de mon Helyett, je ne poserai pas le pied à terre, je continuerai jusqu’au bout. Mes poumons sont en feu, le « foyer infectieux » comme dit le docteur Dumas, me prive de force et de jambes, mais je n’abandonnerai pas. Je m’appelle Jacques Anquetil … »
Les Belges exploitaient la défaillance d’Anquetil pour ravir la première place du challenge Martini à l’équipe de France.
« Pendant quarante-six kilomètres, Anquetil s’accrocha. Ses yeux fiévreux, rougis, fixaient la roue arrière de ses équipiers. Ils se relayaient. Ils l’encourageaient. Jacques Anquetil avait de plus en plus de mal à la poitrine, il respirait péniblement, il était presque méconnaissable tant la douleur déformait son visage maigre, creusé par l’effort. Mais l’Enfant-Roi s’accrocha et rentra. Il se porta aussitôt à hauteur des Belges :
– Messieurs, je suis là ! Je m’appelle Jacques Anquetil. Á combien roulez-vous ?
– Á quarante kilomètres à l’heure !
– Parfait ! Moi je roule à quarante de fièvre … »
Sur la piste rose de Besançon, où neuf ans plus tard, Anquetil se préparerait en vue d’une nouvelle tentative contre le record de l’heure, son équipier et ami André Darrigade remportait au sprint devant l’Italien Baffi sa cinquième victoire d’étape.

Blog MDS Aix-Besançon Darrigade

Le Tour de France allait définitivement se jouer le lendemain dans une course contre la montre de 71 kilomètres entre Besançon et Dijon.
« Le docteur Dumas, petit, blond, solidement planté sur ses jambes musculeuses, pas l’air d’un médecin pour un sou avec son short et son pull-over jaune, vint vers Anquetil :
– Jacques, lui dit-il doucement, je sais que vous avez fait préparer un vélo léger pour l’étape contre la montre. Je ne vous interdis pas de partir, mais je vous conseille de m’écouter. Vous avez fait toute l’étape avec une congestion pulmonaire. Si vous courez demain, ce peut-être le sanatorium et la fin de votre carrière. Voue n’avez pas le droit de jouer avec votre santé. Soyez raisonnable et comprenez-le.
Des larmes vinrent perler aux yeux d’Anquetil »… aux miens aussi évidemment.
Je me souviens que j’étais inquiet pour mon champion. Les reporters parlaient de pleurésie, de congestion pulmonaire, se posaient des questions sur la suite de sa carrière. J’interrogeais mon père afin qu’il me rassure. C’était grave, me disait-il !

Blog MDS Anquetil abandon

Propos réconfortants de Maurice Vidal : « C’était un parcours pour Jacques. Un parcours idéal. Il aurait fait une grande performance.
Mais Jacques est resté à Besançon. La dernière station de son chemin de croix, le champion du « chrono » l’a trouvée dans la capitale de l’horlogerie, de même qu’il a sombré en 58 là où il gagnait le Tour en 57. Il a pleuré au départ fractionné de ses camarades. Il est resté seul dans les couloirs de l’hôtel, réalisant à quel point sa défaillance était grave pour ceux qui restaient.
Il a peut-être ses défauts, ce jeune champion. Mais il est courageux, et il est fidèle à sa parole. Il faut être un sacré bonhomme pour faire ce qu’il a fait. On aurait pu le croire amolli par la douceur de vivre, par ses succès discontinus. Il n’était que diminué. Mais il est sorti grandi à nos yeux de son premier contact avec la souffrance, pis avec la détresse du coureur qui sombre. Sur la route de Besançon, en traversant ces villes où il fait bon vivre, Gex, Morez, Champagnole, Salins, en gravissant ces cols pour excursionnistes qui se nomment la Faucille ou la Savine, il a su ce que c’était que d’être un toquard, incapable de dépasser le 35 à l’heure. Lui, l’ex-recordman de l’heure. Il a tout surmonté : la souffrance, l’humiliation, le découragement. Parce qu’il savait ce qu’il devait à ses équipiers. Et ceci, sur ce stade où il aurait dû triompher une fois encore. Nous pouvons le saluer sans arrière-pensée… »
Charly Gaul, déjà vainqueur des deux étapes chronométrées à Châteaulin et au Ventoux, l’emporta en grand champion à Dijon laissant Geminiani à trois minutes neuf secondes et Favero à trois minutes dix-sept secondes. Ainsi, il enfilait enfin le maillot jaune à vingt-quatre heures de l’arrivée au Parc des Princes.

Blog clm DottoBlog clm DijonBlog MDS Dijon clm GaulBlog Besançon-Dijon GaulBlog MDS Dijon Gaul vainqueur

Je laisse le mot de la fin du Tour à Christian Laborde dans un style lyrico-dramatico-publicitaire : « Le peloton se présenta groupé à l’entrée du Parc des Princes … La victoire était pour André Darrigade, trente mille personnes l’applaudissaient. Le lévrier était devant, léger, puissant, splendide, bombe montée sur une Helyett équipée de boyaux Hutchinson collés au Chaluret, de roues libres Moyne, d’un dérailleur Simplex, d’une chaîne Brampton, de guidon et jantes Pivo, de rayons et d’écrous Robergel, d’un gonfleur Zéfal, de cale-pieds Christophe, de courroies Lapize, de pédales Lyotard, de cale-pieds Anquetil, d’un porte-bidon Vit’Do, bombe sponsorisée par la chicorée Leroux qui « désaltère sans faire transpirer », un « trésor de santé ».
Graczyk se releva, Baffi grimaçait toujours, Darrigade n’était plus qu’à cinquante mètres de la victoire à Paris, de sa sixième victoire d’étape dans le Tour de Charly. Mais l’ovation qui accompagnait la pédalée impériale du lévrier se transforma en un immense cri d’effroi. André Darrigade venait de heurter de plein fouet le jardinier du Parc des Princes. L’homme qui voulait voir sprinter le plus grand sprinter français s’était imprudemment penché sur la piste. Le choc avait été d’une extrême violence. Le lévrier était retombé lourdement sur la piste et le jardinier s’était écroulé dans l’herbe du Parc… »

Blog Darrigade chute Parc 1Blog Darrigade chute Parc 2Blog MDS Darrigade Parc 2Blog Sprint du Parc

L’étape revint à Baffi. Darrigade, inanimé, le visage en sang, fut évacué sur une civière vers l’infirmerie du vélodrome. Le pauvre employé du Parc décéda quelques jours plus tard.

Blog MDS Darrigade Parc 1Blog MDS Parc  Gaul et Darrigade

Charly Gaul inscrivait son nom au palmarès de la course la plus prestigieuse du monde, au terme d’une bataille qui entrait dans la légende. Pour un ange, il fallait au moins une étoile pour lui remettre le bouquet du vainqueur, ce fut la danseuse de l’Opéra Ludmilla Tcherina.

Blog Gaul à ParisGauléchappéeblog5Blog Gaul au Parc

Dès ce soir de fête, l’Ange de la montagne rejoignit son pays où les villages se terminent par ange.
Il offrait un quatrième succès au surprenant Grand-Duché du Luxembourg après les victoires de François Faber en 1909 et de Nicolas Frantz en 1927 et 1928. Je ne compte pas (et pour cause) celles de Andy Schleck sur tapis vert en 2010 et de … France Gall au concours Eurovision de la chanson avec Poupée de cire, poupée de son !!!
On ne dirait plus de Charly qu’il était « l’éternel fiancé du Tour ». Roland Barthes le compara à Arthur Rimbaud.
J’ai déjà relaté cette anecdote : je revis Charly, en chair et en os, devant ma maison familiale normande, presque quarante ans plus tard. En 1997, le Tour arrivait, à quelques centaines de mètres de là, et rendait hommage à Jacques Anquetil, vainqueur en 1957 et décédé dix ans plus tôt. Autour de son épouse Janine, s’étaient réunis ses équipiers de l’équipe de France, Darrigade, Bauvin, Privat, Bergaud, François Mahé, Walkowiak, Stablinski, des coureurs que vous avez retrouvés au long de mes billets.
Il y avait aussi là … Charly Gaul. Il me fallut beaucoup d’imagination pour retrouver sous les traits de ce petit bonhomme ventripotent et barbu la silhouette d’un Ange de la montagne.

Blog MDS Histoire du Tour GaulBlog MDS Centre-Midi

L’équipe de baroudeurs du Centre-Midi avec à sa tête Geminiani

Blog Geminiani se confie à MS

Blog Baha au Parc

Federico Bahamontès vainqueur du Trophée de la Montagne