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« André Darrigade, un coureur de légende » par Christian Laborde

Au printemps, lors de notre premier confinement, j’avais tenu tant bien que mal un modeste journal de bord. En la seconde « réclusion », je n’ai pas engagé tel projet, peut-être parce qu’il devient stérile voire nuisible d’élever une voix supplémentaire dans le concert ambiant devenu totalement inaudible, des opinions, de l’expert « le plus fiable » (existe-t-il ?) au moindre quidam.
Pour tout vous avouer, un souci personnel qui, d’ailleurs, trouve résonance dans le contexte sanitaire actuel, s’invitait avec trop d’insistance dans mon esprit.
Pour pasticher le comique-troupier Ouvrard qui fit se tordre de rire nos grands-parents, non je n’ai pas le thorax qui se désaxe, ni le sternum qui se dégomme, mais juste une hanche qui se démanche, la gauche qui, comme celle sur l’échiquier politique, est bien mal en point.
Bref, au lieu de me confiner à l’hôpital durant quelques jours, je fus informé, peu avant le vendredi 13 (novembre), que mon opération, déjà envisagée en mai, était ajournée sine die. Vous devinez les raisons, comme quoi « ça n’arrive pas qu’aux autres » !
Une activité essentielle de retraité, en situation de confiné, provient de produits jugés non essentiels : les livres. Aussi, sans changer mes habitudes, j’ai passé commande auprès de mon libraire indépendant préféré, selon le procédé « clique et collecte ».
Collant à l’actualité avec l’entrée au Panthéon de Maurice Genevoix, j’ai fait l’acquisition d’une biographie de cet écrivain qui accompagna souvent ma jeunesse, ainsi que de son chef-d’œuvre, Ceux de 14, un recueil de ses récits de la Grande Guerre. Vous patienterez pour lire le billet que j’envisage de lui consacrer, depuis longtemps, hors l’hommage qui vient de lui être rendu.
Aujourd’hui, je choisis de partager avec vous la lecture de mon troisième achat, le dernier opus de Christian Laborde intitulé tout simplement Darrigade.

couverture Darrigade

Je sens qu’un froid de déception parcourt l’échine d’un certain nombre de mes lecteurs qui se réjouissaient déjà que je ravive leurs souvenirs, notamment, de dictées de leur enfance tirées souvent des romans naturalistes de l’ancien secrétaire perpétuel de l’Académie française. Au lieu de quoi, je les emmène dans mes fastidieuses échappées à vélo. Ça prouve au moins que vous saviez qui se cachait derrière le titre du bouquin.
Non, le vélo que je vous raconte n’est pas ennuyeux, celui de mon enfance est épique, d’autant plus quand il est conté par de grandes plumes de la littérature et du journalisme.
Il est même émouvant et salutaire quand Lionel Bourg nous raconte comment un ange de la montagne débarqué du Luxembourg l’aida à s’échapper de la noirceur de son enfance*.
Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares, donna ses lettres de noblesse au Giro 1949 en convoquant Hector et Achille pour conter le duel entre Fausto Coppi et Gino Bartali.
Coïncidence, la première chronique d’Antoine Blondin, sur le Tour de France, qu’il intitula magnifiquement Du pin et des jeux, concernait une étape landaise :
« Prendre le Tour de France en marche, c’est pénétrer dans une famille avec des gaucheries de fils adoptif, des réticences d’enfant de l’amour tard reconnu… De Bordeaux à Bayonne, je me suis étonné d’être dans cette caravane qui décoiffe les filles, soulève les soutanes, pétrifie les gendarmes, transforme les palaces en salles de rédaction, plutôt que parmi ces gamins confondus par l’admiration et chapeautés par Nescafé. Je peux bien le dire, mon seul regret est de ne pas m’être vu passer.»
Voyez maintenant Christian Laborde jubilant :
– Federico Bahamontes ?
– L’Aigle de Tolède !
– Ferdi Kubler ?
– L’Aigle d’Adliswil !
– Fiorenzo Magni ?
– Le Lion des Flandres !
– Gastone Nencini ?
– Le Lion de Mugello !
– Vito Taccone ?
– Le Chamois des Abruzzes !
– Raymond Mastrotto ?
– Le Taureau de Nay !
– Julien Moineau ?
– Le Piaf !
– Jacques Marinelli ?
– La Perruche !
– Benoît Faure ?
– La Souris !
– Lily Bergaud ?
– La Puce du Cantal !
– Vicente Trueba ?
– La Puce de Torrelavega !
Sa « ménagerie du Tour de France, bestioles de toutes tailles et de toutes couleurs », à laquelle j’ajouterai Darrigade le « lévrier landais », eut autant sa place dans mon cœur d’enfant que Raboliot et le bestiaire solognot de Maurice Genevoix.
Alors, souffrez que, moi qui avais osé associer dans un même billet les « Conquérants de l’or » Jean Robic et José-Maria de Heredia, plutôt que les poilus de Ceux de 14 je vous entretienne de « ceux de 54 », et en particulier de Dédé-de-Dax, ainsi l’auteur le nomme familièrement tout au long du portrait du coureur cycliste landais qu’il brosse.
Darrigade a toujours été Dédé, en français pour les copains dans la cour d’école, en gascon « lo nosta Dédé » pour la grand-mère. Dédé-de-Dax, ça pétarade comme Darrigade, les mollets pleins de sanquette et de gnac, ça saccade sur les pédales lors d’un sprint.
Du point de vue de l’état-civil, c’est impropre puisqu’il est né à cinq kilomètres de Dax, à Narrosse.
Comme le Luxembourgeois Charly Gaul, le fameux ange, venait du pays où les villages se terminent en ange, Darrigade est originaire d’une région où les villages finissent en osse :
« À Narrosse, on est dans les Landes, en Chalosse très exactement. La Chalosse : derniers champs, derniers bosquets avant la mer de pins, les échasses et le sable … Les Landes sont un tas d’osse : Arengosse, Garrosse, Lahosse, Souprosse, Yzosse. Y en a partout, jusqu’à la mer : Biscarosse, Seignosse. »
Le mardi 18 juillet 1939, Dédé a 10 ans et attend sur le bord de la route le passage des champions du Tour de France :
« Ils arrivent, ils arrivent. Ils partent de Bordeaux, passent à Narrosse, roulent jusqu’à Salies-de-Béarn où se juge l’arrivée, au sprint sans doute, prédit La Petite Gironde. Le journal indique que l’étape est longue de 250 bornes, départ tôt de Bordeaux. C’est pour cette raison que André, après avoir avalé son petit déjeuner et conduit les bêtes au pacage, a galopé jusqu’à la route, en espadrilles, son béret noir vissé sur la tête. Ne pas les rater, voir Vietto. Vietto, il n’était question que de lui, au Prat, autour de la table, hier soir, il n’était question que de Vietto maillot jaune, et de ses équipiers de l’équipe régionale du Sud-Est … Vietto, le héros de René (un oncle de Dédé ndlr), le héros du Prat, du village, de la France, depuis juillet 1934 … » lorsqu’assis, en pleurs, sur un muret dans la descente du col de Puymorens, il attendait qu’on le dépanne après que, bien qu’en tête de l’étape, il eût donné son vélo à son leader le maillot jaune Antonin Magne.

Vietto Tour 19391939 Vietto populaire

« Ils arrivent, ils arrivent, ils sont là. André se tient près de son père qui lui crie le nom des coureurs au moment où ils passent devant eux –Maurice Archambaud, Sylvain Marcaillou, Louis Thiétard-, son père qui répète plusieurs fois celui de l’enfant du pays, le Bayonnais Paul Maye qui se met en danseuse juste devant eux, son père qui maintenant pointe son doigt en direction d’une silhouette jaune, silhouette qui se rapproche, silhouette dont Joseph Darrigade, André Darrigade et Narrosse tout à coup se mettent à hurler le nom, l’encourager à s’en faire péter la luette : « Allez Vietto, allez Vietto ! » »

Tour de France 1939

C’était ça les Tours d’antan, quelques instants de fête dans cette France profondément rurale : « Le peloton passe, est passé, Narrosse se disperse, retourne à son labeur. On marche vers les champs, le puits, les bêtes. On ne parle plus. Si l’on parle, c’est pas du Tour, mais des tomates qui manquent d’eau, du maïs qui est en retard … »
La famille Darrigade a rejoint la ferme du Prat qu’elle travaille comme métayers. Dédé, lui, ivre de joie -il a vu Vietto- court à en perdre haleine à travers champs et bois, saute les haies. Sans vélo …
« Voici le Prat, André ralentit, cesse de courir, marche, s’arrête. René se tient debout devant la porte d’entrée de la maison. Le vélo, appuyé contre la façade, près de lui, est rouge. Il a un guidon de course. René dit : « Il est à toi, André, c’est ton vélo ». André est bouche bée, son cœur cogne, et s’il cogne ce n’est pas d’avoir couru … »
Ainsi commence un beau roman sans oreillettes ni cardio-fréquencemètre, la belle histoire d’André Darrigade champion cycliste, le futur grand sprinter des Trente Glorieuses, magnifiée par la langue lyrique de Christian Laborde. À (presque) lire à haute voix comme Flaubert et son « gueuloir », comme les radioreporters de l’époque. Jugez :
« Le rouge du vélo d’André n’est pas descendu par la cheminée : il surgit de la terre. C’est le rouge de ce pays –le Sud-Ouest-, le rouge du maillot du XV de Dax, le rouge des piments séchant sur les murs blancs des maisons d’Espelette, le rouge des espadrilles et des prie-Dieu, le rouge des volets, le rouge des tuiles sur la pente des toits, le rouge des ceintures des joueurs de pelote et des écarteurs, le rouge des bérets des bandas, le rouge du foulard noué à tous les cous durant les fêtes de Pampelune, le rouge de la bûche qui se casse dans l’âtre, le rouge du filet de vin qui sort de la gourde et disparaît dans la gorge, le rouge du fer à cheval que le forgeron martèle sur l’enclume, le rouge des cerises que l’on mange assis sur une branche du cerisier, le rouge des drapeaux espagnols entre les cours de l’Argonne et de l’Yser en 1936 à Bordeaux, le rouge des incendies géants qui naissent dans les Landes, le rouge de la fasce du blason du département des Landes, le rouge de la robe de sainte Quitterie dans le vitrail de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption à Mimizan, le rouge du string des sorcières de Préchacq, le rouge des arbouses dites « fraises d’Arcachon », le rouge du soleil plongeant dans les eaux boudeuses de l’Adour » … et j’ai envie d’ajouter, le rouge du maillot et des cycles La Perle, vous comprendrez pourquoi bientôt.
Pour l’instant, c’est la guerre, le département des Landes est coupé en deux, le nord avec Narrosse est en zone occupée, le sud avec Aire-sur-Adour, en zone libre.
Christian Laborde a la riche idée de décliner une brève histoire de France pour les nuls et l’actualité, année après année. Ainsi l’été 42, son vélo rouge étant trop petit, Dédé roule désormais sur un demi-course bleu ou blanc (l’auteur s’embrouille dans la couleur !) acheté par sa grand-mère Maria contre quelques oies.
« C’est l’été 42, André roule sur son vélo blanc et, le 17 juillet, à 3 heures du matin, 900 policiers français, aidés par la gendarmerie, procèdent à l’arrestation de 8 160 Juifs, parmi lesquels des femmes, en couches, des malades et 4 000 enfants. Tous seront parqués dans l’enceinte du Vel’ d’Hiv’, avant d’être envoyés dans les camps de la mort. »
Cela reste un mystère pour moi, je n’ai jamais compris pourquoi mon professeur de père qui emmena son baby boomer de fils, une fois dans l’enceinte de Grenelle, ne lui parla jamais des horreurs qui y avaient été commises.
« À Narrosse, à la fin de l’été 1942, quand quelqu’un lance son béret et se met à crier « Vas-y Pélissier ! », c’est toujours pour encourager André … » Ça lui plaît à Dédé qui roule toujours sur son vélo (bleu ou blanc ?). Car Pélissier, c’est trois géants d’un coup, trois frères légendaires : « … Son sang sprinte dans ses veines, son cœur fait son boulot d’Hercule. Et le vent, les feuilles, les oiseaux, les haies, les mûres dans les haies, les piquets, les clôtures, les toits, les bêtes, les charrues à l’arrêt sous le soleil qui cogne, la margelle des puits, les insectes planqués sous les pierres brûlantes, le lingue sur les codes, le clocher de l’église, les croix du cimetière, l’ombre ronde des bois, l’écorce des grands chênes l’encouragent … » Vas-y Pélissier ! Dire qu’une décennie plus tard, enfourchant mon petit vélo vert, je n’eus droit qu’à des « Vas-y Robic ! », certes le premier vainqueur du Tour d’après-guerre, mais on repassera point de vue esthétisme, alors qu’un angelot blond apparaissait sur la planète vélo, à six lieues de ma demeure normande!
1943, 1944, 1945, enfin, y’a d’la joie, bonjour, bonjour les hirondelles, y’a d’la joie, y’a d’la joie partout.
« De la joie et du boulot, du boulot et du vélo. Et du vélo.
André aide le maréchal-ferrant à ferrer la jument, monte sur son vélo, cercle une barrique, monte sur son vélo, cure le fossé, monte sur son vélo, refait une clôture, monte sur son vélo, arrache une souche, monte sur son vélo puis s’installe dans la cuisine pour écouter la TSF qui lui donne des nouvelles de Monaco-Paris, que le speaker baptise le « Petit Tour de France. »
Vietto, Lucien Teisseire, Apo Lazaridès dit l’enfant grec, Jean-Marie Goasmat le farfadet de Pluvigné … Le reportage terminé, Dédé enfourche son vélo, « fait la chasse aux doryphores, monte sur son vélo, bouchonne un veau qui vient de naître, monte sur son vélo, manie la bêche, la fourche à fumier, la fourche à paille, monte sur son vélo, détruit un nid de courtilières, monte sur son vélo, plume des oies, monte sur son vélo, ramasse les pommes de terre, monte sur son vélo, et, le 1er septembre 1946, file à Dax assister à l’arrivée du circuit de Chalosse sur la piste en goudron du vélodrome … » C’est le régional Albert Dolhats dit « Bébert les gros mollets » qui l’emporte.
Laborde avec sa logorrhée, Darrigade avec ses folles parties de campagne nous mettent hors d’haleine. Bientôt, avec son demi course équipé de garde-boue et d’un éclairage dynamo, Dédé-de-Dax va participer et souvent gagner des courses de villages, Hagetmau, Caresse, Mouguère, Saint-Jean-Pied-de-Port, le circuit des Mareyeurs et Pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz, le Grand Prix de clôture des jeunes organisé à Pau par L’Étincelle à l’occasion de la fête de la section paloise du Parti Communiste Français. Il commence aussi, le Dédé, à tourner sur la piste du vélodrome de Bordeaux où il peut travailler sa vélocité.
C’est ainsi qu’il se retrouve, le 3 mars 1949, à disputer la grande finale de la « Médaille » au Vel’ d’Hiv’ (de sinistre mémoire) en prologue des Six Jours de Paris.
La course à « la Médaille » était une grande épreuve de vitesse et de prospection dont les éliminatoires se déroulaient, en hiver, en régions, dans certaines grandes villes dotées d’un vélodrome.
« André Darrigade débarque à la gare d’Austerlitz avec un sac tyrolien et deux vélos, son vélo de route pour rejoindre la rue Nélaton, son vélo de piste aux boyaux fatigués pour disputer la finale. Dans le sac tyrolien, des victuailles préparées par Maria, le xahakoa, la gourde basque en peau de bouc remplie de vin rouge, et du sparadrap pour rafistoler les boyaux.
Il lui faut un hôtel, il choisit le moins cher, il est de passe, tu viens, chéri, je ne viens pas, chérie … »
En finale, Dédé-de-Dax sprinte « de toute sa viande landaise poursuivie par des millions de vaches ». Il rafle la « médaille » malgré la tentative de tricherie de son adversaire qui s’est agrippé à son cuissard pour le freiner. Dédé-de-Dax vient de battre une future légende de la piste, l’Italien Antonio Maspes, sept fois champion du monde de vitesse. Après sa mort en l’an 2 000, le Vigorelli, mythique vélodrome de Milan, a été renommé vélodrome Maspès-Vigorelli.
Dédé-de-Dax reviendra souvent au Vel’ d’Hiv’ jusqu’à sa destruction en 1959. Il participa activement aux dernières « grandes heures de Grenelle ».
En hiver, chaque dimanche, la foule se pressait au « Nélaton Palace » pour assister, notamment, aux fameux omniums inter-nations. Ainsi Dédé-de-Dax, aux côtés de Louison Bobet, Anquetil et Rivière, se « frotta » aux plus grands champions de la route et de la piste de l’époque, les Ritals Coppi et Baldini, les deux K helvètes Kubler et Koblet, les Flahutes Rik Van Steenbergen et Gerrit Schulte.

Darrigade au Vel" d'hiv' en 1955darrigade et Anquetil Vel' d'Hiv' 19551954 Vel' d'Hiv'

Darrigade-Anquetil-Teruzzi

De gauche à droite : André Darrigade, Ferdinando Teruzzi, Michèle Mercier, Jacques Anquetil

6 Jours de Gand Darrigade et Schulte

Événement incontournable qui ramenait le Tout Paris, il y avait aussi les Six Jours de Paris dont Darrigade remporta les deux dernières éditions, associé à Jacques Anquetil et l’Italien Ferdinando Teruzzi. À cette occasion, il empocha la tant attendue « prime du million » de francs (une grosse somme à l’époque).
Ce n’est pas sans émotion que j’écris ces lignes : c’était au temps de ma prime jeunesse, là naquit sans doute ma fascination pour les vélodromes que je vous fis partager dans d’anciens billets***.
Toute cette magie enfantine allait cesser : « Je sais qu’c’est pas vrai mais j’ai dix ans/Laissez-moi rêver que j’ai dix ans/ Ça fait bientôt 60 ans que j’ai 10 ans … ».
Au mois d’août 1958, le Vel’ d’Hiv’ accueillit un centre de rétention de Français musulmans d’Algérie sur ordre du préfet de police Maurice Papon. Un site du ministère de l’Intérieur fut par la suite construit sur l’ancien emplacement de l’anneau de Grenelle.
C’est aussi l’intérêt de son livre, Christian Laborde scande ses chapitres en déclinant brièvement l’actualité par année (peut-être parfois par facilité ou paresse d’écriture ?). Ainsi … :
« … Il se passe quoi en 1957 ?
Le 7 janvier, Robert Lacoste donne l’ordre au général Massu, commandant de la 10ème division parachutiste, d’éradiquer le terrorisme à Alger. Huit mille paras ont carte blanche pour arrêter les deux chefs du FLN cachés dans la Casbah et démanteler leurs réseaux. Pendant les opérations, des bombes continuent à exploser à la terrasse des cafés, et des « ultras » tentent d’assassiner au bazooka le général Salan soupçonné de vouloir « brader » l’Algérie.
Le 14 janvier, Humphrey Bogart meurt d’un cancer à Beverly Hills …
Le 3 février, El Biar, petite équipe de division d’honneur algérienne, élimine le (grand ndlr) Stade de Reims en seizième de finale de la Coupe de France …
Le 25 mars, la France, la Belgique, le Luxembourg, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie ratifient, à Rome, le traité constituant la Communauté Économique Européenne pendant que Charles Trenet chante « Le jardin extraordinaire » et Francis Lemarque, « Marjolaine ».
Le 28 mars, le général Pâris de Bollardière demande à être relevé de son commandement en Algérie afin de protester contre le recours à la torture …
… Il y a aussi la mort de Christian Dior en Toscane, et celle de la chienne Laïka à bord de Spoutnik II…
Surtout, cette année-là, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature, Jacques Perret publie « Salades de saison », Roger Vaillant, « La Loi » –prix Goncourt-, et les Français vont voir dans les salles obscures « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle. La musique est de Miles Davis et les dialogues de Roger Nimier. »
Roger Darrigade, le frère cadet d’André, un bon coureur qui fut champion de France amateur sur route, est envoyé en Algérie. J’ai encore en mémoire les conversations de mes parents qui craignaient le même sort pour mon frère aîné sursitaire pour cause d’études universitaires supérieures. Le soldat André Darrigade, de la base aérienne 117, échappe à la guerre d’Indochine. Il est affecté aux services des sports, boulevard Victor à Paris et en profite pour se rendre à la Cipale, dans le bois de Vincennes, pour disputer et remporter le championnat militaire de vitesse de Paris.
Dédé-de-Dax se rendra en Afrique du Nord autrement. Une permission lui est accordée pour aller disputer au Maroc, le critérium de Casablanca organisé par La Vigie marocaine. C’est la première fois qu’il prend l’avion, il ne connaissait Ca-sa-blan-ca, « ville étrange et troublante », qu’à travers la chanson de Georges Ulmer.

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C’est l’époque d’une Algérie, encore territoire français, et André ouvre régulièrement sa saison en participant au Grand Prix de L’Écho d’Alger (« journal républicain du matin ») et au critérium de L’Écho d’Oran.
Darrigade débuta sa carrière professionnelle sur … un vélo rouge : novembre 1950…
« « Je te veux, môme, dans mon équipe. Soit tu restes amateur au VCCA (Vélo Club Courbevoie Asnières, un des grands clubs de l’époque avec l’ACBB de Boulogne-Billancourt ndlr) soit tu passes professionnel dans mon équipe. »
« L’équipe, c’est La Perle et le grand type, Francis Pélissier, les frères Pélissier, Henri, Francis, Charles : la légende du Tour de France. Le cœur d’André cogne. Il a si souvent entendu parler des Pélissier, on lui a si souvent crié « Vas-y Pélissier » quand il traversait Narrosse au sprint sur son vélo rouge qu’il est troublé. Dédé, du boxon dans le thorax de Dédé-de-Dax… »
C’est un bon choix : en 1951, le « pédaleur de charme » Hugo Koblet gagnera le Tour de France sur cycles La Perle ! C’est un super-choix même : en 1953, un jeune coureur de 19 ans remporte le Grand Prix des Nations, mythique épreuve contre la montre, sur un vélo La Perle. Son nom, Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse****. Nul doute que ce détail a largement contribué à l’estime que j’ai toujours manifestée à l’égard du sympathique Dédé.
J’ai un souvenir vivace de deux photographies couleur sépia de Darrigade avec le beau maillot rouge à bande blanche. Elles datent toutes les deux de 1955.
L’une est cruelle. Alors qu’André est à la lutte avec Ferdi Kubler pour gagner Paris-Bruxelles, la course des deux capitales, un dénommé Noyelle, forçant le passage lors du sprint, noie ses espoirs de succès. Victime d’une chute, l’infortuné Dédé passe la ligne d’arrivée, son vélo brisé à la main, sur une bécane d’un spectateur qui n’a rien d’un La Perle.

Darrigade chute Paris-Bruxelles

L’autre fut prise, quelques semaines plus tard, à l’arrivée du championnat de France disputé à Châteaulin sur les terres de Louison Bobet, alors champion du monde et archi-favori.
Un sprint dantesque oppose le lévrier des Landes et le boulanger de Saint-Méen-le-Grand, immortalisé par la couverture de Miroir-Sprint n°472 du 27 juin 1955 :
« … Les deux sont côte à côte, les deux ne font plus qu’un. Un ultime coup de reins et Darrigade saute Bobet : Dédé-de-Dax est champion de France. Non, crie Bobet qui proteste, trépigne, fulmine et somme le juge d’arrivée de ne pas remettre le maillot tricolore à André Darrigade. Il est Louison Bobet, il a gagné, va déposer une réclamation. Pendant que Francis Pélissier pousse André vers la tribune officielle, Louison Bobet cherche des yeux Antonin Magne. Antonin Magne est son directeur sportif, le directeur sportif de Louison Bobet, champion du monde. Magne n’est pas là. Bobet râle de plus belle, fulmine, pâlit, bleuit, rosit, rougit, verdit … »
Jean Bobet, son frère, se plante devant lui et lui dit : « Louison, c’est le moment de te comporter en champion du monde. »
C’est peut-être ce jour-là que naquit la photo finish !

Championnat de France 1955 (2)championnat de France 1955

Souvent, les écrivains du cyclisme réservent leur dithyrambe aux chevauchées épiques des coureurs grimpeurs. Les sprinters sont beaucoup plus rarement à l’honneur, peut-être parce que leurs exploits se circonscrivent aux cinq cents derniers mètres de la course.
Mais André Darrigade était beaucoup mieux qu’un sprinter. À l’opposé des « suceurs de roue » qui attendaient, tapis dans le peloton, la dernière ligne droite, c’était un baroudeur, un animateur qui n’hésitait pas à se glisser dans l’échappée matinale et à payer de sa personne tout au long de la journée.
La popularité d’André Darrigade dépassait le simple cadre des amoureux de la petite reine. Deux autres Landais déchaînèrent peut-être égales passions : les frères Boniface***** rugbymen de légende.
C’était l’âge d’or du cyclisme, une autre époque, cette charnière des années 1950 à 1960, le début de l’exode rural, la fin d’une certaine France.
Darrigade construisit largement sa popularité sur ses performances dans le Tour de France.
Une décennie avant Poupou-lidor, Dédé-de-Dax fut l’enfant de la France des cuisines et de la toile cirée : 14 participations à la grande boucle, 22 victoires d’étapes titillant ainsi le record à l’époque d’André Leducq un autre Dédé adoré avant-guerre, 19 jours en maillot jaune, deux maillots verts (il fut rouge en 1968, année de « contestations sociales » !) du classement par points.
Lors de son premier Tour, en 1953, André découvre les Pyrénées, lui le Landais n’avait jamais eu jusqu’alors l’occasion d’escalader le moindre col. Il remporte l’étape Luchon-Albi sous les couleurs de l’équipe régionale du Sud-Ouest.

Victoire à Albi Tour 19531955 tour victoire à Zurich 2Tour 1955 Darriagde équipe de France

En 1955, Darrigade empoche une seconde victoire d’étape à Zurich au nez et à la barbe du suisse hennissant Ferdi Kubler.
En 1956, il dispute le Tour au sein d’une équipe de France sans véritable leader, Louison Bobet, triple vainqueur consécutivement, boudant cette édition, et le jeune Jacques Anquetil, qui vient de battre le record de l’heure au Vigorelli de Milan, se trouvant encore trop tendre, préfère rester à la maison.
Aubaine pour Dédé-de-Dax qui inaugure ce qui deviendra bientôt une habitude en remportant la première étape de Reims à Liège et endossant ainsi son premier maillot jaune :
« … Le vent de Liège, le vent de Liège-Bastogne-Liège ne cesse de balancer des baffes et, prenant exemple sur lui, André Darrigade relance, relance encore. Seul Brian Robinson et Fritz Schaër ont la force de le relayer. Dans les longues lignes droites qui mènent à Liège, le Dacquois est époustouflant, un bloc d’énergie, une locomotive de chair et de sang, puissante et fine, filant, victorieuse, vers la banderole : Dédé-de-Dax, Dédé-de-Dax ! La victoire est pour André et le maillot jaune pour Darrigade … Du grand, du très grand Dédé ! Qui aide Darrigade à enfiler son maillot jaune ? Yvette Horner, « Mademoiselle Suze », la reine de l’accordéon. André est landais, Yvette, bigourdane : le Sud-Ouest en force sur les routes du Tour en Belgique ! »

Tour 1956 (2)Tour 1956 (3)

Le maillot jaune, Darrigade le porte à Liège puis à Lille. S’il le perd à Rouen, il le retrouve à Caen, le défend à Saint-Malo, le conforte à Lorient grâce notamment à un cocasse incident de course, la fermeture du passage à niveau du petit bourg de Pleudihen non loin de Saint-Malo.

Tour 1956 (4 passage à niveau)

André reperd le paletot bouton d’or à Angers, qu’à cela ne tienne, il a déjà en tête de gagner sur ses terres à Bayonne.
Blondin déborde Laborde, voici ce qu’Antoine écrivait dans sa chronique de L’Équipe intitulée Dédé d’enfer :
« Au-dessus de 40 de moyenne, ce n’est plus de la température, c’est de la fièvre. Le tour des lèvres clouté de pustules valeureuses, la joue écarlate, le torse jeté à angle droit avec les reins, André Darrigade darde une poitrine de nourrice vers la ligne d’arrivée. En même temps, il a un regard outré pour le Belge De Bruyne qui est en train de la franchir avant lui, sur sa lancée, et dont le visage rigolard se tend d’un mince sourire. Le public du vélodrome de Bayonne clame tout ensemble sa déception et sa joie. Il vient de voir son champion, échappé depuis le matin, reprendre sur un tour de piste, une cinquantaine de mètres au vainqueur de l’étape. D’un cœur unanime, il se déclare prêt à passer par profits et pertes les quelques centimètres supplémentaires qui lui ont manqué. Il accorde à la personnalité la palme justifiée que les circonstances ont refusé au coureur. Pour une fois, les suiveurs les plus endurcis ou les plus désinvoltes souscrivent au verdict populaire. Ce soir, les frontières de leur patrie sont sur l’Adour et sur la Nive. Il a suffi d’un coup de pédale d’un Darrigade déchaîné pour les naturaliser. »
Bien qu’il n’ait pas gagné, il lui est remis un bouquet qu’il offre lors de son tour d’honneur à … Ça c’est une autre histoire, patience …

Tour 1956 Darrigade à Bayonne 2

Ce Tour de France 1956, Darrigade aurait pu tout à fait l’emporter si, dans son entourage, on avait un peu plus cru en ses chances :
« À Toulouse, assis devant sa machine à écrire, Maurice Vidal, écrit son papier pour Miroir-Sprint : « Je pense que cette équipe de France, tirée à hue et à dia par les ambitions, n’a pas trouvé son unité, malgré les efforts de Bidot. Elle était prête à admettre comme leader –et encore- un spécialiste traditionnel du Tour de France Elle n’a pas eu l’intelligence de reconnaître en André Darrigade, la grande révélation du Tour 1956, le champion en plein épanouissement, capable de gagner aussi bien un championnat du monde qu’un Tour de France. Comme Georges Speicher en 1933. Et l’équipe de France s’en mordra les doigts, cela ne fait aucun doute … »
En effet, neuf ans après Jean Robic, c’est un autre valeureux coureur d’une équipe régionale, Roger Walkowiak, qui arriva en jaune au Parc des Princes.
À défaut de ramener la toison d’or à Paris, Dédé-de-Dax s’inventa une autre idée en instaurant l’habitude de gagner la première étape du Tour, à quatre reprises en cinq ans (entre 1956 et 1961).

Tour 1959 maillot jaune 4eme fois

Tour 1958 maillot jaune radieux

J’ai encore précisément en mémoire les images en noir et blanc de l’unique chaîne de télévision, lors de l’arrivée au sprint de l’ultime étape du Tour 1958 au Parc des Princes. Darrigade dominait tous ses adversaires lorsqu’à la sortie du dernier virage, il percuta avec une violence inouïe le jardinier du vélodrome qui s’était avancé imprudemment.
Celui-ci allait décéder, quelques jours plus tard, des suites de cette terrible collision. Quant à André, ses esprits retrouvés, la tête pansée comme une momie, il accompagna le vainqueur du Tour Charly Gaul, l’ange de la montagne, dans son tour d’honneur.

Tour 58 chute au Parc

1958 Darrigade momie

En cet âge de la toison d’or, André courait sous les couleurs de l’équipe de France comme lieutenant de mon idole normande Anquetil, futur quintuple vainqueur du Tour.
Une profonde amitié s’était nouée entre eux. Comme André, Jacques débuta sa carrière professionnelle sous le maillot de la marque La Perle. Celle-ci ayant mis la clé sous la porte, ils la poursuivirent en 1956 sous le maillot vert des cycles Helyett. Après La Perle, quel joli nom encore que cet Helyett !
Dans un autre ouvrage, Christian Laborde en fit l’éloge, certes au travers de la chorégraphie pédalante de mon champion, mais j’ai envie d’y associer ici son ami André : « Qu’il est beau le Helyett de Jacques Anquetil ! Helyett : quel nom étrange, merveilleux ! Helyett est un mélange, une touillerie dans le shaker du patois français, d’alouette et de goélette. Helyett, c’est pour glisser, voguer, et Jacques Anquetil voguait, glissait, sur les routes sèches ou détrempées, et, sur son passage, le chronomètre, épouvanté, claquait des dents. » Anquetil contre la montre, Darrigade dans les sprints, sur leur vélo Helyett, faisaient « valser les socquettes ».
André fut l’ami sincère de Jacques, et son équipier d’une grande loyauté et probité. On ne compte pas les fois où il « remonta » aux avant-postes Anquetil qui musardait à l’arrière du peloton, où il « bouchait les trous » pour rattraper une échappée dangereuse. Christian Laborde chuchote que « mon » champion ne fut pas toujours aussi prévenant, du moins manqua d’entrain, dans quelques circonstances qui pouvaient être favorables à Darrigade.

Miroir du Cyclisme Tour 1961

Darrigade Miroir du CyclismeAndré_Darrigade,_Margnat PalomaDarrigade Kamomé Dilecta

Après les cycles La Perle et Helyett, André Darrigade s’engagea, en 1961, avec l’équipe Alcyon au joli nom d’un oiseau fabuleux, volait-on pour autant …
La « réclame » envahissant de plus un plus le cyclisme, il courut ensuite pour la firme de vins marseillaise Margnat qui disparut rapidement suite à la loi interdisant toute publicité pour les boissons alcoolisées.
André acheva sa carrière, en 1966, dans l’équipe Kamomé-Dilecta, une marque de boule à laver le linge à manivelle associée aux cycles mythiques Dilecta (« ma préférée » en latin).
Histoires de maillot : les plus observateurs d’entre vous auront remarqué, sur une des photos de la couverture du livre, André sprintant sous les couleurs de la mythique marque italienne Bianchi. Durant l’automne 1955, le constructeur de cycles La Perle ne versant plus les salaires, Darrigade et Anquetil avaient été autorisés à participer aux courses italiennes de fin de saison sous le légendaire maillot Bianchi, la marque du campionissimo Fausto Coppi. Évoluant désormais dans l’équipe Helyett-Potin, ils conservèrent, en 1956, le droit de disputer sous les couleurs bleu céleste de la Bianchi, Milan-San Remo, le Tour de Lombardie et le trophée Baracchi.
C’est en cette fin de saison 1956, lors du « Giro di Lombardia », que Dédé-de-Dax écrit l’une des plus belles pages de sa carrière, à l’issue d’un sprint fantastique sur la piste du Vigorelli dont je vous offre la photographie colorisée :

 

Lombardie 1956 couleur

« Le public est debout : Coppi, le campionissimo Coppi, va emporter, à 37 ans, un ultime Tour de Lombardie. Mais aux 20 mètres, dans un terrible rush, André Darrigade s’arrache, les double tous et saute Fausto : Dédé-de-Dax ! Darrigade remporte le Tour de Lombardie devant Fausto Coppi, deuxième, Fiorenzo Magni, troisième, Rik Van Looy, quatrième … Bobet se classe 6ème. »
L’énoncé des champions qu’il vient de devancer suffit à qualifier la dimension de son exploit.
Autant que la photographie du sprint qui figure en couverture du livre, il en est une autre, tout aussi célèbre, où l’on voit l’immense chagrin de Fausto Coppi qui espérait bien gagner une sixième fois la « course aux feuilles mortes » pour achever son immense carrière en beauté.

Coppi Tour Lombardie 1956

« Les jambes de Dédé sont pleines de feu, de jus, demandent un rab de compétition, un truc d’enfer, de la haute lutte, une mégabagarre, avant de rejoindre Narrosse. »
Quelques jours plus tard, il est invité à participer avec d’autres « fuoriclasse » au Trofeo Baracchi, du nom de l’homme d’affaires organisateur, une prestigieuse course contre la montre par équipe de deux. L’année précédente, Darrigade et Anquetil avaient dû se contenter de la seconde place derrière le tandem Coppi-Filippi.

Baracchi 57 avec Anquetil

Son ami, sous les drapeaux, Jacques ayant été envoyé en Algérie (après avoir dépossédé Coppi du record de l’heure), André est associé au Suisse Rolf Graf, un brillant spécialiste du chronomètre comme tout bon helvète qui se respecte.
Quelques images valant mieux qu’un long discours, je vous offre ce court résumé digne de l’âge d’or du cinéma néo-réaliste italien :

https://footage.framepool.com/fr/shot/860126830-donato-piazza-rolf-graf-andre-darrigade-trofeo-baracchi

Le grand quotidien sportif italien, La Gazzetta dello sport, titra : « Il destino di Coppi chiama Darrigade », le destin de Coppi se nomme Darrigade.
Le vélodrome Vigorelli de Milan portait chance à Dédé-de-Dax. Il était à côté de son ami lorsqu’Anquetil effectua son tour d’honneur, en rose, à l’issue de son Giro victorieux en 1960.

Giro 1960 anquetil et Darrigade

Transition facile, certains passages du livre de Christian Laborde ont un parfum de roman à l’eau de rose qui prend sa source à « Frascati, dans le Latium, une ville chantée par Goethe et Byron et dont Baudelaire goûtait le vin ».
C’est là que va se dérouler le championnat du monde sur route 1955. La veille de la course, Dédé fait connaissance devant l’hôtel de l’équipe de France, des Dulon, de Herm dans les Landes, négociants en porcs, qui ont d’ailleurs déjà acheté des bêtes à papa Darrigade. La portière de leur automobile Opel Kapitän s’ouvre, une jeune fille de 16 ans en descend :
« André la voit, et son cœur s’emballe. Ce n’est pas un emballement : André le sait. Son cœur, André, il le connaît par cœur, depuis le temps qu’ils font équipe … Non, ici, à Frascati, devant l’hôtel où André est descendu avec l’équipe de France, il ne s’agit pas d’un simple emballement, d’un désordre dans les ventricules, d’un chahut dans les oreillettes … »
Lors du Tour 1956, c’est elle, la fille de Frascati, qu’André cherchait du regard dans le public du vélodrome de Bayonne pour lui offrir son bouquet de glaïeuls.
Planifiant leurs vacances en fonction des championnats du monde, cette fois, en 1956, les Dulon de Herm dans les Landes sont présents à Copenhague, la fille de Frascati aussi dont on découvre qu’elle est leur nièce et vient de réussir son entrée à la faculté de pharmacie de Bordeaux.
En 1957, le championnat du monde se déroule à Waregem, en Belgique. Près de l’hôtel où l’équipe de France est au vert, une Opel Kapitän est garée. Comme chaque année, les Dulon sont là, la fille de Frascati aussi, elle se prénomme Françoise.
« Au dernier tour de circuit, dans la ligne droite qui mène à l’arrivée, ils ne sont plus que six, trois Belges, trois Français, le gratin du braquet : Rik Van Looy, Rik Van Steenbergen, Alfred De Bruyne, Jacques Anquetil, André Darrigade, Louison Bobet. La Belgique, la France : six monstres. Le top, la classe, une escouade royale. Qui devrait gagner ? Rik Van Steenbergen. Qui peut le battre ? André Darrigade. » Ce sera le Belge.
Le soir à l’hôtel, à la question « pourquoi n’as-tu pas amené le sprint pour André », Anquetil, embarrassé, répond qu’il ne savait pas s’il devait emmener le sprint pour Darrigade ou Bobet. André n’a pas envie de parler, sauf à la jeune fille de Frascati qui vient d’entrer et lui sourit.
Sur les ondes, les sœurs Étienne chantent : « Plus je t’embrasse, plus j’aime t’embrasser, plus je t’enlace, plus j’aime t’enlacer ».

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Faire le Tour de France en 1958 : « c’est en jaune qu’André roule vers Dax, vers l’Adour, le 7 juillet jour de l’anniversaire de la demoiselle de Frascati.. »
Dédé-de-Dax ne gagne pas l’étape mais peu importe, « on l’applaudit à donf, son nom est scandé, il salue la foule de sa main gantée. Il descend de son vélo, se dirige vers la tribune pour y recevoir un nouveau maillot jaune. Il l’enfile, boit un Perrier et, le bouquet du leader sur l’épaule, entame un tour d’honneur. Il tourne lentement, et s’il semble indifférent aux applaudissements, c’est qu’il cherche dans le public le visage de la demoiselle de Frascati. Son visage, le voici. Aussitôt André s’arrête, descend de son Helyett. Puis, armant son bras, lance son bouquet vers la demoiselle de Frascati. »
Après l’étape, André la retrouve dans sa chambre d’hôtel avec sa maman, son frère Roger, les Dulon de Herm dans les Landes, et l’ami Jacques Anquetil. André et Françoise se tiennent la main. Il n’est évidemment pas question d’imiter une admiratrice d’Hugo Koblet qui avait souhaité passer quelques moments intimes avec son « pédaleur de charme » … revêtu du maillot rose de leader du Giro !
Cela dit, il me semble que les deux tourtereaux filent le parfait amour. D’ailleurs, ils se marient religieusement, quelques mois plus tard, le 18 décembre 1958, dans la chapelle de l’institution Sévigné où Françoise avait accompli d’excellentes études. La bénédiction donnée, les invités à la noce se dirigèrent vers Villeneuve-de-Marsan, chez Darroze, une autre institution !
Parmi les convives, on relève la présence de l’abbé Massie en charge de la chapelle de Géou à Labastide-d’Armagnac. Grâce à Dieu, grâce à Darrigade, grâce à la générosité des amoureux de la petite reine, elle deviendra Notre-Dame-des-Cyclistes, à l’image de la Madonna del Ghisallo en Italie. J’avais consacré deux billets lors de mes pèlerinages dans ces lieux de culte dévoués à la religion du cyclisme******.
« Capri, Rome, voyage de noces en Italie, l’Italie où tout a commencé à Frascati, un été. À Rome, ils ont un guide, frère d’un écarteur du Maransin, le père Mathieu Taris. Il leur fait visiter le Colisée, les catacombes et obtiendra une audience auprès du pape Jean XXIII. »
André le rencontrera de nouveau lors de l’arrivée de Paris-Nice 1959 qui, exceptionnellement, s’achève … à Rome. C’est original mais on sait bien que tous les chemins mènent à Rome.
Lors de cette saison 1959, que va bien pouvoir imaginer l’attentionné André pour sa chère épouse ?
« Les Pyrénées se radinent : à quoi pense Darrigade ? À l’anniversaire de Françoise qui fêtera ses 20 ans le 7 juillet. Où sprinter pour elle ? »
Vous n’y avez probablement pas pensé : à l’arrivée de l’étape de montagne Bagnères-de-Bigorre-Saint-Gaudens qui emprunte les cols d’Aspin et de Peyresourde ! Dédé-de-Dax règle au sprint Gérard Saint, Louison Bobet et Jacques Anquetil, devant les gradins bondés du circuit automobile du Comminges (désaffectés, ils existent encore).

Tour 1959 Saint-Gaudens

Au mois d’août, ils sont quatre André, Françoise, Robert Pons le masseur de Dédé, et un indésirable ver solitaire qui s’est invité dans le corps de Dédé, à partir à bord de l’ID 19, pour Zandvoort où se déroule le championnat du monde.
Zandvoort, les Pays-Bas, le circuit automobile absolument plat synonyme d’une course sans relief (!), les dunes, le vent du Nord qui fait craquer les digues ! Dédé-de-Dax se glisse dès le matin dans une échappée au long cours qui ira jusqu’à son terme. Je ne peux pas contrôler l’explosion de joie de Christian Laborde :
« André Darrigade est champion du monde. Joie énorme à Narrosse. Joie énorme à Dax où l’artificier Marmajou, qui lançait une fusée à chaque victoire d’André, en fait partir trois. Joie partout en France …
Le fils de Joseph et de Jeanne, l’enfant de Prat et de Narrosse est champion du monde.
L’enfant qui remportait les sprints du catéchisme est champion du monde.
Le gamin qui gardait les vaches est champion du monde.
Le gamin qui, coiffé d’un béret, travaillait la terre sur laquelle ses parents, courbés, s’échinent jusqu’au soir, est champion du monde.
Le jeune coureur dont Maria, sa grand-mère, lavait le maillot, en cachette, dans l’évier en pierre de la cuisine est champion du monde. Les mains de Maria, l’évier en pierre de la cuisine, le maillot séchant sur la corde à linge, la corde à linge sont champions du monde.
Narrosse est champion du monde. La Chalosse est championne du monde. Et tous les villages dont les noms finissent en osse –Arengosse, Garrosse, Yzosse- sont champions du monde.
L’Adour et ses galupes, l’Adour et ses affluents, l’Adour et les chants qu’elle inspire et qui embrasent les gosiers est championne du monde.
Les dernières collines avant le sable, avant l’océan sont championnes du monde. Le sable, les dunes, les vagues sont champions du monde… les échassiers de Luë, les tondeurs de moutons de Lugos les pêcheurs d’anguille de Gastes sont champions du monde …», même les palombes auxquelles songe le musicien Bernard Lubat quand il joue, sont championnes du monde !

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Zandvoort podium

Je peux aussi faire la fête ? N’en déplaise à André, j’ai envie de vous confier une anecdote qui ne figure pas dans le livre. Elle avait pour cadre l’émission La tête et les jambes, un jeu hebdomadaire qui passionnait les téléspectateurs. Le jeu associait deux candidats, l’un, « la tête » répondant à des questions complexes sur un thème précis, l’autre, « les jambes », un sportif de haut niveau, devant le rattraper en effectuant une performance minimum.
André Darrigade, extrêmement populaire depuis la conquête du maillot arc-en-ciel, devait remporter une majorité de sprints dans une série de cinq disputée contre le grand coureur belge Rik Van Steenbergen (triple champion du monde, 40 victoires de Six Jours, et des classiques à la pelle)). Il me semble que l’épreuve constituait un intermède des Six Jours de Bruxelles.
Toujours est-il, Rik 1er (Van Looy fut le second !), intraitable, ne concéda aucun sprint à Dédé-de-Dax qui, un peu « soupe au lait », essayait « mollement » de justifier ses échecs.
Ce n’était pas du cinéma mais de la télévision !
À vos cassettes, une rareté ! aurait dit l’iconoclaste Jean-Christophe Averty. Voici une parodie de ce jeu télévisé interprétée, je vous le donne en mille, par … Darrigade et Fouziquet, un de ces duos d’humoristes (Poiret et Serrault, Darras et Noiret, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Avron et Evrard) très à la mode, à l’époque.
Je vous en prie, ne me soupçonnez pas de « glottophobie », cette discrimination linguistique fondée sur les accents, d’actualité ces temps-ci, raillée ici par les deux pseudo compères ruraux. Aujourd’hui les Chevaliers du fiel et le Duo des Non jouent sur le même registre.

On aimait bien les intonations ensoleillées d’André : « Ici, dans les Landes, surtout à table où le poulet succède à la charcuterie et précède le rôti de bœuf, les voix sont fortes, puissantes, rocailleuses. Celle du jeune homme blond est douce, et les « r » arrondis que parfois elle roule, n’altèrent en rien sa douceur, la rehaussent d’une certaine fermeté. »
À l’issue de sa carrière, Dédé-de-Dax se reconvertit en ouvrant une librairie-maison de la presse, à quelques pas du casino et de la plage de Biarritz. En vacances, comme beaucoup de nostalgiques des Tours de France d’antan, j’y étais allé acheter L’Équipe pour avoir le plaisir de l’y croiser. L’enseigne, une véritable institution biarrote, existe toujours à son nom. « Le vrai chic parisien » aurait été que je me procure ce livre par un clique et collecte avec cette librairie indépendante.
Le Darrigade de Christian Laborde s’achève au sprint par le rythme débordant de lyrisme qu’il imprime à une truculente échappée de deux Pères blancs.
N’existe-t-elle que dans l’esprit de l’auteur qui nous conta dans un autre ouvrage la rencontre « improbable » de Charly Gaul, L’ange qui aimait la pluie, et du poète et humaniste François Pétrarque sur les pentes du Ventoux ?
Bref, le père blanc Taris, que vous connaissez déjà, et le père Wattiez décident d’effectuer une randonnée à vélo, de Rome à Biarritz, 1 644 kilomètres, pour retrouver leur ami André Darrigade.
Les compères ecclésiastiques remercient d’abord le bienfaiteur qui leur a fait don de leurs montures :
« Sans doute auraient-ils préféré un Legnano, marque à laquelle Gino-le-Pieux sera resté fidèle durant sa longue et héroïque carrière. Mais Bianchi, c’est bien aussi ! Bianchi c’est Coppi, le grand et libre Fausto qui repose au cimetière de Castellania, et pour lequel ils prient si souvent. Et André Darrigade, leur cher André, ne revêtait-il pas le maillot Bianchi lorsqu’il venait disputer, Milan-San Remo, le Giro ou le Tour de Lombardie ? »
Petite confusion, cher Christian Laborde, pas le Giro mais le Trophée Baracchi ! Pour le Giro, il se contentait de la marque d’apéritif Fynsec inscrite sur le maillot vert Helyett.
« Deux Bianchi donc, dérailleur Simplex, jantes chromées, selle Bianchi, phare, feu rouge et dynamo Dansi, freins Balilla, porte-bagages, sonnette et béquille. »
Deux vélos de femme because il est impossible en soutane d’enfourcher un vélo d’homme. Deux pères blancs, donc, en soutane sur des vélos bleu céleste, qui pour s’abriter de la pluie diluvienne, se réfugient dans l’église Santa Maria della Spina à Pise. Le visage de leur hôte, le Père Mori, s’éclaire bientôt :
« – Mon Dieu, Darrigade. Mais votre ami, je l’ai poussé …
– Comment ça poussé ? demande le père Taris.
– Je l’ai poussé dans le Gavia, en 1960, il avait le maillot de champion du monde… Je me souviens très bien, c’était le Giro, l’étape qui partait de Trente et arrivait à Bormio … Il n’y avait que des cols, des pentes, Molina di Ledro, Campo Carlo Magno, Tonale, et surtout le Gavia où j’étais, où nous étions nombreux … Charly Gaul donnait du fil à retordre à tous, d’abord à Imerio Massignan, à Gastone Nencini, à Guido Carlesi que nous encouragions (et Anquetil alors ? ndlr)… Nous les poussions de notre mieux. Et puis, j’ai vu arriver André Darrigade, avec son maillot de champion du monde. Il souffrait, le pauvre, il souffrait. Mon cœur m’a dit de le pousser, alors je l’ai poussé. Mes voisins ont aussitôt protesté : « Vous poussez un Français, mon père, vous poussez un Français. » Alors je leur ai répondu : « Je pousse un brave garçon, un homme pieux ! »
– Vous avez bien fait, et vous avez raison, père Mori. Darrigade est un brave garçon et un homme pieux. Pieux, nous le savons, nous qui correspondons avec lui. Brave, oui, chacun a pu voir durant les courses son courage et sa droiture … Jacques Anquetil qui était son leader, pourrait en parler de la droiture de notre cher André … »
Et le père Wattiez d’ajouter :
« Il a certes poussé un Français dans le Gavia, mais un Français de chez Bianchi, un Français qui a rencontré son épouse à Frascati, un Français qui est venu en Italie pour accompagner Fausto Coppi dans sa dernière demeure … »
Pour vous encore, une rareté : quelques images de l’ascension du terrible Gavia, on n’y voit ni André Darrigade, ni des pères blancs, par contre des poussettes, en veux-tu en voilà … nul n’était infaillible dans la religion cycliste.

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Sous la plume de Christian Laborde, la virée des deux pères blancs vers Biarritz est émaillée de moult péripéties. Ainsi, lors de leur arrivée à Nice. Nice very Nice souffle Nougaro, frère de race mentale de l’écrivain, sauf qu’un silex a déchiré le pneu de la roue avant du Bianchi du père Wattiez. En allant réparer « chez Urago », la chapelle niçoise des cycles, ils croiseront le regretté écrivain Louis Nucera, venu récupérer deux roues voilées, lui qui en connaissait des « rayons de soleil ».
Je ne vous raconte pas l’arrivée à Biarritz, toutes les Landes sont là qui ont rejoint les pères blancs, les bandas du coin, les rugbymen du Biarritz Olympique, de l’Aviron Bayonnais, de l’Union Sportive Dacquoise, les bonnes sœurs, moines et curés, les échassiers de Luë, les tondeurs de moutons de Lugos les pêcheurs d’anguille de Gastes, Marcel Lubat, tous les amis et supporters d’André qui arrivent devant la librairie en caddies … eh oui, les fameux caddies de Gascogne !
En ces temps de confinement, comme ça fait du bien de prendre l’air (promis on se la jouera critérium en n’allant pas au-delà des 20 kilomètres réglementaires) avec André Darrigade ! Car il a toujours bon pied bon œil, et fêtera avec Françoise, le 24 avril prochain, ses 92 printemps.
Et si vous vous promenez du côté de Narrosse, vous l’apercevrez, statufié sur un rond-point, le bras levé, comme lorsqu’il fut champion du monde.

statue Darrigade à Narrosse

* http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
** http://encreviolette.unblog.fr/2017/04/01/des-conquerants-de-lor-jean-robic-et-jose-maria-de-heredia/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2018/01/23/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-1/
**** http://encreviolette.unblog.fr/2009/04/15/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse/
http://encreviolette.unblog.fr/2009/08/22/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse-suite/
***** http://encreviolette.unblog.fr/2020/01/16/les-boniface-papes-du-rugby-dattaque/
****** http://encreviolette.unblog.fr/2012/09/05/notre-dame-des-cyclistes/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/09/une-semaine-a-florence-1/

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 décembre, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1960 (3)

Pour revivre le début de ce Tour de France 1960 :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-2/

Il n’est plus temps pour Roger Rivière d’apprendre à son épouse à faire du vélo … sur un solex !

Rivière repos Millau 2

Le leader de l’équipe de France, deuxième du classement général à 1 minute et 38 secondes de l’Italien Gastone Nencini, est très optimiste à l’entame du dernier tiers du Tour avec les Alpes à franchir et surtout une étape contre la montre de 83 kilomètres à Pontarlier où il devrait construire définitivement sa victoire. Aujourd’hui, déjà, entre Millau et Avignon, il compte bien « se payer le Rital » comme il aime clamer à la cantonade.
Allez, je commence l’étape sur la moto de Robert Chapatte :
« Le départ allait être donné à Millau que Marcel Bidot transmettait encore ses consignes :
Les gars, aujourd’hui il faut attaquer. Ramenez Anglade et Mastrotto et si possible François Mahé vers Nencini. Toujours au lendemain des repos le peloton a les jambes lourdes. Je suis persuadé que l’étape sera dure. À vous de la rendre très dure en imposant notre course aux Italiens. Et qui sait si Nencini ne finira pas par en prendre un petit coup. »
Tout avait bien commencé pour les Français. Une attaque de Rostollan et Dotto qui délesta le peloton dans les gorges de la Jonte d’une bonne trentaine d’unités, une reprise pour Graczyk, le baiser encourageant de Mme Rivière à son mari (en réalité, elle ne lui toucha que la main ndlr) au passage à Meyrueis avant l’attaque du col de Perjuret et l’attaque de Graczyk dans ce même col, attaque qui permit au vaillant Popoff de battre Massignan au sprint au sommet.

Rivière baiser

Accident Riviere ultime photo à vélo

Oui, tout commençait selon les plans établis par Marcel Bidot et ses hommes. À l’arrière, les Italiens ne comptaient plus les blessés. Ils étaient en nombre. Baldini en faisait partie.
« Je fume la pipe » (sic) fanfaronnait Rivière !
Au sommet, derrière Graczyk et Massignan, à une minute du tandem que la vertigineuse descente happait rapidement, eux et leur suite motorisée, Rostollan s’était détaché dès les premiers mètres. Il avait pris 80 à 100 mètres et Rivière venait de se lancer au sprint dans les virelets. Du tansad de la moto, je suivais cette phase capitale de la course. Là-haut sur l’étroite route accrochée au flanc de la montagne, les deux casquettes jaunes se rapprochaient. Sur le vélo chromé de Rivière, le soleil avait fait éclater un flash. À trente mètres du Français, le maillot jaune de Nencini essayait de maintenir la distance. Et puis un boqueteau me masqua la vue. On arrivait à Fraissinet de Fourques au 57ème kilomètre. Devant nous, Graczyk en terminait avec cette descente terrifiante. Dans la traversée sinueuse du village, il imposait à Massignan un exercice de haute voltige et le jeune Italien s’affolait pour ne rien perdre sur le bolide blond habillé de vert.
Enfin le plat. Graczyk parlementa quelques secondes avec Massignan. Il l’invitait à le relayer après lui avoir imposé une dégringolade inoubliable. Et tout à coup, la radio du Tour annonça : « Allo, allo … »
Je consulte la chronique d’Antoine Blondin, si justement intitulée En travers de la gorge :
« Midi avait sonné, la messe était dite, le soleil grillait les Causses à perte d’horizon. Aucun signe de vie sur les crêtes pelées ni dans les gorges où l’ombre dessinait des quadrillages menaçants. Seul un mince filet de gens ourlait notre chemin, sortis de quelles grottes et agglutinés de place en place pour donner naissance à de chaudes petites oasis humaines. Nous venions de franchir le col de Perjuret et plongions à virelets que veux-tu, chacun pour soi et Dieu pour tous ! Sauf pour un seul …
Nous vîmes à un tournant Rostollan qui faisait de grands gestes et remontait à contre-courant en criant : « Roger a tombé ! Roger a tombé ! » Impossible de nous arrêter sur le toboggan où nous étions lancés. Nul n’avait vu disparaître Rivière, ni parmi ses compagnons, ni parmi les témoins. Pendant cinq minutes, on le crut volatilisé, rayé purement et simplement de la carte du monde, dont le paysage immense et chaotique qui nous entourait nous donnait l’échelle. Or, il gisait, à un vingtaine de mètres, en contrebas, dissimulé par un repli de terrain, frappé d’une sorte de paralysie qui lui interdisait le moindre geste, le moindre appel. Et toute cette nature qui l’entourait lui faisait un linceul rugueux. »
Durant quelques minutes, Roger Rivière, héros rimbaldien, fut le dormeur d’un val cévenol.

« C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue… »

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Blondin poursuit :
« Quand nous pûmes reprendre souffle au hameau des Vanels, nous ignorions encore ce qu’il en était advenu exactement, mais l’anxiété planait sur chacun des équipages qui nous dépassait. Fil à fil, visage après visage, le drame se précisait … Enfin, Radio-Tour annonça que « Rivière venait d’être victime d’un accident grave » et notre attente devint celle des personnages baignés de fraternité attentive qu’on rencontre chez Saint-Exupéry. La « Terre des Hommes » est parfois dure à l’homme.
L’hélicoptère d’évacuation, dans l’impossibilité de se poser sur le palier abrupt où Rivière s’était arrêté dans sa chute, tournait au-dessus de nous. Il atterrit dans l’enclos d’un vieux paysan, noueux comme un ceps de bois dont sont faits les Dominici, à l’instant où, avec une étonnante majesté qu’elle tirait de sa lenteur, l’ambulance déboucha à moins de vingt à l’heure, pour éviter les heurts, et s’arrêta en lisière du champ. Dix photographes, tombés on ne sait d’où, se trouvèrent miraculeusement à la parade. Rivière apparut sur sa civière, l’œil mi-clos, livide comme jamais, et baigné dans sa sueur. On lui fit escorte jusqu’à la nacelle, et tout le monde suivant les paysannes, les chiens, les valets de ferme et même le vieux qui flairait dans tout cela les grands remous de sorcellerie.
Il regarda avec respect l’hélicoptère brasser l’air puis jaillir de son champ en apothéose déchirante. Alors, seulement, il poussa un hurlement et parla d’aller chercher son fusil. Toute pitié l’avait déserté. Le dénouement venait de se jouer sur sa récolte de haricots, six mois de labeur, cinquante mille francs de semis. Le sombre dimanche qu’il vivait n’avait pas exactement les couleurs du nôtre. »

Accident Rivière 5 hélico

Ainsi, Antoine Blondin nous contait « la tragédie du Parjure »* qui fait qu’à jamais, ce petit col de Lozère appartient à la légende des cycles. Un petit ruisseau de Lozère avait (dé)fait le grand Rivière !
Je me souviens distinctement de ce 10 juillet 1960. L’oreille collée à mon transistor, c’était la stupeur qui m’étreignait, la crainte aussi pour la vie d’un grand sportif français. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas dans un tout petit coin de mon esprit d’enfant, le sentiment cruel que « mon » champion normand Anquetil était débarrassé de son grand rival national.
Un demi-siècle, ou presque, plus tard, entre Méjean et Aigoual, j’ai effectué la descente du col de Perjuret jusqu’à Fraissinet de Fourques, en auto, au ralenti, comme une sorte de pèlerinage dans un des hauts lieux de l’Histoire du Cyclisme**.
Je m’étais longuement recueilli devant la stèle désormais érigée en souvenir du champion fracassé. Il n’y avait pas âme qui vive, sinon un couple de cyclotouristes pour lequel, documents photographiques à l’appui devant le ravin verdoyant, je reconstituais la tragédie.

Perjuret EV 1Perjuret 2 EVPerjuret 4 EVperjuret 3 EV

Riviere -Ollivier

Je vous reparlerai, bien évidemment, de l’infortuné champion emmené vers l’hôpital de Montpellier, mais pour l’instant, avec Robert Barran :
« Il fallut reprendre la course. Parmi les châtaigniers, c’était la ronde infernale qui se poursuivait. Dans cette Lozère trop méconnue, à travers ce département le moins peuplé de France, on roule des kilomètres et des kilomètres sans découvrir une maison, sans apercevoir âme qui vive. Le coureur attardé, perdu dans la nature, se croit abandonné de tous. Nous passions au pays des Camisards, ces montagnards, qui, persécutés dans leur croyance, tinrent des années en échec les Dragons de Louis XIV. C’est là aussi que les maquisards organisaient les bases de départ les mieux protégées pour harceler l’occupant nazi. Le petit bourg du Castanier (d’où l’on aperçoit pour la première fois le mont Ventoux, ce géant de Provence), qui fut rasé par les S.S. en furie, témoigne encore de ces instants héroïques et tragiques.
On se croit au bout du monde et c’est ce qui explique sans doute le nom du col de l’Exil. Oui, l’exilé partout est seul. Seul, Ferrer espérant, une roue à la main, la venue de sa camionnette attardée. Et seul, son éducateur Bernard Gauthier qui se fit un devoir de l’attendre. Seul, assis sur une murette, son vélo gisant au sol, la roue avant déjantée, Gérard Thiélin sous son maillot violet et blanc déchiré. Un spectateur seul aussi en ce lieu perdu, s’employait à relever le collant serré pour nettoyer la plaie vive. On n’a pas le temps de s’attendrir sur le Tour de France et déjà le drame Rivière nous avait frappé. Ici, par bonheur, l’accident ne revêtait pas de gravité. Mais nous en éprouvions un sentiment d’injustice envers ce destin contraire. Après un départ malchanceux, Gérard n’avait cessé de s’améliorer. Sur la cendrée de Millau, prenant la seizième place, il avait fait un saut en avant très sensible au classement général. Maintenant l’ambition légitime de terminer au Parc des Princes, d’être sacré « Tour de France », ce qui marque et anoblit toute carrière cycliste, devait être abandonnée.

Thiélin abandon

Dans la voiture-balai, Gérard s’en fut rejoindre Cazala, le tricolore dont le nom avait été acclamé lors de l’arrivée de l’étape précédente. Le public Millavois accordait sentimentalement la place d’honneur à l’Orthézien pour avoir mené son action d’éclat dans le Causse du Larzac. Lui, qui figurait toujours parmi les animateurs, était resté ce matin dans une prudente réserve. Ses traits tirés, ses yeux mâchés, indiquaient qu’il n’avait guère bénéficié de la journée de repos. Après Privat, après Colette, et pour les mêmes raisons qu’eux, Cazala a dû renoncer. Cette stupide maladie, qui s’appelle banalement coliques ou mal au ventre, vous vide littéralement …
… Enfin, le col d’Uglas (qui s’appela longtemps du Glas rapport aux sonneries lugubres qui annonçaient les troupes catholiques donnant l’assaut aux protestants, ndlr) voulut-il consentir à s’arrêter de descendre. Parfumé de romarin, il était peut-être moins inhumain que les précédents. Mais la journée avait tendu tous les nerfs. Beuffeuil prenait sa revanche. Après Darrigade au col des Ares, Graczyk au Perjuret, le Charentais venait compléter la revanche des routiers-sprinters sur les grimpeurs. Mais ce fut une victoire sans suite. Entre Alès et Uzès, parmi la garrigue à végétation maigrelette, on entendit les cigales. Le regroupement s’opéra. Des régionaux se laissèrent gagner à des idées de bataille. Milési, sachant que Brambilla l’attendait, baissa son menton en galoche et partit. Bléneau se mit en boule pour opérer de même. Mais dans le groupe, il y avait Darrigade et Graczyk qui préparaient leur sprint. Ils le préparèrent si bien ou plutôt si mal qu’un troisième larron en profita. En l’occurrence, Martin Van Geneugden, le puissant Flandrien déjà vainqueur à Bordeaux

Millau-Avignon Van Geneugden au sprint MDS

Tout était triste malgré l’ambiance de fête provençale à l’hôtel de l’équipe de France : la maladie et le drame sont passés par là. Privat le « baroudeur n°1 » et Colette « la conscience faite coureur », puis Cazala le bel animateur, et le pire de tout, par les chances d’une première place perdue, par une vie mise en danger, Rivière !
Rostollan ne pouvait s’arrêter d’expliquer comment il donna l’alarme, seul avec Adriaenssens à s’être rendu compte de la chute de Rivière :
« Roger roulait dans la roue de Nencini. Détaché devant eux, je me suis retourné pour évaluer les positions. Alors, dans une clameur, j’ai vu un corps cerclé de bleu-blanc-rouge partir dans l’abîme. J’en ai eu la gorge toute serrée et j’ai cru que nous ne le reverrions plus. Tout tremblant, je me suis arrêté et j’ai donné l’alarme. Toute la journée, j’en ai eu les jambes coupées… »

dessin chute Rivière

Vite que l’on reprenne la bicyclette ! Que la course vienne nous changer les idées ! Une pensée pour Roger Rivière et pédalons comme s’il était parmi nous, comme si c’était pour lui. Tel était l’état d’esprit des Tricolores, fait d’un reste d’espoir et de beaucoup de tristesse. Car, sur le pont d’Avignon, je vous l’assure, personne n’avait envie de danser en rond. »
Bien entendu, dès le soir-même, toutes les conversations convergeaient vers l’accident de Rivière dont on tentait de comprendre les causes :
« Durant son transport à l’hôpital de Montpellier, Roger Rivière confia au docteur Dumas :
– Mes freins n’ont pas répondu. J’ai l’impression que mes jantes étaient huileuses …
Un examen de la bicyclette, mise sous séquestre aussitôt après l’accident, ne révéla aucune défaillance mécanique. La chute était imputable à une fausse manœuvre, un dérapage.
À cet égard, Raphaël Geminiani nous a fourni une explication qui mérite d’être retenue :
– Je reste persuadé que Roger a été victime de son audace. Il s’était mis dans la tête de rivaliser avec Nencini dans la montagne. Or, ce dernier est un descendeur dangereux, non seulement parce qu’il prend des risques énormes, mais aussi et surtout parce qu’il use d’une technique personnelle assez déconcertante : à l’entrée des virages, des coups de guidon répétés qui font osciller son vélo. Il se déporte et vire très largement. Cette méthode est toujours dangereuse pour le coureur placé dans le sillage de Nencini, qui a toujours l’impression que ce dernier ne passera pas… »

Accident Rivière hôpital

La vérité était beaucoup moins stupéfiante … ou beaucoup plus, ça dépend quelle signification l’on donne à l’adjectif.
« Dès l’arrivée de Roger Rivière à la clinique Saint-Charles, la diététicienne Clarisse Brobecker reçoit l’autorisation de pénétrer dans la chambre du blessé. C’est elle qui recueille son maillot tricolore. Dans cette parure, à un endroit très bien protégé au fond d’une poche étroite et profonde d’où rien, absolument rien, n’aurait pu sortir pendant la chute, elle retrouve seulement un des cachets de palfium qu’il a absorbés au départ et quelques pilules d’amphétamines.
Le palfium, pour un sportif, est la pire des choses. Comment Rivière pouvait-il ne pas être informé des dangers qu’il encourait en absorbant un tel médicament ? Le palfium apaise les souffrances, certes, mais il exerce des effets secondaires. Par son action sédative, il retarde les réflexes en déconnectant le système nerveux moteur qui produit les mouvements volontaires. Ce retard dans les réflexes est-il la cause de la chute ? Les spécialistes en toxicologie confirment que la thèse est, hélas, tout à fait plausible.
Reviennent alors en mémoire les paroles de Roger Rivière à propos de son ancien soigneur Raymond Le Bert : « Il a vingt ans de retard ! Sa fameuse petite topette me permet tout juste d’aller de l’hôtel à la ligne de départ ! »
En vérité, depuis un bout de temps déjà, des journalistes exprimaient leur scepticisme sur les troublantes défaillances de Rivière dans diverses épreuves et évoquaient à mots couverts ses pratiques dopantes. D’ailleurs, le champion avait avoué l’usage de « reconstituants » dans un numéro du Miroir des Sports de l’année précédente.

Rivière reconstituants

Dans sa chronique suivante intitulée Adieu aux larmes, Blondin exprime avec talent (pléonasme) l’état d’esprit qui règne désormais sur le Tour : « L’étape d’hier (Avignon-Gap, ndlr), paralysée par l’appréhension de celle d’aujourd’hui (Gap-Briançon), influencée encore par la grande pitié de celle d’avant-hier (celle du Perjuret), a perpétué le no man’s land où nous nous aventurons depuis l’accident survenu à Roger Rivière : un seul être nous manque et tout est dépeuplé, dépouillé soudain de légende. Elle a été franchie par une troupe convalescente, blessée dans sa chair, ses ambitions, ses sentiments, et qui s’est refusée à tirer parti du somptueux champ de bataille qui lui était proposé. En d’autres circonstances, ce profil tumultueux eût pourtant mérité d’être regardé d’en face…
… Je comprends et partage cette impulsion grégaire qui pousse par moments le troupeau frileux à rentrer en entier à la maison. Elle n’est pas faite de la peur de tous les individus additionnés, c’est un climat communautaire de solidarité organique où celui qui s’égare compromet l’équilibre de l’ensemble, sa fragilité. Un tel sentiment ne peut qu’engendrer une course menée à bribes abattues : miettes qu’on ramasse à l’arrière, phases balbutiées à l’avant, si loin du profond discours qu’on eût pu escompter à en juger par le contexte. Dès la matinée, une température moite engluait les coureurs et les projetait vers les fontaines … »

Avignon-Gap fontaines soif MDS

On ressent l’atmosphère émolliente dans un nouveau Conte de la Grand’ route de Robert Barran :
« De la riche plaine du Comtat Venaissin aux cultures maraîchères protégées du mistral par des rideaux d’arbres, nous sommes partis à la conquête des Alpes. Ou tout au moins, nous avons essayé d’en gagner le pied, Gap, sans trop de difficulté. Par Carpentras, la capitale du melon fondant et du berlingot craquant, par Vaison-la-Romaine et ses vestiges antiques, par Buis-les-Baronnies caché parmi les oliviers, nous nous sommes d’abord hissés au sommet du Perty, reprenant la vieille route aujourd’hui presque trop spacieuse pour un col qu’empruntaient pèlerins et marchands au Moyen-Âge. Les champs de lavande y font des plaques violettes et des buissons de jaunes genêts y viennent frapper l’œil. C’est le terrain que choisit Simpson pour essayer l’exploit dont il rêve depuis Bruxelles. Il dévala sur le Laborel à l’entrée des Hautes-Alpes dressant en face toute la hauteur de ses cimes, à vous en donner le frisson. Peut-être, sommes-nous devenus impressionnables depuis l’accident de Roger Rivière et les coureurs plus prudents.

Avignon-Gap abandon Proost MDSAvignon-Gap abandon Proost 2 MDS

Bref, personne ne resta dans la roue de l’Anglais. Sauveur Ducazeaux, la casquette au vent, se dressa sur son siège. Lui aussi, pensait :
– Tommy, tu peux gagner celle-là !
Mais Tommy attendit et accepta le renfort apporté par le longiligne Rostollan, les deux Van impétueux, Aerde de Belgique et Den Borgh de Hollande, puis le petit mais hardi Bernard Viot.
Lorsque apparut la Sentinelle … Comme entrée en matière, une épingle à cheveux à se faire dresser les siens sur la tête. Mais c’était simplement le coup de l’impression. La Sentinelle est un col aimable, bien élevé pourrait-on dire puisqu’il est cultivé jusqu’au bout. D’abord des vignes, puis des avoines et des blés. Il est aussi habité. Le petit village de Jarjayes se situe presque tout en haut. Et la banderole du sommet rafraîchissait à l’ombre d’un noyer protecteur. Rostollan aurait bien voulu s’en aller, « mais ce n’était pas assez dur », expliquait-il sans forfanterie. Pourtant, le Marseillais plaça un démarrage. Van Aerde s’en vint à ses côtés et fort peu gracieux, imposa :
– Alors, on ne veut plus aller ensemble jusqu’au bout ? Faut pas déboucher…
Rostollan s’énerva un petit peu :
– C’est bien, mais j’en ai marre de tirer cet Anglais.
Et s’approchant de Tommy, il lui dit en marseillais et en colère à la fois :
– Alors, tu as compris, l’englisch, à ton tour de rouler.
Tommy eut un regard gêné, remit sa visière à l’endroit et répliqua :
– Oh ! te fâche pas, ça va comme ça !
Enfin, Gap était là et l’arrivée avec sa ligne droite bordée de platanes. Tommy le calculateur crut s’envoler vers la banderole en attaquant le premier. Mais ses jambes coincèrent. Van Den Borgh le Hollandais, le coureur casqué, fut coiffé par Van Aerde toutes frisettes dehors. Deux bourgmestres de son pays attendaient le Belge. Pour peu, ils auraient entonné la Brabançonne … »

Avignon-Gap col de Perty MDSAvignon-Gap gorges du Verdon MDSAvignon-Gap Sentinelle 2Avignon-Gap échappés MDSAvignon-Gap Van Aerde sprint

Blondin, entre deux roupillons, avait eu aussi la plume poétique :
« La queue du peloton accablé était à l’image du radeau de la Méduse, l’eau en moins par conséquent et la lavande en plus, qui nous cernait de vagues à l’infini, formées en hérissons d’un mauve particulier qu’on voit aux cheveux blancs des dames âgées qui ont raté leur teinture. Un parfum tenace dans l’air et le chant obstiné des cigales étaient les seuls luxes qui nous fussent consentis. Ils marquaient déjà un retour à la paix des âmes… »
Et il concluait comme une exhortation : « La paix de l’âme pour ce qui nous occupe, ne se confond pas avec la paix des braves. Elle doit annoncer au contraire quels combats peuvent reprendre. Les braves, ceux qui ont quelque chose à jeter dans la bataille, doivent à Roger Rivière de se livrer avec acharnement pour l’honorer en lui prouvant que sa disparition prématurée de l’épreuve n’est pas considérée comme « une occasion à saisir de suite », mais comme un levain »
Vous voyez qu’en ce temps-là, je n’avais pas besoin que mes parents me fournissent un « cahier de vacances ». Avec l’épopée du Tour de France, tout naturellement, mes vacances étaient « apprenantes » selon le jargon technocratique en usage aujourd’hui ! Je découvrais l’histoire, la géographie, le style littéraire, la philosophie, le civisme même.
D’un aspect purement vélocipédique, il me semble me souvenir qu’en effet, suite au drame du Parjure, la course avait perdu l’essentiel de son intérêt, du moins d’un point de vue chauvin de Français. Notre premier compatriote, le régional du Centre-Midi Marcel Rohrbach, pointait à 11 minutes et 16 secondes du maillot jaune Nencini, Certes, les tricolores Anglade, François Mahé et Mastrotto figuraient dans le top 10 mais ne pouvaient plus guère envisager qu’une place d’honneur. On repensait alors à la colère d’Henry Anglade à l’issue de l’étape de Lorient : qu’en serait-il des chances de l’équipe de France en cas de défaillance de Rivière ?…

Gap-Briançon Battistini Nencini Izoard  MDS

La seizième étape Gap-Briançon constituait, au départ du Tour à Bruxelles, l’un des rendez-vous majeurs de l’épreuve avec l’ascension du col de Vars et du mythique Izoard.
Antoine Blondin, sans omettre d’exprimer le caractère insipide de l’étape, choisit de nous faire visiter un superbe musée en plein air, un des plus prestigieux monuments du cyclisme :
« Suivez le Guil ! Approchez, messieurs-dames, s’il vous plaît, et si les suiveurs veulent bien me suivre, nous allons continuer la visite d’une grande étape alpestre de la seconde moitié du XXe siècle … Cette forteresse que vous apercevez au-dessus de votre tête, c’est Mont-Dauphin, comme dit à peu près le général de Gaulle, lorsqu’il parle de son premier ministre, Michel Debré. À vos pieds, ce torrent lumineux, c’est le Guil. Il va nous servir de Guil conducteur. Si vous vous retournez sur le Guil, vous pouvez admirer, accroché au flanc de la muraille, un tableau de la situation en noir et en coureurs, généralement considéré comme un chef-d’œuvre des maîtres de l’école de Vars.

Gap-Briançon col de VarsGap-Briançon sommet Vars

De très récentes observations ont toutefois semé le doute dans l’esprit de certains érudits : nous serions en présence d’une contrefaçon remarquablement imitée. Le noir y serait, mais les coureurs seraient un peu passés … Avancez, je vous prie, car nous pénétrons dans un passage entièrement d’époque où rien n’a été refait sinon l’équipe de France, mais il n’est pas recommandé de la visiter, ses espérances tombent en ruines… Le sifflement que vous entendez provient d’une chambre à air qu’on ne visite pas non plus. C’est la chambre de Rohrbach, du nom d’un grimpeur zélé repeint à neuf que ses compagnons jadis ne pouvaient pas voir en peinture. La légende veut qu’il soit descendu de son cadre un instant pour s’offrir ce qu’on peut appeler un petit pied à terre dans la région, il a ensuite rejoint la fresque …
Ici, en vous penchant, vous pouvez remarquer une chute attribuée à Van Est le Jeune de l’Ecole hollandaise. Nous sommes maintenant au cour du Queyras, dont les maisons s’effondrent sous les éboulis quand elles ne s’écroulent pas d’elles-mêmes. Rien n’y pousse sauf des coureurs qu’on pousse et qui produisent des amendes. Il y a deux sortes de coureurs, les grands à qui on jette la première bière et les petits qui viennent beaucoup plus tard et à qui l’indigène offre spontanément un tuteur naturel qui l’aide à s’élever. Les petits poussés donnent les plus belles amendes, jusqu’à 50 Nouveaux Francs à la belle saison. Pour en finir avec les petits poussés, il suffit de considérer leur retard pour comprendre qu’ils n’ont pas chaussé les bottes de sept lieues, et d’embrasser le paysage pour savoir que, s’ils ont semé des cailloux pour retrouver leur chemin au milieu de ces avalanches de pierres, on n’est pas près de les revoir : la géologie leur a dérobé leurs points de repère…
Si vous voulez bien continuer, nous pénétrons ici sur le plateau où ont été tournées quelques-unes des plus belles séquences de « Bobet s’en va t-en guerre », morceaux de bravoure, charges héroïques en Izoard et gants blancs.

Gap-Briançon  lacets Izoard

Nous débouchons dans la « Casse Déserte », véritable musée du cyclisme, devenu aujourd’hui « la Classe Déserte ». Vous pourrez bientôt vous y recueillir devant la stèle dédiée à Fausto Coppi. Mais qui donc comprendra que ce monument est destiné à associer un homme à un champ de bataille ? Tel que vous le voyez, vous devez plutôt avoir l’impression que Coppi a donné son nom à un boulevard, comme Félix Faure, comme Bonne-Nouvelle, un boulevard qui est d’ailleurs aujourd’hui le boulevard des Italiens. »

Gap-Briançon dans l'Izoard MDSGap-Briançon Battistini Casse deserteGap-Briançon Casse Déserte MDSPellos Casquette messieurs CoppiGap-Briançon Izoard  TV

À en croire la couverture de Miroir-Sprint, l’exploit de l’étape appartient à la télévision (une chaîne unique à l’époque ndlr), ce que confirme César Patapon :
« Le vainqueur de l’Izoard, sans discussion possible, c’est le gars de la télé qui prenait les images à moto. Les quelques millions de piafs dans mon genre qui ont suivi sur leur écran la grimpette puis la dégringolade, sans bouger de leur patelin, le postérieur calé par les bras du fauteuil, ou même debout devant la vitrine du marchand de postes, je m’demande s’ils ont gambergé qu’y z-ont vu en action le champion du monde de sa spécialité !
Faut vous dire que l’Izoard, c’est pas un truc comme les autres. Quand vous débarquez dans la Casse déserte, vous êtes comme qui dirait parachuté sur la lune. À part que vous avez pas besoin de masque à oxygène, because que là-haut l’air est aussi pur et léger que le petit vin clairet de la Haute-Provence. Mais ça ressemble un peu aux alentours de la Mer de la Tranquillité, pour ce que j’en ai vu sur les photos (seul Tintin avait marché sur la lune à l’époque !).
C’est immense, et tout autour de vous, les sapins sont en pierre, et d’une taille tellement maousse que vous vous sentez tout minable. La route, d’accord, on l’a arrangée, mais les précipices dans le bas, les Ponts et Chaussées y-z-ont pas réussi jusqu’à présent à les boucher. Enfin bref, à vélo, à moto ou en voiture, sur cette chaussée des Géants, vous avez le trouillomètre à zéro, et vous gaffez du coin de l’œil que votre pilote y donne pas des coups de volant fantaisistes. Et si y veut allumer une pipe, vous lui glissez sournoisement qu’y ferait mieux d’attendre Briançon.
Alors figurez-vous le gars avec sa moto surchargée et sa caméra … Eh bien ! d’Arvieux à l’arrivée, ce chasseur d’images, bien plus caïd que les chasseurs de fauves, y nous a montré la course. Et si chouettement que, j’peux vous dire, j’avais jamais vu l’Izoard comme ça. Un truc à vous dégoûter de risquer sa peau et un rhume de cerveau pour aller sur place entrevoir les coureurs une fois tous les deux kilomètres.
La montée, c’était un exploit. Mais la descente, il l’a faite en entier, et ça avait jamais été fait. Cette plongée dans les sapins, où je me souviens avoir entendu Kubler hurler dans mon dos parce que ça allait pas assez vite, ça plongeait le téléspectateur, souffle coupé, au cœur du plus grand mystère du Tour de France, de sa plus grande sensation. Et notre cameraman, payé pour une poignée de haricots pour ce boulot de dingue, il a pas perdu les pédales une seconde. Vous permettrez que moi, Patapon, qu’en ai vu des casse-cous dans ma vie, je lui tire la casquette. Ce gars-là, c’est un vrai géant de la route. »
Que je vous dise tout de même que c’est l’Italien Graziano Battistini qui l’a emporté à Briançon devant son compatriote Imerio Massignan. E Viva Italia !
Bien des années plus tard, tandis que je poursuivais mes humanités à Versailles, le petit Marcel Rohrbach me raconta sa quatrième place. Il était devenu le gendre des propriétaires du Cheval Rouge, un hôtel-restaurant , ancien relais de diligences, dans la cité du Roi Soleil.

Gap-Briançon crevaison Rohrbach MDSCap-Briançon Nencini maître absoluGap-Briançon arrivéeGap-Briançon Battistini MDS

L’intérêt de la dernière semaine du Tour se situe peut-être en coulisses :
« Peu de suiveurs ont soupçonné le passionnant débat qui a eu lieu, au soir de l’étape de l’Izoard, entre les médecins du Tour, sur l’initiative de Félix Lévitan, directeur-adjoint de la course, et dont le « Miroir des Sports » est en mesure de révéler la teneur.
Dire « les médecins du Tour « est inexact. Il n’y a qu’un médecin officiel, le docteur Pierre Dumas, dont tant de photos prises à l’occasion d’accidents ont popularisé le visage auquel un mince collier de barbe donne l’apparence d’un Valois dessiné par Clouet. Il a deux assistants, le docteur Boncour, dont le regard sarcastique brille sous des lunettes d’écaille et que son crâne rasé à la Yul Brynner rend reconnaissable à vingt mètres, et le docteur Bosse, très jeune d’aspect et qui, plus soucieux que ses confrères de correction vestimentaire sur le Tour, conserve en course comme à l’étape costume de ville et cravate papillon.
Mais le corps médical était encore représenté par un grand chirurgien belge, le docteur Van den Abeele, passionné de cyclisme, et qui a suivi quelques étapes avec nos confrères de « Het Lasste Niews », et le docteur italien Enrico Peracino, médecin de la firme Carpano, qui s’est personnellement occupé de Gastone Nencini durant les quelques journées qu’il a consacrées au Tour.
Il s’agissait, pour tous les hommes de l’art que leur amour du sport avaient fortuitement réunis à l’occasion de la plus grande épreuve sportive du monde, d’examiner en commun certains problèmes, relevant moins de la technique médicale pure que de l’éthique de la médecine et des droits et devoirs des médecins dans les questions de rendement d’un travailleur de force comme l’est un athlète qu’il pratique le cyclisme ou tout autre sport » …en un mot, d’évoquer la question du doping d’autant plus cuisante d’actualité depuis le drame de Roger Rivière.
« Le docteur Peracino écoutait la tête dans ses mains. Il n’avait pas du tout l’air d’un médecin, ce grand et beau garçon au chandail brun et au pantalon blanc. Plutôt d’un joueur de golf élégant comme on en voit dans les magazines illustrés , promenant leur nonchalance racée dans le décor champêtre des greens. Ses confrères non plus n’avaient pas l’air de médecins. Ils étaient entassés dans cette pièce minuscule contiguë au bar de l’hôtel Vauban à Briançon …
Personne ne s’y trompait et le médecin italien moins que tout autre : sous la courtoisie du propos, sous la modération du ton employé, sous le couvert des grands principes philosophiques et moraux invoqués, perçait l’accusation.
– Vous pouvez traduire à monsieur ?
Volontairement, avec application, ils évitaient les mots pouvant blesser leur interlocuteur, le mot « médicament » qui ne s’emploie que pour des malades, le mot « drogue » qui était venu aux lèvres de Van den Abeele et qu’ils remplaçaient par le mot « préparation ». Ils parlaient médecine sociale, médecine du travail, médecine générale et sportive avec le souci de conserver à la conversation son caractère de débat professionnel et amical autour d’un verre de champagne. Après tout, Peracino était leur égal et ils n’étaient pas là pour le juger. On discutait de principes et non de technique médicale appliquée à des coureurs. Si, pour étayer un argument, le nom d’un champion était lancé, ce n’était jamais celui d’un absent : Anquetil, Rivière ou d’un second plan pour lequel le problème ne se posait pas.
– Vous pouvez traduire à monsieur ?
Un tribunal ? Non, bien sûr. Une conversation entre gens de métier. Une simple conversation. Mais lorsque Dumas parla du rendement de main-d’œuvre dans les usines ; lorsque Bosse évoquait l’époque victorienne et les enfants de huit ans travaillant au work-house ; lorsque Van den Abeele s’inquiétait des modifications physiologiques apportées au tempérament d’un individu ; lorsque Boncour parlait de l’accoutumance de l’organisme à certaines préparations, cela voulait dire :
– Avez-vous droit d’accroître artificiellement le rendement de Nencini pour lui faire gagner le Tour de France ?
– Je fais pour Gastone Nencini ce que fait le mécano pour le vélo : le remettre en état après la course ! »
Comme, avec infiniment de précautions oratoires et donc d’hypocrisie, tout cela est formulé !
Il faut dire que le Miroir des Sports, à l’initiative de cette réunion non officielle, était une émanation du quotidien Le Parisien Libéré coorganisateur avec L’Équipe du Tour de France, donc il s’agissait de ne pas trop « cracher dans la soupe » même salée .

Doping Danger mort pour cobayes MDSDoping champions cobayes MDS

À mots couverts, dans d’autres tribunes, le docteur Dumas confiait son inquiétude concernant le porteur du maillot jaune : « Je serais curieux de savoir ce qui se passe, tous les soirs, dans la chambre de Nencini, mais on m’en interdit l’accès ». Des rumeurs faisaient état de transfusions sanguines, « les deux bras reliés à un bocal »…
On revient à la course ? Il est vrai que la passivité des coureurs explique que les débats se déplacent sur des sujets plus stupéfiants. Et pourtant, la 17ème étape Briançon-Aix-les-Bains (229 km) offre un profil favorable à des attaques d’envergure avec l’ascension, notamment, du col du Luitel puis le col du Granier à proximité de l’arrivée.

Briançon-Aix Graczyk au Lautaret MDSBriançon-Aix du Lautaret au Granier 1 MDSBriançon-Aix du Lautaret au Granier 2 MDS

Mais comme on dit, la course propose et les coureurs disposent, ainsi Robert Barran ne cache pas sa déception :
« L’orage gronde en ce soir de 14 juillet sur les bords du lac de Genève. Dans le petit refuge de pêcheurs où nous sommes venus en quête de friture, les eaux se soulèvent et viennent déborder sur la rive. Nous campons à Thonon-les-Bains, la vieille capitale du Chablais où pour tous, le Tour de France semble joué. Nous allons dire adieu aux Alpes, ces Alpes dont on attendait tant et qui s’esquivent tout comme les Pyrénées. Plus d’un évoque, avec nostalgie, les grimpeurs d’antan. D’autres se plaignent que la mariée ou plutôt la route soit devenue trop belle. Ça c’est du sadisme sportif ? de même que la bicyclette à grand-père lourde et pesante est devenue aujourd’hui un article de luxe fin et léger, de même la montagne a été rendue plus humaine par le labeur des hommes. Comment ne pas se réjouir d’un œil touriste des larges passages de l’Izoard qui font par endroits, c’est vrai, figure de boulevard ! Et certes, dans cet Izoard, on vit ce spectacle inédit, presque scandaleux, comme un crime de lèse-majesté pour les vieux amateurs de vélo, de vingt hommes groupés dans la Casse Déserte avec seulement un sprint de Battistini rendant à Fausto Coppi l’hommage qu’il s’était promis…
Vars escamoté, l’Izoard amadoué, le Lautaret subtilisé, il restait, heureusement si l’on peut s’exprimer ainsi, la découverte du col du Luitel. Massignan, le roi de la montagne 1960 lui rendit ce bel hommage :
– « Il est aussi dur que le Gavia ».
Le Gavia, ce véritable sentier muletier révélé dans le Giro (remporté par Anquetil … devant Nencini !)
À Sechilienne, on quitte la route des grandes Alpes pour foncer vers un coin qui semble un havre de verdure. Un coin où il fait bon se reposer, mais qui donne beaucoup de mal à l’atteindre. Comme il est très difficile de se frayer un passage à travers toute cette végétation débordante où semblaient s’emboutir clandestinement quelques maisons d’habitation éparses. À mi-col, nous avons fait escale, auprès d’une cascade bondissante. Tout près de là, un paysan faisait les foins tournant le dos au Tour de France : c’est là que nous ressentîmes enfin une pincée d’émotion. Anglade et Mastrotto étaient partis de l’avant après avoir décroché Nencini. Hélas, Raymond plus sombre que jamais s’empêtra dans les rails à l’entrée de Chambéry et Henry livra son baroud d’honneur au bord du lac du Bourget tout empreint pour lui d’une mélancolie lamartinienne.

Briançon-Aix Graczyk

Briançon-Aix Anglade crève Luitel MDS

On a dit que c’étaient des vacances apprenantes. Souvenez-vous donc, vous avez le bonjour d’Alphonse :

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »

Où étaient-ils les rois de la montagne ? Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut Jean Graczyk qui gagna. Popoff voulait se donner des airs tout gênés d’avoir remporté cette grande étape alpestre. Mais il riait sous cape … verte. »

Briançon-Aix sprint GraczykBriançon-Aix Luitel

Le Berrichon avait peut-être une raison d’être gêné si je m’en réfère aux petits secrets de Jacques-Pierre Périllat-Chany : « Jacques Goddet ne tenait plus en place quand le Tour arriva à Aix-les-Bains, après une escalade du Granier où nous avions assisté à une séance de poussettes assez spectaculaire. Le principal bénéficiaire de cette pratique illégale fut Jean Graczyk qui parvint à gagner quatre minutes, à rejoindre Nencini dans la descente sur Chambéry, et à gagner l’étape ! C’est un scandale, je suis furieux, tonnait le patron du Tour. »
Robert Barran choisit de nous conter la 18ème étape Aix-les-Bains-Thonon-les-Bains, 215 kilomètres à vélo une centaine à vol d’oiseau, à travers le prisme de la détresse d’un petit savoyard, Louis Bisiliat, l’enfant d’Ugine :

Aix les Bains-Thonon Bisiliat

« Dans un coin perdu de montagne, un tout petit savoyard pleurait son amour dans la douleur du soir. Louis Bisiliat en était tout près à renier son pays. Il y avait une tradition dans les Tours de France d’antan, de laisser l’enfant du pays s’échapper pour traverser en tête son village sous les acclamations du bon peuple. Mais les traditions se perdent. Demandez plutôt à Fernand Picot, relégué à l’arrière pour la traversée de Pontivy. Pour une fois, la tradition fut reprise.
Tout au long du lac d’Annecy, un homme pédalait avec amour. Tout au bout, au pied des gorges d’Arly, il savait qu’Ugine l’attendait. Et sur le bord de la route, son père qui avait laissé les troupeaux partir brouter dans les alpages, avait placé la banderole de bienvenue. Sa figure osseuse sous un large béret, le père Bisiliat nous disait sa fierté d’avoir un pareil fils. Oh ! il ne s’agissait pas pour lui de gagner le Tour de France, mais simplement de le terminer en bon rang.
La vieille maman était restée à la fenêtre. Son fils lui avait dit : « Comme ça, je serai sûr de te voir. »
Les parents, les amis étaient là réunis. On était venu pour voir passer Louis. Dans cette naïveté, il y avait peut-être un des plus beaux hommages envers le Tour de France.
Si beau que contradictoirement, Bisiliat en eut les jambes coupées. Quelle traîtrise ! Ces Aravis qu’il montait comme il voulait en conduisant les troupeaux lui mettaient du plomb dans les jambes. Et la Colombière ne lui en parlez plus. Ah ! Colombière de malheur ! C’est là que le peloton fondit sur lui, l’engloutit et le perdit. Pauvre Louis qui avait fait un si beau rêve. Premier à Ugine, dernier à Thonon-les-Bains. Plus tard, il contera à ses enfants : « C’était un soir de 14 juillet… »
Un 14 juillet escamoté lui aussi. Tel cocardier s’indignait que nos tricolores n’aient pas attaqué. Tel autre louait la réserve italienne en ces Fêtes du Centenaire du rattachement de la Savoie à la France. Il y avait dans tout cela plus de calcul que de sentiment. C’était la grande trêve du 14 juillet en attendant que l’heure sonne de Pontarlier à Besançon. Comme l’on dit sur un terrain de football ou de rugby, les coureurs jouaient la montre.
Manzanèque en profita pour filer le long de la touche. Plus exactement, le long du défilé de l’Arve. À Cluses, il salua l’école nationale d’horlogerie qui lui communiquait sa confortable avance. À Taninges, dans la vallée du Giffre, dans cette vallée verte qui remonte jusqu’au (faux) col de Terramont, Fernando le Manchego pédalait avec volupté, un éclair de triomphe au coin de la prunelle.
La République française était bonne fille. Elle avait donné la permission de sortir à l’étranger. Quel est donc et Espagnol d’avant-garde nous questionnait-on ? Le sens commercial nous donnait l’envie de répondre :
« N’avez-vous pas lu le Miroir du Cyclisme n°1 ? On vous y donnait Manzanèque, comme le bon tuyau espagnol 1960. »

Aix-les-Bains Thonon ManzanequeAix-Thonon Colombiere chute Van GeneugdenAix-Thonon chute Van geneugden MDS

… Loin, bien loin, arriva Van Geneugden en compagnie de notre malheureux Bisiliat. La tête toute ensanglantée, Martin le Costaud avait traîné douloureusement sa grande carcasse. Il avait refusé d’obéir au docteur Dumas lui conseillant de monter dans l’ambulance pour abandonner. « Un Van Geneugden n’abandonne pas ! » se contentait-il de répondre.
Terminer , le mot pour tous en prend un ton magique. Ils auront bouclé leur Tour de France comme ces compagnons chargés de leur besace et de leurs outils, ou comme ce voyageur « retourné plein d’usages et raisons dans son petit village ». Puis ils raconteront leur histoire en l’embellissant de légendes. »

Pellos 14 juillet fin du monde

Antoine Blondin, entre deux verres de génépi (!), a choisi un autre angle pour nous narrer l’étape. Évidemment, personne ne se souvient, ce qui aurait été logique vu ce qu’on nous prédisait, le 14 juillet 1960 devait être la fin du monde. Vous vous doutez bien que j’ai effectué quelques recherches. Ainsi, j’ai retrouvé un article du sérieux journal Le Monde (du moins à l’époque), en date du 12 juillet 1960 :
« Nous l’avons échappé belle. Dieu merci, la fin du monde n’est pas pour le 14 juillet.
Monsieur Bianco, portant le nom mystique de Frère Emman dans son cercle d’illuminés, professe la médecine pédiatre. Petit homme barbu dans la force de l’âge, il est le messie de la secte du massif du Mont-Blanc, peu nombreuse mais ardente et fidèle. Il a prédit dès mars 1954, après avoir bénéficié d’une vision céleste, que l’apocalypse était à nos portes, parce que le contrôle de l’énergie atomique échapperait aux hommes et que les convulsions de notre planète se produiraient le jour –mais la rencontre est fortuite- de notre fête nationale. L’événement aura lieu entre 14h 45 et 15 heures. Il y aurait douze millions de survivants,et pas plus, sur toute la superficie du globe … » !
Blondin évoquait ainsi la dernière heure :
« La fin du monde était prévue pour 14 heures. Nous attendions avec une vive curiosité ce spectacle tout à fait nouveau pour nous, du moins pour moi personnellement, car je ne voudrais pas préjuger de l’expérience antérieure de mes camarades. Le caprice d’une fatalité cyclique qui veut que els boucles se ferment sur elles-mêmes donnait à la course son visage des premiers âges, tout convulsé d’une jeune frénésie et d’innocence, à l’instant précis où s’annonçait la fin des temps. Ainsi du vieillard qui retombe en enfance. Mais peut-être fallait-il imputer ces morcellements incessants du peloton à d’obscures secousses sismiques. Tout, en effet, rentra bientôt dans l’ordre, un ordre qui s’apparentait au calme précurseur des grandes catastrophes. Le Tour en profitait pour reprendre un de ses anciens succès qu’on croyait aboli : l’échappée-fleuve sans conséquences.
Au moment où la résignation s’emparait du troupeau marqué au front du signe « À quoi bon ! » -et ce label tendrait à devenir une marque de cycles- trois hommes, dans un sursaut qui les honore, se mirent à pédaler de toutes leurs forces désespérées, comme s’ils eussent voulu abattre le plus grand nombre possible de kilomètres avant l’échéance fatale, établir le dernier record du monde de l’heure, ou plutôt le record de la dernière heure du monde. Il ne s’agissait plus d’une course contre la montre, mais d’une course contre le sablier, contre la faux …

Aix les Bains-Thonon AravisAix-Thonon Aravis MDS

… C’est donc dans les Aravis que nous plantâmes notre camp de base avant la grande ascension. Ils donnaient ses traits à la dernière vision que nous emporterions du monde : une caravane qui monte au loin, où l’on reconnaît ses amis sous la forme de personnages minuscules qui tentent d’escalader le ciel comme dans La Tour de Babel du peintre Breughel, un échantillonnage de jeunes filles avenantes massées au balcon d’une colonie de montagne, de splendides vieillards déchiffrables comme des aide-mémoire, enracinés déjà dans le néant. Mais, à cet instant précis, nous avions tous le même âge, les amis, les filles et les vieux ; nous avions l’âge de pierre des massifs qui nous cernaient ; nous étions vieux comme le monde, puisque nos destins étaient liés à celui-ci.
Il est difficile de s’arracher mais il arrive un moment où il faut se résoudre à tourner l’alpage. Soudain, il fut 14 heures passées. Quelqu’un dit : »Tout est fini. » Pendant quelques secondes, nous ne sûmes pas comment il fallait interpréter cela. Nous crûmes tout d’abord que nous revenions de loin, à moins que …
À moins que l’autre monde ne ressemblât étonnamment au précédent (ça me rappelle quelque chose les mondes d’avant et après ! ndlr).
Eh bien sûr. Ces coureurs, fantômes d’eux-mêmes, agitant péniblement leurs chaînes, étaient bien morts, aussi morts que ces foules figées d’un 14 juillet, sans fleurs ni couronnes, qui les réclamaient sur « l’air des lampions » … »
Une fois encore, merci l’Antoine ! Tu as réussi à nous faire vibrer … de peur !
Avec un petit coup de vin d’Arbois, il va nous présenter, clin d’œil à François Villon, la Ballade des pendules, à savoir la 19ème étape disputée contre la montre entre Pontarlier et Besançon (83 km) :
« Gibiers de potence, de la potence du guidon sur lequel ils se désarticulent, l’un l’autre se pourchassant, escortés par leurs corbeaux respectifs sous la forme de voitures suiveuses, les coureurs ont traversé le Doubs individuellement, livrés au temps qui passe et à celui qu’il fait.
Cette étape dite contre la montre –et c’est bien de l’ingratitude pour un Suisse de tenter quelque chose contre la montre, soulignait naguère Alexandre Breffort- a vu Graf, représentant helvétique et éminemment délié, aux jambes prédestinées aux travaux d’aiguilles (de véritables fuseaux horaires) triompher entre Pontarlier et Besançon, capitales de l’horlogerie. Ce monde, qu’on prétendait fini, est bien fait, où notre heure sonne quand elle doit sonner … »

Pontarlier-Besançon Graf clm MDSPontarlier-Besançon Graf MDSPontarlier clm Graf

Robert Barran encense aussi Rolf Graf : « Ce Suisse pétri de classe, aussi élégant et racé qu’un Hugo Koblet, ne s’était guère manifesté. On le soupçonne d’avoir réservé ses forces afin de porter un grand coup à portée de son pays, dans une spécialité où il lutte d’ailleurs à égalité avec les plus forts. Graf le calculateur, dans son numéro de soliste, a parfaitement réussi. Après Gimmi à Luchon, il a redonné au cyclisme suisse partie de ce prestige perdu depuis la retraite de l’impétueux Kubler, de l’obstiné Schaer et du pédaleur de charme Hugo Koblet. »
Le chroniqueur décerne aussi un bel accessit à Raymond Mastrotto, le taureau de Nay :
« Dans ce combat singulier, l’homme fort ne pouvait que s’affirmer. C’était une véritable boule de muscles propulsée. Et Mastrotto, bouleversant l’ordre établi, devint le premier des Français. N’était-ce pas mérité ?... »

Pontarlier-Besançon Mastrotto premier français MDS

Lors de l’avant-dernière étape, « une étape pour un régional », le Tour de France allait rencontrer l’Histoire :
« Avec mélancolie, avec ennui même, il fallut traverser la Haute-Saône, Gray avec ses remparts se mirant aux eaux claires et Champlitte blotti dans la vallée du Salon. Puis la Haute-Marne, du plateau de Langres à celui de Chaumont sans autre intérêt que le cérémonial impromptu de Colombey-les-Deux-Églises. »

Besançon-Troyes De Gaulle Colombey 1 MDSTroyes De Gaulle Colombey

Blondin raconte :
« Le général de Gaulle était sur le parcours, serré dans la houppelande qu’on a connue à Clémenceau sur son socle. J’avoue que je me sens personnellement fondu de reconnaissance envers un chef de l’État qui partage mes goûts. Il est bon de savoir que nous avons un Président de la République qui ne laisse rien passer, et surtout pas le Tour de France. Pour une fois, c’est une consécration collective qui s’est abattue sur le peloton.
Le parc du Prince, c’était donc là : ce boqueteau, ce muretin. Qu’on imagine un village champenois sous la pluie, légèrement en pente comme ils sont tous, avec un peuplier au sommet de la côte et, juste au-dessus, une éminence qui n’était pas prévue sur le profil de l’étape. Après s’être demandé si on la contournerait, on décida de s’arrêter à sa hauteur, ce qui n’est pas peu dire. L’Izoard fait l’homme était devant nous. Le vieux fond de gaudriole sur quoi nous survivons dût-il s’insurger, il y avait quelque émotion dans la caravane, et justifiée par la présence de ce pèlerin en pèlerine…
L’espérance la plus secrète de chacun d’entre nous s’accomplissait, y compris celle de Robinson qu’un besoin naturel aiguillait vers le fossé. Ce coureur est anglais, il ne peut pas comprendre. Il vit sur un acquis du souvenir antérieur au nôtre. Il a connu le général avant nous, il l’a connu grand comme ça. Mais le Général, lui, qui a connu Robinson au maillot, a feint de ne rien vouloir voir et a laissé courir.
Expédier les affaires courantes, c’est ce que nous venons de faire depuis deux jours, lorsqu’après cette station nous avons repris notre chemin de Troyes … »

Besançon-Troyes chute avant Troyes MDSBesançon-Troyes Beuffeuil MDSTroyes Beuffeuil

Barran prend le relais : « Enfin l’Aube vint pour sonner le réveil. Et Beuffeuil s’écria : « À Troyes et à moi ! ». Toutes les amertumes accumulées des régionaux lui servirent de complicité dans le peloton. Pourtant Beuffeuil ne demandait rien qu’à lui-même. Et ce fut l’un des plus beaux exploits du Tour qu’il réalisa dans un finish impressionnant.
Après avoir souvent été à la peine, Beuffeuil était à l’honneur. « Ils doivent être fous de joie chez moi. Le pineau va faire des dégâts… » Chez lui, c’est à Saint-Thomas-du-Gua, en Charente-Maritime. Tout près de la mer, un petit hameau de cinq feux où l’ouvrier maçon se fit ostréiculteur pour ramasser les fameuses huîtres de Marennes avant de devenir coureur professionnel. »
Le dimanche 17 juillet, le Tour s’achève, comme c’est la tradition à l’époque, sur la piste en ciment rose du Parc des Princes. Il est convenu au sein de l’équipe de France de préparer le sprint pour le champion du monde André Darrigade. Mais le Dacquois crève à deux cents mètres de l’entrée du vélodrome. Son coéquipier Jean Graczyk ne laisse pas passer l’opportunité de remporter sa quatrième victoire d’étape.

Paris  dernier sprint GraczykParis Darrigade dernière crevaison MDS

Le populaire Popoff conclut ainsi une remarquable saison 1960 qui le voit gagner, outre le maillot vert du classement par points, le Super Prestige Pernod (sorte de championnat du monde par points récompensant le meilleur coureur de l’année), le Critérium National, et terminer deuxième de Milan-San Remo et du Tour des Flandres.

Paris Miroir du TourParis Nencini enfin combléParis équipe de France MartiniParis MastrottoParis Anglade tour d'honneur

Après les cérémonies protocolaires, est improvisé un duplex par radio entre l’hôpital Saint-Charles de Montpellier et le Parc des Princes :
« Graczyk s’entretenait du Parc avec Roger Rivière toujours allongé sur son lit d’hôpital. Popoff ému ne parvint qu’à bredouiller quelques mots au Stéphanois.
Anglade, s’approchant, ne fut guère plus brillant. Pour lui aussi le Tour se terminait mal. Et d’entendre la voix de Roger le plongeait dans une tristesse infinie.
– « Tout à l’heure lorsqu’on joua l’hymne national italien pour Nencini, j’ai dû me retirer à l’écart afin qu’on ne me voie pas. Je me suis souvenu qu’à Lille, lors de la présentation des équipes du Tour en entendant La Marseillaise, je m’étais juré qu’on la jouerait de nouveau au Parc des Princes pour fêter ma victoire … ou celle d’un autre Tricolore. »
Ainsi malgré le brillant résultat obtenu par les hommes de Marcel Bidot, peu d’entre eux étaient satisfaits de la tournure des événements au Parc. Le souvenir de Roger Rivière parti on ne peut guère en douter vers une victoire dans le Tour, était encore trop ancré dans les mémoires. À ce point que Gastone Nencini recevant sa gerbe de vainqueur demanda qu’on la fasse parvenir à son adversaire malheureux. »

Paris bouquet NenciniParis Histoire du Tour

Roger Rivière ne recourut jamais. Sa vie avait basculé dans le vide du ravin du Perjuret. Elle fut un long chemin de croix. Pour échapper à la douleur, il entra dans le cycle infernal de la drogue en absorbant des quantités de plus en plus importantes du même palfium, probable cause de sa chute, développant ainsi un phénomène d’accoutumance. En 1967, il comparut devant le tribunal correctionnel de Saint-Étienne, pour infraction à la législation sur les stupéfiants, en compagnie de trois médecins pourvoyeurs du « puissant calmant ». Roger absorba jusqu’à une cinquantaine de comprimés quotidiennement, quand la quantité autorisée normalement était de sept.
Il essaya de se reconvertir dans plusieurs affaires commerciales qui s’avérèrent des faillites. Parmi celles-ci, il s’était rendu acquéreur, dans la cité du cycle, d’un bar à l’enseigne du Vigorelli, du nom du vélodrome milanais qui avait été le théâtre de ses plus grandes heures sportives, le record du Monde de l’Heure.
À ce jour, et sans doute pour toujours, il demeure le détenteur de la meilleure performance réalisée sur la piste mythique lombarde, valeur étalon et historique, avec 47,346 kilomètres (23 septembre 1958). Depuis, certes, de nombreux coureurs ont pulvérisé ce record devenu une course à la technologie « stupéfiante » (pistes en altitude, vélos futuristes, préparations biologiques), perdant ainsi de sa signification et de son prestige.
Les influences maléfiques ne le lâchèrent jamais. Le champion, car c’en était un, s’éteignit le 1er avril 1976, à l’âge de 40 ans.
Son rival (et rital) sur ce Tour, Gastone Nencini mourut à 50 ans. « Il fumait comme un pompier et était morphinomane. C’est lui, également, qui introduisit les perfusions d’hormones mâles dans le peloton. Un vrai cobaye. Avec lui, on ne posa plus la question « où commence le dopage ? » mais « où finira le dopage ? »… »
Ce Tour de France 1960 me procure, pour la première fois, un malaise, surtout en mon âge adulte. Au cours de mes recherches pour vous le relater, j’ai été étonné que la presse de l’époque mît autant en évidence le fléau du dopage, preuve peut-être que les belles plumes de la légende des cycles, au-delà de leur passion pour ce sport exaltant, possédaient aussi une éthique.
J’ai envie de conclure ce Tour 1960 avec Robert Barran :
« Pensons à tous ceux qui sont restés en chemin. Tout d’abord à Roger Rivière prouvant que dans la vie rien n’est aussi près d’une grande joie qu’une grande douleur. Puis aux obscurs qui vont rentrer chez eux sans titre de gloire ni de fortune. Au Suisse Schleuniger presque toujours seul à l’arrière, qui réussit sur la route de Troyes à refiler sa lanterne rouge à l’Espagnol Berrendero, au rescapé portugais Barbosa, à l’isolé luxembourgeois Bolzan (au fait, Charly Gaul, regrettez-vous de ne pas être venu ?).
Aux Belges, particulièrement accablés par le malheur dès le début avec Hoevenaers à Rue, puis avec Proost au bas du col de Perty sentant pourtant bon la lavande, puis Van Geneugden le vainqueur de Bordeaux et Avignon resté à l’hôpital de Chambéry. À Jean Forestier qui devait être le leader du Sud-Est et que nous avons retrouvé en spectateur, heureux de vivre normalement dans le col du Granier. Au Breton Foucher, parti pour réaliser de grandes choses et cruellement blessé dans la si avenante Dordogne. À Geneste, en qui l’on voyait un « pistonné » à Mazier et qui ne renonça qu’un pouce fracturé. À Colette, Privat, Cazala frappés du mal stupide. Et puis enfin et puis aussi à Federico Bahamontès. Accueilli il y a un an à Tolède comme un véritable héros national, il doit se cacher aujourd’hui pour éviter les huées, les injures, voire les sanctions de toutes sortes qu’on peut infliger dans un pays où les autorités ont une conception toute spéciale de l’humain.
C’est là que l’on réalise combien ce genre de gloire est éphémère. « Sic transit gloria mundi ». Alors, sans doute que Nencini lui-même, dans toute la volupté de son beau maillot jaune, n’a qu’une envie : se retrouver chez lui, dans ses pantoufles … Comme un homme tout simple. »

Paris Viot révélation
Régionaux du Tour

Paris-Pellos nul n'est prophèteParis triomphal Carpano

Je dédie aux deux héros de ce Tour de France, une chanson italienne créée, cet été-là, qui connut un immense succès.
Beaucoup ignorent qu’Estate fut composée par son interprète d’origine Bruno Martino sur des paroles de Bruno Brighetti. Reprise notamment par João Gilberto sur un rythme de bossa nova, et par notre Claude Nougaro national sous le titre Un été, elle devint un standard de jazz mondial.

« … Je déteste l’été
Odio l’estate
Le soleil qui nous réchauffait tous les jours
Il sole che ogni giorno ci scaldava
Quels beaux couchers de soleil il a peint
Che splendidi tramonti dipingeva
Maintenant ça ne brûle que de fureur
Adesso brucia solo con furore … »

Odio l’estate ! Roger Rivière avait toutes les raisons pour détester l’été 1960.

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Ainsi s’achève, pour cet été, la saga des Tours de France de ma jeunesse, 1950 et 1960. En puisant dans mes anciens billets (voir ci-dessous), vous pouvez déjà (re)découvrir les quatre Tours du début de la décennie 60 dominés par … Jacques Anquetil, présent au Parc des Princes.

 

Paris Anquetil félicite Nencini MDSParis Anquetil criteriumsParis ainsi s'achève le Tour

L’an prochain, si le pangolin m’y autorise, je vous conterai le Tour 1951 et les exploits du pédaleur de charme Hugo Koblet.
Prenez soin de vous, casqué à vélo, masqué en « peloton » !

Pour décrire ces étapes du Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But&Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que ma bible Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde, La tragédie du « Parjure » de Jean-Paul Ollivier (éditions de l’Aurore), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), Antoine Blondin La légende du Tour de Jacques Augendre, Jean Cormier et Symbad de Lassus (éditions du Rocher).
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante ans plus tard, me font toujours rêver.
* Le col de Perjuret veut dire en vieux français patoisé le « Parjure », nom donné par les Ermites du désert à leurs coreligionnaires convertis de gré ou de force
** http://encreviolette.unblog.fr/2009/06/23/causses-toujours-du-mejean-a-laigoual-par-le-col-de-perjuret/
Pour retrouver mes billets sur d’autres éditions du Tour de France :
http://encreviolette.unblog.fr/2011/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1961/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1962-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/18/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/27/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-2/

Publié dans:Cyclisme |on 25 août, 2020 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1960 (2)

Pour revivre les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-1/

Heureux qui comme vous, cher lecteur, faites un beau voyage sur les routes du Tour 1960 ! Je vous avais quitté dans mon précédent billet pour humer la douceur angevine chère au régional de l’étape Joachim du Bellay
Mon vénéré Antoine Blondin s’était-il grisé immodérément de cabernet d’Anjou, je n’ai jamais trouvé trace dans ses chroniques, celle consacrée à l’étape Lorient-Angers.
Bien lui fit, car je le retrouve au meilleur de sa forme littéraire sur la route de Limoges, terme de la huitième étape :
« Le lecteur de Jean Giraudoux se sent plus ou moins citoyen de Bellac, où cet écrivain est né, où son œuvre aérienne plonge de fécondes racines. Découvrir cette ville aux trousses du Tour de France, mettre un nom sur un rêve, lui donner un visage et un corps dans une circonstance qui appelle les sites, les pierres et les êtres à votre rencontre, c’est la tenir un instant dans le creux de la main, même si la main passe. Bellac promise était hier Bellac offerte. En retour, nous lui avons donné un spectacle qui eût enchanté Giraudoux, celui de quatre Allemands attardés à plus d’un quart d’heure de la troupe, fragment isolé de la fresque qui prenait les proportions de l’allégorie.
Dans Siegfried et le Limousin, Giraudoux imaginait le destin d’un ancien combattant français de la guerre de 1914, devenu amnésique sur le champ de bataille, et qui se réveille Allemand dans l’hôpital d’outre-Rhin où il a été évacué. On trouve là un des thèmes chers à l’auteur, celui du départ à zéro, du changement de peau, de la réincarnation dans celle d’un autre, thème de l’évasion et de l’ambition qu’éprouve parfois l’homme de se virginiser. Ainsi dans Les Aventures de Jérôme Bardini, qu’il ne faut pas confondre avec Baldini, le héros décide-t-il un beau matin de quitter son foyer, de dépouiller toute expérience antérieure, pour que sa vie redevienne une page blanche.
On peut s’évader par l’arrière aussi bien que par l’avant. Quand Baldini, personnage d’un Girodur qu’il ne faut pas confondre cette fois avec le Bardini de Giraudoux, eut donné un coup de fusil qui fit éclater le peloton au ravitaillement de Loudun, on releva, dans une jonchée de musettes et de bidons abandonnés, un malheureux combattant étendu les bras en croix sur le bitume, qui prétendait s’appeler Lothar Friedrich et, à certains signes, on crut reconnaître qu’il appartenait à l’équipe d’Allemagne. Au demeurant, trois camarades rangés sous cette même bannière (Reinicke, Jaroszewicz, Donicke ndlr) s’empressèrent de ralentir, si l’on peut dire !, pour l’entraîner dans cette patiente rééducation que constitue un retour au sein du peloton. Tomber, c’est aussi une façon de faire peau neuve.
L’affaire semblait banale, on s’en désintéressa. Beaucoup plus tard seulement –dans la Marche on aurait facilement l’esprit de l’escalier- le souci de Friedrich revint nous habiter. À quelques vingt minutes derrière les gens de la troupe, il pédalait le nez au vent avec ses compagnons en file indienne, comme les joyeux peintres cascadeurs de l’affiche Ripolin. Son désenchantement de la course était tel que ses roues ne semblaient plus tourner sur le sol : il n’avançait que parce que la Terre tourne, comme s’il se fût trouvé sur un gigantesque home-trainer qui emportait dans son mouvement le paysage et les individus. Or ce manège l’appelait irrésistiblement vers Bellac et j’eus la révélation que nous étions tout simplement en train d’assister au retour de Siegfried.
Sans doute ne parlait-il pas encore la langue maternelle, mais une grande déchirure s’ouvrait dans sa conscience, et d’obscurs signes de reconnaissance lui sautaient aux yeux. Je le voyais épeler les ruisseaux, tutoyer les châtaigniers, feuilleter des hameaux où l’on pourrait se marier, être heureux et avoir beaucoup d’enfants. Ce que nous prenions pour du renoncement, c’était déjà l’éveil d’une vocation débonnaire de député radical-socialiste dans la tradition de la bonne époque, et s’il baissait souvent la tête, c’était pour rechercher l’empreinte des pas d’un écolier. Puis il se redressait pour répondre au salut de la pharmacienne sur son seuil et il retrouvait dans le chronométreur chargé de lui annoncer les écarts son vieil ami le contrôleur des poids et mesures. Ses pédales lui devenaient des pantoufles. Il était rendu, soit ! mais il était rendu chez lui, ce qui n’est pas si mal …
… Le beau navire du souvenir a levé l’ancre, Siegfried est redevenu Lothar Friedrich. »
Après la lecture de cette chronique, vous aurez compris pourquoi je ne suis pas près de « limoger » Antoine Blondin. Imaginez sa performance littéraire exceptionnelle qui en faisait le maillot jaune des suiveurs du Tour.

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En ce temps-là, il n’y avait pas de wifi, 4G et encore moins de Wikipedia ! L’Antoine, assis à l’arrière de sa « résidence d’été », la voiture rouge n°101 du journal L’Équipe, puisait dans son immense érudition les éléments qui pourraient faire une chronique vivante d’une étape éventuellement monotone.

Angers Limoges côte de Brissac

Pour les archivistes, au 106ème kilomètre, juste après Noiron, Bernard Viot de l’équipe Paris- Nord déclencha les hostilités entrainant la réponse immédiate de Rohrbach, Pambianco, Everaert suivi avec un léger temps de retard par Mahé et Battistini. Ces six coureurs creusaient rapidement l’écart, juste rejoints avant Fleuré par Defilippis, Milesi et Mastrotto.
À deux kilomètres du Parc des Sports de Limoges, Graziano Battistini, déjà victorieux la veille à Angers, tentait la belle avec son coéquipier Nino Defilippis qui le devançait au sprint.
Pambianco, troisième, complétait le succès des Ritals.

Batistini Defilippis à LimogesVersion 2

Dans les compte-rendus de l’époque, je repère quelques propos sibyllins : « Les longues lignes droites où l’ombre est aussi rare que les pilules dans les poches de Graczyk … »
Encore à propos du sympathique Popof, César Patapon s’interroge : « Je sais pas si c’est à cause de ses bains de pied ou de main aux herbes, mais je me demande toujours à quel courant électrique il se recharge la nuit…»
C’est cocasse que, justement, nous traversions la ville de Marie Besnard, héroïne sous le nom de « l’empoisonneuse de Loudun » d’un fait divers qui défraya les chroniques judicaires d’après-guerre. « La bonne dame de Loudun », c’était son autre surnom, fut soupçonnée puis inculpée pour le meurtre par empoisonnement de douze personnes dont son propre mari. Menacée de peine de mort, après trois procès, elle fut libérée en 1954 et acquittée par la cour d’assises de Gironde en 1961.
Au XVIIème siècle, le prêtre Urbain Grandier, accusé de sorcellerie dans l’affaire des démons de Loudun, avait été moins chanceux en mourant sur le bûcher en 1634.
On dit aujourd’hui que les rumeurs jouèrent beaucoup dans ces deux histoires. Comme pour Jean Graczyk ?
Dans l’échappée du jour, Jean Milesi, valeureux coureur de l’équipe du Centre-Midi, ne compta pas ses efforts, caressant un moment le rêve fou d’endosser le maillot jaune … si l’écart avec le peloton atteignait un quart d’heure !

Jean Milesi Limoges

Dans Miroir-Sprint, le truculent Abel Michea brossait le portrait dit insolite de ces coureurs régionaux qu’on cataloguait parfois hâtivement et péjorativement de « sans-grade » ou « porteur d’eau ». Ainsi, pour Milesi : « Celui-là il est de la race des percherons. Increvable. Il y a en lui du Mastrotto. Leur accent à tous les deux ajoute encore à leur bonhomie. Celui plus aigu de Milesi donne de la chaleur à tout ce qu’il raconte.
Et ce que Milesi raconte volontiers, c’est son championnat de France militaire. Souvent, dans les pelotons, on rigole avec ces titres : champion de France militaire, champion de France universitaire (mille excuses, Jean Bobet …)
Mais nous sommes bien obligés de vous informer que sa vareuse réglementaire de champion de France des trouffions, Milesi ne l’a pas enfilée devant des « deuxième classe ». Ou plutôt les « deuxième classe » en question en avaient une drôle, de classe !
Imaginez un peu dans le peloton, ce jour-là, il y avait un certain Mastrotto, un Vermeulin, un Geyre, un Delberghe … sans oublier trois gars du B.T.A. 247 de Marseille qui s’appelaient Louis Rostollan, Jean Anastasi et … Jean Milesi.
« Des coups comme ça, on ne les voit pas souvent. Je passe dans un trou : deux roues foutues ! celle de derrière surtout. Y’avait plus qu’à abandonner. Mais la voiture-balai était loin. Alors j’ai dit, faut retourner dans le peloton pour aider Anastasi et Rostollan. Je suis revenu. Personne n’a bougé, on est tous arrivé au sprint. Alors j’ai gagné » »
Vous voyez comme c’est simple ! Du vrai Brambilla ! La roue arrière « enfoncée ». Le retour sur le peloton ? « quand ça rigole … »
Ça n’a pourtant pas toujours rigolé pour Jean Milesi … Surtout qu’il a toujours de drôles de façons –bien à lui- de fêter l’Armistice. Et les jours de pluie, dans le peloton, quand sa jambe droite le fait un peu souffrir, il pense au 11 novembre 1953.
« Ce jour-là, on voulait rigoler, avec un copain. On avait tous les deux une moto, on a fait la course. Rien que pour rigoler … J’ai raté un virage … mais je n’ai pas raté la barrière d’un pont … »
… Milesi ne s’est jamais pris pour un grimpeur. Et pourtant, il est né à Digne, une des « têtes de pont » des grandes étapes alpestres du Tour.
Mais Milesi vous fera remarquer que si Digne est bien dans les Alpes, c’est surtout dans les Basses-Alpes (aujourd’hui Alpes-Maritimes ndlr) ! Ces Basses-Alpes qu’il n’est pas prêt d’abandonner. Ça sent trop bon le Pagnol ! Car Pagnol, c’est un … personnage à la taille des Brambilla, des Milesi.
Et si notre bas-alpin ne court pas les cinémas, il fait une exception pour les films gais et joyeux. Pour le reste, eh bien il y a de quoi s’occuper … Le magasin de cycles de papa Milesi est là pour meubler les journées d’hiver.
Pas tant que la 203 ! Parce que Milesi, malgré son accident de moto, n’a pas perdu le goût de la vitesse. Et au volant de sa voiture, il est heureux. Sans doute, à ce moment, rêve-t-il davantage à Stirling Moss qu’à Jacques Anquetil.
Pour le moment, la seule 203 qui l’intéresse est la 203 blanche dans laquelle se dresse, à longueur d’étape, son directeur sportif Adolphe Deledda : « Celle-là moins qu’on la voit, mieux ça vaut … À part au ravitaillement, bien sûr … » »
En écrivant ces lignes, il me revient une anecdote, c’était dans ces années-là, peut-être même celle-ci, du temps où l’on pouvait encore manger de la viande limousine à Limoges ! Avec mes parents, nous avions fait un arrêt buffet … de la gare de la cité de la porcelaine. Et qui déjeunaient à une table voisine ? Anquetil, Darrigade, Graczyk, Stablinski et Nencini, sans doute en route pour un critérium d’après-Tour, peut-être qui sait à Felletin ou à Chaumeil pour le Bol d’Or des Monédières*. Le selfie n’existait pas à l’époque et j’étais trop timide pour quémander un autographe.
Comme chaque soir, la caravane publicitaire a animé la ville-étape, aujourd’hui, au Champ de Juillet. La marque Butagaz offre aux Limougeauds un spectacle de music-hall avec Dario Moreno (Si tu vas à Rio ♪), la populaire chanteuse canadienne Aglaé et l’accordéoniste Robert Trabucco et son orchestre.
Explosif ! Comme la chronique de Blondin sur la route de Bordeaux, si j’en crois l’intitulé : « Le pyromane est dans le peloton » !
« Après la Flandre, la Normandie, la Bretagne et l’Anjou, la Gironde a connu la visite du dangereux maniaque dont les exploits ne cessent de défrayer la chronique.
« Il y a le feu dans le peloton ! s’écria quelqu’un peu avant Brantôme. Si vous ne vous dépêchez pas, tant pis pour vous ! Effectivement, de nombreux témoins purent constater que le peloton s’était transformé en cordon Bickford (mèche, inventée par William Bickford, permettant la mise à feu à distance d’un explosif). Le sinistre, aidé par un fort Van Est, se communiquait aux Beuffeuil et prenait des proportions considérables… »
J’interromps Blondin pour préciser que quatre coureurs, le français Jean Graczyk, le régional du Centre-Midi Pierre Beuffeuil, le hollandais Wim Van Est et le belge Martin Van Geneugden, qui ont faussé compagnie au peloton, possèdent plus de 12 minutes d’avance au 160ème kilomètre, autant dire que le sympathique Popof est en passe de troquer son maillot vert pour la tunique jaune.
À toi Antoine : « La France entière, partagée entre la terreur et l’admiration pour l’impunité avec laquelle le personnage se glisse en les mailles du filet, se pose aujourd’hui deux questions : Jusqu’où ira-t-il ? Comment s’y prend-il ? s’il n’est pas en notre pouvoir de répondre à la première, il apparaît en revanche avec certitude que le pyromane allume les brasiers en faisant feu des quatre fers. Il choisit par préférence de s’attaquer aux maillots de couleur jaune qui dépassent les pelotons cyclistes et qui sont, comme chacun sait, des tuniques de Nessus dont les propriétés combustibles se communiquent à qui les endosse.
Un fait, pourtant, n’a pas laissé d’inquiéter les enquêteurs, c’est la déclaration d’un touriste belge, Martin Van Geneugden, qui passait à Brantôme au moment où le sinistre s’amorçait et qui a vu s’enfuir l’incendiaire.
« Son allure », dit-il, me rappelait le bonhomme qui figurait sur la réclame de la ouate Thermogène. Il dansait littéralement et crachait le feu en se battant les flancs. C’était un jeune homme blond vêtu de vert. »
« Et maintenant, tous au charbon ! » Le touriste belge, encore alerte pour ses vingt-sept ans, se garda bien de répondre à l’injonction, car la réputation du pyromane le remplit de frayeur. Et comme on lui demandait s’il pensait que cet appel pût signifier que l’homme en vert jouissait de complicités, il répondit qu’il croyait au contraire que son entourage lui reprochait un certain individualisme. Un point nouveau est donc acquis : le pyromane fait cendres à part.
Ces quelques éléments permettront-ils à l’identification du maniaque de progresser à pas de géant de la route ? Déjà les soupçons se portent sur un coureur blond vêtu de vert qui a été appréhendé hier soir à Bordeaux et interrogé durant plusieurs heures. Il s’agit d’un jeune Berrichon d’origine polonaise, du nom de Jean Graczyk. Le trouble qu’il a manifesté pendant les interrogatoires, ses rougeurs subites, sa confusion ont incité les services responsables à le garder à vue jusqu’à ce matin.
Un faisceau de considérations troublantes, voire de coïncidences suspectes, justifient cette mesure. L’homme habite la Sologne où il a, paraît-il, le coup de feu facile. Il est réputé pour les ravages qu’il exerce dans les garennes et les futaies. En outre, les enquêteurs n’ont pas manqué d’être frappés par les fréquentes absences qui l’éloignent de son domicile.
« Mon foyer est sur la route », devait-il reconnaître. Cet aveu est compromettant … »
Ne prenez pas trop au pied de la lettre les propos de Blondin qui, s’il n’était pas dupe, par admiration pour les coureurs, éludait le problème du dopage par cette superbe répartie : « Peut-on être premier dans un état second ? » Il soulignait tout autant dans sa chronique, le côté baroudeur, combatif, « dynamiteur » de peloton, du champion berrichon.
Le populaire Popof n’était sans doute pas un saint avec ses « plantes », mais n’était pas le diable non plus. Me revient une anecdote confiée par Pierre Chany. Graczyk avait pris la résolution auprès du journaliste de disputer la classique Milan-San Remo, de 1960 justement, « à l’eau claire » comme on disait. Le « doping » n’étant pas légalement répréhensible, chacun « salait la soupe » (avec des amphétamines) en fonction de ses goûts, sa forme, sa classe, ses besoins, sa santé. Pierre Chany l’avait convaincu que son organisme, singulière boule de nerfs, ne supportait pas l’usage de la « charge » et il apparaissait que le Berrichon avait une très bonne chance de gagner la Primavera. C’est alors que dans le Poggio, Chany lui vit les yeux qui lui sortaient de la tête ! À l’arrivée, Popof, échouant à la seconde place, déclara : « Ah ! Pierre, qu’est-ce que je suis con !!! »

Limoges-Bordeaux MDT

À Bordeaux, sur la piste du Parc Lescure, Graczyk termina aussi deuxième derrière le belge Martin Van Geneugden. En 1965, alors qu’il avait arrêté sa carrière, ce dernier avoua « s’être dopé en de nombreuses circonstances et en ressentir encore les effets » en fournissant les dates précises, les noms des produits et les doses ingérées. Il y avait donc deux pyromanes … au moins !
Le p’tit gars de l’Ouest, André Foucher, victime d’une terrible chute et d’une fracture du maxillaire, ne verra pas les Pyrénées.

Limoges-Bordeaux chute FoucherLimoges-Bordeaux chute Foucher MDS

Cette année, pour s’approcher d’elles au plus vite, les organisateurs « soucieux d’amener immédiatement les coureurs à pied d’œuvre, ont purement et simplement escamoté la distance qui sépare les Girondins des Montagnards, mesure qui ne peut choquer que les conventions, plus particulièrement, celle de 1793 ».
Les coureurs ont pris le car à Bordeaux pour rejoindre Mont-de-Marsan, ce qui leur permet d’éviter la longue et monotone traversée des Landes, au grand dam possiblement de quelques suiveurs épicuriens privés de la halte à Villeneuve-de-Marsan, dans la légendaire auberge de Jean Darroze. Adieu foie gras et ortolans ! Malgré tout, à en juger par les images d’archives de l’I.N.A.), la collation matinale dans les arènes du Plumaçon fut à la hauteur de la convivialité landaise.
« La caravane des cinq véhicules entrait dans Pissos, lorsqu’un camion arrivant en sens inverse obligea les chauffeurs à freiner brutalement. Et quelques coureurs de l’équipe de France, dont Mahé, Rivière lui-même, en ressentirent des contusions. Au point que certains en venaient à partager l’opinion de Jean-Jacques Rousseau dans ses « Rêveries d’un promeneur solitaire » : -Le moyen le plus agréable de voyager, c’est d’aller à pied … »
Robert Barran, conteur toujours aussi talentueux, est fier de son « privilège de suiveur du cru » :
« C’était mon rêve d’enfant de voir passer le Tour dans l’Aubisque. Un rêve accessible, puisque né et habitant au pied de cette riante vallée d’Ossau qui conduit aux « Eaux-Bonnes » antichambre du juge de paix à l’apparence faussement aimable. Cette fameuse étape Bayonne-Luchon, fameuse et inhumaine avec les quatre cols d’Aubisque, du Tourmalet, d’Aspin et de Peyresourde. On partait à minuit. Pour nous, enfants, c’était aussi une nuit plus courte. Les yeux rougis de sommeil, nous tenant par la main, sous la surveillance paternelle, nous allions au bourg du village où la modeste côte du Bon-Gerne, avec son pont romain tendu de lierre prenait déjà pour nous les apparences d’un petit col. Il me souvient d’une année ou un touriste routier, un Italien dénommé Gordini, profitant de la somnolence du peloton, avait pris une heure d’avance. Pour disparaître par la suite.

Mont-de-Marsan- Pau arrêt pipi MDT

Duel Nencini-Riviere en Pyrénées ça commence

Cette fois, on abordait le col d’Aubisque dans l’autre sens. Personnellement, je bénéficiais du privilège du suiveur du cru. Chaque coin m’était familier. Aubisque vu de ce côté est déjà rendu plus avenant. Par exception, il ne manifestait pas de colère orageuse, pas de tonnerre dans cette descente après Soulor où la route dessine un filet noir parmi le roc blanchi plongeant quasi verticalement, vers Serrières qui paraît un village du bout du monde. Et même la descente par la Crête Blanche, Gourette la station de ski au-dessus de laquelle les plaques de neige éternelles semblent vous tirer la langue au flanc du Pic de Ger. Puis Ley avec sa petite auberge de montagne à la réputée « garbure catherinette ».
J’ai un attachement particulier au col d’Aubisque. Autant que je me souvienne, c’est le premier col que le gamin de Normandie que j’étais découvrit lors d’un « voyage » (c’en était un à l’époque) avec mes parents. Je devais avoir 6 ou 7 ans, pas plus. Louison Bobet devait avoir remporté un ou deux Tours de France. Collé à la vitre de la 203 familiale (pas celle de Deledda !), j’ouvrais grand mes mirettes. J’essayais de localiser les photographies que j’avais vues dans Miroir-Sprint ou But&Club : « c’est ici que Loroño a démarré, c’est là que Koblet est tombé ! ». Je décryptais les encouragements à la peinture blanche sur la chaussée, à la gloire de certains coureurs. Au diable l’écologie, les prés aux abords du sommet étaient jonchés d’exemplaires de L’Équipe, Sud-Ouest et La Dépêche du Midi abandonnés par le public, le mois précédent. Je « revivais » le Tour !
Excusez-moi Robert Barran : « Une descente pourtant qui produisit son effet. Rivière, qui s’était magistralement faufilé dans le sillage du percutant Nencini, déclarait à Marcel Bidot, sitôt descendu de bicyclette :
– Je vous l’avais dit qu’il descendait moins bien que moi.
« Il », c’était Anglade. »

Mont.de Marsan-Pau jpg

Pour suivre l’infortuné Anglade, je cède la plume à Antoine Blondin :
« Si l’on vous dit que le superbe Lyonnais a éprouvé un mal de chien à maintenir sa position dans le cadre de l’épreuve, ne prenez pas l’expression à la légère. Dans la montée du col de Soulor, Anglade a été mordu par un affreux cabot qu’il a dû traîner sur plusieurs mètres, dans un concert de jappements et d’imprécations, avant d’obtenir une levée de crocs.
Au demeurant, je ne crois pas qu’Anglade eût passé de toute façon une excellente journée, et j’éprouve du scrupule à badiner sur le sort contraire d’un garçon pour lequel j’ai beaucoup d’estime et de sympathie. Mais enfin, il faut bien reconnaître qu’après l’Homme au marteau et la Sorcière aux dents vertes, le Chien-chien à sa mémère ajoute considérablement à la mythologie pathétique de la compétition cycliste, et par là même aux responsabilités assumées par les organisateurs. Or, le règlement n’a rien prévu en cas de molaire.
Cave canem ! Cette apostrophe latine qu’on déchiffre encore sur les ruines de certaines villas romaines et qui signifie (tout bêtement) « Chien méchant », était certes loin de hanter l’esprit d’Anglade lorsqu’il demanda à son mécanicien de lui mettre « 22 dents ». C’était compter sans celles de son agresseur. Le braquet devait rapidement céder le pas devant le braque. Soulor devant Azor, et notre ami se retrouver aux abois dans tous les sens du terme.
J’entends bien que l’incident n’eut qu’un retentissement modéré et qu’Henry Anglade reprendra, demain, le collier. Ce collier, c’est le propriétaire qui aurait dû le tenir. Car il est inadmissible qu’un champion, dans le plein exercice de ses facultés, partage le destin du petit berger alsacien Hans Meister et soit susceptible d’être soumis aux effets débilitants du vaccin antirabique, ou plus précisément, en ces Pyrénées où il connut son rendement maximum, au vaccin anti-Robic.
Aubisque, Aubisque rage ! … »

Mont de Marsan-Pau Rostollan dans soulorMont-de-Marsan-Pau RiviereMont-de-Marsan Riviere sommet Aubisque

Plus sérieusement, après une promenade de santé de 140 kilomètres, la course s’est animée, à la sortie d’Arrens, au pied du col du Soulor, où l’omniprésent Graziano Battistini et le Tricolore Louis Rostollan lancent les hostilités.
Au sommet du Soulor, marchepied de l’Aubisque, l’Italien passe en tête avec 55 secondes d’avance sur Rostollan et l’Espagnol Manzanèque. Au sommet de l’Aubisque, les trois coureurs conservent les mêmes positions sur le groupe des favoris d’où s’est extrait Gastone Nencini qui se lance à tombeau ouvert dans la descente.
Rivière, attentif, ne s’en laisse pas compter et, suivi de Planckaert, « il réussit ce tour de force de rejoindre Nencini que la plongée avait littéralement happé ».
« Il ne me lâchera plus jamais en descente, jubilait le Français, heureux comme un gosse de sa performance. Non, Nencini ne me lâchera plus … »
Après Eaux-Bonnes, Battistini fut rattrapé par Rostollan époustouflant de décision et fermement résolu à abattre un travail de Romain (!) pour Rivière qu’il savait détaché à l’arrière avec Nencini et Planckaert.
On récupère Manzanèque en route, et ce sont six hommes qui filent vers la cité du roi Henri IV, bientôt cinq car Planckaert ralentit pour attendre son coéquipier le maillot jaune Adriaenssens.
À l’arrivée, devant les tribunes permanentes du circuit automobile de Pau, Roger Rivière bat Nencini de justesse au sprint, pour la seconde fois après son succès à Lorient, lui raflant au passage 30 secondes de bonification.

Mont de Marsan sprint de Riviere

Pau-Luchon Rostollan-Riviere

L’Italien endosse le maillot jaune, Rivière est désormais deuxième à 32 secondes, aucun doute, on entame la phase cruciale du Tour. L’Aubisque a bien rempli son rôle de « juge de paix ».
Nul n’est prophète en son pays. À Pau, le Béarnais Raymond Mastrotto ne partageait sans doute pas l’opinion de Jean-Jacques Rousseau (voir plus haut). Et pourtant :
« Il dut en effet terminer à pied, son vélo sur l’épaule. Dans le sprint d’un groupe où figurait un maillot jaune qui ne l’était déjà plus, un maladroit provoqua la chute du « Taureau de Nay » à la grande peur de ses supporters venus en nombre. Et l’on vit ce curieux spectacle, curieux mais pas drôle du tout, de Mastrotto les coudes et la hanche ensanglantés, terminer le vélo sur l’épaule, dans un rictus souffreteux, à la manière d’un coureur de cyclo-cross … »
Je l’imagine pestant avec son accent aussi rocailleux que le gave de Pau : Macarrrrel !

Mont de Marsan-Pau Mastrotto à pied

Cette première étape pyrénéenne nous ayant mis en appétit, on attend donc beaucoup de la seconde, de Pau à Luchon, avec l’ascension des trois autres grands cols, l’enchaînement du Tourmalet, Aspin et Peyresourde.
Quelques heures plus tard, dans le grand hall de l’école du Bois, à Luchon, qui fait office de salle de presse, les journalistes avaient la plume en l’air et les yeux rivés vers le plafond : ils ne savaient par quel bout prendre cette journée pyrénéenne dont on attendait tant et qui, finalement, les inspirait si peu.
Certains historiens du Tour, bien des années plus tard, la résumèrent en un joli titre, « la ballade de Gimmi », clin d’œil à l’émouvante chanson d’Alain Souchon et la cavalcade en solitaire du Zurichois Kurt Gimmi.

Pau-Luchon GimmiPau-Luchon envol Gimmi

Le Suisse avait démarré à Barèges, où le pourcentage de la montée du Tourmalet atteint son degré culminant, emmenant avec lui l’Espagnol Karmany, humant l’air du pays tout proche, et l’inévitable Battistini.
Robert Barran qui connaît bien le coin : « Un deuxième démarrage de Gimmi surprit Battistini et Karmany. Nous remontions alors le vallon d’Escoubous à travers des paysages pierreux. Le Gave cascadait dans un énorme fracas quand Gimmi franchit le pont de la Gaubie. Déjà il était sur le chemin de la victoire.
Au sommet, il précédait Battistini de 1’30’’ et le peloton dit des favoris de 2’5’’. À Sainte-Marie-de-Campan (salut à la forge légendaire d’Eugène Christophe), Gimmi avait toujours deux minutes d’avance au fameux virage alors que s’amorce la montée d’Aspin dans son interminable faux plat.
Sans se soucier du Suisse parti pour passer en tête son deuxième sommet du jour, car il ne semblait pas faiblir, le peloton des ténors reprit sa course au train. Aspin et sa forêt de sapins ne changèrent rien aux positions. Au sommet, Gimmi respirait encore plus librement que dans le Tourmalet.

Pau-Luchon favoris dans Tourmalet MDSPau-Luchon Tourmalet Nencini-RivièrepgPau-Luchon c'est dur Tourmalet MDSPau-Luchon sommet Tourmalet

À Arreau, on n’espérait plus que Peyresourde changeât quelque chose au résultat de cette étape curieuse. Mais un petit incident survint à point pour lui apporter le piment qui lui avait manqué jusque-là. Un petit incident qui devait prendre des proportions sérieuses … »
Une crevaison de Nencini au pied du dernier col de la journée, par exemple ? Même pas, Rivière ne tente rien !
En fait, la descente trop rapide de l’Aspin allait empêcher le directeur technique Marcel Bidot de donner la musette de ravitaillement à son leader Roger Rivière. Le Stéphanois ne put la recevoir que plus tard alors que la fringale le tenaillait déjà. Il se jeta sur le bidon, en engloutit le contenu. Deux kilomètres plus loin, il était pris de vomissements.
Nencini, s’apercevant des difficultés éprouvées par Rivière, passa brutalement à l’offensive à trois kilomètres du sommet de Peyresourde.

Pau-Luchon aspin peyresourdePau-Luchon riviere nencini PeyresourdePau-Luchon Nencini seul dans PeyresourdejpgPau-Luchon Nencini  folle descente

« Quand Gastone Nencini, rompant le régime de haute surveillance où plafonnaient les favoris, échappa à ses geôliers, la caravane se retrouva hantée par l’évocation de Fausto Coppi, dont Nencini a juré en toutes lettres de continuer l’œuvre, en offrant pour la première fois depuis 1952 le Maillot Jaune à l’Italie.
On pouvait en douter au départ de Pau, mais à Luchon, l’affaire prend tournure. Il faut avoir vu dévaler l’Italien pour admettre que celui-ci est sur une bonne pente, étant entendu que les étapes de montagne semblent désormais se jouer sur le déversant. Au « Tu montes, chéri ? » d’autrefois a succédé un « Vous descendez à la prochaine ? » qui présente les caractères d’une intimation vigoureuse dans le métro de six heures. Le champion transalpin n’attend pas l’ouverture des portières, il saute en marche.
Et tout confirmait hier soir que si Gimmi n’a pas la mémoire Kurt, le propos de Nencini sur le tombeau de Coppi n’est pas une promesse de … Gaston. »
On reconnaît bien ici les calembours, un genre dans lequel excelle Blondin.
Au final, dans la ville chère à Edmond Rostand, Rivière, défaillant, n’accuse sur Nencini qu’un débours de 1 minute et six secondes. Un moindre mal !
Mais si j’en crois Jean-Paul Ollivier qui écrivit quelques années plus tard un livre sur le champion français, l’inquiétude de Rivière dépasse largement des maux d’estomac causés par un melon trop frais (!!!) « En vérité, les tempêtes se passent sous le crâne de Roger Rivière. Ce qu’il n’ose avouer, c’est la crainte viscérale que lui inspire Nencini. Le coureur florentin, puissant, équilibré, inébranlable, jouissant d’une éclatante santé, constitue une forteresse difficilement prenable et Rivière s’interroge.

Pau-Luchon Nencini homme à abattrePau-Luchon Riviere à bout de forces

Ce soir-là, Roger s’est rapproché de Julien Schramm, autre soigneur de l’équipe de France. Ce dernier jouit de la fallacieuse réputation de savoir « préparer » les hommes. « Ses médications, susurre-t-on dans le milieu, redonnent vie aux mourants ! » C’est dire. Roger Rivière a besoin de s’appuyer sur ce côté illusoire des choses, ce côté qui a été la cause de son divorce avec l’excellent professionnel qu’est Raymond Le Bert.
Rivière et Schramm, ce soir-là, dans une petite chambre du Grand Hôtel de Luchon, ont conclu un pacte avec le diable. Schramm a ouvert son armoire à pharmacie et Rivière y croit.
Marcel Bidot, sans penser occasionner le moindre dérangement, frappe et entre dans la chambre. Il a le temps d’apercevoir toute la panoplie dont il redoute les effets. Lâchement, il referme la porte et regagne sa propre chambre, tristement ému et songeur. Bien entendu, tout se passe dans le dos de Minasso, le soigneur attitré, le confident du champion. Bidot pense que Rivière agit mal.
Le recordman du Monde de l’heure, apaisé par son secret mais faux espoir, va passer une bonne nuit.
Avant de quitter le « soigneur-miracle », il lui a dit : « Tu comprends, Julien, il faut que je fasse sauter ce rital ! »
Rendez-vous est pris dans les petits cols des Cévennes. »

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En ce temps-là, le parcours de la douzième étape n’évoquait rien pour moi. Le destin voulut que, deux décennies plus tard, ces lieux me deviennent familiers, y compris à vélo : le type même d’une étape de transition si ce n’est le court mais tellement traître col du Portet d’Aspet, surtout abordé par ce versant.

Luchon-Toulouse Nencini Portet d'Aspet mDSLuchon-Toulouse Graczyk dynamiteur

« Que ce maillot vert est une précieuse chose ! Graczyk le porte sur son dos avec l’impression pénible qu’on peut le déshabiller à tous moments. Le Solognot vit constamment sous le bénéfice du sursis. Et il calculait :
– Ah ! Toutes ces étapes de montagne qui viennent ! Il me faudrait gagner à Toulouse. Avec dix points de plus je respirerais un peu.
Ainsi, dès le départ de Luchon, les communiqués se succédaient identiques : tentative du n°48 Graczyk. Au Pont de Chaum, profitant de l’étirement du peloton, sur ce pont étroit où l’on franchit la Garonne, alors que les footballeurs Pleimelding et Dereuddre faisaient aux coureurs des signes de reconnaissance, Graczyk démarra. Il recommença dans la descente sur Juzet-d’Izaut parmi les hêtres d’où les faînes pendaient en grappes. Mais Graczyk était très surveillé. Il en prit son parti …
… On riait en grimpant le col des Ares. Un col, c’est beaucoup dire ironisaient plus d’un. D’ailleurs voyez, c’est Darrigade qui est passé en tête. Et Louis Caput, le sprinter, qui une année se piqua de lutter pour le Grand Prix de la Montagne, devait en frémir d’aise. Plus d’un pouvaient se retourner, jeter un dernier regard sur cette vallée du Comminges que l’on allait quitter, toute étayée par ses toits de briques rouges tranchant sur le vert du feuillage. Il n’y a plus de Pyrénées, entendait-on. Mais le Portet d’Aspet lui, attendait au virage. Dans la gorge boisée aux tournants verticaux, le brouillard bouchait tout l’horizon. Alors le Belge Planckaert fonça. La bataille était déclenchée. Planckaert sauvait l’honneur des Belges qui venaient de perdre Janssens, le vainqueur de Bordeaux-Paris, Hoevenaers l’animateur du Giro et Brankart l’éternelle déception. Accompagnant Planckaert, un personnage à l’œil vif et au coup de pédale nerveux. C’était l’Allemand Junkermann. Celui que Anglade a désigné comme l’outsider n°1… » (Robert Barran, Contes de la Grand’route)

Luchon-Toulouse Junkermann et Planckaert MDS

La course poursuite fit rage dans la longue descente dans la pittoresque vallée de la Bellongue.
« Lorsqu’après Saint-Girons, on veut regagner la vallée de la Lèze qui conduit tout droit sur Toulouse, et où nous avons salué, au passage, les premiers blés moissonnés, il faut franchir le chaînon du Plantaurel. La pluie giclait au visage après que, en tête quarante hommes se fussent regroupés. Un panneau annonçait la grotte du Mas d’Azil. Cette grotte est devenue un défilé où sous le rocher préhistorique, l’Arize se fraye un tumultueux passage. La modernisation des lieux, l’éclairage avaient mis en confiance nos coureurs qui s’engouffrèrent dans ce tunnel naturel de plus de quatre cents mètres à tombeau ouvert, c’est le cas de le dire. Lequel d’entre eux glissa le premier ? Il est bien difficile de le savoir. Mais vingt hommes se retrouvèrent sur l’asphalte aux gravillons baignés d’eau. Dans un bruit de ferraille cassée, amplifiée par l’écho, Henry Anglade, un trou à la tête, s’en releva particulièrement atteint et tous les autres en gardèrent les traces sur leur corps

Luchon-Toulouse chute Anglade MDSLuchon-Toulouse chute AngladeLuchon-Toulouse Anglade à hôtel chute MDS

Quarante hommes en groupe. Le premier sprint massif de ce Tour 1960 sur l’anneau rose de la Cité Rose. Ils étaient tous là, les rois de l’emballage. Tous qui durent s’incliner devant un Graczyk éblouissant. »

Luchon-Toulouse Graczyk chute et sprint mDSLuchon-Toulouse Graczyk

La treizième étape, longue de 224 kilomètres, conduit les coureurs de Toulouse à Millau, par les routes accidentées de la Montagne Noire et du Causse du Larzac, propices aux offensives de baroudeurs.

Toulouse-Millau lumière languedocienneToulouse-Millau 5 échappés sur  Larzac

Il y en a au moins cinq, les Tricolores Pierre Everaert et Robert Cazala, l’Espagnol Fernando Manzanèque, l’Italien Roberto Falaschi et le Belge Louis Proost qui, dès le 28ème kilomètre, déclenchent une échappée qui laisse indifférent le peloton et … Antoine Blondin.
Jacques Augendre, un autre grand journaliste sportif, assis dans la voiture de L’Équipe aux côtés de Pierre Chany et d’Antoine, nous raconte l’anecdote :
« Il (Blondin) s’endormit du sommeil du juste, terrassé par une nuit trop courte et un breakfast trop riche. Avant le départ, nous avions rendu visite à Kléber Haedens qui nous avait servi en guise de petit-déjeuner un plateau de cochonnailles précédé d’un pousse-rapière, et une omelette aux cèpes arrosée d’un Madiran.
Antoine fut réveillé en sursaut par le klaxon des voitures. L’immense Emmanuel Busto effectuait un époustouflant retour sur crevaison, sous l’œil admiratif de Chany. « Fabuleux Busto ! » s’exclama Pierre, tout joyeux de chambrer Jacques Goddet qui usait et abusait de cet adjectif.
Or, à cet instant précis, nous abordions le col de Lafontasse, signalé par un panneau routier.
– « Les fabuleux de Lafontasse », murmura Blondin d’une voix pâteuse. Il avait trouvé par hasard le titre de sa chronique en forme d’alexandrins qui commençait ainsi :
« Un jour, sur pédalier, allait, je ne sais où,
Le Busto au long bec, emmanché d’un long col … »

Fabuleux Blondin !

Toulouse-Millau fabuleux Busto

Toulouse-Millau descnte du col de SiéToulouse-Millau montée Causse LarzacToulouse-Millau abandons Privat Colette

De son côté, aux abords de La Cavalerie, Pierre Chany, sous le pseudonyme de Jacques Périllat aux propos plus engagés dans les colonnes de Miroir-Sprint, ne manqua pas de souligner :
« Les journaux insistèrent sur les paysages désertiques des causses du Larzac, et sur le dépeuplement de la contrée. En fait, la population du Larzac a singulièrement augmenté depuis trois ans : 3 000 Algériens assignés à résidence dans un camp perdu du plateau sont venus l’habiter. On ne les a pas vus sur le passage du Tour. »
Information nullement étonnante de la part de ce remarquable journaliste patriote et citoyen qui, arrêté et emprisonné en décembre 1943, s’évada et rejoignit les FTP (Francs-tireurs et Partisans) !
Années sombres de la guerre d’Algérie, à la fin des années 1950, le gouvernement avait décidé d’enfermer des prisonniers algériens à La Cavalerie. Ce camp, il y en avait quatre en métropole, était presque totalement réservé aux Français musulmans d’Algérie, l’enjeu pour les autorités étant de « franciser ces Algériens de l’hexagone suspectés de connivence avec le Front de Libération Nationale algérien » (FLN). Les conditions de détention étaient particulièrement difficiles, chaleur et froid pouvant être très intenses sur le causse : une sorte de Guantanamo avant l’heure !
Assurés de la réussite de leur entreprise, vient l’envie à chacun des cinq coureurs de tête, de tenter individuellement sa chance : Proost dans le col de la Bassine, puis Manzanèque vers le Larzac, enfin Robert Cazala qui compte 1 minute d’avance devant la vieille forteresse des Templiers de La Cavalerie. Cazala n’a plus qu’à dégringoler du Causse pour rejoindre Millau, il applique la consigne trop littéralement… et dérape dans un virage. Derrière, Battistini, toujours aussi intenable, se rapproche dangereusement.
Blondin est bien réveillé :

« … L’arbre tient bon, le roseau plie
Mais cela je crois bien vous l’avoir déjà dit
Le vent redouble quoi, ce vent qui fait fureur
Emmène Cazala à cinquante ‘cinq à l’heure ,
C’est du propre. Et l’on voit l’arbre qui tenait bon
Tenir encore à perte de vue à l’horizon
Semblable au fond d’une culotte rapiécée
Et l’on voit tant de choses que c’en est assez
Le peloton revient et il faut en finir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Rien ne sert de courir, il faut partir, attends !
Le reste des coureurs vous tombe sur le râble
Pour la lettre à la Proost, il est toujours temps. »

Toulouse-Millau chute Cazala MDSToulouse-Millau Lumières MDT

Vous avez compris que c’est le Belge qui l’emporte au sprint sur la piste en cendrée du nouveau Parc des Sports de Millau. Battistini s’installe en quatrième position au classement général.
C’est journée de repos dans la cité du gant, du moins pour les coureurs, car les journalistes vont à la pêche aux échos, notamment Robert Barran qui pour ses prochains Contes de la grand’route, se dirige vers Roquefort où l’équipe de Belgique a élu résidence :
« Ces Belges qui malgré le succès de Proost, montraient surtout de la mauvaise humeur. On avait réussi à réunir les deux leaders, Adriaenssens celui de la chaleur et du soleil, Planckaert celui de la pluie et du froid. Ce ne fut qu’un bref instant, Adriaenssens-le-têtu et Planckaert-le-bourru allèrent s’enfermer dans leurs chambres. Il nous fallut l’aide plus aimable de Van Aerde, l’athlétique sprinter aux cheveux frisés, pour obtenir une pause en compagnie de Proost, Desmet et Pauwels devant l’enseigne fameuses des Caves de Roquefort.
Quelques arpents de terre agrippés aux éboulis d’une falaise. Quelques maisons d’ailleurs fort cossues, tranchant par leur modernité avec les vieilles et pauvres constructions des pays environnants. C’est Roquefort, sur le rocher du Cambalou avec son belvédère d’où le regard embrasse dans un vaste panorama, les Causses, la Montagne Noire et le massif de l’Aigoual à la croupe arrondie.
Georges Ronsse nous disait : « Bien sûr, Adriaenssens et Planckaert peuvent encore gagner le Tour. Tout n’est pas perdu.
Mais il nous semblait déceler un manque de conviction dans le langage du directeur de l’escadron belge. Et, ce terme de perdu indiquait qu’il n’y avait pas une ferme intention de vouloir, de savoir gagner. Alors, quittant ces Belges hermétiques et renfermés, nous avons visité les caves de Roquefort.
Sur cette terre avare pousse une herbe riche en arômes dont la brebis fait ses délices, et dont l’homme par l’intermédiaire du fromage, tire ses revenus, en ce coin désert et désertique où ne pousse « ni pied de vigne, ni grain de blé » que la Charte de Charles VI, dès 1411, protégea spécialement. Douze mille tonnes de fromage par an, parfumé par l’haleine de ces champignons microscopiques scientifiquement dénommés « Pénicillium Glaucum » donnant en même temps qu’une saveur fondante et piquante, ces marbrures vertes » … que je dus apprécier plus que de raison lors d’une dégustation dans les caves-mêmes lors d’un voyage avec mes parents.
J’avais alors une dizaine d’années à peine, et, pire que Rivière dans le col de Peyresourde, je fus victime de vomissements sur les routes sinueuses du Causse.
Mon regretté frère, assis à côté de moi sur la banquette arrière, en subit de sérieux dommages collatéraux. Quant à moi, absolument écœuré, il fallut bien deux décennies avant que je ne redevienne d’accord avec le roquefort !
Robert Barran s’est hissé ensuite sur le plateau du Larzac, théâtre de futures luttes :
« La Cavalerie était devenue résidence italienne. Un seigneur de Florence en avait pris possession. Gastone Nencini, c’est de lui qu’il s’agit, y recevait l’hommage de nombreux courtisans. Alfredo Binda son majordome avait revêtu le sourire de circonstance et c’était lui qui s’exprimait en ces termes :
– Gastone n’a jamais été aussi fort. Vous le croyez fatigué par sa lutte du Giro avec Anquetil ? Au contraire, ce garçon est fait pour se battre continuellement. Quelle revanche pour le cyclisme italien serait une victoire sur Rivière dans ce Tour de France. Et franchement, j’y crois. Certes Gastone au foie délicat, peut connaître une défaillance. Mais il me reste Battistini. Cela vous étonne que je parle ainsi. Je m’étonne moi-même, car je n’avais jamais vu en Graziano qu’un bon gregario. La chose est énorme !
Dans sa tournée des popotes, Robert Barran fait un tour par l’hôtel de l’équipe Internations, embryon d’une future européanisation (et même mondialisation) du cyclisme :
« Ils étaient huit personnages fort dissemblables par le physique et le caractère qui s’étaient embarqués vers la même galère battant pavillon : marron et vert. L’un venait de Suède et deux autres du Danemark. Un quatrième représentait la Pologne. Deux Autrichiens et deux Portugais complétaient l’équipage. Et vogue la galère ! Elle vogua si mal, qu’à Millau, il ne restait plus qu’un seul homme à bord. Le petit Autrichien Christian s’en était allé en arrondissant son nez plus que de coutume et Batista, le Portugais velu, chevelu et barbu lui aussi disparut.
Mais s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! Celui-là, c’est Barbosa le brun enfant de Coimbra à la discrétion aimable, ambassadeur itinérant du Portugal sur les routes de France. Barbosa se fit un nom en 1956 dans cette même épreuve qu’il termina en dixième position. En ce temps-là, le Portugal avait fait alliance avec le Luxembourg.
– On surveillait Charly Gaul comme le lait sur le feu. Personne ne me connaissait. Alors j’en ai profité.
Barbosa est un habitué de ce que l’on a baptisé la Brigade Internationale du Tour. En 1958, il se classa soixante-quinzième. En 1959, très mauvais souvenir marqué par une fracture du crâne. Et le revoilà seul à représenter les Internationaux au départ de Millau.
Barbosa a reçu sa nouvelle affectation. On l’a rattaché administrativement à l’équipe de Grande-Bretagne, au trio en « on » : Tom Simpson, Brian Robinson et Victor Sutton sous la férule bonasse de Sauveur Ducazeaux.
Trois hommes dans un bateau. C’est le titre du roman d’un fameux humoriste britannique. On en ajoute un quatrième. Et revogue la galère ! Barbosa a retrouvé Robinson un vendredi …
Alors Barbosa fit un petit cours d’Histoire qui nous étonna :
– L’alliance de l’Angleterre et du Portugal est un fait historique très ancien. Alliance séculaire. En l’occurrence, ce fut le mariage d’amour au XIVème siècle d’un de nos rois, Don Juan 1er, séduit par une demoiselle Lancaster. Nous allons renouveler et arroser aujourd’hui ce mariage sous le double signe du whisky et du porto … »

Repos à MillauRepos à Millau 2

Entre épique et épicerie, le chansonnier Jacques Grello met son grain de sel sur la formule à adopter pour les prochains Tours: par équipes nationales ou de marques. On est entré dans la société de consommattion.
« La course cycliste, comme toutes les entreprises humaines (y compris la découverte de l’Amérique) a été inventée à des fins commerciales.
Le tour du monde de Magellan rapporta de l’argent aux marchands d’épices qui l’avaient subventionné. L’épicerie, traitée si méchamment par les littérateurs, a suscité bien des événements semblables plus tard, longuement exploités par ces mêmes littérateurs.
La course sur route en général et le Tour de France en particulier étaient conçus dans ce simple dessein : donner aux gens l’envie d’acheter des bicyclettes.
Quand Antonin Magne était jeune, il courait pour « Alleluia », André Leducq a débuté sur « Thomann », Nicolas Frantz courait sur « Alcyon ». Ce qui fait que tous les garçons, en ce temps-là, rêvaient d’avoir une bicyclette identique à celle de Leducq, Antonin Magne ou Nicolas Frantz. C’était simple et clair.
Mais le Tour de France devint un événement si grandiose qu’un homme ayant le sens de l’épique ne peut se satisfaire entièrement de ce mobile un peu terre à terre. Les équipes nationales furent instituées et l’on mit des drapeaux partout.
Personnellement, je trouvais cela beaucoup plus beau. Le drapeau en tant que tel est un objet magnifique. Un objet qui bouge. Une chose vivante et belle inépuisablement. La splendeur romanesque de la nouvelle mise en scène m’enthousiasma. Le public fut comblé.
Nous quittions le domaine de la rivalité commerciale pour entrer dans l’ère de la lutte idéologique, divertissement pour lequel il y a toujours une clientèle. L’occasion de chatouiller le prurit de chauvinisme que chacun porte en soi était vraiment très belle. Personne n’y manqua.
N’y les Français, particulièrement contents puisque des Français se mirent à gagner le Tour, ni les Belges, moins satisfaits puisque des Belges cessèrent de le gagner, ni les Italiens qui, dans ce domaine, ont l’épiderme d’une sensibilité supérieure à la moyenne.
Au reste, il s’agissait toujours de vendre des bicyclettes. Les choses marchèrent ainsi à la satisfaction générale jusqu’au moment où la bicyclette se vendit moins. Des commerçants ingénieux, jetant les yeux sur une manifestation si retentissante, imaginèrent de faire promener leurs noms par les participants de cette épopée.
Le procédé s’avéra rentable et, de plus en plus, les champions cyclistes sont maintenant chargés de donner aux gens l’envie d’acheter un réfrigérateur, des cafetières ou des chapeaux de gendarme. C’est tout aussi légitime et honorable, mais, pour l’instant, c’est moins clair.
Les firmes s’entremêlant un peu les pédales, je crains que l’acheteur éventuel n’y perde son latin. Ce qui changera moins les choses qu’on ne le croit. Car, en définitive, il ne s’agira pas de savoir quelle est la meilleure lame de rasoir ou le plus beau réfrigérateur, mais quel est le meilleur champion. Comme avant, comme toujours.
Qui que ce soit paie l’addition (j’entends bien : en y trouvant son compte), l’important c’est que Christophe Colomb parte pour l’Amérique, que Magellan fasse le tour de la terre et que Nencini gravisse l’Izoard.
Plus tard, quand tout le monde aura son compte de cafetières, que toute la chicorée sera vendue, nous reviendrons aux équipes nationales.
Je suis pour la formule (quelle qu’elle soit) qui permet que le Tour continue. »
Et Rivière dans tout ça ? « Il « campait » au lieudit Le Rozier, au confluent du Tarn et de la Jonte alors qu’on pénètre en Lozère entre les murailles du Causse Noir et les escarpements du Méjean. Au côté de sa femme à la blondeur souriante, Roger se donnait des airs de pêcheur en vacances, taquinant la truite de belle manière. Il tenait dans ses mains une pièce superbe et ne voulait plus penser au Tour. C’est ce qu’on appelle de la décontraction … »

Rivière repos Millau 1

Vraiment ? Jacques Périllat (alias Pierre Chany) fait une drôle de rencontre :
« L’horloge de la gare marquait onze heures trente du matin. Le hasard, cette providence du journaliste, nous avait conduit sur le quai, devant un train en partance. L’instant du départ approchait quand nous vîmes s’engouffrer dans un wagon un particulier de notre connaissance. Cet homme aux cheveux gris, avec des joues creuses, présentait le visage chiffonné de qui a mal dormi. À la main, il traînait une lourde valise, car les valises sont toujours lourdes au voyageur solitaire. Le premier instant de surprise passé, nous identifiâmes l’individu : Minasso, le soigneur de Roger Rivière, qui abandonnait le Tour et regagnait ses pénates stéphanoises.
La curiosité nous lança dans son sillage, le désir d’en savoir davantage nous rendit indiscret :
– Serez-vous de retour pour la prochaine étape ? lui demandâmes-nous, plus insidieusement.
L’homme nous toisa d’un œil désenchanté, puis il nous répondit en haussant les épaules :
– Certes pas : les trains ne fonctionnent pas encore à l’eau lourde que je sache !
– Et Rivière, qui le soignera désormais ?
– C’est bien là le dernier de mes soucis !
– Un désaccord ?
– N’est-ce pas assez clair ?
Sur cette réponse d’un monsieur agacé, Minasso se cala dans l’angle du compartiment. Un coup de sifflet, une secousse, et le train démarrait…
Nous venions de vivre le dernier épisode d’un drame qui couvait depuis quarante-huit heures et dont nous avions recueilli des échos à Toulouse, la veille, un drame tenu secret par l’état-major de l’équipe de France qui prenait fin sur une rupture entre Roger Rivière et son soigneur. Celui-ci, répudié par le coureur, installé sur la sellette par son entourage, mis hors jeu après deux semaines de course, connaissait le même sort qui fut réservé à René Provost il y a deux ans et à Raymond Le Bert l’an passé. Roger Rivière est un coureur très dangereux, il use un soigneur par saison… »
Vous vous souvenez des vomissements, non pas les miens à Roquefort, mais ceux de Rivière dans le col de Peyresourde. Le soir à l’hôtel, il s’était confié auprès de quelques intimes et … Marcel Bidot :
« – J’ai l’impression que le père Minasso (sic) n’est pas dans le ton pour me soigner !
Le coup était lancé. »
Jacques Périllat démêlait toute l’affaire :
« Dans les chambres fermées à double tour furent tenus des conciliabules secrets : comment faire pour placer Rivière à l’abri d’une catastrophe, le mettre en état de gagner le Tour de France ? On demanderait à Schramm de s’occuper personnellement de sa préparation (alimentation, traitement, soin des blessures. Ce qui fut dit, fut fait …
… Il n’avait pas été facile de convaincre Schramm qui soigne déjà Darrigade et Graczyk, qui s’occupe souvent des coureurs de la marque Leroux-Helyett, et qui accompagna Anquetil lors de sa récente campagne italienne. Le fait que Schramm se mit au service de Rivière ne serait-il pas interprété comme une trahison par Jacques Anquetil ? Les discussions furent longues, Schramm étant un homme honnête, désireux de faire les choses en règle. Quand il fournit son acceptation, le premier acte de l’affaire Rivière-Minasso prit fin. Le second commençait …
Le second acte avait débuté par l’abandon de Colette et Privat sur la route de Millau. Ramenée à douze coureurs, l’équipe de France se trouvait dans l’obligation de renvoyer un de ses quatre soigneurs. Il n’était pas question de sacrifier Sereni qui s’occupe de Henry Anglade, pas question non plus d’éliminer Robert Pons à qui Marcel Bidot porte une grande estime, et pas question de fournir à Schramm, plébiscité par les coureurs, un billet de retour … »
Grâce aux confidences de Pierre Chany-Périllat, livrées à chaud à Millau, je le précise encore, vous en savez sans doute trop !
À l’hôtel de la « Muse et du Rozier », Roger Rivière cogite :
« Le col de Perjuret, c’est là qu’il attaquera. Pour l’heure, il fait un détour vers la chambre de Julien Schramm, devenu officiellement son soigneur. On le voit ressortir avec trois cachets. Des sources dignes de foi indiqueront qu’il s’agit de palfium. Il les tient à la main, enveloppés dans un peu de cellophane. Sans plus tarder, il va les mettre dans la chambre qu’il partage avec André Darrigade pour descendre ensuite retrouver ses camarades pour le dîner …
… En montant se coucher, Rivière lance à son coéquipier François Mahé : « Demain, le Rital, je me le paie ! » »
Un peu sordide tout ça, n’est-ce pas ? Et en écrivant ce billet, je souffre de ce que, gamin, je n’avais pas ressenti à l’époque. Il n’empêche que je voue encore une admiration indéfectible pour ces « forçats de la route » et je vous donne rendez-vous pour le troisième et dernier volet de ce Tour de France 1960.
À suivre…

BD le vélo reprend

Pour décrire ces étapes du Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But&Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que ma bible Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde, La tragédie du « Parjure » de Jean-Paul Ollivier (éditions de l’Aurore), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), Antoine Blondin La légende du Tour de Jacques Augendre, Jean Cormier et Symbad de Lassus (éditions du Rocher).
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante ans plus tard, me font encore rêver.
* http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/

Publié dans:Cyclisme |on 19 août, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1960 (1)

Tant pis pour les réfractaires à la chose, d’ailleurs ça fait du bien de s’aérer à vélo après le confinement : après mon évocation du Tour de France 1950, je fais un saut de dix ans dans le temps pour suivre celui de … oui, 1960, vous comptez bien !
Cependant, en prélude à la Grande Boucle, j’ai envie de flâner le long des « Boucles de la Seine », une course classique très populaire, aujourd’hui disparue, réservée uniquement aux coureurs français, qui se disputait à l’époque, en région parisienne, le dimanche précédant le Tour.
Pour cela, j’ai choisi la compagnie de Robert Barran qui fut un remarquable journaliste de l‘hebdomadaire Miroir-Sprint, après s’être illustré pendant la Seconde Guerre mondiale par des actes de résistance puis avoir emmené le XV du Stade Toulousain au titre de champion de France de rugby 1947. Il fut également chroniqueur aux quotidiens Libération et L’Humanité.
Voici donc ce qu’il écrivait dans un article intitulé À Cœur-Volant, rien d’impossible, référence à la côte, empruntée par les champions, immortalisée sous la neige par le tableau d’Alfred Sisley visible au musée d’Orsay. Avec moi, on se cultive à vélo !
« Cette épreuve des « Boucles de la Seine » est unique en son genre. Elle a d’abord ce privilège inestimable de figurer au calendrier comme dernière classique juste avant le départ du Tour de France. Vous savez comme nous tous, entre autres choses, que de son déroulement dépendait la désignation du quatorzième tricolore. Et Marcel Bidot n’était pas le seul homme inquiet, soucieux, préoccupé. Laissons de côté pour l’instant le cas Rivière. Il y avait aussi et surtout les directeurs des équipes régionales…
Mais, si nous commencions par le commencement. Revenons à ce que nous appellerons le deuxième privilège des « Boucles de la Seine », réussite complète de notre confrère « L’Humanité-Dimanche » avec le concours de « l’Anisette-Ricard » (tout un symbole ! ndlr). Il s’agit ici tout simplement de l’itinéraire. Célébrer à travers la nature les charmes d’aller à bicyclette ramène aux plus pures traditions du cyclisme. De Maisons-Alfort, notre première rencontre avec la Seine se situe à Corbeil où le fleuve est paré d’une multitude de bateaux de pêche faisant guirlande. Puis après avoir une première fois contourné la capitale, c’est l’enchaînement vers Mantes-la-Jolie à travers ces coins pleins de promesses gastronomiques comme « Le Goujon qui frétille », la « Rôtisserie de la Gueulardière » ou « la Mère Biquette » ! Un pont qui saute au-delà de Vernon et c’est le retour tumultueux qui nous ramène de Vernon jusqu’à Poissy parmi ces vallonnements durs aux reins des coureurs qui se nomment La Roche-Guyon, Vétheuil, Limay … »
Les archivistes retiendront la victoire au sprint, au Parc des Princes, de Marcel Rohrbach devant … le jeune Raymond Poulidor déjà fidèle à sa légende d’éternel second.

Arrivée Boucles de la SeineRohrbach Boucles de la SeinePoulidor Boucles de la Seine

Une page de l’histoire du cyclisme s’est tournée le 2 janvier 1960 avec la mort du campionissimo Fausto Coppi*, emporté à 41 ans par une malaria contractée lors d’un voyage en Haute-Volta.
Funeste année : au printemps, c’est le prometteur coureur normand Gérard Saint, révélation du Tour 1959, qui décède des suites d’un accident automobile, près du Mans, alors qu’il rentrait de permission militaire.
Albert Camus, prix Nobel de littérature, perd la vie, le 4 janvier 1960, également dans un accident de voiture conduite par son ami Michel Gallimard.
Sur les écrans, sortent À bout de souffle, film de Jean-Luc Godard, emblématique de la Nouvelle Vague, et La Dolce Vita de Federico Fellini, Palme d’or à Cannes cette année-là.
La rivalité Poulidor-Anquetil qui divisera la France des années 60 n’existe pas encore. Pour l’instant, c’est surtout l’ascension de Roger Rivière, recordman du monde de l’heure et champion du monde de poursuite, au firmament du cyclisme, qui défraie les chroniques spécialisées. Lors du Tour de France 1959**, les jalousies franco-françaises entre les cadors de l’équipe de France, Bobet, Anquetil, Geminiani, Rivière, et le régional Henry Anglade, champion de France en titre, avaient profité à l’Aigle de Tolède Federico Bahamontès.
Cette année, Jacques Anquetil, pour échapper à toutes ces susceptibilités, choisit de faire l’impasse sur le Tour et de courir le Giro (Tour d’Italie). Il réussit l’exploit d’être le premier Français à inscrire son nom au palmarès, devançant de 28 secondes l’Italien Gastone Nencini qui, lui, par contre, décide de franchir le Rubicon et de s’aligner dans l’épreuve française.
J’avais treize ans, et mon oncle de Rouen m’emmena sur la place du Vieux-Marché, lieu d’un bûcher de sinistre mémoire, au bien nommé café Le Donrémy, pour admirer, dans une vitrine, le maillot rose, maculé de la boue du Paso di Gavia, rapporté par « mon » champion de sa campagne d’Italie..
Je ne saurais vous dire aujourd’hui quels étaient mes états d’âme : probablement la tristesse que mon idole ne participât pas au Tour, et plus sûrement encore, la crainte que son adversaire hexagonal Roger Rivière ne le supplantât dans le cœur du public en ramenant le maillot jaune à Paris. Les enfants sont sans discernement dans leurs jugements et passions !

Pellos début du Tour

Le Tour semble orphelin d’Anquetil et même au sein des journalistes, on doute de l’intérêt de la course, même si Maurice Vidal produit un éditorial plein de pondération dans Miroir-Sprint :
« Il paraît qu’il est archaïque notre Tour de France, qu’il est dépassé. Le fin du fin en la matière, c’est paraît-il, la machine à café et le réfrigérateur, le dentifrice et le cosmétique. Les seigneurs du négoce tenant lieu de fédération sportive, est-ce l’idéal ? On nous permettra d’en douter devant l’exemple italien.
Le Tour est archaïque ? La répartition des équipes est injuste ? La formule n’est pas parfaite ? Qui en doute ? Comment le serait-elle dans ce cyclisme dont on s’arrache les morceaux qui finiront par devenir des dépouilles ? Mais rien ne nous empêchera de dire que les organisateurs du Tour, dont nous ne voulons même pas connaître les mobiles, ont raison de tenter « l’opération survie ». Nous souhaitons qu’ils parviennent à leur but : étendre le Tour et donc le cyclisme d’élite à un plus grand nombre de nations, de conceptions sportives diverses. … »
Les grandes vedettes boudent le Tour ? Quelles vedettes ? Celles de quelle année ? Car enfin, là aussi il faut s’entendre. Un Tour de France ayant au départ : Privat, Graczyk, Everaert, Stablinski, Darrigade (champion du monde), Dotto, Mastrotto, Rostollan chez les Français, Adriaenssens, Janssens, Brankart, Hoevenaers chez les Belges, Bahamontes, Suarez, Lorono chez les Espagnols, Baldini, Nencini, Massignan, Pambianco, Defilippis chez les Italiens, Geldermans, De Roo chez les Hollandais, Junkermann chez les Allemands, Graf chez les Suisses, Simpson, Elliott et Robinson chez les Britanniques … est-ce un Tour de France où, comme certains l’ont dit, il n’y a personne ?
Reprenez par curiosité le palmarès des courses de 1960 et consultez la liste ci-dessus. Vous constaterez que la plupart des vainqueurs sont là. Alors quoi ? Il y manque Van Looy ? Mais il y manquait tout autant les années précédentes. Van Looy et son manager Driessens préfèrent les contrats et les épreuves avec primes de départ. Ce n’est pas un fait nouveau. Gaul ? Mais qui peut croire qu’un Gaul en grande forme se serait abstenu ? Qu’apporte un Gaul des mauvaises années dans le Tour ? Qu’a-t-il apporté en 1957 ?
Reste le cas Anquetil. Remplacera-t-il Rivière ? Vous le saurez sans doute au moment où ces lignes paraîtront … »
Vous le savez déjà ! Dans le courrier des lecteurs de l’hebdomadaire, j’ai plaisir à relire cet avis, ce like comme on dit aujourd’hui !
« Ceux qui s’attardaient à comparer les valeurs respectives de Jacques Anquetil et de Roger Rivière sont sans doute édifiés. Jacques, après sa sensationnelle victoire du Giro, est passé d’un rien à côté du titre de champion de France après l’exploit que l’on sait. Et quelques jours après, il est allé triompher de tous les grands spécialistes du contre la montre à Forli. Et pendant ce temps, que faisait Rivière ? Il abandonne au championnat de France et encaisse cinq minutes à Forli. Alors Marcel Bidot n’a-t-il pas commis une erreur en préférant Rivière à Anquetil ? … »
Il est vrai que le comportement de Rivière a de quoi inquiéter à la veille du départ de Lille. Il est allé honorer quelques contrats juteux sur les pistes de Milan et Cologne, a préféré participer à l’omnium d’attente de l’arrivée des Boucles de la Seine, au Parc des Princes, et … ce n’est pas sans me déplaire, s’est fait mettre 5 minutes dans la vue par Maître Jacques à l’occasion du Grand Prix de Forli, une des trois plus prestigieuses courses contre la montre (avec le Grand Prix des Nations et le Grand Prix Martini de Genève) du calendrier international.

Anquetil à Forli

Le populaire reporter Robert Chapatte consacre sa première chronique au champion stéphanois :
« « – Je ne pense qu’au Tour de France. Tout ce qui n’est pas Tour de France ne m’intéresse pas. » Que de fois, Roger Rivière a-t-il répété cette profession de foi depuis qu’a été donné le premier départ de la saison 1960 ? On ne sait plus, tant on s’est habitué à ses litanies. Complice de sa conviction, on s’est en conséquence généralement refusé à conclure au terme de ses sorties, toutes aussi dépourvues de performances valables les unes que les autres, Puisqu’il déclarait que seul Le Tour occupait son esprit, on ne le jugeait pas. On attendait.
Maintenant on a fini d’attendre. Le Tour est là. Avec lui va se réaliser enfin la suprême ambition du champion routier sans victoires Roger Rivière. Et l’on se pose automatiquement la question : « Rivière peut-il gagner le Tour ». »

Une Rivière Miroir du Cyclisme 2

Puis plus loin… :
« Faut-il en déduire qu’il éprouve toujours de réelles difficultés à tenir la distance ? Faut-il admettre le verdict de gens qui l’approchent de près : « C’est normal, il craque à un certain moment parce qu’il n’observe pas la discipline du métier » ? Ou faut-il déceler dans ces baisses de régime une cause organique ? Roger s’alimente difficilement en course, ses fonctions stomacales ne se font pas toujours bien aux secousses de la route. Mais sans carburant, même le meilleur moteur ne va pas très loin … Uniquement axé sur le Tour, notre bonhomme n’a jamais cru bon de se surpasser lorsque se présentait le moment difficile de la course, le moment où la nécessité se fait de puiser dans les réserves. De faire appel à une deuxième source d’énergie en somme … »
Propos troublants qui méritent d’être mis en perspective de ceux de Pierre Chany, journaliste de L’Équipe et But&Club, qui rédige, masqué derrière le pseudonyme de Jacques Périllat dans le magazine concurrent Miroir-Sprint, une chronique intitulée « Le Tour a ses grands mystères et petits secrets » :
« Les gens du Tour de France forment une grande famille, déclarait le directeur de cette épreuve. Une grande famille avec ses patriarches dépositaires de la tradition, ses enfants terribles, ses cousins vicieux et ses héritiers impatients. Les membres de cette famille nombreuse s’embrassent souvent, posent volontiers pour les photos-souvenir, et se lancent non moins volontiers de méchants coups de pied dans les tibias. Cela aussi, c’est dans la tradition !
Ainsi les masseurs diplômés, nantis du titre officiel et barbare de kinésithérapeute, ont déclenché une sévère offensive contre les « masseurs-pirates » qui officient sans diplôme. Les services de la Santé ont ouvert une enquête. Les organisateurs qui souhaitent rentrer au plus vite dans la légalité, ont promis d’éliminer les irréguliers … l’an prochain ! En effet, certains coureurs et non des moindres, menaçaient de s’abstenir si on les séparait de leur cicerone habituel. Ainsi Roger Rivière, soigné par Minasso, Darrigade et Graczyk qui font entière confiance au Nordiste Schramm, Simpson qui compte beaucoup sur les connaissances de Provost pour réaliser une grande performance dans son premier Tour de France.
Les champions ont obtenu satisfaction. L’organisateur, menacé sur deux fronts, a incorporé les proscrits du muscle dans la caravane au titre de « soigneurs ». Mais, leur a –t-il dit par la voix puissante de Jean Garnault : « Vous suivrez le Tour à vos risques et périls. Pour moi, vous n’êtes pas des masseurs ! Si les services de la Santé vous surprennent au travail, sur une table de massage, vous risquez tout simplement la prison pour exercice illégal de la médecine. Sur ce, bonne chance les amis … ».
À Bruxelles, dimanche soir, les journalistes en quête d’interviews trouvèrent des portes fermées. Les plus curieux, qui jetèrent un regard par le trou des serrures, en furent pour leurs frais. : les locataires avaient pris la précaution de placer une serviette sur la poignée intérieure de la porte !
La répartition des tâches et des responsabilités pour ce qui concerne les masseurs-soigneurs de l’équipe de France a donné lieu à des scènes épiques. Les gens informés n’ignorent pas que Robert Pons, en délicatesse avec André Darrigade depuis le Championnat du Monde, avait bouclé sa valise vendredi soir, décidé à rentrer chez lui. Seul le retard du train en gare de Lille avait permis à Marcel Bidot de le récupérer sur le quai. Lequel Bidot vit sur un baril de poudre : à l’aide de phrases soigneusement préparées, il tente d’enrayer cette guerre froide qui oppose les soigneurs, une guerre qui risque de briser l’harmonie de l’équipe de France. Cette rivalité oppose les deux « diplômés » Pons (pour Pavard et Rostollan) et Séréni (pour Anglade et Dotto) aux « pirates » Schramm (Darrigade-Graczyk) et Minasso (Rivière-Everaert). À part ça, on s’aime bien dans le giron tricolore. »
Bonjour l’ambiance ! Ce qu’il faut retenir de ces confidences, c’est que contrairement aux idées trop souvent propagées qu’en ce temps-là existait une omerta totale autour de la question du « doping » (terme employé à l’époque), en réalité beaucoup d’articles s’émouvaient de ce fléau.
On a la mémoire qui flanche, on ne se souvient plus très bien … !
Les organisateurs ont cédé à la bizarre tentation de porter à 14 unités l’effectif de quatre « grandes » équipes nationales, France, Italie, Belgique et Espagne. Les autres concurrents sont répartis en neuf équipes de 8 coureurs chacune, initiative qui va à l’encontre de l’équité, notamment, sur un plan tactique.

La Carte du Tour

Presse Miroir Sprint

Allez en selle ! … Pour une première étape fractionnée en deux tronçons, en ligne de Lille à Bruxelles, contre la montre dans la capitale belge :
« Ils en parlaient presque tous à Lille avant le départ vers Bruxelles. Ils en parlaient tous à Bruxelles en descendant de machine sur la cendrée de l’immense stade du Heysel. Les 27 kilomètres contre la montre, dans la banlieue mal pavée de Bruxelles, accaparaient la journée. Rien d’autre ne comptait pour Baldini, Rivière ne vivait que pour cela, Bahamontès en était paralysé d’avance. Simpson s’en réjouissait, Planckaert en souriait presque, et Anglade déclarait que ce chrono tombé si rapidement sur le Tour allait définir les positions et les valeurs dans le plus pur esprit justicier… »
« … Au Heysel, les comptes étaient plus faciles à faire. Quatorze hommes ensemble avec 2’15’’ sur un petit groupe, 3 minutes sur le peloton, et des coureurs dangereux à 6 minutes et plus. On ne pouvait pas exiger sanction plus nette pour le premier round. Mais la victoire de Schepers, il faut le dire, ne lui ajoutait aucun crédit. Sprinter de l’escadron belge, ce curieux Flamand n’avait rempli que son rôle. Son maillot jaune ne laissait aucune illusion pour l’avenir…
… Figurez-vous que Julien Schepers, ancien instituteur d’un petit village des Flandres, qui abandonna la pédagogie pour la pédale de course, a passé, il y a moins de deux mois, un examen difficile (paraît-il) pour devenir … facteur. Las de ses contre-performances sportives, il voulait assurer son avenir. Mais sa sélection pour le Tour vint stopper ses nouvelles ambitions. Surpris de tant d’honneur, il n’était pas le seul étonné par sa sélection –il ne disposait que d’un minimum de temps pour s’entraîner. Encore très gras, il se rendit à Lille avec l’espoir que le peloton se montrerait clément. En fait, dès l’apparition des premiers pavés, il se déchaîna. Jusqu’au bout, il prit place dans les escarmouches et lorsque la bonne échappée fut lancée, prudent selon son habitude, il adopta une position de réserve, mais ne passa jamais son relais. Somme toute, il ne vola pas sa victoire devant ses milliers de compatriotes « sportivement » déchaînés par la vision en tête de la course de « leurs » maillots » … bleu nattier. Gamin, j’adorais cette identification de couleur née de la palette chromatique de Jean-Marc Nattier, portraitiste officiel de la famille du Régent puis de la Cour de Louis XV.

bleu nattier

Nencini au cœur du peloton Lille-Bruxelles

Lille-Bruxelles Anglade magnifiqueArrivée Lille-Bruxelles

Au-delà du succès de Schepers sur ses terres, on relève surtout, dans l’échappée victorieuse, la présence de sacrés clients comme les Belges Hoevenaers, Planckaert et Adriaenssens, l’Anglais Tom Simpson, l’Italien Gastone Nencini, le Français Henry Anglade … et l’absence de Roger Rivière qui pointe déjà à 2’19’’.
Pour celui-ci, il s’agit de remettre les pendules à l’heure dès l’après-midi :
« Depuis deux jours, tous les journaux titrent sur huit colonnes : « Rivière joue sa carrière dans le Tour de France ». Il sait que des milliers de gens attendent une grande performance pour continuer à croire en lui. Il sait qu’on ne lui pardonnera plus rien, que l’heure n’est plus aux rodomontades, mais aux actes. Il a encore dans l’oreille les sifflets qui se sont mêlés aux applaudissements lors de la présentation de l’équipe tricolore à la salle de la foire-exposition de Lille. » (Jean-Paul Ollivier)

Riviere clm Bruxelles

Riviere clm Bruxelles 5Riviere Heysel clm

Riviere clm

41 minutes et 21 secondes plus tard, précisément le temps que Rivière a mis à boucler le circuit, Robert Chapatte nous dit que … « De l’étape contre la montre, je ne vous dirai rien. Dans ce genre de course, seul le classement parle. Et comme vous le voyez, il parle éloquemment. Conclusion du premier jour : il y a longtemps qu’un Tour de France n’a pas commencé de façon aussi percutante. »

classement clm

Au classement général, au soir de cette journée animée, c’est un des grands favoris, l’Italien Gastone Nencini qui endosse le maillot jaune.

Nencini-Riviere apres clm Bruxelles

Départ Bruxelles atomium

Lille-Bruxelles passage à niveau

Les coureurs refranchissent la frontière lors de la seconde étape qui s’achève à Malo-les-Bains, une station balnéaire appartenant à l’agglomération de Dunkerque.
Robert Barran consacre son Conte de la grand’route au premier « drame » du Tour, l’abandon du vainqueur du Tour de France précédent, l’Aigle de Tolède, un peu « mazouté » ou déplumé en l’occurrence.
« Nous avons vécu ce lundi un épisode de guerre des Flandres d’un nouveau genre. Plutôt une espèce d’occupation franco-italienne. Les Belges, en effet, mis à part Adriaenssens, restaient fort discrets. Ils passaient pourtant sur des routes qui leurs sont familières puisqu’elles sont les leurs. Les oriflammes semblaient de tous côtés les convier à une kermesse qui, pour leur part, n’eut rien d’héroïque, de la Flandre Orientale à la Flandre Occidentale. Malgré tous les rappels d’histoire présents, dès Termonde, dans cette boucle de la Dendre que les habitants, transformés en une « armée de canards », inondèrent pour contraindre Louis XIV à lever le siège. Dans Gand, aux îlots pris entre l’Escaut et la Lys, c’était aux Espagnols de songer. On leur avait appris que Charles Quint naquit dans cette ville. Et ce fut le commencement de la retraite défaitiste pour Federico Bahamontès. Où était-il, le Grand d’Espagne, l’Aigle de Tolède ?
Le maître des opérations, Julien Berrendero, aux yeux plus tristes que jamais, ces yeux qui paraissent constamment baignés dans on ne sait quelle nostalgie, avait pourtant fait donner l’arrière-garde. Sur cette abracadabrante petite route qu’on pourrait baptiser ruelle, une ruelle sur laquelle les arbres baissaient leurs branches comme pour balayer la poussière, après Sint-Martens-Laten, célèbre pour être la résidence du pape du cyclisme belge Karel Steyaert, Federico semblait perdre toute sa conviction.
C’est presque à son corps défendant qu’il réintégra le peloton. Pour en disparaître de nouveau alors que les escarmouches lancées par les Français et contrées par les Italiens faisaient rage sur le chemin de Ostende. Face à la mer jaunâtre, Federico se sentit la nausée. Dans un geste que l’on connaît bien, désormais, il porta la main à son estomac, s’arrêta puis s’en fut sans gloire après une dernière attitude de colère et des jurons qui seuls avaient quelque chose d’homérique.

abandon Bahamontes 1Bahamontes abandon 3Bahamontes abandonne

Des jurons, la langue espagnole en est riche. Les coéquipiers de Bahamontès qui, dans l’affaire, avaient perdu 16 minutes, et beaucoup d’espérances financières, en laissèrent sur la route autant que de gouttes de sueur. Et le dernier arrivé, San Emeterio, le compagnon fidèle et dévoué de toujours, en piquait une crise. Ces hommes avaient traîné pesamment leur amertume et leur retard à travers ces dunes désolées de Zuydcoote (rendu célèbre par un prix Goncourt) à Dunkerque qui rappelle toujours Juin 1940. »
C’est l’occasion pour moi d’avoir une pensée pour mon cher papa –c’est lui qui me transmit sa passion pour le sport et le cyclisme en particulier- qui vécut des moments dramatiques lorsque, bloqué par l’armée allemande dans la poche de Dunkerque, il fut évacué avec les troupes alliées sur des rafiots de fortune. Pour en avoir vu des images d’archives au musée de l’Armée aux Invalides, j’imagine cet enfer du Nord d’un autre type.
Mon vénéré Antoine Blondin (que je retrouve avec délectation sur ce Tour) a assisté au plumage de l’aigle -vous connaissez sa sympathie pour les débits de boisson- en liant connaissance avec quelques femmes du bord de mer à l’âme hospitalière, tsoin, tsoin, tsoin… :
« Somptueuses et de fort tonnage, le visage enfoui entre deux seins (les leurs), le mégot au ras des lèvres, ces dames d’une soixantaine d’années étaient tapies au fond d’un estaminet dans la posture un peu veule où se complaisent volontiers les cartomanciennes. Et je crois bien que, dans leur jargon rocailleux, elles disaient effectivement la bonne aventure au peloton, ou la mauvaise. Grandes sœurs des blanchisseuses avachies de Toulouse-Lautrec, cousines monstrueuses des Flamandes chantées par Jacques Brel, héritières à part entière, ô combien ! de la Venus Belga répudiée par Baudelaire : « Car sacré nom de Dieu, je ne suis pas Cosaque pour me soûler avec du suif et du saindoux ! », elles apportaient jusque dans leur refus et leurs imprécations chuchotées en hommage à la fête sportive qui défilait en tressautant sur les pavés, car elles avaient mis des chapeaux à fleurs et changé de savates. Il régnait dans cette salle de café déserte, un climat de dépaysement, une mélancolie brumeuse, frileuse, sous un ciel polaire à faire éclore des pingouins. Au bout de la route, nous attendait la mer du Nord, couleur d’absinthe. Entre deux maux, il faut choisir le moindre, nous abandonnâmes nos sorcières, comme débouchait la voiture-balai, trop heureux qu’il ne leur soit pas venu à l’idée d’enfourcher ce balai pour nous poursuivre.
Or, qui donc se trouvait dans cette camionnette en forme de panier à salade ? Federico Bahamontès, conquistador piteux, petit d’Espagne piégé par un sort contraire, dont le regard luisant était d’un rongeur tombé au fond d’une trappe. Voilà qui constituait un spectacle plus familier. Les abandons de Bahamontès appartiennent à notre folklore. Il n’en fallait pas plus pour nous rebrancher sur notre circuit habituel, nous rendre aux délices du commerce cycliste, sans arrière-pensée.
La tête de la course atteignait déjà au rivage, honorée par des flottilles de pêche rangées le long des trottoirs, l’écheveau inachevé de leurs filets pendu comme un scalp. Chalut la compagnie ! Cette fois, c’était vraiment bien parti. Et de dunes, et de deusse… Dès la seconde journée, en lisière des sables historiques qui vont lécher Dunkerque à l’horizon, ces sables émouvants, le plus beau spectacle nous était offert d’une course à la mer menée par une escouade de six champions prenant le mors aux dents. On se serait cru ramené à Juin 1940 pour la rapidité et la détermination dans la fugue. Même la crainte m’effleura un instant que le seul Anglais du lot, emporté par la vitesse acquise et poussé par la tradition, ne se précipite dans le premier bateau en partance pour Douvres. Pour son bien et pour notre plus grande joie, il n’en a rien été. Simpson n’est pas de ces garçons qui oublient ceux avec qui ils ont débuté ; il restera des nôtres dans les jours à venir. … Il m’aura fallu passer par la Belgique pour découvrir ce jeune Anglais. J’en reste encore comme deux ronds de Flandres. »

Bruxelles-Dunkerque Anglade darrigadeBruxelles-Dunkerque Privat Graczyk

Dans la cité de Jean Bart, le Tricolore ardéchois René Privat alias Néné la Châtaigne, vainqueur au printemps de Milan-San Remo, l’emporte au sprint devant son coéquipier Jean Graczyk et le sympathique Tom(my) Simpson lequel vient se glisser à la seconde place du classement général, à 22 secondes de Nencini.
À la veillée, Robert Barran rend visite à Graczyk qui croit en la vertu des plantes :
« La chambre d’un coureur au soir de l’étape est faite d’un aimable désordre qui rappelle les garçonnières mal tenues. Une bouteille d’eau minérale d’un côté, du linge de corps de l’autre, des produits pharmaceutiques en vrac, des journaux traînant un peu partout. Quand nous sommes rentrés dans celle de Graczyk, à Dunkerque, Jean prenait un bain de … mains dans une cuvette remplie d’un liquide bleuâtre. Il doit avoir la paume échauffée par le frottement du guidon et on lui a donné un produit pour adoucir l’irritation, pensions-nous. Graczyk, ce personnage dont on apprend toujours quelque chose, éclata de rire avec cet air finaud, de rusé qui ne veut pas le paraître et qu’il sait si bien prendre :
– Chut, je vais vous expliquer, mais il faut garder le secret !
C’est bien la chose la plus ennuyeuse de la profession lorsqu’on vous livre une confidence, qu’on vous glisse ce qu’on appelle un « tuyau » et que vous ne pouvez en faire profiter vos lecteurs. À moins, bien entendu, qu’il ne s’agisse d’une confidence d’ordre intime. Celle-ci n’est, pour le moment que pittoresque, et Graczyk nous a tout de même autorisés à vous en faire part. On gardera le secret seulement sur l’inventeur de ce bain de jouvence. Car c’est de cela qu’il s’agit. Voilà le nouveau doping du jour :
Un des amis et voisin de Graczyk s’est spécialisé dans la recherche des vertus des plantes. Il administre ainsi tous les soirs à son protégé un bain de mains bouillant de vingt minutes. Alternativement, le bain de mains pourra devenir bain de … pieds. Surtout, ne souriez pas comme nous. Jean Graczyk ne s’en est pas offusqué : il est trop gentil pour cela ! Il nous a seulement expliqué comme en s’excusant :
– Il suffit seulement d’y croire, et moi j’y crois !
La médication s’accompagne ainsi d’autosuggestion. Mais attendez, ce n’est pas un bain déterminé définitivement. Le … disons soigneur (nous ne savons pas s’il est diplômé) suit les réactions de loin à l’aide d’un pendule qu’il promène sur des photographies de Graczyk.
– Mais de temps en temps, je lui envoie aussi des « témoins ».
– Quoi par exemple ?
– Une mèche de cheveux (attention, Jean, vous avez déjà le cheveu rare) ou bien, tout simplement … (Graczyk se met à rire et s’excuse) de la salive sr un bout de papier. Mais pour l’instant, mon ami ne veut pas se faire connaître. Il s’est donné une année pour sortir de l’anonymat. Et puis, si d’autres connaissaient le procédé, ils en bénéficieraient et les chances seraient égalisées.
Sur cette plaisante anecdote, nous allions prendre congé. Pas encore : Graczyk tenait à a avoir le mot de la fin.
– Attention, ne vous attendez pas pour cela à des exploits sensationnels de ma part. Le traitement ne donnera son plein effet que dans un an. »
Ceux de ma génération qui se souviennent de ce sympathique et valeureux champion berrichon surnommé Popof, véritable boule de nerfs avec ses tics, auront su lire entre les lignes de ce Conte de la grand’route.

Anglade-Bidot apres Lorient

Dans une autre chambre, on assiste à une chaude explication entre un autre Tricolore Henry Anglade et son directeur sportif Marcel Bidot :
« – Si Marcel m’avait fait attendre par Graczyk et Privat, alors que j’avais distancé Nencini à 15 kilomètres de l’arrivée, je porterais le maillot jaune ce soir ! … déclarait le Lyonnais.
– Si j’avais fait attendre Anglade, l’échappée échouait et le Martini (challenge par équipes) nous glissait des mains, répondait Marcel. »
Les deux ont raison !

« J’ai vu les champs de l’Helvétie,
Et ses chalets et ses glaciers ;
J’ai vu le ciel de l’Italie,
Et Venise et ses gondoliers.
En saluant chaque patrie,
Je me disais : aucun séjour
N’est plus beau que ma Normandie !
C’est le pays qui m’a donné le jour… »

En ce 28 juin 1960, je suis d’humeur badine à l’idée que le Tour aborde ma Normandie natale et fait étape à Dieppe … sous le soleil, encore une idée reçue démentie.
L’Espagnol José Gomez del Moral qui ne le possède plus depuis la désertion de son leader, la veille, abandonne à son tour, nullement inspiré par les paysages de la Côte d’Opale à la Côte d’Albâtre.
Le vent fort pousse les coureurs et fait tourner les ailes du moulin de Gravelines remis en état par son meunier Philéas Lebriez.

Dunkerque-Dieppe moulin Gravelines

Etape Dunkerque-Dieppe

Puis c’est le drame conté par Robert Barran :
« Le drame est toujours au coin de la rue. Et par une coïncidence pas drôle du tout, c’est à Rue, pour la première fois, que le sang a coulé sur la route du Tour. Du Nord, nous étions passés dans le Pas-de-Calais où les agréables vallonnements du Boulonnais venaient rompre avec la monotonie des terres sans relief. C’était Boulogne, avec ses constructions neuves alignées comme des pâtés d’enfants sur la plage. Étaples, où un panneau touristique nous conviait :
« Napoléon s’est arrêté ici. Pourquoi pas vous ? »
Puis encore Merlimont, plus modeste, mais plus direct : « Bravo, et revenez bientôt ! »
Ainsi, on roulait depuis quelques kilomètres dans le département de la Somme. Le ravitaillement est un spectacle toujours quelque peu effrayant. Dans les clameurs, des bras se tendent de partout pour saisir au vol la précieuse musette. Dans le peloton compact, c’est un enchevêtrement qui n’est pas sans danger. Le Belge Hoevenaers en fut, cette fois, la victime en plein milieu de Rue. Le sang coulait abondamment d’un trou derrière la tête. Toujours prompt, le docteur Dumas survint. Et l’on vit Jos reprendre son chemin la tête bandée d’un véritable turban. Pendant plusieurs kilomètres, le sang continua de couler rougissant le maillot aux épaules. Les yeux à demi-vagues du coureur laissaient couler des larmes, mais le masque buriné de l’homme aux pommettes saillantes s’efforçait de rester impassible. C’était une grande leçon de dignité dans la souffrance. »
Après être monté un moment dans l’ambulance, le courageux Belge, attendu par quatre de ses équipiers, se ravisa et rallia Dieppe à 7 minutes seulement du vainqueur, l’Italien Nino Defilippis, ce qui constituait un véritable exploit.

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Defilippis gagne à Dieppe

« C’est comme dans la chanson, ou presque, il y a Joseph (Hoevenaers) qui pleure et Joseph (Groussard) qui rit. La belle histoire du jour est écrite par la populaire équipe régionale de l’Ouest qui hume l’air du pays proche :
« À Dieppe, c’était la fête bretonne. On se congratulait entre demi-voisins, car Joseph Groussard avait pris le maillot jaune. Son visage de bébé Cadum, blond et rose, était devenu cramoisi de contentement et de soleil à la fois. Comment les choses se sont-elles passées ? Oh ! fort simplement. C’est la faute ou plutôt le mérite à Fernand Picot, ce vieux baroudeur à tête de fouine. Écoutez plutôt :
« Il y a trop de vent par ici, m’a dit Fernand dans une bordure. On va aller s’abriter un peu. Nous avons mis trois bons kilomètres pour passer en tête. Et puis Fernand a encore démarré. Ainsi, nous sommes allés chercher Cazala et Viot. » Voilà comment se jouent une étape et un maillot jaune.
Cette équipe de l’Ouest n’est vraiment pas comme les autres. Son directeur, Paul Le Drogo, ce bon colosse bourru sous son éternel béret basque, déclarait fièrement :
« Nous sommes sept fils de paysans sur neuf. À douze ans, je travaillais la terre des autres. Et c’est grâce au vélo que je suis aujourd’hui à Montparnasse. À l’enseigne de « Paris-Brest », Mme Le Drogo a vu son bar envahi par la colonie bretonne, particulièrement nombreuse dans ce quartier de la capitale…
Paul confesse modestement : « Le Tour de France ne m’a jamais réussi à moi, aussi ces bons garçons me paient de mes déboires passés. J’ai pourtant gagné, aux Sables-d’Olonne, en 1930, et je me suis classé deuxième à Pau, derrière Georges Ronsse, l’actuel directeur de l’équipe belge, en 1932. »

Dieppe Groussard en jaune

Voici donc ces paysans de Bretagne. Joseph Groussard habite Fougères. Il est né tout près de là, à La Chapelle-Janson. Cinq garçons et tous coureurs cyclistes. L’aîné Pierre, 28 ans, fut un excellent indépendant. Georges, le deuxième, 23 ans, resté à la ferme paternelle, vient de remporter le Tour du Morbihan, et passera professionnel la saison prochaine (il portera le maillot jaune, quelques Tours plus tard, ndlr). Albert est présentement stoppé par son service militaire en Algérie. Enfin, Michel (16 ans) donne quelques inquiétudes : il semble préférer le football. Entre Caen et Saint-Malo, toute la famille sera présente à Pontorson. Le père, naturellement, en tête, qui ne manquait jamais de disputer la course communale sur son grand et vieux vélo.
Fernand Picot lui, c’est le capitaine de route débrouillard en diable. Et Paul Le Drogo s’écrie quand on vient le chercher pour une émission : « La radio, je n’aime pas beaucoup ce truc-là. Fernand s’expliquera bien tout seul. » Fernand, c’est un gars de Pontivy, dégourdi comme pas un. Il a su aussi se débrouiller dans la vie. Grâce au vélo, le voilà devenu aviculteur et il vend plusieurs milliers de poulets.
Tout près de Pontivy, à Réquigny, se situe le timide Bihouée, éclatant de santé, à l’accent particulièrement prononcé des terriens du Morbihan, et au nez s’avançant comme un feu rouge sous ses cheveux bouclés. Le garçon a délaissé aujourd’hui son enclume de maréchal-ferrant. Dans le même coin, à Locminé, habite Jean Gainche, pas très causeur lui non plus. Et c’est Picot, l’éternel boute-en-train, qui lui souffle la chanson du pays :
« Sont, sont, sont les gars de Locminé/Qui portent des clavettes dessous leurs souliers. » (version vélocipédique car dans celle que j’ai chanté à la communale, maillette remplaçait clavettes, ndlr)
Les deux autres ne sont pas tout à fait Bretons : Foucher est de Cuillé, dans la Mayenne. Le Buhotel est définitivement adopté, en quelque sorte « naturalisé ». Ce Normand de Valognes va prendre femme à Landivisiau. Très réaliste, il explique : « Il faudra gagner de l’argent sur ce Tour. Ça va coûter cher. Il y aura du monde à la noce et, naturellement, toute l’équipe. »
Enfin, les deux non-cultivateurs : Pipelin-le-Rennais exerçait la profession de peintre en bâtiment et Max Bléneau-le-Vendéen cuisinait autour des fourneaux des hôtels de La Roche-sur-Yon.
Voilà le panorama de cette équipe de l’Ouest bien représentative de ce cyclisme breton, faite en grande partie de paysans rudes, élevés à l’école de ces courses de Pardon où les étrangers doivent demander grâce. »
Sous la plume de Robert Barran, ce sont les « gilets jaunes » de l’époque prêts à (se) manifester ferme pour préserver une toison d’or.

 Départ Dieppe-Caen

Pont de TancarvilleDieppe-Caen passage à niveau

La 4ème étape « 100% normande au lait cru » conduit les coureurs de Dieppe à Caen, à travers le Pays de Caux, le Pays d’Auge et la Suisse normande, avec le franchissement de la Seine au pont de Tancarville, inauguré en grandes pompes (à vélo) par le maillot jaune Groussard et le champion du monde Darrigade qui entrent en tête sur la « magnifique œuvre d’art du génie français » comme le souligne le reportage de l’I.N.A .
Antoine Blondin, inspiré peut-être par la dégustation de quelque trou normand, nous fredonne un immense succès que reconnaîtront les vieux fans de Sacha Distel : « Des pommes, des poires et des secoue-Bidot » :
« … Aujourd’hui, seuls les photographes ont fait le pont. Chez tous ceux que leurs obligations ne contraignaient pas à sacrifier au pittoresque, principalement les coureurs, la rencontre de ces deux monuments que sont la course la plus longue du monde et l’arche la plus longue d’Europe, l’une essentiellement vibrante, l’autre miraculeusement statique, n’appelait que des considérations d’une angoisse extrême sur le « suspense « et la suspension.
Tout semble suspendu actuellement en France : les pourparlers avec le F.L.N. (on est sur fond de guerre d’Algérie, ndlr), le pont de Tancarville et le dénouement, non seulement du Tour soi-même, mais de chaque étape, mais de chaque instant. Je ne crois pas que cet aspect de pochette-surprise que revêtent au fur et à mesure les kilomètres que nous parcourons soit redevable au seul style normand, dont on sait que « p’têtre ben qu’oui, p’têtre ben qu’non » est l’ancêtre du fameux film cher à Hitchcock. Il y a autre chose, qui tient dans les appétits remarquablement équilibrés de nos chercheurs d’or et nous fait une compétition ouverte comme un compte en banque. De toute éternité, il n’en a jamais fallu davantage pour animer une ruée vers l’Ouest qui se confond sous toutes les latitudes avec une ruée vers l’or (du fameux maillot ndlr).
Ce genre d’entreprise possède ses Charlots, ses cow-boys, comme disait naguère Kubler, et ses Indiens. Ceux-ci, non contents de distancer le peloton sur la ligne d’arrivée, l’ont encore cloué au poteau de torture. Et c’est la tribu de Marcel Bidot, dont on pouvait craindre avant-hier encore qu’elle branlât dans le Comanche, que reviennent le mérite et le bénéfice d’un exploit fort bien dosé : un grand Chef qui se satisfait pour le moment de fumer le calumet dans la roue des autres, Rivière, et deux Cavalcados cavalant à travers le Calvados pour y déterrer la hache de guerre et ravir tous les trophées promis aux coursiers, Anglade et Graczyk. Les vergers se confondaient mercredi avec quelque fabuleux jardin des Hespérides : ils portaient effectivement des pommes d’or et des poires qu’on ne coupe pas en deux … »

Dieppe Caen Baldini-Anglade

Dieppe-caen Anglade-Baldini

Pour éclaircir les esprits des béotiens de la pédale, l’intrigue de ce western normand s’est nouée à 43 kilomètres de Caen lorsque les tricolores Graczyk et Anglade, les belges Molenaers et Pauwels, l’italien Baldini et le néerlandais Wim Van Est se sont sortis les tripes.
Sur la piste du vélodrome de Venoix, cocorico : Popof Graczyk l’emporte au sprint, ce qui lui permet d’endosser le maillot vert du classement par points tandis que son coéquipier Henry Anglade rafle le maillot jaune à Joseph Groussard qui n’aura donc pas la joie de le porter dans la traversée de sa chère Bretagne. Il faut mentionner aussi les bons travaux d’Ercole … Baldini, ancien recordman du monde de l’heure et vainqueur du championnat du monde et du Giro 1958.

Sprint à CaenAnglade maillot jauneDippe-caen Graczyk-AngladeGraczyk souriant en vert à caen

Groussard Dieppe-Caen

L’air de ma Normandie réussit décidément à l’ami Antoine Blondin. L’année précédente, était paru son truculent roman Un singe en hiver, prix Interallié, dont l’intrigue se situe sur une plage de la côte normande, proche de Honfleur.
Ironie de la vie : durant la Seconde Guerre mondiale, le lycée Corneille de Rouen, où Blondin se préparait à passer le bac (et où je fus élève deux décennies plus tard), fut délocalisé durant quelques mois dans mon bourg natal de Forges-les-Eaux. Les cours étaient dispensés dans des locaux du casino qui devinrent, dans les années 1950, mon école primaire au parfum d’encre violette !
Pour le compte (et le conte) de la 5ème étape, de Caen à Saint-Malo, la plume d’Antoine est tout aussi lyrique :
« L’étape Malherbe-Chateaubriand n’a pas seulement pour effet de stimuler le plumitif, écartelé entre le poète normand et l’écrivain breton, elle déchaîne traditionnellement les coureurs de l’Ouest, dont l’esprit de clocher devient un levain et un levier pour le peloton, sitôt qu’apparaît celui du Mont-Saint-Michel. C’est bien d’ailleurs la seule circonstance où cet ustensile géographique réconcilie des voisins, vétilleux sur le chapitre de ce mur mitoyen qu’ils se sont âprement disputé comme en témoignent de nombreux refrains chantés à la veillée (ce cher « Couesnon qui, dans sa folie, a mis le Mont en Normandie », bisque bisque rage les Bretons, ndlr).
Or, après avoir fourni un travail subtil et efficace, ces hommes de l’Ouest n’ont pas réussi à amener un vainqueur sur la ligne ; ils ont dû laisser une poignée de corsaires, issus d’autres horizons, s’enfuir du groupe parti en maraude qu’ils avaient obstinément contribué à façonner. Et les ferrailleurs du Cotentin, dupés dans leurs aspirations comme des amants de vaudeville, éprouvaient hier soir le sentiment d’être les héros d’un sombre malo-drame.
Cependant, ils avaient donné un récital assez exemplaire de la partition dévolue aux petites formations en amenant successivement trois, puis cinq, puis six de leurs représentants dans le peloton de tête. On ne peut imaginer ce que représente de complicité tactique et d’harmonie le fait d’installer les trois quarts de son équipe dans une échappée menée à 45 à l’heure. Que le dernier mot soit resté en définitive aux gros qui n’ont pas peur des petits ne retire rien au mérite de ce sextuor de cornemuses et revalorise la condition de ces escouades réduites qu’on imagine couramment vouées à la boucherie. J’espère que ces Bretons ont recueilli au long de la route leur content d’acclamations et que les indigènes ont contemplé en retour un spectacle selon leurs vœux.
Le Tour a le singulier privilège de redistribuer les préfectures et les chefs-lieux de canton : la capitale de la province, pour un jour, c’est la ville étape, les limites du département sont définies par le tracé du parcours. Saint-Malo, hier, était une Mecque tentaculaire vers quoi s’orientaient les ferveurs de toute une presqu’île, et l’arrivée de chaque coureur au maillot blanc cerclé de rouge était saluée comme le « Passage du Malouin » (Le Passage du malin était une pièce de théâtre de François Mauriac).

Equipe de l'Ouest

Mais voici que l’évocation de Mauriac nous ramène à la littérature. Je suis assis devant une bouteille de bière, au flanc d’un camion téléscripteur dont les cordons ombilicaux plongent dans la maison natale de Chateaubriand. Les érudits prétendent qu’ils sont branchés sur la prise de courant où l’auteur de René installait son rasoir électrique. Après tout, c’est possible, il n’a pas écrit pour rien les Mémoires d’outre-tombe, et rien ne nous prouve qu’il ne continue pas. Auquel cas, il peut légitimement se retourner dans celle-ci devant l’exploit de ses compatriotes et prendre une plume que nous lui prêterions volontiers.
Je soupçonnais depuis belle lurette le vicomte s’intéresser au vélo pour avoir baptisé une de ses œuvres : Atala, du nom d’une marque de cycles. Le blason de Chateaubriand, que j’aperçois au fronton de sa demeure est là pour le confirmer. Il est évident que le sang de ce Chateaubriand (particulièrement saignant) n’a pas fait qu’un Tour.
Pour ce qui est de Malherbe, la journée n’a pas été mauvaise non plus. Il est célèbre pour avoir, paraît-il, écrit le plus beau vers de la langue française, sous la forme que voici :
« Et les fruits passeront la promesse des fleurs » … »
Si la chronique cultivée de Blondin pouvait éventuellement constituer une excellente préparation à l’épreuve de littérature (litres et ratures, raillait-il) du baccalauréat, elle manquait d’indices pour que les archivistes se fassent une idée claire de la physionomie de l’étape. Une petite explication de texte s’impose donc : les hommes de l’Ouest, ce sont les coureurs bretons sans chapeau rond qui, non prophètes en leur pays, ont dû laisser, à Dol-de-Bretagne, partir une bande de 6 corsaires d’autres contrées, deux Tricolores André Darrigade et Jean Graczyk, un Belge Planckaert, un Batave Joop De Roo et Pïerre Beuffeuil des Charentes ; il en manque un à l’appel qui a été particulièrement actif tout au long de l’étape, Camille Le Menn, un breton pur jus de Brest qui défend les couleurs de la formation … du Centre-Midi, ce sont les mystères de l’Ouest et de la régionalisation des équipes. Je me souviens d’autant mieux du sympathique Camille (avec un patronyme pareil, on reste en tête !) qu’il avait remporté, quelques années auparavant, Paris-Forges-les-Eaux, une des nombreuses classiques ville à ville inscrites alors au calendrier des amateurs.
Sur la piste en cendrée du Parc Malville, Le Menn et Beuffeuil dérapent et rentrent dans une balustrade, tandis que le champion du monde Darrigade l’emporte au sprint devant son coéquipier, le maillot vert Graczyk. Leur « leader » Anglade reste en jaune.

Caen-Sr-Malo Le Menn

Arrivée ) St-Malo

St-Malo-Lorient pont de Dinan

A l’occasion de la sixième étape Saint-Malo- Lorient, Antoine Blondin va trinquer, bien sûr, pour un drôle d’anniversaire :
« On célèbre la « centième » qu’on peut. Celle-ci en vaut bien d’autres. Pour ma centième étape de suiveur, quatre coureurs m’ont offert un coup de théâtre. J’apprécie mais je n’en demandais pas tant, et si je m’abandonne, ce soir, à une fête personnelle, c’est que les aléas de l’indépendance dans l’interdépendance, illustrée par Rivière, et la rumeur des Ang(ueu)lades me passent au-dessus de la tête. Ce marc de café est savoureux, il n’est pas clair pour moi, comme disent les voyantes.
Voici donc que je me retrouve pour la centième fois dans l’une de nos garnisons provisoires, captif et captivé, conscient de la vanité qu’il y aurait à chercher à rompre cet envoûtement. Est-ce bien vieillir ou ne pas s’y résoudre ? En fait, c’est succomber à un phénomène d’osmose qui rouvre le monde des culottes courtes : s’il passe un peu de suiveur dans le coureur, la course en revanche habite totalement celui qui l’accompagne, et il me semble vivre comme si je devais, quelque jour prochain, quand je serai grand par exemple, courir le Tour moi-même. On oublie difficilement qu’on ne sera jamais plus inspecteur des Finances, généralissime ou tourneur sur métaux, que ces virtualités que nous possédions en naissant il ne nous est plus donné de les accomplir. Chaque instant nous place en face de cette évidence que l’entonnoir s’est rétréci, que nous sommes arrivés au goulot où l’on n’est plus, à de petits riens près, que l’homme d’un seul destin. À cet homme qui n’a qu’une vie, le Tour consent pour quelque temps le privilège de la rêver tout éveillé (ou presque)…
… Depuis 1954 où je suis venu à ce monde pour la première fois, il a beaucoup changé. Il a gagné en gravité pour ce qui est du climat, en sagesse pour ce qui est du suiveur, en abstraction pour ce qui est du coureur. Ces choses se tiennent.
Univers essentiellement mythique et dont la légende entretenue par tradition orale se survit par miracle, la caravane ne présente plus ce visage unanime que nous lui avons connu. Les suiveurs se suivent mais ne se ressemblent pas. Le nombre accru des voitures, et des voitures fermées, a supprimé les bagatelles sur le pas de la porte. L’institution si précieuse de Radio-Tour, dispensant les journalistes de la quête aux renseignements, les disperse et les isole. Nous sommes devenus des hommes d’intérieur. En outre, la perfection des moyens d’information radio et télévisée, en mettant le civil un tant soit peu attentif dans les conditions de la course, cet univers a conscience de perdre de son caractère sacré. Il néglige de cultiver ses assises…
… Les coureurs de l’heure présente n’ont plus d’arrière-pays. Vous chercherez en vain dans leurs moustaches un parfum d’absinthe. Vous ne devinerez pas leur histoire à quelque geste esquissé, à des intonations, à une certaine qualité du regard, comme il en va des personnages que vous croisez dans le métro. Les nôtres, occupés à leur tâche, présentent l’indifférence pimpante de soldats de plomb sortis de leur boîte (et cette notion de boîte évoque celle d’une vie rangée). Ils n’ont pas de passé, à peine de présent, un unique avenir vers lequel ils tendent de toutes leurs forces. On dirait, si j’ose m’exprimer ainsi, qu’ils n’ont pas de vie courante.
Et pourtant, ils courent. Et ils contribuent à donner au Tour une beauté nouvelle qui est celle de l’épure. Ce champ n’est pas nécessairement aride.
Antoine, serait-il atteint par le syndrome du « c’était mieux avant » ? Son rêve de suivre le Tour était né tôt. À 13 ans, alors collégien, il avait participé à un concours national où il fallait rédiger un petit essai sur le thème du Tour de France. Les auteurs des meilleures copies étaient invités à suivre une étape de la grande épreuve cycliste. Il fut recalé au profit des premiers de la classe qui n’en avaient que faire. Il se rattrapa largement par la suite en glanant un accessit au Concours général de littérature et en suivant assidûment la grande boucle, à partir de 1954, comme journaliste (il la suivra jusqu’au jour, en 1982, où il s’aperçut qu’il avait envoyé le même texte deux fois consécutivement !!!).
Comme il disait si joliment : « Ma madeleine de Proust, si elle dégage un parfum d’embrocation, a aussi une lointaine odeur de revanche. »

St-Malo-Lorient l'échappée

En ce jour de « centième », la course lui a offert un beau cadeau :
Nous (y) avons trouvé entre Saint-Malo et Lorient un trèfle à quatre feuilles en la personne de quatre champions soudés pour une entreprise à grand spectacle pleine de bruits et de fureur. L’épopée de service se hausse, cette fois, sur la grande échelle. Nous nous souhaitons qu’elle ne se casse pas la figure. »
Pour le factuel, je fais appel à Pierre Chany dans sa Fabuleuse Histoire du Tour de France :
« René Privat premier à Dunkerque, Jean Graczyk premier à Caen, André Darrigade premier à Saint-Malo et Henry Anglade qui s’est déjà paré de jaune ! C’est l’euphorie dans la « bande à Bidot », style nouvelle vague : « On va les bouffer, ces ritals ! » clame Roger Rivière, qui ne laisse jamais passer l’occasion de lancer une bravade. Il aime à « charrier », le Stéphanois, sans songer à mal, mais cette inclination lui a déjà valu quelques inimitiés, surtout parmi les envieux. Pour les « bouffer » tout crus, ces ritals, il va attaquer à fond, dès le sixième jour, entre Saint-Malo et Lorient. Sans s’occuper le moins du monde d’Henry Anglade qui porte la tunique d’or. Puisque Rivière se juge le meilleur, il doit le démontrer sur le tas, en sorte d’écarter les ambiguïtés et d’assainir le terrain. En tout cas, il pense ainsi. Il est stéphanois, Anglade est lyonnais, une vieille animosité ressurgit des fonds et emporte le Tour vers Lorient à cinquante à l’heure !

St-Malo-Lorient Nencini demarreSaint-Malo Lorient Anglade en prison

Saint-Malo-Lorient cas de conscience 1St-Malo-Lorient cas de conscience 2

Son attaque s’est produite à 112 kilomètres de l’arrivée, et seuls Nencini, Adriaenssens et Junkermann sont parvenus à le suivre. Autant d’accompagnateurs dangereux mais Rivière est sûr d’être le plus fort, et à Lorient tout à l’heure, et à Paris dans dix-sept jours. Alors, il fonce, sans prêter l’oreille à ceux qui lui crient de laisser mener les trois autres, tous déchaînés au même titre ; et l’avance sur le peloton augmente sans cesse ! Un peloton très partagé d’ailleurs, où Anglade crie au scandale et demande impérativement à Marcel Bidot d’arrêter illico l’action de Rivière. Le directeur technique est navré par la conjoncture. Il aurait souhaité plus de pondération de la part du Forézien, une modulation plus judicieuse de son effort au côté des trois étrangers, mais en son for intérieur, il le juge plus complet qu’Anglade, donc plus apte à ramener le maillot jaune à Paris.
Sur la piste de Lorient, Rivière bat effectivement Nencini, Adriaenssens et Junkermann dans l’ordre. Quand se présente le peloton d’Anglade, 14’40’’ se sont écoulées ! Le belge Jan Adriaenssens s’empare du maillot jaune.
Une soirée houleuse commence … »

Angers  maillot jaune d'Adraenssens

Sprint à Lorient 1Sprint vélodrome Lorient

L'affaire Anglade-Riviere

St-Malo-Lorient Riviere j'ai pas rouléBandeau Riviere m'a trahi

Je peux vous dire, en effet, qu’i y eut du remue-ménage dans le Landerneau (ce n’est jamais qu’à 130 kilomètres de Lorient !) du cyclisme. Et pourtant, les réseaux sociaux n’existaient même pas dans l’imagination des gens ! Chacun avait son avis, bien sûr, autorisé.
Anglade d’abord : « Vous avez vu Roger ? Que dit-il ? Sans doute qu’il m’a rendu service ! En me reléguant à un quart d’heure ! Il n’avait pas le droit de faire ça, et j’ai la conviction que nous venons de perdre le Tour de France. »
Rivière ensuite : « Anglade rouspète ! Mais il occupe aujourd’hui la position que j’occupais hier ! Rien n’est donc perdu pour lui. D’ailleurs, il voulait se débarrasser du paletot. Je lui ai rendu service en somme. C’est Adriaenssens maintenant qui va porter le poids de la course. »
Jacques Périllat (alias Pierre Chany) lave le linge sale de la famille tricolore avec les lecteurs de Miroir-Sprint, à moins qu’il ne mette de l’huile sur le feu : « Les uns affirment avoir recueilli les propos du Lyonnais aussitôt après l’arrivée : « Rivière est un roublard, il était dans le coup avec Nencini ! » qu’aurait dit l’ancien champion de France ! D’autres rapportent avec une délectation morbide les prétendues remarques de Rivière après qu’il eût accompli le classique tour d’honneur : « Et maintenant, allons manger la soupe Anglade à la grimace ! » aurait ironisé le recordman du monde de l’heure.

réclame avec Riviere

Inutile de préciser que toutes ces informations participent de la plus haute fantaisie. D’ailleurs, Marcel Bidot qui précisait à l’intention des journalistes, vendredi soir : « Tout va bien dans l’équipe de France, mes gars s’entendent comme des frères » est disposé à vous affirmer que tout va pour le mieux dans le monde des nationaux français.
Que les journalistes peuvent être médisants tout de même !
Songez qu’un de mes amis, à son retour d’une visite chez les deux frères aînés de l’équipe de France, osait prétendre ce qui suit : « Quand Rivière a rencontré Anglade, dès son arrivée à l’hôtel, ce dernier l’a traité de combinard et de margoulin (tant que ce n’est pas de pangolin ! ndlr) ! Sous l’insulte, le Roger a méchamment réagi. Il aurait même répondu à son frère de misère que s’il n’était pas content, la ressource lui restait d’aller se faire photographier ailleurs, du côté de Villeurbanne par exemple ! ».
On en dit des choses. Ainsi moi, j’ai cru savoir que Rivière avait été tenu au courant des intentions de Nencini, quelques heures avant l’attaque de l’Italien. D’ailleurs, Robert Cazala le croit aussi qui s’est mis en pétard avec le soigneur Minasso : « Minasso, je ne veux plus entendre parler de vous ! » qu’il lui a glissé dans la trompe d’Eustache, au soigneur, je ne veux plus vous voir : occupez-vous de Rivière et moi je serai soigné par Sereni dans l’avenir. Dans mon pays, on n’aime pas les marioles … »
Précisons que Minasso fait le Tour pour le compte de Rivière alors que Sereni, le masseur de Louison Bobet, s’occupe des muscles d’Anglade. Aux dires de Cazala, Minasso se trouvait lui aussi dans la confidence de Nencini.
Tout ce qui précède est faux naturellement, et Marcel Bidot vous le confirmera. On disait aussi, vendredi soir, et même samedi matin au départ pour Angers, que Henry Anglade avait déclaré , le front plissé :
– J’ai compris, je ne dois pas gagner le Tour ! Cela m’est interdit par Daniel Dousset, le manager de Rivière et de quelques autres ! L’an passé, déjà, ces hommes m’ont tiré la bourre, préférant laisser la victoire à Bahamontès. Un étranger, vous comprenez, c’est moins gênant pour les Grands de chez nous.
Anglade croyait savoir que Daniel Dousset se trouvait au vélodrome de Lorient, par hasard, pour accueillir Roger Rivière à son arrivée. On lui avait même rapporté que le manager, voyant le Stéphanois battre Nencini au sprint, s’était précipité vers lui au pas de course pour l’étreindre, et lui donner le baiser des vainqueurs. La circonstance était suspecte … »
Tout le monde y va de son analyse ou expertise, ainsi Jacques Anquetil lui-même qui livre ses commentaires sur la course dans chaque numéro du Miroir des Sports. Nencini, il connaît, il vient de le battre d’extrême justesse dans le Giro. Rivière, il connaît évidemment aussi, pas certain au fond de lui, qu’il voie d’un bon œil la performance de son rival (le gamin que j’étais non plus d’ailleurs !).
Dans Miroir-Sprint, le dénommé César Patapon (un pseudonyme derrière lequel se cache sans doute Maurice Vidal) livre, dans un langage familier, une analyse pertinente :
« Il faut bien glisser deux mots du coup des Lorientais. À l’arrivée, le père Anglade renaudait un peu ! Et criait à la trahison. À mon avis, si tu veux que je te dise, Henry, tu l’as même crié un peu fort dans tous les micros qui traînaient par là. Là, j’t’ai pas reconnu. Qu’est-ce que t’as fait de ta sagesse yoga ? Mais ça, ce n’est qu’une remarque de détail. Ça change pas le fond du problème, comme dirait Graham Greene …
Bref, Anglade a-t-il été victime d’une machination, ou est-ce qu’y se fait des idées ? Vu de Clamart, le marc de café n’est pas clair, comme dit mon pote Blondin. D’ailleurs, les journalistes, les vrais, ceux qui suivent le Tour (pas les comme nous) y-z-étaient em… barrassés. Ça se voyait comme la coquille au milieu de la ligne. C’est pas toujours facile de faire leur métier.
Évidemment, quand le Stéphanois dit : « Ben quoi, on me reproche de pas partir. Et quand je pars, on me cherche des crosses. Et quand je les accompagne, je trahis ? Quand Anglade est parti, l’autre jour, avec Baldini, j’ai fait le mort, réglo ! Pourtant, ça me faisait pas marrer … »
… Quand y dit ça, on se dit qu’après tout, avec cette formule d’équipe à quatorze avec plusieurs leaders, c’est difficile de faire autrement. On se dit encore qu’il a bien le droit de jouer la fille de l’air, et que lui aussi y joue gros dans l’actuelle partie de manivelles.
Et pourtant, ça peut pas entièrement satisfaire… D’abord, on se dit qu’Anglade doit quand même avoir de bonnes raisons de crier à l’écorché. Et que son patron de chez LIBERIA-GRAMMONT doit aussi avoir ses petites raisons pour expédier aussi sec à Jacques Goddet un télégramme où il lui rappelle les termes « d’une lettre du 29 mars », où « il proteste contre les influences extérieures à la course et contre la présence d’un manager dans un moment décisif ».

télégramme Libéria

Je dis pas que le gars Rivière a faisandé Anglade de sang-froid. Mais quand il reconnaît avoir été au courant des intentions de ce mariole de Nencini, que le compatriote de Machiavel a démarré en criant : « Allez, allez, Roger », y faut pas qu’y s’étonne que le Henry ait l’impression d’une entente. Ça s’appelle comme ça dans toutes les langues du monde, en français, en italien, en flamand et en allemand.
Et puis quoi, c’est vrai : Dousset était là, et qu’est-ce qu’il y faisait ? S’il était là par hasard, le moins qu’on puisse dire est qu’il a eu l’inspiration malheureuse. Et quand y dit qu’il est d’accord entièrement avec Piel, manager d’Anglade, moi, Patapon, je suis autorisé à lui dire qu’y charrie un peu.
Enfin bref, cette échappée sentait le coup fourré. Ça n’en est peut-être pas un. C’est peut-être seulement bien imité. De toutes façons, le Roger, que je considère toujours comme un des grands favoris du Tour, s’est collé un drôle de truc sur le paletot, en s’isolant avec le rital, le flahute et le deutsche. Il a plus qu’à les battre. Parce que, sans çà, il en entendra parler du quart d’heure de Lorient … »

Anglade-Riviere après Lorient

Quelle histoire ! Sur le chemin d’Angers, le facteur d’Erbignac a aussi son idée si j’en crois Robert Barran :
« Aimer sa province n’empêche pas de désirer faire connaissance avec les autres. Quelle magnifique occasion que le Tour de France quand la course vous en laisse le temps ! C’est une vivante leçon d’histoire et de géographie permanente. On y découvre quelques surprises. Ainsi passant du Morbihan, dans la Loire-Atlantique, on est pris au spectacle lumineux de la Vilaine. Voilà un fleuve qui porte bien mal son nom.

Lorient-Angers pont La Roche-Bernard

Du haut du pont tout neuf surclassant de toute sa hauteur le vieux pont de bateaux emprunté encore l’année dernière, l’œil fait une admirable plongée vers La Roche-Bernard dont l’énorme rocher trempe dans le fleuve. Nous nous sommes arrêtés tout près de l’étang Rodoir dans la commune de Erbignac, entrant dans le pays du muscadet qui délie les langues.
Justement, voilà le facteur qui passait ! Un facteur comme tous ceux de France, avec son vieux vélo et son irremplaçable casquette. Éloignés de la course, nous revînmes tout de suite dans le vif du sujet. Voilà un homme qui avait une opinion très catégorique sur le différend Rivière-Anglade exprimée de cette expression pittoresque :
– Rivière, il a chahuté plein le purin !
Ce qui ne fut pas goûté de tous. Un vieux paysan, le béret rabattu sur les yeux s’excusa d’abord avec cette délicatesse simple de ne pas s’être rasé le matin :
– J’étais aux champs à la pointe du jour. Mais qu’est-ce que t’y connais toi le facteur ! La tactique, la tactique … moi je dis qu’Anglade il n’a pas le droit d’exiger tout pour lui.
Le cercle se forma, le débat était lancé. Le facteur, ou plutôt le préposé, si vous voulez vous mettre en règle avec la terminologie administrative, crut bon d’indiquer qu’en vélo, il s’y connaissait. Tout simplement parce que sa tournée faisait cinquante-huit kilomètres. Ce fut un tollé mais on redevint amis :
– C’est que le facteur il n’a pas tous les jours la vie belle. Vous vous rendez compte : cinquante-huit kilomètres de tournée !
À chacun ses raisons de pédaler ! »
Les coureurs, eux-mêmes, ont la leur : rejoindre Angers pour ce qui constitue la plus longue étape de ce Tour de France avec ses 244 kilomètres, le profil type d’une étape dite de transition.
On est en droit d’imaginer que le malaise né du conflit Anglade-Rivière a laissé des traces et de se demander avec le poète du coin, Du Bellay, si les coureurs allaient préférer à l’air marin, la douceur angevine…
Inspirés par la muse, ils ne musardent pas et on assiste à des attaques incessantes dès les premiers kilomètres. Les Belges, tenant à préserver le maillot jaune d’Adriaenssens, contrôlent toutes les velléités.
Avant Nort-sur-Erdre (km 113), le combatif Pierre Beuffeuil de l’équipe du Centre-Midi lance la bonne échappée, emmenant avec lui notamment le Tricolore Darrigade, les Italiens Defilippis et Battistini, et l’inévitable belge de service Van Aerde.
Quelque 40 kilomètres plus loin, sous l’impulsion de Graczyk qui commence à craindre pour son maillot vert, 16 autres coureurs partent à leur poursuite, parmi lesquels Joseph Groussard, l’élégant Suisse Rolf Graf, le grimpeur italien Imerio Massignan et les inévitables Belges Planckaert, Hoevenaers et Brankart. La jonction s’opère à 50 kilomètres de l’arrivée.
La victoire semble devoir se disputer entre Darrigade et Graczyk les deux sprinters de l’équipe de France. À trop s’observer, ils laissent filer, à quelques kilomètres du but, le transalpin Graziano Battistini qui résiste au retour de la meute lancée à sa poursuite.

Lorient-Angers sprint Baytistini

Cet accroc ne va pas apaiser le climat au sein de l’équipe de France. Seul, Henry Anglade retrouve le sourire en prenant sa petite fille sur ses bras.

Angers Anglad et sa fille

« Décidément, ils ne nous laissent pas une minute de répit. Même le dimanche, ils ne consentiront pas à se balader en peloton à travers la doulce France.
La marquise de Brissac qui, au nom de la Coopérative vinicole de la ville d’Angers, conviait la presse à une aimable dégustation de son petit vin blanc local, a pu constater, dimanche matin, sur le coup de 10h 45, que le Tour 1960 ne laissait guère de temps aux suiveurs pour apprécier les meilleurs crus de la région … À peine entrés, les journalistes ressortaient du château sans avoir eu le temps de faire claquer la langue au palais, comme il se doit chez les connaisseurs … »
En ce qui me concerne, je prends tout de même le temps de savourer le rosé d’Anjou, je pense que Blondin va m’accompagner… !
À suivre …

Pour décrire les premières étapes de ce Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But&Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que le volume Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde, La tragédie du « Parjure » de Jean-Paul Ollivier (éditions de l’Aurore), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva).
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante ans plus tard, me font encore rêver.
*http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
**  http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/22/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-1/
    http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/30/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-2/

Publié dans:Cyclisme |on 9 août, 2020 |Pas de commentaires »

en-Cyclopédies … avec Guillaume Martin et Michel Dréano

Savez-vous que, chaque été, je redeviens un vrai gamin en vous racontant les Tours de France d’antan ? Grâce à vous, ou malgré vous car vous ne me « filez pas toutes et tous le train », je me replonge avidement dans la lecture des vieilles revues spécialisées, bistre ou verte, que mon père achetait et que je conserve jalousement. Et lorsque, quelques numéros manquent à ma collection, un ami archiviste, cyclotouriste et blogueur lui-même, m’est d’un précieux secours : en bon équipier, en somme, il me « donne sa roue » !
Mon exercice paraîtra puéril à certains mais je ne fais aucun complexe tant d’autres plumes, bien plus incontestables et incomparables, ont contribué à entretenir la légende des Cycles. J’ai même osé suggérer que si l’immense Victor Hugo avait connu le vélocipède, à quelques années près, il aurait été un possible chantre des premiers Tours de France. Maurice Vidal, compagnon du Tour » et éditorialiste du regretté Miroir du Cyclisme, reprit intégralement un de ses poèmes pour illustrer la malsaine rivalité opposant Anquetil et Poulidor lors d’un Paris-Nice.
Dès ma prime enfance, « je refaisais l’étape », par temps pluvieux (ça arrivait en Normandie), avec mes petits coureurs cyclistes en plomb, sinon sur mon petit vélo vert, une chambre à air autour des épaules comme les champions, dans les cours de récréation de la maison-école familiale ou dans le village. J’avais droit sur mon passage à de décevants « Vas-y Robic » d’encouragement, moi qui n’envisageais la course cycliste qu’à travers mon idole Anquetil, un chef-d’œuvre d’esthétisme pédalant.
Avez-vous remarqué qu’apprendre à lire et à monter à vélo sont deux formes de liberté et d’indépendance quasi concomitantes ?
Au temps de ma communale buissonnière dans le grenier familial, nourri des chroniques des valeureux journalistes de l’époque et des illustrations sépia, j’ai largement enrichi mon socle de connaissances comme on ne jargonnait pas alors dans l’Éducation Nationale. C’était un peu mon « Tour de France par deux enfants », le mythique manuel qui avait accompagné la scolarité des écoliers avant-guerre.
Le Tour de France, c’était ma Nationale 7, une route de vacances « apprenantes », la géographie des provinces, des reliefs, des climats, des gens, leur histoire aussi ; le calcul des écarts, des bonifications et des moyennes horaires rendait les nombres moins complexes, Sans oublier la littérature évidemment : que cherche un écrivain sinon des personnages dont le Tour regorge.
La liste est longue des gens de lettres qui ont écrit de magnifiques pages à la gloire du cyclisme : Dino Buzzatti, auteur du Désert des Tartares, suivit, pour un quotidien italien, le Giro 1949 et le duel épique opposant Achille et Hector, pardon Coppi et Bartali. Le grand reporter Albert Londres évoqua Les Forçats de la route du Tour 1924, repris récemment à la Comédie Française*. Le romancier Luis Nucera m’illumina avec ses Rayons de soleil. L’ancien journaliste Philippe Bordas écrivit des pages sublimes sur les Forcenés avant de se détacher complètement du cyclisme d’aujourd’hui. Roland Barthes consacra quelques unes de ses Mythologies aux champions cyclistes. Christian Laborde, avec la même excellence du verbe que Claude Nougaro, son frère de race mentale, éructa de jubilantes « Vélociférations ». Á travers les exploits de Charly Gaul, Lionel Bourg nous confia son émouvante échappée** d’une jeunesse difficile. On ne guérit pas de son enfance, ni du Tour de France.
Vous pensez bien que ma curiosité fut piquée lorsque j’ai découvert qu’un coureur cycliste professionnel, actuellement en activité, publiait un livre au titre surprenant : Socrate à vélo, le Tour de France des philosophes.

Socrate à vélo

guillaume-martin-socrate-a-velo

Son auteur, Guillaume Martin, normand d’origine comme moi, outre de courir sous les couleurs de l’équipe Cofidis, est diplômé d’un master en philosophie. Il a déjà participé à trois Tours de France, obtenant même une honorable douzième place en 2019.
Plutôt qu’une compilation de récits et anecdotes désormais éculés de la belle époque de la grande boucle (hors les billets de mon blog bien évidemment !) que nous resservent certains journalistes, Guillaume a pris le parti de mêler ses deux passions et de réfléchir sur sa pratique de sportif de haut niveau en ayant recours à quelques concepts philosophiques … Stupéfiant ! Son doping est l’intelligence.
Ça commence à Olympie, un jour de décembre, lors d’un rassemblement d’avant- saison de l’équipe nationale grecque de cyclisme. Pour la première fois de leur histoire, l’été prochain, les Hellènes prendront le départ du Tour de France qui retrouve sa formule par équipes nationales.
Quelle surprise ! Je me souvenais bien d’un coureur à pied sur la route de Marathon, mais d’aucun cycliste professionnel originaire du Péloponnèse sinon, dans mon enfance, de deux azuréens, les frères Lazaridès : l’un Lucien, vainqueur du Circuit du Théâtre Romain 1942 (!) mais aussi troisième du Tour de France 1951, l’autre, le cadet, Apostolos dit Apo, surnommé « l’enfant grec », un excellent grimpeur très populaire à la suite de son succès dans le « Petit Tour de France » organisé à la hâte, entre Monaco et Paris, en 1946, en prélude au retour de la vraie grande boucle, un an plus tard.

Lazarides

Lors de la sélection des équipes, outre que la Grèce demeure le berceau du sport moderne, les organisateurs, ont été particulièrement impressionnés par la qualité du dossier de candidature rédigé par les coureurs eux-mêmes, mettant en avant des arguments s’enchaînant selon une logique implacable. Entre ébahissement et jubilation, nous faisons connaissance des coureurs choisis pour assurer la communication auprès des médias : l’expérimenté Socrate, plusieurs fois vainqueur de la Ronde des Carpates et du Tour du Péloponnèse, son fidèle lieutenant, le musculeux Platon, enfin Aristote, un jeune aux dents longues mais au sens tactique déjà affirmé, qui s’est révélé dans le Tour de Macédoine.

SocratePlatonaristote01

Justement, ce dernier déclare : « Il faut jouer pour devenir sérieux ». Et Martin de prendre le relais : « Quand on dit de telle personne : « elle est ceci ou cela », cet « être » n’est qu’une facilité de langage. Car contrairement aux choses, l’humain n’est pas, il a à être. On ne peut parler d’être authentiquement qu’une fois la mort advenue. Si je comprends bien, désormais, Poulidor est enfin et définitivement « l’éternel second » d’Anquetil, alors qu’auparavant, il se résignait trop facilement à cette condition et ce cliché de journaliste adopté également par le public.
« On ne naît pas cycliste ou philosophe, ou cycliste-philosophe, on le devient. Ce préalable étant admis, il devient possible de s’amuser avec les identités. Il devient possible de jouer au cycliste-philosophe. Il devient possible de jongler avec les généralisations, les réifications, les clichés. Quelque chose en ressortira nécessairement : une vérité, une question, un éclaircissement, un moment de drôlerie … La philosophie, en dépit de ses airs austères qu’elle se donne souvent, est elle aussi une forme de jeu. »
Guillaume Martin se livre à une réjouissante farce, néanmoins subtile, où des philosophes enfilent maillots et cuissards et enfourchent un vélo pour préparer le Tour de France, la plus prestigieuse des compétitions sportives.
Ainsi, l’on partage l’entraînement de la formation allemande sur les routes venteuses et pluvieuses des Flandres, sous la direction d’un étonnant manager, l’inventif Albert Einstein en personne, nommé pour « ses connaissances en physique du sport, son esprit d’analyse et sa bonne humeur fédératrice ».

Einstein à vélo

Les premiers résultats ne sont guère probants au sein de la Mannschaft qui compte pourtant dans ses rangs d’excellents coureurs de métier tels Jan Ullrig, les sprinters Rudi Altich et Erik Zadel, le baroudeur Jens Vogt (les férus de cyclisme auront reconnu d’authentiques champions dont l’écrivain a légèrement modifié l’identité). Certains d’entre eux accusent une certaine surcharge pondérale qu’ils mettent sur le compte de la fumeuse théorie du directeur technique selon laquelle « la masse c’est de l’énergie, E=CM2 ou je ne sais plus quoi » !
Pour Einstein, les coureurs grecs seront durs à battre en juillet, parce qu’ils pensent. Et afin que l’équipe germanique se comporte honorablement sur le Tour, dont le départ sera donné qui plus est à Düsseldorf, il décide d’injecter de l’intelligence et, en conséquence, d’organiser une sortie de détection pour repérer les meilleurs philosophes adeptes de la petite reine.
Un plateau de vedettes dont rêverait tout organisateur de débat philosophique sinon de course cycliste … jugez vous-même : Friedrich Nietzsche, Hegel, Martin Heidegger, Emmanuel Kant, Schopenhauer, Husserl, Leibniz, Marx.
L’expérience révèle ses limites : ainsi Kant, bien qu’en passe de consacrer un ouvrage à la Critique de la raison vélocipédique, déteste s’éloigner de sa ville natale de Königsberg et prend prétexte de la pluie, pour « mettre la flèche à droite ».
Puis on a senti le nihilisme s’emparer de Schopenhauer, l’auteur du Monde comme volonté et comme représentation.
Heidegger, de son côté, se plaint que la sélection ne soit pas composée uniquement d’Allemands de souche, visant là essentiellement la présence de Freud, Autrichien mais pas que … Il est surtout juif (comme Einstein soit dit en passant) !
Einstein, qui accompagne le groupe à vélo électrique, note les visages marqués : « Hegel, quoique content de savoir que son rival Schopenhauer avait renoncé avant lui, regrettait sa tranquille chaire de professeur à l’université de Berlin, Husserl, le dos de plus en plus voûté, se repliait littéralement sur lui-même, en bon phénoménologue. Quant à Leibniz, l’expression déformée par l’effort, il en venait à douter de vivre dans « le meilleur des mondes possibles » … Qui diable pouvait bien mener pareil tempo ? Á coup sûr c’étaient Vogt et Altich qui voulaient marquer leur suprématie. »

Altich et Anquepil 2Nietzsche

Un par contre qui faisait mieux que tenir la dragée haute au « colosse de Mannheim » (surnom du vrai Rudi Altig), c’était Nietzsche. Conquis, Einstein l’informa que, d’ores et déjà, il le sélectionnait pour le prochain Tour de France, invitation que le philosophe déclina immédiatement, expliquant qu’il ne désirait pas être intégré à un collectif, avant de remettre du braquet puis lâcher Altich et compagnie.

Karl Marx

Karl Marx se manifesta alors, redonnant un peu de baume au cœur à Einstein contrarié par la décision de Nietzsche, : « Moi je crois énormément en la force du collectif ! Sans union, point de lutte possible ! »
Que Guillaume Martin choisisse, dans son récit, d’installer Friedrich Nietzsche comme le meilleur des vélosophes n’est pas une surprise puisque l’intitulé exact de son mémoire de master était : « Le sport moderne : une mise en application de la philosophie nietzschéenne ? », une réflexion sur les connexions possibles entre l’intelligence théorique (celle de l’esprit) et l’intelligence pratique (celle du corps).
« L’homme éveillé, l’homme qui sait, dit : « Je suis corps absolument et rien d’autre ; et âme n’est qu’un mot pour désigner une qualité du corps. » Le corps est une grande raison. »
Aussi, par l’entraînement, le sportif travaille littéralement à s’incorporer certains mouvements afin de les rendre automatiques, instinctifs. Les fastidieuses heures de selle servent à améliorer la fluidité et l’efficacité du coup de pédale, à développer l’activité réflexe de son corps notamment lors d’une chute. Et Martin de prendre pour exemple Anquetil qui, au-delà d’un talent naturel, parcourait des kilomètres derrière derny pour obtenir une pédalée incomparablement ronde et fluide, j’en fus le témoin quand il s’entraînait derrière l’engin piloté par André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.

Grand prix des Nations 1953(velo La Perle)

Parallèlement aux entraînements, le cycliste moderne doit respecter un mode de vie sain, Nietzsche peut être de bon conseil, lui qui sur les questions de diététique en connait un rayon !
Guillaume Martin évoque aussi les relations aux médias et au public qui appartiennent à la panoplie du coureur d’aujourd’hui. Platon ne se dérobe pas, ainsi on le voit échanger avec Plotin, son cadet de sept siècles, sur le réseau social Morphaïbiblion, littéralement « livre du visage », Facebook pour les anglophones ! Je like !
Et nos petits Français, où sont-ils ? Il en est un qui fait du vélo, « seul, divinement seul », dans les Pyrénées, précisément au-dessus de Luchon, dans le Port de Balès que, coïncidence, je visitais en auto au moment où je lisais ce livre.

Blaise Pascal

C’est une vieille connaissance que j’eus l’occasion de côtoyer autrefois du côté de Port-Royal lorsque je randonnais à vélo en vallée de Chevreuse.
Il s’appelle Pascal, à l’aise Blaise : « Il n’avait pas peur de la souffrance. Selon lui, souffrir était le lot de tous. L’homme est un être naturellement malade. Plutôt que d’occulter cette nature, il fallait l’assumer, pour ce faire, quoi de mieux que de parcourir les routes de France et de Navarre à la seule force des mollets ? »…
« Si Pascal pédalait, c’était pour perdre pied, rêver, méditer, communier avec ces paysages grandioses l’encerclant – et avec Celui qui en est la cause. Voilà pourquoi Pascal est heureux pendant qu’il escalade le Port de Balès. Il sait qu’un ordre préside à cette douleur qui lui brûle les cuisses … grimpant, souffrant, Pascal avance solitaire et joyeux vers ce Dieu qui l’attend. »
Sauf, et cela est arrivé à tous ceux qui, ahanant, luttent contre la pente, il est rejoint et laissé sur place par un cycliste surgi de nulle part : certains le surnomment l’aigle de Sils-Maria, vous aurez reconnu Nietzsche en stage d’altitude dans le col pyrénéen emprunté par le prochain Tour de France.
« Ne sais-tu pas que Dieu est mort ? Ne sais-tu pas que depuis que nous l’avons tué, il n’y a plus d’ordre, plus rien de sacré ? Nous avons destitué Dieu. Nous devons inventer de nouveaux jeux sacrés. C’est pour cela que je participe au Tour … », ainsi parla Zarathoustra qui se mit en danseuse et déposa Pascal !
L’idée germa bientôt dans l’esprit de Blaise : « La vie sans Dieu est une vie de misère. Mais Dieu ne peut plus être la solution. Quoi de mieux que la grande messe de juillet pour remplacer la religion ? » Une bonne nouvelle pour Jean-Paul Sartre désigné pour être le directeur sportif de l’équipe de France.
Nietzsche aurait pu s’entraîner près de Sorrente sur les pentes du Vésuve. Les Grecs, eux, ont établi leur camp de base en Sicile, sur les flancs de l’Etna. Duel au-dessous du volcan, Socrate à Platon : « Ne crois-tu pas que philosopher c’est apprendre à mourir ? », démarrage d’Aristote : « Philosopher, c’est apprendre à gagner ! » Ironie de l’histoire du cyclisme, la vraie : Guillaume Martin remporta une étape du Tour de Sicile … au sommet de l’Etna (un « cratérium » me souffle Blondin).
Ça promet sur les routes du Tour qui approche. En attendant, Altich remporte le Tour des Flandres « au terme d’une course d’école ».
La seconde moitié de « Socrate à vélo » raconte les péripéties de ce Tour si particulier qui suit exactement l’itinéraire de la grande boucle de 2017, on n’a même droit aux commentaires en direct des reporters de la télévision.

Altich et Anquepil 1

J’accuserais presque Guillaume Martin de crime de lèse-majesté en privant pour une seconde « Anquepil » du maillot jaune, à l’issue de la première étape contre la montre remportée, à la surprise générale, par Bradley Russell … fusion de deux philosophes britanniques qui se querellaient pour une question d’idéalisme.
Pour le reste, je vous abandonne à la lecture de son Socrate à vélo pour savoir si un des prestigieux vélosophes sera vêtu de jaune sur les Champs-Élysées.
Á quand un championnat de France des vélosophes avec Bernard-Henri Lévy, les deux Raphaël Glucksmann et Enthoven, Michel Onfray et … Jean-Claude Michéa, jubilant clin d’œil à son père Abel, truculent journaliste sportif qui me régalait avec ses « histoires du Tour contées à Nounouchette » dans le Miroir du Cyclisme.
Nul doute que si Guillaume Martin avait été mon prof en terminale, les cours de philosophie m’auraient semblé moins austères. « On ne peut penser qu’assis » (sur la selle ?) prétendait Flaubert. « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » contestait Nietzsche. « L’enfer c’est les autres » affirmait Sartre le surprenant directeur sportif des vélosophes tricolores.
Au bon temps des Tours de France de mon enfance disputés selon la formule des équipes nationales, j’avais une affection particulière pour les « coureurs régionaux », les gilets (sans maillots) jaunes de l’époque, encore que l’un d’eux, un montluçonnais fils d’immigré polonais, du nom de Roger Walkowiak, réussit l’exploit de ramener la toison d’or au Parc des Princes en 1956.

Walkowiak

La presse qui méprisait un peu les « premiers de corvée », ces « sans grade » et « porteurs d’eau » pas assez bling-bling, répandit péjorativement la notion de « Tour à la Walkowiak » pour désigner une victoire inattendue voire chanceuse échappant aux favoris. Le grand historien du cyclisme Pierre Chany remit en place ses confrères : « Il s’agit là d’une interprétation très fantaisiste des faits, d’un détournement de vérité et disons-le d’un abus de confiance … Il nous restera le souvenir d’une course riche en rebondissements pour les Gaul, Bahamontès, Nencini, Debruyne, Bauvin, Ockers, Forestier et Poblet qui durent se contenter de satisfactions secondaires. Leur seule présence accréditait la qualité de ce que l’ignorance s’obstine à minimiser. » Antoine Blondin, qui le qualifia, avec son sens de la formule, de « poujadiste égaré dans le Bottin mondain », abondait : « Sa victoire régularise une situation de fait. Walko était le plus courageux, le plus constant, le mieux portant. » Cela dit, le valeureux Roger souffrit jusqu’à sa mort récente de cette défiance et ce manque de considération à son égard.
Pour poursuivre ce billet, j’ai envie de prendre le sillage de Michel Dréano, le valeureux « régional de (mon) étape » littéraire. Pour être plus exact, je devrais plutôt lui ouvrir la route puisqu’il a souhaité que je préface son florilège de poèmes*** dont la parution est reportée à l’automne (chaque lecteur devrait tenir son pangolin en laisse au passage des champions !).
Question bagage technique (pour reprendre l’expression d’Audiard dans la savoureuse leçon de sprint sur piste enseignée par Gabin dans « Rue des Prairies ») universitaire, Michel soutient la comparaison (haut les mains aux cocottes) avec Guillaume Martin puisqu’outre quelques certificats de licence littéraire, il est titulaire d’un master 2 en sociologie et anthropologie des migrations.

Michel Dreano

Question « vélo pur », sa notoriété beaucoup plus modeste n’a pas dépassé les vallonnements du plateau de Rohan dans le Morbihan que, dans son enfance avide, il parcourait sur une vieille bécane de femme datant de la dernière guerre, à défaut du vélo promis par sa mère qu’elle ne lui offrit jamais.
Mais le môme Michel avait du tempérament et pour épater les copains qui le badaient avec leur belle monture, il les flinguait dans les raidards, un peu comme les « vedettes du cru » qui faisaient rendre grâce aux cadors nationaux dans les courses de pardons, du côté de Camors et Ploerdut.
Une autre fois, sur les routes du Bourbonnais chères à René Fallet, était-ce la proximité de Vichy, il « éparpilla façon Nietzsche dans le Port de Balès » un cycliste allemand arrogant avec sa clinquante machine équipée « tout Campa » (gnolo).
Qui sait s’il ne nous surprendrait pas dans un championnat de France cycliste des poètes et slameurs (il en existe bien un pour les prêtres et les livreurs de journaux !). Le romancier René Fallet détient bien « le record du monde de l’heure des écrivains de plus de 40 ans dont le prénom commence par un R », établi au vélodrome de Vichy !****
Á défaut de la rondeur de son coup de pédale, je fus conquis, il y a quelques années, par la verve poétique de Michel Dréano. Il est vrai que sa chanson Vieil encrier à l’encre violette possédait les atours pour me séduire ! Le souffleur de vers venait de m’inoculer son virus.

1- couverture dessins sierra tecnic

Son prochain recueil s’intitule Et lâchez les hirondelles… Comme un cri de libération des poètes, quoique ma déformation d’esprit vélocipédique m’oblige à vous signaler que l’Hirondelle fut le nom de marque attribué à la première bicyclette fabriquée par l’ancienne manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne. C’est parce qu’ils faisaient leurs rondes sur ce modèle de cycle, que jusqu’à une époque pas si lointaine, on surnommait hirondelles les représentants de la maréchaussée.
Mon régional de l’étape littéraire aurait pu briguer tout aussi bien une sélection dans l’équipe de l’Ouest, par sa filiation à des Bretons du nord du Morbihan, ou dans la formation des titis de Paris-Ile-de-France, lui qui avoue : « Peut-être n’est-on jamais que d’un seul pays, celui de son enfance… Mon pays c’est « la zone ». Un entre-deux géographique entre Paris et sa banlieue, un espace libre, aujourd’hui avalé par le périph’… ».
Les organisateurs n’étaient pas toujours pointilleux, ainsi une année, le fantasque Alsacien Roger Hassenforder se retrouva au milieu des « p’tits gars de l’Ouest » !
Michel est un artiste complet : poète, écrivain, chanteur slameur, cinéaste, il est compétitif sur tous les terrains. « Mon régional » est un porteur d’haut le verbe !
Profondément humaniste, il aime les gens. Comme je narre l’exploit de Néné la Châtaigne dans Milan-San Remo, il nous raconte les tribulations de Momo de Gennevilliers qui ne « marchait » pas qu’à l’eau claire.
« Étameur de rimes », il s’invente des fidélités de ra-comptoir avec un soudeur à l’amitié, un pêcheur de compliment, un cracheur de feu follet.
Peut-être, aurait-il pu croiser, dans sa jeunesse, au pays de la ronde des Korrigans, « le farfadet de Pluvigner » alias Jean-Marie Goasmat.
Qui sait si dans mon délire, il n’aurait pas trinqué avec le « vigneron de Cabasse », le « berger de Manosque », le « facteur de Vierzon », surnoms de valeureux coureurs***** qui animèrent les Tours de France d’antan, ainsi qu’avec Antoine Blondin qui consacra une chronique épique L’Iliade et Le Dissez à propos d’une échappée fleuve de l’ancien facteur parisien.
Sa muse surréaliste l’amène, quand il se dore à la Goutte d’Or, à nous parler de Poulidor, Suzy Solidor, Albator et Dark Vador, château de Chambord et théâtre Mogador ! Ça vaut bien un maillot bouton d’or, non ?
J’aurai l’occasion de vous vanter toutes les facettes de l’artiste lors de la sortie de son livre. Aujourd’hui, dans ce billet-étape de transition entre mes évocations des Tours de France 1950 et 1960, j’avais envie de vous offrir son regard anecdotique mais lucide sur la chose cycliste.
Artiste engagé, curieux des questions sociétales, il ne pouvait pas être indifférent au tremblement de terre qui secoua la planète vélo lors du Tour 1998 : comme à tous les séismes, on lui donna un nom, (l’affaire) Festina !
Michel a coécrit Á mon insu, une chanson réquisitoire contre une forme institutionnalisée de dopage, quoi qu’empreinte d’une certaine tendresse. La voici interprétée par Marc Havet, une sorte de « fou chantant du XXIème siècle » :

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« Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à pédaler
Sur la p’tit’ rein’ de mon enfance
Avec grand-père on s’en allait
Dans la campagne on pédalait
Et on rêvait du Tour de France

Á mon insu de mon plein gré
Avec grand-pèr’ j’ai continué
Les randonnées dans la montagne
Il me parlait de Bartali
Des exploits de Fausto Coppi
Et des critériums de Bretagne

Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à m’entraîner
Après l’école et le dimanche
Et quand j’ai pu participer
J’ai gagné mon premier trophée
Vainqueur de la boucle d’Avranches

Á mon insu de mon plein gré
On m’a choisi comme équipier
Pour courir dans le Paris-Nice
J’ai fait mes class’ dans le p’loton
Et pour mériter mes galons
C’ que j’en ai fait des sacrifices

Á mon insu de mon plein gré
Course après course et sans moufter
J’en ai bouffé des kilomètres
Et des dopants par tous les bouts
Cachets piquouz’ vraiment c’est fou
C’ que le docteur a pu me mettre
e
Á mon insu de mon plein gré
Pour courir j’ai tout accepté
Et je suis bon pour le cim’tière
Pourtant je m’ souviens c’était beau
Quand on allait fair’ du vélo
Dans la montagne avec grand-père »

Grinçante satire où le piano devient vélo et le chanteur un grimpeur dopé presque à bout de souffle !
Ce n’est pas ici la tribune pour faire le procès du dopage, nous savons qu’aucun coureur ne gagna un Tour de France à l’eau plate.
D’ailleurs, comme l’iconoclaste Christian Laborde le clame haut et fort, le premier mort du dopage fut le lutteur Milon de Crotone, au VIème siècle avant Jésus-Christ. Les questions d’argent existaient déjà, les athlètes étant payés par la cité dont ils défendaient les couleurs.
Au fait, cher Guillaume Martin, Nietzsche aurait-il accepté le dopage ? « Sa pensée est dangereuse, parce que complexe. La doctrine du surhumain pourrait inclure le dopage : pourquoi l’homme qui voudrait s’augmenter ne pourrait-il le faire avec des éléments extérieurs ? J’ai cherché à discréditer cette idée en réinterprétant Nietzsche, en disant que le surhumain était plutôt quel¬qu’un de « renaturalisé », un humain doté d’une éthique de la noblesse… L’inverse du dopage. » Une réponse de Normand !
Tout en traitant la même problématique, Michel Dréano, décline d’autres vers de contact à la mémoire du Cycliste inconnu****** qui ne franchit jamais l’arc de triomphe, les voici interprétés par le compositeur Jacques Déljéhier  (maquette d’enregistrement) :


« Dans le p’loton j’étais r’péré
Comm’ gars correc’ et régulier
Le vrai mulet, bon équipier
Toujours fidèle, sympa-tonique
Se sacrifiant dans les classiques
Pour les ténors et les patrons
Les embusqués du peloton
Les accros de l’endomorphine
Chargés d’érythropoïétine…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu jamais gagner quoi que ce soit

Moi le pot belge, la cortisone
L’insuline, la testostérone
J’y touchais pas car j’avais peur
De m’exploser bien avant l’heure
Et puis un jour ben j’ai craqué
C’était couru j’m’y attendais
Alors là j’ai tout balancé
Á Miroir Sprint, à la télé
Pour me r’fair’ un’ virginité…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu grimper le col d’Envalira

J’ai jamais pu recommencer
Á m’sentir bien dans mes cale-pieds
Et la P’tit’ Reine de mon enfance
Moi le forçat du Tour de France
Au septième ciel m’a expédié…
Et tout là-haut, j’vois les nouveaux
Les flambeurs et les arrivistes
Qui font leur petit tour de piste
Qui font leur petit tour de piste… »

Je dédie ces lignes aux « coureurs régionaux » qui, dans ma jeunesse, me faisaient vibrer par leur courage et leur panache. Je me souviens d’Armand Audaire, Ugo Anzile, Jean Dacquay , Désiré Letort de Plancoët, Francis Siguenza dit Zig-zag, d’Albert Dolhats dit « Bébert aux gros mollets », Joseph Thomin, Bernard Quennehen, Raymond Elena, Jean Bourles, Roger Chaussabel, Eugène Letendre …

Audaire

DolhatsUgo Anzile

Humbles fils de paysans, d’ouvriers ou d’immigrés espagnols et italiens. Quizz : certains gagnèrent une étape du Tour et enfilèrent même le maillot jaune, l’un d’entre eux accrocha la lanterne rouge à sa selle, synonyme de dernière place et d’impact médiatique pour les contrats de critériums. Beaucoup ont été ou sont encore d’alertes octogénaires (voire plus), preuve que le cyclisme peut conserver.
L’histoire du Tour de France est peuplée d’un véritable bestiaire propre à inspirer quelque poète ou fabuliste : la Perruche Jacques Marinelli, le Taureau de Nay Raymond Mastrotto, un Coq de Fougères Georges Groussard une Souris Benoît Faure, une Puce du Cantal Lily Bergaud, un Biquet Jean Robic, des Aigles de Tolède, d’Adliswill … et de Sils-Maria !
Magie du Tour : pour immortaliser sa maman, Michel Dréano la mit en scène pour la photographier une dernière fois, sur son pliant, regardant passer les coureurs à Gueltas, modeste village du Morbihan, berceau de sa famille paternelle.

Tour 1948 à Josselin

tour1927 passage en bretagne

Dans les ronces et épines que son nom désigne étymologiquement en breton vannetais, Dréano cultive des roses (ou des œillets de poète ?). Parisien d’adoption, usager des pistes cyclables de la capitale, il a collaboré également à l’écriture d’un bel hommage à la « petite reine »******* :

« Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le p’tit facteur part pédaler tout’ la journée
Alors que l’hirondell’ va bientôt le doubler
Il a d’la glu U dans les mollets…

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le livreur noir a failli s’faire écrabouiller
Après l’ feu roug’ pour un refus d’priorité
Faut livrer chaud oh dans ce boulot !

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le bobo qu’a mal au dos sur son vélo
Ne sortira que s’il est sûr d’la météo
Jouer l’hidalgo et manger bio

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris »

Vélo, boulot, prolo, écolo, bobo, bio, et hidalgo … avec les voix de Roger Pierre et Jean-Marc Thibault et les réclames de Georges Berretrot, cela a un p’tit air d’hymne des 6 Jours de Paris dans l’ancien Vel’ d’Hiv’.
« Il faut jouer pour devenir sérieux », c’est Aristote qui le dit.
Allez Martin ! Vas-y Dréano !

*http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/
** L’Échappée de Lionel Bourg (éditions de l’Escampette)
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
*** Et lâchez les hirondelles … de Michel Dréano (éditions Toubab Kalo)
**** anecdote réelle tirée du livre Vélo de René Fallet (collection Idée fixe)
***** surnoms attribués respectivement aux anciens champions du Tour Jean Dotto, Édouard Fachleitner et Jean-Claude Meunier
****** Au Cycliste inconnu, paroles de Michel Dréano musique de Jacques Déljéhier
******* Vive la petite reine (Michel Dréano-Guenael Louer-Julia Paris) dans le cadre des ateliers d’écriture de Claude Lemesle)

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 août, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1950 (3)

Pour celles et ceux qui auraient manqué les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1950-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/06/26/ici-la-route-du-tour-de-france-1950-2/

1950-08-02+-+Miroir+Sprint+-+04 geminiani et sa femme1950-08-02+-+But+et+CLUB+-+251+-+06 Ockers journée de repos1950-08-02+-+Miroir+Sprint+-+02 départ de Nice

Après la journée de repos, sur la Promenade des Anglais, pour la dernière semaine de course, on attend enfin une véritable bataille des Alpes pour secouer un Tour de France qui vaut plus par ses à-côtés que par son intérêt sportif.
À 7h 32, 59 coureurs quittent les bords de la Méditerranée pour effectuer la dix-septième étape Nice-Gap (229 kms), en empruntant deux cols inédits dans le Tour : le Vasson et la Cayolle.

Miroir du TOUR 1950 47 Gorges de CiansMiroir du TOUR 1950 50 Qu'il est joli notre Midi1950-08-02+-+Miroir+Sprint+-+07 vallée du VarMiroir du TOUR 1950 51 vallée du Var1950-08-02+-+But+et+CLUB+-+251+-+12 Var

Comme souvent, je choisis de « faire l’étape » en compagnie de Max Favalelli :
« Avoir une réputation bien établie de sévérité, s’attendre à ce que les prévenus viennent se présenter humblement, un par un, pour subir votre verdict, et, au lieu de cela, assister à un assaut massif tel que l’audience tourne à la pétaudière, telle est la mésaventure qui est arrivée à un juge de paix, honorablement connu dans son quartier des Alpes.

1950-08-02+-+Miroir+Sprint+-+08-09 Cayolle

Venu spécialement de Paris avant de s’embarquer à destination de l’Amérique du Sud, Serge Lifar (maître de ballet de l’Opéra de Paris), auquel on avait vanté la rigueur de ce fameux col de la Cayolle –car c’est de lui qu’il s’agit- s’écria en contemplant ce paquet de vingt-cinq hommes, qui montaient de concert, et en « danseuse », (pour lui faire honneur sans doute) :
– Vous m’annonciez un récital d’une danseuse étoile, et voici tout un corps de ballet !
En réalité, cette étape Nice-Gap fut surtout une épreuve pour les suiveurs : c’est-à-dire que leurs voitures furent sévèrement mises à l’épreuve. Une chaleur torride, de gentilles petites grimpettes. Il n’en fallut pas davantage pour que les chauffeurs aient à conduire des machines à vapeur qui bouillaient ainsi que des samovars.
Une mesure pour rien. Et Kubler reçoit les félicitations d’une délégation de chasseurs alpins, avec un sourire qui lui fend les joues jusqu’aux oreilles. »

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Pierre Chany fournit quelques explications pour justifier l’apathie des champions :
« Parce que les cols se trouvaient placés trop loin de l’arrivée, cette étape Nice-Gap n’a rien apporté de positif au classement général. Les positions sont restées ce qu’elles étaient sur les bords de la Méditerranée et, seul Geminiani, vainqueur à Gap, a repris 2 min 44 sec à Ferdi Kubler.
On s’y attendait un peu. La réserve des leaders de la course ne nous a pas surpris, car nous savions que Robic comme Bobet et Ockers ne seraient pas assez fous pour attaquer dans le col de la Cayolle situé à 98 kilomètres du but.
Un seul désir animait Robic aujourd’hui : prendre la bonification au col de la Cayolle … Dans cette passe d’arme pour la bonification, Robic et même Bobet nous ont paru supérieurs à Kubler, moins à son aise qu’il ne le fut dans le Turini… »

Version 2

Pour Charles Pélissier aussi, cette étape fut un coup nul, il marque ainsi sa déception :
« Il m’a rarement été donné de voir un col tel que celui de la Cayolle (2 326 mètres) escaladé par un peloton aussi imposant. Ce col qui constituait en fait la grosse difficulté de l’étape n’a pratiquement joué aucun rôle. Robic, qui est sans contestation possible, le meilleur grimpeur du Tour, s’est contenté d’accélérer dans les derniers lacets pour enlever la bonification. Il était suivi, à peu de distance, de Bobet mais aussi de Kubler, Ockers, Geminiani et, en général, de tous ceux ayant déjà eu l’occasion de se distinguer dans la montagne. Dans la descente, un regroupement s’est opéré.
C’est, en définitive, dans le tout petit col de la Sentinelle, que se joua la course. Meunier, suivi de Geminiani et Brambilla, se détacha pendant l’ascension et comme l’arrivée à Gap était située presque immédiatement après la descente, ils ne furent pas rejoints. Geminiani, meilleur descendeur que Meunier –vraiment novice dans ce genre d’exercice- parvint en solitaire à Gap, apportant ainsi à l’équipe de France sa seconde victoire d’étape. »
Quant à Albert Baker d’Isy, il se projette déjà vers l’étape du lendemain avec au menu les cols de Vars et d’Izoard : « Plus que jamais, ce soir à l’étape, dans Gap la tumultueuse, l’obligation d’attaquer à outrance s’impose demain pour les Français. Nous ne leur reprocherons pas de ne pas l’avoir fait avant Gap puisque dans le dernier numéro de « Miroir-Sprint nous écrivions au contraire que Robic devait se méfier de cette étape au parcours nouveau, qu’il ne fallait pas se lancer à l’aventure pour ne pas courir le risque d’un effondrement brutal dans l’Izoard … Dans toute cette histoire, il y a quelqu’un que ni Robic ni Bobet, ni les journalistes, ne doivent oublier. C’est Ferdi Kubler qui porte le maillot jaune et qui est d’autant plus décidé à le garder qu’une victoire dans le Tour de France est pour lui la seule façon de contrebalancer dans le cœur des sportifs suisses, le « doublé de Hugo Koblet dans le Giro et le Tour de Suisse. »
Gaston Bénac, dans But&Club, fournit la même analyse :
« Est-ce parce qu’on attendait beaucoup de cette grande première alpestre, au travers de cols inconnus, mais qui de loin, sur notre graphique, paraissaient sensationnels, qu’on fut déçu de voir vingt-cinq coureurs se regrouper à 2 000 mètres d’altitude et cinquante coureurs descendre ensemble après Barcelonnette, dans la vallée de la Durance, et attendre les dix derniers kilomètres pour voir deux hommes tenter quelque chose.

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Le fait que Geminiani et Meunier aient su tirer leur épingle du jeu sur la fin de cette grande étape alpestre ne constitue qu’un fait presque secondaire, sans grande relation avec le problème des quatre « grands », le seul dont nous attendions la solution avant Lyon.
Il y eut, en effet, deux vainqueurs dans la journée d’hier : Geminiani d’abord, Kubler ensuite et surtout. Aussi, je comprends son sourire à l’arrivée, un sourire qui exprimait le sentiment suivant : on n’a voulu me faire aucune peine, même légère, on m’a accordé un sursis.
Kubler, dans la pensée de tous, devait être attaqué par Ockers, Robic et Bobet. Or, personne ne bougeant, le maillot jaune n’a plus qu’une étape à redouter : celle de Briançon qu’il aborde avec une faible avance sur Ockers, mais avec une marge telle sur Robic et Bobet qu’il peut envisager une défaillance qu’il rachèterait bien vite, contre la montre, de Saint-Étienne à Lyon. En résumé, si Kubler ne « craque » pas dans Vars et l’Izoard, il aura probablement gagné le Tour de France à Briançon … »

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On devrait donc savoir aujourd’hui ! Le départ de la dix-huitième étape Gap-Briançon est donné, sous la pluie, à 9h 47, aux 58 rescapés.

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Le calme a régné jusqu’au pied du col de Vars (83ème km). Dès le début de l’ascension, Geminiani, décidément en forme, se sauve. Mais bientôt, Louison Bobet s’extirpe du groupe des vedettes, Kubler, Ockers, Brambilla, Piot, Impanis, Robic, puis rejoint et dépasse son coéquipier, pour parvenir détaché au sommet du col de Vars.
Robic a cassé sa roue libre et perdu du terrain. La malchance ne l’épargnera pas car il sera, par la suite, victime d’une rupture d’un câble de frein et de deux crevaisons. André Leducq a sa petite idée sur ces avatars de « Biquet » qui n’auraient rien à voir avec quelconque sortilège de la « sorcière aux dents vertes » :
« Je me demande si Robic fera, une fois le Tour terminé, son mea culpa et s’il comprendra enfin qu’il a un peu trop joué avec le feu.
Je m’explique. On ne gagne pas le Tour qu’avec ses jambes, mais aussi avec une bicyclette. Et, comme la mécanique joue toujours un rôle important dans le Tour, il est plus qu’utile de ne pas créer de raisons supplémentaires d’avoir des « pépins ».
Or, le routier breton s’est ingénié à en provoquer constamment. Je ne sais pas ce qu’il éprouvait en accumulant les causes de pannes les plus diverses, mais, à moins qu’il soit insensible à toute critique, et aussi borné qu’un rhinocéros, il doit se rendre compte qu’il a fait son propre malheur.
Dans l’étape Gap-Briançon, celle qui lui a infligé le plus important retard qu’il enregistra depuis le départ, il a vu sa roue libre (italienne) grignoter le filetage de son moyeu (français). Et ce qui paraît une malchance invraisemblable n’est que le résultat d’une imprudence. Les routiers français qui utilisent un matériel de chez nous ne connaissent pas ces avatars. Mais Robic, pour pouvoir adapter sa roue libre étrangère sur un moyeu nullement fait pour la recevoir avait dû « faire de la mécanique ». Je crois que ça l’amuse. Mais, alors, dans ces conditions, qu’il ne vienne pas accuser la malchance.
Déjà, pour une raison presque analogue, il avait dû changer de cadre. Auparavant, à Liège, il avait vu une de ses pédales le lâcher parce qu’il avait adopté une invention n’ayant pas fait ses preuves sur le banc d’essai infernal qu’est le Tour.
Je l’avoue, je n’ai jamais vu un coureur rechercher la catastrophe avec autant de suite dans les idées.
Je regardais son vélo, hier : le câble de son frein arrière a cette particularité … de traverser sa tige de selle. C’est peut-être très original, mais un garçon qui prétend vouloir gagner le Tour et qui, en tout cas l’espère bien, a-t-il le droit de courir autant de risques ? Si Robic, au cours d’une étape, casse sa tige de selle –ce qui arrive de temps en temps- le voilà privé de freins.
Un vélo est toujours trop compliqué dans une épreuve comme le Tour. Et ce qui a sans doute sa raison d’être dans un concours de cyclotouristes ne peut rien apporter de vraiment utile à un concurrent du Tour. Tout ce qu’il risque est de voir la victoire s’envoler.
Déjà Robic a dû se passer des services de la plupart de ses équipiers parce que ces derniers ne peuvent évidemment avoir le même matériel hétéroclite que le sien. Rappelez-vous ses gymnastiques et ses changements de vélo parce qu’il ne pouvait adapter sur sa monture les roues de ses équipiers.
Tout cela n’est pas très sérieux et indigne d’un garçon qui, cependant, sur un autre plan, fait son métier très sérieusement.
Robic comprendra bien un jour. Et il regrettera sans doute les bêtises que n’auraient jamais commises un Sylvère Maës ou un Antonin Magne et, pourquoi pas, votre serviteur, jadis trop heureux qu’il était (de son temps) de pouvoir être secouru ans avoir besoin des services d’un ingénieur. »

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1950-08-04+-+But+et+CLUB+-+252+-+05 2 Kubler Geminiani

Ironie de l’Histoire : dans le Tour 1948, Louison Bobet portait le maillot jaune depuis dix jours, lorsqu’il fut victime d’un incident mécanique au pied de l’Izoard. Mal soutenu par le directeur de l’équipe de France, on le dépanna avec un vélo qui n’était pas le sien et il dût monter l’Izoard … sur le vélo de Robic, bien plus petit que lui !
Mais cette année, ce ne sera pas la même chanson. C’est même le début d’une grande histoire d’amour avec ce col mythique où il construira ses futures victoires dans les Tours 1953 et 1954.
C’est un groupe de 5 coureurs qui parcourt la vallée du Guil : le maillot jaune Kubler, les Tricolores Bobet et Geminiani et les Belges Ockers et Impanis. Comme dans le col de Vars, Geminiani part en éclaireur au début de l’ascension mais, seul avec le vent de face, il est revu à 8 kilomètres du sommet. C’est alors que Louison porte l’estocade. Voici ce que rapporte Max Favalelli :
« L’international de rugby, Robert Soro, qui avait hissé sa gracile personne jusqu’à la cime de l’Izoard, scruta l’horizon. Une pluie glaciale lavait les dalles énormes de la Casse Déserte. Et dans la cuve géante de la montagne, l’orage crépitait.
Soudain, perdu au milieu des éléments déchaînés, minuscule sur la route transformée en fleuve de fange, agrippé à la paroi, un homme avance, en secouant vigoureusement son vélo.
– Robic ! hurle Soro.
« Grouchy ? … C’était Blücher … « Ici, c’est Bobet qui paraît, qui sort de cet enfer. Cinq mille fanatiques emmitouflés dans des toiles de tente et qui forment, à près de trois mille mètres d’altitude, une curieuse assemblée de Lamas, crient leur enthousiasme, cependant que Bobet, après avoir franchi le col, est avalé littéralement par la descente, et fonce vers Briançon où il arrivera premier en décrivant de larges orbes. Le vol de l’aigle !
Et cependant que le vainqueur reçoit très simplement le tribut de ses admirateurs, à deux pas de lui, un homme est effondré et sanglote : Robic pleure ses illusions perdues !
Dure, effroyable journée, et impitoyable celle-là ! Le pauvre Forlini, qui avait pris le départ en grelottant de fièvre, auquel on avait fait une série de piqûres afin de calmer ses douleurs, a dompté ses souffrances. Chaque coup de pédale était, pour lui, un martyre. Ahanant, geignant, il parvint au but.
– Onze secondes de trop ! Vous êtes éliminé !…
Avoir parcouru 165 kilomètres sous la tornade, gravi Vars et l’Izoard, et échouer dans les cent derniers mètres, il y a de quoi se révolter ! Forlini n’y songe même pas. Il courbe les épaules, et sans même descendre de machine, se dirige vers son hôtel où il retrouvera son maigre baluchon et son billet de retour pour Paris. »
Au classement général Kubler reste solide maillot jaune mais Louison Bobet s’est rapproché à 6’46″ et redevient premier du classement de la montagne (il n’y avait pas de maillot à pois distinctif à l’époque). L’espoir renaît dans le cœur des Français

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Jacques Marchand écrivait dans Miroir-Sprint :
« Comme si la montagne n’était pas un obstacle suffisant, il a fallu que l’étape de Vars et de l’Izoard soit aussi l’étape de la pluie, de l’orage, du brouillard.
Il fallait, dans de telles conditions, un champion pour triompher à Briançon et ce fut précisément notre champion de France Louison Bobet qui, en dominant tous ses adversaires, a redonné au Tour 1950 un intérêt qui allait s’amenuisant depuis l’abandon des Italiens. »

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Quelques jours plus tard, Félix Lévitan consacrait un article à : « Louison Bobet héros des Alpes (qui) a perdu le Tour au chant des cigales », eu égard à un fait de course qui avait paru assez anodin à l’époque :
« C’est en plein Izoard, au creux de la Casse déserte effrayante de cruauté et de grandeur, sous la pluie glacée qui tombait d’un ciel tourmenté, au plus fort de la bourrasque alpine, que les larmes de Bobet à Nîmes nous sont revenues en mémoire avec les grands yeux rougis d’où elles coulaient lentement.
L’athlète résolu, terrassant l’orgueilleux géant du Tour, c’était ce même homme abattu des plaines de l’Hérault, dont la voix assourdie murmurait entre deux crises nerveuses : « J’ai perdu le Tour … »
Nous n’imaginions plus qu’il serait le héros des Alpes. Nous ne supposions pas qu’il allait choisir le terrain le plus ardu du Tour pour tenter d’arracher à Kubler le maillot jaune du leader. Et dire que si ces larmes n’avaient coulé, Louison eût peut-être triomphé !
Avec le recul, la vision générale des événements, la comparaison des efforts, c’est un sentiment parfaitement valable, nullement teinté d’audace, et pas davantage empreint de partialité : oui, Bobet eût peut-être triomphé … »
De nos jours, sur un des monolithes cargneuliques du site lunaire de la Casse Déserte, est scellée une plaque avec les effigies de Louison Bobet et Fausto Coppi qui écrivirent en ce lieu quelques-unes des plus belles pages de la légende des Cycles*.

Stèle Bobet-Coppi izoard

Jeudi 3 août, la 19ème étape (291 kms) mène les 53 concurrents de Briançon à Saint-Étienne qui fut longtemps la capitale française du cycle. C’est dans cette ville qu’aurait été fabriquée, en 1886, la première bicyclette française à l’initiative des frères Gauthier.
Dès la fin des années 1880, la Manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne développa une gamme de bicyclettes sous la marque Hirondelle, un nom qui désigna longtemps les policiers patrouillant sur ces vélos.
A priori, la course pour la victoire finale semble jouée et on attend plutôt des offensives de baroudeurs. C’est d’ailleurs le cas et, dès les premières rampes du majestueux col du Lautaret, s’échappent « l’enfant grec » Apo Lazaridès et Marcel Dussault, le vainqueur à Pau. Ils se disputent au sommet la prime spéciale de 50 000 francs du Souvenir Henri Desgrange, le fondateur du Tour. Les deux hommes possèderont jusqu’à 7’ 30’’ d’avance, au 80ème kilomètre, sur un peloton tranquille d’où va être lâché Robic pris de coliques. Quand ce n’est pas son vélo qui est patraque … !

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Nous approchons du Pont-de-Claix où s’effectue le contrôle de ravitaillement, lorsque Louison Bobet … Max Favalelli raconte :
« Lorsque Louison s’engouffra au contrôle de Pont-de-Claix, en négligeant de prendre sa musette au ravitaillement, les augures hochèrent la tête :
– C’est de la folie !
C’était peut-être de la folie. Mais ça faillit bien réussir et, entre le col de Saint-Nizier et celui de la République, Bobet a réalisé le plus bel exploit du Tour 1950, un de ces exploits qui classent un coureur au rang des plus grands champions de son époque.
Les connaisseurs ne s’y sont pas trompés : non plus que les profanes qui sont sensibles à la beauté des gestes, alors même qu’ils sont inutiles. Et il est un fait qui le prouve : à Briançon, c’est à Kubler que les postiers remirent le courrier le plus abondant ; à Saint-Étienne, c’est sur Bobet que s’abattit une véritable avalanche de lettres et de télégrammes.
En équilibre sur le siège de sa jeep, Jean Bidot affûte, d’un doigt fébrile, le long couteau de son nez, signe chez lui que de graves décisions ont été prises. Il se retourne sans cesse vers l’arrière du peloton.
Avant le départ, il m’avait confié :
– L’offensive ! Toujours l’offensive ! …
Jean Bidot est le Foch des directeurs techniques.
Est-ce le clairon qui alerte les habitants de Pont-de-Claix et leur annonce l’arrivée des coureurs, qui sert de signal à cette attaque ? En tout cas, l’heure H a sonné. Et Bobet déclenche la guerre éclair. Deux cents mètres derrière lui, à la tête d’une poignée de Belges et de Luxembourgeois, tangue la haute carcasse jaune de Kubler.

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Pendant cent-cinquante kilomètres, Bobet, avec deux compagnons, puis un, puis tout seul, effectuera l’une des plus magnifiques chevauchées du sport cycliste ? Et il faudra une meute de dix poursuivants, acharnés à sa perte, pour enfin le réduire à la raison.
– J’ai perdu le Tour, me dit-il à Saint-Étienne.
Sans doute. Mais il a gagné le cœur des foules et l’estime de ses pairs ; et Kubler lui serra la main et lui dit :
– Toi méritais victoire Louison ! »

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Dans son bloc-notes dont il ne se sépare jamais, Maurice Vidal ne tarit pas d’éloges sur le panache du boulanger de Saint-Méen-le-Grand :
« Louison resta seul contre un peloton de douze hommes où Kubler faisait un travail de titan. Le grand drame sportif dura près de 100 km. Suivi par tous avec anxiété. On pourrait presque dire que le silence s’était fait dans la caravane tant on craignait que le moindre commentaire porta tort à notre champion. Longtemps il maintint l’écart, puis celui-ci diminua sous les coups de bélier du maillot jaune qui ressemblait à s’y méprendre à un diable grimaçant, certain d’avaler sa proie. Il l’atteignit dès les premiers lacets du col de la République. Dès que Louison fut rejoint, Kubler démarra comme un fou le laissant sur place. Puis Meunier, voyant libre la route de la victoire, lui porta le coup de grâce. En quelques coups de pédale, aussi efficaces que les coups de marteau-piqueur des mineurs de la Loire, et l’athlète magnifique, le champion plein de panache, le rééditeur de la veille, resta seul sur la route, vaincu pour avoir osé, mais grand aussi d’être le seul à l’avoir fait … Et son ami, le grand Geminiani, tint à le venger. Voyant son leader perdu, il n’accepta pas de voir l’étape gagnée par un autre. Et il y a encore du panache dans la façon dont il arracha la victoire à Kubler qui l’avait ardemment désirée pour achever son triomphe … »

https://www.ina.fr/video/AFE85003670

Pierre Chany salue également le panache de Louison Bobet qui « après s’être battu comme un sauvage durant 180 km … a succombé en touchant au port » :
« Même battu par Kubler –ce qui paraît probable désormais- Louison Bobet restera comme le grand bonhomme de ce Tour de France. Moins de vingt-quatre heures après sa victoire à Briançon, le champion de France a déclenché une nouvelle attaque de grand style qui pouvait, avec un concours de circonstances plus favorable, aboutir à la défaite du routier suisse.
Au lendemain d’une étape très dure à cause de son parcours et en raison des conditions atmosphériques, Louison a tenu ses adversaires en échec durant près de 160 kilomètres pour finalement s’effondrer dans le col de la République à 24 kilomètres de l’arrivée. Vingt-quatre petits kilomètres qui lui ont coûté 5’ 52’’, plus qu’il n’en avait gagné la veille dans Vars et l’Izoard.
La loi du sport est sévère parfois et Bobet a perdu la bataille du Tour pour avoir joué gagnant ! »
Albert Baker d’Isy conclut : « Bobet, quoique battu, devient la grande vedette internationale française. Avec Coppi, Koblet, Kubler, Van Steenbergen, le voilà au premier plan des futurs « galas ». Son cran lui vaudra, sans aucun doute, des contrats que sa popularité, touchant au paroxysme en cette fin du Tour, saura rendre avantageux. »
En écrivant ces quelques lignes, je ne sais si ces étoiles brillent dans mes yeux ou si je dois me lamenter d’avoir vu ces cinq champions exceptionnels (avec le tout jeune Anquetil) en chair et en os, juché sur les épaules de mon papa, lors d’un Critérium des As** (le bien nommé) autour de l’hippodrome de Longchamp ! Les deux, peut-être !
Le Suisse Kubler reste plus que jamais un solide leader avant la journée de repos à St-Étienne et la prochaine étape contre la montre.
Je profite de ce répit accordé aux coureurs pour vous expliquer pourquoi malgré son passé glorieux dans l’industrie du Cycle, la capitale forézienne n’avait pas revu le Tour de France depuis … 1904.
La deuxième édition de l’épreuve s’était déroulée dans des conditions si exécrables que la course avait carrément frôlé sa disparition pure et simple. Ainsi dès le départ, Pierre Chevalier profita de l’obscurité pour prendre place dans une voiture et finir 3e de l’étape entre Montgeron et Lyon. Faisant l’objet de réclamations, il avoua vite sa faute et se vit exclu de la course. Lors de cette même étape, à bord d’une Torpédo, quatre hommes cagoulés tentèrent d’attaquer Maurice Garin, vainqueur l’année précédente, et son coéquipier, Lucien Pothier : « On aura ta peau, Garin de malheur ».
Mais le pire ou presque était à venir : Lors de la deuxième étape de Lyon à Marseille, les intimidations recommencèrent de plus belle et vers 3 heures du matin, aux abords de Saint-Etienne, en pleine ascension du col de la République, au coin du Grand Bois en somme, des spectateurs s’interposèrent sur la route pour empêcher le peloton de suivre le coureur local, Alfred Faure. Selon des témoins de l’époque : « Tout à coup, dans le haut de la côte, Faure démarre brusquement et prend deux à trois longueurs. Nous levons la tête pour apercevoir cinquante mètres devant nous, un groupe d’une centaine d’individus formant la haie de chaque côté de la route; ils sont armés de gourdins et de pierres; Faure s’engage et passe, alors les gourdins se lèvent sur les suivants. »
L’un des coureurs, l’Italien Giovanni Gerbi, se retrouva complétement assommé. Pour disperser les fauteurs de trouble, les organisateurs déclenchèrent des coups de revolver en l’air.
Voyez qu’en comparaison, les incidents survenus dans le col d’Aspin sur ce Tour 1950, qui ont conduit à l’abandon de tous les coureurs italiens, n’étaient que peccadilles.
Le chronomètre est une spécialité suisse, Si besoin était de vérifier, Ferdi Kubler en apporte une preuve éclatante en surclassant ses adversaires sur les 98 kilomètres accidentés (avec l’ascension du col de la Croix-de-Chaubouret) de la course contre la montre entre Saint-Étienne et Lyon.
Les Helvètes ont envahi la capitale des Gaules et, autour de la piste du vélodrome, agitent des milliers de drapeaux rouges à croix blanche pour saluer leur champion. Leur joie est à son comble car pendant plus d’une heure, c’est un autre de leurs compatriotes Emilio Croci-Torti qui détient le meilleur temps.
Kubler relègue ses rivaux directs, Stan Ockers (2ème) à 5’ 34’’ et Louison Bobet (6ème) qu’il a rejoint, à 8’ 45’’. Les Luxembourgeois, les deux Jean, Goldschmidt et Kirchen surprennent en terminant aux 3ème et 4ème places.

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À l’issue de l’étape, René de Latour tresse déjà des louanges à Kubler dont la victoire finale ne fait plus de doute :
« Il n’a plus rien à apprendre de qui que ce soit et pourrait, au contraire, se permettre de faire la leçon à la plupart des grands routiers actuels
J’avoue ne pas le reconnaître. Comme tous mes confrères, j’avais en tête le souvenir d’un grand gaillard un peu « tout fou » jouant facilement le Jocrisse entre deux beaux exploits, malheureusement trop éloignés l’un de l’autre.
Un jour, Ferdinand Kubler se montrait, et la presse entonnait ses louanges. Puis, le lendemain ou le surlendemain, il fallait admettre que le grand, le beau, le magnifique champion était un homme comme les autres, vulnérable, et surtout capable de commettre les pires erreurs et de se décourager avec une déconcertante aisance.
Il quittait le Tour sur un coup de tête ou une défaillance si sévère que l’opinion fut bien vite établie : Kubler n’était pas fait pour un effort prolongé et exigeant des qualités morales aussi bien ancrées que la résistance physique.
Depuis le 13 juillet, le Zurichois n’est vraiment plus reconnaissable. Il pourrait presque en remontrer à Fausto Coppi en personne pour ce qui est de la faculté de récupérer le plus vite possible, de se soigner et, surtout, de ne fournir des efforts qu’à bon escient…
Grimpeur magnifique, il sait également freiner son enthousiasme, conserver ses forces intactes, calculer le moindre gain de temps. Kubler est devenu un comptable comme l’était Coppi l’an dernier, comme le fut, il y a deux ans, Gino Bartali. Sa transformation tient du miracle. Mais nous en connaissons l’origine. Elle a un nom : Hugo Koblet. C’est l’avènement du jeune Helvète qui a amené Kubler à réfléchir et à imiter les vrais « grands » du cyclisme dont il faisait partie, mais à l’étage légèrement inférieur.
Sans Koblet, il serait encore un coureur fantasque et versatile et non le champion équilibré qui est en train de gagner le Tour. »

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Jean Robic s’est encore fait remarquer lors de l’étape dite en solitaire. Rejoint par l’excellent rouleur Raymond Impanis, au mépris des règlements du Tour, il s’est placé, en compagnie de André Brulé, dans le sillage du Belge comme s’il s’agissait d’une course en ligne. Admonestés à plusieurs reprises par l’inflexible juge-commissaire Henri Boudard, ils seront pénalisés de 5 minutes.

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En ce dimanche 6 août, « Biquet », boudeur, menaça bien de ne pas repartir à cause de cette sanction, mais ce sont finalement les 51 rescapés qui ont pris la route de Dijon via le Beaujolais et le Mâconnais sans chercher à se disloquer, mais sans perdre de temps non plus. Ils parvinrent au contrôle de ravitaillement de Louhans avec une bonne demi-heure d’avance sur l’horaire. Seuls les suiveurs qui voulaient apprécier le Juliénas ou autres vins du pays étaient quelque peu attardés.

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C’est après Labergemont-les-Auxonne que la course s’anime : Gino Sciardis, l’Italien de Bretagne, s’échappe entraînant avec lui les deux nationaux belges Hendrickx et Lambrecht. Ils seront rejoints peu après par les Tricolores Giguet et Baffert, Pierre Cogan, le Marseillais Raoul Rémy, le Lorrain Gilbert Bauvin qui sent l’air de son pays, et le Luxembourgeois Goldschmidt.
La victoire se joue au sprint entre ces neuf hommes sur la cendrée du stade municipal de Dijon. En tête, Hendrickx dérape dans le dernier virage. Émile Baffert, gêné par cette chute, doit s’incliner devant Sciardis.

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Un petit clin d’œil à Pierre Cogan, le Breton d’Auray : spécialiste de l’effort solitaire, vainqueur du prestigieux Grand Prix des Nations contre la montre en 1937, il fut fait prisonnier trois fois pendant la guerre, s’échappa deux fois et finit par se réfugier du côté de Saint-Étienne pour continuer de courir en France libre. Il nous a quitté, il y a peu, à 99 ans.

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Une foule nombreuse assiste aux opérations de départ de la dernière étape (314 kms, mazette !) qui se déroulent sur la place Darcy, devant la brasserie de la Concorde, à Dijon. Lundi 7 août, une curieuse date pour l’arrivée finale du Tour de France, mais, à cette époque, les contraintes horaires exigées par les médias n’existaient pas.
Quelques suiveurs pensent que la fameuse moutarde locale pourrait monter au nez des coureurs Belges, mais Sylvère Maes dément catégoriquement ces rumeurs. Quand on connaît la réputation de Stan Ockers, second au classement général, de « suceur les roues », il faut s’attendre en fait à vivre une étape sans histoire.

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On en veut pour preuve qu’on voit Bobet, Lauredi et Schotte courir la canette. Le temps est superbe et la France est bien douce avec son chapelet de villages et bourgs aux jolis noms de Saint-Seine-l’Abbaye, Champagny, Chanceaux, Laperrière, Baigneux-les-Juifs (une communauté juive s’y installa au XIIIème siècle avant d’être chassée au XVème par les ducs de Bourgogne), non loin des sources de la Seine.
Jean Robic, fidèle à lui-même, a des ennuis avec son dérailleur mais retrouve sa place dans le peloton avant Coulmier-le-Sec.
Dans les villages de l’Yonne, la foule est très dense au bord de la route. L’allure n’est pas très vive, mais comme la moyenne horaire calculée est de 31,500 km, les coureurs sont dans les temps. Pour la première fois depuis plusieurs jours, les suiveurs s’arrêtent pour déjeuner et prendre une bonne dizaine de minutes pour digérer …

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Pour se protéger du soleil, quelques coureurs se coiffent de chapeaux de paille, ou à défaut, de papier.
Je n’en ferai pas un fromage, mais à Saint-Florentin, le maire avec l’écharpe tricolore assiste avec ses administrés au premier contrôle de ravitaillement. Jeanne d’Arc y avait probablement fait halte en 1429 en se dirigeant vers Reims pour le sacre de Charles VII, l’écrivain Stendhal y dîna le 30 août 1811, le maréchal Pétain y rencontra le Reichmarschall Goering le 1er décembre 1941, à la gare.
Les carnets de notes des journalistes restent vierges. Le peloton bien groupé, conduit et contrôlé par le Suisse Weilenmann, a roulé pendant plus de 220 km, à 31 km/h de moyenne sans qu’il y ait une seule offensive sérieuse !
C’est à partir de Ris-Orangis que la course s’anime … un peu. C’est dans cette ville de banlieue parisienne que Charles Armand Ménard dit Dranem acheta un château qu’il transforma, en 1911, en une maison de retraite pour les artistes. Dranem était un chanteur et fantaisiste très populaire à la grande époque du café-concert.
Les plus anciens d’entre vous entendirent peut-être leurs aïeux fredonner :

« Ah! Les p´tits pois, les p´tits pois, les p´tits pois
C´est un légume bien tendre
Ah! Les p´tits pois, les p´tits pois, les p´tits pois
Ça n´ se mange pas avec les doigts! … »

Ou encore :

« De ma fenêtre, tout en fumant des pipes
Je regarde les équipes
Dont les hommes sont occupés
À faire un trou dans mon quai … »

Son répertoire à l’humour incongru voire scabreux fit dire à Boris Vian : « La bêtise volontaire poussée à ce point confine au génie » !
Qui sait si quelques-uns des titis de l’équipe de Paris ne s’amusèrent pas à chanter au sein du peloton.

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À La Croix-de-Berny, dans la côte à proximité de la cité-jardin de la Butte Rouge, se constitue une échappée de 7 hommes : Pierre Molinéris dit « Maigre Pierre, André Brulé, Hendrickx, Diederich, Zbinden, le Tricolore de Grenoble Émile Baffert et Robert Bonnaventure. Pendant la guerre, deux jeunes Juifs eurent la chance de croiser ce Monsieur Bonnaventure, qui comme Bartali est devenu « Juste parmi les nations ».

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Sur la piste rose du Parc des Princes, Bonnaventure emmène le sprint mais il est débordé dans la dernière ligne droite par Baffert qui prend sa revanche sur l’arrivée de la veille.
Ferdi Kubler est le premier Suisse à gagner le Tour de France. Ockers et Bobet complètent le podium. Louison Bobet gagne le Grand Prix de la Montagne et l’équipe de Belgique remporte le Challenge International.

Kubler Gazette de LausanneKubler retour gare de Zurich

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Le lendemain, la Gazette de Lausanne consacre, avec fierté, sa une à la « Nati pédalante » :
« La première victoire suisse dans le Tour de France marque aussi le triomphe complet des routiers helvètes dans les courses à étapes. Notre palmarès est si éloquent – avec les victoires de Koblet aux Tours d’Italie et de Suisse- qu’il reflète un exploit sans précédent dans les annales sportives internationales. La victoire de Kubler, qui fut son rêve le plus longtemps caressé, a soulevé un enthousiasme aussi sympathique à l’arrivée à Paris que dans les milieux sportifs de notre pays. Quelle que soit l’importance que l’on attache au sport, tout Suisse peut concevoir un légitime sentiment de satisfaction à l’issue de ce Tour de France. »
Le brillant journaliste polyglotte Vico Rigassi, un des pionniers du commentaire radiophonique, relate la grande journée du champion suisse :
« La joie que nous avons ressentie à Paris ne peut pas se raconter : 25 000 spectateurs enthousiastes, des milliers de drapeaux rouges à croix blanche, des capets d’armaillis (bonnet de berger des Alpes suisses) s’agitaient pour saluer l’entrée de Ferdinand Kubler sur le ciment du Parc des Princes.
Il n’était pas premier à l’étape, car quelques hommes s’étaient échappés, mais il arrivait dans un état de fraîcheur impressionnant et lorsqu’il fit son tour d’honneur, tout ce brave peuple de Paris lui témoigna bruyamment son admiration en l’appelant par son petit nom sur l’air des lampions. Ferdi est désormais très populaire dans le pays voisin et ami.
En ce moment, on oubliait tous les incidents de ce Tour. Nous, Suisses, nous nous rappelions toutefois les noms glorieux d’Oscar Egg, de Charly Guyot, de Léo Amberg, des frères Martinet, de Collé, du fantasque Tessinois Bariffi, bref de tous les Suisses qui, avant Kubler, avaient tenté la grande aventure.
Si nous donnons un coup d’œil au classement général du Tour de France, depuis l’année où Henri Desgrange l’a créé, nous trouvons que le meilleur Suisse fut Léo Amberg, classé 2ème en 1937, l’année où l’équipe de Belgique avait abandonné le Tour cinq étapes avant la fin. Mais jamais un Suisse n’a remporté un succès comparable à celui de Ferdi Kubler.

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La victoire de notre champion national que nous avons prévue et que nous avons souhaitée depuis longtemps, une victoire qui était déjà possible l’an dernier, s’il avait couru avec sagesse et non seulement avec son enthousiasme, récompense les efforts d’un homme qui a su se dominer et qui a eu confiance en ses coéquipiers. Car ces derniers, si modestement classés soient-ils, ont apporté à Ferdi une aide que lui-même a qualifiée, ce soir, de magnifique et complète. Ils ont été le dévouement même et ont suivi à la lettre les instructions de notre directeur technique Alexandre Burtin. »

Miroir du TOUR 1950 01

Dans Miroir-Sprint, Maurice Vidal procède à une analyse plus neutre, ce qui est un comble pour parler d’un Suisse :
« Voici terminé ce 37ème Tour de France qui, traversé de soubresauts et d’incidents, a tout de même la chance d’inscrire à son palmarès le nom d’un très grand champion suisse, Ferdinand Kubler.
La Suisse possède avec Koblet, vainqueur des Tours d’Italie et de Suisse, et Kubler, un duo de champions tel qu’il faut remonter à Henri Suter pour en retrouver l’équivalent. Si l’on ajoute que l’équipe suisse n’a perdu qu’une unité, on conviendra que ce pays, de dimensions réduites, fait oublier celles-ci par la qualité de ses athlètes.
Des grandes ombres ont plané sur ce Tour de France. La bataille des Alpes, notamment, a semblé souffrir de l’absence de ses deux grands vainqueurs précédents : Fausto Coppi, tout d’abord, le super champion qui ne pouvait et n’aurait pas été battu encore en 1950 et dont la défection n’est due qu’à un très grave accident ; Gino Bartali, ensuite, qui, à Saint-Gaudens, décida d’abandonner la course avec tous ses camarades pour protester contre les insultes et les violences d’une poignée de forcenés.
Nous avons dit et répétons que Bartali, pour justes que soient ses raisons, s’était trop hâté de quitter la course. La réaction normale des vrais sportifs, de la presse française, en présence des odieuses manifestations d’Aspin, eussent certainement provoqué, dès le lendemain, un courant d’opinion favorable aux coureurs transalpins. Par ailleurs, Bartali ne pouvait ignorer que son geste avait une gravité susceptible d’amener des conséquences graves dans les rapports sportifs franco-italiens. Gino a d’ailleurs reconnu dans une interview retentissante à notre confrère « La Marseillaise » qu’il aurait hésité s’il avait envisagé ce côté de la question (ou si on le lui avait fait envisager).
Mais il n’en reste pas moins que les sportifs français éprouvent quelque honte à savoir que des spectateurs de chez eux ont pu molester des athlètes en plein effort. Il est inadmissible que des sportifs étrangers, venus dans notre pays disputer leur chance, soient injuriés. Les termes parfois employés ont un relent de racisme et de chauvinisme qui nous ramènerait, si on laissait faire, à des temps bien sombres. Souhaitons que la prochaine rencontre à Nice des jeunes sportifs français et italiens, à l’occasion des Relais de la Paix, permettent d’effacer un mauvais souvenir.
Nous reviendrons en détail sur les perspectives ouvertes à notre cyclisme par la performance des Français. Aux côtés de Louison Bobet, incontestable n°1, une génération de coureurs du Tour a monté. Raphaël Geminiani, d’abord, fort comme un Turc du départ à l’arrivée, bon équipier, plein d’allant et d’optimisme, bon grimpeur, fort rouleur et descendeur émérite. Il est de la trempe des Magne, Leducq, Speicher, hommes complets. Et Lauredi, malheureux cette année, mais qui n’aura que vingt-cinq ans l’an prochain. Et quel courage ! Faire la moitié d’un Tour de France avec un anthrax gros comme le poing montre bien que rien ne peut abattre un tel homme. Encore un routier complet.
Et ce phénomène de Georges Meunier qui possède autant de science que le « facteur » symbolique dont parlait Francis Pélissier, mais qui stupéfie par sa facilité, son esprit d’entreprise, son audace… Voilà la grande révélation du Tour 1950 ! »

Miroir du TOUR 1950 66 Meunier

À travers mes trois billets, grâce au talent des reporters de l’époque, j’ai tenté de rendre vivant un Tour de France qui, pour beaucoup d’historiens du cyclisme, demeure comme un des plus monotones d’après-guerre.
Le journaliste Roger Frankeur qui, chaque mois, dans le mythique Miroir du Cyclisme, faisait revivre les exploits des « Merveilleux fous pédalants sur leurs drôles de machines », raconta dans le numéro d’avant-Tour 1974, ce qui, dans son optique subjective de suiveur, constitua son plus beau Tour de France :
« Si l’événement a laissé une trace dans ma mémoire, ce sera une place que nul ordinateur ne saurait expliquer ; car s’il procède selon une logique rigoureuse tout appareil enregistreur est dépourvu de l’affectivité, de la passion et de la mauvaise foi candide qui est le propre de l’homme et fait le charme du journaliste et du supporter sportif réunis.
Cela pour vous dire que mon meilleur Tour de France n’est sûrement pas celui auquel vous pensez, et que désignerait un ordinateur « programmé » selon des critères chiffrables. C’est d’un Tour disgracié, presque maudit que je garde le meilleur souvenir. Le Tour du scandale et de la honte, pour moi une route buissonnière en 22 étapes.
1950 ! L’année où 16 Italiens (10 nationaux et 6 cadets) furent victimes d’une presse qui leur reprochait d’être abusivement « attentistes », « suceurs de roues », « profiteurs sans vergogne », alors qu’ils appliquaient la tactique qui consiste à se ménager jusqu’à la montagne où se portent les coups décisifs. Tactique banale et légitime sinon spectaculaire que d’autres avant et après ont adopté sans soulever d’autre indignation que celle parfois des organisateurs ; lesquels sont farouches partisans de l’attaque à outrance … avec les jambes des autres.
Cette année-là, Bartali, déjà vainqueur en 1938 et 1948, courait -à 36 ans- pour une troisième victoire. Son lieutenant et éventuel successeur était le puissant Fiorenzo Magni, surnommé abusivement le « colosse de Monza », déjà vainqueur du Giro, du Tour des Flandres (on le surnomma aussi le « Lion des Flandres » pour avoir gagné trois fois l’épreuve), etc …
En fait, deux équipes d’Italie (Nationale et Cadetti) n’en faisaient qu’une et manœuvraient sous la conduite de l’ex-campionissimo Alfredo Binda. Coppi vainqueur en 1949 était encore invalide après une terrible chute dans le Giro 1950 -on ne savait même pas s’il pourrait recourir- … En dépit de cette amputation, la « squadra » semblait armée pour gagner le Tour contre tous les Bobet, Geminiani, Robic, Kubler, Impanis, Schotte, Brambilla, Ockers.
Un point noir : l’attitude d’un certain public. Les rancunes de la guerre s’effaçaient à peine, d’un côté comme de l’autre. L’année précédente, le Tour, faisant halte dans la vallée d’Aoste, avait reçu un accueil mitigé : triomphal pour les Italiens dédaigneux voire inamical pour les Français et notamment des coups pour faire tomber Robic, lequel refusait d’admettre la supériorité de Coppi-Bartali. De sorte qu’en 1950, les plus chauvins des Français avalaient sans sourciller des commentaires empoisonnés sur la tactique « antisportive » de la squadra Bartalienne.
La sottise creva, comme un abcès (et comme l’orage un vrai !), sur les Pyrénées. Au sommet d’Aspin, des énergumènes, l’injure à la bouche (et quelques-uns le bâton à la main) guettaient le passage du vétéran italien. Dès que le « vecchio » apparut en compagnie de Bobet, Robic et Ockers, ce fut l’agression. Pas seulement des huées ; des mains griffues pour happer, des coups pour faire tomber. Bartali, terrorisé, bascula sur Robic, l’entraînant dans sa chute, voulut fuir puis, tant bien que mal, passa le sommet protégé par quelques suiveurs courageux.
Le soir, à Saint-Gaudens, « il vecchio » avait tout de même gagné l’étape et Magni endossé le maillot jaune ; mais estimant qu’il s’agissait d’une victoire à la Pyrrhus, et refusant d’affronter plus longtemps cette bêtise au front bas qui parlait de lui « faire la peau », Bartali abandonna.
Rien ni personne ne put le convaincre : « Je ne veux pas mourir échappé » grognait-il. Tous les Italiens quittèrent le Tour avec lui, y compris Magni premier du classement général.
Lorsqu’il repartit de Saint-Gaudens sans « eux », le Tour avait vraiment très mauvaise mine (Kubler second avait refusé d’enfiler le maillot jaune ainsi usurpé).
Certes, il y eut par la suite de beaux épisodes, les coups d’éclat de Bobet dans les Alpes, les attaques de Robic et surtout les ruées hennissantes de Ferdi-le-cheval, défendant sa première place en jouant des coudes et des dents (au moins autant que de la tête et des jambes), rien ne put faire oublier le coupe-gorge d’Aspin. Aujourd’hui encore, cette victoire honteuse du hideux chauvinisme reste comme un vilain naevus sur le visage buriné du Tour de France.
De toute façon, MON Tour 1950 n’eut qu’un lointain rapport avec celui-là. Je le suivais dans une voiture découverte en compagnie de l’ancien coureur Louis Thiétard et de deux amis journalistes. Suivre étant façon de parler, car notre chauffeur et nous du même coup avions plus souvent le regard sous le capot que sur la course.
La cause en était de mystérieux ennuis mécaniques qui nous stoppaient toujours au moment le plus pathétique. Et curieusement toujours en montagne, jamais en plaine, cette bagnole, pas si vieille, avait la phobie des routes qui montent … et du coup de celles qui descendent.
Plusieurs fois, nous vîmes Zorro démarrer dans un col, jamais nous ne le vîmes arriver. Ce qu’il y avait de remarquable, c’était la compétence mécanique de notre automédon (dans la mythologie grecque, Automédon est le conducteur du char d’Achille lors de la guerre de Troie ndlr). Avec le plus grand calme, alors que Thiétard et moi écumions en voyant une fois de plus la course disparaître à l’horizon –il descendait, soulevait le tablier de tôle, faisait son diagnostic (dont il nous livrait des bribes marmonnées) et commençait la « réparation ». Il finissait d’ailleurs par mater magistralement la mécanique rétive. Nous repartions gaillardement … mais trop tard. Longtemps avant nous Zorro … et même la lanterne rouge étaient arrivés.
Dans le tourbillon de la ville-étape en folie, il nous fallait alors découvrir un ou plusieurs informateurs libres de tout engagement et nous faire raconter le synopsis et quelques péripéties marquantes de l’étape (croyez-moi, cette chasse à la vérité aux mille facettes, par témoins interposés, est un sport ardu).
Raclant le fonds de notre giberne, nous devions ensuite concocter à toute allure notre propre scénario et le téléphoner au loin à des gens qui commençaient par nous déclarer « en avoir marre de nos retards, de nos fantaisies touristiques et de ce vice rédhibitoire qui aboutirait un jour à nous faire louper la première édition ».
C’est alors, mais alors seulement, que TOUT commençait pour nous.
Souvent notre gîte n’était pas retenu ou déjà réattribué. À nous d’en découvrir un quelque part, dans la nature, à 100 kilomètres à la ronde. Certaines régions désertiques exigeaient ça.
C’est ainsi que nous fîmes nos étapes personnelles sur une bonne moitié de la France.
Au début, nous râlions ferme. Nous traiter comme ça alors qu’ayant fait la route comme les coureurs, finissant aussi fourbus qu’eux (enfin presque), nous aurions mérité les mêmes égards.
Puis ce rallye fricot-dodo en semi-nocturne nous amusa. Il y avait les bonnes et les mauvaises fortunes du pot et du gîte. Un exemple : le soir de Gap (où nous n’avions bien entendu rien vue de la belle échappée de Geminiani) notre étape de bannis se termina 50 ou 60 kilomètres plus loin, sur le foin d’une grange. Nous y dormîmes fort bien. Les rats, nombreux pourtant, ne nous attaquèrent même pas.
Sans notre panne habituelle, nous n’aurions jamais eu l’occasion, Thiétard et moi, de nous baigner tout nus dans un torrent alpin, ni de descendre le col de la Cayolle, magnifique dans sa solitude du soir, en balayant la route et en clamant notre joie, comme Yves Montand dans « Le salaire de la peur ».
Soyons justes, nous avons été témoins de phases inoubliables. Comme dans l’étape de la soif de Perpignan-Nîmes (en plat) au cours de laquelle, « Gem » accidenté, Bobet n’avait pu répondre seul à une attaque conjuguée Kubler-Ockers. À vrai dire, c’est ce jour-là que Ferdi-le-cheval avait gagné le Tour. Ce fut le jour aussi –vous en avez entendu parler- où l’ineffable Zaaf échappé, loin en tête de la course, s’efforçait de « casser la baraque » des Grands. Il allait y parvenir lorsqu’il eut l’imprudence de saisir une bouteille au vol. Il croyait boire de la limonade, c’était du Minervois à couper au couteau. Le Tour s’arrêta là pour le pauvre Zaaf : dans un fossé presque à l’arrivée. Il eut beau offrir le lendemain de faire les 28 kilomètres qui lui avaient manqué, les juges furent sans pitié…
Épisode de toute beauté et à notre portée : la baignade générale de Sainte-Maxime. Le Tour longeait la Grande Bleue (depuis, les organisateurs peu soucieux du bien-être des coureurs, se méfient et évitent ce coin tentateur) – encore qu’en cette année 2020, le Tour partira de Nice !- Il faisait chaud, les baigneuses étaient aimables. La tête la plus farfelue du peloton (nommée évidemment Brulé) ne résista pas à l’appel des sirènes et s’en fut les rejoindre, en selle, comme un seigneur … Devant un si noble exemple, ses frères, tous merveilleux fous pédalants, s’étaient illico métamorphosés en tritons. Oh, un bref instant ! Mais les organisateurs rigoristes n’avaient pas aimé …
À la fin de ce Tour non conformiste, nous avions acquis la conviction que c’était l’automédon et non l’automobile qui détestait les toboggans vertigineux. Phobie banale, certes, mais inaptitude irrémédiable pour qui prétend « suivre » la Grande Boucle. Qu’importe aujourd’hui, le temps a passé. Il ne me reste de cette année-là que le souvenir d’une aventure vécue dans la liberté. Comme elle devrait toujours l’être.
J’ai refait depuis le même voyage, logé et nourri « trois ou quatre étoiles » par les journaux organisateurs auxquels je collaborais : aucun palace, aucune table somptueuse ne m’ont paru valoir la route buissonnière du Tour 50 et ses haltes imprévues …
Impressions et préférences personnelles sans valeur critique, direz-vous. C’est juste. Excusez-moi.
Le plus beau Tour de France qu’il m’ait été donné de suivre (ou de précéder car désormais, on « suit » le Tour à l’avant) fut celui de 1964. Sur le plan sportif et d’un point de vue objectif.
Le seul qui vous intéresse, n’est-ce pas ? Le Tour 64 gagné par Anquetil sur Poulidor pour quelques secondes arrachées entre Versailles et le Parc des Princes*** (c’est vrai que celui-là … et d’autant plus pour moi évidemment !!!) …
Stop ! La place me manque ! Encore une arrivée loupée. Comme en 50 ! J’espère qu’on me repêchera ! »
Une très grande majorité de tous les champions évoqués dans ce billet ne sont plus de ce monde. Le vainqueur Ferdi Kubler s’est éteint en 2016 dans sa quatre-vingt-dix-huitième année. Des dix premiers du classement général, seul est encore en vie Raphaël Geminiani qui vient de souffler en juin ses 95 printemps. Le vélo conserve aussi en dépit de commentaires stupéfiants !
Antonin Rolland, de l’équipe du Sud-Est, termine 29ème à 2h 03’28’’ de Kubler. Information dérisoire … sauf que, né le 3 septembre 1924, il est à l’heure où je vous écris, le doyen des maillots jaunes qu’il porta durant 12 jours lors du Tour 1955. De cela, je vous entretiendrai peut-être un jour.
Tous les Tours de France de ma jeunesse furent beaux à mes yeux et c’est toujours une joie quasi enfantine de feuilleter les vieilles revues spécialisées pour vous les raconter. Même si cela semble être une mode de cet été, je n’ai aucune raison de faire table rase de ce passé et de déboulonner mes petits coureurs en plomb d’antan avec lesquels « je refaisais l’étape ». Maurice Vidal, lyrique, concluait: : « Toi qui gagnes durement ta vie; tu ne t’y tromperas pas, derrière l’apothéose du Parc des Princes, il y a beaucoup de sueur, beaucoup de peine. Il y  a non seulement Kubler, Bobet, Robic: il y a la vieille maman et les enfants de Ferdi, la petite fille de Louison et le petit garçon de Biquet. Il y a toutes les familles pour qui travaillent durement tous les coureurs connus ou non.
Il est fort possible que, prochainement, je fasse un saut de dix ans pour vous parler d’un Tour qui, après un drame, sourit cette fois aux Italiens.

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Pour vous faire revivre ce Tour De France 1950, j’ai puisé dans les précieuses collections des revues Miroir-Sprint, But&Club Miroir des Sports, Miroir du Cyclisme.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour m’avoir aidé à rassembler tous ces documents.
* http://encreviolette.unblog.fr/2009/07/09/le-col-de-lizoard-col-mythique-des-alpes/
** http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
    http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/18/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-2/

Publié dans:Cyclisme |on 26 juillet, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1950 (1)

Encre violette vous gâte, chers lecteurs … enfin, ceux qui sont amoureux de la petite reine, et je sais qu’il en existe !
Je ne pratique pas « l’épuration » mémorielle, la nouvelle marotte de ce début d’été. J’ai l’habitude, à cette époque, d’évoquer les Tours de France d’après-guerre (la seconde) qui se trouvent être aussi ceux de mon enfance. Je commence d’ailleurs à moins m’en réjouir tant tous ces « compagnons du Tour » (selon la belle expression de Maurice Vidal) nous quittent inexorablement. Je n’ai pas effectué le décompte mais il en reste encore au moins un en vie. Je vous laisse le temps de la lecture de ce billet pour trouver la solution.
Le truculent romancier René Fallet ironisait à peine : « Quand le Tour de France n’a pas lieu, c’est comme par hasard, le tour des catastrophes. Qu’on en juge : il ne manque au palmarès de cette épreuve que quelques lignes, et elles correspondent fâcheusement aux années noires des deux dernières guerres mondiales … Je ne vois pas en quoi rayer de la planète la course cycliste, ou le serment d’amour, ou la cueillette des champignons, empêchera les bûchers de brûler, les fours à gaz de s’allumer … En fin de compte, dès qu’on ne numérote plus les dossards, on numérote les abattis. »
En cette année chamboulée par l’épidémie du coronavirus, le Tour de France semble avoir échappé au pire en bénéficiant d’un simple report à la fin de l’été. Ainsi, mes chroniques possèdent une saveur particulière puisque, en ce mois de juillet, le seul Tour de France que vous pourrez suivre, c’est celui que j’entreprends de vous raconter en puisant dans mes chères collections (et celles de mon ami Jean-Pierre) en bistre, en bleu et en vert, une recherche documentaire parfaitement adaptée en période de confinement.

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J’avais 3 ans en 1950, et c’est probablement la première fois que je vis « passer » le Tour, dans des circonstances que je vous relaterai un peu plus loin.
Mes lecteurs les plus fidèles se souviennent sans doute de mes billets consacrés au Tour 1949 d’anthologie survolé par le légendaire campionissimo Fausto Coppi, déjà vainqueur du Giro.
Est-ce d’ailleurs pour éviter une telle hégémonie que Jacques Goddet, le directeur général de l’épreuve, dans un « article exclusif », présente les réformes en vue d’accélérer le rythme de l’épreuve et d’en assurer l’équilibre.
« Nous avons cherché, pour 1950, à limiter les effets des deux tendances qui nous apparaissent les plus néfastes au bon développement sportif du Tour : le trop grand avantage accordé aux grimpeurs d’une part, les excès de « domesticité » d’autre part. »
– réduction des effectifs des grandes équipes à 10 hommes : nombre restreint de domestiques désignés, obligation pour les leaders d’entrer davantage dans la mêlée des premières étapes.
– limitation des délais d’arrivée : chacun devant se soucier de rallier l’étape sans flâner, les « porteurs d’eau », les « donneurs de roue » ne pourront plus pousser trop loin leur sacrifice et , surtout, ne pourront plus abusivement se réserver, leur tâche domestique accomplie.
– réduction des bonifications au sommet des cols pyrénéens et alpestres
– innovation primordiale : un gros prix de 100 000 francs va être attribué en brassard-rente quotidienne au porteur du maillot jaune. L’intérêt est de revaloriser, récompenser les efforts de ceux qui lancent la bataille dès le début de l’épreuve, d’animer la course dans les étapes de plaine et d’obliger ainsi les attentistes et les grimpeurs à entrer tôt dans le jeu sous peine de se retrouver vraiment trop éloignés au classement au moment d’aborder les méchantes bosses. »
Jacques Goddet, prudent, ajoute tout de même : « Mais on sait que les lois édictées pour détruire des maux reconnus risquent d’en créer de nouveaux, tant la réaction humaine porte vers l’interprétation la plus profitable de la législation et des moyens de son application. » Un comportement qui n’a guère évolué sept décennies plus tard !
Ces mesures sont peut-être peine inutile, car l’archi-favori Fausto Coppi doit déclarer forfait à cause d’une fracture du bassin suite à une sévère chute survenue lors de la grande étape des Dolomites du Giro.
Un autre accident impliquant aussi la responsabilité de motocyclettes suiveuses a endeuillé le cyclisme français dans la quinzaine précédant le départ du Tour. Camille Danguillaume, l’oncle du populaire Jean-Pierre, alors qu’il était en passe de remporter le championnat de France disputé sur l’autodrome de Montlhéry, est victime d’une terrible chute, et décède quelques jours plus tard d’une fracture du rocher.

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Le monde du sport français s’était donné rendez-vous à Joinville pour conduire Camille à sa dernière demeure. Son ultime adversaire Louison Bobet avait déposé son maillot tricolore sur le cercueil du champion cycliste qui comptait à son palmarès le Critérium National de la route 1946 et 1948 ainsi que la « doyenne » Liège-Bastogne-Liège 1949.
Selon la formule consacrée, the show must go on, ainsi Max Favalelli, le populaire cruciverbiste et ancien animateur de l’émission Des chiffres et des lettres, présente « le plus grand spectacle du monde » :
« Je voudrais prélever dans cet album aux mille pages, toujours diverses, quelques fresques d’ensemble, quelques tableautins de genre et même quelques miniatures.
C’est d’abord l’énorme kermesse du départ. La place du Palais-Royal, pavoisée de drapeaux, d’oriflammes avec des grappes de curieux pendues aux treilles des fenêtres. Pendant deux heures, le proche ministère des Finances et l’austère Conseil d’État suspendent leur activité. Ce qui fait que Robic, Bobet et Marinelli réussissent ce que ne parviennent pas à faire les puissants du régime : retarder l’application du budget et enrayer la « pompe à phynances ».
Paris est descendu dans la rue et assiste à la parade qui précède le lever du rideau. Les coureurs sont tout neufs. Vêtus de maillots aux couleurs éclatantes qui composeront plus tard les plus singulières combinaisons lorsque les chasses secoueront le kaléidoscope du peloton, on vient tout juste de les sortir de leur boîte.

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Un record est déjà battu avant que Jacques Goddet ne frappe les trois coups : celui de l’embouteillage. Dix douzaines de cyclistes arrêtent net la circulation. Car le chauffeur d’autobus, le livreur sur son triporteur, le conducteur du camion, ne songent qu’à contempler ces héros qui se lancent dans une chevauchée fantastique et dont ils suivront quotidiennement les exploits. »
Le départ fictif est donné, place du Palais-Royal en plein centre de Paris, par le cinéaste et acteur américain Orson Welles qui se produisait au théâtre Édouard-VII dans une pièce intitulée La Langouste.

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Voici ce que disait celui qui, à l’époque, avait déjà réalisé Citizen Kane, La Splendeur des Amberson et Macbeth :
« L’athlète dépasse le comédien. Le stade efface la scène. Seul le champion est en mesure de renouveler l’exploit. La performance dramatique, celle qui atteint aux sommets de l’émotion ne peut pas être de tous les soirs. Le sublime ne souffre pas la répétition. Une fois seule de ma vie, j’ai rencontré au théâtre le bouleversement : Fédor Chaliapine dans Boris Godounov. De pareils moments, le sport est moins avare. Le champion a la chance de se produire assez rarement pour pouvoir se donner. Il est visité. Comme une force le tire. Il se surpasse. Il embrasse l’apothéose. J’ai gardé le souvenir de ces gestes sportifs qu’une divine perfection fréquente : le punch de Joe Louis, le renvoi de balle de Joe Di Maggio, la passe de Manolete … La compétition sportive sait offrir, chaque fois, le moment de la vérité. »
J’avais donc 3 ans et … j’étais présent, pas loin, à la fenêtre d’un appartement cossu du 1er arrondissement. J’ai juste le souvenir fugitif, mais encore si bien imprégné, de rangées de coureurs aux maillots chatoyants défilant au bout de l’avenue : le Tour de France en chair et en os. J’ai tout de même fait des recherches pour m’assurer que ma mémoire ne me trahissait pas.
Le Tour démarrait le 13 juillet, un jeudi, c’était alors jour de congé scolaire, mais aussi le premier jour des grandes vacances. Mes parents étaient invités chez des anciennes connaissances de Normandie qui ne devaient pas goûter, outre mesure, la chose vélocipédique, ce qui explique sans doute ce simple regard depuis un balcon. De plus, le départ était donné … à 6h 45 du matin !

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Le départ réel avait lieu à 8 heures à Nogent-sur-Marne. Dans l’immédiat après-guerre, le cyclisme était un sport éminemment populaire et, malgré l’heure matinale, Paris était en liesse, notamment sur les Grands Boulevards, les places de la République et de la Nation, au passage des 116 coureurs en route pour Metz première ville étape distante de 307 kilomètres.

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En l’absence de Fausto Coppi, son grand rival italien, le vieillissant Gino Bartali, fait figure de favori. Les Français comptent sur Louison Bobet, récent champion de France, Jean Robic le vainqueur du Tour 1947, Jacques Marinelli révélation de l’édition précédente. Les Belges fondent des espoirs sur Stan Ockers, quant aux Suisses, ils voient en leur leader Ferdi Kubler beaucoup mieux qu’un outsider.
Mon vénéré Antoine Blondin ne débarquant sur le Tour qu’en 1954, la finesse de plume de Max Favalelli donne un peu de couleurs à cette première étape :
« Une vieille déformation sans doute. Mais lorsqu’un Français, en âge d’être mobilisable, reçoit l’ordre de se diriger vers Metz, il se sent aussitôt le cœur un rien militaire.
Aussitôt que notre « colonne » s’est ébranlée, j’ai senti s’accumuler d’autant mieux dans mon stylo les comparaisons guerrières que les bornes qui jalonnaient notre route portaient des noms évocateurs, tels que Clermont-en-Argonne, Verdun, Étain …
Je n’étais d’ailleurs pas le seul à être gagné par ce climat de grande manœuvre. Et j’ai surpris Jean Bidot dressé sur sa voiture ainsi que sur un char d’assaut, humant le vent qui soufflait depuis la ligne bleue des Vosges et s’interrogeant à la façon des chefs d’armée.
– Serait-il temps de lancer l’attaque ?
Et, en vérité, les populations amassées le long des talus considéraient avec un secret effroi cette horde tumultueuse se ruant vers la frontière et derrière laquelle nulle herbe ne poussera jamais.
Cette première étape fut un lever de rideau. On lie connaissance, on se familiarise avec les acteurs. Personne n’est encore très sûr de son texte et, si les vedettes s’amusent parfois à signaler leur présence en venant gambader sur le devant de la scène, le peloton qui fait le gros dos au soleil et paresse un brin le long de la Marne, tapie ainsi qu’une couleuvre dans son lit verdoyant, ne livre pas encore ses secrets.

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Quoiqu’on en fasse, il flotte sur le Tour une odeur de vacances. Et il faudrait avoir une âme de citadin singulièrement endurcie pour prendre à son compte la boutade de Georges Feydeau qui déclarait avec une moue de boulevardier impénitent : « Le désagrément des guerres, c’est que ça se passe toujours à la campagne. »
Le Tour a ceci de bon qu’il apaise chez tous ses participants une fringale de grand air, un appétit d’évasion.
Même chez ceux qui auront plus tard à se plaindre des défauts de la nature. Le joyeux José Beyaert ne me confiait-il pas le matin : « Vingt-six jours de grand tourisme, un rêve que je vais enfin pouvoir me payer. » Il plaisantait bien sûr.
Mais, pour nous qui avons la chance de faire le Tour sans effort, sur une sorte de tapis volant, il nous sera bien difficile d’oublier le merveilleux voyage auquel nous participons. Et si nous accordons toujours la première place à la pièce –souvent dramatique- qui se jouera sous nos yeux, du moins, regarderons-nous aussi les décors.
En prenant la précaution de ne pas rentrer dedans … »
La première étape ne s’est animée que sur la fin, hormis quelques escarmouches de trois régionaux Parisiens ou banlieusards, Robert Chapatte (le futur grand commentateur), Attilio Redolfi et Kléber Piot.

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Pierre Chany, laconique : « Vingt-deux kilomètres ont suffi aux 116 coureurs du Tour pour donner une conclusion à cette première étape disputée sur le parcours Paris-Metz, 307 kilomètres. 22 kilomètres au cours desquels Goldschmidt, Rémy et Lambrecht unirent leurs efforts pour prendre une minute et dix secondes au peloton.
On s’attendait généralement à une victoire de Rémy, réputé rapide au sprint et qui paraissait en bonne condition. Mais le Luxembourgeois, qui désirait entrer chez lui avec le maillot jaune sur les reins, bénéficiait d’une forme supérieure trouvée sur les routes du Tour de Suisse. »

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Maurice Vidal note la « débandade » relative de l’équipe de France.
Le peloton termine à 1’ 18’’ des 3 hommes de tête. Amusons-nous quelques instants à recenser les membres de l’équipe de France qui s’y sont blottis : 2 ! On en a certainement oublié. Ce n’est pas possible ! Et bien si ! Seuls Raphaël Geminiani et Jacques Marinelli (pourtant peu en forme ce matin, perclus de furoncles et saignant du nez) ont répondu à l’appel. Les autres ? Bobet a cassé une roue en fin d’étape. Lauredi faisant contre mauvaise fortune bon cœur, a attendu son leader et tous les deux ont franchi la ligne 1 minute après le peloton.
Déprez a crevé à 40 km de l’arrivée. Abandonné, il risquait l’élimination. Giguet, Molinéris, Desbats et Baffert l’ont aidé. Lazaridès, hors de forme, en a profité pour se mêler à eux. Leur retard à Metz se solde à 11 minutes ! Et dire qu’Apo avait promis de s’entraîner tout l’hiver de façon à viser la victoire finale au mois de juillet !

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Deuxième étape, 241 kilomètres courus, sous la pluie et dans la boue, dans les Ardennes belges, sur les routes de la célèbre classique Liège-Bastogne-Liège ! Les Français Raphaël Geminiani et Jean Robic se manifestent en ce jour de fête nationale.
Compte-rendu de René Mellix dans le Miroir des Sports : « Échappé dès la sortie de la grande cité lorraine, le Clermontois (Geminiani) a tenu tête au peloton jusqu’au 210ème kilomètre. Rejoint dès le début de la longue et sévère côte de Theux, Geminiani, qui a été magnifique de cran et de courage, de bout en bout, vit s’enfuir Robic puis Ockers.
« Biquet », superbe, hargneux, voulant vaincre à tout prix, a tenu tête longtemps à Ockers qui le suivait à trois-cents mètres sans pouvoir lui reprendre une seconde, et à un peloton regroupé fort de vingt et une unités. Mais il a dû s’avouer vaincu au sommet de la côte des Forges, à 10 kilomètres du but. »
De nos jours, se trouve au sommet de cette côte, un mémorial en l’honneur de Stan Ockers, vainqueur de Liège-Bastogne-Liège et du championnat du monde en 1955, et décédé accidentellement lors des Six Jours d’Anvers 1956.

Stan_Ockkers

« Cette deuxième étape, qui avait promis beaucoup, s’est finalement terminée avec vingt-deux hommes au sprint. Le rapide Alfredo Leoni, que l’on n’avait jamais vu au premier plan pendant l’étape, a triomphé sans gloire devant Magni et Bobet…
Quant à Goldschmidt, il n’a fait que peu d’efforts, juste ce qu’il fallait pour conserver son maillot jaune. »
Finalement, le fait le plus marquant est peut-être l’absence dans le groupe des favoris des deux coureurs de l’équipe de France Jacques Marinelli et Apo Lazaridès, respectivement 3ème et 9ème du Tour précédent. Ils accusent à l’arrivée un retard de 6’31’’.

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« Le départ de la troisième étape Liège-Lille a été donné à 116 concurrents, à 9h 19, sous le soleil revenu.
Neuf kilomètres après le départ, le régional de l’équipe d’Ile-de-France Attilio Redolfi, un autre Attilio le cadetti Lambertini et l’aiglon belge Isidore Deryck ont déclenché l’échappée qui allait être décisive.
Au onzième kilomètre, les trois évadés ont été rejoints par Bernard Gauthier, Pasotti, Blomme, Pedroni et De Muer. Ces huit audacieux n’ont plus été rattrapés malgré un brutal mais trop tardif réveil du peloton des vedettes.

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Bernard Gauthier a crevé à 30 kilomètres de Lille et a rejoint ses camarades de fugue 5 kilomètres plus loin, après avoir produit de violents efforts qu’il a payés dans le sprint final.
L’Italien Alfredo Pasotti, habitué aux arrivées sur piste en cendrée, l’emporte à l’hippodrome du Croisé-Laroche.
Le Français de l’équipe du Sud-Est Bernard Gauthier ravit le maillot jaune au Luxembourgeois Goldschmidt, se vengeant ainsi de n’avoir pas été sélectionné dans l’équipe nationale. »
De son côté, Maurice Vidal, journaliste de Miroir-Sprint, a noté sur bloc-notes :
« On pensait généralement que la rente de 100 000 francs au maillot jaune allait inciter le propriétaire de celui-ci à le défendre farouchement. Il faut bien croire que Goldschmidt vise plus haut puisqu’il n’a guère réagi (ou trop tard) contre une échappée de 7 hommes qui compta jusqu’à 14 minutes d’avance. Bernard Gauthier reçoit la tunique et les 100 000 francs (environ 160 euros) des mains fines de Roberto Benzi (jeune chef d’orchestre prodige alors âgé de 13 ans).
À l’arrivée, Marinelli s’écroule sur le sol trempé. Lazaridès doit être énergiquement soigné, de même que Geminiani. Lorsqu’il est remis, celui-ci a un mot dont on ne sait s’il est inconscient ou plein d’humour : « Les deux premières, dit-il, étaient faciles à côté de celle-ci ». Chapatte en reste coi, ce qui est assez rare.
Ce soir, M. Wermelinger, chargé du logement des coureurs, est bien ennuyé. Un certain nombre d’abandons et d’éliminations se produit chaque année à partir de la première étape. Le nombre de chambres louées diminuent donc de façon progressive. Or, cette année, fait unique, pas un homme ne manque à l’appel de la troisième étape. Les coureurs ne sont pas gentils avec l’organisation.
Jean-Marie Goasmat (dit le « farfadet de Pluvigner » ndlr) promène sur ce Tour son expérience de vieux blédard qui surprend ceux qui l’ont connu jadis timide et rougissant. Par contre, il continue à ne négliger aucun profit, aussi minime soit-il. Tout à l’heure, après l’arrivée, il s’approche d’un car publicitaire, demande un litre d’apéritif, le met sous son bras remonte en vélo et se dirige vers son hôtel. Il fit ainsi cinq kilomètres sur les pavés lillois, serrant sa bouteille sur son cœur, comme un bouquet de vainqueur. »
Pierre Chany a relevé, également pour Miroir-Sprint :
« En marge de la course, nous assistâmes encore de Liège à Lille à la soumission (officielle) de Fiorenzo Magni, devenu pour Bartali un parfait domestique.
Échappé avec Bobet et Desbats, le chauve transalpin qui pouvait tirer profit de cette opération, refusa cependant de mener. Lorsque Louison s’écartait pour l’inviter … à prendre le vent, Magni lui répondait avec un air volontairement malheureux : « Ça m’est interdit, je ne suis que domestique. » Voilà les Tricolores prévenus ils ne doivent plus miser sur un duel Bartali-Magni qui (peut-être) leur eut été indirectement favorable. »

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Le dimanche 16 juillet, la 4ème étape, longue de 231 kilomètres, conduit les coureurs de Lille à Rouen. Je n’ai aucun souvenir que mon père m’emmena les voir passer lors de la traversée de mon Pays de Bray natal
Maurice Vidal note : « Ce matin, le rassemblement avait lieu sur la place de la Liberté à Lille. Partant devant les coureurs, nous retrouvons Ferdi Kubler venant en sens inverse après le contrôle de départ. Il se précipite sur nous et assène à Charles Pélissier une bourrade de taureau vaudois en hurlant : « Excusez-moi, mais je viens de faire 10 kilomètres sous la pluie par la faute des agents français ! » Ah la police, déjà … !

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Peu avant Neufchâtel-en-Bray (km 174), l’Algérois Ahmed Kebaïli de l’équipe Nord-Afrique et le Breton Roger Pontet de l’équipe de l’Ouest, profitant des premiers vallonnements de la boutonnière du Pays de Bray espérèrent un bon de sortie de la part du peloton. Peut-être l’auraient-ils obtenu si Robic n’avait pas crevé. Aussitôt, Magni et l’équipe d’Italie se mirent à sérieusement accélérer de façon à contraindre Biquet à fournir plus d’efforts. C’était de bonne guerre mais cela condamna les 2 échappés.
Pierre Chany nous raconte la suite : « À 25 kilomètres de Rouen, le peloton s’était regroupé et Adolfo Léoni (vainqueur à Liège) montait une garde vigilante aux avants-poste. Le rapide Romain, visiblement, préparait un sprint qui paraissait inévitable à beaucoup et quelques suiveurs partaient déjà vers l’arrivée avec la conviction d’assister là-bas à l’action principale et définitive de la course.
Mais les nuages crevaient une nouvelle fois, déversant sur la caravane une véritable trombe d’eau (il pleuvrait tant que ça en Normandie ?). Un Belge, Stan Ockers, profitait aussitôt de l’occasion. Une série de virages pris à toute allure sur une route glissante et l’échappée, la bonne échappée, était lancée. Seuls, s’accrochaient encore à sa roue, Bernard Gauthier, Blomme, Antonin Rolland, Goldschmidt et … Jacques Marinelli. Mais oui, le même Marinelli que l’on croyait vidé et qui surgissait aux portes de Rouen où, il y a un an(déjà) une charmante Normande lui remettait le maillot jaune, la ville qui, en 1947, favorisait Robic avec son fameux « miracle de Bonsecours ».

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Entre ces six finisseurs et le peloton, où José Beyaert et Dominique Forlini faisaient flotter les couleurs de la capitale, la poursuite fut émouvante. Et, en vue de la banderole, 50 mètres à peine séparaient Bernard Gauthier de Dubuisson, le premier des chasseurs.
Ockers, lui, craignant le danger, avait cependant pris le large depuis un bon kilomètre. Toujours adroit, il s’était défilé sur les pavés des quais de la Seine avec la complicité de Blomme, son compariote et équipier pour passer devant Henri Boudard (le juge à l’arrivée ndlr) avec vingt secondes d’avance. »

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Bernard Gauthier consolide son maillot jaune. L’autre fait du jour, c’est la résurrection-le mot s’impose- de Jacques Marinelli, remis à neuf par d’habiles soigneurs, débarrassé de ses furoncles, ayant assimilé ses médicaments. La Perruche s’est remplumée !

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Qu’elle est belle ma Normandie qui m’a donné le jour ! Les coureurs ne me contrediront pas, la 5ème étape Rouen-Dinard, longue de 316 kilomètres, s’avère être une promenade cyclotouriste à 29,8 km/h de moyenne à travers le bocage normand. L’étape dite de transition par excellence !

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La raison principale de cette monotonie vient de la stratégie de la Squadra Azzura et son leader Gino Bartali qui fait donner la garde en tête du peloton afin de briser toutes les vélléités offensives. Tactique que le maillot jaune Bernard Gauthier trouve à sa convenance : « Puisque les Italiens arrêtent la course, laissons-les faire. Ce sera toujours autant de travail en moins pour les Sud-Est !»

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L’étape s’est animée à 25 kilomètres de l’arrivée avec l’échappée du Bordelais de l’équipe de France Robert Desbats et le fidèle gregario de Bartali Giovanni Corrieri, déjà vainqueur de deux étapes lors du Tour 1948.
Sur la piste en terre battue de Dinard, Corrieri l’emporte à l’issue d’un sprint tellement serré que le juge à l’arrivée Henri Boudard doit attendre les documents photographiques avant de départager les deux coureurs.

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L’équipe de Centre-Sud-Ouest, dirigée par Sauveur Ducazeaux, est à l’honneur : elle place trois de ses coureurs dans les dix premiers, Hervé Prouzet (3ème), Georges Meunier (5ème) et Noël Lajoie (7ème), des noms qui sentent bon notre douce France.
Après avoir goûté à une journée de repos (qu’ils avaient déjà prise vu leur apathie !), les coureurs doivent affronter l’épreuve dite de vérité, à savoir un contre la montre de 78 kilomètres entre Dinard et Saint-Brieuc. Les départs sont donnés sur l’esplanade devant la belle plage de l’Écluse, de nos jours réservée aux piétons.

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Voici ce qu’en retient Max Favalelli dans son roman du Tour intitulé Lanterne rouge et Maillot jaune : « Repos, détente. On flâne sur la plage de Dinard. Bon père de famille, Bobet fait des pâtés sur le sable avec sa fille, Maryse. Mme Robic repasse le linge de « Biquet ». C’et l’étape des épouses.
Seul, dans le hall de son hôtel, le grand Kubler, en pyjama rayé, penche son long nez en forme de coupe-papier sur une carte de la région. La Suisse est le pays de l’horlogerie. Il n’est donc point étonnant que Ferdi excelle dans un match livré contre la montre.
Les spécialistes ne se sont pas trompés. De Dinard à Saint-Brieuc, on voit onduler l’échine souple de Kubler, moulée dans un maillot rutilant, car il attire le regard des commissaires qui infligeront une pénalisation (15 secondes) à ce partisan de la soie.
Petit drame à l’arrivée, Bernard Gauthier guette le verdict du chronomètre. Le Temps est un rongeur, et, pour quarante-sept malheureuses secondes, lui grignote son beau maillot jaune. La tête au creux des bras, Bernard s’effondre et pleure à petits coups comme un gosse.
– T’en fais pas, lui dit Albert Préjean, tu le reverras ton paletot … »
C’est le Luxembourgeois Jean Goldschmidt, troisiéme de l’étape, à moins d’une minute du Suisse, qui reprend le maillot jaune.
Je relève ceci dans le bloc-notes de Maurice Vidal, à propos de la pénalisation infligée à Ferdi Kubler pour infraction vestimentaire : « Il est paradoxal que toutes améliorations soient autorisées sur la machine en vue d’obtenir le minimum de poids et le maximum de vitesse (métal léger, boyaux ultra-fins, etc…) et qu’on interdise par contre de changer la matière d’un maillot. Kubler ne doit pas sa classe à la qualité de son linge. Cet article du règlement prétend défendre l’égalité de tous, vedettes et régionaux. Croit-on qu’un obscur régional aurait pu se faire monter un cadre entièrement en duralumin, comme le fit l’an dernier Lazaridès dans les Alpes ? » Récemment, lors d’un contre la montre, la performance collective de l’équipe Sky avait créé une polémique à cause d’une combinaison en vortex avec des bulles influençant sur l’aérodynamisme.

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Prophète, le populaire acteur Albert Préjean : à l’issue de l’étape Saint-Brieuc-Angers (248km), Bernard Gauthier va reprendre au Luxembourgeois la toison d’or dont il avait été dépouillé la veille.

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Peu après le départ, le « tricolore » Nello Lauredi a lancé l’échappée qui devait être décisive, emmenant avec lui le national italien Lambertini, le cadetti Alberto Ghirardi, l’aiglon belge Robert Demulder, et les « régionaux » Pierre Brambilla et Robert Castelin (Sud-Est), Attilio Redolfi (Ile-de-France), Roger Chupin (Ouest) et Alain Moineau (Centre-Sud-Ouest).
Bernard Gauthier se lancera bientôt à leurs trousses, accompagné par le Belge Hilaire Couvreur, Gino Sciardis de l’équipe de l’Ouest et le Lorrain Gilbert Bauvin.
Ce groupe, dont Moineau disparaît sur crevaison, dispute le sprint à Angers.
Qui l’aurait dit … Lauredi, récent vainqueur du Dauphiné Libéré, présumé pourtant moins rapide que certains de ses compagnons d’échappée, apporte à l’équipe de France sa première victoire d’étape. Le maillot jaune Goldschmidt, englué dans le peloton des vedetets, concède plus de 11 minutes.

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L’étonnant Parisien Redolfi, originaire du Frioul-Vénétie Julienne et récemment naturalisé, pointe désormais à la seconde place du classement général, après avoir raflé, au passage à la « Belle-Alouette », la prime de 27 000 francs décernée par les Saint-Cyriens de la promotion « Général Frère » accourus de Coëtquidan. Une prime d’engagement, ironise Mithouard !
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas pour Jacques Marinelli. Max Favalelli nous relate son calvaire: « Mais au cours de la matinée, un drame a précédé cette comédie. À bout de forces, ayant dépassé les limites du courage, Marinelli a dû abandonner. Il avait essayé de placer une éponge dans son cuissard et il ne pouvait pédaler que debout, car le moindre contact avec la selle lui arrachait des gémissements de douleur.
– La fin d’un beau rêve ! me dit-il avec un pauvre sourire.
Le soir, je le retrouve désœuvré, désemparé, errant dans les coulisses d’un spectacle de music-hall. On le harcèle, on le prie d’expliquer au public les raisons de son abandon.
Gentil, courtois, il se laisse faire.
– Embrassez la Reine d’un Jour, lui demande Jean Nohain. Marinelli s’exécute et me glisse à l’oreille :
– En tout cas, ne cherchez pas le Roi d’un Jour, ce n’est sûrement pas moi.
Le lendemain, je le regarde partir vers la gare, mélancolique et portant à la main le maigre bagage des émigrants. »
Y aurait-il un « cluster » de furonculose en région parisienne ? Après Jacques Marinelli, originaire de Melun, c’est le pauvre Robert Dorgebray de l’équipe Paris-Nord-Est qui, atteint du même mal, rentre à la maison. Et son coéquipier Robert Chapatte ne tenait plus debout à l’arrivée, après avoir couru l’étape avec entre les jambes deux grosses boules gênantes.
Avec sa verve coutumière, Max Favalelli nous conte maintenant la 8ème étape Angers-Niort (181 kms seulement !) :
« Le lendemain, pour atteindre Niort, nous frôlons La Flèche, puis nous franchissons cavalièrement le beau pays de Saumur, où les suiveurs boivent –c’est bien le cas de le dire- le coup de l’étrier, pour achever ce pèlerinage soldatesque en traversant Saint-Maixent.
– Si tu passes au contrôle, dit sérieusement De Muer à Brûlé, ne te trompe pas, c’est ton fascicule de mobilisation que tu dois présenter.
Est-ce que ces stations successives ont mis de la poudre dans l’air ? En tout cas, Rémy se sent d’humeur batailleuse et agresse José Beyaert. Le tout se terminera par un armistice. Et les officiels, qui avaient menacé le belliqueux Marseillais de deux jours de salle de police (2 000 francs d’amende), avec demande d’augmentation, consentent à lui accorder le bénéfice de l’amnistie.
Nous avons abandonné au revers du chemin une autre victime. Le malheureux Mahé a fait une chute terrible et est transporté à l’hôpital. Cependant que son camarade de marque, Bobet, montre le bout de son nez et conduit une échappée victorieuse. Louison avait bu, au départ, un petit verre de Cointreau que le propriétaire de cette liqueur était venu lui servir lui-même.
– Ça va, on a compris ! lui dit Baffert, si tu marches à l’alcool …
Un autre gaillard a fait des étincelles, c’est l’ancien facteur, Meunier, qui fit une méchante partie de « manivelles ».
– Alors quoi ? lui demande Prouzet. Tu avais du courrier « urgent » à livrer aux Niortais ? »

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Pour être honnête, l’étape a été un peu plus animée que les jours précédents et a donné lieu à de nombreuses échappées dont Louison Bobet, dans son maillot de champion de France, faisait souvent partie.
C’est même lui qui déclenche le « bon coup » à 50 kilomètres de l’arrivée emmenant avec lui deux cadors, le Belge Stan Ockers et l’Italien Fiorenzo Magni, ainsi que le régional de l’équipe du Centre-Sud-Ouest, le jeune Georges Meunier surnommé le « facteur de Vierzon » pour avoir travaillé comme télégraphiste puis préposé au courrier à la Poste de la cité berrichonne.
Bobet, Ockers et Meunier ont joué tour à tour les locomotives et c’est le « fourgon italien » Magni qui en a profité en s’accrochant aux roues de ses compagnons d’échappée pendant 50 kilomètres avant de passer enfin en tête dans les 50 derniers mètres, raflant du même coup la minute de bonification que lorgnait Bobet.
Je choisis encore de prendre la route de Bordeaux aux côtés de Max Favalelli dont je savoure l’esprit hédoniste. Aujourd’hui car à l’époque, je n’étais même pas encore en âge d’entrer en maternelle !
« Nous quittons la Vendée verdoyante et grasse pour les vignobles du Bordelais. Avec une courte halte à Cognac où Lasserre, l’ancien international de rugby, distribue de précieuses bouteilles aux suiveurs. Fernand Trignol, roi des truands, (acteur, spécialiste de l’argot, et auteur d’un livre « Pantruche ou les mémoires d’un truand », ndlr) obtient double ration en déclarant avec pompe :
– Je suis l’envoyé spécial de l’Académie française.
Mais nous perdons en route le meilleur de ses disciples, le truculent Chapatte, terrassé par la furonculose.
– Le « clou » de l’épreuve, c’est ma pomme, ironise-t-il.
Et il ajoute, en dissimulant son désespoir de ne pas pouvoir poursuivre cette course qu’il avait minutieusement préparée :
– Je suis nettoyé. À moi le camion-balai ! Et conduisez-moi chez la Veuve Plumeau.
À Barbezieux, Desbats hume l’air à grands coups et respire les effluves natals. Il pique des deux, emmenant dans son sillage Geminiani, Schotte qui tire sur son guidon à la façon d’un laboureur flamand et trois coureurs italiens dont deux « cadetti » qui refusent de mener.
– Ils ne nous font pas de fleurs ! grommelle Desbats.
Ce n’est pas comme les habitants de Saint-André-de-Cubzac qui ont dévasté leurs jardins et font pleuvoir sur les fugitifs une pluie de roses… »

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Depuis le vélodrome de Bordeaux, Pierre Chany nous relate l’issue de l’étape d’un point de vue plus technique :
« Bordeaux possède la piste « damnée » du Tour de France et, chaque année, que la course vienne du sud ou du nord, des incidents se produisent à l’arrivée.
Il y a trois ans, le Suisse Tarchini était déclassé au bénéfice de Tacca pour avoir gêné le Parisien dans le dernier virage.
En 1949, Van Steenbergen se trompait d’un touret la victoire de Lapébie ne fut pas celle que ses supporters espéraient.
Cette fois, Pasotti accomplit sous les huées un tour d’honneur que les Bordelais réservaient à Robert Desbats.
Depuis le début de l’après-midi, les spectateurs massaient sur les gradins étaient tenus au courant des événements : Desbats et Geminiani s’étaient enfuis après le ravitaillement de Barbezieux entraînant avec eux Schotte, Pedroni (Italie) et les deux cadetti Pasotti et Bonini.
Cela, tous les spectateurs le savaient, mais ils n’ignoraient pas davantage que les trois Italiens, bien que d’équipes différentes, s’accordaient pour ne pas mener (ou si peu que mieux ne valait pas en parler).
Déjà indisposée par cette trop visible collusion, la foule se déchaîna ensuite lorsque Pedroni et Bonini se placèrent pour battre Desbats, l’enfant du pays, au sprint.

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Que faut-il penser des Italiens qui font constamment cause commune, en dépit du règlement (formel) qui interdit toute entente entre des coureurs d’équipes considérées comme rivales ? Aux commissaires de donner une réponse à cette question. »
Maurice Vidal, qui a dû revenir à Paris durant trois jours, a pu constater que l’attention portée au Tour était beaucoup moins vive que les années précédentes, au moins jusqu’ici : « L’événement s’explique de diverses façons. On a pris l’habitude de penser que les faits d’actualité s’estompaient devant le succès de la « grande boucle ». On a eu tort puisque les journaux consacrent cette fois leurs gros titres aux événements de Corée. L’éventualité d’une guerre ou d’une augmentation du service militaire, ou des privations inhérentes au passage à l’économie de guerre, sont des choses qui touchent bien plus le public, et spécialement les jeunes Français, que des exploits « sur piste d’un obscur Pasotti. Ce n’est pas un commentaire, c’est une constatation. Et puis … il faut bien le dire, la course par elle-même n’est pas d’un intérêt majeur. »
Et le journaliste de Miroir-Sprint poursuit : « Mais il faut bien aborder le sujet crucial : il est hors de doute que l’éternelle tactique employée par les Italiens (Cadetti et Nationaux) nuit considérablement à l’intérêt de la course.
C’est tellement vrai qu’on a pu justement la qualifier de tactique d’étouffement. Voir un Magni, éclatant de santé et de classe, jouer les domestiques, se laisser traîner par des compagnons d’échappée pour finalement leur voler la victoire d’étape a quelque chose d’exaspérant. … La pratique de la super vedette entourée de coureurs moyens, jouant les utilités, a déjà réduit le Giro aux proportions de l’étape des Dolomites. La supériorité italienne en matière de cyclisme permet aux vedettes transalpines d’imposer la même méthode au Tour de France. Souhaitons que la méritoire activité des régionaux français permette de briser la gangue qui entoure actuellement la plus belle des coureurs cyclistes. »
En route pour Pau avec Max Favalelli, décidément je me plais bien en sa compagnie :
« Un petit air mondain que rehaussent la présence de Mireille, tout de même dans un maillot jaune et celle du compositeur Louis Beydts, et qui estiment que ce que réussissent le mieux les coureurs, ce sont les fugues.
C’est jeune et ça ne sait pas ! Le môme Dussault, irrespectueux des traditions, rompt la trêve classique qui s’établit dans la traversée des Landes et s’en va, tout seul, comme un grand.
– Il faut bien que jeunesse se passe ! pense le peloton qui fait le gros dos au soleil.
Arrivée triomphale sur un stade de l’Armée.
Et pour faire couleur locale, André Dassary s’est déguisé en drapeau : short bleu, maillot rouge et chapeau blanc. (Chanteur d’opérette, il devint très populaire sous l’Occupation avec la chanson « Maréchal, nous voilà » à la gloire de Pétain, ndlr)
– Tu vas nous chanter La Marseillaise ? demande Queugnet. »
En dépit de l’apathie du peloton, il faut féliciter la performance de Marcel Dussault, le Berrichon de La Châtre, qui s’impose à Pau après sa chevauchée en solitaire de 190 kilomètres. Il succède dans la légende du Tour à un autre Berrichon André Bourlon (le vélodrome couvert de Bourges porte aujourd’hui son nom) qui avait réalisé un exploit encore plus retentissant entre Carcassonne et Luchon, lors du Tour 1947. Son échappée de 253 kilomètres reste la plus longue dans l’histoire du Tour de France.

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Sinon, l’’étape s’est déroulée le plus tranquillement du monde, Bernard Gauthier conservant son paletot jaune. Tout au plus, peut-on signaler quelques échanges d’amabilités entre Fiorenzo Magni et Maurice Blomme, le Belge n’appréciant guère la collusion trop évidente entre les deux équipes italiennes.
Albert Baker d’Isy fait le point : « Nous y voici. Le boulevard des Pyrénées à Pau est un lieu de réflexion tout indiqué la veille de la première étape de montagne. De la permanence du Tour, on découvre les principaux sommets, Aubisque, Tourmalet et Aspin, qui constitueront mardi (après le jour de repos) un triple obstacle redoutable pour les 93 coureurs qui ont passé les dix premières étapes. »
Charles Pélissier confie son pronostic : « Je serais étonné que la première étape de montagne, malgré l’Aubisque, le Tourmalet et autres « seigneurs » pour lesquels j’ai quelque respect, soit vraiment décisive. Il y a trop de plat entre le sommet du dernier col et l’arrivée à Saint-Gaudens. Fatalement, des regroupements se produiront entre grands grimpeurs et ceux ne s’étant pas trop laissé distancer. Ce premier contact permettra tout de même de juger mieux que je n’ai pu le faire jusqu’à présent les principaux favoris. »
De cela, je vous entretiendrai dans un second billet. Mais sans « spoiler » l’issue de ce Tour, je vous promets quelque rififi dans les Pyrénées !

Pour vous faire revivre ces premières étapes du Tour De France 1950, j’ai puisé dans les précieuses collections des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour m’avoir aidé à rassembler tous ces documents.

Publié dans:Cyclisme |on 1 juillet, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1950 (2)

Pour celles et ceux qui auraient manqué les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1950-1/

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Je vous avais laissé, à la veille de la journée de repos à Pau, au pied du château où Henri IV vit le jour le 13 décembre 1553 (il n’est pas interdit de s’instruire même en roulant).
C’est une aubaine, tant les coureurs en ont manqué depuis le départ de Paris, de les exhorter à se rallier à son panache blanc. Ainsi, le premier roi de France et de Navarre, protestant, aurait harangué ses soldats contre les extrémistes catholiques, près du village d’Ivry-sur-Eure (aujourd’hui Ivry-la-Bataille) en mars 1590. Ordre probablement apocryphe … comme pas mal de témoignages qui alimentent, encore de nos jours, la chronique de la légende des Cycles, à propos de cette grande étape pyrénéenne qui mène les coureurs, du Béarn en Comminges, de Pau à Saint-Gaudens. Les juges de paix, chers au dessinateur Pellos, les cols d’Aubisque, Tourmalet et Aspin, vont prononcer leur verdict après avoir ôté leur toque de nuages.

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J’ai pris l’habitude de suivre souvent la course en compagnie du délicieux chroniqueur Max Favalelli :
« La course commence demain. Jour de recueillement. À la veille des grandes batailles chacun se concilie les faveurs de son choix. Robic celles de son adversaire du lendemain en allant prendre contact avec l’Aubisque. Histoire de se tenir en jambes. Bartali celles du ciel, en se rendant en pèlerinage à Lourdes.

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Atmosphère de fièvre. Les directeurs sportifs apprêtent leur tactique au cours des conférences secrètes. Les suiveurs, pour tromper leur désœuvrement, établissent à la terrasse du Continental, la « Bourse des grimpeurs ».
À neuf heures du soir, Jean Bidot reçoit un coup de téléphone de André Dassary qui a installé un poste de ravitaillement sur le parcours et stocke les sandwichs et les canettes de bière.
Et les coureurs s’endorment en faisant de jolis rêves, sauf Bernard Gauthier qui reste éveillé pour deux raisons : il a peur de devoir restituer son maillot jaune. Et puis Brambilla, son camarade de chambre, ronfle comme une toupie.
Le premier à se réveiller est Cogan auquel sa logeuse prédit : « J’ai cassé ce matin votre verre à dent. Ça va vous porter bonheur, pour sûr ! » Cette brave femme ne croyait pas si bien dire.
J’interroge Redolfi qui sourit de toute sa petite bouille d’angelot frisé : « Moi ? Je ne grimpe pas. Je rampe ».
Sans doute est-ce pour cela que ce farceur s’évade dès le premier kilomètre.
Mais tout cela, ce n’est pas du sérieux. Et un spécialiste résume la situation dans cette formule hardie : « Les gros bras se regardent dans le blanc des yeux ! »

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Décidément, nous traversons aujourd’hui la terre d’élection des rugbymen. Il en sort de chaque fourré. Baudry qui salue au passage son compatriote Geminiani, Jean Prat qui exécute des feintes devant le peloton et fait une passe à Kubler avec une tranche de jambon.
Fini de rire. Voici Gourette et la route, d’un seul coup, prend la forme d’un toboggan. Rageur, dressé sur les pédales, Robic attaque. Sans doute, est-ce pour chasser l’appréhension que lui a causé une lettre stupide, émanant d’un devin et qui lui prédit que cette étape lui sera funeste.

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Près du sommet opère une chorale basque qui entretient sa vigueur vocale au petit rosé. Et elle accueille Biquet en entonnant un refrain en dialecte. Ce qui laisse le Breton insensible.
Les balcons de la montagne sont garnis. Toutes les places ont été louées depuis l’aube.
Une surprise ! Meunier, le facteur vierzonnais, franchit le col avec les « as ».
– Dépêche-toi, lui crie un plaisantin, la dernière levée va bientôt être faite.
Mais le pauvre Meunier ignore tout de la montagne. Évidemment, le Berry n’est pas spécialement une contrée cahotique. Faute d’entraînement, il s’aperçoit que monter n’est rien. Il faut encore descendre. Alors Meunier serrant les dents, mais aussi ses freins, constate avec étonnement :
– Nom d’un chien ! v’là que je n’sais pas descendre !
Il ferait une belle équipe avec Jean-Marie Goasmat …
Le Tourmalet. Deuxième station du chemin de croix des coureurs. Jean Bidot, l’œil inquiet, fait une navette incessante entre ses hommes. Il quitte Lauredi mal en point pour revenir sur Molinéris.
– Mais où est passé l’animal ?
– Coucou !
Dans un lacet au-dessous de la route, une tête émerge des fougères. Molinéris a manqué un virage et a fait une chute verticale de trente mètres.
– Attention ! menace Boudard. Il est interdit de prendre des raccourcis !
En queue de peloton, un autre homme zigzague sur sa machine et soudain s’abat d’un coup sur l’herbe où il reste, l’air hébété. Le Belge Couvreur est victime d’une insolation (la seule cause ?!ndlr).
Ce soir, quand Sylvère Maës passera ses troupes en revue, il fera la grimace : Lambrecht a mal aux reins, Blomme aux genoux, Van Ende a fait une cabriole fantastique contre la paroi rocheuse et Hendrickx réalise ce tour de force de perdre une molaire dans le Tourmalet. »

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Dans la descente sur Barèges, un regroupement s’opère, puis dès les premiers lacets du Tourmalet, Kléber Piot démarre et lâche ses adversaires. Il prend une sérieuse avance et, au sommet, il précède Robic de 2’ 33’’, Bartali de 2’ 46’’, Bobet de 2 ‘ 48’’ puis Ockers et Cogan qui a fait une remontée sensationnelle.
« André Leducq deux fois vainqueur du Tour de France » – ainsi signe-t-il ses chroniques dans le Miroir des Sports- ne tarit pas déloges sur le coureur de l’équipe régionale d’Ile-de-France :
« Ce dernier ne me faisait pas plus d’impression que n’importe lequel de ceux qui pédalaient à ses côtés et pourtant je dois vous dire que Kléber Piot, que je connais bien, possède cette chance de très bien dégringoler. Une fois passé l’Aubisque, en dixième position –ce dont bien des routiers de ma connaissance se contenteraient- il s’était lancé à corps perdu dans la descente. Piot descend vite, et comme je suis orfèvre en la matière, je pense que l’on me fera confiance si j’assure qu’il ne perd pas une seconde, les pieds restent soudés aux cale-pieds, les coudes rentrés, le ventre horizontal, à toucher le cadre.
Ça n’a pas fait un pli, Robic a été rejoint, pas par Piot tout seul, mais aussi par quelques-uns de ceux qui n’avaient pas monté si mal que ça, et entre l’Aubisque et le Tourmalet, nous avons assisté à l’habituel regroupement qui prélude presque toujours à de nouvelles batailles.

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C’est alors que m’est apparu ce roi des Pyrénées que toute la caravane attendait. Non, ce n’était pas Robic, ni Kubler, ni Bobet, mais bien ce grand garçon aux joues et à l’œil malin qui venait brusquement sous notre nez de prendre sur le plat une centaine de mètres au petit groupe un peu médusé de cette audace.
Puis l’ascension du Tourmalet a commencé. Je regardais pédaler Kléber Piot (de Saint-Denis) dans ces interminables lacets, dressé parfois sur ses pédales comme pour alléger sa monture. L’homme est long, mais pas frêle. Magnifiquement bien ployé au point qu’on pourrait croire à une copie de Coppi. Son action était très belle à contempler et il ne donnait jamais l’impression d’un coureur bénéficiant de l’apathie d’un groupe de poursuivants, mais bien d’un dominateur, d’un roi de la montagne.

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En fait, il l’était ce jour-là, car un coup d’œil jeté à l’arrière nous avait bien vite fait découvrir que sa supériorité était tangible, visible, réelle. Robic, lui-même, avait été décramponné par la poursuite que livrait à Kléber Piot le groupe Bartali, Bobet, Ockers. La preuve était là, flagrante, indiscutable. Kléber Piot montait plus vite que tout le monde.
C’est beau à regarder un grimpeur qui a du style et qui est efficace en même temps. Ce qu’il fait paraît facile alors que c’est effroyablement dur à réaliser, comme un exercice de music-hall ardu ou dangereux, mais fait avec un sourire constant sur les lèvres.
Voilà. J’ai trouvé, Kléber Piot est le grimpeur souriant. Pas un rictus comme en ont parfois les boxeurs, mais un bon, un vrai sourire de satisfaction. Celui qui émane d’un cœur content.
C’est long le Tourmalet et pourtant je n’ai surpris à aucun moment un seul geste de lassitude chez Piot. Il était d’une incroyable légèreté allant sans un déhanchement le buste bien droit et les jambes tombant comme si la pédale n’avait pas buté, comme pour les autres, sur le mur interminable du col. Il ne se retournait même pas. Il était sûr de lui, sûr de son effort. En fait, il grimpait mieux.
Et si une chute dans les premiers virages de la descente du Tourmalet ne l’avait pas attardé et ensanglanté, il n’aurait absolument rien perdu sur ses poursuivants avantagés par le nombre, avant d’atteindre, toujours solitaire et magnifique, le sommet d’Aspin…. »

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« Aspin » répète Maurice Vidal. « Un désert pendant 364 jours. Aujourd’hui : cent mille habitants. Des guirlandes de curieux sont accrochées aux flancs de la montée. Pour se frayer un chemin au sein de cette multitude hurlante et gesticulante, il est besoin de trésors de patience. Il y a de la poudre dans l’air … »
Et pour être au plus près de l’action, je vous livre le témoignage de vieux pyrénéens :
« L’année 1950 passa tranquillement au gré du temps et des événements tant politiques que sportifs qui alimentaient les gazettes. Dès le mois de juin, les hommes entamèrent de longues discussions passionnées et établirent des pronostics sur le prochain … Tour de France !
Celui de 1949 ayant déchaîné les passions, le pays tout entier attendait cette épreuve avec impatience. A Bertren, on soutenait le français Robic contre Bartali bien évidemment.
Mais la plupart des hommes, ouvriers de l’entreprise de BTP Labardens et Francou, se trouvaient au Pic du Midi de Bigorre et écoutaient le résumé de toutes les étapes à la radio le soir.
Le mercredi 26 juillet, Jean-Marie Labardens leur donna un jour de congé pour qu’ils puissent assister à la course dans le col de leur choix. La joie fut générale et il n’y eut aucune défection. Ils se rendirent tous au sommet d’Aspin pour suivre la 12ème étape du 37ème Tour de France. La rivalité de l’équipe de Jean Robic et celles des Italiens menées de main de maître par Gino Bartali occupa toutes les conversations le long de la route. Ce mercredi-là en haut du col, à chaque fois qu’un coureur italien se présentait, il était copieusement hué par la foule massée des deux côtés. Les femmes en short et les cheveux au vent n’étaient pas les dernières à manifester leurs préférences (et pourtant, les beaux Ritals … ! ndlr). La journée était chaude, le soleil un peu voilé ce qui accentuait la moiteur de l’été. Le peloton s’étirait et tout à coup, au sommet, Bartali se mit en danseuse et attaqua.
Robic qui avait réussi à remonter dans sa roue le suivit, la bagarre s’annonçait acharnée. Cela indisposa au plus au point certains spectateurs qui avaient pas mal picolé, les hurlements redoublèrent, des coups de poings furent échangés. Les coureurs italiens, pris à partie et craignant le pire, redoublèrent d’ardeur. Ils réussirent à traverser la foule en colère mais les soiffards surexcités se groupèrent pour former un barrage. En voulant l’éviter, Bartali fit tomber Robic qui s’accrochant à sa roue l’entraîna dans sa chute. Des spectateurs se précipitèrent pour les relever mais quelques excités s’imposèrent voulant donner « une bonne correction » au coureur Italien. Les chauffeurs des voitures suiveuses à coups de klaxon rageurs et en faisant hurler les moteurs, forcèrent le barrage obligeant les spectateurs à reculer. Les organisateurs et les spectateurs s’interposèrent, la confusion était totale et les coureurs en profitèrent pour s’esquiver. (http://capsbourrutdespyrenees.over-blog.com/2016/10/le-tour-de-france-1950.html)
À Saint-Gaudens, première fois ville-étape du Tour, devant les tribunes bondées du circuit automobile du Comminges, Gino Bartali, touché mais pas coulé, règle au sprint un peloton de neuf coureurs où l’on reconnaît dans l’ordre Louison Bobet, Ockers, Geminiani, Brulé, Kirchen, Piot, Cogan et Fiorenzo Magni. Ce dernier prend le maillot jaune à Bernard Gauthier qui termine à plus de 21 minutes.

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Dans son bloc-notes, Maurice Vidal, toujours mesuré, tente de calmer le jeu suite aux incidents qui ont émaillé l’étape :
« J’aimerais vous parler de choses drôles ou du moins plaisantes. Mais les événements commandent …
Malgré la très belle course à laquelle il nous a été donné d’assister aujourd’hui, le sujet central, ce soir à Saint-Gaudens, reste l’attitude du public envers les coureurs italiens.
Ceux-ci, depuis le départ du Tour, appliquent une tactique rigoureuse et un peu rigide (certes dans l’unique but de remporter la victoire finale). On peut les critiquer, mais on doit le faire sportivement.
Les coureurs italiens ont couru aujourd’hui au milieu de spectateurs hostiles, parfois insultants. Ceux-ci ne constituent évidemment pas la majorité, mais le public français se doit de faire lui-même sa police et de faire taire les quelques énergumènes qui dépassent –et de loin- les limites permises par la passion sportive.
Je le répète : on peut ne pas aimer la méthode italienne et nous ne nous sommes pas privés ici de dénoncer ce qu’elle a d’excessif, mais aujourd’hui les Italiens (nationaux et cadetti) ont lutté dans la montagne et ont généralement fait preuve les uns de brio, les autres de beaucoup de courage. Aucun éliminé parmi eux. La victoire d’étape et le maillot jaune ce sont des résultats sportifs qui méritent considération, et jusqu’ici, en fait, l’attentisme transalpin a payé.
Entendons-nous : il ne s’agit pas de dramatiser. De nombreux coureurs italiens ont reçu des canettes de bière, des encouragements et même de substantielles poussettes. Mais il vaut mieux prévenir que guérir. Le public français peut être aussi frondeur que cœur d’or et l’ovation faite à Fausto Coppi l’an dernier sur la route de Paris avait arrangé bien des choses.

Miroir du TOUR 1950 33 Adieu le Tour Bartali

On pensait les esprits apaisés, seulement voilà … ce qu’en dit Max Favalelli, le lendemain, à l’aube :
« Il est sept heures du matin. Dans le parc de l’Hôtel de France, un homme s’avance vers Jacques Goddet, écarte les bras d’un geste impuissant.
– Rien à faire !
En prononçant ces mots, Alfredo Binda vient de mettre un terme à l’événement majeur du Tour de France 1950.
La veille, après avoir franchi en vainqueur la ligne d’arrivée – Saint-Gaudens, Bartali, le visage ruisselant de pluie, avait courbé le dos sous les sifflets de quelques exaltés noyés ans le public et avait murmuré/ :
– Je ne repartirai pas demain.
Un reporter de la radio italienne s’empressa de recueillir cette déclaration avant que Binda n’ait réussi à masquer le micro de sa main.
Sous les huées d’une partie de la foule, le haut-parleur annonçait :
– Bartali a gagné l’étape Pau-Saint-Gaudens. Et Magni endosse le maillot jaune.
Les Italiens triomphaient sur toute la ligne. Or, douze heures plus tard, Bartali, au lieu de prendre le départ pour Perpignan, montait dans le train à destination de Toulouse et Magni reléguait sa tunique d’or dans ses bagages, sans même l’avoir portée un seul instant.
Il aura donc suffi d’une poignée d’énergumènes pour contraindre à la retraite la vedette n°1 du Tour.
Que s’était-il donc passé de si grave pour susciter une telle décision ?
Plus tard les historiens du Tour parviendront sans doute à établir la vérité. Car il existe sur les incidents des Pyrénées plusieurs versions qui se contredisent en de nombreux points.
Le certain est que la tactique, parfaitement conforme au règlement, appliquée par les Italiens irrita quelque peu l’opinion. Et en cela certains journalistes eurent sans doute le tort de ne point éclairer le public. Il n’importe. Les profanes ne s’embarrassent point de stratégie et ils n’aiment pas voir des coureurs participer à des échappées sans prendre part à la lutte et, se présentant à l’arrivée beaucoup plus frais que leurs compagnons, leur ravir la victoire dans les tout derniers mètres. (Heureusement que les réseaux sociaux n’existaient pas à l’époque, imaginez-un peu … ndlr).
La méthode italienne était incontestablement subtile. Sentimentalement elle offusquait ceux qui croient que n’ont le droit d’être à l’honneur que ceux qui ont d’abord été à la peine. Lors des arrivées à Bordeaux et à Pau, il y eut donc quelques cris hostiles à l’adresse des transalpins, considérés comme des « suceurs de roues ». Mais les choses n’allèrent pas plus loin. Et au fond, tout ceci était assez anodin.
Au départ de Pau, Bartali affichait un front soucieux. Il avait fixé sur la potence de son guidon une médaille sainte qu’il avait été faire bénir la veille à Lourdes (on le surnommait « Gino le Pieux », ndlr). Mais cette protection céleste ne le rassurait qu’à moitié.
– Gino redoute le tempérament « excessif » des gens de cette région, me dit un confrère de Rome qui s’évertuait à dissiper les inquiétudes du champion.
Tout se passa bien dans l’Aubisque, mais dans les lacets du Tourmalet, quelques rares excités conspuèrent Bartali dont la nervosité redoubla ;
Aussi, au moment d’attaquer la montée d’Aspin, Bartali demanda-t-il à Louison Bobet de ne point le quitter. Une foule énorme obstruait la route sinuant au milieu des sapinières.
À l’approche du sommet, Robic, Bartali et Bobet étaient roue dans roue. Devant eux, un photographe, à cheval sur le tansad d’une motocyclette, gêna involontairement Robic qui s’apprêtait à démarrer. Les trois coureurs s’accrochèrent et tombèrent.
C’est alors que Bartali vit se précipiter vers lui des individus, l’injure à la bouche. Il reçut quelques horions et eut l’impression qu’il allait être lynché.
L’incident fut extrêmement bref, mais Gino, en remontant sur sa machine, était blême de peur. Quelques instants auparavant une voiture le coinça contre la paroi de la montagne. Ce geste fut-il intentionnel ? En tout cas, Bartali me disait le lendemain :
– À ce moment-là, j’ai pensé à mon frère qui est mort en course par la faute d’un maladroit. Et cette pensée ne cesserait plus de m’obséder si je poursuivais le Tour.
Le soir-même, le bruit de l’abandon probable de l’équipe italienne se répandit comme une traînée de poudre dans Saint-Gaudens.
Durant toute la nuit, les officiels se concertèrent. Binda parlementa avec ses coureurs et de nombreux coups de téléphone furent échangés avec M. Rodoni, président de l’U.V.I. (Union Vélocipédique Internationale, ndlr) lequel finit, de Milan, par déclarer :
– Bartali est maître de sa décision. Je l’entérinerai quelle qu’elle soit !
À Luchon, où je logeais et où je me tenais au courant de l’évolution de la « crise », je rencontrai Armand Salacrou (auteur normand connu notamment pour ses pièces L’inconnue d’Arras et Boulevard Durand ndlr). Un Salacrou écarlate, bronzé, hâlé par le grand air, et qui descendait du sommet du Nethou où il passe ses vacances à se livrer aux joies de l’alpinisme.
En bon auteur dramatique, Salacrou me dit :
– Ce qui manque à ce Tour c’est un rebondissement. Pour que l’intérêt soit maintenu, il nous faudrait un bel incident. Cet incident nous l’avions.
Le Tour continue !
Dès le lever du soleil, accompagnant Gaston Bénac, nous pénétrions dans le jardin de l’Hôtel de France à Loures-Barousse, petite localité près de ce Barbazan dont Pierre Benoît illustra récemment le casino.
Quelques écharpes de brume flottaient dans la vallée et encapuchonnaient les Pyrénées.
– Voilà qui est mauvais signe ! me dit Gaston Bénac.
Et il me montra la voiture de Binda complètement déséquipée. Des valises avaient pris la place des vélos de rechange.
Sous les arbres, agités par un vent frisquet, Jacques Goddet et Félix Lévitan parlementaient avec Magni. Désœuvrés, ayant revêtu leur costume civil, Biagioni, Lambertini, Salimbeni tournaient en rond.
– Vous devez défendre votre maillot jaune !
Magni aurait bien voulu céder aux arguments de Jacques Goddet. Mais il en était incapable :
– J’ai donné ma parole à Bartali. Je ne puis la renier. Et puis, même si je passais outre, ma carrière serait brisée au cas où je continuerais seul de courir le Tour !
Entouré de ses coéquipiers, Léoni subissait le même cas de conscience. Sur la prière de Jacques Goddet, Binda fit une ultime tentative et disparut dans le pavillon où logeait Gino. Il en ressortit dix minutes plus tard, suivi du champion.
– Je regrette, dit Bartali. Je ne puis assumer la responsabilité de faire courir le moindre risque à mes camarades qui m’ont accordé leur confiance.
– C’est votre dernier mot ? demanda (Jean-Pierre Foucault, pardon ndlr) Jacques Goddet.
Bartali hocha la tête.
– Désolé, fit simplement Jacques Goddet.
Et après lui avoir serré la main :
– Le Tour continue !
C’était donc l’abandon pur et simple.
Aussitôt les journalistes italiens, qui avaient passé la nuit sur des lits de fortune dressés dans la salle à manger de l’hôtel, se ruèrent vers la cuisine et s’emparèrent du téléphone, dictant des articles-fleuves et se disputant des sandwichs que confectionnait une femme de chambre affolée par la volubilité de ses hôtes.
– Le village de Loures-Barousse vient d’entrer dans l’Histoire du Tour de France ! dit pompeusement un confrère.
Il n’avait pas tort, car les événements qui s’y déroulèrent ne cessèrent de peser sur l’épreuve. »

Loures-Barousse

Soixante-dix après, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Garonne. Les gradins, vestiges de l’ancien circuit automobile du Comminges, témoignent toujours, à l’entrée ouest de la ville, des grandes heures sportives d’antan, le pilote Albert Ascari au volant de sa Ferrari, les campionissimi Bartali et Magni.
Effectivement, il y eut quelques échauffourées en haut du col d’Aspin : quelques énergumènes français, un peu trop imbibés de Madiran ou « Perniflard », prirent à partie Gino Bartali qui se plaignit que l’un d’eux le menaça avec un couteau … Si l’on en croit Pierre Chany, journaliste pour L’Équipe, qui a été témoin de l’action : « J’ai vu le spectateur dont parle Bartali. Il avait un couteau dans la main droite, c’est vrai, mais c’était pour couper le saucisson qu’il tenait dans la main gauche » ! Pour bien connaître les habitudes festives et conviviales des gens du cru, je validerais volontiers cette version.
D’un point de vue cyclo-géopolitique, le contexte d’après-guerre était encore tendu. Mes lecteurs assidus se souviennent de l’accueil réservé aux coureurs français, lors du Tour précédent de 1949, en particulier à Robic, dans le Val d’Aoste. On leur avait barré la route et insultes et jets de pierre avaient visé la caravane.
Chez certains esprits médiocres, Bartali incarnait malgré lui le régime de Mussolini qui avait instrumentalisé le succès du campionissimo dans le Tour de France 1938. Pauvre et admirable Gino dont on apprendra bien plus tard, quelques années avant sa mort, que pendant l’occupation allemande de la péninsule, fervent catholique, il faisait partie d’un réseau de sauvetage conduit par le rabbin de Florent Nathan Cassuto conjointement avec l’archevêque de Florence le cardinal Elia Angelo Dalla Costa. Il servait de messager en dissimulant des documents falsifiés dans les tubes de selle et de guidon et en les transportant sous le couvert de son entraînement (jusqu’à 350 km par jour !). Il contribua ainsi à sauver la vie à plus de 800 Juifs et, à titre posthume, fut décoré « Juste parmi les nations », la plus haute distinction décernée par l’état d’Israël.
Il fut dit aussi que le vieillissant Gino n’aurait pas supporté de voir la toison d’or sur les épaules de son coéquipier Fiorenzo Magni, d’autant plus qu’il n’avait guère de sympathie pour son ex appartenance à la milice fasciste sous la dictature du Duce.

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Conséquences de l’embuscade d’Aspin et de l’intransigeance de Bartali : du fait du retrait de Magni, c’est Ferdi Kubler qui, comme tout bon Suisse qui se respecte, neutre dans le conflit, s’empare du maillot jaune mais il préfère cependant ne pas l’enfiler au départ de Saint-Gaudens ; d’autre part, les organisateurs envisagent déjà d’annuler l’incursion en Italie lors des 15eme et 16eme étapes par crainte de représailles.
Il me manque déjà, Guy Bedos déclamait, à la fin de chacun de ses récitals, que la vie est une comédie italienne ! Comediante, tragediante !
Décimé par les renoncements en chaîne (de vélo bien évidemment), c’est un peloton de 73 coureurs et sans maillot jaune qui s’élance pour la 12ème étape Saint-Gaudens-Perpignan (233 kilomètres) via le Couserans et les étroites gorges de l’Aude.
Est-ce pour remercier les commissaires pour leur mansuétude, le Belge Maurice Blomme, repêché bien qu’étant arrivé hors des délais (à 1h 15 de Bartali) la veille, se fait la belle dans la traversée du Comminges et possède 2 minutes d’avance à Salies-du-Salat.
Allez, au passage, pour nous faire pardonner des mauvais agissements de certains de nos compatriotes, filons au casino local écouter Paolo Conte narguer malicieusement les francese avec un de ses grands succès, Bartali :

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« … Moi je reste là j’attends Bartali
Perché sur mes sandales
De ce virage il pointera
Son nez triste d’italien heureux
Entre les français qui s’énervent
Et les journaux qui s’envolent
Il y a un peu de vent
La campagne baille
Il y a une lune au fond du bleu
Entre les français qui s’énervent
Et les journaux qui s’envolent
Et toi tu me dis qu’on doit aller au cinéma
Au cinéma vas-y toi ».

Pour lui montrer que l’on n’en veut pas, je vous offre une autre version, très entraînante, de Bartali, interprétée par Enzo Jannacci, artiste aujourd’hui disparu, qui possédait un doctorat en médecine et fut amené à travailler au sein de l’équipe du célèbre chirurgien en cardiologie Christiaan Barnard.

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Un peu plus loin, à Castagnède, malgré l’heure encore matinale, il doit y avoir foule au comptoir de « Chez Nono » et du Café américain et les premiers « Pernifleurs » trinquent déjà à la belle histoire belge du jour : Blomme a doublé son avance à Caumont, possède 9 minutes à Rimont et 16 minutes à Foix sur un peloton qui se préoccupe surtout de chasser la canette.
Comme l’écrit Max Favalelli, dans le Tour, les jours se suivent mais ne se ressemblent pas : « Hier la pluie, les bourrasques, l’ascension des cols, la foudre, les incidents. Aujourd’hui la chaleur, les routes à peine bosselées, le calme, presque la monotonie …
Hier un coureur est éliminé pour être arrivé après la fermeture du contrôle ; il s’appelle Blomme. Aujourd’hui, un coureur se détache dès le départ, fonce dans la fournaise et, après une course solitaire qui le fait défaillir, remporte la victoire : il s’appelle Blomme.

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Voilà un monsieur qui ne tarde pas à solder ses dettes de reconnaissance ! À peine repêché, il cueille une branche de laurier … et quelques dizaines de billets de mille par surcroît.
De Saint-Gaudens à Perpignan, notre troupe est soudain allégée. Les absents n’ont pas toujours tort. La personnalité du seigneur Bartali est trop puissante pour ne pas hanter tous les esprits.

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Courte sensation, et qui tourne à la promenade touristique. On découvre, au passage, le défilé du Lys. La France doit être un pays bien riche pour tenir secret des sites aussi beaux et qui lui attireraient de nombreux visiteurs (voilà une idée en ces grandes vacances d’après confinement !).
Perpignan a le sang en tête et organise une arrivée qui lui donne 40° de fièvre ; c’est exactement la température que l’on enregistre sous les platanes du boulevard Wilson. L’on s’est contenté d’enlever en hâte les drapeaux italiens qui décoraient la place. Grande cause, petits effets … »
Maurice Blomme, recordman de l’heure de son pays (44,190 km sur la piste du Vigorelli de Milan, l’année précédente), l’emporte après une échappée fleuve de 213 kilomètres, pas loin du record d’Albert Bourlon en 1947 et mieux qu’Albert Dussault entre Bordeaux et Pau, cette année. Cependant, on a failli encore assisté à un incident cocasse : victime d’une insolation, Blomme s’est effondré à quarante mètres de la ligne d’arrivée, ce sont des âmes charitables qui l’ont remis en selle pour effectuer les derniers mètres sur sa machine.

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Décidément, ce Tour, à défaut de grandes manœuvres, vaut par ses petites histoires dont certaines, notamment en cette année 1950, sont entrées définitivement dans la légende des Cycles. Ainsi lors de l’étape Perpignan-Nîmes courue sous une chaleur caniculaire …
C’était la belle époque des équipes nationales et régionales. Pour contenter tous les candidats français au Tour, on avait créé des équipes aux appellations biscornues. En 1950, on relevait les formations de l’Ouest, de l’Ile-de-France-Nord-Est, du Centre-Sud-Ouest, du Sud-Est, ainsi qu’en « ce temps béni des colonies » (dixit Michel Sardou !) une équipe d’Afrique du Nord. Deux Marocains et quatre Algériens, tous citoyens français, la composaient : Max Charroin et Custodio Dos Reis, tous deux de Casablanca, les Algérois Ahmed Kebaili, Marcel Molinès et Marcel Zelasco, et Abd el Kader Zaaf surnommé le « lion de Chebli », sous la direction technique de l’Oranais Vincent Salazard.
Donc, au départ de Perpignan : « Après avoir consulté le thermomètre, les Nord-Africains qui sont gens déductifs ont estimé que le climat, qui est favorable à l’éclosion des vers à soie, devait également leur convenir. Le jeune Molinès avait rencontré, à Pau, son mentor et ami Maurice Diot et lui avait promis de faire honneur à son protecteur. Il tint parole et, flanqué de Zaaf, prend le large sur des routes qui grésillent ainsi qu’un four.
Et voilà deux maillots gris à bande bleue de France qui s’échappent de la palette colorée du peloton, sans que celui-ci consente à sortir de sa torpeur.

Zaaf suivi de MolinèsZaaf-Molines

Pour les suiveurs (dont ici Max Favalelli), le pèlerinage Perpignan-Nîmes est marqué par deux stations, où chacun reçoit le viatique du Pérégrin : À Béziers, dégustation de vin clairet ; à Pézenas, de ravissantes personnes distribuent des pâtés dont le secret est dû, paraît-il, à un lord anglais(plus précisément au cuisinier indien de Lord Robert Clive, ndlr). Et à Montpellier, nous recevons des fruits.

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Quelqu’un qui a eu grand tort d’apprécier trop vivement ces spécialités locales, c’est le malheureux Zaaf ! Subitement, il se met à tanguer, à zigzaguer sur la route, pareil à un taon, et s’écroule dans le fossé. Le rosé de Narbonne lui a été fatal … « Tu n’aurais pas dû absorber cette bouteille qu’un spectateur t’a tendue » lui reproche son directeur sportif … »

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À ce point du récit, je préfère poursuivre cette anecdote telle que, bien des années plus tard, le truculent journaliste de Miroir-Sprint Abel Michea la conta à sa chère petite-fille Nounouchette :
« C’était en 1950. L’étape Perpignan-Nîmes. Encore une où Râ, comme disent les cruciverbistes, faisait des heures supplémentaires. Tu avais beau avoir une feuille de chou sur la cafetière, tu sentais quand même passer le truc. Alors, de temps en temps, un petit coup de Roussillon, histoire de s’humecter les papilles. Et finalement, c’est Abd el Kader qui a trinqué. Zaaf, il avait pris la tangente avec un pote à lui, Molinès. Et il pensait bien la gagner son étape. Il n’avait rien négligé pour cela. Surtout les « conseils » d’un copain belge qui lui avait vanté les mérites de petites pilules « comme ça ».
Et le coureur belge, grand ami de Zaaf, lui avait remis la boîte, sans comme dit le prospectus, préciser la posologie. Voilà donc mon Abd el Kader qui prend un peu plus de pilules qu’il eut été … enfin, disons normal… Si tu avais vu Zaaf tanguer sur la route, la balayer, éviter … un platane, avant de s’écrouler dans un fossé, en bordure d’un vignoble. Et il allait peut-être bien tomber dans les pommes quand un vigneron lui passa sa gourde. Zaaf ne buvait pas de vin. Mais il s’aspergea le visage, la nuque. À tel point que, quand on s’empressa autour de lui, il puait le pinard. Et tout aussitôt naquit la légende de la biture sensationnelle. Tu vois, ma Nounouchette, comme il faut toujours se méfier des apparences et des mauvaises langues.
Tu peux aller demander aux toubibs de Nîmes qui lui firent un lavage d’estomac, si je raconte des blagues.
Zaaf, lui, il était malin. Il n’a rien dit. Même que le lendemain, il est venu au départ faire son numéro. Il voulait repartir ! Bien sûr, on lui rappela son abandon dont il disait ne pas se souvenir. Alors, il proposa de … « vite faire le bout d’étape qu’il n’avait pas fait … »
Tout ça, ça lui a valu pas mal de contrats. Beaucoup de contrats, même. À tel point que tous les journaux écrivirent qu’il était obligé de s’installer en Bretagne puis en Belgique. Ça, mon ange, c’était vrai. Mais les contrats n’y étaient pour rien. Simplement, la légende avait traversé la Méditerranée. On y avait cru. Et les compatriotes musulmans de Zaaf avaient décidé d’excommunier le buveur de vin … Abd el Kader était prisonnier de sa légende. »
Celui qu’on surnommait le Lion de Chebli montra par la suite d’indéniables qualités de communicant avant l’heure. En effet, l’année suivante, il s’appliqua à terminer à la place populaire de « lanterne rouge » du Tour (66ème et dernier à 4h 58 du vainqueur Koblet), promesse de bien meilleurs contrats dans les critériums. Et comme en atteste la photo ci-dessous, il sut aussi tirer quelque profit publicitaire de sa mésaventure. Comme quoi le pinard languedocien ne lui tourna pas la tête tant que ça !

Zaaf réclame

Il paraît qu’il laissa sa trace dans l’argot, et du côté de Saint-Pol-de-Léon, lorsque les autochtones voulaient s’offrir un petit verre de vin au bar, ils commandaient « un petit Zaaf » !

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Dans cette « étape de la soif », après Montpellier, l’orage éclate … et la course également. Profitant des malheurs de Louison Bobet (crevaison) et Raphaël Geminiani (axe de roue avant cassé), Ferdi Kubler, qui a consenti enfin à revêtir le maillot jaune, sonne la charge en compagnie de Ockers, Ils terminent aux 3ème et 4ème places derrière Marcel Molinès qui offre à l’Afrique du Nord sa première victoire dans un Tour de France, et le facteur de Vierzon Georges Meunier.

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Devant les arènes romaines de Nîmes, Max Favalelli, oui je suis toujours attentif à ses propos, s’interroge :
« Que nous réserve cette journée ? « C’est bien simple, me dit Redolfi : les Nord-Africains ont dû tirer au sort celui qui gagnera aujourd’hui… »
Les footballeurs hollando-nîmois qui assistent aux préparatifs, Timmermans et Brandes, éclatent de rire. Ils ont tort. La vérité se cache derrière cette boutade. Et c’est au tour de Zelasco et de Dos Reis de partir vers Toulon, sans que ces « messieurs les gros bras » songent un seul instant à poursuivre les fuyards.

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À Avignon, l’ex-champion de France Jean Rey se munit d’un jet et asperge au passage ses anciens camarades.
Aix-en-Provence : tentation des fontaines jaillissant claires et fraîches. Ollioule, pays natal de Coste et de Matteoli a posé un jet d’eau qui se déclenche automatiquement à l’approche du peloton.
Au sommet du Pailladou, où les cigales agitent sans cesse leurs castagnettes de métal, Coupry est venu, lui aussi, ravitailler les membres de la Pédale joyeuse : Piot, Baldassari, Gauthier, etc…
On discute … Brulé demande à Robic d’être le parrain de sa petite fille. Le baptême aura lieu après le Tour. « Et si tu gagnes, Biquet, on lui mettra ton maillot jaune … »
Arrivée à Toulon entre une double haie de cols bleus. « Vite quelques averses et un peu de neige ! » Schotte soupire et maudit cette chaleur de four qui le cuit comme une écrevisse.
Chez les poulains de Vincent Salazard, on débouche une bouteille de champagne. En deux jours, les gars d’Afrique du Nord ont mis dans leur tirelire un demi-million. La vie est belle ! »
Pierre Chany (le futur « journaliste aux 50 Tours de France » !) écrit ceci :
« Nîmes-Toulon, c’était l’étape provençale avec les personnages de « Mireille » et de « la Femme du Boulanger » comme témoins.
Ce fut encore une seconde journée nord-africaine puisque Dos Reis et Zelasco, échappés bien avant Avignon, atteignirent les bords de la Méditerranée avec 14 minutes d’avance sur Rémy et Castelin et plus de 18 minutes sur le peloton.

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La chaleur qui embrasait l’atmosphère au cours de cette pénible journée ne suffit pas, comme on pourrait le croire, à expliquer cette nouvelle victoire des Africains et les plus sceptiques au départ de Paris doivent reconnaître aujourd’hui la valeur des routiers algériens ou marocains qui ont mérité le droit de courir le Tour chaque année. (Ces propos seraient sans doute fustigés aujourd’hui sur les réseaux sociaux !)
Plus dynamiques que la plupart des régionaux métropolitains, les coureurs de Salazard mirent à profit les temps morts de deux étapes transitoires pour meubler leur palmarès.
Leurs escapades, certes, ne provoquèrent pas de grandes réactions et les « grands », pour leur part, affichèrent une royale indifférence à l’égard de ces « petits » trop attardés au classement général pour être inscrits sur la liste rouge des « dangereux »… »
Je relève dans le bloc-notes de Maurice Vidal : « Il est un coureur qui continue à gravir un véritable chemin de croix : gravement blessé dans les Pyrénées, Van Ende a la malchance de voir son boyau éclater à 500 mètres de la ligne alors qu’il passait des rails de tramway. Il tomba lourdement et resta sur la route, un côté du corps ensanglanté. Lambrecht, qui venait de franchir la ligne d’arrivée, se précipita en bon camarade pour relever son équipier. Le geste est joli, mais le Belge a reçu en récompense une pénalisation de 30 secondes pour le motif d’avoir déjà passé la ligne d’arrivée !
Petite question aux commissaires : le règlement ne prévoyait-il pas une pénalisation pour l’officiel qui fit à Perpignan franchir la ligne d’arrivée à un autre Belge Blomme défaillant ? Le geste avait pourtant une bien plus grande importance. »
Samedi 29 juillet, la 15ème étape conduit les coureurs de Toulon à Menton. Prévue à l’origine jusqu’à San Remo, l’étape raccourcie, suite aux incidents du col d’Aspin et la retraite des coureurs italiens, se déroule intégralement sur le territoire français.
René Mellix, dans But&Club, la qualifie d’étape de la fantaisie et d’étape « omnisports ». Explication :
« Les 62 rescapés ont quitté Toulon et ses cols bleus à 8h 45. La chaleur étant très forte, les coureurs ont entrepris une promenade touristique à 25 kilomètres à l’heure. Les magnifiques panoramas de la côte des Maures puis de toute la Côte d’Azur jusqu’à Nice ont réjoui les yeux des concurrents et des suiveurs.
Cette balade a été entrecoupée d’une tentative peu sérieuse d’ailleurs de Baldassari au 44ème kilomètre. Pris en chasse par Hendrickx, Apo Lazaridès et Dupond, le Parisien n’a pas insisté.
Tout en étant occupés à rechercher les canettes, tous les coureurs, à l’exception d’une poignée, se sont offert une fantaisie près de Sainte-Maxime. Nous les avons vu déposer leurs vélos sur la route et aller piquer une tête dans la Grande Bleue, à la grande joie des photographes.
Puis nous avons vu un round de boxe, près de Fréjus, entre Robic le coléreux et Apo Lazaridès, une bataille de poids mouche … »

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Revenons à l’épisode de la baignade, près de Sainte-Maxime, à Saint-Pons les Mûres exactement, qui appartient à la légende des Cycles. Dans cette étape dite de transition, les coureurs, si peu combatifs, décidèrent de s’accorder un moment de farniente (mot d’origine italienne !) encore jamais vu. Ainsi, Apo Lazaridès et Jean Robic descendent de leur vélo pour aller se baigner, bientôt suivis par une soixantaine de coureurs parmi lesquels le bien nommé Brulé qui rentre carrément dans l’eau avec sa monture.
Jacques Goddet et Félix Lévitan, les codirecteurs de l’épreuve, enragent mais aucun règlement ne prévoit de sanction pour baignade.

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Après quelques minutes de rafraîchissement, tout le monde remonte en selle. Avec toutefois une triple mauvaise surprise : tous les ravitaillements restés dans les poches des maillots sont immangeables, le sel marin dans les vêtements et sur la peau démange les baigneurs jusqu’à l’arrivée, et Jacques Goddet, qualifiant le coup de « carnaval », prend la décision de bouder la Côte d’Azur pour éviter tout risque de nouvelle excursion marine. Pendant sept ans !
« Petit intermède badin … et l ‘on reprit le train, un train omnibus qui n’emballe guère le public de Sainte-Maxime ou de Cannes, parmi lequel on reconnaissait au passage le prince de Liechtenstein, Mario Zatelli (de l’Olympique de Marseille), Jacques Charron de la Comédie-Française et José Lucciani de l’Opéra.
On avait même tendance à s’assoupir lorsque soudain, retentit un bruit de gifle. En queue du peloton, Robic et Lazaridès se livraient à un combat singulier. Échange de mots aigres-doux. Et vlan ! Biquet administre un soufflet à Apo qui a subi un sévère entraînement dans ce genre de sport, grâce à son patron René Vietto.
– C’est une manie ! gémit Apo.
Et il s’en faut de peu que l’enfant grec (surnom de Apo) ne réclame de la poudre et des balles. »

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La course a débuté réellement aux abords de Villefranche avec l’attaque du Marseillais Raoul Rémy qui emmène avec lui quelques courageux parmi lesquels Diederich, Lauredi, Molineris, Castelin et Impanis.
Dans l’ascension du Mont des Mules, surplombant la Principauté de Monaco, à dix kilomètres du but, le Luxembourgeois Jean Diederich, surnommé Bim ou encore le duc de Grammont, s’envole et l’emporte en solitaire à Menton.
Dans son bloc-notes, Maurice Vidal remercie Menton pour son accueil : « La façon dont cette ville –ou plutôt les sportifs mentonnais- a organisé en trois jours une arrivée du Tour de France impeccable, alors qu’il faut plusieurs mois partout ailleurs, est un record sportif qui vaut bien d’être signalé. Les logements étaient aussi soignés que le reste. Il est vrai que les mobilisations aux Etats-Unis et en Angleterre ont vidé la côte de tous les estivants de langue étrangère. »
Dimanche 30 juillet : autre conséquence de l’affaire du col d’Aspîn, la 16ème étape qui, primitivement, devait démarrer de San Remo, est rognée de sa partie italienne et se dispute dans l’arrière-pays niçois sur un parcours certes restreint (96 kilomètres) mais difficultueux avec l’ascension des cols de Castillon et du Turini (emprunté immuablement par les pilotes du célèbre rallye automobile de Monte Carlo).
S’agit-il d’une petite revanche des organisateurs français, l’arrivée à Nice est jugée devant le monument du Centenaire, inauguré par le président de la République Félix Faure, en mars 1896, pour célébrer les cent ans du rattachement du comté de Nice (auparavant partie intégrante du royaume Piémont-Sardaigne) à la France.

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« Sous un ciel torride, un homme maussade est assis sur un rocher près du sommet du Turini. René Vietto est venu attendre ses poulains mais c’est Robic et Bobet qui débouchent ensemble du col.
Robic têtu, volontaire, tirant rageusement sur son guidon. Bobet élégant, souple et bien en ligne.
– Ma parole ! constate Jimmy Gaillard, ils deviennent des inséparables.
Miracle ! Lorsque l’un des deux reçoit une canette d’un spectateur, il la tend à son compagnon, après s’être abreuvé lui-même.
Réconciliation ? On n’ose l’affirmer. Mais pour le moment leur intérêt est commun.
La montée abrupte, dans un paysage ravissant peuplé de jolies filles en tenue légère, fait du dégât. Les écarts se creusent. Et José Beyaert ne tarde pas à être lâché. Il reste seul et interroge les spectateurs :
– Vous êtes bien sûr que je suis dans le Turini ?
Descente vertigineuse sur un toboggan dangereusement astiqué à près de soixante-dix à l’heure tous freins lâchés.

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Kubler et Ockers foncent sur les deux Français ainsi que des aigles, en décrivant des orbes fantastiques et ils s’abattent bientôt sur leurs proies au détour d’un lacet.
– Moi pas encore perdu jaune maillot ! crie le Suisse (surnommé l’aigle d’Adliswil ndlr) dans ce style petit-nègre qui donne tant de pittoresque à ses propos.
Mélancoliques, Lucien Teisseire et Rol qui a abandonné la course avant Saint-Brieuc, regardent les quatre champions exécuter leur numéro d’acrobates.
Qui gagnera ? Louison doit croire à sa chance aujourd’hui car il profite d’une courte ligne droite pour faire toilette. Il se débarbouille avec une éponge et se donne un soigneux coup de peigne. Louison est un garçon qui a des usages. Il ne veut pas maculer le visage de la jolie Niçoise qui embrassera le vainqueur.
Calcul trop précipité, Ferdi, d’un formidable coup de reins, coiffe Bobet sur la ligne –lequel n’avait pas besoin de ce traitement superflu !- et éclate de rire en constatant la confusion des techniciens qui s’obstinent à prédire son effondrement.
Nice. Repos. Farniente. Atmosphère de vacances. On élit une Miss Tour de France qu’André Leducq manage avec beaucoup d’attention. Bains de soleil sur la plage. Visites amicales de Victor Francen (acteur belge), Jim Gérald (un des premiers acteurs du cinéma parlant français), Andrex et Tino Rossi.
Ceux qui craignent de perdre la cadence vont reconnaître le début du parcours du lendemain. Schotte, Impanis et Dupont font des circuits sur la Promenade des Anglais. La Môme Moineau puise dans les soutes de son yacht amarré à Cannes et fait porter deux caisses de champagne à l’équipe de France.
– Fini de rire ! blague Kléber Piot. Demain, c’est du sérieux. Et le « grimpeur souriant, vainqueur des Pyrénées, songe à ses futurs adversaires, le Vars et surtout le terrible Izoard … »
Cette fois, le Tour semble avoir pris une tournure définitive. C’est du quatuor composé de Kubler, Bobet, Ockers et Robic que sortira le vainqueur au Parc des Princes : quatre champions de force sensiblement égale et dont il est bien difficile de dire lequel triomphera.
Mais pour aujourd’hui, prenez un peu de bon temps, sur la Promenade des Anglais. C’est à votre tour de faire trempette dans la Grande Bleue.
À suivre …

Pour vous faire revivre ces étapes du Tour De France 1950, j’ai puisé dansles précieuses collections des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour m’avoir aidé à rassembler tous ces documents.

Publié dans:Cyclisme |on 26 juin, 2020 |Pas de commentaires »

J’adorais Anquetil et … J’AIMAIS POULIDOR !

Chers lecteurs non fans de cyclisme, vous vous doutiez bien que vous n’échapperiez pas à un billet consacré à Raymond Poulidor.

Poulidor L'Equipe

En effet, même si vous savez l’idolâtrie que je vouais dans ma jeunesse à Jacques Anquetil (qui se mua avec l’âge en une admiration plus raisonnée et raisonnable), mon émotion est vive. C’est un compagnon d’une passion sportive qui s’en est allé rejoindre au panthéon du cyclisme « mon » champion », celui-là même qui, dans un dernier trait d’humour, lui aurait confié à la veille de sa propre mort (en novembre aussi) : « Encore une fois, Raymond, tu seras deuxième ».
Ce n’est pas mon propos de ranimer ici les anciennes querelles entre Anquetiliens et Poulidoristes qui divisèrent voire fracturèrent la France (sportive ou pas) des années soixante. Je possède, chaque été, une autre tribune pour cela, lors de mes évocations des Tours de France de ma jeunesse, avec l’aide des plumes talentueuses de la littérature sportive de l’époque.
L’une d’entre elles, Jacques Augendre, âgé aujourd’hui de 90 ans, raconta cette rivalité de manière objective (quoiqu’il eût une sympathie particulière pour Raymond) dans un délicieux et instructif petit livre : Un divorce français Anquetil et Poulidor.

Livre Divorce français

La légende des Cycles cède volontiers au dithyrambe et à l’excès (c’est la nature même du genre), il paraît que les passions exacerbées autour des deux champions entraînèrent quelques séparations de couples, à tout le moins de graves fâcheries dans certaines familles, et de vives discussions autour de la table familiale.
Mes jeunes lecteurs, s’il y en a, considèreront sans doute cette battle vélocipédique, naïve, ridicule voire grotesque, et m’interrompraient peut-être par un OK Boomer, cette nouvelle expression à la mode sur les réseaux sociaux qui alimente le clash intergénérationnel entre les millenials et les baby boomers (je fais partie de ces derniers) responsables, à leurs yeux, de tous leurs maux.
Excusez-moi d’être né et avoir grandi juste après la Seconde Guerre mondiale, les doigts dans le sable à pousser mes petits cyclistes en plomb, le nez dans les collections sépia de Miroir-Sprint et Miroir des Sports, l’oreille (on n’avait pas d’écouteurs Beats !) collée au transistor pour écouter les reportages de Fernand Choisel ou Guy Kédia. Pire encore, gaussez-vous bien fort, j’ai déjà raconté l’anecdote, surréaliste aujourd’hui : une belle fin d’après-midi du 29 juin 1956, j’étais assis avec mon père devant la vieille TSF à galène, captivés par je ne sais plus quel radioreporter (mais il avait incontestablement du talent !) qui nous décrivit, durant soixante minutes sans pub, la progression d’un coureur cycliste tournant sur un vélodrome. Jacques Anquetil, qui accomplissait son service militaire à la caserne Richepanse de Rouen et avait obtenu une permission, était en train de battre, sur la piste du Vigorelli de Milan, le mythique record de l’heure de Fausto Coppi.
Cet été-là, un jeune coureur indépendant effronté au joli nom de Poulidor asticota les plus grands champions professionnels invités au célèbre Bol d’Or (quelle belle rime avec Poulidor !) des Monédières cher à l’accordéoniste Jean Ségurel, avant de partir en septembre à l’armée : deux ans et demi sans vélo, en Allemagne d’abord, puis en Algérie où, comme chauffeur, il conduisait les légionnaires sur les lieux d’opérations dans le djebel. Il en revint accusant 15 kilos de trop sur la balance.
Même si le romancier René Fallet n’avait pas encore commis son truculent petit pamphlet éponyme, on parlait plus de vélo que de cyclisme : apocope du vélocipède, le vélo ne rimait pas avec écolo mais avec prolo, c’était l’outil des classes laborieuses pour se rendre au boulot et des champions populaires. En « habits du dimanche », j’allais avec mon père assister aux petites courses de village organisées souvent à l’occasion de la fête locale.
Lors de mes virées solitaires dans la campagne normande, j’avais parfois droit à quelques conseils, « Baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur », ou encouragements, « Vas-y Bobet », « Vas-y Robic » mais jamais à ma grande déception de « Vas-y Anquetil », je me consolais en me disant que son style incomparable était effectivement inégalable. Bientôt, par contre, fleuriraient les « Vas-y Poupou » !
Dès ses premières courses dans les rangs professionnels, au printemps 1960, Poulidor démontra des qualités d’un coureur à panache sous la couleur violette de son maillot de la marque Mercier, si bien qu’Antonin Magne souhaita l’emmener courir illico la grande classique Milan-San Remo. Malheureusement, Raymond ne possédait pas de papiers administratifs pour entrer sur le territoire italien. Il n’en avait pas besoin dans sa campagne creusoise et tout le monde le connaissait déjà quand il devait effectuer un retrait à la Poste. Il se résigna, ce week-end là, à courir et gagner Bordeaux-Saintes, une belle épreuve régionale en ligne.
Bien qu’appartenant à la même génération (les deux champions n’ont que deux ans d’écart), Anquetil entamait sa septième année de carrière lorsque Poulidor apparut dans les pelotons de l’élite du cyclisme. Depuis longtemps, Jacques avait conquis mon cœur de gamin : avant qu’il ne se révélât magistralement à la planète Vélo en remportant le Grand Prix des Nations 1953, je m’abreuvais, dans les colonnes du quotidien régional Paris-Normandie, de ses exploits dans les épreuves du Maillot des As.
Quand Poulidor pointa sa roue avant, Anquetil possédait déjà à son palmarès 6 Grand Prix des Nations, véritable championnat du monde des rouleurs, plusieurs Paris-Nice, le Tour de France 1957, un Giro (Tour d’Italie) et … un record de l’heure.
Comment le gamin que j’étais aurait-il pu ne pas être ébloui par tant de classe ? D’autant qu’il était de mon « pays », ses parents, de modestes maraîchers, cultivaient les fraises à Quincampoix, à une trentaine de kilomètres de mon village natal. Il m’arriva de le voir s’entraîner derrière le derny d’André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.
Qui sait, si j’avais été enfant d’instituteur de Sauviat-sur-Vige, bourg de la Haute-Vienne où il obtint son certificat d’études (second du canton, ça ne s’invente pas !), je n’aurais pas craqué pour Raymond fils d’humbles métayers creusois de Masbaraud-Mérignat, en bordure du plateau de Millevaches.
Anquetil et Poulidor étaient l’incarnation d’une France d’après-guerre joyeuse et insouciante, des « Trente Glorieuses » que l’on nous reproche (ou jalouse ?) aujourd’hui, une « Douce France » chère à Charles Trenet, celle aussi d’Édith Piaf et des accordéonistes Yvette Horner et André Verchuren, l’âge d’or de la Petite Reine.
Ils naquirent avant-guerre à deux années d’intervalle, Raymond en 1936, l’année du Front Populaire et des premiers congés payés. Quand il égrenait ses souvenirs d’enfance, il évoquait les maquisards qui avaient renversé une charrette pleine d’armes dans un pré de la ferme familiale. Petit garnement, il dégoupilla des grenades avant de les balancer dans les ruisseaux pour les truites.
Je l’ai entendu raconter la tragique journée du 10 juin 1944 et le massacre d’Oradour-sur-Glane, à une trentaine de kilomètres de la ferme. Le vent d’Ouest portait une telle odeur qu’avec ses parents, il soupçonna … qu’on faisait griller le cochon !!! Évidemment inconcevable pour les jeunes générations gavées de réseaux sociaux !
Je pense inévitablement à cette morbide anecdote digne de Pierre Desproges quand je descends dans le Sud-Ouest : sur l’autoroute A20, peu avant Limoges, un panneau indique la sortie vers le village martyr et … le vélodrome Raymond Poulidor récemment inauguré à Bonnac-la-Côte.
Comme la décrit l’écrivain iconoclaste Christian Laborde, c’était la France des cuisines et des toiles cirées, du transistor puis l’unique chaîne de télévision en noir et blanc, celle des petites courses de vélo qu’il est difficile désormais d’organiser car il faut laisser circuler les voitures dans notre France des ronds-points. C’était aussi la France des critériums prolifiques à l’époque où nous pouvions admirer plus longuement, en chair et en os, les héros du Tour.

Poulidor Bol d'Or

Je comprends que les jeunes d’aujourd’hui ne comprennent pas notre empathie. J’étais aussi indifférent quand mon père s’extasiait sur les exploits des Pélissier, Speicher et Leducq.
Anquetil remporta son premier bouquet (de glaïeuls sans doute) à Rouen lors du Prix Maurice Latour 1951. Poulidor connut son premier succès à l’occasion du Prix de la Quasimodo à Saint-Léonard-de-Noblat, une commune où il vint s’installer (et vécut jusqu’à sa mort), quand il se maria avec la postière Gisèle Bardet, fille de gendarme, aucun lien de famille avec Romain, la « petite » vedette actuelle.
Cette anecdote est évidemment commode et jubilante, Poulidor disputa sa première « caté », le 2 juillet 1956, à Mérinchal, modeste commune de la Creuse, 40 fois à escalader la côte du couvent, un parcours idéal pour lui. L’arrivée est située devant l’atelier du marchand de machines agricoles. Raymond va l’emporter lorsqu’il casse la pédale gauche de son vélo et fonce tout droit vers les dents d’un râteau faneur. Heureusement, il percute sur sa trajectoire le marchand de vins Robert Tailhardat. C’était ça le destin de Poulidor et cela aurait pu constituer l’incipit d’un truculent roman de René Fallet, l’auteur de La Soupe aux choux … et de Le Vélo.

1961 MdC N° 004 d'avril

J’ai vu Raymond Poulidor, pour la première fois en chair et en os, le 18 juin 1961, à l’occasion du championnat de France qui se déroulait sur le circuit automobile, aujourd’hui disparu, de Rouen-les-Essarts. Je trépignais, toutes les planètes du vélo étaient alignées pour qu’Anquetil endossât le maillot tricolore devant son public. Je n’avais d’yeux que pour lui à chaque escalade de la côte du Nouveau Monde. Archi favori, victime d’un étroit marquage, il se résigna à laisser partir son équipier Stablinski et le « jeune » Poulidor auréolé d’un brillant succès, quelques semaines auparavant, dans la Primavera, la classique Milan-San Remo.

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1961-champion de France miroir-sports1961 MdC N° 009 d'août

C’est ainsi que, quelques minutes plus tard, en remontant vers l’arrivée, je découvris à proximité des stands, assis dans une voiture décapotable aux côtés de son directeur sportif Antonin Magne, Poulidor, le teint brûlé des travailleurs des champs du Midi, ceint du maillot bleu blanc rouge. Mes souvenirs se sont estompés, il me semble cependant qu’il reçut une belle ovation du public normand évidemment déçu.
Poulidor déclina sa sélection dans l’équipe de France du Tour qui démarrait peu après. Il n’était pas question qu’il se mette au service d’Anquetil, lequel avait le projet (qu’il réussira) de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre de la grande boucle.

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La farouche rivalité, qui opposa les deux champions et divisa la société française en deux, venait de naître. Elle trouva son terreau dans leur personnalité différente. Je ne comprenais pas qu’on justifiait majoritairement sa sympathie pour Raymond eu égard à ses origines paysannes alors que Jacques possédait des racines terriennes quasi analogues.
Anquetil fut vite catalogué comme une sorte d’aristocrate, distant, arrogant et prétentieux qu’il n’était pas, desservi peut-être par une élégance et une facilité naturelles sur et à côté de son vélo Helyett (quel joli nom !). Poulidor incarnait davantage une France rurale, volontaire, travailleuse, besogneuse qui l’adopta volontiers en raison de sa malchance légendaire.
L’image ne pouvait exister à l’époque, et pour cause : la France de Poulidor épousait celle des futurs gilets jaunes, cocasse, n’est-ce pas, de la part de quelqu’un qui a construit sa gloire sans maillot jaune.
C’était aussi un temps où la France préférait les héros aux vainqueurs, ainsi les footballeurs français battus à Séville en 1982 demeurent autant dans le cœur des anciens que ceux qui brandirent la Coupe du Monde 1998. Cet esprit d’Artagnanesque commença à s’effacer avec l’arrivée de Bernard Tapie dans le sport et les années fric. On ne refera jamais l’histoire mais je ne suis pas persuadé que la malchance qui colla aux roues de Poulidor aurait autant de résonance aujourd’hui.

1963 MdC N° 036 de Septembre1964 MdC N° 43 d'avril

La France des élites admirait « Maître Jacques », la France d’en bas aimait « Poupou ». Et la presse spécialisée flaira le filon pour attiser (avec talent) la rivalité et booster les ventes des beaux magazines de l’époque. Les lecteurs les plus perspicaces sentaient bien les affinités des chroniqueurs de L’Équipe, Pierre Chany et Antoine Blondin en tête, pour le champion normand, tandis que les sympathies des journalistes de Miroir-Sprint et du Miroir du Cyclisme, émanations du Parti Communiste Français, allaient plutôt vers Poulidor. Encore qu’il ne fallait choquer aucun lecteur par un parti-pris trop prononcé, ainsi le truculent Abel Michea conclut l’inoubliable Tour de France 1964 par un vibrant et consensuel : Vive Anquedor, vive Poulitil !
POULIDOR, un nom qui chante dans la langue d’Oc, si vous saviez comme il est beau à entendre quand il sort, gorgé de soleil, de la bouche d’une aïeule ariégeoise, qui n’entend pourtant pas grand-chose au vélo et qui prononce toutes les syllabes d’An-que-til !
Voici ce qu’en dit le « nougaresque » Christian Laborde : « Anquetil, scandinave ce patronyme, viking à mort ! As-Ketill : le chaudron des Dieux ! Et blonde la mèche de ce fils d’Odin, bleu cet œil fixant la cime, ferme cette main tenant la rame-gouvernail placée latéralement à l’arrière du drakkar dont la coque élégante et verte glisse comme un foulard … Poulidor, occitano-rital, ritalo-cévenol, ce patronyme, Rome à fond la louve ! Le i final a roulé dans la neige en passant les Alpes. Les éléphants d’Hannibal l’auront écrasé, comme un grain de riz, un noyau de pêche. Le reste du nom a dévalé la pente, avec casque et charrue. Ave Caesar, agricola, agricolae, jusqu’à Masbaraud-Mérignat, dans la Creuse. Poulidor : poule aux œufs de terre et d’or. Lo polidor : le polissoir. Un nom d’outil. L’étable. L’établi. La ferme s’appelle « Les Gouttes ». Autour de cet homme en sabots, dix bûcherons vêtus du maillot Mercier-Hutchinson, violet et jaune … Anquetil Poulidor : un sillage contre des sillons ».
Ce joli nom déclenchait tant d’urticaire à Jacques qu’on dit que, lors d’un Giro, il contra toute tentative d’échappée d’un modeste coureur italien du nom de … Polidori !
Émile Besson, excellent journaliste du Miroir du Cyclisme l’affubla du surnom familier de Poupou qui déferla, dès lors, le long des routes.
Antoine Blondin analysa avec intelligence et finesse le phénomène de la vox populidori et de la poupoularité dans une chronique qu’il écrivit lors du passage du Tour 1967 à Limoges et qu’il intitula Haute-Vienne que pourra : « « Le phénomène sentimental extravagant auquel il a donné naissance parmi les foules et qu’on pourrait baptiser « poupoularité » ne semble guère l’atteindre, il l’accueille avec une indifférence plus proche du fatalisme musulman que du flegme britannique. Il n’y a ni sang-froid ni humour dans les postures d’absence auxquelles on le voit si souvent s’abandonner mais plutôt une résignation absorbée en elle-même et la rumination d’un songe à jamais inachevé.
Au contrôle de départ, bruissant de la satisfaction diffuse qu’éprouvent les spectateurs à se voir révéler les petits rires d’intimité du coureur, lorsqu’il a l’air encore de sortir d’une boîte dans un maillot rafraîchi et que déjà perle à ses jarrets la petite rosée matinale des premières sueurs et de l’embrocation, le seul bruit de son nom cristallise l’enthousiasme et réveille des tonnerres affectueux, reléguant la silhouette jaune de Pingeon au rôle anecdotique du faire-valoir. Il est à lui tout seul la trame du roman et le dénouement du drame. Par une péripétie savoureuse, c’est à travers lui qui ne reflète pratiquement pas grand-chose qu’on cherche à déchiffrer la course et tant d’opacité laisse pressentir de fabuleux mystères.
Il se présente naturellement sur la ligne parmi les derniers, comme il convient aux vedettes à part entière que leur splendeur doit isoler et désigner. Mais il ne semble guère qu’il y ait dans cette observance une préméditation bien concertée et c’est d’un bref sourcil qu’il répond à la ferveur gloutonne dont on l’entoure. Tout cela glisse sur lui et il n’a de cesse de fondre dans le troupeau ou d’aller se livrer à quelques ultimes manipulations mécaniques.
C’est pourtant en cet homme, accablé par des mésaventures sportives mélodramatiques, qui excelle à faire dans le grand avec du petit, mais doit parfois se cantonner dans le petit quand l’entreprise prend de l’ampleur, que la presque unanimité d’un peuple a choisi de se reconnaître avec une partialité souvent déconcertante. Champion du « remettre à demain », Raymond Poulidor a la chance que les Eldorados qu’il convoite, sans cesse reculés et différés, soient à l’image de nos rêves avortés et de nos ambitions déçues, le mérite aussi d’accueillir les coups du sort avec une égalité d’humeur qui, elle, ne connaît aucune défaillance… On ne peut s’empêcher d’évoquer les sarcasmes qui eussent accablé un Jacques Anquetil s’il eût fait montre aussi implacablement de carence à ses rendez-vous. Poulidor aura été, sur le mode majeur, le chef de file de ces coureurs, sympathiques et choyés, qui courent sur cycles Fatalitas et érigent la malédiction en vertu rayonnante.
Hier donc, Poulidor pénétrait dans cette province limousine dont il est issu et qui devient le cœur palpitant de la France. Les paysages étaient ceux-là mêmes où il allait naguère s’entraîner à la lanterne, une fois la dure journée agricole finie. Le Fausto Coppi de l’emblavure retrouve ses champs et ses vallons moelleux, les boucles de ses rivières, les plaques mates de ses étangs et surtout l’accent chantant au flanc des talus, qui sait rouler son nom avec délices mieux qu’aucun autre. Admirable Poulidor ! Incompréhensible Poulidor ! Tout autre, sans offusquer pour autant la modestie, eût cherché à se montrer sinon par quelque éclat, le monstre sacré est trop repéré, du moins par quelque geste, eût cherché à répondre à l’attente des fidèles, ne fût-ce qu’en adoptant une place privilégiée dans le peloton, ne fût-ce que par l’ébauche d’un sourire, comme on croit voir parfois le visage de l’idole bouddhique s’éclairer fugitivement. Au lieu de quoi, la casquette sur les yeux, l’air maussade, imperturbablement confiné dans les entrailles de la course, il passa cette journée à dérober à des dizaines de milliers d’admirateurs le bénéfice irremplaçable de la présence réelle. Et le plus fort est qu’aucun de ceux qui n’ont pu réussir à l’apercevoir n’a eu un mouvement d’humeur, la réaction du dépit amoureux. Pour eux, la preuve de l’existence de Poulidor et sa majesté tiendront, comme celles de Dieu, dans le fait qu’on ne sait pas où il se trouve et qu’on ne le voit pas, mais qu’il est nécessaire à l’explication du système. »
Il est un groupe amiénois vaguement punk, les Poulidoors, qui créa, il y a quelques années, une chanson à sa gloire. Que vous n’aimiez ni Poulidor, ni les Doors, « à vos cassettes, une rareté » comme zozotait Jean-Christophe Averty dans son émission Les Cinglés du music-hall !

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Au paroxysme de leur rivalité, notamment lors de la légendaire étape du Puy-de-Dôme du Tour 1964, on put lire d’odieux « À mort Anquetil » peints sur la chaussée. Même gamin, je n’ai jamais manifesté d’antipathie, et évidemment encore moins de haine vis-vis de Poulidor.
Mon raisonnement était simple, sinon simpliste : Jacques « mon champion » était plus fort, point barre. Je compris, c’était l’année du bac, le sens de la devise d’un autre Rouennais, Pierre Corneille : À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Ça me convenait bien finalement, Poulidor, extraordinairement populaire, malchanceux ou pas, talentueux second, magnifiait les victoires d’Anquetil.
Pour illustrer ici leur rivalité, il me revient quelques images et quelques dates.
Le 13 juillet 1962, c’était l’étape contre la montre Bourgoin-Lyon du Tour de France, le premier couru par Poulidor handicapé dès le départ de l’épreuve par une main dans le plâtre (déjà !). Je vous laisse avec Antoine Blondin :
« Anquetil a dissipé toutes les équivoques et donné à ses ambitions le sceau de la légitimité. Hier, l’empereur de la course volait véritablement de clocher en clocher et chacun d’eux consacrait justement sa suprématie dans la lutte contre consacrait justement sa suprématie dans la lutte contre la pendule.
… À peine le compte zéro eut-il été proclamé que les compteurs des véhicules, dans un horrible soubresaut, montèrent à soixante. On eût dit l’envol d’une Caravelle. Puis il fallut monter à soixante-dix, faire des pointes à quatre-vingts, se fixer à cinquante, pour ne pas perdre le contact avec cette échine moutonnante, ces jambes comme des bielles dans la cage des coudes, qu’on apercevait par monts et par vaux, asservissant à ses décrets notre troupeau mécanique.
Je ne sais plus très bien ce qu’est un vélo de facteur, le modèle s’en perd. Mais je sais que tous les facteurs que nous avons rencontrés cet après-midi, ont reconnu immédiatement que le courrier de Lyon, notre cher courrier de Lyon, passait comme une lettre à la poste et qu’il apportait ce qu’on en attendait. »
Antonin Magne, directeur sportif de Poulidor, émerveillé, hurla dans le vacarme des motos, lorsque Anquetil, le chronomaître, rejoignit et doubla son coureur : « Regardez, Raymond, regardez passer la Caravelle ! »
« Je ne le voyais pas pédaler, il glissait » confirma plus tard Poulidor. J’étais heureux et fier.

BOURGOIN/LYON

12 juillet 1964 : la vérité de ce Tour de France sortirait du Puy … de Dôme. Christian Laborde nous la livra avec lyrisme dans Duel sur le volcan, un livre consacré complétement à l’événement :
« Cinq cent cinquante mille personnes venues à pied, à vélo, avec la 403, la DS, la Dauphine. La Régie, Javel, Sochaux, sont sur le volcan. Dans les coffres, sous les capots que le soleil rabote, les cageots, le plaid, les pliants, le vin, la limonade, les saucissons, le pain, le réchaud, la thermos, les chapeaux, les journaux, les numéros des dossards. Ils arrivent, ils arrivent, ils sont ensemble, c’est Jacques, c’est Raymond ! Et les hurlements, prêts depuis des mois, stockés dans la poitrine chaude, emmagasinés dans les recoins rouges de la viande, sortent d’un coup des bouches écartelées, le vent coupant le cordon des salives. Cuvant leur vin sur la banquette arrière de leur voiture, des fans de Jacques et de Raymond ne voient passer ni Raymond ni Jacques. Mais la rumeur puissante, la hurlerie chaleureuse qui accompagne le passage du géant jaune et du géant violet enveloppe les caisses au fond desquelles ils sont vautrés, pénètre par les vitres ouvertes, entre dans les narines, les oreilles, se mêle au ronflement, se loge au fond de la gorge. Demain, en bas, dans les bars de Clermont, de Saint-Étienne-de-Chomeil ou d’Allanche, un coude sur le zinc, près du bec à pression, la Gitane à la bouche et le verre à la main, ils raconteront par le menu ce qu’ils n’auront pas vu, Raymond et Jacques qui se touchaient, qu’ils ont touchés, ils étaient juste devant eux comme cette table, ces chaises …

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Cinq cent cinquante mille gosiers, 550 000 luettes vibrant comme des ailes d’insecte, et plus d’un million de mâchoires, s’ouvrant, se refermant aussitôt, puis s’ouvrant de nouveau, démesurément, de mains applaudissant à tout rompre, de poings fermes s’agitant frénétiquement au passage des roues, de pieds martelant le sol, sprintant sur place : « Vas-y Poupou, allez Raymond ! » Dans ce cri, ce jet, ce son, cette sagaie de sel et de soufre commune à toutes les bouches et gonflant aux tempes tous les vaisseaux, la joie immense de voir passer Raymond, ce « cher monsieur Poupou » auquel on écrit d’Étrépigny –« Toute la famille, papa, maman, Xavier, Édith, Brigitte et moi-même, vous aime bien », et c’est signé Dominique -, d’une ferme en Eure-et-Loir-« Nous possédons dix chats dont un s’est vu attribuer le nom de Poulidor. Tout ça pour te dire que tu as bien gagné ta place dans notre cœur », et c’est signé Danielle -, ou, se Saint-Sulpice-Laurière – « Vous êtes vraiment une idole pour moi. Je vous demande de me renvoyer une casquette car j’ai un vélo violet avec un guidon rouge », et c’est signé Alain. Mais dans ce cri, une inquiétude immense, elle aussi. Car il ne reste que deux kilomètres, et Jacques est toujours là, jaune ventouse, boulet à socquettes blanches, rivé aux blanches socquettes de Raymond. Dans ce cri qui s’élève de chaque côté de la route, dont les syllabes se télescopent de plein fouet au-dessus du dos des deux coureurs, une injonction, un ordre : « Démarre, Raymond ! » Que le maillot change d’épaules ! Que finisse enfin le règne du champion abstrait sur lequel tout glisse et qui glisse tout entier sur la poudreuse du temps ! Un peu moins de chronos, d’intouchable tictac, un peu plus de chair, de géographie, demandent-ils.
Mais que demandez-vous là ? Jacques, n’est-ce pas avant tout une chair, une géographie, sang au galop ? Sa pédalée est parfaite : applaudissez la perfection ! Ses chronos sont époustouflants : applaudissez les muscles dictant leur loi aux aiguilles cruelles ! Qu’attendez-vous pour l’aimer ? Qu’il vous fasse un signe ? Qu’il sourie devant la caméra ? Qu’il raconte sa vie au micro, au lieu, à chaud, d’analyser la course ? À ceux de ses amis qui lui conseillent, afin de gagner vos cœurs, d’agir de la sorte, il répond toujours : « Je suis coureur cycliste, pas comédien ! » Aimez son orgueil, aimez sa pudeur. Il ne vous donne pas ce qu’il a, il vous offre ce qu’il est : un point jaune sur la ligne du Temps … »
Devant Jacques, devant Raymond, la flamme rouge signalant le dernier kilomètre, la pente la plus raide : 13,5%. Toujours l’épaule jaune et l’épaule violette se frôlant, se touchant, le guidon blanc et le guidon rouge à la même hauteur, toujours la main gauche et gantée de Jacques heurtant la main droite et nue de Raymond.

blog Anquetil-Poulidor Puy de Dôme

Cent mètres ensemble, sur la même parcelle de plus en plus étroite de macadam, ensemble entre deux falaises d’hystérique chair, oui, 100 mètres, pas davantage, et Jacques qui tout à coup pique du nez. Le nez de Jacques se plante dans le guidon, comme un révolver qu’on rengaine, une lame rejoignant son fourreau. C’est fini, tout commence, Raymond se met en danseuse afin de maintenir le rythme que depuis la Baraque Jacques impose à Raymond et que Raymond impose à Jacques, ce rythme fou que Jacques ne peut plus tenir.
Derrière les deux champions qui enfin se séparent, encadrés par les motos de presse et de la gendarmerie, Magne et Géminiani, debout dans leurs caisses ! Magne fixe le dossard de Raymond, la tache claire de sa casquette. Jacques a lâché prise. Va-t-il recoller à la roue de Raymond ? Raymond va-t-il accélérer de nouveau, creuser l’écart ? Il dispose de 850 mètres pour s’emparer du maillot. Géminiani regarde le dos de Jacques. Jamais le recordman de l’heure n’a été à ce point couché sur sa machine. Jacques n’a pas besoin de souffler un peu, de rouler pendant quelques mètres à son propre rythme, en dedans : Jacques est tout simplement cuit. Il n’a plus de jus, d’essence, de kérosène. Plus rien dans les muscles, non plus dans les tendons, Jacques est rincé, point final ! Et le paysan, nom de Dieu, qui accélère, appuie comme un dingue sur les mancherons ! Il peut être fier, Martial, le gamin sait labourer. Le drakkar se brise, la charrue s’envole !
Les gosiers que l’on croyait à fond depuis la Font-de-l’Arbre, les mains qui, pensait-on, frappaient le plus fort qu’elles pouvaient depuis le carrefour du col de Ceyssat, hurlent de plus belle, crépitent plus intensément, à 800 mètres de la banderole. Le sommet est prévenu par le tintamarre : Raymond a démarré ! Le boxon, le tapage, le souk parvient jusqu’aux fenêtres de Clermont, jusqu’aux oreilles des vieux, des vieilles, du chat. Il se passe quelque chose là-bas, sur le sein couvert de gris, de mots, de langues, sur les flancs surpeuplés, volcaniques, de la Tour de Babel. Raymond a démarré, Raymond va prendre le maillot … »

Blog 964-07-13+-+Miroir+Sprint+-+N°+945A+-+40

La fin, tous les Français même réfractaires au vélo, la connaissent. Je vous l’ai déjà racontée dans un ancien billet telle que je l’avais vécue sur le bon vieux téléviseur familial Sonolor en noir et blanc : « Pour tout vous dire, on ne vit pas grand chose après que Poulidor eût distancé Anquetil. Seule la caméra fixe nous montrait les coureurs franchissant la ligne d’arrivée : Julio Jimenez en tête, puis Bahamontes à 11 secondes et Poulidor à 57 secondes … Le cœur s’accéléra, l’œil allant et venant entre le petit écran et le cadran de la montre. L’aiguille trottait trop vite … Anquetil n’arrivait pas … Le voici, non ce n’était pas lui, c’était l’italien Adorni revenu d’on ne sait où … Puis quelques secondes plus tard, Jacques apparut enfin au détour du rocher. Il ne semblait pas avancer, pédalant presque dans le vide avec son minuscule braquet … 38, 39, 40, 41, top chrono ! Poulidor lui avait pris 42 secondes … calcul mental instantané, 56 moins 42, ouf, mon Jacques sauvait son maillot jaune pour 14 misérables secondes. Pour moi, c’était réglé, il venait de gagner son cinquième Tour de France ! Dans deux jours, il conforterait son avance dans l’ultime étape contre la montre entre Versailles et Paris. »
Toute la famille, mon père, ma mère, mon frère, un oncle et moi, était présente dans la vallée de Chevreuse pour complimenter les deux héros, oui j’avais applaudi aussi Poulidor !
Le pauvre, quelques journalistes mal informés lui annoncèrent sur la ligne d’arrivée qu’il venait de conquérir l’inaccessible toison d’or.
Je me souviens d’un savoureux petit documentaire Poulidor en jaune dans lequel l’humoriste Claude Piéplu (la célèbre voix des Shadoks), documents et chiffres à l’appui, démontrait que, sans une incroyable malchance et quelques entourloupettes des équipiers d’Anquetil, Poupou était le vainqueur moral de ce Tour 1964.

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Qu’à cela ne tienne, « mon champion » lui prédit, sachant qu’il n’y participerait pas, sa victoire dans le Tour de l’année suivante. Un nouveau crack Felice Gimondi, sorti de la botte italienne, ruina ses espoirs.

1966 MdC N° 66 de janvier1965 MdC N° 62 d'août1966 MdC N° 70 d'avril

Lors de l’année 1966, la guerre civile entre Anquetiliens et Poulidoristes atteignit son paroxysme, notamment à l’occasion de Paris-Nice, la Course au soleil, que Poulidor était en passe de remporter après avoir devancé Anquetil dans l’épreuve contre la montre disputée … en Corse (je vous assure, c’était du vélo, pas du pédalo !). Pour avoir plus de détails, les lecteurs pourront se reporter à mon billet : http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
Victime de comportements un peu claniques, Poulidor dut se résigner encore une fois à la deuxième place et, habituellement placide, déclara sur la Promenade des Anglais : « Maintenant, je sais qu’Anquetil est le patron du cyclisme ».
Prenant de la hauteur, la revue mensuelle Miroir du Cyclisme publia en éditorial intégralement un poème de Victor Hugo :

Savoir garder la mesure
Un homme raisonnable était là. J’écoutais.
Il disait :
« Quand j’entends trop de cris, je me tais.
Toute indignation qui persiste me pèse.
Bouder, c’est long. Il faut à la fin qu’on s’apaise.
Tacite, mes amis, ne vaut pas Anquetil.
De ce qu’un homme a fait des crimes, s’ensuit-il
Que je doive être, moi qui parle, un imbécile ?
Quoi donc ! être un Hampden singe, un Brutus fossile !
Renoncer sous ce prince à faire mon chemin.
Et lui montrer le poing quand il me tend la main !
Cela n’est pas pratique. Et puis, est-ce bien juste ?
Toujours jeter Octave à la tête d’Auguste !
Raisonnons. Je comprends vos cris, votre fureur.
Tant qu’il fut vanupieds, mais il est empereur.
Cela suffit. Me vais-je armer contre un empire ?
Être méchant, c’est mal ; être absurde, c’est pire.
En politique, -oyez ma devise, ô passants !-
Parti de l’ordre ; en art, école du bon sens.
Eau trouble ?pourquoi pas ? Eau trouble, bonne pêche,
Ah ! citoyen, tu veux gronder ? qui t’en empêche ?
« Sentine, ignominie, empire abject », voilà
Tes façons vis-à-vis Cesar Caligula.
Que sert d’exagérer ? Pourquoi monter les têtes ?
J’ai pour loi d’adoucir toujours les épithètes.
« Égout ! opprobre ! » Soit. Braille. Moi, j’ai du goût.
Je vois une piscine où tu vois un égout.
L’opprobre me convient si l’opprobre est guéable.
Quoi ! je serais bourru, moi, pour t’être agréable !
Non pas, fais si tu veux le métier de Caton.
On se fâche tout rouge. Après ? qu’y gagne-t-on ?
Femme, on est un peu laide ; homme, on semble un peu bête.
Quoi ! dans un calme plat, se faire une tempête
Pour soi tout seul ! Grincer, toner ! toujours avoir
L’air d’un affreux ciel gris qui ne sait que pleuvoir !
C’est niais.
De ceci, messieurs, va-t-on conclure
Que pour moi le vainqueur n’a pas une fêlure,
Que je l’accepte en bloc, et que je ne sais point
Trouver entre qui hurle et qui flatte le joint ?

Victor Hugo n’eut jamais, bien sûr, l’occasion de voir Anquetil s’entraîner derrière derny sur les bords de Seine à Villequier, et le patronyme du poème est celui d’un historien du XVIIIème prénommé Louis-Pierre ! Voyez qu’on se cultive à vélo !
Maurice Vidal écrivit dans Miroir-Sprint : « Face à Anquetil, Poulidor était complexé. Face à Poulidor, Anquetil était survolté ».
Cette année 1966 fut vraiment celle des turbulences, des coups tordus et des coups bas. Raymond calqua sa stratégie de course sur Jacques qui courait son dernier Tour de France sous le maillot Ford-France. Le Normand, se sachant diminué physiquement, manœuvra magistralement tactiquement en faveur de son équipier Lucien Aimar, et Poulidor, piégé, dut se contenter de la troisième place.
Quelques semaines plus tard, lors du championnat du monde sur le circuit du Nürburgring, en Allemagne, les deux champions français se sabordèrent alors qu’ils étaient seuls en tête dans le dernier tour, abandonnant ainsi la victoire à l’Allemand Rudi Altig. J’entendis, à l’époque, de la part des journalistes et des protagonistes, des versions contradictoires sur le comportement des uns et des autres. Cela n’a plus aucune importance, maintenant qu’ils ne sont plus de ce monde …

1966 MdC N° 78 d'octobre

Sur le tard, après la fin de leur carrière, il me semble que les deux ennemis reconnurent que s’ils s’étaient un peu moins « chamaillés », Poulidor aurait sans doute gagné un Tour de France et Anquetil (Poulidor aussi d’ailleurs) un titre de champion du monde.
Je vous apporte une autre preuve de la poisse de Raymond. C’était le 13 juillet 1968 entre Font-Romeu et Albi, après les mouvements du mois de mai qui avaient secoué le pays, la France retrouvait un air de fête : enfin, cette fois, le Tour tendait ses bras grand ouverts à Poulidor d’autant qu’il n’avait dans ses roues ni un Anquetil en pré-retraite, ni le nouvel astre du vélo Eddy Merckx.
Que croyez-vous qu’il arrivât ? Une moto de presse, en faisant un écart pour éviter une mémé, percuta la roue arrière de Raymond qui chuta. Souffrant d’un traumatisme crânien et d’une fracture du nez, il abandonna le lendemain à Aurillac.

Poulidor Albi 68 MDS

L’excellent journaliste Pierre Toret rédigea, en cette circonstance, dans le Miroir des Sports, un brillant devoir sur le hasard et la malchance dont les candidats au baccalauréat peuvent éventuellement s’inspirer :
« Il y a bien au-delà de nos conceptions, un ordre où l’entendement des mots ne suffit plus à définir les notions fondamentales de la vie. Les lois, les principes, les systèmes s’y perdent comme des rivières aux confins de certains déserts, dans une dimension rebelle aux investigations de l’intelligence.
L’homme, dans sa quête de destins exacts, y suppose deux repères, le hasard et la fatalité, dont il use pour expliquer ses faiblesses autant que pour fonder la justification de ses désirs. Mais le hasard et la fatalité s’annuleraient dans la cohérence de données spontanées et définitives, comme deux bougies accolées ne font qu’une lueur, si l’absurde ne les maintenait distincts et contradictoires.
L’absurde, qui tient de l’alternance et engendre les mouvements, régit ainsi, depuis un monde où il ordonne d’autres jours et d’autres nuits, le cours de nos actions.
L’absurde, c’est une moto. Le hasard c’est une vieille dame qui veut traverser la route. La fatalité, c’est un pauvre pantin qui gît à terre et rougit les graviers de son sang. Poulidor, hébété, se relève et repart. La moto s’emballe sur la berme, et la vieille dame rentre chez elle en pleurant.
Le triangle s’agrandit mais ne s’ouvre pas, ne s’ouvrira jamais, et Poulidor en vain prend de l’élan pour couper, au-delà de l’espace qu’il pourfend, une ligne imaginaire. Comme il faut, dans nos interprétations des faits, une cause à chaque fin, on s’insurge et l’on incrimine la fatalité, parce qu’il nous semble qu’elle contrarie nos desseins, alors qu’elle constitue l’accomplissement et définit l’état de nos vocations profondes.
Poulidor n’est pas « marqué ». Il se tient simplement trop près de son destin et le percute chaque fois qu’il s’en distrait pour envisager la complicité du hasard ou de l’absurde. L’équilibre alors bascule, et c’est la chute.
Dira-t-on l’étrange et inquiétant rapport qu’il y a entre l’apparente malédiction qui le poursuit et la chance qui le comble ? N’est-ce pas une autre vérité, la vraie vérité. La formule d’un bonheur dont on ignore simplement les félicités ? N’est-ce pas la distinction d’une vraie grandeur non plus assujettie à la multiplication des réussites mais plutôt restreinte à des relations essentielles entre l’ignorance ou le mépris des buts et le choix des moyens ? Faut-il plaindre Poulidor ? Faut-il l’envier ? Il appartient à l’enseignement de Jansénius, dont un critère inconnu décide formellement des options et des finalités. Les uns sont élus, les autres sont maudits. La fatalité devient ici l’instrument d’un agencement supérieur où n’interviennent plus nos revendications ou nos veuleries ou nos contestations. Tout est acquis à l’avance. Tout finit là où tout commence.
Poulidor se moque de tout cela, et il a parfaitement raison. Il souffre consciencieusement de chagrins qui ne sont pas vraiment les siens, mais plutôt les débordements des envies inassouvies d’un public pour qui l’absurde, le hasard et la fatalité demeurent des allégories familières.
Il souffre peut-être aussi, et cette fois par lui-même, de devoir se soumettre aux impératifs du monde où il s’exprime, où les dualités élémentaires engendrent constamment les affrontements. Il faut se battre, gagner ou perdre.
Vaincre suppose une volonté manifeste de perturber un ordre particulier ou, si l’on veut, un besoin de le rétablir de sorte qu’il étale l’édifice où l’on pourra préserver certaines aspirations des grands courants de l’existence. Vaincre est facile, encore qu’il ne s’agisse pas nécessairement de superlativité, ni même de supériorité, perdre ne l’est pas, perdre est sans doute impossible – comment envisager le néant quand on use de matières inaliénables – et Poulidor le prouve lorsque chacune de ses défaillances (de Limoges, ironisait affectueusement Jacques Augendre dans un savoureux calembour, ndlr) agrandit son auréole.
Il est le héros d’une société qui ne tolère qu’un battu et l’institue à l’échelle de tous ses échecs. Des échecs dont il reste à définir s’ils reflètent des insuffisances ou des présomptions. »
C’était il y a un demi-siècle et les mentalités d’une société aujourd’hui égoïste ont bien évolué.
Raymond, philosophe à sa façon, admit, à la fin de sa carrière, que sa malchance fut finalement sa chance, et contribua largement à son immense « poupoularité ».
Il rata le maillot jaune parfois pour moins qu’un rien. En 1967, les organisateurs du Tour créèrent « pour lui », au départ de l’épreuve à Angers, un prologue contre la montre. Il réalisa le meilleur temps jusqu’à ce qu’Errandonea, un obscur Espagnol qui allait abandonner le surlendemain, le relégua à la deuxième place. Cette même année, j’étais présent lors de sa victoire dans l’ultime étape contre la montre à Paris. Ce fut ainsi le dernier coureur qui gagna sur la piste rose du Parc des Princes détruite peu après.
En 1973, rebelote (il était meilleur au poker !), toujours dans le prologue, il termine, à 80 centièmes de seconde du Hollandais Joop Zoetemelk.

1969 MdC N° 120 d'octobre1969 MdC N° 122 de décembre

Poulidoriste ou Anquetiliste?

1969 année nostalgique : Anquetil, trente-cinq ans, fait ses adieux au cyclisme. Poulidor, trente-trois ans, enfin débarrassé de son « éternel premier », va devoir se coltiner désormais un autre phénomène du vélo, le belge Eddy Merckx dit le Cannibale.
Comme Lamartine, je médite : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Anquetil parti, le vélo n’eut jamais plus la même saveur, ne m’offrit plus la même part de rêve.
J’avais atteint ma majorité civique aussi, et le temps était tout de même venu de réfléchir sur des sujets de société moins futiles. Encore que, lors de mon séjour au lycée français de Mexico, j’eus l’occasion, au pied du Popocatepetl, de raviver quelques souvenirs du Duel sur le volcan et du Bol d’Or des Monédières, avec mon supérieur hiérarchique, un Corrézien né à quelques kilomètres de Chaumeil.
Le cyclisme changea définitivement d’ère. Bientôt, Poulidor, fidèle tout au long de sa carrière aux cycles Mercier, rime avec Fagor, une marque espagnole d’électroménager qui s’affiche désormais sur la poitrine du champion. Puis la couleur violette du maillot vire au bleu avec le sponsoring de la compagnie d’assurances Gan.

Poulidor Fagor

Même avec le maillot Fagor, Raymond n’est pas épargné par la malchance

1970 MC N° 137 de décembre1972 MC N° 153 de mars avril

1973 Mdc n° 168 Mars avril

Poulidor époque 2 ! Raymond connaît une seconde jeunesse : victoire gag, il remporte en 1971, alors âgé de trente-cinq ans, la première édition de l’Étoile des Espoirs, une nouvelle course censée valoriser l’éclosion des jeunes talents !
Mais c’est en 1972 qu’il nous épate, Anquetil et moi compris, en remportant enfin la Course au Soleil, Paris-Nice, pour sa treizième participation. Dans la montée finale contre la montre du col d’Èze, il ravit le maillot blanc de leader à l’intouchable Eddy Merckx vainqueur des trois éditions précédentes. Le retraité Anquetil est content (donc moi aussi), « de son temps » Poulidor n’avait jamais gagné ! Dans le quotidien L’Équipe, on pouvait lire : « L’arrivée de ce Paris-Nice s’inscrira parmi les moments les plus stupéfiants de l’histoire de ce sport ».
Vous avez dit stupéfiant ? Les gazettes un peu impertinentes ou avides de sensationnel ont parfois justifié la longévité de Raymond par l’arrivée, dans l’entourage de l’équipe Gan-Mercier, d’un personnage sulfureux, Bernard Sainz alias docteur Mabuse.
Je ne m’étends jamais trop sur la question du dopage qui est, comment le contester, une composante du sport de haut niveau. Lors de mes évocations des Tours de France d’antan, je n’hésite cependant pas à montrer que, malgré une thèse circulant couramment, les journalistes et les coureurs reconnaissaient alors à mots pas trop couverts les errements en la matière. Anquetil était encore en activité lorsqu’il avoua ses pratiques dopantes dans un journal à sensation. Il est « cyclistiquement correct », surtout ces jours-ci, de déclarer que Poulidor était un coureur « propre » qui ne « salait pas la soupe ».
Raymond fut probablement un des champions « médicalement » les plus sages du peloton. Je souriais cependant lorsqu’il parlait des petites fioles que lui donnait Monsieur Magne. Et je me souviens de son agacement (c’est l’unique fois que je l’ai vu sortir de ses gonds) lors de son interview dans l’émission Cash investigation d’Élise Lucet (vous la trouvez sur internet). Excédé, il finit par reconnaître, du bout des lèvres, l’usage de caféine et « d’amphèts » : « Cétait pour le moral !… »
Raymond comme Jacques, vos longues carrières plaident en votre faveur et, chaque saison, vous étiez sur le devant de la scène vélocipédique, de la Primavera (Milan-San Remo) à la Course des feuilles mortes (Tour de Lombardie).
Poulidor confirme son succès dans Paris-Nice 1973 (encore devant Merckx) mais c’est surtout l’année suivante, lors du Tour de France 1974, que le public français, cette fois quasi unanimement, encense le champion limousin qui lâche le maillot jaune Eddy Merckx et remporte l’étape au Pla d’Adet, sommet de la station pyrénéenne de Saint-Lary-Soulan.

1974 MdC N° 190 de juillet août

J’avoue que je ressentis une émotion particulière, ce jour-là : je n’eus de cesse, pendant la retransmission télévisée de sa chevauchée solitaire, de repérer l’endroit où, la veille de Noël 1968, mon automobile orpheline de ses freins s’envola dans le précipice. Je crus pendant quelques interminables secondes que … je ne serai pas ici aujourd’hui pour écrire ce billet ! Voyez, je suis aussi chanceux que Poulidor ! Je me souviens qu’à la suite d’une terrible chute dans la descente du col du Portet d’Aspet, à quelques mètres de l’endroit où mourut plus tard Fabio Casartelli, il avait déclaré qu’il avait beaucoup de chance eu égard par exemple à l’accident de Roger Rivière dans la descente du col cévenol du Perjuret pendant le Tour 1960.
Qui aime bien, châtie bien ! Il est de bon ton, dans les louanges qui lui sont tressées, de minimiser son manque d’intelligence de course et de stratégie, trop nourries par les conseils à l’ancienne de son directeur sportif Monsieur Magne.
À l’issue de sa carrière, Raymond officia comme consultant à la télévision auprès de Jean-Michel Leulliot et Robert Chapatte. Il ne s’agit que d’une anecdote mais je m’étais retrouvé sur le passage du Tour de France au sommet du col du Tourmalet. Peu après que les coureurs soient passés, je m’étais installé à proximité du car régie d’Antenne 2 pour suivre sur les écrans de contrôle l’arrivée toute proche à Luz-Ardiden. Raymond « perspicace » émit de manière péremptoire un pronostic qui déclencha l’hilarité et un commentaire immédiat auprès des techniciens dans la cabine : « au moins, celui-là ne gagnera pas ! », ce qui se vérifia.
Je pense que si Poulidor avait bénéficié des mêmes conseils éclairés et audacieux que Raphaël Geminiani prodigua à Anquetil, son palmarès aurait été autrement étoffé.
Ironie de l’histoire cycliste : Anquetil devint en 1974 sélectionneur de l’équipe de France appelée à disputer le championnat du monde sur route à Montréal, autour du bien nommé mont Royal. Bien naturellement, il fit de Poulidor le leader des Tricolores. Dans le quotidien L’Équipe, Pierre Chany parla d’ « une course qui a touché au sublime » : Raymond termina … deuxième, juste battu au sprint par Eddy Merckx.
Pour battre en brèche la légende de « l’éternel second », on met en avant ses 189 succès, on compte tout là-dedans même les critériums. On dénombre dans le palmarès d’Anquetil « seulement » 184 victoires, certes aussi des critériums, mais aussi 5 Tours de France, 2 Tours d’Italie, 1 Tour d’Espagne (Poupou aussi), 9 Grand Prix des Nations, 1 Bordeaux-Paris, le record de l’heure. Merckx franchit 625 lignes d’arrivée en vainqueur dont 525 sur route.
Il ne s’agit pas d’opposer ces trois grands champions, mais au contraire les associer pour louer un âge d’or du cyclisme.
Raymond ne manquait pas d’humour : lors de la présentation du parcours d’un Tour de France, posant pour les photographes aux côtés d’Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain, il déclara : « Nous comptons quinze Tours à nous quatre ! »
Raymond a construit sa légende sans maillot jaune mais il détient le record du nombre de podiums sur le Tour, trois fois deuxième et cinq fois troisième dont une en 1976, à quarante ans. Antoine Blondin le surnomma affectueusement le « quadragêneur » !

1977 MdC n° 227 Février1977 MdC n° 241 Octobre1977 MdC n° 244 DécembrePoulidor à WambrechiesBlog MdC N° 245 de janvier 1978 4ème de couverture copie

Poulidor pendit son vélo au clou le 25 décembre 1977 à l’occasion d’un cyclo-cross à Wambrechies.
Peu avant, je m’étais presque assis sur son guidon pour le photographier au départ du critérium de Garancières-en-Beauce, avec son dernier maillot Mercier-Miko-Vivagel.

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Jacques-Anquetil-et-Raymond-Poulidor-duel-de-champions-autour-des-dames

Les deux anciens champions, une fois à la retraite, devinrent de véritables amis. Machiavel et Candide s’effacèrent derrière Montaigne et La Boétie. Anquetil regretta qu’ils aient perdu quinze ans d’amitié.
La légende colporte que Sophie, la petite fille d’Anquetil, aurait marmonné Poupou avant papa !
À la retraite, Raymond ne cessa jamais de fréquenter les milieux cyclistes. Il signait des livres qu’il n’avait pas écrits, mais qui contaient sa légende. Il tourna des pubs ; portant un maillot jaune pour la Samaritaine (un magasin où l’on trouvait tout !), ou vantant les rasoirs jetables Bic : « Les responsables m’en avaient donné une valise entière. Un rasoir Bic, ça me fait une semaine. Je les ai utilisés pendant des années. ».
J’avais déjà raconté ailleurs l’anecdote survenue lors de l’arrivée de la première étape du Tour 1997 à Forges-les-Eaux, à quelques dizaines de mètres de la maison familiale. Poulidor, en retrait, honorait de sa présence discrète un stand de la Maison du Café. Un peu plus loin, les anciens équipiers d’Anquetil, sa première épouse, et Charly Gaul, étaient assis autour d’une table, pour fêter le quarantième anniversaire de sa première victoire dans le Tour de France et le dixième anniversaire de sa mort. Il est vrai que nous étions en terre normande, mais j’avais ressenti une profonde nostalgie devant ces scènes.
Autre souvenir sur l’autoroute du Soleil peu avant Chablis : soudain, ce fut comme un essaim de voitures autour de la camionnette jaune du Crédit Lyonnais qui se rendait au départ d’une étape du Tour, les automobilistes avaient reconnu Raymond à l’avant du véhicule.
La légende de Poulidor continuera de s’écrire avec sa descendance. Sa fille Corinne épousa un champion cycliste néerlandais. Ils donnèrent naissance à un petit Mathieu Van der Poel (idor ?). Déjà plusieurs fois champion du monde de cyclo-cross et vainqueur de belles classiques, il gagne encore plus souvent que son grand-père.

Poulidor Vander Poel

Avec la mort de Raymond, un peu comme pour celle de Johnny, mon enfance s’est définitivement fait la belle.
Adieu champion ! Je t’aimais bien, tu sais.

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Une du Miroir des Sports du 8 juillet 1965 après l’étape du Mont Ventoux

Anquetil-Poulidor souvenirs

Jacques Anquetil et Raymond Poulidor : ils sont désormais rangés dans nos souvenirs

Un grand merci à l’ami Jean-Pierre pour sa contribution photographique en mettant à ma disposition les belles couvertures du Miroir du Cyclisme !

Pour écrire ce billet, j’ai relu notamment avec émotion :
Un divorce français Anquetil et Poulidor de Jacques Augendre (éditeur Bernard Pascuito)
Duel sur le volcan de Christian Laborde (éditeur Albin Michel)
Tours de France Chroniques de L’Équipe 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde)
Vous pouvez retrouver encore quelques souvenirs à l’encre violette sur Poulidor (et Anquetil évidemment) dans ces anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2012/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1962-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/18/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/27/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/

Publié dans:Cyclisme |on 19 novembre, 2019 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1969 (2)

Pour revivre les sept premières étapes du Tour de France 1969 :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/08/08/ici-la-route-du-tour-de-france-1969-1/

Au matin du huitième jour de course, le populaire téléreporter Léon Zitrone ne risquait pas de voir je ne sais quel sprinter revenir du diable vauvert sur l’hippodrome de Divonne-les-Bains. Et pour cause, le peloton s’égrenait de minute en minute pour une courte boucle de 8,8 kilomètres contre la montre.
Longtemps, l’Alsacien de l’équipe Bic Charly Grosskost, excellent poursuiteur, posséda le meilleur temps sur le circuit parfaitement plat en bordure du lac, avant d’être devancé d’abord par Rudi Altig, autre redoutable rouleur, et ensuite surtout l’irrésistible coureur au dossard numéro 51, le dossard « anisé » comme Antoine Blondin se complaisait à le nommer, un dossard d’ailleurs porte-bonheur car plusieurs vainqueurs du Tour de France le portèrent. Vous avez deviné qu’il s’agit de sa majesté Eddy Merckx qui a assis un peu plus sa suprématie à 49, 606 km/h de moyenne.

Blog Divonne clm et Thonon

Les stations thermales de Divonne et Thonon sont distantes de 52 kilomètres, mais les organisateurs ont trouvé le moyen de proposer une demi-étape, l’après-midi, de 136 kilomètres avec le franchissement des modestes cols savoyards de Cou et Jambaz.
L’ex champion d’Italie Michele Dancelli lance une première escarmouche au 27ème km mais est rejoint sur le pont enjambant le Rhône. Il renouvelle son attaque un peu plus tard et devance à l’arrivée l’Espagnol Andres Gandarias de quelques secondes sous les yeux de son employeur Ambrosio Molteni patron d’une grande entreprise italienne de charcuterie.

Blog Thonon Dancelli Gandarias

Le fait du jour est l’abandon du champion espagnol Luis Ocaña dont je vous ai raconté le calvaire, dans le billet précédent lors de l’étape du Ballon d’Alsace. Courageux, il est allé au bout de lui-même mais il a préféré mettre fin à ses souffrances. L’avenir lui appartient.
Lors de la neuvième étape Thonon-les-Bains-Chamonix, apparaissent les premières difficultés alpestres sérieuses avec les ascensions des cols de la Forclaz (par son versant le plus facile) et des Montets. On ne s’attendait cependant pas à de grandes manœuvres, et pourtant … si on en croit Antoine Blondin :
« L’esprit de révolte s’était manifesté, dès le matin, par une échappée solitaire de Ferdinand Bracke, dont le sens n’était pas très clair. L’ancien recordman du monde de l’heure avait choisi le territoire suisse, qui s’est précisément fait de l’heure une industrie locale, pour s’enfuir à près de cinquante de moyenne sur les longues lignes droites qui séparent Saint-Gingolph de Martigny. On le voyait picorer son guidon, relever la tête comme un nageur de brasse papillon, picorer à nouveau, puis écarter les coudes, les ramener au corps, les écarter encore … le tout dans l’harmonie d’une tentative qui lui faisait une silhouette de joueur d’accordéon frappé par la grâce… »

Blog Chamonix Bracke

Et puis … « Dans les derniers kilomètres de la Forclaz qui se haussait singulièrement du col sans qu’il s’agît jamais d’un col cassé, terreur des jambes intoxiquées qu’un rythme syncopé amène au bord de la génuflexion, la pente naturelle du respect nous incitait à considérer que le mérite de Roger Pingeon était considérable d’être parvenu à accompagner Eddy Merckx jusqu’à ces sommets et à contrarier son numéro de soliste. Nous étions en proie à l’envoûtement que le superchampion belge fait régner sur la course, car, à la réflexion, on peut se demander si ce n’était pas plutôt Eddy Merckx qui s’essayait, par l’exercice intense de ses dons, à colmater la première attaque véritable qui lui ait été adressée depuis le départ.

Blog Merckx et Pingeon entrée des AlpesBlog étape Chamonix Pingeon Merckx

La victoire du Bugiste, pour n’infliger que quelques rides à la surface dormeuse du classement général dans la cuvette de Chamonix, semblable en cela à la petite tempête qui hérissait de crêtes les eaux plombées du lac Léman comme d’un simple projet de marée dévastatrice, n’en porte pas moins une signification profonde. Elle a désacralisé la fonction du Maillot Jaune, lui a rendu des dimensions plus humaines, moins intangibles, plus prochaines encore que provisoirement inaccessibles. Eddy Merckx n’est plus tout à fait l’homme providentiel qu’il promettait. Roger Pingeon a dit non.
… Il n’en reste pas moins qu’Eddy Merckx, après avoir repris goût au maillot vert en présence de l’habit vert de l’incomparable René Clair, dont le flegme a fondu au soleil de Divonne, il l’a définitivement réendossé hier devant l’Aiguille Verte qui nous surplombe, et que le voilà à nouveau en possession des trois trophées capitaux du Tour de France. C’en est trop.
On serait tenté de répéter après Talleyrand que « tout ce qui est exagéré est insignifiant ». Mais pas dans les domaines du sport justement, et pas ici.
On sera alors amené à se rabattre sur Saint-Exupéry, écrivain et aviateur, qui écrivit sur une feuille volante qu’ « on n’a rien donné tant qu’on n’a pas tout donné ».
L’ennuyeux, avec Merckx, c’est que tout donner ça consiste à tout prendre. »


Blog Chamonix Victoire PingeonBlog Chamonix victoire Pingeon2

Raymond Pointu dans Miroir-Sprint insiste sur la grande performance et le panache de Roger Pingeon :
« Ce fut réellement un très grand moment du Tour. Un vrai morceau de sport. Peu importait ce qui avait été dit ou sous-entendu précédemment. Tant pis pour ces circonstances douteuses qui entourent tout événement cycliste. Cette fois-ci, il restait deux hommes face à face, deux hommes qui ne pouvaient plus ni tricher ni bluffer.
L’ascension de la Forclaz avait connu le scénario habituel d’un Martin Van Den Bossche étirant le peloton au-delà du point de rupture afin d’éviter ce coup de jarret qui fit la fortune d’un Julio Jimenez et par lequel tout grimpeur se dégage avant d’entamer son numéro de voltige. Une véritable montée au sprint : il n’était pas possible de monter plus vite. Derrière, à la limite de l’asphyxie, les petits groupes volaient en débris.
Puis le lieutenant des Faema avait cédé la tête à Merckx qui avait encore asséné quelques formidables coups de boutoir. Ils n’étaient déjà plus que huit. Balançant des épaules, Merckx se retournait de temps en temps pour compter les morceaux. Pingeon se portait parfois à son côté pour manifester qu’il était là et bien là. Tout autour, un essaim de photographes, l’œil rivé au viseur, épiant l’attaque et le craquement qui suivrait. La crainte était dans les regards. Des airs durs de bêtes traquées et remplies de sueur.
Et soudain, de ce dernier carré en émoi, Pingeon s’extirpa. Un bref instant arc-bouté sur ses pédales. Il fit un écart sur la gauche, zigzagua entre deux motos, puis se reposa sur sa selle et s’éloigna à grandes pédalées limpides. Moment de stupeur parmi les autres. Ainsi ce grand flandrin sec comme une aiguille était parvenu à échapper à l’attraction de cet aimant que constitue tout groupe de coureurs en montagne. Oh ! il n’était pas bien loin. Quelques mètres à peine. Mais il s’enfuyait.
Alors Merckx cramponna son guidon, se mit debout sur sa machine et se déhancha comme un forcené. Ce n’était plus ce chamois aérien qui s’était posé au sommet du Ballon d’Alsace quelques jours plus tôt. Il avait perdu toute insolence et sa facilité. Pour la première fois, il était en difficulté et se battait. Pas en styliste. En voyou. La différence entre l’escrime du poing et du pied de la boxe française et une mêlée d’apaches. Mais quoi, Pingeon était là, tout près, et il allait le rejoindre : il n’en fut rien.
Que représentait cette avance ? Pas grand-chose. Une caresse de la semelle sur l’accélérateur de notre voiture. Un court sprint à pied, et pourtant, malgré toute sa rage, il était impuissant à la combler. Il se passait ici le même phénomène qui ahurit les spectateurs de l’haltérophilie. Ils n’arrivent pas à comprendre comment un homme qui arrache une barre chargée à 190 kg est incapable quelques instants plus tard d’enlever la même barre surchargée de 500 grammes. C’est quoi 500 grammes par rapport à cette masse ? Moins de 0,3%. Malgré ce poids supplémentaire dérisoire, la barre ne parvient pas à bout de bras et retombe à terre dans un grand fracas. Merckx était dans ce cas. Un vaincu.
Il passa au sommet avec cinq petites secondes de retard mais, dans la descente, et sur le plat qui conduisait à Chamonix, Pingeon l’éprouva encore par quelques démarrages supplémentaires. La fin de parcours présentait une courbe avant une longue ligne droite s’achevant sous la banderole. Les deux hommes la prirent ensemble, presque à l’arrêt. Partant de derrière, Pingeon imposa une terrible accélération et repoussa deux assauts désespérés de Merckx. Pas un véritable sprint. Plutôt une de ces courses à vive allure qui permettaient à Anquetil de remporter des victoires d’étape.
Tard dans la soirée, totalement dérouté, un journaliste belge errait d’hôtel en hôtel pour répéter sa conviction auprès de ses compatriotes : « Merckx rencontrera mille fois Pingeon au sprint et il le battra mille et une fois. »
Avait-il réellement disputé le sprint ou bien avait-il abandonné la victoire à son dernier compagnon en matière d’hommage ? Cette dernière éventualité était peu dans la façon du personnage. Avec la voracité de son jeune âge, il s’empare indistinctement de tout ce qu’il peut prendre…

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C’est égal, Pingeon avait marqué un double avantage. Ce coureur radieux et disert qui commentait sa course à l’arrivée n’avait plus rien de commun avec l’homme ulcéré et plein de colère muette que j’avais quitté à Belfort. »
Il est rapporté par ailleurs que Pingeon aurait déclaré à l’arrivée : « Je n’ai jamais goûté d’opium mais je crois que la sensation que l’on peut ressentir ne doit pas être tellement différente de celle que j’ai eue, pendant quelques secondes, la ligne passée. »
Ceci dit, d’un point de vue comptable, Merckx est tout de même le grand gagnant de la journée. Rudi Altig, second au général le matin, termine à 8 minutes. Poulidor a concédé 1’33’’, Janssen et Gimondi 2’13’’. Pingeon devient le dauphin du roi Eddy à 5’21’’.
La dixième étape, longue de 220 kilomètres mène les coureurs de Chamonix à Briançon avec notamment le franchissement, pour la première fois, du col de la Madeleine. L’occasion est trop belle pour Antoine Blondin pour partir à la recherche du temps perdu :
« La simple saveur d’une madeleine, retrouvée lors d’un goûter d’adultes, déclencha, paraît-il, chez Marcel Proust, l’association de sensations, d’images et de sentiments qui allait préluder à la plus formidable échappée fleuve de toute la littérature moderne. Ce fut « Á la recherche du temps perdu ».
La Madeleine, servie hier matin sous la forme d’un col aux coureurs du Tour de France, ne devait certes éveiller chez eux aucune réminiscence puisqu’ils l’empruntaient pour la première fois, mais cet impromptu déboucha néanmoins sur une recherche du temps perdu, d’autant plus captivante qu’il n’était pas prévu que cette étape, dite du Galibier, prendrait aussi tôt ce visage snob, qu’on lui espérait, d’une sortie de grand-Merckx à Saint-Honoré des lots, des lots à réclamer.
En fait, la messe se disait à la Madeleine et beaucoup, parmi les géants de raouts, y firent défaut. Pour ceux-là, quand ils atteignirent la Maurienne, le monde n’était plus qu’une vallée de l’Arve.
On sait cette expression mélancolique et mondaine que prennent les dignitaires quand ils ont manqué une cérémonie. S’excuser par télégramme dans le Télégraphe, il n’y fallait pas songer, pas plus qu’à expédier un « petit bleu », un petit bleu d’outre-Merckx. Ces coureurs, pour champions qu’ils soient, ne disposent d’autres pneumatiques que ceux de leurs bicyclettes … »

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Blondin s’attache au sort de ce qu’on ne nommait pas encore le grupetto :
« Á fréquenter la compagnie assez pathétique des attardés, promis pour le meilleur à une déroute progressive et, pour le pire, à l’abandon ou à l’élimination, on constate, en premier lieu, que les villages au flanc de la montagne se font plus désertiques et qu’il ne faut guère compter que sur les encouragements des centenaires. On dirait que, les coups de buis suscitant les coups de vieux, les spectateurs se sont flétris dans le vieillissement de l’attente et que les minutes de retard se sont converties en année sur le visage des freluquets et des demoiselles du bord des routes. Ainsi ai-je pointé des passages au joli hameau suspendu de Celliers, entouré de « majorettes » de quatre-vingt-treize ans de moyenne d’âge. »
Elles célébraient notamment un valeureux Normand … : « Jean-Claude Lebaube, une bande Velpeau enroulée autour du cou, portant un casque étrange sous sa casquette, les manchons de lustrine blanche d’une charcutière et un imperméable en pelure d’oignon transparente à demi sorti de la poche arrière où la brise le gonflait comme un parachute ascensionnel, ressemblait, pour partie, à ces personnages de cauchemar à la Jérôme Bosch que les surréalistes obtenaient par collages et à un escargot transportant tout le barda avec soi, dont il en avait d’ailleurs l’allure de croisière. »

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Pour connaître la course à l’avant avec les favoris, il faut s’en remettre à Raymond Pointu :
« Il pluviotait lorsque nous quittâmes Chamonix et il faisait froid à ne pas mettre un coureur dehors. Un nouveau record à porter au crédit de la météo. Il n’avait pas fait aussi froid depuis 1916 ou 1886. Je ne sais plus. On finit par se perdre dans la répétition des exploits du thermomètre que rapporte Albert Simon (et sa grenouille ndlr). Les coureurs avaient enfilé deux maillots et s’étaient mis de curieuses manchettes qui les apparentaient à des fonctionnaires courtelinesques. Sur la chaussée, une inscription piquante déclamait avec de larges lettres blanches : « Nous voulons le plein emploi ». Pour notre part, nous l’avons eu.
La route froide descendait jusqu’au pied d’un col inédit, celui de la Madeleine, que seul Pingeon avait eu la sagesse de reconnaître une semaine avant le départ. Rien à voir avec le tendre gâteau que Proust savourait pour reconstituer ses souvenirs. Une route étroite et abrupte qui resta bloquée en travers de la gorge d’un coureur à la recherche du temps perdu. Un vrai blizzard qui mordait les mollets et durcissait les muscles. Tout le monde trouva ainsi à s’employer.
Aveuglé par les rafales de neige, Merckx faillit même un instant mettre pied à terre tellement il n’y voyait plus. Compatissant, un journaliste belge qui lui prêta se lunettes de soleil lui permit de continuer. Á l’arrivée, en garçon rangé qu’il est, il rendit soigneusement à son bienfaiteur les binocles qu’il gardait précieusement abritées dans l’échancrure de son maillot. Les avait-il quittées trop tôt ? « Je pensais attaquer en haut du Galibier, disait-il, mais je n’ai pas vu la pancarte ». Il est vrai qu’il ne connaissait pas ce col, autrefois un panneau indiquait les cinq derniers kilomètres du but. Ce n’est plus le cas. Il y a là matière à d’autres méprises qui ne manqueront pas.
Mais en affirmant sa volonté offensive, Merckx mettait fin aux supputations tactiques des journalistes. « Il a compris la leçon d’hier, disaient-ils, et il se contente maintenant de contrôler la course et de vivre sur son avance de cinq minutes ». C’est mal connaître le bonhomme, ou bien il donnera à cette avance des proportions extravagantes, ou bien il va craquer. Bref, le spectacle n’est pas terminé.
Gimondi n’a pas gagné à Briançon comme il l’avait fait dans un Tour précédent, mais il s’est montré à son avantage. La situation est ainsi rénovée. Merckx n’apparaît plus intouchable. C’est cette question de confiance que j’ai posée à Pingeon en lui demandant s’il pensait unir ses efforts à l’Italien pour faire échec au Belge. Il a eu une moue dubitative puis, répondant à mon souci de savoir s’il lui restait une chance d’arriver en jaune à Paris, il m’a concédé : « Il reste toujours un petit espoir »…
Au final, une étape pour pas grand-chose : Merckx est passé en tête au sommet du Galibier avec Gimondi dans sa roue, puis à 5 secondes, un petit groupe comprenant Pingeon, Poulidor, Van Springel, Gandarias et Vianelli. Avec la bénédiction du maillot jaune, Herman Van Springel de l’équipe Mann-Grundig s’enfuit dans la descente et l’emporte à Briançon. Deux minutes plus tard, l’inévitable Merckx s’impose au sprint pour la seconde place.

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Onzième étape, 198 kilomètres entre Briançon et Digne, et rien de nouveau sous le soleil retrouvé, Merckx toujours frais et despote selon la formule d’Antoine Blondin :
« Deux Espagnols, appartenant à deux marques différentes, caracolaient dans le col de Vars en parfaite harmonie, et l’on pouvait envisager que ces frères de la côte allaient mener jusqu’au bout leur mission-pirate sur la bande des cent-vingt kilomètres qui leur restaient à parcourir, quand le téléphone grésilla sur toutes les longueurs d’ondes : « Allos !… Allos ! … Eddy sonne … !
Á croire qu’Edison avait inventé son appareil fameux que pour permettre à Eddy Merckx de téléphoner son coup, tellement facile à prévoir quand on sait que tout champion de quelque renom, qui se permet de bouger une oreille dans le peloton, est aussitôt voué au destin ravageur de l’apprenti-sorcier.
« Puisque ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs », disait avec une assurance feinte le personnage du photographe dans Les Mariés de la tour Eiffel, de Jean Cocteau.
En se permettant l’esquisse d’un projet d’attaque dans le col d’Allos, Roger Pingeon venait de déchaîner un cataclysme qui le laisse, au bout du compte, très sensiblement dépassé.

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Gimondi, Poulidor et Pingeon à la peine au sommet du col d’Allos

Sonnés les favoris frileux qui prétendaient, après deux jours d’outrages, à se réfugier dans les chauds remugles du peloton ! Sonnés les deux malheureux Espagnols qui s’appliquaient à déserter l’armée en déroute ! Sonné Poulidor qui émarge au titre de dernier vaincu en date d’un Bilan-San Raymond, particulièrement éprouvant. Sonnés aussi les quatre complices du col de Corobin, depuis Pingeon qu’on n’aurait jamais dû laisser jouer avec les allumettes jusqu’à Gimondi qui s’est fait mettre en boîte sur la ligne d’arrivée !
Les touristes belges, émoulus, pas très frais à vrai dire, de Tervuren, pays d’adoption de Merckx, pouvaient à juste titre surgir des rochers où on les trouve désormais embusqués un peu partout avec de grandes pancartes : quand Eddy sonne, tout le Brabant sonne, prétend un vieux proverbe bruxellois.
Merckx commence à afficher la mine odieuse de fraîcheur et d’insolence du prix d’excellence qui s’applique à empocher jusqu’au prix de gymnastique. Il décime les classements, dépeuple les palmarès avec un absolutisme de tous les instants.
Que faire ? Le laisser, comme l’albatros de Baudelaire, exilé sur le sol au milieu des nuées … »
La victoire de Merckx sur Gimondi au sprint reléguait au rang des plaisanteries les affirmations selon lesquelles le champion belge avait laissé gagner Pingeon l’avant-veille et Van Springel la veille. Quand il peut gagner, il ne s’en prive pas et a clairement démontré qu’il ne se contente pas de vivre sur son acquis.
Le principal battu du jour est probablement Poulidor qui a concédé près de 3 minutes. Á l’arrivée à Digne, son directeur sportif Antonin Magne, faisant l’inventaire des différents compartiments où son coureur déclinait, l’air marri, confessait : « Je suis l’homme le plus déçu du Tour ce soir ».

Blog descente Pingeon Allos

L’étape suivante venteuse de Digne à Aubagne se joue dans le col de l’Espigoulier avec une échappée de quatre coureurs, l’Espagnol Gandarias, Felice Gimondi, l’inexorable Eddy Merckx et son équipier Victor Van Schil. Sur la piste en cendrée d’Aubagne, le vainqueur du Giro, dans les conditions que l’on sait, l’emporte. Pingeon et Poulidor, peu attentifs, perdent 1’23’’. Au classement général, Gimondi, désormais, talonne Pingeon à 3 secondes qui accuse maintenant un retard de plus de 7 minutes sur Merckx.
Il y a quelque temps, Gimondi, vainqueur du Tour 1965 à 23 ans, était parti pour dominer le cyclisme mondial. Si Merckx n’était pas apparu, le Bergamasque avait encore quatre ou cinq bonnes années devant lui. Il va falloir qu’il entreprenne sa reconversion psychologique pour s’adapter au fait qu’il n’est plus le meilleur … sauf affaire douteuse de contrôle positif !

Blog Gimondi gagne à AubagneBlog Digne-Aubagne Pingeon et MerckxBlog Gimondi à Aubagne

En ce jour, Blondin s’est désintéressé de la course pour rendre un émouvant hommage à un « compagnon du Tour » (selon l’expression généreuse de Maurice Vidal) disparu :
« On dirait d’un fauteuil à l’académie du Tour, où il ne saurait être question de remplacer celui qui a écrit un soir, dans la mélancolie des sympathies interrompues au Parc des Princes : « On ne guérit pas du Tour de France. »
Il aurait aimé l’étape d’aujourd’hui à travers la haute Provence, non seulement parce qu’il en était un peu le régional, car il est maintenant le régional de toutes les étapes où notre présence le prolonge, mais parce que les coureurs allaient dans la montagne douce, marchant pour une fois au pas de l’amitié (pas tous quand même ndlr). La rumeur du peloton portait ces histoires simples qui se disent les bras ballants. Avant que de devenir des braconniers, les champions n’étaient encore que des trimardeurs.
Le vieux Louis aurait convoqué sur le bord de la route, pour que leur joie demeure, les personnages de Giono, un de Baumugnes et Jean le bleu ; on aurait aperçu la silhouette d’Angelo, le hussard sur le toit, griffant d’une botte agile les tuiles des villages. Marcel Pagnol aurait, pour la circonstance, détourné de son fournil la femme du Boulanger, éloigné de son puits la fille du Puisatier et les coureurs les auraient célébrées dans des paysages où croisent aujourd’hui des touristes anglaises promises aux satyres. »
D’Aubagne, les coureurs se dirigent vers la Grande bleue et La Grande-Motte, une des stations balnéaires surgissant de terre selon un aménagement du littoral lancé par Georges Pompidou, sous l’œil acerbe du chroniqueur de Miroir-Sprint :
« Les organisateurs ont facilité à dessein celui de tous les coureurs. Ce qui s’est passé après la caillasse de la Crau, sur les étendues rases de Camargue, défie l’entendement. Il y avait là, pour les vieux suiveurs, de quoi perdre leur latin cycliste. Si soucieux d’ordinaire de la régularité de la course, Félix Lévitan n’avait-il pas placé sa voiture devant le museau du peloton et n’avait-il pas de surcroît demandé aux directeurs sportifs de mettre leurs véhicules en protection des coureurs sur le bas-côté de la route ? L’objet de toutes ces mesures protectionnistes ? Un vent sauvage qui, soufflant à 80 km/h, avait contrarié la progression de notre caravane au point de faire craquer les frontières du ridicule et de dévaluer singulièrement les actions d’un peloton enregistrant plus d’une heure de retard sur l’horaire le plus pessimiste. De sorte qu’accrochés qui à une portière de voiture, qui au tansad d’une moto, certains concurrents franchirent une trentaine de kilomètres d’un trait, sans donner le moindre coup de pédale. Ainsi soustrait à l’érosion du vent, Reybroeck en profita pour souffler la victoire à un groupe fourni de sprinters côtés entre le gruyère en béton d’une architecture futuriste voulant faire d’une côte ingrate une Floride française et en réussissant qu’à reproduire en bord de mer le désolant spectacle de certains HLM. »

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Le lendemain, dans un vent à peine moins agressif, entre La Grande-Motte et Revel, « il fallut toute la puissance des 70 kg de muscles et la force de caractère du râblé Agostinho (1m67) pour parvenir à mettre les voiles. Ce portugais qui vient de lâcher les manchons de sa charrue pour empoigner un guidon de vélo aura été en dernier ressort une des grandes révélations de ce Tour. Physiquement, c’est une sorte de Quasimodo de la bicyclette qui aurait au niveau de la cheville le coup de pédale délicat du regretté Hugo Koblet. La comparaison s’arrête là. Car bien que le bonhomme soit encore mal dégrossi et apparemment uniquement préoccupé d’actionner les manivelles et de boire de l’eau, il est authentique et point sot. Frustre mais pas stupide. Et surtout pas encore frelaté par l’argent et par la gloire.
Ainsi lorsque, ayant renouvelé son exploit athlétique de Mulhouse, il parvint à Revel après une échappée solitaire de plus de quarante kilomètres avec la meute du peloton attachée à sa perte –rien à voir avec la randonnée séduisante mais fausse d’un Van Looy triomphant à Nancy avec la complicité de tous les grands- on s’agita beaucoup pour le tirer devant les caméras et le micro de la télévision. Il se dégagea d’un geste et réclama qu’on le laisse en paix : « Du calme ! Du calme ! Maintenant, mon travail est terminé. »
Agostinho n’a signé chez Frimatic-Viva-De Gribaldy que pour la durée du Tour et il est prévisible que les enchères pour s’assurer définitivement le concours de ce coureur aussi original qu’efficace ne manqueront pas d’atteindre des sommes considérables. Ayant effectué son service militaire en Mozambique, il jouait au football avant qu’un ami ne lui apporte la révélation de la bicyclette et c’est tout naturellement qu’il s’engagea au Sporting de Lisbonne qui est le grand rival de Benfica aussi bien pour le vélo que pour la balle ronde. »
Un personnage vraiment attachant ce Portugais qui, à ce moment du Tour, est le seul coureur avec Eddy Merckx à s’être offert le luxe de remporter deux étapes en ligne.
Cocasserie du hasard, quelques heures avant d’écrire ces lignes, j’ai croisé sur un marché du Comminges l’artiste Dick Annegarn en résidence dans la région depuis de nombreuses années. Vous le connaissez au moins pour ses grands succès Sacré Géranium, Mireille la mouche et Bruxelles qui devint l’hymne universel de recueillement au moment de l’attentat qui frappa la capitale belge. Dick composa une chanson (reprise par Romain Didier, un artiste top méconnu) en hommage au regretté Joachim mort accidentellement en course après avoir percuté un chien.

« Au passage de pic à col, la caravane caracole
La caravane crie et passe des agneaux des rapaces
À cause d’un chien, on peut tomber d’un chien on peut chuter
À cause d’un chien, on peut buter culbuter
Ta Maria ria de ton mariage
Au fur et à mesure que le voyage t’éloigna
Agostinho c’est toi le plus beau »

Cette étape de transition vers Revel livre son lot de cocasseries. Ainsi, une guêpe irrespectueuse a planté son dard dans le poignet droit du maillot jaune. Merckx se frotte d’abord avec quelques herbes miraculeuses suivant un vieux remède de grand-mère, avant de s’approcher de la voiture du docteur Maigre, médecin du Tour.

Blog Gde Motte-Revel guepe MerckxBlog Gde Motte-Revel Delisle gifle

Du côté de Saint-Pons, autre irritation, Roger Pingeon gifle son coéquipier, le champion de France Raymond Delisle, pour avoir attaqué inconsidérément sans avoir pris en compte l’état de santé de son chef de file et agi en franc-tireur à l’encontre de la tactique décidée collectivement. Bonjour l’ambiance au sein de l’équipe Peugeot.
Plus sérieux et ennuyeux, au cours de l’étape, circulent sous le manteau au sein de la caravane les résultats des contrôles anti-doping effectués depuis le départ de Roubaix. Rendus publics le soir même à l’arrivée, il s’avère que cinq d’entre eux se sont révélés positifs et concernent Timmermann et Nijdam de l’équipe Willem II qui ont abandonné il y a quelques jours, l’Allemand Rudi Altig et les Français Bernard Guyot et Pierre Matignon. Les trois coureurs encore en course bénéficient d’un sursis, échappant ainsi à l’exclusion, et sont sanctionnés de 15 minutes de pénalisation au classement général.
Les deux Français se confient avec une touchante et naïve sincérité à Gilles Delamarre pour Miroir-Sprint.
Ainsi, Pierre Matignon :
« – Comment avez-vous pris cette décision ?
– Je pense qu’elle est injuste. Nous avons été tirés au sort. Il vaudrait mieux ne contrôler personne certaines fois et puis tout le monde. Là on verrait …
– Mais vous, vous vous êtes dopé ? Pourquoi ?
– J’ai pris un stimulant, plus exactement. Je ne marchais pas du tout, j’en avais marre de souffrir.
– Vous avez mieux marché ?
– Oui, mieux, mais on ne transforme pas un âne en cheval de course.
– Quel produit avez-vous utilisé ?
– De la corydrane. C’est en vente libre dans les pharmacies. J’avais souffert dans les étapes dures, alors j’ai pris deux comprimés pour l’étape Divonne-Thonon qui, a priori, était plus facile. Si le contrôle n’avait pas existé, j’en aurais peut-être pris quatre.
– Et vous avez été tiré au sort pour être contrôlé ?
– Oui, et j’ai avoué tout de suite. Cela ne sert à rien de poser une réclamation. C’est un coup malheureux.
L’expression reviendra aussi chez Bernard Guyot. Car le fait symptomatique des résultats, c’est que, à part Rudi Altig, les coureurs n’ont pas usé de produits dopants pour réussir une grande performance. Ils l’ont fait pour terminer une étape, pour rentrer dans les délais et pouvoir continuer le Tour. C’est ce que le docteur Maigre appelle la « charge de la peur ». « C’est, dit-il, la frousse de l’élimination qui les a poussés. Rudi Altig, c’est, si l’on veut, le cas classique du doping. La nouveauté, c’est la franchise de ces deux coureurs qui ont avoué aussitôt. Et ils sont repartis mais, avec cette fois, une épée de Damoclès. Matignon, par exemple, s’est dopé pour une étape courte, il pensait qu’elle serait très rapide et avait peur de ne pas rentrer dans les délais.
Ce n’est pas tout à fait l’avis du docteur Dumas, l’autre tête du service médical. On sait que, cette année, les tâches –le contrôle médical c’est lui et les soins c’est Maigre- ont été rigoureusement séparées, et une chose en entraîne une autre. Leurs façons de considérer les choses se sont éloignées. « Les meilleurs ont été contrôlés plusieurs fois avec des résultats négatifs. On n’a pas le droit de dire ce qu’on dit à propos d’Eddy Merckx et d’une soi-disant formule miracle ».
C’est pourtant un bruit tenace, et Matignon lui-même nous avait confié ses doutes : « Ce n’est pas possible qu’il marche ainsi tous les jours. Il a une préparation spéciale très coûteuse. Il est très entouré au point de vue médical. Par exemple, on lui fait une prise de sang, on voit de quoi il a besoin, et on lui en donne. Moi, le soir, je me dis : « Tiens, je vais me faire une B12 ». Si ça se trouve, j’en ai trop et c’est autre chose qu’il me faudrait ».
Si elle n’est pas au cœur du débat, la question financière joue un rôle important. La pauvreté conduit à l’empirisme et, en tout cas, la peur de perdre ses ressources pousse aux gestes les plus inconsidérés. C’est ce que nous avons senti au cours d’une conversation avec Bernard Guyot, autre coupable qui n’a pas tellement conscience de l’être :
– Vous ne semblez pas très atteint par la décision qui vous concerne …
– Non, pas du tout, c’est comme s’il n’y avait rien eu. Je savais que le contrôle serait positif, je n’ai même pas demandé de contre-expertise.
– Pourquoi ?
– Parce que cela coûte 80 000 anciens francs et que cela est à la charge du coureur.
– Vous ne marchiez pas. Est-ce pour cela que vous vous êtes dopé ?
– J’étais mou. Avec ce Tour, on n’a pas eu le temps de récupérer et on n’a pas eu, comme l’an dernier, 10 étapes de plat pour s’y mettre. Á Thonon, j’étais mort. J’ai eu plein de boutons, je voulais abandonner. Je ne pensais pas pouvoir passer les cols. J’ai pris de la corydrane.
– Pour finir le Tour ?
– Oui, pour faire une performance, j’aurais pris autre chose. Mais, avec le contrôle, même si j’avais eu une chance de gagner, je serais resté dans le peloton. Mais avec quatre comprimés en deux jours, alors que j’étais malade, je ne m’estime pas dopé. Si je rentre à la maison, je n’aurai aucun contrat après le Tour. Je fais mon métier de coureur cycliste, et vous savez, j’ai été contrôlé quarante fois. Nous sommes cinq à avoir été pris mais dans ceux qui ont abandonné, il y avait des positifs et ils le savaient. Enfin, maintenant j’ai le moral et je finis le Tour tranquillement… »
J’ai déjà eu l’occasion, en d’autres circonstances, de souligner la franchise des coureurs (pas tous !) et des journalistes de cette époque qui n’éludaient pas la question du dopage, contrairement à une opinion trop souvent répandue aujourd’hui. Il faut dire que, deux ans auparavant, lors du Tour 1967, le monde du sport avait été traumatisé par la mort en direct (à la télévision) du populaire Britannique Tom Simpson dans la caillasse surchauffée du Mont Ventoux.
Á Revel, avec tout son talent et son admiration pour les coureurs, Antoine Blondin livre aussi son avis sur la question dans sa chronique La face cachée de la lutte, clin d’œil à l’événement interplanétaire qui se profile :
« Joaquim Agostinho … c’est le sourire franc et lumineux de la course, la face éclairée de la planète cycliste sur laquelle nous vivons.
Avec lui, tout se sait. Tout s’affirme dans une allégresse contagieuse : l’audace, le courage, la santé. La vive clarté de sa trajectoire à travers la Montagne Noire nous l’a confirmé.
Mais cette planète possède aussi sa face d’ombre où tout se tait. Du moins, le plus longtemps possible. C’est la face cachée de la lune, avec ses vallées de la ruse, ses cratères du soupçon, ses mers de la répression.
Pour la première fois depuis le départ, cinq coureurs viennent d’être cloués au pilori de l’antidopage. Du coup, les cosmonautes du scandale vont débarquer sur cette seule face-là Les palabres vont s’engager. Et l’on se prend à regretter qu’aucun règlement ne prévoit de prélèvements d’encre ou de salive pour déterminer l’inflation du taux d’indignation à quoi s’efforcent ces acrobates qui font leur cheval de bataille d’un serpent de mer.
Bin sûr que, nous aussi, nous sommes contre le « doping », dans la mesure où la « non-assistance à personne en danger » est une notion bien définie dans les responsabilités de chacun. Mais il serait bon qu’elle demeure une affaire de famille, ressortissant au médecin du même métal, et qu’on mesure tout ce qui peut séparer un diagnostic d’un verdict.
Dans l’état actuel des choses, il apparaît qu’il en va des coureurs en compétition comme des clients du docteur Knock, de Jules Romains, pour qui tout homme bien portant était un malade qui s’ignore : ce sont le plus souvent des tricheurs sans le savoir.
Beaucoup courent le risque d’être renvoyés chez eux ou frappés de lourdes suspensions qui entraveront le libre exercice de leur profession, sur la vue d’urines plus ou moins claires, alors qu’ils n’ont pas encore totalement dépouillé les langes de l’innocence. On ne saurait, en effet, leur demander de connaître par cœur la pharmacopée –Agostinho, il y a quelques jours, était bien persuadé de se stimuler avec un laxatif ! Chorydrane … strychnine … amphétamines … C’est bien vite dit si l’on considère que ces malheureux garçons ignorent pour la plupart le montant de leurs cachets, en d’autres termes le contenu des produits que la préparation biologique de leurs organismes de haute précision requiert le plus légalement du monde.
Á la limite, et il ne s’agit plus là de préparation mais de réparation, un coureur cycliste, au cours d’une épreuve de longue haleine comme le Tour de France, ne pourrait plus se permettre d’être enrhumé ou même de subir la plus bénigne des interventions chirurgicales car il serait privé du recours que n’importe quel médecin est susceptible de nous prescrire à nous, usagers du courant dans les mêmes circonstances.
Il faudrait des concertations nombreuses et diverses avant de fixer dans les rigueurs d’un code des mesures encore balbutiantes qui s’apparentent à une rafle.
N’importe qui, dans la vie quotidienne, serait susceptible d’apprécier la différence qu’il y a entre prendre un comprimé de somnifère pour dormir tranquille et avaler le tube… »
Si on revenait à la course ? Une étape contre la montre de 18,5 km, à Revel, autour du lac de Saint-Ferréol, sur le parcours plusieurs fois emprunté lors du Critérium National, une belle épreuve aujourd’hui disparue réservée comme son nom l’indique aux coureurs français.
Si j’en crois les archives, les organisateurs locaux avaient décidé de faire payer l’entrée sur le circuit, récoltant ainsi la coquette somme de 13 millions d’anciens francs en petite monnaie pour les associations ayant mis la main à la pâte. Il y eut évidemment des resquilleurs arrivant par les champs et les bois. Il faisait chaud, la fête fut belle en cette veille de 14 juillet : la liqueur locale à la menthe chère à Jean Get coula sans doute à flot dans les verres en haut de la côte de « Saint-Fé » et le melsat et la bougnette, fleurons de la charcuterie régionale, enchantèrent les pique-niques.
Ce n’était pas l’enfer d’Henri-Georges Clouzot (Claude Chabrol reprit ici le tournage de son film longtemps inachevé) mais le Belge Herman Van Springel, second du Tour précédent et excellent rouleur, hébergé à l’abbaye-école de Sorèze, digéra mal le repas de la veille au soir, un généreux cassoulet mijoté avec amour par les gentilles religieuses. Il concéda 1’ 41’’ au vainqueur de l’étape … est-ce bien nécessaire de dire son nom ?

Blog Revel clm Merckx PingeonBlog Revel clm Poulidor GimondiBlog Revel clm

Derrière Merckx, vous aviez deviné, vainqueur à la moyenne de 45,792 km/h, les Français font bonne figure avec Pingeon second à 52 secondes et Poulidor troisième à 55 secondes.
Rudi Altig termine quatrième dans la même minute que Merckx. Longtemps meilleur temps, le public de Revel lui a réservé un accueil enthousiaste malgré son problème de contrôle positif. L’Allemand ne s’en cache pas : ce n’est pas pour finir dans les derniers qu’il s’est dopé, mais bien pour réaliser, à 33 ans, encore quelques exploits. Après avoir nié, il a choisi une explication : « Je me suis toujours préparé de la même façon pour le Tour. Je suis assez malin pour employer des produits qui ne laissent pas de traces dans les urines. Celui qu’on a trouvé, j’en avais pris pour soigner un rhume attrapé en montagne. Je ne veux pas être comme le chien qui traverse le village et que tout le monde bat … »
Quant à Raymond Delisle, excellent rouleur au demeurant, il a choisi, en signe de protestation contre le soufflet de son coéquipier Pingeon, de faire l’étape buissonnière qu’il termine en roue libre 95ème et bon dernier … à 5 minutes et demie de Merckx !
La nuit lui porta conseil et, en ce jour de fête nationale, il envisage d’honorer son maillot bleu blanc rouge de champion de France en « défilant » entre Castelnaudary et Luchon avec panache. Á chacun sa médication, c’est la stimulation d’une gifle qui expédie Raymond Delisle jusqu’à la ligne d’arrivée où il vient quérir une première place à l’opposé exact de sa performance de la veille :
« De toutes les attaques dès le départ de Castelnaudary, spécialement préparé (attention à la formule ! ndlr), il attaqua le Portet d’Aspet en tête avant de franchir les cols de Mente et du Portillon dans la même position avantageuse et de parvenir sur le boulevard Edmond Rostand les bras dressés en V et le sourire large comme une péninsule.
Le champion de France, qui a l’appendice nasal normalement constitué, pouvait pousser des cocoricos (comme Chanteclerc ? ndlr) d’aise. On put craindre un instant qu’il fût devenu masochiste lorsqu’il s’écria joyeusement au milieu du cercle de ses supporters : « J’espère que Pingeon me redonnera une autre claque afin que je remporte une deuxième victoire ! » »

Blog Luchon Portet d'AspetBlog Luchon échappée DelisleBlog Luchon DelisleBlog Delisle vainqueur à LuchonBlog Luchon Delisle Pingeon réconciliés

Blondin, maître ès calembour, ne pouvait évidemment pas faire de moins que d’entonner la Marseillaise de « Rougi Delisle » !
Raymond Delisle et Roger Pingeon étaient décidément des coureurs cyclothymiques … ce qui au moins pour la première moitié de l’adjectif apparaît tout à fait naturel !

Blog Luchon Merckx pipi

Charly Gaul perdit un Tour d’Italie comme ça !!!

Blog Luchon Merckx Poulidor PingeonBlog Pyrénées tous frappés par MerckxBlog chute Galdos col de MenteBlog chute Galdos col de Mente 2

Chute de l’Espagnol Galdos dans le col de Menté

Cette première étape pyrénéenne, disputée sous une chaleur accablante, a encore fourni l’occasion à Eddy Merckx de démontrer sa supériorité en partant à 1 kilomètre du sommet du col du Portillon. Il grappille ainsi 18 secondes à Pingeon, 42 à Gimondi et Poulidor.

Blog arrivées à Luchon

Mardi 15 juillet 1969 : une date inoubliable de l’Histoire du Tour de France et du Cyclisme ! Attention chef-d’œuvre ! Voici pour en situer la grandeur le début de la chronique de Blondin qu’il intitule Sous les feux de la rampe :
« Il ne s’agit pas de la mise à feu ni de la rampe de lancement qui projetteront dans quelques heures trois êtres humains dans la course à la Lune, mais du soleil sur la pente ardente qu’Eddy Merckx a voulue pour théâtre à l’une des tentatives de domination les plus convaincantes que j’ai vues exercer sur le domaine cycliste.
Á peine plus d’un demi-siècle d’existence a suffi au Tour de France pour assurer sa topographie légendaire. Á travers les modifications qui, d’une année à l’autre, affectent l’itinéraire, on retrouve la permanence de quelques hauts lieux. Ils donnent à l’épreuve sa quatrième dimension, relient la course d’aujourd’hui à toutes celles d’hier et contribuent à fonder une manière de classicisme où, dans le plus sublime des cas, le nom d’un homme et celui d’un champ de bataille se trouvent associés.
On ne franchit pas le Tourmalet sans évoquer la figure rigoureuse du grand Christophe de 1913, brasant la fourche brisée de son engin chez le forgeron de Sainte-Marie-de-Campan. On ne repeuple pas la fameuse « Casse déserte » sans convoquer la silhouette prestigieuse de Louison Bobet à travers le col de l’Izoard, transformé depuis en un boulevard qui devrait porter son nom. On ne traverse pas les plaines du Roussillon sans identifier le platane contre lequel vint s’affaler le coureur algérien Zaaf victime de l’enthousiasme généreux des vignerons. On ne dévale pas l’Aubisque sans se montrer du doigt le ravin où le Hollandais Wim Van Est, alors détenteur du Maillot Jaune, fit un plongeon de cent mètres sans se rompre les os. Les ombres ennemies et fraternelles de Bartali et de Coppi croisent encore dans l’ascension du Galibier. Et le seul Koblet occupe toute la largeur d’une avenue triomphale qui irait de Brive à Agen. Ainsi, peu à peu, chaque détour de la route, chaque lacet de la montagne finissent par appeler l’écho d’un exploit. Une nouvelle carte de France se dessine à l’intérieur de l’autre, dont les provinces portent les couleurs des champions qui les ont illustrées en s’illustrant eux-mêmes.
Depuis hier soir, les Pyrénées, pour nous, constituent la planète Merckx. »
« Tout Eddy » ou presque, pour reprendre un autre trait d’esprit d’Antoine !
On n’attendait pas spécialement grand-chose de cette étape qui menait les coureurs de Luchon à Mourenx-(alors) Ville-Nouvelle, cité béarnaise sortie de terre en 1958 au lendemain de la découverte d’un miraculeux gisement de gaz. Les jeux étaient faits compte tenu, d’une part de l’écrasante supériorité de Merckx, et d’autre part qu’après les ascensions traditionnelles des cols de Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Soulor et Aubisque, il restait encore 70 kilomètres de descente et de plat jusqu’à la ligne d’arrivée.
Et pourtant, on pourrait écrire un roman sur cette étape mythique. D’ailleurs, Bertrand Lucq, avocat au Barreau de Dax et correspondant du quotidien régional Sud-Ouest, en a écrit un délicieux (petit par le format) livre.


Blog Couverture Coup de Foudre

« Ce livre est le récit d’un exploit à jamais associé à la légende du Tour de France ; c’est aussi un bel hommage aux journalistes qui, chroniqueurs sportifs, n’en étaient pas moins de grands écrivains (Pierre Chany, Antoine Blondin, Kléber Haedens…). »
N’est-ce pas ce que je fais à travers mes modestes billets pour évoquer, chaque été, les Tours de France de ma jeunesse ?
Le récit de l’exploit sportif est tout à fait authentique, quant aux personnages, les journalistes Èdouard Labège et Charles Montardon, ils sont nés de l’inspiration de l’auteur :
« Quelques brusques coups de klaxon surprennent l’attente du public. Une voix nasillarde ameute les curieux : « Bonjour ! Bonjour ! Á l’arrière du véhicule, pour cinq francs seulement, vous trouverez la collection complète. Le journal du jour, le livre d’or du Tour de France, les numéros des dossards, les palmarès des coureurs, la casquette de votre champion favori. Et pour vous, Madame, le magazine de mode. Pour cinq francs tout rond. C’est le moment d’en profiter. »
Une année, longtemps après, je me suis retrouvé ainsi dans la montée du col du Tourmalet juste derrière la voiture du Miroir du Cyclisme. J’avais réussi à me faufiler dans la caravane en déclarant à la maréchaussée de service que le Tour ne m’intéressait pas et que je désirais me rendre à l’Observatoire du Pic de Midi de Bigorre. Mon affirmation mensongère avait été validée par … le cuisinier de l’Observatoire qui me suivait !
Ce 15 juillet 1969, « (Une) joyeuse procession s’étirait à l’envi sur les rampes abruptes du mythique Aubisque. Les éternels cyclistes du petit matin se frayaient un passage au milieu de la foule, lorgnant d’un œil éprouvé le prochain lacet. La route promettait d’être bien longue pour ces anonymes motivés par la seule fierté d’escalader des cols chargés d’histoire. Revêtus de maillots aux couleurs de Mercier ou de Peugeot, ils ont l’impression de se fondre dans ce passé au parfum d’épopée.
Á l’Aubisque, on y vient du plat pays. Landais, Gersois, Béarnais s’y retrouvent à l’occasion du Tour de France. Ce petit peuple imprégné de culture rugbystique refait le championnat entre deux gorgées de vin du terroir. Il y est question de l’avenir du Stade Montois, de l’inconstance de la Section Paloise, des petits miracles du Football club Auscitain, de la bravoure des Tyrossais et des belles promesses d l’Union Sportive Dacquoise. Mont-de-Marsan, Pau, Auch, Tyrosse, dax, autant de cathédrales du jeu bondées de fidèles les jours des grands offices. Le saucisson circule de main en main. Le pain de campagne claque sous les langues bavardes. La foule ne cesse de grossir. La France est là, unie dans une même attente. » C’était le bon temps des poules de huit !
15 juillet 1969, 12h 30 : « Les coureurs ne vont pas tarder à aborder la montée du Tourmalet. La caravane publicitaire ne doit plus être bien loin. La grande parade, spectaculaire, colorée, débute enfin. Les enfants sont ébahis du spectacle offert par les acrobates de la route. Les célèbres motards vêtus de combinaisons bleu clair, debout sur leurs bolides, allument des salves d’applaudissements. Mais voilà un moustique géant « les quatre fers en l’air » terrassé par un redoutable insecticide qui déclenche l’hilarité. Des milliers de mains se tendent quand de charmantes jeunes filles distribuent bonbons acidulés et chapeaux en papier vantant une marque d’appareils électroménagers … »

Blog groupe Merckx à la MongieBlog merckx lieutenant Van den Bossche TourmaletBlog Merckx va bientôt démarrerBlog Merckx Van deen Bossche sommet Tourmalet

C’est là, près du sommet du col du Tourmalet, que tout se déclencha :
« « Kilomètre 69 : Á 10 kilomètres du sommet du Tourmalet, le peloton maillot jaune conduit par Martin Van Den Bossche de la formation Faema, composé d’Eddy Merckx, Pingeon, Bayssière, Poulidor, Gutty, Zimmerman, Theillière, Agostinho, Van Impe, Gandarias, Wagtmans possède une trentaine de secondes sur Gimondi en grande difficulté ».
L’Italien n’est pas dans un bon jour, miné par un ver solitaire. Déjà, dans l’Aspin, il lui a fallu puiser dans ses réserves pour garder le contact … »
En vue de la banderole du chocolat Poulain, parrain du Grand Prix de la Montagne, Van Den Bossche manifeste quelques velléités vite réprimées par son chef de file Merckx qui vient d’apprendre par hasard que son « fidèle » coéquipier roulera la saison suivante pour le charcutier italien Molteni. Pour l’heure, il s’agit de défendre l’honneur des machines à café Faema.
Je passe la plume à Raymond Pointu de Miroir-Sprint :
« Sans doute ne puis-je me prévaloir de cette expérience intarissable qui fait de certains suiveurs d’authentiques conservateurs d’un musée imaginaire du cyclisme, mais enfin, jamais il ne m’avait encore été donné d’assister à un tel spectacle. Je veux parler de celui de l’arrière et non de celui de l’avant qui propulsait Merckx dans la légende de la bicyclette aux cotés, certains affirment devant, des Coppi, des Koblet, Bobet et autres Anquetil.
Jamais encore, je n’avais vu une telle débâcle. Une Bérésina brûlante ! Sans doute le plomb du soleil chutait-il lourdement sur la nuque de tous. Sans doute encore en était-on au troisième col de la journée. Mais les deux premiers avaient été escaladés aimablement à une allure bienveillante qui ne permettait pas d’envisager un pareil désastre et il restait encore l’Aubisque. Non, cette perte désespérante et lancinante vers l’arrière dans le Tourmalet, c’était bien le fait de l’implacable travail d’usure d’un Merckx qui avait transformé le peloton scintillant de Roubaix en un paquet râpé, défoncé, crevé, rapiécé, souillé et pour tout dire guenilleux….
… Le Tour s’achevait bien là, à Mourenx, et on eut souhaité qu’il ne se prolongea pas au-delà de Bordeaux. Á quoi bon prolonger l’épreuve ? Procédant par élimination, Merckx avait fractionné définitivement la course en deux : d’une part celle des autres, d’autre part la sienne n’ayant rien de commun avec la première. On en veut pour preuve qu’étant parvenu en haut du Tourmalet avec quelques secondes d’avance, il descendit benoîtement, s’alimenta et attendit sur l’injonction de son directeur sportif ses suivants. Je ne dis pas ses poursuivants. Constatant qu’ils tardaient à le rejoindre, il lança désabusé : « Tant pis pour eux, j’y vais. »
Il lui restait 140 km à parcourir en solitaire. Au cours de son prodigieux cavalier seul qui excita nos confrères belges au point qu’une de leurs voitures suiveuses précipita résolument par terre notre photographe Henri Besson et son motard René Rivière dans le fossé, il chercha beaucoup plus à explorer ses propres limites qu’à distancer les autres. Partir si loin du but, avec le Soulor et l’Aubisque devant soi et 70 km de bosses entre le pied du géant pyrénéen et l’arrivée, cela tenait de la folie. Tous les saints préceptes élaborés par des décades de pratique cycliste se trouvaient basculés. Un pari énorme qui pouvait tout lui rapporter ou le laisser totalement démuni. De fait, il faillit bien demeurer planté là sur la route avant de se reprendre superbement.
Sur sa plate-forme de radio, Luc Varenne exultait : « C’est pas possible de gagner un Tour de France pareillement. C’est à pleurer. » »

Blog Merckx solitude Aubisque et MourenxBlog Mourenx Merckx sommet Aubisque 1Blog Mourenx Merckx se surpasserBlog Mourenx Merckx à l'arrivéeBlog Mourenx arrivée des autresBlog Mourenx groupe GimondiBlog Mourenx les défaillances

L’ami Blondin, grand buveur devant l’Éternel, savoura :« Cette trop fameuse étape des « quatre cols », agitée de temps à autre comme un serpent de mer, me disait d’autant moins qu’il faisait une chaleur dévastatrice et que la maîtrise jugulante de Merckx sur la course pouvait le dispenser d’ouvrir la porte à l’aventure … Il en va des cols d’appellation contrôlée comme des vins : il faut examiner l’étiquette, envisager l’année et le négociant. Certains ont désormais un petit goût de bouchon, bouchons d’automobiles et bouchons de coureurs, rassemblés en peloton de Panurge, à l’image des moutons pelotonnés qui les regardent passer. La façon dont Eddy Merckx a précisément négocié le Tourmalet, l’Aubisque et une fin de parcours en forme de montagnes russes impromptues, allait nous prévenir contre tout déboire de ce calibre. Quand celui qui aura pratiquement bouclé les quatre mille kilomètres de la course, sans rétrograder au-delà de la dixième place, sauf à fausser compagnie à tout le monde, déboucha dans la descente sur Luz-Saint-Sauveur, l’immense attente qui prélude au prodige s’installa dans la vallée et le Gave cessa de se rebiffer. Exact au rendez-vous que sa jeune légende lui a prescrit, sans hargne, rogne ou grogne, par le jeu naturel de dons hors du commun, Eddy Merckx allait son petit surhomme de chemin. L’enthousiasme unanime et polyglotte qui l’escortait alors prenait un sens. Il nous disait qu’à cet instant ce champion n’était plus particulièrement wallon ou flamand, français ou belge, mais qu’il appartenait tout bonnement au patrimoine universel de l’effort humain. Il y a quelque chose de la flamme olympique dans la petite mèche rubescente qui éclaire le crépuscule de Lacq, où Eddy Merckx s’endort dans le berceau de pourpre où naissent les dieux vivants. »

Le brillant reporter Jacques Ségui n’en croyait pas ses yeux :
« Il fallait être idiot, vaniteux, de croire que cela ne pouvait plus arriver. Au moment précis où Paris, New York et … Bruxelles regardent vers la Lune, nous sommes tous écrasés de chaleur, trempés jusqu’aux os, par les gerbes d’eau qu’on nous envoie en pleine figure. Quelle tête, mais quelle tête nous faisons tous. Et cette moto qui frôle cette foule jusqu’à lui arracher les mains qui se tendent, ou encore qui entre dans une vague de délire. L’Aubisque est là tout près, et soudain la grande montagne semble s’incliner, faire contre tous les usages, la révérence … Merckx passe et j’ai l’impression d’avoir sous les yeux les vieux « Miroir » de mon enfance.
Donc c’était ça, c’était bien ça … Un maillot jaune, à flanc de montagne aux verts de toutes les couleurs, ce maillot jaune que j’aperçois au milieu des motos, des voitures. Il est en train de refaire la légende du bon vieux temps. Combien de fois disait-on par manière de dérision à nos amis ou à nos confrères aux tempes grisonnantes « Hélas ! Messieurs, nous n’avons pas vu courir Bartali ». En le disant, ceux de mon âge pensaient à Coppi, mais Bartali c’était « Il Vecchio ». Toutes ces histoires, nous le sentions, ne nous concernaient pas. Nous avions connu d’autres champions, les spoutniks du vélo, les supermen de la petite reine, les fantastiques ceci et les incroyables cela … Mais la grande geste, non vraiment. Non vraiment nous ne savions pas.
Et puis ce Merckx que nous pressentions grandir a été pris par le vertige, la folie. Il y a toujours un gros grain de folie au départ du génie. Et Merckx, mardi, est devenu fou. Il a décidé de laisser tout en plan comme on dit, et de goûter à la solitude des Pyrénées. Poulidor, Pingeon et tous les autres devenaient des nains. Ces nains –M. Goddet me l’a rappelé- n’étaient plus ceux qu’il avait fustigés, il y a quelques années, pour leur médiocrité (voir billets consacrés au Tour 1961 ndlr).
Les nains de ce Tour ne sont pas insultés ; ils sont tout simplement trop petits pour Merckx.
Le jeune champion belge est passé en quelques heures de l’autre côté. De lui, on ne dira pas que c’est un coureur cycliste en faisant un peu la moue. Et ceux qui l’ont vu mardi peuvent en témoigner ; Merckx nous a rendu à tous le brin d’émotion qui était celui de notre enfance … ; Mais oui, rappelez-vous, lorsque chacun d’entre nous déployait les pages de son magazine chantant la gloire du héros.
Non, je n’ai jamais vu courir Bartali. Mais demain, que penseront de moi mes jeunes confrères quand je leur dirai : « Du temps de Merckx ».
Ce jour-là, entre Luchon et Mourenx, Merckx accomplissait probablement le plus bel exploit de sa carrière qui en compta à foison pourtant. Le « Michelet du cyclisme » Pierre Chany, le journaliste qui suivit cinquante Tours de France, écrivait de lui : « Il attaquait sans relâche, il se proposait chaque jour de faire mieux pour assurer le spectacle. Il portait le respect du public au plus haut degré. Depuis, les champions modernes, hélas, sont devenus très désinvoltes à l’endroit de ceux qui les applaudissent du bord de la route. »
Alors qu’il avait déjà le Tour dans la poche, Merckx entreprit donc une chevauchée fantastique de cent quarante kilomètres larguant tous ses adversaires à plus de huit minutes. Et tout cela essentiellement par panache et peut-être un peu aussi pour se venger aux yeux de tous, de sa récente exclusion du Giro d’Italie pour une fumeuse histoire de dopage, de Manneken Pis(se) en somme.
Son « vainqueur » du Tour d’Italie Felice Gimondi, vidé de ses forces, terminait à près d’un quart d’heure à Mourenx.

Blog  Gimondi L'Equipe

Terrible coïncidence, à l’heure où j’écris ces lignes, j’apprends quasiment en direct la disparition de cette légende du cyclisme moderne terrassée par une crise cardiaque à l’âge de 76 ans.
Je vous avais parlé justement de l’éclosion de ce grand champion dans mes billets sur le Tour de France 1965. J’étais présent à Rouen lors de sa première victoire d’étape puis au Parc des Princes où il ramena le maillot jaune. Je fus peut-être un peu injuste et méchant : je vis à l’époque dans ce coureur à panache le digne héritier de « mon » champion Jacques Anquetil qui empêcherait notamment l’attentiste Poulidor de connaître la gloire du maillot jaune sur les épaules. En les associant dans son fameux Trophée contre la montre, il signore Baracchi avait scénarisé cette succession.

Blog Merckx Anquetil Gimondi

Eddy Merckx, Jacques Anquetil et Felice Gimondi

Mais, à son tour, Felice allait voir bientôt apparaître un autre astre au firmament du cyclisme … Eddy Merckx.
Champion du monde, vainqueur de Paris-Roubaix, de Milan-San Remo et du Tour de Lombardie, Gimondi fut le deuxième coureur (après Anquetil) à réaliser l’exploit de gagner les trois grands Tours nationaux, Tour de France, Giro (3 fois) et Vuelta.
Adieu Felice, vous étiez de la lignée des fuoriclasse comme on appelle les grands champions en Italie !
Ce fut un déluge de dithyrambes au soir du coup de foudre dans l’Aubisque. Á la télévision, Big Léon Zitrone lâcha : « Bravo Merckx, vous êtes un seigneur ». Le quotidien L’Équipe titra : « Merckx surpasse Merckx ».
Et si une fois n’est pas coutume, une image valait tous les discours : en pleine page centrale du Miroir Sprint du 18 juillet 1969, primée comme plus belle photographie sportive de l’année, c’est le chef d’œuvre d’Henri Besson qui saisit l’envol de Merckx au sommet du col d’Aubisque.

Blog Merckx déploie ses ailes

Á cet instant, je pense à un petit garçon. Il avait dix ans cette année-là. Bien qu’originaire du pays de Bobet et Robic, il admirait Eddy Merckx comme j’avais idolâtré Jacques Anquetil, une génération auparavant. J’imagine que le 15 juillet 1969, après avoir suivi la chevauchée du champion belge, il enfourcha son vélo et le cœur en fête, « la socquette légère », il fila « refaire l’étape » sur le littoral morbihannais. Cinquante ans après, il est mon ami, et dans son atelier, est « encadré » un poster de son idole dans la roue de son premier vélo :

Blog atelier roue Merckx

Il reste encore six étapes avant l’arrivée à Paris mais chacun partage le sentiment général que le Tour est terminé. « Il n’y a plus rien à voir » entendait-on couramment. Rassasié d’exploits répétés chaque jour, on faisait la pause que la traditionnelle et monotone traversée des Landes rendait propice.
« Rudi Altig, lui, s’était arrêté tout au début de l’étape. Tombé la veille, il avait un poignet fêlé et ne pouvait pas tenir son guidon. Le poussant légèrement dans le dos, des équipiers l’aidaient à suivre. Une première fois, la voiture de Jacques Goddet donna un coup de klaxon. Ayant encore en mémoire les abus de la veille, l’Allemand ne s’en soucia pas plus que ça. Le klaxon réprobateur reprit. Alors Altig mit pied à terre et indigné, tonna : « Puisque c’est ça, je rentre ! » …
« Á Hagetmau où la confrérie vineuse nous avait réservé un accueil coloré sur la rade de Bordeaux, les suiveurs trouvèrent, eux, un puissant stimulant pour les étapes encore à supporter dans les délicieuses bouteilles de Tursan proposées. Á l’exception des coureurs, presque tout le Tour s’arrêta là. Le cœur trempé de vin fruité et le regard déjà vague, le grand Gem (Raphaël Geminiani ndlr) déplorait : « Dommage que Jacques (Anquetil) n’ait pas été là. Ça aurait fait une belle bagarre ! »
Un homme semblait étranger à cette fête, aux flonflons de l’orchestre et à cette foule chaleureuse piquée de bérets rouges. Dans les rues en retrait que la population avait désertées, il traînait sa peine et se recueillait. C’est à cet endroit même que Guy Boniface, foudroyé dans sa pleine jeunesse et frappé au zénith de son talent, était mort dans une saleté de voiture. Cet homme, c’était Antoine Blondin. Guy était son copain. »
Plongé dans son chagrin, l’Antoine, se désintéressant de l’étape dans sa chronique, choisit de philosopher en compagnie de … Frédéric Nietzsche, Raymond Poulidor et de son mentor Antonin Magne … Ainsi parlait Zarafouchtra !:
« La veille, dans la lumière d’apothéose du « grand midi », le surhomme annoncé par le poète philosophique allemand, dès 1884, venait de naître sur le Walhalla pentu des monts d’Aubisque et du Tourmalet.
Zarafouchtra, l’une des têtes arvernes alors âgée de trente-trois ans, décida de redescendre de la colline où il avait régné jadis et de répudier son âme des collines pour regagner avec la troupe et le troupeau son village de Saint-Léonat de noble art, durant plusieurs lunes, afin de s’y reforger l’esprit de la lutte contre le plus grand des dominateurs communs.
Donc, il s’avança vers le soleil et lui parla ainsi :
« Hier encore, j’étais dégoûté de ma sagesse, comme l’abeille qui a recueilli trop de miel. Je pensais : le véritable surhomme sortira du puy… J’avais besoin que des mains tendent vers moi … »
Á peine avait-il prononcé ces paroles qu’un ermite s’avança vers lui, enveloppé dans une houppelande blanche et coiffé d’un béret, basque comme une galette qui le faisait ressembler au cèpe séculaire des forêts. Zarafouchtra reconnut le vénérable Tonin le Sage, l’un des prophètes du nihilisme cantalou.
« La vérité n’est pas dans le surhomme, dit le sage, elle est dans le sérum du même nom … la vérité n’est que dans le bonhomme et elle ne sortira pas du puy … L’occulte de la personnalité doit être ton propos, ô Zarafouchtra, vieux passif central, mon cher volcan éteint … »
Á ce moment, le visage de Zarafouchtra, buriné par le farniente, se plissa davantage et prit une expression hercynienne à la fois sublime et atroce… »

Blog Mourenx Poulidor

Comprenne … qui voudra ! Il faut que je vous dise quand même que c’est le Britannique Barry Hoban qui l’emporte au sprint sur la piste du vélodrome du Parc Lescure à Bordeaux.

Blog Bordeaux Hoban 1Blog Bordeaux Hoban 2

Sur les terres d’Aliénor d’Aquitaine, « Á Bordeaux sur la ligne, un Anglais très calme –un de ceux que l’on remarque dans les cols et qui se faufilent toujours aux arrivées pour dire quelques mots à leurs compatriotes pédalants- lui tapa sur l’épaule et lui dit simplement : « Barry, good boy. » »
Le lendemain, « à Brive, il était encore là et l’escalade dans le compliment fut très mince : « Barry, very good boy. » »
Bis repetita, en effet, Hoban l’emportait encore. Blondin avait retrouvé son humour : « Après la victoire espérée à Bordeaux, son épouse disait : « Enfin, on publie l’Hoban. » Après celle de Brive, qui la prend de court, elle s’écrie : « Ciel ! mon Barry … » E tout le reste est litres et ratures. »

Blog Hoban passe de deux

Comme il le disait en plaisantant, le sympathique sujet de Sa Majesté n’avait aucune chance de faire la passe de trois en terminant premier au sommet du Puy de Dôme, terme de la vingtième étape.
Sur les pentes du volcan, on attendait une dernière empoignade et … une avant-dernière démonstration de Merckx avant l’étape contre la montre du dernier jour.
Il n’y eut rien de tout cela et la dernière vérité de ce Tour qui sortit du Puy fut que lorsque Merckx n’attaque pas, aucun de ses rivaux ne prend d’initiative.
Il fallut reprendre l’Épître selon Saint Matthieu comme quoi, « là-haut », les derniers seraient les premiers, en l’occurrence la lanterne rouge Pierre Matignon.

Blog Puy de Dôme à la lanterneBlog Matignon Puy de Dôme

Blondin parlait ainsi du « premier venu » :
« Que ce vaste théâtre d’opérations, dédié à la suprématie, ait vu pour triomphateur, en la personne de Pierre Matignon, le personnage obstiné et souriant qui mène ses apprentissages à quelque trois heures et demie derrière Merckx au classement général, illustre un de ces beaux miracles cyclistes qui ne sont pas exempts de moralité.
Non pas celle, assortie d’une charité chrétienne un peu trop convenue, démagogique et antisportive (et vlan pour Matthieu et moi !), qui veut que les derniers soient les premiers. Mais celle qui vous assure qu’on ne sera plus jamais le premier venu, dès lors qu’on a trouvé l’audace, le courage et le talent de venir, une fois le premier.
Dans le regard de Matignon, écroulé d’un bonheur stupéfait au pied du mirador de la ligne d’arrivée, on pouvait lire qu’il n’ignorait pas que sa vie, désormais, ne serait plus tout à fait la même … Comme on pouvait déchiffrer chez les célébrités, sur qui tous les feux de l’opinion étaient encore braqués quelques heures plus tôt, la surprise impuissante de constater qu’un être pédalant les avait précédés sur ce sommet en forme de planète.
La même surprise, par exemple, qu’exprimeraient les cosmonautes d’appellation contrôlée d’Apollo XI s’ils venaient à s’apercevoir que quelqu’un de Luna XV les a devancés sur la Lune. »
Derrière le brave Matignon, Merckx, une fois encore, démontre sa supériorité en déposant un à un ses adversaires, sprintant juste pour souffler la seconde place au tenace Lyonnais, Paul Gutty.

Blog Puy de Dôme Merckx lâche les autres 2Blog Puy de Dôme Merckx lâche les autresBlog Puy de Dôme Merckx second

L’étape suivante est restée confidentielle dans les archives. Le Belge Van Springel, déjà victorieux à Briançon, règle aisément au sprint un groupe d’une dizaine d’hommes sur la cendrée de Montargis au terme de la plus longue étape du Tour, 311 kilomètres parcourus en 9 heures 37 minutes et 47 secondes.

Blog Montargis-Créteil-Cipale

L’ultime journée est divisée en deux demi-étapes. Celle du matin, entre Montargis et Créteil, est remportée par Joseph Spruyt, un des membres de la fidèle « garde rouge » Faema du maillot jaune.

Blog les premiers du Tour de France

photo de famille avant le retour à Paris

Celle de l’après-midi est disputée contre la montre, sur une distance de 36,800 km, entre Créteil et la piste municipale de Vincennes où se déroulait alors l’arrivée du Tour pour cause de destruction du vélodrome du Parc des Princes.
Voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/01/la-cipale-paris-xiieme/
Avec mon frère, après l’avoir vu prendre son envol au Ballon d’Alsace, nous vînmes assister au sacre du roi Eddy dans le cadre bucolique de la Cipale.
Ce 21 juillet 1969, un pays ne regardait pas les étoiles, mais la vieille piste, au cœur du bois de Vincennes. Á Neil Armstrong, le premier, sans tricher celui-là (!) à poser le pied sur la lune, la Belgique préférait Eddy Merckx. D’ailleurs, leur compatriote Tintin n’avait-il pas déjà marché sur la Lune ? Quelques heures avant le « pas de géant pour l’humanité », Eddy Merckx parachevait son chef-œuvre : le Tour de France 1969. Le commencement d’une ère que l’on décrira bientôt comme un régime politique ou un mouvement artistique, le « merckxisme ».
Les petites fleurs du bois de Vincennes, chantées tendrement par Brassens, furent piétinées par l’invasion de supporters belges. Dans les restaurants aux alentours, c’était menu unique : moules frites et bière !
Comprenez bien : Odile Defraye, Philippe Thys, Firmin Lambot, Léon Scieur, Lucien Buysse, Maurice De Waele, Romain Maes, Sylvère Maes, anciens vainqueurs belges du Tour de France, allaient enfin connaître leur successeur. Trente ans de disette durant lesquels aucun coureur flahute ou wallon n’avait ramené le Maillot Jaune à Paris !

Blog Merckx clm dans barrièreBlog Merckx clm vers CipaleBlog Merckx Cipale2Blog Merckx Cipale1

Est-ce la pression face à cette attente de tout un peuple, Merckx manifesta quelques signes de nervosité, manquant un virage peu après le départ et hésitant devant l’entrée du vélodrome. Malgré tout, le maillot jaune l’emportait à 46,347 km/h de moyenne. Poulidor obtenait une très honorable seconde place à moins d’une minute du champion belge.
J’ai encore le souvenir de l’immense clameur qui accompagna Merckx tout au long de son tour de piste. Il y avait cet après-midi là un parfum de kermesse brueghelienne.
« Cette victoire de 1969 reste mon meilleur souvenir. C’était un rêve de gosse. Petit, je jouais à Gaul, à Bobet. Quand je me suis retrouvé à la Cipale devant 30 000 personnes qui scandaient mon nom, j’ai eu la chair de poule et les larmes aux yeux. »
Á propos de son écrasante domination, on parla de razzia et même de soir de rafle, ce qui, aujourd’hui, pourrait constituer une allusion malheureuse à des événements dramatiques quand on sait qu’en 1976, le réalisateur Joseph Losey reconstitua à la Cipale, pour son film Un certain Monsieur Klein, l’horrible rafle du Vel’d’Hiv’ des 16 et 17 juillet 1942, au cours de laquelle 12 884 juifs furent parqués avant d’être transférés vers Beaune-la-Rolande et Drancy puis les camps de la mort.
Sportivement, l’expression prenait tout son sens car, en effet, Eddy Merckx remportait tous les trophées et prix : maillot jaune Virlux, maillot vert du classement par points Fumagou, maillot blanc Gan du classement combiné (général-points et montagne), le Grand Prix de la Montagne du chocolat Poulain (il n’y avait de maillot à pois rouges à l’époque), le Trophée Shak du coureur le plus combatif, et le challenge Vittel par équipes avec ses équipiers de la formation Faema, la seule à avoir terminé le Tour au complet.

Blog Merckx CipaleBlog Pellos Merckx gangster de charmeBlog Cipale équipe Faema

Á la Une de son numéro d’avant Tour de France, le Miroir du Cyclisme avait bien cerné les favoris de l’épreuve, puisqu’aux côtés de l’intouchable Merckx, on retrouvait Roger Pingeon, Raymond Poulidor et Felice Gimondi qui terminent dans cet ordre derrière le Mao Jaune, selon le bon mot d’Antoine Blondin.
Quelques semaines plus tard, Jacques Anquetil fit ses adieux au public parisien à l’occasion d’un omnium avec son véritable héritier Eddy Merckx sur le vieil anneau du bois de Vincennes.

Blog 1969 Anquetil et Merckx apres Tour à la Cipale

Après sa mort, la Cipale fut baptisée vélodrome Jacques Anquetil. Plus que mon champion, Merckx y écrivit quelques-unes des plus belles pages de sa carrière car, en effet, il y fêta ses cinq victoires dans le Tour de France, avant que le final se déroule dans le somptueux décor des Champs-Élysées.
En ouverture de mon précédent billet, j’avais évoqué un article du Miroir du Cyclisme d’avant Tour sur « Big Léon » Zitrone. L’épreuve achevée, Maurice Vidal en remet une couche dans un article intitulé Le Tour en 819 lignes (c’était le format de définition de la télévision à l’époque) :
« Nul ne doute de ses capacités de téléreporter, pas même de son sérieux à préparer ses reportages, le Tour comme le reste. Il n’en reste pas moins que « Big Léon » a tort de croire que la popularité que lui vaut le petit écran l’autorise à tous les excès. Son début de Tour de France a été déplaisant au possible, et beaucoup en ont été gênés qui nous ont dit leur sentiment. Il avait d’ailleurs été précédé d’une campagne outrancière à laquelle Zitrone s’est prêté, non pas toujours pour parler du Tour mais de sa personne. La France ne savait pas tout de Merckx, mais elle n’ignorait rien de Zitrone, de ses préparatifs ou de son corset. Le Tour parti, on attendait qu’il s’efface totalement devant les athlètes, voire devant le journaliste qu’il sait être. Il n’en fut rien.
Reconnaissons pourtant que, la stature d’Eddy Merckx grandissant, Zitrone sut mieux effacer la sienne. Il lui paraît toujours difficile d’être sobre. Il confond volontiers l’enthousiasme d’un témoin avec les états d’âme de la Diva. Il a ses têtes : il ignore à peu près Pingeon, préférant Poulidor dont il continuait à porter la bannière alors que Raymond lui-même annonçait son abdication.
Mais il possède son sujet. Ses fiches sont à jour et ses aides bien choisis et précieux. Son aisance est connue et sa passion du sport réelle. C’est dans ces conditions que nous continuons de regretter que le téléreporter Zitrone ait souvent été débordé par « Big Léon ». Nous continuons aussi à penser que le téléspectateur y perd sans que le personnage y gagne grand-chose. » Le médiatiquement correct n’était guère de mise !
Voilà ! Tout au long de cet été, avec la même jubilation que le gamin que je fus, je vous ai emmené dans les belles épopées des Tours de France 1949, 1959 et 1969, racontées par les brillantes plumes des écrivains et journalistes de l’époque. Créé par le journal L’Auto, « le Tour de France est né d’un besoin de récit. » Il n’y avait pas la télévision au début, il fallait susciter les images, écrire la vision.
Mon idole Jacques Anquetil avait l’habitude dire lorsqu’on l’interrogeait sur les péripéties de l’étape du jour : « Demandez à Pierre Chany, moi, je pédalais. Je suis plus habitué à rouler ma vie qu’à l’écrire ! »
Paul Fournel, dans son ouvrage Anquetil tout seul, un livre que j’aurais aimé écrire, affirme : « Il est vrai que les coureurs, dans leur ensemble, racontent mal les courses. On jurerait qu’ils n’y étaient pas. Aveuglés derrière la grande muraille d’échines, bornés par un horizon de fesses. (…) Après l’arrivée, motus. Le lendemain, ils racontent ce qu’ils ont fait comme les journalistes le racontent, comme ils l’ont lu dans le journal. »
Dans ses Mythologies, Roland Barthes écrivait que la géographie du Tour est « entièrement soumise à la nécessité épique de l’épreuve. Les éléments et les terrains sont personnifiés, car c’est avec eux que l’homme se mesure et comme dans toute épopée il importe que la lutte oppose des mesures égales: l’homme est donc naturalisé, la Nature humanisée. (…) Le Tour dispose donc d’une véritable géographie homérique ». Ah les cols des Alpes et des Pyrénées, ces juges de paix, caricaturés par le dessinateur Pellos en humains plus ou moins aimables !
Je dis souvent qu’à travers l’évocation des Tours de France de ma jeunesse, j’ai construit un solide « socle de connaissances », la géographie et l’histoire de notre pays, l’usage d’une langue châtiée bien sûr. Les nombres me semblaient moins complexes quand il s’agissait de calculer les écarts creusés par Charly Gaul ou Federico Bahamontès dans les cols, ou par la caravelle Anquetil rejoignant Poulidor dans un contre la montre.
Au mois de mai dernier, fut organisée la « Dictée du Tour ». D’anciens champions proposaient à des écoliers et collégiens des villes-étapes un texte d’une dizaine de lignes extrait d’un article paru lors du Tour de France 1969. Je crois savoir qu’on entraîna les candidats pour les familiariser à l’orthographe de Merckx ! Il paraît également qu’une correctrice, professeure des écoles, estima que c’est une hérésie aujourd’hui d’écrire le mot ascension avec sc ! Qu’en pensent nos chers « assendants » ?!
L’an prochain, qui sait, je vous raconterai le Tour de France 1960 marquée par la terrible chute de Roger Rivière dans un ravin du col du Perjuret : « Toute cette nature qui l’entourait lui faisait un linceul rugueux » écrivit Blondin. On pense au Dormeur du Val !
Qu’ils étaient beaux les Tours d’antan ! Sans doute, celui de cette année animé avec panache par Julian Alaphilippe eût été palpitant raconté par Blondin, Chany, Michéa, ou autres Édouard Labège et Charles Montardon sortis de l’imagination de Bertrand Lucq.

Blog Merckx jusqu'au bout ParisBlog Miroir du Tour 69

Pour vous raconter ce Tour de France 1969, j’ai puisé dans :

– les numéros spéciaux de Miroir-Sprint et Miroir du Cyclisme
- Tours de France Chroniques de L’Équipe d’Antoine Blondin (La Table Ronde)
Coup de Foudre dans l’Aubisque, Eddy Merckx dans la légende de Bertrand Lucq (Atlantica)

Publié dans:Cyclisme |on 29 août, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1969 (1)

Avec du neuf, je vous raconte, cet été, des vieux Tours de France de ma jeunesse. Ainsi, après avoir évoqué les exploits fantastiques de Fausto Coppi en 1949, les escalades de Federico Bahamontès, le premier Espagnol à gagner le Tour en 1959, nous voici maintenant en 1969. Année érotique comme Serge Gainsbourg le faisait chanter à Jane Birkin pendant que Neil Armstrong (pas Lance, le futur coureur cycliste) déflorait Madame la Lune. 69 année prolifique aussi car, outre la démission du général De Gaulle et la séparation des Beatles, nous devions assister, en principe, aux débuts dans la grande boucle du nouvel astre du vélo, Eddy Merckx.

Blog couverture avant Tour

Je dis en principe, car comme il apparaît en couverture du numéro spécial d’avant Tour du Miroir du Cyclisme, les quelques semaines précédant le départ ont été pourries par « l’affaire Merckx ». Pour faire bref, le champion belge, en passe de remporter le Giro, victime d’un contrôle anti-doping (comme on disait à l’époque) positif, était exclu sur le champ du Tour d’Italie et sanctionné d’une suspension d’un mois qui l’empêchait donc de participer au Tour de France.
Avec les précautions dues à la situation, Maurice Vidal, rédacteur en chef du magazine, ne mâchait pas ses mots :
« Le Tour de France, c’est d’abord une fête. Celui qui va s’élancer de Roubaix le 28 juin vers la Belgique portait incontestablement l’espoir d’une fête réussie, d’une très belle partie de sport. Il y manquait, certes, Jacques Anquetil, et nous ne nous consolions pas aussi aisément que certains de cette absence, car même à 35 ans, l’inoubliable recordman du Tour avait encore les moyens, pour peu qu’il le voulût vraiment (ce qui n’est plus le cas) de faire passer un examen probant aux candidats à sa succession.
Au premier rang d’entre eux, évidemment Eddy Merckx. Depuis 30 ans, les sportifs belges (et l’on sait de quelle ferveur jouit le cyclisme en Belgique) attendaient que vînt le successeur de Sylvère Maes, que se terminât enfin une aussi longue absence du palmarès. Cela aurait pu se produire l’an dernier. On se souvient que l’entourage de Merckx prétendait expliquer son absence par sa jeunesse et son inexpérience. On peut sourire aujourd’hui en pensant à l’implacable domination de ce « jeune homme trop tendre ». Mais cette année, le Tour se courant par équipes de marques, son groupe sportif italien l’autorisa à tenter la grande aventure de tout champion cycliste.
Felice Gimondi, également absent l’an dernier pour d’aussi sombres raisons, n’a pas hésité cette année. C’est un candidat sérieux, très sérieux même …
… Mais une ombre gigantesque est venue troubler la fête annoncée : l’affaire Merckx.

Blog affaire Merckx

Lorsque ce journal paraîtra, nos lecteurs seront fixés sur son sort. Mais au-delà de sa présence espérée ou de son injuste absence, c’est tout le cyclisme professionnel qui est secoué par les péripéties troublantes de cette affaire.
Passons sur les guignolades de M. Rodoni qui, en tant que président de l’U.C.I (Union Cycliste Internationale), embrasse Merckx et lui déclare son innocence, avant de se souvenir qu’il est également président de la fédération italienne et qu’il ne peut désavouer celle-ci. Nous y somme habitués.
Il y a toujours des gens pour affirmer que les faits sont les faits. Mais lorsqu’ils heurtent à ce point la logique et la raison, les faits deviennent douteux, et l’on s’aperçoit qu’ils ont parfaitement pu être provoqués. Dans ce journal où nous avons toujours émis les plus grandes réserves sur les possibilités pratiques de la lutte anti-doping (et non, bien sûr contre son principe), nous refusons de nous perdre dans les détails de la procédure, même si ces détails accentuent le doute.
Allons plus loin : il nous intéresse peu de savoir si, le 1er juin, Eddy Merckx a ou non, comme tant d’autres coureurs, pris un stimulant, un reconstituant ou tout autre produit inscrit ou non sur la liste des produits interdits.
Par contre, nous ne cachons pas notre conviction que le champion belge a été « piégé » dans cette affaire. Que cela est établi par deux séries d’observations :
1) Il avait subi avant le 1er juin huit examens, tous proclamés négatifs, y compris à la fin d’étapes décisives. Il est clair qu’il y a tromperie quelque part : ou dans les huit analyses précédentes, ou le 1er juin.
2) Par contre, la date du 1er juin est particulièrement « bien choisie », puisque non seulement elle exclut Merckx du Giro (offrant ainsi la victoire à l’Italien Felice Gimondi ndlr) mais, par le jeu de la suspension automatique d’un mois, le mettait en situation de ne pas participer au Tour de France…
Ajoutons qu’elle met les dirigeants du cyclisme (et les organisateurs du Tour de France dans l’immédiat) dans une fâcheuse situation dans la lutte anti-doping. Car, ou bien Merckx était sacrifié à la raison d’État (en l’occurrence la lutte contre les stimulants interdits) ou bien son innocence, reconnue par la raison mais impossible à établir formellement, rend désormais difficile l’application de sanctions.
Voilà pourquoi l’affaire est grave, lourde d’intentions malsaines, semées de peaux de bananes placées avec art. Voilà pourquoi, au-delà du déroulement du Tour de France qu’on est écœuré d’avoir à oublier un peu, il faut exiger qu’elle soit tirée au clair, et que son renouvellement soit rendu impossible. »
L’affaire prit une ampleur politique, le ministre belge de la Culture envoyant une lettre au président de la fédération italienne de cyclisme afin que la pleine lumière soit faite rapidement sur le sujet. Entre temps, le nom du produit qu’aurait utilisé Merckx est révélé : il s’agirait de fencamfamine, un stimulant vendu en Italie sous le nom de Reactivan par le fabricant … Merck, ça ne s’invente pas ! Felice Gimondi aurait été pris avec ce même produit l’année précédente, toujours au Giro. Mais ce ne fut qu’après l’arrivée finale de l’épreuve qu’on divulgua le résultat de l’analyse.
On apprend, c’est fort de café, que les analyses effectuées à l’initiative des dirigeants de Faema (le sponsor de Merckx) sont toutes négatives. Par contre, curieusement, les pièces à conviction, soit les flacons utilisés lors de la première analyse, ont disparu.
Bien des années plus tard, Merckx déclarera que, trois jours avant ce contrôle, Rudi Altig, de l’équipe Salvarani comme Gimondi, était venu dans sa chambre avec une valise de billets pour « acheter » la victoire au Giro … !
Pour être honnête, l’affaire ne m’émut pas plus que cela à l’époque. Une page s’était tournée et le Tour ne me procurait plus la même passion depuis que l’idole de ma jeunesse, Jacques Anquetil, avait renoncé à y participer. « Mon » champion, en cette saison de ses adieux, avait choisi de reconnaître en auto les étapes, 24 heures avant les coureurs, pour le compte d’une station de radio périphérique.
Mais foin de mes états d’âme, je suis là pour vous raconter toutes les péripéties de ce Tour 1969 : avec une distance ramenée à 4 100 kilomètres, il est le plus court depuis bien longtemps. Il traverse successivement les Ardennes, les Vosges, le Jura, les Alpes, les Pyrénées et le Massif Central, ce qui laisse espérer une course animée.
Il marque aussi le retour aux équipes de marques, celles-ci devant comprendre obligatoirement sept coureurs de la même nationalité, celle de leur groupe sportif.
Enfin, il n’y a pas de journées complètes de repos mais plusieurs étapes courtes permettant des matinées de récupération.

Blog carte du Tour Pellos

Il faut regretter une absence de « marque » : celle de l’hebdomadaire But&Club Miroir des Sports édité par le Parisien Libéré qui a cessé de paraître le 14 novembre 1968.
Qu’à cela ne tienne, outre les traditionnelles et savoureuses chroniques d’Antoine Blondin dans le quotidien L’Équipe, j’ai matière à vous offrir avec les valeureux journalistes et photographes de l’hebdomadaire concurrent Miroir-Sprint et de son mensuel Miroir du Cyclisme, de mouvance communiste.
Pour nous faire patienter et aussi saliver, le truculent Abel Michea conte quelques-unes de ses belles histoires du Tour de France. Celle que je vous propose rappellera quelque chose aux lecteurs de mes billets sur le Tour 1949 :
« Nounouchette me sauta au cou, me débarrassa de mon imperméable, m’assit presque de force sur ma chaise, fouilla dans mon armoire et retira un cahier à couverture de carton et aux pages désespérément blanches. Elle le posa sur la table, et superbe, elle me glissa dans l’oreille en même temps qu’un baiser : « Tu sais, amour, le manteau de vison, je peux bien attendre trois ou quatre jours ! » J’étais anéanti. Il me fallait alors appeler à la rescousse les Petit-Breton, les Garin, les Lapize, les Pélissier, les Magne, les Leducq, tous ceux qui pendant des années et des années ont écrit les plus belles pages de la « Légende des Cycles » sur les routes du Tour de France…
« Je voudrais te raconter notre fabuleuse équipée à Aoste en 1949, celle où Alfredo Binda, debout dans sa jeep, avait dit : « Va ! » à Fausto Coppi.
Fausto, c’est le côté sportif. Un truc sensationnel qu’il avait encore fait, ce coup-là … Seulement, cette fameuse étape Briançon-Aoste, on en reparlera longtemps pour des tas d’autres raisons … Pour des raisons politiques, ma Nounouchette … Eh ! oui, politiques. Á cette époque, le Val d’Aoste souhaitait son rattachement à la France … Tu penses si ça pouvait plaire à ceux qui, neuf ans plus tôt, braillaient : « Savoiä nostra ! Nizza nostra ! ». Ils décidèrent donc de saboter l’étape valdotaine du Tour de France. Ils étaient venus en groupes, de Turin ou de Milan.
Et le concert commença. Chaque voiture française était saluée de cris hostiles, de gestes obscènes, de jets de cailloux et de crachats. Certains coureurs n’étaient pas épargnés. Á commencer par Jean Robic, « teste di vetro », tête de verre comme l’appelaient les Italiens. Biquet était responsable d’avoir tenu tête dans ce Tour au grand campionissimo Coppi. Ah ! ce cortège d’insultes qui l’accompagna ! Insultes ponctuées d’un geste toujours le même : le poing droit fermé qui se relevait comme un ressort, quand le tranchant de la main gauche frappait le creux du coude droit … Tu vois, mon cœur ?
Enfin, Coppi et Bartali triomphant, tout s’arrangeait à peu près. Pour les coureurs … Nos « commandos » de Turin et de Milan, eux, avaient encore des comptes à rendre. Il leur fallait à tout prix discréditer ces braves gens du Val d’Aoste qui avaient l’idée saugrenue de vouloir devenir Français !
Ce fut facile. Il suffisait de saboter les communications avec la France. Ah ! ma gazelle, si tu avais vu cette salle de presse de Saint-Vincent-d’Aoste … R.L. Lachat, debout sur une table, haranguant les confrères, prêchant la croisade ! Ce reporter espagnol s’évanouissant en criant : « Allô ! Allô ! » dans une cabine surchauffée. Ça criait, ça hurlait, on bombardait à coup de feuilles de papier chiffonnées les curieux qui pointaient leur nez par la porte de ce zoo d’un genre nouveau. Pour moi et un copain, ça ne s’était pas trop mal terminé. Si toutes les lignes avec Paris, Lyon, Nice étaient coupées, il en était resté une –coupée par la suite- avec Grenoble. Nous avions téléphoné nos papiers aux sténos des « Allobroges » qui les avaient répercutées sur Paris. Ouf !
Et la conscience tranquille, nous avions quitté la ménagerie pour aller boire un petit bitter-campari dans le bistrot contigu. Nous dégustions tranquillement quand un accordéoniste et un guitariste font leur entrée … Quelques airs langoureux. Quête. L’ami Lucien sort un billet de cent lires, le donne à l’accordéoniste en lui disant : « Dans la salle à côté, des confrères français s’ennuient, allez leur jouer quelque chose de gai … » Et voilà nos deux gars, bombant le torse, tapant du talon, entrant dans la salle de presse en entamant le plus martial des airs qu’ils connaissaient. Il n’y avait pas dans la salle, de pancarte : « Ne tirez pas sur le pianiste ! » Malheureusement, si tu avais vu cette sortie, ma gazelle…
Les deux gars, abasourdis, ahuris, ployant l’échine sous la pluie des projectiles, fuyant, poursuivis par une bande de fauves braillant.
Ça n’avait pas arrangé les choses. Tout le monde criait, tempêtait, hurlait : « Allo ! prompto … » Les malheureuses standardistes valdotaines frisaient la crise nerveuse. La salle enfumée était devenue un cabanon à fous. Les paquets de cigarettes se vidaient, tu sais, Nounouchette, en jetant les cigarettes à demi-consumées comme lorsque tu es de mauvaise humeur.
Monsieur Jacques Goddet, directeur général du Tour de France, était venu en personne prêcher le calme. Georges Briquet, sur les ondes, prévenait les directeurs et rédacteurs des journaux français qu’il serait prudent de ne pas compter sur les comptes rendus de leurs envoyés spéciaux.
Chacun commençait à en prendre son parti. Lachat écrivait un chant vengeur. « Papa » Huttier allumait sa cinquante-huitième cigarette. Jean Le Traon énumérait les éditions qu’il était en train de rater.
Alors, superbe, changé, chemisé de blanc, cravaté, le menton conquérant, entra Bébert. Tu connais, ma gazelle. Á cette époque, c’était Monsieur Albert Baker d’Isy. De la ligne d’arrivée, ses motards-téléphonistes avaient pu passer sa copie. Il avait rejoint son hôtel, s’était changé, avait écrit son papier pour la première édition du lendemain matin, et détaché de nos basses contingences téléphoniques, il venait demander son numéro à Paris.
On rigola, on chahuta, on chambra. Toujours superbe, Albert se dirigea vers les demoiselles du standard et demanda à une de ces filles aux yeux rougis, aux nerfs à fleur de peau, le numéro de « Ce Soir », à Paris. « Per favore ».
La demoiselle, à moitié morte de fatigue et d’énervement, enregistra son Turbigo 52.00.
Et pendant qu’on continuait de le chambrer, Bébert promenait son regard étonné sur la salle. Il n’eut pas le temps de méditer. La demoiselle du téléphone appelait.
– Prompto ! Signor, Turbigo, cabino quatro !
« Les lions de St-Irénée entrant dans la salle », comme écrivait l’autre, n’auraient pas causé plus de stupeur ! Nous regardâmes. Je t’assure, mon amour, je suis certain que pas le moindre soupçon de jalousie n’habita un seul d’entre nous. Au contraire, on bâilla d’admiration et le même sifflement exprima la même pensée : « Ce Baker, quand même, c’est bien le plus fort ! »
Admiration qui fit place à un immense éclat de rire. Albert surgit de la cabine, le front écarlate, les narines palpitantes, le menton agressif, hurlant, tempêtant, incendiant la malheureuse standardiste qui n’y comprenait goutte.
En fait de son journal parisien, Albert Baker d’Isy venait d’obtenir le 52 à Turbigo, petite ville piémontaise. Cinq minutes plus tard, Albert en rigolait avec nous. Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire d’autre ?
D’ailleurs, le lendemain fut un jour inoubliable. C’était journée de repos dans ce merveilleux cadre de Saint-Vincent-d’Aoste. Les communications téléphoniques rétablies. Les commandos turinois et milanais ayant repris les routes du Piémont et de la Lombardie. Mais surtout, Valdotains et Valdotaines se mirent en quatre pour nous faire oublier ces fâcheux incidents. Ah ! Nounouchette, cette dernière soirée dans le Val d’Aoste, en juillet 1949 …
Pourquoi fais-tu ces yeux et jettes-tu ta cigarette à moitié allumée, mon amour ? »
Dans le numéro d’avant Tour de France du Miroir, Roger Frankeur consacrait un article à une grande figure de la télévision : « Big Léon en selle pour le Tour ». Les plus anciens auront reconnu l’imposant (au propre comme au figuré) et populaire Léon Zitrone, journaliste polyglotte, reporter intarissable sur les événements mondains et les grands prix hippiques, animateur avec Guy Lux et Simone Garnier de l’émission culte Intervilles.
Coluche le pasticha dans un de ses premiers sketches, souvenez-vous de l’inénarrable procession télévisée style dernière ligne droite de Longchamp : « Eh bien, nous vous parlons depuis la petite chapelle de Sainte-Lorette-en-Vexois, où doit avoir lieu la remise des communions apostologiques sous le haut commandement de sa Sainteté Mgr Demont de Valmore … »

Blog Big Léon Zitrone

Big Léon, comme on le surnommait affectueusement, était chargé en cette année 1969 d’assurer les commentaires à la télévision en remplacement de Robert Chapatte après les mouvements sociaux de mai 68. Morceaux choisis de l’article :
« Fourbir ses adjectifs, affûter son lyrisme, ou polir ses imparfaits du subjonctif, ne seraient pas des images qui conviennent dans son cas, car tout cela est naturel et jaillit spontanément quand Big Léon est au travail.
Cette année, tant que Zitrone sera au créneau, pardon au micro, la Télé sera bien gardée, bien servie, bien défendue. Finies les indigences de l’an passé. Que diable ! Quand une aventure manque de sel, n’est-ce pas un peu la faute de ses commentateurs qui n’ont pas l’imagination de l’assaisonnement ou manquent des ingrédients du vocabulaire…
– À qui vont vos préférences, aux purs-sangs ou aux hommes ?
– Les chevaux sur le plan esthétique me procurent sans doute plus de délectation : c’est l’élégance, les couleurs, la soie … Les cyclistes c’est l’effort visible, la sueur, la laine … Vous comprenez ? … mais je sais aussi que le coureur va me parler, me confier ses impressions après le sprint final … Pas le cheval !…
… Léon se voit déjà décrivant l’épopée.
– Avouez que si Merckx se détachait dans le Tourmalet par exemple, ce serait un grand moment ! … On ne me ferait pas taire !... »
On en reparlera lors de la dix-septième étape ! Car, finalement, IL va partir ! IL, c’est bien sûr Eddy Merckx dont la sanction a été certes confirmée, mais la Ligue Vélocipédique Belge s’est pourvue immédiatement en un appel suspensif.
Le 56ème Tour de France part de Roubaix : « Habituellement, on y arrive pour la fin de la plus célèbre des classiques. Aujourd’hui, la course en part. C’est le monde à l’envers. Un peu comme si cette ville de Roubaix que notre mémoire écolière associe immanquablement à Lille et Tourcoing était devenue solitaire pour s’appeler Beyrouth. Dans l’enceinte d’une ancienne usine textile, plate et apparemment sans toit, les derniers préparatifs vont leur train.
Derrière une façade couleur du sang séché, là où l’on prenait la laine par un bout pour faire méthodiquement une pelote jusqu’à l’autre bout, le Tour dévide son organisation sans le moindre nœud. Tout est encore neuf et propre. Les drames qu’évoquent les murs cramoisis seront pour plus tard. Les querelles byzantines autour du doping se sont tues et les arabesques de la fantaisie demeurent inconnues. Le simple bon sens semble même exclu. Il fait en tout cas défaut aux C.R.S. qui réceptionnent notre voiture :
– Votre plaque ?
Sans la plaque officielle en question, tout véhicule fait figure d’intrus.
– Mais nous arrivons !
– Oui mais sans plaque, je ne peux pas vous laisser vous garer là.
– Alors comment pouvons-nous la chercher ?
Dialogue de sourds qui pourrait s’éterniser. La solution n’est pas plus facile à trouver que la manière pour les coureurs d’empêcher Merckx de gagner une épreuve taillée à la mesure de ses dons éclatants : cinq courses contre la montre alors qu’il est le plus fort dans cet exercice et toutes les montagnes de France alors qu’il voltige sur les pentes. Á peine si un esprit quelque peu perspicace parvient à déceler un seul signe favorable à l’un de ses nombreux adversaires. De Roubaix à Paris, le tracé dessine, en effet, une vague botte qui n’est pas sans rappeler celle que forme la péninsule italienne. Et l’Italie, c’est Gimondi.
La première épreuve du Tour consistait à escalader six marches. Celles qui permettaient à l’athlète et à sa monture de parvenir sur la plate-forme d’un camion d’où il s’élançait dans un curieux bruit de toboggan malmené par des fesses enfantines pour les dix kilomètres du contre la montre … »

Blog Prologue

Depuis 1967, était organisé un court prologue contre la montre pour attribuer le premier maillot jaune du Tour. Celui-ci long de 10,400 kilomètres semblait devoir échoir à … Eddy Merckx.
Ce jour, le vélodrome de Roubaix était en terre belge. La tribune face au podium avait été investie par ses compatriotes. « Eddy ! Eddy ! », son prénom fut scandé par les spectateurs debout frappant dans leurs mains. Ce sont les mêmes, deux heures plus tard qui siffleront Jan Janssen, maillot jaune au titre de son succès dans le précédent Tour. Ici, on ne lui pardonnait pas d’avoir soufflé l’an dernier la victoire au Belge Herman Van Springel et on lui criait : « Au contrôle ! » Il s’y mêlait aussi la vieille rivalité entre les Belges et les Hollandais et surtout le souvenir des déclarations très directes faites par Janssen après l’amnistie dont a bénéficié Eddy Mercx.
Dans sa chronique Une course et des hommes, voici ce qu’en disait le journaliste Raymond Pointu de Miroir-Sprint :
« Distingué par tous les pronostics, il a pourtant fallu que Merckx recherche une nouvelle évidence. Voilà un jeune homme de 24 ans qui ne semble connaître de l’arithmétique que le premier chiffre. Il raisonne tout avec des uns cardinaux et des premiers ordinaux. Son équipe s’étant vue désigner la première par le tirage au sort, il choisit contre tous les usages cyclistes de partir le premier et d’ouvrir ainsi la route du Tour. Le problème abstrait que pose l’épreuve se trouvait donc parfaitement imagé, avec Merckx premier partant et la coalition de ses opposants prévue en fin de soirée.
De la sorte agencé, le spectacle a tenu toutes ses promesses. Pendant plus de deux heures, le sémillant Eddy occupa de façon inexpugnable la tête du classement. Pendant de longs instants d’attente languissante, il s’agit moins pour ses suivants de chercher à le dépasser que de tenter d’arriver le moins loin possible de lui. Rien n’y faisait. Même pas les recettes originales que dispensait le docteur Maigre autour du camion de départ :- Toi, disait-il au Marseillais Chappe, tu devrais marcher à l’aïoli. Lui, il n’a jamais été aussi fort que depuis que je l’ai invité à Grenoble devant un tel plat.
Alors partit Altig. Ce que les Bracke, Poulidor, Pingeon (vainqueur du Tour 1967 ndlr), Ocaña, Janssen (vainqueur du Tour 1968), Gimondi (vainqueur du Tour 1965) et consorts ne parvinrent pas à faire sur un parcours plat offrant de longues lignes droites dans lesquelles un vent malin courait, ce monument de puissance de 32 ans réussit à le réaliser.
… De son propre aveu, il s’était « spécialement préparé » pour ce prologue. La formule est grosse de sous-entendus (il faudra se souvenir de cette remarque ndlr).
… Cependant que le vent était tombé et que la journée fraîchissait, il s’élança dans un rush sauvage et s’en vint ruiner l’espoir de Merckx de pénétrer en jaune en Belgique. »

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Devant ce crime de lèse-majesté, faute de voir Eddy revêtu de la toison d’or, on craignait de l’acrimonie à l’égard des coureurs étrangers en traversant la Belgique, et en particulier vis-à-vis des Italiens et spécialement de Felice Gimondi. Dans son reportage dans Miroir-Sprint, Gilles Delamarre évoquait l’unité nationale belge derrière leur champion :« Nos confrères belges avaient même estimé nécessaire de lancer un appel au calme dans leurs colonnes. On n’est jamais trop prudent. On vit bien sûr quelques pancartes qui rappelaient les récents incidents et la suspension de Merckx : « Les Italiens ont volé le Giro à Merckx » disait l’une. Une autre, beaucoup plus emphatique : « Rodoni, tu es un Judas ».Une troisième était plus tournée vers l’avenir : « Eddy, prends ta revanche ». Mais jamais, les spectateurs qui formaient une véritable haie ne s’en prirent directement de la voix aux coureurs italiens. C’est qu’ils ne balancent pas entre le besoin irrépressible d’encourager Eddy Merckx et celui plus sous-jacent de huer Felice Gimondi. On ne peut pas en même temps applaudir et montrer du doigt. Mais la méfiance, pour ne pas dire plus, à l’égard des coureurs italiens est bien réelle. « Ce sont tous des truqueurs » m’a dit sans prendre de gants un Bruxellois. « D’ailleurs, ajouta-t-il, cela ne date pas d’hier. Du temps de Sylvère Maes ou de Romain Maes, on leur jetait déjà des clous pour qu’ils ne gagnent pas ». C’est un léger complexe de persécution qui n’a qu’un remède : une victoire dans le Tour. Une Flamande (« Les Fla, les Fla, les Flamandes, ce n’est pas mollissant », chantait le Grand Jacques ndlr), qui est à ranger dans le camp des excités, m’a avoué : « Je ne connais rien au cyclisme, mais si je pouvais reconnaître Gimondi lorsqu’il passera, je lui jetterais une tomate pourrie ». De toute évidence, aucun Belge n’a cru à cette « histoire de doping », et on en rend responsables les Italiens en général, et parmi eux les coureurs, et surtout Felice Gimondi. »

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Eddy Merckx devant l’emplacement de l’ancienne épicerie au départ du Tour 2019 à