Archive pour la catégorie 'Cyclisme'

Ici la route du Tour de France 1952 (3)

Pour revivre les 12 premières étapes du Tour de France 1952 :
http://encreviolette.unblog.fr/2022/06/30/ici-la-route-du-tour-de-france-1952-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2022/07/06/ici-la-route-du-tour-de-france-1952-2/

Les coureurs du Tour de France 1952 ont bénéficié d’une journée de repos en altitude à l’Alpe d’Huez. Je me suis accordé une semaine virtuelle sur le Rocher monégasque avant de vous relater les dix dernières étapes d’un Tour qui semble, d’ores et déjà, ne pas pouvoir échapper à Fausto Coppi tant la supériorité du campionissimo est insolente.

MAX Console

Je n’ai pas même l’espoir de croiser l’actrice Grace Kelly qui ne deviendra princesse que quatre ans plus tard.
En l’été 1952, tout gamin que j’étais, bien que maîtrisant encore imparfaitement la lecture, je commençais à feuilleter les magazines spécialisés qu’achetait mon père. Je notais les noms des coureurs sur une petite languette de papier que je collais sous le socle de mes petits cyclistes en plomb avec lesquels je « refaisais l’étape ».
C’est la raison pour laquelle tous ces « géants de la route », des plus prestigieux aux régionaux les plus modestes, sont restés gravés dans ma mémoire. Ce n’est pas sans une certaine émotion que je les retrouve aujourd’hui, de plus en plus fréquemment, dans la rubrique nécrologique, c’était, il est vrai, il y a soixante-dix ans de cela.
Cette année-là, Félix Lévitan était le rédacteur du roman du Tour du Miroir des Sports, intitulé Bouton d’or : « Le bouton d’or a pris de la tige dans l’air vif de Sestrières. Il attire tous les regards bien qu’il se tienne modestement au cœur du parterre multicolore du Tour. Certes, les coquelicots suisses sont plus vifs, les violettes du Sud-Est plus tendres, les marguerites des Bretons plus alanguies, mais aucune des fleurs du peloton n’a sa grâce, sa fraîcheur, sa pureté. On le trouve sans le chercher. On aimerait le cueillir mais il a déjà fui, et d’autres yeux l’admirent, et d’autres mains se tendent…
Après avoir traversé le Piémont, le Tour a bouleversé la vie monégasque. Tout un après-midi (deux passages dans la ville), toute une soirée (les voitures publicitaires, Tino Rossi, Charles Trenet), tout un matin (les opérations de départ), la Principauté n’a vécu que pour le Tour ! Les vieilles Anglaises ont dû soupirer d’aise en le regardant partir, coloré, tonitruant, agité …
Nice, Cannes, La Napoule, toute la côte l’a vu défiler, du premier motocycliste de la route casqué de blanc à la voiture-balai : camions énormes aux formes étranges, débordant de prospectus et de menus cadeaux ; véhicules de presse aux lignes basses remplis de journalistes aux tenues vestimentaires fantaisistes ; motocyclistes à demi-nus, bronzés à rendre jaloux les baigneurs massés au long de la Méditerranée, photographes à califourchon derrière les centaures pétaradant ; coureurs, tout de même, si longtemps attendus, à peine entrevus, jeeps hérissées de roues et de vélos, poussière, enfin un nuage léger vite estompé … Le Tour passe ! Le Tour est passé ! ... »

MS N°317B du 10 juillet 1952 11  Monaco - Aix

1952-07-10 - BUT et CLUB - 359 - 10

La treizième étape, longue de 214 kilomètres, mène les 82 rescapés de la Principauté à Aix-en-Provence, le type même d’étape, après le franchissement des Alpes, qu’on qualifie volontiers de transition.
Le peloton, en effet, musarde et les coureurs passent au ravitaillement du Luc (km 133) avec près d’une heure de retard sur l’horaire prévu. C’est à ce moment que Jacques Vivier, le valeureux régional de la formation Ouest-Sud-Ouest, attaque sèchement, bientôt rattrapé par une escouade tricolore composée des Provençaux Raoul Rémy et Jean Dotto, ainsi que Maurice Quentin.

1952-07-10 - BUT et CLUB - 359 - 07

Je reprends le commentaire du maître es cyclisme, au passé méconnu de Résistant, le regretté Pierre Chany qui aurait eu 100 ans en 2022 :
« Le grand mérite de Marcel Bidot, c’est d’avoir admis…la supériorité de Fausto Coppi, d’avoir renoncé à lui disputer la première place, bref d’avoir changé ses batteries.
Aujourd’hui, l’ex-champion troyen qui assume la tâche de diriger une équipe de France assez « dépouillée » dans sa composition, s’est fixé trois buts dont deux au moins se complètent :
a) remporter le plus d’étapes possible
b) assurer la seconde place au classement général si possible
c) obtenir la victoire au challenge international par équipe
Entre Monaco et Aix-en-Provence, Rémy, Dotto et Quentin ont appliqué, avec succès, les nouvelles mesures prises par le capitaine Marcel. Nous les avons vus s’enfuir à 85 km de l’arrivée avec 45 degrés à l’ombre -mais il n’y avait pas d’ombre ! Alors que leurs adversaires songeaient surtout à se rafraîchir, ils ont atteint l’arrivée avec 7’29’’ d’avance sur un peloton somnolent à souhait. Du coup, l’équipe de France a dépossédé la « squadra » de la première place au challenge, en même temps qu’elle ramenait Dotto dans le jeu des leaders.

1952-07-10 - BUT et CLUB - 359 - 111952-07-10 - BUT et CLUB - 359 - 121952-07-10 - BUT et CLUB - 359 - 13Miroir du Tour 1952 39 Etape 13 Monaco - Aix Rémy

L’étape fut remportée par le bouillant Marseillais Raoul Rémy, ce qui provoqua quelques commentaires chez les suiveurs. « Le Marseillais n’avait pas le droit de priver Dotto de la première place, par sa faute, le cabassous a perdu 30 secondes de bonification. Cette demi-minute lui aurait peut-être été utile au Parc des Princes. »
Mais Raoul présentait aussi ses arguments. Grâce à sa présence dans l’échappée, l’écart prit des proportions importantes pour … Bartali et les autres. Ce qui lui donnait le droit de remporter une victoire devant ses compatriotes marseillais venus à Aix pour la circonstance, et puis, Aix est si près de Marseille…

Capture d’écran 2022-07-09 à 11.55.49

Les autres faits marquants de l’étape furent : l’attaque de Vivier au ravitaillement de Luc ce qui provoqua l’échappée des trois tricolores, Vivier assailli par la fringale dut laisser partir les « trois mousquetaires » dans une côte située à la sortie de Saint-Maximin (à 38 km de l’arrivée) ; et l’insolation de Van Breenen qui faillit abandonner au son des cigales dans la campagne chauffée à blanc, du côté de Vidauban. »
Onzième au classement général, le matin, le « vigneron de Cabasse » Jean Dotto pointe maintenant à la septième place.

MS N°317B du 10 juillet 1952 14 Baker d'Isy

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Mercredi 9 juillet : au menu de la quatorzième étape Aix-en-Provence-Avignon, les organisateurs ont inscrit l’ascension du mont Ventoux pour la seconde fois dans l’histoire du Tour. En 1951, les coureurs avaient abordé le Géant de Provence par Malaucène (versant Nord), cette fois, ils l’attaquent à Bédoin par la face Sud, avec, après le Chalet-Reynard, six kilomètres dans un désert de rocaille où poussent la saxifrage du Spitzberg et le pavot velu du Groenland.

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Dans Bouton d’or, le roman du Tour, Félix Lévitan met en scène Jean Robic encouragé, sur les pentes du Ventoux balayé par un fort mistral, par Marcel Bidot ulcéré par les lettres d’insultes anonymes reçues, la veille à l’hôtel (et encore, il n’y avait pas de réseaux sociaux à l’époque !) :
« Á moins de cinquante mètres de la boule bleue, casquée de cuir, qui dévalait les pentes du Ventoux, Marcel Bidot, arc-bouté au volant de sa jeep, les yeux protégés par d’épaisses lunettes, prenait les mêmes risques que Jean Robic.
Il y a une minute à peine, sur l’autre versant, alors que son poulain échappait, dans l’escalade, à la poursuite de Coppi, Marcel l’avait encouragé paternellement : -Vas-y on petit ! … Allez, tu gagnes du terrain… Vas-y Jeannot, Coppi ne te reprend rien … Vas-y, mon bonhomme, Fausto perd du temps.
Oubliée, la colère du soir précédent … Á la vérité, elle l’était dès le matin, après qu’André Leducq l’eût grondé : -Quoi, un gars comme toi, Marcel tu t’arrêtes encore à des lettres de mauvais goût ? Allons, c’est pas sérieux … Ne lis rien, jamais, sauf les lettres de ta femme … Le reste, hop ! au feu !
-Mais il y a des correspondants gentils ?
-Un au cent ! D’ailleurs, tu ne retiens pas ce qu’il dit d’aimable, tu ne te souviens que des engueulades des autres, alors ?…
Cette crevaison de Coppi, Robic l’avait déjà vécue. Il savait que ça lui flanquerait un grand coup de cœur, qu’il hésiterait un dixième de seconde, et que brusquement il se jetterait en avant, insouciant du terrain, du lieu d’arrivée, de son état physique, des réactions de ses amis et de celles de ses ennemis. Cette fois, il avait ruminé son plan : « J’irai jusqu’au bout, on verra bien … »
Que se fût-il passé dans ce mont Ventoux si Fausto Coppi n’avait soudain senti sou lui un boyau à plat ?
-J’étais décidé à attaquer, confia Robic aux journalistes après l’arrivée. Geminiani avait d’ailleurs démarré pour ça : il préparait le terrain.
-Coppi n’eût pas perdu le contact.
-Pas sûr …
Ainsi sont les hommes : toujours à imaginer, avec des si ou des mais, l’aspect d’une tranche de vie à laquelle on ne peut plus rien changer.
La crevaison de Coppi, c’était son destin.

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C’était celui de Robic d’être présent, et en excellente disposition. Le destin de Robic, encore, d’avaler le Ventoux comme la rue Lepic, sans redouter ni son élévation, ni sa longueur, ni le froid qui s’était brusquement abattu sur le désert de pierres du sommet.
-Vas-y, mon bonhomme …
C’était le destin de Marcel Bidot de n’éprouver aucun ressentiment, d’être le premier transporté par l’effort de Biquet, le premier à s’en réjouir, à s’en enthousiasmer.
-Vas-y mon petit !
Ce bon Marcel … Au volant de sa jeep, il glissait dans les courbes, à l’extérieur, à la corde, imitant Robic, freinant en même temps, accélérant lorsqu’il accélérait, sautant les mêmes bosses, longeant les mêmes précipices, avec la même morgue, la même insouciance.
Il était dans la roue ! Dans la roue de Robic comme autrefois dans celle de Leducq, prêt à stopper dans un grand crissement de freins et à le secourir comme il avait secouru Dédé.
Malaucène : un village aux rues étroites. De là, de ce bourg aux maisons basses, la route pointe vers Carpentras, en pente douce, à travers champs.
2’ 30’’ d’avance !
Nous y avions pris l’écart entre Robic et ses poursuivants : Coppi, Ockers, Gelabert, Bartali, Wagtmans, flanqués de Geminiani et Dotto.
-Merci …
Marcel Bidot avait accueilli le renseignement avec le sourire, le premier qu’il avait arboré depuis l’affaire des lettres.
Déjà sa jeep se frayait un passage à travers les photographes :
-2’ 30’’, Jean, tu ne seras pas revu, fais l’effort ; quand tu seras à Carpentras, tu n’auras plus qu’une heure de course. Je te préviendrai si tu dois être rejoint, fonce …
Cinq minutes plus tard, Bidot s’inquiétait :
-Un temps, s’il vous plaît ?
-2’ 50’’
-Non ! pas possible, il leur a regagné vingt secondes.
-Exactement, Marcel, il a mieux fini la descente.
Encore dix minutes et Marcel Bidot implorait :
-Redonnez-moi un écart, s’il vous plaît ?
Quand nous revînmes à sa hauteur, le renseignement était :
-2’ 20’’, il a un peu perdu …
-Oui, mais c’est assez pour gagner !
Les vingt derniers kilomètres furent un chemin de croix pour notre héros ; il y souffrit des tourments physiques, il y ressentit des tourments moraux : « Si je crève… »
Mais ce n’était pas son jour ; il avait déjà eu sa part de malheur.
Vingt kilomètres … Il les grignota mètre par mètre, péniblement, s’arrachant des petits cris de douleur…
-J’suis mort…
-Roule, allez, tu as encore plus de deux minutes !
-C’est dur ! J’suis mort, j’en peux plus…
-Roule … Tu vas gagner, encore un effort !
-J’suis mort ! J’ai soif, j’veux boire, j’ai soif …
La main anonyme qui lui tendit une canette de bière, c’était celle de la Providence ! »

MS N°317B du 10 juillet 1952 01 Robic - Ventoux1952-07-10 - BUT et CLUB - 359 - 01

Pour Gaston Bénac, dans le Miroir des Sports, Jean Robic dans les bourrasques du Ventoux, c’est mistral gagnant !
« Ce magnifique succès dans le terrifiant Ventoux et cette victoire que le petit Robic s’en fut cueillir en Avignon, torturant son vélo, grimaçant, mais avançant terriblement, cela devant sept champions, fait rebondir l’intérêt du Tour de France. On continue à se battre sur nos belles routes malgré les morsures du soleil implacable. Si Fausto Coppi était en congé comme attaquant, il fut magnifique dans le rôle de défenseur, le seul qu’il veuille bien jouer maintenant. Une crevaison lui fit perdre un terrain précieux. Il revint aisément sur le petit groupe Dotto, Geminiani, Gelabert, Ockers. Mais il jugea inutile d’aller plus loin. Il ne chercha pas à empêcher Robic de prendre deux ou trois minutes, sans compter les bonifications. Il est un champion, il ne veut pas être un ogre … et lorsque Bartali, qui avait fait, dans la montée, un retour sensationnel, le dépassa avant le sommet, il ne fit aucun effort pour s’y opposer.
La descente du Ventoux signifiait regroupement. Il n’y eut qu’une exception à la règle : celle d’un Jean Robic déchaîné. L’avance qu’il avait prise dès le milieu de l’escalade du Ventoux, il la conserva jusqu’à la fin, à quelques secondes près. Et, dans mon admiration pour l’exploit génial de « Biquet », je fais passer en premier sa course de Malaucène, au sortir du col, en Avignon, en passant par Carpentras. Sur le plat, Robic, qui n’est pourtant pas un spécialiste de course contre la montre, roula aussi vite, à 45 à l’heure généralement, que Coppi et Bartali se relayant. Je crois bien que jamais Biquet, même il y a trois ou quatre ans, ne connut une forme semblable et une volonté de vaincre aussi grande. Serrant les dents, le masque crispé, semblant fouetter son vélo, il « chamboulait » sans doute, mais il avançait vite. Oui, nous vîmes hier du meilleur Robic, du plus sensationnel. Et on en arrive à se demander comment un coureur arrive, après plusieurs années de piétinement, à retrouver d’un coup sa meilleure condition.
C’est le cas de Robic, comme celui de Coppi, comme celui de Bartali qui se livra hier, du Gino du meilleur cru de la meilleure année. Comment ne pas souligner que les cinq premiers de l’étape d’hier sont tous des plus de trente ans, alors qu’à Monte-Carlo, c’était le tour de jeunes avec Nolten et Dotto ?
Les deux catégories vont-elles jouer l’alternative jusqu’à Paris ? Certainement pas, car on ne demande pas aux nouveaux de mener une cadence régulière, mais, au contraire, d’attaquer et de tenter des exploits, pour se préparer pour 1953 ou 1954, même au risque de s’effondrer le lendemain.
Des trois premiers de l’échappée victorieuse de la veille, seul Jean Dotto est présent dans le peloton des vedettes… »

Castellania blog26

La présence de Jean Dotto accompagnant Coppi, Geminiani et Ockers sur les pentes du Ventoux chauffé à blanc me renvoie à mon émouvante visite, en 2016, du village piémontais de Castellania* où naquit et repose Fausto. Depuis, sans que j’y sois pour quelque chose, une étape du Giro d’Italia 2017 a démarré de Castellania. Plus encore, en mars 2019, le Conseil régional du Piémont a approuvé la décision du conseil municipal de cette minuscule commune de moins de cent âmes, de la nommer désormais Castellania Coppi en l’honneur du campionissimo.
Imagine-t-on en France les communes de Quincampoix-Anquetil et Masbaraud-Mérignat- Poulidor en mémoire de ces deux champions pour lesquels la France se passionna jusqu’à se diviser dans les années 1960 ?
En cliquant sur le lien à la fin de ce billet, vous découvrirez comment un accueillant autochtone, devant l’une des photographies géantes exposées sur les murs du village, me colla sur la présence de Jean Dotto dans l’échappée royale derrière Robic sur les pentes du Ventoux.
En Avignon, Albert Baker d’Isy fait le point :
« Trois étapes courues depuis le dernier numéro de « Miroir-Sprint » … Trois étapes au cours desquelles Fausto Coppi, soucieux d’économiser ses forces, n’a pas donné un « coup de pédale » … Trois étapes qui furent favorables aux tricolores.
Il y a quelque chose de changé, et en premier lieu, c’est l’entrée dans la danse de Jean Dotto, à qui nous reprochions dimanche, à Sestrières, de se montrer apathique, résigné. Dotto a attaqué pour la première fois dans les cols niçois et s’il a dû se contenter de la seconde place derrière Nolten à l’arrivée à Monaco, il n’en a pas moins amorcé ce jour-là sa remontée.
Car, le lendemain, on passait chez lui à Brignoles et un beau coup concerté avec Rémy et Quentin, lui faisait faire un nouveau bond en avant de plus de sept minutes.
Cette réussite d’un grimpeur sur le plat était certes due aux circonstances régionales. Mais les défaillances de Close et de Ruiz dans l’étape du mont Ventoux ont encore permis à Dotto d’améliorer sa position. Il est maintenant cinquième, très bien placé pour inquiéter Ockers et Bartali qui défendent leurs deuxième et troisième places. Les étapes des cols pyrénéens seront décisives à ce sujet. Dotto ne sera pas d’ailleurs le seul Français à jouer un role dans cette compétition pour la seconde place.
Jean Robic a remporté depuis ses malheurs de Sestrières deux grands succès, l’un sur la route, aujourd’hui, en Avignon, où il arriva seul après s’être échappé dans le mont Ventoux, et l’autre dans son propre cœur. Il a su se dominer, ne pas contrarier l’action de Dotto dans l’étape Monaco-Aix-en-Provence.
C’est un bon point, car la veille encore, « Biquet » avait commis une erreur en démarrant dans la Turbie avec Coppi alors que Dotto était échappé. Pardonnons à Robic, puisqu’il a compris qu’une lutte pour la place de premier Français serait stérile, alors que les actions concertées ont permis à lui et à Dotto d’améliorer leur classement en trois jours.
L’incident de Sestrières est oublié. Ce jour-là, Marcel Bidot fut mal inspiré en suivant Lauredi et, en négligeant Robic… Les minutes perdues font certes défaut au Breton, mais il sait qu’il faut toujours regarder en avant. Or d’autres buts sont désormais proposés aux tricolores.
Le challenge par équipes en est un -et non des moindres- puisque avec sa formule actuelle (addition des temps de trois coureurs à chaque étape) il prend autant d’importance que le classement individuel. Or, l’échappée du trio Rémy-Dotto-Quentin, dans l’étape des « bikinis » et du « ravitaillement au champagne », a permis à l’équipe de France de s’installer en tête.
L’envolée de Robic a valu aujourd’hui aux Français de gagner encore quelques minutes sans entraîner aucune réaction italienne. Il est vrai que le troisième transalpin -en l’espèce Magni- était attardé et que ni Coppi, ni Bartali, ne tenaient à faire d’efforts avant l’étape languedocienne qui fut fatale l’an dernier à Fausto.
La France en tête, Dotto et Robic bien placés … Le moral est tout autre depuis deux jours à la table de Marcel Bidot. Rémy, satisfait de la victoire remportée devant « son » public marseillais, sera un excellent auxiliaire ainsi que Quentin et le malchanceux Bonnaventure.
On est arrivé où l’on aurait dû commencer. Avec deux leaders seulement, bons grimpeurs tous deux, l’équipe de France a une autre allure. Pourquoi n’avoir pas fait le choix plus tôt ?
Á part Geminiani, qui a subi de gros coups de pompe (il accuse son Tour d’Italie) et se trouve moins brillant, aucune déception dans le classement actuel de nos hommes. S’ils ne peuvent viser sérieusement le maillot jaune du « campionissimo », les Français ont d’autres marrons à tirer de ce Tour 1952. Les places d’honneur leur sont ouvertes.
Il n’y a pas eu, depuis le Galibier, de nouveaux Le Guilly -il n’y eut même pas dans le mont Ventoux de véritables Le Guilly tout court. Fatigué, le petit Breton passa seulement neuvième à 3’50’’ avant de faire dans la descente une chute qui lui coûta beaucoup de temps et personne ne le dépanna.

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Mais nous avons vu, au cours de ces étapes azuréennes et provençales, des jeunes régionaux, des jeunes coureurs étrangers qui auront leur mot à dire l’an prochain. C’est le cas de Nolten -Hollandais aux muscles longs- qui a confirmé les qualités de grimpeur qui l’avaient fait le leader de la Route de France dans les Pyrénées. En gagnant l’étape de la Turbie -et surtout en y battant Dotto- ce Nolten, encore amateur le mois dernier, s’est affirmé le meilleur grimpeur de son pays.
Chez nos régionaux, on a revu Jacques Vivier qui attaque brillamment mais termine mal ; Bauvin, enfin sorti de l’ombre ; Rossinelli, Bertaina, Sabbadini bon sprinter, et Fernandez petit gabarit mais coureur complet. Un lot de champions parmi lesquels se trouvent les futurs champions du Tour. »
Toujours dans Miroir-Sprint, Charles Pélissier félicite quatre … Jean sans reproche :
Jan Nolten est dans l’ordre chronologique le premier d’entre eux. Sa victoire à Monaco a été acquise grâce à une course particulièrement brillante. C’est un très bel athlète, plein de race, bien posé sur sa machine, très lucide en course. Sa descente du col du Castillon, où il rejoignit et lâcha Dotto, pourtant enfant de la région, était un modèle du genre. Étant donné son jeune âge et son expérience encore réduite des grandes courses professionnelles, il est hors de doute qu’il constitue pour son pays un véritable espoir du cyclisme international.
Jean Dotto, qui a connu des hauts et des bas dans ce Tour de France, est constamment resté à l’attaque de Sestrières à Avignon. Second à Monaco, second à Aix, appartenant au groupe des six grands à Avignon, c’est une performance qui situe assez bien les possibilités de ce jeune champion. N’oublions pas, par ailleurs, qu’il avait été un des attaquants de ce très animé début de Tour de France, terminant derrière Molinéris à Lille.
Tout ceci indique que pour son deuxième Tour, Dotto se comporte fort bien, justifiant les espérances placées en lui. Il a certes, encore bien des choses à apprendre, notamment l’art de descendre un col aussi bien qu’il le monte, mais enfin on peut lui faire confiance. S’il continue d’aimer son métier et de le pratiquer avec tout le sérieux désirable, il peut faire, dans les prochaines années, un grand Tour de France.
Jean Le Guilly mérite une place particulière dans ce tableau d’honneur. La rapidité de son ascension et la publicité qui avait entouré son départ pouvaient faire craindre une déception. Or ce n’est pas le cas. Le jeune Breton n’est évidemment pas chaque jour égal, mais on le retrouve toujours avec les meilleurs dès que le profil de l’étape est accidenté. Dans le Ventoux encore, il est resté parmi les grands de la course et il faut comprendre ce que cette régularité représente de valeur pour un coureur aussi jeune, qui en est à son premier Tour de France. Je l’ai suivi longuement dans la plongée sur Avignon. Il avait été rejoint par deux des meilleurs chasseurs, Magni et Weilenmann. Il avait beaucoup de mal à les suivre et je m’inquiétais de le voir décoller soudain et de se trouver obligé de faire, chaque fois, de gros efforts pour revenir dans le sillage de ses deux aînés. J’avais bien raison de m’inquiéter puisque au passage d’un petit pont, je le vis toucher le bord du trottoir et faire, à 60 à l’heure, une cabriole qui eût pu avoir de très graves conséquences. Je suis heureux de l’avoir vu se relever car ce jeune garçon est certainement l’un de nos plus sérieux espoirs.
Enfin, Robic, Jean lui aussi, est celui qui mérite les plus vifs éloges. Il faut bien constater qu’il est, cette année, dans une condition qu’il a rarement connue. Depuis plus d’une semaine, il est le plus sérieux adversaire de Fausto Coppi, le seul qui parvienne en partie à lui tenir tête.

Une Equipe Aix-Avignon

Cette étape du Ventoux fut magnifique. Malgré la sécheresse et les efforts accomplis dans l’ascension, il conserva sans cesse l’œil clair et même la bonne humeur de l’homme en pleine possession de ses moyens. En tête au sommet, il parvint à accroître son avance en descente sur un groupe de champions de classe, qui avaient noms : Coppi, Bartali, Wagtmans, Gelabert et deux de ses coéquipiers, Geminiani et Dotto. Dans la plaine seulement, il perdit une minute environ sur le groupe de chasse où Coppi et Bartali accomplissaient un rude travail. C’est un résultat qui situe actuellement Robic immédiatement derrière Coppi. Il est fort improbable que celui-ci puisse maintenant être inquiété. Par contre, la deuxième place doit être farouchement disputée et prend de ce fait une importance particulière. Jean Robic, homme de l’équipe de France, est particulièrement bien placé pour l’occuper un jour. »

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 41

Les gosses sont cruels : je n’avais pas une sympathie particulière pour ce champion très populaire et j’étais vexé que l’on m’encourage avec des « Vas-y Robic » lorsque je « faisais le coureur » sur mon petit vélo vert.
En Avignon, si l’on excepte Fausto Coppi hors concours, 3 petites minutes seulement séparent Stan Ockers, deuxième du classement général, du huitième Jean Robic.
La quinzième étape, longue de 275 kilomètres, mène les coureurs d’Avignon à Perpignan, l’exemple même d’étape que l’on peut craindre monotone, avec la chaleur et avant les Pyrénées qui se profilent. Coppi est-il superstitieux, c’est sur un parcours semblable (entre Carcassonne et Nîmes) qu’il avait connu une défaillance mémorable concédant 33 minutes à Hugo Koblet.

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Surprise, dès le premier kilomètre, à la sortie de la cité des Papes, le « régional Parisien » Georges Decaux et Giovanni Corrieri, le gregario de Gino Bartali, se lancent dans une longue chevauchée tandis que le peloton somnole sous le soleil de plomb. Les deux courageux possèdent 32 minutes d’avance à Narbonne (km 193). Aux Cabanes-de-Fitou (km 229), Corrieri, déjà vainqueur de trois étapes lors des Tours précédents, est victime d’une crevaison. Son gonfleur est vide et sa pompe ne fonctionne pas, il doit attendre sa voiture de secours et perd de précieuses minutes. Á 13 kilomètres de l’arrivée, il accuse un retard de 8’30’’ sur Decaux exténué, qui l’emporte en solitaire sur le boulevard Jean Bourrat à Perpignan. Le peloton termine à près de 25 minutes.
Le fait du jour est, mine de rien, la seconde place de Corrieri qui permet à l’Italie de reprendre la tête du challenge Martini par équipes.

MS N°318 du 14 juillet 1952 02 Avignon - Perpignan1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 035A1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 45

Le quotidien L’Équipe affiche à sa Une : Bombe sur le Tour ! Rassurez-vous, il n’est nullement question d’attentat, mais la Source Perrier fait exploser sa dotation en augmentant de 500 000 francs et 250 000 francs le montant des prix affectés aux 2ème et 3ème places du classement général individuel. Perrier, c’est fou !

Une L'Equipe Avignon-Perpignan

Voici ce qu’en pense Maurice Vidal dans son bloc-notes :
« Fausto Coppi domine le Tour de France. Il domine même de telle façon que son cas est unique. On le met hors concours. Le journal organisateur établit des classements officieux en partant du deuxième. Et voici mieux : un communiqué officiel nous apprend qu’en s’octroyant la grosse prime offerte à Toulouse par une eau pétillante (d’esprit), le second du Tour gagnera 250 000 francs de plus que Fausto. C’est évidemment original…
Mais enfin, cette initiative, si elle ne fera croire à personne que le second est aussi glorieux que le premier, aura au moins le mérite de revaloriser les performances autres que celle de Coppi. Car il semble que nos confrères, de la presse écrite ou parlée, soient tellement déçus qu’ils oublient que le Tour de France, c’est un classement général, que celui-ci ne comprend pas seulement la place de premier, mais de nombreuses places qui ont toute leur histoire et leurs mérites. Et aussi que chaque étape est une course différente, avec son histoire, ses déroulements et ses héros.
Certes, Coppi est un superchampion. Mais sa domination ne doit pas nous faire oublier tous ceux qui le suivent et dont certains, avec des moyens plus réduits, méritent qu’on vante leurs exploits. Nous assistons cette année à un retour de boomerang. Depuis la Libération, la presse a entretenu dans tous les domaines le mythe de la super vedette. Elle a recherché à mettre toujours l’accent sur l’événement sensationnel, perdant ainsi l’habitude de rechercher et de mettre en lumière l’événement de chaque jour. »
Le 11 juillet, a priori autre étape de transition, 200 kilomètres de Perpignan à Toulouse. Les bulles et surtout les primes de Perrier n’y font rien, les géants de la route adoptent un train de sénateurs, la moyenne de l’étape atteignant péniblement les 28, 994 km/h.

1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 037AMS N°318 du 14 juillet 1952 05 Perpignan - Toulouse Gorges de l'Aude1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 038A

Á part quelques escarmouches vite réprimées, le peloton arrive compact, à petite allure, au ravitaillement de Mirepoix (km 115), avec 1 heure de retard sur l’horaire officiel. C’est là que le Hollandais Wim Van Est porte une attaque violente et emmène avec lui l’Italien Baroni. Ils possèdent 3’5’’ au km 165 mais les deux fuyards sont repris à six kilomètres de l’arrivée par une dizaine de coureurs : les Français Marinelli, Teisseire, Vivier, Telotte, Paret et Ciro Bianchi, les Hollandais Fanhoff et De Hertog, le Belge Rosseel. Van Est chute dans le couloir d’accès à la piste du vélodrome de Toulouse. Rosseel déborde Vivier dans le dernier virage et remporte sa seconde étape après son succès au Mans.

1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 040AMIROIR DU TOUR 1952 42 Etape 15 Avignon - Perpignan - Decaux1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 041A1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 46Une Lequipe Perpignan-Toulouse

Les organisateurs, furieux de la passivité du peloton, décident de bloquer les prix et les reporter sur le classement général comme un vieux règlement les y autorise. Dans le hall du Grand-Hôtel, à Toulouse, traînent au soir de cette seizième étape des ferments de révolte. Sylvère Maes, directeur technique des Belges, menace que son équipe ne repartira pas. Finalement, après bien des palabres, et l’application de la loi du sursis, Rosseel reçoit l’assurance qu’il touchera ses gains.
Maurice Vidal note sur son bloc :
« Donc, étant donnée la tenue de la course depuis jeudi, nous avons tout loisir pour revenir sur des réflexions faites au fil des jours. Et tout d’abord, l’allure observée d’Avignon à Perpignan et de Perpignan à Toulouse. Dans la première de ces deux étapes, l’équipe de France a commis une erreur difficilement compréhensible. Alors que la victoire semble (c’est un euphémisme) devoir lui échapper, elle conserve une belle chance pour la victoire par équipe à laquelle s’attachent une belle considération de prestige et de substantiels profits matériels.
Pourquoi, alors qu’elle occupait la tête de ce classement, n’avoir pas tenté d’empêcher la fuite de Corrieri et l’avoir laissé ensuite, sans connaître une seconde d’inquiétude, accumuler les minutes d’avance qui, toutes, sont capitalisées au challenge.
Le lendemain, l’allure a été si réduite que les organisateurs ont été amenés à supprimer les prix d’étapes en application d’un règlement datant de l’avant-guerre. Est-ce bien juste ? Certes, les coureurs ont tort d’adopter le train de 25 à l’heure, qui enlève à la course tout aspect de compétition sportive. Car la belle tenue du Tour de France, sa popularité, l’estime du public à son égard, intéressent aussi leur métier. Mais, ceci dit, des sanctions pécuniaires ne sont pas justifiables dans ce cas particulier, les coureurs se sont assez dépensés depuis Brest, assurant le succès de la première partie de l’épreuve, pour avoir droit à de l’indulgence et de la compréhension de la part des officiels de la course d’abord, de la part des critiques ensuite.
Cette fois, le sensationnel a dépassé tous les espoirs et le dénommé Coppi, remplaçant Zaaf à l’autre bout du classement, a « cassé la baraque ». »
Á Toulouse, le jovial abbé Pistre prêche pour la cathédrale du sport cycliste :
« Qu’auront pu penser, le long de la route écrasée de soleil, dans ce Midi bon enfant et plein de cigales, ceux qui auront deviné la présence d’un curé au fond d’une voiture officielle ? Les plus charitables auront pensé que c’était un habitué de l’auto-stop qui, sans vergogne, s’était effondré dans la voiture du directeur-adjoint. D’autres se diront que Fernandel, ayant encore gardé la soutane de Don Camillo, s’était payé la fantaisie de suivre le Tour. Nul n’aura pu penser que le curé était authentique et qu’il suivait sportivement son étape…
Ça me changeait un peu de ma calme paroisse. On se serait cru dans la cathédrale du sport cycliste. Á la place des cloches, hurlait une multitude de haut-parleurs et, ma parole, on avait mobilisé tous les sacristains de France, de Navarre et du monde entier, pour cette prodigieuse et bruyante cérémonie.
Sur les bords des chemins, sur les trottoirs des villes, se pressait une foule bariolée, enthousiaste. Que venaient donc voir les vieilles « Mémés » de nos Corbières sur la porte des vieux mas paisibles et sans histoire ? Quelles curieuses pensées se succédaient sous ces fronts blanchis et rayonnants de sérénité ? Que leur disaient ces mots : « Le Tour de France » ? Est-ce que dans leur esprit, cette course se confondait avec la vie de leur pays ? Était-ce un peu de France qui circulait sous les maillots aux couleurs de la patrie ? Elles se moquaient du classement général, ne savaient pas qui était Robic, Dotto, Lauredi et les autres. Mais elles étaient fières que les routes de France eussent été choisies pour ce circuit merveilleux du peloton multicolore.
Ce passage du Tour faisait partie du paysage familier de leurs jours. J’ai compris en passant rapidement qu’il fallait hausser les épaules aux esprits supérieurs qui ne comprennent pas. La foule, moins difficile, plus simple, se contente de joies peut-être moins raffinées, mais aussi profondes. Pourquoi l’en priver ? Tout le monde ne lit pas Gide, Valéry, Éluard.
La grosse majorité des Français ne peut s’enthousiasmer devant les toiles de Picasso. On peut plaindre ceux qui se privent de joies si hautes, on ne peut les blâmer de chercher des satisfactions à leur portée. Et il est heureux qu’il y ait un Tour de France. Sans cela, il faudrait mettre un musée dans chaque village et Picasso ferait bien, pour satisfaire tout le monde, de peindre au pistolet.
Surtout qu’on ne me fasse pas dire que je compare Coppi, Bartali, Robic et les autres aux artistes ou aux poètes. C’est d’un autre ordre. Chaque estomac cherche sa nourriture. On ne se jette pas tous, et c’est heureux, sur les langoustes et les ortolans.
Il se peut que tout ne soit pas parfait, mais on peut dire sans crainte que l’heure du départ pour la grande boucle est l’heure de vérité. Voyez Koblet, Kubler et Bobet, ils ont senti que, pour des raisons diverses, ils n’étaient pas suffisamment préparés. Ils n’ont pas voulu se rendre ridicules. Ils sont restés chez eux et ils ont bien fait. Le Tour exige, j’en suis bien convaincu, une forme physique presque parfaite. On ne demande pas des fantaisistes, si sympathiques qu’ils soient, on demande de vrais champions. Cela veut dire des coureurs qui savent souffrir, qui veulent souffrir. Car on ne peut refuser son admiration à ces hommes qui terminent un pénible voyage de 5 000 kilomètres. On peut raconter ce que l’on voudra, c’est là une prouesse athlétique qui compte, qui classe son auteur. On dira peut-être avec un sourire entendu que ces efforts sont largement récompensés. Pourquoi donc ceux qui croient tellement aux coureurs intéressés ne montent-ils pas sur un vélo et ne partent-ils pas pour la fructueuse aventure ? »
Samedi 12 juillet, les coureurs, même décriés, observent une seconde journée de repos dans la Cité des Violettes. Raphaël Geminiani décide d’adopter la méthode qui lui avait permis de gagner l’étape de Gap lors du Tour 1950 : passer la journée de repos dans sa chambre d’hôtel avec son épouse.

1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 045A1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 046A

Il est au moins un journaliste de Miroir-Sprint qui se déplace à Carcassonne et fait la première photographie de Jacques Anquetil vainqueur détaché du championnat de France amateur sur route. C’est le seul maillot bleu blanc rouge qu’il enfilera au cours de sa brillante carrière avec celui de champion de France professionnel de poursuite. Quelques jours plus tard, il était sélectionné pour les Jeux Olympiques d’Helsinki où il remporta la médaille de bronze de la course contre la montre par équipes.

MS N°318 du 14 juillet 1952 13 Anquetil champion de FranceAnquetil champion de France amateur

Je me souviens avoir vu, peu après, « mon » futur champion ceint de son maillot tricolore dans quelques courses régionales, notamment à Blangy-sur-Bresle.
Les choses sérieuses devraient reprendre lors de la dix-septième étape Toulouse-Bagnères-de-Bigorre et l’escalade des premiers cols des Pyrénées. Ce sont des routes que je découvrirai moi-même à vélo, trois décennies plus tard.
L’étape commence mollement, ainsi Maurice Vidal débute son article :
« Il est onze heures ce dimanche matin. Rien ne se passe, sinon qu’à la radio, Roland Forez, qui est très précisément et très fidèlement ami de Miroir-Sprint, s’adresse dans son émission « Musique sur la route » à ceux qui roulent et, en particulier, aux suiveurs du Tour. C’est gentil de penser à nous, car il est des jours où Paris nous semble loin …
Nous pensons à Noé, rendu célèbre à son corps défendant par son camp où, pendant quatre ans, les victimes du nazisme hitlérien attendirent le massacre. Quelques-uns d’entre nous qui y avons laissé des compagnons évoquent leur souvenir.

1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 043A1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 042A

Seule une chute massive au km 40 perturbe la course. Une vingtaine de coureurs se retrouvent à terre, parmi les plus touchés Fiorenzo Magni, Wim Van Est, Wagtmans, Roks, Soler et « Maigre Pierre » Molinéris. Les hostilités sont déclarées dans la montée du col de Peyresourde par l’Azuréen de l’équipe de France Jean Dotto, mais Fausto Coppi ne délivre pas de bon de sortie et réagit. Au sommet, Robic et l’Espagnol Gelabert passent en tête, suivis de Coppi à 5 secondes, Ockers à 7 secondes, Dotto à 23 et Geminiani à 54.

1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 044AMAX Console

Dans la descente, Gem revient comme une fusée et déborde tous ses adversaires grâce, affirmera-t-il, à ses freins Mafac issus d’une jeune entreprise de Clermont-Ferrand. Non seulement, il comble son handicap mais passe à Arreau, point d’intersection des deux cols, avec 1’05’’ d’avance sur le maillot jaune.

1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 032AMS N°318 du 14 juillet 1952 01 Géminiani - Col d'Aspin1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 052A

Dans l’ascension du col d’Aspin, le « grand fusil » ne perd pas de temps sur ses poursuivants. Il ne lui reste plus qu’à « fondre » sur Bagnères-de-Bigorre pour remporter sa seconde étape sur ce Tour de France. Il précède de 1’14’’ un groupe de 18 coureurs, réglé au sprint par son coéquipier Antonin Rolland, où figurent tous les favoris à l’exception de Magni qui termine à 4’32’’ et rétrograde de deux places au classement général.

1952-07-14 - BUT-CLUB 360 - 39th Tour de France - 050AUne L'Equipe Toulouse-Bagnères

MIROIR DU TOUR 1952 44 Etape 17 Toulouse - Bagnères de Bigorre - PELLOS Géminiani

« L’art de descendre apparaît désormais en bon rang dans le bagage du coureur complet du Tour : tout cycliste incapable de se jeter dans les pentes les plus abruptes, à plus de soixante kilomètres à l’heure, n’a rien à faire dans le Tour de France. Mieux vaut être grimpeur moyen et bon descendeur, que grimpeur ailé et descendeur médiocre.
Le capitaine Sauvage, l’un des as de l’escadrille Normandie-Niemen, s’émerveillait, dans notre voiture, au spectacle de Geminiani jeté vers le creux de la vallée à la vitesse d’une avalanche
-Mais il est fou … s’il dérape, s’il éclate ?
C’est le métier et Gem, comme tant d’autres, fait bien le sien avec un courage proche de l’intrépidité ;
-Ah ! tout de même, c’est formidable !
Lorsque nous avons, au soir de son succès, présenté Gem au capitaine Sauvage, Raphaël, admirant la brochette de décorations du grand pilote de chasse, lui dit avec admiration :
-Cela doit représenter pas mal d’émotions, n’est-ce pas ?
-Sans doute … Mais j’aime quand même mieux être dans mon « zinc » que sur vos deux roues minuscules à près de 80 kilomètres à l’heure, dans une pente comme celle d’Aspin… »
Lundi 14 juillet, dix-huitième étape, 149 kilomètres de Bagnères-de-Bigorre à Pau, avec les ascensions de deux cols de légende : le Tourmalet et l’Aubisque par le versant du Soulor. Le temps est couvert.

MS N°318B du 18 juillet 1952 05 Bagnères - Pau Au dessus des nuages

MIROIR DU TOUR 1952 47 Etape 18 Bagnères de Bigorre - Pau Coppi1952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 05

« Lila de Nobili (artiste peintre italienne, créatrice de décors d’opéra et visionnaire de la scénographie, ndlr) dépense des trésors d’imagination pour créer sur les scènes parisiennes des décors aussi vaporeux que ceux que présentait le col du Tourmalet après le premier tiers de son ascension. Dans cette mousseline accrochée au flanc de la montagne, les hommes du Tour étaient pareils aux acteurs que Raymond Rouleau promène dans l’irréel des voiles à peine éclairés. C’était étrange, ce peloton émergeant du brouillard et s’y replongeant à peine entrevu. Ce devait être inquiétant dans l’Aubisque. Pourtant, avant d’atteindre cette atmosphère de fin du monde, avant de se sentir perdus, apeurés, frissonnants, au bord du précipice de Soulor, cratère fumant de brouillard, coureurs et suiveurs eurent la vision d’un Tourmalet dégagé dans son sommet, orgueilleusement dressé dans le soleil éclatant. Toute la montagne alentour, avait les reflets mauves d’une queue d’arc-en-ciel. Le Tour, dès lors, planait au-dessus d’une mer de nuages. Nous étions dans l’Olympe et Jupiter, c’était Macron pardon (ndlr), c’était Coppi, le Dieu des Dieux, revêtu de la tunique d’or, attribut de sa puissance.

MIROIR DU TOUR 1952 48 Etape 18 Bagnères de Bigorre - Pau CoppiMIROIR DU TOUR 1952 49 Etape 18 Bagnères de Bigorre - Pau Coppi

Il avait frappé un grand coup et voilà, le ciel s’était déchiré et l’énorme sunlight du Soleil avait happé dans son pinceau et porté une fois de plus sur la colline des honneurs, Fausto-le-Simple, le long et harmonieux Fausto, romantique avec sa mèche noire mollement étendue sur son front serein. Il était seul à l’avant du troupeau. Le berger conduit certainement ainsi d’un pas ferme et sans s’attarder ses moutons nonchalants vers les pacages de haute montagne.
-Fausto … C’est Coppi … Regardez-le … c’est Coppi ….
La foule hurlait son admiration. Et l’autre sans laisser apparaître l’intensité de son effort, sinon dans le retroussis de l’aile gauche de son nez, se hissait sans douleur au long du cordon noir d’un public extraordinairement compact en ce jour de fête du 14 juillet.
-Où est Robic ? dis, tu le vois, toi l’homme aux jumelles, où il est Robic ?
Il était plus bas. Il se dandinait dans le rond de la lunette, debout sur ses pédales, hop, en l’air, hop, en bas, accroché comme une poupée à un élastique invisible.
-Vas-y Biquet … vas-y, il n’est pas loin …

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 50

La brume enroba à nouveau le Tour dans la descente. Sans réussir à la dissiper, le Soleil la transperçait de ses rayons et la visibilité était bonne sans être parfaite. Coppi s’il l’eût désiré eut pu courir le risque d’une dégringolade rapide. Á quoi bon ? Il prit des précautions de cyclotouriste, fouilla posément dans ses poches, en sortit une cuisse de poulet, un gâteau de riz, une tartelette, etc… sans cesser de glisser vers la vallée, engloutit le tout goulûment : la montagne, ça creuse son homme. Il fut rejoint par Ockers et Robic aux portes de Luz-Saint-Sauveur. Le visage de Robic avait la pâleur des mauvais jours. Brusquement, il se mit à gesticuler, à tendre le poing vers l’arrivée, à appeler Marcel Bidot…
-Qu’est-ce qu’il y a Biquet ?
-F … moi toutes ces voitures en l’air. Allez, faites le barrage …
-Mais les autres sont loin Jean, si le directeur de la course ne fait pas le barrage, c’est que ce n’est pas nécessaire.
-Si ! F… moi toutes ces voitures en l’air ou j’abandonne…
Il vociférait, il écumait. Coppi le fixa longuement de son lourd regard noir. Le soir dans sa chambre, il nous expliquait ce qu’il avait ressenti :
-J’ai eu peur pour lui, c’était un accès de folie !
Robic ne s’appartenait plus, c’est vrai : il y avait en lui un démon menaçant, né de la fatigue ou du dépit, peut-être aussi du survoltage d’un excitant mêlé à ses breuvages. Sa colère était celle d’un gosse gâté… Il entrait dans une nouvelle crise quand Geminiani le rejoignit :
-J’abandonne, toutes ces voitures, c’est une honte…
Surprenante hantise : elles étaient une demi-douzaine au plus ces voitures et leur tenue n’était pas préjudiciable au parfait déroulement de la course.
-J’abandonne, ils me font tous ch…
On nous pardonnera ces grossièretés, mais Robic dans son délire les a proférées et bien d’autres encore.
-Qu’est-ce que tu racontes, t’es pas fou ?
Le flegmatique Raphaël avait mesuré la situation. Elle commandait une paire de gifles. Il l’eût certainement appliquée à Biquet s’ils s’étaient trouvées debout, côte à côte. Gem se contenta de quatre ou cinq bourrades dans le dos qui n’étaient pas des caresses. Robic, passant des paroles aux actes, s’était déjà laissé glisser en queue de peloton, prêt à mettre pied à terre.
-T’es pas fou, non ? allez, bon sang, avance, pédale, qu’est-ce qui m’a fichu un tel idiot…
Sans Geminiani nous n’eussions probablement pas retrouvé Robic aux côtés de Coppi dans l’affreux désert de Soulor.
Nous n’avons jamais traîné nos bottes en hiver -ni même nos espadrilles en été- du côté du Labrador si nous en avons survolé les terres décharnées, mais nous en imaginons volontiers l’aspect. Ce doit être le Soulor du 14 juillet, avec de l’eau partout, dans le ciel, sur la terre, une eau grasse et froide, un isolement tragique, la peur constante du faux pas dans une crevasse invisible, la lourde oppression d’une nuit qui n’en finit pas, à peine blanchie par une aube incertaine. Le coureur qui se fût perdu dans un trou, comme Van Est l’an dernier, n’eût jamais été retrouvé. Nous n’avions qu’une hâte, en sortir, et jusqu’au bout nous avons redouté le pire.
C’est là que Coppi déposa à nouveau Jean Robic : en quelques coups de pédale, son maillot bouton d’or s’enfonça dans le coton noirâtre d’un nuage glacial.

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 531952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 04

Il fallait monter à l’Aubisque, mais aussi en redescendre. Or, sur le versant palois le col disparaissait également dans la brume. L’arrivée proche rendit Coppi hardi, moins pourtant qu’Ockers retardé par une crevaison, et que Robic, victime d’une chute dans la traversée des Eaux-Bonnes -plus de peur que de mal, Dieu merci ! Le Tour sortait à son honneur de l’enfer pyrénéen et le dernier sursaut de Coppi, dans les faubourgs de Pau, lui permit tout de même, bien que rejoint à quelques kilomètres de la ligne, d’ajouter une nouvelle page de gloire au livre d’or de son épopée… » (Felix Lévitan, Bouton d’Or le roman du Tour)
Moins lyrique, Pierre Chany considère que, dans les cols pyrénéens, Coppi a couru avec … tact : « Dans la grande étape pyrénéenne, avec les cols du Tourmalet et d’Aubisque, Fausto Coppi a confirmé une nouvelle fois sa supériorité. Nous l’avons vu, au cours de cette grise journée, franchir en tête les deux cols et terminer légèrement détaché à Pau. Mais contrairement à ce qu’il avait fait dans les Alpes, le champion italien n’a pas cherché à « éclabousser » ses adversaires. Sa victoire fut acquise avec beaucoup de tact et la plus grande pondération.

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 471952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 03

Dans le Tourmalet, cinq coureurs dominèrent : Coppi, Ockers, Carrea, Gelabert et Robic. Vers le sommet, Fausto appuya un peu plus fort sur les pédales, histoire de gagner la bonification et les points attribués dans le Grand Prix de la Montagne. Dans l’Aubisque, Fausto se détacha à nouveau avec Robic, Ruiz et Bauvin. Au moment de plonger sur le hameau de Gourette et le gave de Pau, il possédait 29’’ d’avance sur Robic, 57’’ sur Ruiz et Dotto, 1’ 19’’ sur Bauvin, 1’ 47’’ sur Gelabert, Bartali, Carrea, Ockers, ce dernier retardé par une crevaison.
La descente s’effectua dans un brouillard opaque qui rendait dangereuse la moindre imprudence.
Un regroupement s’opéra où seul manquait Dotto retardé par deux crevaisons. Á l’arrivée, l’Azuréen, et Geminiani qui l’avait attendu, concédaient 7’ 29 » ».

MS N°318B du 18 juillet 1952 02 Bagnères - Pau Classement - CoppiMS N°318B du 18 juillet 1952 03 Bagnères - Pau

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 511952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 06

La lutte pour la première place fut brève : un démarrage de Coppi à l’entrée de Pau et le campionissimo distança ses quatre derniers compagnons. Beaucoup plus acharné fut le sprint que se livrèrent Ockers et Robic pour la seconde place. Le Belge prit l’avantage, s’octroyant trente secondes de bonification. »
Bien évidemment, « avec tact », Fausto Coppi consolidait son maillot jaune.

MIROIR DU TOUR 1952 49 Etape 18 Bagnères de Bigorre - Pau  - PELLOS Coppi Robic OckaersUne L'Equipe Bagneres Pau

MIROIR DU TOUR 1952 50 Etape 18 Bagnères de Bigorre - PauMIROIR DU TOUR 1952 51 50 Etape 18 Bagnères de Bigorre - PauMIROIR DU TOUR 1952 51 Etape 18 Bagnères de Bigorre - Pau

Était-ce cet été-là, ou un de ceux qui suivirent, sous le règne de Louison Bobet, avec mes parents et mon frère, nous visitâmes les Pyrénées dans la Peugeot 203 familiale. On ne parlait pas à l’époque de pollution, d’environnement, et au mois d’août, nous observions encore les stigmates du passage du Tour le mois précédent : les journaux du jour de l’étape, Dépêche du Midi, Nouvelle République des Pyrénées, Sud-Ouest, L’Équipe, éparpillés au vent, les noms de certains coureurs peints sur la chaussée. Les yeux écarquillés, avec ces indices, je « refaisais l’étape », je localisais certaines photographies parues dans les magazines Miroir-Sprint et But&Club. Seuls les ânes, aux abords des tunnels du cirque de Litor, me distrayaient un instant de ma leçon de géographie cycliste.

MAX Console

Mardi 15 juillet, c’est l’étape traditionnelle Pau-Bordeaux avec la traversée monotone et rectiligne de la forêt landaise. Quelques journalistes, notamment Pierre Chany, doivent espérer un début d’étape tranquille pour déjeuner à Villeneuve-de-Marsan, à l’auberge de Jean Darroze, patriarche d’une dynastie de chefs cuisiniers.
« Jusqu’au ravitaillement de Captieux (km 115), il ne se passa rien qui méritât l’inscription au communiqué (et détournât l’ami Pierre de ses ortolans, ndlr). Ensuite, l’échauffourée se développa avec une rapidité étonnante dans le pays du Sauternes : une échauffourée confuse, intense, au cours de laquelle les Hollandais surent porter le coup décisif.

1952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 071952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 10MS N°318B du 18 juillet 1952 06 Pau - Bordeaux Dekkers

Sur un démarrage de Van Est, le champion de Hollande Dekkers prit le large avec son compatriote Voorting et le revenant Pardoën, à 65 kilomètres de Bordeaux. Derrière, les autres hésitèrent, puis comprenant que Coppi ne voyait aucun inconvénient à ce que chacun risque sa chance, certains entamèrent une poursuite à quinze kilomètres de l’arrivée, sur des pavés presque aussi mauvais que ceux d’Hénin-Liétard. La situation se présentait ainsi :
En tête : Dekkers, Voorting et Pardoën ; à 300 mètres : Rosseel, Van Ende, Faanhof, Fernadez, Kebaili, Vivier, Sabbadini, Vitteta, Giguet, Wagtmans ; à 450 mètres : Deledda, Decaux, Van Breenen, Weilenmann ; à 550 mètres : Nolten, Telotte, Marinelli ; à 850 mètres : le peloton où Coppi faisait la police.
Aux portes du vélodrome girondin, le sprint semblait inévitable. Pardoën connut alors la malchance de perdre un écrou papillon de sa roue arrière. Dekkers, qui n’avait pas les yeux dans sa poche, démarra sur le champ. Voorting neutralisa le jeune Amiénois… la course était jouée. »

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 55MS N°318B du 18 juillet 1952 07 Pau - Bordeaux

Une L'Equipe Pau Bordeaux

La tradition d’une victoire batave sur la piste du Parc Lescure était respectée. Une flopée de coureurs « régionaux » a mis le nez à la fenêtre. Cela n’empêche pas l’ancien champion André Leducq d’avoir la dent dure dans sa chronique : « Premiers dans leur village … mais le Tour c’est autre chose ».
« Je ne suis par nature ni un sceptique grincheux, ni un enthousiaste exagéré. Le sport m’a trop appris à me méfier des apparences et je m’emballe difficilement sans être pour cela incapable d’admirer ce qui mérite de l’être. D’ailleurs, je le fais toujours. C’est pourquoi, je ne peux m’empêcher une fois le Tour terminé, de songer à tous ceux dont les admirateurs sincères, mais trop souvent aveuglés par leur amitié, ont voulu faire de futurs grands « Tour de France », uniquement parce qu’ils avaient pu obtenir dans leur fief quelques résultats satisfaisants. Un peu comme si un bon élève du certificat d’études prétendait aborder Normale et s’y distinguer d’emblée.
C’est parce que les grands spécialistes du Tour sont infiniment rares qu’il importe de ne pas trop se faire des illusions sur des hommes qui n’ont pour ainsi dire jamais dépassé l’échelon régional ou qui ont pu briller exceptionnellement par suite de circonstances favorables au cours de la saison routière. Je m’excuse de citer leur nom et d’être ainsi un peu dur avec eux mais il me restera toujours la ressource de me prouver dans l’avenir que je me suis trompé et qu’ils valaient mieux que ce qu’ils nous ont montré pendant ces trois semaines où les occasions étaient cependant quotidiennes de se mettre en évidence.
Prenons Bianchi, par exemple… Vous avouerai-je que je l’ai si peu vu « sortir » du peloton que sa silhouette ne m’est pas encore familière. Il n’a pas trouvé le moyen, du départ à l’arrivée, de mettre à son actif un seul coup d’éclat. C’est grave cela, pour un homme qui bénéficie d’une popularité acquise en deux temps, trois mouvements. La vraie classe se décèle vite dans le Tour de France où deux ou trois journées quelconques peuvent être suivie d’un réveil, d’un exploit. Mais rouler anonymement, jour après jour, sans jamais « déboucher », voilà qui ne peut susciter le moindre enthousiasme.
J’avais entendu dire grand bien de Jacques Renaud également.
-Il est régulier, m’avait-on dit.
Mais dans le Tour, la régularité dans l’anonymat n’est pas une preuve de valeur et ce n’est pas parce qu’un routier aura une mine resplendissante à l’issue du Tour, alors que ses adversaires seront sur les genoux, qu’il aura droit à mon admiration. Le nordiste Telotte est dans le même cas. Ces efforts ont été si strictement comptés depuis le départ qu’il est bien difficile de l’imaginer lui aussi accomplissant dans l’avenir un Tour de France remarquable. Je sais… il y a la légende de l’apprentissage : venir dans le Tour « pour voir ce que c’est », puis le disputer « pour de bon » l’année suivante. Je ne marche pas. Un routier a de la valeur, du tempérament, de la volonté ou pas. Si oui, il lui est impossible de ne pas extérioriser, au moins une fois de temps à autre, ses qualités. Ou alors, c’est qu’il s’est fait des illusions, lui et ceux qui croient en lui, sur ses vraies possibilités. Un gaillard qui collectionne les circuits régionaux n’est pas nécessairement un coureur à la taille du Tour. Et c’est bien parce que ceux-là sont rares qu’il convient de mettre un frein à un enthousiasme nullement justifié. Je parle en connaissance de cause puisque j’ai moi-même cru dur comme fer, il y a trois ans, à Antonin Rolland, persuadé que j’avais déniché l’oiseau rare. Et je ne démords pas de mon opinion : même pour la première expérience, un homme du Tour, un vrai, ne passe pas inaperçu. Or, je n’ai vu aucune révélation sûre. Et tant pis si je vous fais hurler : pas même Le Guilly. »
Il est un peu excessif, le populaire Dédé ! D’ailleurs, Antonin Rolland lui fera avaler sa casquette dans un tout prochain Tour de France, et peut-être même avant!.
« On savait que Jacques Vivier, le jeune télégraphiste Limousin, sacré espoir du cyclisme, depuis sa victoire dans la « Route de France » l’an passé, projetait de remporter l’étape de Limoges. On le savait …mais on ignorait si Fausto Coppi lui accorderait le bon de sortie indispensable pour aller de l’avant. Coppi, magnanime, l’accorda sans réticence.
C’est pourquoi nous vîmes « l’enfant du pays » démarrer à 35 km du but entraînant avec lui Decaux, Van Est et Renaud. Les quatre hommes ne devaient plus être rejoints. L’explication finale pour la première place eut lieu aux abords du vélodrome (plus exactement la piste en cendrée du stade Beaublanc, ndlr) devant une foule compacte qui avait déjà choisi son vainqueur.
Le nom de Vivier jaillissait de toutes les poitrines et nous avions l’impression d’avoir été transporté à la « Madona del Ghisallo » sur le passage de Gino Bartali. »
Dans une petite rampe, à 1 000 mètres de l’arrivée au stade, Vivier surprit ses compagnons, prit une trentaine de mètres d’avance qu’il conserva jusqu’à la ligne.
L’étape fut aussi marquée par une lutte farouche entre Italiens et Français, en particulier Magni et Robic, dans la perspective du challenge international par équipes.

MS N°318B du 18 juillet 1952 11 Bordeaux - Limoges1952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 121952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 131952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 111952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 56MS N°318B du 18 juillet 1952 11 Bordeaux - Limoges 2

Une L'Equipe Bordeaux-Limoges

La 21ème étape Limoges-Clermont-Ferrand est propice aux grandes manœuvres, du moins pour la seconde place du classement général et le challenge Martini par équipes. Au menu, les coureurs ont l’ascension de quelques monts d’Auvergne, le col de la Roche Vendeix et le col de Dyane qui n’est autre que le col de la Croix Morand que popularisera plus tard le chanteur Jean-Louis Murat. Le Brenoï, né six mois plus tôt, n’exprime évidemment pas encore sa passion pour le vélo.
Après l’Alpe d’Huez, le Tour découvre pour la première fois une autre montée de légende, celle du volcan du Puy-de-Dôme. Quelle vérité sortira du Puy ? Lisons Pierre Chany :
« La plus élémentaire association d’idées faisait de Raphaël Geminiani la vedette très valable de cette dernière (sévère) étape Limoges-Puy-de-Dôme, via Clermont-Ferrand. L’Auvergnat n’en fut que le héros sentimental et l’un des grands animateurs.

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 58A

La journée débuta fraîchement par une longue et soporifique promenade jusqu’au sommet du col de Dyane où Gino Bartali battit Geminiani au sprint devant Gelabert et tutti quanti …
Le « Vecchio » avait affirmé une agressivité que devait confirmer la fin de course. Car dans la descente de Dyane, la poudre brûla enfin. Le trio Geminiani-Bauvin-Marinelli plongea dans le vide avec intrépidité, grignotant 1’ 30’’ à ses prudents rivaux.
Dans le col de la Ventouse, Bartali se lança à la poursuite de cette « trinité pédalante » avec le jeune et étonnant Nolten. La jonction fut opérée avant Clermont-Ferrand qui fut traversé par ce quintette de fortune 1’ 30’’ (toujours) avant le peloton où Ockers et Robic s, se surveillant mutuellement, commençaient par ailleurs à manifester quelque impatience.

1952-07-18 - Miroir Sprint - 14a

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 591952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 16MS N°318B du 18 juillet 1952 01 Robic Coppi - Puy de DômeMS N°318B du 18 juillet 1952 16 Nolten Géminiani Bartali - Puy de Dôme1952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 01

Robic attaqua au bas du Puy-de-Dôme que Bartali avait entamé en tête des fuyards une minute et demie plus tôt. Biquet prit cinquante mètres … Fausto Coppi, jusqu’alors observateur dédaigneux, courut après le Breton, entraînant derrière lui le petit Ockers aui profita de l’aubaine, selon son habitude. Le Belge, lâché une première fois, revint à l’assaut, s’accrocha, et finalement, démarra dans le sillage de Fausto.
Au quatrième kilomètre de la montée, le trio nouvellement formé Robic, Coppi, Ockers, n’avait plus que deux cents mètres de retard sur les cinq … qui d’ailleurs n’étaient plus que trois. Marinelli et Bauvin, en effet, ayant été lâchés, naviguaient entre les deux trios.
Après huit kilomètres d’ascension, Gem, Bartali et Noltent avaient toujours leurs deux cents mètres d’avance sur leurs poursuivants qui avaient entre temps récupéré Bauvin et Marinelli.
Á trois kilomètres du sommet, Nolten démarra sec. Bartali, en difficulté avec sa chaîne, resta sur place. Geminiani, lui, ne put répondre et fut distancé à son tour.
Il restait environ sept cents mètres de montée. Nolten allait donc terminer cette escalade de la même façon impératrice qu’il avait dégringolé de la Turbie une semaine plus tôt, par la victoire … Non car Coppi sprinta et tout rentra dans l’ordre. Il fallut moins de trois cents mètres au maillot jaune pour lâcher ses partenaires, passer Bartali, Geminiani et Nolten en flèche, avec une désespérante désinvolture. Á la bataille Gem-Bartali et surtout Ockers-Robic, Fausto, en se jouant, apportait sa propre conclusion. C’est lui, en fait, qui écrivait l’histoire de cette étape comme il écrit celle du Tour de Brest à Paris. »
Fausto, avec 50 mètres d’avance, remportait sa cinquième étape dans ce Tour de France et, par la même occasion, le Grand Prix de la Montagne.
Jean Bidot, frère de Marcel directeur technique de l’équipe de France, s’extasie sur la performance de Fausto :
« Nous sommes obligés de parler encore de Coppi. Cela peut importuner quelques esprits chagrins qui ne manqueront pas de dire : « Ah ! Coppi, toujours Coppi … ».
Eh bien, oui, il y a encore Coppi. C’est-à-dire que ce n’est pas le Coppi qui domine le lot du Tour de France depuis trois semaines qui nous intéresse particulièrement aujourd’hui, mais Coppi l’artiste, qui vient une fois de plus de signer un chef-d’œuvre. Car c’est une preuve de son talent inégalable qu’il a donnée, hier, dans les derniers kilomètres de l’ascension du Puy-de-Dôme. Il n’avait pas besoin de réaliser cet exploit pour consolider son maillot jaune. Il a fait cela naturellement, par instinct, par amour de l’effort. Coppi est un habitué de la victoire, mais il sait nous procurer un émerveillement toujours nouveau et plus grand, qui ajoute encore à son standing personnel.
Reprenons les faits : à 1 500 mètres du sommet du Puy-de-Dôme où se jugeait l’arrivée, le Hollandais Nolten comptait une minute d’avance sur le campionissimo. Partant de la sixième position, Fausto lâcha Robic et Ockers, remonta successivement les adversaires qui le précédaient et vint coiffer Nolten qui entrevoyait déjà le gain de l’étape. En cinq minutes à peine, Coppi avait mis sa griffe.
Je n’attends pas le Parc des Princes pour saluer ainsi qu’il convient cet extraordinaire champion et affirmer toute l’admiration que j’ai pour lui, tant au point de vue moral que physique. »

1952-07-18 - BUT et CLUB - 361 - 14MS N°318B du 18 juillet 1952 15 Coppi Puy de DômeMIROIR DU TOUR 1952 56 Etape 21  Limoges - Clermont Ferrand PELLOS Puy de DômeL'Equipe Limoges Puy de Dôme1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 57Tuttosport Puy de Dôme

La 22ème étape consiste en un contre la montre de 63 kilomètres entre Clermont-Ferrand et Vichy. Ce pourrait être, comme on aime à la surnommer, une épreuve de vérité. Mais comme l’écrit Pierre Chany : « Fausto Coppi s’est ingénié à compliquer la tâche des journalistes. Ainsi dans l’étape contre la montre Clermont-Ferrand-Vichy. Après sa victoire au sommet du Puy-de-Dôme, le maillot jaune partait grand favori. Celui qui aurait pronostiqué sa défaite se serait attiré les lazzis de la caravane. Mais Fausto le magnanime avait décidé de laisser à ses équipiers le soin de cueillir la minute de bonification. Histoire de favoriser leur ascension au classement général et de consolider la position de son équipe au challenge international.
Á ceux qui s’étonnaient de le retrouver en quatorzième position (à 2’59’’du vainqueur ndlr), le Génois répondait : « Je savais que Magni se trouvait en tête dès la mi-parcours, ensuite, j’ai ralenti mon effort ».
Voilà l’explication d’un résultat… qui ne s’explique pas autrement. »

1952-07-21 - BUT-CLUB 362 - 39th Tour de France - 058A-11952-07-21 - BUT-CLUB 362 - 39th Tour de France - 056A1952-07-21 - BUT-CLUB 362 - 39th Tour de France - 057A

Fiorenzo Magni, vainqueur à la moyenne de 40,565 km/h malgré une crevaison, Andrea Carrea, troisième à 1’05’’, et Giovanni Corrieri, quatrième à 1’07’’, marquent la suprématie italienne et assurent définitivement le succès de la Squadra au challenge Martini par équipes..

MS N°319 du 21 juillet 1952 03 Clermont - Vichy CLM

MIROIR DU TOUR 1952 60 Etape 22   Clermont Ferrand - Vichy1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 61Une L'Equipe Vichy clm

En terminant deuxième à deux petites secondes de Magni, le Belge Stan Ockers, « le vil suceur de roue » (sic Chany) assure définitivement sa seconde place au classement général.
Robic, troisième au général avant le départ de cette course contre la montre, qui n’est pas son exercice de prédilection, s’effondre complètement en se classant à la 42ème place, à plus de 5 minutes de Magni et Ockers, perdant tout espoir de terminer sur le podium à Paris.
L’Espagnol Bernardo Ruiz, excellent huitième, dépasse Gino Bartali et se hisse à la troisième marche du podium, une performance qu’aucun Ibérique n’avait réussie jusqu’alors.

MIROIR DU TOUR 1952 60 Etape 22   Clermont Ferrand - Vichy - CLM - PELLOS  Vers le podium

Le Tour de France 1952 s’achevait par une étape Vichy-Paris de 354 kilomètres … soit près de 11 heures 30 de selle, rien à voir avec les quelques tours des Champs-Élysées aujourd’hui. Voici comment la vécut Pierre Chany :
« Jusqu’à Pithiviers, c’est-à-dire durant … 265 kilomètres, la dernière étape fut d’une désespérante monotonie. Á travers les plaines ondulantes et dorées du Bourbonnais et du Gâtinais, en passant par le Nivernais, les coureurs chassèrent les boissons fraîches, faisant quelques entorses au régime du côté de Pouilly. Les suiveurs, eux, désertèrent souvent la route pour partir à l’assaut des restaurants-buvettes !

1952-07-21 - Miroir Sprint - 319 - 06a1952-07-21 - Miroir Sprint - 319 - 041952-07-21 - BUT-CLUB 362 - 39th Tour de France - 061A1952-07-21 - Miroir Sprint - 319 - 05MIROIR DU TOUR 1952 61 Etape 23    Vichy - Paris Rolland1952-07-21 - BUT-CLUB 362 - 39th Tour de France - 066A

Mais sitôt passé le ravitaillement -sans rillettes- de Pithiviers, le Nordiste Pardoën alluma l’incendie. Se forma un groupe de quatorze coureurs qui ne devait plus être rejoint. Il y avait dans ce commando précurseur : Antonin Rolland, Raoul Rémy, Weilenman, Faanhoff, Rosseel, Adolphe Deledda, Goldschmidt, Delahaye, Pezzi, Pezzuli, Crippa, Zelasco, Renaud et Pierre Pardoën.
Au Parc des Princes, après un défilé d’apothéose, mené à 40 km/h de moyenne, devant une foule enthousiaste et compétente, l’avance des fugitifs atteignait 4’04’’.
Le sprint fut passionnant, acharné, rapide. Il fit se lever les 25 000 spectateurs bloqués dans la cuvette de Boulogne. Goldschmidt, après avoir pénétré le premier sur le ciment couleur saumon, emmena la meute durant 300 mètres. Dans son sillage, Weilenman, Faanhoff et Rosseel s’apprêtaient à bondir. Le Belge lança la première attaque à l’entrée du dernier virage, Faanhoff tenta également de se dégager. Deledda, légèrement distancé, livrait une véritable poursuite. Ce fut alors qu’un maillot bleu-blanc-rouge passa à l’extérieur au milieu de l’ultime virage. De toutes les poitrines, un nom jaillit : Antonin Rolland !
Le Caladois grignota centimètre par centimètre pour déborder in-extremis Godfried Weilenman et Faanhoff. Sa victoire, accueillie par une ovation, récompensait un routier courageux, doté d’une belle classe. Elle permettait à ce coureur aimable autant que modeste d’obtenir de nombreux contrats pour les critériums. En un mot, ce fut une victoire sympathique propre à revaloriser le prestige vacillant de l’équipe de France. »

Miroir du Tour 1952 68 Ruiz - Bartali - Ockers - CoppiMIROIR DU TOUR 1952 61 Etape 23    Vichy - Paris - PELLOS Rolland - Tour Eiffel

Le Tour était fini. Vint le temps des bilans et analyses, ainsi celle de l’ancien champion Charles Pélissier :
« J’entends dire autour de moi : « Ce Tour de France n’a pas été intéressant ». Pour juger une telle opinion, il faut savoir de quel côté se placent ceux qui l’expriment. Car s’il est incontestable que la glorieuse incertitude du sport n’a guère régné dans ce Tour en ce qui concerne le vainqueur, il reste que d’un point de vue strictement sportif, il nous a été donné de voir, de Brest à Paris, un spectacle rare, dont le soliste fut l’incomparable Coppi que je n’hésite pas à placer parmi les plus grands noms qu’ait connu le sport cycliste depuis ses débuts.
Il est certain que si l’on recherche l’incertitude et l’intérêt dans l’épreuve, il existe une solution bien simple : interdire le départ à Fausto Coppi, Ferdinand Kubler et Hugo Koblet. Car derrière ces trois superchampions du cyclisme, une dizaine d’hommes peuvent prétendre à la victoire. Mais il va de soi que ceci n’est qu’une boutade et que le sport, épreuve d’honnêteté, ne reconnaît pas les raisons d’intérêt.
Donc, Fausto Coppi a gagné avec une déconcertante facilité, son deuxième Tour de France. Avec une bien plus grande facilité qu’en 1949. Á l’époque, il avait connu la défaillance et les assauts de Kubler. Cette année, aucune trace de relâchement, une domination entière, totale et absolue. Car je ne suivrai pas ceux qui voient dans la quatorzième place de Coppi, vendredi contre la montre, un signe de fatigue… »

1952-07-21 - BUT-CLUB 362 - 39th Tour de France - 053A1952-07-21 - Miroir Sprint - 319 - 011952-07-21 - BUT-CLUB 362 - 39th Tour de France - 065A1952-07-21 - BUT-CLUB 362 - 39th Tour de France - 064A1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 64

Une Gazzetta

Baisser de rideau avec Félix Lévitan :
« La pièce est finie. Il reste à Coppi son maillot jaune brodé aux initiales « H.D », Henri Desgrange, l’auteur.
Fausto ne l’a pas connu, mais il apprécie sa pièce. C’est une comédie, c’est un drame, c’est parfois un vaudeville. C’est un classique. C’est le classique ! Il eût aimé approcher Henri Desgrange, le saluer, lui parler : -C’est merveilleux, monsieur, ce que vous avez fait là !
Il ne sait pas que le petit homme aux cheveux blancs lui aurait répondu en le regardant droit dans les yeux : -Non, monsieur, ce qui est merveilleux, c’est ce que vous avez fait, vous. J’aime mon œuvre, j’en suis fier, c’est vrai ; mais je ne l’aime jamais tant que lorsque le destin lui donne des interprètes de votre trempe. Le Tour de France, monsieur Coppi, c’est une trame. Je l’ai destinée aux mimes. Ils en font un chef-d’œuvre ou, passez-moi l’expression, un navet. Avec vous, monsieur Coppi, je suis tranquille, c’est un chef-d’œuvre ! »

MIROIR DU TOUR 1952 01 Fausto Coppi1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 00

Classement général Tour 1952Classement Equipes Tour 1952

Lors de ce Tour 1952, j’avais cinq ans. Confusément, j’imagine l’avoir vécu en temps réel à travers les radioreportages de Georges Briquet, les articles et les photographies dans Miroir-Sprint et But&Club, les commentaires à table de mon père. Inconsciemment, on m’avait inoculé une admiration pour cette légende du sport que fut Fausto Coppi. J’allais adorer Jacques Anquetil qui venait de pointer son nez mais je garderai un profond respect pour Fausto qui m’amena, bien plus tard, à me rendre dans son village natal Castellania Coppi, ainsi s’appelle-t-il aujourd’hui.
Au moins, une des figures de ce Tour 1952 pourrait encore témoigner aujourd’hui. Il s’agit de Raphaël Geminiani qui a fêté ses 97 printemps à la fin du mois de juin. Il en est d’autres, ainsi Antonin Rolland qui soufflera ses 98 bougies en septembre prochain, ou encore le Lorrain Gilbert Bauvin, 95 ans en août. Quant à l’Espagnol Bernardo Ruiz, excellent troisième, il est entré dans sa quatre-vingt-dix-huitième année.
Et pourtant… en décembre 1959, Gem se rend avec Coppi, son ami, en Haute-Volta pour participer à un critérium à Ouagadougou. Le jour de Noël, il est pris de tremblements de fièvre et est hospitalisé à Clermont-Ferrand où les médecins diagnostiquent une malaria mortelle. Les doses massives de quinine qui lui sont administrées le sauvent. Fausto Coppi est atteint du même mal mais les médecins de l’hôpital de Tortona n’acceptent pas la justesse du diagnostic de leurs homologues français. Le campionissimo meurt le 2 janvier 1960. Geminiani deviendra le directeur sportif de Jacques Anquetil lui inspirant quelques-uns de ses plus grands exploits, notamment un Bordeaux-Paris de légende.
Ainsi, se construisent des destins …

* http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
Pour évoquer ce Tour de France 1952, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans les numéro spéciaux d’après Tour de France du Miroir des Sports et de Miroir-Sprint.
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.
Remerciements également à l’ami Jean-Pierre Le Port qui, comme chaque année, comble les quelques manques de mes collections.

Publié dans:Cyclisme |on 13 juillet, 2022 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1952 (2)

Pour revivre le début du Tour de France 1952, cliquer sur ce lien :

http://encreviolette.unblog.fr/2022/06/30/ici-la-route-du-tour-de-france-1952-1/

Lors de la 4ème étape Rouen-Roubaix, le Tour 1952 passait par ce qui était encore alors le département de la Seine-Inférieure. Ce 28 juin, il devait traverser Neufchâtel-en-Bray, cité renommée pour ses fromages en forme de cœur, aux alentours de 10 heures 50 si j’en crois l’horaire officiel calculé sur une vitesse de 33km/h. Le samedi était à l’époque jour de classe, ce qui excluait que mon professeur de père m’emmenât avec lui assister à son passage.
Auparavant, les coureurs traversaient, au dixième kilomètre, la localité de Quincampoix. Il est fort possible que parmi les spectateurs, se fût trouvé un jeune homme qui commençait à écumer les courses régionales sous les couleurs violettes de son club l’Auto Cycle Sottevillais. Il était sans doute loin d’imaginer qu’un an plus tard, il irait affronter le campionissimo Fausto Coppi, sur ses terres, à l’occasion du Trophée Baracchi, une prestigieuse épreuve contre la montre aujourd’hui disparue. Vous aurez deviné que ce fils de paysans locaux producteurs de fraises n’était autre que Jacques Anquetil qui deviendra bientôt l’idole de mon enfance*. Il repose aujourd’hui dans le cimetière attenant à l’église de ce petit village de la banlieue rouennaise. Au centre du bourg, une stèle rappelle son extraordinaire palmarès, notamment ses 5 victoires dans le Tour de France que je vous ai contées dans d’anciens billets**.

MS N° 316  du 30 juin 1952 05 Etape 4 Rouen - Roubaix - Abbeville1952-06-30 - BUT et CLUB - 356 - 10A

Dans Miroir-Sprint, l’avisé Pierre Chany relate l’étape :
« Entre Rouen et Roubaix, les coureurs ont trouvé des parcours difficiles, dont les néfastes effets se feront bientôt sentir. Ils ont trouvé surtout un « enfer du Nord » plus torride que celui du classique « Paris-Roubaix », un enfer chauffé à blanc, dont les portes s’ouvraient à Lens, soit à 41 kilomètres de l’arrivée.
Au passage sous ces « portes », alors que les premiers pavés sortaient de terre, treize coureurs dirigeaient la manœuvre, Lucien Lazaridès, Dotto, Quentin (tous trois de l’équipe de France), Zélasco, Van Breinen, Berton, Martini, Decaux, Molinéris, Nolten, Bernard, Faanhof et Lafranchi. L’avance de ce groupe échappé en Normandie dès le vingtième kilomètre oscillait aux environs de 3’40’’. Les écarts allaient être beaucoup plus élevés vers la mi-parcours mais une réaction des Italiens les amputerait de quatre minutes et des poussières entre Doullens et Arras.
Ils étaient treize à quarante kilomètres de l’arrivée. Il n’en restait qu’un, Pierre Molinéris, au vélodrome roubaisien !
Sur les pavés plus mal taillés les uns que les autres ou sur les affreux « cyclables » gravillonnés, Zélasco, Bernard, Lafranchi, Nolten, Faanhof, Van Breinen s’étaient inclinés. Lucien Lazaridès, longtemps brillant, avait essuyé une défaillance tout près du but. Puis la malchance avait frappé Decaux, Martini et Berton.

MS N° 316  du 30 juin 1952 07 Etape 4 Rouen - RoubaixMS N° 316  du 30 juin 1952 06 Etape 4 Rouen - Roubaix classement - Molinéris -Fiml de l'étape1952-06-30 - BUT et CLUB - 356 - 13

Alors que Dotto qui surprenait par son avance, lui le grimpeur que nul n’attendait sur un tel parcours, attendait Lucien Lazaridès, Molinéris fuyait avec Quentin. Las, le vainqueur des « Boucles de la Seine » qui n’avait pas dit son dernier mot et s’apprêtait à « estoquer » Molinéris au sprint, dut à son tour s’arrêter pour changer de boyau.
Malgré le retour (sensationnel) du premier groupe de chasse emmené par Antonin Rolland, Van der Stock et Magni, Molinéris et même Dotto qui avait « abandonné » Lazaridès afin d’assurer la seconde place, ne furent pas inquiétés. »
Molinéris dit « Maigre Pierre » arrive seul au vélodrome, devançant Jean Dotto surnommé « le vigneron de Cabasse » de 2’34’’, Antonin Rolland, Van der Stock, Magni, Carrea, Close, Quentin, Lazaridès et Goldschmidt de 3’21’’, le peloton se présentant avec 7’11’’ de retard.
En son sein, Coppi et Bartali n’avaient toujours pas bronché.

1952-07-03 - BUT-CLUB 357 - 39th Tour de France - 014A

Nello Lauredi, le pépiniériste de Vallauris, conservait sa tunique jaune. Autre fait marquant, le Parisien de l’équipe de France P’tit Louis Caput, qui souffrait du bras depuis sa chute de la veille, monta dans la voiture ambulance.
Félix Lévitan commence ainsi son « Roman du Tour » intitulé, cette année, Bouton d’or :
« Au soir du quatrième jour, Fausto Coppi s’est fâché.
Il était seul dans la salle enfumée du petit restaurant attenant à l’hôtel où l’équipe italienne était logée, seul de la squadra. Il était nerveux, mécontent de tout : mécontent de lui, mécontent surtout de Gino Bartali, et il ne l’avait pas envoyé dire à Alfredo Binda :
-Quand est-ce qu’il aura fini de m’épier, hein ? Quand est-ce que je ne sentirai plus dans mon dos ces yeux cruels qui me poignardent ?
Binda n’avait pas répondu. Il s’était contenté d’un timide : -Fausto, tu exagères …
Debout à deux pas de la table de son poulain, Binda rêvait maintenant au quiet foyer milanais où il avait laissé une jeune épouse éplorée, pour se jeter la tête la première dans cette nouvelle aventure…
Il soupira, puis, pour se donner une contenance, esquissa un sourire et interrogea :
-C’est bon, Fausto ?
-Non … et d’abord, j’en ai assez, je m’en vais …
Déjà Coppi était debout. Il avait jeté rageusement sa fourchette dans son assiette de riz, et avant que Binda, interloqué, ne fût revenu de sa surprise, il était sorti…
La nouvelle fit le tour de Roubaix.
-Fausto Coppi est parti en voiture !… Fausto est parti ! … Fausto est …
Parti où ?
-Chut ! Mystère, on ne sait pas ! Fausto Coppi est parti… Fausto Coppi est parti…
Les journalistes bondirent à l’hôtel des Italiens :
-Où est-il ? Que fait-il ? A-t-il abandonné ?
Ça y est ! On avait lâché le grand mot… Maintenant, ils couraient les hôtels, les estaminets, les foyers peut-être -pourquoi pas ?
Á la permanence, le siège était levé.
Au central téléphonique, les confrères italiens se regardèrent consternés :
-Impossible !
Emilio De Martino mordit son crayon. Piero Farné s’agita. Nino Nutrizio, souverain à son habitude, ne consentit pas à se départir de son calme. On courut alerter Giuseppe Ambrosini aux prises avec les robinets de sa baignoire, destinés, l’un et l’autre, à ne laisser couler qu’un maigre filet d’eau froide :
-Incredibile !
Dans le hall du Grand-Hôtel, véritable salle des pas-perdus du Tour de France, Claude Tillet contemplait l’agitation avec une lueur de froide ironie au coin de l’œil.
Le leader de la rubrique cycliste du journal L’Équipe, qui en a vu d’autres depuis un quart de siècle (nous avons débuté si jeunes…) évitait de tomber dans le panneau :
-Ne vous affolez pas, il reviendra…
Et désireux d’échapper au système, il m’offrit aimablement d’imiter Fausto :
-Fuyons ces lieux, Félix ; allons dîner ailleurs…
Tous les ans dans le Tour, c’est une habitude qui nous est chère : nous nous éclipsons, comme ça, de temps en temps, avec Claude, dans le but de dévorer autre chose que le sempiternel colin mayonnaise ou le non moins sempiternel poulet petits pois, et plus encore pour poser nos regards sur autre chose qu’un visage à demi dévoré par le soleil, à moins que ce ne soit pour ne plus entendre parler du Tour…
-Vous connaissez un bistrot ?
C’est rituel. La réponse le fut autant : « Bien sûr ! »
Pardi ! des grands voyageurs qui ne connaîtraient pas un bistrot dans n’importe quel coin de France.
-Vous aimez la matelote d’anguille ? La truite au bleu ? C’est la spécialité …
-Mon Dieu…
-Alors, allons-y !
Deux minutes plus tard, le temps de fréter une voiture, nous roulions en direction de Lille, laissant Roubaix bouillir dans son jus.
-C’est à deux kilomètres mon petit truc, vous verrez, ce n’est pas mal !
Brave Claude, déjà inquiet…
Le patron eut un sourire accueillant. Pastis sur le zinc ? Pourquoi pas … Menu : omelette au fromage, truite au bleu. La servante s’enquit : « Dans la salle du fond, près d’une fenêtre ? »
Va pour la salle du fond !
Mais … mais ce dos rond, derrière le muret, surmonté d’un vivier …. Ce cheveu noir, bas sur la nuque brûlée de soleil, ces pointes d’épaules saillantes sous le lainage … mais c’est…oui, vous avez deviné : Fausto Coppi, moulé de bleu, en short, avec pour compagnon de table, tiens, on vous le donne en mille ? Non, pas Gino Bartali ; non, René de Latour, notre collaborateur…
Le traître ! Compagnon de table de Fausto pendant qu’aux quatre coins de Roubaix, on fouille les restaurants…
-Bonjour, Fausto !
Il s’est levé gentiment, et avec un grand sourire a tendu une bonne main franche :
-Bonjour, monsieur, comment allez-vous ?
Dans l’assiette de Fausto, une anguille au vert ; pas de vin, un grand verre de bière Tuborg, blonde comme une fille du Nord.
-Je vous en prie, Fausto, continuez, ne vous dérangez pas pour nous. Volubile, René de Latour a enchaîné :
-Tu sais, je ne suis pas en service commandé ; j’ai rencontré Fausto dans la rue et il m’a demandé de dîner avec lui.
-Tu connaissais ce bistrot ?
-Non, mais nous avons demandé : il y a de fines gueules dans la région…
Bien sûr, nous avons trinqué. Bien sûr encore, nous avons parlé. De quoi, sinon des préoccupations de Coppi.
Vous savez, quand je le sens dans le peloton, m’épiant, guettant ma défaillance, alors, c’est vrai, j’ai envie de tout jeter par-dessus bord et de me retirer dans ma petite maison de Sestri. Je n’en peux plus, j’en ai par-dessus la tête…
Une heure après, Fausto réintégrait son hôtel.
Binda respirait, Gino se grattait le bout du nez, et nos confrères italiens reprenaient des couleurs.
Le lendemain… »

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Pierre Chany présente ainsi l’étape : « Dans l’étape Rouen-Roubaix, « l’enfer du Nord » avait provoqué une bataille échevelée. Entre Roubaix et Namur, nous avons visité « l’envers » du Nord et l’envers vaut l’endroit, croyez-moi ! »
Dès le 4ème kilomètre, le Luxembourgeois Robert Bintz s’est échappé, bientôt rejoint par son compatriote Jean Diederich et Jacques Vivier. Au km 89, le trio de tête possède 5’30’’ d’avance sur Rotta et Van der Stock lancés à ses basques, et près de 19 minutes sur le peloton.

1952-06-30 - BUT et CLUB - 356 - 141952-06-30 - BUT et CLUB - 356 - 15MS N° 316  du 30 juin 1952 08 09 Citadelle de namurMS N° 316  du 30 juin 1952 08 09 Film de l'étape Roubaix namurMS N° 316  du 30 juin 1952 01

Vivier victime d’une crevaison et Bintz d’un bris de roue laissent partir Diederich pour un long raid en solitaire. Á l’arrivée à la citadelle de Namur surplombant la Meuse, « Bim » conserve 5 minutes d’avance et remporte « l’étape belge » comme l’année précédente à Gand.
Le second est … Fausto Coppi qui a lancé sa grande offensive, à 29 kilomètres de l’arrivée, à Arsimont, dans une côte rectiligne au pourcentage moyen. Le campionissimo démarre sèchement et nul ne peut rester dans son sillage, pas même Goldschmidt et Ockers qui l’ont vu s’élancer. Lauredi, aidé par Geminiani et Rémy, fait l’impossible pour limiter les dégâts tandis que Robic et Lucien Lazaridès, à bout de souffle, baissent la tête, ce qui permet à Bartali et Magni de se dégager sur la fin.
Au cours de son action magnifique de pureté athlétique, Coppi a rattrapé puis lâché Bintz, Van der Stock et Rotta. Il prend 2’15’’ à Bartali, 2’21’’à Magni, 4’09’’ à Lauredi, Robic et Antonin Rolland, 11’23’’ à Geminiani, 14’24’’ à Lucien Lazaridès.
Albert Baker d’Isy, dans son analyse, s’intéresse surtout à la lutte pour le maillot jaune :
« Rik Van Steenbergen a été la grande victime de l’effroyable casse-pattes que constituait l’étape franco-belge du Tour : Roubaix-Namur.
Mais, avec lui, les Français déjà handicapés par les crevaisons, souffrirent de cette course harassante qui tient de la musique de jazz, de la peinture réaliste, de tout ce qu’on voudra, mais n’a qu’un rapport lointain avec une course cycliste telle qu’on la comprend de nos jours.
Les Italiens avaient vu juste. En laissant le grand « Rik » s’installer en tête du classement général, dès le premier jour, ils le désignaient comme cible aux Français soucieux de prendre le maillot dans les étapes réputées plates.
Du même coup, le match franco-belge était engagé. Lauredi ayant détrôné « Rik » à Rouen, les Belges lançaient Van der Stock dans la cinquième étape. Ce coureur en bonne posture, puisqu’il n’avait que 3’40’’ de retard au classement général, avait l’avantage de traverser son village. Van der Stock connaissait le parcours et était chaleureusement acclamé durant toute la traversée d’une région où son grand nez est aussi populaire que les plumets blancs du Carnaval de Binche.
Van der Stock ne réussit pas tout à fait son coup. Il ne put rejoindre Diederich qui s’était échappé au début du parcours avec Bintz et Vivier et qui était demeuré seul car il avait accéléré en apprenant le retour du Belge. Si Van der Stock avait rejoint le petit Luxembourgeois, il aurait certainement terminé avec lui et pris le maillot jaune pour rentrer en France.
Mais Diederich a magnifiquement tenu. Comme Molinéris, la veille à Roubaix, il est arrivé seul en haut de la citadelle de Namur. Après avoir eu seize minutes d’avance sur le peloton, il en conservait cinq sur le champion qui s’était détaché : Fausto Coppi.
Les supporters de Van der Stock étaient persuadés qu’il avait le maillot jaune et que celui-ci lui serait remis.
-Alerte ! cria le directeur de la course. En effet, tous comptes faits, le retour de Coppi priva Van der Stock de la seconde place et de la bonification de 30 secondes. Lauredi conservait le maillot jaune pour … une seconde !

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C’est bien le cas de dire que le maillot symbolique du leader ne tient désormais que … par un fil. Et il est curieux de constater que c’est grâce à Coppi que Lauredi a conservé son bien. Est-il souhaitable qu’il le défende maintenant avec le même acharnement ? En voulant à tout prix conserver la meilleure place du classement individuel, l’équipe de France risque de tout perdre. »
Ce soir, la tension est à son comble au sein de l’équipe de France. Quarante ans plus tard, dans un ouvrage de souvenirs, Geminiani confiait : « Ses tours de cochon, Robiquet, ma claque j’en ai. Mon sang ne fait qu’un tour, j’entre dans sa piaule. Il est dans la salle de bains, j’y fonce en l’enguirlandant des plus jolis noms d’oiseau. Il regimbe, alors je l’argougne par les épaules et te lui fous la tête dans la flotte jusqu’à ce qu’il demande grâce. « Ta sale mentalité, j’m’en souviendrai », je lui balance simplement en claquant la porte. » Bonjour l’ambiance !
Edouard Fachleitner, deuxième du Tour 1947 derrière Robic, terrassé par la chaleur accablante, considère qu’il est temps pour lui, à 31 ans, de mettre un terme à sa carrière de coureur cycliste.

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Quant à Rik Van Steenbergen, premier maillot jaune du Tour, arrivé hors des délais, il bénéficie de la mansuétude des commissaires qui le repêchent.
Dans le Miroir des Sports, Gaston Bénac livre son point de vue :
« J’en reviens vite à l’effroyable étape d’hier qui a fait tant de dégâts et placé en même temps à leurs véritables places les trois campionissimi italiens qui, semblant sortir d’une boîte, firent une fin de course étourdissante. Je revois encore les trois maillots verts passant la ligne d’arrivée à quelques secondes d’intervalle. Seul, le solide et vaillant Van der Stock s’intercalait entre Fausto et Gino, ce qui permettait aux plus enthousiastes de s’exclamer : -Le vainqueur du Tour, il ne faut pas aller le chercher ailleurs.
Ceux qui virent avec quelle autorité, quelle aisance, après avoir longtemps bataillé, Coppi se détacha du peloton, à 28 kilomètres de l’arrivée, dans la côte d’Arsimont, n’ont pu s’empêcher de crier leur admiration.
Cette dure étape sonna le réveil des vieilles gloires, des grands spécialistes du Tour, de ce vaillant petit Luxembourgeois Diederich qui était parti à la recherche de son camarade Bintz, échappé dès le départ, et qui termina seul après un long et magnifique effort de Goldschmidt, d’Ockers, de Van Est, sans parler des trois campionissimi.
Hélas ! les deux premiers Français sont dans les neuvièmes ex aequo, à près de dix minutes du vainqueur, et ces deux Français sont, avec le petit Dotto, qui a tenu remarquablement aujourd’hui, nos seules cartes maintenant, car ils sont fort bien tous les trois. Il s’agit de Nello Lauredi qui conserve le maillot jaune avec une toute petite seconde d’avance, Jean Robic qui, s’il flancha légèrement, fit une course très courageuse, et du jeune méridional Dotto, qui est peut-être un des plus sûrs espoirs des Tricolores. Par contre, Geminiani a virtuellement perdu le Tour de France dans l’étape d’hier. »

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Une Equipe Roubaix-Namur

Dans le même magazine, un confrère de Gaston Bénac s’extasie sur Fausto Coppi :
« … L’aisance de Coppi, cette « touche » aérienne qui caractérise son coup de pédale, n’est qu’un don de la nature et sa morphologie se prête par ailleurs admirablement à cette beauté de l’effort que lui reconnaissent tous les suiveurs et les compétences du cyclisme international.
Il n’en tire aucune gloire, pas la moindre vanité et hausse les épaules gentiment lorsque les compliments l’atteignent : « Que voulez-vous que j’y fasse, semble-t-il dire, je suis né comme ça ? »
Par contre, et c’est bien ce que nous tenons à faire remarquer, les résultats de Fausto Coppi dans une course à étapes proviennent également, et surtout, du degré élevé de la science de la préparation et du comportement en course qu’il possède.
Toujours merveilleusement bien placé pour répondre aux à-coups qui se produisent en tête du peloton, Coppi se laisse rarement surprendre par un démarrage. Dans un lot important de concurrents, il repère constamment ceux qui l’intéressent et s’il n’entend pas être plus fort à lui seul que tout un peloton réuni, il sait magnifiquement doser ses efforts.
Tout, dans sa manière d’opérer, de tenir son guidon, de démarrer, sans jamais trop puiser dans ses réserves d’énergie, d’éviter le petit geste inutile mais qui à la longue fatigue, atteint la perfection.
Il est l’homme qu’on peut montrer du doigt en disant aux néophytes du Tour : « Voilà ce qu’il faut faire. Imitez-le et vous serez certains de ne jamais vous tromper. »
Mais c’est surtout à l’étape que Fausto Coppi prouve à quel point il connaît son métier. Il récupère au maximum des fatigues accumulées en course. Il ignore la station debout et les suiveurs du Tour qui lui rendent quotidiennement visite, officiels, journalistes ou radioreporters, peuvent en témoigner : Coppi est « l’homme allongé » par excellence … Il prend de ses jambes un soin jaloux, ne les confiant qu’en des masseurs en qui il a la plus entière confiance. Il fait taire sa faim, sa soif ou son désir de s’offrir des aliments qui lui plaisent, mais qui peuvent détruire l’harmonie physique d’un athlète… »
Vous allez sourire quand vous saurez que l’auteur de cette chronique élogieuse est René de Latour, celui-là même qui, la veille au soir, partageait avec Fausto une anguille au vert dans un estaminet de Lille !

MIROIR DU TOUR 1952 18 Etape 6 Namur - Metz Magni

Comme à son habitude, Pierre Chany résume avec talent la sixième étape entre Namur et Metz :
« Jusqu’à Longwy, l’étape des Ardennes avait été calme. La chaleur tombait comme une coulée de plomb sur une route en montagnes russes. Et les coureurs tuaient le temps en chassant … la canette.
Ne dit-on pas qu’un certain Bordelais ingurgita dans un après-midi … quarante-deux bouteilles de bière ! Bref, à soixante kilomètres de Metz, le retard du peloton atteignait quarante minutes.
Les seules victimes de cette croisière au soleil avaient été Van Steenbergen (mal remis d’une insolation … et d’une défaillance), Berton, Dolhats, Dupont, arrivés au bout de leur rouleau, et Blomme trop prodigue de ses efforts au cours des premières journées.
Soixante-sept kilomètres restaient à couvrir … ce fut alors que Magni, le torse moulé dans le maillot de champion d’Italie, surgit. Il répondait à une timide attaque du Nord-Africain Ahmed Kebaïli. Derrière Fiorenzo, Coppi freinait les Français et plus particulièrement Nello Lauredi. Car les autres paraissaient assez … assez… effacés.

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 21

Magni resté seul, entama alors une de ces chasses où il excelle. Aucun obstacle ne ralentissait son action, ni les côtes, ni les virages, pas même les ouvriers italiens nombreux dans cette région industrielle qui se jetaient littéralement sous ses roues ! les minutes s’ajoutèrent aux minutes, et à l’arrivée, 7’49’’ le séparaient de Lauredi. Ainsi, le maillot jaune, après quarante-huit heures de villégiature chez les « tricolores », passait à la squadra !
Après cette étape, encore très défavorable à l’équipe de France, Lauredi dissimulait difficilement sa rancœur : -Lorsque Magni s’est enfui, seul Lucien Teisseire m’a soutenu. Les autres équipiers ne sont jamais passés en tête. Courir le Tour dans ces conditions … Nello n’acheva pas sa phrase, mais il nous était facile de deviner la suite. »
Cette fois, Van Steenbergen, exténué, à la dérive dès le début de l’étape, a définitivement renoncé à poursuivre l’aventure.

1952  abandon Van Steenbergen- BUT et CLUB - Le TOUR - 20

Je ne sais si le Bordelais amateur de bière était Albert Dolhats dit Bébert les gros mollets, d’autant qu’il était plutôt originaire de Bayonne, mais je ne résiste pas à vous raconter une autre anecdote le concernant qui se situe la même année lors de la 6ème étape du Tour d’Algérie entre Sidi Bel Abbès et Mostaganem. Se rendant au départ, accompagné de son directeur sportif, Julien Vasquez, bon coursier de l’époque, découvre Albert Dolhats, assis sur les marches d’un escalier, avec gourde de vin, boudin, saucisson et jambon de la ferme familiale. Devant cette scène, le directeur sportif confie à son protégé : « tu vois celui-là, il ne faudra pas le chercher à l’arrivée ! ».
Suite à une journée d’enfer, chaleur torride avec vent debout à décorner les bœufs, Julien Vasquez qui a explosé en cours de route, termine à vingt minutes des premiers. En allant aux camions qui ramènent les coureurs aux hôtels, Julien aperçoit Dolhats avec des fleurs. Surpris, il lui demande : « mais où as-tu eu ces fleurs toi ? » Et Bébert les gros mollets, de sa voix douce et tranquille accompagné de son air débonnaire, lui répond : « ici quand tu gagnes une étape, on te donne des fleurs ! »

Une Equipe Namur-Metz

Une précision à propos de la Une du quotidien L’Équipe : « Magni reprend à Metz le maillot (jaune) abandonné à Saint-Gaudens ». Le journaliste n’a nullement abusé sur la bière Champigneulles ou la liqueur de mirabelle lorraine, mais fait référence aux incidents qui s’étaient produits dans le col d’Aspin lors du Tour 1950***. Quelques énergumènes avaient manifesté leur hostilité à l’égard notamment de Bartali. Celui-ci, ne se sentant pas en sécurité, avait alors exigé que toute l’équipe italienne quittât la course au soir de l’arrivée dans la capitale du Comminges, alors même que Fiorenzo Magni venait d’endosser le maillot jaune.
Sur le Tour 1952, le septième jour, ce doit être l’heure de vérité avec une étape contre la montre de 60 kilomètres 100% lorraine entre Metz et Nancy, pas faite pour les quiches.
Gaston Bénac « estime que cette fameuse étape contre la montre qui était si redoutée de la plupart des coureurs, s’est terminée par un véritable match nul. Et cela du fait des circonstances atmosphériques qui avaient grandement varié de 10 heures du matin à 15 heures de l’après-midi. Les petits en bénéficièrent, les gros en pâtirent, et cela se passa comme l’apprend l’Évangile.
Mais, sur le plan sportif, cette journée fut loin de donner satisfaction à tout le monde. Fausto Coppi, qui voulait accomplir une grande performance, gagnait petitement en raison de deux crevaisons qui lui firent perdre environ une minute. Il montra néanmoins sa supériorité, mais son coup de pédale ne fut pas celui du grand maître que nous admirons.

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Sur cette distance, un peu courte à mon sens, les spécialistes n’ont pu se détacher et la plupart terminèrent dans un mouchoir. Ainsi, pour la première fois, une étape contre la montre ne nous aura rien appris. »

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Pour Pierre Chany, Coppi n’a pas trop forcé sur la trotteuse :
« Les écarts ne sont pas considérables. Decock, deuxième, a fait la performance qu’on pouvait attendre de ce rouleur énergique. Par contre, nul ne comptait sur le Parisien Armand Papazian pour fournir un brillant troisième. Il n’est pas prématuré de saluer ce gars modeste qui, malgré son effacement au classement général, se met en relief avec panache.
Nello Lauredi, à 1’23’’ de Coppi, prouve en reprenant le maillot jaune à Magni qu’il bat de 22 secondes, que sa place de leader tricolore ne devrait plus être discutée au sein de l’équipe où Robic se laisse encore grignoter quatre minutes, tandis que Geminiani, victime d’un coup de pompe passager, concède lui aussi un peu de terrain. Dotto a roulé à sa main, mais le cas de Lucien Lazaridès, le cinquième leader possible de l’équipe de France, est déjà plus inquiétant.

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Une Equipe Metz-Nancy

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Les commentateurs sont unanimes pour déclarer qu’il s’agit d’un des Tours les plus difficiles depuis la guerre, ainsi Pierre Chany : « Á la chaleur qui sévit depuis le départ, il faut ajouter les difficultés offertes par des parcours, différents dans leurs aspects, mais toujours déprimants. Dans l’Ouest, c’étaient de petites côtes du genre « casse-pattes » qui se succédaient à un rythme endiablé ; dans le Nord, les pavés de « l’enfer », et maintenant les cols vosgiens. »
Au cours de la huitième étape Nancy-Mulhouse (252 km), les coureurs ont tout « loisir » de scruter la « ligne bleue des Vosges », pas moins de sept cols : Grosse-Pierre, Oderen, Bussang, Ballon d’Alsace, Hundsrück, Amic, Herrenfluch.
« Par la route des Vosges et la plaine d’Alsace -transformée en poêle à frire par le soleil- nous avons assisté à une offensive solitaire de Geminiani assez décevant les jours précédents.
Dès l’attaque lancée dans le col d’Oderen, à 123 km de l’arrivée, alors que l’Espagnol José Perez caracolait sans conviction seul devant le peloton, celui-ci rattrapé par l’Auvergnat dans la rapide et dangereuse descente du col de Bussang, devait crever et disparaître par la suite.
La grande surprise nous vint des Italiens. En effet, Coppi et ses équipiers se gardèrent bien d’entamer la poursuite derrière le tricolore. Ils parurent ne pas s’intéresser à cette fugue, l’accepter en quelque sorte. Les « gregarii » continuèrent à rouler au petit trot, permettant ainsi à Gem d’accumuler des minutes d’avance. Seul, Bartali ne paraissait pas satisfait par le curieux comportement de ses compatriotes.

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Á cinquante kilomètres du but, au sommet du col Amic, Geminiani précédait le peloton, très amenuisé par les cols précédents, de huit minutes. Il devint alors évident que nous assistions, en définitive, à une nouvelle phase de la guerre des nerfs qui oppose toujours Gino et Fausto, ce dernier persuadé que la victoire ne lui échappera pas, tandis que Gino ne terminera pas deuxième, en revanche il admettrait volontiers que cette place fût occupée par Geminiani, son équipier de marque chez la Bianchi.
Ceci explique cela …

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Á l’arrivée, l’avance de Geminiani n’était plus que de 5’19’’. Magni, très réservé durant la majeure partie du parcours, était responsable de ce retour tardif. Après avoir réussi à isoler une fois encore Lauredi, il manœuvrait habilement pour lui reprendre le maillot jaune. L’Italien, sachant qu’une bonification de trente secondes récompense le second au classement de chaque étape, mit tout en œuvre afin d’atteindre cet objectif en réglant Ockers de deux longueurs. Le maillot baladeur revenait sur ses épaules… »
Parmi les autres faits marquants de l’étape, il faut noter les chutes très nombreuses dues autant à l’état de la route qu’à la fatigue générale des coureurs, qui éliminèrent ou retardèrent Bartali, Dotto, Van Est, Van der Stock.
On recense aussi les abandons de Moineau, Meunier, Sciardis, Dussault (grave chute dans le Ballon d’Alsace), Van der Stock, Van Kerkhove et Dominique Canavèse.

Une Equipe Nancy Mulhouse

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La 9ème étape convie les rescapés à franchir la frontière suisse, patrie des deux précédents vainqueurs du Tour, Ferdi Kubler et Hugo Koblet, absents cette année.
Ce sont 8 coureurs qui se présentent sur la cendrée du stade de la Pontaise à Lausanne : le tricolore Raoul Rémy, le régional Marinelli, le Nord-africain Kebaïli, les Hollandais Nolten et Roks, le Belge De Hertog, l’Italien Carrea et le Suisse Diggelmann.

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 28

« Ils ressemblaient à des plâtriers » C’est en ces termes qu’un suiveur, lui-même recouvert d’une poussière blanche et poudreuse, décrivait les huit fugitifs qui venaient de dévaler l’étroite et dangereuse descente de Mollenbruz qui provoqua de nombreuses crevaisons parmi les poursuivants. Dans le groupe des échappés, se trouvait le Piémontais Carrea, l’un des plus fidèles domestiques de Coppi. Il suivait sans but, ne cherchant pas à favoriser l’échappée dans laquelle il se trouvait uniquement parce que Fausto lui avait demandé de « contrôler » les autres. »
Au sprint, c’est le « local » Walter Diggelmann qui l’emporte à la grande satisfaction du public helvète. Âgé de 37 ans, on relève à son palmarès deux succès dans les 6 Jours de Chicago 1948 et les 6 Jours de New York 1949 (avec Koblet).

MIROIR DU TOUR 1952 25 Etape 9 Mulhouse - LausanneMIROIR DU TOUR 1952 24 Etape 9 Mulhouse - Lausanne Diggelmann Carrea

Une Equipe Mulhouse-Lausanne

Le peloton arrive avec plus de 9 minutes de retard, ainsi Andrea Carrea, le gregario fidèle de Coppi endosse à son corps défendant le maillot jaune de son équipier Magni. Une sorte de crime de lèse-majesté ! « « Sandrino » (c’est son surnom ndlr) était monté sur le podium comme à l’échafaud, et c’est en larmes, qu’il avait passé sa tête dans le col aux revers pointus. C’est Coppi en personne, de qui il se sentait coupable de voler la lumière, qui avait dû le consoler, essuyant d’un revers de gant les perles rapides qui dévalaient cette face burinée. »
Felix Lévitan raconte à ce sujet : « Resté seul dans sa chambre, Carrea a pleuré. Il l’a avoué à Fausto Coppi, le lendemain matin, au moment de quitter Lausanne où, la veille, il avait reçu le maillot jaune.
-Pourquoi as-tu pleuré ?
-Je ne sais pas, Fausto ; tout ça, tu comprends, c’était trop beau pour moi un pauvre garçon comme moi maillot jaune du Tour, tu comprends Fausto ?
Le campionissimo nous a confié la scène à l’Alpe d’Huez, et non sans émotion. La joie enfantine de Carrea s’exprimant jusqu’aux larmes l’avait bouleversé.
-C’est un bien dur métier que le nôtre, avec des exigences terribles, des sacrifices douloureux. Carrea m’a tout donné. Moi, en contrepartie, je ne lui ai offert que de l’argent ! Une misère… Je sais bien que s’il n’était pas mon équipier, Carrea gagnerait beaucoup moins d’argent, et que, tout compte fait, il est heureux d’un sort que nombre de ses camarades lui envient ; mais je juge personnellement, ne pas lui accorder ce à quoi il a droit : un peu de griserie du triomphe ! J’avais un moyen de régler ma dette en partie : c’était de le laisser jouir durant plusieurs étapes du port du maillot… »
Dans son éditorial, Jacques Goddet, lyrique comme à son habitude, nous livre un cours de philosophie en rendant hommage à Carrea et en même temps à tous les pédaleurs de l’ombre : « Équipier, c’est un métier. Pour certains, c’est même un sacerdoce. On se résout peut-être à un statut de domestique par raison, en prenant acte de ses limites. Mais on ne devient pas un serviteur précieux sans se nourrir de la noblesse de la tâche, du sens de la loyauté. Il faut avoir l’âme bien plantée pour accepter comme idéal un boulot qui vous oblige à user dans le labeur anonyme le surplus de forces qui fait les vainqueurs et pour s’abstenir de toute espérance à la porte du paradis des cyclistes. »
« Á Lausanne, Vittorio Varale, le sévère critique aux cheveux blancs de « La Stampa » de Turin suffoquait de colère : -on n’a pas le droit de se moquer du Tour de France comme ça… C’est une mauvaise plaisanterie. Le maillot jaune, c’est une chose sacrée et les coureurs doivent le respecter. Carrea leader ? Ah ! non, non, pas Carrea… Il n’en est pas digne… C’est un bon coureur, ce n’est pas un maillot jaune ! »
Pauvre Carrea ! Tout va « s’arranger » grâce à (ou à cause de) Robic !

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1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 27

La 10ème étape propose une nouveauté : l’arrivée, pour la première fois, au sommet de l’Alpe d’Huez, jeune station de sports d’hiver en pleine expansion. Les coureurs sont-ils effrayés, les 251 kilomètres parcourus jusqu’à Bourg d’Oisans, au pied de l’ascension, sont insipides. Cette journée se traduit par 15 kilomètres de course en côte et ne milite donc pas en faveur des arrivées au sommet.

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Dès les premiers lacets, Robic attaque sèchement. Il est pris en chasse par Fausto Coppi qui le rejoint au bout de quelques kilomètres. Les deux champions montent un moment ensemble puis, à 6 kilomètres du sommet, Coppi s’envole irrésistiblement, sans porter d’attaque, sans se mettre jamais en danseuse. Jacques Goddet, égal à lui-même, se souvient « avoir vu l’aigle italien darder son regard vers la vallée lointaine ».
Fausto l’emporte avec 1’20’’ sur le Français. Derrière, le Belge Stan Ockers, l’Espagnol Gelabert, le tricolore Jean Dotto et le « gregario d’or » Carrea limitent les dégâts et terminent dans cet ordre à 3’30’’. Pour 5 petites secondes, Andrea Carrea est heureux et soulagé de céder le paletot jaune à son leader Fausto Coppi. Fiorenzo Magni complète le podium et Gino Bartali, en embuscade, est septième. Les Italiens ont pris les commandes du Tour.
Le lendemain, jour de repos dans la station iséroise, les organisateurs du Tour décident de revaloriser le prix attribué au deuxième du classement général, afin de motiver les adversaires de Coppi qui semble déjà imbattable.

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MS N°317 du 7 juillet 1952 07 Repos à l'Alpe d'Huez

Á mi-Tour, au soir de l’arrivée à Sestrières, Albert Baker d’Isy brosse déjà un bilan presque définitif :
« Fausto Coppi a gagné le Tour de France en quatre étapes : à Namur où il termina second, à Nancy où la course contre la montre lui permit de se rapprocher, à l’Alpe d’Huez qui le vit prendre le maillot jaune après onze kilomètres seulement d’ascension, à Sestrières enfin où il a obtenu une victoire précieuse et fantastique. Ne compte-t-il pas maintenant tout près de 20 minutes sur le second qui est un nouveau venu, peut-être futur vainqueur du Tour de France, le Belge Alex Close, grande révélation du Tour 1952, puisqu’il avait brillé dans celui d’Italie où il s’était déjà envolé, et de Suisse où il avait confirmé sa valeur avant que le comité de sélection belge se décide à faire appel à lui.

Miroir du Tour 1952 31 Etape 11 Bourg d'Oisans - Sestrières Coppi

Coppi qui avait ce matin 5 secondes d’avance sur son fidèle Carrea a maintenant 20 minutes d’avance sur le jeune Close.
Toute l’histoire de ce jour tient dans le rapprochement de ces deux écarts. Ils disent la supériorité du campionissimo, le déclin de son prédécesseur Gino Bartali, la poussée des jeunes aussi sensible en Belgique qu’en France. Et ils soulignent aussi les erreurs des organisateurs qui ont fait un Tour trop dur et trop favorable à Coppi, en ce sens que son avance se trouve gonflée au maximum, erreurs aussi des sélectionneurs qui, en Belgique, ont tardé à faire appel à Close, et en France, ne se sont pas décidés à introduire Le Guilly dans l’équipe tricolore.
Car le petit Le Guilly fut le héros de l’ascension du Galibier.

1952-07-07 - BUT-CLUB 358 - 39th Tour de France - 026BA

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MS N°317 du 7 juillet 1952 12  Trophée Saint raphaêl Quinquina - Meilleur grimpeur - Coppi Col de la Croix de Fer

Après le col de la Croix de Fer, qui l’avait vu se bien comporter derrière un Coppi décidé à ne laisser passer aucune bonification, le jeune soldat breton lança son attaque dans le bas du Télégraphe à la poursuite d’un Zelasco qui avait attaqué sur le plat.
C’était beaucoup trop tôt et à 4 km 900 du sommet, Le Guilly ne put résister au retour d’un Coppi qui n’avait démarré qu’après Valloires, à 9 km exactement du haut du col. Pourtant Le Guilly aurait franchi bon second le tunnel sous la montagne à l’altitude 2 557m si une malencontreuse crevaison n’était venue le retarder sur la fin de la montée. Il ne fut que troisième derrière Bernardo Ruiz après avoir perdu une minute et demie pour réparer.

Miroir du Tour 1952 33 Coppi Prélude au coup de grâce - Copie

MS N°317 du 7 juillet 1952 08 09 Etape Bourg d'Oisans - Sestrières - le Guilly & Coppi dans galibier

Le fait d’avoir tenu tête à Coppi, de l’avoir obligé à démarrer pour lâcher Geminiani, Ruiz, Bartali, Ockers et Gelabert plus tôt qu’il ne voulait le faire sans doute, suffit à montrer les qualités de coureur du Tour de France que possède Le Guilly.
Pourtant son exploit de grimpeur n’aurait pas eu la même valeur s’il s’était effondré par la suite, s’il n’avait pas tenu dans les dernières côtes. On put croire un moment que c’est ce qui allait se produire, et dans le Mont-Genèvre, Le Guilly fut distancé par Bartali, que les acclamations de la foule rajeunissaient de dix ans.
Ce fut donc une heureuse surprise de voir le petit Lorientais repasser Close et Bartali, gagner encore une place sur Robic et terminer quatrième, à 10 minutes certes de Coppi, mais quatrième et premier Français. Pourtant c’est à une part de chance que Le Guilly doit d’avoir surpassé Robic. Celui-ci fit preuve d’une ténacité extraordinaire qui lui permit de se trouver en deuxième position, à 4’30’’ seulement de Coppi, en bas de la dernière côte de 11 km qui précédait l’arrivée à Sestrières. Il aurait conservé cette place, peut-être même se serait-il rapproché de Coppi, et de toute façon, il aurait amélioré considérablement sa position au classement général. Le sort, et un boyau à plat qu’il dut regonfler six fois, ne l’ont pas voulu.
Robic a montré qu’il était le meilleur grimpeur de l’équipe de France, le seul qui puisse lutter pour la deuxième place, seul but maintenant pour les adversaires de Coppi.

MS N°317 du 7 juillet 1952 16 Robic - Télégraphe

Le tempérament combatif des deux Bretons dont l’un a attaqué le premier, tandis que l’autre revenait très fort, nous fait regretter le calme exagéré qui frise la génération de Jean Dotto et de Lucien Lazaridès. Ce dernier sans doute se dévoua pour Lauredi, mais Dotto ne pouvait-il tenter sa chance avec plus d’ardeur ? On croirait que la forte chaleur du début de ce Tour a complètement endormi les méridionaux à moins qu’ils ne préparent un grand coup pour Monaco et le Ventoux.
La faiblesse du reste de l’équipe de France, et Geminiani très irrégulier excepté, est navrante. Par contre, les « gregarii » italiens que l’on avait plaisantés, ont fait une intelligente course d’équipe derrière les deux campionissimi et le tandem Magni-Carrea moins à son aise dans les grands cols que dans les moyens.
Un temps splendide a favorisé cette grande étape des Alpes. Et les champs enneigés étaient le cadre grandiose qu’il fallait pour un Coppi, aigle déployant ses ailes, demi-dieu que la foule porte de tout son cœur vers une nouvelle victoire dans le Tour de France. »

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1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 29

C’est ce que traduit la splendide photographie, presque émouvante, parue dans le numéro spécial d’après-Tour du Miroir des Sports. Coppi, aérien, impressionnant d’aisance, n’apparaît pas écrasé par le paysage grandiose du Galibier. Et que dire des encouragements respectueux et admiratifs d’une famille, en particulier le sourire épanoui de la petite fille auquel Fausto, majestueux, répond presque.

MS N°317 du 7 juillet 1952 01 Coppi - Galibier

Pour Gaston Bénac, « On n’arrête pas la marche d’un astre.
Nous venons de vivre une grande étape dans un admirable décor de montagne, tapissé de glaciers, devant des foules fantastiques des deux côtés de la frontière. L’intensité du sport fut proportionnée au paysage : elle fut violente, impitoyable. Je crois qu’il est difficile d’assister à un spectacle à la fois plus beau et plus émouvant.
Naturellement, le Tour de France devient la marche triomphale de Fausto Coppi vers Paris, avec accompagnement de ses fidèles lieutenants et soldats. Plus qu’on ne pouvait le prévoir, la domination de Fausto le Grand est complète et, en même temps, destructive. Car elle diminue les performances des autres Et pourtant, Coppi ne voulait pas en arriver là. Mais comment brider son tempérament, quand on est un super champion en grande forme, amoureux de la gloire ?
Par deux fois, Coppi attaqua. Á fond tout d’abord, à cinq kilomètres du sommet de la Croix de Fer, et il s’en fut tout seul. Son avance n’était pas suffisante, avec trente kilomètres d’une descente dans laquelle Fausto ne voulait prendre aucun risque. Il attendit les lacets du Galibier pour démarrer, rejoignait Le Guilly, le passait, et s’en allait seul vers les sommets, vers la victoire à Sestrières.

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Une L'equipe Alpe d'Huez

Les Français, il faut le reconnaître, ont tout fait pour ne laisser nul répit au campionissimo. Hélas ! tout s’est brisé sur la classe, la solidité, la souplesse de cet être exceptionnel. On a tout dit sur ce coureur qui a atteint sa meilleure forme dans sa maturité. Et je répète que, en quarante ans de carrière, je n’ai pas connu son égal. Il domine l’histoire du cyclisme européen de si loin qu’il est impossible de ne pas s’incliner et se répéter. On chercherait en vain un défaut à Coppi, coureur hors-série, parfaitement organisé, solide, appliqué, faisant son métier avec une conscience professionnelle parfaite.
Il est entendu que Fausto Coppi a gagné un Tour de France dans lequel il n’a rencontré aucun homme de grande classe, il faut l’avouer aujourd’hui. Si l’aigle tourne autour des oisillons, c’est que ces derniers n’ont pas de très grandes ailes. Mais où est l’équipe de France ?
Ne la condamnons pas trop. Elle a fait ce qu’elle a pu, mais il faut le reconnaître, ses possibilités n’étaient pas bien grandes. Les deux hommes qui ont osé attaquer Coppi sont deux grimpeurs : le vétéran Robic et le jeune Le Guilly qui ne fut pas admis dans l’équipe nationale. Or, s’ils sont battus tous deux, ils ont attaqué et ils se sont inclinés. Et de la même façon tous deux, avec beaucoup d’audace, avec beaucoup de crânerie. Samedi, c’est Robic qui déclencha la bataille au bas de l’Alpe d’Huez. Hier, c’est Le Guilly qui, dès les premières rampes du col du Télégraphe, démarra et pris le large. Dans les deux cas, Fausto prit le point de mire et porta l’estocade à ses rivaux groupés autour de lui, en attendant plus longtemps dans le Galibier.
Les deux petits grimpeurs français partirent trop tôt les deux fois, Le Guilly surtout. Il devrait pourtant se souvenir qu’il réussit dans le « Dauphiné » en partant près de l’arrivée. Mais quel magnifique petit coureur, d’une souplesse féline, léger, aérien et tenace. C’est bien la révélation que nous attendions, ayant fortement engagé le petit Breton à courir dans n’importe quelle équipe.
Robic effectua dans le Mont Genèvre et le col de Sestrières, un retour foudroyant qui surprit les suiveurs, l’ayant laissé assez loin en arrière.
L’énorme foule italienne, massée sur plusieurs rangées dans les dix derniers kilomètres, lui fit un accueil enthousiaste au moment où il crevait, ne trouvant pas une voiture de l’équipe de France à ses côtés, il perdait un temps précieux et le bénéfice de la lutte qu’il venait d’engager avec Coppi.

1952-07-07 - BUT-CLUB 358 - 39th Tour de France - 030AUne L'Equipe Alpe d'Huez-Sestrières

Alex Close, le remplaçant, devient second du classement général, alors que les sélectionneurs ne voulaient pas de lui. Quelle belle leçon donne le petit Wallon à ces derniers ! Ockers est toujours solide et bien placé, tandis que Bernardo Ruiz, qui se trouve à son affaire dans la montagne, remonte au classement, et que Magni et Carrea, perdant de précieuses minutes, et cela en revenant à leurs véritables places, car ils n’ont ni l’un ni l’autre la prétention de passer pour des grimpeurs.
Bartali, lui, se ressentit, sur la fin de ses deux chutes de samedi, alors qu’il était bien placé dans le Galibier.
Parmi les jeunes, le petit Azuréen Bertaina, un gosse du club de Saint-Paul-de-Vence, bien sympathique, fait jeu égal avec l’autre Azuréen de l’équipe de France, Dotto. Voici les jeunes éléments à suivre … »
Max Favalelli nous initie à une nouvelle science, la Pédalologie :
« Le style, c’est l’homme. Rien n’est plus vrai en matière de cyclisme et l’on pourrait compléter le premier aphorisme par celui-ci : « Montre comment tu pédales, je te dirai qui tu es. »
Il est incontestable que l’individu, même le plus habile à masquer sa personnalité, se trahit par
son écriture, sa manière de se vêtir, son rire et sa démarche. Il convient d’y ajouter, pour les champions cyclistes, l’allure adoptée sur un vélo et, de même qu’il existe des graphologues, on imagine fort bien un « pédalologue » qui ferait des études de caractères uniquement en suivant le Tour de France.
Je m’amuse très souvent à observer justement les membres d’un peloton lorsque celui-ci ou bien est lancé à vive allure dans une chasse effrénée ou bien musarde le long des routes pendant la trêve méridienne des étapes les plus calmes.
Et voici quelques-unes des notes que j’ai couchées sur mon carnet, en évitant de choisir celles qui pourraient causer quelque déplaisir à leurs victimes. Car, ne nous dissimulons pas, il est des coups de pédale d’une bêtise crasse et des façons de freiner qui ne flattent guère le sens artistique de leurs auteurs. Glissons…
FAUSTO COPPI. Voila un type pas ordinaire. Si vous le rencontrez dans la rue avec ses épaules étroites, son buste d’oiseau, son bréchet proéminent, ses jambes trop longues, vous vous dites : « Pauvre gars, ça tient à peine debout. »
Après quoi, vous posez ce même souffreteux sur la selle d’une bicyclette et vous obtenez le couple homme-machine le plus harmonieux, en même temps que le plus efficace du monde entier.
Le premier mot qui vient à l’esprit de qui assiste à l’action de Coppi est celui d’aisance. Fausto vous donne cette admirable sensation que ne vous communiquent que les seuls artistes, à savoir que tout est possible, que le miracle est quotidien. Il possède le comble de la virtuosité, puisqu’il parvient à rendre celle-ci invisible.
Si vous vous étiez trouvé vendredi sur les pentes abruptes qui conduisent à l’Alpe d’Huez et que vous ayiez vu passer Coppi, bien droit sur son vélo, les mains en haut du guidon, vous auriez pu vous dire : « Tiens, mais on m’a raconté des histoires, la route est parfaitement plate. » Puis vous auriez enfourché votre bicyclette et, au bout de dix mètres, vous auriez été réduit à l’état de soufflet de forge.
Je m’excuse de prononcer un bien gros mot, mais Coppi jouit du privilège des poètes, de ceux qui ont en dépôt au fond d’eux-mêmes des dons innés qui leur rendent facile ce que les autres hommes ne peuvent réaliser qu’à force d’application et de patience.
Lorsque des admirateurs, emportés par un enthousiasme excessif, lui administrent des compliments hors de raison, Fausto, qui est d’une simplicité totale, s’excuse : « Mais ce que je fais, c’est tout naturel. »
Le terme est exact et il permet d’ailleurs à mon ami Jean Eskenazi qui lit ce que j’écris par-dessus mon épaule, de me lancer ce trait : -Ses adversaires sont pleinement de ton avis et ils trouvent Coppi si naturel qu’ils ne manquent jamais de dire à son propos : « Chassez le naturel, il s’enfuit au galop. »
GINO BARTALI. Dès le premier coup de pédale, vous vous apercevez que c’est un tout autre tempérament. La cadence est mesurée au millimètre et il y a dans l’arrondi des jambes quelque chose d’avaricieux qu’on doit lui expliquer, je le juge, une ascendance d’origine terrienne.
Gino incline les observateurs à le soupçonner d’économie. Dans le sens le plus noble. En réalité, tout un édifice commercial et financier a effectivement pour assises ses deux maigres mollets, ses deux jambes légèrement cintrées. Sur cet ensemble couturier-jumeaux-jarrets reposent la firme Bartali, les bureaux Bartali, les dépôts Bartali, les magasins Bartali, les actions Bartali. Que Bartali ait une crampe, que l’un de ses muscles se noue et plusieurs centaines d’employés en ressentent les conséquences. Mais maintenant, le « vecchio » a consolidé suffisamment son entreprise pour ne plus redouter ce mal inguérissable qui se glisse peu à peu dans ses jarrets : la vieillesse.
JEAN ROBIC. Celui-là, avec ses courroies dressées ainsi que des ergots au talon, sa grosse tête hérissée de la crête en cuir de son casque, c’est le coq rageur, le petit qui n’a pas peur des gros. En le regardant pédaler par saccades sèches, secouant son vélo à la façon d’un balancier et passant son derrière pointu sur sa selle, avec un mouvement de gomme à effacer, on perce à jour son vrai caractère.
Robic est un hargneux, peut-être, mais un hargneux qui a une personnalité dominée par l’orgueil et la fierté. C’est le genre de ces petits types auxquels il suffit de dire « chiche » que vous ne montez pas à l’Alpe d’Huez aussi vite que Coppi » pour qu’ils fassent bouffer les plumes de leur jabot et redressent le bec.
Je ne veux pas prolonger cette galerie de portraits, mais vous pouvez, si vous en avez le goût, vous initier à l’art de la « pédalologie ». Avec un peu d’entraînement, un peloton devient aussi lisible qu’une page d’écriture, aussi facile à déchiffrer que le plus simple des rébus. »

1952-07-07 - BUT-CLUB 358 - 39th Tour de France - 028A

7 juillet, 12ème étape, départ de Sestrières, c’est la descente vers la Méditerranée, si l’on peut dire, car les cols de Tende, de Brouis et la Turbie sont au menu.

Miroir du Tour 1952 36 Etape 12 Sestrières - Monaco Nolten

Son Altesse Sérénissime le prince Rainier III offre une prime de 100 000 francs au vainqueur à Monaco, cela ne motive pas plus que cela les 88 rescapés qui parcourent les 150 premiers kilomètres à allure modérée.
Sous l’action de Robic et Ockers, le peloton se disloque dans l’ascension du col de Tende. Au sommet, Robic devance Coppi d’une demi-roue. Suivent dans le même temps, Ockers, Nolten et Rotta, à 20’’ Mallejac, à 30’’ Dotto, à 40’’ De Hertog, Molinéris et Serra, à 50’’ Lazaridès, Bartali et Carrea…
Une vingtaine de coureurs se regroupent dans la descente. Le tricolore Jean Dotto attaque dans le col de Brouis qu’il franchit en tête avec 50’’ d’avance sur un autre Azuréen Bertaina, 1’50’’ sur le Hollandais Jan Nolten et 2’15’’ sur les favoris.

1952-07-10 - BUT et CLUB - 359 - 04B-11952-07-10 - BUT et CLUB - 359 - 03Miroir du Tour 1952 37 Etape 12 Sestrières - Monaco Nolten1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 38

Une L'Equipe Sestrières-Monaco

Dans le col de Castillon, Nolten rejoint Dotto et le lâche dans la descente sur Menton. Dans la montée de la Turbie, Dotto ne parvient pas à combler l’écart sur Nolten qui plonge vers la principauté et l’emporte en solitaire sur la cendrée du stade Louis II.
Fausto Coppi est victime de deux crevaisons dans les dix derniers kilomètres. Après avoir été dépanné une première fois par Fiorenzo Magni, c’est Gino Bartali en personne qui lui donne ensuite sa roue. Coppi consolide malgré tout son maillot jaune, son second le Belge Alex Close concédant 4 minutes supplémentaires.
Robic est le seul tricolore désormais susceptible d’accéder à une place sur le podium. Nello Lauredi qui le précédait encore au départ de Sestrières, termine l’étape à 37 minutes. Raphaël Geminiani a également souffert et concédé une vingtaine de minutes.
Pour ma part, je m’accorde une escale princière en attendant de vous conter la fin de ce Tour de France dominé -pour l’instant- par Fausto Coppi.

*quelques anciens billets sur ma passion immodérée pour Jacques Anquetil
http://encreviolette.unblog.fr/2009/04/15/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse/
http://encreviolette.unblog.fr/2009/08/22/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse-suite/
http://encreviolette.unblog.fr/2019/11/19/jadorais-anquetil-et-jaimais-poulidor/
**billets consacrés aux Tours de France remportés par Jacques Anquetil :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/19/ici-la-route-du-tour-d-france-1957-3/
http://encreviolette.unblog.fr/2011/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1961/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1962-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/18/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-2/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2020/06/26/ici-la-route-du-tour-de-france-1950-2/

Pour décrire ces étapes du Tour de France 1952, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans les numéro spéciaux d’après Tour de France du Miroir des Sports et de Miroir-Sprint.
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.
Remerciements également à l’ami Jean-Pierre Le Port qui, comme chaque année, comble les quelques manques de mes collections.

Publié dans:Cyclisme |on 6 juillet, 2022 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1952 (1)

Á l’approche de juillet, le baby boomer blogueur que je suis goûte au plaisir minuscule mais si intense de vous faire revivre les Tours de France de mon enfance.
C’est sans doute exercice vain et dérisoire pour les jeunes générations qui ne voient au mieux à travers la célèbre course cycliste qu’un grand cirque médiatique avec toutes les dérives polluantes liées à la mondialisation.
Pour plaider ma cause, j’en appelle au sociologue Roland Barthes qui rangea Le Tour de France comme épopée parmi ses Mythologies contemporaines de l’après-guerre :
« Il y a une onomastique du Tour de France qui nous dit à elle seule que le Tour est une grande épopée. Les noms des coureurs semblent pour la plupart venir d’un âge ethnique très ancien, d’un temps où la race sonnait à travers un petit nombre de phonèmes exemplaires (Brankart le Franc, Bobet le Francien, Robic le Celte, Ruiz l’Ibère, Darrigade le Gascon). Et puis, ces noms reviennent sans cesse ; ils forment dans le grand hasard de l’épreuve des points fixes, dont la tâche est de raccrocher une durée épisodique, tumultueuse, aux essences stables des grands caractères, comme si l’homme était avant tout un nom qui se rend maître des événements : Brankart, Geminiani, Lauredi, Antonin Rolland, ces patronymes se lisent comme les signes algébriques de la valeur, de la loyauté, de la traîtrise ou du stoïcisme. C’est dans la mesure où le Nom du coureur est à la fois nourriture et ellipse qu’il forme la figure principale d’un véritable langage poétique, donnant à lire un monde où la description est enfin inutile. Cette lente concrétion des vertus du coureur dans la substance sonore de son nom finit d’ailleurs par absorber tout le langage adjectif : au début de leur gloire, les coureurs sont pourvus de quelque épithète de nature. Plus tard, c’est inutile. On dit : l’élégant Coletto ou Van Dongen le Batave ; pour Louison Bobet, on ne dit plus rien.
En réalité, l’entrée dans l’ordre épique se fait par la diminution du nom : Bobet devient Louison, Lauredi, Nello, et Raphaël Geminiani, héros comblé puisqu’il est à la fois bon et valeureux, est appelé tantôt Raph, tantôt Gem. Ces noms sont légers, un peu tendres et un peu serviles ; ils rendent compte sous une même syllabe d’une valeur surhumaine et d’une intimité tout humaine, dont le journaliste approche familièrement, un peu comme les poètes latins celle de César ou de Mécène. Il y a dans le diminutif du coureur cycliste, ce mélange de servilité, d’admiration et de prérogative qui fonde le peuple en voyeur de ses dieux.
Le coureur trouve dans la Nature un milieu animé avec lequel il entretient des échanges de nutrition et de sujétion. Telle étape maritime (Le Havre-Dieppe) sera « iodée », apportera à la course énergie et couleur; telle autre (le Nord), faite de routes pavées, constituera une nourriture opaque, anguleuse : elle sera littéralement «dure à avaler»; telle autre encore (Briançon-Monaco), schisteuse, préhistorique, engluera le coureur. Toutes posent un problème d’assimilation, toutes sont réduites par un mouvement proprement poétique à leur substance profonde, et devant chacune d’elles, le coureur cherche obscurément à se définir comme un homme total aux prises avec une Nature-substance, et non plus seulement avec une Nature-objet. Ce sont donc les mouvements d’approche de la substance qui importent : le coureur est toujours représenté en état d’immersion et non pas en état de course : il plonge, il traverse, il vole, il adhère, c’est son lien au sol qui le définit, souvent dans l’angoisse et dans l’apocalypse (l’effrayante plongée sur Monte-Carlo, le jeu de l’Esterel).
L’étape qui subit la personnification la plus forte, c’est l’étape du mont Ventoux. Les grands cols, alpins ou pyrénéens, pour durs qu’ils soient, restent malgré tout des passages, ils sont sentis comme des objets à traverser ; le col est trou, il accède difficilement à la personne ; le Ventoux, lui, a la plénitude du mont, c’est un dieu du Mal, auquel il faut sacrifier. Véritable Moloch, despote des cyclistes, il ne pardonne jamais aux faibles, se fait payer un tribut injuste de souffrances. Physiquement, le Ventoux est affreux: chauve (atteint de séborrhée sèche, dit L’Équipe), il est l’esprit même du Sec; son climat absolu (il est bien plus une essence de climat qu’un espace géographique) en fait un terrain damné, un lieu d’épreuve pour le héros, quelque chose comme un enfer supérieur où le cycliste définira la vérité de son salut : il vaincra le dragon, soit avec l’aide d’un dieu (Gaul, ami de Phoebus), soit par pur prométhéisme, opposant à ce dieu du Mal, un démon encore plus dur (Bobet, Satan de la bicyclette).
Le Tour dispose donc d’une véritable géographie homérique. Comme dans l’Odyssée, la course est ici à la fois périple d’épreuves et exploration totale des limites terrestres. Ulysse avait atteint plusieurs fois les portes de la Terre. Le Tour, lui aussi, frôle en plusieurs points le monde inhumain : sur le Ventoux, nous dit-on, on a déjà quitté la planète Terre, on voisine là avec des astres inconnus. Par sa géographie, le Tour est donc recensement encyclopédique des espaces humains ; et si l’on reprenait quelque schéma vichien de l’Histoire, le Tour y représenterait cet instant ambigu où l’homme personnifie fortement la Nature pour la prendre plus facilement à partie et mieux s’en libérer. »
On vérifiera cela plus tard car les coureurs escaladeront justement le Géant de Provence lors de la 13ème du Tour 1952 dont j’ai prévu, cette année, de vous conter les péripéties.
Sérieusement, me rappelle-je réellement de cette édition ? J’avais 5 ans et étais haut comme trois pommes … de Normandie bien sûr. J’ose affirmer que j’en conserve quelques souvenirs pour une raison précise que je vous confierai dès le départ du Tour.
Dans cet après-guerre de la reconstruction, le Tour était une grande fête populaire qui apportait joie et couleurs, ne serait-ce que celles des maillots pour les spectateurs qui avaient le bonheur de « voir passer » les coureurs : le bleu de France, le bleu nattier et la ceinture noire jaune et rouge des Belges, le vert olive et les parements blanc et rouge des Italiens, le gris perle et la ceinture rouge et jaune des Espagnols, et évidemment le jaune de la toison d’or qu’ils étaient fiers de repérer dans le peloton.

1952_belgique1952_italie1952_espagne

La caravane publicitaire vantait les « arts ménagers » et l’avènement du formica.
Quand le Tour ne traversait pas mon Pays de Bray natal, je devais me satisfaire des photographies bistres ou vertes des magazines Miroir-Sprint et Miroir des Sports dont je conserve jalousement encore aujourd’hui la collection initiée par mon père.
Je « suivais » le Tour à la radio, l’antique poste à galène, avec les commentaires de Georges Briquet. Au cinéma, j’écarquillais les yeux devant la séquence des « Actualités Françaises » avec le résumé filmé en noir et blanc des étapes de la semaine précédente.
Tout cela éveillait ma curiosité, nourrissait mon imagination. Vous surprends-je si je retrouve un peu de mon innocence, une part de rêve, lorsque je me replonge dans mes archives pour vous conter la légende des cycles ?

1952 - Miroir des Sports - Programme - 22MIROIR SPRINT N°315 du 23 juin 1952 03 Tour de France

1952 - Miroir des Sports - Programme - 01

En guise de mise en jambes, voici ce qu’était le Tour pour Max Favalelli qui devint bien plus tard le populaire présentateur de l’émission télévisée Des Chiffres et des Lettres :
« LE TOUR. Ce simple mot, lorsqu’on le prononce, s’accompagne dans le souvenir de ses familiers d’une formidable clameur. C’est bien cela. Il suffirait, je pense, de coller à son oreille, ainsi qu’on le fait d’un coquillage tout bruissant d’une rumeur marine, la carte de France ornée du noir serpentin du parcours pour que retentissent le fracas de la caravane, les flonflons de kermesse des villes-étapes et surtout le chœur tonitruant qui hurle son grand cri tout au long de quatre mille huit cents kilomètres de routes. Pendant vingt-cinq jours, la France est comme une énorme bouche dont la voix ne connaît point de répit.
C’est tout d’abord cela. Ce grondement incessant de marée qui déferle de Brest à Paris et dont les journaux, la radio apportent l’écho jusque dans les retraites les plus silencieuses, les havres les plus paisibles.
Cela, c’est l’impression première. Mais elle ne permet pas de donner une idée complète du Tour. Le Tour est une chose infiniment complexe et c’est vainement que l’on s’évertue à vouloir l’enfermer dans une définition. La reine des épreuves sportives ? La plus grande fête populaire du monde ? Une foire du muscle et de la publicité ? C’est tout cela. Mais c’est aussi un peu plus que cela.
Si l’on me permet de céder la parole au critique dramatique dont j’exerce habituellement la fonction, je dirai que c’est le spectacle annuel où s’opère, avec la plus totale confusion, le mélange de tous les genres. L’on passe sans transition de la farce à la tragédie, de la comédie au vaudeville. Et chacun y trouve sa part.
Passons sur le décor. C’est le plus beau et le plus varié qui soit, faisant alterner les plaines opulentes, les garrigues desséchées et les pentes abruptes au flanc desquelles serpentent les méandres des lacets. Ce décor ne révèle son pittoresque qu’aux suiveurs et n’a pour le journaliste d’autre utilité que de lui fournir les couplets rituels sur les crassiers du Nord, la verte douceur des bocages normands ou les solitudes glacées d’un Galibier promu définitivement à la dignité de « géant ».
Pour le coureur, il en va tout autrement. Celui-ci réduit volontiers les ressources touristiques de son périple à quelques formules basées sur une expérience purement pratique : « Roubaix-Namur, c’est du pavé, avec une poussière couleur d’encre », « Avignon-Perpignan, le goudron qui fond et la soif qui vous limaille la gorge », « Sestrières-Monaco, ça grimpe ! ». Et je me souviens avoir entendu le grand Paul Giguet répondre à un suiveur qui exaltait les beautés farouches de l’Izoard : -L’Izoard ? Du douze pour cent pendant huit kilomètres…
…En 1949, pour tromper l’indolence d’une étape languissante, j’avais écrit négligemment un article aimablement fantaisiste et dont le thème était le suivant : « Pourquoi les seuls hasards de la géographie réservent-ils aux vaillantes populations du littoral et des frontières le privilège du Tour de France ? Dans un régime démocratique, n’est-il point offensant pour la grande loi égalitaire qui nous régit que les indigènes du Bourbonnais ou du Limousin soient privés d’un spectacle que l’on accorde généralement et régulièrement aux habitants des marches de l’Est ou à ceux des confins pyrénéens ? Je réclame au nom de l’équité et pour que tous les citoyens de notre pays bénéficient des mêmes droits, un Tour qui visitera toutes les régions injustement dédaignées. Saint-Etienne, berceau de la dynastie de la « petite reine », Clermont-Ferrand, Moulins ne doivent pas être tenus à l’écart. »
Le lendemain, Jacques Goddet m’adressa un sourire légèrement ironique : – Amusant, votre papier.
Je n’aurai pas l’outrecuidance de m’attribuer une autorité souveraine, mais enfin, je suis bien obligé de constater que, dès l’année suivante, mes théories furent appliquées. L’humoriste est parfois, sous des dehors badins, un véritable précurseur … »
La situation géographique de la boutonnière du Pays de Bray, où je venais de naître, favorisait la visite assez régulière du Tour de France, des étapes à Rouen et Dieppe et même en 1997 dans mon bourg natal de Forges-les-Eaux, la maison familiale se trouvant entre la flamme rouge et l’arrivée.
Comme chaque année, les conversations allaient bon train quelques semaines avant le départ effectif de la grande boucle. Ainsi, dans le numéro spécial d’avant-Tour publié par Miroir-Sprint, Maurice Vidal donnait son sentiment sur la formule des équipes nationales et régionales :
« On a encore beaucoup discuté, cette année comme les autres, de l’opportunité de constituer des équipes nationales ou des équipes de marques. Il est certain que tout n’est pas parfait dans le système actuel des équipes à caractère national, mais la perfection n’est-elle pas une recherche constante, infinie, qui constitue l’un des intérêts de la vie ?
Les équipes de marques présentent bien d’autres inconvénients que les équipes nationales et régionales. Elles risqueraient tout d’abord de créer au départ de graves inégalités, en raison même de la différence de moyens des maisons de cycles. Certaines maisons même qui possèdent pourtant de bonnes individualités seraient dans l’incapacité matérielle de présenter une équipe au départ, sous peine de défavoriser gravement leurs coureurs. Exemple : Jacques Vivier, élément très intéressant de ce Tour de France, pourrait-il prendre le départ, autrement que dans une équipe régionale ou nationale ? Ensuite, il serait toujours à redouter que certains éléments nationaux, répartis dans des équipes de marque différentes, ne finissent par s’entendre devant l’importance de l’enjeu et sous l’influence d’éléments divers ?
Par conséquent, je continue à penser (et ceci est une opinion personnelle qui n’est pas forcément partagée par tous les spécialistes de notre journal) que la formule actuelle est le moindre mal. Elle a le mérite de faire le maximum pour égaliser les chances…
… On peut par contre critiquer la composition de certaines équipes. La base de recrutement semble en être : quelques vedettes au centre et quelques seconds plans autour. Le cas le plus typique est évidemment et traditionnellement l’équipe italienne. Coppi, Bartali et Magni constituent les éléments de premier plan, susceptibles d’envisager une victoire ou une place au classement individuel. Á côté de ces vedettes, on trouve cette année encore les habituels « porteurs d’eau » ou « pousseurs d’homme », Bresci, Milano, Carrea, Pezzi, Crippa, Franchi, Corrieri, etc…
Cette politique de la vedette nous prive régulièrement de quelques-uns des jeunes Italiens de valeur : Minardi, Petrucci, Soldani, Fornara et bien d’autres. Pour être sélectionné dans l’équipe italienne, il faut ou bien être une très grande vedette ou bien au contraire ne jamais se faire remarquer.
Ce qui peut à la rigueur se concevoir dans une équipe italienne où Fausto Coppi constitue un très grand favori, est difficilement explicable par ailleurs. L’équipe de France par exemple, a, dit-on, plusieurs leaders au départ. Tant mieux ou tant pis, mais il n’empêche, et quoiqu’on en dise, qu’une partie de la sélection avait été faite en fonction de la participation éventuelle de Louison Bobet. Comment autrement expliquer la sélection d’éléments comme Lucien Teisseire, Raoul Rémy, très bons coureurs certes, mais qui ont déjà montré la limite de leurs possibilités dans un Tour de France ? Et comment expliquer encore la sélection d’un homme comme Edouard Muller, dont les performances 1952 ne sont pas particulièrement brillantes ?
Et comment peut-on expliquer que Louison Bobet ait été remplacé dans l’équipe de France par … Bonnaventure, s’il ne l’a pas été comme « domestique personnel » (je m’excuse auprès du brave Bonna de ce terme cycliste que je n’ai pas inventé) de Jean Robic dont les actions remontèrent évidemment après le forfait du champion de France ?

Lequipe Bobet malade

Il n’est jusqu’à l’équipe nord-africaine elle-même qui n’ait ses leaders er ses domestiques. René Bernard n’a-t-il pas annoncé en effet que toute son équipe serait au service de Zelasco et Kebaïli. Qu’on veuille bien croire en ma sympathie pour ces deux coureurs, mais ce n’est pas les diminuer que de prétendre qu’ils auront du mal à mettre Fausto Coppi ou Geminiani en échec. Au lieu de cette mode anti sportive, nous aurions préféré voir au départ les meilleurs éléments nord-africains. (N’a-t-on pas négligé un homme comme l’Oranais Marty parce qu’il était un troisième leader possible ?) Et voir cette équipe laisser sa chance au départ à tous les hommes, afin de tenter de nous donner le meilleur visage possible du cyclisme en Afrique du Nord… Tout ceci montre bien que l’excès en la matière conduit au ridicule… « Á chacun son petit leader ». Même si celui-ci sacrifie toute une équipe pour terminer trente-cinquième. »
Maurice Vidal poursuit sa présentation en évoquant quelques mesures concoctées par les organisateurs, susceptibles d’animer la course :
« Chaque année, les organisateurs tentent, avec des fortunes diverses, de rendre la course plus animée, et ceci d’une façon plus constante. Le danger réside en effet dans les neutralisations effectuées par « les Grands » qui veulent voir la course commencer à l’heure et au lieu choisi par eux. Contre ce train bleu de la route, que nous avions déjà dénoncé l’an dernier, plusieurs moyens seront mis en œuvre cette année.
Le brassard-rente au maillot jaune, de 100 000 francs par étape, sera maintenu à ce taux jusqu’à l’arrivée, alors que l’an dernier, celui-ci était progressivement réduit à partir de la mi-course. Cela n’aura sans doute pour conséquence que de renforcer les gains des vedettes qui seront certainement en tête à ce moment-là.
Combien plus intéressantes nous apparaissent les autres primes journalières : celle attribuée au coureur « le plus combatif » du jour, qui sera désigné par le vote de vingt journalistes français et étrangers, et qui se montera à 100 000 francs par jour, ce qui est appréciable pour tous les chercheurs d’aventure, si souvent déçus auparavant.
Enfin, en dehors du classement individuel de chaque étape il sera établi chaque jour un classement par équipe dont la première place sera quotidiennement récompensée par 100 000 francs également. Ces deux primes constituent réellement des innovations intéressantes, et de nature à favoriser les attaquants d’une part, et les équipes homogènes (donc à défavoriser les équipes à fort pourcentage de « domestiques ») d’autre part. »

MIROIR SPRINT N° spécial avant Tour 1952 11 La carte du Tour 52

Nous sommes maintenant habitués à un Tour de France au tracé biscornu, et nous avions déjà dit l’an dernier que cela n’avait aucune espèce d’importance, l’essentiel étant que ce parcours convienne à une épreuve sportive.
Deux grandes caractéristiques dans ce parcours : multiplication des étapes de montagne, réduction du kilométrage des étapes contre la montre. Il semble que ces deux modifications s’annulent, les grands coureurs du Tour étant généralement aussi bons grimpeurs qu’ils sont forts rouleurs. Il n’est pour s’en convaincre que de citer les noms de Coppi et Koblet. Tout au plus peut-on dire que la réduction des étapes contre la montre peut légèrement accroître les chances des Français comme Geminiani et Robic auxquels ce genre d’effort ne sourit pas particulièrement…
Les grimpeurs seront encore favorisés par l’octroi de bonifications trop nombreuses à notre sens et surtout dangereusement cumulables avec les bonifications à l’arrivée lorsque celle-ci sont jugées en haut des cols (Alpe d’Huez, Sestrières, Puy-de-Dôme). Il est certain que le Tour court le risque d’être gagné par le jeu des bonifications.
Profitons de ce paragraphe pour déplorer que le parcours oblige les coureurs à emprunter le dangereux tunnel de Tende long de trois kilomètres et non éclairé. Des dispositions ont été prises. »
Dans le même magazine, l’autre excellent journaliste Albert Baker d’Isy livre son sentiment personnel sur le parcours et la formule par équipes nationales :
« Pour la première fois de son histoire, le Tour de France partira mercredi de Brest. On avait déjà connu, en 1928, un départ d’Évian et l’an dernier la caravane s’était mise en route à Metz au son du canon et des cuivres.
Le nom de Brest est intimement lié au souvenir des Tours passés. C’était, jadis, le point de départ des étapes les plus longues et les plus fastidieuses : Brest-Les Sables et Les Sables-Bayonne.
On y vit un jour Henri et Francis Pélissier accompagnés par Maurice Villé -aujourd’hui entraîneur motocycliste de Lesueur- revêtus de combinaisons brunes qui firent d’autant plus sensation qu’ils avaient abandonné à Avranches (il s’agit en fait de Coutances, ndlr) et que, dans le « bistrot fatal », Albert Londres avait découvert … les « forçats de la route ».
En attendant le départ à la terrasse d’un de ces hôtels tout neufs sortis des ruines du vieux port de guerre, les très anciens suiveurs parleront peut-être aussi d’un certain Abran qui était à la fois le Beaupuis, le Garnault, le Joly -et pas mal d’autres encore – de l’organisation actuelle. Cet Abran est resté légendaire pour un simple mot prononcé devant une verte absinthe, rue de Siam, à la terrasse des « Voyageurs ». Comme on lui proposait d’aller faire un tour en bateau sur la rade, il répliqua simplement : « Très peu de rade ! » Il faut préciser que, depuis Paris, sa voiture ne cessait pas d’être en panne (en rade, comme on disait alors).
Maintenant, les voiture marchent -ou à peu près- et l’on n’a plus le temps des faire des « mots ».
Il y a eu un moment d’émotion cette semaine à Brest -et dans toute la Bretagne- ce fut lorsque les journaux organisateurs du Tour publièrent la liste officielle des sélectionnés. En effet, il n’y avait dans l’équipe de l’Ouest-Sud-Ouest qu’un seul Breton : le petit grimpeur Jean Le Guilly.
Pourquoi, dans ce cas, avoir été chercher un Léon Le Calvez pour diriger des Bordelais (dont Guy Lapébie qui habite Paris depuis 18 ans), des Limougeauds et des Bayonnais ? Il y eut de nombreux coups de fil échangés… et le lendemain, Malléjac (Brestois), Morvan qui depuis s’est récusé, Sciardis vainqueur de deux étapes dont une de cols au Tour du Maroc, faisaient leur apparition dans l’équipe de l’Ouest avec le Normand Delahaye (région totalement oubliée la veille) …
… Parcours et formule du Tour sont faits pour un Bartali … trop vieux pour le gagner !
Quand il avait terminé un Tour de France, Henri Desgrange se penchait sur le suivant. Il ajoutait quelques articles au règlement afin de corriger certaines erreurs. Puis, dans sa villa de Beauvallon où il se retirait longuement, il se disait : « Quel est l’homme qui peut, l’an prochain, porter le tirage de « L’Auto » au maximum ? Celui que les foules attendent et espèrent voir gagner ? » Cet homme devenait dès lors celui pour lequel il établissait le nouveau règlement du Tour de France. En 1930, lassé par les victoires des étrangers Bottecchia (1924-1925), Lucien Buysse (1926), Nicolas Frantz (1927-1928), Dewaele (1929), il décida la création des équipes nationales, il frappa en pleine cible. Cinq ans durant, sous la casaque tricolore, les Français furent invaincus : 1930 Leducq, 1931 Antonin Magne, 1932 Leducq, 1933 Speicher, 1934 Antonin Magne.
Le Tour est maintenant un orphelin. On aurait pu penser que quasi « nationalisé », il serait devenu une épreuve purement sportive, garantie par un ensemble de gens qualifiés qui auraient accepté de le prendre en tutelle.
Avec nos confrères parisiens et provinciaux, sans tenir aucun compte des journaux que nous représentons et par le seul fait que nous sommes dégagés de toute contingence commerciale, nous aurions accepté de nous intéresser au Tour.
Suivant chaque année un certain nombre de courses, nous aurions pu guider le choix du sélectionneur. Mais le Tour de France est devenu une affaire de couloirs dont les frères Bidot et les directeurs régionaux sont les pantins. Alors que le Faubourg Montmartre dort sur ses deux oreilles, le directeur technique déjeune rue Réaumur et subit d’autres influences.
Trop d’intérêts jouent et la Fédération Française de Cyclisme, lamentable dans cette affaire autant qu’elle peut être autoritaire dans d’autres, laisse pisser le mérinos pourvu qu’il fournisse de la laine (pour le maillot jaune, bien entendu !). Le résultat est là. Le gouvernement bipartite du Tour 1952 a fait un règlement trop favorable à certains coureurs.
On aurait rêvé d’une nouvelle victoire de Fausto Coppi qu’on n’aurait pas agi autrement : quatre arrivées en côte ou en col (Namur, Alpe d’Huez, Sestrières, Puy-de-Dôme), bonifications cumulables en haut de ces « bosses », deux étapes contre la montre, une arrivée en Italie avec tout ça, messieurs !
Jamais Henri Desgrange n’aurait commis pareille erreur…
S’il avait eu quelques années de moins, ce n’est pas Coppi, mais Bartali qui aurait été notre favori, car ces arrivées en côte avec bonifications de col et d’étapes cumulables étaient vraiment faites pour lui. Nous l’avons vu au Tour de Suisse se jouer de ses adversaires, car il est indiscutablement le meilleur et peut-être le seul SPRINTER DE LA MONTAGNE.
Avec le système actuel, il lui suffit de démarrer en vue de la banderole pour s’assurer la bonification au sommet… »

MS N°315B  du 27 juin 1952 04 PELLOS - Koblet Absent du Tour 52

Maurice Vidal emboîte le pas de son confrère et, l’absence du « pédaleur de charme » Hugo Koblet vainqueur de l’édition précédente, et du champion de France Louison Bobet, fait de Fausto Coppi, récemment dominateur sur le Giro, l’incontestable favori :
« Il va de soi qu’on ne peut traiter des favoris de ce trente-neuvième Tour de France sans immédiatement citer au premier rang de ceux-ci le prestigieux Fausto Coppi. Le champion italien, après deux années creuses, l’une à la suite d’un accident, l’autre à la suite du tragique décès de son frère Serse, s’est complètement retrouvé cette année, et notamment dans le Tour d’Italie qu’il a dominé autant qu’il est possible de le faire.
Cette écrasante supériorité manifestée sur les routes italiennes, fait de Fausto Coppi le grand favori de tous au départ de ce Tour de France. Elle risquerait aussi de créer auprès de ceux qui la subissent ou croient devoir la subir une atmosphère d’infériorité. Je dis « risquerait » car le Tour de France n’est pas le Tour d’Italie. Ici se rencontrent les meilleurs coureurs (ou presque) de toute l’Europe. Il y a des jeunes aux dents longues, des ambitieux qui ne prennent pas le départ pour admirer le dos des vedettes. A tous ceux-là on rappellera que Fausto Coppi n’est pas un surhomme, qu’il n’est pas à l’abri d’une défaillance physique ou morale.
Koblet était évidemment le rival tout désigné de Fausto, et l’on se réjouissait déjà d’assister à la lutte de ces deux champions en forme, lorsque les mauvaises nouvelles sont arrivées concernant le bel Hugo. Courra-t-il ? Nous n’en savons rien à l’heure actuelle…
Alors, me direz-vous, que reste-t-il comme adversaires pour Coppi ? Eh bien, en dehors de Gino Bartali qui guettera sa proie comme un vieil aigle, il restera … l’équipe de France en entier. Il est bien difficile de dire lequel, de Geminiani, Robic, Lazaridès (hélas pour Apo, il n’y en a plus qu’un !), Lauredi et même Dotto, se révélera le meilleur.
Pour ma part, j’avoue pencher pour le grand Raphaël, mais il a peu couru en France, et il est bien périlleux d’avancer qu’il ait perdu ou gagné des qualités. Il fut éblouissant dans un Milan-San Remo tôt en saison, très bon dans un Giro où la course d’équipe lui interdisait de toutes façons de faire mieux. Alors attendons… »

MIROIR SPRINT N°315 du 23 juin 1952 05 PELLOS - Les enfants de Marcel Bidot1952 - Miroir des Sports - Programme - 101952 - Miroir des Sports - Programme - 11

Émouvant, l’entrefilet que Maurice Vidal glisse dans sa chronique en citant quelques vers de Souviens-toi Barbara :

« Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse … »

« Mercredi, ces vers du plus célèbre poème de Jacques Prévert, qui a fait connaître à toute la France le grand malheur de Brest, « dont il ne restait rien », ces vers nous reviendront aux lèvres. Parce qu’il est pour tous les hommes de cœur particulièrement émouvant de retrouver dans la grande joie populaire d’un départ de Tour de France, cette grande et belle ville martyre, qui marquera ainsi une nouvelle étape de sa lente, mais obstinée renaissance. Et c’est très bien que le sport, frère jumeau de la paix vienne lui apporter ainsi le grand souhait qu’elle ne connaisse plus jamais les horreurs de la guerre. »
Avant que les 122 coureurs s’élancent enfin sur les routes de France, Max Favalelli les délaisse un instant encore pour réparer une injustice.
« J’ai été frappé par le fait que, chaque année, journalistes et chroniqueurs du Tour réservaient tous leurs soins aux coureurs et négligeaient de rendre l’hommage qui lui était dû à une authentique souveraine sans laquelle les choses ne seraient pas ce qu’elles sont : j’ai nommé Sa Majesté « la petite reine ».
Il est tout de même révoltant que tout l’intérêt se fixe sur les champions au détriment de leurs montures et j’ai cru opportun de dédier ma première visite à cette grande méconnue du Tour qu’est la bicyclette.
On aurait gravement tort de croire que celle-ci est un objet anonyme et sans âme. Pour ses familiers, elle est une compagne bien vivante. Lorsque son vélo n’avance pas assez vite à son gré, Chapatte lui décoche quelques ruades du talon et murmure à la poignée du frein, qui a d’ailleurs la forme d’une oreille, un vigoureux « Hue, cocotte ! », cependant que Brambilla, exerçant une juste vengeance, n’hésita pas en 1947, après avoir perdu un Tour qu’il aurait très bien pu gagner, à enterrer nuitamment la bicyclette qui l’avait trahi et à danser sauvagement sur sa tombe.
C’est le soir, à l’issue d’une étape, qu’il faut aller se mêler aux mécanos, à l’heure où ils pansent les vélos malmenés durant la course, avec cet amour et cette minutie des lads bouchonnant le vainqueur du Grand Prix.
La comparaison est moins audacieuse qu’on ne pourrait le croire. En effet, le vélo du Tour est une manière de pur-sang. Le constructeur surveille sa naissance, affine sa silhouette et lui fait subir un entraînement intensif afin de vérifier la résistance de ses organes. En 1910, me confie le chef des mécaniciens, les coureurs chevauchaient de véritables percherons aux formes disgracieuses et qui pesaient la bagatelle de 11 kg. Aujourd’hui, ces messieurs reçoivent de nos mains d’authentiques joyaux… »
Et je comprends fort bien le plaisir secret qu’éprouve Bartali lorsqu’il fait tourner d’un léger coup de pouce la roue de don vélo -cette roue dont dépend sa fortune- et qu’l en fait chanter les rayons ainsi que les cordes d’une harpe.
Lorsque vous pénétrez dans le domaine des mécanos, vous avez la sensation de voir s’agiter les assistants de Vulcain au fond d’un antre volcanique. Barbouillés de graisse, l’œil cerné par le kohl du cambouis, ces gaillards qui pourraient d’une pichenette vous envoyer au sol ont des gestes de joailliers pour serrer un écrou ou tendre une chaîne. C’est qu’ils n’ignorent point que les jockeys du Tour sont des maniaques dont il faut satisfaire tous les caprices. Robic exige une certaine inclinaison de sa selle, car il monte un peu à l’américaine dans le style de Johnstone. René Vietto, qui a pour la bicyclette, une passion presque maladive, tenait les poignées de son guidon à la largeur de ses mains et réduisait à sa dimension minimum le petit garde-boue de sa roue avant.
En outre, toutes ces précautions ne mettent pas à l’abri de l’imprévu, et le mécanicien Dizy conte qu’en 1934 la mode toute nouvelle du duralumin faillit provoquer une véritable catastrophe. Tous les coureurs avaient adopté ce métal pour leurs jantes. Or, de Grenoble à Gap, celui-ci se révéla une source de chutes effroyables et il fallut réquisitionner à la hâte cent jantes en bois et pour cela dévaliser littéralement tous les particuliers de l’endroit.
« La petite reine » mérite bien son titre aujourd’hui et, comparée aux bijoux dont disposent les coureurs de 1952, l’antique vélocipède utilisé par Cornet en 1904, avec son patin de caoutchouc pour tout frein, fait figure d’ancêtre et a depuis longtemps sa place au musée de la locomotion … »
Allez, en route ! Dans L’Équipe, le codirecteur du Tour Jacques Goddet lyrique s’enflamme à l’occasion du départ : « Pour le Tour, ce départ de Brest, face à la rade bleu acier ouverte sur l’aventure, imprégné de l’acte de foi qu’est l’émouvante renaissance, dans la joie et la tradition des 300 joueurs de biniou et de cornemuse, des choristes et des danseurs, était une annonce et un vœu. Le Tour 52 veut être, malgré ses propres mutilations (absence de Bobet et de Koblet) une belle aventure, une œuvre de construction sportive, et dans la joie, l’allégresse, rester fidèle à sa tradition de pureté, d’ordre et aussi d’animations ».

1952-06-30 - BUT et CLUB - 356 - 02A

Les coureurs défilent dans les rues brestoises au son de la fanfare des mousses de Loctudy avant de se diriger, sous une forte chaleur (eh oui !) vers Landerneau, Landivisiau, Saint-Thégonnec et Morlaix en Finistère, Belle-Isle-en-terre, Guingamp, Saint-Brieuc et Lamballe dans le département des Côtes-du-Nord (aujourd’hui Côtes d’Armor), puis mettre le cap vers Rennes en Ille-et-Vilaine, une étape totalement bretonnante de 246 kilomètres.
Jean Robic, débarrassé de son compatriote Louison Bobet qui, d’ailleurs, regarde sur le bord de la route passer le peloton, se sent des fourmis dans les jambes. Il place une attaque du côté de Morlaix et récidive après Saint-Laurent-Plouegat , emmenant cette fois avec lui ses coéquipiers Geminiani et Bernard Gauthier, et quelques autres coureurs dont … Coppi.
La bonne échappée se forme à 100 kilomètres de Rennes, exactement dans la côte d’Yffiniac, commune où naîtra, deux ans plus tard, Bernard Hinault future légende du Tour. Il y a trois Français d’équipes régionales, le Picard Pierre Pardoën de l’équipe du Nord-Est-Centre, le Parisien Armand Papazian et le Périgourdin Jacques Vivier de l’équipe Ouest-Sud-Ouest. Ils sont accompagnés de deux Belges, Maurice Blomme et surtout le redoutable sprinter Rik Van Steenbergen qui ne fait qu’une bouchée de ses adversaires sur la piste en ciment du vélodrome rennais, raflant la minute de bonification et endossant le premier maillot jaune.

1952-06-30 - BUT et CLUB - 356 - 04MIROIR DU TOUR 1952 09 Etape 1 Brest Rennes Van Steenbergen

Á la rubrique des faits d’hiver, il faut noter la chute du populaire coureur nord-africain Abd-el-Kader Zaaf qui a glissé … sur une peau de banane. Substantielle consolation, il empoche la prime du plus malchanceux. Le Tour est déjà terminé pour son compatriote Mostefa Chareuf, arrivé hors des délais. Il trouvera la mort en 1957 lors de la Guerre d’Algérie.

Lequipe Brest-Rennes

Ce soir, à la table familiale, mon père s’épanche sur la troisième place de Pierre Pardoën. C’est sans doute le concurrent que l’on connaît le mieux car nous l’avons vu plusieurs fois à l’œuvre dans les courses de clocher auxquelles mon père (tout Picard qu’il était, c’était un bon apôtre et un passionné de vélo !) ne manquait pas d’assister lorsqu’il rendait visite à sa maman, ma chère Mémé Léontine, une brave paysanne picarde dont j’ai fait le portrait dans d’anciens billets. Voici comment je possède quelque souvenir de ce Tour de France malgré mon très jeune âge. Je me rappelle de Pardoën et son maillot rouge de la marque Arliguie.

Pierre Pardoen Arliguie

Nous aurions pu renseigner, pour son bloc-notes, Maurice Vidal qui, comme tous les journalistes, ignorait tout du jeune et beau coureur amiénois qui courait encore dans les rangs des « indépendants » quelques jours avant le départ du Tour :
« Comment parler des jeunes sans citer le plus étonnant d’entre eux, ce jeune ébéniste d’Amiens qui a nom Pierre Pardoën. Imaginez que ce garçon de 21 ans et demi n’était prévu que comme remplaçant dans l’équipe du Nord-Est-Centre. Une bien curieuse équipe pour lui, représentant unique du Nord. Et cela, on ne peut décemment en vouloir aux sélectionneurs puisque Pardoën était totalement inconnu ou presque il y a seulement quelques semaines. Á tel point que nous nous sommes sérieusement gratté la tête lorsqu’il nous a fallu trouver sa photo pour l’inclure dans notre « guide du spectateur ».
Bref, ce jeune homme qui vient de signer sa licence d’aspirant il y a une petite quinzaine est installé au Mans à la seconde place du classement général et pas par hasard, je vous l’assure. Depuis deux jours, il est à la base des échappées décisives et, dans la deuxième étape, il avait déjà pris suffisamment d’assurance pour s’attaquer au maillot jaune de Van Steenbergen, soi-même, lequel n’en est pas encore revenu. Et le maillot jaune, il le détint pendant quelques kilomètres. Il est difficile de s’avancer sur l’avenir dans le Tour de France de l’Amiénois Pierre Pardoën, mais ses actions d’éclat ont, d’ores et déjà, fait de lui une des révélations essentielles. Et les Nordistes, qui ne comptent qu’un coureur dans la Grande Boucle, doivent avoir un joli sourire en coin. »

MS N°315B  du 27 juin 1952 01 Pardoen & Van Steenbergen

MIROIR DU TOUR 1952 09 Etape 1 PELLOS Van Steenbergen Pardoen

Max Favalelli brosse aussi un portrait flatteur qui ne peut que réjouir nos racines picardes :
« Á Rennes, à l’issue de la première étape, les suiveurs virent paraître derrière Van Steenbergent un coureur vêtu du maillot orange et blanc et qui portait le numéro 90. Ils consultèrent fébrilement leur liste et lurent ce nom : Pierre Pardoën. Inconnu à 16 heures, Pardoën était célèbre à 16h 30. Ce sont les coups de dés du Tour.
Chacun se préoccupe, en effet, de savoir qui était ce grand garçon à l’ossature herculéenne et qui opposait un sourire candide à l’assaut de curiosité dont il était la victime.
Pardoën – prononcez Pardonne, à la mode locale – est né le 8 août 1930 à Amiens. Et il était promis à une jeunesse heureuse lorsque son père, boucher de son état, mourut en 1944. Pierre qui venait de passe son certificat d’études et était un élève travailleur et à l’intelligence éveillée, suivait les cours d’une école professionnelle d’ébénisterie à Péronne. Il lui fallut abandonner ses études pour venir à Amiens parfaire son apprentissage chez un petit patron.
Mais, avant de disparaître, son père qui avait été lui-même un fervent de la bicyclette, lui avait légué son amour pour le vélo. Malheureusement, il n’eut pas le temps de lui offrir la machine qu’il lui avait promise pour ses étrennes et le jeune Pierre dut économiser sou par sou pour pouvoir acheter enfin la belle monture dont il rêvait.
Sur ce vélo tout neuf, il participe à sa première course, sans même s’être entraîné, et il se classe huitième du Critérium des Jeunes, en dépit de deux chutes. Il a alors dix-huit ans.
Encouragé par ses succès, Pardoën décide de persévérer et, pour s’équiper, acquérir des boyaux, des chaussures, des maillots, le petit ébéniste fait des heures supplémentaires et travaille le soir chez lui. Il est devenu un gaillard de 1m 85 avec un torse de lutteur et des épaules de déménageur. Une force de la nature.
Pierre gagne plusieurs courses et acquiert en Picardie, une si flatteuse réputation qu’il est sélectionné pour la Route de France, puis pour le Tour où il s’illustre dès le départ.
Ce succès ne l’a pas grisé et il demeure reconnaissant à son beau-père -sa mère s’est remariée à un plâtrier- et aux innombrables inconnus qui se sont cotisés pour lui permettre de participer à la grande épreuve où il trouva la consécration. »


1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 10

Pardoën ne confirma pas chez les professionnels tous les espoirs qu’il avait fait naître. Il disputa encore le Tour de France 1956 comme équipier dans la formation du Nord-Est-Centre, du futur vainqueur, le talentueux Roger Walkowiak injustement méconnu. Pardoën mit un terme à sa carrière en 1959 pour se consacrer au métier de carrossier. Pendant une douzaine d’années, il exerça la fonction de maire de la petite commune de Belloy-sur-Somme. Il est décédé il y a deux ans, presque jour pour jour, comme quoi « le vélo conserve ».
La deuxième étape conduit les coureurs de Rennes au Mans. On assiste à de nombreuses offensives malgré le soleil de plomb, ainsi dès le 26éme kilomètre, le Belge Alex Close et les deux régionaux du Nord-Est-Centre Noël Lajoie et … Pierre Pardoën (rêve-t-il du maillot jaune ?) prennent le large, bientôt rejoints par treize coureurs parmi lesquels Fausto Coppi, Geminiani et Robic. Ça roule un train d’enfer et les échappés comptent 3 minutes d’avance au kilomètre 64. C’est alors que les Belges prennent les choses en main pour sauver le maillot jaune de Van Steenbergen. Tout rentre dans l’ordre au kilomètre 117.
En fin d’étape, avant de pénétrer sur le circuit des Vingt-Quatre Heures du Mans, cinq coureurs sortent du peloton : les Belges Rosseel et Close, l’Espagnol Bernardo Ruiz et les méridionaux Dominique Canavèse et Pierre Molinéris dit « Maigre Pierre ».
Au sprint, André Rosseel s’impose comme l’année précédente à Limoges et Carcassonne. Rik 1er Van Steenbergen conserve son paletot jaune talonné par Pardoën maintenant second à 1 minute. Parmi les battus du jour, Lucien Lazaridès, troisième du Tour 1951, et Fiorenzo Magni concèdent autour de quatre minutes.

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Lequipe-Rennes-Le Mans

Pierre Chany nous raconte la troisième étape qui mène les coureurs du Mans, capitale de la rillette, à Rouen, la ville aux cent clochers.
« Après les deux étapes de l’Ouest favorables aux routiers belges, Marcel Bidot décidait à Rennes de regrouper ses hommes en tête du classement. Pour atteindre ce but, une seule tactique reste toujours valable : s’immiscer dans une échappée lancée de loin et enrayer l’opposition par … des tirs de barrage. La méthode a fait ses preuves.
Ce que firent Lauredi et Bernard Gauthier, qui formèrent avec Fachleitner, Buchonnet, Caput, Voorting, un groupe homogène où seul Corrieri jouait au franc-tireur, dès les premiers kilomètres, sous une chaleur accablante (il pleut en Normandie ? ndlr).
L’offensive des Tricolores se trouva largement facilitée par une crevaison de Bloome peu après le départ. Le Flamand attendu par Rosseel, Neyt, de Hertog et Germain Derijcke, était encore derrière lorsque Laurédi et Bernard Gauthier passèrent à l’attaque pour rattraper Buchonnet auteur de la première fugue.
Van Steenbergen, pris au piège, observait une politique de non-combativité. Les sept fuyards eurent tôt fait de creuser l’écart : 13 minutes au 125ème kilomètre. Les hommes de Marcel Bidot, après deux journées difficiles, trouvaient enfin des circonstances favorables. Á 20 kilomètres de Rouen, la chance passait franchement dans leur camp. Une crevaison de Corrieri, une chute à trois (Caput, Fachleitner, Voorting) dans la côte de Maison-Brûlée, et Lauredi, soutenu par Bernard Gauthier, mettait le feu et partait à la conquête du maillot jaune.

 

1952-06-30 - BUT et CLUB - 356 - 07

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 12

MS N° 316  du 30 juin 1952 04 Etape 3 Le Mans - Rouen Classement Caput chute

Il n’y eut pas de sprint, le Grenoblois, équiper docile, laissait passer Lauredi devant lui, abandonnant ainsi le bénéfice de la minute de bonification.
Lorsque les « grands » du peloton passèrent la ligne d’arrivée, Nello et Bernard avaient pris la direction des douches depuis 11 minutes. Le maillot jaune était français ! », le premier de l’équipe de France depuis Louison Bobet en 1948.

Lauredi Gauthier1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - 13Lequipe-Le Mans-Rouen

Parmi les autres faits marquants de la journée, on relève l’abandon du futur téléreporter Robert Chapatte, souffrant d’une angine depuis Brest, ainsi que celui du remarquable spécialiste de cyclo-cross André Dufraisse.
J’ai été si bavard depuis le départ de Brest que je vous laisse souffler dans ma chère Normandie qui m’a donné le jour.

Pour décrire les premières étapes de ce Tour de France 1952, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans les numéro spéciaux d’avant et après Tour de France du Miroir des Sports et de Miroir-Sprint.
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.
Remerciements également à l’ami Jean-Pierre Le Port qui, comme chaque année, comble les quelques manques de mes collections.

Publié dans:Cyclisme |on 30 juin, 2022 |Pas de commentaires »

Départ de Paris-Nice 2022 à Auffargis

Pour la 13ème année consécutive, le département des Yvelines accueillait, début mars, le départ de la mythique course cycliste professionnelle Paris-Nice.

Affiche Paris-Nice 2022

Á plusieurs reprises, j’ai consacré un billet à cet événement* sportif. Cette épreuve que l’on surnomme, en dépit de la météo parfois capricieuse, la Course au soleil, est née en 1933 de l’esprit d’un certain Albert Lejeune heureux propriétaire de deux quotidiens florissants, Le Petit Journal basé à Paris et Le Petit Niçois.
Avant-guerre, beaucoup de patrons de presse étaient à l’initiative de courses cyclistes, sport éminemment populaire propre à attirer spectateurs et lecteurs, ainsi Le Petit Journal déjà fondateur de Paris-Brest-Paris en 1891. Les années 1930 furent un âge d’or du cyclisme français avec une génération de champions dont mon père me contait les exploits, André Leducq, Georges Speicher, Antonin Magne, tous vainqueurs du Tour de France.
L’idée d’Albert Lejeune est simple : relier le centre géographique de ses deux journaux par une course cycliste novatrice, d’où le choix de Paris-Nice, sur une durée de six jours, pour prolonger la saison hivernale, en rappelant ainsi les Six Jours sur piste, très prisés par le public à l’époque. La course s’appelle à l’origine les Six Jours de la route.

Petit journal Course au soleil

L’affiche que les organisateurs ont imaginée, cette année, pour la 80ème édition de la course, possède un intérêt documentaire que vous apprécierez s’il vous prend de repérer les différences entre les deux coureurs et leur monture.
Sur le plan de la communication, 1933 c’est encore le temps de la photographie noir et blanc ou bistre, de la radio TSF grésillante. Curieux, je me suis plongé dans le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France pour consulter les articles que le Petit Journal consacra à son épreuve.

TSF Paris-Nice

Ainsi, le départ n’ayant pas encore été donné, on s’intéresse aux à-côtés de la course, notamment au ravitaillement des concurrents, en somme au « ventre de Paris-Nice » pour reprendre l’expression de Zola :
« Tout a été prévu pour assurer aux deux cents coureurs une nourriture substantielle et pouvant être absorbée rapidement, car nos as de la pédale n’auront guère le temps de s’attarder le dos au feu, le ventre à table selon le bon conseil de Brillat-Savarin.
Voici leur menu « de course », car bien entendu, arrivés à l’étape, ils auront toute liberté de savourer, si le cœur leur en dit, les spécialités culinaires de nos provinces françaises.
Á chacun des cinq postes de ravitaillement, on leur remettra une musette contenant :
1 bidon de café ou thé,
1 bidon Vittel ou Vichy,
1 morceau de poulet ou une côtelette première,
1 sandwich jambon ou confiture,
2 gâteaux de riz,
2 tartelettes,
20 morceaux de sucre (le diabète est une maladie de sédentaires qui n’a pas cours chez nos sportmen est-il précisé),
3 bananes,
15 figues ou pruneaux.
Changement d’époque et d’habitudes diététiques, les cyclistes de haut niveau d’aujourd’hui présentent une adiposité très faible car ils ont appris à brûler les graisses avec le concours de diététiciens et nutritionnistes. Désormais, le rapport entre la puissance mise en œuvre et le poids joue un rôle capital, l’on parle de ratio watts/kilogrammes, bien loin du slogan du candidat communiste à l’élection présidentielle défendant les vertus franchouillardes d’« un bon vin, une bonne viande, un bon fromage ».
Dans la caravane publicitaire officielle de la première édition, on relève la présence du Café Standard, l’apéritif Saint-Raphaël Quinquina, les Établissements Simplex, le chocolat d’Aiguebelle, les Établissements Cointreau, la renommée maison apéritif Clacquesin, le champagne Mercier, la maison Martini et Rossi, les chaussures André, la biscuiterie rémoise Derungs, les jambons Olida.

Prime CointreauPrime Jacqueson

Dans les années 1950-60, dans le peloton français, on voyait des maillots vantant l’apéritif Saint-Raphaël, la piquette de table Margnat et la bière Pelforth.
La loi Évin relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme ne naîtra qu’en 1991.
Á l’origine, le maillot de leader de la course est de couleur azur avec une bande transversale or évoquant la Méditerranée, le ciel bleu et le soleil niçois. Il est fourni par la maison Unis-Sports 40 rue de Maubeuge à Paris.
Par la suite, après-guerre, il changea de couleur en fonction de l’organisation. Ainsi, en 1955 jusqu’au tout début des années 2 000, le mythique maillot blanc récompensa de prestigieux vainqueurs comme Anquetil, Poulidor et Merckx.

Poulidor maillot blanc Paris-Nice 1966

Depuis 2 002, la société Amaury Sports a fait preuve de bien peu d’originalité en reprenant les maillots distinctifs des différents classements du Tour de France qu’elle organise également.

Auffargis maillots

Le Paris-Nice 2022 démarre alors que l’actualité dramatique est phagocytée par l’invasion russe en Ukraine.
Clin d’œil de l’Histoire, quand, le 3 mars 1933, Le Petit Journal annonçait la naissance de sa course, ses colonnes évoquaient aussi les élections en Allemagne où le parti d’Adolf Hitler semblait bien placé. Ainsi, alors que le quotidien décrit avec ferveur le départ de Paris, on apprend que le docteur Goebbels est nommé ministre de la Propagande.

Paris-Nice propagande

Albert Lejeune mettra trop ses journaux, durant l’Occupation, au service de la collaboration. Condamné à mort à la Libération, il est fusillé en 1945.
149 candidatures sont retenues sur les 200 reçues. 40 coureurs appartiennent à des équipes de marques de cycles Alcyon, Dilecta, Génial-Lucifer, La Française et Oscar Egg. Les 109 autres coursiers sont des individuels, ceux qu’Albert Londres appelait les « ténébreux » dans son reportage sur les forçats de la route. Chaque participant touche une prime journalière de 40 francs.
Le plateau est particulièrement relevé avec la présence des plus grands champions français de l’époque, André Leducq, Georges Speicher, Roger Lapébie, René Vietto, Maurice Archambaud, Fernand Mithouard vainqueur de Bordeaux-Paris quelques semaines plus tard, Armand Blanchonnet double champion olympique lors des Jeux de 1924, les Belges Sylvère Maes, Félicien Vervaecke, Jean Aerts, le grimpeur espagnol Vicente Trueba surnommé « la puce de Torrelavega », premier vainqueur du Grand Prix de la Montagne du Tour de France.
En 9 décennies, le cyclisme a complètement changé de visage et n’a pas échappé à la mondialisation. Les maillots bariolés des coureurs (ainsi que leurs cuissards, casques et chaussures) vantent des groupes multinationaux comme des organismes bancaires (Crédit Mutuel Arkea-Groupama-Cofidis), des compagnies d’assurances (AG2R-La Mondiale), une chaîne néerlandaise de supermarchés (Jumbo), une entreprise de sols stratifiés (Quick Step) et même des États (Bahrein- Astana Qazaqstan-Émirats Arabes Unis-Israël).
C’est bien simple, alors qu’auparavant, la Course au soleil était l’apanage exclusif de coureurs de la vieille Europe, au XXIème siècle, son palmarès s’est enrichi de nombreux champions venus d’autres horizons : le kazakh Vinokourov, les nord-américains Landis et Julich, l’australien Richie Porte, les colombiens Betancur, Henao et Egan Bernal. Il faut remonter à 1997 pour retrouver une victoire française avec Laurent Jalabert.
La course elle-même souffre de la concurrence d’autres épreuves organisées sur d’autres continents et pays plus exotiques, quoiqu’avec la pandémie, beaucoup de coureurs aient choisi, cette année, d’affuter leur forme, comme autrefois, sur les routes du Midi de la France.
Car dans les années 1950, la Côte d’Azur voyait débarquer de nombreux coureurs professionnels heureux de profiter de la douceur du climat hivernal pour effectuer leur entraînement de début de saison. De nombreuses courses fleurissaient sur le littoral méditerranéen : des mini-classiques Gênes-Nice et Nice-Alassio, le Grand Prix de Saint-Raphaël, ceux de Cannes et d’Antibes, la ronde du Carnaval d’Aix-en-Provence, des courses de côte au Mont Faron et Mont Agel, et même dans nos colonies, les Grands Prix de l’Écho d’Alger et de l’Écho d’Oran.

Echo d'Oran

Les frères Louison et Jean Bobet (ils remportèrent tous les deux Paris-Nice) s’enorgueillissaient d’avoir accumulé 700 kilomètres d’entraînement durant l’hiver, ce qui ferait hurler de rire les champions de maintenant qui comptent déjà plusieurs milliers de kilomètres au compteur.

Bobet Anquetil entrainement

Les coureurs prenaient le départ de Paris-Nice, les jambes encore blanches, de bonnes joues, comme en témoigne cette photographie prise lors du Paris-Nice 1954. Tout gamin, j’étais fier de voir mon idole Jacques Anquetil avec son maillot La Perle rouler auprès du campionissimo Fausto Coppi.

blog Anquetil et Coppi Paris-Nice

La veille du départ en 1933, fut effectué le poinçonnage des bicyclettes au siège du Petit Journal, rue Lafayette. Le règlement était très strict et il était interdit de changer de vélo tout au long de l’épreuve. Les réparations éventuelles devaient se faire sur place.
Aujourd’hui, les vélos sont contrôlés à l’arrivée de chaque étape pour détecter notamment quelque assistance électrique.
Le 14 mars 1933, à 5 heures du matin devant le café Rozes de la Place d’Italie, à Paris, on procéda aux ultimes opérations de contrôle, puis après 7 kilomètres de défilé, le départ réel de la première étape menant à Dijon fut donné à Thiais, au Carrefour de la Belle Épine.

Paris-Nice 1933 Moret sur Loing

Cette année, après une première étape en ligne autour de Mantes-la-Ville, les coureurs prennent véritablement leur envol vers le soleil du Midi à Auffargis, dans le sud du département des Yvelines. Il s’agit d’une jolie commune à la population aisée, nichée dans le vallon du ru des Vaux-de-Cernay, en lisière de la forêt de Rambouillet. Elle fait partie du parc naturel régional de la Haute Vallée de Chevreuse, un site évocateur pour les mordus de vélo.

Auffargis EgliseAuffargis 1

Auffargis 3

Parmi les personnalités qui y vécurent, figure, pour paraître érudit, François Roberday, orfèvre du roi Louis XIV, « valet de chambre de la Reyne », et organiste renommé qui aurait été un des maîtres de Jean-Baptiste Lully.
L’acteur Jean Rochefort, marquis de Bellegarde à la Cour de Louis XVI dans le film Ridicule, cavalier émérite, passa les vingt dernières années de sa vie dans son haras de Villequoy. Le journaliste Félix Lévitan, ancien coorganisateur du Tour de France avec Jacques Goddet, fut maire de la commune dans les années 1960.

Au Vélocipédiste 2Au Vélocipédiste 1Auffargis 2

Auffargis connut autrefois des belles heures de cyclisme. Le village se trouvait sur le parcours d’une mythique course contre la montre, et lorsqu’on en diminua le kilométrage, il devint même lieu de départ lors de deux éditions. Sur le podium, le maire en oublie le nom, il est vrai que le Grand Prix des Nations a disparu malheureusement du calendrier depuis longtemps.
Heureux Fargussiens (d’un âge désormais avancé) qui admirèrent ainsi le recordman de l’épreuve Jacques Anquetil, neuf fois victorieux en neuf participations, revêtu de son maillot Ford. En 1965, il laissa Rudi Altig à 3 minutes 9 secondes et Poulidor à près de 5 minutes.

Nations 1965 MdC

En 1966, « l’homme chronomaître » devança largement dans l’ordre Felice Gimondi, Eddy Merckx, Roger Pingeon et Raymond Poulidor, comme en témoigne la Une du journal L’Équipe.

Nations 1966 copie

Phénoménal ! Anquetil, mettant souvent à profit les étapes dites de vérité, inscrivit cinq Paris-Nice à son palmarès. Cependant, il ne détient pas le record de victoires, l’Irlandais Sean Kelly l’emporta sept fois consécutivement.
Ce midi, peu après le départ, les coureurs vont rouler pendant quelques kilomètres sur le parcours de l’ancien Grand Prix des Nations en escaladant la fameuse côte des 17 Tournants que connaissent bien les cyclotouristes franciliens.
Le Belge Alfons Schepers, sur cycles La Française, franchit en vainqueur la ligne d’arrivée de la première étape à Dijon du premier Paris-Nice, après avoir accompli les 312 kilomètres en 8 heures 48 minutes et 50 secondes, soit une moyenne horaire, remarquable pour l’époque, de 35,398 km/h.

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Je me suis délecté de la presse d’alors aux envolées lyriques, empreinte aussi d’une certaine naïveté ou fraîcheur de ton, vous choisissez. Ainsi dans Le Petit Journal du 16 mars 1933, le journaliste Paul Guitard écrit depuis Lyon terme de la seconde étape, un article intitulé Le chant du coq :
« Notre premier Paris-Nice aura rencontré le succès sportif et l’enthousiasme populaire ; c’est d’un excellent augure. Les successeurs éventuels des Thys, des Petit-Breton, des Trousselier et des Pélissier ont voulu prouver qu’ils avaient de qui tenir et que, si l’usage de la bicyclette devait se perdre un jour en France, le souvenir de ces champions, leur exemple, subsisterait longtemps encore.
Vous savez pourtant que l’Yonne et la Bourgogne possèdent des chemins d’école buissonnière, que tout y est plein de couleurs. Dès le matin, la rosée des prairies dorait l’eau des rivières et pénétrait de ses flammes subtiles les arbres qui commencent à verdit ; l’air léger vibrait à l’horizon, mais il est hors de doute que peu de coureurs soient sensibles à toutes ces choses ; on ne leur demande pas d’être des artistes. Ici, le sport a force de loi. Comment se manifeste-t-il pour ce but ? Brillamment, mes amis, comme toutes prévisions.
Ce matin, au contrôle de départ, il y avait foule. Un vieux monsieur m’a demandé : « « Ça sert à quoi ? » – Á bien des choses !
D’abord, et sans employer de grands mots, à avoir une preuve nouvelle de la qualité, de l’énergie, de la résistance humaine.
Á certaines minutes, on se demande si cette énergie et cette résistance ont des termes.
Il s’agit ici d’extraordinaires machines à courir. Le mot est juste quand on l’applique à Schepers, à Joly, à Decroix, à Marcel Bidot, échappés, semble-t-il, d’une humanité préhistorique. Ces garçons sont des organismes humains tout neufs, jetés d’une matière vivante incorruptible, je les connais et les suis depuis longtemps. Quelle pompe d’or ou d’acier ont-ils à la place du cœur ! et quels poumons ! et quelle endurance ! On songe à Achille plongé par sa mère dans l’eau du Styx. Quelles eaux glacées, de nos jours, leur ont assuré l’immunité ? J’ai lu de véritables traités de stratégie sur la manière de gagner les grandes courses.
Mais Schepers et Joly ignorent, en vérité, tout des sciences et des calculs ou tout au moins ils les méprisent. Prenez Vervaecke, qui fit hier une course admirable : cette figure fermée, absente ne révèle rien d’intellectuel, ce qui ne veut pas dire, bien au contraire, que l’homme ne soit pas intelligent.
Le corps seul est en mouvement, ce corps si parfaitement organisé, qu’on ne peut surprendre en lui la moindre trace d’effort. Il y a dans cette aventure la volonté du coureur de n’avoir pas l’air de participer à la lutte. C’est la classe physique qui parle, incomparable et sans rivale. Rien n’est plus beau certes qu’une volonté farouche tendue à se livrer et poussant la guenille humaine vers la victoire, quelque chose est plus beau peut-être, c’est le bel animal triomphant de sa matière physique.
Je comprends ma foi la joie exubérante, sans retenue, du vainqueur parce qu’elle éclate comme le chant du coq, et puis il y a encore que cette sorte de ferveur à l’égard des sportifs, touchante, naïve, un peu bébête, n’allez pas en rire, se pratique à tous les degrés. Tout à l’heure, avant le départ, dans un petit café, j’ai vu la femme d’un modeste coureur régional installée près de son mari équipé dans son maillot. Elle ne mangeait pas, elle lui coupait son pain, sa viande, lui versait à boire et de temps en temps essuyait de son mouchoir le front de son héros. C’est ça, voyez-vous, la course au soleil ! »

Paris-Nice 1933 Aerts enlève dijon-Lyon

Dans la même édition, le prolixe Paul Guitard nous offre un autre article consacré à la seconde étape entre Dijon et Lyon, intitulé Le vin, sang de la France. Il faut dire qu’au cours des cinquante premiers kilomètres, les coureurs sinuaient au milieu des vignobles aux noms enchanteurs : Gevrey-Chambertin, Vougeot, Vosne-Romanée, Aloxe-Corton, Beaune, Meursault.
« Les Méridionaux considèrent que le vin est le sang de la France. On ne saurait les désapprouver de cet amour exclusif pour le liquide vermeil et généreux. Le vin fait du bien dans tout l’être ; il donne en effet force à qui l’emploie avec la modération nécessaire, et sang, et il reste un stimulant précieux pour les énergies. Ce n’est pas un paradoxe d’affirmer qu’il a rendu bien des services à la cause du sport. Je me souviens, par exemple, avoir assisté, en Angleterre, à un grand match international de rugby. Le manager de l’équipe de France, Jules Cadenat, ému de nos défaites successives, avait dit : « Je vais employer, cette fois, le grand remède. » Le grand remède consistait en un petit tonnelet peint en tricolore et que le Biterrois portait fièrement en bandoulière. Le grand remède, c’était le vin. Cadenat avait noté que ses hommes s’accommodaient mal pendant leur séjour en Angleterre, du thé, boisson fluide propre à exciter les discussions, ou qui porte à la rêverie. Inutile de dire que le traitement fit merveille et que les malades réagirent victorieusement.
J’y pensais, ce matin, en traversant, derrière les coureurs, cette belle série de Bourgogne aux sillons éclatants.
Un peu avant d’arriver à Nuits-Saint-Georges, une paysanne tendit à Leducq une bouteille de ce cru magnifique. Leducq remercie, sourit et dit : « Chic, du pinard ! » et il porta la bouteille à sa bouche comme s’il jouait du clairon. Ce fut le coup de fouet, la charge, avant Beaune. Six fuyards, échappés depuis le départ, étaient rattrapés. Quant à Demuysère, il manifesta son mécontentement en s’en prenant à deux des six, ses compatriotes Rebry et Schepers : « Ça n’est pas des coups à faire, savez-vous. » Demuysère, qui aime la bonne bière, à la mousse rafraîchissante, pense également qu’il faut modérer ses efforts. Couper son vin d’eau, telle est sans doute sa maxime. Ainsi faisaient les Athéniens, selon Nietzsche qui estimait cette conduite fort prudente. »

« Nuits (Saint-Georges) d’ivresse, de tendresse
Où l’on croit rêver jusqu’au lever du jour ! »
Paris-Nice 1933 anecdote

Á en juger par l’entrefilet ci-dessus, l’actrice Nadine Picard rêvait peut-être d’une nuit câline en compagnie du vainqueur des Tours de France 1930 et 1932 André Leducq surnommé Dédé gueule d’amour et muscles d’acier et l’ancien champion olympique Armand Blanchonnet dit Le Phénomène.

Leducq et Blanchonnet 17 tournants

Vous pensez bien que je me suis renseigné sur cette coureuse de coureurs ! Pour rester dans l’esprit, j’ai noté qu’elle joua au théâtre dans Le mariage de Figaro de Beaumarchais et Le mariage de Monsieur le Trouhadec de Jules Romains, et fit des apparitions au cinéma dans Un amour de Beethoven d’Abel Gance et Ferdinand le noceur auprès de Fernandel.

Ferdinand le noceur

Lors de l’édition 2017, les coureurs escaladèrent contre la montre le Mont Brouilly point culminant du Beaujolais. De même, l’an dernier, la course au soleil fit étape à Chiroubles. Je n’ose imaginer les articles enivrants que nous auraient offerts ces truculents « braconniers de Dieu » qu’étaient Antoine Blondin, Abel Michea, René Fallet.
Paris-Nice a souvent usurpé son surnom de Course au soleil, à moins que la météo capricieuse ait contribué à sa légende. Elle est superbement illustrée par cette couverture du Miroir du Cyclisme et la photographie de mon champion transi sous la neige dans son effort solitaire.

Anquetil sous la neige 2

En 1933, dans Le Petit Journal, Paul Guitard, encore, évoque un membre de la bande à Éole qui fera, plus tard, envoler le chapeau et soulever la jupe de Mireille dans une chanson de Brassens.
« Sous le plafond d’un ciel de cendres où les gros nuages gris sont fignolés comme pour une fresque de chapelle, la route pénètre sous les platanes ou les ifs, traverse les petits villages du pays de Provence aux maisons ocres et aux tonnelles d’ombre. Pour rendre hommage à cette belle nature, les coureurs avaient l’air ce matin, de faire leur petite promenade quotidienne. Il est vrai qu’un fort mistral les conduit littéralement sur leur selle. Tarascon les salua bruyamment. Mais, à partir d’Arles, tout changea. Les belles Arlésiennes (on les voit donc parfois ! ndlr) acclamèrent les coureurs comme elles acclament à la belle saison, la mort du taureau et les estocades des grands toréadors d’Espagne. De beaux yeux noirs vous ont souri, coureurs mes amis !
« Quel dommage de ne pouvoir rendre la politesse » nous dit Leducq en souriant. Fichu mistral ! Et le coureur pédale de plus belle. On eut dit un signal. Ce fut le moment que choisirent Georges Speicher et Jules Merviel pour tâcher de fausser compagnie à leurs camarades. Le mistral soufflait plus fort que jamais ; dressant devant lui comme une barrière invisible et infranchissable.
-Tiens ! Qu’est-ce que c’est que ce vent-là ? demanda Demuysère à son Barthélemy.
-Tiens, ça c’est le mistral, répondit l’interpellé.
-Tiens, tiens, je croyais que c’était un poète, rétorqua simplement Demuysère, que je ne savais pas érudit.
Cependant, Speicher et Merviel mettaient les pédalées doubles. C’est alors que la course prit un grand intérêt. Speicher n’est pas très loin au classement général. Il a six minutes de retard sur le premier, or à ce village curieusement nommé La Bouillabaisse (en fait, La Bouilladisse ndlr), il avait comblé cet écart de la moitié…

Paris-Nice 1933 Speicher à Marseille

Ce matin, les élèves de l’école communale d’Auffargis prolongent de quelques heures leurs vacances d’hiver. Ils participent à des animations de gymkhana et vont faire la claque au pied du podium. Pendant ce temps, avant de suivre en moto les coureurs pour la télévision, Thomas Voeckler rencontre, en compagnie de Sandy Casar, deux classes de 5ème du Collège Les Molières des Essarts-le-Roi.
Je doute que leurs enseignants leur dispenseront la leçon d’énergie et de courage qu’administrait le journaliste Paul Guitard sur le chemin d’Avignon.

Ecole du courage 1Ecole du courage 2Paris-Nice 1933 Avignon

La première édition de Paris-Nice fut remportée par le Belge Alfons Schepers leader depuis la première étape. Il devançait un autre Belge Louis Hardiquest et le populaire Stéphanois Benoît Faure surnommé la Souris.

Benoit Faure la sourisDictateur Le_Petit_journal_Parti_social_bpt6k633191j_1Schepers 1 Paris-Nice 1933 2

« S’il fallait comparer Schepers à un coureur d’avant-guerre (celle de 14-18 ndlr), on ne pourrait mieux faire que de l’appeler le « Faber belge ». Tout comme le regretté géant Luxembourgeois, c’est un bel et puissant athlète, toujours le sourire aux lèvres. Il est d’autre part l’homme qui ne craint ni le froid, le vent, ni les pavés, ni les côtes et il dispose d’une pointe finale qui, jointe à ses qualités d’endurance, peut lui valoir encore d’autres grands succès. » Bien vu, justement, il remportera quelques semaines plus tard le Tour des Flandres et la troisième étape du Tour de France.
Ce lundi matin, c’est vraiment la Course au Soleil. Le ciel est d’un bleu limpide même si le thermomètre décolle timidement de zéro degré. La pelouse en pente douce vers le podium se remplit peu à peu de retraités. Terrible choc de l’actualité : à l’occasion de ce divertissement sportif mineur de notre société occidentale, dans l’attente de la présentation des coureurs, beaucoup de conversations tournent gravement autour de l’invasion de l’Ukraine.
Les regards s’attardent sur le russe Alexander Vlasov, second de l’épreuve l’an dernier. « Comme beaucoup de Russes, je veux juste la paix. Je ne suis pas une figure politique et on n’a pas demandé aux gens normaux comme moi, s’ils voulaient d’une guerre. En tant qu’athlète, mon objectif devrait être d’unir les gens au-delà des frontières plutôt que les diviser, cela devrait être le rôle du sport. »

Auffargis Vlasov

Appartenant à la formation allemande Bora-hansgrohe, il n’est pas concerné par la décision de l’Union Cycliste Internationale interdisant aux équipes et sélections nationales russes et biélorusses de participer aux épreuves du calendrier international cycliste. Le speaker se garde de citer sa nationalité, peut-être pour éviter quelques réactions négatives du public.
Le français Anthony Turgis de l’équipe TotalÉnergies est entouré par ses supporters admiratifs devant son vélo S-Works Tarmac SL7 engin de tous les fantasmes. C’est vraiment le local de l’étape car il demeure aux Essarts-le-Roi, sur le plateau, à deux kilomètres du départ. Ses objectifs sont surtout les prochaines classiques flandriennes. Pour se familiariser avec les pavés, il inclut souvent dans ses sorties d’entraînement la traversée de Montfort-l’Amaury et un court passage qui longe le château de Dampierre-en-Yvelines, localité voisine que le peloton traversera peu après le départ.

Auffargis Turgis

C’est à Dampierre que, le 1er mai 1935, mourut tragiquement Henri Pélissier, abattu de cinq balles de révolver, par sa compagne, de vingt ans sa cadette. Vainqueur du Tour de France 1923, il fut le héros avec son frère Francis, lors de l’édition suivante, du fameux épisode du Café de la Gare de Coutances où le journaliste grand reporter Albert Londres** recueillit leur ressentiment contre les organisateurs et leur aveu de pratiques dopantes, donnant naissance à la légende des « forçats de la route ».
Son frère Francis bâtit sa légende de « Sorcier » sur les routes de la vallée de Chevreuse. Double vainqueur de Bordeaux-Paris, il fit par la suite, en qualité de directeur sportif, triompher deux parfaits inconnus, Fernand Mithouard en 1933, puis Jean Noret en 1934. Beaucoup plus tard, Francis confessa : « Jean Noret a fait toute la course à l’eau sucrée … avec, pour être franc, deux ou trois lampées de Cognac trois étoiles. ». Noret confia qu’il s’agissait plutôt de quatre ou cinq litres de Porto possiblement allongé !
En 1953, sur le parcours du Grand Prix des Nations, Francis faisait atterrir sur la planète Vélo, un jeune coureur normand indépendant de 19 ans, frêle dans son maillot La Perle : Jacques Anquetil.

Auffargis Lotto SoudalAuffargis Française des JeuxAuffargis Arkea SansicAuffargis Philippe Gilbert

Tour à tour, les équipes défilent sur le podium de présentation. Certains coureurs n’ont pas encore tombé le masque sanitaire, ce qui ne facilite pas leur identification.
Hier, lors de la première étape, la formation néerlandaise Jumbo Wisma a fait une démonstration de force et mis la main, d’ores et déjà, sur la course : ses trois meilleures chances, le sprinter français Laporte, le Slovène Roglic et le champion de Belgique Van Aert ont terminé ensemble seuls échappés. Il ne faut peut-être pas aller chercher ailleurs le futur vainqueur sur les bords de la grande bleue. Rançon du succès, ce matin, les micros et les stylos se tendent vers eux.

triplé Jumbo 2 2Auffargis Jumbo 1Auffargis Jumbo 2Auffargis Van AertAuffargis Roglic

12 heures quinze pétantes, le départ fictif est donné, les coureurs vont escalader « pépère » la côte des Essarts-le-Roi avant de tirer droit vers Orléans. Gare au vent de Beauce propice aux « bordures » !

*Quelques anciens billets au départ de Paris-Nice :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2011/03/08/au-depart-de-paris-nice-2011-les-mains-aux-cocottes-ou-ah-si-vous-connaissiez-ma-poule-de-houdan/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/03/19/au-depart-de-paris-nice-2015-a-maurepas/
http://encreviolette.unblog.fr/2019/03/15/paris-nice-2019-dans-les-yvelines/
**Les « Forçats de la route » à la Comédie Française
http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/

Publié dans:Cyclisme |on 8 mars, 2022 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1971 (3)

Pour revivre les étapes précédentes :
http://encreviolette.unblog.fr/2021/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1971-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2021/07/13/ici-la-route-du-tour-de-france-1971-2/

Merckx au départ

Jour de repos en montagne, à Orcières-Merlette : « Les coureurs étaient cantonnés dans un bâtiment commun qui s’essayait à recréer le climat d’un village olympique. Généralement, cette conjoncture heureuse se produit dans l’école des filles et fait flotter aux balcons de la cité d’étranges sous-vêtements. Cette fois, ils étaient logés dans le « Club du Soleil », dont le seul nom évoque quelque secte naturiste, et ils se penchaient eux-mêmes aux balcons, par un juste retour, pour voir passer les spectateurs avec intérêt.
C’est de cette sorte de petit Sarcelles de village qu’on vint extraire Zoetemelk, comme Cendrillon, pour lui offrir son poids en miel du pays, décerné au meilleur grimpeur … Zoetemelk considérait avec gentillesse 67 pots de miel qui s’accumulaient sur un horizon dépouillé, dont la seule végétation était celle des pylônes que le printemps dénude, quand les remonte-pente n’emmènent plus dans leurs cabines que des botanistes et des chasseurs de papillons. Il y avait chez le grimpeur comme le sentiment de la vanité de ses propres effets : « Qui voit ces bennes voit ses peines. »
Pour le reste, toutes les pensées allaient vers Ocaña et Merckx, et à un battement de cœur correspondait un serrement du même. »
La onzième étape Orcières-Merlette-Marseille est une longue descente de 251 kilomètres vers la mer qui a tout le profil d’une étape de transition. Sauf que …
Laissons Marc Jeuniau, le journaliste belge de SPORT nous raconter : « En le quittant vendredi soir, après la journée de repos, j’avais le sentiment qu’Eddy préparait quelque chose. Quoi ? Nous n’allions pas tarder à en être averti. L’étape commençait par la descente de la fameuse côte de Merletet. Le meilleur descendeur du troupeau c’est assurément Rinus Wagtmans. Dès que le drapeau fut baissé, le petit coureur hollandais se lança à corps perdu vers la vallée. Le plan était préparé et Merckx le premier se mit dans la roue. Au bas de la descente, c’est-à-dire après cinq kilomètres de course, dix hommes comptaient trente secondes d’avance sur le peloton. Parmi ces hommes, trois équipiers de Merckx : Huysmans, Wagtmans et Stevens, lequel allait cependant très vite lâcher prise. En ce moment, s’est engagé un combat d’une beauté et d’une intensité extraordinaires. Merckx s’est battu avec une force stupéfiante, tentant de faire basculer la course. Mais le combat était inégal. D’une part aux côtés du champion belge se trouvaient, outre ses deux équipiers, Van der Vleuten et Bouloux qui menaient régulièrement, Armani et Paolini ne venaient que rarement au commandement. Quant à Lucien Aimar qui aurait bien voulu participer à l’action, il avait reçu l’ordre de ne pas mener, il eut même avec Édouard Delberghe à ce propos une vive explication.

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D’autre part, aux côtés d’Ocaña, figuraient outre ses équipiers Mortensen, Genty et Labourdette, tous les Ferretti, tous les Mercier et tous les Werner. Les Ferretti disaient qu’ils défendaient la position de Petterson. Mais l’avant-veille, ils ne vinrent jamais relayer Merckx en lutte dans une situation inverse contre Ocaña. Les Mercier défendaient le maillot vert de Guimard. Mais l’avant-veille, on ne les avait jamais vus aux côtés de Merckx. Quant aux Werner qui travaillèrent avec cœur, on se demande ce qu’ils venaient faire là.
Toutes ces alliances naturelles et artificielles firent qu’Ocaña trouva beaucoup de précieux lieutenants.
Voyant que l’écart ne grandissait pas alors qu’il roulait à une allure folle –moyenne de cette fantastique étape : près de 46 km/h- , Merckx voulut se relever, Guillaume Driessens l’incitait à poursuivre. Le Belge comprenait mal comment il était possible que l’écart ne se creuse pas alors qu’il pouvait compter à l’arrière sur ses équipiers pour briser la cadence. Il ne savait pas que derrière le peloton se jouait un drame pour les Molteni. Bruyère ayant crevé, Giorgio Albani prit immédiatement la décision, pour récupérer le coureur wallon, de faire attendre Mintjens, Spruyt, Swerts et Stevens. Ce fut l’erreur fatale car jamais les cinq Molteni ne recollèrent au peloton… »
À l’arrivée à Marseille, avec une heure et demie d’avance sur l’horaire le plus optimiste, ce qui mit en colère le maire Gaston Defferre qui rata l’arrivée, cette folle partie de manivelles de 246 kilomètres ne rapporte que 1 minute et 56 secondes de profit à Merckx sur Ocaña, déception d’autant plus accentuée qu’il est battu au sprint d’un pneu par Armani, le long du vieux port. Luis Ocaña est mécontent : « Eddy n’a pas été régulier. Il a fait démarrer Wagtmans avant même que le directeur de la course eût levé son drapeau ».

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 19 Orcières - Marseille - Armani

Merckx « n’est plus » qu’à 7 minutes et 34 secondes du maillot jaune Ocaña ! Et quand Merckx se fâche … c’est bon signe !
Derrière cette descente héroïque, folle superbe, la montée, qui promettait d’être le grand clou de la journée, s’en trouva éclipsée. « C’était, en vérité, une montée en chandelle, qui allait transformer les coureurs en cent-six personnages en quête de hauteur. En effet, convertissant l’étape à Marseille en escale et s’escamotant dans les nuées sous les yeux de ses admirateurs à la manière des fakirs, le Tour de France jouait la fille de l’air et prenait l’avion comme tout le monde pour se rendre à Albi.
À jouer à pigeon-vole, tous les moulineurs de braquets se retrouvent sur le même plan. Personne ne « coinça » dans l’ascension de la turbine, ce nivellement par le haut offrant l’énorme avantage de permettre à chacun de se mettre dans la peau d’un grimpeur ailé au-dessus des Cévennes. J’en sais d’ailleurs plus d’un qui furent bien étonnés de pouvoir dire : « Aujourd’hui, je voltigeais. »
À l’atterrissage, nous eûmes l’image de ce que pourrait être à nouveau en France un cyclisme sur piste. À telle enseigne que, hier après-midi, le circuit du Séquestre faisait encore tourner les coureurs autour d’un aérodrome, sans doute pour ne pas trop les dépayser d’un seul coup… »
Sur un parcours accidenté de 16,300 km tracé à proximité du circuit automobile d’Albi, Merckx l’emporte, devançant Ocaña de 11 secondes. Mais à peine descendu de vélo, il se précipite vers le codirecteur de la course Félix Lévitan pour protester : « J’ai vu, en regardant dans la ligne opposée du circuit, une voiture de télévision abriter Ocaña. C’est inadmissible. D’autre part, une moto s’est arrêtée devant moi dans un virage et a failli me faire tomber. C’est inadmissible ! »

IMG_0716IMG_0700IMG_0702IMG_0717SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 20 Albi Contre la montre - Merckx grignote

Quand Merckx se fâche … c’est bon signe ! Il « n’est plus » qu’à 7 minutes et 23 secondes du maillot jaune Ocaña !
Dans sa Croisière des Albigeois, Antoine Blondin fustige les organisateurs du Tour : « Il paraît que nous n’avons pas tout vu. Tout à l’heure, les indigènes, massés au pied de leur admirable cathédrale fortifiée, jouiront d’un spectacle particulièrement insolite. On leur montrera les coureurs en grande tenue, luisants d’embrocation, se présenter dans le décor majestueux du palais de la Berbie dédié aux œuvres de Toulouse-Lautrec et faire le simulacre d’enfourcher leurs bicyclettes. Puis, comme s’ils se ravisaient devant une ineptie, ils monteront tout bêtement dans l’autocar pour Revel, après avoir fort raisonnablement confié leurs engins aux bagages… »

tour 71 église revel

Avant le départ de la première étape pyrénéenne Revel-Luchon, Luis Ocaña se rend à l’église de Revel avec son équipier Labourdette pour se recueillir quelques instants, tel le torero priant dans la chapelle avant d’entrer dans l’arène et affronter le toro. Pour le fier Espagnol, croyant et mystique, cette étape vers Luchon est capitale et il s’attend à de furieux assauts d’Eddy Merckx.
Je retrouve Christian Laborde vélociférant* dans la cuisine de la maison familiale : « On n’avait pas dû avoir les images de la télévision à cause de l’orage. L’oreille au transistor, je me souviens de cette formule magique « À vous la route du Tour, à vous Jean-Paul Brouchon ».
« À propos des Pyrénées, une remarque : les manuels d’histoire, les Bordas, les Magnard, les Hatier se trompent. Tous affirment que Dieu aurait créé les Pyrénées pour séparer les Espagnols des Français. C’est faux, archifaux : il s’en tape, Dieu, des États, des frontières, et tout le sanguinolent toutim. Dieu a créé les Pyrénées pour distinguer les grimpeurs des non grimpeurs.
Luis est en jaune au seuil des Pyrénées. Les Pyrénées, les voici. Revel-Luchon : le Portet d’Aspet, le Menté, le Portillon. Et c’est dans le Portillon que Luis a décidé d’en finir avec Merckx. Il l’a dit à ses coéquipiers : « Dans le Portillon, c’est automatique ! »
Dans le Portet d’Aspet, c’est Merckx qui attaque, attaque de nouveau, attaque encore. À chaque fois, Luis revient à sa hauteur, le maillot jaune sur les épaules. Ils sont seuls tous les deux, avec le soleil au-dessus de la tête.
Voici le col du Menté, voici Eddy, voici Luis, voici le soleil et des nuages noirs. Qui se succèdent, se poursuivent, se regroupent au sommet du col.

montée Menté Merckx attaque1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+61

Eddy et Luis basculent ensemble dans la descente. Et tout de suite, tout à droite, et tout de suite Eddy à bloc. Et tout de suite les éclairs. Et tout de suite le tonnerre. Et tout de suite l’orage d’une violence inouïe. Mais plus violent que le violent orage, c’est Eddy. Qui descend à fond les ballons. Une descente rock’n roll sur une route mitraillée par la grêle. La grêle pyrénéenne, la grêle qui succède à la canicule. Des bassines de grêlons, des « toupis », des « parèches » de grêlons, gros comme des balles de tennis.
Mais Eddy, il s’en fout : Eddy, il est devenu fou.
La pluie maintenant. La pluie énorme, le chagat, la chagaterie montagnarde, et les essuie-glaces ne parviennent pas à la chasser des pare-brises. On n’y voit rien. Mais Eddy, il s’en fout. Eddy, il est devenu fou.
Sur la route, à la pluie se mêle la boue : ça glisse, ça patine, et les freins ne répondent plus. Ni ceux des vélos, ni ceux des autos. Mais Eddy, il s’en fout. Eddy, il est fou !
Le virage est fermé, ultra fermé, un fer à cheval. Eddy fait un tout droit, chute et repart avec la grêle, la pluie, la boue, les éclairs.
Le virage est fermé, ultra fermé, un fer à cheval : Luis fait un tout droit, et chute pour la première fois.
Luis tente de se relever, mais Joop Zoetemelk, privé de freins, le heurte. Luis tombe pour la seconde fois.
Luis tente de se relever, mais Joaquim Agostinho, privé de freins, le heurte. Luis tombe pour la troisième fois. Ne se relève pas, ne se relève plus.

SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 16 21 Le Tour décapitéSPORT N° 24 du 21 juillet 1971 08 Ocana - La chuteIMG_07181971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+48-49

Dans le Portillon, y a toute l’Espagne et toute l’Espagne attend Luis. Sur la route, y a pas Luis. Sur la route, y a qu’Eddy. Alors les poings se ferment, les insultes fusent. Mais Eddy s’en fout. Eddy, il est fou, il monte le Portillon comme un fou.
Pendant que l’Espagne, en pleurs, menace Eddy, Luis passe au-dessus d’elle, dans l’hélico du Samu qui l’évacue vers Saint-Gaudens, vers la clinique du docteur Bergès. »

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Christian Laborde, c’est un clip qui met en évidence la violence du duel entre les deux champions qui se rendent coup pour coup, ainsi que celle des éléments déchaînés.
Antoine Blondin, c’est un film d’art et d’essai qui exprime l’anéantissement de deux coureurs, l’un qui perd le Tour de France qui lui semblait promis, l’autre qui perd le seul concurrent à sa hauteur, l’anéantissement d’une course orpheline de sa substance, l’anéantissement du public aussi :
« Luis Ocaña n’était peut-être pas intrinsèquement le meilleur de la course, mais il en était le soleil, formant d’ailleurs avec l’astre lui-même un couple indissociable, dont la chaleur et le rayonnement complémentaires nous éblouissaient depuis quatre jours. Il aura suffi que le ciel se couvre durant vingt minutes sur les Pyrénées pour qu’un bref cyclone, aux dimensions d’un cataclysme, couche au sol notre bel épi gorgé de lumière, qui s’apprêtait pourtant à retrouver là son terreau et son terroir de prédilection pour notre plus grande joie.
Le déluge fut, dit-on, envoyé sur la terre en punition de la folie des hommes. Depuis la veille, il régnait effectivement une certaine démence sur les premiers rangs du Tour de France, à la suite d’un excès d’énervement de Merckx, prolongé par des déclarations malheureuses de son directeur sportif Driessens et répercuté par quelques reporters trop enclins à se travestir pour la circonstance en correspondants de guerre –des télégrammes venus de Flandre et du Brabant assaillaient les organisateurs, leur reprochant vertement de favoriser la victoire d’Ocaña-, cependant que les partisans de celui-ci menaçaient de faire un malheur si l’on ternissait d’un soupçon, au reste immérité, la loyauté de leur champion.
Comme le parcours devait s’offrir, hier après-midi, un petit tronçon dans la province de Lerida, on appréhendait le pire, un conflit entre la Belgique et l’Espagne, l’une envahissant l’autre pour une sorte de kermesse héroïque à rebours, où des affronts vieux de trois siècles se fussent lavés …
Dès le début de l’étape, il apparut que le climat de la journée serait bien aux hostilités déclarées. On cogitait, on gigotait avec une émulation meurtrière dans les troupes rivales de Merckx et d’Ocaña. Déjà, le fil de la compétition avait décanté le contingent, et, sur les pentes du Portet d’Aspet, les deux chefs avaient jeté les bases d’un duel au soleil qui livrerait un verdict capital à Luchon. C’est alors que les nuages commencèrent à s’accrocher aux branches des sapins, plongeant la vallée dans cette atmosphère électrique et glauque qui prélude au tonnerre de Dieu. Suivirent deux ou trois éclairs mous, puis ce fut, en un instant, le typhon ravageur, la route coupée par des cataractes ou les charriant devant soi, le paysage comme secoué par un immense sanglot. On n’y voyait pas à un mètre, des chocs sourds ébranlaient les véhicules : nous attendions des pavés, c’étaient des grêlons.
La course cycliste, qui ne s’est jamais confondue avec une promenade de santé, renouait avec l’une des faces les plus aventureuses de sa vocation qui l’apparente à une navigation, tributaire des éléments, éventuellement des raz de marée. Les favoris, qui s’apprêtaient à franchir le col de Mente, s’étaient frileusement regroupés pour former un peloton de Noé, comme on dit l’arche, où chaque espèce était représentée : un Bic (Ocaña), un Molteni (Merckx), un Sonolor (Van Impe), un Flandria (Zoetemelk), un Mercier (Guimard)… non pas en vue de la reproduction, mais dans l’attente du rameau d’olivier qu’une colombe ne manquerait pas de leur tendre, quand les eaux se retireraient.
Au moment où l’arc-en-ciel s’annonça, Ocaña gisait dans l’ambulance, et les habitants de Saint-Béat applaudissaient, en pleurant, au passage de son convoi terriblement silencieux. Nous plongions alors vers cette frontière montagnarde, amicale et complice, de part et d’autre de laquelle on parle déjà l’espagnol en France, encore le français en Espagne, à l’image de celui qui s’en allait en emportant le Maillot Jaune avec lui. Quinze kilomètres le séparaient de son pays natal, où l’attendaient des banderoles désormais dérisoires ; trois jours le séparaient de l’apothéose de Mont-de-Marsan om il ne fait aucun doute qu’il fût entré revêtu de la casaque principale. Un deuil immense, aux arrière-goûts de frustration et de trahison, s’abattit sur la troupe rendue à l’unanimité.
Car le rameau d’olivier existait quelque part. Nous l’avons trouvé dans la bouche d’Eddy Merckx, tout de blanc vêtu, qui refusait à l’arrivée d’endosser le Maillot Jaune, estimant qu’il ne le méritait pas, et remâchant, avec une sportivité sublime, cette sorte de défaite que constitue pour un vrai champion une ombre portée sur sa victoire.
Cependant Ocaña était hissé dans l’hélicoptère et déposé sur le terrain de sport de Saint-Gaudens, où nous songions à la belle phrase de Giraudoux dans « Pleins Pouvoirs » : « L’ovale d’un stade est pour le sportif la plus belle illustration de l’intégrité et de la pureté. »
Car, à cet instant, il était encore un athlète. Tout à l’heure, à l’hôpital, il serait un blessé, et demain, peut-être, un malade. Demain où le soleil, lui, se relèvera quand même. »
J’avais évoqué dans un très ancien billet, « mes cols buissonniers »** Portet d’Aspet et Menté en haut desquels je me suis hissé à plusieurs reprises (par beau temps). Lors de mes séjours dans la région, au retour de mes emplettes à la frontière espagnole toute proche, de temps en temps, je prends à droite (en auto) à Saint-Béat la route du Menté et je me recueille quelques minutes dans le fameux virage à quelques centaines de mètres du sommet.

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Le billet rigoureux de Pierre Chany me revient alors en mémoire :
« Ce drame qui a bouleversé le Tour de France et plongé dans la tristesse les sportifs par milliers, s’est produit soudain, deux kilomètres après le sommet du col de Menté, sur une route étroite en forme de vermicelle, alors que l’orage d’une violence inouïe ébranlait la montagne. Les grêlons crépitaient sur le toit de nos voitures, des torrents en fureur inondaient la chaussée d’une eau noirâtre, et la visibilité commençait à faire défaut. » (…)
« Un virage à gauche en forme d’épingle à cheveux, se présenta alors, au plus fort de cet orage, qui venait de nous surprendre après des heures d’une canicule intense. Une coulée d’eau limoneuse transformait la route en ruisseau, dissimulant un sol couvert de gravillons épars. Cette courbe vicieuse, Merckx ne parvint pas à la négocier parfaitement. Il partit en dérapage, tomba, et se releva aussitôt, le genou entaillé, une estafilade au mollet droit. Le porteur du maillot jaune, qui descendait très vite lui aussi, dans le sillage de celui qui n’avait pas réussi à le semer dans la montée du col, ne put éviter la glissade. Il était déjà en train de se redresser, prêt à reprendre le combat, quand Zoetemelk surgit soudain. Le choc fut d’une extrême violence, souligné d’une projection d’eau, et Luis Ocaña percuté de plein fouet, touché violemment à la poitrine, expédié contre la roche grise et visqueuse, demeura inerte sur le sol, inerte et les yeux clos.
Des suiveurs se précipitèrent dans une atmosphère de cataclysme, l’un d’eux hurlant que la montagne allait s’effondrer. Mais avant même que les premiers sauveteurs fussent parvenus auprès du maillot jaune gisant, débouchaient en pleine vitesse et Agostinho, et Thévenet, et Martinez, qui butèrent tous trois contre Ocaña, voltigèrent à leur tour et s’écrasèrent un peu plus bas. Le jeune français se releva avec une épaule meurtrie, et le coude ensanglanté. Plus heureux, Cyrille Guimard avait évité la chute de justesse, tandis que Wagtmans, connu pour son intrépidité, passait par miracle au milieu de tous ces gens, quittait la route et disparaissait, toujours à cheval sur sa bicyclette, dans une prairie en contrebas. »

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Le reste de l’étape se déroula dans l’indifférence générale et la victoire de José Manuel Fuente, l’ouvrier ferronnier d’Oviedo, ne fit pas la une des gazettes le lendemain. Il faut dire que l’Espagnol, vainqueur du Grand Prix de la montagne du Giro, avait traversé les Alpes dans une totale transparence à tel point qu’il aurait dû être éliminé par deux fois sans la mansuétude des commissaires.
Lui aussi vola au-dessus du parapet dans la descente du Menté et il lui fallut le secours d’un boyau tendu à bout de bras pour remonter à hauteur de la route. Il franchit le sommet du col du Portillon avec plus de 6 minutes d’avance avant de rebasculer vers la France et l’emporter sur les allées d’Étigny à Luchon.

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Le Portillon n’est pas automatique pour tout le monde ! En 2016, une sculpture a été inaugurée sur le versant espagnol du col et 7 grands virages ont été baptisés des noms de chaque vainqueur ibérique du Tour de France. Si Fuente n’y figure pas, en revanche Luis Ocaña est mentionné. Excusez si je « spoil » un futur Tour de France !
Ce 12 juillet 1971, Eddy Merckx a demandé aux organisateurs l’autorisation de ne pas porter le lendemain le maillot jaune qu’il a récupéré sans combattre.
Le Suédois Gosta Petterson, épuisé, a abandonné.

IMG_0720SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 01 Merckx en jaune

Une L'Equipe

Hors les événements dramatiques de la veille, la quinzième étape est pour le moins insolite. Il s’agit de la plus courte de l’histoire du Tour de France : la montée en ligne de Luchon à la station de Superbagnères, 18,5 km à 6,3%.
Blondin se moque : « En cette ville d’eaux qui n’usurpe pas sa raison sociale, nous avons assisté, sous une pluie battante, à une compétition qui n’était pas sans rappeler l’effort dépouillé des écoliers dans la cour de récréation, lorsqu’ils s’élancent à un même signal pour se disputer la palme, à qui touchera le premier le mur d’en face…
Devant un de ces grands hôtels fermés qui offrent, sous des frondaisons dégoulinantes, la mélancolie des casinos d’automne, les coureurs, engoncés dans de petits imperméables apportés par leurs parents et le front bas sous la casquette,, se donnaient la mine de ceux qui ont pris le parti d’en rire. Il leur fallait seulement rallier Superbagnères à mille deux cents mètres de là, mais verticalement. Autant dire que celui qui baissait la tête pour satisfaire à la loi du genre et avoir l’air de ce qu’il était n’en voyait pas le bout, lequel se dérobait par surcroît derrière un jeu de lacets enveloppés de vapeurs pudiques…

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Seul, dans cette piaillée de poulbots mélangés au départ pour la montée de quelque rue Lepic, Eddy Merckx se distinguait par une gravité sombre qui n’était pas seulement celle du fort en thème mais trahissait l’application d’un être que le destin venait d’investir du soin d’assumer toute la condition cycliste. Chiche ! Il n’ignorait pas que c’était pour lui la gageure de relancer désormais un nouveau Tour de France qui portât son label propre et où il ne fût pas seulement le premier des seconds. Car les 7 minutes et 23 secondes d’avance que Luis Ocaña a emporté avec lui à Mont-de-Marsan, celles-là, Merckx ne les rattrapera jamais. À travers la multiplicité et la diversité des exercices qui vont encore solliciter les coureurs d’ici à la piste municipale du bois de Vincennes, transformant l’épreuve en une sorte de décathlon, il se retrouvait devant cette évidence qu’il lui restait six jours pour remodeler le visage de l’épreuve. Il y a plus qu’une coïncidence dans le fait qu’il s’attaqua à cette tâche à travers le paysage même où le lieutenant Alfred de Vigny occupait ses garnisons pyrénéennes à écrire Servitudes et Grandeurs de la vie militaire … »
Eddy Merckx, qui souffre de sa chute dans le Menté, porte le maillot blanc du combiné GAN.

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Le coureur de l’équipe Bic Genty, qui porte bien son nom, attaque à plusieurs reprises, avec l’idée sans doute d’offrir la victoire d’étape à son leader Ocaña.
« C’est aussi l’appel à l’attention, d’abord timide, péremptoire ensuite, lancé par José Manuel Fuente. Voilà un homme dont le nom seul crèverait n’importe quelle affiche. Il gagne à Luchon dans la plus complète indifférence, éclipsé par le drame du Menté. Il n’y aura, pour ainsi dire, pas eu de vainqueur à Luchon, ce jour-là. Mais on reste à Luchon, qu’à cela ne tienne ! Fuente récidive le lendemain pour associer, coûte que coûte, au blason de cette cité son nom monumental et, cette fois, du plus profond de la vallée, l’écho commence à monter.
Vainqueurs d’étape qui vous plaignez que vos exploits soient trop souvent relégués dans l’anonymat, que cet exemple fasse que l’avenir vous serve de Luchon ! »

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Eddy Merckx, quatrième, concède 34 secondes à Van Impe second et 32 secondes à Thévenet troisième, ce qui révèle ses limites actuelles.
La seizième étape est « saucissonnée » en deux, encore une curieuse idée des organisateurs, sont-ils conditionnés par l’équipe Molteni parrainée par des industriels de la charcuterie italienne.
Blondin la présentait ainsi : « Quatre cols à la une … », tel était le titre alléchant de la dernière journée dédiée aux grimpeurs. Ramassée sur une matinée, concentrée depuis le pied de Peyresourde jusqu’au sommet de l’Aubisque où elle laissait les coureurs dans les promesses d’apothéose que suggèrent les balcons du ciel, elle proposait une véritable étape de Nesmontagne, comme il y a du Nescafé. On verra qu’ici aussi il fut question d’ajouter de l’eau. Mais, jusque-là, le propos et le mode d’emploi paraissaient savoureux. »
Cette « demi » étape-reine des Pyrénées avait de quoi inquiéter Eddy Merckx, cette fois vêtu de jaune, qui se plaint toujours de douleurs à son genou droit et qui ne précède son compatriote grimpeur Lucien Van Impe que de 2 minutes et 17 secondes, autant dire pas grand chose.
« Le poète a eu raison d’avancer que tout le plaisir des jours est dans leur matinée. Car ces instants-là nous parurent effectivement les meilleurs, au regard de ce qu’on était en droit d’attendre du reste.
L’action avait pourtant semblé s’amorcer sous le souffle puissant de la fatalité. Détachés de la société pour satisfaire la triple unité d’intrigue, de temps et de lieu, les trois premiers du classement général (Merckx, Van Impe et Zoetemelk ndlr) s’avançaient en exergue de la course, dans le superbe isolement ménagé par ce qu’on voulait bien leur prêter de génie. On attendait la tragédie, à tout le moins le drame.

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On crut y atteindre quand le « petit Belge » Van Impe partit seul à la conquête du maillot du « grand Belge » Eddy Merckx. En fait, nous avions plus simplement affaire à la situation triangulaire chère au vaudevilliste. On s’en aperçut quand Merckx et Zoetemelk d’abord, Merckx et Van Impe (car l’infidèle avait été retrouvé) ensuite, Van Impe et Zoetemelk enfin, se livrèrent à des scènes de ménage, tantôt bruyantes, tantôt feutrées, où les directeurs sportifs n’hésitaient pas à intervenir, comme des belles-mères ombrageuses…

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… C’était compter sans le 14-Juillet et le balcon du Soulor, pavoisé aux couleurs nationales, du Béarn et de Bic réunis. Un coureur, triplement local, tel que Labourdette ne pouvait choisir un endroit mieux privilégié pour ranimer la flamme. Sous les torrents qui s’épandaient du ciel, celui qui avait gardé son effort pour la bonne douche, le Béarnais, donc, mit toute la sauce : Labourdette, nous voilà ! … »

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La guerre des trois n’avait pas eu lieu : ils terminaient dans la nouvelle station de Gourette juste séparés de 3 secondes, le sprinter Cyrille Guimard les talonnant même à 5 secondes.
L’après-midi, le second tronçon est amputé de 15 kilomètres en raison de l’orage qui rend la descente de l’Aubisque vers Eaux-Bonnes boueuse. Le départ est donné à Laruns à 17 heures.
Van Impe passe en tête de toutes les côtes de 4ème catégorie, s’adjugeant ainsi définitivement le Grand Prix de la Montagne. Après la côte d’Esquillot, Van Springel (Moleteni et Van Neste (Flandria) se détachent. Sur le circuit du Grand Prix automobile de Pau, l’équipier de Merckx l’emporte facilement.

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Le jeudi 15 juillet, la dix-septième étape mène les 95 rescapés de Mont-de-Marsan, la ville où demeure Ocaña, à Bordeaux, sous un soleil de plomb revenu.
Est-ce la visite qu’il rend au domicile de son malheureux rival à Bretagne-de-Marsan, Eddy Merckx semble vouloir valoriser sa future victoire finale qui ne fait plus de doute, et lui donner du panache.

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« Si l’on consulte le diagramme de la condition d’Eddy Merckx, on constate qu’il n’a cessé de s’attacher à nous déconcerter par des performances en dents de scie et qu’il va finir par nous gagner un Tour de France sans avoir jamais cessé d’être battu par l’un ou par l’autre, mais jamais par les deux à la fois.
Prenez Van Impe, qu’il n’était pas téméraire de considérer hier comme un vainqueur éventuel et qu’on pouvait légitimement s’appliquer à gonfler aux proportions de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. En quelques minutes, par la vertu d’une sorte de pied de nez à son propre destin, on le voit se calfeutrer dans une condition médiocre et résignée. Ainsi de Zoetemelk et du bon colosse Agostinho, dont les griffes font patte de velours à l’instant qu’on croit qu’il va attaquer, puis qui vous mijote on ne sait quel tour de sa façon dès qu’il s’agit d’introduire le charivari dans le cérémonial.
Le sport, qui finit, malgré tout, par imposer ses glorieuses certitudes, ne cesse, depuis deux semaines, de jouer avec le feu. Dans les Landes, il va de soi que cela est imprudent et de nombreuses pancartes au détour des pins étaient là pour nous rappeler à l’ordre. Le conformisme semblait pour une fois devoir s’appesantir sur le peloton.

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C’est alors que notre ami Michel Pebeyre, sur une route désormais historique, souscrivit à une de ces mises en scène géniales dont Jean-Marie Rivière, animateur de l’équipe Hoover-De Gribaldy a le secret toujours rebondissant. Le demi de mêlée de l’équipe de France de rugby se travestit en coureur cycliste avec un talent si contagieux que le public non instruit se prit au jeu et qu’il s’organisa autour de lui un simulacre de caravane. Le célèbre et mythique Chabert, sorti tout armé de l’imagination de Francis Huger, champion fabuleux qui pédalait dans les marges du classement, prenait corps sous nos yeux.
Tout cela pour émerveiller Annabel, la petite fille de J.M. Rivière, et lui donner du Tour l’image plus vraie que nature qu’elle eût risqué de ne pas emporter. Figurants de l’allégresse, nous faisions au vaillant Michel une escorte attentive, avec l’arrière-pensée de nous voir passer nous-même dans les yeux d’une enfant.
Les stratégies avaient alors bonne mine. « Nathanaël, disait André Gide, que l’importance soit dans ton regard et non dans la chose regardée. » Ainsi de la petite Annabel. »

IMG_0733IMG_0749Merckx Une L'Equipe

Echappé avec Vandenberghe, Van der Vleuten, Swerts et le Bourguignon Raymond Riotte, Merckx l’emporte sur le circuit du Pas du Lac avec plus de 3 minutes d’avance sur ses adversaires les plus directs, et reçoit l’accolade de Piero Molteni venu spécialement d’Arcole.
Jacques Goddet, toujours susceptible quand on raille l’institution qu’est le Tour, peut-être en réponse à l’humour de Blondin, écrit : « Personnellement, j’approuve qu’il veuille accéder à tous les honneurs du moment, qu’il n’y parvient qu’en fournissant plus d’effort et en montrant plus d’à propos que les autres, la course c’est ça, la recherche des conquêtes et non pas les petites concessions faites à la masse commune. »
Avant-veille de l’arrivée à Paris, les 95 rescapés ont au menu du jour, sous une chaleur lourde, 244 kilomètres à parcourir entre Bordeaux et Poitiers.
Dans sa chronique, Blondin se désintéresse complètement de l’étape sinon pour placer dans le titre, un calembour dont il est un maître du genre : « Les choses à Poitiers » !
Hors une échappée solitaire de l’Italien Roberto Ballini de l’équipe Ferretti, l’étape s’anime après le 170ème kilomètre sous l’impulsion de Jean-Pierre Danguillaume qui se sent des fourmis dans les jambes à l’approche de sa Touraine natale. Sous sa conduite, un groupe de dix coureurs se forme comprenant trois Français, Vidament, Cattieau et Bernard Guyot, deux Italiens Paolini et Crepaldi, le Belge Spruyt, l’Allemand Wolfshohl, le Hollandais Krekels et le Luxembourgeois Schleck.
Sur la piste en rubkor de Poitiers, Wolfshohl lance le sprint mais dérape dans le dernier virage entraînant dans sa chute Paolini et Schleck.

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Jean-Pierre Danguillaume l’emporte facilement. Quelques années plus tard, il fera quelques confidences sur cette étape qui en disent long sur certaines mœurs de l’époque dans le milieu cycliste : « Merckx te mettait un type à lui sur le porte-bagages. Ou tu arrivais à t’en débarrasser ou tu devais le mettre dans le coup, sinon, il te pourrissait la vie. » (…) « Cette fois là (à Poitiers), j’avais demandé à Spruyt de me faire rentrer en tête dans le vélodrome, il n’a même pas demandé combien. Ces types là, c’étaient des rudes, des travailleurs de l’ombre, de vrais pros. » C’était cher ? « 1 000 balles. Ça faisait de l’argent. A l’époque, je gagnais 2 000 francs par mois. Le plus drôle, c’est qu’au bas du podium, ma femme m’a averti qu’on devait 4 000 francs au maçon, et qu’on n’avait plus que 54 francs sur le compte. J’ai dû taper mon père. »
Lucien Van Impe, vainqueur du Grand Prix de la Montagne, reçoit son poids en chocolat Poulain !

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L’avant-dernière étape, de Blois à Versailles, a un parfum de la classique Paris-Tours à l’envers.
La prime du Souvenir Henri-Desgrange qui se dispute traditionnellement au sommet du col du Galibier ou en haut du col le plus haut franchi en l’absence du Galibier, est, cette année, attribuée en haut de … la côte de Dourdan. C’est l’Italien Wilmo Francioni qui la gagne.

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Ce sont 12 coureurs qui se présentent pour l’emballage final sur l’avenue de Paris à Versailles, parmi lesquels Barry Hoban, Cyrille Guimard, Herman Van Springel, Joaquim Agostinho, Rinus Wagtmans et encore Jean-Pierre Danguillaume.
Le Hollandais Jan Krekels l’emporte devant Cyrille Guimard.
Le Tour de France s’achève le 18 juillet par une course contre la montre de 53,8 kilomètres entre Versailles et la bonne vieille piste de la Cipale à Vincennes*** remise en service depuis la destruction du Parc des Princes.
Il semble que l’on retrouve un Eddy Merckx à la mesure de sa classe et de ses moyens. Comme s’il devait tout prouver en cette ultime étape, en un éclair, est réapparu le prototype de champion à la pédalée efficace et ailée. La machine tournait rond, le soleil brillait haut dans le ciel et la foule énorme formait un véritable cortège royal.

IMG_0739IMG_0738SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 24 25 Merckx & Zoetemelk

Merckx rejoint Zoetemelk parti 4 minutes devant lui. Il l’emporte à la moyenne de 45,765 km/h sur un vélo Colnago ultraléger reçu l’avant-veille à Bordeaux, avec un développement de 55×13, soit 9,10 mètres à chaque tour de pédale.
Outre Merckx, quatre équipiers de la Molteni, Wagtmans, Swerts, Van Springel et Van Schil terminent dans les sept premiers.

Une de L'Equipe2021-06-24 à 19.06.38Ainsi Eddy Merckx gagne son troisième Tour de France pour sa troisième participation, rejoignant au palmarès Philippe Thys et Louison Bobet.

SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 23 MerckxIMG_0748

Outre la maillot jaune Miko, il garnit sa garde-robe avec le maillot vert Fumagou du classement par points et le maillot blanc du combiné Gan.
L’équipe Bic, orpheline d’Ocaña, est récompensée d’un bel accessit avec le challenge par équipes.

Bic1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+69

Durant les semaines qui suivirent, les journalistes spécialisés s’interrogèrent encore et encore : « Si Ocaña n’était pas tombé dans le col de Menté ? » La question demeure en suspens un demi-siècle plus tard.

1971+-+couvertureMiroir+du+Cyclisme+-+145+-+01L'Equipe CyclismeGrande Histoire du Tour

L’un des articles les plus complets sur le sujet fut celui rédigé par Gilles Delamarre dans le Miroir du Cyclisme :
« Le Tour inachevé « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé … »
Le Tour de France 1971 n’a duré qu’une semaine exactement. Commencé un lundi après-midi sur les pentes brumeuses du Puy-de-Dôme, il s’est terminé un lundi après-midi sur les pentes boueuses du col de Mente.
Il avait fallu, pour atteindre le sommet auvergnat, passer par 8 longs jours de course sur un parcours Ardennes belges, Nord de la France que l’on pensait propice à l’action mais qui fut déprécié par le blocage de la course intervenu dès la fameuse échappée de Strasbourg. Eddy Merckx, plus « facile » que jamais, dominait tout à la fois la course et ses concurrents. Jusqu’au Puy-de-Dôme où un éclair blanc, le maillot à damiers de Bernard Thévenet, puis un éclair orange, celui de Luis Ocaña, ternirent une première fois le jaune de son maillot.
C’était le début de l’escalade, la fin de la terreur. On pouvait attaquer Eddy Merckx qui avait caché son jeu et était peut-être moins fort que les autres années ! Mais le « on est un pronom impersonnel et personne ne se sentait désigné pour cette mission qui gardait un aspect suicidaire. Personne sauf Luis Ocaña qui attaquant, se trouva à deux reprises dans la situation qu’a connue Merckx bien des fois : entouré de quelques ombres qui ne songent qu’à suivre, au point de préférer bientôt la solitude. Ce fut la solitude radieuse de la montée sur Orcières-Merlette. Chevauchée fantastique à plus d’un titre : l’exploit lui-même, grand moment de sport mais valorisé encore par la résistance de Merckx qui, même s’il y pensa un moment, se refusa à abdiquer. L’hommage mutuel que se rendirent les deux hommes résumait tout ce Tour orienté vers un duel singulier que chacun voulait impitoyable. On se doutait que commençait un équilibre subtil de la gloire, chaque attaque s’étalonnant à la défense qui lui était opposée. L’échappée de Marseille en est le symbole. L’exploit était-il de conserver l’avantage faible mais réel malgré la poursuite d’Ocaña ou était-ce au contraire d’avoir sagement limité les dégâts derrière un Merckx déchaîné ? Qui dans la première étape pyrénéenne aurait signé l’exploit ? Si Ocaña bénéficie d’un préjugé favorable, tant il paraissait à l’aise dans ses répliques, la réponse ne peut avoir aucun caractère de certitude. Les deux hommes avaient adopté la même ligne de conduite : gagner ou s’écrouler. Tout porte à croire qu’ils seraient allés jusqu’au bout. Question d’orgueil, une qualité –c’en est une chez le champion- dont ils ne sont dépourvus ni l’un ni l’autre. Il en fallait à Merckx pour supporter ce que d’aucuns appellent des humiliations. Dominer le cyclisme et le Tour de France puis se voir maté par un homme seul et non par une coalition comme on l’avait généralement prévu, c’est une épreuve. Il semblait à vrai dire soulagé de pouvoir dire à tous : « Vous voyez, je ne suis pas un surhomme. » Lui-même, il ramenait le débat à l’affrontement entre deux hommes : « J’ai été battu par plus fort que moi ». Il entendait bien que « ce plus fort » ne soit que provisoire. Au départ vers les Pyrénées, il avait tout à gagner –la popularité, une sorte de gloire sans maillot jaune- même s’il perdait la course. Au milieu de l’après-midi, il avait tout perdu même s’il avait gagné le Tour.
Que Luis Ocaña ait tout perdu lui aussi n’est que trop évident. Une telle malchance –seul blessé sérieux sur plusieurs dizaines de chutes par la faute d’un orage qui dura en tout et pour tout 20 minutes- se conçoit difficilement. Et nul ne peut dire, pas même lui, si Luis Ocaña retrouvera un jour cet état de grâce. Il en gardera cependant le bénéfice psychologique d’avoir sorti Merckx de la caste des intouchables. Mais Merckx était autant la victime de cette chute. Victime de l’amertume de voir ainsi se terminer un Tour passionnant, victime surtout du doute qui restera la marque de l’édition 71. Il aurait été plus grand battu que vainqueur : pour une fois la phrase est vraie parce que le vainqueur l’accepte.
Car privé d’un rival à sa taille, que pouvait-il prouver qui ne fût pas dérisoire ? Gagner, revenir à Paris avec les emblèmes de toutes les couleurs, en montrant encore un certain panache ? Oui, faute de mieux. Il fit bien plus, il réagit en homme et donc en grand champion à la chute de Luis Ocaña. « Méfiez-vous du premier mouvement, c’est le bon » disait Talleyrand : si Eddy Merckx ne s’était aussitôt écrié : « Le Tour, je ne l’ai pas gagné, je l’ai perdu », tous ses hommages –refus de porter le maillot jaune, visite au blessé chez lui- auraient paru moins sincères. Ils prirent ainsi toute leur valeur.
Pour le reste, Eddy Merckx retrouva son peuple d’ombres. La leçon d’Ocaña n’avait pas été entendue, ni par Van Impe qui répétait « C’est peut-être un peu de ma faute », ni par Zoetemelk qui attaquant au sommet des cols de troisième catégorie, restait très calme lorsque les choses devenaient plus sérieuses. Le seul qui démontra un tempérament véritablement offensif fut Bernard Thévenet, meilleur Français. Mais le jour où Merckx semblait le moins à l’aise, dans l’étape des 4 cols pyrénéens, il était lui-même en détresse. Sa quatrième place, signe d’un remarquable progrès, symbolise certain renouveau du cyclisme français. Sans doute, Jean-Pierre Danguillaume et Cyrille Guimard avaient déjà gagné une étape l’an dernier mais ce qu’on retiendra surtout d’eux cette année c’est leur présence constante dans la bataille, même dans la montagne, et leur tempérament qui n’est rien d’autre qu’une prise de conscience de leurs possibilités. De ces trois jeunes loups auxquels on doit ajouter Bernard Labourdette, à qui la fréquentation de Luis Ocaña a fait du bien, Bernard Thévenet semble le mieux placé pour remporter un jour le Tour de France..
À 23 ans, y pense-t-il déjà ? Dans ce numéro, il répond : « quand Merckx et Ocaña seront partis ». On ne saurait mieux résumer ce Tour marqué par un duel au sommet et que le sort a laissé trop tôt inachevé. »

SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 03 PELLOS - Ocana le fossoyeur bien aimé1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+68

En cette année 1971, Merckx l’orgueilleux montra que son trône n’était pas encore à prendre en conquérant pour la seconde fois le maillot de champion du monde sur route.
Le fier Luis Ocaña obtint une brillante victoire au Grand Prix des Nations, véritable championnat du monde contre la montre à l’époque.

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Côté français, le jeune Régis Ovion se révélait en remportant le Tour de l’Avenir et le championnat du monde sur route amateur.
À l’année prochaine …

1971+-verso +Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+72

* Christian Laborde : VÉLOCIFÉRATIONS Je me souviens du Tour livre+Cd coédition Cairn le Pas d’oiseau
** http://encreviolette.unblog.fr/2008/04/03/les-cols-buissonniers-en-pyrenees-le-mente-et-le-portet-daspet/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/01/la-cipale-paris-xiieme/
Pour relater ces étapes du Tour de France 1971, j’ai puisé aussi dans le « nouveau (à l’époque) magazine SPORT avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans L’Équipe-Cyclisme-magazine, dans Tours de France, chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde), et dans le Miroir du Cyclisme d’après Tour de France.

Publié dans:Cyclisme |on 15 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1971 (2)

Pour revivre les premières étapes : http://encreviolette.unblog.fr/2021/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1971-1/

« Ainsi de nos pérégrinations, qui nous font frôler Paris-Plage, tourner la plage, côtoyer les grands ensembles d’Orly, pour aboutir à Nevers, au cœur des paysages que Jules Renard a qualifiés pour toujours. Le dépaysement serait brutal si, précisément, la course et son architecture n’étaient là pour donner le fil conducteur et l’unité. Mais reprenons les choses par leur début naturel.
Les premiers vacanciers sont sur les talus. Nous les découvrons avec la joie qu’ils reflètent et que le Tour de France, fragment de soleil, leur apporte. La promesse d’un mois de juillet sillonné de caravanes sollicite une mer couleur d’étain. Elle répond par un scintillement mat. Nous écrivons nos petits papiers dans un casino ou un country-club promis à un meilleur sort.
Puis nous nous en allons dans la nuit civile. Une sorte de parenthèse s’ouvre : le Tour de France joue la fille de l’air… »
Comme l’écrit joliment Antoine Blondin, les 126 partants, après une journée de repos au bord de la mer d’Opale, prennent  l’avion jusqu’à Orly pour disputer la plus longue étape du Tour entre Rungis-ville et Nevers avec la traversée du Gâtinais*, terroir du poulet popularisé par le sketch de Jacques Dufilho, et le passage à Puiseaux*, petite commune du Loiret, qui n’organisait pas encore à l’époque sa bourse annuelle aux vélos, rendez-vous des archivistes pour compléter leurs collections.
Certaines photographies laissent à penser que cette étape courue sous la chaleur fut celle du sourire et de la décontraction, en voyant Merckx chasser la canette, Godefroot prendre un bain de pieds, tout chaussé, et surtout l’Italien Ballini prenant le frais à l’ombre d’une borne kilométrique.

SPORT N° 22 du 7 juillet 1971 18 Rungis - NeversBallini borneAgostinho

On assista tout de même à de multiples tentatives d’échappée, cependant timides et vite réprimées. Un sprint massif à Nevers devenait inévitable. Une chute sérieuse, à 400 mètres de la ligne, jetait à terre une dizaine de coureurs dont le plus touché fut le maillot vert Roger De Vlaeminck.
Le Belge Eric Leman empochait sa troisième victoire d’étape.

SPORT N° 22 du 7 juillet 1971 19 PUB Vitagermine - livre Les caïds du véloSPORT N° 22 du 7 juillet 1971 15 Chute & abandon de De Vlaeminck

À l’issue de l’étape, le coorganisateur Félix Lévitan stigmatise les journalistes et les photographes et d’une manière générale tous les professionnels de l’information, les accusant de rendre par leur présence après la ligne les sprints dangereux. Comme si, avec les tirages de maillots, les poussettes en tous genres, les coudes opportunément écartés, un sprint n’était pas déjà un exercice de trompe-la-mort. Dans ces imprécations, comme par hasard, les publicitaires envahissants avaient été oubliés. Ce ne sont pourtant ni les uns ni les autres qui sont responsables de la chute qui a marqué le sprint de Nevers. Des îlots directionnels placés au milieu de la route avaient fâcheusement divisé la meute en deux pelotons. Leurs retrouvailles furent brutales. L’aménagement intensif, abusif et hideux des chaussées dans les agglomérations manifestait ses premiers effets pervers.
Fort heureusement, la radio ne décela rien de grave pour Roger De Vlaeminck qui, cependant, perdait pour deux petits points son maillot vert au profit de Gerben Karstens.
Blondin concluait : « La vive astuce des organisateurs de ce Tour aura été de nous faire accomplir à rebours une longue étape qui avait les couleurs d’une dernière étape sans baigner pour autant dans ce que Flaubert appelait « la mélancolie des sympathies interrompues ». Récapitulant ses énergies, la course prend, au sens propre, un nouveau départ. Avec deux ou trois départs comme cela, on doit pouvoir en venir à bout. »
Il poursuivait dans sa chronique du lendemain :
« L’attente frémissante qui prélude à la finale d’un 800 mètres, nous l’avons vécue dans les teintes en camaïeu où baignait la campagne bourbonnaise. Nous savions que quelque chose allait se passer, et cependant un sentiment contradictoire nous habitait. Nous souhaitions que quelque chose se cassât, dans le même temps qu’un vieux respect des valeurs établies nous incitait à désirer que cela ne bougeât pas trop. La veille, une arrivée tumultueuse nous avait mis dans les conditions du drame. On eût été en droit d’envisager de longs et patients lendemains de pansements. Il n’en fut, naturellement, rien … »
Les choses sérieuses commencent avec l’arrivée au sommet du Puy de Dôme.

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Auparavant, la prime du « point chaud » se dispute à Sancoins, bourg du Cher, qui, à cette époque, s’enorgueillit d’être, chaque mercredi, le premier marché aux bestiaux de France. Nous sommes lundi mais, c’est la fête du Tour, et avant que l’Italien Wilmo Francioni n’emporte le sprint, dégustons une part de « pâté tartouffes » (et quelques verres de Saint-Pourçain) et esquissons quelques pas de polka sur « La foire à Sancoins », un succès de l’accordéoniste Serge Berry. Un faux air de Bol d’Or des Monédières au pays de René Fallet !

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« Heureus’ment qu’la vieille jument grise/Al’ connaissait par cœur le chemin… »
Ma petite fantaisie semble avoir grisé 16 coureurs parmi lesquels Merckx et Ocaña, mais malgré le train d’enfer imposé par les Molteni au nombre de cinq, l’écart ne dépasse pas 40 secondes car derrière, Gosta Petterson, Joop Zoetemelk, Gianni Motta et le jeune Bernard Thévenet, né non loin d’ici à Saint-Julien-de-Civry au lieu-dit prédestiné « Le Guidon », organisent la chasse.
Pas de fait piquant au kilomètre 79 dans la traversée de Hérisson mais permettez que je me désintéresse de la course durant quelques lignes : cinq ans plus tard, sera créé dans ce village de 700 âmes Mémoire d’un Bonhomme, « spectacle pour un acteur, une vache, un cheval de trait et une onde Martenot ». Durant plusieurs étés, Hérisson fut le rendez-vous des amoureux d’un « théâtre autrement » né de la folie créatrice de trois « fédérés » Olivier Perrier (c’est fou ! comme chaque vainqueur d’étape déclarait dans les réclames en buvant son quart d’eau gazeuse !), Jean-Paul Wenzel et Jean-Louis Hourdin. « Un théâtre inventé empruntant des chemins vicinaux » qui mit en ébullition le bocage bourbonnais ! Un spectacle sur des paysans, avec des paysans, pour des paysans, l’histoire d’une vieille France en sabots où les hommes et les animaux vivaient encore ensemble. Qui sait s’ils avaient été là en 1971, ils n’auraient pas fait traverser la scène au peloton !
Les coureurs sont « Loin d’Hagondange » mais se rapprochent de Clermont-Ferrand. Ils traversent Commentry, non loin du vélodrome Isidore Thivrier** dont le père Christophe est connu pour avoir été à l’assemblée, le premier député en blouse bleue du Bourbonnais.
« Épouvantail, juge de paix, pain de sucre dont devait sortir la vérité, le Puy de Dôme était à la fois souhaité et redouté. » Dans sa chronique Une course et des hommes, Gilles Delamarre passe en revue les forces en présence : « La majorité prévoyait encore que Merckx sortirait vainqueur du mont d’Auvergne. Par exemple, Raymond Poulidor qui poursuit sa reconnaissance anticipée pour RTL et à qui la presse régionale accorde un grand intérêt. Voici ce qu’il a déclaré à notre confrère « La Montagne » au sujet de cette escalade :
« Ça fera très mal, car la route jusqu’au « cratère » est très vallonnée. Les échappées y seront possibles. À partir du « cratère », véritable point de départ de l’empoignade finale, je crois que le peloton éclatera et que Merckx attaquera. Aucun problème, ce parcours lui convient très bien et vous pouvez vous attendre à un festival de sa part. Il doit gagner l’étape du Puy de Dôme. Et je crois que malgré tout les écarts seront importants derrière le groupe des favoris.
– Peut-on s’attendre à une surprise et voir Merckx accompagné au sommet ?
– Non, je ne pense pas, et si quelqu’un parvient à finir l’étape dans sa roue, ce sera certainement Zoetemelk.
Raymond Poulidor s’est trompé. On ne saurait lui reprocher, il n’est pas le seul.
Quelques-uns et non des moindres, Jacques Anquetil par exemple, misaient sur le petit gabarit de Lucien Van Impe… »

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 32 Thévenet - Puy de Dôme 2

SPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 03 Bernard ThévenetSPORT N° 23 du 14 juillet 1971 08 Puy de Dôme - La contattaque d'Ocana1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+12 2

« … S’il n’a pas rendu un verdict sans appel, le Puy de Dôme a prononcé un oracle qui porte le nom claquant d’un hidalgo : Ocaña. Bien peu l’avaient installé dans leurs favoris, au moins pour la première place. »
Voici ce qu’Antoine Blondin en disait dans sa chronique intitulée Un chef-d’œuvre en péril :
« La vulnérabilité d’Eddy Merckx se donnait à constater dès la première marche de l’escalier. Et c’est là qu’il fut grand. Une fois dépouillé des grandes machineries tactiques, livré au corps-à-corps, il me semble que nous avons retrouvé dans la peau d’un quatrième le grand coureur cycliste qu’il est certainement. Sur les pentes, pudiquement dérobées par la brume, nous l’avons vu se mettre au diapason du labeur commun. Son Maillot Jaune, protégé ce soir, et qui doit le brûler comme la tunique de Nessus, le désignant et l’obligeant dans le même temps, fut perpétuellement aux avant-gardes. On songeait à la conjuration d’Amboise et à l’assassinat du duc de Guise. Vous ne voudriez pas qu’on soit du côté des plus forts.
Mais sont-ils les plus forts ? Certes la victoire d’Ocaña nous enchante. Nul n’était mieux appelé à porter le poignard. Ici se trouve remis en question un lourd passif de déboires et de malchance, une de ces revanches sur le sort, dûment concertée, à quoi l’on peut souscrire sans arrière-pensée. Nous aimerons revoir souvent ce maillot orange et blanc en tête de la course. Mais, parce que l’argile dont les idoles sont faites nous est précieuse, c’est à Merckx, ce soir, que vont nos pensées. Il aura été le grand personnage de la journée, en proie aux assauts et aux convoitises, justifiant le propos qui veut qu’on soit parfois plus grand absent que présent.

SPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 01 L'estocade de Luis OcanaSPORT N° 23 du 14 juillet 1971 09 OcanaMerckx n'est pas un surhomme1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+14A1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+13

Ce Puy de Dôme, qui ne l’a d’ailleurs pas fait exprès, était judicieusement placé pour remettre la foudre dans la main des hommes. Nous allons voir maintenant l’usage qu’ils vont en faire. On peut se prendre à rêver que cette étape serait une des ultimes, que déjà les lignes de force de la compétition seraient tracées. Que verrions-nous ? Des gaillards essaimés sur quelques secondes, tant de trajet déjà et d’illusions perdues, le grand bonheur d’un travail accompli et, peut-être, Merckx reprenant le gouvernement des choses. Les multiples chicanes qui nous attendent nous permettent d’autres rebondissements. »
Merckx, Zoetemelk et Ocaña, le trio de tête au classement général, se tiennent en 37 secondes.

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La neuvième étape mène les 126 concurrents encore en course de Clermont-Ferrand à Saint-Étienne (153 km) sur un parcours truffé de bosses avec notamment l’ascension du col de la Croix-de-l’Homme-Mort au nom plus inquiétant que sa pente. Il le tire d’un fait divers qui se déroula durant la période troublée de la Révolution. Une petite croix en fer forgé fut érigée à l’endroit où fut perpétré l’assassinat d’un maître-papetier d’Ambert pour des histoires de cœur.
C’est à Jean-Pierre Danguillaume qu’on doit créditer l’initiative de la bonne échappée. Au km 53, il démarre avec l’Espagnol Lopez-Carril et le Belge Spruyt l’inévitable « Molteni » de service. Danguillaume passe en tête au sommet des cols des Fourches, des Pradeaux et de la Croix-de-l’Homme-Mort.
Pour avoir passé une soirée avec lui, il y a quelques années, je sais que Danguillaume est de bonne compagnie avec sa gouaille :
« L’Espagnol, il roulait plus fort que moi. Il emmenait les sprints et je le sautais à chaque fois ; À un moment, il n’était pas content, il a rouspété. Je lui ai dit : « Tu es en vacances, ici, moi, je suis chez moi. » Ne voyez pas dans cette boutade une quelconque xénophobie mais plutôt une nouvelle affirmation de ce désir effréné de se montrer dans un Tour où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Ça fait du bien d’être applaudi, d’entendre des « allez Danguillaume » quand on est dans le peloton, on n’entend que des « allez Merckx » ou des « allez Poupou » quand il est là. »
Par la suite, un autre Molteni Wagtmans et un équipier de Danguillaume Walter Godefroot complètent l’échappée.
« Animateur de l’échappée, Danguillaume redevint l’équipier lorsque Godefroot y fit son apparition. Il ne s’en plaint pas : « Walter est un type formidable. Il a toujours un petit mot gentil. Ce n’est pas du tout le flahute taciturne, à partir du moment où il est arrivé dans l’échappée, il a tout fait pour que je gagne. Il provoquait des cassures pour que je puisse partir. Moi, j’ai roulé les 5 derniers kilomètres sans qu’il me le demande. Je lui ai dit : « Ne t’occupe de rien, j’irai les chercher ». Bien sûr, j’aurais pu me mettre en quatrième position et terminer derrière Walter. Mais je voulais lui éviter des efforts, et je me méfiais des autres. Walter sait renvoyer l’ascenseur. Si on se retrouve un jour dans les mêmes conditions, je suis sûr qu’il me dira : « gardes-en » ».

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 04 Jean-Pierre Danguillaume1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+20Capture d’écran 2021-06-24 à 18.58.39

À Saint-Étienne, sur le cours Fauriel, Danguillaume lance remarquablement le sprint pour Godefroot et c’est un triomphe des coureurs de Peugeot-B.P. dans la cité des cycles Mercier.
Merckx conserve son maillot jaune, par contre, grâce à son succès, Walter Godefroot s’empare du maillot vert.

Anquetil Bobet Merckx

Enfin, les Alpes se profilent même si, cette année-là, elles semblent moins redoutables : pas de légendaires « juges de paix » comme le Galibier et l’Izoard, juste une première étape vers Grenoble avec la trilogie du massif de la Chartreuse amputée du col du Granier, la seconde se terminant à Orcières-Merlette, nouvelle station des Alpes du Sud dans le massif du Dévoluy.
Dès le départ, à la sortie de Saint-Étienne, les coureurs escaladent le col de la République (appelé aussi Grand Bois). On le surnomme volontiers le « col des cyclotouristes » en raison de la journée Vélocio qui s’y dispute chaque année en hommage à Paul de Vivie figure emblématique du cyclotourisme français et fondateur en 1882 de la manufacture stéphanoise de cycles La Gauloise. C’est l’occasion aussi de saluer et remercier mon ami Jean-Pierre, mon pourvoyeur de magazines d’antan, qui, pendant que j’écris ces lignes, sillonne peut-être à vélo les routes de France.
Le col de la République fut le premier col de plus de 1 000 mètres d’altitude à avoir été franchi par les coureurs lors de la seconde étape du premier Tour de France de l’histoire. L’année suivante, en 1904, l’ascension fut le théâtre de voies de fait de partisans du coureur stéphanois Antoine Fauré à l’encontre de ses adversaires. Débordé, le créateur du Tour Henri Desgranges tira des coups de feu pour disséminer les assaillants avant de déclarer : « Jamais plus, le Tour de France ne passera dans la Loire. »
S’en suivit une longue éclipse et il fallut attendre le Tour 1950 pour que les coureurs empruntent à nouveau le col.
Au sommet, le passage en tête est disputé et c’est Cyrille Guimard qui s’impose devant Merckx, Motta, Van Impe, Zoetemelk et Ocaña.
Pour la suite de l’étape, je vous laisse en compagnie d’Antoine Blondin :
« Ce fut une journée fastueuse, qui vit le Tour de France dédier au ciel torride ses mille facettes, des plus touchantes aux plus pathétiques. On reste le souffle coupé, à l’image des foules innombrables disséminées sur quatre départements et qui n’en pouvaient croire leurs yeux, nous sollicitant du regard pour nous demander si c’était bien vrai et si c’était toujours comme ça.
Je précise que c’est essentiellement Ocaña, prince charmant drainant déjà tous les cœurs après soi, et Thévenet, qui est en train de se faire un nom sur tous les calicots de France, avec une rapidité stupéfiante, qui mobilisaient cette extase bouche bée, où la grand-mère sur le pas de sa porte rejoignait dans un attendrissement commun la majorette de circonstance. Et je ne parle pas des vieux de la vieille, embusqués derrière leurs moustaches, dont le scepticisme bougon fondait comme neige au soleil. Ces bains d’unanimité sont toujours bons à prendre : ils ont un sens qui excède les dimensions de la simple compétition cycliste et instaurent un dialogue du bord des routes des plus féconds. J’en veux pour preuve l’appel surprenant lancé par notre speaker maison au départ de Saint-Étienne. Quelque part en France, une maman est sans nouvelles de son petit garçon, mais elle est psychologue, elle sait que le gosse adore la bicyclette. Alors, d’étape en étape, elle lui parle par notre intermédiaire. Elle ne trahit pas son inquiétude. Elle sait qu’à la rigueur elle pourrait nous confier son fils, puisque nous partageons les mêmes goûts, mais le jeune baladin ne se fait pas connaître, il est là sous l’anonymat d’une casquette en matière plastique, parmi des milliers de frères et sœurs qui gobent au passage la silhouette des champions avec une gloutonnerie respectueuse.
J’aimerais penser que c’est un peu à son intention que Pierre Rivory s’est livré hier à un cavalier seul de soixante-dix-kilomètres, qui nous rendait l’effigie traditionnelle du régional de l’étape dans tout son splendide isolement. Rivory s’est souvenu qu’il était né à Pélusoir, dans la Loire, voilà vingt-six ans, et, sous prétexte d’aller faire la bise à quelques membres de sa famille plantés en lisière d’un champ, il a tout bonnement faussé compagnie au gros de la troupe, caracolant à plus de huit minutes d’avance, la visière sur la nuque, comme un grand, et son regard de faïence absorbé par l’application hautaine qu’il mettait à la tâche.
Rivory appartient aux cadets que Raphaël Geminiani n’a pas craint d’enrouler sous sa bannière par une sorte de défi, qui s’appellent Jean Vidament, Yves Ravaleu, Jean-Claude Daunat, noms encore obscurs qui n’ont pour eux que flairer la souche et le terroir. Cependant, Raphaël n’était pas dans le sillage de Rivory ; le capitaine tempétueux avait délégué, pour faire escorte à la « bleusaille », notre ami Jean-Marie Rivière, celui-là même qui anime avec un génie sans cesse jaillissant les folles nuits de l’Alcazar de Paris. Cette fois, Jean-Marie n’était pas de la revue. Pénétré du sérieux de ses fonctions, il annonçait en préface de la course, couvait son gamin avec sollicitude, et on l’entendit même parler de la jeune équipe à laquelle il a attaché sa vocation avec des accents dignes de Rudyard Kipling : « Quand nous serons rentrés à Paris, lança-t-il sur les ondes, beaucoup d’entre eux seront devenus des hommes. »
Nous sommes loin des travestis de la rue Mazarine (voie de Saint-Germain-des-Prés où habite Antoine Blondin ndlr) telle est la vertu roborative du sport.
Maintenant, le meilleur moyen d’être un cadet de l’Alcazar est encore de l’être à la mode de Tolède. Tel est le cas d’un Luis Ocaña superbe et généreux. Espagnol passé maître depuis quelques jours dans l’art de donner l’estocade et singulièrement castillan dans la manière d’escamoter l’alternative : tout et tout de suite, c’est la devise de la maison et, pour le reste, demain il fera jour.
Après celle du Puy de Dôme, Merckx vient de recevoir là une seconde pique qui l’a châtié plus durement que la première fois. On attend maintenant le réveil du fauve. Mais, à le considérer dans la plongée sur Grenoble, passé le col de Porte, à l’endroit même où l’année dernière, à pareille époque, il pouvait s’offrir le luxe d’augmenter son avance tout en réparant sa selle avec une clé à molette, il me semble qu’un peu d’eau a coulé sous les ponts.
Enfin n’est-il pas réduit au sort morose de Silvano Davo qui, pour sa part, a été dépouillé, non de son Maillot Jaune, mais de son vélo lui-même, au sortir du vélodrome. Il y avait un « voleur de bicyclette » et il a fallu que ce soit sur un Italien que ça tombe. Le coup fut, paraît-il, rondement joué, de jeunes admirateurs, s’appliquant à détourner la victime de sa machine. Une minute éphémère de griserie, un peu de poudre aux yeux et l’on se retrouve à pied.
Malgré la beauté de la chose, il me déplairait que notre petit garçon inconnu soit mêlé à cela, sa passion dût-elle s’y trouver assouvie. »
Dans sa chronique de Sport, Gille Delamarre évoque la passe d’armes dans le massif de la Chartreuse :
« Comme pour toute forte explosion, il fallait un détonateur. Ce ne fut pas un attaquant comme dans le Puy de Dôme mais bien un silex ou une quelconque aspérité –enfin un coup de pouce du destin- qui fit expirer le boyau de la roue de Merckx dans la descente du Cucheron. Être un champion, c’est aussi savoir profiter de l’occasion. Comme dans le Puy de Dôme, Luis Ocaña bondit et seuls purent demeurer dans son sillage les hommes forts du moment : Petterson, le Suédois dont la blondeur n’éclaire rien tant il est effacé –il mériterait à tous points de vue le surnom de la grande ombre-, le Hollandais Zoetemelk dont la silhouette à la Jacques Anquetil promettait les plus grandes choses s’il n’avait pas choisi lui aussi le parti de la discrétion, et enfin, le Français Bernard Thévenet qui a d’ores et déjà plus qu’un avenir national. »

Au sommet du CucheronMerckx crève descente Cucheron1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+23Descente du Cucheron

« On était encore en pleine période de mysticisme et l’on craignait en quelque sorte la colère divine. Il (Merckx) n’était peut-être plus un surhomme, il n’était pas encore qu’un homme. Sauf pour Luis Ocaña qui n’hésita pas un instant à attaquer lorsque Merckx creva dans la descente du col de Cucheron. Les lois du sport, écrites et non écrites, fourmillent d’exemples semblables. Ce qui gêne le plus, ce n’est pas la façon dont le coup fut porté mais plutôt l’incertitude que l’on gardera sur l’issue de la bataille. Car dans le col de Cucheron, Merckx était là et bien là, semblant contrôler comme à l’habitude le peloton de tête dont personne ne cherchait à s’extraire.
« Sans cette crevaison qui m’a obligé à un énorme effort dans un faux-plat face au vent alors que devant on se déchaînait, j’ai la conviction que je n’aurais pas été lâché dans le col de Porte » disait-il. Mais en confidence et avec une remarquable franchise, il ajoutait ; « L’an dernier, je serais revenu. ». Car, en effet, les 30 ou 40 secondes de la réparation se transformèrent en deux minutes à l’arrivée à Grenoble. Sans doute, Eddy Merckx faisait remarquer qu’il était bien seul face à quatre forts rouleurs Mais à vrai dire, ces quatre n’avaient guère de dispositions pour le travail collectif et c’est Luis Ocaña qui mena la plupart du temps, à sa grande colère… »

Dans le col de PorteMerckx à l'ouvrageMerckx lâché Col de PorteSPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 20 Merckx  L'aigle devenue proieSPORT N° 23 du 14 juillet 1971 13 Saint Etienne - Grenoble Col du Cucheron

Au vélodrome de Grenoble, Bernard Thévenet gagne facilement devant Petterson, Zoetemelk et Ocaña. Le public est aux anges : Eddy Merckx termine 7ème accusant un retard de 1 minute et 36 secondes.
Bouleversement pour les maillots : Joop Zoetemelk s’empare du maillot jaune précédant Luis Ocaña d’une petite seconde, et Cyrille Guimard, cinquième de l’étape, rafle le maillot vert à Walter Godefroot.

Zoetemelk et Guimard

Une Equipe

Jeudi 8 juillet : sur la route du Tour, certains lieux conservent le souvenir d’un homme, évoquent un exploit qui traverse les années. Il en est allé d’Hugo Koblet entre Brive et Agen lors du Tour 1951, du duel Anquetil-Poulidor sur les pentes du Puy de Dôme en 1964, d’Eddy Merck déjà sur la route de Mourenx en 1969. Il va en être bientôt ainsi d’Orcières-Merlette où le Tour fait escale pour la première fois.

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 01 Luis Ocana

Christian Laborde avait 16 ans, à l’époque. Depuis la maison familiale des Hautes-Pyrénées, il suivait à la télévision cette légendaire étape alpestre. Voici comment, avec son lyrisme habituel, il la restitue sur scène dans ses Vélociférations*** : « En ce temps-là, Merckx règne sur le peloton. Tous les maillots distinctifs, jaune, vert, blanc, rose, tous les bouquets sont pour lui. Et tous les costauds se battent pour la deuxième ou troisième place. Tous sauf Luis. Luis se bat pour la première place. Et en 1971, il a du gaz, Luis, de l’essence, Luis, du jus, Luis ! Il a la troisième jambe, Luis.
Luis est en pointe, et dans les Alpes, dans l’étape Grenoble-Orcières Merlette, il attaque Eddy Merckx et les costauds qui l’accompagnent : Zoetemelk, Agostinho, Van Impe. Il y a des cols partout, et partout, Luis est seul.
Dans une voiture suiveuse, y a un mec, il est espataroufflé. Il dit : « C’est la plus belle étape qui m’a été donné de voir en tant que suiveur. » Le mec en question, c’est Louison Bobet, triple vainqueur du Tour de France.
Luis dans Orcières-Merlette, il envoie du bois.
Luis, dans Orcières-Merlette, il envoie du steak.
Luis, dans Orcières-Merlette, il les disperse tous façon puzzle.
Et le chrono, et les horloges, et les trotteuses, et les tic-tac que disent-ils : ils disent que Luis Ocaña met plus de neuf minutes dans la vue à Eddy Merckx.
Luis est en jaune au sortir des Alpes… »

Ocaña s'en allaOcanna solitudeSPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 16 Ocana dans ses oeuvres 2Ocaña panache

Antoine Blondin, plus littéraire, en appelle à Marcel Proust pour décrire le combat d’Eddy Merckx à la recherche du temps perdu :
« Cette minute, toute ronde et nette, qui séparait Eddy Merckx d’Ocaña au départ de Grenoble, on ne savait pas encore très bien si elle constituait la fameuse minute de vérité en soi, ou plus simplement, celle d’une vérité épisodique que le lendemain se chargerait de démentir. L’opinion la plus communément répandue était que le champion belge promettait de célébrer le centenaire de Marcel Proust à sa façon en se lançant avec une délectation féroce à la recherche du temps perdu.
Dès la sortie de la ville, on le vit effectivement quêter un équipier du côté de chez Swerts pour l’entraîner dans une aventure certaine et ne pas apercevoir cette vieille tige à l’ombre des jeunes filles en fleur, où gigotaient allègrement les leaders, frais pondus de la veille, du classement général le plus juvénile que nous ayons connu. Swerts, comme l’Albertine du roman, avait disparu.
Il faut croire que la saveur du gâteau de riz ne possède pas l’exquise propriété de reviviscence de la madeleine, car, vingt kilomètres plus loin, au sommet de la côte de Laffrey, où Napoléon, volant de cloche en cloche, commença sérieusement à envisager de remonter sur le trône, au retour de l’île d’Elbe, la cause était entendue. Le temps perdu qu’allait avoir à retrouver Merckx se dilatait démesurément.

Ocana Equipe magazineIMG_0742

Chevauchée de OcañaOcaña vainqueur Orcières

Il avait suffi que quatre coureurs du premier rang, prompts à ne pas remettre au lendemain, ce qu’ils pouvaient faire le jour même, se lancent dans l’aventure pour que le monument capital de la course, cerné la veille, fût dynamité sur le champ. Dans Les Réprouvés, Ernst von Salomon a intitulé un de ses chapitres : « Il faut quatre hommes pour prendre la poste », déterminant ainsi le moment essentiel d’un renversement du pouvoir. Hier, sur la route des Hautes-Alpes, Ocaña, Zoetemelk, Van Impe et Agostinho, soudés comme larrons en foire, nonobstant les frontières de leurs nationalités respectives, de leurs considérations de marques, de leurs intérêts particuliers, avaient furieusement l’air d’insurgés qui s’apprêtent à faire flotter le drapeau noir sur un édifice public.
Par la suite, Ocaña allait convertir, pour son usage personnel, l’entreprise en « fête espagnole » sans préjudice de la fête montoise qui doit se prolonger aujourd’hui encore dans les Landes, entre chez les Boniface et chez Benoît Dauga, en passant par la famille Cescutti, où Luis trouva un second berceau à son arrivée en France.
Ce maillot Jaune, enlevé au sommet des Alpes avec la détermination irrépressible d’une machine haut-le-pied, on y peut voir la revanche, dans le registre le plus noble, d’un homme que le Tour de France n’avait pas ménagé dans sa chair ni dans ses ambitions déçues…
Cette année, c’est un face-à-face total qui l’a opposé victorieusement à ses rivaux et singulièrement à Eddy Merckx. Il n’était que de circuler entre les groupes où Merckx, traînant toute la meute après soi, locomotive surchargée de wagons ingrats et pas du tout haut-le-pied, se démenait dans un climat de solitude peuplé de couteaux presque horribles à voir, pour acquérir l’assurance que seules les valeurs personnelles du moment étaient en jeu.
Car, enfin, nous avons beau feuilleter la mythologie du Tour, il n’est guère possible d’invoquer sur la défaite du Belge ni l’homme au marteau ni la sorcière aux dents vertes. Pas trace d’un incident mécanique ou d’une défaillance physiologique. C’est un homme au maximum de sa férocité, sinon de son efficience, qui s’est fait battre au carrefour d’un paysage, d’un terrain et d’un climat dignes de l’ampleur sublime de la lutte … »
Dans le Miroir du Cyclisme, Gilles Delamarre (dé)taillait le bel habit de lumière enfilé par le toréro Luis Ocaña qui, aux dires d’Eddy Merckx, « les avait tous matés comme El Cordobès matait les taureaux :
« Un éclair de soleil descendu du ciel bleu des Alpes a transformé l’orange du maillot de Luis Ocaña en jaune flamboyant. Ce changement de couleur fut un intense et grand moment de sport mais aussi un événement considérable pour le cyclisme international. Eddy Merckx avait un double visage. Il signait les plus beaux exploits et gardait ainsi au cyclisme ses lettres de noblesse qui l’ont fait si souvent côtoyer l’épopée. Mais il faut reconnaître que d’une certaine façon, il tuait un peu ce sport qu’il dominait trop.
C’est pourquoi en dehors de toutes autres considérations, la chevauchée fantastique de Luis Ocaña et sa concrétisation à Orcières-Merlette ont relancé ce cyclisme professionnel dont la santé donnait légitimement des inquiétudes. Le Tour retrouvait sa légende et un Grand qui était cette fois un Grand d’Espagne.
Son ascension avait commencé bien avant d’arriver dans le massif du Haut-Champsaur, très exactement sur les pentes du Puy de Dôme. Première victoire d’Ocaña, première alerte pour Merckx qui était peut-être le seul à savoir qu’il y en aurait d’autres. Même Ocaña fut surpris de sa victoire ; « Je ne pensais pas avoir les possibilités de grimpeur suffisantes pour être le premier au sommet » disait-il à Clermont-Ferrand. »
Il est vrai que Luis Ocaña n’est pas le type même de grimpeur, celui qu’on qualifiait d’aigle. La forme, l’envie de se battre ont remplacé les dons exceptionnels d’un Bahamontès. Ceux qui triomphent dans la montagne sont aujourd’hui des coureurs complets, grands rouleurs. Thévenet, que l’on peut déjà malgré son jeune âge considérer comme un expert, le dit volontiers. Luis Ocaña en avait à revendre, une volonté nourrie par la plus grande des ambitions, celle de battre Merckx. Fidèle à l’image que l’on se fait volontiers de l’Espagnol considéré comme un homme fier, Luis Ocaña disait avec simplicité qui ne manquait pas de grandeur : « Je n’aime pas la seconde place ». On sait bien sûr que pour un sportif, c’est la pire, mais depuis que Merckx avait monopolisé la première, ils étaient nombreux à lui avoir trouve un certain charme.
En somme, tout en étant discret depuis le départ, Luis Ocaña était venu sur le Tour avec une idée bien arrêtée en tête : passer ou casser. « Je veux, disait-il à Clermont-Ferrand, réussir des exploits marquants et je n’ai que faire de terminer second ou dixième ». C’était un langage ferme et réconfortant. Mais, malgré sa victoire auvergnate, on restait encore un peu sceptique. Pourtant, Luis avait prouvé une chose importante : Merckx pouvait être attaqué et il n’avait plus autant les moyens de châtier l’insolent. L’Espagnol pensait même depuis le Puy de Dôme que son attitude aurait valeur d’exemple : « On peut mettre Merckx en difficulté à condition que ce ne soit pas toujours le même qui attaque. »
Mais demandez donc à un Gosta Petterson, voire même à un Zoetemelk d’attaquer, c’est commander à un paralytique de se lever et de marcher. Ocaña ne pouvait guère trouver de soutien que du côté du Portugais Agostinho qui, en apprenant un peu à courir, n’a quand même pas oublié ses vertus offensives ou du jeune Français Bernard Thévenet qui devait sa gloire naissante au fait d’avoir osé distancer Merckx et qui avait crânement récidivé dans le Puy de Dôme.
En fait, sa santé était tellement florissante, sa condition physique tellement éclatante qu’Ocaña put décider de tout faire lui-même. C’est la première fois que la chose lui arrivait sur le Tour. Il y a deux ans, tandis qu’il courait chez Fagor, une chute lui avait permis, si l’on ose dire, de montrer un magnifique courage mais l’avait ensuite contraint à l’abandon. L’an dernier, malade, il avait perdu toutes ses chances dès le coup de force de Merckx sur la route de Divonne-les-Bains. Aussi l’avait-on classé plus ou moins dans la catégorie des coureurs fragiles et par là même inconstants. Des ennuis du côté du foie avaient encore confirmé l’impression.
Mais pour ce Tour, il s’était préparé très soigneusement, plusieurs semaines de traitement pendant l’hiver, un régime alimentaire très sévère avaient éliminé ces maux. Tout était prêt pour le triomphe du coureur de Priego (Castille) venu en France lorsque son père républicain ne put plus supporter de vivre en Espagne. Luis a débuté à l’âge de 13 ans d’abord au Vélo Club d’Aire-sur-Adour, ensuite au Stade Montois plus connu pour ses Dauga et autres Boniface que pour ses cyclistes. Il a été champion d’Espagne en 1968. Le comportement des Espagnols à son égard est d’ailleurs assez curieux. Dans la défaite, ils ont été d’une grande dureté comme s’ils ne lui pardonnaient pas de considérer la France comme une seconde patrie au point d’y avoir pris femme et d’y vivre. Dans la victoire, ils se sont opportunément rappelés qu’il était d’abord Espagnol …
Disposant d’une condition physique remarquable, Luis Ocaña devait encore oser s’en servir. Sur les pentes du Puy de Dôme, il se débarrassa du complexe Merckx. On était un lundi, la semaine espagnole commençait. Deux jours plus tard, dans le col de Cucheron, il portait la première estocade. Eddy Merckx avait crevé. Chose banale, d’ordinaire rapidement réparée à tous points de vue – la roue et le retour dans le peloton- et qui n’était jamais exploitée de crainte de déclencher la foudre. Cette fois, il en alla tout autrement et c’est Ocanna qui le décida, provoquant une impitoyable sélection de laquelle ne surnagèrent que Zoetemelk, Petterson et Thévenet. Tout se passa comme si par réflexe les adversaires de Merckx avaient décidé de suivre Ocaña de la même façon qu’ils suivaient Merckx. De ce premier duel singulier à distance qui était le prélude du somptueux « mano a mano » du lendemain, l’Espagnol très efficace dans le col de Porte, sortit vainqueur.
Il n’était pourtant pas radieux à Grenoble. Gagneur, il aurait voulu parachever cette journée par un sprint victorieux : »J’aurais aimé remporter cette étape, je me sentais très fort, j’ai foncé pour entrer le premier sur la piste. » Il sera comblé le lendemain au-delà même de ses propres espérances. Mais pour l’heure, avec un rien d’hypocrisie, il se disait satisfait que le Hollandais Zoetemelk ait pris le maillot jaune. Il est vrai qu’une seule petite seconde l’en séparait. Qui se souviendra de cette petite seconde après que Luis Ocaña ait réglé la question à grands coups de minutes sur les pentes d’Orcières-Merlette.
D’ailleurs, 28 km après Grenoble, Ocaña avait le maillot jaune. Il avait glané 5 secondes à la faveur d’un point chaud. C’était bien le signe qu’il était le plus fort et le plus résolu, car il ne passe pas précisément pour un sprinter. À ce moment, Zoetemelk était encore avec lui. Mais Merckx n’y était déjà plus, lâché dans la côte de Laffrey. Et il n’y eut bientôt plus personne dans la roue de l4espagnol. À 60 km de l’arrivée, il était parti tout seul. « Je me sentais de plus en plus fort et les 60 kilomètres ne me faisaient pas peur. J’étais survolté. » Survolté sans aucun doute mais pas inconscient : s’il se donna à fond dans une chevauchée de grande allure, il n’alla jamais au-delà de ses forces, en gardant même quelques-unes. Aussi sa tentative jugée tout d’abord imprudente par des personnalités aussi avisées que Jacques Anquetil et Marcel Bidot devint au fil des kilomètres l’acte décisif du champion qui ose. Il autorisait les suiveurs à puiser dans leurs souvenirs de l’héroïque et l’on évoquait pèle mêle Hugo Koblet, Fausto Coppi et Eddy Merckx.
Spontanément, il avait pris l’allure des grandes chevauchées qu’un jour ou l’autre ces champions ont réussies. Le cheveu noir plaqué par la sueur, son visage reflétant plus sa grande détermination que l’intensité de l’effort, se permettant d’adresser un clin d’œil à tel qui le doublait en voiture ou à moto, il pédalait facile comme on dit. Malgré la sévérité de la montée sur Orcières, il se mit rarement en danseuse mais creusa l’écart au train, un écart qui aurait été énorme si derrière il n’y avait eu Eddy Merckx qui réussit à mener à bon port une dizaine de coureurs abrités derrière lui. C’est ce qui donna toute sa valeur à l’exploit de Luis Ocaña. Et il n’est pas étonnant que ses premières paroles aient été pour rendre hommage au géant qu’il avait abattu : « J’ai profité de l’occasion, mais je ne crois pas être supérieur ». C’était déjà quelque chose de se considérer comme son égal.
« Ce qu’a fait Luis est exceptionnel. Il nous a maté comme un toréro » disait Eddy. Quand il arriva, le brun Castillan endossait son habit de lumière dans l’arène ensoleillée des Alpes. Un Grand était né. »
Pour les archivistes, c’est la grande lessive : théoriquement, tous les coureurs à partir du 39e, auraient dû être éliminés (délai 12%) ! Le nombre d’éliminés étant supérieur au dixième du nombre des partants, le jury a porté les délais d’élimination à 15 %. Walter Godefroot, vainqueur à Saint-Étienne, est hors délais. Roger De Vlaeminck a abandonné, Gianni Motta n’avait pas pris le départ.
Ocaña, le nouveau maillot jaune possède désormais 8 minutes et 43 secondes sur son second Zoetemelk, et surtout 9 minutes et 46 secondes sur « l’imbattable » Merckx qui pointe à la cinquième place. Le maillot vert passe sur les épaules de l’étonnant Cyrille Guimard.

Une Equipe Orcières

1971+-De Vlaeminck+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+02

Depuis Le Touquet-Paris-Plage, cinq étapes ont été courues et déjà, les coureurs vont goûter, sur les hauteurs d’Orcières-Merlette à une seconde journée de repos, cette fois, bien méritée.
Le Tour de France est-il déjà joué ? Merckx peut-il encore prétendre à un troisième succès ?
À suivre …

* http://encreviolette.unblog.fr/2014/12/06/une-balade-retro-puiseaux-velo-clo-clo-dufilho-cocteau/
** http://encreviolette.unblog.fr/2018/02/01/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-2/
*** Christian Laborde : VÉLOCIFÉRATIONS Je me souviens du Tour livre+Cd coédition Cairn le Pas d’oiseau
Pour relater ces étapes du Tour de France 1971, j’ai puisé aussi dans le « nouveau (à l’époque) magazine SPORT avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans L’Équipe-Cyclisme-magazine, dans Tours de France, chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde), et dans le Miroir du Cyclisme d’après Tour de France.

Publié dans:Cyclisme |on 13 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1971 (1)

Pour mes flâneries littéraires sur les Tours de France d’antan, après l’édition de 1951* dominée par « le pédaleur de charme » Hugo Koblet, je me plonge, vingt ans après, dans la Grande Boucle 1971 : deux décennies durant lesquelles s’est étalée la longue carrière de l’idole de ma jeunesse Jacques Anquetil, un autre champion qui avait réussi, selon un article de Blondin paru dans la revue Arts, à faire passer le cyclisme de l’âge commercial à l’âge esthétique.
1971 : c’est l’année de la mort du jazzman Louis Armstrong, c’est celle de la naissance de Lance Armstrong !!! No comment !
Il semble me souvenir que mes yeux brillaient moins, que mon cœur battait moins vite, au départ de Mulhouse. Désormais, un « Cannibale » dévorait inexorablement tous les adversaires qui montraient quelques velléités offensives. Depuis trois ans, le « merckxisme » règne sur la planète vélo et le champion belge capitalise les succès.

Premier bouquet à Pluvigner

On a tous quelque chose en nous du roi Eddy !

Du côté de Pluvigner, patrie du « farfadet » Jean-Marie Goasmat, un gamin d’une douzaine d’années s’enthousiasme pour les exploits d’Eddy Merckx. Un demi-siècle plus tard, il est devenu un ami. C’est lui qui, chaque année, pallie aux manques de mes précieuses collections de magazines dédiées au vélo.
Justement, les temps ont changé, la presse aussi : le mythique Miroir des Sports But&Club a cessé de paraître le 14 novembre 1968 et le non moins mythique Miroir-Sprint a publié son dernier numéro le 2 février 1971.
L’époque n’est plus au sépia mais à la quadrichromie. Le 10 février 1971, un nouveau titre prend place au rayon de la presse sportive : Sport succède à Miroir-Sprint
Son directeur Maurice Vidal écrit en page 2 un éditorial ambitieux. Il se place dans la lignée de l’écrivain Jean-Jacques Rousseau qu’il cite : « Plus le corps est faible, plus il commande, Plus le corps est fort, plus il obéit ». Je ne suis pas certain que cette sentence s’applique à Eddy Merckx. En tout cas, vous avez quatre heures pour développer !
Comme souvent, avant chaque nouvelle édition, les journalistes s’épanchent sur le parcours du Tour de France. Ainsi, Abel Michea dans le numéro du Miroir du Cyclisme d’avant Tour :
« Le Tour de France 1971 fera date dans l’histoire de la Grande Boucle. Pour la première fois, en effet, en cours d’épreuve, les concurrents emprunteront l’avion.
Le programme de ce Tour, d’ailleurs, ressemble fort à un dépliant d’agence de voyages. Davantage qu’à un itinéraire de course cycliste…
« Programme extrasportif du 10 juillet à l’issue de l’étape Orcières-Merlette-Marseille (247,500 km) : Marseille-Marignane (25 km en autocar) Marignane-Toulouse (en avion). Toulouse-Albi en autocar (84km) … »

SPORT N° 20 du 23 juin 1971 05 Carte du TourSPORT N° 20 du 23 juin 1971 03 PELLOS

L’excellent Jacques Augendre donne son sentiment dans Sport :
« Le Tour 1971 a la forme d’un « S »… D’un « S » comme surprenant. Son dessin est inhabituel, bizarre à première vue, et il choquera sans doute ceux qui s’en tiennent à la stricte définition de l’épreuve. Jadis, le tracé suivait au plus près les frontières de l’hexagone. Cette notion est périmée pour de multiples raisons qui sont à la fois d’ordre sportif et d’ordre économique. Il importe tout d’abord que le parcours soit de nature à provoquer une course intéressante et qu’il utilise au mieux les ressources du relief. Il faut ensuite déterminer des points de chute logiques et le choix des villes étapes est évidemment conditionné par des impératifs financiers. Les organisateurs doivent enfin tenir compte des possibilités d’hébergement et nous croyons savoir que ce n’est pas leur moindre souci.
Ce Tour de France « S » est singulier, spécial et … séduisant. D’un caractère sportif très accusé, il nous paraît conforme à l’esprit de la compétition moderne qui se déroule sous le signe de la vitesse. Soucieux de nous faire pénétrer rapidement dans le vif du sujet, les responsables de l’itinéraire ont supprimé le long préambule constitué par des étapes sans intérêt stratégique, qui s’était révélé assez fastidieux les années précédentes. Dès le premier jour, les coureurs feront une incursion dans la Forêt Noire et reviendront à leur point de départ, c’est-à-dire à Mulhouse, au terme d’une épreuve de 225 kilomètres divisée en trois secteurs. Le lendemain et le surlendemain, ils franchiront les Vosges. Les deux jours suivants, ils évolueront sur un parcours comparable à celui de Liège-Bastogne-Liège ou de la Flèche Wallonne. Une semaine suffira pour traverser le Nord-Est de la France, la Belgique et atteindre la mer, au Touquet.
De Paris-plage à … Paris-ville, le terrain n’offre guère de difficultés : la distance sera effectuée d’un coup d’aile, et après une journée de transition, nous aborderons la montagne. La neuvième étape s’achèvera au sommet du Puy-de-Dôme et elle s’annonce d’autant plus redoutable que la route de Nevers à Clermont-Ferrand comporte une succession de côtes sévères, identiques à celles qui jalonnaient, autrefois, le célèbre Grand Prix du Pneumatique…
Le Tour de France 1971 nous paraît bien construit. L’intervention immédiate, la mise en valeur des difficultés et le retour rapide vers Paris au sortir de la montagne doivent garantir une course d’une haute intensité. La nouvelle réglementation internationale a contraint les organisateurs de réduire la durée et la distance de l’épreuve –vingt étapes et 3 600 kilomètres, contre vingt-trois étapes et 4 359 kilomètres l’an passé. En l’occurrence, il a fallu avoir recours à l’autocar, au train et surtout à l’avion pour « effacer » certaines portions d’itinéraires. La suppression des temps morts et des étapes de délayage trouvera une juste compensation dans la réduction des heures de travail pour les concurrents. La moyenne des étapes n’excède pas 180 kilomètres. Quatre départs seront donnés au début de l’après-midi et il y aura deux jours de repos… »
Chaque jour, la « première chaîne de télévision » assurera le reportage de l’arrivée et le direct des 15 derniers kilomètres. Cinq étapes (de la 13ème à la 17ème) seront retransmises en couleur !
Côté radios, « Le Tour de France comme si vous y étiez » c’est la gageure que vont s’efforcer de réaliser pour Europe n°1 Fernand Choisel, Robert Chapatte, Pierre Douglas et … Jacques Anquetil

Europe1

Encore en activité (!), Raymond Poulidor, lui, va suivre le Tour pour la première fois de l’extérieur pour le faire vivre de … l’intérieur aux auditeurs de RTL. En effet, le champion limousin va tester sa « poupoularité » en effectuant l’étape du jour avec 24 heures d’avance et révèlera les difficultés du parcours. Bien qu’il connaisse parfaitement tous les coureurs qui seront aux prises, avec lesquels il en a décousu depuis le début de la saison et qu’il retrouvera pour les tournées d’après Tour, ses commentaires seront souvent moins pertinents que ceux du Normand … la malédiction de l’éternel second ? et une dosette de chauvinisme de ma part !

Poulidor Tour sans moiPoulidor RTL

Manque de jugement ? « Ce Tour de France m’aurait plu si j’avais eu cinq ans de moins » devait déclarer Raymond Poulidor en prenant connaissance de l’itinéraire. C’est sans doute celui qui lui aurait le mieux convenu…
« S » comme séduction, « S » comme « Sport ». Pouvons-nous ajouter : « S » comme suspense ? On eût envisagé une course incertaine, sans cesse remise en question et des rebondissements spectaculaires s’il n’y avait … Eddy Merckx et si ce dernier, de surcroît, ne s’était mis en tête de porter le maillot jaune de bout en bout.
De toute évidence, le Belge s’oriente vers une course facile qu’il abordera l’esprit libre. Certes, une défaillance est toujours possible, les plus grands champions en ont subies dans le Tour … »

SPORT N° 20 du 23 juin 1971 01 Merckx le Tour en jaune 1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+143+-+01Merckx-Anquetil1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+143+-+02 Pellos

Curieusement, en couverture des magazines spécialisés, le principal adversaire de Merckx apparaît être le retraité Jacques Anquetil. Le Cannibale a en ligne de mire d’obtenir un troisième succès dans son projet d’égaler voire battre le record du Normand vainqueur à cinq reprises. De plus, faute d’adversaires à sa taille, Merckx a en tête de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre du Tour comme le fit Anquetil en 1961.
Pas de Poulidor l’ancien donc, pas non plus de Hezard le jeune, fraîchement sacré champion de France sur route à Gap. Il sera déchu de son titre d’ailleurs, quelques semaines plus tard, pour question de dopage. Quant à Roger Pingeon, vainqueur en 1967, sous le coup d’une suspension de quatre mois pour la même raison, il attendra en vain la mansuétude des instances du cyclisme.

Champion de France Hézard

Depuis 1969, la formule des équipes nationales a été abandonnée, et l’on retrouve au départ 13 équipes de marques de 10 coureurs : 5 françaises BIC (crayons à bille) FAGOR-MERCIER (articles ménagers-cycles) HOOVER-DE GRIBALDY (appareils ménagers) PEUGEOT-BP-MICHELIN (cycles-essence-pneus) SONOLOR-LEJEUNE (radio-tv-cycles), 2 belges MOLTENI (charcuterie italienne !) MARS-FLANDRIA (chocolats-cycles), 3 italiennes FERETTI (meubles de cuisine) SALVARANI (meubles de cuisine) SCIC (meubles de cuisine), 2 espagnoles KAS (jus de fruits) WERNER (appareils de télévision), et 1 hollandaise GOUDSMID HOFF (Peinture, revêtements de sol).

MercierPeugeot BPSonolorFlandriaSalvarani

Gilles Delamarre s’interroge dans sa première chronique « Une course et des hommes » de la nouvelle revue Sport : « …Question essentielle, le public est-il encore intéressé par les tribulations estivales d’une centaine de cyclistes au milieu d’une horde fébrile d’automobiles ? La passion n’a plus en tout cas cette ampleur qui faisait sourire les étrangers et même les Français qui ont parfois qualité de rire d’eux-mêmes. Mais si l’on ne fait plus la queue devant les maisons de la presse pour voir, inscrit sur un tableau, le résultat de l’étape, on le doit plus à la transformation des moyens d’information qu’à une profonde désaffection.
Sans doute l’institution pâtit-elle, comme tant d’autres, des formes de la vie moderne, mais ce sont le transistor et la télévision qui, curieusement, l’ont dépopularisée en la rendant plus accessible. La vie ne s’arrête plus pendant le Tour, mais si le Tour reste plein de vie, il le doit encore à ce public qui, par millions, continue à venir border son chemin. La course multicolore reste un spectacle, qu’il vienne quérir le badaud chez lui (et rien n’est plus sympathique que le paysan, l’artisan ou l‘ouvrier quittant un instant son travail pour encourager le travail des autres, les coureurs) ou qu’il soit un plaisir mérité après un lever matinal et l’escalade de quelque col pour avoir la bonne place. Plaisir fugitif et qui réside plus dans l’attente que dans le spectacle lui-même.
Sans le public, le Tour sonnerait creux (à voir après le Tour 2020 disputé à huis clos pour raisons de pandémie, ndlr). Continuera-t-il à passionner ? Cela dépend peut-être de ses acteurs. Le Tour s’est toujours nourri, tel un minotaure qui se dévorerait lui-même au mépris des enseignements de la mythologie, de sa propre légende. Il se repait de ce bouche à oreille qui ressasse sans se lasser les exploits insensés, les défaillances énormes, les personnages pittoresques d’une course aux mille visages. C’est peut-être là qu’est le danger. Le souvenir conduit parfois à trouver sans saveur les combats des successeurs, sentiment assez répandu chez les suiveurs et dans le public. Les coureurs sont-ils encore ces géants de la route qui appellent l’épopée, le lyrisme et le verbe haut ? Les avis sont partagés et varient, ce qui est sociologiquement logique, selon la profession de l’intéressé

SPORT N° 21 du 30 juin 1971 01 Petterson en tête du peloton

En mise en bouche, le prologue est une épreuve contre la montre par équipes disputée sur un circuit de 2 750 mètres à couvrir quatre fois. Elle ne compte que pour le classement général des équipes mais les membres des trois premières formations bénéficient de 20, 10 et 5 secondes de bonification selon leur rang.
L’équipe Molteni l’emporte et Eddy Merckx, premier de son équipe sur la ligne, revêt le maillot jaune pour la première étape.

Prologue 2

Voilà, le Tour cuvée 71 est vraiment parti avec donc une première étape de Mulhouse à Mulhouse, « saucissonnée » en trois tronçons, avec haltes à Bâle et Fribourg-en-Brisgau. Nous retrouvons Antoine Blondin qui semble déjà en verve :
« Le Tour de France, qui semblerait s’accommoder de ne pas repartir le matin de la ville-étape où il arrive le soir, a mis cependant son point d’honneur à arriver hier soir à l’endroit même d’où il était parti le matin. Ainsi avons-nous eu le sentiment tout à fait relatif de n’avoir point bougé, ou plutôt de nous être offert une excursion circulaire et frontalière entre le Rhin et la Forêt-Noire, qui méritait le détour, même si certains coureurs ont affiché un moment le propos pittoresque de s’en dispenser.
Le départ venait d’être donné dans ce grand frémissement de fanfares et de rubans que nous affectionnons, quand il nous apparut que quelque chose ne tournait pas rond, ne tournait même pas du tout dans la mécanique, introduisant une sorte de panique à rebours dans le cérémonial : le beau peloton se refusait à bouger, comme figé en gelée. Renseignements obtenus, il s’avéra que nos champions, qui ne prennent pas l’Or du Rhin pour une expression toute faite, venaient de s’aviser de ce que le montant des prix était insuffisant et qu’il convenait de ne pas s’engager dans l’aventure sans s’offrir d’abord un quart d’heure de rabais en manière de grève sur l’étape… »

Version 2SPORT N° 21 du 30 juin 1971 06 Jean-Pierre GenêtSPORT N° 21 du 30 juin 1971 07 Wagtmans

« … Le tronçon qui conduisait à Fribourg nous a paru le plus juteux, non seulement en raison de ses deux côtes d’assez belle venue, mais surtout parce qu’il débouchait sur un monument dont on n’ignore un peu trop l’existence.
C’est l’un des mérites de la saga du Tour de France que de glisser sous nos pas des chefs-d’œuvre de ce calibre et de nous les révéler à l’existence. Celui-là constitue la seule statue martiale que l’Allemagne se soit hasardée à ériger après la dernière guerre, et elle représente tout bêtement un canard. Depuis les oies du Capitole, on sait le rôle prépondérant joué par la volaille dans la stratégie militaire. En poussant à perdre haleine un cri d’alarme incohérent, le canard incita les habitants de son quartier, médusés, à se précipiter sans raison apparente dans les abris, échappant ainsi au raid aérien qui allait faire trois mille victimes quelques instants plus tard… »

Canard Fribourg

Leman à BâleVersion 2SPORT N° 21 du 30 juin 1971 09 Van Vleierberghe à MulhouseCapture d’écran 2021-06-24 à 18.41.27SPORT N° 21 du 30 juin 1971 03 PELLOS Les moutons de panurge - Poulidor & Pingeon

Le Hollandais de la Molteni Rini Wagtmans se retrouva à l’arrivée du premier tronçon à Bâle avec le maillot jaune sur le dos. Mais Merckx s’empressa de lui reprendre à la faveur d’une bonification d’étape volante dans le second tronçon.
« … Sans doute les Suédois ne statufieront-ils pas les frères Petterson, mais c’est pourtant également l’appel lancé par le cadet Thomas qui permit de rameuter l’équipe Ferretti aux avant-postes et de colmater les brèches que Merckx et ses copains menaçaient d’y introduire.
J’aime beaucoup les Petterson. Comme les fils Aymon, ils sont quatre, à ceci près que ces derniers ne disposaient que d’un seul cheval pour tout le monde, alors que le vieux papa Petterson, avant de contribuer à propager le vélo en Scandinavie, avait quand même trouvé le moyen d’acheter autant de vélos qu’il avait de rejetons et de leur en inculquer le bon usage. Émigrés en Italie, essaimés sur les routes d’Europe pour chercher fortune, ils ne sont pas sans rappeler la famille Forsyte de célèbre mémoire. Et, comme les héros du roman de Galsworthy, ils portent sur leurs visages rigolards la chaleureuse dignité des gens qui ont le sentiment d’appartenir à une dynastie »… Les Forsyte de la route en somme !!!
« Dès le départ de Mulhouse, le vent, « ce taureau épars », comme dit Jules Renard, avait obligé les coureurs à prendre le vélo par les cornes. Il brassait des rafales sans queue ni tête, le plus souvent favorables, imprimant à une deuxième journée de compétition une allure prématurément exagérée. Naturellement, Eddy Merchx n’en avait cure et on le vit, aux abords de Merxheim (qui signifie littéralement : la maison de Merx), ne pas se gêner et faire comme chez lui pour ajouter à son crédit la malheureuse seconde de bonification du classement volant d’un « Point chaud Miko ». Une seconde ? J’arrive… Il n’y a pas de petits profits et il faut de tout pour faire un monstre.
Cependant, c’est un peu plus loin seulement que la majorité des favoris, allègres comme des débutantes, allaient ouvrir leur bal des ardents. (Parmi eux outre Merckx : Gosta Petterson, Zoetemelk, Roger De Vlaeminck, Van Impe, Thévenet, Van Springel, Ocana, Motta ndlr)

SPORT N° 22 du 7 juillet 1971 32 L'échappée

Le col de Firstplan, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, n’est qu’un col de deuxième catégorie ; il possède pourtant la structure duraille et sournoise des difficultés de parcours qui marquent ce début d’épreuve et promettent de continuer dans les jours à venir : une montée exempte de grandes tragédies, mais une descente à pans coupés qu’il ne faut pas aborder trop loin derrière sous peine de perdre définitivement son prochain de vue. C’est ce que comprit admirablement Christian Raymond, en s’engouffrant dans la plongée sur Soultzbach-les-Bains. Contre toute attente, et d’abord la sienne propre, Merckx ne put supporter la vision radieuse de ce jeune homme, beau comme un Raymond de soleil, zébrant d’un lacet à l’autre la grisaille d’une double paroi de mélèzes boudeurs, et entraîna dans son sillage à peu près tout ce qui constitue le gratin présumé de ce Tour de France. Au flanc de la montagne à vaches, on eût dit d’une déflagration. Les « percussionnistes », au nombre de quinze, venaient de frapper un grand coup. Un coup qui possèderait, au fil des kilomètres, pour chacun de ceux qui n’en étaient pas, la saveur amère du coup de l’étrier.
Car il ne pouvait faire de doute qu’à l’occasion d’un caprice de bruit et de fureur, les grands de la course n’eussent choisi pour se décanter, d’une manière peut-être inexorable, la fatalité d’un paysage de vignobles et de chais suspendus au-dessus de la plaine d’Alsace, tous ces petits caveaux qui entretiennent l’amitié dans les temps ordinaires, mais où il était interdit de s’attarder hier sous peine de trinquer et de déguster… »
Dans Sport, Gilles Delamarre nous raconte le final : « Dans les derniers kilomètres, les Molteni et les Mars-Flandria s’étaient livrés une intense bataille à la fois pour contenir les attaques d’ailleurs improbables à l’allure où l’on roulait, et pour s’assurer l’avantage de l’initiative. Celui-ci est en effet primordial lorsqu’on aborde une piste en cendrée où l’entrée en tête est presque une assurance de l’emporter. Bien sûr Eddy Merckx ne l’ignore pas et placé sur la bonne orbite par Van Springel, il entra le premier sur le stade. Personne n’en fut outre mesure surpris. C’est ensuite que les surprises commencèrent. Dès la première ligne droite, Roger De Vlaeminck, que d’aucuns ont surnommé « le Gitan » en raison de sa chevelure brune et de son œil noir et peut-être aussi à cause de son animosité exacerbée envers Eddy Merckx, sauta le maillot jaune. On retrouvait le cyclo-crossman habitué à conserver son équilibre sur des terrains beaucoup plus traîtres. Le rival national de Merckx fit donc le premier tour en tête et, à vrai dire, la chose semblait entendue. Sauf pour Merckx qui l’attaqua dans la ligne opposée au prix d’un démarrage qui fit chasser sa roue arrière et d’un rétablissement miraculeux dans le dernier virage dont les deux hommes sortirent au coude à coude… »

Sprint Merckx-devlaeminck

Dans la dernière ligne droite, De Vlaeminck remonte le maillot jaune à soixante mètres de la ligne mais Merckx conservant quelques centimètres d’avance, gagne l’étape et 20 secondes de bonification. Le peloton des battus passe la ligne 9 minutes et 27 secondes plus tard. Roger De Vlaeminck prend le maillot vert à Karstens. Quelques coureurs de renom ont déjà perdu le Tour. Une somptueuse étape! Dans sa présentation quotidienne aux auditeurs de RTL, Poulidor avait prévu une étape de transition.

De Vlaeminck et Merckx

Raymond

Christian Raymond récompensé pour sa combativité

Antoine Blondin concluait : « Les Alsaciens ont le sens de la fête … On peut donc présumer qu’ils auront été comblés par la musique que leur ont exécutée hier les gros bras de la course, reléguant à plus de huit minutes un peloton qui, pour sa part, évoquait plutôt les fameux « Pierrots de Strasbourg » (valeureuse équipe de football amateur à l’époque, ndlr), la mine passablement enfarinée et réduite au silence.
Il ne viendrait à l’idée de personne d’avancer qu’un Agostinho tout de poils vêtu, un Guimard au sourire fendu en tirelire, un Geminiani en fer forgé évoquent au plus près les personnages écorchés de Dostoïevski. Eh bien ! néanmoins, il y avait de cela aux abords du stade Tivoli où les vaincus, dégoulinants de sueur et de pluie, se croisaient, un quart d’heure après la torchée, avec le regard incrédule de gens qui ne comprennent pas ce qui vient de se passer et ont effectivement le sentiment d’appartenir à la grande famille des Possédés. »
La troisième étape mène les coureurs de Strasbourg à Nancy, 165 kilomètres, avec le Donon et la Chapelotte, deux cols vosgiens de troisième catégorie, que Zoetemelk franchit en tête.
La bonne échappée part au km 137 avec David, Genet, Jimenez, Wagtmans et Van Neste, bientôt rejoints par Genty, Hoban, Guerra, Van Schil, Simonetti. Plusieurs coureurs tentent vainement de partir en solitaire (Guerra, Genet, David, Van Schil…) et l’avance n’augmente plus. Le sprint se dispute encore une fois sur une piste en cendrée du stade de Tombelaine.
Dans cet exercice, Rini Wagtmans est performant : « Sa victoire sur la cendrée de Nancy peut se résumer à une petite phrase : un coup de frein. Un coup de frein qu’il n’a pas donné à l’entrée du stade. Barry Hoban, lui, a appuyé sur sa poignée et il a perdu. Cela a déçu tous ceux qui aiment les victoires « morales », celles de ceux qu’on appelle de « fidèles et loyaux serviteurs du cyclisme ». Avec sa silhouette bien plantée, sa chevelure qui sera bientôt poivre et sel, ce sourire quasi permanent qui découvre une large dentition, Barry Hoban est de ceux que l’on pourrait appeler sans aucune nuance péjorative les « meubles ». Ils sont le décor de la course qui, sans eux, ne serait plus la même, comme une pièce que l’on ne reconnaîtrait pas en y entrant. »

Hoban

Gilles Delamarre brosse ensuite un portrait de Uncle Barry : « Six années chez Mercier où il fut l’équipier de Raymond Poulidor, deux chez Sonolor depuis que Jean Stablinski en est devenu le directeur sportif, et une solide réputation de coureur du Tour et notamment de vainqueur d’étapes. À Sallanches, en 1968, il hérita non seulement du bouquet du vainqueur mais aussi d’une vache. L’année suivante, se vengeant d’une défaite que lui avait infligée 6 ans plus tôt André Darrigade qui obtenait ainsi la première victoire sur cette piste, il l’emporta à Bordeaux et récidiva le lendemain à Brive. Mais on se souvient aussi de celle de Sète en 1967. Ses yeux rougis par les larmes cachées derrière des lunettes noires, il franchit la ligne le premier : c’était l’hommage, choisi par le peloton, à son ami Tom Simpson mort la veille sur les pentes arides du Ventoux… Pour les deux petites filles du champion, il était « Uncle Barry ». À Noël 1969, il devint leur père en épousant Helen Simpson … »
On était bien dans une étape de transition, Antoine Blondin choisit dans sa chronique « Un aventurier du monde moderne » de rendre hommage à Maurice De Muer qui « mériterait pour un jour d’être sacré « directeur sportif le plus méritant de France » : « Soudain, mon attention fut sollicitée par la présence sur le podium de deux garçons aux couleurs de l’équipe Bic, flanqués de Maurice De Muer, leur mentor, dont le visage affichait cette béatitude de circonstance qu’offrent les parents à l’instant de la distribution des prix. Le trophée de la Combativité pour Genty, celui de l’Amabilité pour Labourdette, justifiaient cette fête. »
La quatrième étape conduit les 127 rescapés de Nancy à Marche-en-Famenne, ville francophone de Belgique située dans la province de Luxembourg.
« Hier, le cyclisme belge, habitué depuis quelque temps à se tailler la part du lion qui orne ses oriflammes, a fait cruellement maigre. Jeûne et abstinence pour ceux qui avaient déjà tendance à considérer ce Tour comme un mardi gras permanent où l’on se déguisait en jaune, en vert, en blanc, selon ses appétits ou son humour.
Il aura suffi que deux lascars, tombant comme mars en carême, se déguisent, eux, en courants d’air, pour transformer un mercredi promis aux apothéoses en mercredi des cendres et la kermesse prête à flamber en leur messe noire. Jour des rogatons aussi pour le roi Léopold, la princesse de Réthy et la petite princesse Esmeralda (dimanche de Quasimodo, quand reviendras-tu ?) qui nous avaient fait l’honneur de venir chez nous pour nous serrer la pince.
Car c’est là un des paradoxes les plus enrichissants du Tour de France, qu’on y rencontre des altesses royales dans les vestiaires et des coureurs cyclistes dans les palais. À Nancy, sous les lambris des hôtels nobles qui ourlent d’un diadème de pierres incomparables les grilles dorées de la place Stanislas-Leczinski, c’était la réception donnée par l’équipe Sonolor-Lejeune. Sonolor-Lejeune (comme on dit Breughel le Vieux) et les survêtements se reflétaient dans les grumeaux d’époque pour la plus grande gloire du maître des cérémonies Ladislas Stablinski. Voyez comme ça se trouve !
Quelques heures plus tard, sans transition, on rencontrait les mêmes hommes pédalant dans une gadoue innommable au cœur d’un paysage de cauchemar agité par les bras des sapins. La tartelette de riz avait repris le pas sur le toast au caviar.
Cette course qui nous promène d’un château l’autre, d’une usine l’autre, on n’exprimera jamais totalement la profusion de ses contrastes et leur diversité. Après la procession frileuse de la matinée, voilà que le temps se lève sur la côte de Montmédy. Aussitôt, c’est l’attaque. Le peloton aux abois se décime effroyablement sur un chemin désert, étroit, sinueux. On songe à quelque Bérézina ensoleillée, d’autant plus tragique que les coureurs ne savent plus où ils en sont. Certains attendent des coéquipiers, qui sont devant eux, d’autres semblent faire naufrage à l’arrière dans l’indifférence. On s’aperçoit à peine qu’un motard de la police a plongé dans un petit ravin au détour d’un virelet frontalier…
Puis, la frénésie se calme comme par enchantement. Même les coursiers se donnent le temps de coiffer le casque protecteur obligatoire en Belgique. On se reprend à songer à ces princes qui nous attendent à l’arrivée. Et tout est à recommencer.
C’est à Jehonville, où Verlaine se réfugia au sortir de la prison de Mons, que Genet et Gomez-Lucas se conjurèrent pour entamer une de ces grandes vadrouilles des bords de Meuse que le poète avait menées en compagnie de Rimbaud et qui le conduisirent précisément jusqu’au cachot où il venait d’écrire « Sagesse », dont les vers les plus célèbres du recueil nous trottaient à ce moment par la tête :
« Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, de ton Genet ? » (ta jeunesse, ndlr)
Mais c’était plutôt la folie que nous évoquions, devant cette aventure de quarante kilomètres à tenter sur le territoire adverse, avec tous les Molteni et les Flandria de la création aux trousses. La poursuite fut effectivement pathétique sur un espace qui allait se réduisant aux dimensions d’une peau de chagrin dévorée par des enzymes gloutons. Trente Flamands, Wallons, Bruxellois, le casque hérissé en casque à pointe (de vitesse), se ruaient sur les malheureux. Ils vinrent échouer à quelques mètres de Genet et de Gomez-Lucas pour avoir trop tardé à donner la réplique. MM. Merckx, De Vlaeminck, Godefroot, Leman, Reybroeck et compagnie privaient la Belgique de la seule et unique victoire qu’elle ne devait pas perdre… »

Genet couleursUne de L'equipe GenetAnquetil et Genet

Jean-Pierre Genet, dont on se souvient qu’il fut le porte-parole des coureurs au cours de leur mini-grève au départ du Tour, ce qui mesure l’estime dans laquelle ils le tiennent, offrit son bouquet à Claudine Merckx, un geste de troubadour à la dame du seigneur.
La cinquième étape conduit les coureurs de Dinant, dans les Ardennes belges, à Roubaix, avec l’escalade du terrible mur de Grammont.
Roger Bastide, dans le roman du Tour intitulé cette année Les maillons de la chaîne, relate la fin de course d’un coureur en « chasse-patate » :
« Nous ne sommes plus qu’à une dizaine de kilomètres de Roubaix. Dans le vaste espace entre le groupe de sept échappés et le peloton, un coureur roule seul : Walter Godefroot. Il lutte pour combler la cinquantaine de secondes qui le sépare du commando de tête. Il absorbe un passage pavé puis se retrouve sur une longue ligne droite asphaltée. Il aperçoit les hommes de tête, mais lui-même s’offre en point de mire au peloton. Il roule avec acharnement, transformant sa vélocité naturelle en puissance de rouleur. Mais l’on sent, dans le vent, décliner lentement ses forces. Il perd du terrain, inexorablement sur ceux qu’il voulait rejoindre tandis que ceux qui le poursuivent regagnent sur lui. Il ne parviendra plus à ses fins, c’est la cruelle évidence, et pourtant il s’obstine. Il s’obstine parce qu’il n’est plus guidé par la raison. C’est le désespoir qui l’a propulsé dans cette entreprise. Il voulait anticiper sur son vingt-neuvième anniversaire qui tombe demain. Au vélodrome de Roubaix, l’attendent Micheline son épouse et Patrick leur petit garçon. Il souhaitait, de toutes ses forces, leur offrir le bouquet du vainqueur. Mais il a manqué le départ du bon wagon et désormais son effort solitaire est voué à l’échec.
Robert Naye, l’ancien six-dayman, qui conduit la voiture de liaison du groupe Peugeot-B.P. et qui couvrait l’avant de la course aurait-il dû faire décrocher Robert Bouloux devant pour attendre Godefroot ?Nous ne le pensons pas. L’allure était bien trop rapide. Le sacrifice de Bouloux eût été inutile alors qu’il gardait une chance de gagner l’étape. De toute façon, on ne laisse pas partir un Walter Godefroot. La chasse ne se fût pas relâchée tant qu’il n’eût pas été réduit à merci. L’aide de Bouloux lui eût permis de prolonger sa résistance mais c’eût été peut-être provoquer l’échec de l’échappée.

mur de GrammontGuerra gagne

Pietro Guerra a gagné l’étape. Les trois plus rapides du groupe de tête ont été victimes d’incidents divers : Guido Reybroeck a crevé, Albert Van Vlerberghe a senti son boyau arrière se dégonfler lentement dans les cinq derniers kilomètres. Raymond Riotte a fini avec la roue arrière voilée.
Guerra fait son tour d’honneur. Sur la pelouse, Walter Godefroot, encore essoufflé, se désaltère, appuyé sur le cadre de son vélo. Il ne peut encore parler. Près de lui, Micheline son épouse et le petit Patrick attendent patiemment, silencieux aussi. Et soudain, Walter sourit, d’un merveilleux sourire sans amertume. Il a tout juste un geste fataliste : « Que voulez-vous, c’est la course. » Puis tendant une main au petit Patrick, tirant son vélo de l’autre, il se dirige vers la sortie. Micheline à son côté, marchant d’un même pas. Toute déception est oubliée.
Comment Eddy Merckx eût-il pris un tel échec après s’être tant battu pour forcer le sort ? Mais la question se pose-t-elle ? Eddy ne se fût pas lancé dans une telle aventure. Chez lui, le réalisme prend le pas sur les raisons du cœur. Du moins en compétition. »
Gilles Delamarre : « On ne saurait dire par contre de Pietro Guerra, autre artisan du vélo, qu’il est dépourvu de maître. Il remplit consciencieusement, comme l’enfant d’une famille de neuf enfants de Vérone qui a choisi le métier de coureur de préférence à celui de carreleur, le rôle d’équipier de Gianni Motta qui demeure l’inconnue de la course. Mais il a aussi aux approches des arrivées, un second maître en la personne du sprinter Guido Reybroeck à qui il est tenu de servir de locomotive. C’était le cas dans l’échappée de Roubaix puisque Reybroeck était là. Mais il creva. Le brave Pietro ne s’arrêta pas. Il expliqua ensuite que lorsque son patron avait crié « crevé », il avait cru qu’il s’agissait de son propre boyau. « Après, Guido était loin, il ne me restait plus qu’à courir pour moi ».
Lui aussi avait pour un instant découvert la liberté. Il en usa fort bien et l’on se rappela alors que ce garçon de 28 ans avait été deux fois champion du monde amateur des 100 kilomètres contre la montre, une discipline déjà exigeante et déjà collective. »
En ce début de Tour, la sixième étape est encore tronçonnée avec un premier secteur qui mène les coureurs à Amiens, et un second qui s’achève au Touquet, sur la côte d’Opale. On retrouve Raymond Poulidor, dans la capitale picarde, 24 heures auparavant.

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le son commence à 25 secondes

Il semblerait que Raymond soit perspicace en annonçant une étape sans grands rebondissements.
Antoine Blondin se désintéresse de la course, préférant brosser le portrait d’un coureur cosinus :
« Il en arrive, comme ça, un ou deux par génération, la musette pleine d’une science toute fraîche, bacheliers émancipés par le goût du vent comme l’était jadis Gil Blas de Santillane ou l’Escholier limousin. À l’école du peloton, ils ne mettent pas longtemps à calculer l’âge du capitaine. La malice, étrangement tempérée par une passion authentique pour la bicyclette, est leur vocation naturelle. Ils ont le courage de leurs espiègleries en course, souvent chèrement payées. Leur mot de passe est : « Salut les coquins ! »
Celui qui arpente les routes de ce 58ème Tour de France et l’honore de sa présence farfelue se distingue par un mélange de réflexion forcenée et d’ingénuité, qui est la véritable marque du savant de légende. Il s’appelle François Coquery. À 23 ans, il est l’un des benjamins des professionnels français. Les mathématiques l’ont occupé jusqu’à ce jour. Quand la compétition se durcit, il tire la langue comme au tableau noir.
En moins d’une semaine, ses étourderies et la dimension du raisonnement à perte de vue, qu’il apporte à un sport que les autres pratiquent comme ils respirent, attendrissent et excèdent, tout à tour, ses compagnons. C’est François le Bleu et Gribouille sous une même casquette. Désormais, il occupe le plus fréquemment une chambre seul, car ses équipiers, qui, par ailleurs, lui vouent une amitié stupéfaite, commencent à trouver qu’il leur met la tête en capilotade. Coquery ne s’en aperçoit même pas : il pose ses axiomes, déduit, explique.
Pourtant, ce garçon, dépourvu de lunettes, robuste et rougeaud, n’a rien, à première vue, du chercheur pâle ni du rat de laboratoire, et il dégage, lui aussi, une puissante odeur d’embrocation.
Ne nous y trompons pas. Écrivons-le plutôt :
« Étant donné que je suis né près de Vailly-sur-Sauldre, dans le Cher, et que nous étions quatre enfants, d’une part, étant donné que nous n’avions pas assez de terres à cultiver, d’autre part, il ne me restait donc plus qu’à me cultiver moi-même. C.Q.F.D. ! »
Jusque-là, tout va bien. Mais supposons que Coquery crève. Au lieu de lever le bras verticalement, comme le veut l’usage, il commence par l’étendre horizontalement, dans un souci rigoureux de déterminer son abscisse en fonction de son ordonnée. Ce faisant, il applique une gifle formidable à son collègue Ducreux (ce valeureux coureur normand est décédé le 1er mai dernier ndlr), qui pédale à ses côtés, et menace de le faire tomber. Sommé de s’expliquer, il répond que la loi inexorable de la chute des corps repose sur le principe que deux corps s’attirent en raison inverse du carré de leur distance. Or Francis Ducreux est 107e au classement général et lui-même 105e. Qui dit mieux ? La loi est une fois de plus vérifiée.
Les mécaniciens accourent alors pour dépanner ce Newton en perdition. Celui-ci tempère leur précipitation par quelques considérations sur l’adhérence basale, leur explique comment on calcule le rayon d’une roue et, pourquoi pas son diamètre, à partir du rayon (Pi=3,1416), s’attarde, pendant qu’on y est, à réciter la table des développements qu’il appelle la table de démultiplication.
Enfin, le voilà qui rejoint le peloton au paroxysme de son état convulsionnaire. Coquery oublie l’effort pour s’abîmer dans des considérations sur la résistance à l’air et les coefficients de pénétration. Il en fait part à son plus proche voisin, en les agrémentant d’une théorie sur le polygone des forces. L’autre l’accable de propos assassins…
… Son véritable rêve, il ne s’en cache pas, ce serait de participer à une course non euclidienne, où les extrêmes se toucheraient vraiment, comme les parallèles se rejoignent, et qui lui permettrait de figurer dans l’équation du Tour autrement qu’à titre d’inconnu … »
Un demi-siècle plus tard, le peloton du Tour de France compte dans ses rangs un coureur philosophe, Guillaume Martin, auquel j’avais consacré un billet à la sortie de son livre Socrate à vélo**.
En marge de ce portrait, il y eut tout de même des tentatives d’échappée non concluantes et un sprint massif sur l’hippodrome du Petit-Saint-Jean que le Belge Eric Leman remporte devant le Hollandais Karstens.

Leman à Amiens

À Amiens, les coureurs ont été rassemblés une paire d’heures pour prendre un rapide repas avant le second départ en direction du Touquet-Paris-Plage.
Le peloton roule à environ 25 km/h de moyenne pendant les deux premières heures. Au km 82, sept coureurs parviennent à créer la bonne échappée : Genty, Van der Vleuten, Wolfshohl, Simonetti, Francioni, Diaz et Mintjens.
Sur le circuit de la Digue à parcourir deux fois, Van der Vleuten sprinte un tour trop tôt et c’est l’Italien Simonetti qui l’emporte devant un peloton revenu très fort sur les échappés.

Sprint Touquet

Eddy Merckx poursuit tranquillement son objectif de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre du Tour. Roger De Vlaeminck détient le maillot vert du classement par points.
Après une semaine qui n’a pas donné ce qu’elle pouvait promettre, les coureurs bénéficient… d’une journée de repos au Touquet-Paris-Plage avant de rejoindre en avion … Paris-Orly-Rungis, lieu de départ de la septième étape. Vous aussi !

ZoetemelkDe Vlaeminck et KarstensVan ImpeMolteni 2Molteni 1

* http://encreviolette.unblog.fr/2021/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-3/
** http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/01/en-cyclopedies-avec-guillaume-martin-et-michel-dreano/
Pour relater ce début de Tour de France 1971, j’ai puisé dans le « nouveau (à l’époque) magazine SPORT avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans L’Équipe-Cyclisme-magazine, et dans Tours de France, chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde)

Publié dans:Cyclisme |on 9 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1951 (3)

Pour retrouver le récit des premières étapes, cliquer ci-dessous :
http://encreviolette.unblog.fr/2021/06/12/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2021/06/25/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-2/

 

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Nous voici dans la troisième et dernière semaine du Tour de France 1951 ! Le parcours nous promet encore de belles étapes et pourtant, il semble bien que la victoire finale ne puisse plus échapper au Suisse Hugo Koblet qui survole la course. Mais bon … le campionissimo Fausto Coppi a bien perdu 33 minutes dans la fournaise de l’étape Carcassonne-Montpellier…

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Au lendemain de la journée de repos, les 75 rescapés sont conviés à découvrir le Mont Ventoux, le mythique « Géant de Provence » pour la première fois. Il faut dire que pendant longtemps, une seule route côté Bédoin, ouverte en 1882 et goudronnée en 1934 permettait d’accéder au sommet, et ce n’était pas encore l’époque des arrivées d’étape en altitude.
Ce n’est que lorsque une seconde route, côté Malaucène, fut ouverte pour accéder à la station de ski du Mont-Serein que les organisateurs eurent le projet de faire escalader le Ventoux, mais la guerre passa par là.

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Ce dimanche 22 juillet 1951, les coureurs abordent l’ascension par le versant nord côté Malaucène et redescendent côté Bédoin pour rejoindre l’arrivée en Avignon.
Voici ce qu’en retient Félix Lévitan dans son roman du Tour, L’homme en jaune :
« C’est avec un grand geste d’impuissance que Geminiani avait confié aux journalistes noirs de poussière :
– J’ai tout fait …
C’est vrai, Raphaël avait tout fait !

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Le Ventoux était resté loin de nous, avec ses champs de pierres parcourus par des fourmis humaines, grimpées vers les plans les plus élevés en longues processions et abandonnant, sitôt le Tour passé, le géant méridional à son désert de silence.
– J’ai tout fait…
Le jaune de Koblet lui était monté à la tête dès les premiers lacets de la montagne. L’autorité avec laquelle il s’était installé au commandement ne trompait personne. Le Clermontois avait choisi son terrain. C’est là qu’il entendait charger l’ « Homme en jaune ». C’est là qu’il projetait de le culbuter, de lui arracher son trophée, de se parer de sa dépouille. Mais Koblet avait croisé le fer en preux résolu. Geminiani dut renoncer au terme de dix assauts conduits avec une égale furie.
« J’ai tout fait » expliquait-il encore plus calmement après avoir quitté la ligne d’arrivée et s’être débarrassé, dans un bain chaud, de son masque de poussière. Il me semblait qu’il faiblissait : je le croyais à des riens, à sa mine tourmentée, à ses yeux battus, à l’absence de tout sourire, à son application. Mais il a toujours résisté, toujours répondu du tac au tac. « Je le reconnais loyalement : j’ai échoué ! »
Ainsi le mont Ventoux avait trahi Geminiani qui, bien avant le départ du Tour de France, lorsqu’il avait connu le tracé de la course et appris que le Ventoux était, pour la première fois, inclus dans l’itinéraire, avait rêvé d’une envolée victorieuse sur les flancs décharnés de l’épouvantail provençal.
– Un bon col, reconnut Fausto Coppi mal remis de son malaise, mais qui se grimpe … et pourtant, je m’y suis lamentablement traîné.
– Moi aussi, j’y ai souffert, ça ne va pas toujours comme je le désirerais … Et pourtant, dans cet aveu, Louison Bobet avait triomphalement coupé la ligne d’arrivée.
Une grande journée de dupes, en vérité, qui n’apportait guère de satisfaction qu’à Lucien Lazaridès, premier au faîte du Ventoux … et à Jacques Goddet, directeur de la course, inquiet à Montpellier, à la pensée que ce mont Chauve put provoquer des effondrements si nombreux qu’on n’eût pas manqué de l’accuser de cruauté.
Tandis que les aboyeurs des voitures publicitaires retenaient, dans la nuit avignonnaise, des milliers de curieux alléchés par un spectacle gratuit et une distribution généreuse de bonnets en papier et d’échantillons de chocolat, nous nous étions enfoncés, avec l’animateur du Tour, dans les vignes environnantes. Point de direction : Châteauneuf-du-Pape. Au cœur même de la cité aux crus célèbres, éloignés pour quelques heures de l’atmosphère étouffante du Tour, nous avons fait ensemble un tour d’horizon. Nous avons tiré les déductions qui s’imposaient à la suite de l’escalade du Ventoux.
– J’ai vraiment redouté, au moment de l’aborder, avançait Jacques Goddet, que le Ventoux, en raison même de sa réputation, n’ait des répercussions fâcheuses sur l’ensemble du lot. J’ai craint des abandons multiples. Je me suis aperçu, moi qui ne le connaissais pas, qu’il était difficile, sans être un obstacle insurmontable, et qu’il entrait parfaitement dans le cadre général du Tour, comme animateur des étapes méridionales.
– « Il a servi de tremplin à la course, il a marqué la farouche obstination de Geminiani, l’envol gracieux de Lucien Lazaridès, le retour en condition de Bobet, il a souligné la valeur de Barbotin, coryphée au départ, grand sujet au seuil de la dernière semaine. Que pouvons-nous demander de plus ? »
Au retour sur Avignon, nous retrouvions un panneau de direction : Mont Ventoux, 18 kilomètres.
– Ah ! non, une fois c’est assez ! … tonna Henri Boudard qui nous avait tenu compagnie.
Et cette réflexion étant la seule qui ait dominé le vrombissement du moteur, nous avons eu tout loisir, en fermant les yeux, de revivre l’élégante ascension de l’aîné des Lazaridès.
Il avait grimpé dans un style d’une rare pureté, ne bougeant pas sur sa selle, la casquette enfoncée sur les yeux, des yeux très doux, très rieurs, et la bouche qui était amère, un peu plus tôt, à chacun des coups de boutoir de Geminiani, offrait aux spectateurs l’esquisse d’un sourire satisfait…
Lucien défilait entre deux haies de badauds grisés d’enthousiasme à la vue de son maillot tricolore. Son nom s’enflait démesurément : « Lucien Lazaridès, c’est Lucien Lazaridès ! » Des hommes couraient à ses côtés, l’aspergeaient d’eau fraîche, lui tendaient de la bière, lui criaient des encouragements, et des femmes hurlaient hystériquement en s’abandonnant à un enthousiasme longtemps contenu :
– C’est un Français, c’est un Français ! …
Un vent de folie, le paroxysme de la joie !
De quoi renverser les montagnes !
Bien plus bas, dans les lacets du dessous, un petit bonhomme grimaçait dans l’effort : Apo, le second des Lazaridès. Aiglon aux ailes atrophiées et qui, par sa faute, n’a pas connu l’épanouissement d’un aîné tombé du nid après lui… »
De manière plus prosaïque, Pierre Chany relate l’étape :
« L’étape Montpellier-Avignon s’est réduite en une course de 60 kilomètres avec départ au pied du Mont Ventoux. 60 kilomètres dont 20 de grimpée qui ont suffi à compartimenter le lot des rescapés selon la valeur de chacun.
Six hommes ont dominé dans le Ventoux, les meilleurs depuis Metz : Lucien Lazaridès, Gino Bartali, Geminiani, Barbotin, Koblet et Bobet. Tous les six ont pris les premières places en Avignon devant une foule enthousiasmée par l’arrivée solitaire de Louison Bobet.
Car Bobet qui a connu une dangereuse défaillance dans les Pyrénées, a trouvé assez de ressources pour se détacher dans les derniers kilomètres avec la complicité de ses coéquipiers, et remporter une victoire de prestige.
Le champion de France avait cependant beaucoup souffert dans le Ventoux, implacable sous la chaleur. Légèrement distancé au sommet, le fidèle Barbotin (auteur d’un sensationnel retour dans les quatre derniers kilomètres de côte) l’avait ramené dans le sillage de Koblet et Bartali avant le bas de la descente. Sur les six hommes composant le groupe de tête, quatre portaient le maillot tricolore. La victoire de l’un d’eux devenait logique. »

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Le quotidien L’Équipe, coorganisateur du Tour de France, tente, vente oblige, de laisser planer une certaine incertitude pour l’intérêt de l’épreuve : « Hugo Koblet cerné par les Français » titre Jacques Goddet pour son éditorial, « Pas fini le Tour ! » clame Claude Tillet, « Pour la première fois depuis le début du Tour, on a vu Hugo Koblet lui-même perdre passagèrement pied ».
Après l’arrivée, comme en réponse, Koblet déclarait : « Si Geminiani ou Lazaridès avaient tenté de se détacher comme Bobet, je m’y serais opposé, mais Bobet n’est plus dangereux au classement général. J’ai préféré conserver mes forces pour des tâches plus importantes... »

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Le départ de la 18ème étape est donné devant le château des Papes.
Avignon-Marseille, une étape sous la chaleur dépourvue d’intérêt jusqu’à la sortie d’Aix-en-Provence où Magni et Barbotin ont lancé une échappée avec Bauvin, Sciardis, Meunier, Job Morvan, Ockers, Buchonnet, Biagioni et Hilaire Couvreur. Derrière eux, les « grands » sont restés sur l’expectative peu désireux d’entreprendre la lutte directe, ce qui explique l’avance aux environs de trois minutes prise par les échappés.
Sur l’anneau en ciment du Parc Borély, Magni, bien emmené par son compatriote Biagioni, règle Ockers aisément au sprint.

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Du soleil, du mistral extrêmement gênant, le col de Sagnes extrêmement acrobatique en fin de parcours, la 19ème étape de Marseille à Gap s’est résumée à 165 kilomètres de promenade et 40 d’une course rapide et intéressante menée par Baeyens, Diederich et Ockers.
Les Belges étaient désireux de gagner cette étape avant la grande montagne alpestre. Les Italiens, de leur côté, souhaitaient la victoire de Gino Bartali qui s’était déjà acquis 20 secondes de bonification en passant devant Geminiani et le peloton au sommet du col de Sagnes.

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Ce fut finalement le petit Baeyens qui parvint à se détacher avec la complicité de son coéquipier Ockers, à 14 kilomètres de Gap, pour terminer avec une minute et quelques poussières d’avance sur le peloton regroupé in-extremis. La seconde place revenait à l’inusable Gino vainqueur au sprint de Ockers et Robic. Un malin ce Gino, qui reprenait 50 secondes aux « grands » sans avoir fourni de gros efforts.
Les journalistes en particulier, ceux qui s’intéressent au Tour en général, ont envie de croire que la grande étape alpestre Gap-Briançon avec le franchissement des deux difficiles cols de Vars et Izoard, peut encore bouleverser le classement général et battre en brèche la suprématie d’Hugo Koblet.
Une petite histoire allait contribuer à la grande histoire du Tour de France : « Il faut bien reconnaître que le Tour de France, épreuve sportive difficile, comporte une part de représentation presque théâtrale. Ainsi, faire le Tour ne sert à rien et peut même être nuisible s’il ne sert pas aux coureurs à se faire connaître et, partant, à décrocher de fructueux contrats sur piste.
Donc, il faut se faire connaître.
Qui connaissez-vous, surtout dans ce Tour de France ? Bien sûr, Koblet, Geminiani, Lazaridès et Coppi. Et encore : Bartali, Bobet, Barbotin.
Et puis encore ? Et bien, avouez que vous connaissiez très bien Abdel Kader Zaaf. Sans doute pas à cause de sa place au classement général, dont on ne peut dire qu’elle soit brillante. Mais le coureur Nord-Africain a eu l’intelligence de comprendre que, dans ce métier inorganisé où le spectacle est payant, une bonne personnalité vaut mieux qu’une place moyenne, fût-elle honorable au classement.
Abdel Kader connut une certaine célébrité l’an dernier, dans l’étape Perpignan-Nîmes. Alors qu’il était échappé en compagnie de son coéquipier et ami Molinès et qu’il filait tout droit vers une victoire certaine, il eut la malchance d’absorber, sans en vérifier le contenu, un bidon que lui avait tendu un vigneron languedocien. Or, le bidon contenait un de ces vins de Corbières qui « pèse » facilement douze degrés. Il s’écroula au pied d’un arbre, puis se releva brusquement et prétendit repartir en direction de … Perpignan ! (c’est une version mais l’abus excessif d’amphétamines fut plus sûrement la cause de la défaillance ! ndlr).
La leçon a servi à Zaaf. Cette année, il est sobre comme un dromadaire. Il s’est établi en Belgique d’ailleurs où le vin est fort rare, on le sait.
Dans ce Tour 1951, il a prononcé quelques phrases qui suffisent à le faire entrer à jamais dans l’histoire de la « grande boucle ». Ainsi, lorsqu’il eût lancé l’attaque qui devait amener l’écroulement de Fausto Coppi, il se tourna vers Hugo Koblet et lui dit avec le plus grand calme : « Hugo, tu me laisses gagner l’étape, et moi, je te laisse gagner le Tour ! »
Il n’arrive pas souvent à Hugo de perdre son calme, mais cette fois, il en eut le souffle coupé. Le soir à l’arrivée, Zaaf avait été lâché et il était fort en colère. À peine descendu de machine, il prenait les journalistes à témoin : « Puisque c’est ainsi, à partir d’aujourd’hui, tous les jours je fais le massacre … » Et il fit comme il dit. Certes, lui-même termine chaque jour très loin. Mais il fut à l’origine de bien des attaques décisives.
Voulez-vous une bonne petite attaque bien meurtrière ? Demandez donc à Zaaf de vous préparer ça ! » … »
Voici donc comment le sympathique Zaaf éclaire sa lanterne rouge :
« Pauvre Coppi, c’est quand même vilain, ce que j’ai fait pour lui. En cassant la baraque, je ne croyais pas que les débris lui retomberaient sur le nez. »
« Je pensais à tout cela, le jour de repos de Montpellier. Je cherchais un moyen de prouver à Coppi que je ne lui en voulais pas, mais que j’en voulais seulement aux Italiens. Ils m’en voulaient aussi, eux, maintenant, presque autant que les tricolores, et, dès que je tentais de démarrer, ils venaient me dire : «. Mollo, mollo, tu es bien là, Zaaf, reste avec nous! » Et ils n’hésitaient pas à me retenir de force, par mon maillot, ou par les boyaux que l’on a toujours accrochés sur le dos. Je devais donc changer mes plans. Je compris que, si je ne pouvais pas me mettre d’accord avec une équipe, j’aurais peut-être plus de chance avec un homme. J’ai bien réfléchi et j’ai pensé que mon homme pouvait être Coppi. Il était, comme moi, parmi les malheureux qui avaient perdu tout espoir de gagner le Tour, mais, à nous deux, nous pouvions encore faire un « bon coup » et je favoriserais sa fugue, pour lui faire oublier ses malheurs!
Au départ de la grande étape des Alpes, je fis donc à Fausto Coppi la proposition suivante :
« Ils » ne vont pas vouloir attaquer avant la montagne, Vars et Izoard, tout cela leur fait peur, alors, sur le plat, moi, je pars à droite sur la route, je fais semblant de casser la baraque, ils viennent tous dans ma roue, et toi, pendant ce temps, tu pars à gauche… Je les amuse et ils ne te voient pas partir. Comme tu grimpes mieux que moi, tu peux prendre assez d’avance pour affronter les cols… Et, dans tes « cols », ils y regarderont à deux fois pour te mener la chasse. »
Coppi m’a paru un peu étonné. Il ne savait pas trop si je plaisantais… il a souri, ce qui pouvait signifier qu’il acceptait.
J’ai encore recommandé à Fausto : « Surtout, que tout cela reste entre nous, n’en parlez pas aux autres et à Binda, ils ne comprennent rien! » Quelqu’un avait cependant plus ou moins suivi notre conversation. J’avais remarqué que Buchonnet nous espionnait. Et mon plan n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Car Buchonnet fut le seul à ne pas se laisser surprendre par notre attaque. Sur la route de Barcelonnette, je n’hésitai pas à passer aux actes. Je doublai Coppi dans le peloton et lui dis : « Attention, je pars… Moi à droite, toi à gauche… et rendez-vous plus loin, si possible. » Ah, évidemment, je n’étais pas au rendez-vous! Je n’ai retrouvé Coppi que le lendemain, car il est arrivé à Briançon avant moi. Il était à son hôtel depuis longtemps, lorsque j’ai franchi la ligne d’arrivée. Mais, que voulez-vous, j’avais franchi, avant, les cols des Alpes, que je ne connaissais pas. Et je suis content d’avoir vu ces montagnes, parce que c’est beau, mais c’est dur ! Ah, oui, pour les coureurs, c’est très dur ! Tout de même, je me sentais un peu vainqueur à Briançon, car mon plan avait réussi, il avait surpris tout le monde. Lorsque j’ai démarré, ils sont tombés sur moi et tombés dans le panneau du même coup. J’ai mis le frein, en sentant que tout le monde était dans ma roue, et, lorsque nous avons relevé le nez, Coppi n’était plus qu’un point noir à l’horizon. Il s’était envolé bien tranquillement, pendant que les autres tempêtaient après moi, et, seul, Buchonnet, qui avait entendu notre conversation, avait pris la bonne roue… celle de Coppi. Voyez, il faut avoir de la tête pour courir à vélo ! Et les « tricolores », les « Belges », et même les « Italiens », ils se sont laissés « rouler » comme des enfants par le brave Zaaf. Ils avaient tellement peur de mes folies, qu’ils ont préféré me surveiller, moi, la « lanterne rouge », et laisser s’échapper Coppi, qui est un grimpeur. Et ils viendront me dire qu’ils sont des tacticiens, ces gens-là! Bidot, Binda, Maès, vous appelez ces « gars-là » des « stratèges ». Ils sont comme les généraux, Ils savent surtout perdre les batailles. La preuve : Koblet. Il a gagné le Tour de France tout seul, et Coppi, ce n’est pas Binda qui l’a fait gagner à Briançon, mais c’est Zaaf ! Et, d’ailleurs, Binda, parait-il, en a sportivement convenu! »

Coppi et Buchonnet

Sur un démarrage impromptu du Nord-Africain dans la vallée de l’Ubaye, après Barcelonnette, Coppi s’en fut, accompagné de l’Auvergnat Roger Buchonnet, un coureur filiforme et très bon escaladeur.
Le sympathique Zaaf se donne sans doute un peu la part belle dans l’échappée du jour, d’ailleurs il rétrograda dès les premières pentes du col de Vars.

Castellania blog65

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C’est l’occasion d’admirer l’élégante chapelle du hameau du Mélézen. J’avais déjà vu, dans sa maison natale de Castellania, Fausto en action dans le même paysage lors de l’étape de légende Cuneo-Pinerolo du Giro 1949 qui empruntait les mêmes cols français. Cette étape est célèbre pour le récit que Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares, en fit*, ainsi que la phrase du radioreporter Mario Ferretti qui devint un leitmotiv lors de tous les exploits de Fausto : « Un uomo solo é al comando, la sua maglia è bianco-celeste, il suo nome è Fausto Coppi » (« Un homme seul est aux commandes, son maillot est blanc céleste, son nom est Fausto Coppi »).
Sans atteindre les mêmes accents d’épopée, l’étape fut limpide : Coppi passa en tête au sommet du col de Vars, lâcha Buchonnet dans l’interminable faux-plat rectiligne entre Arvieux et Brunissard, traversa en solitaire la Casse Déserte où une stèle lui rend hommage aujourd’hui (ainsi qu’à Louison Bobet) avant de plonger vers Briançon.
C’est en cette circonstance (et non en 1949 ou 1952 comme il est écrit parfois) que fut prise la merveilleuse photographie dont la belle revue Miroir du Cyclisme fit sa Une, dix ans plus tard, lors de la parution de son premier numéro mensuel.

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Les écarts à l’arrivée étaient édifiants : Buchonnet terminait second à 3’43’’, Hugo Koblet à 4’ 09’’, Gino Bartali à 7’ 36’’, Ockers et Lucien Lazaridès à 9’ 03’’, Geminiani à 11’ 39’’.
Cette fois, Jacques Goddet revient à plus de lucidité dans ses analyses et reconnaît la supériorité incontestable de Koblet dans son éditorial qu’il titre : « Coppi, vainqueur du jour, Koblet, vainqueur du Tour ».
« Alors que le peloton remontait la sinueuse vallée de l’Ubaye dans la paix superficielle qui cache le tumulte des cœurs au moment d’affronter la plus grande montagne, M. Zambrini –directeur de la Bianchi donc patron de Coppi- qui se trouvait dans ma voiture, me confia : « Fausto, bien qu’il ne soit pas fétichiste, a été très impressionné par une lettre qu’il a reçue d’une jeune fille, s’exprimant en un style charmant et avec une très grande élévation de pensée. Elle lui disait sa confiance en lui et, afin de lui rendre la foi, elle le pressait de prendre l’offensive dans cette étape, de passer seul en tête à l’Izoard. Et alors des nuages arrêteraient la marche des poursuivants.
Miracle ! Ces prédictions intuitives se sont réalisées à la lettre … à ce léger détail près que, toute la journée un ciel immaculé a tendu sa limpide tulle de fond derrière les cimes cisaillées du massif du Pelvoux et de toutes les Alpes environnantes. Et que, à la suite de Fausto retrouvé, splendide éclaireur du Tour de Barcelonnette à Briançon, tout le monde put continuer le course sans avoir eu à redouter l’intervention d’un moindre nuage, un certain Hugo Koblet en particulier, ce qui était justice.

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Coppi1951-07-27+-+Miroir+Sprint+-+101951-07-27+-+But+Club+-+307+-+09ABartali dans Izoard

Retenons de cette anecdote que le coureur du Tour se trouve généralement en déficience du point de vue psychique et qu’il réagit favorablement à toute sollicitation suggestive. La petite lettre sentimentale remarquée par des milliers d’encouragements un peu frustres a fait germer son intention. Tout s’en est suivi ! Le démarrage, 60 kilomètres après le départ, cette expédition qui ressemblait plus à la précaution prise par un second plan avant l’attaque des cols qu’à une échappée royale, le retour progressif de la confiance chez cet être sensitif si durement choqué depuis un an et demi et, avec au retour du moral du champion, le retour miraculeux des forces, la reconstitution de la classe.
Oui, après une poursuite à sensation entre Koblet volant vers son triomphe définitif dans le Tour, et Coppi, la victoire d’étape de Fausto ne puisse influencer d’aucune manière l’épreuve qui s’achève, cela va de soi. Mais elle représente un événement capital pour le sport cycliste : elle rétablit l’incomparable champion dans sa personnalité vraie, elle lui redonne le goût de son art, elle dirige son avenir vers ce qui est, nous pouvons l’affirmer, son objectif principal : le Tour 1952.
Je sais que le service de ventes de ce journal ne sera pas content si je vous le dis tout cru. Mais il est impossible de vous dissimuler que Hugo Koblet, sujet suisse, habitant Zurich et montant les cycles français La Perle-Hutchinson, a pratiquement gagné le Tour de France, son premier, grâce à une étape au cours de laquelle, exceptée la fugue inspirée de Coppi, il a tout décidé, tout conduit, tout réussi … »
Le loyal Hugo félicita Fausto, d’ailleurs, magnanime, il ne s’était pas opposé au baroud d’honneur du campionissimo et se réjouit de sa propre crevaison dans la descente vers Briançon qui lui a évité le cas de conscience de revenir sur lui, « la plus belle crevaison de ma carrière ».

Une Equipe Briançon1951+-+BUT+et+CLUB+-+Le+TOUR+-+56Marinelle chute Izoardcrevaison Geminiani

La 21ème étape mène les 71 coureurs de Briançon à Aix-les-Bains en passant par le col du Lautaret au sommet duquel est disputée la prime du souvenir Henri Desgrange, et surtout en fin de parcours, la trilogie du massif de la Chartreuse, les cols de Porte, Cucheron et Granier.

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« Le Lautaret allongeait ses méandres entre des pics majestueux recouverts de neige. L’air était si frais qu’on frissonnait dans le peloton. « Il ne manquait plus que ça » grimaça Louison Bobet dont la pâleur avait alerté les journalistes au départ de Briançon. « Que se passe-t-il Louison ? » Et Louison avait exposé ses nouveaux malheurs : une intoxication alimentaire probablement due à un poisson, une nuit blanche consacrée aux soins, et le matin, après s’être enfin assoupi un peu, veillé par l’excellent Le Bert qui ne l’avait pas quitté, le réveil douloureux des lendemains d’indigestion : la bouche pâteuse, pas de forces, mal au ventre ! « C’est affreux, croyez-moi, quand on vous dit de vous lever, dans ces conditions, alors qu’on eût aimé rester allongé entre les draps, avec une bonne boisson chaude. » Mais Jean Bidot ne l’entendit pas de cette oreille. Il se fût rendu odieux à Bobet plutôt que de renoncer à l’embarquer dans cette galère. Et le champion de France se rendit aux raisons de son mentor. Et le froid de la montagne n’était pas fait pour durcir sa volonté…

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En bonne position en tête de la troupe bariolée, Jean Robic scrutait l’horizon : c’était elle ; Madame Robic, venue la veille l’encourager, accompagnée de Mme Brulé et d’André Brulé, grand ami de « Biquet ». Au passage, Mme Robic eut le cri d’une admiratrice parmi tant d’autres : « Vas-y Jeannot !… » et André Leducq pronostiqua : « Ce sera aujourd’hui l’étape de Biquet ! »
Ce fut aussi celle de Bernard Gauthier, l’enfant de la région, et de Bernardo Ruiz, un hidalgo égaré sur les routes de France à cheval sur une bicyclette, alors qu’avec son teint pain d’épice, ses petits favoris noirs, et ses yeux étincelants, on l’eût plus volontiers imaginé enfourchant une rosse, la pique à la main, dans une arène ruisselante de soleil.
Sans Ruiz qu’il a maudit, Robic eût apporté à sa femme le bouquet de la victoire. « Je suis peut-être parti trop tard, reconnut-il la ligne d’arrivée franchie, mais ce n’est pas si facile d’échapper à la surveillance de Koblet, Bartali et Geminiani. Si encore j’avais pu les gêner au classement général, mais au point où j’en suis ? »
C’était assez émouvant d’entendre Robic s’exprimer sans passion. Il devenait un tout autre homme. « On nous l’a changé » admit Gaston Bénac qui s’était enthousiasmé à son retour fulgurant du col du Granier.
Dans Aix-les-Bains, on allait croiser sans arrêt des voitures immatriculées en Suisse dont les occupants n’avaient qu’un nom à la bouche : Koblet. À son apparition, ce fut du délire : Ko-blet … Ko-blet … Et « l’Homme en jaune » qui avait pris soin, comme tous les jours, de s’essuyer le visage et de se recoiffer avant la fin de l’étape, distribua à la ronde de grands signes de tête, des gestes de la main, des sourires de jeune premier.
« À Genève, ce sera de la folie », prédit Alex Burtin son directeur sportif. »
La veille, le quotidien régional, le Courrier de Genève, annonçait dans ses colonnes : « Le service de la CGTE sera renforcé et la police a pris des dispositions pour régler la circulation ». Qu’arrive-t-il donc à la bonne vieille Compagnie Genevoise des Tramways Électriques ?
« Genève connut un raz-de-marée. On se piétina dans le stade, on se bouscula dans les rues, on s’empila dans les hôtels. De mémoire de Genevois, on n’avait été témoin de pareille cohue dans la cité. C’était tour de même autre chose avec la Société des Nations. On ne se fut pas permis d’interpeller Aristide Briand ou Stresemann … Leur présence inspirait du respect, de la déférence, de l’ordre, tandis que que le Tour …
Dès la frontière, on avait senti le « climat ». C’était chaud. Les acteurs qui pénètrent sur la scène au lever du rideau s’y trompent rarement : ils « sentent » leur public. À leur retour en coulisse, le mot d’ordre est donné : « Attention, dur à dégeler », ou : « Ça va gazer »…
Vendredi, à deux jours de l’arrivée du Tour à Paris, c’était déjà l’apothéose. Une « dernière » avec tout ce qu’elle comporte de faste, d’invités, d’honneur, d’élégance de jeu et de fantaisie dans l’action. Une seule grande vedette qui tient la scène, du début à la fin, une vedette dont les tirades laissent le spectateur sous le charme : Hugo Koblet. Soixante musiciens, mais un Toscanini : Hugo Koblet. Pas d’habits noirs, un maillot jaune ; pas de baguette magique, une bicyclette ; un décor naturel la Savoie ; pas de religion du silence, mais celle de l’enthousiasme ; et des cuivres, des tambours, des cymbales, une explosion wagnérienne !
Que ceux qui n’ont pas connu l’entrée de Koblet à Genève ne nous jettent pas la pierre. De la « folie », c’était le mot de Burtin. Mais la folie n’a pas en elle, cette intense ferveur de la masse, elle n’a pas davantage cet amour dépouillé du prochain : de la frénésie, pas d’admiration. Genève, c’était mieux que de la folie : c’était par les cris, les sourires, la liesse populaire, l’expression de la reconnaissance …
Koblet n’avait rien négligé pour satisfaire son prochain suisse. Bondissant à la poursuite de Gino Bartali dès la sortie d’Aix-les-Bains, il l’avait rejoint, terrassé après un corps-à-corps farouche ; puis il avait absorbé Bernardo Ruiz sidéré de se voir tendre un bidon d’eau fraîche par ce météore disparu dans la poussière avant qu’il ne l’ait remercié, et aux portes de Genève, c’était au tour de Geminiani d’être atteint, devancé, dominé.

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Quand il eut franchi la ligne d’arrivée, le stade, qui n’était qu’un immense murmure, se tut dans l’attente du miracle : le temps, quel était le temps de Koblet ?
« Deux heures, trente-neuf minutes, quarante-cinq secondes … »
Les secondes se perdirent dans les applaudissements. Trente-neuf minutes … Decock tenait la tête, jusque-là, avec quarante-quatre minutes …

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« Ko-blet, Ko-blet, Ko-blet … »
Il était perdu au sein d’une nuée de journalistes, de photographes, de personnalités, et il collait des baisers sonores sur les joues d’une miss hypocritement rougissante.
« C’est la fin du Tour ? » s’enquit candidement le chansonnier Jacques Grello. C’était tout comme.
Geminiani, totalement « cuit » -ce fut son terme- en était pénétré, de son côté : « Maintenant, nous n’avons plus qu’à rentrer à la maison : ce n’est plus un coureur cycliste, c’est un monstre ! »
Geminiani avait perdu la bagatelle de douze minutes en cent kilomètres. « De quoi vous dégoûter à jamais de la profession ! »… »
Deux tricolores Apo Lazaridès et Raoul Rémy, arrivés hors des délais de 15%, étaient éliminés. Les commissaires restèrent inflexibles. Hugo parut peiné : « C’est bien dommage, ils étaient très gentils tous les deux. Mais alors, c’est peut-être de ma faute, j’ai dû rouler trop vite … » !

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Jacques Goddet titra son éditorial : « L’embrasement » :
« On attendait un peu un récital. On pensait bien que le chevaleresque Koblet tiendrait à porter à ses compatriotes un maillot de soleil ; à verser dans les eaux du grand lac tranquille l’inépuisable torrent de ses forces. On ne croyait pas que sa supériorité éclaterait aussi complètement et qu’il ferait de sa victoire, déjà fortement établie, un triomphe aussi éclatant.
Il a, entre Aix-les-Bains et Genève, organisé une zone de séparation entre lui et tous les autres coursiers du Tour 1951. Jusqu’ici, il régnait, maintenant son étonnante performance l’a placé dans un monde à part. Des exploits pareils n’ont pas d’histoire.
Il partit vite, continua vite, termina encore plus vite. Il fut le premier du début à la fin ; il augmenta son avance avec une constance impitoyable. À deux jours de la fin, sans égard, mais avec naturel, il corrigeait le classement général à son idée… »

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23ème étape, par un très beau temps et un ciel bleu, les 66 coureurs rescapés quittent Genève et la Suisse pour se rendre, de l’autre côté de la frontière, au départ réel de Ferney-Voltaire, en l’absence du seigneur du lieu .. ; et pour cause !

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Peu après, Gino Bartali franchit en tête le col de la Faucille, dernière ascension répertoriée. Pour un point, Geminiani assure son succès final au Grand Prix de la Montagne Saint-Raphaël-Quinquina … priez pour lui !
La course s’effectue à un train de sénateur et le peloton groupé comptera jusqu’à 40 minutes de retard sur l’horaire. Les vedettes autorisent juste, à partir du 91ème km, une échappée de 10 hommes bientôt réduite à 9 de par le fait que l’Espagnol Langarica doive s’arrêter pour attendre son leader Bernardo Ruiz. La composition du groupe : Teisseire (France), Walkowiak (Ouest – Sud-Ouest), Mirando, Deledda et Brambilla (3 coureurs de l’Est – Sud-Est), les Belges Rosseel et Derijcke ainsi que Mayen et Zaaf, tous 2 de l’équipe d’Afrique du Nord et classés respectivement avant-dernier et dernier du classement général.

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La victoire se dispute entre ces 9 coureurs sur la piste en cendrée de Dijon. Le Belge Germain Derijcke l’emporte facilement et reçoit sur la ligne d’arrivée les félicitation du chanoine Kir, député-maire de la ville, qui donna son nom à un célèbre cocktail. Ce jeune Flamand accrochera, par la suite, à son palmarès, les quatre plus belles classiques de printemps, Paris-Roubaix 1953, Milan-San Remo 1955, Liège-Bastogne-Liège 1957 et Tour des Flandres 1958.

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Dimanche 29 juillet 1951, c’est la dernière étape, longue de 322 kilomètres, qui mène les 66 rescapés de Dijon à Paris. Même si Jean Robic avait conquis le maillot jaune dans l’ultime étape du Tour 1947, comme souvent, le peloton adopte un train paisible et 85 kilomètres seulement sont parcourus lors des trois premières heures.

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Je l’ai tant feuilleté qu’il a beaucoup souffert !

C’est le moment choisi par les photographes pour réunir sur leurs clichés les principaux protagonistes du Tour de France autour du maillot jaune.
Les premières attaques fusent vers le ravitaillement de Nangis (km 244) ; Au 294ème kilomètre, Fiorenzo Magni s’enfuit et le tricolore Adolphe Deledda saute dans sa roue. Second la veille, Deledda choisit de fournir le minimum d’efforts en refusant les relais. Tactique payante puisqu’il l’emporte facilement au sprint sur la piste du Parc des Princes comble pour acclamer Hugo Koblet qui a survolé l’épreuve.

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Koblet le bouquet1951-07-30+-+Miroir+Sprint+-+268+-+12

Challenge par équipes

« Princes de la route bronzés par l’aventure, que saluent, admiratifs, tous ceux qui, depuis la « Chanson de Roland » et les romans de la « Table Ronde », aiment les épopées chevaleresques et les exploits surhumains.
Et quel charmant prince que le vainqueur de cette année ! Blond comme son maillot, beau comme Jason ramenant la Toison d’Or, courtois comme Renaud saluant Armide (héros d’une tragédie en alexandrins de Jean Cocteau, ndlr),, ayant rejeté son armure, ce bagage de pneumatiques qui ligotaient ses épaules, et le torse ceint désormais d’une simple écharpe de soie frissonnante et légère. »
Gaston Bénac met l’accent sur l’esprit offensif du champion suisse qui a défendu son maillot en attaquant et en s’envolant.
« Le trait essentiel du Tour qui vient de se terminer aura été la victoire écrasante d’un homme isolé, ou presque, faisant à peu près ce qu’il voulait, répondant à toutes les attaques, s’employant lorsque tel était son vouloir. Le mot « dominateur » n’est pas trop fort pour exprimer le sentiment qu’on éprouvait en voyant ce grand garçon jongler littéralement avec ses adversaires, leur imposer sa loi.
Je crois bien n’avoir jamais vu s’étaler, tout au long des précédents Tours de France (tout au moins dès que la véritable action fut engagée) une telle supériorité, et, cela sur tous les terrains. Hugo Koblet aura donc prouvé que le Tour de France peut être gagné sans le concours d’une équipe, par le seul épanouissement de qualités individuelles exceptionnelles. Il devait être encerclé, harcelé, taillé en pièces par l’esprit d’équipe des tricolores. Or, c’est lui qui lâcha ses attaques et qui, sans changer le rythme de son action, s’envola quand il voulut. Il s’évada lorsque les circonstances l’imposèrent, comme le fait l’écureuil, chassé par une meute, sautant de branche en branche et disparaissant dans les sommets.
Et, aujourd’hui, alors que le bruit des acclamations s’est apaisé, la question suivante se pose : qu’eût-il fallu pour battre Hugo Koblet dans le Tour de France qui vient de se terminer ?
Tout d’abord un Fausto Coppi aussi fort qu’il y a deux ans. Car, le Coppi, atteint moralement au départ, malade par la suite, que nous vîmes cette année, n’était plus le grand Coppi. Ensuite, un Bobet aussi fort qu’il l’était au départ du Tour, sans son indisposition. Également, un Geminiani plus sage, dispensant moins ses efforts, un Lucien Lazaridès plus chanceux dans les Alpes, enfin un Bartali plus jeune et un Kubler venant au Tour en aussi grande forme que l’an dernier.
Mais ils n’étaient pas là, ou, plutôt, à l’heure H lorsqu’il s’agissait de conclure par quelques coups de pédale victorieux. Pour aucun des Grands, l’attentisme du premier tiers de la course n’a payé.
Si Koblet laisse ses rivaux loin derrière lui, il faut reconnaître que notre bouillant Geminiani a l’âme d’un futur vainqueur. Il gravit, un à un, les échelons et peut-être 1952 sera pour lui l’année faste. Car on n’a pas toujours, pour vous barrer la route, un sujet exceptionnel, un véritable phénomène du cyclisme, devant soi.
Lucien Lazaridès a fait un magnifique apprentissage du métier de « presque » leader. Barbotin sera un des favoris du prochain Tour, et le petit Bauvin a marqué sa place, une place de choix, dans la future équipe de France qui devra être sérieusement rajeunie… »

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René de Latour, pour brosser le portrait du vainqueur du Tour, choisit l’angle du « champion gentleman » :
« Tout d’abord, lorsqu’on le voit, on songe immédiatement à un jeune lord anglais, frais émoulu d’Eton. Avec le haut de forme classique et la jaquette traditionnelle, la gentry britannique le reconnaîtrait à coup sûr pour un des siens.
Et comme par ailleurs, il parle un anglais presque impeccable … Mais il est suisse et en est fier, comme il est fier de sa belle ville de Zurich propre comme un sou neuf et pimpante comme une jeune mariée.
Quel magnifique hasard a fait de ce garçon, assurément né pour pédaler, un coureur cycliste à la classe folle et à l’élégance indiscutable…
… Une élégance innée l’enveloppe des pieds à la tête. Le maillot jaune le moule comme s’il avait été fait à sa stricte mesure. Il tient à cette netteté de ligne au point de perdre en pleine échappée (nous l’avons vu sur la route d’Agen) de précieuses secondes à tirer tous les cinq cents mètres sur son cuissard de soie qui faisait un pli peu seyant et qui eût sans doute été visible sur les gros plans dont les photographes le mitraillaient pendant sa fugue.
Yeux fermés, on peut le suivre à la trace sur la route tant il sent bon l’eau de Cologne de qualité. Et s’il devait se débarrasser de quoi que ce soit pour s’alléger avant un sprint ou pour grimper un col, ce serait n’importe quoi mais surtout pas son peigne, ni la petite éponge de caoutchouc qui lui sert à se faire une beauté entre la ligne d’arrivée et le moment où les photographes s’emparent de lui.
Pourtant il n’est pas cabot, ni pédant, ni prétentieux… Il est seulement charmant, discret, bien élevé. Et s’il tient à soigner son aspect, c’est parce qu’il pense bien servir le cyclisme en donnant à la foule l’image d’un garçon correct et jamais dépenaillé. Il sourit volontiers aux femmes et son autographe qu’il ne refuse jamais, s’accompagne bien souvent d’un bref compliment.
Lorsqu’il pédale, les compétences essaient en vain de trouver dans son style la faille, le minuscule défaut qui permettrait de dire : « Il est comme ceci ou comme cela, oui mais… » Pour Koblet, il n’y a pas de mais.
Lorsqu’il roule au train au sein d’un peloton, il est toujours placé là où il faut pour parer à l’attaque de l’adversaire. Son harmonie attire l’œil. Il est là comme un échantillon presque unique de la perfection du style.
Monte-t-il une côte qui fait se courber les dos et tirer les langues ? Il suit sans un déhanchement, le buste droit, les avant-bras reposés et non crispés pour une traction venant au secours des reins trop faibles. On jurerait qu’il accompagne ses pédales plutôt qu’il ne les pousse.
Enfin, dans l’effort solitaire du « contre la montre », le suiveur ne se lasse pas du spectacle qu’il offre tandis qu’il fonce, ne quittant la route du regard, droit devant lui, que pour jeter un bref coup d’œil sur son chrono au passage des bornes kilométriques. Inutile de lui dire à combien il roule : il le sait.
Chez lui, dans son pays où le cyclisme est roi, il a déjà presque fait passer au second plan la popularité de Ferdi Kubler, l’homme qui se déchaîne le plus à vélo. Lorsqu’on lui parle de ce dernier, il n’a jamais un mot pour le diminuer : « C’est un beau champion. J’aimerais avoir autant d’énergie dans mon corps tout entier qu’il en a dans son petit doigt ».
Mais à quoi servirait l’énergie à Hugo Koblet, sinon à le rendre laid. Et comme il ne veut pédaler qu’en beauté !... »
Au lendemain du Tour de France 1951, Hugo se rendit aux usines « La Perle » à Saint-Maur-des-Fossés -les cycles qui l’équipent-, en rendant hommage à ceux qui ont participé dans l’ombre mais de manière efficace à sa grande victoire. Il y vint en compagnie du patron des Cycles, Maurice Guyot, depuis longtemps conquis par la gentillesse, la correction, la classe de l’homme, de son champion qui, dans les moindres détails, sait servir sa marque. Ainsi, interviewé après un Critérium des As, ne l’entendit-on pas affirmer : « Je dois aussi remercier ma belle bicyclette La Perle.

Publicité La Perle

Koblet se conduit en véritable ambassadeur de sa marque. Durant les tournées d’après Tour de France, il repérait dans les villes et villages les panneaux publicitaires « La Perle » et entrait dans le magasin de cycles, serrait la main du marchand de vélos, signait les photos qu’on lui réclamait et repartait heureux. Heureux d’avoir si bien servi sa marque. Un comportement à l’opposé de celui du « miraculé Wim Van Est et sa Pontiac, la marque de sa montre.
En cette saison 1951, Koblet gagna encore magistralement le Critérium des As et le Grand Prix des Nations, 140 kilomètres contre la montre, laissant Fausto Coppi à 1 minute et 42 secondes. Il fut aussi un remarquable pistard vainqueur de nombreux 6 Jours et américaines avec son compatriote Armin Von Büren.

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J’ai vu, de mes yeux vu, courir le bel Hugo. Deux fois ! C’était en 1954 ! D’abord, le dimanche 11 juillet, à l’occasion d’une demi-étape du Tour de France disputée contre la montre par équipes sur deux tours du circuit de Rouen-les-Essarts, en lever de rideau du Grand Prix automobile remporté par Maurice Trintignant, l’oncle de Jean-Louis. Avec ses coéquipiers de l’équipe de Suisse, tous vêtus de l’éclatant maillot rouge à croix blanche (qu’ils étaient beaux les maillots de cette époque !), ils remportèrent l’étape et accomplirent un tour d’honneur du circuit dans une 203 blanche Peugeot.

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L’autre fois, c’était en septembre autour de l’hippodrome de Longchamp, au bras de mon père « venu, gai et content, voir et complimenter tous les As du vélo … parmi lesquels apparaissait mon idole Jacques Anquetil.
Haut comme trois pommes normandes, j’étais ébloui par Hugo par tout ce que je lisais sur lui, sans parfois bien comprendre, et que j’ai essayé de restituer ici dans mon âge de maturité. Conquis par la pureté de leur style, je n’en avais que pour les deux coureurs des cycles La Perle. Quel beau nom pour une bicyclette !
Jean Bobet, le frère de Louison, écrivit dans Les Cahiers de L’Équipe en 1961 : « Et puis Koblet vint… Alors, tout ce que le cyclisme comptait de plus solide, de plus efficace, de plus stylé dans les années 1950-51, apparut fragile, petit et gauche.
Il était si beau le bel Hugo. Il avait tout pour lui : l’élégance du prénom, l’élégance du geste, l’élégance de la parole. On a tout dit du pédaleur de charme, de ce coureur qui se souciait de son coup de peigne dans les difficultés et qui régnait sur les basses-cours des pelotons en gardant les mains aux cocottes. On a moins parlé de l’homme, sinon pour dire qu’il faisait tourner la tête aux femmes.
Et pourtant quel homme était Hugo Koblet ! Grand seigneur, il était le champion du fair-play
Hugo croula sous les dithyrambes, n’en jetez plus ! Trop peut-être ?
En 1956, Yvan Audouard, homme de lettres et conteur au délicieux accent provençal, écrivit un article satirique sur les journalistes du Tour de France, intitulé Le Tour change le goût du café :
« Pendant le Tour de France, le café-crème se boit salé. C’est René Buffet qui l’a écrit naguère :
« Margot ne va plus pleurer au mélodrame, mais sanglote chaque matin dans son café-crème en lisant la prose de Monsieur Goddet. »
Quelques favorisés le suivent, certains le regardent passer, mais la majorité se contente de le lire. Le Tour de France est avant tout un exercice de style et c’est à ce titre qu’il m’enchante.
Depuis que Monsieur Goddet a écrit : « Le peloton roule comme une larme au pli amer de l’estuaire de la Loire », on ne peut plus douter que le Tour de France ne prenne sa pleine signification qu’une fois imprimé. Rien ne ressemble autant à un kilomètre qu’un autre kilomètre quand il n’a pas son contenant de poésie et de café du commerce.
Deux écoles s’affrontent tout au long de son parcours : les poètes épiques et les petits farceurs.
Le genre épique a été créé en même temps que le Tour par Henri Desgrange, mais sa façon d’écrire n’est pas morte avec lui. Gaston Bénac et Jacques Goddet demeurent ses fils spirituels et appellent le Tour tantôt « un drame cornélien », tantôt « une tragédie eschylienne ».
Un journaliste qui n’avait pas la tête épique télégraphiait à son journal au soir d’une étape particulièrement morne : « Rien à signaler. »
Puis, la conscience professionnelle en repos, cet honnête garçon partit dîner. IL ne fut pas mis à la porte mais de justesse, car c’est précisément lorsqu’il ne se passe rien que les suiveurs se doivent de pousser le grand braquet des métaphores.
En 1951, Hugo Koblet gagna un Tour de France remarquablement insipide, mais que ses historiographes parvinrent à maintenir quasiment jusqu’au bout sur le plan de l’épopée. Les chroniqueurs se « sortirent les tripes » et Pierre About écrivit alors une phrase qui mérite de demeurer dans toutes les mémoires : « Il n’y a pas d’urée dans la sueur des dieux … »
Il s’agissait évidemment du grand Hugo, mais il n’est pas jusqu’au modeste Séraphin Biagioni, domestique de Fausto Coppi et leader inattendu de l’équipe italienne pendant quelques étapes qui n’ait eu sa part d’épopée. « Il pédale mieux depuis qu’il a brisé ses chaînes », écrivait Gaston Bénac, et René Dunan soulignait : « Qu’il avait changé son gilet de porteur d’eau pour le rôle de chien de berger. »
Parfois, sur un seul homme s’abattait un essaim compact de métaphores aventureuses. Un des plus gâtés fut le brave Jean-Marie Goasmat, homme d egrand âge et grand mérite, mais de fragile apparence musculaire. On l’appela d’abord « le farfadet », puis les années venant, il fut le « menhir qui pédale ». Le coup de grâce fut porté par Jean Quitard qui le nomma « le kroumir breton ».
Le Tour de France va vite et il ne faut pas s’étonner si les métaphores évoluent au fil des kilomètres. En moins de cinquante bornes, Hugo Koblet, le pédaleur de charme, fut comparé à une des Trois Grâces, à une nymphe, à un demi-dieu et subitement, aux approches de l’arrivée, il devint un aigle serré de près par une bande de chacals…(et même une mouette planant sur la mer démontée du Tour 1951, ndlr)

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Auguste Vermot, l’auteur de l’almanach, est de tous les comptes rendus. Il y prend une place de plus en plus envahissante. Le calembour, désormais, tempère l’épopée, et dans les étapes où il ne se passe rien, il meuble les temps morts.
Monsieur Goddet compte autant sur lui que sur le nouveau règlement pour renouveler l’atmosphère du Tour. Il paye lui-même de sa personne et c’est lui qui à dit d’Ockers qu’il était « du bois dont on fait les Flahutes. »
On lui doit aussi un à peu près de belle facture qui sauva une étape de l’ennui : « Tout est perdu for lini. »…
Les princes du calembour, Alexandre Breffort et Antoine Blondin, sont venus depuis quelque temps apporter un sang neuf à ce genre toujours vivace. Avec eux, on a découvert « qu’il n’était Peyresourde que celui qui ne veut pas entendre… »
J’ai bonne mine, moi qui, à travers trois billets, vous ai relaté un Tour de France d’anthologie.
Pierre Chany, le Michelet du cyclisme, l’homme aux 50 Tours de France, tempéra aussi les louanges concernant l’inoubliable échappée entre Brive et Agen :
« J’ai affirmé qu’il y eut exagération et que les choses ne se sont pas déroulées comme on se plait à l’écrire aujourd’hui. Que Koblet ait réussi un exploit ce jour-là, je ne le conteste pas, c’était une échappée formidable. Mais qu’on ne me dise point, pour parfaire la légende, que tout le monde, derrière, était « au plancher » … En vérité, les Italiens n’ont pas roulé tout de suite. Voyant que les Italiens ne roulaient pas, Bobet en a gardé sous la pédale. Gem non plus n’a pas réagi sur le champ. Dites ! vous pensez vraiment que Koblet aurait pu tenir pendant cent-trente-cinq kilomètres si Coppi, Bartali, Magni, Bobet, Geminiani, Robic, Van Est, Brankart et Ockers s’étaient relayés derrière lui … Non, impossible !
Ce qui est exact, en revanche, c’est que le final, étalé sur deux heures, fut grandiose. Coppi, Bartali, Bobet et tous ceux que je viens de citer, de plus en plus excités par l’enjeu, se relayaient de plus en plus vite. Au même moment, mais deux minutes devant eux, Koblet avançait comme un métronome. Il ne perdait rien, il avançait ! J’étais en moto, j’allais d’un groupe à l’autre. Quelle bagarre ! Et quel athlète, il faisait ! … »
Styliste d’exception, Hugo Koblet mérite bien d’entrer au panthéon du cyclisme même si ca carrière, contrariée par de graves soucis de santé, fut éphémère. Sa mort prématurée, en 1964, dans un accident de voiture aux causes pas vraiment élucidées, participe à sa légende digne d’un James Dean.

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Le Tour de France 1951 est terminé, mais il en est un qui est décidé à casser la baraque dans les critériums d’après tour. C’est la lanterne rouge Abdel Kader Zaaf qui a fini à 4 heures 58 minutes et 18 secondes de Koblet :

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« Ils m’ont fait des misères… Ne croyez pas que cela va en rester là. J’ai cassé la baraque sur le Tour de France, mais ce n’est pas fini, je ferai des massacres sur tous les vélodromes. Bobet m’a dit l’autre jour : « Maintenant, mon petit Zaaf, nous sommes sur piste, le Tour de France est fini. Il faut être sage et ne pas attaquer à tort et à travers. »
— Tu vas voir si je ne vais pas attaquer, ai-je répondu à Bobet, pour moi, le Tour de France continue et puisque vous m’avez fait des misères, lorsque j’étais seul contre vous tous, eh bien maintenant venez-y. Je vous prendrai si je peux, un tour… deux tours… quatre tours Je veux faire un massacre tous les jours — comme à Montluçon, comme à Lyon…
Voilà ce que je lui al dit, moi, à Bobet, et il ne me fait pas peur.
D’ailleurs, il est fatigué. Moi je crois qu’il ferait mieux de se reposer. Tous les coureurs sont fatigués. Ils ont « décollé » avec ce Tour de France, mais moi, j’ai récupéré en 3 jours. J’avais a peine maigri d’une livre en 3 semaines, et maintenant je suis frais comme une tomate. Alors, je ne me laisserai pas intimider par leurs menaces. J’ai un vélo, c’est pour faire le coureur, et non pas pour jouer au facteur. Tous ces gens-là, qui sont profession¬nels, ils font des courses, mais quand ils sont sur la route, ils prennent le petit train tranquille, et on croirait qu’ils vont porter des lettres dans les fermes.
S’ils se contentaient de faire les facteurs et de laisser ceux qui veulent courir… faire les coureurs… mais non ! »

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Pour décrire ces étapes de ce Tour de France 1951, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans le numéro spécial d’après Tour de France du Miroir des Sports, avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans Miroir du Cyclisme n°52 de décembre 1964, dans « Hugo Koblet le pédaleur de charme » de Jean-Paul Ollivier (éditions Glénat), dans La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), dans Arriva Coppi de Pierre Chany (La Table Ronde), dans Entretiens de Christophe Penot avec Pierre Chany, l’homme aux 50 Tours de France (Christel)
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.

Publié dans:Cyclisme |on 2 juillet, 2021 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1951 (2)

Pour retrouver les 8 premières étapes, cliquer ici : http://encreviolette.unblog.fr/2021/06/12/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-1/

Pour la première fois de son histoire, le Tour de France va découvrir l’Auvergne et son relief accidenté propice à quelques manœuvres d’envergure.

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Un qui piaffait d’impatience depuis quelques étapes, c’était le Tricolore Raphaël Geminiani qui n’avait pas caché ses intentions belliqueuses et son vif désir d’arriver à Clermont-Ferrand, sa ville natale, en vainqueur.
« Il n’était pas un coureur qui ne soit au courant de l’opération « Gem ». Que celle-ci ait réussi dans ces conditions alors que les réactions du gros du peloton ne furent pas à négliger ne manquera donc pas de surprendre. Cela est uniquement dû, pensons-nous, à la parfaite connaissance qu’avait Geminiani des routes de la région qu’il emprunte quotidiennement ou presque à l’entraînement. Un grand coup de chapeau à Raphaël …
Signalons toutefois objectivement que Geminiani a bénéficié de nombreuses circonstances favorables.
Robic et Koblet qui s’étaient lancés à sa poursuite auraient certainement conclu celle-ci victorieusement sans les crevaisons dont ils furent victimes. Bobet très à l’ouvrage toute la journée et souffrant encore des suites de son coup de froid, l’opération collective projetée par l’équipe tricolore se trouva contrariée. Enfin, il n’est pas interdit de penser que les Italiens, Bartali et Coppi en tête, se gardèrent bien de se lancer à corps perdu à la poursuite de « Gem » car eux aussi devaient songer à ménager l’un des leurs qui n’était autre que Magni au moins aussi mal en point que notre Bobet.
Enfin terminons-en avec cette étape en constatant que l’on avait beaucoup exagéré ses réelles difficultés. Ce n’était pas de la haute montagne, de loin s’en faut. Les cols de la Moreno et du Ceyssat ne sont pas autre chose que de très longues côtes … » (Pierre Chany)

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C’est tout de même dans le col de la Moreno que Geminiani a construit son succès en lâchant irrésistiblement José Mirando, l’Italien bientôt naturalisé français. En dépit d’une chute dans la descente, il l’emporte sur ses terres, en solitaire, au vélodrome Philippe Marcombes aujourd’hui disparu.
Raphaël, lui, est toujours vivant et, à l’heure où paraîtront ces lignes, il viendra de souffler ses 96 bougies dans la maison de retraite de Pérignat-sur-Allier.
J’ai toujours eu de la sympathie pour ce champion à l’esprit très combatif qui présente la particularité d’avoir porté les maillots distinctifs des trois grands Tours : le jaune du Tour de France, le rose du Giro et l’amarillo de la Vuelta et d’avoir, dans la même année, terminé dans les dix premiers de ces trois épreuves. En tant que directeur sportif, homme de défis, il apporta du panache voire de la folie à plusieurs exploits de Jacques Anquetil, notamment l’extraordinaire doublé Critérium du Dauphiné et Bordeaux-Paris.
Roger Lévêque détient toujours la toison d’or.

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Samedi 14 juillet, l’étape Clermont-Ferrand-Brive explore encore en partie les monts d’Auvergne. Les difficultés sont concentrées en début de parcours. Après Chambon, les coureurs abordent l’ascension du col de Dyane que vous connaissez peut-être mieux sous le nom de col de la Croix-Morand depuis que le chanteur Jean-Louis Murat en fit son premier grand succès. Il surprit son public en mêlant dans la version studio des sons de la campagne arverne. Ronchon comme ça lui arrive, lors d’un récital auquel j’assistai, « trouvant la pente trop raide », il décida de descendre le col en déclinant tous les couplets à l’envers !

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Enfant du pays, Murat ne put voir passer les coureurs, et pour cause, il était dans le ventre de sa maman. Par contre, le « brenoï » était présent, à proximité de la ferme de ses grands-parents, lors du passage du Tour de France 1959. Gamin, parce que le premier coureur qu’il aperçut s’appelait (Gérard) Saint, il en déduisit qu’il y avait du sacré dans le vélo. Passionné de cyclisme, il écrivit, il y a quelques années, Le champion espagnol*, une ode inspirée de l’Aigle de Tolède Federico Bahamontès qui remporta justement cette édition de la grande boucle 1959.

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En ce jour de fête nationale 1951, le champion espagnol, c’est Bernardo Ruiz qui passe au sommet du col de Dyane avec 30 secondes d’avance sur Langarica, Bayens, Serra et Bernard Gauthier, 1 minute et 27 secondes sur Verschueren et 2 minutes sur le peloton emmené par Geminiani et Koblet..
Après La Bourboule, Ruiz effectue encore seul la montée vers La Roche-Vendeix. Dans ma Légende des Cycles, j’ai envie d’imaginer que, dans le nombreux public au bord de la route, se sont glissées quelques figures pittoresques du petit peuple « muratien » : le voleur de rhubarbe, la fille du fossoyeur, le berger de Chamablanc, Jeanne la rousse …!
À Bort-les-Orgues, au pied du Puy-de-Bort, on trouve un quatuor en tête composé de Ruiz, Gauthier, Verschueren et Baeyens, le peloton tiré par Bartali, Bobet, Koblet pointe à plus de 6 minutes.
À la sortie d’Égletons, Ruiz attaque et résiste jusqu’à l’arrivée apportant au cyclisme espagnol perturbé par la guerre civile, le premier succès d’étape depuis celui de Julian Berrendero à Pau lors du Tour 1937.

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« Le chronométreur Adam (a-t-il des soucis avec son Ève ?) se trouva de nouveau en délicatesse avec ses aiguilles. Échappés depuis la côte de Tulle, derrière Bernardo Ruiz, Serafino Biagioni et Gilbert Bauvin terminaient ensemble. Adam annonça que Bauvin s’emparait du maillot jaune, mais Pierre Cloarec, directeur technique de Roger Lévêque, intervint avec assurance, clamant que son coureur conservait le paletot. Une rapide vérification de la feuille de chronométrage lui donna raison.

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Un journaliste proposa alors que l’on posât au flanc des voitures suiveuses des affiches ainsi libellées : « Ne poussez pas les coureurs … Ne faussez pas la course, le chronométreur s’en charge ! »
Après la seconde erreur de M. Adam, Hugo Koblet éprouva le besoin de se manifester, pour se soustraire aux risques d’une troisième méprise, peut-être, mais plus sûrement pour éprouver l’adversaire avant que la course ne d’engageât dans les Pyrénées …
Ce fut l’extraordinaire « Exploit de Brive-Agen » qui figure dans tous les ouvrages et manuels consacrés au Tour depuis cette date. » Une étape qui sentait bon le rugby des poules de huit!

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Au départ de Brive, « en attraction, on voit apparaître dans une voiture américaine du plus beau rose bonbon, le grand boxeur noir américain Ray Sugar Robinson flanqué d’une suite de neuf personnes. Le maire de la ville, M. Henri Chapelle, a bien fait les choses. Pour inaugurer le square Marcel Cerdan, il a fait appel au plus grand des pugilistes mondiaux qui arrive de Londres, où il vient d’ailleurs de perdre son titre de champion du monde face à Randolph Turpin. Qu’importe ! Le seigneurial Robinson est là, un sparadrap sur l’œil, et se mesurera le soir-même, en match-exhibition, à René Cerdan, neveu de Marcel. Lorsque Robinson apparaît aux côtés de Koblet, le délire s’empare de la foule … »
Pour le grand bonheur des photographes, Hugo semble, métaphoriquement, prêt à en découdre.

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« Les spécialistes chevronnés du cyclisme, quand ils sont interrogés sur ce qu’est le plus grand exploit jamais réalisé sur le Tour de France, se partagent généralement entre le raid solitaire d’Eddy Merckx entre Luchon et Mourenx en 1969 et celui d’Hugo Koblet entre Brive et Agen en 1951. La majorité penche sans doute en faveur du champion suisse.
Il est vrai que ce qui fait le prix de cet exploit, c’est la personnalité de ceux qui se sont déchaînés durant 70 kilomètres pour lui faire entendre raison. « Dis-moi qui sont tes ennemis, je te dirai qui tu es » affirme l’adage. Ses poursuivants, ce jour-là, appartiennent au gratin d’une époque qui peut se targuer d’avoir fait éclore, en un fastueux bouquet arc-en-ciel, quelques-uns des plus grands champions cyclistes de tous les temps. Imaginez l’équipe d’Italie avec Fausto Coppi, Gino Bartali et même Fiorenzo Magni (malgré une fracture au coude) ; l’équipe de France de Louison Bobet, Raphaël Geminiani, Pierre Barbotin, Lucien Teisseire ; des individualités comme le Belge Stan Ockers, les Néerlandais Wout Wagtmans et Wim Van Est, le Français Jean Robic unis pour éviter une incroyable blessure d’amour-propre, se relayant sans le moindre temps mort et constatant avec rage et humiliation que le métronome suisse ne lâche rien. Et mieux qu’à certains moments, il leur reprend du terrain. »…
… « À l’arrivée, son avance était de 2 minutes 25 secondes auxquelles s’ajoutait la minute de bonification. Il déclencha immédiatement son chronomètre afin de vérifier lui-même l’importance de l’écart, se donna un coup de peigne et attendit calmement.

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Quand il descendit de machine, Raphaël Geminiani, le cheveu rebelle et l’œil calamiteux, déclara dans un souffle : « C’est pas possible, un coureur pareil ! S’il existait deux Koblet, je changerais de métier immédiatement !…
… Une heure plus tard, il (Koblet) écoutait des disques à l’hôtel et plaisantait avec son ami Marcel Huber. Au même moment, le chansonnier Jacques Grello, rédigeant son article pour le Parisien Libéré, lui trouvait un surnom qui ne le quitterait plus : le « pédaleur de charme », une expression qui correspondait exactement à la réalité. »

Une Equipe

Le directeur du Tour Jacques Goddet titra son long éditorial dans le quotidien L’Équipe, « Le beau cadeau de Koblet au Tour » ! En voici un extrait :
« Accordons la vedette de ce mémorable dimanche, après le sublime Hugo Koblet tout de même, à notre vraiment distingué collaborateur Grello lequel a doté le champion suisse du surnom parfait : « le pédaleur de charme ».
On ne peut mieux décrire tout ce que contient dans son style, comme surtout dans sa manière, dans son comportement, cet athlète radieux. Jamais il ne s’est dégagé d’un chevalier à vélo un tel rayonnement.
Merci Koblet du beau cadeau que vous venez de faire au Tour. Vous avez brisé les chaînes du peloton, vous vous êtes moqué des préjugés établis – prudence ! économie !- vous vous êtes libéré et du conformisme des vedettes et du cénacle où celles-ci se tiennent enfermées. C’est dans l’esprit qui a inspiré l’exploit comme dans l’inoubliable pureté de sa réalisation, le don le plus généreux que l’on n’ait jamais déposé sur l’autel du Tour. Quoiqu’il arrive, et surtout si vous devez porter plus tard le fardeau de votre effort, chaque jour jusqu’au 29 juillet, le public français à qui vous venez d’offrir ce festival magnificent, vous en dira sa gratitude…
Avec le bel Hugo, pas question de crier à l’héroïsme. Son effort ne traduit ni peine, ni douleur. C’est tout juste si, dans les 30 derniers kilomètres, le visage constamment débarbouillé, ruisselant de sueur, se marqua très légèrement. On criait à la folie, par raisonnement et la route était absorbée dans un mouvement si simple, tellement il était pur, que la vision du pédaleur de charme convainquait à elle seule.
Enthousiasmante vision ! Élancé mais solide, la taille marquée, la tête dégagée, les jambes, des cuisses aux chevilles, très rapprochées, faisant corps avec le cadre du vélo, les mains jointes à plat auprès de la potence en grimpant, curieusement retournées sur les cocottes de frein ou osées bas sur les poignées en roulant au train. Totale décontraction ! Une merveille imperceptiblement altérée par une « coquetterie » dans le coude gauche, un peu dévié, après lequel les lunettes accrochées rappelaient les habitudes du skieur ».

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Pierre Chany était tout aussi lyrique dans sa fabuleuse histoire du Tour de France : « Le champion suisse était d’une suprême élégance, cela a été dit souvent. Il portait dans une poche de son maillot une éponge imbibée d’eau, un petit vaporisateur plein d’eau de Cologne et un peigne dont il se servait immédiatement l’arrivée franchie ! Parfois, il fixait ses lunettes de course à son avant-bras gauche, selon la mode des skieurs de l’époque. Son allure générale, souple et féline, dégageait une impression d’extrême facilité et seul, depuis lors, Jacques Anquetil (j’en rougis de plaisir et de fierté encore aujourd’hui !) s’est approché de cette perfection dans le style. « Le poète n’aurait pas haï le mouvement qui déplace les lignes, s’il avait connu Hugo Koblet » écrivait Pierre Bourrillon. »

Koblet entre Brive et Agen

Toutefois, les plus belles épopées du Tour se sont souvent jouées aussi dans la coulisse, dans le secret du peloton ou celui d’une chambre d’hôtel. Ainsi, faut-il compléter ces dithyrambes en évoquant le « fondement », au sens littéral du mot, qui transforma une banale étape de transition en chevauchée de légende.
La veille au soir, dans sa chambre d’hôtel dont furent écartés tous les curieux, Hugo souffrit d’une crise d’hémorroïdes. Pour préserver le secret de cette affection, un médecin de Brive fut mandé nuitamment. Il préconisa une incision immédiate, synonyme d’abandon ce que le champion suisse refusa d’envisager, ne serait-ce qu’un seul instant. On fit donc quérir un autre mandarin local qui suggéra un traitement associant l’aspirine, puissant anti-inflammatoire, et une pommade à base de cocaïne.
« La cocaïne sous cette forme dispose d’un effet anesthésique très puissant dont la durée d’action est, cependant, de durée limitée. Mais elle a d’autres vertus. Le pistard André Pousse, devenu célèbre comme comédien spécialisé dans les seconds rôles que lui offrait son ami Michel Audiard, a un jour expliqué à Roger Bastide, éminent journaliste sportif qui partageait souvent les virées nocturnes d’Antoine Blondin, quel usage il faisait d’une telle embrocation : « J’enduisais le fond intérieur de mon cuissard et la pommade pénétrait sous la peau. Après cela, je me sentais tout joyeux. » »**
De là venait (peut-être !) un petit peu de l’euphorie du champion suisse … Mais comme écrivait merveilleusement Blondin, « on ne peut pas être premier dans un état second » ! Ou encore, comme pestait Jean-Louis Murat : « Empêchez Balzac de boire 70 cafés par jour, et vous n’auriez jamais eu le Père Goriot » !
Le maillot jaune Roger Lévêque terminant avec le peloton des favoris conserve donc, un jour de plus, la tunique bouton d’or.

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Lundi 16 juillet, la 12éme étape, 185 kilomètres entre Agen et Dax, offre un terrain accidenté entre collines et vallées de l’Agenais et de l’Armagnac. Mais l’on sait bien que les organisateurs proposent et les coureurs disposent, et après le coup du bel Hugo de la veille, rares parmi les 92 partants sont ceux qui ont des projets d’offensive.
Jacques Goddet, avec ses deux casquettes de codirecteur du Tour de France et patron du quotidien L’Équipe, voudrait de l’épique à chaque étape et, après avoir manié le dithyrambe pour le champion suisse, fustige cette fois l’apathie des favoris en écrivant en tête de son éditorial : « La révolte contre les rois fainéants est un devoir. »
Une dizaine de courageux vont sortir de leur torpeur malgré l’écrasante chaleur : d’abord un quatuor composé du Parisien Louis Caput, du Francilien Jacques Marinelli du Berrichon Georges Meunier, et de Hans Sommer équipier de Koblet, bientôt rejoint par le Tricolore Muller et André Labeylie de l’équipe d’Ile-de-France-Nord-Est, puis renforcé encore vers Condom par les Néerlandais Wim Van Est et Gerrit Voorting, le Belge Marcel De Mulder et l’excellent rouleur breton Job Morvan.
À Vic-Fezensac, les échappés possèdent 4 minutes et 15 secondes puis 12 minutes à Aire-sur-l’Adour. Le peloton continuant à musarder, on commence à compulser le classement général car le mieux classé Wim Van Est possède 14 minutes et 46 secondes de retard sur le maillot jaune.

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Sur la piste en cendrée de Dax, Van Est s’impose au sprint devant le favori Louis Caput avec plus de 18 minutes d’avance sur le peloton amorphe, et dépossède Roger Lévêque de son maillot jaune. Vainqueur, l’année précédente, et second en 1951 de Bordeaux-Paris, « la course qui tue », Wim Van Est est le premier coureur néerlandais de l’histoire du Tour à conquérir la toison d’or.

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Les observateurs se demandent déjà s’il pourra la conserver alors que se profile dès le lendemain l’ascension du col d’Aubisque. Le coureur du plat pays confie qu’il a déjà monté des cols … mais en voiture !
Roger Lévêque, dépossédé de son bien, n’a pas perdu son temps et dit avoir ramassé 750 000 francs grâce à sa victoire d’étape à Paris et sa rente journalière des laines Sofil sponsor du maillot jaune.
La première étape pyrénéenne entre Dax et Tarbes, bien que ne comportant qu’un seul col, l’Aubisque avec son marche-pied, le Soulor, est chargée en événements divers qui vont encore bouleverser le classement général. Cette difficulté n’intervient qu’après 137 kilomètres et 12 hommes vont s’échapper avant de l’aborder : d’abord, un trio français formé de Desbats, Brambilla et Muller, parti au km 55, qui sera rejoint au km 78 par les tricolores Geminiani et Lauredi, les « régionaux » Bauvin, Walkowiak, Deledda et Diot, le Suisse Sommer, le Belge Van Ende et l’Italien Biagioni. Ces douze coureurs possèdent à Laruns 13 minutes et 15 secondes sur le peloton.

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Dans l’Aubisque, 5 coureurs se détachent : Biagioni, Van Ende, Bauvin, Lauredi et Geminiani qui franchit en tête le sommet empochant au passage 40 secondes de bonification, et s’installant à la première place du Grand Prix de la Montagne parrainé fort à propos par la marque d’apéritif Saint-Raphaël-Quinquina.
Van Ende lâche dans la descente. Au sprint à Tarbes, Raphaël Geminiani l’emporte mais après réclamation de Serafino Biagioni, il est déclassé, Nello Lauredi ayant poussé son coéquipier clermontois, geste que le règlement prohibe.

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Le groupe des favoris avec Coppi, Bartali, Magni et Koblet termine à près de 10 minutes. Louison Bobet, encore mal remis, concède 2 minutes et 37 secondes supplémentaires.
Mais, au fait, où est passé le leader Wim Van Est ? De Lourdes à Tarbes, personne n’a vu le maillot jaune ! Maurice Vidal nous raconte la tragique histoire de ce pauvre Van Est, encore qu’elle se terminera pour lui à moindre mal :
« C’est que Wim est un garçon très sympathique et vraiment digne d’intérêt. C’est l’un des ouvriers de la bicyclette qui courent pour faire vivre leur famille et peinent dur dans l’espoir d’améliorer une situation que la vie leur a faite modeste.
On se souvient de sa joie lors de sa victoire de l’an dernier dans Bordeaux-Paris. Toutes ses pensées allaient à sa famille. Lui, coureur inconnu la veille, fut donc reçu dans ce petit pays de Hollande, comme un héros. La municipalité lui offrit une maison. Cette année, la malchance semblait le marquer. Dans Bordeaux-Paris, il franchissait la ligne d’arrivée du Parc des Princes, persuadé qu’il était le premier. Son désespoir fut immense lorsqu’on lui apprit que Bernard Gauthier le précédait. Lui seul, en effet, réalisait quelle somme de bien-être s’enfuyait avec la victoire dans le Derby.
Il avait pris le départ dans le Tour de France dans le même but ; il savait quelles souffrances il allait endurer, mais il pensait que les efforts ne font pas peur à ceux de sa race, celle de paysans pleins de santé physique et morale. Si vous aviez vu sa joie, au départ de Dax, revêtu du maillot jaune, objet de rêve de tant de coureurs.

Van Est et Koblet à Dax

Il pensait qu’il était le premier de son pays à le porter et ceci pour ses débuts dans la grande épreuve. C’était un beau coup de maître. Il n’était pas décidé à le lâcher. C’est parce qu’il avait ce dessein que, sachant Bauvin échappé et possédant une grande avance, il se lança à corps perdu dans la descente de l’Aubisque. Une première fois, il tomba pour repartir de plus belle ; il tomba encore et repartit à nouveau. Mais c’était par trop défier la montagne qui n’aime pas que l’on se moque de ses embûches.

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Dans un virage, Wim, cramponné à son vélo, à son outil de travail, partit dans les airs ; l’homme et sa machine, toujours soudés, effectuaient un bond de 15 mètres, puis tous deux s’écrasaient sur une petite plate-forme de galets avant de continuer à dévaler encore d’une trentaine de mètres. On le croyait mort, mais, lui, voulait seulement remonter. Il fallut assembler de multiples boyaux pour fabriquer une corde improvisée.
Pendant ce temps, le grand Gerrit Peters, le « caïd » de tous les vélodromes européens, l’impassible Peters hurlait au bord du gouffre : « Sortez-le ! Sortez-le de ce trou ! » Et quand il vit son pauvre Wim les membres intacts, mais le cerveau et le cœur brisés, il n’eut pas la force de repartir et abandonna sur place.
Van Est ne pleura pas sur ses blessures ; il contempla son vélo qu’on avait remonté du ravin et réalisa que tout était fini, le maillot jaune, le Tour de France, la joie à la maison…
Bien sûr, ce n’est qu’un petit drame parmi tant d’autres. Mais la douleur d’un homme est si douloureuse à voir. »

Pour voir sa chute, cliquer ici : https://www.dailymotion.com/video/x7bp5c5

Le 17 juillet 2001, cinquante ans plus tard, les organisateurs du Tour de France, avec Jean-Marie Leblanc à leur tête, rendirent hommage au champion hollandais en inaugurant, en sa présence, une plaque scellée dans la roche sur le lieu-même de l’accident.

Van Est Aubisque 2Aubisque chute Van Est

Comme je m’étais recueilli devant la stèle érigée à la mémoire de Roger Rivière dans le col du Perjuret***, à l’occasion d’une de mes pérégrinations hexagonales, je me suis arrêté quelques instants devant la plaque dédiée à Wim Van Est pour mieux comprendre l’ampleur d’une tragédie qui finalement s’acheva bien.
Au restaurant au sommet du col d’Aubisque, peut-être peut-on voir encore quelques photographies des Tours de France d’antan : sur l’une d’entre elles, Wim a apposé sa signature, probablement, à l’occasion de la cérémonie en son hommage.

Van Est Aubisque 3

L’accident se déroula quelques centaines de mètres après le sommet du col à l’entrée du cirque du Litor, cette vertigineuse descente en balcon connue pour ses tunnels non éclairés où s’abritent parfois ânes et vaches.
En surplomb du précipice, j’essayais d’imaginer la tache jonquille minuscule dans la grisaille des éboulis, comme l’avait poétiquement décrite un journaliste inspiré. Wim Van Est mérite pour la postérité le surnom de « miraculé de l’Aubisque ».
Pontiac, la célèbre marque de montre, qui sponsorisait l’équipe du Néerlandais, profita de l’accident pour établir sa campagne publicitaire avec comme vedette Win Van Est qui racontait son expérience en décalé « J’ai fait une chute de septante mètres, mon cœur s’est arrêté de battre, mais ma Pontiac marchait toujours… » !
Van Est devint la poule aux œufs d’or de la marque visitant une quarantaine de ses boutiques. Il se constitua un capital non négligeable. Il gagna par la suite encore à deux reprises la « course qui tue » Bordeaux-Paris ainsi qu’un Tour des Flandres. Il porta encore le maillot jaune lors des Tours de France 1955 et 1958. Mais en vieillissant, il devint aussi un négociant impitoyable, « vendant » quelques courses à certains compagnons d’échappée ou racontant ses glorieuses années pour 100 euros de l’heure. Sacré Batave !
L’infortune de Wim Van Est profita au valeureux lorrain Gilbert Bauvin :
« Et pourtant, intervenait Bauvin avec lequel on parlait à Tarbes, alors qu’allongé sur son lit, il regardait amoureusement son maillot jaune comme un peintre l’eût fait pour une toile, pourtant quand Geminiani et Biagioni ont foncé dans la descente de Soulor, pensez-vous sincèrement que je devais les laisser prendre du champ et perdre la première place du classement général que je savais à ma portée ? Ah ! non, par exemple ! Plutôt crever sur place que de céder !
Bauvin ne mêlait pas la grandiloquence à son aveu : il n’était pas Horace, il restait, par sa mine éveillée, son front dégarni, ses tempes dégagées, sa frimousse charmante, le Pierrot de notre Tour, un Pierrot jaune en la circonstance … » (Le Roman du Tour par Félix Lévitan)
Hugo Koblet s’inquiète un peu de concéder au classement général un retard de près de 13 minutes sur Bauvin et plus de 6 minutes sur Geminiani, deux excellents coureurs … vaillants retraités aujourd’hui car le valeureux Lorrain accuse le mois prochain 94 printemps !
Mercredi 18 juillet, seconde étape pyrénéenne, sous un soleil de plomb, les 88 rescapés quittent Tarbes pour rejoindre Luchon avec l’ascension de la trilogie des « juges de paix chers au dessinateur Pellos, Tourmalet, Aspin et Peyresourde.

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Pour Gaston Bénac, dans le Miroir des Sports, on y voit plus clair :
« La haute montagne a parlé et on commence enfin à y voir clair dans ce Tour 1951. Il aura fallu 15 jours et 14 étapes pour voir enfin à la tête du classement général un des cinq grands, un des favoris de la grande épreuve. Ce qui démontre bien qu’avec plusieurs vedettes au départ, les étapes de plaine ou de faible montée ne peuvent que fausser les idées des sportifs ou les faire languir en permettant aux coureurs de moindre importance de tenir la rampe au premier plan, pendant quelques jours, et il est assez curieux de constater que les trois étapes les plus sportives avant les Alpes, celle de La Guerche à Angers contre la montre, l’échappée solitaire de Souillac à Agen et l’escalade des trois cols pyrénéens sont revenues au même homme, à Hugo Koblet.
Jamais ce maillot jaune ne fut aussi bien porté et jamais tâche d’adversaire du leader n’a été aussi malaisée. Pour avoir attendu l’explication entre grandes vedettes, l’émouvante journée d’hier ne nous est apparue que plus belle, plus passionnante. Cette étape du Tourmalet comptera parmi les plus grandes auxquelles il m’ait été donné d’assister depuis des années…
Pourtant, à Barèges, si l’on excepte l’échappée de Diederich, un peu en marge de la course d’ailleurs, les pointes lancées par Goasmat et Meunier, le groupe compact des prétendants paraissait assez peu résolu à lutter. Mais que faire lorsque le pourcentage du col devient sérieux, si ce n’est tenter de lâcher les camarades ou abandonner la lutte pour la première place ?

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Immédiatement, nous pûmes constater, debout sur nos voitures, avides de juger et jauger les forces et la forme de chacun, que Fausto Coppi était redevenu le grand Coppi. C’est lui qui engageait le fer, c’est lui qui faisait le forcing, mais Koblet répondait à cette attaque, ainsi que Lucien Lazaridès et le fougueux Geminiani, tandis que Bartali résistait du mieux qu’il pouvait. Lutte magnifique dans laquelle Koblet, victime de crevaisons, était éliminé au Tourmalet, peu avant le sommet qui voyait Coppi, maître de lui, sprinter et plonger dans la descente.
On pouvait redouter l’appréhension de Fausto dans la descente de Sainte-Marie-de-Campan, après ses chutes nombreuses (et l’accident mortel de son frère au Tour du Piémont ndlr). Il n’en fut rien. Coppi descendit très vite et se libéra des ripostes de l’arrière, sauf d’une…
En effet, Koblet, ayant changé en toute hâte le boyau de son vélo, rejoignait en descente les poursuivants de Coppi et, dans Aspin, il rejoignait le recordman du monde de l’heure.
Nous devions assister, alors, le cœur serré par l’émotion, à un match au finish entre deux des plus grands champions du cyclisme routier. L’ancien au rythme retrouvé et le nouveau, le jeune athlète helvète. Ah ! la magnifique lutte entre deux hommes bien résolus à ne se faire aucune concession. Qui allait l’emporter ? C’était le match nul en haut d’Aspin, le match nul en haut de Peyresourde, le match nul à Luchon en abordant les allées d’Étigny et seul le sprint décida : Koblet vainqueur de Coppi par une longueur.

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Cette étape comporte de nombreux enseignements. Elle met en évidence les aptitudes de forme des grands grimpeurs, très près les uns des autres, Coppi, Koblet, Bartali, Lucien Lazaridès, parmi lesquels il faut chercher le vainqueur du Tour, et plus que jamais, on se pose la question : Koblet ou Coppi ? Car les deux autres ne pourront doubler victorieusement le cap de la course contre la montre. Geminiani n’a pu poursuivre son rythme dans le troisième col, il n’est pas l’homme des efforts prolongés.
Des hommes ont perdu hier, à mon sens, tout au moins le Tour de France 51. D’abord Bobet qui, à moins d’un miracle, ne pourra combler son retard sur des hommes aussi forts que Koblet, Coppi et Bartali. Un autre ensuite a perdu également le Tour dans les grands cols, dans ces cols (ou plutôt leur suite sur Saint-Gaudens), où il avait, l’an dernier, conquis le Tour de France. On devine qu’il s’agit de Fiorenzo Magni. Ockers n’a plus son mordant de l’an dernier et le sort de Barbotin est intimement lié à celui de Bobet. Battus aussi Bernardo Ruiz, et Lauredi dont on attendait mieux. Nettement battu aussi Robic dans son élément essentiel pourtant. Battus, enfin, les petits Belges et la cohorte de porteurs d’eau italiens qui finissent très loin.
Sous le ciel bleu des Pyrénées, une immense clarté est tombée hier sur le peloton du Tour, jusqu’ici plongé dans une uniformité grise. »
Dans son Roman du Tour, Félix Lévitan écrit : « Le bel Hugo a sprinté le long des allées d’Étigny. C’était sa façon de signer la pièce du jour … Elle avait eu pour canevas les cols pyrénéens, qui, de Luz à Luchon, enjambent les gaves aux eaux limpides. Dans un décor à la mesure de son talent, Koblet avait souligné, à coups de pédale, la grandeur du Tour de France. Il était né pour en célébrer les mérites. Dans les odes qu’il avait entonnées à la gloire de la course, il avait mis plus de lyrisme que les auteurs des années précédentes, plus de lumière, plus d’élégance. Fausto Coppi est Manolète, Koblet Luis Miguel Dominguin. Le duel des toréadors a trouvé dans cette montagne humide un prolongement inattendu. À la sévérité du visage tourmenté de Coppi, Koblet a opposé son sourire radieux. Au corps étiré du « campionissimo », sa plastique harmonieuse. À ses cheveux plats, ses boucles blondes. À ses yeux sombres, son regard de faïence, à ses inquiétudes, sa confiance, à son jeu étudié ses improvisations. Il n’a pas frappé le sol du talon comme le dieu triomphant de l’arène. Il n’a pas réclamé la queue, les oreilles. Il a gentiment tendu la main à Fausto, le vaincu, et à Bartali, ce roi d’antan encore accroché à ses basques, le bouquet de la victoire. Il n’a gardé au terme de sa chevauchée fantastique que le maillot jaune arraché à Bauvin. Et sur ses épaules, ce n’était plus un vêtement de laine, mais une tunique d’or … »
Elle ne tient cependant qu’à un fil car le champion suisse ne possède au classement général que 21 petites secondes sur Gilbert Bauvin et 32 sur Raphaël Geminiani qui devient de fait le leader de l’équipe de France, Louison Bobet pointant désormais à plus de 17 minutes.

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Fausto Coppi, quatrième à 5minutes et 9 secondes de Koblet, est encore dans la course.
« Allongé dans sa chambre aux volets clos, Fausto Coppi a fermé les yeux. Il revit la montée du Tourmalet. Il a conscience de n’avoir rien négligé. N’a-t-il pas assuré un train rapide propre à écœurer ses rivaux ? N’a-t-il pas sprinté désespérément lorsque Koblet a mis pied à terre pour changer un boyau défaillant ? N’a-t-il pas foncé dans la descente, dominant ses appréhensions, oubliant les conseils de prudence, les promesses à sa femme, celles à sa mère, oubliant jusqu’au souvenir du petit Serse allongé, la tête bandée, sur son lit de mort ..
N’a-t-il pas, au-delà de Sainte-Marie-de-Campan, abordé le col d’Aspin, le col des fanatiques (rapport aux incidents du Tour 1950 qui provoqua l’abandon de l’équipe d’Italie, ndlr), en arrachant à ses muscles tout ce qu’ils contenaient encore de forces en réserve ?
– Si, Fausto, tu as fait ton devoir.
C’est Mme Coppi qui, devinant ses pensées, a prononcé ces quelques mots d’une voix altérée, en promenant une main légère sur le front soucieux de son mari.
Elle tient un rôle malaisé, Mme Coppi. Elle désirerait de toutes ses forces que ce cauchemar fut achevé, que Fausto prit la décision de fuir ces milieux qui ont fait sa fortune et sa gloire, mais qui lui ont aussi arraché un frère aimé. Elle l’a dit à Fausto, elle l’a supplié et alors qu’elle allait triompher, elle a perdu la partie :
– Je ferai encore ce Tour de France.
Aujourd’hui, dans ce Luchon grouillant de montagnards mêlés aux estivants, il lui apparaît sage de ne pas se plaindre, sage de consoler Fausto dont la déception est intense :
– Oui, Fausto, tu as fait ton devoir !
Rien n’était plus exact, en vérité.
Sa lutte corps à corps avec Koblet, il l’avait menée farouchement, et si de nouveaux lauriers ne l’avaient pas couronné, c’est que l’heure du triomphe était passée…

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Aucune amertume, dans cette constatation, rien qu’une grande franchise librement exprimée :
– Il est meilleur que moi !
– Il est plus jeune, Fausto, c’est tout …
La tendre Mme Coppi a souri, mais Emilio Colombo, le petit masseur aux formes rondes et au verbe fleuri, n’a pas eu la même réaction :
– Non, Fausto, il est simplement au summum de sa forme, alors que toi, tu grimpes la pente pour y arriver. Laisse faire, le Tour n’est pas fini, il faiblira à l’heure où tu exploseras. Oui, rien n’est terminé, laisse faire, Fausto, ne te tracasse pas, oublie les Pyrénées, oublie qu’il a le maillot jaune, tu auras ta revanche, et elle sera éclatante.
Fausto a refermé les yeux. Il a esquissé une moue et n’a plus prononcé une parole, mais on a lu dans ses pensées :
– Des mots tout ça, des mots …
Ainsi, au-delà même du champ clos de la bataille, Hugo Koblet continuait à triompher de son rival, tandis qu’il se promenait dans les rues de Luchon, signant des autographes, achetant des cartes postales.
– C’est ma façon de me désintoxiquer !
Ah ! l’ardente et folle jeunesse.
– Il paiera ses erreurs.
Tous les vieux du Tour en ont sentencieusement convenu en le regardant, étonnés, déambuler en ville.
Mais Hugo a eu le mot de la fin :
– Parlez, parlez toujours … Je n’ai, paraît-il, commis que des folies depuis le départ de Metz, hein ? » (Le roman du Tour de Félix Lévitan)
« Luchon-Carcassonne par le col du Portet d’Aspet, voilà le menu offert aux coureurs pour leur permettre de récupérer des fatigues de la grande étape pyrénéenne.
Certes, le Portet d’Aspet n’a rien de comparable avec le Tourmalet et sa position en début d’étape n’incitait pas les « géants » à jouer gros jeu, quand même, il fallait le monter !... (je confirme pour avoir effectué son ascension plusieurs fois notamment par le versant abordé !)

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En fait, le Portet d’Aspet fut escaladé en groupe et seul, en tête, Bartali fournit un sprint au sommet afin de donner un peu de spectacle aux 5 000 spectateurs(commingeois et ariégeois) qui s’étaient déplacés, malgré la chaleur. Car il faisait très chaud, trop chaud sur la route de Carcassonne, une chaleur étouffante qui précipita les abandons de Michel, Guégan, Goldschmidt –malade- et provoqua la défaillance de Van Steenkiste, Desbats, Carle et Bonnaventure, autant d’hommes qui arrivaient très attardés sous les murs crénelés de la Cité, frôlant la limite extrême de l’élimination.
La bataille pour la première place s’est déclenchée à 35 kilomètres de l’arrivée, sur un démarrage de Jean-Marie Goasmat et Diot, bientôt rejoints par Rosseel, Decock, Caput, Germain Derijke,Raoul Rémy, Dekker, De Hertog, Serra, Brambilla, Giguet, Lucien Teisseire, Biagioni, Jean Dotto, Van Ende et Kemp.
Aux portes de la ville, on envisageait une arrivée au sprint et chacun s’accordait pour prévoir un succès de Caput, mais Rosseel, déjà vainqueur à Limoges, surprit ses adversaires par son attaque soudaine. Quatre Belges se trouvaient dans le groupe de chasse qui, appliquant l’esprit d’équipe, annihilèrent les efforts de Lucien Teisseire le plus ardent des chasseurs. »

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Sur la piste du vélodrome de la Cité, un an plus tard, allait se révéler un futur grand champion en remportant le championnat de France sur route des amateurs. Dois-je vous dire son nom ? Il m’est très cher et Pierre Chany osa comparer son style à celui d’Hugo Koblet !

Anquetil champion de France amateur

La seizième étape de Carcassonne à Montpellier, 192 kilomètres, a le profil d’une étape de transition encore que certains baroudeurs pourraient profiter des traîtrises du parcours qui sinue dans les vignobles du Minervois et les raidards de la Montagne Noire.
Le ciel bleu et la chaleur étouffante incitent les suiveurs au farniente … sauf Pierre Chany :
« L’ambiance était calme, la journée torride. La première heure s’était écoulée monotone, le peloton ayant gravi sans hâte la montée conduisant au col des Usclats, sur les contreforts des Cévennes. Le Tour avançait dans la fournaise, au cœur d’une région aride, calcinée par le soleil. Aux rares points d’ombre, retentissait intense le crincrin des cigales et les ultrasons se combinaient aux ultra-violets pour éteindre les énergies. Sur le coup de midi, plusieurs journalistes attablés dans la fraîcheur d’un restaurant de campagne dégustaient des écrevisses à la nage et s’abreuvaient de vin frais, quand un motocycliste fit irruption, porteur d’une incroyable nouvelle. L’homme toutefois, en l’occurrence moi-même, entendait ménager ses effets.

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– Bravo les gars ! C’est la tragédie derrière, et vous bâfrez !
– La tragédie ? répéta sans aucune conviction l’un des convives, levant le nez de son assiette.
– Zaaf a cassé la baraque. Coppi est lâché !
Un éclat de rire accueillit la nouvelle.
– Zaaf … Coppi … et Francis Pélissier, non. Allez ! Bois un verre avec nous au lieu de débloquer. Ce rosé est extra.
J’insistai :
– Je vous assure … C’est vrai… Fausto en a pris un coup derrière les oreilles. Il va peut-être abandonner.
Les écrevisses restèrent dans les assiettes et le Saint-Saturnin dans les pichets !

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L’attaque inattendue s’était produite dans la descente du col des Usclats, sous la forme d’une poussée du modeste Zaaf. La canicule l’inspirait cet homme. L’affaire n’aurait eu aucune conséquence fâcheuse, si Hugo Koblet, très vigilant, n’avait aussitôt réagi. Sa riposte avait entraîné celle de Geminiani, puis de Barbotin, de Bernard Gauthier et de Marinelli, auxquels s’étaient joints Labeylie et Léo Weilenmann. Le champion italien, pris de vitesse, céda du terrain. Malgré l’aide rapide de Milano, il ne parvint pas à effectuer une jonction suffisamment rapide avec le groupe de tête et fut rejeté dans le groupe principal. Alors le campionissimo se laissa glisser aux dernières places, puis coupa son effort au 93ème kilomètre !
Alfredo Binda rassembla immédiatement Milano, Pezzi, Biagioni et Carrea, afin de lui fournir une escorte, et pour l’empêcher de sombrer définitivement. Inondé de sueur, le teint blafard, Fausto pédalait dans un état de semi-inconscience. De temps à autre, il était pris de vomissements. Ses gregarii l’assistaient de leur mieux, avec un zèle discret, tempéré par la pudeur. Sans eux, il eût abandonné et, dans l’hypothèse contraire, il eût été éliminé à coup sûr, car la déroute prenait déjà des proportions catastrophiques.
L’arrière-garde traversa ainsi la plaine du Languedoc transformée en rôtissoire. Il n’y avait pas un souffle d’air, et les kilomètres semblaient interminables. Le calvaire dura près de trois heures. Quand le groupe des attardés atteignit enfin Montpellier, Hugo Koblet, vainqueur de l’étape, avait franchi la ligne depuis 33 minutes ! Le campionissimo évitait l’élimination pour quelques secondes. Ayant mesuré le temps sur mon « chrono », j’eus l’impression, alors, que les officiels se montraient bienveillants. Selon mes calculs officieux, Coppi, en effet, avait coupé la ligne trois secondes après le délai de l’élimination, mais l’affaire en resta là. »
Les années se suivent et ne se ressemblent pas : c’est dans la même contrée que Zaaf avait défrayé la chronique du Tour 1950 avec sa fausse vraie cuite au pied d’un platane sur la route de Vendargues, cette fois-ci, il est fier de confier aux journalistes comment il a contribué à la défaillance de Coppi :
« Il fallait que je trouve des « alliés » car lorsque je partais, je n’avais personne pour mettre le frein dans le peloton. J’ai donc été voir les Italiens; j’ai un ami chez eux : Fausto Coppi qui est venu chez moi, déjà, en passant à Alger. Je leur ai proposé un pacte. « Voilà, moi je pars, vous faites semblant de me pour¬suivre, et vous venez deux ou trois avec moi, les autres font le frein et nous roulons dur jusqu’à l’arrivée ». Coppi avait dit aux autres : « Zaaf est brave, nous pouvons l’aider. » Mais les Italiens ne m’ont jamais laissé gagner une étape, ils ont même violé notre pacte, ce qui leur a fait perdre le Tour de France…
Le jour de l’étape Carcassonne-Montpellier, c’était un jour de grosse chaleur. On arrivait à l’étape de repos, et tout le monde semblait vouloir dormir et chasser la « canette ». C’était pour moi le bon moment. Je m’arrêtais à une fontaine pour me laver, remplir mes bidons, et j’allais trouver mes complices italiens pour leur donner le signal : « Je pars… vous me suivez! »
— Pas encore… Zaaf, pas encore, il est trop tôt!
J’étais déçu, ils ne comprenaient rien. Je tentais de leur expliquer :
— Je dois partir maintenant à 150 kilomètres de l’arrivée, je prends un quart d’heure d’avance, car s’il y a bagarre en fin de parcours, je perdrais dix minutes sur le peloton, mais il m’en restera toujours cinq d’avance.
— Non! Non! Mollo ! Mollo! s’obstinaient à me répondre les Italiens. Nous partirons à 40 kilomètres de l’arrivée.
C’était ridicule! Une échappée de Zaaf à 40 kilomètres de l’arrivée n’est pas une échappée de Zaaf… Et puis, à 150 kilomètres du but, on m’aurait laissé partir, en se disant : « Ce pauvre Zaaf va encore se fatiguer pour quelques primes, et ensuite s’effondrer ».
Mais à 40 kilomètres, j’aurais trouvé trop de candidats pour m’accompagner. Je n’étais pas client pour faire le jeu d’un « suceur de roue » qui m’aurait réglé au sprint.
— Si vous ne respectez pas notre accord, je pars seul, maintenant, et je casse la baraque.
Mon avertissement les a seulement fait rire, et ils m’ont « charrié ». Alors, je me suis mis en colère, et j’ai profité d’un moment où le peloton freinait pour se ravitailler en canettes, et satisfaire d’autres besoins, j’ai foncé pendant 15 kilomètres, et la colère me donnait des forces. Je me suis retourné, et j’ai aperçu un petit peloton qui revenait sur moi… « Ça y est, je me suis dit, ils ont encore lâché les « chiens »… Ils ne me laisseront pas mener mon affaire jusqu’au but… ».
Et cependant, j’avais mis toute mon énergie pour creuser le trou…
Ce peloton se rapprochait, et quelle ne fut pas ma surprise de voir Koblet, lui-même, m’arriver sur le dos avec Geminiani, Lucien Lazaridès, Bernard Gauthier et Barbotin.
J’étais plutôt fier!… Les seigneurs se dérangeaient eux-mêmes pour venir me mater, ils n’envoyaient pas leurs domestiques.
Je n’ai pas tenté de résister, seul contre cinq, je ne pouvais rien, surtout avec ce genre « d’avions », cela fait plutôt du bruit !…
Ils vont « couper » après m’avoir rejoint, pensais-je en moi-même, mais pas du tout, Koblet, sur son élan, a continué avec les tricolores dans sa roue…
Après tout, puisqu’ils m’avaient fait l’honneur de me pourchasser, je ne pouvais pas, par politesse, me désintéresser de cette visite, et j’ai pris mon tour au relais. J’ai compris qu’il devait se passer quelque chose derrière,
J’ai flairé le désastre qui guettait les Italiens, j’avais donc réussi, J’avais bien cassé la baraque, et puisque les Italiens n’avaient pus tenu leur parole, je n’avais pas à les ménager. Je menais le plus fort du peloton avec Koblet. Le maillot jaune était seul contre les Français, je tentais donc une alliance avec lui : « Tu me laisses gagner l’étape, et je te laisse gagner te Tour de France!… »
Koblet aurait sans doute été d’accord, mais il roulait trop vite pour moi, et je n’ai pas pu tenir sa roue. J’ai été décroché. J’ai vu passer devant moi Bartali et Bobet, ils roulaient comme des fous… « Ils sont pressés, ceux-là, derrière, il doit y avoir la débandade!… »
Je ne me trompais pas. J’ai vu arriver Magni, tout furieux. Il n’était pas content, parce que j’avais mis le feu.
Mais, moi, j’étais content, et pour ennuyer Magni, je me suis encore accroché à sa roue… quelque temps, puis après je l’ai laissé filer…
Et je les voyais les uns après les autres me rejoindre, et ils me disaient tous en passant des sottises… Pour me démoraliser, ils me criaient :
— Te voilà bien avancé, tu es largué maintenant, et tu seras éliminé ce soir… ».
Et moi je leur répondais :
— Je ne suis pas largué, je me repose, pour pouvoir recommencer demain. »
Et je savais que je ne serais pas éliminé, car Coppi et toute l’équipe italienne (sauf Bartali et Magni) étaient loin derrière. A l’arrivée, on me précisa même qu’ils seraient peut-être tous éliminés. Décidément, m’avoir trahi ne leur portait pas bonheur aux Italiens…
Coppi, le soir, est venu me dire :
— Zaaf, ce n’est pas gentil ce que tu as fait, car tout cela est arrivé par ta faute…
Je lui ai répondu :
— Fausto, les vrais responsables, ce sont tes coéquipiers qui n’ont pas tenu leur parole. J’avais prévenu que j’attaquerais, je ne vous ai pas pris en traître, mais vous n’avez pas voulu me prendre au sérieux ! Je suis désolé, mais je me suis fâché… et voilà le résultat.
A partir de ce jour, j’avais établi solidement ma réputation de « casseur de baraque » aux dépens de mon ami Fausto Coppi.
Mais j’allais avoir l’occasion de lui faire oublier ses malheurs... »

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Hugo Koblet, maillot jaune, vainqueur d’une quatrième étape sur le circuit de l’Esplanade à Montpellier, semble, d’ores et déjà, avoir gagné le Tour, alors que nous en sommes aux deux-tiers de l’épreuve. Seul, Raphaël Geminiani, qui pointe à 1 minute et 32 secondes, semble pouvoir encore contester sa suprématie.

L'Equipe Carcassonne-Montpellier

En ce jour de repos à Montpellier, je vous invite à vous détendre en lisant l’étude sociale du peloton effectuée pour L’Équipe par l’humoriste chansonnier Jacques Grello, celui-là même qui a inventé pour Koblet le sublime surnom de « pédaleur de charme » comme il y a des chanteurs de charme :
« Les coureurs qui passent avant le peloton, on les admire, ceux qui passent après le peloton, on les plaint. Le peloton, c’est tous les autres, ceux qu’on n’a pas le temps de reconnaître. Plus il y en a, moins on les voit. C’est le peloton. Et pour ceux qui sont dedans, on est tranquille. On en parle comme d’un endroit où il n’y a pas à faire de vélo.
Quand les attardés le rejoignent, on est content pour eux. Et pour Dotto qui, ce soir, ne l’a pas revu, on dit : « manque de pot. » Absolument comme s’il avait loupé son train. À croire que le peloton est un moyen de transport animé par une énergie extérieure.
On en arrive à se demander : « Qui le fait avancer, ce peloton ? » La façon dont on en parle tendant constamment à nous faire croire que ce ne sont pas les coureurs. Or, je vous l’affirme solennellement, ce sont eux !
Cet après-midi, j’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai voyagé « dans » le peloton. Je l’ai rejoint sans effort sous l’œil envieux de Brambilla, qui a eu bien des malheurs aujourd’hui ! Mais une fois « dans » le peloton, le parcourant doucement d’un bout à l’autre, je l’ai biglé en douce, regardant tout minutieusement et, tout bien examiné, je vous en donne ma parole : ce sont eux qui pédalent. Eux tous, et sans arrêt. Et côte à côte, avec eux, dans le même vent, sous un petit crachin pas drôle (c’était vers Louvigné-du-Désert), j’ai constaté une nouvelle fois que la bicyclette, au fond, ce n’est pas tellement confortable.
Peloton ou pas, il y a la route qui monte, les bordures mauvaises, le tournant perfide, la selle qui fait mal, le guidon qui tire et la poussière, et les autos, et les kilomètres, et ces bon Dieu de pédales sur lesquelles il faut appuyer. La seule différence c’est qu’on est plus détendu qu’en tête ou en queue, on est ensemble, on parle un peu. Bayert dit des blagues, Chapatte sifflote, Koblet se peigne, Faanhof bâille, Bobet passe la main dans les cheveux ( ?) de Magni, Jean-Marie Goasmat roule en lâchant son guidon (si, si, j’ai vu ça), Rossi vous parle de son genou lent à s’échauffer, Apo change de fesse, Coppi déplie le léger rictus de sa lèvre et vous fait un clin d’œil aimable, Serra s’efface poliment pour vous laisser passer, et Lucien Lazaridès proteste avec douceur qu’on aurait pu choisir un endroit plus dégagé.
Quelqu’un dit « merde » deux fois, pour les autos qui klaxonnent derrière. Et si vous demandez à Meunier : « Comment ça va ? » il répond gentiment : « Et vous ? ».
Bref, il y a un semblant de vie sociale, mais, tout cela, toujours pédalant, ne l’oubliez pas. Et quand vous lirez que Bartali roule paisiblement, enfoui au sein du peloton, n’allez pas en déduire qu’il lit le journal comme au coin du feu. Pas du tout, et il appuie en faisant attention à tout, parce qu’un vélo ça ne tient pas debout tout seul, et Lambertini à vos ordres ou pas, faut pédaler soi-même.
Si vous cherchez un coin tranquille et où passer vos vacances, croyez-moi, choisissez autre chose qu’un peloton du Tour de France. »

* Vous pouvez écouter « Le champion espagnol » dans le billet : http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/30/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-2/
** « Petites Histoires inconnues du Tour de France » de Patrick Fillion et Laurent Réveilhac, Editions Hugo et Cie. 2012
*** Pour revivre ce drame, cliquer sur : http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/25/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-3/
Pour décrire ces étapes de ce Tour de France 1951, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans le numéro spécial d’après Tour de France du Miroir des Sports, avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans « Hugo Koblet le pédaleur de charme » de Jean-Paul Ollivier (éditions Glénat), dans La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), dans Arriva Coppi de Pierre Chany (La Table Ronde), dans Tour de France Nostalgie de Christian Laborde (Hors collection)
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.

Publié dans:Cyclisme |on 25 juin, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1951 (1)

Après mes mésaventures de santé qui m’ont éloigné de vous pendant quelques semaines, vous ne pouvez pas imaginer la délectation avec laquelle je me plonge, comme chaque année à l’approche de l’été, dans l’évocation des Tours de France d’antan. C’est une forme de rééducation intellectuelle. Je sais bien que si ça ne transportera pas de joie une certaine partie de mes lecteurs, ça en ravit d’autres. Au-delà du caractère strictement vélocipédique des comptes-rendus, chacun peut trouver plaisir à lire les brillantes plumes de l’époque ainsi que le caractère documentaire de cette France populaire en reconstruction après la Seconde Guerre mondiale. D’ailleurs, je suis persuadé que personne de ma ma génération, même béotien de la chose pédalante, n’ignore les noms de Fausto Coppi, Gino Bartali, Ferdi Kubler, Hugo Koblet, Louison Bobet, Jean Robic inscrits au Panthéon du cyclisme. Je suis fier d’avoir vu courir en chair et en os tous ces champions. Cette fois, je vous emmène, soixante-dix ans en arrière, sur les routes du Tour de France 1951. J’avais 4 ans : je mentirais sans doute si je n’avouais pas que les souvenirs vivaces que je garde de cette grande boucle proviennent exclusivement des centaines d’heures, qu’enfant, j’ai passé dans le grenier de la maison familiale à feuilleter toutes les belles revues consacrées à l’illustre épreuve. Je conserve toujours jalousement ces précieuses collections et lorsque j’ai quelques manques, l’ami Jean-Pierre, cyclotouriste émérite, blogueur* astucieux et archiviste, vient à mon secours. Pour son plaisir solitaire, cet ancien enseignant conçoit des petites expositions dans son minuscule bureau, une véritable caverne d’Ali Baba dédiée au sport cycliste. Première surprise, le départ du Tour de France est donné à Metz. C’est seulement la deuxième fois, depuis sa création, que l’épreuve part d’une ville de province, après Évian en 1926. Les coureurs repassèrent même sur les bords du lac Léman en fin de Tour, l’idée de l’organisateur Henri Desgrange étant de réduire le temps entre la sortie des Alpes et l’arrivée à Paris. Une première pas vraiment concluante, puisque le Tour reprit ses habitudes parisiennes pendant vingt-cinq ans.

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Dès que fut connu le tracé de l’édition 1951, les commentaires allèrent bon train, ainsi ceux d’Albert Baker d’Isy : « Quand je lui ai montré, tracé sur une carte de France, le parcours du Tour 1951, mon père m’a demandé : – Qu’est-ce c’est que cela ? Une nouvelle ligne de démarcation ? Il est certain que rien ne ressemble moins aux contours de la France que ce tracé bizarre et son appendice nordiste lui retire même le droit de s’appeler « Tour ». Certes, on en a déjà vu d’autres. Pourtant un Tour de France qui part de Metz, ne passe ni par la Bretagne, ni par la Côte d’Azur, ni par l’Alsace … mais en revanche fait une pointe dans les Flandres belges, s’enfonce en Auvergne et fait étape à Genève est, pour le moins, d’une conception bizarre … On avait déjà supprimé la grande étape du Nord, le Galibier et le Ballon d’Alsace. Les modifications apportées cette année à l’œuvre de Henri Desgrange achèvent de détruire ce qui subsistait de la conception que nous nous faisions d’une telle épreuve à l’époque où nous inscrivions chaque soir les classements dans les petites cases d’une carte à trois sous achetée faubourg Montmartre, devant le tableau d’affichage. Partir de Paris pour y revenir près d’un mois plus tard, après avoir touché toutes les côtes et toutes les frontières de notre pays, c’était cela l’idée même du Tour de France. Faisons-nous une raison. Nous allons suivre à travers la France et la Belgique une épreuve d’un caractère différent, mais qui peut présenter tout autant d’intérêt, sinon plus. Ainsi l’idée de faire une étape à Paris après quatre jours de course est motivée par des raisons purement commerciales. Il s’agit de réaliser une grosse recette supplémentaire et de donner satisfaction aux « caravaniers » qui préfèrent de beaucoup une arrivée sur circuit à celle du Parc des Princes dont la porte leur est condamnée … … Il est certain que le fait de ne pas longer le littoral méditerranéen évitera au Tour de languir. Mais il nous privera de belles images … Le jour de repos à Nice était une des raisons d’être du Tour de France, une de ces récompenses si utiles au moral des coureurs. Nous en voulons pour preuve ces belles vues panoramiques – en couleurs et couvertes de signatures- que l’on retrouve aux meilleures places dans les intérieurs des routiers flandriens qui ont couru le Tour … » Le jeune Maurice Vidal y allait aussi de son couplet : « On plaisante beaucoup et, dans ce numéro même, le parcours tourmenté de l’épreuve qui n’a plus guère de « Tour de France » que le nom. En vérité, il s’agit bien plutôt cette année d’un « Tour dans la France ». Mais il faut bien reconnaître qu’il n’y a aucune raison sportive valable pour s’en tenir à un parcours formel, sous le prétexte de respecter le contour exact de notre pays. Si ce contour ne comportait pas une seule montagne, il y a bien longtemps que l’épreuve serait allée la chercher là où elle est. Par ailleurs, l’enthousiasme manifesté par les sportifs stéphanois recevant l’an dernier le Tour pour la première fois depuis des lustres, était un encouragement à continuer dans cette voie. On se réjouit d’avance pour tous ceux du Massif Central qui ne pensaient certes pas que le Tour de France passerait un jour par Clermont-Ferrand … » Jusqu’alors, le Tour suivait scrupuleusement les limites de l’hexagone pour le seul bonheur des spectateurs frontaliers et littoraux. Il faut dire que la situation des massifs pyrénéens, alpins et vosgiens sur son pourtour offrait un parcours sélectif. Tant pis pour les conservateurs et les géographes pointilleux, cette fois, le Tour ne verra la mer qu’en deux occasions, au Tréport et à Marseille, et les coureurs rejoindront les Pyrénées par le Massif Central. Le Miroir des Sports, humoristiquement, relate une conférence du comité d’organisation du Tour : « L’itinéraire du Tour de France 1951 n’a pas manqué de surprendre. Bien sûr, il y a longtemps qu’on a renoncé au rigoureux pentagone inscrit entre mers, montagnes et frontières. Mais de là à adopter un tracé en forme de tête de Nimbus stylisée dont la pointe du cheveu serait Metz et le fond de la gorge Clermont-Ferrand- il y a une marge que les organisateurs ont allègrement franchie. Écoutons leurs explications à l’occasion d’une conférence T.D.F. J.GODDET. – Messieurs, j’ai déjà exposé dans les colonnes de mon journal MES vues à propos … (F.LÉVITAN entre à ce moment à pas feutrés) F.LÉVITAN (l’interrompant). – Nos vues … J.GODDET. – Tiens, vous êtes là … (Aimable) Bonjour mon cher Félix … (Ferme) Savez-vous que nos conférences doivent commencer à l’heure militaire ? F.LÉVITAN (finement) – Mon cher Jacques, je suis un Parisien … libéré. (Moins finement) … Libéré, j’insiste … J.GODDET (solennel) – N’acoquinez pas, Félix, la sainte Liberté à l’Anarchie honteuse … (Il reprend son exposé) Je disais donc que la géographie de la France est absolument déplorable. Elle s’obstine, dernière séquelle de … l’obscurantisme, à ignorer la réalité vivante du Tour, cette œuvre de Chair et de Sang … (Il reprend son souffle) La mer nous tend ses trois mille kilomètres de filet. Nous ne nous laisserons pas prendre. Nous fuirons à toutes pédales cette maîtresse lascive et irons nous réfugier ; tel Moïse, au sommet de la montagne où nous attend Dieu. Bref, nous violerons la géographie et foulerons au pied un symbolisme décadent. F.LÉVITAN – Pour vous résumer, mon cher Jacques, disons que dix étapes sur vingt-quatre seront assaisonnées de cols répartis au mieux. Le Massif Central et le Ventoux renforceront le Tribunal du Tour… J.GODDET – Et les Alpes seront instamment priées de se rapprocher de Paris. F.LÉVITAN (enthousiaste) – Le départ de Metz récompensera les vaillantes Marches de Lorraine. IL nous permettra de gagner deux journées … Colonel BEAUPUIS (pratique) – … Et d’encaisser au Parc des Princes deux recettes au lieu d’une … J.GODDET (sévère) – Le Tour n’est pas une affaire d’argent, colonel, mais une entreprise nationale de santé et de moralité publiques. Savez-vous pourquoi nous évitons soigneusement, cette année, les stations balnéaires et barrons d’un trait rouge la Côte d’Azur. F.LÉVITAN (chantonnant) – « Nous n’irons plus au bain/Les crédits sont coupés » J.GODDET – Je disais donc qu’il devenait urgent de protéger les âmes et les corps des tentations diaboliques de la Riviera. L’air salin abîme le coureur. Pis, il rouille vélos et stylos. Nous nous baignerons à Aix, messieurs, et irons prendre des eaux d’Auvergne. R.LETOREY (lyrique) – Par la même occasion, nous rendrons hommage au caoutchouc français, poumon de la bicyclette ! J.GARNAULT (facétieux) – Dans le Tour 1951, en somme, Clermont, c’est le « bleu » d’Auvergne. E.WERMELINGER (naïvement) – Un excellent fromage ! Colonel BEAUPUIS (au garde-à-vous et légèrement à côté de la plaque) – À moi Auvergne, voilà Geminiani ! J.GODDET (poursuivant) – … D’un souffle puissant le Tour a brisé les frontières. Nous passerons donc à Gand … F.LÉVITAN (traduisant) – Il faut prendre des … Gand avec Karel Steyaert, maître du cyclisme flamand. R.LETOREY (complétant) – Pour mieux saisir les francs belges. J.GODDET (qui en est arrivé à sa péroraison) – En somme, messieurs, le Tour tournera mal cette année afin que coureurs et suiveurs n’aient pas la tentation de mal tourner ! R.LETOREY – Le budget du Tour la voilà bien la Grande Boucle qu’il s’agit de boucler ! J.GODDET (soudain songeur et attendri) – C’est égal, j’aurais aimé traverser Cannes encore … J.GARNAULT – Impossible, patron, nous n’avons plus de Vietto de rechange … (Tous se lèvent, Jacques Goddet sort religieusement de sa serviette une photographie d’Henri Desgrange, puis se signe) J.GODDET – Saint Roi René ! Tous en chœur.- Priez pour le Tour ! » Pour conclusion, je cite Roland Barthes qui écrivait dans ses Mythologies : « La géographie du Tour est entièrement soumise à la nécessité épique de l’épreuve. Les éléments et les terrains sont personnifiés, car c’est avec eux que l’homme se mesure et comme dans toute épopée il importe que la lutte oppose des mesures égales : l’homme est donc naturalisé, la Nature humanisée. Les côtes sont malignes, réduites à des « pourcentages » revêches ou mortels, et les étapes, qui ont chacune dans le Tour l’unité d’un chapitre de roman (il s’agit bien, en effet, d’une durée épique, d’une addition de crises absolues et non de la progression dialectique d’un seul conflit, comme dans la durée tragique), les étapes sont avant tout des personnages physiques, des ennemis successifs, individualisés par ce mixte de morphologie et de morale qui définit la Nature épique … » Pour ce qui est de la revue des effectifs en présence et des candidats à la victoire finale, Miroir-Sprint affiche en couverture de son numéro spécial d’avant Tour, le trio maître du Tour 1950, Ferdi Kubler en tête, Stan Ockers et Louison Bobet, auquel il ajoute Fausto Coppi victorieux en 1949.

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But et Club Le Miroir des Sports, plus cocardier, présente dans sa une les portraits des douze tricolores portant les couleurs de l’équipe de France, avec Louison Bobet comme leader.

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123 coureurs sont engagés, répartis en 7 équipes nationales et 5 équipes régionales dont une … d’Afrique du Nord. Le doyen du peloton est le breton Jean-Marie Goasmat, 38 ans, surnommé le farfadet de Pluvigner, amical clin d’œil à un ami.

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Dans son éditorial, Maurice Vidal annonce pour « ce festival du demi-siècle », un quatuor de virtuoses mais aussi (heureusement) des amateurs de fugue » : « L’an dernier encore, avant son accident, Fausto Coppi dominait tout son monde de la tête et des épaules, et c’est avec beaucoup de circonspection qu’après sa victoire dans le Tour d’Italie, on avança que le raffiné Hugo Koblet avait peut-être une classe égale à celle de maître Fausto. Mais depuis, il y eut la victoire de Ferdi Kubler dans le Tour 1950, victoire à panache acquise par K.O, et cette année son extraordinaire triplé Rome-Naples-Rome, Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège, le tout en une semaine. Pour Louison, la chose s’est accomplie plus doucement à partir du moment où il endossa le maillot tricolore de champion de France. Il se trouva transformé. Jamais maillot ne fut plus dignement porté. Que ce soit après le Tour, sur piste, dans le Critérium des As, autour du lac Daumesnil, sur la route, partout il était à la pointe de la bataille. Et cette application, cette volonté, cette ambition, cette fierté devaient tout naturellement aboutir à la grande semaine de mars où le champion français triomphait des meilleurs routiers italiens et internationaux dans Milan-Sa Remo, et des meilleurs français dans le Critérium National. Aujourd’hui, Louison Bobet a largement gagné, surtout après son Tour d’Italie, le droit de figurer honorablement dans le groupe des super-champions du cyclisme. » En contrepoint des « virtuoses », Maurice Vidal cite quelques « amateurs de la fugue », entendez des baroudeurs nullement décidés à subir la loi des maîtres de la route : l’équipier de l’équipe de France Raphaël Geminiani, des régionaux comme Marinelli, Meunier, Piot, Redolfi, dans la montagne Dotto et Vitetta et l’Espagnol Gelabert. Ce sont les conséquences des délais d’édition des magazines de l’époque, finalement Ferdi Kubler, récent vainqueur du Tour de Suisse, ne défendra pas son maillot jaune au départ de Metz. Et il s’en faut de très peu qu’on enregistre le forfait du campionissimo Fausto Coppi. Décidément, la semaine qui précède le départ de la grande boucle est funeste. Après l’accident mortel de Camille Danguillaume lors du championnat de France 1950, le cyclisme est à nouveau endeuillé avec la chute qui coûte la vie à Serse** Coppi, le frère de Fausto, lors du Tour du Piémont.

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On craint alors que Fausto, atterré par l’affreuse nouvelle, renonce à disputer le Tour. Touché par la vague d’émotion et de sympathie du public français et italien, Fausto est présent au départ en Lorraine, dans quelles conditions morales, ça c’est autre chose.

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Ainsi, peut commencer le roman du Tour 1951 sous la plume de Félix Lévitan : « Le titre de ce récit eût dû porter la marque du pluriel. Certes, le plagiait eût été total, mais André Soubiran nous l’eût d’autant plus volontiers pardonné que « Les Hommes en jaune », à l’image des héros magnifiques de son œuvre « Les Hommes en blanc », sont des êtres plongés tour à tour dans la joie, la souffrance, la délivrance, la disparition. Restons cependant à « L’Homme en jaune ». Hier il était brun, demain il sera blond ; aujourd’hui il était petit, dans quelques heures il sera sans doute grand, gai ou triste, souverain ou bon enfant. Qu’importent le visage, le poids, la taille, le caractère, il est « l’Homme en jaune » et comme tel le nombril du Tour. Quelques fils de laine d’or et voilà les populations en éveil, les appétits aiguisés, les journalistes déchaînés, les photographes alertés…

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Le peloton resta compact jusqu’à Gravelotte, 12ème kilomètre, lieu où le Luxembourgeois Diederich poussa la première pointe. Escarmouche vite réprimée dont s’emparèrent les journalistes pour faire valoir leur culture historique à travers l’expression « Ça tombe comme à Gravelotte ». Il faut remonter aux journées des 16 et 18 août 1870 pour en comprendre l’origine. Nous sommes alors en Lorraine, à Gravelotte, tout près de Metz, au début de la guerre franco-prussienne, avec d’un côté, la France et ses 113 000 hommes commandés par le maréchal Bazaine, et de l’autre, la Prusse, forte d’environ 190 000 soldats aux ordres du maréchal von Moltke. L’affrontement est sanglant. Près de 5 300 morts et 14 500 blessés sont à déplorer dans les rangs prussiens ; 1 200 morts, 4 420 disparus et 6 700 blessés dans les troupes françaises. Toujours est il, qu’au cours de cette bataille, il est dit que les balles et les obus d’artillerie s’abattaient avec une telle densité et violence qu’on pouvait dire qu’il pleuvait de l’acier ! Ainsi, métaphoriquement, cette expression s’emploie lorsque la pluie tombe de façon très violente mais aussi lorsque divers événements, généralement non souhaités, se succèdent rapidement.

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L’étape longue de 185 kilomètres mène les coureurs de Metz à Reims à travers des régions fortement marquées par les batailles de 1870 et 1914-1918. Ce ne sera cependant pas une guerre de tranchées. Dès le 45ème kilomètre, Apo Lazaridès, « l’enfant grec », le grimpeur ailé qui a la fâcheuse habitude de perdre de nombreuses minutes en plaine, lance la bonne offensive du jour. Il emmène avec lui les Suisses Giovanni Rossi et Marcel Huber, l’Italien Silvio Pedroni et deux « régionaux », le lorrain Gilbert Bauvin et Gino Sciardis de l’équipe d’Ile-de-France. Sur la piste du stade vélodrome Auguste Delaune, Giovanni Rossi règle facilement au sprint ses compagnons d’échappée.

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« L’Homme en jaune « était absent à Metz, en raison du forfait de Ferdi Kubler, vainqueur 1950, mais six heures après avoir entendu tonner les canons du général Zeller, commandant la région militaire de Metz, le mal était réparé : un maillot jaune s’étalait sur le lit de Giovanni Rossi, commis d’architecte, polyglotte, coureur cycliste de son état, vingt-six ans, célibataire. Les cheveux bruns, le sourire facile, la répartie prompte, Giovanni Rossi n’a pas senti sa poitrine se gonfler d’orgueil lorsqu’il s’est regardé, le lendemain de son succès à Reims, dans l’armoire à glace de sa chambre de l’hôtel des Arcades. « Le jaune me va au teint, bien sûr, mais il serait sans doute sage de ne pas m’y habituer ! » Son leader Hugo Koblet a testé sa forme et les favoris en se lançant à l’attaque à une quarantaine de kilomètres de l’arrivée mais n’a pas insisté.

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La deuxième étape de Reims à Gand (228 km) se dispute sur un parcours difficile en montagnes russes et devant une foule immense. Dans le Miroir des Sports, Gaston Bénac se réjouit : « Des spectacles, des échappées solides, conduites avec décision, nous serions mal venus de nous en plaindre, après avoir gémi les années précédentes sur la monotonie des courses dans la plaine… … La caractéristique essentielle de la course, c’est l’offensive des Belges que Sylvère Maës et Karel Steyaert avaient sermonnés ainsi la veille : « Vous n’avez rien à perdre. Il faut donc attaquer pour prouver que le cyclisme belge n’est pas mort comme l’écrivent nos détracteurs. De plus, vous allez vous trouver sur un terrain très favorable, des routes pavées les plus mauvaises de Belgique, de la poussière, des trottoirs de temps à autre et un public immense et enthousiaste qui ne demande qu’à vous encourager. Les Belges obéirent dès la sortie de Maubeuge où Germain Derijcke s’envola avec beaucoup d’autorité pour conduire seul la course vers la frontière… »

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Ay Derijke Derijke le ciel flamand pleure avec lui de Bruges à Gand ! Le valeureux Belge, victime d’une chute au pied du mur de Grammont, brise son dérailleur abandonnant toute chance de victoire. « Il faut reconnaître que, si les grands animateurs de cette ruée vers Gand, capitale des Flandres, furent les Belges et les Français, le principal bénéficiaire fut le vaillant petit Luxembourgeois Diederich. Il sut admirablement profiter du coup de boutoir des Flamands, désireux de se distinguer à l’arrivée sur les routes pavées. Il faut reconnaître qu’il mérita amplement son succès en lâchant irrémédiablement ses deux camarades de lutte dans cet extraordinaire mur de Grammont, côte aussi dure qu’un escalier et qui en 3 rallonges passe dans une petite ville qui nous rappelle les cités touristiques de montagne.

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Mais Diederich ne se contenta pas de ce succès de grimpeur. Il le consolida par une longue séance de train pendant 45 km, augmentant son avance et décourageant en partie ses poursuivants. Il nous apparut sous l’aspect d’un routier complet et son maillot jaune est d’une qualité plus solide que celui que Giovanni Rossi avait endossé la veille à Reims. » Pour Miroir-Sprint, Maurice Vidal a été ébloui par Hugo Koblet : « Je ne peux résister au désir de vous parler d’Hugo Koblet, la personnalité la plus marquante de ce Tour de France. Bien qu’ayant suivi quelques étapes du Tour d’Italie, j’avais eu l’occasion d’apprécier surtout son élégance et sa gentillesse. Ce que nous lui avons vu faire jeudi restera une des plus belles choses qu’il soit possible en cyclisme. Immédiatement, après la frontière belge, Giguet sortit du peloton sur un trottoir cyclable, bientôt imité par Geminiani. Les deux hommes prenaient vite 150 à 200 mètres. À ce moment, surgissait du peloton un maillot rouge déposant les Magni, Bartali, Coppi et Bobet. Nous pouvions rouler sur la chaussée à sa hauteur et admirer tout à notre aise l’allure du champion suisse. Mains en haut du guidon, sans un déhanchement, sans un rictus, activant avec une grande beauté de geste ses jambes fines, il rejoignit les fuyards en un kilomètre. Puis sautant du trottoir, il démarra et surprit Geminiani. Cent mètres plus loin, il le surprit à nouveau en sautant sur le « cyclable ». Cette fois, Geminiani était décroché. Après quoi, Hugo, satisfait, se releva. D’autres vous diront sans doute qu’il est imprudent, qu’il se dépense beaucoup. Quant à nous, nous avouons que nous trouvons pleine de panache cette parti d’intimidation qu’il livre à ses grands rivaux. Cela nous promet de belles batailles… » Un coureur qui a échappé dans le final à la vigilance des favoris, c’est le rusé et discret belge Stan Ockers, deuxième du Tour 1950, pour empocher la seconde place et grappiller 1 minute et 30 secondes. « On les a comptés par milliers le long des routes, ces Flamands, mordus de cyclisme ! Ils n’avaient, pour la plupart, jamais vu le Tour de France et s’ils ont été déçus par la défaite de leurs compatriotes, ils ont, par contre, été émerveillés par la caravane, à telle enseigne qu’on ne sait plus si, le soir, dans les rues illuminées de Gand, ces hommes titubants avaient noyé leur chagrin ou arrosé leur enthousiasme. – Une bière ! Ce fut la seule fantaisie que se permit Diederich, le héros du jour, l’homme du mur de Grammont, une grande côte raide aux pavés inégaux. – Je vais pouvoir me marier. Ce fut le premier aveu du bonhomme aux journalistes groupés autour de lui. – J’ai un magasin de cycles, mais je voyage tout le temps. Il est nécessaire d’avoir une femme pour le tenir. Je n’étais pas tout à fait riche. Je vais gagner un peu d’argent avec le maillot et j’en profiterai pour m’installer. – Mais il faut trouver une compagne ! Diederich daigna laisser fleurir un sourire : – Oh ! je suis fiancé … Et ses joues pâles s’empourprèrent légèrement. » Le vendredi 6 juillet, la troisième étape, longue de 219 km, ramène les coureurs de Gand jusqu’en France, sur les bords de Manche, dans la station balnéaire du Tréport. Les cinquante premiers kilomètres, avant le passage à la frontière, sentent bon le cyclisme flamand avec la traversée de communes comme Harelbeke et Wewelgem, théâtre de fameuses classiques. On doit à la combativité du Nord-Africain Abd-el-Kader Zaaf, le « casseur de baraque », de rompre la monotonie du début d’étape. Les mordus du cyclisme le connaissent depuis le Tour de France précédent où il « s’illustra » avec sa mémorable défaillance lors de l’étape Perpignan-Nîmes qui s’acheva contre un platane du côté de Vendargues, suite à un usage abusif d’amphétamines. Zaaf est un personnage haut en couleurs qui fait les choux gras des journalistes friands de ses confidences. Ainsi, livrera-t-il en exclusivité pour Miroir-Sprint : « À Gand, j’avais dit a mes amis de Belgique : « Demain, vous me verrez sur la route, car je partirai dès le départ. L’étape vaut la peine qu’on se mette un peu à plat ventre. » Je savais, que de Gand à Courtrai, se trouvaient réparties les primes les plus importantes de tout le Tour de France. Vous pensez que je ne l’avais pas chanté sur les toits, je l’avais dit aux amis mais pas aux autres coureurs, tout au moins pas à ceux qui étaient plus forts que moi. Et le lendemain j’ai guetté, je n’ai pas attaqué à la première prime, d’abord parce qu’elle n’était pas importante el ensuite parce que je ne voulais pas éveiller les soupçons… Je pouvais faire des jaloux. Pour la seconde prime, j’ai encore laissé glisser, mais je me suis approché et pour la troisième, je suis franchement parti. J’ai ralenti dans le pays de Rosseel, parce que je passais devant sa maison et comme j’ai habité chez lui, je connais bien sa femme. J’ai ralenti donc pour serrer la main de Madame Rosseel, elle est enceinte et je devais faire attention de ne pas la bousculer. Mais j’avais le temps ; le tableau indiquait que mon avance était de 4 minutes. Alors j’ai commencé à rouler à ma main, en me disant que j’avais bien gagné ma journée. Car je ne voulais pas gagner l’étape, mais pas du tout, je me contentais des primes. Avec 4′ 40″ d’avance, je me suis arrêté pour attendre le paquet. J’ai vu arriver Rosseel et De Rycke, qui s’étaient détachés. Je les ai laissé passer, puis en réfléchissant, je me suis dit : « S’ils partent devant, c’est qu’ils savent qu’il y a encore des primes à gagner en France… », alors, je suis remonté sur mon vélo pour les rattraper. Ils n’étaient pas frais, les deux Belges, ils commençaient même à flancher… De Rycke a été Iâché le premier. Je pouvais aussi lâcher Rosseel, mais celui-là, c’était mon ami, et c’était vilain de ma part de le laisser… Heureusement, iI avait soif. « Arrête-toi pour boire de la bière», que je lui ai dit, parce que les Belges aiment bien la bière… Il s’est arrêté, et comme moi, je n’avais pas soif, j’ai continué tout seul. Il me restait 30 kilomètres pour atteindre le ravitaillement — Je me suis renseigné pour savoir s’il y avait une prime. — Oui, m’a répondu un officiel, il y a 20 000 francs à gagner ! Alors, j’ai calculé : 20 000 francs pour 30 kilomètres, cela me fera presque 1 000 francs par kilomètre, je pouvais donc faire un nouvel effort. Au ravitaillement, je me suis arrêté pour déjeuner au bord du trottoir, et me laver, j’ai attendu le peloton et je suis reparti avec Iui. Comme j’avais fourni des efforts, je ne pouvais pas suivre le peloton… ce qui n’avait pas d’importance, je suis rentré à ma main. D’autres attardés voulaient que je chasse avec eux pour rejoindre. J’ai refusé, je leur al expliqué que je devais maintenant me reposer pour pouvoir attaquer le lendemain… »

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Ainsi, un trio composé du Hollandais Rinus Wagtmans, du Belge André Rosseel (vainqueur de Gand-Wewelgem quelques semaines auparavant) et de l’ « impayable » (si ! les primes quand même) Zaaf fit la course à l’avant pendant 130 kilomètres.

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L’échappée décisive se constitue à 15 kilomètres de l’arrivée avec le Suisse Rossi, vainqueur à Reims, le Luxembourgeois Kemp, les régionaux Meunier et Cogan de l’équipe de l’Ouest, et Bauvin de l’Est/Sud-Est. Georges Meunier, le « facteur de Vierzon », révélation du Tour 1950, l’emporte de justesse au sprint sur l’esplanade de la plage au Tréport. Bim Diederich conserve son paletot jaune.

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Le Parisien Maurice Quentin, victime d’une chute à vingt mètres de la ligne d’arrivée, est transporté à l’hôpital et doit se résigner à l’abandon. Âme fifties, Aronde « Plein Ciel », Vedette Vendôme, Peugeot 203, 4CV Renault, âme fifties, Georges Meunier sur cycle La Perle, pneus Hutchinson et dérailleur Simplex !

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Les premiers congés payés ont fait le succès du Tréport, la station balnéaire la plus proche de Paris. Bien que le week-end ne fut pas encore ancré dans la France rurale des années 1950, en ce samedi 7 juillet, la quatrième étape du Tréport à Paris (188 km) exhalait un parfum de vacances avec le temps chaud et ensoleillé.

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À cette époque, il y avait classe le samedi jusqu’au 13 juillet, autant dire que le Tour allait nous « passer sous le nez ». Sinon, mon professeur de père nous aurait sans doute emmenés, mon frère et moi, le voir à Aumale situé à mi-distance entre le domicile familial et la ferme picarde de ma grand-mère. Dans mon enfance, Aumale était le théâtre d’une course amateur de qualité qui réunissait les meilleurs coureurs de Seine-Inférieure et de la Somme. Certains routiers du prestigieux club parisien de l’A.C.B.B. venaient y participer. J’adorais leur maillot gris perle ceint d’une bande orange. Quel dommage ! Nous aurions assisté à une échappée royale déclenchée par Marinelli à Saint-Germain-sur-Bresle. Au km 47, le groupe de tête composé, outre la Perruche, de Louison Bobet, Fausto Coppi, Hugo Koblet, le tricolore Pierre Barbotin et le Hollandais Voorting, traversait Aumale avec une avance de 1 minute et 10 secondes.

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La bataille fait rage durant une soixantaine de kilomètres mais sous l’impulsion notamment de Fiorenzo Magni, Robic, Diederich et Ockers, tout rentre dans l’ordre avant Beauvais. À la sortie de la ville de Jeanne Hachette, le Belge Hilaire Couvreur prend la poudre d’escampette, vite rejoint à Noailles par Gino Sciardis de l’équipe Ile-de-France-Nord-Ouest, puis à Méru par le Tourangeau Roger Lévêque de la formation Ouest-Sud-Ouest et le Parisien Forlini.

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Tandis que Sciardis crève, trois tricolores de l’équipe de France, Baldassari, Teisseire et Apo Lazaridès effectuent la jonction dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye. Il semble que la victoire ne peut leur échapper mais dans la descente de Suresnes, Lévêque leur file entre les doigts et s’impose en solitaire autour de l’hippodrome de Longchamp, haut-lieu du cyclisme où se déroulait chaque année le prestigieux Critérium des As*** derrière derny.

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« Gais et contents, les Parisiens, le cœur à l’aise, s’étaient rendus nombreux à Longchamp pour fêter, voir et complimenter les géants de la route ». À une semaine près, l’étape du Tour à Paris possède un petit côté de revue du 14 juillet. À partir de 1880, le 14 juillet devint fête nationale et un défilé militaire fut organisé dans le cadre champêtre de l’hippodrome de Longchamp jusqu’en 1914. Sur fond de revanche et de « boulangisme » mouvement symbolisant le renouveau de l’armée, cet événement inspira la chanson En revenant de la revue, immense succès comique troupier racontant un pique-nique patriotique virant à la bacchanale. Je vous offre la version chantée par Bourvil, passionné de vélo et normand comme moi !

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En prologue de la cinquième étape, le Tour a été passé en revue, les coureurs défilant sur le pont Alexandre III, avec les Invalides en toile de fond, puis empruntant l’avenue des Champs-Élysées avant de filer vers Chatou lieu du départ réel. Sont-ce ces grandes pompes qui vont interdire toute velléité offensive de la part des favoris ? Finalement, l’étape va se jouer peu après le départ, le long des rives de la Seine. Deux « sans-grade », le toscan Serafino Bagioni et le lyonnais à consonance italienne Angelo Colinelli profitent de l’apathie générale pour s’enfuir peu avant Épône (km 25). On ne les reverra plus de la journée.

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Le parcours, truffé de bosses sévères, présente un faux air de la classique normande Paris-Camembert. Les deux courageux comptent  près d’un quart d’heure d’avance sur le peloton amorphe, à Livarot. Selon le bon mot d’Yvan Audouard digne de l’almanach Vermot, « à Livarot, ne se sentant plus, comme de juste, Biagioni partit seul »! Peu après, dans la côte de la Trabotière (km 174), Colinelli, épuisé, lâche pied laissant Biagoni finir seul à Caen qui porte encore les stigmates des terribles bombardements lors du débarquement de juin 1944. Félix Lévitan, dans son roman du Tour, « L’homme en jaune », évoque les fortunes contraires de Diederich et Biagioni :

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« Diederich connut à l’issue de cette matinée radieuse à la fois le plus beau et le plus triste jour de sa vie. À Caen, le maillot jaune ne lui appartenait plus ! Avoir tant peiné, tant souffert pour se l’approprier, avoir créé de Reims à Gand, une étape dont on parlera encore dans vingt ans, et abandonner sa casaque sans même l’avoir défendue … Diederich fut l’innocente victime de l’engourdissement des « grands » tellement peu préoccupés de l’échappée de Biagioni et Colinelli. Et lui, Diederich, seul avec cette meute à ses trousses, quel était son pouvoir, tous ses compatriotes, Goldschmidt excepté, s’étant terrés dans le gros peloton ? – Ils n’ont même pas le respect du maillot jaune ! s’étonna André Leducq. Diederich en a, paraît-il, sangloté. Il eut la volonté de s’en cacher, et celle d’affirmer, après avoir vertement tancé ses compagnons défaillants : – Ça ne fait rien … je me marierai tout de même !

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Quant au troisième « Homme en jaune » de ce Tour 1951, l’Italien Serafino Biagioni, il eut pour la tunique d’or l’irrespect d’un porteur d’eau : – J’ai l’air d’un canard là-dedans ! Le mot est authentique. Authentique également et d’un goût douteux l’allusion de Gino Bartali à une infortune conjugale possible du « gregario » pince-sans-rire : – C’est pas possible autrement, insista lourdement Gino, qu’on eût imaginé de mœurs plus rigides. Biagioni, entre deux bons mots, se contenta de sourire béatement. Tout cet apparat : maillot, fleurs, baiser de divette en mal de publicité, journalistes, photographes, tout le dépassait, l’anéantissait, le pulvérisait : – Ma mère, ma mère, si tu voyais ton fils comme il est ridicule… Fiorenzo Magni, son patron en course, eut le bon esprit de ne pas ironiser le soir dans leur chambre. – Serafino, c’est très bien. Mets ton maillot jaune demain matin, sans fausse honte ; tu ne l’as pas volé, moi je regrette encore celui que j’ai laissé l’année dernière à Saint-Gaudens. Serafino Biagioni fit une longue prière au réveil : « Notre Père qui êtes aux cieux, que votre volonté soit faite… » Nous verrons si huit heures plus tard, son vœu sera exaucé … En attendant, la presse italienne rend compte avec ferveur de son jour de gloire.

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« Huit heures plus tard, à Rennes, « L’Homme en jaune » avait changé de nom, il s’appelait Lévêque, un grand gars de Touraine, simple, gentil, marié, deux enfants : Serafino Biagioni avait été exaucé ! Lévêque, le vainqueur de Paris, le chef encore orné d’un énorme pansement collé à l’albuplast (souvenir d’une chute dans le peloton) n’était pas atterré comme l’avait été Biagioni, seulement un peu stupéfait : – Ce qu’on va être fier de moi à la maison ! »

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Pierre Chany stigmatisait la nonchalance des seigneurs qui avait favorisé Lévêque ! « Une fois de plus, les vedettes ont laissé courir dans l’étape Caen-Rennes. Après avoir donné au début de la course l’impression qu’elles se disposaient à contrôler celle-ci, elles renoncèrent bien vite. Et nous assistâmes une nouvelle fois à la réussite d’une échappée qui n’aurait jamais dû se développer avec autant d’ampleur sans la passivité du gros du peloton, au sein duquel les Coppi, Koblet, Bobet se pavanaient tout à leur aise. Sans doute, la perspective de l’étape contre la montre du lendemain préoccupait-elle ces messieurs. Et voulaient-ils conserver toutes leurs forces intactes en vue de cette explication singulière qu’ils savaient ne plus pouvoir éluder.

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Toujours est-il qu’à Rennes, à l’issue d’une étape rondement menée, Roger Lévêque, le courageux Tourangeau, est leader du classement général, alors que le tricolore Muller enlevait l’étape. Biagioni, précédent maillot jaune, étant resté toute la journée aux côtés de ses maîtres italiens, n’eut aucune velléité de défendre son bien. En raison des gros écarts enregistrés, de profondes modifications sont intervenues au classement général.. Van Est, l’un des principaux animateurs de l’échappée victorieuse, est aussi, avec Lévêque, le grand bénéficiaire de cette opération. Le Lorrain Bauvin, de presque toutes les offensives depuis le départ de Metz, se hisse à la seconde place du classement général. C’est un résultat qu’il n’espérait certainement pas. Quant aux « grands, leur retard est maintenant de plus d’un quart d’heure. Précisons que cela ne les émeut en aucune façon. » Il fallait noter aussi l’élimination du Suisse Giovanni Rossi, le premier maillot jaune à Reims, souffrant d’un genou.

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Mardi 10 juillet, nous y voilà enfin : cette fois, les cadors ne vont pas pouvoir se défiler lors de cette 7ème étape disputée contre la montre sur 85 kilomètres entre La Guerche-de-Bretagne, petit bourg d’Ille-et-Vilaine, et Angers, la cité du roi René qui ne fut pourtant pas roi de France mais eut notamment les titres de comte de Guise, duc de Bar, duc consort de Lorraine, duc d’Anjou, comte de Provence et de Forcalquier, roi de Naples et de Sicile, roi titulaire de Jérusalem, roi d’Aragon, n’en jetez plus, quel palmarès !

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Comme on la nomme communément, c’est l’épreuve de vérité et Jacques Goddet, directeur de L’Équipe, va même titrer son éditorial: « C’est la vérité toute nue ! Il y a des chiffres qui ne mentent pas. Celui de la moyenne réalisée par Koblet, au-dessus de 40km/h, illumine la performance. De la pluie, du vent aux trois-quarts défavorable, et c’est la plus forte vitesse réalisée contre la montre depuis deux ans. Les rois Coppi, en 1949, Kubler le forcené, en 1950, n’ont jamais atteint le 40 de moyenne. Ce La Guerche-Angers a donc été une compétition de valeur élevée … » Le champion suisse dominateur est pointé en tête partout sur le parcours, sauf au 5ème kilomètre où le maillot jaune Roger Lévêque le devance de 11 secondes, et …surtout à l’arrivée où Louison Bobet est déclaré vainqueur pour une petite seconde ! On connaît la légendaire précision suisse en matière d’horlogerie, et Hugo Koblet, surpris de son fléchissement final, va partir à la recherche du temps perdu. Après s’être fait masser, il lui a paru bizarre d’avoir possédé plus d’une minute d’avance sur Bobet, à 5 kilomètres de l’arrivée, et d’être déclaré battu d’une seconde par ledit Bobet à son passage sur la ligne. Sur le moment, il n’a pas protesté, mais lorsqu’il observe le classement de l’étape, il constate que l’Espagnol Bernardo Ruiz est classé avec un écart de 5 minutes et 44 secondes par rapport à son propre temps, alors qu’il est parti 6 minutes derrière lui. L’ayant doublé, cet écart aurait dû se chiffrer par 6 minutes et 44 secondes. Accompagné de son directeur sportif Alex Burtin, Koblet décide, sans aucune animosité, de se rendre auprès de Jacques Goddet, directeur du Tour, afin de lui demander respectueusement de faire vérifier les feuilles de chronométrage : « Il y a certainement une erreur d’une minute ! » Les commissaires internationaux décident de se réunir et convoquent le chronométreur Raoul Adam qui, par chance, a pris tous les temps deux fois, d’abord au premier passage sur la ligne, ensuite à l’arrivée après le tour de circuit. La double confrontation laisse apparaître pour Koblet un dernier tour en 2 minutes et 30 secondes alors que tous les autres coureurs l’ont bouclé en à peu près 1 minute et 20 secondes. Il faut se rendre à l’évidence : on a bien lésé Hugo Koblet d’une minute au classement. C’est ainsi que, cinq heures plus tard, un communiqué officiel de l’organisation du Tour déclare Koblet vainqueur de l’étape avec 59 secondes d’avance sur Louison Bobet ! Vous imaginez le branle-bas chez les gens de la presse sous les coups de 22 heures : appels téléphoniques en urgence, contre-appels, articles à refondre, titres à modifier etc… Le célèbre radioreporter Georges Briquet clama sur les ondes : « C’est un comble ! Adam n’a pas pu désigner le premier homme ! » Ce à quoi, je journaliste Jacques Marchand répondit : « N’est-ce pas en épousant Ève qu’Adam a montré que l’erreur était … humaine ! ».

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La couverture de Miroir-Sprint montre Hugo Koblet et Louison Bobet, souriants, accomplissant leur tour d’honneur. À cet instant, c’était le champion de France qui était déclaré vainqueur. Pierre About, un envoyé spécial de L’Équipe est émerveillé par le style du champion helvétique : « Hugo, une fois encore, a séduit la manière et les éléments. J’ai retrouvé pendant les trois-quarts de la course, le spectacle artistique qu’il nous avait offert sur les routes de Suisse et d’Alsace entre Bâle et Boncourt. Impression dominante : harmonie des gestes. De son front aussi coulait la sueur –est-ce un effet de l’imagination-, elle m’a semblé plus pure, moins amère. Il n’y a pas d’urée dans la sueur des dieux ! Inversez ce que l’on a emprunté pour l’image à la mécanique moderne : il semble, lorsqu’on regarde Koblet, que son moteur possède une prise directe sur le plat, une surmultipliée pour les descentes, une troisième pour passer les bosses. Alors que les autres peinent, ahanent, lui actionne sa boîte Cotal d’un doigt léger et passe sans ralentir. Hugo, c’est beau ! »

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Au final, malgré le remarquable exploit athlétique du Suisse, les positions entre les favoris ne se sont guère décantées. Koblet, Bobet et Coppi se tiennent en 1 minute, Magni est 4ème, un peu en retrait, à 3 minutes. Bartali et Geminiani qui ne sont pas des spécialistes ont bien limité la casse avec un débours de moins de 5 minutes. Le maillot jaune, le courageux Roger Lévêque, rescapé d’un camp de concentration, s’est sorti les tripes : seizième à 7 minutes et 33 secondes de Koblet, il sauve aisément son paletot de leader. Son second Gilbert Bauvin, qui le talonne à un peu plus d’une minute, apparaît comme sa principale menace dans les étapes à venir. Douze coureurs ont terminé hors des délais parmi lesquels Robert Chapatte, le futur téléreporter, et 4 éléments de l’équipe d’Afrique du Nord. Ça passe pour le populaire Zaaf bon dernier de l’étape à 18 minutes et 47 secondes de Koblet.

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Maurice Vidal, moralisateur, fustige sur son bloc-notes dans Miroir-Sprint le dilettantisme de certains coureurs : « La pratique d’un métier peut hélas, n’être qu’un moyen de gagner durement sa vie. C’est le cas de bien des travailleurs qui n’ont pas eu la possibilité de choisir leur gagne-pain. Mais l’exercice d’une profession choisie, comportant dans son accomplissement des satisfactions certaines, peut être une fin en soi, en même temps qu’un exaltant moyen, non seulement de conquérir le bien-être, mais de faire œuvre valable. L’amour du métier est l’un des grands sentiments des hommes libres. Le métier de sportif professionnel est dur, très dur, puisqu’il exige de ceux qui le pratiquent, qu’ils y consacrent la totalité de leurs forces vives, qu’ils n’en prélèvent aucune parcelle pour l’un des quelconques plaisirs de la vie qui sont le droit et la joie des autres. Mais c’est aussi un métier qui apporte de belles satisfactions morales et matérielles. À condition, précisément, qu’on le fasse sérieusement. La classe n’excuse pas le laisser-aller, l’esprit de facilité. Elle comporte au contraire pour celui qui la possède des devoirs, ne serait-ce que par respect pour ceux que la nature n’a pas doté de moyens aussi grands. Ceci est valable pour un certain nombre de coureurs du Tour de France. Je ne me donnerai pas le ridicule de conseiller des hommes qui connaissent leur affaire et que personne ne remplace lorsqu’il s’agit de souffrir. Il y a dans ce Tour des humbles, des sans-grade, des sans-classe, qui font obscurément leur travail, sans espoir de grandes victoires, ni même de profit matériel. Ceux-là sont limités et font leur maximum avec le maximum de privations. Il y a également de très grands champions richement doués, comme Coppi, Bobet, Koblet, Bartali, Geminiani, Magni et quelques autres. Ceux-là aussi font leur métier sérieusement, car à la base du succès, même pour un champion, il y a le travail. Le soir de l’étape contre la montre, alors qu’il aurait pu savourer en paix ce qu’il croyait encore être une victoire, Louison Bobet faisait le tour des chambres de ses coéquipiers et donnait des conseils, reprochant à certains d’abuser des canettes de bière ou de s’alimenter avec excès. Hugo Koblet, crédité d’un temps qui devait s’avérer faux, réfléchissait à sa course, se penchait avec attention sur les feuilles de chronométrage, et, s’étant fait une opinion précise, déposait une réclamation si bien argumentée qu’elle devait lui donner la victoire. Par contre, nous avons vu arriver à leur hôtel des coureurs comme Demulder, Van Ende, Forlini et même Ockers, ne sachant pas leur temps exact et donc les conséquences de leur course. À peine descendu de machine, Rosseel nous demandait du feu et grillait la première cigarette de la soirée. Un garçon comme Chapatte, qui fut un coureur brillant, et qui se trouvait éliminé à l’issue de l’étape contre la montre, s’étonnait de ne plus obtenir de résultats. Charles Pélissier lui fit observer qu’il n’avait sans doute pas assez sacrifié à son métier au moment de ses succès. Après discussion, Chapatte finit par reconnaître : « En effet, je crois qu’il vaut mieux commencer durement dans cette carrière. Ainsi on acquiert le goût de l’effort, on apprécie mieux chaque parcelle de succès, et les progrès sont obligés de précéder les avantages acquis. » Eh oui, c’est la grande loi du travail. Et puisque nous parlons de Charles Pélissier, arrêtons-nous un instant sur ce cas attachant : le temps n’est pas si loin où je n’étais qu’un admirateur parmi tous ceux qui lui témoignent chaque année leur sympathie sur le bord des routes. Mais je peux honnêtement dire que mon estime a bien grandi depuis que, le côtoyant fréquemment, j’ai appris de lui ou de son admirable compagne, de quelles luttes, de quelles privations est fait le succès qui couronne aujourd’hui une brillante carrière. Charles possédait un nom difficile à porter et qui pouvait être un sérieux handicap, comme le savent bon nombre de fils ou de frères de champions. Moins doué que ses frères, il dut mener contre lui-même, contre son tempérament, une bataille de tous les instants. Attentif au moindre écart, menant une vie monacale, sacrifiant tout à un métier qu’il adorait, trouvant intelligemment une personnalité, il finit par triompher de préjugés souvent hostiles, et à force d’acharnement et de courage, les petites victoires au bout des grandes, il finit par devenir l’un des plus brillants coureurs de son temps, et l’un des plus populaires du cyclisme français. Il avait certes hérité du nom de Pélissier, mais il s’était fait celui de « Charlot ». C’est un exemple qui a fait ses preuves. Il est bon à suivre. » La fatigue des efforts de la veille, le temps pluvieux, un fort vent de côté défavorable et la perspective de la journée de repos du lendemain n’incitent pas aux offensives entre Angers et Limoges. Les crevaisons sont les faits principaux du début d’étape avec la chute et l’abandon du Normand Roger Creton.

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« Dix coureurs se retrouvaient ensemble à trente kilomètres de Limoges sur une route accidentée comme on en trouve énormément dans le Limousin : Rosseel, Lauredi, Geminiani, Voorting, Diederich, Cogan, Desbats, Diot, De Hertog et Van Steenkiste. Dix kilomètres plus loin, Lauredi, désireux d’améliorer sa position au classement général et … de gagner une étape, démarrait avec le Belge Rosseel dans son sillage.

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Geminiani, alors, s’ingéniait à ralentir les autres, ce qui n’était pas une tâche facile, Diot et Diederich se montrant particulièrement agressifs. Lauredi faisait le forcing avec un Rosseel passif dans son sillage, car ce dernier, appliquant les consignes données par Sylvère Maës, refusait de relayer l’Azuréen, ce qui explique sa trop facile victoire à l’issue d’un sprint disputé sur la piste aux virages plats de Limoges (je ne sais si Rosseel avait lu l’article de Maurice Vidal !). À l’arrivée, Nello Lauredi avait cependant repris cinq minutes au trio des « grands ». Quant à Geminiani, paralysé par l’esprit d’équipe, il tenait la gageure de protéger Lauredi tout en prenant de l’avance sur le peloton, détruisant définitivement la légende du Gem « tout fou ». Il reprenait pour sa part quatre minutes au trio « K.B.C. » et il s’offrait même le luxe de la troisième place au sprint devant des routiers-sprinters comme Voorting, Diot et Desbats. » De bonne augure alors que se profile sa région d’Auvergne ! La venue du Tour pour la première fois en Limousin constitue un événement exceptionnel et notamment la caravane publicitaire enthousiasme le public, la palme de l’originalité revenant au car des laines SOFIL, parrain du maillot jaune, avec sa coque en plexiglas en forme de pelote et 4 immenses aiguilles à tricoter. C’est toujours Roger Lévêque qui revêt la tunique aux fils d’or offerte à chaque étape par l’entreprise textile de Tourcoing.

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Durant la journée de repos, Fausto Coppi reçoit de la municipalité un superbe vase en porcelaine locale. Très touché par ce geste, Fausto remet un mandat pour les pauvres de la ville. Pendant que Louison Bobet reste aux soins dans sa chambre, Lucien Lazaridès se rend en visite au village martyr d’Oradour-sur-Glane. Le populaire radioreporter Georges Briquet, natif de Limoges, retrouve sa maman. Scène extraordinaire : le public limougeaud, en « tenue du dimanche » (nous étions le jeudi 11 juillet) admire sagement Hugo Koblet déjeunant de tranches de jambon avec de la mayonnaise.

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Une décennie plus tard, je mangeais avec mes parents, au buffet de la gare de cette même ville de Limoges, à la table voisine d’Anquetil, Darrigade, Graczyk et Nencini qui disputaient un critérium dans les environs. Les cars pullman aux vitres fumées, les espaces réservés aux invités VIP interdisent aujourd’hui telle liesse populaire. Détendons-nous ! Je vous retrouve après la journée de repos pour vivre la suite de ce Tour de France prometteur.

* Vélos…VELO ! https://vlosvlo.blogspot.com/ ** J’ai évoqué la mémoire de Serse Coppi, le frère de Fausto, lors de ma visite dans le village natal où ils reposent : http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/ *** http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/ Pour décrire les premières étapes de ce Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans le numéro spécial d’après Tour de France du Miroir des Sports, « Hugo Koblet le pédaleur de charme » de Jean-Paul Ollivier (éditions Glénat), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva) Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.

Publié dans:Cyclisme |on 12 juin, 2021 |Pas de commentaires »

« André Darrigade, un coureur de légende » par Christian Laborde

Au printemps, lors de notre premier confinement, j’avais tenu tant bien que mal un modeste journal de bord. En la seconde « réclusion », je n’ai pas engagé tel projet, peut-être parce qu’il devient stérile voire nuisible d’élever une voix supplémentaire dans le concert ambiant devenu totalement inaudible, des opinions, de l’expert « le plus fiable » (existe-t-il ?) au moindre quidam.
Pour tout vous avouer, un souci personnel qui, d’ailleurs, trouve résonance dans le contexte sanitaire actuel, s’invitait avec trop d’insistance dans mon esprit.
Pour pasticher le comique-troupier Ouvrard qui fit se tordre de rire nos grands-parents, non je n’ai pas le thorax qui se désaxe, ni le sternum qui se dégomme, mais juste une hanche qui se démanche, la gauche qui, comme celle sur l’échiquier politique, est bien mal en point.
Bref, au lieu de me confiner à l’hôpital durant quelques jours, je fus informé, peu avant le vendredi 13 (novembre), que mon opération, déjà envisagée en mai, était ajournée sine die. Vous devinez les raisons, comme quoi « ça n’arrive pas qu’aux autres » !
Une activité essentielle de retraité, en situation de confiné, provient de produits jugés non essentiels : les livres. Aussi, sans changer mes habitudes, j’ai passé commande auprès de mon libraire indépendant préféré, selon le procédé « clique et collecte ».
Collant à l’actualité avec l’entrée au Panthéon de Maurice Genevoix, j’ai fait l’acquisition d’une biographie de cet écrivain qui accompagna souvent ma jeunesse, ainsi que de son chef-d’œuvre, Ceux de 14, un recueil de ses récits de la Grande Guerre. Vous patienterez pour lire le billet que j’envisage de lui consacrer, depuis longtemps, hors l’hommage qui vient de lui être rendu.
Aujourd’hui, je choisis de partager avec vous la lecture de mon troisième achat, le dernier opus de Christian Laborde intitulé tout simplement Darrigade.

couverture Darrigade

Je sens qu’un froid de déception parcourt l’échine d’un certain nombre de mes lecteurs qui se réjouissaient déjà que je ravive leurs souvenirs, notamment, de dictées de leur enfance tirées souvent des romans naturalistes de l’ancien secrétaire perpétuel de l’Académie française. Au lieu de quoi, je les emmène dans mes fastidieuses échappées à vélo. Ça prouve au moins que vous saviez qui se cachait derrière le titre du bouquin.
Non, le vélo que je vous raconte n’est pas ennuyeux, celui de mon enfance est épique, d’autant plus quand il est conté par de grandes plumes de la littérature et du journalisme.
Il est même émouvant et salutaire quand Lionel Bourg nous raconte comment un ange de la montagne débarqué du Luxembourg l’aida à s’échapper de la noirceur de son enfance*.
Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares, donna ses lettres de noblesse au Giro 1949 en convoquant Hector et Achille pour conter le duel entre Fausto Coppi et Gino Bartali.
Coïncidence, la première chronique d’Antoine Blondin, sur le Tour de France, qu’il intitula magnifiquement Du pin et des jeux, concernait une étape landaise :
« Prendre le Tour de France en marche, c’est pénétrer dans une famille avec des gaucheries de fils adoptif, des réticences d’enfant de l’amour tard reconnu… De Bordeaux à Bayonne, je me suis étonné d’être dans cette caravane qui décoiffe les filles, soulève les soutanes, pétrifie les gendarmes, transforme les palaces en salles de rédaction, plutôt que parmi ces gamins confondus par l’admiration et chapeautés par Nescafé. Je peux bien le dire, mon seul regret est de ne pas m’être vu passer.»
Voyez maintenant Christian Laborde jubilant :
– Federico Bahamontes ?
– L’Aigle de Tolède !
– Ferdi Kubler ?
– L’Aigle d’Adliswil !
– Fiorenzo Magni ?
– Le Lion des Flandres !
– Gastone Nencini ?
– Le Lion de Mugello !
– Vito Taccone ?
– Le Chamois des Abruzzes !
– Raymond Mastrotto ?
– Le Taureau de Nay !
– Julien Moineau ?
– Le Piaf !
– Jacques Marinelli ?
– La Perruche !
– Benoît Faure ?
– La Souris !
– Lily Bergaud ?
– La Puce du Cantal !
– Vicente Trueba ?
– La Puce de Torrelavega !
Sa « ménagerie du Tour de France, bestioles de toutes tailles et de toutes couleurs », à laquelle j’ajouterai Darrigade le « lévrier landais », eut autant sa place dans mon cœur d’enfant que Raboliot et le bestiaire solognot de Maurice Genevoix.
Alors, souffrez que, moi qui avais osé associer dans un même billet les « Conquérants de l’or » Jean Robic et José-Maria de Heredia, plutôt que les poilus de Ceux de 14 je vous entretienne de « ceux de 54 », et en particulier de Dédé-de-Dax, ainsi l’auteur le nomme familièrement tout au long du portrait du coureur cycliste landais qu’il brosse.
Darrigade a toujours été Dédé, en français pour les copains dans la cour d’école, en gascon « lo nosta Dédé » pour la grand-mère. Dédé-de-Dax, ça pétarade comme Darrigade, les mollets pleins de sanquette et de gnac, ça saccade sur les pédales lors d’un sprint.
Du point de vue de l’état-civil, c’est impropre puisqu’il est né à cinq kilomètres de Dax, à Narrosse.
Comme le Luxembourgeois Charly Gaul, le fameux ange, venait du pays où les villages se terminent en ange, Darrigade est originaire d’une région où les villages finissent en osse :
« À Narrosse, on est dans les Landes, en Chalosse très exactement. La Chalosse : derniers champs, derniers bosquets avant la mer de pins, les échasses et le sable … Les Landes sont un tas d’osse : Arengosse, Garrosse, Lahosse, Souprosse, Yzosse. Y en a partout, jusqu’à la mer : Biscarosse, Seignosse. »
Le mardi 18 juillet 1939, Dédé a 10 ans et attend sur le bord de la route le passage des champions du Tour de France :
« Ils arrivent, ils arrivent. Ils partent de Bordeaux, passent à Narrosse, roulent jusqu’à Salies-de-Béarn où se juge l’arrivée, au sprint sans doute, prédit La Petite Gironde. Le journal indique que l’étape est longue de 250 bornes, départ tôt de Bordeaux. C’est pour cette raison que André, après avoir avalé son petit déjeuner et conduit les bêtes au pacage, a galopé jusqu’à la route, en espadrilles, son béret noir vissé sur la tête. Ne pas les rater, voir Vietto. Vietto, il n’était question que de lui, au Prat, autour de la table, hier soir, il n’était question que de Vietto maillot jaune, et de ses équipiers de l’équipe régionale du Sud-Est … Vietto, le héros de René (un oncle de Dédé ndlr), le héros du Prat, du village, de la France, depuis juillet 1934 … » lorsqu’assis, en pleurs, sur un muret dans la descente du col de Puymorens, il attendait qu’on le dépanne après que, bien qu’en tête de l’étape, il eût donné son vélo à son leader le maillot jaune Antonin Magne.

Vietto Tour 19391939 Vietto populaire

« Ils arrivent, ils arrivent, ils sont là. André se tient près de son père qui lui crie le nom des coureurs au moment où ils passent devant eux –Maurice Archambaud, Sylvain Marcaillou, Louis Thiétard-, son père qui répète plusieurs fois celui de l’enfant du pays, le Bayonnais Paul Maye qui se met en danseuse juste devant eux, son père qui maintenant pointe son doigt en direction d’une silhouette jaune, silhouette qui se rapproche, silhouette dont Joseph Darrigade, André Darrigade et Narrosse tout à coup se mettent à hurler le nom, l’encourager à s’en faire péter la luette : « Allez Vietto, allez Vietto ! » »

Tour de France 1939

C’était ça les Tours d’antan, quelques instants de fête dans cette France profondément rurale : « Le peloton passe, est passé, Narrosse se disperse, retourne à son labeur. On marche vers les champs, le puits, les bêtes. On ne parle plus. Si l’on parle, c’est pas du Tour, mais des tomates qui manquent d’eau, du maïs qui est en retard … »
La famille Darrigade a rejoint la ferme du Prat qu’elle travaille comme métayers. Dédé, lui, ivre de joie -il a vu Vietto- court à en perdre haleine à travers champs et bois, saute les haies. Sans vélo …
« Voici le Prat, André ralentit, cesse de courir, marche, s’arrête. René se tient debout devant la porte d’entrée de la maison. Le vélo, appuyé contre la façade, près de lui, est rouge. Il a un guidon de course. René dit : « Il est à toi, André, c’est ton vélo ». André est bouche bée, son cœur cogne, et s’il cogne ce n’est pas d’avoir couru … »
Ainsi commence un beau roman sans oreillettes ni cardio-fréquencemètre, la belle histoire d’André Darrigade champion cycliste, le futur grand sprinter des Trente Glorieuses, magnifiée par la langue lyrique de Christian Laborde. À (presque) lire à haute voix comme Flaubert et son « gueuloir », comme les radioreporters de l’époque. Jugez :
« Le rouge du vélo d’André n’est pas descendu par la cheminée : il surgit de la terre. C’est le rouge de ce pays –le Sud-Ouest-, le rouge du maillot du XV de Dax, le rouge des piments séchant sur les murs blancs des maisons d’Espelette, le rouge des espadrilles et des prie-Dieu, le rouge des volets, le rouge des tuiles sur la pente des toits, le rouge des ceintures des joueurs de pelote et des écarteurs, le rouge des bérets des bandas, le rouge du foulard noué à tous les cous durant les fêtes de Pampelune, le rouge de la bûche qui se casse dans l’âtre, le rouge du filet de vin qui sort de la gourde et disparaît dans la gorge, le rouge du fer à cheval que le forgeron martèle sur l’enclume, le rouge des cerises que l’on mange assis sur une branche du cerisier, le rouge des drapeaux espagnols entre les cours de l’Argonne et de l’Yser en 1936 à Bordeaux, le rouge des incendies géants qui naissent dans les Landes, le rouge de la fasce du blason du département des Landes, le rouge de la robe de sainte Quitterie dans le vitrail de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption à Mimizan, le rouge du string des sorcières de Préchacq, le rouge des arbouses dites « fraises d’Arcachon », le rouge du soleil plongeant dans les eaux boudeuses de l’Adour » … et j’ai envie d’ajouter, le rouge du maillot et des cycles La Perle, vous comprendrez pourquoi bientôt.
Pour l’instant, c’est la guerre, le département des Landes est coupé en deux, le nord avec Narrosse est en zone occupée, le sud avec Aire-sur-Adour, en zone libre.
Christian Laborde a la riche idée de décliner une brève histoire de France pour les nuls et l’actualité, année après année. Ainsi l’été 42, son vélo rouge étant trop petit, Dédé roule désormais sur un demi-course bleu ou blanc (l’auteur s’embrouille dans la couleur !) acheté par sa grand-mère Maria contre quelques oies.
« C’est l’été 42, André roule sur son vélo blanc et, le 17 juillet, à 3 heures du matin, 900 policiers français, aidés par la gendarmerie, procèdent à l’arrestation de 8 160 Juifs, parmi lesquels des femmes, en couches, des malades et 4 000 enfants. Tous seront parqués dans l’enceinte du Vel’ d’Hiv’, avant d’être envoyés dans les camps de la mort. »
Cela reste un mystère pour moi, je n’ai jamais compris pourquoi mon professeur de père qui emmena son baby boomer de fils, une fois dans l’enceinte de Grenelle, ne lui parla jamais des horreurs qui y avaient été commises.
« À Narrosse, à la fin de l’été 1942, quand quelqu’un lance son béret et se met à crier « Vas-y Pélissier ! », c’est toujours pour encourager André … » Ça lui plaît à Dédé qui roule toujours sur son vélo (bleu ou blanc ?). Car Pélissier, c’est trois géants d’un coup, trois frères légendaires : « … Son sang sprinte dans ses veines, son cœur fait son boulot d’Hercule. Et le vent, les feuilles, les oiseaux, les haies, les mûres dans les haies, les piquets, les clôtures, les toits, les bêtes, les charrues à l’arrêt sous le soleil qui cogne, la margelle des puits, les insectes planqués sous les pierres brûlantes, le lingue sur les codes, le clocher de l’église, les croix du cimetière, l’ombre ronde des bois, l’écorce des grands chênes l’encouragent … » Vas-y Pélissier ! Dire qu’une décennie plus tard, enfourchant mon petit vélo vert, je n’eus droit qu’à des « Vas-y Robic ! », certes le premier vainqueur du Tour d’après-guerre, mais on repassera point de vue esthétisme, alors qu’un angelot blond apparaissait sur la planète vélo, à six lieues de ma demeure normande!
1943, 1944, 1945, enfin, y’a d’la joie, bonjour, bonjour les hirondelles, y’a d’la joie, y’a d’la joie partout.
« De la joie et du boulot, du boulot et du vélo. Et du vélo.
André aide le maréchal-ferrant à ferrer la jument, monte sur son vélo, cercle une barrique, monte sur son vélo, cure le fossé, monte sur son vélo, refait une clôture, monte sur son vélo, arrache une souche, monte sur son vélo puis s’installe dans la cuisine pour écouter la TSF qui lui donne des nouvelles de Monaco-Paris, que le speaker baptise le « Petit Tour de France. »
Vietto, Lucien Teisseire, Apo Lazaridès dit l’enfant grec, Jean-Marie Goasmat le farfadet de Pluvigné … Le reportage terminé, Dédé enfourche son vélo, « fait la chasse aux doryphores, monte sur son vélo, bouchonne un veau qui vient de naître, monte sur son vélo, manie la bêche, la fourche à fumier, la fourche à paille, monte sur son vélo, détruit un nid de courtilières, monte sur son vélo, plume des oies, monte sur son vélo, ramasse les pommes de terre, monte sur son vélo, et, le 1er septembre 1946, file à Dax assister à l’arrivée du circuit de Chalosse sur la piste en goudron du vélodrome … » C’est le régional Albert Dolhats dit « Bébert les gros mollets » qui l’emporte.
Laborde avec sa logorrhée, Darrigade avec ses folles parties de campagne nous mettent hors d’haleine. Bientôt, avec son demi course équipé de garde-boue et d’un éclairage dynamo, Dédé-de-Dax va participer et souvent gagner des courses de villages, Hagetmau, Caresse, Mouguère, Saint-Jean-Pied-de-Port, le circuit des Mareyeurs et Pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz, le Grand Prix de clôture des jeunes organisé à Pau par L’Étincelle à l’occasion de la fête de la section paloise du Parti Communiste Français. Il commence aussi, le Dédé, à tourner sur la piste du vélodrome de Bordeaux où il peut travailler sa vélocité.
C’est ainsi qu’il se retrouve, le 3 mars 1949, à disputer la grande finale de la « Médaille » au Vel’ d’Hiv’ (de sinistre mémoire) en prologue des Six Jours de Paris.
La course à « la Médaille » était une grande épreuve de vitesse et de prospection dont les éliminatoires se déroulaient, en hiver, en régions, dans certaines grandes villes dotées d’un vélodrome.
« André Darrigade débarque à la gare d’Austerlitz avec un sac tyrolien et deux vélos, son vélo de route pour rejoindre la rue Nélaton, son vélo de piste aux boyaux fatigués pour disputer la finale. Dans le sac tyrolien, des victuailles préparées par Maria, le xahakoa, la gourde basque en peau de bouc remplie de vin rouge, et du sparadrap pour rafistoler les boyaux.
Il lui faut un hôtel, il choisit le moins cher, il est de passe, tu viens, chéri, je ne viens pas, chérie … »
En finale, Dédé-de-Dax sprinte « de toute sa viande landaise poursuivie par des millions de vaches ». Il rafle la « médaille » malgré la tentative de tricherie de son adversaire qui s’est agrippé à son cuissard pour le freiner. Dédé-de-Dax vient de battre une future légende de la piste, l’Italien Antonio Maspes, sept fois champion du monde de vitesse. Après sa mort en l’an 2 000, le Vigorelli, mythique vélodrome de Milan, a été renommé vélodrome Maspès-Vigorelli.
Dédé-de-Dax reviendra souvent au Vel’ d’Hiv’ jusqu’à sa destruction en 1959. Il participa activement aux dernières « grandes heures de Grenelle ».
En hiver, chaque dimanche, la foule se pressait au « Nélaton Palace » pour assister, notamment, aux fameux omniums inter-nations. Ainsi Dédé-de-Dax, aux côtés de Louison Bobet, Anquetil et Rivière, se « frotta » aux plus grands champions de la route et de la piste de l’époque, les Ritals Coppi et Baldini, les deux K helvètes Kubler et Koblet, les Flahutes Rik Van Steenbergen et Gerrit Schulte.

Darrigade au Vel" d'hiv' en 1955darrigade et Anquetil Vel' d'Hiv' 19551954 Vel' d'Hiv'

Darrigade-Anquetil-Teruzzi

De gauche à droite : André Darrigade, Ferdinando Teruzzi, Michèle Mercier, Jacques Anquetil

6 Jours de Gand Darrigade et Schulte

Événement incontournable qui ramenait le Tout Paris, il y avait aussi les Six Jours de Paris dont Darrigade remporta les deux dernières éditions, associé à Jacques Anquetil et l’Italien Ferdinando Teruzzi. À cette occasion, il empocha la tant attendue « prime du million » de francs (une grosse somme à l’époque).
Ce n’est pas sans émotion que j’écris ces lignes : c’était au temps de ma prime jeunesse, là naquit sans doute ma fascination pour les vélodromes que je vous fis partager dans d’anciens billets***.
Toute cette magie enfantine allait cesser : « Je sais qu’c’est pas vrai mais j’ai dix ans/Laissez-moi rêver que j’ai dix ans/ Ça fait bientôt 60 ans que j’ai 10 ans … ».
Au mois d’août 1958, le Vel’ d’Hiv’ accueillit un centre de rétention de Français musulmans d’Algérie sur ordre du préfet de police Maurice Papon. Un site du ministère de l’Intérieur fut par la suite construit sur l’ancien emplacement de l’anneau de Grenelle.
C’est aussi l’intérêt de son livre, Christian Laborde scande ses chapitres en déclinant brièvement l’actualité par année (peut-être parfois par facilité ou paresse d’écriture ?). Ainsi … :
« … Il se passe quoi en 1957 ?
Le 7 janvier, Robert Lacoste donne l’ordre au général Massu, commandant de la 10ème division parachutiste, d’éradiquer le terrorisme à Alger. Huit mille paras ont carte blanche pour arrêter les deux chefs du FLN cachés dans la Casbah et démanteler leurs réseaux. Pendant les opérations, des bombes continuent à exploser à la terrasse des cafés, et des « ultras » tentent d’assassiner au bazooka le général Salan soupçonné de vouloir « brader » l’Algérie.
Le 14 janvier, Humphrey Bogart meurt d’un cancer à Beverly Hills …
Le 3 février, El Biar, petite équipe de division d’honneur algérienne, élimine le (grand ndlr) Stade de Reims en seizième de finale de la Coupe de France …
Le 25 mars, la France, la Belgique, le Luxembourg, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie ratifient, à Rome, le traité constituant la Communauté Économique Européenne pendant que Charles Trenet chante « Le jardin extraordinaire » et Francis Lemarque, « Marjolaine ».
Le 28 mars, le général Pâris de Bollardière demande à être relevé de son commandement en Algérie afin de protester contre le recours à la torture …
… Il y a aussi la mort de Christian Dior en Toscane, et celle de la chienne Laïka à bord de Spoutnik II…
Surtout, cette année-là, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature, Jacques Perret publie « Salades de saison », Roger Vaillant, « La Loi » –prix Goncourt-, et les Français vont voir dans les salles obscures « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle. La musique est de Miles Davis et les dialogues de Roger Nimier. »
Roger Darrigade, le frère cadet d’André, un bon coureur qui fut champion de France amateur sur route, est envoyé en Algérie. J’ai encore en mémoire les conversations de mes parents qui craignaient le même sort pour mon frère aîné sursitaire pour cause d’études universitaires supérieures. Le soldat André Darrigade, de la base aérienne 117, échappe à la guerre d’Indochine. Il est affecté aux services des sports, boulevard Victor à Paris et en profite pour se rendre à la Cipale, dans le bois de Vincennes, pour disputer et remporter le championnat militaire de vitesse de Paris.
Dédé-de-Dax se rendra en Afrique du Nord autrement. Une permission lui est accordée pour aller disputer au Maroc, le critérium de Casablanca organisé par La Vigie marocaine. C’est la première fois qu’il prend l’avion, il ne connaissait Ca-sa-blan-ca, « ville étrange et troublante », qu’à travers la chanson de Georges Ulmer.

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C’est l’époque d’une Algérie, encore territoire français, et André ouvre régulièrement sa saison en participant au Grand Prix de L’Écho d’Alger (« journal républicain du matin ») et au critérium de L’Écho d’Oran.
Darrigade débuta sa carrière professionnelle sur … un vélo rouge : novembre 1950…
« « Je te veux, môme, dans mon équipe. Soit tu restes amateur au VCCA (Vélo Club Courbevoie Asnières, un des grands clubs de l’époque avec l’ACBB de Boulogne-Billancourt ndlr) soit tu passes professionnel dans mon équipe. »
« L’équipe, c’est La Perle et le grand type, Francis Pélissier, les frères Pélissier, Henri, Francis, Charles : la légende du Tour de France. Le cœur d’André cogne. Il a si souvent entendu parler des Pélissier, on lui a si souvent crié « Vas-y Pélissier » quand il traversait Narrosse au sprint sur son vélo rouge qu’il est troublé. Dédé, du boxon dans le thorax de Dédé-de-Dax… »
C’est un bon choix : en 1951, le « pédaleur de charme » Hugo Koblet gagnera le Tour de France sur cycles La Perle ! C’est un super-choix même : en 1953, un jeune coureur de 19 ans remporte le Grand Prix des Nations, mythique épreuve contre la montre, sur un vélo La Perle. Son nom, Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse****. Nul doute que ce détail a largement contribué à l’estime que j’ai toujours manifestée à l’égard du sympathique Dédé.
J’ai un souvenir vivace de deux photographies couleur sépia de Darrigade avec le beau maillot rouge à bande blanche. Elles datent toutes les deux de 1955.
L’une est cruelle. Alors qu’André est à la lutte avec Ferdi Kubler pour gagner Paris-Bruxelles, la course des deux capitales, un dénommé Noyelle, forçant le passage lors du sprint, noie ses espoirs de succès. Victime d’une chute, l’infortuné Dédé passe la ligne d’arrivée, son vélo brisé à la main, sur une bécane d’un spectateur qui n’a rien d’un La Perle.

Darrigade chute Paris-Bruxelles

L’autre fut prise, quelques semaines plus tard, à l’arrivée du championnat de France disputé à Châteaulin sur les terres de Louison Bobet, alors champion du monde et archi-favori.
Un sprint dantesque oppose le lévrier des Landes et le boulanger de Saint-Méen-le-Grand, immortalisé par la couverture de Miroir-Sprint n°472 du 27 juin 1955 :
« … Les deux sont côte à côte, les deux ne font plus qu’un. Un ultime coup de reins et Darrigade saute Bobet : Dédé-de-Dax est champion de France. Non, crie Bobet qui proteste, trépigne, fulmine et somme le juge d’arrivée de ne pas remettre le maillot tricolore à André Darrigade. Il est Louison Bobet, il a gagné, va déposer une réclamation. Pendant que Francis Pélissier pousse André vers la tribune officielle, Louison Bobet cherche des yeux Antonin Magne. Antonin Magne est son directeur sportif, le directeur sportif de Louison Bobet, champion du monde. Magne n’est pas là. Bobet râle de plus belle, fulmine, pâlit, bleuit, rosit, rougit, verdit … »
Jean Bobet, son frère, se plante devant lui et lui dit : « Louison, c’est le moment de te comporter en champion du monde. »
C’est peut-être ce jour-là que naquit la photo finish !

Championnat de France 1955 (2)championnat de France 1955

Souvent, les écrivains du cyclisme réservent leur dithyrambe aux chevauchées épiques des coureurs grimpeurs. Les sprinters sont beaucoup plus rarement à l’honneur, peut-être parce que leurs exploits se circonscrivent aux cinq cents derniers mètres de la course.
Mais André Darrigade était beaucoup mieux qu’un sprinter. À l’opposé des « suceurs de roue » qui attendaient, tapis dans le peloton, la dernière ligne droite, c’était un baroudeur, un animateur qui n’hésitait pas à se glisser dans l’échappée matinale et à payer de sa personne tout au long de la journée.
La popularité d’André Darrigade dépassait le simple cadre des amoureux de la petite reine. Deux autres Landais déchaînèrent peut-être égales passions : les frères Boniface***** rugbymen de légende.
C’était l’âge d’or du cyclisme, une autre époque, cette charnière des années 1950 à 1960, le début de l’exode rural, la fin d’une certaine France.
Darrigade construisit largement sa popularité sur ses performances dans le Tour de France.
Une décennie avant Poupou-lidor, Dédé-de-Dax fut l’enfant de la France des cuisines et de la toile cirée : 14 participations à la grande boucle, 22 victoires d’étapes titillant ainsi le record à l’époque d’André Leducq un autre Dédé adoré avant-guerre, 19 jours en maillot jaune, deux maillots verts (il fut rouge en 1968, année de « contestations sociales » !) du classement par points.
Lors de son premier Tour, en 1953, André découvre les Pyrénées, lui le Landais n’avait jamais eu jusqu’alors l’occasion d’escalader le moindre col. Il remporte l’étape Luchon-Albi sous les couleurs de l’équipe régionale du Sud-Ouest.

Victoire à Albi Tour 19531955 tour victoire à Zurich 2Tour 1955 Darriagde équipe de France

En 1955, Darrigade empoche une seconde victoire d’étape à Zurich au nez et à la barbe du suisse hennissant Ferdi Kubler.
En 1956, il dispute le Tour au sein d’une équipe de France sans véritable leader, Louison Bobet, triple vainqueur consécutivement, boudant cette édition, et le jeune Jacques Anquetil, qui vient de battre le record de l’heure au Vigorelli de Milan, se trouvant encore trop tendre, préfère rester à la maison.
Aubaine pour Dédé-de-Dax qui inaugure ce qui deviendra bientôt une habitude en remportant la première étape de Reims à Liège et endossant ainsi son premier maillot jaune :
« … Le vent de Liège, le vent de Liège-Bastogne-Liège ne cesse de balancer des baffes et, prenant exemple sur lui, André Darrigade relance, relance encore. Seul Brian Robinson et Fritz Schaër ont la force de le relayer. Dans les longues lignes droites qui mènent à Liège, le Dacquois est époustouflant, un bloc d’énergie, une locomotive de chair et de sang, puissante et fine, filant, victorieuse, vers la banderole : Dédé-de-Dax, Dédé-de-Dax ! La victoire est pour André et le maillot jaune pour Darrigade … Du grand, du très grand Dédé ! Qui aide Darrigade à enfiler son maillot jaune ? Yvette Horner, « Mademoiselle Suze », la reine de l’accordéon. André est landais, Yvette, bigourdane : le Sud-Ouest en force sur les routes du Tour en Belgique ! »

Tour 1956 (2)Tour 1956 (3)

Le maillot jaune, Darrigade le porte à Liège puis à Lille. S’il le perd à Rouen, il le retrouve à Caen, le défend à Saint-Malo, le conforte à Lorient grâce notamment à un cocasse incident de course, la fermeture du passage à niveau du petit bourg de Pleudihen non loin de Saint-Malo.

Tour 1956 (4 passage à niveau)

André reperd le paletot bouton d’or à Angers, qu’à cela ne tienne, il a déjà en tête de gagner sur ses terres à Bayonne.
Blondin déborde Laborde, voici ce qu’Antoine écrivait dans sa chronique de L’Équipe intitulée Dédé d’enfer :
« Au-dessus de 40 de moyenne, ce n’est plus de la température, c’est de la fièvre. Le tour des lèvres clouté de pustules valeureuses, la joue écarlate, le torse jeté à angle droit avec les reins, André Darrigade darde une poitrine de nourrice vers la ligne d’arrivée. En même temps, il a un regard outré pour le Belge De Bruyne qui est en train de la franchir avant lui, sur sa lancée, et dont le visage rigolard se tend d’un mince sourire. Le public du vélodrome de Bayonne clame tout ensemble sa déception et sa joie. Il vient de voir son champion, échappé depuis le matin, reprendre sur un tour de piste, une cinquantaine de mètres au vainqueur de l’étape. D’un cœur unanime, il se déclare prêt à passer par profits et pertes les quelques centimètres supplémentaires qui lui ont manqué. Il accorde à la personnalité la palme justifiée que les circonstances ont refusé au coureur. Pour une fois, les suiveurs les plus endurcis ou les plus désinvoltes souscrivent au verdict populaire. Ce soir, les frontières de leur patrie sont sur l’Adour et sur la Nive. Il a suffi d’un coup de pédale d’un Darrigade déchaîné pour les naturaliser. »
Bien qu’il n’ait pas gagné, il lui est remis un bouquet qu’il offre lors de son tour d’honneur à … Ça c’est une autre histoire, patience …

Tour 1956 Darrigade à Bayonne 2

Ce Tour de France 1956, Darrigade aurait pu tout à fait l’emporter si, dans son entourage, on avait un peu plus cru en ses chances :
« À Toulouse, assis devant sa machine à écrire, Maurice Vidal, écrit son papier pour Miroir-Sprint : « Je pense que cette équipe de France, tirée à hue et à dia par les ambitions, n’a pas trouvé son unité, malgré les efforts de Bidot. Elle était prête à admettre comme leader –et encore- un spécialiste traditionnel du Tour de France Elle n’a pas eu l’intelligence de reconnaître en André Darrigade, la grande révélation du Tour 1956, le champion en plein épanouissement, capable de gagner aussi bien un championnat du monde qu’un Tour de France. Comme Georges Speicher en 1933. Et l’équipe de France s’en mordra les doigts, cela ne fait aucun doute … »
En effet, neuf ans après Jean Robic, c’est un autre valeureux coureur d’une équipe régionale, Roger Walkowiak, qui arriva en jaune au Parc des Princes.
À défaut de ramener la toison d’or à Paris, Dédé-de-Dax s’inventa une autre idée en instaurant l’habitude de gagner la première étape du Tour, à quatre reprises en cinq ans (entre 1956 et 1961).

Tour 1959 maillot jaune 4eme fois

Tour 1958 maillot jaune radieux

J’ai encore précisément en mémoire les images en noir et blanc de l’unique chaîne de télévision, lors de l’arrivée au sprint de l’ultime étape du Tour 1958 au Parc des Princes. Darrigade dominait tous ses adversaires lorsqu’à la sortie du dernier virage, il percuta avec une violence inouïe le jardinier du vélodrome qui s’était avancé imprudemment.
Celui-ci allait décéder, quelques jours plus tard, des suites de cette terrible collision. Quant à André, ses esprits retrouvés, la tête pansée comme une momie, il accompagna le vainqueur du Tour Charly Gaul, l’ange de la montagne, dans son tour d’honneur.

Tour 58 chute au Parc

1958 Darrigade momie

En cet âge de la toison d’or, André courait sous les couleurs de l’équipe de France comme lieutenant de mon idole normande Anquetil, futur quintuple vainqueur du Tour.
Une profonde amitié s’était nouée entre eux. Comme André, Jacques débuta sa carrière professionnelle sous le maillot de la marque La Perle. Celle-ci ayant mis la clé sous la porte, ils la poursuivirent en 1956 sous le maillot vert des cycles Helyett. Après La Perle, quel joli nom encore que cet Helyett !
Dans un autre ouvrage, Christian Laborde en fit l’éloge, certes au travers de la chorégraphie pédalante de mon champion, mais j’ai envie d’y associer ici son ami André : « Qu’il est beau le Helyett de Jacques Anquetil ! Helyett : quel nom étrange, merveilleux ! Helyett est un mélange, une touillerie dans le shaker du patois français, d’alouette et de goélette. Helyett, c’est pour glisser, voguer, et Jacques Anquetil voguait, glissait, sur les routes sèches ou détrempées, et, sur son passage, le chronomètre, épouvanté, claquait des dents. » Anquetil contre la montre, Darrigade dans les sprints, sur leur vélo Helyett, faisaient « valser les socquettes ».
André fut l’ami sincère de Jacques, et son équipier d’une grande loyauté et probité. On ne compte pas les fois où il « remonta » aux avant-postes Anquetil qui musardait à l’arrière du peloton, où il « bouchait les trous » pour rattraper une échappée dangereuse. Christian Laborde chuchote que « mon » champion ne fut pas toujours aussi prévenant, du moins manqua d’entrain, dans quelques circonstances qui pouvaient être favorables à Darrigade.

Miroir du Cyclisme Tour 1961

Darrigade Miroir du CyclismeAndré_Darrigade,_Margnat PalomaDarrigade Kamomé Dilecta

Après les cycles La Perle et Helyett, André Darrigade s’engagea, en 1961, avec l’équipe Alcyon au joli nom d’un oiseau fabuleux, volait-on pour autant …
La « réclame » envahissant de plus un plus le cyclisme, il courut ensuite pour la firme de vins marseillaise Margnat qui disparut rapidement suite à la loi interdisant toute publicité pour les boissons alcoolisées.
André acheva sa carrière, en 1966, dans l’équipe Kamomé-Dilecta, une marque de boule à laver le linge à manivelle associée aux cycles mythiques Dilecta (« ma préférée » en latin).
Histoires de maillot : les plus observateurs d’entre vous auront remarqué, sur une des photos de la couverture du livre, André sprintant sous les couleurs de la mythique marque italienne Bianchi. Durant l’automne 1955, le constructeur de cycles La Perle ne versant plus les salaires, Darrigade et Anquetil avaient été autorisés à participer aux courses italiennes de fin de saison sous le légendaire maillot Bianchi, la marque du campionissimo Fausto Coppi. Évoluant désormais dans l’équipe Helyett-Potin, ils conservèrent, en 1956, le droit de disputer sous les couleurs bleu céleste de la Bianchi, Milan-San Remo, le Tour de Lombardie et le trophée Baracchi.
C’est en cette fin de saison 1956, lors du « Giro di Lombardia », que Dédé-de-Dax écrit l’une des plus belles pages de sa carrière, à l’issue d’un sprint fantastique sur la piste du Vigorelli dont je vous offre la photographie colorisée :

 

Lombardie 1956 couleur

« Le public est debout : Coppi, le campionissimo Coppi, va emporter, à 37 ans, un ultime Tour de Lombardie. Mais aux 20 mètres, dans un terrible rush, André Darrigade s’arrache, les double tous et saute Fausto : Dédé-de-Dax ! Darrigade remporte le Tour de Lombardie devant Fausto Coppi, deuxième, Fiorenzo Magni, troisième, Rik Van Looy, quatrième … Bobet se classe 6ème. »
L’énoncé des champions qu’il vient de devancer suffit à qualifier la dimension de son exploit.
Autant que la photographie du sprint qui figure en couverture du livre, il en est une autre, tout aussi célèbre, où l’on voit l’immense chagrin de Fausto Coppi qui espérait bien gagner une sixième fois la « course aux feuilles mortes » pour achever son immense carrière en beauté.

Coppi Tour Lombardie 1956

« Les jambes de Dédé sont pleines de feu, de jus, demandent un rab de compétition, un truc d’enfer, de la haute lutte, une mégabagarre, avant de rejoindre Narrosse. »
Quelques jours plus tard, il est invité à participer avec d’autres « fuoriclasse » au Trofeo Baracchi, du nom de l’homme d’affaires organisateur, une prestigieuse course contre la montre par équipe de deux. L’année précédente, Darrigade et Anquetil avaient dû se contenter de la seconde place derrière le tandem Coppi-Filippi.

Baracchi 57 avec Anquetil

Son ami, sous les drapeaux, Jacques ayant été envoyé en Algérie (après avoir dépossédé Coppi du record de l’heure), André est associé au Suisse Rolf Graf, un brillant spécialiste du chronomètre comme tout bon helvète qui se respecte.
Quelques images valant mieux qu’un long discours, je vous offre ce court résumé digne de l’âge d’or du cinéma néo-réaliste italien :

https://footage.framepool.com/fr/shot/860126830-donato-piazza-rolf-graf-andre-darrigade-trofeo-baracchi

Le grand quotidien sportif italien, La Gazzetta dello sport, titra : « Il destino di Coppi chiama Darrigade », le destin de Coppi se nomme Darrigade.
Le vélodrome Vigorelli de Milan portait chance à Dédé-de-Dax. Il était à côté de son ami lorsqu’Anquetil effectua son tour d’honneur, en rose, à l’issue de son Giro victorieux en 1960.

Giro 1960 anquetil et Darrigade

Transition facile, certains passages du livre de Christian Laborde ont un parfum de roman à l’eau de rose qui prend sa source à « Frascati, dans le Latium, une ville chantée par Goethe et Byron et dont Baudelaire goûtait le vin ».
C’est là que va se dérouler le championnat du monde sur route 1955. La veille de la course, Dédé fait connaissance devant l’hôtel de l’équipe de France, des Dulon, de Herm dans les Landes, négociants en porcs, qui ont d’ailleurs déjà acheté des bêtes à papa Darrigade. La portière de leur automobile Opel Kapitän s’ouvre, une jeune fille de 16 ans en descend :
« André la voit, et son cœur s’emballe. Ce n’est pas un emballement : André le sait. Son cœur, André, il le connaît par cœur, depuis le temps qu’ils font équipe … Non, ici, à Frascati, devant l’hôtel où André est descendu avec l’équipe de France, il ne s’agit pas d’un simple emballement, d’un désordre dans les ventricules, d’un chahut dans les oreillettes … »
Lors du Tour 1956, c’est elle, la fille de Frascati, qu’André cherchait du regard dans le public du vélodrome de Bayonne pour lui offrir son bouquet de glaïeuls.
Planifiant leurs vacances en fonction des championnats du monde, cette fois, en 1956, les Dulon de Herm dans les Landes sont présents à Copenhague, la fille de Frascati aussi dont on découvre qu’elle est leur nièce et vient de réussir son entrée à la faculté de pharmacie de Bordeaux.
En 1957, le championnat du monde se déroule à Waregem, en Belgique. Près de l’hôtel où l’équipe de France est au vert, une Opel Kapitän est garée. Comme chaque année, les Dulon sont là, la fille de Frascati aussi, elle se prénomme Françoise.
« Au dernier tour de circuit, dans la ligne droite qui mène à l’arrivée, ils ne sont plus que six, trois Belges, trois Français, le gratin du braquet : Rik Van Looy, Rik Van Steenbergen, Alfred De Bruyne, Jacques Anquetil, André Darrigade, Louison Bobet. La Belgique, la France : six monstres. Le top, la classe, une escouade royale. Qui devrait gagner ? Rik Van Steenbergen. Qui peut le battre ? André Darrigade. » Ce sera le Belge.
Le soir à l’hôtel, à la question « pourquoi n’as-tu pas amené le sprint pour André », Anquetil, embarrassé, répond qu’il ne savait pas s’il devait emmener le sprint pour Darrigade ou Bobet. André n’a pas envie de parler, sauf à la jeune fille de Frascati qui vient d’entrer et lui sourit.
Sur les ondes, les sœurs Étienne chantent : « Plus je t’embrasse, plus j’aime t’embrasser, plus je t’enlace, plus j’aime t’enlacer ».

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Faire le tour de France

Faire le Tour de France en 1958 : « c’est en jaune qu’André roule vers Dax, vers l’Adour, le 7 juillet jour de l’anniversaire de la demoiselle de Frascati.. »
Dédé-de-Dax ne gagne pas l’étape mais peu importe, « on l’applaudit à donf, son nom est scandé, il salue la foule de sa main gantée. Il descend de son vélo, se dirige vers la tribune pour y recevoir un nouveau maillot jaune. Il l’enfile, boit un Perrier et, le bouquet du leader sur l’épaule, entame un tour d’honneur. Il tourne lentement, et s’il semble indifférent aux applaudissements, c’est qu’il cherche dans le public le visage de la demoiselle de Frascati. Son visage, le voici. Aussitôt André s’arrête, descend de son Helyett. Puis, armant son bras, lance son bouquet vers la demoiselle de Frascati. »
Après l’étape, André la retrouve dans sa chambre d’hôtel avec sa maman, son frère Roger, les Dulon de Herm dans les Landes, et l’ami Jacques Anquetil. André et Françoise se tiennent la main. Il n’est évidemment pas question d’imiter une admiratrice d’Hugo Koblet qui avait souhaité passer quelques moments intimes avec son « pédaleur de charme » … revêtu du maillot rose de leader du Giro !
Cela dit, il me semble que les deux tourtereaux filent le parfait amour. D’ailleurs, ils se marient religieusement, quelques mois plus tard, le 18 décembre 1958, dans la chapelle de l’institution Sévigné où Françoise avait accompli d’excellentes études. La bénédiction donnée, les invités à la noce se dirigèrent vers Villeneuve-de-Marsan, chez Darroze, une autre institution !
Parmi les convives, on relève la présence de l’abbé Massie en charge de la chapelle de Géou à Labastide-d’Armagnac. Grâce à Dieu, grâce à Darrigade, grâce à la générosité des amoureux de la petite reine, elle deviendra Notre-Dame-des-Cyclistes, à l’image de la Madonna del Ghisallo en Italie. J’avais consacré deux billets lors de mes pèlerinages dans ces lieux de culte dévoués à la religion du cyclisme******.
« Capri, Rome, voyage de noces en Italie, l’Italie où tout a commencé à Frascati, un été. À Rome, ils ont un guide, frère d’un écarteur du Maransin, le père Mathieu Taris. Il leur fait visiter le Colisée, les catacombes et obtiendra une audience auprès du pape Jean XXIII. »
André le rencontrera de nouveau lors de l’arrivée de Paris-Nice 1959 qui, exceptionnellement, s’achève … à Rome. C’est original mais on sait bien que tous les chemins mènent à Rome.
Lors de cette saison 1959, que va bien pouvoir imaginer l’attentionné André pour sa chère épouse ?
« Les Pyrénées se radinent : à quoi pense Darrigade ? À l’anniversaire de Françoise qui fêtera ses 20 ans le 7 juillet. Où sprinter pour elle ? »
Vous n’y avez probablement pas pensé : à l’arrivée de l’étape de montagne Bagnères-de-Bigorre-Saint-Gaudens qui emprunte les cols d’Aspin et de Peyresourde ! Dédé-de-Dax règle au sprint Gérard Saint, Louison Bobet et Jacques Anquetil, devant les gradins bondés du circuit automobile du Comminges (désaffectés, ils existent encore).

Tour 1959 Saint-Gaudens

Au mois d’août, ils sont quatre André, Françoise, Robert Pons le masseur de Dédé, et un indésirable ver solitaire qui s’est invité dans le corps de Dédé, à partir à bord de l’ID 19, pour Zandvoort où se déroule le championnat du monde.
Zandvoort, les Pays-Bas, le circuit automobile absolument plat synonyme d’une course sans relief (!), les dunes, le vent du Nord qui fait craquer les digues ! Dédé-de-Dax se glisse dès le matin dans une échappée au long cours qui ira jusqu’à son terme. Je ne peux pas contrôler l’explosion de joie de Christian Laborde :
« André Darrigade est champion du monde. Joie énorme à Narrosse. Joie énorme à Dax où l’artificier Marmajou, qui lançait une fusée à chaque victoire d’André, en fait partir trois. Joie partout en France …
Le fils de Joseph et de Jeanne, l’enfant de Prat et de Narrosse est champion du monde.
L’enfant qui remportait les sprints du catéchisme est champion du monde.
Le gamin qui gardait les vaches est champion du monde.
Le gamin qui, coiffé d’un béret, travaillait la terre sur laquelle ses parents, courbés, s’échinent jusqu’au soir, est champion du monde.
Le jeune coureur dont Maria, sa grand-mère, lavait le maillot, en cachette, dans l’évier en pierre de la cuisine est champion du monde. Les mains de Maria, l’évier en pierre de la cuisine, le maillot séchant sur la corde à linge, la corde à linge sont champions du monde.
Narrosse est champion du monde. La Chalosse est championne du monde. Et tous les villages dont les noms finissent en osse –Arengosse, Garrosse, Yzosse- sont champions du monde.
L’Adour et ses galupes, l’Adour et ses affluents, l’Adour et les chants qu’elle inspire et qui embrasent les gosiers est championne du monde.
Les dernières collines avant le sable, avant l’océan sont championnes du monde. Le sable, les dunes, les vagues sont champions du monde… les échassiers de Luë, les tondeurs de moutons de Lugos les pêcheurs d’anguille de Gastes sont champions du monde …», même les palombes auxquelles songe le musicien Bernard Lubat quand il joue, sont championnes du monde !

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Zandvoort podium

Je peux aussi faire la fête ? N’en déplaise à André, j’ai envie de vous confier une anecdote qui ne figure pas dans le livre. Elle avait pour cadre l’émission La tête et les jambes, un jeu hebdomadaire qui passionnait les téléspectateurs. Le jeu associait deux candidats, l’un, « la tête » répondant à des questions complexes sur un thème précis, l’autre, « les jambes », un sportif de haut niveau, devant le rattraper en effectuant une performance minimum.
André Darrigade, extrêmement populaire depuis la conquête du maillot arc-en-ciel, devait remporter une majorité de sprints dans une série de cinq disputée contre le grand coureur belge Rik Van Steenbergen (triple champion du monde, 40 victoires de Six Jours, et des classiques à la pelle)). Il me semble que l’épreuve constituait un intermède des Six Jours de Bruxelles.
Toujours est-il, Rik 1er (Van Looy fut le second !), intraitable, ne concéda aucun sprint à Dédé-de-Dax qui, un peu « soupe au lait », essayait « mollement » de justifier ses échecs.
Ce n’était pas du cinéma mais de la télévision !
À vos cassettes, une rareté ! aurait dit l’iconoclaste Jean-Christophe Averty. Voici une parodie de ce jeu télévisé interprétée, je vous le donne en mille, par … Darrigade et Fouziquet, un de ces duos d’humoristes (Poiret et Serrault, Darras et Noiret, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Avron et Evrard) très à la mode, à l’époque.
Je vous en prie, ne me soupçonnez pas de « glottophobie », cette discrimination linguistique fondée sur les accents, d’actualité ces temps-ci, raillée ici par les deux pseudo compères ruraux. Aujourd’hui les Chevaliers du fiel et le Duo des Non jouent sur le même registre.

On aimait bien les intonations ensoleillées d’André : « Ici, dans les Landes, surtout à table où le poulet succède à la charcuterie et précède le rôti de bœuf, les voix sont fortes, puissantes, rocailleuses. Celle du jeune homme blond est douce, et les « r » arrondis que parfois elle roule, n’altèrent en rien sa douceur, la rehaussent d’une certaine fermeté. »
À l’issue de sa carrière, Dédé-de-Dax se reconvertit en ouvrant une librairie-maison de la presse, à quelques pas du casino et de la plage de Biarritz. En vacances, comme beaucoup de nostalgiques des Tours de France d’antan, j’y étais allé acheter L’Équipe pour avoir le plaisir de l’y croiser. L’enseigne, une véritable institution biarrote, existe toujours à son nom. « Le vrai chic parisien » aurait été que je me procure ce livre par un clique et collecte avec cette librairie indépendante.
Le Darrigade de Christian Laborde s’achève au sprint par le rythme débordant de lyrisme qu’il imprime à une truculente échappée de deux Pères blancs.
N’existe-t-elle que dans l’esprit de l’auteur qui nous conta dans un autre ouvrage la rencontre « improbable » de Charly Gaul, L’ange qui aimait la pluie, et du poète et humaniste François Pétrarque sur les pentes du Ventoux ?
Bref, le père blanc Taris, que vous connaissez déjà, et le père Wattiez décident d’effectuer une randonnée à vélo, de Rome à Biarritz, 1 644 kilomètres, pour retrouver leur ami André Darrigade.
Les compères ecclésiastiques remercient d’abord le bienfaiteur qui leur a fait don de leurs montures :
« Sans doute auraient-ils préféré un Legnano, marque à laquelle Gino-le-Pieux sera resté fidèle durant sa longue et héroïque carrière. Mais Bianchi, c’est bien aussi ! Bianchi c’est Coppi, le grand et libre Fausto qui repose au cimetière de Castellania, et pour lequel ils prient si souvent. Et André Darrigade, leur cher André, ne revêtait-il pas le maillot Bianchi lorsqu’il venait disputer, Milan-San Remo, le Giro ou le Tour de Lombardie ? »
Petite confusion, cher Christian Laborde, pas le Giro mais le Trophée Baracchi ! Pour le Giro, il se contentait de la marque d’apéritif Fynsec inscrite sur le maillot vert Helyett.
« Deux Bianchi donc, dérailleur Simplex, jantes chromées, selle Bianchi, phare, feu rouge et dynamo Dansi, freins Balilla, porte-bagages, sonnette et béquille. »
Deux vélos de femme because il est impossible en soutane d’enfourcher un vélo d’homme. Deux pères blancs, donc, en soutane sur des vélos bleu céleste, qui pour s’abriter de la pluie diluvienne, se réfugient dans l’église Santa Maria della Spina à Pise. Le visage de leur hôte, le Père Mori, s’éclaire bientôt :
« – Mon Dieu, Darrigade. Mais votre ami, je l’ai poussé …
– Comment ça poussé ? demande le père Taris.
– Je l’ai poussé dans le Gavia, en 1960, il avait le maillot de champion du monde… Je me souviens très bien, c’était le Giro, l’étape qui partait de Trente et arrivait à Bormio … Il n’y avait que des cols, des pentes, Molina di Ledro, Campo Carlo Magno, Tonale, et surtout le Gavia où j’étais, où nous étions nombreux … Charly Gaul donnait du fil à retordre à tous, d’abord à Imerio Massignan, à Gastone Nencini, à Guido Carlesi que nous encouragions (et Anquetil alors ? ndlr)… Nous les poussions de notre mieux. Et puis, j’ai vu arriver André Darrigade, avec son maillot de champion du monde. Il souffrait, le pauvre, il souffrait. Mon cœur m’a dit de le pousser, alors je l’ai poussé. Mes voisins ont aussitôt protesté : « Vous poussez un Français, mon père, vous poussez un Français. » Alors je leur ai répondu : « Je pousse un brave garçon, un homme pieux ! »
– Vous avez bien fait, et vous avez raison, père Mori. Darrigade est un brave garçon et un homme pieux. Pieux, nous le savons, nous qui correspondons avec lui. Brave, oui, chacun a pu voir durant les courses son courage et sa droiture … Jacques Anquetil qui était son leader, pourrait en parler de la droiture de notre cher André … »
Et le père Wattiez d’ajouter :
« Il a certes poussé un Français dans le Gavia, mais un Français de chez Bianchi, un Français qui a rencontré son épouse à Frascati, un Français qui est venu en Italie pour accompagner Fausto Coppi dans sa dernière demeure … »
Pour vous encore, une rareté : quelques images de l’ascension du terrible Gavia, on n’y voit ni André Darrigade, ni des pères blancs, par contre des poussettes, en veux-tu en voilà … nul n’était infaillible dans la religion cycliste.

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Sous la plume de Christian Laborde, la virée des deux pères blancs vers Biarritz est émaillée de moult péripéties. Ainsi, lors de leur arrivée à Nice. Nice very Nice souffle Nougaro, frère de race mentale de l’écrivain, sauf qu’un silex a déchiré le pneu de la roue avant du Bianchi du père Wattiez. En allant réparer « chez Urago », la chapelle niçoise des cycles, ils croiseront le regretté écrivain Louis Nucera, venu récupérer deux roues voilées, lui qui en connaissait des « rayons de soleil ».
Je ne vous raconte pas l’arrivée à Biarritz, toutes les Landes sont là qui ont rejoint les pères blancs, les bandas du coin, les rugbymen du Biarritz Olympique, de l’Aviron Bayonnais, de l’Union Sportive Dacquoise, les bonnes sœurs, moines et curés, les échassiers de Luë, les tondeurs de moutons de Lugos les pêcheurs d’anguille de Gastes, Marcel Lubat, tous les amis et supporters d’André qui arrivent devant la librairie en caddies … eh oui, les fameux caddies de Gascogne !
En ces temps de confinement, comme ça fait du bien de prendre l’air (promis on se la jouera critérium en n’allant pas au-delà des 20 kilomètres réglementaires) avec André Darrigade ! Car il a toujours bon pied bon œil, et fêtera avec Françoise, le 24 avril prochain, ses 92 printemps.
Et si vous vous promenez du côté de Narrosse, vous l’apercevrez, statufié sur un rond-point, le bras levé, comme lorsqu’il fut champion du monde.

statue Darrigade à Narrosse

* http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
** http://encreviolette.unblog.fr/2017/04/01/des-conquerants-de-lor-jean-robic-et-jose-maria-de-heredia/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2018/01/23/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-1/
**** http://encreviolette.unblog.fr/2009/04/15/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse/
http://encreviolette.unblog.fr/2009/08/22/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse-suite/
***** http://encreviolette.unblog.fr/2020/01/16/les-boniface-papes-du-rugby-dattaque/
****** http://encreviolette.unblog.fr/2012/09/05/notre-dame-des-cyclistes/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/09/une-semaine-a-florence-1/

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 décembre, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1960 (3)

Pour revivre le début de ce Tour de France 1960 :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-2/

Il n’est plus temps pour Roger Rivière d’apprendre à son épouse à faire du vélo … sur un solex !

Rivière repos Millau 2

Le leader de l’équipe de France, deuxième du classement général à 1 minute et 38 secondes de l’Italien Gastone Nencini, est très optimiste à l’entame du dernier tiers du Tour avec les Alpes à franchir et surtout une étape contre la montre de 83 kilomètres à Pontarlier où il devrait construire définitivement sa victoire. Aujourd’hui, déjà, entre Millau et Avignon, il compte bien « se payer le Rital » comme il aime clamer à la cantonade.
Allez, je commence l’étape sur la moto de Robert Chapatte :
« Le départ allait être donné à Millau que Marcel Bidot transmettait encore ses consignes :
Les gars, aujourd’hui il faut attaquer. Ramenez Anglade et Mastrotto et si possible François Mahé vers Nencini. Toujours au lendemain des repos le peloton a les jambes lourdes. Je suis persuadé que l’étape sera dure. À vous de la rendre très dure en imposant notre course aux Italiens. Et qui sait si Nencini ne finira pas par en prendre un petit coup. »
Tout avait bien commencé pour les Français. Une attaque de Rostollan et Dotto qui délesta le peloton dans les gorges de la Jonte d’une bonne trentaine d’unités, une reprise pour Graczyk, le baiser encourageant de Mme Rivière à son mari (en réalité, elle ne lui toucha que la main ndlr) au passage à Meyrueis avant l’attaque du col de Perjuret et l’attaque de Graczyk dans ce même col, attaque qui permit au vaillant Popoff de battre Massignan au sprint au sommet.

Rivière baiser

Accident Riviere ultime photo à vélo

Oui, tout commençait selon les plans établis par Marcel Bidot et ses hommes. À l’arrière, les Italiens ne comptaient plus les blessés. Ils étaient en nombre. Baldini en faisait partie.
« Je fume la pipe » (sic) fanfaronnait Rivière !
Au sommet, derrière Graczyk et Massignan, à une minute du tandem que la vertigineuse descente happait rapidement, eux et leur suite motorisée, Rostollan s’était détaché dès les premiers mètres. Il avait pris 80 à 100 mètres et Rivière venait de se lancer au sprint dans les virelets. Du tansad de la moto, je suivais cette phase capitale de la course. Là-haut sur l’étroite route accrochée au flanc de la montagne, les deux casquettes jaunes se rapprochaient. Sur le vélo chromé de Rivière, le soleil avait fait éclater un flash. À trente mètres du Français, le maillot jaune de Nencini essayait de maintenir la distance. Et puis un boqueteau me masqua la vue. On arrivait à Fraissinet de Fourques au 57ème kilomètre. Devant nous, Graczyk en terminait avec cette descente terrifiante. Dans la traversée sinueuse du village, il imposait à Massignan un exercice de haute voltige et le jeune Italien s’affolait pour ne rien perdre sur le bolide blond habillé de vert.
Enfin le plat. Graczyk parlementa quelques secondes avec Massignan. Il l’invitait à le relayer après lui avoir imposé une dégringolade inoubliable. Et tout à coup, la radio du Tour annonça : « Allo, allo … »
Je consulte la chronique d’Antoine Blondin, si justement intitulée En travers de la gorge :
« Midi avait sonné, la messe était dite, le soleil grillait les Causses à perte d’horizon. Aucun signe de vie sur les crêtes pelées ni dans les gorges où l’ombre dessinait des quadrillages menaçants. Seul un mince filet de gens ourlait notre chemin, sortis de quelles grottes et agglutinés de place en place pour donner naissance à de chaudes petites oasis humaines. Nous venions de franchir le col de Perjuret et plongions à virelets que veux-tu, chacun pour soi et Dieu pour tous ! Sauf pour un seul …
Nous vîmes à un tournant Rostollan qui faisait de grands gestes et remontait à contre-courant en criant : « Roger a tombé ! Roger a tombé ! » Impossible de nous arrêter sur le toboggan où nous étions lancés. Nul n’avait vu disparaître Rivière, ni parmi ses compagnons, ni parmi les témoins. Pendant cinq minutes, on le crut volatilisé, rayé purement et simplement de la carte du monde, dont le paysage immense et chaotique qui nous entourait nous donnait l’échelle. Or, il gisait, à un vingtaine de mètres, en contrebas, dissimulé par un repli de terrain, frappé d’une sorte de paralysie qui lui interdisait le moindre geste, le moindre appel. Et toute cette nature qui l’entourait lui faisait un linceul rugueux. »
Durant quelques minutes, Roger Rivière, héros rimbaldien, fut le dormeur d’un val cévenol.

« C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue… »

Accident Rivière  ravin MDTAccident Riviere 3Accident Riviere 1

Blondin poursuit :
« Quand nous pûmes reprendre souffle au hameau des Vanels, nous ignorions encore ce qu’il en était advenu exactement, mais l’anxiété planait sur chacun des équipages qui nous dépassait. Fil à fil, visage après visage, le drame se précisait … Enfin, Radio-Tour annonça que « Rivière venait d’être victime d’un accident grave » et notre attente devint celle des personnages baignés de fraternité attentive qu’on rencontre chez Saint-Exupéry. La « Terre des Hommes » est parfois dure à l’homme.
L’hélicoptère d’évacuation, dans l’impossibilité de se poser sur le palier abrupt où Rivière s’était arrêté dans sa chute, tournait au-dessus de nous. Il atterrit dans l’enclos d’un vieux paysan, noueux comme un ceps de bois dont sont faits les Dominici, à l’instant où, avec une étonnante majesté qu’elle tirait de sa lenteur, l’ambulance déboucha à moins de vingt à l’heure, pour éviter les heurts, et s’arrêta en lisière du champ. Dix photographes, tombés on ne sait d’où, se trouvèrent miraculeusement à la parade. Rivière apparut sur sa civière, l’œil mi-clos, livide comme jamais, et baigné dans sa sueur. On lui fit escorte jusqu’à la nacelle, et tout le monde suivant les paysannes, les chiens, les valets de ferme et même le vieux qui flairait dans tout cela les grands remous de sorcellerie.
Il regarda avec respect l’hélicoptère brasser l’air puis jaillir de son champ en apothéose déchirante. Alors, seulement, il poussa un hurlement et parla d’aller chercher son fusil. Toute pitié l’avait déserté. Le dénouement venait de se jouer sur sa récolte de haricots, six mois de labeur, cinquante mille francs de semis. Le sombre dimanche qu’il vivait n’avait pas exactement les couleurs du nôtre. »

Accident Rivière 5 hélico

Ainsi, Antoine Blondin nous contait « la tragédie du Parjure »* qui fait qu’à jamais, ce petit col de Lozère appartient à la légende des cycles. Un petit ruisseau de Lozère avait (dé)fait le grand Rivière !
Je me souviens distinctement de ce 10 juillet 1960. L’oreille collée à mon transistor, c’était la stupeur qui m’étreignait, la crainte aussi pour la vie d’un grand sportif français. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas dans un tout petit coin de mon esprit d’enfant, le sentiment cruel que « mon » champion normand Anquetil était débarrassé de son grand rival national.
Un demi-siècle, ou presque, plus tard, entre Méjean et Aigoual, j’ai effectué la descente du col de Perjuret jusqu’à Fraissinet de Fourques, en auto, au ralenti, comme une sorte de pèlerinage dans un des hauts lieux de l’Histoire du Cyclisme**.
Je m’étais longuement recueilli devant la stèle désormais érigée en souvenir du champion fracassé. Il n’y avait pas âme qui vive, sinon un couple de cyclotouristes pour lequel, documents photographiques à l’appui devant le ravin verdoyant, je reconstituais la tragédie.

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Riviere -Ollivier

Je vous reparlerai, bien évidemment, de l’infortuné champion emmené vers l’hôpital de Montpellier, mais pour l’instant, avec Robert Barran :
« Il fallut reprendre la course. Parmi les châtaigniers, c’était la ronde infernale qui se poursuivait. Dans cette Lozère trop méconnue, à travers ce département le moins peuplé de France, on roule des kilomètres et des kilomètres sans découvrir une maison, sans apercevoir âme qui vive. Le coureur attardé, perdu dans la nature, se croit abandonné de tous. Nous passions au pays des Camisards, ces montagnards, qui, persécutés dans leur croyance, tinrent des années en échec les Dragons de Louis XIV. C’est là aussi que les maquisards organisaient les bases de départ les mieux protégées pour harceler l’occupant nazi. Le petit bourg du Castanier (d’où l’on aperçoit pour la première fois le mont Ventoux, ce géant de Provence), qui fut rasé par les S.S. en furie, témoigne encore de ces instants héroïques et tragiques.
On se croit au bout du monde et c’est ce qui explique sans doute le nom du col de l’Exil. Oui, l’exilé partout est seul. Seul, Ferrer espérant, une roue à la main, la venue de sa camionnette attardée. Et seul, son éducateur Bernard Gauthier qui se fit un devoir de l’attendre. Seul, assis sur une murette, son vélo gisant au sol, la roue avant déjantée, Gérard Thiélin sous son maillot violet et blanc déchiré. Un spectateur seul aussi en ce lieu perdu, s’employait à relever le collant serré pour nettoyer la plaie vive. On n’a pas le temps de s’attendrir sur le Tour de France et déjà le drame Rivière nous avait frappé. Ici, par bonheur, l’accident ne revêtait pas de gravité. Mais nous en éprouvions un sentiment d’injustice envers ce destin contraire. Après un départ malchanceux, Gérard n’avait cessé de s’améliorer. Sur la cendrée de Millau, prenant la seizième place, il avait fait un saut en avant très sensible au classement général. Maintenant l’ambition légitime de terminer au Parc des Princes, d’être sacré « Tour de France », ce qui marque et anoblit toute carrière cycliste, devait être abandonnée.

Thiélin abandon

Dans la voiture-balai, Gérard s’en fut rejoindre Cazala, le tricolore dont le nom avait été acclamé lors de l’arrivée de l’étape précédente. Le public Millavois accordait sentimentalement la place d’honneur à l’Orthézien pour avoir mené son action d’éclat dans le Causse du Larzac. Lui, qui figurait toujours parmi les animateurs, était resté ce matin dans une prudente réserve. Ses traits tirés, ses yeux mâchés, indiquaient qu’il n’avait guère bénéficié de la journée de repos. Après Privat, après Colette, et pour les mêmes raisons qu’eux, Cazala a dû renoncer. Cette stupide maladie, qui s’appelle banalement coliques ou mal au ventre, vous vide littéralement …
… Enfin, le col d’Uglas (qui s’appela longtemps du Glas rapport aux sonneries lugubres qui annonçaient les troupes catholiques donnant l’assaut aux protestants, ndlr) voulut-il consentir à s’arrêter de descendre. Parfumé de romarin, il était peut-être moins inhumain que les précédents. Mais la journée avait tendu tous les nerfs. Beuffeuil prenait sa revanche. Après Darrigade au col des Ares, Graczyk au Perjuret, le Charentais venait compléter la revanche des routiers-sprinters sur les grimpeurs. Mais ce fut une victoire sans suite. Entre Alès et Uzès, parmi la garrigue à végétation maigrelette, on entendit les cigales. Le regroupement s’opéra. Des régionaux se laissèrent gagner à des idées de bataille. Milési, sachant que Brambilla l’attendait, baissa son menton en galoche et partit. Bléneau se mit en boule pour opérer de même. Mais dans le groupe, il y avait Darrigade et Graczyk qui préparaient leur sprint. Ils le préparèrent si bien ou plutôt si mal qu’un troisième larron en profita. En l’occurrence, Martin Van Geneugden, le puissant Flandrien déjà vainqueur à Bordeaux

Millau-Avignon Van Geneugden au sprint MDS

Tout était triste malgré l’ambiance de fête provençale à l’hôtel de l’équipe de France : la maladie et le drame sont passés par là. Privat le « baroudeur n°1 » et Colette « la conscience faite coureur », puis Cazala le bel animateur, et le pire de tout, par les chances d’une première place perdue, par une vie mise en danger, Rivière !
Rostollan ne pouvait s’arrêter d’expliquer comment il donna l’alarme, seul avec Adriaenssens à s’être rendu compte de la chute de Rivière :
« Roger roulait dans la roue de Nencini. Détaché devant eux, je me suis retourné pour évaluer les positions. Alors, dans une clameur, j’ai vu un corps cerclé de bleu-blanc-rouge partir dans l’abîme. J’en ai eu la gorge toute serrée et j’ai cru que nous ne le reverrions plus. Tout tremblant, je me suis arrêté et j’ai donné l’alarme. Toute la journée, j’en ai eu les jambes coupées… »

dessin chute Rivière

Vite que l’on reprenne la bicyclette ! Que la course vienne nous changer les idées ! Une pensée pour Roger Rivière et pédalons comme s’il était parmi nous, comme si c’était pour lui. Tel était l’état d’esprit des Tricolores, fait d’un reste d’espoir et de beaucoup de tristesse. Car, sur le pont d’Avignon, je vous l’assure, personne n’avait envie de danser en rond. »
Bien entendu, dès le soir-même, toutes les conversations convergeaient vers l’accident de Rivière dont on tentait de comprendre les causes :
« Durant son transport à l’hôpital de Montpellier, Roger Rivière confia au docteur Dumas :
– Mes freins n’ont pas répondu. J’ai l’impression que mes jantes étaient huileuses …
Un examen de la bicyclette, mise sous séquestre aussitôt après l’accident, ne révéla aucune défaillance mécanique. La chute était imputable à une fausse manœuvre, un dérapage.
À cet égard, Raphaël Geminiani nous a fourni une explication qui mérite d’être retenue :
– Je reste persuadé que Roger a été victime de son audace. Il s’était mis dans la tête de rivaliser avec Nencini dans la montagne. Or, ce dernier est un descendeur dangereux, non seulement parce qu’il prend des risques énormes, mais aussi et surtout parce qu’il use d’une technique personnelle assez déconcertante : à l’entrée des virages, des coups de guidon répétés qui font osciller son vélo. Il se déporte et vire très largement. Cette méthode est toujours dangereuse pour le coureur placé dans le sillage de Nencini, qui a toujours l’impression que ce dernier ne passera pas… »

Accident Rivière hôpital

La vérité était beaucoup moins stupéfiante … ou beaucoup plus, ça dépend quelle signification l’on donne à l’adjectif.
« Dès l’arrivée de Roger Rivière à la clinique Saint-Charles, la diététicienne Clarisse Brobecker reçoit l’autorisation de pénétrer dans la chambre du blessé. C’est elle qui recueille son maillot tricolore. Dans cette parure, à un endroit très bien protégé au fond d’une poche étroite et profonde d’où rien, absolument rien, n’aurait pu sortir pendant la chute, elle retrouve seulement un des cachets de palfium qu’il a absorbés au départ et quelques pilules d’amphétamines.
Le palfium, pour un sportif, est la pire des choses. Comment Rivière pouvait-il ne pas être informé des dangers qu’il encourait en absorbant un tel médicament ? Le palfium apaise les souffrances, certes, mais il exerce des effets secondaires. Par son action sédative, il retarde les réflexes en déconnectant le système nerveux moteur qui produit les mouvements volontaires. Ce retard dans les réflexes est-il la cause de la chute ? Les spécialistes en toxicologie confirment que la thèse est, hélas, tout à fait plausible.
Reviennent alors en mémoire les paroles de Roger Rivière à propos de son ancien soigneur Raymond Le Bert : « Il a vingt ans de retard ! Sa fameuse petite topette me permet tout juste d’aller de l’hôtel à la ligne de départ ! »
En vérité, depuis un bout de temps déjà, des journalistes exprimaient leur scepticisme sur les troublantes défaillances de Rivière dans diverses épreuves et évoquaient à mots couverts ses pratiques dopantes. D’ailleurs, le champion avait avoué l’usage de « reconstituants » dans un numéro du Miroir des Sports de l’année précédente.

Rivière reconstituants

Dans sa chronique suivante intitulée Adieu aux larmes, Blondin exprime avec talent (pléonasme) l’état d’esprit qui règne désormais sur le Tour : « L’étape d’hier (Avignon-Gap, ndlr), paralysée par l’appréhension de celle d’aujourd’hui (Gap-Briançon), influencée encore par la grande pitié de celle d’avant-hier (celle du Perjuret), a perpétué le no man’s land où nous nous aventurons depuis l’accident survenu à Roger Rivière : un seul être nous manque et tout est dépeuplé, dépouillé soudain de légende. Elle a été franchie par une troupe convalescente, blessée dans sa chair, ses ambitions, ses sentiments, et qui s’est refusée à tirer parti du somptueux champ de bataille qui lui était proposé. En d’autres circonstances, ce profil tumultueux eût pourtant mérité d’être regardé d’en face…
… Je comprends et partage cette impulsion grégaire qui pousse par moments le troupeau frileux à rentrer en entier à la maison. Elle n’est pas faite de la peur de tous les individus additionnés, c’est un climat communautaire de solidarité organique où celui qui s’égare compromet l’équilibre de l’ensemble, sa fragilité. Un tel sentiment ne peut qu’engendrer une course menée à bribes abattues : miettes qu’on ramasse à l’arrière, phases balbutiées à l’avant, si loin du profond discours qu’on eût pu escompter à en juger par le contexte. Dès la matinée, une température moite engluait les coureurs et les projetait vers les fontaines … »