Archive pour la catégorie 'Cyclisme'

Ici la route du Tour de France 1959 (1)

Je suis en âge de vous raconter des histoires. Donc, comme chaque année, à cette époque, j’enfourche mon vélo littéraire pour évoquer les Tours de France de ma jeunesse.
J’y retrouve mon insouciance, ma joie enfantine, plein de petits bonheurs dérisoires dans ma tête. J’assume de jouer les « vieux cons », c’était tellement mieux qu’aujourd’hui, le Tour de France ! Alors, permettez-moi mon bain de jouvence !
Les congés payés dataient de plus de vingt ans, quoi que mes parents enseignants ne fussent pas concernés par les mesures du Front Populaire. En 1959, il fut décidé que les grandes vacances scolaires commenceraient désormais deux semaines plus tôt (le 1er juillet) et s’achèveraient le 15 septembre. N’imaginez pas que cette réforme de calendrier fût directement liée au départ de la grande boucle. Plus sérieusement, l’aisance économique accompagnant les « Trente Glorieuses », de plus en plus de familles salariées partaient en vacances début juillet désorganisant ainsi l’agencement de la fin d’année scolaire. Les impératifs touristiques et économiques commençaient à primer sur l’éducation.
Heureux mois de juillet où j’écoutais sur mon « transistor Pizon-Bros » les reportages enflammés de Fernand Choisel et Guy Kedia sur leur moto, les analyses de Georges Briquet, où je dévorais les journaux spécialisés qu’achetait mon père, quotidiennement L’Équipe, deux fois par semaine les magazines Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports.

Blog parutions Miroir-Sprint

Chaque numéro valait 100 francs, 110 francs en Algérie et Maroc, 12 pesetas en Espagne ! Ne m’imposez pas de faire une conversion en euros, ce qui est certain, c’est que ces revues possèdent aujourd’hui une valeur inestimable à mon cœur et que je les conserve jalousement.
C’est là que je cours puiser mon inspiration pour vous narrer la « légende des Cycles ». Et lorsque certaines me font défaut, j’appelle à la rescousse un de mes lecteurs devenu ami, je vous l’ai déjà présenté.
Jean-Pierre n’est pas qu’un cycliste de « papier ». Il pratique sa passion tout au long de l’année et des routes de France. À son palmarès, il compte plusieurs participations à la légendaire épreuve Paris-Brest-Paris et je ne sais combien de brevets de cyclotourisme. Pour célébrer ses cinquante printemps, il choisit d’effectuer à vélo le parcours (aussi fidèlement que la modernisation de l’équipement routier le permettait) du Tour de France 1959, son année de naissance, c’est dire s’il en connaît un rayon (de bicyclette). Quelle aubaine pour moi qui, justement, ai choisi de vous raconter cette édition !
Après, avoir évoqué, il y a deux ans, la première victoire de mon idole normande Jacques Anquetil en 1957, j’avais l’an dernier relaté avec une pointe de déception chauvine (!) le triomphe de Charly Gaul en 1958 dans ce qui reste aux yeux des historiens du cyclisme comme l’un des Tours de France les plus enthousiasmants. Mon champion, qui courait sans doute avec plus d’assiduité après une jeune femme blonde, avait dû abandonner victime d’une pleurésie.
En cette saison 1959, bien qu’ayant porté le maillot rose, Anquetil a dû encore s’incliner sur les routes du Giro (Tour d’Italie) devant ce diable de luxembourgeois qu’on surnomme, de manière religieusement incorrecte, « ange de la montagne ».

Blog Anquetil-Gaul Giro 1959

Malgré tout, si l’on doit en juger d’après les couvertures des numéros spéciaux d’avant Tour de France, les journalistes envisagent l’épreuve comme une affaire strictement française.

Blog Grands FrançaisBlog les 4 Grands du Tour 1959

Abel Michea, le truculent journaliste de Miroir-Sprint et de L’Humanité, ancien Résistant soi-dit en passant, dont j’adorais les savoureuses chroniques, choisit d’en brosser le tableau à travers un conte de … grime :
« Nous étions cinq garçons. Tous des frères. Ni pires, ni meilleurs que les autres. Cinq qui jouaient ensemble, se chamaillaient souvent et rêvaient. Ah ces vacances chez grand-père… Grand-père, nous l’aimions tous. Plus ou moins selon son humeur du moment qui le faisait préférer l’un à l’autre, sans qu’on sache bien pourquoi. Mais ce que nous aimions tous, c’était son bateau. Un beau bateau tout bleu, avec des voiles toutes blanches, et des mâts rouges. Et de grand-père, nous aimions aussi les histoires. Il en avait une belle provision, glanée au long des années. Il connaissait tout, grand-père, les classiques et les modernes, les contes et les légendes, les fables, la mythologie. Et comme grande était son expérience, il enjolivait toutes les histoires qu’il nous racontait …
… Nous étions cinq. Cinq garçons. Cinq frères. L’aîné, on l’appelait Louis-le-Grand. Tout simplement parce qu’il était l’aîné. Le second, on lui disait « Raphaël-le-Tatoué » ; Ça nous était venu comme ça, un jour qu’on avait vu Fernandel au cinéma. Puis il y avait Jacques l’Espiègle et P’tit Roger. On l’avait appelé comme ça parce qu’il était le dernier. Comme si ç‘avait été sa faute … Moi, on me disait « la Langue » parce que je répétais tout …
… Je crois avoir oublié de vous dire que j’ai vendu mon vieux rafiot, qui faisait eau, pour en acheter un neuf. Plus grand. Cette année, je peux vous emmener tous à la fois en promenade. Nous battions tous des mains, sautâmes de joie. On entoura grand-père, on l’embrassa à l’étouffer. La joie était complète, quand Raphaël-le-Tatoué mugit :
– Mais qui tiendra le gouvernail ?
Ce ne fut qu’un cri
– Moi ! …
Alors on recommença à se chamailler, à se disputer. Et grand-père se grattait la tête. Car s’il avait ses petits préférés, il nous aimait tous bien.
Ça, il n’y avait pas pensé au gouvernail. Les avirons, ça allait. Il y en avait quatre, mais qui ferait le cinquième, celui qui tiendrait le gouvernail ?
Je voulais être conciliant : mes quatre frères seraient aux avirons, grand-père tiendrait la barre et moi, ma foi, je regarderai le ciel. Grand-père, pour une fois, était de mon avis. Mais pas les frangins.
Grand-papa Marcel réfléchit. Il demanda à chacun la meilleure note qu’il avait eue à l’école. P’tit Roger avait eu 10 en espagnol (sur la Vuelta sans doute ndlr) et Jacques l’Espiègle 10 en italien (sur le Giro ndlr). Louis-le-Grand avait eu 10 en mécanique celle du derny de son entraîneur dans Bordeaux-Paris ? ndlr) et Raphaël-le-Tatoué 10 en leçon de choses. Ce qui n’arrangeait pas les choses, d’autant que j’avais eu 10 en récitation.
Chacun s’essayait à faire le siège de grand-père, en étalant son savoir en la matière. Je sais larguer disait P’tit Roger, tandis que Jacques l’Espiègle affirmait qu’il n’avait pas son pareil pour mettre les voiles. Moi, affirmait Louis-le-Grand, je forcerai la machine, cependant que Raphaël-le-Tatoué assurait qu’il était capable de faire des vagues … moi, je me contentais d’avoir la rame !
Grand-père avait plutôt envie de se saborder. Surtout que sur son bateau il n’y avait pas de bouée de sauvetage. Enfin, il décida qu’on partirait quand même. On se relayerait au gouvernail.
Ah ! cette promenade en bateau à laquelle nous pensions onze mois chaque année, elle avait, cette année, une saveur de sel …
On y est allé comme à la corvée.
– C’est bon signe, avait dit Jacques l’Espiègle, voilà Ercole (Baldini évidemment ndlr) qui souffle.
– Éole rectifia grand-père …
Quand on arriva au ponton, Jacques l’Espiègle piqua une tête dans l’eau.
– Puisque je sais nager ;
Louis-le-Grand eut le mal de mer avant d’avoir mis les pieds sur le bateau …
Alors Raphaël s’assit sur le banc :
– Avec tout le vent que fait cette histoire, on peut maintenant faire aller notre bateau, sans vagues.
Jacques l’Espiègle sortit la tête de l’eau :
– Où ? Dans le bassin du … Luxembourg ? Alors, gare aux Tuile … ries.
Grand-papa Marcel fronça, une fois encore, le sourcil. Mais Jacques l’Espiègle était maintenant déchaîné :
– D’abord, ton rafiot, il est démodé, l’année prochaine, nous aurons chacun le nôtre, na …
Et voilà, nous étions cinq garçons, cinq frères qui, 365 jours par an, rêvaient au bateau de Grand-papa. Maintenant, c’est fini ; Seulement, entre nous, qu’est-ce que nous avons mené des gens en bateau. »
Prémonitoire !
Vous avez évidemment reconnu les quatre frères ennemis : Louison Bobet, vainqueur de trois Tours de France consécutivement en 1953-54-55 et qui vient de remporter quelques semaines auparavant le mythique derby de la route Bordeaux-Paris, Jacques Anquetil victorieux en 1957, Raphaël Geminiani, un valeureux champion et une sacrée grande gueule qui a mal digéré les entourloupettes de l’équipe de France l’année précédente, enfin une nouvelle étoile du cyclisme mondial, Roger Rivière, recordman du monde de l’heure sur piste et champion du monde de poursuite et qui, cela n’a pas échappé aux suiveurs, a remporté le 5 avril précédent la course de côte du Mont Faron contre la montre en distançant l’espagnol Federico Bahamontès de plus d’une minute et Charly Gaul de près de trois.
Et dans le rôle du grand-père, Marcel Bidot le sélectionneur et directeur sportif de l’équipe de France, chargé de faire cohabiter les quatre chenapans en cuissards courts. Il avait tenté de sceller une entente cordiale dite pacte de Poigny-la-Forêt lors d’un repas organisé, dans cette petite commune des Yvelines, à l’auberge des Trois Tilleuls tenue par Daniel Dousset (également manager d’Anquetil et Rivière).
À vélo aussi, autour des ronds-points ou pas,les Français ont un certain goût pour la conspiration et la guerre civile !

MAX Console

Elle a belle allure pourtant sur le papier notre équipe de France. Elle compte dans ses rangs, cette année, deux baroudeurs de valeur plus habitués à courir dans les équipes régionales : l’Alsacien Roger Hassenforder et le Béarnais Raymond Mastrotto surnommé le Taureau de Nay. Ils viennent d’étaler leur classe dans la belle classique des Boucles de la Seine, malheureusement aujourd’hui disparue.

Blog Avant Tour 1959 Hassenforder Mastrotto

Blog équipe de France départ Mulhouse

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Allez, en route, je sens que vous piaffez d’impatience, du moins les amoureux de la petite reine encore nombreux dans notre monarchie présidentielle.
Du côté des journalistes, il en est un, comme beaucoup d’entre nous, pour qui c’était mieux avant. Je serais culotté de le désavouer, moi qui suis en train d’embellir pareillement le passé avec mon billet. Dans sa première chronique de Miroir-Sprint, Les Compagnons du Tour, le brillant Maurice Vidal exprime sa nostalgie sous forme d’une « lettre à mon ami Dédé, avec lequel j’allais jadis voir partir le Tour de France » :
«… Pour nous le départ du Tour, c’était avec le départ en colonie, l’une des plus grandes dates de l’année, une de ces dates qui vous mettait au cœur une joie imprécise et anticipée. Nous l’attendions, nous la préparions presque autant que nos idoles.
Le matin du départ, quelques jours avant le 14 Juillet, nous prenions le chemin du Faubourg Montmartre (siège à l’époque des journaux L’Auto puis plus tard L’Équipe organisateurs du Tour ndlr). Ah, nous n’étions pas les seuls. Tout le long du Boulevard Bineau, puis des Grands Boulevards, des centaines et des centaines de cyclistes, tous habillés comme nous, se rendaient également vers ce rendez-vous de la Petite Reine.
Dans le Faubourg, c’était une joyeuse cohue. Les champions étaient encore dans la cour de « L’Auto », mais le service d’ordre était débordé. Quand l’instant arrivait que le père Desgranges donnait le signal du départ, il fallait être malin et obstiné pour sauter en vélo sur la chaussée et prendre place dans la caravane.
Le miracle, vois-tu, c’est que nous y arrivions. On essayait bien de nous chasser, mais avec une bonhomie dont je me demande maintenant, si je ne l’ai pas rêvée. C’est qu’en ce temps-là, le public était admis de très près au cérémonial de départ. Et tous ceux qui pouvaient présenter, en guise de sauf-conduit, une bicyclette, jouissaient de la tolérance des officiels, presque de leur considération. Le vélo suivait encore des cyclistes.
Les Boulevards, l’avenue des Champs-Élysées, l’Arc de Triomphe, l’avenue de la Grande Armée, nous les avions montés ou descendus aux côtés des champions. Ils occupaient bien le centre de la route, mais nous avions droit aux bas-côtés. En se défendant bien, on pouvait approcher l’équipe de France.
Tiens, je me souviens du jour où, passant précisément devant chez Peugeot, avenue de la Grande Armée, là où j’étais venu, malade d’émotion, acheter mon premier vélo, je me suis trouvé à cinq mètres d’André Leducq et de Charles Pélissier. Ils étaient comme toi et moi, ils saluaient des gens qu’ils connaissaient. C’était merveilleux et exaltant. Nous en avions pour un an à compulser nos souvenirs. Nous les accompagnions comme ça jusqu’au Vésinet où se donnait le départ réel. Puis nous allions dans la côte du Pecq pour les voir passer une dernière fois. Et nous étions stupéfaits de les voir avaler à quarante à l’heure cette côte qui figurait pour nous parmi les difficultés redoutables de nos sorties d’entraînement.
Enfin nous revenions par centaines, par milliers, piqueniquant sur le parcours Le Vésinet-Paris, notre étape à nous, chassant, sautant sur les trottoirs cyclistes. Ah ! la joie du vent dans les oreilles, comme on a vu partir des Géants ! … »
« … Je n’ai rien contre Mulhouse, tu penses bien. C’est une ville charmante, comme le sont les Alsaciens quand on ne va pas faire la guerre chez eux. Toute la ville était décorée, et les jeunes de là-bas nous ressemblaient : aussi enthousiastes que nous. Il y avait seulement moins de vélos et plus de scooters. La veille du départ, et le jour même, ils parcouraient la ville à la recherche des champions, demandant des autographes à tout ce qui ressemblait à un coureur (j’ai même failli en signer un, c’est te dire…) et puis c’est une ville très bien située : les Belges et les Luxembourgeois n’étaient pas loin de chez eux, les Tricolores avaient Hassenforder, les Suisses étaient à deux pas de leur frontière, ainsi que leurs équipiers allemands. Et les ouvriers italiens foisonnent dans la région. Si bien que chacun avait son compte de bravos et d’enthousiasme.

Blog Hassenforder bis 1ere étape

Donc Mulhouse, c’était bien. Ça n’a pas le même cachet que le Faubourg, mais comme cette tradition-là s’est perdue avec quelques autres, victimes d’un pressant besoin d’argent, c’est aussi bien en Alsace qu’ailleurs. Au moins on est en France, ce qui ne fut pas toujours le cas.
Mais tu ne reconnaîtrais plus le Tour de notre enfance. Finis les joyeux départs, les idoles sous pression, la fête du vélo. Le départ du Tour, maintenant, ça ressemble un peu au mariage de la Reine Elisabeth que tu as peut-être vu à la Télé. Un cérémonial aussi pompeux, aussi strict. Avec tout de même le fait que le Tour de France, ce n’est pas une chose aussi sérieuse que ça, et que l’organisation finit par devenir une excroissance monstrueuse qui semble ne plus pouvoir s’arrêter de grandir, de multiplier les règlements.
Les gens qui dirigent l’affaire, et qui sont sans aucun doute de grands Organisateurs, sont victimes de leur cérémonial. Le père Desgranges, qui n’avait que du génie, ferait figure à côté d’eux, de joyeux fantaisiste. Je vais te dire : j’étais content qu’il pleuve, et à seaux parce que cela a finalement rendu à la cérémonie, qui prenait sans cela des allures de parade un peu trop militaire, des dimensions inhumaines. Que veux-tu, le chef de musique sous un parapluie, et des gendarmes trempés, ça a quelque chose de rassurant, de presque touchant.
Tu vas peut-être me trouver amer. Rassure-toi, cela va passer. J’aime le Tour de France. Il s’est passé beaucoup de temps et beaucoup de choses depuis nos quinze ans. Leducq et Pélissier, que j’avais vu à cinq mètres avenue de la Grande Armée, j’ai fait leur connaissance en devenant journaliste. Tu penses avec quelle émotion. Je ne sais pas si tous ceux qui les ont connus comme moi ont réalisé ce qu’ils représentaient pour notre jeunesse, quel rêve, quels enthousiasmes, ils nous ont apportés.
Dédé (Leducq ndlr) (tu te souviens comme tu étais fier d’avoir le même prénom) est toujours là. C’est un brave type, très chic. Il dit vraiment les blagues que les journaux nous rapportaient, mais j’ai découvert en douze Tours de France qu’il était aussi capable d’être triste, et qu’il avait du cœur à revendre. J’aurais voulu que tu le connaisses comme ça. Tu l’aurais encore mieux aimé.
Et puis, à Mulhouse, sous la pluie qui tombait comme une malédiction, il y a eu un truc terrible. Tout à coup, les micros ont tonitrué le nom de Pélissier. On nous demandait une minute de silence pour Charles qui vient de mourir. Tu te souviens comme nous l’aimions, comme nous aurions voulu imiter son élégance, la vestimentaire et l’autre. Tu sais comme j’étais devenu copain avec lui. Sept Tours de France, j’ai fait avec lui. Sept mois de notre vie ensemble, dans la même voiture, souvent dans la même chambre. Il m’a appris le Tour, et beaucoup de choses de la vie. Pour moi, il était comme mon frère Marcel, qui est mort lui aussi.
Là, sur cette Place du 14 Juillet à Mulhouse, l’espace d’une minute écourtée, j’ai brusquement réalisé ce que j’avais perdu. Plus jamais, il n’y aurait Charles dans notre voiture, plus jamais nous ne l’entendrions chanter horriblement et joyeusement faux. Quand je l’ai vu sur son lit de mort, j’ai été pétrifié. Mais ici, j’ai été dépouillé. Deux ans déjà, j’ai fait le Tour sans lui. Mais l’espoir était là, et il était vivant. Maintenant plus jamais … Je n’ai pas besoin de te demander si tu sais ce que c’est de perdre un ami. Alors tu ne m’en voudras pas de cette lettre un peu triste, un peu mélancolique …
Mais c’est beaucoup de perdre à la fois un compagnon et des images de sa jeunesse. Puisqu’il faut en revenir au Tour de France, c’est une époque de cette course qui s’est terminée. Ce Tour de l’âge mur et de l’âge électronique a quelque chose de froid, de mécanique, qui nous font basculer d’un siècle dans l’autre … »

Blog 1ère étape Bergaud col de BussangBlog 1ère étape col de BussangBlog 1ère étapevue généraleBlog 1ère étape Baldini AnquetilBlog chute Elliott et Le Dissez à NancyBlog 1ère étape

Lors de la première étape, entre Mulhouse et Metz, la course traverse le village vosgien de Charmes, lieu de naissance de l’écrivain nationaliste et homme politique Maurice Barrès, auteur du célèbre roman La Colline inspirée qui s’ouvre ainsi : « Il est des lieux où souffle l’esprit. »
Vous imaginez bien qu’en vue de la butte de Sion-Vaudémont, à l’entrée du département de Meurthe-et-Moselle, soufflerait celui du vénéré Antoine Blondin qui reprend place à l’arrière de la Peugeot rouge n°101 du journal L’Équipe après une année d’absence pour cause d’écriture de son roman Un singe en hiver.
Sont-ce quelques vapeurs d’alcool, je penche plus admirativement pour une licence (IV) littéraire, mon cher chroniqueur a cru reconnaître sur la ligne d’arrivée Maurice Barrès, pourtant décédé en 1923 :
« … Et Barrès me dit :
« Mon jeune ami, j’ai longtemps divagué par monts et par Vosges, desquelles la ligne bleue m’est une ligne de conduite. J’arrive jusqu’à vous dans un vaste tumulte du cœur que la traversée voluptueuse, sanguinaire et parfois mortelle du département de Meurthe-et-Moselle n’a fait qu’alimenter. La ville de Metz participait jusqu’à ce jour des sentiments les plus nobles et les plus âpres qui puissent ébranler une âme française. Certes, ils dégagent le parfum exquis de la démission, ces bastions, ces relans, ces redoutes, que Bazaine a livrés au Prussien ! Mais le mouvement même qui s’enchante au mécanisme civilisé de la capitulation implique une délectation contraire, comme la vague appelle le ressac. Et je me plaisais à méditer sur Metz inviolée en 1582, quand Charles Quint, sorte de loup-garou d’un Benelux avant la lettre, y porta le siège à la tête de soixante mille hommes. Nous donnions la réplique par le seul truchement du sublime François de Guise qui s’était enfermé dans la place avec ce que l’on a coutume de nommer la fleur de la chevalerie française. François, si je puis l’appeler par son prénom, était à la veille de céder, lorsqu’il lui vint à l’idée d’employer un stratagème consacré par Bayard au siège de Mézières. Il laissa volontairement tomber aux mains des estafettes ennemies un plan supposé de ses moyens de défense, aux fins de solliciter l’assaillant d’avoir à concentrer ses forces à l’endroit où, précisément, il disposait des meilleurs arguments pour lui répondre. Rebuté, lassé, fourbu, le vieil empereur rappela ses troupes, ainsi qu’on siffle une meute, et Metz connut transitoirement la gloire d’être baptisée : « Metz-la-Pucelle », pour cette raison qu’elle avait su serrer les Suisses au moment opportun.
Cette cité, si équivoque soit-elle par les passions qu’elle m’inspire, ne peut se trouver démise du fait que je m’identifie à elle en des après-midis, tels que celui que nous avons eu le privilège de vivre ensemble, et prenne ma part d’une allégresse qui émerge au patrimoine commun. Tout ce qui est national est nôtre !
Or, André Darrigade appartient à l’équipe de France. Il est donc des miens. Encore que la nécessité doive l’obliger désormais à troquer son pourpoint tricolore pour le Maillot Jaune. Les bons esprits s’appliqueront, j’espère, à considérer, dans cette effigie scintillante et piaffante, l’étalon-or d’un juste redressement de notre pays. Cet athlète délié est beau comme un franc lourd ! (sous l’égide d’Antoine Pinay, le nouveau franc allait être mis en circulation le 1er janvier 1960 ndlr)
Car je tiens que cette victoire, plus fastueuse qu’une campagne électorale, n’est pas celle d’un déraciné mais plutôt d’un de ces grands abonnés de l’histoire, à travers lesquels s’entretient la permanence d’un panache qui nous est propre et d’une habitude qui nous est chère. Ce coureur, jailli de la terre des ancêtres, est une des plus hautes nourrices de la tradition. De semblables mainteneurs confondent leur légende propre avec celle de la patrie et, pour ce qu’ils sont épris d’eux-mêmes, reflètent une image prochaine de celle que j’aime à m’offrir quand je me réfléchis dans le miroir de ma conscience … »
Plus laconiquement, André Darrigade, décidément un dangereux récidiviste, s’installe dans le Tour de France 1959 de la même façon magistrale que les trois années précédentes : en gagnant la première étape au sprint, à Metz cette fois, établissant ainsi un record original qui ne pourra être égalé, dans l’hypothèse la plus favorable, avant … 1963 !

MAX ConsoleBlog Darrigade 1ere étapeBlog Darrigade 1ère étapeBlog Darrigade 4 fois 1ere étape

Malgré ce premier bouquet, il n’a pas fallu longtemps pour qu’apparaisse quelque lézarde dans la bonne entente au sein de l’équipe de France. Si l’on en croit Jacques Périllat (pseudonyme du journaliste de L’Équipe Pierre Chany pour écrire incognito aussi une chronique dans le magazine concurrent Miroir-Sprint !), ce serait la soupe à la grimace à la table de l’hôtel du Globe de Metz entre Anquetil et Darrigade, en principe pourtant les deux meilleurs amis du monde. Il semblerait qu’ils aient, depuis leur mariage, des conceptions différentes sur la vie et leur métier, l’obstination du Landais s’accordant mal avec le dilettantisme du Normand. Une fâcherie vite réprimée cependant car les deux frères d’armes, après avoir boudé dans leur chambre commune seraient descendus manger avec leurs coéquipiers tricolores. Ouf !
Le nuage noir a été vite dissipé mais cela n’incite pas le ciel à plus de clémence. Orage sur Mulhouse, orage sur Metz. Pas de variante, on allait suivre en imperméable le deuxième jour comme le premier, un peloton tout de nylon vêtu qui s’aspergeait de flaques d’eau.
Sur la route de Namur, Maurice Vidal ne décolère toujours pas de ce nouveau Tour de France entrant dans l’ère technologique : « Nous sommes enfermés dans notre véhicule équipé de la radio. Nous écoutons les communiqués diffusés par l’Organisation. De temps à autre, armés de jumelles, nous venons jeter un coup d’œil sur la tête de ce peloton mystérieux où il se passe des choses que nous ne verrons jamais. Si la route est très large, comme ce fut le cas en Belgique, nous nous risquons à le passer. Alors nous dévorons des yeux ces cavaliers d’Apocalypse. Nous voyons Bobet attentif, inquiet de son genou, menant sa course au quart de roue, Gaul confiant, décontracté, et qui nous fait un clin d’œil amical. Anglade, vêtu de tricolore et déjà habitué à ces couleurs, prend le temps de nous faire compliment de notre voiture neuve, Rivière un éternel sourire aux lèvres, Geminiani qui a retrouvé le rictus de l’an dernier, Baldini appliqué, Favero et sa tête de Médicis. Nous regardons, mais nous passons trop vite. Les journalistes ont des jumelles, nos photographes ont des téléobjectifs, comme les stations de radio ont des voitures et des avions-relais, comme le médecin dispose d’hélicoptère. Les motos sont même équipées de radio et marchent ainsi au radar. Les temps modernes ont commencé sur le Tour de France. Nous sommes dans l’univers de « Mon Oncle » (le récent film de Jacques Tati ndlr). Une page est tournée, donc. »
De Metz à Namur, après une brève intrusion dans le Luxembourg, le duché où tous les noms de villages se terminent en ange (en honneur de leur champion Charly Gaul l’Ange de la montagne ?), les coureurs empruntent les routes casse-pattes ardennaises dignes de la fameuse classique Liège-Bastogne-Liège.
C’est l’occasion aussi pour les photographes (avec leurs téléobjectifs !) de faire une des « belles images du Tour », le traditionnel cliché du franchissement de la Meuse sur le pont de Dinant.

Blog Tour 1959 pont de DinantBlog Tour 1959 étap Metz-Namur le curé

Antoine Blondin, qui n’a pourtant pas une prédilection pour l’eau (!), fredonne sous la pluie : « … Un amour comme le nôtre, il n’en existe pas deux, chanterait Lucienne Boyer. Il m’aura fallu venir dans cette province insolite où l’on parle en français et on pense en wallon, pour acquérir la certitude que l’Europe était en train de se faire. Il est des plaques tournantes qui ne trompent pas ; Notre caravane passe-partout, qui fracture les frontières et où bourdonne le babil de Babel, notre peloton où l’équipe internationale fait rimer l’Irlande avec la Pologne, offre d’ailleurs la maquette assez séduisante d’une société où les nationalités tomberaient en même temps que les cravates.
Sous cet éclairage nouveau, des considérations auxquelles nous nous serions copieusement attachés autrefois perdent tout leur sens. Que les Belges aient précisément choisi cette incursion chez eux pour terminer les derniers de l’étape au classement par équipes, que Brankart, Wallon captif, englué dans le lot des retardataires, ait terminé 93ème devant sa famille et ses amis, ce naufrage dont nous aurions tiré naguère des maximes morales ne nous arrache même plus des accents dramatiques. À peine émarge-t-il aux faits divers. L’immense machinerie où nous sommes embarqués le dépasse.
Les habitants de Namur l’ont certainement compris, qui affichent dans le tumulte des flonflons la liesse sans mélange d’une veuve joyeuse « qui a pris son parti »…
… Allez à la kermesse et vous croirez, déclarait à peu de chose près Pascal. Les habitants de Namur ne se le font pas dire deux fois. Ils déambulent gloutonnement entre la citadelle et la cathédrale Saint-Aubin, consomment énormément de cacahuètes, accumulent des réserves de prospectus pour l’hiver et achètent les yeux fermés des ustensiles bizarres auxquels ils n’accorderaient pas un regard en temps ordinaire.
Ils éclatent de rire et se tapent dans le dos, en proie à une sorte de délire convulsionnaire dont ils auront de la peine à se remettre. La ville n’est plus qu’un grand Luna Park de feuillage aux attractions gothiques. Seul un pêcheur, dévoré sur place par sa passion muette, tourne délibérément le dos à cette frénésie. Son médecin lui a conseillé de garder la Sambre … »
De cette étape, on retiendra la victoire de l’Italien au visage de Médicis, Vito Favero second du Tour précédent et … la banderille de l’Espagnol Bahamontès si discret habituellement dans ces contrées septentrionales.

Blog Tour 1959 montée citadelle NamurBlog Tour 1959 montée citadelle Namur 2Blog Tour 1959 Favero à Namur

Jusqu’alors bloqué en trois minutes, le classement général allait éclater entre Namur et Roubaix. Dix courageux échappés depuis la première heure dans la cahoteuse traversée de Charleroi se présentèrent ensemble au vélodrome décor habituel de l’arrivée de la course classique Paris-Roubaix.
Du résultat du sprint dépendait le sort du maillot jaune. Toute la journée, le Grenoblois Bernard Gauthier, le sympathique Nanar alias aussi Monsieur Bordeaux-Paris qu’il remporta quatre fois (décédé en 2018), le porta virtuellement mais le Pyrénéen Robert Cazala, jeune membre de l’équipe de France, lui rafla sous le nez en gagnant l’étape de quelques centimètres et en empochant la minute de bonification.

Blog Tour 1959 Cazala sprinte à Roubaix 1Blog Tour 1959 Cazala à Roubaix 1Blog Tour 1959 Cazala Darrigade à Roubaix

 Les Tricolores André Darrigade maillot vert et Robert Cazala maillot jaune

Mais finalement, le fait essentiel de cette étape fut peut-être le calvaire que connut le vétéran du peloton Jean Robic, le toujours aussi populaire Biquet depuis sa victoire dans le Tour 1947. Voici ce qu’il confie, le soir à l’hôtel, au journaliste du Miroir des Sports André Chassaignon :

Blog Tour 1959 Robic mur de Grammont

« - Tu te rends compte que j’ai grimpé le mur de Grammont avec une seule main ? Faut le faire ! Une roue cassée. Cinq crevaisons. Je ne sais pas ce que c’est que ces boyaux qu’on me filait. Je faisais dix kilomètres et j’étais encore à plat …
– Quand je pense que je refais du vélo pour ma santé …
Le confrère qui se trouvait dans la chambre me regarda aussi perplexe que moi-même.
– Quoi ?
– Ben oui, dit sérieusement Robic. Je fais du cholestérol et je n’avais plus de globules blancs, alors j’ai repris le vélo. Quand on est à vélo, on élimine et on se refait des globules.
– Oui, dit le confrère, mais il y en a qui se contentent de faire du vélo au Bois de Boulogne. Tout de même, le Tour …
– Oui, dit Robic, je sais bien qu’un jour il faudra que je m’arrête de courir. J’en suis à ma dix-huitième licence professionnelle. Si j’arrive à vingt, ce ne sera pas mal. Encore deux ans. Tu sais que Bartali est venu me demander si j’avais l’intention d’aller jusqu’au bout. Je lui ai demandé ce qu’il faisait à trente-huit ans, et comment il avait terminé le Tour cette année-là. Je m’en souviens, tu penses : quatrième. Moi, j’étais cinquième et premier Français. Alors, pourquoi, j’en ferais pas autant au même âge ?
Déjà, il oubliait sa main blessée, se reprenait à espérer :
– Avec une piqûre de novocaïne tous les matins, ça ira peut-être… »

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La quatrième étape, longue de 230 kilomètres, conduit les coureurs de Roubaix à Rouen, fief de … Jacques Anquetil.
Nous sommes le dimanche 28 juin, il n’y a évidemment pas classe et c’est la fête au village, du moins dans mon cœur. Selon l’itinéraire avec les horaires probables, la course devrait passer vers 15 heures 25, au 189ème kilomètre, dans ma ville natale de Forges-les-Eaux.
Malédiction, la pluie que n’affectionne guère mon champion (un comble pour un Normand !) est encore au rendez-vous. Malgré tout, Jacques fait battre mon cœur d’enfant en passant devant la maison en tête du peloton. Vous ne me croirez peut-être pas mais j’ai encore en mémoire cette vision fugace.

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Peut-être, est-il encore aux avant-postes, quelques kilomètres plus loin, dans la traversée de Quincampoix, le bourg où il passa sa jeunesse et où il repose aujourd’hui. Peut-être, se prend-il à espérer en une victoire sur le boulevard de la Marne, non loin de la tour Jeanne d’Arc, dans la capitale normande, comme deux ans auparavant lors de son premier Tour de France.
Il faut bien avouer que l’on s’ennuie un peu sur la route du Tour. Les suiveurs retiendront de cette morne étape la spectaculaire chute du coureur de la formation régionale du Centre-Midi, Jean Anastasi, transporté aussitôt par hélicoptère à l’hôpital de Rouen.

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Le populaire chansonnier Jacques Grello choisit de mettre son « grain de sel » sur la question épineuse du bouquet offert aux vainqueurs d’étapes :
« Dans la vie courante, on voit rarement une femme offrir des fleurs à un monsieur qu’elle ne connaît pas. Des fleurs et un baiser. Cette offrande insolite devient, dans le Tour, un geste quotidien. À chaque vainqueur son bouquet. Dès la ligne franchie, on jette dans les bras du triomphateur une jolie fille et une douzaine de glaïeuls. C’est la coquetterie de la course, le petit détail charmant qui fait plaisir aux photographes. La jeune fille est généralement très mignonne, et chaque jour différente. Les fleurs sont toujours fraîches. Mais on ne change jamais : c’est toujours des glaïeuls ! Quel que soit le profil de l’étape, sa longueur, la moyenne, la tête du champion, ses goûts, ses couleurs, il n’y coupe pas de sa douzaine de glaïeuls.
Je n’ai rien contre le glaïeul. C’est une belle fleur. Elle fait très bien sur un vainqueur. Elle prend bien la lumière. Mais pourquoi toujours des glaïeuls ? Personne ne peut me le dire. On ignore quel dirigeant, un jour, a décrété que, dans le langage des fleurs, le glaïeul signifiait victoire.
La forme des guidons a changé, il y a une mode pour les casquettes, les maillots se transforment mais, de mémoire de suiveur, personne ne vit jamais, sur un guidon, autre chose que des glaïeuls. C’est monotone. Un homme comme Bobet, par exemple, dans ses bonnes années, peut se faire dans ses cent kilos de glaïeuls. Il doit en avoir jusque là, du glaïeul !
Heureusement, les hôtelières ne s’en lassent pas. Car, après enquête, il s’avère que, par coureur interposé, l’organisation fleurit surtout les hôtelières. C’est naturel. Les coureurs sont loin de chez eux. En général, ils n’ont sous la main ni femme ni fiancée ni vieille mère. Quant à leurs innombrables admiratrices, pourquoi favoriser l’une ou l’autre ? Alors, va pour la logeuse.
Certains coureurs, grands seigneurs, jettent leurs fleurs au public. C’est rapide et spectaculaire. Ainsi faisait jadis Leducq (vous ne pouvez pas vous souvenir, jeunes gens !). Ainsi fait aujourd’hui Baldini : « Mes fleurs, m’a-t-il dit, zé les offre au poublic ». Baffi, l’an dernier, a jeté son bouquet à Béziers. Mais il l’a fait avec colère. Ulcéré par les sifflets du public, il lui a, en quelque sorte, jeté ses glaïeuls au visage. Geste scandaleux. On ne doit pas battre une foule, même avec une fleur. Ce jour-là, les Biterrois ont été vexés et la Madone a été déçue. Car les fleurs de Baffi, d’habitude, sont « per la Madona ». Baffi est un garçon très religieux. Où qu’il gagne, il fait porter ses fleurs à l’église. La Madone doit être bien contente, mais, peut-être, parfois, soupire-t-elle « encore des glaïeuls ! ».
Pensez-y, messieurs les organisateurs, changez de fleurs de temps en temps. Ou bien variez le bouquet selon les coureurs. Offrez du mimosa et de la lavande des Alpes aux gars du Sud-Est. Pour Stablinski, qui est si modeste, préparez des violettes, et Valentin Huot, qu’on oublie toujours, serait ravi d’avoir des myosotis. À ceux qui réfléchissent, offrez des pensées. Donnez des marguerites à Bernard Gauthier, des genêts d’or à Robic et des édelweiss au Suisse Graf ; aux Tricolores, des bleuets, des lys et des coquelicots.
Et à Marcel Bidot, des soucis. Assez de glaieuls ! »
Je ne sais si le jeune transalpin Dino Bruni choisit de fleurir la Madona mais c’est lui qui sortit vainqueur du sprint massif à Rouen.
Je mets aussi mon grain de sel sur la question du bouquet. Quand j’étais gamin et que je refaisais l’étape dans la cour de ma maison école, il m’est arrivé d’aller couper discrètement un glaïeul (un seul je vous promets) dans le jardin pour accomplir mon tour d’honneur. Et pour me faire (à moitié) pardonner, je l’offrais ensuite à une chère tante paralysée qui suivait mes exploits depuis son fauteuil. Je lui devais bien cela, c’est elle qui me tricota un splendide maillot bleu blanc rouge de champion de France à faire pâlir d’envie Henry Anglade porteur de cette tunique distinctive en cette année 1959.
Preuve encore de l’ennui qui gagne les suiveurs, dans sa Ballade à Charly, allusion évidente au comportement amorphe des coureurs tricolores qui emmènent tranquillement Gaul au pied des Pyrénées, entre Rouen et Rennes, Maurice Vidal loue les charmes de ma chère Normandie qui m’a donné le jour :
« Le Tour entre dans les terres. La Normandie nous a, pour cela, offert ses routes. Et quelles routes ! Bordées de taillis, de bois, de forêts. Donc, vertes et jolies, et serpentines, musardant de-ci, de-là, rencontrant des villages et des bourgs qui offrent l’image réelle de ce que, dans les contes de notre enfance citadine, nous appelions « la campagne » : Orbec-en-Auge, Villedieu-les-Bailleul, Argentan (dont le nom hélas, rappellera désormais à ceux du Tour la mort terrible d’un enfant de cinq ans devant les yeux de ses parents), La Ferté-Macé, gardienne de la plus belle forêt du monde, la forêt d’Andaine, Bagnoles-de-l’Orne, littéralement camouflée dans les arbres. Mais arrêtons là. Nous ne faisons pas du tourisme ! … »

Blog Tour 1959 Bagnoles de l'OrneBlog Tour 1959 Fougeres

Blog Tour 1959 Rouen-Nantes FougeresBlog Tour 1959 attaque avant Bagnoles

Mes chers lecteurs comprendront que c’est à travers cette littérature sportive que j’ai sans doute aimé la géographie (et l’histoire) et appris à bien connaître notre Douce France.
Il y aura bien une escarmouche du côté d’Orbec, bourgade du Pays d’Auge arrosée par l’Orbiquet (rien à voir avec Jean Robic !), et devenue lieu stratégique pour quelques manœuvres à vélo chargées d’exterminer l’Ange de la montagne.
En effet, en 1957, Jean Bobet plaça là un démarrage qui causa la perte définitive du grandissime favori luxembourgeois. En 1958, c’est l’autre Bobet, le grand frère Louison, qui avait préparé un coup de Jarnac, un coup de (Or)bec plutôt, avec Geminiani, qui laissa le même Gaul à deux minutes à l’arrivée à Caen.
En cette année 1959, Geminiani a salué le passage à Orbec par un démarrage. Aussitôt, s’est formé un groupe comprenant Louison Bobet, Anquetil, Rivière , Anglade, le Belge Brankart, le champion du monde Baldini, tous les favoris quoi, tous sauf Charly Gaul auquel l’endroit décidément ne convient pas (indisposé par les odeurs de Pont-l’Évêque ou Livarot ?). Mais, cette fois, Gaul revint sur les fuyards en trois coups de pédale (pour les derniers amoureux de la langue française, pédale reste au singulier, en effet, vous essaierez d’appuyer sur les deux pédales en même temps !). En tout cas, pour l’instant, dans la guerre de Gaul, Charly fait figure de César !
Profitant que l’on traverse son fief, Maurice Vidal brosse un portrait élogieux du jeune champion argentanais Gérard Saint promis à un avenir radieux. Il intitule son chapitre Un Saint en enfer, qui prendra bientôt, bien involontairement, une tout autre signification car le coureur décédera, l’année suivante, dans un terrible accident automobile.
« Je ne vais pas vous présenter physiquement Gérard Saint, mais vous conter une anecdote : il sortait à nos côtés du vélodrome de Roubaix, lorsqu’un homme d’un âge certain s’approcha de lui :
– Avec une tête pareille, vous ne devriez pas faire du vélo, mais du cinéma. Malheureusement, le monsieur n’était pas producteur, et Gérard est toujours coureur cycliste. Donc, il a un visage agréable. Les demoiselles diraient sans doute plus. Une tête surmontée d’une chevelure harmonieusement ondulée, d’un châtain doré du plus heureux effet. La nature, seule responsable de cet état de fait l’a, par ailleurs, doté d’un corps immensément long, avec une étonnante paire de jambes. Mystère de l’esthétique, ce corps trop long et léger ne semble pas maigre. Il est mince, mais chaque membre est harmonieusement dessiné. Il semble avoir été étiré par un Modigliani, dont le génie nous a fait aimer ces formes si longues et pourtant si belles.
Cela dit, il ne me viendrait pas à l’idée de conseiller à Gérard de devenir modèle. Je trouve fort bien qu’un coureur cycliste ait cette allure racée, et ce ne sont pas les anciens admirateurs de Hugo Koblet qui me démentiront.
Mais si son physique est intéressant, son esprit l’est infiniment plus. Si vous l’avez entendu à la Radio, vous savez déjà qu’il a une magnifique voix de basse, qui semble venir du sous-sol de son corps interminable. Sa diction est parfaite comme s’il l’avait apprise chez M. Clarion. Mais précisément, il n’a rien appris de ce côté. C’est une génération spontanée. Gérard, vous le savez peut-être, a connu une enfance des plus difficiles. Il n’est pas le seul, mais tous ne s’en sortent pas aussi bien.
Cette voix de tragédien est pleine d’une calme assurance. Il observe, compare, juge avec beaucoup de sagesse. Il n’est humble devant personne, mais jamais arrogant. La classe, en un mot. »
Dans le contexte de la guerre d’Algérie (dans une pétition envoyée au ministère, une cinquantaine d’habitants d’Argentan s’était offusquée de l’absence sous les drapeaux d’un athlète de haut niveau), le journaliste pose peut-être la question de trop :
« - Allez-vous vraiment rejoindre l’armée après le Tour ?
– Ce n’est tout de même pas juste de m’avoir déclaré réformé définitif, puis de me faire revenir à plus de vingt-quatre ans. Ma carrière serait fichue. J’ai été déclaré service armé n°3. C’est-à-dire que je suis dispensé de corvées, de gardes, de manœuvres et surtout de sport. Ça ne vous dit rien ? »
Début 1960, Gérard Saint fut appelé du contingent. C’est en rentrant d’une permission passée en famille avec son épouse et sa petite fille, qu’à l’entrée du Mans, son ID 19 s’écrasa contre un platane …
La 5ème étape s’achève par un sprint d’un groupe d’une vingtaine de coureurs sur le vélodrome de Rennes. L’équipe de France conforte sa première place au challenge Martini avec la victoire du populaire berrichon Jean Graczyk dit Popoff devant un autre tricolore André Darrigade qui consolide son maillot vert Vabé. C’était avant la loi Évin, les apéritifs faisaient alors bon ménage avec le cyclisme.

Blog Tour 1959 Graczyk  vers Rennes

Blog Tour 1959 sprint à Rennes

Cette fois, c’est certain, il va enfin se passer quelque chose à l’occasion de l’étape contre la montre de 45 kilomètres en Loire-Atlantique entre Blain et le vélodrome Petit-Breton (ça ne nous rajeunit pas !) de Nantes. J’ai le secret espoir que mon champion Anquetil, l’homme chronomaître, va sortir de sa réserve. D’ailleurs, peu de suiveurs l’ont remarqué, mais il s’est appliqué à devancer son rival et pourtant équipier Roger Rivière dans tous les sprints, afin qu’au bénéfice des points, il parte derrière lui dans l’épreuve dite de vérité.Maurice Vidal, qui n’a jamais sa plume dans sa poche, a choisi un angle de traitement surprenant … par sa sincérité : « L’ambiance d’un départ contre la montre a toujours quelque chose de reposant et de neuf pour un journaliste. Il ne roule pas, il ne salit pas ses vêtements et il voit les coureurs tout à son aise, pour leur parler, les observer. Le champ de foire de Blain était agreste à souhait et appelait le calme. Les chasseurs d’autographes eux-mêmes étaient sereins et ne bousculaient personne. Dans une rue voisine, quelques chambres avaient été prévues pour recevoir des coureurs. Peut-être afin qu’ils s’y reposent, encore que le repos ne soit pas recommandé avant un départ solitaire, peut-être pour y faire toilette. Mais je peux vous affirmer qu’elles ont servi à tout autre chose. Les chambres de Blain ont vu apparaître plus de pharmacie en une journée qu’elles n’en avaient sans doute vue en plusieurs siècles de vieux paysans malades. La chimie étant devenue l’un des éléments essentiels du sport cycliste, le jour d’une course contre la montre, il s’en fait une grosse consommation. Je ne prétends pas vous faire là une révélation, encore moins dénoncer un scandale. Je vous épargnerai le couplet habituel sur le doping, tricherie intolérable chez un sportif. Car en cyclisme, dans ce cas, tout le monde triche. Là-dessus, les avis des coureurs sont formels : tous prennent un stimulant avant un départ au chronomètre. Les seules différences résident dans les doses. Tout le monde le sait, tout le monde en parle : pourquoi ne pas l’écrire, au lieu d’ignorer le fait comme s’il était indélicat de toucher à ce problème. Donc, dans ces chambres de Blain, les tubes de comprimés et les seringues hypodermiques étaient à l’honneur. Pour certains, l’opération ne consistait qu’en un stimulant provisoire que l’organisme élimine très rapidement, une action bénigne. Pour d’autres, c’était une véritable « charge » (le mot n’a pas été inventé pour rien), celle qui risque de laisser des traces dans l’organisme, et qui explique aussi pour les prochains jours les défaillances surprenantes, parfois les abandons, dont on dit alors qu’ils sont injustifiés. Nous avons vu sur le champ de foire des garçons nettement surexcités, presque absents. Je tenais à vous dire que c’est le côté pénible du sport cycliste.

Étonnant non ? comme aurait dit Monsieur Cyclopède (le bien nommé en la circonstance) dans sa minute quotidienne à la télévision.
Je ne conclurai évidemment pas que c’était la cause à l’effet, en tout cas, à l’époque, ma déception fut grande : Rivière, bouclant les 45 kilomètres 330 en moins de 57 minutes, reléguait Ercole Baldini à 21 secondes et Anquetil à 58 secondes !

Blog Tour 1959 Riviere clm 1Blog Tour 1959 Rivière clm 2Blog Tour 1959 Baldini clm 2Blog Tour 1959 Riviere et Baldini clmBlog Tour 1959  Anquetil et Baha clmBlog Tour 1959 Anquetili clm 2Blog Tour 1959 B.Gauthier La Rochelle

Il est un ancien coureur P’tit Louis Caput, à qui « on ne lui la refaisait pas », qui manifestait aussi pour le moins de l’étonnement :

« Il fallait l’entendre s’adresser à Rivière sur le vélodrome de Nantes, alors que le héros du jour attendait calmement l’arrivée de Jacques Anquetil. Caput avait suivi Rivière de bout en bout :
– Dis donc, Roger, tu ne mets jamais les mains en bas du guidon ?
– Et bien non, je ne peux pas. C’est drôle, mais je mets toujours les mains aux cocottes.
J’ai retrouvé Caput un peu plus loin sur la pelouse, et le soir, en compagnie de Robert Chapatte et d’Henri Surbatis, fixé dans la région nantaise, qui retrouvait ses anciens équipiers avec une joie visible … et sonore. P’tit Louis était intarissable :
– Je te jure que c’est incroyable. Je l’ai suivi de bout en bout. Ce n’était pas un parcours très accidenté, mais tout de même il y avait des petites bosses, et il les avalait à 45 à l’heure. Pas une fois, je ne l’ai vu passer une vitesse. Il paraît qu’il est passé une fois sur le 15 dents. Des coureurs comme nous, on aurait l’air de petits rigolos maintenant. Pense qu’on bombait le torse en poussant 50 x 15.
D’ailleurs, ce n’est pas compliqué : en 1951, dans sa grande année, Koblet qui était tout de même un rouleur avait 51 x 15.
– Moi, je n’en reviens pas de ce Rivière. Enfin, tu te rends compte, pousser 54 x 14 et rouler sans cesse à cinquante à l’heure ou presque, sans mettre une fois les mains en bas du guidon ! Et ce Baldini qui avait 56 dents au plateau ! 57 x 14, c’est ce qu’on met derrière Derny et 56 x 14, derrière moto commerciale. C’est incroyable … »
Bien des années plus tard, en parcourant un ouvrage de Jean-Paul Ollivier, Le Tour de France, une histoire, un roman, je lus ceci :
« Rivière, arrivé trop vite au sommet avec une fortune le dépassant, s’était laissé encercler par les milieux corrompus du cyclisme. Tout semblait facile pour ce garçon. Sur la table de massage, la main experte de Raymond Le Bert (ex soigneur de Louison Bobet ndlr) pouvait s’employer, elle glissait avec facilité sur une machine bien huilée où les éléments s’enchaînent harmonieusement. Quelle inconscience, hélas, chez le Forézien qu’il apostrophe rudement alors que le Tour de France 1959 vient de prendre son envol :
« J’ai trouvé un carton dans ta chambre, tout à l’heure. J’ignore qui l’a apporté. Mais je ne suis pas né de la dernière pluie. Il y a un peu de tout dans ce capharnaüm : des amphétamines, notamment, et des produits dont j’ignorais jusque-là l’existence.
– Vous savez Raymond, je m’adonne à certains traitements !
– Écoute-moi bien. Tu es l’homme du Tour, le plus bel athlète. Tu n’as pas besoin de ce genre de saloperies. Aucun autre coureur ne dispose de tes qualités. Je n’ai jamais vu un sportif aussi doué. Et tu veux t’amuser à détruire ce bel équilibre ? Je te crie casse-cou, Roger. »
Le soigneur ne pensait sans doute pas parler autant au premier degré. La carrière de ce super champion qu’aurait pu être Roger Rivière se brisa net au fond d’un ravin du col cévenol du Perjuret, l’année suivante, lors du Tour 1960.
Je n’ai rien trouvé qui puisse alimenter le débat du côté d’Antoine Blondin qui n’est pourtant pas un grand consommateur d’eau claire. Je me régale tout de même d’un de ses savoureux biscuits en forme de calembour : « On a pu voir Jean-Claude Lefebvre pédaler utile aux approches de Nantes. »
Pour clore cette étape, signalons qu’en marge de la lutte pour la suprématie entre les trois recordmen du monde de l’heure sur piste, Robert Cazala conserve le maillot jaune.
De Nantes à Montaigu, la digue, la digue … non je m’égare, nous filons maintenant vers La Rochelle.

Blog Tour 1959 Sables d'Olonne La Rochelle

Il faut relever, au cours de cette étape, une timide offensive de Rivière, Anquetil, Baldini et du maillot jaune Cazala, vite réprimée par Charly Gaul. Pas de quoi en faire la couverture du Miroir des Sports.

Blog Tour 1959 Riviere Anquetil Nantes-La Rochelle

La « grande » affaire de la journée est finalement le sprint tumultueux opposant le tricolore Roger Hassenforder et le Belge Martin Van Geneugden sur la piste du vélodrome Rochelais. Voici ce que cela inspire à l’ami Blondin :
« Au moment où nous écrivons, nous ignorons encore le nom du vainqueur légal de l’étape. Autant dire que notre siège n’est pas encore fait. En cela, nous sommes moins fortunés que le cardinal de Richelieu, qui est le véritable régional de la journée puisqu’il fut évêque de Luçon, où nous nous sommes ravitaillés, et qu’il contraignit par la suite les protestants de La Rochelle à l’abandon au moyen d’une digue fameuse que beaucoup d’historiens considèrent à juste titre comme l’ancêtre de la tactique du béton.
Pour ce qui est du vainqueur réel, c’est notre ami Roger Hassenforder qui a franchi le premier la ligne, selon la promesse implicite qu’il nous avait faite de tenter quelque chose entre l’épreuve contre la montre et la montagne. Malheureusement, il imprima à la trajectoire de son sprint de tels méandres sur la piste (les voilà bien les boucles de l’Hassen !) que ses adversaires ont déposé une réclamation… »
En attendant la décision des commissaires, l’Antoine, qui déteste que l’on roule idiot, se livre à quelques considérations historico-architecturales :
« Nous sommes aujourd’hui passés d’une civilisation dans une autre, en quittant les toits d’ardoises pour les toits de tuiles, non pas ces plates gaufres qui abritent les villas de banlieue, mais ces demi-cylindres moussus dont le lichen abrite des pollens venus d’Andalousie. Plus que la séparation entre la langue d’oc et la langue d’oïl, ce clivage distingue entre les hommes : « Dis-moi comment tu te couvres, je te dirai qui tu es. »
Rien n’ici n’évoque le bagne si proche pourtant de l’île de Ré. Pour retrouver l’image des forçats, le souvenir des sinistres embarquements à La Pallice, l’ombre équivoque de Vidocq, c’est bien sur la route où il faut retourner.
Peu après le bourg d’Avrillé, que la chiourme du peloton traversait sans un regard pour les bonnes gens qui lui tendaient des morceaux de pain avec quelque chose dedans, Robinson, sans doute stimulé par la perspective d’une île, imprima une allure encore plus vive à ses compagnons de chaînes et la bure des maillots rayés s’entremêla périlleusement. C’est alors qu’un des coureurs tomba sur le bord du chemin. Il s’appelait Champion (prénommé Jacques de l’équipe régionale Paris-Nord-Est ndlr) et, par dérision, semblait promis aux mornes délectations de la lanterne rouge, au falot. Des âmes compatissantes lui conseillèrent d’en profiter pour s’évader. « Impossible, gémit Champion, ils ont relevé mon matricule. »
Et le 163, confus et meurtri, entama une longue poursuite destinée à le ramener vers ses geôliers. À nous qui le suivions, il détaillait ses douleurs et cette complainte lucide nous arrachait des soupirs. Il s’enquérait des délais qui lui restaient pour rejoindre le pénitencier avant d’être porté disparu et si, par hasard, quelques amis qu’il s’était faits aux bans ne l’auraient pas attendu. Ceux-ci, que nous avions interrogés, nous avaient répondu qu’ils ne voulaient pas traîner l’autre comme un boulet … »

MAX ConsoleBlog Toiur 1959 La Rochelle 1Blog Tour 1959 Hassenforder La Rochelle

Après délibération, les commissaires confirment le succès de Roger Hassenforder qui ramène une nouvelle victoire d’étape à l’équipe de France, et peut embrasser de bon cœur les filles de La Rochelle (qui) ont armé un bâtiment, elles ont la cuisse légère et la fesse à l’avenant … excusez, c’est la version paillarde d’une comptine que l’on apprenait alors à l’école communale, c’est sans doute aussi celle que préférait le fantasque Alsacien assez « coureur » sur les bords.
Sur la route monotone du Tour, les chroniqueurs doivent faire preuve d’imagination pour intéresser leurs lecteurs. Ainsi, encore Antoine Blondin, qui ne connaît pas la pratique du vélo à l’eau claire, nous met le vin à la bouche entre La Rochelle et Bordeaux :
« Si vous passez dans le Bordelais, province d’élection du bien-boire et du bien-manger, terre promise de tous les œnologues du monde, nous vous conseillons de séjourner à La Tour de France, que certains guides appellent le Goddet’s, du nom de son propriétaire…
La Tour de France est avant tout renommée pour ses grands crus, révélés d’année en année et mis en bouteilles sur place. Voilà un lieu où l’on débouche !
Nous vous recommandons en premier lieu un Grand Pape-Bobet trois étoiles. C’est un vin plutôt Graves que l’on comparera avantageusement avec un Château Mont-Gaul plutôt sec.
À défaut, on se rabattra sans dommage sur le Cazala de la maison qui semble doux au départ et se révèle à l’usage un vin jaune extrêmement pétillant.
Ceux qui auront choisi de manger l’assiette Anglade l’arroseront d’un Robic, petit vin déjà âgé garanti sur fracture. On prend volontiers le Robic 59 pour un Vieux-Médiocre. Sans valoir le Château-Biquet 1947, celui qu’on vous sert au Goddet’s accompagne très honorablement n’importe quel gratin.
Le Saint-Gérard, que vous essayerez ensuite, ne se sert qu’en magnum. Ce grand cépage, dans la lignée des Saint-Estèphe et des Saint-Émilion, apparaît surtout au moment du plat-de-côte, dont la recette consiste à dresser une côte au milieu d’un plat. À défaut de Saint-Gérard, on pourra commander un Château-Bergaud, encore que celui-ci escorte habituellement un salmis de rostollan, sorte d’échassier des montagnes assez nerveux, mais fort apprécié dans le Dauphiné. Péripétie savoureuse : ce mets est à déconseiller lorsqu’il est cuit.
Vous le ferez suivre d’une darrigade à la sauce verte. La darrigade est une spécialité locale assez relevée, surtout dans les virages. Elle est inséparable d’un Lafuite-Anquetil qu’on aura pris la précaution de chambrer. À ce propos, les mauvaises langues prétendent que ce cru nerveux se marie mal avec le Haut-Rivière, que vous ne manquerez pas d’exiger du sommelier. Cela nous étonnerait fort, ces deux vins provenant de chez le même négociant : Marcel Bidot, France, faisant fonction de propriétaire-récoltant. Quoi qu’il en soit, le Haut-Rivière, incomparable à l’épreuve du temps, est à déguster sur l’heure. Il ne saurait provoquer de révolution de palais chez le consommateur.
À titre indicatif, voici ce que nous avons savouré hier à La Tour de France. Pour commencer, un peu de Manzanèque qui s’apparente au Xérès pour la saveur et la robe. Après cet apéritif, les merveilles du Lach accompagnées d’une bouteille de Mission-Stablinski. Puis une paire de cuissot à la Forestier, le tout couronné par un admirable Clos Des Jouhannets, jeune vin qui ne manque pas de bouquet lorsqu’on le découvre à Bordeaux. »
Pour vous remettre les idées à l’endroit, chers lecteurs qui seraient largués en queue de peloton avec cette ribambelle de calembours cyclo-œnologiques, je résume simplement que suite à une échappée lancée par l’Irlandais Elliott et le Parisien Lach, dix coureurs se sont disputés, sur la piste du vélodrome du Parc Lescure de Bordeaux, un sprint remporté par le Tourangeau Michel Dejouhannet (décédé en janvier 2019).
Une fois n’est pas coutume, ce n’est donc pas un Hollandais qui l’a emporté à Bordeaux. Il faut dire qu’il eût été compliqué de dénicher un bon vin batave !

Blog Tour 1959 Anquetil La Rochelle- Bordeaux

« Lafuite-Anquetil »: crevaison du champion normand

Blog Tour 1959 Dejouhannet à BordeauxBlog Tour 1959 Dejouhannet à Bordeaux 2

Je n’étais alors pas en âge de tremper mes lèvres dans quelconque boisson alcoolisée pour apaiser ma crainte de voir mon champion, victime d’une crevaison, en difficulté. Il n’en fut rien.
À défaut de supputer sur les chances des favoris à la victoire finale au Parc des Princes, le chansonnier Jacques Grello analyse la course par l’autre bout de la lorgnette :
« … Si vous voulez voir les journalistes rester cois, posez-leur innocemment la question suivante : « Qui sera le dernier du Tour 59 ? »
Ils restent invariablement la bouche ouverte. Poussez-les encore, insistez et vous découvrirez que non seulement ils ne peuvent faire aucun pronostic, mais que généralement ils ignorent le perdant du jour.
Et tout bien considéré, ce n’est pas leur faute. C’est celle des coureurs dont aucun, jusqu’ici, n’a su s’imposer en queue.
Il y a chez les Suisses-Allemands quelques petits gars assez doués, Vierucki n’est pas mal, certains Espagnols pourraient nous surprendre mais tout bien examiné, on ne voit pas un seul coureur capable de réaliser un écart sensationnel. En tête, il y a plusieurs « gagneurs » déterminés. Mais vers la queue on ne voit pas un « perdeur » de classe. Il faut dire que la tâche est difficile. Les délais d’arrivée sont trop réduits. Dès qu’un homme a perdu de vue le peloton, dans l’heure qui suit il disparaît. Un coursier capable de faire la course en queue jusqu’à Paris, on n’en voit pas.
Sans remonter jusqu’aux odyssées fabuleuses des touristes-routiers d’avant-guerre, employant à rallier l’étape de longues et paisibles journées solitaires, on peut regretter un Hoar par exemple, qui une année voyageait de conserve avec la voiture-balai, lui frayant le passage dans les cols encombrés et surtout un Zaaf dont les exploits à l’envers défrayèrent si plaisamment les chroniques du Tour des années 50. Voilà un homme qui savait « faire le trou » et qui imposait sa course.
Le public a besoin de lanterne rouge presque tout autant que de maillot jaune. Ayant admiré, il veut s’émouvoir.
Quel coureur saura s’emparer d’une place avantageuse en ramant, loin derrière, jour après jour. Il n’est pas question d’être le plus mauvais. Il s’agit de se faire remarquer.
S’il voulait, quelle belle fin de coureur pour Robic !
Il a tout ce qu’il faut. Sa silhouette, son passé, sa légende, sa science du geste. Et sa belle condition physique. Car ne vous trompez pas, pour rallier seul, derrière, sans se faire éliminer, faut être fort, et à l’arrivée, il pourrait se faire imprimer cette carte de visite : « Biquet, premier et dernier du Tour ». Je le vois d’ici, Robic défilant, glorieusement vaincu, dans la chaude rumeur des populations attendries.
Après cela, qui oserait lui dénier la qualité de coureur complet. »
Décidément, les traditions se perdent. Habituellement, la traversée des Landes est une étape dite de transition souvent ennuyeuse avant la journée de repos. Cette année, les coureurs transgressent la loi et en guise de randonnée sur les longues lignes droites dans les pinèdes, on a droit à une véritable course. En raison de la canicule qui embrase enfin le Tour, on assiste également parallèlement à quelques bonnes chasses à la canette.

Blog Tour 1959 Landes Bordeaux- Bayonne 1Blog Tour 1959 canicule Bordeaux- Bayonne 1Blog Tour 1959 Darrigade Bordeaux- Bayonne 1Blog Tour 1959 canicule échasses

Blog Tour 1959 canicule Bordeaux-Bayonne

Un coup de boutoir scinde le peloton en deux, ainsi un groupe de 22 coureurs se détache avec notamment, en son sein, Bobet, Baldini, Rivière, Anquetil, Bahamontès et … Gaul.
La passe d’armes entre les favoris enfin sortis (un peu) de leur torpeur, a pour conséquence fatale, de dépouiller de son maillot jaune le pauvre Orthézien Robert Cazala qui nourrissait le rêve de monter le Tourmalet devant ses compatriotes avec la glorieuse toison d’or sur le dos.
À l’avant, un autre régional du coin, le Basque de Mauléon Marcel Queheille, qui sent aussi l’air du pays, prend le large et triomphe en solitaire à Bayonne.

Blog Tour 1959 Quéheille Bayonne 2Blog Tour 1959 Queheille à Bayonne 1Blog Tour 1959 Quéheille Bayonne 3Blog Tour 1959 Cazala Pauwels Bayonne

C’est le belge Eddy Pauwels qui s’empare de la tunique jaune. Une manière de fêter le mariage de Paola et du prince Albert ?
Maurice Vidal emploie un peu la méthode Coué pour s’en convaincre :
« … Je voudrais répondre à la question : le Tour est-il intéressant ? Pour moi, il l’est. Il n’a certes pas le visage de 1958 mais on ne trouve pas chaque année une équipe de desperados comme « la bande à Gem ». Geminiani faisant sa rentrée dans l’équipe de France, bien des vagues se sont calmées, souvent miraculeusement. Mais le Tour 1959 a d’autres atouts. Ses vedettes d’abord. Il y a longtemps qu’on n’a vu tant d’hommes de valeur au départ … Et surtout la rentrée dans le Tour d’un Italien de grande classe. Ce n’est pas tellement par chauvinisme, mais chez nous on aime bien avoir dans les compétitions un Italien de valeur, pour essayer de le battre. C’est une vieille histoire qui dure depuis la guerre … des Gaules (la vraie).
Donc beaucoup de grandes vedettes, et en forme. Oui, tu me diras : qu’est-ce qu’elles ont fait jusqu’ici ? Eh bien, paradoxalement, je crois que cette inaction apparente est une des raisons d’intérêt de ce Tour. Car toutes ces vedettes, tous ces talents, toutes ces ambitions, toutes ces idées de meurtre qui vivent en vase clos depuis dix jours dans le peloton, on sent que ça va faire quelque jour une explosion formidable, à la dimension de la grande valeur des participants. On pressent les exploits mémorables, les écroulements spectaculaires. Il y a dans l’air une odeur de poudre qui ne trompe pas. C’est comme dans un film de M. Alfred. Mais non, pas le patron du tabac du Rond-Point … l’Américain qui a « inventé » le suspense … »
Moi, pour ce que j’en pense, du moment que mon champion Anquetil est dans la course, je la trouve intéressante !
Allez, c’est jour de repos. À suivre …

Blog Tour 1959 Gaul avant Pyrénées

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel à l’incontournable romancier et chroniqueur de L’Équipe Antoine Blondin, ainsi qu’aux journalistes, chroniqueurs et photographes des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Abel Michea, Robert Chapatte, Pierre Chany alias Jacques Périllat, André Chassaignon, Jacques Grello.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son nouveau blog: https://montourdelafrance1861.home.blog/

Publié dans:Cyclisme |on 22 juillet, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1949 ( 3 )

Pour lire les deux billets consacrés aux étapes précédentes :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1949-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1949-2/

Je vous ai laissé vous prélasser sur le sable de la Croisette.
« Cannes était « journée de repos ». Bartali, divinité devenue dogme, brava les effusions des tifosi, pour se rendre à l’église.
Coppi ? Ce cœur d’élite, ce scrupuleux miné par la fièvre de la perfection, reçut son épouse pour déjeuner puis, requis par ses propres exigences, s’enferma, seul. À partir de demain les contrées du sacré se présenteraient sous ses roues. À lui de ne pas faillir en ces lieux d’allégresse et de tragédie. »
Demain commence la grande bataille des Alpes. « Faites vos jeux, rien ne va plus ! » comme disent les croupiers du Palm Beach de Cannes.
Le départ de la 16ème étape est donné boulevard Carnot à Cannes à 5h 45 du matin (!) pour une virée de 274 kilomètres qui mène les 65 rescapés à Briançon en empruntant les cols d’Allos, de Vars et d’Izoard.
« Depuis Paris, on le sait, ils avaient connu la chaleur la plus torride qu’aient eu à subir des pelotons cyclistes. De Cannes à Briançon, comme si les pôles s’étaient soudain déplacés, ce fut l’enfer du froid. Dès les prémices du col d’Allos, un jour de douleur tomba du ciel. Les nuages éteignirent le soleil, la brume enfuma la route, l’averse assiégea les visages. Transis, les doigts paralysés par l’onglée, on vit de pauvres coureurs poser leurs mains sur les radiateurs bouillants des voitures dans l’espoir de se revivifier et de reprendre la route. D’autres urinèrent dans leurs mains pour avoir encore la possibilité de décoller un boyau : ils avaient crevé. Dans la glace et la boue, la caillasse et la tourbe, là où les dérailleurs s’engluent, où la chaussée glissante rend l’équilibre précaire, Kubler le magnifique vendit chèrement sa peau … »

Peloton à Grasse1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+025A

Premiers lacets du col d'Allos1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+16

En effet, Ferdi, confondant, à la sortie de Grasse encore ensoleillée, la côte du Pilon et le col d’Allos, se lance dans une échappée solitaire. Son avance atteint 2’ 40’’ jusqu’à ce qu’il comprenne sa méprise et se relève aux alentours du Logis-du-Pin (km 52).
Dans le col d’Allos, parmi les premiers lâchés, on compte Émile Idée qui abandonnera plus tard. Il doit se souvenir encore de cette terrible journée, en effet, à 99 ans, il est le plus ancien champion de France et vainqueur d’étape du Tour (à Nîmes) encore en vie !

col d'Allos2-1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+026Acol d'Allos1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+027A

Au sommet d’Allos, catalogué comme col de seconde catégorie à l’époque, Coppi passe en tête devant Robic et Apo Lazaridès. Suivent, à 5 secondes Bartali, à 20 secondes Kubler, Ockers et Dupont.
Auteur d’une descente à tombeau ouvert sur une route boueuse, Kubler traverse Barcelonnette avec une confortable avance qu’il porte à 4’ 15’’ au pied du col de Vars.

Kubler dans Vars mélézen949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+036A

Dans l’ascension du col (classé lui aussi en deuxième catégorie), c’est l’occasion d’un petit clin d’œil à un ami qui possède au Mélézen, un des hameaux de Saint-Paul-sur-Ubaye, une ferme typique de la région juste en contrebas de la chapelle.
Les photographes sacrifient au traditionnel cliché au passage du champion suisse devant la chapelle Saint-Sébastien.
Lors de ma visite à la Casa Coppi, dans son village natal de Castellania, j’avais bluffé ma guide en datant et localisant exactement une photographie de Fausto passant devant la même chapelle dans la mythique étape Cuneo-Pinerolo (qui empruntait essentiellement des cols français) du Giro 1949, quelques semaines avant, donc, ce Tour de France.

Castellania blog65

Contre attaque col de Vars1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+08-09

Au sommet du col de Vars, Kubler, étincelant, passe seul en tête avec 3’45″ sur Bartali et Robic, 3’47″ sur Coppi, 3’55″ sur A. Lazaridès, 4′ sur Ockers, 5’10″ sur Marinelli, 6’05″ sur Cogan et 6’30″ sur Fachleitner.
Malheureusement dans la descente, Ferdi crève à deux reprises et ne possède plus qu’une avance minime à Guillestre.
La scène, où malheureux comme les pierres du Queyras, il effectue seul la réparation, a été immortalisée par les photographes avides d’émotions et de drame.

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Voici ce que Félix Lévitan, chroniqueur dans But&Club, retient de la chevauchée du champion suisse :
« Bien sûr, Ferdi Kubler n’a pas réussi. Bien sûr encore, il eut été étonnant qu’il réussisse. Mais il n’empêche que Kubler, le fou ardent du Tour de France a plané, tel un aigle (d’Adliswil ndlr) dont il a le profil d’oiseau de proie, sur cette étape Cannes-Briançon dont il fut le héros sous le ciel lumineux de Grasse jusqu’au plafond grisâtre du pied de l’Izoard.
« … Ce n’est pas toujours plus beau lorsque c’est inutile, en matière de cyclisme routier surtout. C’est cependant toujours attachant. Et Kubler, attaquant dès les premières pentes de Saint-Vallier, a forcé notre admiration, une première fois en ce dernier lundi du Tour 49 qui restera longtemps en la mémoire de ceux qui l’ont vécu.
Pourquoi partir si tôt ? Non par excès de confiance, mais par calcul. Si Coppi et Bartali s’étaient surveillés, s’il ne leur était pas venu à l’esprit de faire rouler leurs équipiers, si au pied du premier col son avance avait été de plusieurs minutes, de la demi-douzaine à la douzaine, n’eut-il pas été trop tard pour l’empêcher de gagner l’étape et de prendre du même coup la première place du classement général ?

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Rejoint, Kubler ne se tint pas pour battu. Incapable de lâcher Coppi et Bartali, Robic et Apo Lazaridès en côte, il résolut de les distancer en descente. Sa folle dégringolade de Vars, au milieu des nuages qui s’effilochaient aux parois de la montagne, n’eut d’autre objectif que ce succès final auquel il lui était pénible de renoncer. Sans une crevaison dans Vars, Kubler eut tenu plus longtemps qu’il ne tint, bien qu’il se soit lamentablement effondré par la suite. Bien qu’il ait peiné en hurlant de douleur, Kubler ne nous déçut pas.
Le Suisse est un grand routier, un champion d’une trempe peu commune et qui n’en restera pas là, quels que soient les échecs cuisants qu’il essuie dans ses tentatives désordonnées… l’héroïsme inutile, ça, c’est quelque chose … »
Effectivement, Ferdi Kubler n’en resta pas là. L’un des clichés ci-dessus de Ferdi, sa pompe à la main (eh oui les coureurs avaient une pompe à cette époque !) fut repris à la une, et en couleur qui plus est, d’un numéro spécial d’avant le Tour 1950. Belle perspicacité car le Suisse, plus heureux cette fois, allait remporter la grande boucle quelques semaines plus tard.

crevaison Kubler  couleur1950+-+But+et+Club+-+Spéciale+Tour+-+00

À Guillestre, en guise de musette de ravitaillement (en nouvelles), je vous livre un extrait des Rayons de soleil de Louis Nucera :
« Kubler le Magnifique vendit chèrement sa peau, Robic aussi se battit avec rage. Et Apo Lazaridès. Et Peverelli, le « cadet » italien tombé à Escragnolles (joli nom pour une chute ! ndlr) et remis sur son vélo, la figure déformée de souffrance. Et tous, jusqu’au dernier …
Mais comment lutter contre des titans ? La bise, la tempête, la raideur des ascensions, le danger des précipices : rien ne pouvait arrêter Bartali et Coppi.
L’un, avec cet air supérieur qu’il aime à prendre, « distant, hargneux, bourru, ours intraitable aux incessantes grimaces de mécontent », selon Buzzatti, sensible à cet « enchantement revêche », gagna à Briançon. C’était la quatrième dois, depuis 1937, qu’il fêtait son anniversaire par une victoire d’étape dans le Tour de France ; ici c’étaient ses trente-cinq ans.
L’autre, le soi-disant mécréant, aurait pu briguer ce succès. Il se contenta d’escorter Bartali après que celui-ci eut tenté de s’enfuir seul dans la descente du col de Vars et poussa la magnanimité jusqu’à l’attendre quand, à dix kilomètres de l’arrivée, Gino le Pieux creva. Au Champ-de-Mars, Coppi ne disputa pas le sprint. S’il avait fait parler la poudre contre tous, pour son coéquipier, il la mouilla. »

vars et Izoard1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+029ARobicBartali devant Coppi dans Izoard1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+035Acrevaison Bartali Izoard1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+032ACoppi Bartali sommet de l'Izoard1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+033A

Pierre Chany relata, de manière plus factuelle, la joute entre les deux champions italiens, qui n’en fut pas vraiment une :
« Dès le bas de l’Izoard, Coppi et Bartali déclenchèrent les grandes manœuvres. Il pleuvait toujours, le sol était boueux, condamnant les coureurs à un travail de percheron. L’essentiel du labeur était accompli par Coppi, haut perché sur sa selle, la bouche ouverte en appel d’air, qui accompagnait sa pédalée d’une imperceptible oscillation du bassin. Les mains serrées sur le guidon, au plus près de la potence, il imposait un rythme continu, semant la course derrière lui. Il allait distancer Bartali, sur l’interminable et trompeuse ligne droite qui mène au hameau d’Arvieux, quand lui vint le souvenir de sa promesse. Il parla et ce fut un dialogue assez solennel.
– Maintenant, je pars, dit Fausto. Je pars …
– Terminons ensemble, lui répondit Bartali. Je fête mes trente-cinq ans aujourd’hui. Tu en as trente seulement et tu es le plus fort. Demain, tu gagneras le Tour.
Le « vieux » Gino et son successeur gravirent le col ensemble. Fausto Coppi ralentissant à plusieurs reprises pour attendre son aîné. Le mieux placé de leurs adversaires, les suivait avec un retard de cinq minutes. Il avait dû changer une pédale, et sa selle s’était brisée ensuite. Derrière lui venaient Apo Lazaridès, Stan Ockers, à sept minutes, et Marinelli un peu plus loin et plus attardés encore Geminiani et Kubler. Au terme de l’accord conclu, Bartali gagna à Briançon et reçut provisoirement le maillot jaune. Il précédait Coppi de 1’ 42’’ »

pacte Coppi BartaliBC L'histoire du TOUR 1949 51

Coppi-Bartali Popolo

Albert Baker d’Isy, inspiré par les deux campionissimi, préféra nous conter une belle histoire :
« Il était une fois … un grand seigneur florentin et un habile navigateur gênois. Ce champion valeureux –le dernier des Médicis- qui s’appelait Gino, fit venir le descendant de Christophe Colomb, qui se prénommait Fausto, et lui dit :
– Je connais une femme adorable, la plus belle de toutes. Elle fut ma maîtresse en 1938. Je l’ai retrouvée dix ans plus tard avec encore plus de joie. Cette année, elle serait encore pour moi si tes voyages ne t’avaient pas amené en France pour te connaître. Tu es plus jeune que moi et la fortune te sourit. Tu m’as déjà ravi la Rose milanaise. Qui pourrait t’empêcher d’enlever la Jaune parisienne ? Fausto, j’aurais pu te la faire perdre, empoisonner votre vie à tous les deux. Je ne l’ai pas voulu. Elle sera pour toi, je t’en fais le serment, mais laisse-moi te la présenter. Permets-moi de sortir une dernière fois avec elle, je la conduirai au bal de l’Izoard et là, devant tous nos amis, je ferai une dernière danse avec elle. Le lendemain, je l’inviterai à mon château du Val d’Aoste et le bon bénédiction Alfredo bénira votre union.
Le bal de l’Izoard eut lieu le 18 juillet. C’était précisément l’anniversaire de Gino.

Bartali Coppi arrivée Briançon1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-

À voir la mine renfrognée de Gino et Fausto après l’arrivée à Briançon, il n’est pas certain que ce conte italien fût aussi merveilleux que cela.
Ses deux extraordinaires ascensions du col de l’Izoard, à quelques semaines d’intervalle (il y en eut d’autres plus tard) valurent à Fausto Coppi l’hommage qui lui est rendu aujourd’hui dans l’amphithéâtre lunaire de la Casse Déserte. À deux kilomètres du sommet, sur un rocher, sont scellées son effigie et celle de Louison Bobet qui construisit ici, quelques années plus tard, ses succès dans le Tour. C’est aujourd’hui un lieu de pèlerinage pour tous les passionnés de cyclisme (et les autres aussi).

Izoard-stèle_Bobet-Coppi

Sur la tombe de Fausto dans son village piémontais de Castellania, fut déposée, le 13 juillet 1960, par des sportifs de Briançon, une urne contenant de la terre des cols de l’Izoard et du Galibier.
Mais en ce mois de juillet 1949, Fausto est bien vivant !
Et Louis Nucera de conclure :
« À la fin de cette journée dantesque, aussi amène que s’il fumait une mauvaise pipe, Gino Bartali prenait le maillot jaune à Fiorenzo Magni. Coppi était 2ème à 1 min 32 sec, Marinelle 3ème à 1 min 24 sec. Édouard Fachleitner, la selle découpée afin que sa blessure fût épargnée d’un contact insupportable, était au 36ème dessous. À l’hôtel, il retrouva Dick, son chien, que son beau-père, venu de Manosque, comme lorsque Jean Giono allait en vacances aux Queyrelles, lui avait amené. Alors, sourire et moral lui revinrent.
Les écailles étaient tombées des yeux des chroniqueurs. Ils pensaient à présent que Fausto Coppi était le plus fort. »
Marcel Hansenne est élogieux, quoiqu’un peu désabusé :
« On se demande vraiment pourquoi le Tour de France commence à Paris.
On ferait tout aussi bien de lâcher les coureurs à Cannes. Et si vous interrogez Fausto Coppi, il vous dira même mieux :
– Pour moi, les affaires sérieuses ne commencent pas avant Nancy …
Because l’épreuve contre la montre de 137 kilomètres, au cours de laquelle il espère bien distancer largement ses rivaux immédiats.
Et on ne voit pas pourquoi il n’y parviendrait pas …
Comme nous avons été enfants, tout de même, de danser des rondes joyeuses dans l’Ouest avec le sentiment que les seigneurs italiens allaient voir immédiatement de quoi il s’agissait, et qu’ils se trompaient bien s’ils s’imaginaient qu’on leur permettrait d’arriver tout tranquillement aux Alpes.
En définitive, ce sont ceux qui voulurent les fatiguer qui s’essoufflèrent à la tâche.
En une seule étape, les deux Italiens se placèrent en tête. Je ne suis pas certain qu’ils se soient vraiment donné à fond.
Tout ce qui s’est passé avant Cannes, ça n’a pas servi à grand chose, sauf à nous exténuer, nous qui ne connaissons aucune minute de repos …
Bien sûr, il y a certaines compensations, mais qu’il ne faudrait tout de même pas exagérer. Ces brèves réceptions en cours de route nous laissent, certes, un goût agréable dans la bouche en nous donnant en même temps du cœur au ventre. Et je vous assure que nous en avons bien besoin.
Et moi qui croyais naïvement que l’athlétisme était le plus fatigant. C’est que je n’avais jamais suivi le Tour de France.
Pour en revenir à Coppi et Bartali, c’est un plaisir de voir pédaler des gars comme ça. Et j’ai eu l’impression dans Cannes-Briançon qu’ils se trouvèrent seuls en tête sans l’avoir fait vraiment exprès. Au lieu de se plaindre, ils continuèrent. Et on était là derrière eux, grelottant de froid, les enviant presque de faire un peu d’exercice.
Je dis presque : parce que j’ai le souvenir d’avoir un jour tenté un raid Lille-Boulogne et que je fus lamentablement lâché dans un impressionnant raidillon de 300 mètres dont je fis courageusement le dernier tiers à pied.
C’est ce jour-là que j’ai renoncé à la bicyclette. Mais en voyant l’Izoard, je me suis dit à nouveau que j’avais rudement bien fait … »
Si j’ai bien tout compris, la seconde étape alpestre devait asseoir définitivement la suprématie italienne en faveur de Fausto Coppi, d’autant que l’étape, longue de 257 km, s’achevait à Aoste, en territoire transalpin, avec les ascensions des cols du Montgenèvre, du Mont-Cenis (Montecenisio dans la langue de Dante), du col de l’Iseran (plus haut col routier des Alpes à l’époque) et du Petit-Saint-Bernard.

Au pied de l'Iseran 1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+040Aenvolée de Coppi1949-07-22+-+Miroir+Sprint+-+07Sur la route d'Aoste1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+11

Coppi gagne à Aoste-BC L'histoire du TOUR 1949 57

Si j’en crois Pierre Chany, « l’étape Briançon-Aoste a été la répétition de l’étape Cannes-Briançon en ceci que Bartali et Coppi ont encore laissé tous leurs rivaux sur place ».
On peut même dire que la course, et donc sans doute le Tour, se joua, ironie du sort, à proximité du village, au nom si prédestiné, de La Thuile !
« Dans l’Iseran, Bartali se lança derrière Tacca échappé. La mêlée fut générale. L’Italien de Livry-Gargan fut rejoint par l’Italien de Florence, eux-mêmes « récupérés » par Coppi, Marinelli, Ockers, Robic, Apo Lazaridès, Marcel Dupont …
Au bas du col du Petit-Saint-Bernard, Coppi et Bartali démarrèrent encore, suivis à distance par Robic, Apo Lazaridès, Marinelli et Dupont. Un ralentissement, et Apo Lazaridès rappliqua, imité par Marinelli. Les deux petits gabarits s’accrochaient au sillage des deux grosses cylindrées italiennes. À nouveau, Coppi se dressa sur les pédales, provoquant la tornade. Un effort inouï permit à Bartali de le rejoindre. Les deux Français restèrent en retrait. Ensemble Coppi et Bartali franchirent le sommet, pénétrant sur leurs terres dans une atmosphère d’émeute.
Au bas de la descente, Bartali freina : – Foratura ! (crevaison ndlr) …
On poursuit l’étape avec Louis Nucera (quatre décennies plus tard) :
« Le col du Petit-Saint-Bernard franchi, sur la route qui mène vers Aoste, près du bourg nommé La Thuile, Bartali creva. Alfredo Binda se pencha à la portière de sa voiture et, haussant à peine la voix :
– Tocca a te Fausto, avanti … À toi Fausto, vas-y …

Coppi roi de la montagneBC L'histoire du TOUR 1949 55

Il restait 46 kilomètres à faire. Libéré de toute entrave, de son allure infaillible, sans que l’effort diminue en lui la part d’élégance, Coppi fonça. Le grandiose saisit les témoins sans crier gare, fussent-ils convaincus qu’il n’est pas que l’extraordinaire qui passionne. Transcendance et animalité s’unifiaient. Coppi voguait dans l’inouï. La grâce le nimbait. Chacune de ses accélérations virait à l’apothéose. Il est des champions indispensables.
L’enfant de Castellania, l’ancien livreur de l’épicier-charcutier Domenico Merlani de Novi Ligure, appartenait à cette lignée. Déjà, sur leur carnet de notes, les chroniqueurs pindarisaient (de Pindare, un des plus célèbres poètes lyriques grecs ndlr), usant de superlatifs comme s’il convenait d’enluminer les mots pour les rendre plus forts. Ainsi certains battaient-ils leur monnaie. Quarante ans ou presque se sont écoulés : leurs phrases n’ont pas pris une ride. Le modèle se prêtait à la démesure.
Sur la ligne d’arrivée, Coppi avait 4 min et 57 sec d’avance sur Gino, plus de 10 min sur Robic, Ockers, Marinelli, près de 15 min sur Apo Lazaridès quia avait cassé le cadre de son vélo au val d’Isère, puis était tombé.
Beaucoup avaient lutté avant de se résigner : Tacca, qui était passé en tête au Mont Cenis et au sommet de l’Iseran, Geminiani, Sciardis, Cogan, Lauredi … Ils comprirent vite la présomption de leur rêve d’égalité. Dans le grand jeu du paysage, où la pluie, la boue, le froid accroissaient la souffrance, Coppi et Bartali survolaient la piétaille, si valeureuse fût-elle. Rien ne semblait lourd à leurs ailes. À leur suite, ce n’étaient que visages foudroyés où plus rien n’eût été possible qui valût, n’était l’orgueil qui habite les coureurs cyclistes, et fait que de se surpasser leur destin est chez eux monnaie courante. Mais à l’inverse de tant d’univers dont l’homme de qualité subit les délires, là où l’idéologie et bluff s’opposent aux évidences, impossible, ici, de nier les faits. Jean Robic, lui-même, dont l’obstination ne cessait de provoquer les hercules des travaux vélocipédiques, car ce Tom Pouce s’estimait Titan, reconnut la supériorité de Bartali et, a fortiori, celle de Coppi. La messe était dite. Sauf catastrophe, Fausto gagnerait le premier Tour de France auquel il participait et, exploit sans précédent, l’année où il avait aussi vaincu au Tour d’Italie.
Fachleitner n’avait pu terminer cette étape terrible : il était allé au bout de la douleur, mais son anthrax le mettait au supplice.
Au classement général, derrière les deux Italiens intouchables, venaient Marinelli, Ockers, Robic … René Vietto était 24ème. Pansé de toutes parts, son courage suscitait l’admiration.
Jean Blanc était 51ème. Il était triste. Dans quatre jours le Tour de France –son premier et il avait trente ans- s’achèverait. « Mes vacances sont finies ! » déplorait-il. Son emploi de ferrailleur près de Clermont-Ferrand l’attendait. »
J’avais commencé mon premier billet avec les confidences de l’actrice Annabella. Je livre ici celles de la jeune Line Renaud, Grand Prix du Disque 1949 avec son énorme succès Ma cabane au Canada, qui donne le maillot jaune à chaque arrivée d’étape :
« Moi je les trouve formidables … Vous me demandez qui ? Mais tous les coureurs, voyons ! Bien sûr, je ne vous parlerai pas du grand ou du petit braquet, de la tactique à employer ou de l’endroit où tel ou tel coureur doit produire son effort. Mais ce que je peux vous dire, c’est qu’il faut être un homme d’une trempe spéciale pour franchir coup sur coup le mont Genèvre, le mont Cenis, le col de l’Iseran et le Petit-Saint-Bernard …
Si dans la vallée, il faisait très chaud, au sommet de l’Iseran, le temps était épouvantable : de la neige, de la pluie glacée, de la boue, des chemins étroits et, à gauche et à droite, le vide absolu. Voilà ce que le temps réservait comme récompense aux coureurs, après 25 kilomètres de montée.
Alors, là, il faut avoir vu Tacca se casser une dent en voulant arracher un boyau, ses mains engourdies par le froid lui refusant tout service ; il faut avoir vu mon favori, Marinelli, s’élancer dans la descente à plus de 70 à l’heure, prendre tous les risques et, finalement, rattraper Coppi et Bartali à Val d’Isère !
C’est pourquoi, après avoir admiré Lazaridès, Robic, Brûlé, Chapatte et tous ceux dont je ne vous parle pas, je peux vous dire qu’ils sont formidables, et si je m’écoutais, je leur donnerais à chacun un maillot jaune à l’arrivée ! »
Albert Baker d’Isy avait achevé ainsi son conte des deux étapes alpestres :
« Le lendemain, Fausto épousa Mlle Jaune Maillot et son ami florentin lui tira un grand coup de chapeau. … »

Coppi Bartali Briançon Aoste

Briançon-Aoste 1949-07-20+-+BUT-CLUB+192+-+36th+Tour+de+France+-+024A

Coppi a gagné le Tour1949-07-20+-+Miroir+Sprint+-+01

Gazzetta-Dello-Sport-1949-Coppi-Bartali-Dominatori-AlpiGazzetta-Dello-Sport-1949-Fausto-Coppi-Maglia-Gialla

Même la Gazzetta dello Sport, organisatrice du Giro, consacre des Unes dithyrambiques à ses champions

Puisque les géants de la route profitent d’une journée de repos à Aoste, je m’autorise d’élever le débat avec une digression historique.
Le 21 juillet 1858, le président du Conseil du royaume de Sardaigne, Camillo Cavour, avait rencontré secrètement l’empereur des Français Napoléon III, alors en cure dans la station thermale vosgienne de Plombières-les-Bains. Lors de cette entrevue, Napoléon III avait accepté d’aider le royaume de Sardaigne à unifier l’Italie, à condition que le pape reste maître de Rome et que le comté de Nice et le duché de Savoie soient cédés à la France.
Ce qui fut fait avec le traité de Turin du 24 mars 1860 qui officialisait l’acte par lequel le duché de Savoie et le comté de Nice étaient annexés à la France.
L’air d’altitude me ferait-il perdre la tête ? Que nenni ! La ville bilingue de Saint-Vincent-d’Aoste est justement située dans l’ancien duché de Savoie, et 90 ans après la signature du traité, les rancœurs demeuraient tenaces. Le nationalisme mussolinien couvait encore peut-être, mais c’est surtout la connerie fanatique de pseudo supporters qui régnait en despote.
« Le jour où Coppi endossa le maillot jaune dans le Val d’Aoste, une foule surexcitée occupait le terrain, mise en condition par des articles de presse d’une virulence extrême : on y affirmait que les coureurs français avaient reçu des « poussettes » dans la montagne et que les Italiens, traités de « macaronis », avaient subi des sévices dans les Pyrénées. Circonstance aggravante, un journal de Milan avait reproduit une déclaration pour le moins imprudente de l’irascible Robic : « moi tout seul, je corrigerai Coppi et Bartali ! » avait clamé le Breton. L’atmosphère était empoisonnée, d’autant qu’une partie des valdotains réclamaient leur rattachement à la France. Cette disposition d’esprit n’était pas pour plaire à ceux qui hurlaient d’une voix de gorge : « Savoia nostra ! Nizza Nostra ! », neuf années auparavant. Ce jour-là, les accompagnateurs français furent l’objet d’une manifestation d’hostilité particulièrement violente. Aux insultes, s’ajoutaient les jets de pierre. Un motocycliste italien, l’athlétique Corsi, du Corriere della Sera, las d’être insulté, lui aussi, descendit de machine pour faire le coup de poing. Un spectateur lui présenta ses excuses :
– Nous pensions que vous étiez Français !
– Il n’y a pas de Français et pas d’Italiens ! Il y a seulement des sportifs ! hurlait Corsi, et il cognait !
Les Valdotains étaient navrés. Ils accusaient non sans raison les néo-fascistes d’avoir transporté, par train et par cars, une foule d’agitateurs, afin de provoquer des incidents et de troubler les relations avec la France, incidents susceptibles d’infléchir la tendance séparatrice alors majoritaire du val d’Aoste. Ces manifestations déplacées avaient choqué Fausto Coppi.
– Ces gens sont insensés, avait-il expliqué aux journalistes français. Il ne faut pas les confondre avec la majorité des Italiens. Soyez gentil de l’expliquer à vos lecteurs… »
Gaston Bénac consacrait sa chronique à ces incidents :

Version 2

Dans Miroir-Sprint, Georges Pagnoud déminait la ridicule polémique : « « Savoir toujours, raison garder … », plus que de coutume, nous plaçons cet article sous le signe de cet axiome de sagesse ! Ce n’est pas parce que le drame d’Aoste s’est déroulé sous le signe de l’excitation qu’il faut encore en apporter en essayant de l’analyser. »
Eh les mecs, on est là pour voir (et lire) du vélo !!!

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En ce jour de farniente (le mot n’est-il pas d’origine italienne ?), je ne résiste pas, depuis le balcon de l’hôtel, à l’envie de vous donner à lire un chapitre du Roman du Tour de Max Favalleli, intitulé Passe-moi la casse … déserte sans doute. C’était aussi l’occasion pour les jeunes têtes blondes de l’époque, d’acquérir quelques rudiments du drame shakespearien !
« Les Bartalistes n’auront pas eu le loisir de se réjouir très longtemps. Pour eux, le maillot jaune a duré ce que durent les roses, l’espace d’un matin. Et seuls leurs rivaux, les Coppistes, qui ce soir sont en liesse et chantent le los de leur champion.
D’ailleurs, cette lutte renouvelée de celle des Capulet et des Montaigu, prend une singulière allure et lorsque nous avons pénétré en Italie, la confusion la plus grande régnait entre les deux clans. Les peintres sur macadam, eux-mêmes, éprouvaient un grand trouble et c’est d’un pinceau réticent qu’ils alliaient les deux noms dans une même vénération.
Le paletot jaune a donc changé une nouvelle fois d’épaules. Nous finissons par y être habitués. Mais les choses commencent à être sérieuses et l’on peut se demander si le Tour ne s’est pas joué, d’une façon définitive, au moment précis où, dans la descente du Petit-Saint-Bernard, Gino fut terrassé par une chute.
Fausto connut un court moment de désarroi. Son instinct et sa vieille inimitié le poussaient à prendre la fuite, cependant que le respect dû au contrat, le retenait au rivage de la victoire.
C’est alors qu’un émissaire délégué par Binda lui apporta le seul message susceptible de faire taire ses scrupules en le remplissant d’allégresse.
– Fonce !
En vérité, tout cela prend l’allure d’une commedia dell’ arte.
On se salue, on se fait des grâces. « Après vous, au sommet de ce col. » « Je vous en prie, je n’en ferai rien. » « Me permettez-vous de gagner cette étape ? » « Avec plaisir, cher ami ».
Et, de cette façon, on occupe les deux premières places en permanence, on escamotera le Grand Prix de la montagne et l’on est en tête du classement international par équipes. Aux autres les miettes.
De Briançon à Aoste, nous avons faufilé la frontière passant de la France à l’Italie et du mauvais temps au soleil, avec une virtuosité ignorée jusqu’à ce jour de l’administration des douanes.
Le but de ce parcours en zigzag est d’accumuler le plus grand nombre de cols dans l’espace le plus restreint. Cela nous vaut, après un Mont Cenis balayé par un vent aigre, un Iseran farouche, dramatique. Sur la neige et à travers un brouillard opaque, les coureurs semblent des fantômes. Schotte et Mathieu claquent des dents. Goldschmit a les lèvres bleues.
Tacca crève. Ses doigts gourds sont paralysés par le froid et c’est avec ses dents qu’il doit arracher son boyau de la jante. Quant au malheureux Peverelli, il trébuche sur un rocher et se fracasse la tête contre la paroi.
– Passez vos vacances à la montagne ! crie ironiquement Chapatte.
Le Petit-Saint-Bernard sert de tremplin à Coppi et Bartali. Rageur, dressé sur ses pédales, Marinelli a essayé de se glisser dans l’ombre des seigneurs.
– J’ai fait doucement, avoue-t-il, des fois qu’ils ne se seraient aperçus de rien.
Sournois en diable, notre « nain jaune » !
Hélas, Signor Fausto a aperçu le jeune présomptueux et appuie légèrement sur l’accélérateur. Cela suffit.
Entrée dans le val d’Aoste, la température baisse à la verticale. Je parle de celle qui donne de coutume aux spectateurs la fièvre de l’enthousiasme.
Joignant le geste à la parole, quelques énergumènes font aux Français et à Robic en particulier, un accueil proprement inoubliable. Glissons … »
Les coureurs reprennent la route vers Lausanne :

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« Après la tempête, la bonasse. Après les quolibets, les fleurs. Par leur gentillesse et leur courtoisie, les Valdotains ont su effacer les mauvais souvenirs de la veille, et c’est sous le dais de pourpre que la caravane, si malmenée à son entrée, fit sa sortie du val d’Aoste. Dans leur zèle à réparer leurs torts, nos hôtes ont été jusqu’à inscrire sur la route un monumental « Vive Jacques Goddet ! ». C’est presque trop beau.
Bien en entendu, au pied du Grand-Saint-Bernard, un des toits de l’Europe, la cote est en faveur de Kubler. Un triomphe l’attend sur ses terres et chacun pense que le grand Ferdi pulvérisera ses adversaires sur son propre terrain. Patatras ! La sorcière aux dents vertes est passée par là. Kubler paraît, les traits décomposés, le teint verdâtre et se tenant le ventre à deux mains. Kubler aurait-il joué avec trop de conviction le rôle du « dynamitero » ?
Le malheureux se traîne sur la route et il faut que le brave Weilenmann se dévoue pour le hisser à la force du poignet jusqu’au moment ù Ferdi s’écroule, les bras en croix et les yeux révulsés … »

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Drame du doping comme on n’osait trop dire en ce temps-là ? Ferdi était coutumier d’exploits et de défaillances mémorables. Ceci di, celui qu’on appelait parfois le « Fou pédalant », l’ « Homme cheval » (il lui arriva de hennir sur son vélo !) ou encore le « Cowboy », nous a quittés après avoir soufflé ses … 97 bougies !
« Weilenmann sera, d’un bout à l’autre, le héros de cette étape et il s’échappera bientôt en compagnie de Rossello et de Pasquini.
– Tiens ! s’écria Brûlé. C’est aujourd’hui, jeudi, c’est le jour de sortie des domestiques.
Une véritable pharmacie ambulante, ce fantastique Brûlé. Souffrant d’une grippe violente depuis plusieurs jours, André est bardé de ouate thermogène, ce qui lui fait un bréchet de poule pondeuse, et il a ses poches bourrées de drogues, de pastilles, de gargarismes secs.
Salués par un chanteur de tyroliennes planté sur un promontoire de rochers, les coureurs pénètrent en Suisse. Giguet, au passage, louche sur un porte-bonheur en vente près de la douane : deux skieurs enlacés et surmontés d’une fleur d’edelweiss.
– Hélas ! soupire-t-il, j’ai acheté hier un coupon de soie pour ma femme, et je suis raide comme un passe-lacet.
En fait de passe-lacet, il est plutôt mal à l’aise aujourd’hui pour franchir ceux du col des Mosses.
Cependant que ces messieurs les « gregari » se sont évadés de l’office et lavent avec désinvolture le valeureux Weilenmann, on musarde dans le peloton et l’on se donne congé. Pineau (simple coureur ndlr) et Lévêque (du Centre-Sud-Ouest ndlr) inventent un petit jeu et organisent un tennis-vaches en comptant les ruminants de chaque côté de la route.
– À propos de bestiaux, déclare le Belge Dupont, j’ai décidé avec mes gains du Tour, d’acheter une grande boucherie à Liège.
Les dernières rampes du parcours n’excitent personne et c’est de concert que l’on se présente au stade de la Pontaise où les meilleurs gymnastes suisses font une éblouissante exhibition afin de faire patienter le public.
Juste avant d’entrer sur la piste, Teisseire sort son peigne de sa poche et se fait une beauté.
– On prétend que Rita Hayworth est à Lausanne. Je veux être présentable.
Lucien en est pour ses frais. Au lieu de la princesse, c’est Pauline Carton qui l’accueille, son chignon en bataille et chaussée de gros souliers de boy-scout.
Le soir-même, Coppi, faisant pour une fois une infraction à la discipline de sa vie monastique, dinait chez son ami, le restaurateur Paris, et dégustait une monumentale tourte au fromage. Fausto a l’habitude de garder pour lui tout le gâteau … »

Rossello et PasquiniBC L'histoire du TOUR 1949 58

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Retour en France avec Louis Nucera :
« On craignait le pire, en 1949, pour cette étape Lausanne-Colmar, longue de 283 kilomètres. Des voyous, en Italie, avaient injurié les suiveurs français et menacé les coureurs, singulièrement Robic. La presse en avait fait état. Les séquelles de la guerre ternissaient la grande fête du cyclisme. Y aurait-il des représailles après Biaufond et le retour en France ? Colosse des pelotons, Paul Giguet, le Savoyard, s’institua garde du corps de Coppi. Entre Pont-de-Roide et Valentigney, une jeune femme réussit cependant à cracher sur Fausto.
Max Favalleli complète le tableau : « Sous sa cape de collégien d’Eton, Jacques Goddet abrite un front que creusent les rides du souci. C’est que l’on affirme que dans la région de Sochaux des tracts ont été distribués. La présence sur le bord de la route du brave Mattler (Étienne de son prénom, excellent footballeur d’avant-guerre, champion de France avec le F.C. Sochaux et de nombreuses fois capitaine de l’équipe de France ndlr), qui donne le signal des applaudissements lorsque les italiens défilent devant lui, ne suffit pas à le rasséréner.
Les membres de la presse transalpine ont relevé la capote de leurs voitures, les suiveurs belges arborent un drapeau à leurs couleurs et Binda a retourné sa casquette.
Cependant, les craintes s’envolent alors que l’on dépasse Belfort. Le climat devient infiniment plus sympathique. Les Alsaciens justifient leur réputation de parfaits sportifs.
À l’avant, Geminiani et Goasmat accélèrent. On dirait un couple pour films comiques, Doublepatte et Patachon. Son long nez en coupe-vent, Jean-Marie voudrait bien marcher encore plus vite. Mais l’Auvergnat a reçu la consigne de ne pas trop forcer. Et il faut que le Breton utilise toutes ses ruses de paysan matois pour contraindre Geminiani à sortir de sa réserve.
– Des fois, lui susurre-t-il, que tu remonterais au classement général dans les dix premiers.
Jean-Marie se montre tentateur et s’écrie, humoriste sans le savoir :
– Raphaël, montre-leur que tu as de bons pinceaux !
Accueil merveilleux de l’Alsace qui pulvérise les records d’affluence. Dans le moindre hameau, les maisons arborent un drapeau tricolore à leur pignon. Symphonie bleu, blanc, rouge. Et partout de longues files de bambins qui se tiennent par la main et dont les cheveux de houblon font des taches blondes parmi les guirlandes des vignes.

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Louis Nucera prend le relais : « La course ? Sa conclusion se dessina sans tarder. Dans la montée de la Vue-des-Alpes, Geminiani, Goasmat et André Mahé s’échappèrent. Souffrant d’une crise d’entérite, Mahé lâcha prise, puis une crevaison le retarda. Deux cents kilomètres plus loin, sur la piste du vélodrome de Colmar, Geminiani gagnait au sprint devant Goasmat. Coppi, maillot jaune, arrivait 7 minutes plus tard. Durant son tour d’honneur, la foule l’ovationna. Les incidents du val d’Aoste avaient-ils été effacés ? À proximité de Sochaux, De Santi, Brignole, Pezzi, Milano, avaient eu maille à partir avec divers excités. En somme, le patriotisme savait s’exercer des deux côtés des Alpes. À Charquemont (poste frontière ndlr), n’avait-on pas fièrement sonné du clairon ? La journée fut marquée par les abandons de Kint et Marcelak. Van Steenbergen tomba dans un tournant. Songeait-il à la phrase de Jean Giraudoux : « … dernier virage : le coureur entre dans la fatalité … » ? »
Samedi 23 juillet, avant-dernière étape : une épreuve contre la montre de 137 kilomètres entre Colmar et Nancy en passant par Kaysersberg, le col du Bonhomme, Saint-Dié, Baccarat et Lunéville ! Un sacré exercice ! L’incomparable Fausto est passé par la Lorraine avec son vélo dondaine…
Louis Nucera est admiratif :
« Je cherche et je ne trouve personne au-dessus de lui, même quelqu’un qui l’égale. Ni Binda ni Girardengo n’avaient autant de classe … Il est le coureur n°1 de tous les temps … Supergrimpeur, poursuiteur hors ligne, rouleur incomparable : son nom honore plus que nul autre le palmarès du Tour de France … »
– André Leducq, Sylvère Maes, Charles Pélissier, Jean Aerts, j’en passe : rares étaient ceux qui ne s’inclinaient pas devant le maître. Au soir de l’étape Colmar-Nancy, les superlatifs se pressaient. Il convenait que cette journée laissât de nobles traces dans la mémoire des hommes.
« La luminosité même du style de Coppi efface l’aridité de la formule contre la montre. De cet acte fastidieux qui consiste à tourner les pédales à un rythme régulier, il réussit à faire un spectacle d’art. »
Jacques Goddet y allait de ses coups d’archet.
À sa manière, comme s’il procédait par décret pour imposer sa loi quand bon lui semblait, Fausto, avec le profond sentiment de sa supériorité, venait de se jucher si haut que son exploit passait les espérances de ses fanatiques. En 137 kilomètres, il avait distancé Marinelli et Laurédi de plus de 11 minutes, Lazaridès de 20 minutes. Encore avait-il ralenti pour ne pas rejoindre Bartali -2ème de l’étape- parti 12 minutes avant lui. L’élégance était innée chez ce fils de « contadino ».
Qu’ils aiment l’infatuation ou la provocation tel Robic, qu’ils soient en continuelle et divertissante représentation de leur personne comme Vietto, qu’ils n’ignorent rien de leurs faiblesses tout en s’appliquant à les masquer aux autres comme beaucoup, oui, tous poussaient leur refrain en forme d’éloge ; les germes de la polémique, les gemmes bidons des arguments spécieux s’enfouissaient pour un temps.
Derrière ses lunettes noires, le visage pathétique à force de maigreur, le bouquet du vainqueur posé sur le guidon de son vélo, Fausto souriait en faisant son tour d’honneur sur la piste du stade de Nancy. Il avait roulé à 37,562 km de moyenne. Le braquet employé ? 50 x 16, sauf dans le col du Bonhomme où il maîtrisa la pente avec un 47 x 19 … »

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André Leducq, à deux reprises vainqueur du Tour de France et qui en cette année 1949 s’est transformé en journaliste sportif, s’incline devant le grand Fausto Coppi :
« Pas un déhanchement, pas un roulement d’épaules, tout tourne comme dans l’huile… Quelle force mystérieuse fait donc avancer cet harmonieux ensemble athlète-machine? Puis il y a le reste, tout aussi intéressant à disséquer. La longue figure en lame de couteau, ces yeux fureteurs, cette bouche entrouverte qui aspire l’air posément… Il grimpe comme d’autres font de l’aquarelle, sans plus d’efforts apparents. A quoi cela tient-il? Mystère. Car, tout de même, Coppi n’a que deux jambes, deux poumons, un cœur, comme vous et moi, et comme tous les autres concurrents du Tour ».

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Au programme de l’ultime étape, 340 kilomètres de Nancy à Paris ! Quand on pense que les rescapés du Tour 2019 accompliront en avion le trajet de la station savoyarde de Val Thorens à Rambouillet dans les Yvelines, avant leurs derniers tours de roues sur les Champs-Élysées … ! Autre temps, autres mœurs !
Max Favalelli abandonne ses mots croisés pour nous raconter le retour au bercail des 55 valeureux champions encore en course :
« Ainsi que tout roman bien conçu, celui du Tour de France se termine heureusement et comporte le « happy end » qui satisfait le cœur des lecteurs les plus sensibles.
Après avoir lutté, souffert, peiné, traversé maints épisodes dramatiques ou burlesques, les héros de notre aventure aux mille actes divers abandonnent leurs rivalités, oublient leurs querelles, pour ne plus songer qu’à l’épilogue.
De Nancy à Paris, c’est doublement dimanche. Il ne s’agit plus d’une épreuve sportive mais d’une marche triomphale vers la capitale. Escortés par leurs féaux, les princes préparent leur rentrée dans l’enceinte du Parc qui leur est dédiée.
L’atmosphère est exactement celle de la dernière représentation d’une pièce à succès au cours de laquelle les acteurs se permettent de bousculer un peu le texte et de livrer à mille facéties …

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Coppi  mangeant

Je doute tout de même que Fausto se ravitaille  d’un des délicieux fromages de Brie!

Dans Coulommiers, c’est la cohue. En grappes, en essaims, formant des pyramides sur les talus ; s’accrochant en espaliers le long des murs, des milliers et des milliers de Parisiens sont venus au-devant des coureurs…
Permettez cher Max qu’au passage à La Ferté-Gaucher, je salue et remercie mon ami Jean-Pierre. Infatigable cyclotouriste avec plusieurs participations à Paris-Brest-Paris (ce n’est pas du gâteau), il sort d’une diagonale Hendaye-Strasbourg comme ça, pour le plaisir, et fait soixante kilomètres à vélo pour voir le Tour 2019 dans le vignoble champenois (là-même où passèrent les coureurs en 1949).
Riche collectionneur de revues et ouvrages consacrés au cyclisme, c’est vers lui que je me tourne pour combler les quelques lacunes de mes archives.
Il n’était pas au bord de la route en 1949 et, pour cause, il naquit dix ans plus tard. Mais c’est justement la lecture des Rayons de soleil de Louis Nucera qui lui donna l’idée de souffler ses cinquante bougies en refaisant à vélo le parcours du Tour de France 1959.
Excusez Max, finissez !

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« Le Parc est un immense cratère qui bout au soleil depuis plus de quatre heures, lorsque soudain une éruption le secoue.
Par la faille du tunnel, le peloton se répand sur la piste ainsi qu’une coulée de lave.
Quarante mille bouches hurlantes s’ouvrent en même temps.
– Les voilà !
Dissimulé au centre du groupe de tête, Rik Van Steenbergen affûte secrètement sa pointe. Les dix hommes qui conduisent le sprint savent qu’ils transportent avec eux l’arme qui les frappera. Les dos se courbent, les muscles se tendent. D’un bond fulgurant, Rik a jailli. Il a parcouru 4..813 000 mètres pour prendre l’élan prodigieux qui le fait gagner de quelques centimètres, au terme de l’étape la plus chargée de gloire.

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Coppi Line Renaud au Parc

Accolades, poignées de main officielles, bouquets de fleurs dans leur gaine de cellophane, embrassades familiales, écharpes tricolores, tours d’honneur, rumeurs de fête. C’est le cérémonial habituel.
L’équipe italienne est acclamée. Coppi et Bartali portés en triomphe. Tout est bien qui finit bien. »
Ultime rayon de soleil de Louis Nucera :
« Coppi est pire que la foudre car contre lui aucune défense ne saurait agir. C’est un gentilhomme de la bicyclette. Son secret ? Cet athlète d’exception pratique son métier comme si sous ses épaules étroites et osseuses vivait un organisme de coureur moyen. Sa vie ? Celle d’un ascète. Son régime ? Celui d’un spécialiste de l’alimentation. Ses dons inouïs constituent une charge ; il l’assume. Pourtant, comme tous les super nerveux, il est sujet à des périodes d’exaltation, qui font de lui un être supérieur, mais aussi à de profondes dépressions quand un grain de sable perturbe ses plans, ceci à l’inverse de Bartali réfractaire au découragement.
Saluons bien bas ce grand seigneur, ce phénomène haut sur pattes comme les cigognes alsaciennes. Et n’oublions pas que l’argent gagné durant ces semaines passées sur les routes, il l’a offert à ses équipiers, tout comme Bartali, d’ailleurs … »
Journalistes, anciens champions, encensaient une fois de plus le mutant, le démiurge qui émouvait, car, derrière l’omnipotence du tout-puissant, vibrait une créature en proie à des contradictions. « Malheur à moi, je suis nuance ! » Nietzsche, même, était appelé à la rescousse, pour définir le maître des monts et des vallées juché sur un vélo.
Défié en Italie, Fausto Coppi était aimé en France comme un être de chair et de sang. Au soir de la quatrième étape à Saint-Malo, il se trouvait à 36 minutes et 33 secondes du maillot jaune. Dans l’après-midi du 24 juillet 1949, sur les bords de Seine, il était définitivement premier avec 10 minutes 55 secondes sur son second, Bartali, et plus de 25 minutes sur Jacques Marinelli, le troisième … »

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Gaston Bénac, « coppisceptique » du côté de Saint-Malo, n’est pas avare d’éloges :
« Je n’avais encore jamais vu un homme de la valeur de Coppi… Je fouille en vain ma mémoire, je ne trouve pas de champion semblable à Fausto Coppi le grand, le surnaturel. À qui le comparer en effet, tant il est à la fois complet, régulier, tant il porte bien haut, sur sa carcasse étirée et anguleuse, le panache du super champion ? Lorsqu’il s’élevait vers les sommets, délesté de tout voisinage, il ressemblait, avec son profil d’oiseau de proie, à l’aigle qui plonge son regard vers la vallée pour mesurer la petitesse des autres.
Et pourtant Coppi n’agit pas par orgueil. Non, il semble poussé par une sorte de fièvre de la victoire. Monté si haut, il cherche à ne pas décevoir les autres, à ne pas se décevoir lui-même. Il est une sorte de condamné perpétuel au succès. Ce bagne entouré de lauriers, qu’il semble accepter, qui nous dit qu’il ne le subit pas plutôt ?
Oui je cherche dans mes souvenirs en faisant défiler devant ma pensée la galerie des grands hommes du Tour de France…
Je ne crains donc pas de le dire, je viens de terminer mon vingt-cinquième Tour de France, après avoir assisté à l’épanouissement de la plus belle carrière de tous les champions du cyclisme. Ces minutes émouvantes, sublimes, celles du bond du champion vers les sommets, puis celles de ses escalades sans tenir le guidon, alors que Bartali et Apo Lazaridès peinaient dans sa roue, on ne peut les oublier et on se réjouit de les avoir vécues. »

couverture L'histoire du Tour 49

Coppi Bartali au départ de Paris

Il n’est plus temps pour Coppi et Bartali d’échanger des bidons mais de trinquer au Bar Parisien !

Je ne saurais achever mes billets sur de plus belles lignes que celles de de Max Favalelli, décidément en verve en cette fin de Tour :
« 1949, diront plus tard les petits enfants qui apprendront à lire dans la collection de But-Club (et Miroir-Sprint ! ndlr), ce fut l’année où Fausto le Prodigieux gagna devant Gino le Pieux.
– Et qui était Marinelli ? demanda le professeur.
– Un « nain jaune » qui grandit, fut heureux, et eut beaucoup d’enfants. »
Je fus justement un de ces enfants qui voua pour Fausto Coppi une profonde admiration nourrie par les éclaircissements et anecdotes de mon cher père et la lecture avide des inestimables revues sépia entreposées dans le grenier.
Que Fausto me pardonne, je lui fus (un peu) moins fidèle quand apparut en 1953 sur la planète vélo (et à quelques kilomètres du domicile familial), une autre étoile : Jacques Anquetil l’idole de ma jeunesse.
Je me souviens encore de la forte émotion de mes parents quand ils apprirent la mort de Fausto le 2 janvier 1960.
De ce jour-là, peut-être, naquit mon désir de me recueillir sur sa tombe et de visiter sa maison dans son village de Castellania qui a été rebaptisé, il y a quelques semaines, par une décision du conseil régional du Piémont … Castellania Coppi.
De ce jour-là, aussi, naquit mon désir de voir la chapelle de la Madonna del Ghisallo devant laquelle Fausto passa souvent lors de Tours d’Italie et de Tours de Lombardie. On peut y voir un maillot jaune porté par le campionissimo lors de ce Tour de France de légende, ainsi que son vélo.

Velo Coppi Ghisallo

À cause de tout cela, j’ai pris un plaisir quasi enfantin à vous raconter avec avidité ce Tour de France.
Fausto, le plus grand champion de l’histoire du cyclisme ? Quand on lui posait la question, Jacques Goddet, ancien directeur du Tour de France, affirmait :
« Le numéro un dans les résultats, c’est Eddy Merckx. Mais il y a pour moi quelqu’un qui est au-dessus de ce numéro un, c’est Fausto Coppi, parce qu’il s’est manifesté dans des conditions qui atteignaient le divin, le surhomme, par sa morphologie, par sa nature physique. »

Classement final+BUT-CLUB+193+-+36th+Tour+de+France+-+055A

Mon plaisir de vous raconter ce Tour de légende s’est nourri de mes visites à Castellania Coppi, village où naquit et repose Fausto, et à la chapelle Madonna del Ghisallo en Lombardie :
http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/09/une-semaine-a-florence-1/
Pour vous faire revivre ces étapes du Tour De France 1949, j’ai puisé comme toujours dans :
– ma belle collection (ainsi que celle de l’ami Jean-Pierre !) de revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports
Mes Rayons de soleil de Louis Nucera (éditions Grasset 1986)
Arriva Coppi ou les rendez-vous du cyclisme de Pierre Chany (La Table Ronde 1960)
La Fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva 2003)

Publié dans:Cyclisme |on 16 juillet, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1949 (2)

Pour ceux et celles qui auraient manqué les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1949-1/

Vous avez bien profité de la journée de repos aux Sables-d’Olonne ?
Comme, par exemple, le coureur de l’équipe d’Île-de-France Émile Idée qui se prélasse à la plage en famille. Le grand Fausto Coppi se contente, lui, de tremper les pieds dans le bidet de sa salle de bains à l’hôtel.

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Photos, veilles photos des Tours de ma jeunesse, des scènes que vous ne risquez plus de connaître avec les coureurs d’aujourd’hui calfeutrés au fond des cars pullman de leurs équipes. Et pourtant demain, les champions du Tour de 1949 reprennent la route avec au menu, une étape contre la montre de 92 kilomètres, ça aussi vous n’avez aucune chance de le revivre.

L'Equipe Coppi

Sous le soleil de Vendée, les suiveurs supputent sur les chances de victoire à Paris des deux super favoris italiens, Gino Bartali, vainqueur du Tour de France précédent, et Fausto Coppi, triomphateur dans le récent Giro et dont les espoirs se sont singulièrement amenuisés.
Dans Miroir-Sprint, Albert Baker d’Isy – une brillante plume qui, comme celle d’Antoine Blondin, se dilua dans la distillation – établit un premier bilan :
« Le Tour n’a pas encore atteint le tiers de son kilométrage et toutes les opinions émises actuellement ne sauraient être que provisoires. Seuls, pour l’instant, les coureurs sont en mesure de donner des appréciations valables sur la condition physique » réelle des rescapés. Pour avoir bavardé avec tous les favoris, et les autres, nous pouvons écrire aujourd’hui que Gino Bartali réalise l’unanimité des voix auprès de ses adversaires.
Brûlé résumait ainsi la conviction générale : « Bartali est le seul homme qui n’ait pas encore fait appel à toutes ses forces. Je l’ai vu conserver l’œil clair dans l’échauffourée de Saint-Malo et hier encore entre Nantes et Les Sables, alors que nous étions tous à plat ventre. Ces signes ne trompent pas : c’est Gino qui sera le principal adversaire de Marinelli à partir de Bordeaux. »
Le « cas » Coppi, par contre, est diversement commenté. En réalité, le recordman de l’heure s’ennuie dans une course qui n’est pas faite pour les « pur-sang ». mais il ne rentrera pas chez lui avant d’avoir réalisé un exploit retentissant susceptible, par la suite, de porter ombrage au vainqueur lui-même, et qui laissera planer un doute sur la supériorité de ce dernier relativement à la sienne.
Le petit Jacques Marinelli a joué la bonne carte, comme l’avait fait Louison Bobet l’an passé. S’il parvient à passer les Pyrénées avec le maillot jaune, il prendra place parmi cette collection de « héros malheureux » qui ont fait la gloire du Tour. Mais il lui restera, même en cas de défaite, la satisfaction d’avoir été l’homme du début, celui qui aura porté le premier coup de pioche à « l’édifice » Coppi.
Vietto qui n’est pas homme à se laisser étonner, a été conquis par la résistance de ce petit bonhomme, qui s’est offert la liberté d’attaquer depuis Paris et … de reléguer l’équipe de France au second plan des compte-rendus. Mais il ne croit pas à la victoire du gars de Blanc-Mesnil, ainsi qu’il le déclarait : « Si Marinelli arrivait à Briançon avec le maillot jaune, je le saluerais comme le plus grand champion que j’ai connu. Mais des Sables à la ville des forts, beaucoup d’heures de selle nous séparent. »
À présent, vous en savez aussi long que nous sur ce Tour, un Tour commencé comme les précédents et qui se terminera (peut-être) comme « le » précédent. C’est-dire par le triomphe de Bartali. C’est du moins ce qui se disait le 6 juillet 1949 aux Sables-d’Olonne. »
Vous avez les doigts qui tapotent les cocottes de freins ? Vous avez hâte de connaître la réaction de Fausto ?

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Louis Nucera vous fournit la réponse :
« Qui pouvait le croire destitué d’orgueil ? Quelques-uns. On vit même des augures, durant la journée de repos aux Sables-d’Olonne, le rayer de la liste des favoris. Selon eux, il n’en restait qu’un : Gino Bartali. Il était expédient de l’admettre.
Pour certains, sa fragilité morale en faisait un champion incapable d’exploits considérables hors des frontières d’Italie ; pour d’autres, il se contenterait de gagner une étape puis se replierait outre-Alpes. Alfredo Binda, à l’époque où il courait, n’avait pas fait mieux.

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Et il y eut la victoire contre la montre sur les 92 kilomètres séparant Les Sables de La Rochelle ! Est-ce en imaginant l’existence future d’un Coppi que l’homme inventa le vélo ? L’observant, il était possible de se le demander. Avec lui, la bicyclette devenait l’instrument le plus docile qui fût.
« Fausto semble, dans son effort solitaire, dépouillé de toute attache terrestre. Il se détache des autres par le résultat chiffré mais aussi par son élégance suprême. Impossible de haïr le mouvement qui déplace ses lignes quand, juché haut sur son vélo, il pédale. » Par ces propos, Jacques Goddet résumait l’opinion de beaucoup. Et l’Aigle, qui, à Saint-Malo, risqua de s’ensevelir dans une capitulation, survola l’étape. »
Le Suisse Ferdi Kubler, l’aigle d’Adliswil, qui a fini en boulet de canon, est second à 1’ 32’’. La Perruche, le maillot jaune Marinelli perd 7’ 32’’. Èmile Idée, ancien vainqueur du Grand Prix des Nations, la plus prestigieuse course contre la montre, qui se dorait sur le sable la veille, est relégué à plus de dix minutes. Pour les Tricolores, c’est la débandade.
Quant à Bartali, réputé plutôt grimpeur, il finit honorablement sixième ne concédant que 4’ 31’’ : « D’aucuns continuaient à estimer que tel qu’il était bâti à chaux et à sable, il viendrait à bout de l’anxieux Fausto. Gino se joue des éléments, répétaient-ils. Le froid le plus intense ne le gêne pas et par la pire des canicules, il boirait de l’eau salée en disant : « Les poissons en boivent bien, ils n’ont pas plus soif pour autant … » »

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Puni par je ne sais quel diable, Ange Le Strat ne prend pas le départ de la 8ème étape La Rochelle-Bordeaux.
Les coureurs n’ont pas envie d’attaquer. Les efforts de la veille ont sans doute durci leurs muscles.

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Louis Nucera : « C’est au cours de cette étape que le premier maillot jaune du Tour 1949 abandonna. « Déchirure musculaire à la cuisse », tel fut le verdict du docteur Mathieu. Cent kilomètres après le départ, Marcel Dussault, en sanglots, monta dans l’ambulance. C’est durant cette étape aussi que Guy Lapébie fit une sacrée culbute sur les pavés de Rochefort : le cadre de sa monture se cassa net. Originaire de Saint-Geours-de-Marenne, dans les Landes, Guy Lapébie était chez lui à Bordeaux. »
À une trentaine de kilomètres de l’arrivée, en compagnie des Belges Van Steenbergen et Impanis, de Louis Caput, Maurice Diot, Jean Blanc, Pierre Tacca et du « cadet italien » Peverelli, il rejoint un autre régional du jour, Robert Desbats de Saint-Aubin-de-Médoc.
Le sprint au vélodrome du Parc Lescure semble devoir se jouer entre le redoutable Belge Rik Van Steenbergen et Guy Lapébie, excellent pistard vainqueur des Six Jours de Paris l’année précédente.
Le Belge déboule largement en tête puis s’effondre complètement et se fait dépasser par Lapébie. La foule girondine est au comble du bonheur, mais pas le célèbre radioreporter Georges Briquet … qui soupçonne Lapébie d’avoir acheté son succès.

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Pour sa défense, Van Steenbergen plaide ne pas avoir entendu la cloche et s’être trompé d’un tour ou de ligne, et ajoute : « Si j’avais abusé de la confiance de mes équipiers, je n’oserais plus me présenter devant eux. » On ne saura jamais la vérité !
Louis Nucera conclut : « Guy Lapébie était dans les bras de son frère Roger, surnommé « le Végétarien » et vainqueur du Tour de France 1937 (il y eut aussi pas mal de micmacs dans ce Tour dont l’historien Pierre Miquel fit un livre intéressant ndlr). Tout à sa joie, indifférent au tumulte, il avait oublié les fatigues d’une journée éreintante.
Les angoisses de la perplexité avaient déserté Coppi. Son emprise sur lui-même s’affermissait de nouveau. Durant l’étape, la majorité s’en était tenue aux préceptes de la course « à l’italienne » : inutile d’attaquer sans relâche car ce que tu dépenses de forces aujourd’hui, tu ne l’auras pas en réserve demain. Les Pyrénées pointent leurs cimes. »
À l’occasion de la 9ème étape Bordeaux-San Sebastian, le tour de France pénètre pour la première fois en Espagne. Ironie du sort … il n’y a plus aucun Espagnol dans le peloton !
« L’air du pays stimule le Basque Albert Dolhats, dit « Bébert les Gros Mollets » car à l’inverse de la plupart des coureurs ses muscles n’étaient pas ceux d’un longiligne. Il se devait d’honorer sa famille, ses amis, ses années d’illusions quand, dans sa candeur, il imaginait que vivats, pactoles et arcs de triomphe lui étaient naturellement dévolus.
À Tarnos, le public hurla son nom : il devançait un groupe d’attaquants. À Bayonne, « chirula » et ttunttun » jouaient encore pour lui seul. À partir de Saint-Jean-de-Luz, une offensive d’Édouard Fachleitner – celui qu’on appelle « le Berger de Manosque » et avec qui Jean Giono aimait à discuter sur les pentes du mont d’Or et les ombrages de Saint-Pancrace au-dessus de Pradines – anéantit ses illusions.

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À Irun, Caput, Ockers (l’homme au doigt cassé), Dupont, Pezzi et Demulder tenaient la tête. Nul ne les rejoignit. À Saint-Sébastien, l’arc de triomphe convoité par Dolhats fut pour Louis Caput. Il n’y avait plus d’Espagnols en course. Mais sur le circuit d’Amara, la foule était dense et frénétique.
Coppi terminait à 3 min 51 sec. Il polarisait de plus en plus l’attention, comme si une certaine poésie sourdait de cet homme par sa manière d’être dans ses rapports permanents avec les menus faits de la vie. « Revenez l’an prochain » dit l’alcade aux coureurs. »

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Le 10 juillet au matin, tout San Sebastian est sur la célèbre concha pour voir partir les coureurs vers Pau.
La 10ème étape s’annonce sans histoire avec juste quelques hors-d’œuvre avant l’étape des 4 grands cols pyrénéens : les cols de la Croix-des-Bouquets, de Saint-Ignace (« c’est un petit nom charmant » chantait Fernandel !) et d’Osquich.
Elle va tout bouleverser, pourtant, de course, il n’y en aura pas ou si peu.
Une échappée est lancée dès le 7ème kilomètre par Fiorenzo Magni, Édouard Fachleitner, Raymond Impanis, Serafino Biagioni, ainsi que Bernard Gauthier et Corrieri qui disparaissent très tôt.
C’est un désastre pour l’équipe de France. Souffrant d’un ganglion à l’aine, Louison Bobet est aussitôt lâché et abandonne au pied du col de la Croix-Bouquets. Saisi de contractures musculaires aux mollets, Guy Lapébie fait de même. Bernard Gauthier, Camille Danguillaume et Maurice Diot terminent hors des délais et connaissent la honte de l’élimination.

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L’écart entre les 4 échappés et le peloton apathique ne cesse de croître pour atteindre 20’ 36’’dans la cité d’Henri IV.
Fiorenzo Magni l’emporte au sprint et s’empare du maillot jaune que Jacques Marinelli, qui a préféré calquer sa course sur Bartali, n’a pas défendu avec grande conviction malgré quelques larmes de circonstance.

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Magni ne montre pas une joie débordante. Il rumine encore que malgré son palmarès (Tour d’Italie 1948 et Tour des Flandres 1949 qui lui vaudra bientôt le surnom de Lion des Flandres), il a été affecté à l’équipe réserve des Cadetti italiens et … qu’Alfredo Binda, le directeur technique de l’équipe A, ait ordonné à Biagioni de ne pas rouler dans l’échappée.
Le lendemain, la Grande Boucle faisait relâche (encore ?) si j’en crois Louis Nucera dont la plume semble très alerte : « Les jambes dans la laine, on se prélassait dans les chambres en évitant le moindre effort. Gino Bartali renonça à se rendre à Lourdes. René Vietto demanda qu’on bouche les oreilles de son protégé Apo Lazaridès, si on souhaitait qu’il améliore son classement. Son explication ? Il fronça le front, hocha la tête et fit languir ses interlocuteurs avant de déclarer d’un ton pénétré : « Que voulez-vous ? Autrement, il est perdu le pôvre … Dès qu’il entend : « Vas-y Apo », il fonce sans réfléchir … »
Et Fausto ? Songeait-il à l’interrogation de Dino Buzzati le concernant : « Est-ce un fou, un maniaque, un mystique de la bicyclette, une espèce de chevalier errant ? » À l’affirmation de Jacques Perret : « Si le rocher de Sisyphe avait été muni de pédales, il eût –grâce à Coppi- roulé sans peine jusqu’au sommet à la barbe de Jupiter » ? … On percevait son rayonnement ; mais aussi sa solitude comme si à force d’être glorifié il devinait qu’on pouvait mieux encore le broyer. On exigeait toujours plus de lui. Il sortait du Tour d’Italie qu’il avait gagné et, dans leur démesure insatiable, ses supporters réclamaient d’autres victoires, défiant l’univers en son nom, eux qui, souvent, se contentaient de bravades de bistrots. Sous les fenêtres des hôtels où logeaient les coursiers, on dansait et entonnait couplets et refrains. La tradition le voulait. Jeanne III d’Albret, reine de Navarre, n’avait-elle pas chanté en mettant au monde, au château de Pau, celui qui allait devenir Henri IV ? Son père le lui avait demandé. La « princesse virile » obtempéra. L’accouchement sans douleur naquit-il ce jour-là ? »

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Dans sa chronique Des bornes … et des hommes, Georges Pagnoud revient sur l’abandon de Louison Bobet avec un billet intitulé N’avez-vous rien à déclarer ? :
« Raymond Le Bert, masseur du Stade Rennais, avait été engagé comme l’un des masseurs de l’équipe de France. Mais les rangs de celle-ci étant devenus très clairsemés, il suit son ami Bobet dans sa retraite. Il a consigné tous les malheurs que connut Louison sur un petit carnet. Nous ne recopierons pas mot à mot le carnet, car les termes en sont trop techniques. Résumons néanmoins tous les ennuis que valut à Louison sa chute de Boulogne :
1) une plaie au genou gauche
2) 2) une plaie très importante sur la hanche qui faillit entraîner l’adhémite
3) une forte contusion articulaire du coude gauche avec hémorragie interne
4) une plaie plus légère à l’épaule gauche et à la main
Ajoutons que l’enfant de Saint-Méen-le-Grand a frisé de peu la septicémie et on comprendra que son abandon s’explique dans une large mesure. »
Il me semble qu’il a oublié l’anthrax ! Pauvre Louison : « J’ai les hanches qui s’démanchent/L’épigastre qui s’encastre/L’abdomen qui s’démène/J’ai l’thorax qui s’désaxe » chantait le comique troupier Ouvrard !
À Pau aussi, l’ancien champion d’athlétisme Marcel Hansenne reconverti chroniqueur dans But&Club, clame … Merci pour les belles vacances :
« On m’avait dit : « Vous verrez, le Tour de France, ce sont de véritables vacances … » Cela m’avait paru assez plausible. Après tout, il ne s’agit que de suivre des coureurs. Mais après la 9ème étape, j’ai eu la curiosité de me regarder dans une glace. Et j’ai cru apercevoir un marcheur de la faim.
Si c’est ça qu’on appelle des vacances … Je passe sur les incidents de la route et pourtant je trouve scandaleux que l’on ait fait une telle publicité au doigt cassé de Stan Ockers alors que mes deux piqûres de guêpes passèrent tellement inaperçues. Une au bras droit qui m’empêchait d’écrire, et l’autre au mollet gauche qui me faisait boiter.
Vous voyez le tragique de la situation. Quant à me restaurer en route, cela dépend entièrement du chef de notre voiture, un homme despotique et de peu d’appétit. Nous ne pouvons nous désaltérer que lorsqu’il a soif et c’est avec envie que je regarde les coureurs s’arrêter près d’une fontaine.
Mais tout cela n’est encore rien. Noir et courbaturé, nous nous précipitons, après la course, vers l’hôtel et nous déballons, à la hâte, machine à écrire et bloc-notes. La grande compétition contre la montre est commencée. Tous les quarts d’heure, on frappe à la porte et une voix désagréable nous dit : « alors, cette copie, ça vient ? »
Les paupières tombantes de sommeil, on fait travailler la matière grise à toute vitesse. Mais aussi rapidement que soit fait le travail, c’est encore trop lent et l’on peut être certain que le patron ne vous regardera pas d’un œil reconnaissant.
Enfin, vers 21 heures, tout est fini. Avec un ouf de soulagement, on prend un bain pour se soulager de toute la crasse accumulée pendant le voyage.
Et à 21h 30, on se met à table. C’est là que les malheurs recommencent. Car, cette table est rarement complète, il manque un camarade, ou deux, et on ne peut vraiment pas leur faire l’affront de commencer sans eux.
Finalement, il n’est pas loin de minuit, lorsqu’on peut enfin se glisser entre les draps. Hélas, on a une chambre qui donne sur la cour et, dans cette cour, il y a les mécanos qui réparent les vélos jusqu’à 1 heure du matin et parfois plus. On les entend donner des coups de marteau. Laisser tomber des clés sur le sol. Enfin l’on s’endort mais, pour comble de malchance, le dévoué « Trois Pattes » s’étant levé à l’aube, vient réclamer vos valises à 6h 30 pour les mettre dans le camion qui les transportera vers l’arrivée.
Ou, alors, les circonstances font que vous partagez la chambre avec un camarade et que ce dernier est tellement consciencieux, qu’il passe la nuit à vérifier le classement général pour voir si aucune erreur ne s’était glissée.
À 7 heures parfois, tout le monde est à nouveau sur pied de guerre, bâillant à qui mieux mieux. Et la nouvelle journée s’allonge longue et fatigante …
Il y en a qui ont le toupet d’appeler cela des vacances ! »
En cette journée de repos, Jean Robic est allé rouler un bout, c’est peut-être un détail pour vous, Il connaît pourtant bien cette étape pour y avoir effectué une échappée extraordinaire lors de son Tour victorieux de 1947. Le magazine But&Club n’est pas peu fier de présenter à ses lecteurs « en exclusivité » Tête de cuir sans casque, lunettes de soleil, tricot de peau (bonjour le bronzage paysan !) et short, s’entraînant dans le col d’Aubisque.

Robic reconnaît l'Aubisque

Pour la « bataille de pauluchon », je vous concocte un petit cocktail : un zeste de Louis Nucera, une pincée de Christian Laborde, deux doigts de René Mellix et Pierre Chany, et quelques autres épices dénichés au fil de mes lectures.
Comme les Mousquetaires, les grands cols pyrénéens ne sont pas trois, mais quatre !
« Le col d’Aubisque, quand il fait chaud, c’est le bagne. Il faisait chaud. Le Tour s’engageait avec lenteur dans un immense brasier. Sous leurs casquettes, Coppi et Bartali avaient glissé des feuilles de chou, et la tête de Jacques Goddet disparaissait sous un casque colonial, comme le pied d’un bolet sous sa calotte. Les motards de la presse avaient tombé la chemise. Au virage de Gourette, quelques spectateurs en maillots de bain, abrités du soleil par des chapeaux de gendarmes en papier, actionnaient la pompe d’incendie, arrosant sur cinquante mètres, le marécage du goudron fondu.
Une minute derrière Coppi et Bartali, Apo Lazaridès faisait des pointes sur les pédales. Il montait nu-tête, immédiatement suivi de Robic casqué …
En tête, Bartali y allait de son style caractéristique, donnant dix coups de pédale et s’accordant ensuite un bref temps de repos. La sueur coulait par tous les pores de son visage, mais celui de Coppi n’était pas moins inondé… »
C’est à ce moment qu’on a coutume de situer le célèbre échange de bidon entre Coppi et Bartali. Le cliché appartient tellement à la légende des cycles qu’avec le temps, sa localisation et son interprétation varient. Certains placent la scène dans ce Tour de France 1949, d’autres dans celui de 1952 certains dans les Pyrénées, d’autres dans divers cols des Alpes.
On parla de bidon, de gourde, il semblerait qu’il s’agisse ici d’une bouteille d’eau. Et qui des deux compatriotes, fit offrande à l’autre ? Fausto prétendait que c’était lui, Gino dit le Pieux soutenait mordicus que son rival ne lui avait jamais rien donné pendant sa carrière …
Allez savoir ! En fait, il y aurait eu plusieurs échanges.
On pourrait développer une thèse ou écrire un roman sur ce sujet… bidon. Nul besoin de posséder le talent de l’as du barreau Éric Dupond-Moretti dans la recherche de la vérité.
Ainsi, nous pouvons éliminer d’emblée la couverture du magazine italien puisqu’elle date de 1952 et que Coppi porte le maillot jaune. C’est de cette image que s’inspira Henry Anglade (un excellent coureur dont je vous reparlerai cet été) pour réaliser son vitrail dans la chapelle Notre-Dame des Cyclistes de La Bastide d’Armagnac.

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Si vous comparez les deux photographies vert sépia prises à l’époque, lors de la même étape Pau-Luchon, par les deux revues concurrentes Miroir-Sprint et But&Club, vous observez que les deux campionissimi ont changé de côté (que ne ferait-on pas aujourd’hui avec Photoshop !).

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Un mauvais esprit pourrait même invalider le verdict pour vice de forme quand on lit le petit encadré destiné à « nos amis lecteurs de Miroir-Sprint :
« L’étape Pau-Luchon a été un jour de malchance pour « Miroir-Sprint ». Outre l’accident que notre voiture a causé au malheureux Lazaridès et que Charles Pélissier vous explique d’autre part, l’avion spécial qui transportait notre production photographique a été contraint à un atterrissage forcé.
Miroir-Sprint aurait pu SORTIR DANS LES DÉLAIS UN NUMÉRO SPÉCIAL grâce à ses archives, mais IL N’A PAS VOULU TRICHER AVEC SES LECTEURS. C’est ce qui explique le retard apporté à notre parution. Mais Miroir-Sprint sait d’autre part qu’il garde ainsi l’estime et la fidélité de ses amis. C’est ce qui lui tient le plus à cœur. »
Il faut féliciter la déontologie des journalistes de l’époque. On nous balance aujourd’hui tellement de fake news illustrées par des photos de banques de données qui n’ont aucun lien temporel.
Un autre esprit suspicieux pourrait prétendre que Miroir-Sprint était un magazine proche du Parti Communiste Français et qu’en matière de communication et de propagande … ! Allez, roulons !
Christian Laborde, pyrénéen pure souche, a, lui, vite fait son choix avec lyrisme :
« L’Aubisque, c’est le col de l’Aube, et tout est clair dans le col d’Aubisque en 1949 : il y a Fausto Coppi et à côté de lui Gino Bartali. En route, deux Italie.
Bartali, c’est l’Italie de la Vierge Marie et des bonnes sœurs, Coppi l’Italie des rationalistes. Comme l’écrit Curzio Malaparte : « Coppi n’a personne au ciel pour s’occuper de lui. »
Et dans l’Aubisque, c’est Fausto Coppi qui va s’occuper de Gino Bartali. Le soleil cogne comme un dératé, et tous les deux ont glissé sous leur casquette une feuille de chou pour se protéger de l’insolation. Au-dessus de Gourette, sur la route en corniche, Gino saisit son bidon, le porte à ses lèvres : il est vide. Aussitôt Coppi, son rival, lui tend le sien : « Tiens, il en reste ».
Tout est clair. La chevalerie, c’est la clarté humaine dans la clarté de l’Aubisque. »
Louis Nucera poursuit l’ascension : « Quelle étape mes aïeux ! ». Peu après cet instant de partage, « À mi-Aubisque, Fausto Coppi s’affranchissait de ses barreaux, quittait la volière. Derrière les dos se voûtaient, les poumons flambaient, les cœurs s’affolaient. En haut, il précédait Apo et Lucien Lazaridès de plus d’une minute » et empochait la minute de bonification attribuée au sommet des cols de première catégorie.

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« Dans la descente, il (Coppi) crevait. La volonté a aussi l’adversité pour fouet. Au faîte du Tourmalet, il était de nouveau en tête devant Apo Lazaridès. Où culmine l’Aspin, les deux champions roulaient toujours de conserve. Dans Peyresourde, tandis que la canicule faisait gémir jusqu’aux roches, Coppi stoppait ; boyau arrière éclaté. Quelques kilomètres plus loin, une voiture dans laquelle Charles Pélissier avait pris place heurtait le guidon d’Apo Lazaridés. »
Laissons le très populaire ancien champion français donner sa version des faits :
« Nul plus que moi n’a regretté l’accident survenu à Apo Lazaridès, à quelques centaines de mètres du sommet de Peyresourde. Je suis, et pour cause, l’un des principaux témoins de cet accident.
Voilà deux Tours de France que je fais avec mon conducteur Jacques Rami, qui en avait déjà plusieurs à son actif. C’est dire que ce garçon calme et prudent possède l’expérience indispensable pour rouler derrière ou à côté du peloton. Victime d’une panne aujourd’hui, c’était seulement la seconde fois que notre voiture doublait les coureurs. D’ailleurs, nous passons ceux-ci le moins possible car mon expérience connaît trop les désagréments que cela comporte pour eux. Mais, enfin, journalistes et photographes ont aussi une tâche à assurer.
Apo montant en danseuse et s’écartant de la ligne droite au moment où nous étions déjà engagés – des spectateurs imprudents suivant au pas de course pour l’asperger durant 25 mètres valurent à Lazaridès de se rabattre sur la droite. À ce moment, son guidon heurta l’aile avant de notre voiture, ce qui le déséquilibra, le fit tomber devant notre roue avant gauche et lui écrasa son vélo.
Il y eut heureusement plus de peur que de mal et notre petit Cannois, après avoir subi une dépression nerveuse très naturelle, voulut bien me faire confiance, ce qui me permit de l’aider progressivement à marcher puis de le prendre dans mes bras, de le consoler, puis quand un vélo de rechange fut trouvé, de l’aider à repartir.
Je regretterai évidemment longtemps ce coup du sort d’autant plus que, vous ne l’ignorez pas, j’ai fait de ce sympathique Apo l’un de mes grands favoris.
À l’arrivée, je me suis précipité à l’Hôtel Continental de Luchon, prendre de ses nouvelles. Je l’ai trouvé dans les mains de son masseur niçois Lucetti, très détendu.
Il regrettait certes la victoire qui semblait vraiment à sa portée aujourd’hui. Mais il ne nous en voulait pas et c’est très gentiment qu’il a conclu : « Dîtes surtout à votre chauffeur qu’il ne se rende pas malade pour cela ».
Vous voyez que je n’élude pas les responsabilités. Mais alors, amis sportifs, laissez-moi vous dire ce qui suit : les spectateurs, surtout ceux des cols, ne sont vraiment pas assez disciplinés … »

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accident Apo Lazarides1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+011ARobic gagne à Luchon

Louis Nucera reprend son récit : « À Luchon, Jean Robic, 1m 57, 56 kg, sorte d’abrégé d’opiniâtreté et de panache, gagnait. Déjà, en 1947, après une échappée solitaire de 250 kilomètres il avait remporté l’étape Luchon-Pau. Les Pyrénées lui faisaient les yeux doux. Lucien Lazaridès parvenait au but en même temps que lui. Coppi était 3ème …
Au classement général, Coppi se trouvait à moins d’un quart d’heure du maillot jaune Magni. Fachleitner était deuxième. Comme chaque soir, il appela sa femme à Manosque, lui parla, s’adressa ensuite à son chien et exigea qu’il aboie au téléphone. C’était un rite. Il en sortait requinqué.
Comme chaque soir aussi, et plus encore au terme des damnations d’une étape de montagne, le bureau des pleurs était ouvert. Ulcéré et bourru, René Vietto racontait sa culbute sous le tunnel de l’Aubisque et son fantastique retour aux premières places malgré ses blessures. André Brûlé écumait contre les spectateurs qui l’arrosaient d’eau glacée : il toussait à fendre l’âme et envisageait l’abandon tant il souffrait du dos …
… Seul, peut-être, l’Italien Alfredo Martini se montrait d’une placidité épanouie. Dans un bistrot, il avait pris une bouteille au hasard et en avait rempli son bidon. C’était du pastis … »
Voici l’analyse d’Albert Baker d’Isy à Luchon :
« Le double drame de Peyresourde, d’abord la crevaison de Coppi puis l’accident d’Apo Lazaridès, ont lourdement pesé sur le résultat à Luchon de l’étape reine des Pyrénées. Non pas qu’il soit question de critiquer la victoire de Jean Robic devant Lucien Lazaridès. L’un et l’autre, au contraire, ont terminé l’étape en beauté, regagnant dix minutes et rejoignant le groupe de tête dans les deux derniers cols. Victimes tous deux de crevaisons dans la descente de l’Aubisque, Lucien Lazaridéè à 3’ 54’’ et Robic à 4’ 17’’ de Sa Majesté Fausto Coppi, semblaient hors course (pour la victoire à Luchon, bien entendu).
Pourtant la montée d’Aspin leur permit de revenir sur le tandem majeur de l’étape Apo-Fausto alors que Gino était dépassé et perdait du terrain.
Donc, précisons-le, la victoire remportée par des « revenus » sur les attaquants des premiers cols ne saurait être du reste considérée come une victoire de seconde zone. Mais puisqu’il faut déjà penser par delà les étapes du Midi aux grandes batailles des Alpes et à la victoire finale, on doit regretter la minute perdue par Coppi et surtout les 4’ 30’’ plus la bonification qu’Apo a dû abandonner à Robic. On a beau se dire qu’il ne s’agit que d’un simple épisode d’un grand drame et que les vraies batailles se joueront à Briançon, Aoste et Lausanne, on ne peut s’empêcher de songer que le Tour peut aussi être gagné ou perdu pour moins que cela. »

Descente Soulor1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+07Fachleitner Ste-Marie de Campan1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+11René Vietto1949-07-13+-+Miroir+Sprint+-+15

Dans le Miroir des Sports, Gaston Bénac apparaît sceptique sur les chances de victoire finale de Coppi et fait preuve d’un optimisme cocardier un peu excessif :
« La grandiose offensive italienne qui devait tout culbuter a fait long feu après le Tourmalet. Et son échec, en permettant une belle victoire française obtenue par deux tricolores, deux Bretons, un Azuréen et un Parisien, a redoré le blason de l’ensemble de nos formations. Que Fiorenzo Magni ait conservé de justesse le maillot jaune constitue presque une surprise, car l’athlétique Italien au crâne légèrement déplumé n’est pas un grimpeur, de loin s’en faut. Il ne reste pas moins la proie facile, dans les Alpes, des escaladeurs qui accourent à l’arrière.
Le Tour de France a pris un nouveau départ, et bien des hommes de la plaine se trouvent relégués maintenant à leur véritable rang.
Mais on revient bien vite aux Italiens qui firent figure de croquemitaines dans l’Aubisque et qui perdirent la partie devant l’obstination d’Apo Lazaridès qui s’accrocha impitoyablement à la roue de Coppi ; et les ardentes contre-attaques de Robic et de Lucien Lazaridès qui ressemblèrent à deux roquets acharnés à poursuivre le dogue. Devant le feu croisé des deux Azuréens et du Breton, Bartali perdit pied le premier, et sa crevaison de Sainte-Matie-de-Campan le relègue à plus de trois minutes du premier.
Coppi qui s’était élancé vers le sommet de l’Aubisque en vainqueur, s’il fut malchanceux en crevant d’abord dans la scandaleuse descente de Soulor, poussiéreuse et parsemée de silex, ensuite peu avant le sommet de Peyresourde, me parut dans les derniers kilomètres, et fatigué et découragé.
Dans Peyresourde, alors que Lucien Lazaridès, le plus frais de tous, menait très fort, Coppi, en queue du groupe, n’avait pas la figure d’un vainqueur. Il pédalait dans un style heurté, la bouche ouverte, en tirant la langue. Non, ce n’était plus le beau Fausto s’envolant vers le sommet de l’Aubisque.
Qu’en déduire, si ce n’est trois choses :
1.Coppi n’est pas l’homme des efforts répétés
2.Il se décourage rapidement lorsqu’il est rejoint, ce qui ne lui arrive jamais en Italie
3.Il porte dans ses jambes le poids de trop de courses cette saison
Qu’en conclure, si ce n’est qu’il est très possible que Coppi ait perdu le Tour de France, et que Bartali devienne bientôt le leader, malgré son classement à l’arrivée ? Car, lui, il récupère plus vite que son rival, moralement surtout.
S’il est un homme qui fut régulier, c’est bien Fachleitner qui, très prochainement, prendra le maillot jaune …
… La partie qui va se jouer dans les Alpes entre les deux Italiens et nos grimpeurs a de fortes chances de tourner en faveur des nôtres.
N’avons-nous pas cinq atouts en main contre deux ? La partie perdue avant-hier a changé, hier, grandement d’aspect. »

Robic retrouvé1949-07-13+-+BUT-CLUB+190+-+36th+Tour+de+France+-+000AApo Robic Coppi rois de la montagne1949-07-18+-+BUT-CLUB+191+-+36th+Tour+de+France+-+013A

En ce temps d’après-guerre, l’autoroute A64 n’existait pas et pour rejoindre la ville rose, plus tard louée par Claude Nougaro, les coureurs empruntaient les petites routes du Comminges.
« Le 13 juillet 1949, malgré un soleil à faire frire la nature, on s’attendait à une étape rondement menée. Il n’y avait que 134 kilomètres au programme. L’expérience enseignait aux suiveurs que pour un coureur cycliste il est peut-être plus facile de vivre à l’apogée de soi-même sur une distance relativement courte … »
Georges Pagnoud, excédé mais toujours plein d’humour, revient sur la journée de poisse qu’ont vécue les journalistes de Miroir-Sprint :
« 9h 30 : départ. Le soleil donne (même sans Laurent Voulzy ndlr) déjà passablement. Le radiateur de la voiture aussi … Que sera-ce dans les cols ?
10h 30 : Eaux-Bonnes. Nous y voilà. Le fameux virage, et ce sont les premières pentes de l’Aubisque. Le thermomètre marque constamment 100 degrés. Il faut s’arrêter, débouchonner en se brûlant le chapeau du radiateur. Celui-ci ne chauffe pas … Il bout. En haut, il explosera.
Mesure de prudence. Mieux vaut retourner confier le moteur aux mains expertes d’un garagiste. Mais il ne s’en trouve qu’à Pau. Quarante kilomètres à refaire.
Midi : ce n’est pas grave. On peut repartir. Il s’agit de rattraper les coureurs en bas du Tourmalet. Tarbes, Bagnères-de-Bigorre, Sainte-Marie de Campan.
Nous retrouvons nos amis ! Coppi, Lazaridès, Robic sont en tête. Montée régulière d’Aspin. Vietto nous montre son coude poussiéreux et sanglant, son cuissard maculé dans sa chute.
– C’est dommage que j’aie crevé ! dit-il, comme si a cabriole ne comptait pas.
16 heures : les derniers hectomètres de la montée de Peyresourde. Drame Apo Lazaridès !
De cela, vous êtes déjà informé !
« 16h 30 : dans la bagarre, nous avons perdu notre voiture. Il nous faut redescendre à pied un kilomètre, deux, trois, quatre. Personne ne s’arrête. Au cinquième, Marcel Bidot, bon samaritain, fait stopper sa jeep.
17 heures : appel téléphonique à la Poste vers Paris.
19h 30 : aucune nouvelle de l’appel.
20h 30 : la réclamation ne donne rien.
21h 15 : Qui a demandé Opéra 78-74 ? (c’était pas encore Franck Alamo ndlr) … cabine 17.
Ah ! Enfin Paris. On n’entend rigoureusement rien. Eux non plus !
Tiens, voilà qui arrange tout, nous sommes coupés.
22h 30 : Voici à nouveau « Miroir-Sprint ». Nous les entendons un peu mieux. Pas suffisamment en tout cas pour comprendre la phrase : avion pas arrivé !
L’avion ! C’est-à-dire les plaques, les reportages de nos trois photographes. Et le camion-laboratoire qui a quitté Luchon. Catastrophe !
Minuit : Confirmation : rien d’arrivé. Il faut envoyer par bélinos d’urgence, développer le magasin de réserve et partir pour Montréjeau où les circuits électriques sont meilleurs.
2h 28 : la communication téléphonique avec notre poste bélin est obtenue, au moment où chacun s’endormait.
3 heures : Ça tourne … L’hôtelière qui s’étonne de telles fantaisies nocturnes consent cependant à servir un repas. Le premier depuis vingt heures !
3h 20 : Fin de l’émission des bélinos. Paris a de quoi boucler le journal. Nous pouvons donc nous coucher.
Nos camarades de Paris qui ont passé une nuit blanche aussi angoissante que la nôtre ont encore quatre bonnes heures de travail … Puis ils prépareront le prochain numéro … Les journées de poisse sont encore plus longues que les autres. »
Si j’en crois le compte-rendu de René Mellix, « la 12ème étape Luchon-Toulouse, dont le départ fut donné après une demi-journée de repos, a été morne au possible. Les rescapés, au nombre de 69, Caput (le vainqueur à San Sebastian ndlr) malade ayant été contraint à l’abandon sur l’ordre du docteur, avaient à récupérer après les rudes efforts de la veille. »
Pierre Chany titre malicieusement que les « Six Jours » empiètent sur le Tour de France pour décrire la victoire de Van Steenbergen sur la piste rose (évidemment) du Stadium de Toulouse.
« Rik Van Steenbergen est un monsieur qui ne badine pas avec les questions de prestige. Et qui a sa petite fierté. Vexé par les commentaires plutôt désagréables qui lui furent adressés après « l’affaire » de Bordeaux, il avait décidé de profiter de la moindre occasion qui lui serait offerte pour renverser la situation à son avantage…
Sa victoire dans la cité des noblesses fut d’ailleurs grandement facilitée par le service de surveillance italien qui fonctionna comme un organisme bien réglé. La consigne donnée par Alfredo Binda se résumait ainsi : ne laisser partir personne afin d’éviter les échauffourées.
C’est pourquoi ni Idée, ni Marinelli, ni Pineau (simple coursier du cru ndlr), ni Ramoulux, ni Verhaert et pas davantage Geminiani, dans les derniers kilomètres, ne parvinrent à se détacher… »
L’arrivée au sprint était inévitable : le rapace Rik 1 (Van Looy sera surnommé Rik 2 dans les années 1960) gagnait en fumant la pipe devant son coéquipier « l’Aigle noir » Marcel Kint, Roger Le Nizhery et « l’Aigle d’Adliswil » Ferdi Kubler.

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Fiorenzo Magni conservait le maillot jaune. Les spectateurs du Stadium ont réclamé un tour d’honneur à Robic, héros des Pyrénées, qui s’est exécuté de bonne grâce. Le Breton apprenait à la foule que son bidon contenait du potage de légumes et des pâtes. « C’est le secret de ma forme » prétendait-il. On le nantit d’un nouveau surnom : « le Père la Soupe » !
Lorsqu’il accomplit son Tour en hommage, Louis Nucera se régala d’un copieux cassoulet que « la vélocipédie aiderait à digérer » !
Dans un entrefilet, Miroir-Sprint revient sur l’accident survenu à Apo Lazaridès, de la faute de son chauffeur, et tellement soulagé que ce ne fût qu’un préjudice, « dédommage le champion par une prime spéciale et purement amicale de 50 000 francs ».

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En ce jour de 14 juillet, les 68 rescapés ne furent pas à la fête. « Les hagiographes du cycle ne furent pas gâtés en immortels exploits lors de l’étape Toulouse-Nîmes. Non que les coureurs fussent frappés d’indignité, mais à l’évidence, ils ne tenaient pas à dégainer. La canicule était cause de cette non-agression. Elle les matraquait. Guêpes, frelons, abeilles et mouches patibulaires se jetaient sur leurs visages. La nature crépitait comme si des flammes la léchaient. Dans ce four solaire où l’atmosphère se brouillait, la chasse aux points d’eau mobilisait les esprits. De se précipiter à l’étourdie sur tout ce qui était liquide causait de multiples affections. On ne comptait plus les coliques aiguës, les crises de foie, les maux d’estomac, les inflammation du côlon, les échauffements, les révoltes du sang … »

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Âmes sensibles s’abstenir ! Louis Nucera nous confie les soucis de Lucien Teisseire :
« Depuis Saint-Malo, Lucien Teisseire était parmi les plus frappés. Une colonie de furoncles le persécutait. Les escalopes placées entre selle et fesses se révélaient insuffisantes. À chaque coup de pédale, il s’employait à réprimer des cris de douleur. Dans l’Aubisque et le Tourmalet, certains clous percèrent d’eux-mêmes (beurk !). À Toulouse, par thermocautère, une médecine radicale vint à bout des autres. Durci par sa longue infortune, il lui tardait de prendre l’offensive. »
L’annonce d’une prime de 100 000 francs, offerte par le quotidien régional Midi Libre, émoustille légèrement les coureurs.
Voilà qu’une (Émile) Idée qu’elle est bonne ! Vers Montpellier, le valeureux rouleur de l’équipe d’Île-de-France lança une échappée avec son coéquipier Édouard Muller, Teisseire « défuronculosé », l’Italien Ausenda, le Belge Roger Lambrecht et « l’aiglon » Marcel Dupont.
Le véloce Émile Idée, le gars de Ménilmontant, estoque ses compagnons d’échappée à l’ombre des arènes de Nîmes.

Émile Idée gagne à Nîmes-1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+15

Une Emile Idée1949-07-15+-+Miroir+Sprint+-+01

« Les grands malchanceux du jour ? Magni, affaibli par une fièvre qui alla empirant. Mais « le Colosse de Monza » stupéfia les témoins de son calvaire. Il se montra héroïque, refusant de courber la tête. Ainsi sont les Toscans. N’ont-ils pas, aux dires de Malaparte, « une manière de s’agenouiller qui est plutôt de rester debout, jambes pliées ».
Robert Chapatte écumait. Accidenté à la sortie de Montpellier avec Roger Le Nizerhy par la faute d’un spectateur, victime ensuite de deux crevaisons, il fut abandonné corps et biens par l’équipe de France, alors qu’il était le mieux placé des Tricolores au classement général. Perte : plus de 13 minutes sur le premier de l’étape.
Coppi ? D’aucuns affirmaient qu’il n’attendrait pas les grands cols alpestres pour croiser le fer avec Bartali. Dans les rues, c’était la fête. « Ça ira, ça ira » ! La République pavoisait. »

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La 14ème étape est encore morne et sans signification. Les 68 coureurs partis de Nîmes sont tous arrivés à Marseille, à l’issue d’une journée rendue accablante par toujours une très forte chaleur. Mais qu’est-ce qui a encore pris Apo Lazaridès de vouloir danser sur le pont d’Avignon ?
« Le fait que son nom soit le plus ovationné ? Le désir d’animer une échappée d’envergure qui le rapprocherait de Bartali et de Coppi avant les Alpes ?
Comme la veille, comme depuis le jour du départ de ce 36ème Tour de France, la chaleur harassait un peloton de réprouvés et faisait crier jusqu’aux choses. Tout, une fois encore, incitait à la prudence. À la surprise de l’aréopage cycliste, l’ « Enfant grec » démarra malgré la route en fusion, la chasse à la canette, les cigales qui mouraient sur place. Les Italiens veillaient. Désireux de cadenasser la course, ils se livrèrent à une intense poursuite. René Vietto, qui avait du mal à chauffer ses vieilles jambes, et Lucien Teisseire, mis au supplice par ses plaies non cicatrisées en dépit des cautères de platine incandescents appliqués à Toulouse, eurent toutes les peines du monde à ne pas lâcher prise. Quand l’échauffourée cessa, poissé de sueur, le regard noyé par l’effort, Vietto rattrapa son élève et le gifla en hurlant : « Mais qu’est-ce que tu as là-dedans ? » Il lui montrait sa tête. « René ! C’est fini ! Je ne te pardonnerai jamais cette gifle ! »
Jusqu’à Marseille, où le Luxembourgeois Jean Goldschmitt gagna devant l’Auvergnat Jean Blanc surnommé le « Ferrailleur de Cébazat », il n’y eut pas de suite à l’incident, sinon la bouderie du benjamin des Lazaridès qui voulait abandonner.

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Sur la pelouse du vélodrome, les journalistes se précipitèrent vers les deux amis. « Amis ! s’écria Lazaridès. Vous plaisantez ! Croyez-moi, cette fois, ce n’est pas un petit nuage ! C’est une tempête ! Un tel affront ne s’excuse pas ! »
Plus loin, en spartiate expérimenté qui ne négligeait pas l’emphase si besoin était, Vietto, penché sur son vélo, continuait à désigner sa tête. « Un psychiatre ! Il lui faut un psychiatre à ce petit ! Il n’a rien dans la cervelle ! » Son accent du Midi colorait chaque syllabe. De leur côté, les commissaires se réunissaient afin de pénaliser le « roi René » pour « voie de fait vis-à-vis d’un concurrent.
Et Coppi ? Il s’était appliqué à suivre Roger Le Nizhery. Quand on l’interrogea sur la raison de cette conduite, il dit : « Que voulez-vous ? Il pédale si bien qu’on a du plaisir à le regarder. »

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Le lendemain, entre Marseille et Cannes, peu après le départ de la cité phocéenne, dès le pied du col de Carpiagne (12ème kilomètre) … boosté par l’air du pays, le Cannois Apo Lazaridès attaque, et le premier lâché est … René Vietto qui, dans la montée, perd plus de deux minutes ! Aie, aie, aie !
Apo est vite rejoint, mais sur les pavés de Toulon, il se retrouve de nouveau dans la bonne échappée en compagnie des deux beaux-frères Émile Idée et Paul Giguet, l’italo-français Fermo Camellini autre régional de l’étape, l’Italien Guido De Santi, le Luxembourgeois Diederich et les deux Belges Roger Lambrecht et Désiré Keteleer.

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À Beauvallon, où repose le créateur du Tour de France, Paul Giguet remporte la prime spéciale de 100 000 francs du Souvenir Henri Desgrange,
Équipier dévoué, Giguet était souvent chargé de l’approvisionnement en boisson de son leader, en pratiquant la chasse à la canette. C’est lors d’un de ces exercices qu’il fut enfermé accidentellement dans la cave d’un bistrot.
Keteleer, sur cycle Garin et pneus Wolber, lâché dans le col de l’Estérel, revient dans la descente et règle au sprint Émile Idée sur la Croisette.
Adolphe Deledda, victime d’une chute dans la descente de la Gineste, termine hors des délais. Fausto Coppi n’admirera plus le styliste Roger Le Nizhery qui, ne pouvant plus s’alimenter depuis trois jours, abandonne exténué.

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Sur des routes qui lui sont coutumières, Apo Lazaridès a réussi l’exploit qu’on attendait de lui : il reprend 12 minutes au maillot Jaune Magni, Bartali, Coppi et Robic, et se replace au classement général presque à égalité de temps avec les favoris.
Et comment ça va avec Vietto ?
« Des messages invitaient les deux hommes à se défâcher. Lisette Vietto usait de ses bons offices.
– La gifle ? René a oublié, disait-elle.
– Par exemple ! répliquait Apo, c’est moi qu’il frappe et c’est lui qui oublie !
Elle suppliait ensuite son mari de ne pas s’obstiner dans sa bouderie.
– Pas question ! Ce farfelu n’avait qu’à m’écouter au lieu de faire le malin !
Puis il ajoutait, sans qu’on sût vraiment si un rire intérieur le secouait : « Cela dit, entre nous, j’ai fourni ses braquets au mécanicien afin qu’il franchisse les cols comme un cabri ! J’y laisserai ma peau mais ce Tour de France il faut qu’il le gagne ! Ah, si je pouvais retrouver mes jambes de vingt ans pour lui donner ma roue en cas de besoin ! » (sans doute, un clin d’œil à son sacrifie pour Antonin Magne dans un Tour de France d’avant-guerre ndlr)
Et les yeux tournés vers les Alpes, comme les musulmans vers La Mecque quand ils prient, il retombait dans un lourd silence qui ne permettait pas de discerner s’il se moquait de son auditoire ou s’il ironisait sur lui-même…
Vietto termina sa soirée en glorifiant le chant des cigales cannoises : – Voilà de vraies cigales, répétait-il d’un air pénétré. Aucune comparaison avec leurs ersatz de Nîmes. »
Pour la suite et le final grandiose de ce Tour, on en reparle après la journée de repos…

Pour vous faire revivre ces étapes du Tour De France 1949, j’ai puisé comme toujours dans :
– les belles collections des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports
Mes rayons de soleil de Louis Nucera (éditions Grasset 1986)
Arriva Coppi ou les rendez-vous du cyclisme de Pierre Chany (La Table Ronde 1960
- La Fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva 2003)
Vélociférations Je me souviens du Tour de Christian Laborde (éditions Cairn)

Publié dans:Cyclisme |on 11 juillet, 2019 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1949 (1)

J’ai pris l’habitude quand l’été se profile, d’évoquer les fêtes de juillet d’antan, non pas la commémoration de la prise de la Bastille, mais les Tours de France cyclistes de ma jeunesse.
Cette fois, il s’agit même d’un Tour de ma prime enfance. Je n’avais que deux ans et demi en 1949. Je suis, en effet, un de ces enfants du baby boom souvent jalousés aujourd’hui. À juste raison, car outre d’avoir bénéficié de l’époque de plein emploi dite des Trente Glorieuses, nous avons surtout connu les beaux et grands Tours de France des années cinquante.
C’était un temps de l’insouciance après des années de guerre et de privations. La vie semblait plus belle et facile. À défaut de revêtir des gilets jaunes sur des hideux ronds-points qui n’existaient pas encore, la France, le temps d’un mois, voyait la vie en jaune. Imaginez la joie indicible, quelques années plus tard quand je sus tenir en équilibre sur mon petit vélo vert à deux roues, que me procura mademoiselle Millet, une enseignante du collège dirigé par ma maman : elle me confectionna un magnifique maillot bouton d’or en poussant même le souci du détail à broder dessus les légendaires initiales HD du créateur du Tour de France Henri Desgrange.

Une de L'Equipe avant le départ

Pour être honnête, je ne possède absolument aucun souvenir réellement vécu du Tour 1949, troisième édition d’après-guerre de l’épreuve. Mon père et sans doute mon frère aîné devaient s’asseoir devant le poste à galène pour écouter les reportages lyriques de Georges Briquet.
On allait à l’école maternelle à l’âge de cinq ans, j’appris à lire dans ma sixième année. C’est probablement à partir de là, que j’ai commencé à fureter dans le vaste grenier du domicile familial et à me plonger dans les revues spécialisées Miroir-Sprint et But&Club.

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Qu’elles étaient belles ces images sépia ou vertes, ces histoires épiques ou cocasses ! Je les tant vues, lues et relues que, finalement, elles me sont devenues familières. Avec les décennies, elles ont acquis une vraie valeur géographique et sociologique : les coureurs, facilement reconnaissables avec leurs maillots des équipes nationales et régionales, avec juste l’inscription de leur marque de cycle, les suiveurs, torse nu, à moto sans casque, les chasses à la canette par temps de canicule avec les razzias de bouteilles dans les bistrots ou les attroupements autour des fontaines communales, les barrières des passages à niveau malencontreusement baissées, les spectateurs avec bérets et marcels sur le bord de la route abandonnant leur attelage de chevaux ou de bœufs, des villes en reconstruction, des routes propices aux crevaisons. Certains, défenseurs du cyclisme moderne, parleront de folklore. J’ai découvert la France et ses provinces en feuilletant ces magazines que je conserve encore précieusement aujourd’hui.

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Pour vous donner un aperçu de l’atmosphère bon enfant qui règne alors, je vous livre l’éditorial de l’excellent journaliste Georges Pagnoud paru dans le numéro spécial de Miroir-Sprint d’avant ce Tour 1949 sous le titre très familier (et familial) de : Mais oui, cousine, c’est ça le Tour ! :
« Eh oui ! cousine, c’est définitif, je ne serai pas des vôtres ce juillet au Trayas … J’ai tout de même grand plaisir à vous annoncer que je viens d’être à nouveau désigné par mon journal pour faire le Tour. C’est vous dire que mon mois de juillet sera quand même bien employé. Quel Tour ? Pas le tour du monde, bien sûr. Le Tour de France cycliste me suffit. C’est effectivement, ce même tour que nous allions, enfants, voir passer au bas du mont Cassel avec les Verstraete et toute la bande de copains. Les coureurs venaient alors de Charleville à Malo. Et la première année que nous avions accompli cette sorte de pèlerinage estival, Nicolas Frantz, le vainqueur naviguait de concert avec les Belges Dewaele et Demuysère et le seul champion français s’appelait Leducq. Ah ! cousine, Dieu sait si vous m’en avez parlé de celui-là. Il était beau, élégant et sympathique. Allons, convenez-en, vous rêviez de lui à l’époque. Et ne vous gêniez même pas pour faire son panégyrique en public. Sans même savoir si cela ne « picotait » un tout petit peu ma jalousie et mon cœur.
Vous m’avez depuis souvent parlé de lui et posé plusieurs fois posé la question : Est-ce du chiqué ? Eh bien ! même si j’ai pu à une certaine époque soutenir près de vous le contraire, je suis maintenant catégorique : non, ce n’est pas du chiqué. Comment pourrait-ce en être d’ailleurs ? Ces 5 000 kilomètres ou 4 870 si vous aimez la précision, il faut comme dit l’autre se « les pédaler ». À 30 de moyenne. Malgré des côtes à vous donner le vertige, plus d’autres encore plus impressionnantes et aussi des cols si hauts perchés qu’ils baignent dans la neige à toute époque de l’année. Alors, cousine, quand vous lisez ce mot, col, songez tout de suite à la grimace que vous faites, vous, quand il vous faut arpenter celle, bien ridicule pourtant, qui mène chez la mère Choquet, cette brave femme qui vous sert le lait chaque jour quand vous venez chez nous à Chemiré. Que faites-vous, chère cousine ? Que fait votre déjà (excusez-moi Édouard !) bedonnant époux ? Vous mettez tout de suite pied à terre. C’est trop dur ! Eux, les géants ont des dizaines de kilomètres de côtes à gravir, sans aide, sans rechigner. Et autant de kilomètres à dévaler. À 80 à l’heure, au bord des précipices. Vous croyez vraiment que c’est à ce moment-là qu’il pourrait y avoir combine ? Sérieusement ?
Que le Tour fût devenu une vaste affaire commerciale, c’est autre chose. Que la course forme un chapitre dans un seul grand livre de comptes, c’est vrai. Mais à qui le reprocher ? Des gens prennent des risques financiers –ils sont d’ailleurs bien minces maintenant- ils entendent par conséquent les compenser et font argent un peu de tout. Du vernicire, de l’encaustique, du papier peint, de la crème à raser comme de la dernière samba. Mais où mieux placer tous ces produits qu’auprès de l’immense foule déplacée par les « géants » ? Chacun doit y trouver son compte même si celui-ci n’est pas des meilleurs marchés.
On dit communément, paraît-il, que le Tour de France c’est d’abord quelques coureurs perdus parmi des dizaines d’immenses cars beuglant les mérites d’une crème de gruyère. On ne voit que ceux-ci et non ceux-là. Légende que cette image ! La caravane publicitaire est une chose, la course en est une autre. Une heure doit les séparer. Si ce décalage n’existe pas, il est le fait de fraudeurs mais les organisateurs eux, savent bien, que si le sport devait être étouffé par le commerce, leur épreuve aurait tôt fait de ne plus intéresser ceux qui chantent la beauté de ses batailles. Or, si les foules acceptent de venir des heures au bord des routes pour assister au passage d’une caravane si fugitive qu’elle passe en moins de dix minutes (si on l’alignait bout à bout), c’est parce que d’autres, dont je suis, lui certifient que ces cyclistes qui se présentent souvent en peloton se conduisent à d’autres instants, en surhommes.
Je vous ai donc fait, chère cousine, une profession de foi en ce qui concerne l’épreuve elle-même. Il me resterait à poursuivre par une narration géographique des lieux traversés. Mais, sur ce chapitre, vous avez un excellent guide Michelin dans le coffre de votre « 402 », et, de temps à autre, je vous enverrai des cartes postales. En couleurs, évidemment. Je peux néanmoins vous dire qu’un suiveur français ne peut pas ne pas suivre avec d’autres yeux la course sitôt qu’elle passe ses frontières. On a beau ne pas vouloir faire le « ran-tan-plan », quand des foules immenses ceinturent toutes les routes pour voir cette chose (grande) qui vient de France, je vous l’assure, ça vous rend fier. Et quand les nôtres sont en tête, donc ! C’est assez rare, il est vrai, mais, enfin, quand le fait se produit, quelle émotion nous gagne. Tenez, j’ai souvenance de la marche de Vietto, voilà deux ans, vers Bruxelles. Elle était triomphale pour nous mais non pour nos hôtes. C’était une véritable consternation de voir un Français passer en tête. Aucun encouragement. De ces dizaines de milliers de spectateurs, une seule exclamation jaillissait. Où sont-ils ? Ils, « les leurs » Depredhomme, Impanis. Mais Vietto fonçait sûr de son affaire. Et soudain notre voiture fut stoppée comme toutes les autres par un « tortillard local » qui, à l’abri derrière le passage à niveau, narguait l’ « Armada » mécanique. Vietto allait-il être stoppé lui aussi par la barrière réglementaire ? il sprinta, sprinta et passa de justesse devant le train par le chemin réservé aux piétons. Alors, près de nous, s’éleva un juron effroyable : -Cré, nom de Dieu, de vingt mille milliards de sacré nom de Dieu, sacré veinard !- Un sportif de là-bas, exacerbé, lançait vers le cannois et vers le ciel ses imprécations et son poing menaçant.
Bartali est-il beau ? C’est affaire de goût. Personnellement, je ne le trouve pas très sympathique, et, lui, le pieux Gino, invective les suiveurs comme un charretier napolitain quand il s’est levé trop tôt Je préfère de beaucoup la simplicité de Coppi, mais c’est évidemment une réaction toute personnelle. Au point de vue valeur sportive, l’un n’a pas grand chose à envier à l’autre. De même qu’au point de vue gloire et fortune. Dès lors, leur comportement est assez difficile à prévoir.
Nos Français ? Le plus bel athlète est incontestablement Lucien Teisseire, un costaud qui n’a pas encore donné son maximum. Le plus distingué ? Sans conteste, Louison Bobet. L’est-il trop ? En tout cas, il ne jouit pas d’une estime unanime auprès de ses pairs. Celui qui rallie bien des suffrages, c’est Apo Lazaridés. C’est un peu le « chouchou » de tout le monde et j’avoue qu’il sera mon favori sentimental. Quoique j’aime également beaucoup Guy Lapébie, garçon intelligent, correct, qui court autant avec sa tête et sa gouaille qu’avec ses jambes. Guy sera-t-il aussi heureux que l’an dernier où ses débuts dans l’épreuve furent assurément sensationnels ? Nul, même un augure, ne saurait se prononcer. L’équipe de France possède encore un trio de jeunes capables, à mon avis, du meilleur comme du pire. Ne peut-on craindre en effet que Gauthier, Géminiani et Chapatte, au contraire des Sudistes, aient poussé trop loin leurs efforts pour mériter la sélection. »
Le journal Miroir-Sprint sollicite aussi ceux qu’on n’appelle pas encore les « people » à l’époque, en l’occurrence, Suzanne Georgette Charpentier, actrice célèbre alors sous le pseudonyme d’Annabella. Je découvre en rédigeant ce billet qu’après avoir débuté dans le Napoléon d’Abel Gance, elle fut l’une des plus grandes séductrices du cinéma français, jouant notamment aux côtés de Jean Gabin dans La Bandera de Julien Duvivier, puis sous les ordres de Marcel Carné dans Hôtel du Nord. Tentant l’aventure d’Hollywood, elle fut l’une des multiples conquêtes de Tyrone Power qu’elle épousa. Voici son ressenti sur les géants de la route après avoir suivi une étape du Tour 1948 :
« Le matin, au départ, le coureur près de son vélo est, en général, un monsieur pas très beau, plutôt lourdaud, le visage mangé par le vent et le soleil, avec un air sombre et soucieux. Son maillot se bosselle sur des petits paquets biscornus qui lui gonflent les poches et il a sur la tête certainement ce qu’il y a au monde de plus laid en matière de couvre-chef. Puis il monte en selle, il s’élance et, tout à coup, le miracle s’accomplit.
L’homme et la machine ne font plus qu’un. C’est un merveilleux mélange de puissance et d’adresse. Les maillots de toutes les couleurs jouent dans la lumière, le chromé des guidons scintille dans le soleil.
En plus du tour de force sportif, c’est pour moi un spectacle d’une grande beauté …
… Quand, après avoir suivi Lazaridés pendant qu’il prenait magnifiquement d’assaut le col d’Aubisque, j’ai vu son pneu éclater. J’ai cru que j’allais pleurer de rage et j’aurais étranglé avec plaisir tous les cantonniers des Basses-Pyrénées (Pyrénées-Atlantiques aujourd’hui, ndlr) qui ont semé sur les routes ces cailloux meurtriers.
Il semble que le monde s’arrête et que, pour quelques heures, rien d’autre que ce qui se passe dans l’étape n’a d’importance. Pourtant, il arrive un moment où la faim vous tracasse. En quelques minutes, notre chauffeur nous sort de la caravane. Nous avons vingt minutes pour trouver un bistro, se laver les mains, commander des sandwiches et les manger. Nous courons de la cuisine à la fenêtre pour être sûrs de ne rien perdre de ce qui se passe à l’extérieur.
Nous partons et je m’aperçois que j’ai oublié mon verre de vin. J’ouvre la bouche pour le réclamer quand je vois là-bas un point jaune qui se détache du groupe. C’est mon ami Bobet. Il est si jeune, si bien élevé, si peu « dur de dur » que j’ai l’impression qu’on ne le prenait pas tout à fait au sérieux. Et voilà qu’il va se révéler un merveilleux grimpeur. Je suis dans la joie et j’ai complètement oublié ma soif.
Le visage de Robic est inouï (euh ! Aussi beau que celui de Tyrone Power ? ndlr). Tout son petit corps sec semble un mécanisme sûr et parfait.
Que les organisateurs qui interdisent la présence des femmes dans le Tour se rassurent. Si j’avais l’air tant soit peu féminine au départ, j’ai beaucoup plus l’air d’un monstre que d’une pin-up à l’arrivée. Couverte de poussière, les cheveux sans couleur, aplatis par une casquette aimablement prêtée, je n’ai presque plus figure humaine. Mais cela n’a aucune importance, je viens de vivre une merveilleuse journée. Et maintenant, en pensant à mes coureurs qui se reposent enfin, je retrouve un peu cette impression que j’ai quelquefois au cirque quand les trapézistes, après avoir volé dans l’espace, saluent enfin au milieu des bravos, une impression de délivrance. Ma gorge se desserre, mon estomac redescend à sa place. Ils se reposent ! Ils se reposent d’un repos tellement bien gagné ! »
À propos, la présence de femmes parmi les journalistes était rarissime, et même, en principe, interdite pour un alibi misogyne : les protéger de la vision des coureurs effectuant leurs besoins naturels à l’air libre.
Nostalgie quand tu nous tiens (déjà) : en page 4 de ce numéro spécial de présentation, le « vieillard qui a gagné le 1er Tour de France en 1903, Maurice Garin, égrène ses souvenirs : « J’ai pris le départ sur ma bonne vieille Française-Diamant. Une bien belle machine, vous pouvez m’en croire. Elle ne pesait que 16 kilos et ne possédait ni freins ni roue libre. Le développement que j’avais adopté et que j’ai d’ailleurs toujours conservé pendant mes courses, était de 5 mètres 85. Les boyaux, car c’était déjà des boyaux, avaient 32 millimètres… »
La roue a tourné depuis, et le vélodrome de Lens, qui avait été baptisé de son nom, a été détruit pour élever le musée du Louvre-Lens.

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Comme au départ de chaque épreuve, on suppute les chances de victoire de tel ou tel champion, et notamment celles du campionissimo italien Gino Bartali auteur d’un exploit toujours unique dans les annales : remporter le Tour de France à dix ans d’intervalle (1938 et 1948).
Pour fidéliser le lecteur, Miroir-Sprint organise un grand concours Le Tour en images richement récompensé par 100 000 francs en espèces, des voyages en avion, tous frais payés, au championnat du monde cycliste, un vélo de course ou touriste. Il s’agit de reconnaître dix photographies prises par les talentueux reporters du journal lors du Tour de France précédent.

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On découvrait alors intelligemment notre Douce France. Avouez que c’était autrement éducatif que les « jeux » débiles d’aujourd’hui : « Qui était le grand champion italien rival de Bartali ? Coppi tapez 1, Platini tapez 2. Envoyez vos réponses par sms au … » !
Plus qu’Il Vecchio Bartali, Gino le Pieux, les pronostics vont surtout vers l’autre campionissimo Fausto Coppi qui vient de remporter, quelques semaines auparavant, un Giro de légende que l’écrivain Dino Buzzati, auteur du célèbre roman Le Désert des Tartares, exalte dans ses chroniques du Corriere della Sera (traduites et publiées dans Sur le Giro 1949, le duel Coppi-Bartali)

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Pour faire trébucher le grand Fausto les journalistes spécialisés pensent évidemment à son compatriote Bartali, mais aussi au Suisse Ferdi Kubler (mort en 2016, à 97 ans, il était alors le plus vieux vainqueur du Tour encore en vie), au trio de Belges Stan Ockers (un monument est érigé en son souvenir en haut de la côte des Forges sur le parcours de la classique Liège-Bastogne-Liège), Raymond Impanis et Briek Schotte surnommé l’homme de fer, au jeune Français Louison Bobet, son équipier Lazaridès (lequel ? Apo ou Lucien ?) et son rival breton Jean Robic vainqueur du Tour de France 1947 et relégué pour absence d’affinités dans la formation régionale Ouest-Nord.
Imaginez combien, à la lecture de ces revues, j’étais émerveillé devant ces légendes des cycles, ces Ulysse à vélo à la conquête de la toison d’or, le maillot jaune. Les yeux écarquillés, sur les épaules de mon père, je les découvris en chair et en os, quelques années plus tard, lors d’un Critérium des As autour de l’hippodrome de Longchamp.
Imaginez aussi, j’avais onze ans, j étais à l’arrière de la Peugeot familiale, mon frère aîné à la vitre avec la caméra 9,5 mm de mon père qui conduisait, filmant l’immense Fausto Coppi qui s’entraînait, à la veille du championnat du monde 1958, sur le circuit automobile de Reims-Gueux. Il faudra quand même, un jour, que je numérise ces images !
Aux sept équipes nationales et les quatre régionales, s’ajoutent une équipe d’Aiglons belges et de Cadets Italiens.

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Cette formule par équipes nationales, si elle faisait vibrer la fibre patriotique du public, était moins du goût des champions qui, tout le reste de la saison, défendaient les couleurs de marques de cycles concurrentes.
Ainsi, la rivalité entre Coppi et Bartali, le fameux divismo, est à son paroxysme. Fausto participe pour la première fois au Tour. Gino est le vainqueur sortant mais il vient d’être surclassé par son rival sur les routes du Giro. Le directeur sportif de la Squadra Azzura Alfredo Binda a dû déployer des trésors de diplomatie pour faire cohabiter les deux campionissimi. À l’issue d’une réunion houleuse organisée à Chiavari (à un r près c’est le bazar !), port de plaisance au sud de Gênes, les deux champions ont fini par s’engager en signant une pièce officielle précisant les droits et les devoirs de chacun. À suivre !
Quant à l’autre cador transalpin Fiorenzo Magni, le « troisième homme » dans l’ombre des deux campionissimi, au passé controversé de « chemise noire » sous la période mussolinienne, il est versé avec les Cadetti.
Pour ce Tour 1949, je ne peux vous faire partager les savoureuses chroniques d’Antoine Blondin, et pour cause, il ne fera irruption sur la course qu’en 1954, à l’occasion d’une étape traversant les Landes qu’il intitulera « Des pins et des jeux ».
Il n’est pas inutile de rappeler que L’Auto, ancêtre du journal L’Équipe et créateur du Tour de France, a été interdit de parution en août 1944 pour propagande pour l’occupant et avoir fustigé la Résistance. L’Équipe paraît à partir du 28 février 1946, trois fois par semaine, avec comme sous-titre : le stade, l’air, la route, puis devient le quotidien que l’on connaît toujours le 8 avril 1946. Jacques Goddet a remplacé Henri Desgrange, décédé en 1940, à sa tête.
Hors Gino le Juste, dont l’admirable destin fut évoqué dans un livre traduit de l’italien, Un vélo contre la barbarie nazie, il serait sans doute intéressant de connaître ce que fut la vie des géants de la route durant le conflit de la Seconde Guerre mondiale. En fit-elle d’excellents Français comme le chanta Maurice Chevalier ?
Ce Tour de France 1949 m’intrigua plus encore après que le regretté écrivain Louis Nucera m’eût illuminé de ses Rayons de soleil. Admirateur invétéré de René Vietto dont il brossa un portrait dans un joli petit livre Le roi René, il s’émerveilla, dans sa jeunesse niçoise, pour Fausto Coppi après avoir assisté, en voisin, à son arrivée de légende dans la classique Milan-San Remo de 1946. Ainsi, au printemps 1985, il eut l’idée de refaire à vélo le parcours de ce … Tour de France 1949. Je suis toujours bouleversé et révolté que cet écrivain à la plume savoureuse et cet amoureux de la petite reine soit mort de sa passion, fauché à vélo par un chauffard.
En relisant donc ces revues, il me semble que les articles étaient plus factuels. Encore que … !
Au soir de la première étape, Maurice Vidal qui découvre la grande boucle, livre ses Impressions nouvelles dans Miroir-Sprint :
« Bien sûr. Une impression du Tour n’a rien de très original. Pourtant il semble toujours au suiveur nouveau que nul autre avant lui n’a vu pareil spectacle. Jamais il n’y eut tant de foule Au Palais-Royal, sur les Grands Boulevards, à Pantin, à La Ferté-sous-Jouarre ou à Château-Thierry. Jamais cette foule n’a jamais été aussi enthousiaste. C’est ce qui m’arrive. Et pourtant ! Notre ami Pélissier lui-même devrait alors être blasé, lui qui passe son temps à répondre gentiment à toutes les acclamations qui saluent son passage. Et il ne l’est pas, loin de là !
Que faut-il le plus regarder ? Ces dix gosses qui, juchés sur des vélos de course miniature, se fraient gentiment un passage en soufflant dans une trompette, ou ce pasteur anglican qui ne perd rien de sa dignité pour crier : « Vas-y Charlot ! » ? ou bien encore cet acharné groupe de Bretons qui attend « Saint » Robic au « virage » ? Ou ces ouvrières en blouse blanche, de la Porte de Pantin ? Ou ces messieurs cossus, chapeautés, mais cramoisis d’enthousiasme ? Ou ces cultivateurs qui ont tout abandonné pour venir au bord de la route.
Le spectacle est partout : sur la route où passent les dieux du jour, escortés de milliers de cyclistes ; sur les trottoirs, aux balcons, sur les toits, dans le ciel même où l’avion de « Miroir » survole la caravane.

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Le Tour, c’est bien sûr la lutte terrible des champions, le démarrage de Goasmat, le « coup de rein » de Lauredi, la fugue foudroyante de Dussault, premier gagnant de cette étape, 36ème édition. Mais c’est aussi ce peuple de sportifs qui, toutes classes mêlées, accourt à ce spectacle qui, malgré les affaires, l’argent, les petites combines, reste un spectacle sain.
Certes, le Tour n’est pas tout. Il ne faut pas oublier les petits et les grands soucis quotidiens, mais cette grande kermesse populaire est une si réconfortante image du temps de paix qu’il faut se féliciter de son immense succès. Et malgré tout, malgré les « vieux » du Tour, je continue à penser, au soir de cette première étape, qu’il ne fût jamais aussi grand. »

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Dans son livre, Louis Nucera relata ainsi en compulsant les journaux de l’époque, la première étape Paris-Reims :
« Le 30 juin 1949, à Livry-Gargan, il y avait foule. Les cent-vingt coureurs étaient partis de la place du Palais-Royal à Paris. Ils avaient défilé dans la capitale en peloton avant de se rassembler là. En cours de route, Lucien Lazaridès, équipier bleu blanc rouge, avait cassé la manivelle gauche de son vélo au ras du pédalier. Ce fut le premier accidenté du 36ème Tour de France. Une dame italienne demandait à Gino Bartali de bénir son bambin. Il refusait. D’être surnommé « le Pieux » ne donne pas tous les pouvoirs. Pierre de Gaulle serrait des mains : sa qualité de président du conseil municipal de Paris l’y obligeait. Les barnums de la réclame s’époumonaient dans leur micro et porte-voix. On applaudissait, on s’affairait. La déférence était de mise : d’approcher des champions et de côtoyer le rêve exigent de la tenue. Départ réel : 11h 36. Reims, terme de la première étape, se trouvait éloigné de cent-quatre-vingt-deux kilomètres. Selon les prévisions, on atteindrait la ville du sacre des rois –depuis le baptême de Clovis- dans cinq heures et trois minutes …

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À la sortie d’Épernay, Édouard Fachleitner et Bernard Gauthier déclenchèrent la première bagarre du Tour. Le laminoir de Hautvillers n’était pas loin. C’est en l’abbaye de ce village qu’un moine, Dom Pérignon, se voua jusqu’à sa mort, en 1715, à la taille, à l’art du découpage et des assemblages, au mariage entre vendanges de divers cantons, bref à la gloire du vin du cru. Ce ne fut pas une mince affaire. Fachleitner et Gauthier se souciaient peu de Dom Pérignon, à qui le champagne et par conséquent la Champagne doivent tant. L’objectif, pour eux, était de s’assurer quelque avance sur leurs poursuivants. Elle fut insuffisante. Tel un bolide, Jean-Marie Goasmat, tantôt surnommé Adémaï mais plus fréquemment « le Farfadet », franchit seul en tête, le sommet de la rampe. À l’époque, cette nouvelle ne fut pas pour me déplaire. J’en jubile encore. Goasmat était du bois dont on fait les vaillants. Dès l’enfance, je l’appréciais. J’ai continué. Les grandes personnes sont rares.
À l’arrière, on se démenait. Jean Robic, coiffé d’un casque des plus ostentatoires – ne l’appelait-on pas « Tête de cuir » ? – n’était pas le dernier à s’activer. Il avait ce rictus des êtres qui ne renoncent jamais. Ç a existe.

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Ce fut le citoyen de La Châtre – un Castrais comme on désigne aussi les habitants de Castres -, Marcel Dussault, qui eut le dernier mot. Son ascension de la côte de Selve fut conquérante. Il rejoignit et lâcha Goasmat. Reims l’accueillit en vainqueur. Non pas dans la cathédrale, mais au vélodrome ; l’archevêque était absent. En revanche, Line Renaud l’attendait, une gerbe à la main, sous une banderole claquant au vent. Remplaçait-elle le fameux étendard de Jeanne ? La chanteuse l’embrassa. Afin de satisfaire les photographes, elle lui donna plusieurs baisers sans manifester le moindre signe de lassitude … Coppi termina dans le peloton, 13ème ex æquo, à 1 mn 49 s du premier ... »

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Louis Nucera vient encore à la rescousse pour nous relater la seconde étape qui mène les coureurs à Bruxelles :
« En ce 1er juillet 1949, il fallut attendre Charleville pour voir le Belge Demulder et le cadet italien Ausenda mettre le feu aux poudres. Les Carolomacériens (ou Carolopolitains) applaudirent à ce début de feu d’artifice. Il ne cessa plus de pétarader et d’étinceler jusqu’à l’arrivée.

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À Profondeville, Caput et Brûlé, deux gars d’Île-de-France, rattrapaient Guiseppe Ausenda qui, dès la côte de Fumay, s’était débarrassé de Marcel Demulder sous les regards des ouvriers ardoisiers du coin accompagnés de leur famille. Entre-temps, à la sortie de Dinant, là où naquit l’inventeur du saxophone, Adolphe Sax, le généreux Pino Cérami, le joyeux Léon Jomaux et le crâne Jacques Marinelli, troisième représentant de l’équipe d’Île-de-France, avaient quitté le peloton.
La montée vers la citadelle de Namur, au confluent de la Sambre et de la Meuse, dans un décor qui s’y entend en austérité et majesté, devait être propice à une furieuse bataille. Ausenda et Brûlé étaient distancés ; Cérami ne pouvait suivre ses compagnons ; Marinelli et Jomaux rejoignaient le duo de tête. Au sommet, Louis Caput se détachait au sprint. Voilà qui paraît bien loin, déjà aux lisières de l’oubli, mais tout rempli de superbe et d’émotion, si on s’exerce à secouer quelques poussières …
À Perwez, Ockers, Lambrecht, Teisseire, Ricci, Lauredi se mêlèrent aux avant-postes. Caput, souffrant de crampes, cédait du terrain ainsi que Ricci et Lauredi. Ockers et Teisseire étaient victimes de crevaisons. Ce dernier ne s’avouait pas vaincu. Il se rapprochait de Marinelli et Lambrecht quand, pris de fringale, il renonça. Une banane et un gâteau de riz, j’aurais été sauvé, dira-t-il plus tard.

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Au stade du Heysel, à Bruxelles, le Belge de Brest, Lambrecht, gagnait l’étape et endossait le maillot jaune. Coppi terminait 11ème à 3 min 17 s . Dans les côtes de Heer, de Namur et d’Overijse, il montra qu’il pouvait jouer sur la soie de ses boyaux comme on dit sur du velours. Derrière lui, les échines se courbèrent, les souffles se firent courts. Le chansonnier Gabriello estima que Marinelli « gazouillait ». Il le surnomma « mon p’tit oiseau », avant d’apprendre que le directeur de la course l’appelait déjà « la Perruche ». »

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René Mellix, un des envoyés spéciaux du Miroir des Sports, résume la troisième étape Bruxelles-Boulogne :
« 22 kilomètres après la capitale belge, une échappée était déclenchée par Marcelak, Callens et Mathieu. Elle devait tenir jusqu’à l’arrivée où Callens réglait au sprint ses deux compagnons, prenant du même coup le maillot jaune.
L’avance des trois, qui avait été au maximum de 11’ 30’’ sur le peloton, restait à l’arrivée de 7’ 10’’. C’était suffisant pour que Lambrecht cède son trophée à son compatriote.
Une nouvelle fois, les « caïds » n’avaient pas donné la chasse avec vigueur, sauf dans les quarante derniers kilomètres.
Quelques audacieux s’étaient sauvés du groupe des endormis. Van Steenbergen et Geminiani, après avoir lâché Deledda, prenaient les 4ème et 5ème places à 3’ 23’’. Kubler, Martini, Ockers, Deprez, Dupont, Pezzi, Verhaert, échappés au 175ème kilomètre, terminaient dans l’ordre à 5’ 51 » ».
Cette étape a eu de nombreux malchanceux, notamment Robic, victime de trois crevaisons et d’une chute. Bobet tomba deux fois. Thiétard creva deux fois et fit une chute se cassant la clavicule et se déboîtant l’épaule. Courageux, il termina dans les délais … »

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En ce temps-là, enseignants et élèves avaient classe tout le samedi ! Mais le 3 juillet 1949 tombait un dimanche. Ma maman me garda sans doute tandis que mon père alla voir passer le Tour à Neufchâtel-en-Bray.
Comme tous les spectateurs massés sur le parcours entre Boulogne et Rouen, il dut être perplexe : « Où est le maillot jaune ? Mais où est-il ? ». En fait, nulle part !
Le soigneur de Norbert Callens, négligent, avait omis, la veille, à l’arrivée, de prévenir le responsable du camion atelier, persuadé que Lambrecht serait un solide leader, que le maillot jaune changeait d’épaules. Pour la cérémonie protocolaire, on habilla Callens d’un magnifique pull-over canari prêté par un journaliste compatriote belge présent sur la ligne d’arrivée.
Le lendemain, le camion partit emportant son stock de paletots bouton d’or et Callens courut avec son maillot habituel.
Il avait fallu attendre 30 ans après la création de ce maillot distinguant le leader de la course, pour se résigner à l’improbable : pas de maillot jaune !
Ce n’est pas tout à fait exact : lors du Tour 1924, l’Italien Ottavio Bottecchia, qui devait le porter de bout en bout, sollicita auprès des organisateurs d’enfiler une tenue plus discrète (violette comme mon encre) pendant l’étape Toulon-Nice par crainte d’un geste de vindicte des « chemises noires » au plus fort de l’affaire Matteoti (député socialiste enlevé puis assassiné par les fascistes).
En tout cas, Callens ne put profiter complètement de son jour de gloire.
C’est mon papa qui devait être content : dans le groupe de 16 échappés qui traversa Neufchâtel, capitale du fromage en forme de cœur du même nom, on comptait 5 coureurs de l’équipe de France, Lucien Teisseire, Maurice Diot, Camille Danguillaume, Guy Lapébie et Robert Chapatte le futur populaire téléreporter, 4 régionaux d’Île-de-France, Émile Idée, Édouard Muller, Attilio Redolfi et l’intenable Jacques Marinelli, André Mahé et Ange le Strat de l’équipe de l’Ouest, le bordelais Robert Desbats du Centre-Sud-Ouest, Édouard Fachleitner le « berger de Manosque ». Les Italiens Ricci et Ausenda et le Belge Lambrecht complétaient le groupe.

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Pour la suite, je vous donne à lire, dans le Miroir des Sports, la chronique de Max Favalelli, le très populaire cruciverbiste et animateur des jeux télévisés Le mot le plus long et Des chiffres et des lettres :
« Les coureurs observeront-ils la trêve du Seigneur et ce chapitre sera-t-il celui qui permet, dans un roman, de sacrifier à l’art descriptif ? Il n’en est rien. Georges Cuvelier (directeur technique de l’équipe de France ndlr), qui évoque avec son nez pointu, ses petits yeux en grains de café, son crâne chauve où volettent quelques copeaux, sa démarche sautillante et ses airs légèrement gourmés, les oncles de province qui abondent dans les vaudevilles de Labiche, Cuvelier affiche ce matin un sourire en accent circonflexe qui indique aux initiés que ses troupes ont dû recevoir l’ordre d’attaquer.
Depuis la veille, en effet, les tricolores rayonnent d’une allégresse qui réchauffe le cœur de leurs partisans. Aussi n’est-on point étonné de voir Chapatte et Danguillaume passer à l’offensive. Ce sont les deux boute-en-train de l’équipe. Ils forment un tandem inséparable. Ils sont Passepoil et Cocardasse dans ce récit. Lorsque Camille a des insomnies, il n’est pas rare qu’il réveille Chapatte et lui dise : – « Robert, fais-moi rigoler ! »
Et Chapatte, qui a la verve gouailleuse des Parigots, y va de sa petite histoire. Son secret espoir est de provoquer chez Camille une telle crise d’hilarité que celui-ci soit contraint de mettre pied à terre dans une modeste montée. Aujourd’hui, rien de tel. Nos deux gaillards filent comme le vent.
Pourtant, ce ne sera pas l’escadron tricolore qui effectuera la charge finale. À Blangy-sur-Bresle, seize coureurs se groupent, foncent ensemble. Après de multiples péripéties, qui font s’effilocher peu à peu ce peloton de laines bariolées, Lucien Teisseire parvient bien à déposer dans le corbillon de Cuvelier la place de premier que celui-ci désirait. Mais les rayons de la gloire sont braqués sur un autre concurrent.

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Dans tout bon roman d’aventures, l’auteur ne manque jamais de glisser un personnage chargé d’émouvoir le lecteur et de faire vibrer en lui la corde sensible. Ce personnage, c’est le jeune orphelin, chétif, à la mine souffreteuse. L’oisillon tombé du nid. Et ce gringalet doit, pour exciter les passions et faire jaillir au bord des paupières la douce rosée des larmes, affronter sans vergogne les puissants et les terrasser. Le bon public n’a jamais souhaité qu’une chose : c’est que le Petit Poucet dévore l’ogre.
Ce héros merveilleux, le voici qui surgit miraculeusement dans le Tour et entre d’un coup dans la légende. C’est Marinelli. Un pygmée. Un torse pas plus épais qu’un stylomine. Des jambes pas plus grosses qu’un haricot vert. Et une tête comme le poing.
Au départ de Paris, André Brûlé lui avait dit, avec une moue moqueuse : « Dis donc, môme, tu as oublié ton brassard de première communion. »
Le môme a pris sa revanche. Un sourire plisse son visage de pomme ridée ; À Rouen, il enfile le maillot jaune. »
Jacques Marinelli, la Perruche, se transformait donc en canari. On dansa tard ce soir-là à Blanc-Mesnil.
Quatre étapes et déjà quatre maillots jaunes différents !

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Mieux vaut tard que jamais ! En 1994, lors d’une étape à Boulogne-sur-Mer, l’infortuné Norbert Callens reçut enfin un vrai maillot jaune sur le plateau d’Antenne 2.
Quant à la Perruche, elle est sans doute déplumée, mais Jacques Marinelli, né en 1925, est toujours de ce monde. Sa popularité exceptionnelle née de ces étapes lui permit, à la fin de sa carrière cycliste, de devenir propriétaire de plusieurs commerces florissants dans l’électroménager et de réussir en politique comme maire de Melun de 1989 à 2002 ainsi que président de la communauté d’agglomération Melun Val de Seine.
Albert Baker d’Isy fustige le comportement des deux grandissimes favoris italiens: « Bartali et Coppi ne se marquent pas et font leur course comme s’ils étaient des frères siamois. Ce soir, sur les bords de la Seine que nous retrouverons dans 22 jours seulement pour le grand final, l’attentisme des deux campionissimi leur vaut 18 minutes et 22 secondes de retard sur Marinelli et 15 minutes et 29 secondes sur un Teisseire qui s’annonce redoutable. »
Pierre Chany prend le relais entre Rouen et Saint-Malo :
« Depuis le départ du Tour, on attendait une attaque, une manifestation, un geste … de Coppi ou Bartali.
Aussi, lorsque peu après le départ de Rouen, Brambilla, Camellini, puis Tacca, qui s’étaient échappés, furent rejoints par Fausto Coppi avec Marinelli (encore), Kubler, Dupont, Dussault, Bernard Gauthier attaché à sa roue, chacun pensa que quelque chose de « grand » allait se jouer. L’avance des neuf hommes de tête, qui était de 3 minutes à Pont-Audemer (50èmekm), s’arrondit à 9 minutes près de Caen, à La Tranchée.
Le campionissimo livrait sa première bataille du Tour dans une chaleur suffocante, un comble dans ma Normandie natale :
« Écoute ! Écoute ! C’est le Sahara qui gémit ! Il voudrait être un jardin. »
Naguère prisonnier des Anglais de Montgomery, dans un océan de sable, du côté de Medjez-el-bab, puis à Blida, Coppi connaissait-il le proverbe arabe ? On eût pu le psalmodier, le 4 juillet 1949, sur le sol de France. Les gouttes des troncs de pommiers étaient sèches, l’alouette se terrait dans les blés, le moindre bien-être se trouvait mis en quarantaine. De mémoire de suiveur, jamais il n’avait fait aussi chaud. La poussière envahissait tout. Dans un ciel misanthrope, le soleil brandissait les torches de Néron.
Coppi pédalait dans l’huile. Les temps étaient revenus où il ne laisserait à la plupart de ses adversaires, courbés sous sa férule, qu’un bonheur dégoté dans la sujétion. On le percevait.

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Las, à Mouen, une spectatrice, chez qui la maladresse le disputait à la dévotion, tendit une carafe d’eau à son chouchou, Marinelli. Un faux mouvement : Coppi, gêné, tombait. Fourche tordue, roue cassée : le mal eût été moindre si le directeur sportif de l’équipe d’Italie avait été présent.
À 11h 21, Coppi se releva ; impassible, il constata les dégâts. À 11h 22, il prit une pêche dans sa poche et la jeta : elle n’était pas mûre. Il en mordit une seconde : il l’estima à son goût. Il scrutait l’horizon. À 11h 23, il manifesta des signes d’impatience. À 11h 26 min et 30 sec, Binda arriva. Coppi lui lança un regard au vitriol (Mes rayons de soleil de Louis Nucera).
– Ne vous pressez plus, Alfredo, c’est inutile : j’abandonne !
… Entre Coppi et Binda s’engage alors un dialogue dramatique :
– N’insistez pas, j’arrête !
Le ton était poli, sans plus. Depuis le moment de sa chute, plus de six minutes s’étaient écoulées durant lesquelles il avait attendu son vélo de rechange. Il avait refusé celui trop petit de Ricci offert immédiatement par Tragella qui conduisait la « 4 CV » de l’équipe et le « couvrait » durant son échappée, en remplacement de Binda retenu au ravitaillement des hommes à la traîne. À tout le moins, son vélo de rechange aurait dû se trouver sur le toit de la voiture conduite par Tragella. Il voyait là une atteinte au pacte signé à Milan et ne doutait plus que le directeur technique avait pris le parti de Bartali. Dans son esprit fiévreux, Fausto dramatisait et tombait dans l’extrême :
– Non, c’est fini, je rentre …
Au départ de Rouen, le matin, il accusait déjà dix-huit minutes de retard sur Marinelli, dix-huit minutes perdues en cinq jours. Il était en train d’en perdre beaucoup plus et, dès lors, sa présence dans la course n’avait plus lieu d’être. Une course qui l’avait d’ailleurs déconcerté dès son début par son rythme endiablé. Les « régionaux » animaient toutes les offensives. Il était trop habitué, lui, à la course dite « à l’italienne », très structurée et sévèrement régentée par les quelques capitaines, où les « gregari », les domestiques, enrayaient les initiatives, refusant systématiquement de collaborer avec les rares animateurs. Au lieu de cela, il voyait se développer chaque jour des échappées, qui projetaient loin devant lui des « seconds plans » dont il ignorait jusqu’à l’existence la veille !
Après un dialogue pathétique, Binda parvint à le remettre en selle.
– Nous en reparlerons ce soir, Fausto …
Le champion ne répondit pas.
Il apparut très vite que le campionissimo avait perdu l’harmonie de son mouvement. La belle mécanique était déréglée. À ses côtés, le brun Ricci l’encourageait de la voix. Il le remercia : « C’est gentil ce que tu fais pour moi, mais c’est fini. Pars avec les autres ! » Survint Bartali. Le toscan fit roue libre, lui tendit un bidon. La tête rentrée dans les épaules, Fausto pensait au ralenti, dans le sillage de Pasquini. Ses équipiers lui épluchèrent des oranges. Il roula longtemps ainsi, la tête vide et les jambes cotonneuses, jusqu’au moment où, ses forces étant un peu revenues, ses hommes le ramenèrent dans le peloton principal. Un peu plus tard, Guido De Santi lui apprit que Bartali s’était lancé à la poursuite du groupe des échappés comprenant Kubler, Bernard Gauthier et Marinelli (toujours lui ! ndlr).

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À l’arrivée à Saint-Malo, Coppi avait perdu dix-neuf minutes et il était relégué à 36’ 55’’ au classement général ! Il descendit lentement de son vélo, prit une bouteille d’eau minérale, en lava le goulot et but à petites gorgées. On l’interrogeait de toutes parts.
Il répondait d’une façon laconique : – À cause de cette chute …
Le soir, ses compagnons et Alfredo Binda se relayèrent pour le réconforter. Il persistait dans son idée de tout laisser tomber. Le directeur sportif l’assura de sa bonne foi. Milano lui dit qu’il ne pourrait pas se marier avec la fille de Cavanna (soigneur de Fausto) s’il abandonnait, car sans lui, il n’aurait pas gagné assez d’argent à la fin du Tour. Avant de s’endormir, le campionissimo tenta une explication :
– Je suis découragé, autant par ma chute que par l’attitude de mes adversaires. Quand je suis là, personne ne veut mener. Le Tour en devient une course de lenteur ! C’est à celui qui ira le moins vite ! Quand je bouge, c’est la ruée derrière moi ! Et quand les autres attaquent, on les laisse partir.
– Tu repartiras ?
– Je veux dormir. » (La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany)
Même Jacques Goddet, le directeur du Tour de France, lui rendit visite dans sa chambre et, grandiloquent, lui lança : « N’oubliez rien de ce qui peut vous faire grand », reprenant la recommandation de Stendhal à Delacroix. Fausto eut un sourire triste
Les journalistes remplissent des pages pour relater les états d’âme des vedettes. Le truculent Georges Pagnoud (celui qui avait écrit à sa cousine !), consacre, lui, un billet d’humeur aux sans-grades arrivés hors des délais. Il pense peut-être à Éloi Tassin qui, à Rouen, a crevé exactement à un kilomètre de l’arrivée, et a été éliminé pour avoir franchi la ligne deux minutes après les délais réglementaires :
« Lorsque tout est fini … Un Tel et Machin arrivés après le délai de 10% accordé aux coureurs sont éliminés. La lecture de ce morceau de littérature condensé en deux lignes déclenche généralement un flot d’imprécations. Le directeur sportif des intéressés abrège son repas et, d’un geste fort théâtral, déclare :
– Je vais aller pour leur dire ce que je pense … Ça va s’arranger.
Mais ça ne s’arrange jamais. Et Grosjean comme devant, le directeur sportif, penaud, s’en retourne à l’hôtel annoncer la décisive sentence au condamné. Il n’ajoute pas : « L’arrêt est définitif dans l’heure qui suit » mais : « M. Manchon t’attend à l’état-major dans un quart d’heure. »
M. Manchon c’est l’exécuteur des hautes œuvres. Manager général du Tour de France, il en est aussi l’écrivain public. C’est lui qui remplit et signe les états. Il fait preuve d’une délicatesse de confesseur pour obtenir des aveux car il faut une entrée en matière, avant d’entrer dans le vif du sujet :
– Tu as un excellent train demain à 7 heures. Si tu te couches de bonne heure, tu peux l’avoir …
Il dit cela d’un ton très doux, osant à peine achever sa phrase.
– C’est injuste ce qui m’arrive, dit Chose. J’étais avec Machin, on a roulé fort, crevé trois fois, mais malgré tout nous étions dans les délais. Ça, j’en suis sûr …
Il croit faire partager sa conviction au Père Manchon qui paraît l’approuver mais n’en continue pas moins la rédaction de ses bordereaux, tout en jetant un coup d’œil sur le Chaix.
– Trou-la-Ville – Rouen … aller et retour au tarif … Ça fait … tant. Les voici, pour les frais de route. Cette feuille te permettra de te faire régler à la caisse du journal. Avec ce mot, tu auras le droit d’être hébergé un jour à l’Hôtel du Louvre. Tu en profiteras pour aller toucher – muni de cette quatrième feuille – tes indemnités quotidiennes.
– Tu as bien tout … N’oublie rien. »
La nuit porta conseil à Fausto: « Je pars, mais je ne promets rien ».

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92 rescapés prennent le départ de la sixième étape entre Saint-Malo et Les Sables-d’Olonne, longue de 305 kilomètres, une distance qui laisse songeur aujourd’hui.
L’allure calme permet aux photographes de sacrifier au traditionnel et magnifique cliché du franchissement de la Rance sur le pont de Dinan.
Mais c’est le Belge Stan Ockers qui fait la une du Miroir des Sports après sa cabriole qui lui vaut une fracture de l’auriculaire gauche. Les 275 kilomètres qui restaient à accomplir furent pour lui un calvaire. Chaque tressautement lui arrachait grimaces et cris.

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À Saint-Méen-le-Grand, l’enfant du pays, Louison Bobet embrasse au passage sa famille qui a pris place dans la voiture de Miroir-Sprint.
La chaleur, aussi accablante que la veille, ne décourage pas le Luxembourgeois Diederich auteur d’une belle chevauchée solitaire. Mais c’est le régional de l’équipe du Sud-Est Adolphe Deledda , sur cycle Mervil et pneus Dunlop, qui file au nez de tout le monde, à 3 kilomètres du vélodrome des Sables. Stan Ockers, dur (au mal) comme du bois dont on fait les Flahutes, termine second malgré son doigt cassé.

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Des télégrammes des écrivains Curzio Malaparte et de Dino Buzzati furent remis à Fausto Coppi à l’arrivée. L’étape avait été bonne pour lui et la journée de repos arrivait à point pour remettre ses idées en place.
À suivre …

Pour vous faire revivre ces premières étapes du Tour De France 1949, j’ai puisé dans :
– les belles collections des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports
Mes rayons de soleil de Louis Nucera (éditions Grasset 1986)
Arriva Coppi ou les rendez-vous du cyclisme de Pierre Chany (La Table Ronde 1960
La Fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva 2003)

Publié dans:Cyclisme |on 4 juillet, 2019 |1 Commentaire »

Paris-Nice 2019 dans les Yvelines

Après ma rencontre, dans mon précédent billet, avec le curé Ponosse de Clochemerle et son bréviaire, aujourd’hui, je croise l’abbé Cane aux Bréviaires, petite commune des Yvelines qui accueille les coureurs de Paris-Nice pour le départ de la seconde étape.

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J’imagine déjà la tête de quelques-uns de mes lecteurs réfractaires à la légende des Cycles mais j’assume. S’ils sont patients, je leur promets une histoire d’eau en fin d’article.
Depuis 2010, celle qu’on surnomme la Course au Soleil s’élance régulièrement depuis les Yvelines. Cette tradition devrait perdurer au moins jusqu’aux Jeux Olympiques de 2024 dont l’intégralité des épreuves cyclistes sur route et sur piste se dérouleront dans le département.
Vous n’avez donc pas de chance que j’habite une terre amoureuse du vélo : les championnats de France sur route se sont disputés en juin dernier à Mantes-la-Jolie et l’ultime étape du prochain Tour de France partira de Rambouillet pour rejoindre les Champs-Élysées. C’est dire si vous n’avez peut-être pas fini de subir mes élucubrations vélocipédiques.
À plusieurs reprises, je vous ai relaté le départ de Paris-Nice avec le « beau vélo de Ravel » à Montfort-l’Amaury, ou « les mains aux cocottes »… de Houdan (les liens sont à la fin du billet).
Cette année, plus près du peuple au maillot jaune, j’ai snobé l’arrivée de la première étape devant les grilles du château royal de Saint-Germain-en –Laye, lui préférant le départ de la seconde dans le petit village des Bréviaires. Classiquement, celui-ci s’effectue dans une modeste commune du sud des Yvelines pour des raisons essentiellement géographiques, les coureurs se retrouvant ainsi rapidement dans la plaine beauceronne avant leur longue descente d’une semaine vers la Promenade des Anglais ou le sommet du col d’Èze.
Comme le déclare son maire sur le podium de présentation, Les Bréviaires (à quelques kilomètres de Rambouillet), n’a pas grand chose à vendre économiquement, on recense juste une supérette, sinon peut-être un coup de projecteur sur le Haras national en déclin dont il espère une reprise prochaine. Je n’ose contredire le notable avec la savoureuse et implacable pensée du regretté écrivain René Fallet : « Ce n’est pas le cheval qui est la plus belle conquête de l’homme, c’est le vélo. Il n’y a pas de boucheries vélocipédiques. »
Ce matin, on est à la campagne pour des retrouvailles avec un cyclisme à visage humain, plus en contact avec les passionnés de vélo, un parfum d’antan avec la proximité des champions accessibles et disponibles, près des barrières, signant des autographes et sacrifiant aux selfies.
Même si sur la place de la mairie a été dressé un espace Invités réunis autour d’un buffet à l’abri de l’air frisquet. Cocasserie, la municipalité a dû faire face à la demande des organisateurs de fournir 30 kg de glaçons pour l’apéritif.
Entre rayons de soleil (et de bicyclettes) et quelques gouttes heureusement parcimonieuses, la Course au soleil justifie son nom : disputée dans la première quinzaine de mars, elle connaît souvent des conditions climatiques précaires avant de se réchauffer (pas toujours) au soleil printanier de la Côte d’Azur. En témoigne une belle photographie de mon idole transie en couverture du regretté magazine Miroir du Cyclisme.

Blog Miroir du Cyclisme Paris-Nice

Dans ma jeunesse, Paris-Nice, première épreuve majeure, lançait véritablement la saison cycliste. Aujourd’hui, à l’ère des jets, les champions ont usé leurs boyaux, depuis plusieurs semaines, sur les routes australiennes du Tour Down Under, argentines du Tour de San Juan, et celles du sultanat d’Oman. Les jambes déjà bronzées des coureurs en attestent.
Le speaker du podium descend au milieu du public majoritairement constitué de retraités. La preuve, l’un d’eux évoque Louison Bobet. Est-ce à cause de mon paletot vert, non pas du classement par points mais Armor Lux, c’est à mon tour de confier au micro ma passion pour le vélo.
Ça tombe bien, j’ai toujours eu un faible pour Paris-Nice depuis mon enfance. Je conserve le souvenir d’une photographie de Jacques Anquetil, lors de sa première participation à l’épreuve, roulant à côté de Fausto Coppi. J’étais fier de voir ma nouvelle idole auprès du campionissimo champion du monde

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Les maillots épargnés de marques publicitaires, le casque en cuir de Coppi, la casquette des bien nommés cycles La Perle, les socquettes blanches, les cale-pieds, le porte-bidon … quelle belle image vintage !
Qui plus est, mon champion remporta la course à cinq reprises. Nice very nice disait les vagues aux galets si j’en crois Claude Nougaro !
Le départ est prévu à 12 heures 40, le ramassage des poubelles a été avancé au dimanche, la tournée du facteur reculée à l’après-midi, et cela semble être l’école buissonnière pour les enfants du village, en regroupement avec leurs camarades voisins du Perray-en-Yvelines. Une centaine d’entre eux, revêtus de tee-shirts jaunes, la couleur à la mode, effectue même un départ fictif et une boucle à vélo.
Pour une meilleure sécurité, la préfecture de police de Paris a livré 320 barrières, la commune n’en possédant que cinq. C’est la fête au village !
Les deux anciens champions français Bernard Hinault et Thomas Voeckler constatent que leur popularité ne faiblit guère.

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Bernard Hinault au sein de l’organisation

L’heure avançant, les coureurs se dirigent maintenant vers le podium pour émarger sur la liste des engagés. Signe des temps, le paraphe manuscrit est révolu, remplacé désormais par une pression digitale sur un clavier.
Le premier au contrôle est Anthony Turgis, un coureur du cru puisque domicilié, à quelques kilomètres de là, aux Essarts-le-Roi. J’en ferais bien mon favori pour la victoire du jour mais, sponsor oblige, l’époque n’est plus aux sentiments comme du temps où le peloton manifestait une attitude bienveillante à l’égard du régional de l’étape.

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Anthony Turgis sur le podium de présentation

Le cyclisme est parfois une histoire de famille. Il y eut avant-guerre les trois frères Pélissier, Henri, Charles et Francis, puis plus tard, trois générations de Danguillaume. Il y a aujourd’hui une véritable dynastie de Gallopin dont Tony, qui monte maintenant sur l’estrade, est le dernier membre en activité, sans doute le plus brillant sportivement. Il a porté le maillot jaune du Tour de France, un 14 juillet, et remporté la grande épreuve espagnole Clasica a San Sebastian.

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Son père Joël et ses deux oncles Guy et Alain effectuèrent aussi une carrière professionnelle très honorable mais c’est sans doute grâce à André, un autre oncle, que la famille a été vaccinée avec un rayon de bicyclette. En effet, André, de profession couvreur devint coureur amateur suite à une chute d’un toit qui nécessita l’achat d’un vélo pour effectuer sa rééducation.
J’ai la chance de connaître un peu le destin louable de cette famille, d’origine très modeste, grâce à un ami qui fut instituteur et secrétaire de mairie en Eure-et-Loir et, à ce titre, la soutint dans des circonstances difficiles. Plusieurs décennies plus tard, l’ancien enseignant, au départ d’une étape du Tour de France en Ariège, croisa l’un des Gallopin, Alain il me semble, devenu directeur technique d’une équipe étrangère.
Que croyez-vous qu’il advînt ? L’ancien écolier Gallopin délogea tous les coureurs du luxueux car pullman et, en anglais, exprima les raisons de sa profonde reconnaissance envers son valeureux et bienveillant maître d’école. Belle histoire, non ?
Rien que pour elle, je fais de Tony mon favori de l’étape dont il connaît parfaitement le parcours et les traîtrises.
Les champions se succèdent sur le podium quasiment en file indienne. On ne repère aucun Sioux mais un rusé Colombien Nairo Quintana qui compte déjà à son palmarès un Giro (Tour d’Italie) et une Vuelta (Tour d’Espagne).

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Romain Bardet chouchou du public

La fibre patriotique vibre encore et la clameur du public accompagne le passage de Romain Bardet vite happé par les caméras de télévision pour une interview.
Cela s’anime aux abords de la ligne de départ. Motards de la sécurité et véhicules de presse et de l’organisation se mettent en branle. Les écoliers agitent leurs drapeaux. Quelques notables de la région s’approchent pour donner le départ fictif.

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Départ de la seconde étape de Paris-Nice 2019 aux Bréviaires (vidéo Encre violette)

Voilà, ils sont partis pour une course de 165 kilomètres, contre le vent qu’on prévoit violent, et qui les conduit à Bellegarde dans le département du Loiret.
J’ai bien envie d’en voir les péripéties à la télévision mais, auparavant, j’ai prévu d’effectuer une petite promenade historico-géographique autour des Bréviaires.
Il est encore question de soleil mais, cette fois, il ne s’agit plus d’une course cycliste mais d’un roi et d’une chasse à l’eau. En effet, les millions de touristes qui se promènent dans les jardins du château de Versailles et du Trianon, qui s’émerveillent des spectacles des grandes eaux et des reconstitutions historiques sur le grand canal, se sont-ils interrogés d’où provenait l’eau des bassins, fontaines et cascades ?
À palais royal, solutions royales ! En un quart de siècle, Louis XIV avec le concours de Vauban, bouleversa la région de Versailles pour amener l’eau en son parc.
Cette histoire d’eau pourrait constituer un véritable roman tant la conception et la création de l’ensemble de ce système hydraulique étaient phénoménaux.
Justement, à quelques coups de pédales (car les balades en VTT sont ici une aubaine) des Bréviaires, l’on retrouve un chapelet d’étangs (regroupés sous le nom de Hollande) qui correspondent à l’étage supérieur du projet.

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Étang de Saint-Hubert

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Ces étangs sont artificiels : des surfaces versantes, les eaux sont recueillies dans les étangs directement ou par un système de canaux ou rigoles à ciel ouvert ; quant aux étangs eux-mêmes, constitués par des cuvettes à fond plat argileux, ils communiquent aussi entre eux par des rigoles à ciel ouvert ou le plus souvent par des aqueducs souterrains.
Au total, c’est un enchaînement continu d’une dizaine d’étangs et de 70 kilomètres de rigoles, depuis l’étang de la Tour à l’entrée de Rambouillet jusqu’à l’étang de Saint-Quentin à quelques mètres du récent vélodrome, avant de s’achever (la liaison est de nos jours coupée suite à l’implantation de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines) par la « rivière royale », une rigole de 34 kilomètres acheminant enfin les eaux à Versailles.
Prodigieux ! A-t-on conscience du génie d’architectes et entrepreneurs comme Sébastien Le Prestre marquis de Vauban ou Pierre-Paul Riquet fondateur du Canal du Midi à la même époque ?
Pour limiter les risques de submersion en cas de rigole bien remplie, furent creusés des « haricots », des bassins demi-circulaires de dissipation de l’énergie hydraulique.

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Un beau sujet de réflexion pour nos, beaucoup moins subtils, technocrates urbanistes concepteurs de ronds-points, chicanes, ralentisseurs, dos d’ânes, et même écluses (la dernière mode), bref tous ces dangers pour les coureurs cyclistes ! Lors de retransmissions de courses disputées à l’étranger, je ne vois que rarement ce genre d’obstacles.
Sur le podium, Sandy Casar, jeune retraité du vélo, originaire de Mantes-la-Jolie, a raconté, sans doute pour la énième fois, sa chute spectaculaire dans le Tour de France provoquée par un chien labrador, non tenu en laisse, traversant indûment la chaussée. La scène de l’accident est projetée sur l’écran géant dans le cadre d’un clip sur les consignes de sécurité à respecter par les spectateurs trop souvent imprudents, pour ne pas dire parfois inconscients, sur le bord des routes.
Au-delà de cette anecdote qui aurait pu être tragique, Sandy Casar accomplit une carrière respectable avec notamment trois victoires d’étape dans le Tour de France, une sixième place au Giro (Tour d’Italie) et une seconde sur … un Paris-Nice.
Au temps de ma splendeur vélocipédique, j’ai régulièrement sillonné les routes du massif forestier de Rambouillet. Il n’était pas rare, au petit matin, de voir surgir devant moi quelques hôtes de ces bois, des chevreuils, biches et même un cerf majestueux. Je pensais un instant à Maurice Genevoix, mes lectures de jeunesse La dernière harde et Raboliot.
Plus douloureux, un jour de chasse à courre, j’ai assisté à l’hallali d’un cerf qui s’était réfugié dans la mare Vilpert pour échapper à la meute hurlante des chiens. Est-ce jalousie entre grands hommes de l’Histoire de France, Napoléon 1er a laissé son nom à la chaussée herbeuse qui sépare les deux étangs de Saint-Hubert et de Pourras.

Blog Chaussée NapoléonBlog pavillon Napoléon

 Si le vent est favorable, les coureurs doivent filer dans la plaine de Beauce, je n’ai donc pas le temps de me rendre jusqu’aux ruines du Pavillon de l’Empereur, une petite résidence de chasse qu’il construisit en 1808.
Bientôt, devant mon écran, je constate que le vent fripon est contraire, renversant même, une violente rafale causant la chute et l’abandon d’un des favoris Warren Barguil. Mais le dieu Éole est aussi propice aux grandes manœuvres cyclistes des « bordures ».

Paris-Nice bordures

Allez amis lecteurs béotiens du vélo, vous ne roulerez plus idiot, je vous explique cette stratégie de course.
Si le vent arrive de côté ou de trois-quarts face, les coureurs en tête de peloton se déploient en éventail, occupant toute la chaussée, de sorte qu’un coureur suivant l’éventail ne peut plus profiter de celui devant lui pour s’abriter des courants d’air, une situation qui provoque des cassures dans le peloton.
Dans cette configuration climatique, les coursiers les plus adroits sont souvent les Fla-les Fla- les Flamands qui roulent sans rien dire, habitués au vent du plat pays qui est le leur.
Ce n’est peut-être pas un hasard si le néerlandais Dylan Groenewegem, déjà victorieux la veille, l’emporte encore à Bellegarde. Clin d’œil malicieux, le jour où Paris-Nice démarre à proximité des étangs de Hollande ainsi appelés du nom d’un ancien domaine local de Orlande repéré sur la carte des chasses de Henri IV !

blog Paris-Nice 2019-5

Dylan Groenewegem leader après la première étape

Aujourd’hui, ces étangs n’ont pas qu’une simple fonction hydraulique. Civilisation des loisirs oblige, en saison estivale, certains d’entre eux accueillent baigneurs et pédal(o)s.
Les promeneurs écolos ou férus d’ornithologie, cachés dans les roseaux, peuvent épier les canards colvert plantant leur bec dans la vase à la recherche de leur proie.
Certaines espèces d’oiseaux y nichent telles le Blongios nain, le Phragmite des joncs, la Bouscarle de Cetti et le Râle d’eau. D’autres s’accordent juste une halte sur leur chemin de migration tels le Butor étoilé et le Balbuzard pêcheur.
Poésie des noms ! Dans mon enfance, les coureurs portaient les couleurs de marques de cycles, La Perle, Alcyon, Stella, Helyett, Dilecta (« l’aimée » pour les non latinistes !).
De nos jours, ils jouent les hommes sandwiches de AG2R La Mondiale, Cofidis, Groupama Française des Jeux, Direct Energie, Vital Concept B&B Hôtels. Où est le rêve ? L’économie libérale a même détourné l’esprit épique du cyclisme.

Anquetil Helyett

Plus macabre, au chapitre des faits divers, c’est à l’étang Rompu, à quelques centaines de mètres des étangs de Hollande, que fut découvert en octobre 1979 le corps de Robert Boulin, alors ministre du Travail en exercice. Suicide ou enlèvement et séquestration suivis de mort, l’affaire n’est toujours pas élucidée.
J’aimerais conclure avec un poète libertaire insuffisamment connu. Si tu veux la paix … pars à vélo !

« De tout l’ latin qu’on m’a fait faire
Je n’ai gardé qu’un minimum
C’est que six siècles avant notre ère
Un super stratège en péplum
Dans un long traité militaire
Dont j’ai fait mon vade-mecum
Écrivit cette phrase austère
Mais vraiment digne d’un grand homme
« Tu veux la paix, prépare la guerre ! »
Si vis pacem, para bellum !

Que la formule est élégante
C’est grand, c’est triste mais c’est beau !
Moi j’en ai fait une variante
« Si vis pacem… pars à vélo »
À vélo pars à l’aventure
Loin des pare-chocs, loin des autos
Loin des parkings que l’on sature
Loin des parcmètres et du Métro
Pars au hasard dans la nature
Loin de l’angoisse des cités
Et tu verras, je te l’assure
Que partir c’est ressusciter… »

Jean-Roger Caussimon vécut dans les environs des Bréviaires. Son buste trône dans la médiathèque du Perray-en-Yvelines.
Immense auteur, il écrivit de magnifiques chansons, notamment pour Léo Ferré, telles Monsieur William ou Le temps du Tango.
En ce jour venteux, loin du haras des Bréviaires, il vous emmène à Ostende voir « les chevaux d’la mer qui fonçaient la têt’ la première et qui fracassaient leur crinière devant le casino désert » :

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J’ai déjà évoqué Paris-Nice, la Course au soleil, dans les anciens billets suivants :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2011/03/08/au-depart-de-paris-nice-2011-les-mains-aux-cocottes-ou-ah-si-vous-connaissiez-ma-poule-de-houdan/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/03/19/au-depart-de-paris-nice-2015-a-maurepas/

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 15 mars, 2019 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1958 (3)

Pour revivre tout le début du Tour de France :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-2/

En route pour le troisième et dernier billet sur le Tour de France 1958 qui, selon les historiens du sport, demeure, encore aujourd’hui, comme l’une des plus belles éditions de l’épreuve créée en 1903.
Je vous ai promis du grandiose. J’en rapporte les péripéties avec presque la même jubilation que le gosse que j’étais, il y a soixante ans, dévorait les belles revues bihebdomadaires.
Pour vous convaincre de ce retour dans mon enfance heureuse, je puise dans une des merveilleuses chroniques dont avait le secret Antoine Blondin, absent, vous le savez déjà, sur le Tour 1958 pour cause d’écriture de son roman Un singe en hiver.
Il l’avait rédigée en 1955 dans la ville d’eau d’Ax-les-Thermes, ce qui est déjà cocasse de la part de cet écrivain buveur :
« J’ai été ce petit garçon, le nez collé à la vitre, qui me regarde écrire avec ce respect patient, et quand je lève un peu la tête, j’ai l’impression de me regarder moi-même à travers le miroir sans tain du souvenir. C’est pour lui que j’écris ces lignes, le petit bonhomme d’Ax-les-Thermes, à la silhouette de chamois. Je voudrais qu’il connaisse un jour les frais matins de la complicité où nos voitures qui sont devenues nos maisons, l’une l’autre se saluant, font et défont sans cesse un village dont tous les habitants vivent sur le pas de leurs portes. Je voudrais qu’il puisse apprécier que les loisirs du vagabondage ne sont pas incompatibles avec l’ivresse d’appartenir à un grand système qui vous dépasse. »
J’ai l’impression, moi aussi, qu’en vous faisant partager les Tours de France d’antan, j’appartiens un peu à la caravane privilégiée des suiveurs.
J’en appelle encore au vénéré écrivain pour vous présenter le théâtre de la dix-huitième étape, l’ascension contre la montre du mont Ventoux, le Mont Chauve, le Géant de Provence, une montagne solitaire qui culmine à 1 911 mètres, entre Rhône et Durance :
« Parmi les terrains de haute compétition proposés à l’effort cycliste, le mont Ventoux est de ceux dont l’action se traduit non seulement par une incidence mécanique, mais par la puissance obsessionnelle de ses envoûtements.
Peu de souvenirs heureux s’attachent à ce chaudron de sorcières qu’on n’aborde pas de gaieté de cœur. Nous y avons vu des coureurs raisonnables confiner à la folie sous l’effet de la chaleur et des stimulants, certains redescendre les lacets alors qu’ils croyaient les gravir, d’autres brandir leur gonfleur au-dessus de nos têtes en nous traitant d’assassins… »
Roland Barthes le présentait dans ses Mythologies comme « un dieu du Mal, auquel il faut sacrifier. Véritable Moloch, despote des cyclistes qui ne pardonne jamais aux faibles et se fait payer un tribut injuste de souffrances…. Son climat absolu en fait un terrain damné, un lieu d’épreuve pour le héros. »
L’ancien directeur du Tour de France Jacques Goddet, qui fut le premier à proposer cette ascension aux coureurs du Tour en 1951, écrivit lors de la mort tragique du britannique Tom Simpson en 1967 : « Ventoux du ciel! Ventoux du diable! Il a été créateur de prouesses ! Il a suscité le drame ! »
Bref, une montagne sacrée et une sacrée montagne !

Ventoux vintage

Ventoux 2 Pellos blog

Blog MDS Ventoux Vue générale

J’avais 11 ans mais je me souviens assez distinctement de ce 13 juillet 1958, d’autant plus que ce fut l’une des toutes premières étapes retransmises à la télévision sur l’unique chaîne en noir et blanc.
Mais pour vous en parler, je préfère céder la parole (ou plutôt la plume) à Christian Laborde. Il avait trois ans à l’époque, c’est dire qu’il n’en a aucun souvenir ! Mais il a aimé l’un des héros du jour et du Tour, Charly Gaul, à travers les récits qu’en faisait son père. Longtemps après, il écrivit L’Ange qui aimait la pluie, une ode lyrique au champion luxembourgeois. Il alla même lui porter un exemplaire au Grand-Duché et lui lut, à sa demande, un chapitre de ses exploits : « C’est exactement ça ! » L’écrivain fut bouleversé d’avoir ému le héros de son père.
Avec jubilation, je vous offre un passage de ce qui ressemble à un conte de Provence :
« Le Tour 58, c’était le Ventoux contre la montre et par Bédoin…
Un soleil brûlant, sarrasin ! Bédoin, mais c’est le Sahara ! Les journalistes, sur leurs calepins, inscrivaient le nom de Bahamontès. Une pente pour lui, un temps pour lui, un peu d’Andalousie sous ses jantes chaudes. Il était passé en tête des huit premiers sommets du Tour, le neuvième dans la fournaise ne pouvait lui échapper…
Charly était assis par terre, sous les tilleuls de Bédoin, sa casquette blanche plongée dans un seau d’eau glacée entre les jambes. Son vélo Learco Guerra était près de lui, contre la murette. Le soleil cruel se réjouissait à l’idée de brûler les ailes d’un ange.
J’interviens : Gaul était, en effet, connu pour détester la chaleur et, a contrario, apprécier les conditions météorologiques exécrables, pluie, neige, sous lesquelles il accomplit l’essentiel de ses extraordinaires performances.
« Charly avait son vélo, son maillot et son attirail antisoleil. Dans son cou et sur sa poitrine deux éponges étaient accrochées par une ficelle. Dans son dos, sous le maillot, il avait glissé un sac plastique de vingt centimètres carrés rempli de glace. L’ange est bossu, c’est un chameau.
Monsieur Cornuau avait dans sa main droite la selle de Charly. Qu’il est léger, se dit Cornuau qui, pour la première fois, sur la route du Tour, serrait dans sa paume une plume d’ange. Charly respirait à fond !
– 5, 4, 3, 2, 1 : top !
Monsieur Cornuau lança Charly comme on lance le poids à l’école, mais c’était une balle qu’il lançait, une balle de pingpong à l’assaut du Ventoux !…
…Á la sortie de Bédoin, les gens étaient en maillot de corps, torse nu sous l’enclume du sun. C’était un alignement de viande rosissante, un débordement de lard de ceinture, une débauche de chapeaux de fortune, de casquettes multicolores et publicitaires. Sous des parasols Saint-Raphaël, Picon et Cinzano plantés dans la caillasse, de grosses femmes assises sur des pliants, soufflaient et suaient. De vieux numéros de But&Club et du Miroir des Sports leur servaient d’éventail. Elles agitaient sous leur menton le portrait du champion à la une. Les pare-brise des voitures étaient recouverts de carton et de couverture. Tous ces gens avaient dû monter avant le jour. En haut, aux abords de l’observatoire, ils avaient des imperméables et des anoraks. Entre Bédoin et le sommet, l’écart de température était supérieur à douze degrés, et le vent, au sommet, était fort et froid. Il tardait à Charly d’atteindre la zone fraîche et de revêtir le costard du vent. Vas-y Charly !
Charly montait bien, Anquetil aussi. Au premier pointage, cinq kilomètres après Bédoin, Jacques Anquetil avait 3 secondes d’avance sur Charly (vous imaginez ma joie, ndlr).
Mais les lacets sérieux, la pente sèche n’avaient pas encore été attaqués. Deux minutes, je ne dois pas concéder plus de deux minutes, se disait l’Enfant-Roi que suivait un camion Citroën immatriculé 365 DQ 30. Les organisateurs avaient dû réquisitionner l’engin à Nîmes. On avait fixé, au-dessus du pare-brise, un panneau blanc marqué Anquetil, et l’engin suivait comme son ombre l’un des plus grands chevaliers que la Petite Reine ait jamais connus. Debout sur le marchepied avant, côté passager, le mécano, qui se tenait d’une main au rétroviseur extérieur du camion, ne quittait pas des yeux Anquetil. Il serrait dans sa main une roue.

Ventoux 5 Anquetil  blog

On avait passé Sainte-Colombe et le lieu-dit Les Bruns, la pente était plus sèche. Charly montait merveilleusement bien …
…Bahamontès était chez lui sur les pentes et sous la chaleur, mais au bout de dix kilomètres de course, il accusait un retard de 14 secondes sur Charly. Avec ses ailes, ses éponges mouillées et sa glace sous le maillot, Charly montait toujours, encouragé par Jean Goldschmit, debout dans la 203 blanche.
Une 403 noire de Paris Presse, une 203 blanche, des motos, un homme couché sur son vélo, à deux-cents mètres devant Charly ! Charly aspergea d’eau son visage ruisselant de sueur et relança le braquet. Il moulinait, l’écart diminuait, Jo Goldschmit hurlait en tapant du poing dans le pare-soleil de la 203 : « Tu reviens sur Bobet, Charly, tu reviens sur Bobet ! »
La proie était devant, elle était tricolore, elle avait remporté trois fois la Grande Boucle ! L’écart diminuait, Charly montait de plus en plus vite … Charly allait passer Louison parti deux minutes avant lui … »

Blog MDS Ventoux Gaul  Anquetil Bobet

Blog MDS Ventoux Baha BobetVentoux 4 Geminiani  blogBlog MDS Ventoux Gaul 2

J’accélère moi aussi, vous avez compris que Gaul survolait tous ses adversaires et planait même au-dessus de l’Aigle de Tolède. Mais un ange, même de la montagne, ne conquiert pas le Ventoux comme cela. Il faut de l’épopée.
« … Á deux kilomètres du sommet, il (Gaul) ralentit légèrement son allure. Il avait faim, ses jambes commençaient à trembler ! La fringale, la terrible fringale, allait-elle le frapper si près du sommet ?…
… Les grimpeurs aiment les bananes, c’est pour cela qu’on les appelle ouistitis …
– Je voudrais une banane, je l’engloutirais, et hop, en danseuse, et je repartirais de plus belle.
La main tifosienne, la main dont il rêvait se tendit. Elle tenait non une banane bourrée d’amidon, mais un bidon d’eau sucrée et citronnée …
– Bois Charly, c’est de l’eau, du sucre et du citron ! C’est ce que je prenais moi quand je montais le Ventoux… »
– Et quand l’avez-vous monté le Ventoux ? demanda Charly en lui rendant le bidon dont il venait d’engloutir le contenu sucré, citronné.
– En 1336 ! Je m’appelle Francesco, Francesco Pétrarque ! Je suis un admirateur ! Pour moi sur le vélo, il n’y a que vous …
Charly sourit et dit :
– Passez me voir à l’hôtel !
Puis il disparut dans le lacet !... »
Je ne suis pas certain que Charly Gaul valida la fin de son escalade quand Christian Laborde lui soumit cette version. Laborde déborde sous le cagnard du Ventoux, c’est aussi cela la légende des cycles.
Géniale inspiration d’avoir associé Charly Gaul et Pétrarque le poète humaniste italien qui effectua en effet à pied l’ascension du Ventoux, six siècles auparavant.
Pétrarque écrivit le récit de son expédition dans un livre fin comme une tuile romaine. Il l’adressa depuis Malaucène, le 26 avril 1336, à Dionigi da Borgo San Sepolcro, de l’ordre de Saint Augustin et professeur de théologie, rencontré trois ans plus tôt en Avignon.
J’imagine que mes lecteurs passionnés de vélo attendent plus le classement de l’étape que quelques considérations de théologie.

Blog MDS Ventoux Gaul 1Ventoux 1 Gaul blog

Ce 13 juillet 1958, Charly Gaul l’emporta. Les écarts étaient terrifiants : 31 secondes sur l’aigle Bahamontès, 2 minutes et 37 secondes sur Brankart, 4 minutes et 9 secondes sur mon champion Jacques Anquetil (aïe !), 4 minutes 54 secondes sur Louison Bobet, 5 minutes et 1 seconde sur Geminiani, et presque 8 minutes sur le maillot jaune l’Italien (non pas Pétrarque !) Favero !
Gaul remontait à la troisième place du classement général, à 3 minutes 43 secondes du nouveau maillot jaune Raphaël Geminiani. Deux « Centre-Midi », coéquipiers de Gem, Jean Dotto le « vigneron de Cabasse » et Marcel Rhorbach avaient terminé respectivement troisième et cinquième de l’étape, précédant Anquetil et Bobet. Quel âne ce Marcel Bidot !
En ce temps-là, les coureurs ne se réfugiaient pas dans le secret de leurs cars pullman. Ils étaient très accessibles, ainsi … le soir, Pétrarque retrouva Gaul dans sa chambre d’hôtel :
« -Vous savez que j’ai écrit un livre pour dire que j’aimais Rome …
– Oui, le fameux De Viris ! De Viris illustribus urbis Romae ! Je l’ai lu …
– Eh bien, là-haut, dans ma tour d’ivoire d’en haut, j’écris un livre pour dire que j’aime le vélo !
– En latin, comme le De Viris ?
– En latin, absolument ! Une cathédrale latine en l’honneur des géants de la piste, des seigneurs du chrono, des rois du sprint, et des princes des sommets !
– Le De Viris illustribus cyclis Terrae ! Et mon plus beau chapitre sera pour vous, Charly …
J’ai demandé à Vinci d’assurer la préface. Il a dit oui tout de suite ! Le vélo, il adore, c’est un fondu de la roue libre ! Vous savez que la chaîne, c’est lui …
– Je sais, tout le monde ici-bas le sait ! Vous pourrez lui dire que la maison Brampton, « Brampton, la chaîne qui tient ! », n’oublie jamais de rappeler à ses clients que la chaîne de vélo, c’est Léonard de Vinci !
– Je lui dirai, Charly ! Cela lui fera infiniment plaisir … Vous savez, on le bassine avec la Joconde, et on ne lui parle jamais de la chaîne de vélo ! La Joconde, c’est pas mal mais le chef-d’œuvre, c’est la chaîne de vélo ! … »
Je me retire sur la pointe des pieds tandis que le dialogue prend un tour plus intime, Charly parlant de sa muse Lady Rain, et Pétrarque d’une certaine Laure de Novès, une femme belle comme une goutte de pluie.
En souvenir de cette étape inoubliable, je consulte mon Bordas, pas le manuel scolaire mais le bel ouvrage Forcenés de Philippe Bordas :
« Le record établi par Charly Gaul en 1958 sur l’ascension chronométrée du Ventoux, le col le plus dur du monde, a pu être battu quarante ans plus tard par l’usage de vélos de cinq kilos plus légers, grâce à un sol plus lisse et des solutions oxygénantes, des composés hormonaux et des antidouleurs en quantité suffisante pour subir l’ablation d’une jambe en finissant les mots croisés. »
Je ne peux pas redescendre du Ventoux sans citer L’échappée, le magnifique et émouvant livre de Lionel Bourg auquel j’ai consacré un billet :
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
« Je n’ai d’héritage que la canne sur laquelle il s’appuyait, six mois avant sa mort, quand je le conduisis tout en haut du Ventoux, – C’est la Mecque du cyclisme, ici ! s’exclama-t-il … ce jour-là d’avril 1997, je sus que lui aussi, papa, était encore un gosse. »
Comme je le suis moi-même quand je vous parle de vélo !
Après le mont Ventoux, gravi la veille sous un soleil de plomb, et avant les cols de Vars et Izoard au programme du lendemain, on imaginait qu’en ce jour de fête nationale, entre Carpentras et Gap, on aurait droit à une étape de transition. D’ailleurs, Maurice Vidal démarre sa chronique Les Compagnons du Tour sur un rythme tranquille par quelques considérations historiques :
« C’était le 14 juillet … Les petits drapeaux tricolores qui fleurirent spontanément sur de nombreuses voitures de presse attestaient que, Tour de France ou pas, on n’oubliait pas que le 14 juillet est un grand jour.
Vous n’avez pas été sans entendre parler de la Route des Princes d’Orange. Mais oui, les princes avaient des routes, au temps où les voies de communication étaient dues surtout à des entreprises privées. Imaginez que les Princes d’Orange, dépendants des puissantes familles de Nassau, Bourbons, Conti et tutti quanti, étaient en même temps Barons d’Orpierre. Le cumul n’était pas encore interdit en ce temps-là.
Alors, pour aller de leur principauté, située à Orange, à leur Baronnie, située à Orpierre, et pour permettre à leurs quelques milliers d’intimes d’effectuer le trajet entre deux banquets, deux chasses ou deux prélèvements d’impôts, nos bons princes avaient construit une route. Quand je dis avaient « construit », c’est évidemment une façon impropre de parler, car si le 14 juillet a eu lieu, c’est bien un peu parce qu’ils ne faisaient rien eux-mêmes.
Mais chut, gare à l’incident diplomatique, ces messieurs étant les ancêtres de l’actuelle famille régnante des Pays-Bas, et l’un des leurs, prénommé et numéroté Guillaume III, ayant même régné sur l’Angleterre. D’où le goût marqué des Anglais pour la confiture d’orange, et sans doute la couleur des maillots de l’équipe de Hollande.
Bref, pour en revenir à notre époque, la route des Princes d’Orange va à peu près de la nationale 7, c’est-à-dire de la vallée du Rhône à la nationale 75, c’est-à-dire la route des Alpes, dite encore route Napoléon. Ils avaient du goût, les princes.
C’est une route que je vous conseille si vous êtes en vacances dans la région. Comme elle va d’une vallée aux Alpes, il faut bien qu’elle franchisse le pas quelque part. Cela se fait au col du Perty. De ce col, haut de 1 300 mètres et des poussières (beaucoup de poussières), on découvre toutes les Grandes Alpes, ce qui réjouit le touriste et donne le cafard aux pauvres coureurs qui n’aiment pas la montagne. C’est là, de ce sommet désormais historique, que le petit Prince de Luxembourg Charly Gaul, allié cette année à la Maison de Hollande, put mesurer l’étendue du désastre qui le frappait. Ce qui est un comble pour l’homme qui désirait le plus apercevoir enfin les Alpes. Mais ne brûlons pas les étapes, celle du jour a bien assez brûlé comme ça.
Comme nous ne passions pas sous l’Arc de Triomphe d’Orange, c’est à Vaison-la-Romaine que nous avons pris la fameuse route. Vaison est l’une des plus admirables cités de notre pays qui en compte pourtant quelques-unes. Arrachée à la Gaule (déjà !) par les Romains en … en… enfin une centaine d’années avant que nous ayons commencé à les compter sérieusement, elle devint une cité prospère et pacifique, cinq siècles durant. Et quand on a cinq siècles de paix, qu’est-ce qu’on fait ? On construit … Les constructions romaines de Vaison sont d’une prodigieuse beauté. Elles ne diffèrent pas sensiblement de celles qu’on peut admirer dans tout l’Ancien Empire et à Rome. Mais la lumière magique de la Provence donne à l’ombre des ruines des reflets bleutés qu’on ne voit pas ailleurs. Et les sombres cyprès se dressent aux côtés de colonnades immaculées comme les gardes africains des Patriciens qui vivaient là. C’est beau à pleurer !
Puis d’autres civilisations ont remplacé la Romaine, et Vaison, fidèle en porte aussi la trace : cathédrale des premiers temps de l’âge chrétien, cloître aux galeries romaines qui donneraient à penser aux plus réfractaires à la beauté, enfin vieille ville du Moyen Âge, bâtie sur le rocher, comme il était nécessaire de le faire en ces temps troublés. Et tout cela renferme mille trésors qui peuvent, un par un, raconter au visiteur l’histoire du monde qu’il parcourt aujourd’hui.
Je n’irai pas jusqu’à dire que ces vieilles pierres vous raconteront plus tard la triste histoire de Charly Gaul, faisant suite à celle des Gaulois, mais si elles le pouvaient, elles vous passionneraient certainement. Si vous le voulez, et parce que c’est tout de même plus sûr, je vais essayer de le faire moi-même.
Raphaël Geminiani était parti de Carpentras, vêtu de jaune. Dans les Pyrénées, il avait déjà revêtu l’habit de lumière, et cela l’avait ému, comme une nouveauté. Mais le geste rituel étant accompli, il ne tenait pas tellement à le garder. Il n’en était plus de même au soir du Ventoux.
Le soir de la course contre la montre, toute l’équipe du Centre-Midi, toujours au complet, se retrouva dans la salle à manger de l’hôtel … du mont Ventoux, à Malaucène. Certes, on était content que le Grand ait repris le maillot, mais la démonstration de Charly Gaul avait jeté le doute dans les esprits. Raphaël dut presque tempêter :
« Mais, bon sang, qu’est-ce-que vous croyez ? Que je n’en ai pas vu d’autres, en onze Tours de France ? Des caïds, des phénomènes, des favoris. Les favoris, on les casse, les phénomènes, ils ont mal aux jambes comme les autres. En 53, j’ai vu Koblet nous faire la chansonnette pendant dix étapes, il n’y en avait que pour lui. Et puis, en trois kilomètres de l’Aubisque, c’était fini. Allez, demain en tête, et le Tour continue. »
Le Tour continuait. Pourtant, au départ de Carpentras, personne n’avouait avoir mal aux jambes, sauf Charly Gaul. C’est le seul qu’on ne crut pas. Dès le signal donné, la bataille commença. Avec des airs de ne pas y toucher, tout le monde asticotait le maillot de Gem. En 30 kilomètres, il y eut dix démarrages. Raphaël répondit à tous avec bonheur. Mais il sentit que cela ne pourrait donner s’il ne réagissait pas immédiatement. Alors que le peloton approchait, justement, de Vaison-la-Romaine, il se redressa rouge de colère, regarda autour de lui, faisant signe à tous ses mousquetaires d’approcher. Ce fut vite fait. Et tout en surveillant ses adversaires du coin de l’œil, il tint une conférence roulante :
« J’en ai marre d’être attaqué tout le temps. Maintenant, finie la rigolade. On roule tous en tête, et à fond. Á la première tentative, l’un de vous s’en va avec les fuyards. Et si un costaud fait mine de partir, tous ceux qui le peuvent viennent avec moi. »
Ça sentait la poudre à partir de ce moment-là. Quand les gars du Centre-Midi passent en tête, ce n’est généralement pas pour y fumer la pipe. Et, dans le peloton, les jambes alourdies pesèrent quelques kilos de plus. Dans la traversée de Vaison, Privat, Bottechia et Manzanèque s’enfuirent. Mais pas seuls : Anglade, magnifique battant de ce Tour de France, représentait le « patron » dans ce premier train …
C’est à peu près au même moment que Charly Gaul commença à jeter des coups d’œil inquiets à son pédalier. Quelque chose n’allait pas : le plateau se desserrait. Il roula encore comme cela quelques kilomètres, et l’inquiétude commença à le gagner. Le peloton semblait être en furie, et ce n’était pas le moment de s’arrêter auprès de sa voiture. Heureusement, à côté de lui, il y avait son copain Ernzer, toujours présent, on vous l’a dit. Un rapide dialogue s’engagea entre les deux hommes dans leur langue natale : « Marcel, je passe en avant. Suis-moi, et nous allons échanger les vélos. »
L’exécution fut rapide. Malheureusement, la courte explication avait eu un témoin, qui n’avait peut-être pas compris ce que disaient les deux hommes, mais qui en savait assez pour savoir que quelque chose n’allait pas pour Gaul. Quand les deux Luxembourgeois filèrent vers l’avant, Adriaenssens les suivit. En une fraction de seconde, il vit que Gaul allait descendre. Il ne lui en fallut pas plus pour démarrer.
Cette fois, la course prit l’allure d’une fuite éperdue. Au moment du démarrage d’Adriaenssens, un cri retentit : « Pop … Pop… »
C’était la voix claironnante de Geminiani rassemblant ses troupes. Le premier, il fut dans le sillage du Belge, suivi de Favero, Bergaud, Morvan. Mais c’est peut-être l’épisode le plus glorieux de l’équipe du Centre-Midi, trois de ses hommes, pas un de moins, appliquant la consigne : Busto qui jaillit du peloton comme une fusée, Chaussabel qui connaît son année de gloire, et Dotto le grimpeur de service.
Pendant quelques kilomètres, on n’eut pas le temps de parler dans ce peloton. Gem s’était retourné, avait vu le trou, et avait simplement crié : « Allez à fond ! »
Et comme ses hommes ont en lui une confiance aveugle, il ne leur vint pas à l’idée de se demander s’ils pourraient tenir longtemps comme ça. Le grand Busto passa sur le 14 dents, se mit en tête du groupe, effectuant des relais à plus de 50 à l’heure, et dont chacun durait un kilomètre. L’allure était affolante. Nous pouvons en témoigner, et cinquante voitures de presse avec nous, pour avoir tenté, pendant dix kilomètres, de gagner un peu d’avance sur ces démons déchaînés, sur ces petites routes en lacets. Les côtes étaient « avalées » à 40 à l’heure, et, dans chaque descente, l’allure montait à 70, 80 et peut-être plus… »
Maurice Vidal s’écarte pour laisser Christian Laborde prendre le relais :
« André Darrigade qui veillait au grain s’arracha du peloton avec dans sa roue Jacques Anquetil. Darrigade sprintait, son sprint dura un kilomètre. Quand Darrigade se releva, le trou était fait, et Anquetil, enroulant un énorme braquet, s’enfuit… »
Vous devinez que je trépignais de joie, l’oreille collée à mon transistor Pizon-Bros !
Maurice Vidal reprend le commandement :
« Lorsque Louison Bobet revint vers l’avant, il s’aperçut qu’il était trop tard. Il eut un moment de stupéfaction, songea qu’il avait été refait comme au coin d’un bois, puis au fil des kilomètres, songea que cela devait arriver. Marcel Bidot s’était déjà précipité avec sa voiture pour demander à Louison de ne pas ramener Gaul sur Anquetil. Mais il n’eut pas besoin de monter jusqu’à lui, Bobet était déjà relevé, prêt au sacrifice.
Avant d’aller plus loin, il faut s’arrêter un moment sur ce geste. Car si Anquetil gagne le Tour, ce que j’ignore au moment où je téléphone ces lignes de Gap, il le devra avant toutes choses au sacrifice surhumain de Louison Bobet.
Oui, surhumain, car Louison n’était pas battu. Ce jour-là, il était l’un des plus forts du peloton, et il le prouva en prenant en fin d’étape un temps considérable à tout le monde, ceux de l’avant comme ceux de l’arrière. Surhumain, parce que ce sacrifice était consenti à un homme dont il avait, sur le coup, en tout cas, toutes raisons de croire qu’il l’avait délibérément abandonné. Surhumain enfin, parce que Bobet, c’est Bobet. Ce n’est pas un champion fini. C’est un homme qui, devant la défaillance de Charly Gaul pouvait peut-être à nouveau prétendre gagner le Tour. Et l’on peut imaginer ce que cela représente pour lui.
Il l’a fait, et il a bien fait. Son palmarès est assez riche. Il peut se passer d’une nouvelle victoire matérielle. Mais combien il sera enrichi de la noblesse de ce geste. Combien il ira droit au cœur du public, cet acte de pure fidélité à la parole donnée… »
Relais lyrique de Christian Laborde :
« Entre le col de Perty et le col de la Foreyssasse, Anquetil, Gem et les Centre-Midi roulaient à fond, creusant l’écart. 6 minutes 30 secondes au pied du col de la Foreyssasse.
Foreyssasse, Foureyssasse ! C’est un grand four, pauvre, un énorme four, un four géant, une gueule de roches ouverte, incandescente, une cathédrale de chaleur, un container de feu, les coureurs cuisent sur leur vélo, c’est la pyrolyse à ciel ouvert, l’enfer, ô bonne mère, ô praubes de nosauts ! Á Foureyssasse qu’era la calorossa …

Blog Carpentras-Gap PertyBlog Carpentras-Gap Perty 2

Anquetil roulait devant. La chaleur et le train imposé par l’Enfant-Roi, dès les premiers lacets de ce col de troisième catégorie, provoquèrent des défaillances dans le peloton des fuyards. Busto, le solide Busto, ancien mineur de fond à Decazeville, se releva. Il n’avait plus de pêche, plus de jus. Il était à sec de nhac ! Chaussabel dit la « Chausse » ne pouvait plus coller à la roue d’Anquetil. Gem l’invita à se laisser glisser, à rentrer avec Busto déjà distancé. Anglade à son tour lâcha prise, le front sur le guidon, les poumons brûlants. Graczyk se mit à zigzaguer, s’effondra, victime de « l’homme au marteau » Il regarda Gem s’éloigner en compagnie d’Anquetil et de Nencini…
Tel un vrai capitaine, Geminiani, qui avait pourtant généreusement payé de sa personne, resta le dernier sur le bateau. Mais c’était un bateau de haute mer, et c’est pavillon au grand mât qu’il est rentré au port.
Durant toute la montée de Foreyssasse, le soleil s’acharna sur Charly. Le bout de ses ailes était brûlé. Il n’avait plus la force de les déplier, de les actionner, de mettre en branle cette machinerie céleste et merveilleusement huilée que les dieux ont fixé dans son dos à l’aide d’épingles de nourrice dorées. Aussi montait-il à la seule force de ses jambes, comme un champion ordinaire. Au sommet du col de Foreyssasse, son retard était supérieur à 8 minutes … »

Blog Carpentras-Gap SentinelleBlog  Carpentras-Gap Nencini

Blog Carpentras-Gap sprint à GapBlog Carpentras-GapAnquetil et Gem

« … Gap, quatre champions, 500 mètres, et un seul bouquet. Les coureurs se déploient, Gem à droite, Anquetil au centre, Nencini à gauche, Adriaenssens hors du coup. Anquetil sprinte, couché sur son vélo, fixant la ligne, les coudes écartés. Gem a le cuir chevelu sur la potence du guidon, un sprint d’aveugle. Il gagne. Qui est second ? La photographie dira que c’est Gem. »
Maurice Vidal s’approche : « Sur la ligne d’arrivée, Gem s’écroula à côté de moi sur le bord du trottoir, fit trois grimaces, but deux rasades de Perrier, tourna la tête, et me fit un clin d’œil : « Tu l’as vu, le 14 juillet ? » Et regardant tout le monde à la ronde, qui n’avait plus de mots pour cet extraordinaire bonhomme, il lança encore : « Le 14 juillet, c’est ma fête ! » »
Á Gap, Anquetil remontait à la troisième place du classement général à 7 minutes 57 secondes de Geminiani. Gaul rétrogradait à la huitième, à 15 minutes 12 secondes du leader.
Geminiani considérait Jacques Anquetil comme son seul rival désormais dans la conquête de la toison d’or.
Qu’en pensent le commissaire François (Périer) et l’inspecteur Piju (Guy Pierrault) qui, chaque soir pendant le Tour, animent la grande émission d’Europe n°1 Les auditeurs mènent l’enquête parrainée par Suze, l’apéritif à la gentiane ?

Blog Auditeurs mènent l'enquête

La vingtième étape menait les coureurs de Gap à Briançon avec le franchissement des grands cols alpestres de Vars et d’Izoard.
« Avec sa fâcheuse habitude de désigner le vainqueur du Tour, on attendait de l’Izoard qu’il rendît son verdict. Les Coppi, Bartali, Kubler, Bobet, tous avaient visé (avisé diront les battus) le projet d’y forger leur victoire. L’Izoard est un infaillible juge. Mais quand ils avaient déjà assuré leur succès, ce monument du cyclisme ne faisait que confirmer la majorité des pronostics. Bien avant l’étape de Briançon, on savait que le Tour ne pouvait leur échapper. C’était comme une tradition qui nous obligeait à attendre l’Izoard pour les installer au premier rang.
Or, cette année, ils étaient plusieurs à afficher une égale qualité … Gem, bien sûr, dont la carcasse passa onze fois l’Izoard sans espoir. Anquetil, qui l’allait découvrir, ne s’en faisait pas le bout du monde pour autant. Gaul et Bobet même, dont le retard de la veille ne signifiait pas forcément la condamnation sans appel. Et encore Favero, merveilleux inconnu venu récolter en France la pleine gloire internationale.
C’est vous dire si l’on attendait cet Izoard … Rien n’y manquait pour ajouter à son sauvage décor. Le soleil écrasant, la route ravinée dans la vallée du Guil par les inondations, la Casse Déserte et son aspect lunaire ou martien – après tout pourquoi pas martien – et les hommes décidés les uns à jouer le va-tout, les autres à abattre le dernier valet d’atout.

Blog MS Gap-Briançon VarsBlog  Gap-Briançon sommet VarsBlog Gap-Briançon monté vers IzoardBlog Gap-Briançon Gaul dans IzoardBlog  Gap-Briançon Casse déserte

L’Izoard, cet ingrat, nous a mal reçus. Il ne nous a rien donné, sinon une poussière épaisse qui blanchit poils et peau à nous en rendre méconnaissables. De verdict, il n’en rendit point ou alors, acceptons celui-ci comme irrémédiable : Gem a gardé son maillot jaune en ne cédant (malgré une défaillance sévère) que 5 secondes à Jacques Anquetil dues à la fringale et en reprenant 30 secondes à Favero.
Dans son âpreté, ses pires difficultés, l’Izoard ne put faire mieux. La grande montagne du Tour a accouché d’une souris. Le Ventoux avait fait beaucoup plus. » (Robert Chapatte)
Dans la stratégie des Tricolores, il était prévu que Louison parte seul au pied de l’Izoard. Dans ce décor familier où par le passé, il s’était forgé ses victoires, ironie du sort, une crevaison après Guillestre fit perdre à Louison Bobet ses dernières illusions de gagner le Tour. « Le gel avait fait sauter le macadam, les inondations avaient laissé sur cette départementale historique, et hystérique, de la boue séchée, des cailloux, des parpaings décolorés. La lumière et la poussière dansaient au-dessus des trous. La poussière était compacte et blanche, du talc de roche. »

Blog  Gap-Briançon crevaison Bobet

Blog  Anquetil crève Izoard

J’ai le souvenir d’une photographie de Jacques Anquetil pied à terre dans la Casse Déserte, tout près de l’endroit où fut pris le cliché mythique de Fausto Coppi qui fit plus tard la couverture du premier numéro du Miroir du Cyclisme.
Christian Laborde revit la scène : « Jacques Anquetil cessa tout à coup de pédaler, regarda son pédalier, leva un bras pour signaler à son mécano que quelque chose n’allait pas. La chaîne de son Helyett s’était coincée entre la roue libre et les rayons. Le mécano bondit hors de la 203. Á genoux dans la caillasse, le mécano desserra les blocages, fit jouer la roue, parvint à dégager la chaîne, recentra la roue, serra, bloqua, et Jacques qui avait profité de la réparation pour boire quelques gorgées d’eau, se remit en selle. Il avait perdu une minute… »
Imaginez encore mon angoisse de gosse : ce maudit incident était-il en train de compromettre les derniers espoirs de mon champion ?
« La poussière, là-bas, c’était le groupe Gem. Il ne restait que quelques lacets avant le sommet. Anquetil se mit plusieurs fois en danseuse. Ses jambes lui faisaient très mal. Il décida d’oublier cette douleur et d’augmenter son effort. La banderole n’était plus très loin. Il n’avait qu’un but : réduire l’écart avant le sommet, afin de revenir sur Gem dans la descente. Il réduisit l’écart avant le sommet, et revint sur Gem dans la descente. Les risques étaient énormes, mais Jacques s’appelait Anquetil …
Il y avait Charly, il y avait Gem, Adriaenssens et Favero, mais il n’y avait pas Bobet. Á un kilomètre du sommet, Bobet avait démarré, puis amorcé une descente vertigineuse que celle qu’il avait effectuée dans le col de Vars. Bobet était dans un jour faste. Et néfaste. Sur un coup de frein brutal, il perdit l’équilibre dans un virage de l’Izoard, bascula dans le fossé, le vélo accroché à ses pieds. Il retomba lourdement sur le dos, à quelques centimètres d’une pointe rocheuse. Il se releva, essuya ses avant-bras couverts de poussière, changea de vélo et repartit. Fini les raids, il rentrerait derrière Charly et Gem… »

Blog MDS Izoard Bahamontès

Gap-Briançon fut une étape Bahamontès : « L’Aigle de Tolède avait faussé compagnie à Charly et Gem dans la traversée de Saint-Paul-sur-Ubaye. Fédé pensait à sa maman dont c’était aujourd’hui l’anniversaire. Fédé, le coureur buissonnier, l’aigle, le champion au prénom de poète espagnol immense, torturé, ensanglanté, gisant parmi les pierres rouges avec dans son œil mort la lumière aimée de Grenade ! Federico, le coureur préféré du soleil, comme Charly l’est de la pluie ! Federico Bahamontès, l’aristocrate du braquet qui dans l’effort parle de lui à la troisième personne, comme à l’instant, à son directeur sportif qui s’était porté à sa hauteur :
– Fédé, il est bien ! Fédé, il s’en va pour sa maman, pour lui souhaiter un bon anniversaire. Fédé, il va gagner… »
Et Federico, le roi des grimpeurs l’emporta sur le Champ de Mars à Briançon.
Dans son livre Forcenés, Philippe Bordas en brossa un joli portrait :
« Federico Bahamontès de Tolède escalade dans un style caprin désordonné, secouant ses parts, l’échine levée vers les feuilles tendres, tournant la nuque comme si ses arrières brûlaient. Il tend un cou long compliqué de couleuvres palpitant sous la peau. Il va vite, dans une anarchie qui fait mal. Arrivé sur les cimes, il écoute le vent ; il s’achète une glace à la vanille et pâture sur le col, en attendant. Comme il ne sait pas descendre, il reste sur l’échelle. Jean Bobet le lettré l’appelle « Fédé le fada ». Bahamontès n’excelle qu’en côte. Plus qu’un grimpeur, c’est un côtoyeur… »
S’il lui prend un jour de s’intéresser aux étapes de plaine et aux descentes …
Voilà enfin L’ETAPE, celle qui appartient au Panthéon du Tour de France, qui s’inscrit dans les dix plus grands exploits de l’histoire de la grande boucle. Elle mène les coureurs de Briançon à Aix-les-Bains par le col du Luitel, et la trilogie de la Chartreuse, les cols de Porte, Cucheron et Granier. J’oublie en mise en jambes l’ascension du Lautaret où se dispute la prime du Souvenir Henri Desgrange le créateur du Tour de France.

Blog Briançon-Aix Lautaret

Á course exceptionnelle, profusion d’articles et moult dithyrambes : journalistes, chroniqueurs, historiens du sport, écrivains l’ont évoquée en long, en large et en travers, à tous les modes, dans tous les styles, sur le ton du reportage ou de l’épopée. Nous ne saurons jamais ce qu’il serait sorti de la plume d’Antoine Blondin s’il n’avait pas été occupé, cet été là, à d’autres activités littéraires.
Pour ma part, je choisis de commencer par la fin telle que la racontent Félix Lévitan et André Chassaignon dans le Miroir des Sports en recueillant sur la ligne d’arrivée les impressions d’un des héros malheureux :
« La ligne d’arrivée franchie, Raphaël Geminiani demeura prostré sur son vélo, incapable de faire un mètre de plus, incapable de descendre de machine, épuisé. La pluie ruisselait toujours sur ses joues, coulait au long de son grand nez comme deux ruisseaux de larmes, glaçait son corps transi, marbré par le froid. On le soutint, on desserra ses courroies de cale-pieds. Brusquement, il éclata en sanglots.

Blog Gem pleure son maillotBlog MS Briançon-Aix apres arrivée

Il avait tout donné. Tout, jusqu’à la dernière parcelle d’énergie. Il avait contenu l’assaut d’Anquetil dans ce Luitel terrible, suivi immédiatement par Chamrousse. Avec l’aide de Nencini, descendeur exceptionnel, il avait pris tous les risques dans une ahurissante descente vers Grenoble, dans un brouillard tellement épais qu’on percevait à peine la route et que les suiveurs, n’ayant pas vu passer Bahamontès qui descendait très prudemment, se demandèrent pendant vingt kilomètres s’il était devant ou derrière ou dans le ravin. Il avait eu cet incident ridicule qui lui avait fait perdre quarante secondes et le contact avec Favero : une pédale desserrée dans l’ascension du col de Porte. C’est à cet instant précis que Favero était parti, comme il était parti, lui, lorsque Gaul avait dû changer de vélo entre Carpentras et Gap. Ensuite, ç’avait été la chasse dans le Cucheron et le Granier, les vingt derniers kilomètres de plat avant Aix-les-Bains et ce terrible vent contraire qui freinait la pédalée et vous jetait à la face des paquets de pluie.
Et toujours, depuis qu’Anquetil avait « craqué » et que lui, l’adversaire redouté entre tous, se trouvait à la dérive, protégé par le seul Walkowiak qui, en une journée, effaçait trois semaines d’atonie et réhabilitait son maillot tricolore, il n’avait eu qu’une pensée : il ne faut pas que Favero me prenne plus de 3’ 47’’ …
Un ennemi disparu, un autre surgissait. Après Anquetil, Favero …
« La plus belle étape du Tour de France » diraient les suiveurs en évoquant cette hallucinante randonnée de 219 kilomètres sous l’orage avec les cinq cols à passer. « La plus belle ? » « La plus atroce » plutôt.
Avoir tout donné et avoir tout perdu !
Ah ! il n’y avait plus de Geminiani plastronnant, lançant un quolibet à droite, un sarcasme à gauche ! Il n’y avait plus qu’un pauvre diable pitoyable, tragique et qui sanglotait, écroulé sur son vélo, parce que là-bas, à l’autre bout de l’enceinte d’arrivée, Favero enfilait posément le maillot jaune…
… – Á combien est-il exactement ? articula difficilement Geminiani ?
– Trente-neuf secondes, cela peut se reprendre. Rien n’est définitivement perdu.
– Trente-neuf secondes … je peux ravoir le maillot !
Il avait dit cela dans un élan et déjà il avait moins froid, il se sentait moins las. Demain, il aurait récupéré et il pourrait reprendre la lutte !
Brusquement, il pensa à Gaul, à son incroyable chevauchée depuis le Luitel, à ses escalades prodigieuses qui avaient émerveillé les suiveurs, presque incrédules devant tant de facilité et de grâce sous les éléments déchaînés. Gaul avait dû lui reprendre au moins cinq minutes.
– Et Gaul ?
Il y eut un court silence, puis une voix mal assurée répondit :
– Quatorze minutes à peu près, quinze avec la bonification
-Quoi ?
Le cri avait jailli comme un hurlement de bête blessée à mort, comme le gémissement de l’homme qui reçoit un coup de poignard en plein cœur.
On n’osa pas lui répéter le chiffre, lui dire que Gaul, la veille hors de course avec ses 17’ 33’’ de retard, redevenait un vainqueur possible … »
Pour mon champion Jacques Anquetil, ce fut une sale journée, pour moi aussi par voie de conséquence. Pourtant, l’étape n’avait pas mal commencé pour lui. Certes, à distance respectable de Charly Gaul, il avait distancé dans le col du Luitel Geminiani qui semblait être son seul rival pour la victoire finale, dans la perspective de la future étape contre la montre de Besançon.

Blog Briançon-Aix  Anquetil en detresse

Mais que jamais personne ne s’avise de dire à Anquetil que la Chartreuse a du charme !
« Anquetil traversa Grenoble à 5 minutes de Gaul mais avec 1 minute d’avance sur Favero, Geminiani, Nencini. C’était son chant du cygne. Jacques donna, à ce moment, sa dernière illusion car, brusquement, dans le col de Porte, il faiblit et, après un kilomètre d’ascension, Geminiani le rejoignit. Gem pouvait souffler un peu, mais il n’en eut guère le loisir car Favero, à son tour, semblant n’attendre que cela, passa à l’attaque. Évidemment, Gaul, qui avait passé et lâché Ferlenghi, faisait un malheur …
Au sommet, les passages étaient les suivants :
Gaul. Á 4’ 5’’Adriaenssens ; à 4’ 25’’ Ferlenghi, Favero, Dotto, Damen, Geminiani, Plankaert ; à 6’ 50’’ Anquetil définitivement lâché par Geminiani. Bobet passait à 13’ 30’’.
Le Cucheron et le Granier qui complètent la trilogie de la Chartreuse, augmentèrent encore ces écarts, déjà considérables. Les ascensions révélaient au grand jour l’extrême fatigue des hommes. Certains, épuisés, avaient peine à se tenir sur leur machine, et en remontant Jacques Anquetil au pied du Cucheron, j’ai cru le voir pour la dernière fois dans le Tour. Il paraissait si las que son abandon ne m’aurait pas étonné. C’est en faisant appel à son courage que « petit Jacques », qui paya dans la Chartreuse ses erreurs de jeunesse, put terminer l’étape… »
Pour une fois, je n’appréciais pas les commentaires de Robert Chapatte !
Je préférais ceux plus bienveillants de Maurice Vidal dans le même numéro de Miroir-Sprint :
« Le froid envahit tout. Grelottants sur les pentes à 10% et l’effort pour les gravir, les hommes n’osaient même plus lâcher le guidon où se crispaient leurs doigts morts pour sortir un aliment de la poche arrière, d’ailleurs emplie d’eau. Á la vérité, ils n’avaient plus envie de manger, plus envie de boire. Ils n’avaient plus envie de rien. Tous ceux qui terminèrent, et on mesure le courage des hommes de 1958 au fait qu’ils furent nombreux, avouèrent que leur cerveau même s’était arrêté de fonctionner.
Pour la première fois peut-être, Anquetil découvrait ce que le métier peut avoir d’atroce. Quelles pensées aurait-il eues, s’il en eut été capable, en voyant fuir Geminiani et Favero sur les dernières rampes de ce col de Porte d’où la vue s’étend si loin sur la vallée où les hommes sont au chaud ?
– « Si j’avais su que ce soit si dur, je ne sais pas si j’aurais fait ce métier » disait-il vingt-quatre heures plus tard, alors qu’il sentait déjà dans sa poitrine le feu de la maladie.
Or, Jacques a prouvé, au-delà de toute expression, qu’il était un homme dur et courageux. Car, aujourd’hui, on sait qu’il a couvert 237 kilomètres avec près de quarante et un de fièvre, de quoi faire s’aliter pour longtemps tout être normal. Et pourtant…
– « Si j’avais su … » N’est-ce pas la parole la plus dramatique qui résume cette journée ? »

Blog Briançon-Aix Luitel

Il faut maintenant, tout de même, parler du héros du jour, Charly Gaul.
Pour pasticher Georges Brassens, « Parlez lui de la pluie et non pas du beau temps » !
C’est cet angle de traitement que choisit Christian Laborde pour relater son extraordinaire chevauchée dans le livre écrit à sa gloire : L’ange qui aimait la pluie.
Toujours dans l’épopée, le « frère de race mentale de Claude Nougaro », après avoir mis en scène Pétrarque dans le Ventoux, brode une idylle entre Lady Rain et l’Ange de la montagne.
Tandis qu’Anquetil se morfond de sa dame blanche qui l’attend sur la Côte d’Azur, Madame La Pluie s’est installée dans la voiture du directeur technique Jean Goldschmit. Est-ce bien réglementaire ? !!!
« Des nuages, tout le bleu du ciel gommé, et la pluie que Charly attendait !
– Je suis là, mon Charly, attaque quand tu veux ! Je tomberai sans cesse, sur tes épaules, dans ta nuque, et sur tes bras ! Je tomberai jusqu’à Aix-les-Bains, mon amour ! Attaque quand tu veux ! Mes gouttes sont pour toi, toutes mes gouttes sont à toi …
La pluie était épaisse et froide, les coureurs réclamaient des imperméables. Charly, dans la roue de Bobet chantait … »
Plus loin, plus haut dans le Luitel : « Le virage était à quelques mètres d’eux, et, quand leurs deux roues avant, coupant la même flaque, entrèrent dans la courbe, l’ange à tête de James Dean se mit en danseuse et disparut. Geminiani, qui montait juste derrière Bobet, se dressa sur les pédales avant de se rasseoir, cassé, impuissant, mort. Comme Bobet. Du vélo de l’ange, les deux champions ne distinguaient plus que les haubans. L’ange avait levé l’ancre, sa caravelle jouait avec le vent, ses voiles blanches et gonflées glissaient entre les sapins…
… Charly montait, montait, volait ! Jamais coureur dans un col n’avait donné une telle impression d’aisance, de souplesse, de puissance et de légèreté. Jamais coureur sur une pente aussi raide n’avait à ce point mouliné. Seuls les gosses qui font du tricycle dans les squares, surveillés par leur maman plongée dans Somerset Maugham, peuvent mouliner comme lui, aussi vite, aussi longtemps…
… – Bravo, mon Charly, je t’aime, tu les sèmes, tu chantes, nous sommes ensemble jusqu’à Aix-les-Bains, pour toujours !
Dans les premiers lacets du col de Porte, Jacques Anquetil se mit en danseuse, se désunit. Ses jambes le faisaient souffrir, il respirait mal, il avait froid. Il se battait contre la pente et contre sa machine, mais il n’avançait pas, n’avançait plus …
Gem gravissant le col de Porte, tout à la joie d’avoir zigouillé Jacques Anquetil, ne pensait pas à cet ange, à plus de 15 minutes au classement général, mais qui, dans l’épaisseur effrayante des brumes, se jouait des lacets, chantait pour l’amour de Lady Rain, la femme au corps d’averse, à la nuque de gouttière, aux yeux de chat. Et Lady Rain, qui tombait sur tous, n’aimait que lui…
… La brume était un supporter de l’ange, elle était arrivée très tôt, s’était garée dans les premiers lacets, avait continué à pied, et avait attendu pendant des heures son arrivée. Et l’ange venait de passer. Il volait, tous derrière, tous derrière !, il volait, tous derrière et lui devant !, sur son cheval blanc. Charly franchit le col de Porte détaché … »
Plus tard, plus loin, dans le col du Cucheron : « Charly dévorait du sucre, demandait à Goldschmit des renseignements précis sur sa position, sur l’état de Geminiani. Il ne donnait aucun signe de fatigue, sa pédalée était toujours aussi souple. Il n’avait ni imperméable, ni journal logé sous le maillot. Il était offert à la pluie des Alpes, à l’eau d’en haut, à toutes ses envies de femme amoureuse. Il pédalait pour elle, il montait le col du Cucheron pour la séduire, elle était à son bras, et les rochers, les arbres, le ciel bas criaient : Vive la mariée.
Au sortir d’un lacet, au moment de relancer sa machine, pour goûter celle qu’il aimait, ouvrit la bouche et avala quelques gouttes. Elles étaient salées. Charly tourna sa tête vers les nuages, vers la pluie, et demanda :
– Pourquoi es-tu salée mon amour ?
– Mes gouttes ont un goût de sel, parce que dans l’effort je sue, comme toi mon amour !
– De quel effort parles-tu ?
– Du Tour de France, mon ange ! Car moi aussi je fais le Tour de France, le Tour de France des nuages ! Je veux tout savoir de toi, tout connaître, connaître ta souffrance et ta joie. C’est pour cela que, sur mon vélo de marque Orage, mon vélo en tube d’éclairs, je pars à l’assaut des brumes, des nuées que je traverse pour te retrouver. Je monte les stratus, je m’envole dans les nimbus, je souffre dans les cumulus, je démarre dans les cirrus. Je suis fière de toi, mon amour, et je voulais que tu le sois de moi, mon ange.
Alors l’ange lâcha son guidon, se redressa, enlaça les gouttes, plongea dans leur nuque fraîche, y planta ses crocs de champion et d’amant.
L’ardoisier assis sur la moto indiqua à Charly les écarts pris à deux kilomètres du sommet du Cucheron. Le retard de Geminiani était de 8 minutes, et celui d’Anquetil supérieur à 9 minutes.
– Go, Charly, go !…

Blog Briançon-Aix  Gaul dans Chartreuse

… On croyait le Tour fini, on pensait que la première place se jouerait aujourd’hui entre Jacques Anquetil et Grand Fusil Geminiani, et voilà qu’un ange que l’on disait mort, un ange équipé d’un plateau de quarante-deux dents et d’un pignon de vingt-cinq, profitait de la pluie pour rendre à l’épreuve sportive la plus prestigieuse sa gloire d’avant-guerre
Plus tard, plus loin, dans l’ascension du col du Granier : « La pluie regardait l’ange pédaler en souplesse. Ses épaules ne bougeaient pas, son buste était immobile. La pluie s’approcha de l’oreille de l’ange :
– Hey, Charly, veux-tu un peu d’orage, une poignée d’éclairs, mon amour, un peu de son dans ce Granier ?
Charly lui répondit que oui ! D’accord pour la bande son. Alors, la pluie tournant sa tête d’eau vers Zeus, dit :
– Tu es là, Zeus ? Pourrais-tu envoyer une gerbe d’éclairs sur le col du Granier ?
– C’est pour ton play-boy grand-ducal, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est pour Charly, je l’aime !
– Alors, c’est OK, j’envoie la foudre !
Des éclairs arrachèrent le col du Granier à la nuit, à la brume. Ils glissaient le long des arbres, faisaient briller les jantes de Charly. La pluie cognait sur la carrosserie des Aronde et des 4CV garées le long de la route.
Aux éclairs, nombreux et rouges, succédaient les coups de tonnerre, qui faisaient vibrer la brume, crevaient ses énormes coussins gris et glacés. L’ange, encouragé par Goldschmit – « Tu vas gagner le Tour, Charly, tu vas gagner le Tour » – roulait de plus en plus vite. Ses ailes éclairées par les jets de lumière céleste semblaient immenses, démesurées. Zeus, que ce petit jeu amusait beaucoup, se montrait généreux, balançant par-dessus bord tous les éclairs qu’il avait sous la main.
En bas, dans le col, c’était le feu, le froid, la foudre ! La fin du monde ! Les coureurs montaient, épuisés, la peur au ventre. Ils frissonnaient, trempés, livides, et la radio dans les bagnoles balançait des versets de l’Apocalypse selon saint Jean…
… L’ange qui aimait la pluie, domptait les Alpes et la pluie disait à son ange que les Alpes lui appartenaient.
– « Tout est à toi, Charly, rien n’est à eux. Á toi, le socle cristallin, les schistes de Sestrières, les lichens des cimes ! Á toi les Alpes carniques, juliennes et bergamasques ! Á toi les grands fleuves qui naissent là, à toi l’Adda, la Durance et l’Isère. Á toi le lac Majeur et la neige de la chanson ! Á toi toutes les roches, tous les charriages, le gel nocturne, le fracas des avalanches ! Á toi l’eau de fusion, auxiliaire du gel, attaquant les calcaires ! Á toi les sapins, les hêtres, les résineux, les touffes d’herbes, les arbustes, les châtaigniers ! Á toi les cônes d’éboulis, les moraines des glaciers ! Á toi les perdrix, le rire de l’air, à toi le chamois dont tu possèdes l’agilité ! Tout est à toi, rien n’est à eux ! »
Charly engloutit un sandwich au jambon au sommet du Granier, et se lança dans la descente
Plus tard, plus loin : « Il faisait nuit à Aix-les-Bains, la pluie tombait froide, violente, épaisse, lourde, des paquets d’eau, des bassines que l’on retournait, des lessiveuses qu’on vidait. Les phares des autos suiveuses étaient allumés, les motos soulevaient des gerbes d’eau, les klaxons hurlaient. L’ange ralentit à l’entrée du dernier virage, le négocia parfaitement, et apparut dans la ligne droite. Un bolide clair, une bulle bleue à fond sur le tapis noir ! L’ange sprintait sans se déhancher, en ligne, en harmonie parfaite avec sa machine. Les spectateurs applaudissaient cet étrange coureur, sapé d’enfer, au visage clair, rayonnant, cette créature inhumaine, éblouissante, ce foudroyant mélange de brume isotonique et de terreau divin … »

Blog Briançon-Aix arrivée Gaul

L’écrivain Lionel Bourg résumait, lui, la chevauchée « gaulienne » à une phrase :
« Une phrase une seule, inachevable.
Mouvante des sables indistincts qu’elle charrie, du lœss, des alluvions transportées au fil des mots, méandre après méandre, entre ses muscles d’onde soyeuse qui se contractent avant de se détendre le long des berges, enveloppant les branches et les racines des arbres ployés au-dessus des remous. Une phrase parfaite. Indissociable du frisson des feuillages que l’orage chahute et que le vent oblige à se tordre comme en une même flamme liquide, une phrase qui monte, descend, s’apaise ou se rebiffe, répercutant au détour d’une virgule ou d’une parenthèse le chuintement pluvieux dont elle ne saurait se défaire. Une phrase, rien qu’une phrase, ce fut cela, l’étape de la Grande Chartreuse du Tour 1958. Gaul me la susurra mieux que les plus grands stylistes. Je l’écoutais. L’entendais. Jamais mon attention ne s’était si résolument tournée vers le mouvement chaloupé d’un verbe, d’un adjectif, de sorte que, sauvage encore, inculte mais irriguée par les chansons de maman, les alexandrins qu’elle clamait, les cantiques, les paillardes et les refrains révolutionnaires que je reprenais sans comprendre – mais si, je comprenais, j’ai tout compris, bambin, la folie, la tendresse, la mort, la violence, le mépris, l’injustice, la révolte, la haine –, elle naissait débordante, ma passion des noms, des syllabes comme de cette grammaire onctueuse où je plantai l’ergot, léchant à son extrémité la pâte qui venait de lever, pleine de songes. »
Ces textes superbes sont à la hauteur de l’extraordinaire performance athlétique de Charly Gaul. Le Grenoblois Stendhal, un régional de l’étape (!), aurait sans doute apprécié cette Chartreuse de charme !

Blog MDS Gaul Chartreuse

Au classement général, à Aix-les-Bains, le discret Favero nouveau maillot jaune, Geminiani et Gaul sont regroupés en une minute.
Gem a déjà retrouvé son mordant : « Non, ils ne me prendront pas mon Tour. Je les aurai quand même malgré tous les traîtres, tous les judas, qu’ils soient de l’équipe belge, de l’équipe italienne … J’en ai trop fait jusqu’ici pour laisser maintenant échapper la victoire. »
Après la chevauchée fantastique de la veille, l’étape entre Aix-les-Bains et Besançon s’annonçait plus tranquille. Les coureurs disaient adieu aux Alpes avec le franchissement des cols plus modestes de la Faucille et de la Savine.
« Les hasards de la route ont parfois de curieuses coïncidences. Sur la même route entre Gex et Poligny où, en 1954, il signala au grand public sa classe et sa fantaisie en franchissant la Faucille en tête et en s’arrêtant derechef pour déguster une glace, el Señor Bahamontès avait, en 1957, à bout de force, été contraint à l’abandon, loin derrière Jacques Anquetil qui, avec un brio exceptionnel, s’en allait cueillir à Thonon (on tournait en sens inverse) une victoire au sprint et un gain de quinze minutes sur les vedettes du classement… »
Cette année, sur les mêmes pentes, l’Aigle de Tolède effectua son effort de grimpeur buissonnier pour asseoir définitivement sa victoire au Trophée de la Montagne.

Blog MDS Aix-Besançon BahamontèsBlog MDS Aix-Besançon Anquetil

Pour Anquetil, le col de la Faucille avait un sale air de col du Marteau !
« Le calmant que lui avait administré le docteur Dumas semblait ne lui faire aucun effet. L’air lui brûlait les poumons, son visage était blanc. Il pédalait mécaniquement, il essuyait sa joue fiévreuse, couverte de sueur, contre son avant-bras. Joseph Groussard, René Privat et Francis Pipelin avaient pris le relais de Jean Stablinski et de Walkowiak, au chevet de l’Enfant-Roi.
– Cette fois, il est mort, répétaient les chasseurs d’images qui cadraient sa gueule livide et fixaient sur leur pelloche la détresse du gamin génial.
Mort, oui, fauché dans un col ! Mais ce mort qui toussait, auquel on conseillait d’abandonner dans cette Faucille de malheur afin de préserver sa santé, refusait de s’arrêter :
– Je ne descendrai pas de mon Helyett, je ne poserai pas le pied à terre, je continuerai jusqu’au bout. Mes poumons sont en feu, le « foyer infectieux » comme dit le docteur Dumas, me prive de force et de jambes, mais je n’abandonnerai pas. Je m’appelle Jacques Anquetil … »
Les Belges exploitaient la défaillance d’Anquetil pour ravir la première place du challenge Martini à l’équipe de France.
« Pendant quarante-six kilomètres, Anquetil s’accrocha. Ses yeux fiévreux, rougis, fixaient la roue arrière de ses équipiers. Ils se relayaient. Ils l’encourageaient. Jacques Anquetil avait de plus en plus de mal à la poitrine, il respirait péniblement, il était presque méconnaissable tant la douleur déformait son visage maigre, creusé par l’effort. Mais l’Enfant-Roi s’accrocha et rentra. Il se porta aussitôt à hauteur des Belges :
– Messieurs, je suis là ! Je m’appelle Jacques Anquetil. Á combien roulez-vous ?
– Á quarante kilomètres à l’heure !
– Parfait ! Moi je roule à quarante de fièvre … »
Sur la piste rose de Besançon, où neuf ans plus tard, Anquetil se préparerait en vue d’une nouvelle tentative contre le record de l’heure, son équipier et ami André Darrigade remportait au sprint devant l’Italien Baffi sa cinquième victoire d’étape.

Blog MDS Aix-Besançon Darrigade

Le Tour de France allait définitivement se jouer le lendemain dans une course contre la montre de 71 kilomètres entre Besançon et Dijon.
« Le docteur Dumas, petit, blond, solidement planté sur ses jambes musculeuses, pas l’air d’un médecin pour un sou avec son short et son pull-over jaune, vint vers Anquetil :
– Jacques, lui dit-il doucement, je sais que vous avez fait préparer un vélo léger pour l’étape contre la montre. Je ne vous interdis pas de partir, mais je vous conseille de m’écouter. Vous avez fait toute l’étape avec une congestion pulmonaire. Si vous courez demain, ce peut-être le sanatorium et la fin de votre carrière. Voue n’avez pas le droit de jouer avec votre santé. Soyez raisonnable et comprenez-le.
Des larmes vinrent perler aux yeux d’Anquetil »… aux miens aussi évidemment.
Je me souviens que j’étais inquiet pour mon champion. Les reporters parlaient de pleurésie, de congestion pulmonaire, se posaient des questions sur la suite de sa carrière. J’interrogeais mon père afin qu’il me rassure. C’était grave, me disait-il !

Blog MDS Anquetil abandon

Propos réconfortants de Maurice Vidal : « C’était un parcours pour Jacques. Un parcours idéal. Il aurait fait une grande performance.
Mais Jacques est resté à Besançon. La dernière station de son chemin de croix, le champion du « chrono » l’a trouvée dans la capitale de l’horlogerie, de même qu’il a sombré en 58 là où il gagnait le Tour en 57. Il a pleuré au départ fractionné de ses camarades. Il est resté seul dans les couloirs de l’hôtel, réalisant à quel point sa défaillance était grave pour ceux qui restaient.
Il a peut-être ses défauts, ce jeune champion. Mais il est courageux, et il est fidèle à sa parole. Il faut être un sacré bonhomme pour faire ce qu’il a fait. On aurait pu le croire amolli par la douceur de vivre, par ses succès discontinus. Il n’était que diminué. Mais il est sorti grandi à nos yeux de son premier contact avec la souffrance, pis avec la détresse du coureur qui sombre. Sur la route de Besançon, en traversant ces villes où il fait bon vivre, Gex, Morez, Champagnole, Salins, en gravissant ces cols pour excursionnistes qui se nomment la Faucille ou la Savine, il a su ce que c’était que d’être un toquard, incapable de dépasser le 35 à l’heure. Lui, l’ex-recordman de l’heure. Il a tout surmonté : la souffrance, l’humiliation, le découragement. Parce qu’il savait ce qu’il devait à ses équipiers. Et ceci, sur ce stade où il aurait dû triompher une fois encore. Nous pouvons le saluer sans arrière-pensée… »
Charly Gaul, déjà vainqueur des deux étapes chronométrées à Châteaulin et au Ventoux, l’emporta en grand champion à Dijon laissant Geminiani à trois minutes neuf secondes et Favero à trois minutes dix-sept secondes. Ainsi, il enfilait enfin le maillot jaune à vingt-quatre heures de l’arrivée au Parc des Princes.

Blog clm DottoBlog clm DijonBlog MDS Dijon clm GaulBlog Besançon-Dijon GaulBlog MDS Dijon Gaul vainqueur

Je laisse le mot de la fin du Tour à Christian Laborde dans un style lyrico-dramatico-publicitaire : « Le peloton se présenta groupé à l’entrée du Parc des Princes … La victoire était pour André Darrigade, trente mille personnes l’applaudissaient. Le lévrier était devant, léger, puissant, splendide, bombe montée sur une Helyett équipée de boyaux Hutchinson collés au Chaluret, de roues libres Moyne, d’un dérailleur Simplex, d’une chaîne Brampton, de guidon et jantes Pivo, de rayons et d’écrous Robergel, d’un gonfleur Zéfal, de cale-pieds Christophe, de courroies Lapize, de pédales Lyotard, de cale-pieds Anquetil, d’un porte-bidon Vit’Do, bombe sponsorisée par la chicorée Leroux qui « désaltère sans faire transpirer », un « trésor de santé ».
Graczyk se releva, Baffi grimaçait toujours, Darrigade n’était plus qu’à cinquante mètres de la victoire à Paris, de sa sixième victoire d’étape dans le Tour de Charly. Mais l’ovation qui accompagnait la pédalée impériale du lévrier se transforma en un immense cri d’effroi. André Darrigade venait de heurter de plein fouet le jardinier du Parc des Princes. L’homme qui voulait voir sprinter le plus grand sprinter français s’était imprudemment penché sur la piste. Le choc avait été d’une extrême violence. Le lévrier était retombé lourdement sur la piste et le jardinier s’était écroulé dans l’herbe du Parc… »

Blog Darrigade chute Parc 1Blog Darrigade chute Parc 2Blog MDS Darrigade Parc 2Blog Sprint du Parc

L’étape revint à Baffi. Darrigade, inanimé, le visage en sang, fut évacué sur une civière vers l’infirmerie du vélodrome. Le pauvre employé du Parc décéda quelques jours plus tard.

Blog MDS Darrigade Parc 1Blog MDS Parc  Gaul et Darrigade

Charly Gaul inscrivait son nom au palmarès de la course la plus prestigieuse du monde, au terme d’une bataille qui entrait dans la légende. Pour un ange, il fallait au moins une étoile pour lui remettre le bouquet du vainqueur, ce fut la danseuse de l’Opéra Ludmilla Tcherina.

Blog Gaul à ParisGauléchappéeblog5Blog Gaul au Parc

Dès ce soir de fête, l’Ange de la montagne rejoignit son pays où les villages se terminent par ange.
Il offrait un quatrième succès au surprenant Grand-Duché du Luxembourg après les victoires de François Faber en 1909 et de Nicolas Frantz en 1927 et 1928. Je ne compte pas (et pour cause) celles de Andy Schleck sur tapis vert en 2010 et de … France Gall au concours Eurovision de la chanson avec Poupée de cire, poupée de son !!!
On ne dirait plus de Charly qu’il était « l’éternel fiancé du Tour ». Roland Barthes le compara à Arthur Rimbaud.
J’ai déjà relaté cette anecdote : je revis Charly, en chair et en os, devant ma maison familiale normande, presque quarante ans plus tard. En 1997, le Tour arrivait, à quelques centaines de mètres de là, et rendait hommage à Jacques Anquetil, vainqueur en 1957 et décédé dix ans plus tôt. Autour de son épouse Janine, s’étaient réunis ses équipiers de l’équipe de France, Darrigade, Bauvin, Privat, Bergaud, François Mahé, Walkowiak, Stablinski, des coureurs que vous avez retrouvés au long de mes billets.
Il y avait aussi là … Charly Gaul. Il me fallut beaucoup d’imagination pour retrouver sous les traits de ce petit bonhomme ventripotent et barbu la silhouette d’un Ange de la montagne.

Blog MDS Histoire du Tour GaulBlog MDS Centre-Midi

L’équipe de baroudeurs du Centre-Midi avec à sa tête Geminiani

Blog Geminiani se confie à MS

Blog Baha au Parc

Federico Bahamontès vainqueur du Trophée de la Montagne

Blog Graczyk au Parc

Jean Graczyk Maillot Vert du classement par points

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Me voici au terme de ma plongée dans ce mémorable Tour de France 1958. J’avoue une certaine émotion : en vous le racontant, j’ai souvent retrouvé, presque revécu des moments heureux de mon enfance.
Vivement 2019 ! Je vous emmènerai, cette fois avec Antoine Blondin, sur la route du Tour 1959. Cela promet d’être un bon cru, Roger Rivière qui y participera, trinque déjà à la santé de Marcel Bidot pour constituer une équipe de France unie !

Blog Rivière trinque

Si je suis courageux, je vous raconterai peut-être aussi le Tour de 1969 qui vit la première victoire de l’immense Eddy Merckx.

« Et maintenant, voici venir un long hiver… ». Á propos, c’est sur cette phrase que s’achève le roman qu’écrivit Antoine Blondin durant l’été 58. Un singe en hiver fut récompensé du Prix Interallié en 1959 avant qu’Henri Verneuil ne l’adapte au cinéma … inoubliables Gabin et Belmondo. L’histoire se déroule dans une Normandie pluvieuse … un chouette temps pour Charly Gaul et Lady Rain !

Blog MDS Fin du Tour

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel aux journalistes et chroniqueurs des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Robert Chapatte, Roger Bastide, Félix Lévitan, André Chassaignon, Jacques Grello ainsi que leurs merveilleux photographes.
– à Christian Laborde avec son livre L’ange qui aimait la pluie, Albin Michel 1994
– à Lionel Bourg avec son livre L’échappée, L’Escampette 2014
– mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son blog: http://montour1959lasuite.blogspot.com

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 17 août, 2018 |4 Commentaires »

Ici la route du Tour de France 1958 (2)


Pour revivre les huit premières étapes : http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-1/

Après les grandes manœuvres opérées lors des huit premières étapes, on imagine que la descente avant la bataille des Pyrénées risque d’être plus tranquille.
Lors de l’étape Quimper-Saint-Nazaire, comme l’indique la légende de la photographie, les coureurs se sont mis en demi-congé pour admirer le paysage, notamment le vieux pont de Quimperlé à la confluence de l’Elle et de l’Isole, ainsi que le curieux pont de bois de La Roche-Bernard reconstruit sommairement après la Seconde Guerre mondiale.

Blog Quimper-St-Nazaire quimperlé roche bernard

Les suiveurs prennent également du bon temps, ainsi le populaire chansonnier Jacques Grello qui met son grain de sel (référence probable à La Boîte à sel, l’émission satirique qu’il anime sur le petit écran) dans sa chronique du Miroir des Sports, choisit, avec l’humour qui le caractérise, de nous présenter l’équipe Internations, une sélection très hétéroclite :
« J’ai toujours envie de demander aux Danois pourquoi ils ont l’air triste. Mais j’ignore le danois. Vous connaissez beaucoup de gens qui connaissent le danois, à part les Danois eux-mêmes ? Très peu, n’est-ce pas ?
Max Bulla, qui dirige l’équipe internationale du Tour, ignore le danois (c’est naturel, il est autrichien), de même qu’il ignore le portugais. Qui parle le portugais à part les Portugais eux-mêmes ? Alors, comment fait Max Bulla pour conduire à la bataille ses jeunes étrangers ? Comment procède Andresen lorsqu’il veut demander à Barbosa des nouvelles de sa santé ?
Ces questions m’étant venues, je suis allé les poser à Max Bulla lui-même.
C’est un homme charmant, aux oreilles énormes, malgré quoi il n’entend que deux langues (l’allemand et le français). Ce n’est déjà pas si mal, mais, dans sa situation, c’est insuffisant. Un compatriote à lui et à moi (un Autrichien naturalisé français) l’aidant dans les passages difficiles, il nous a donné de longues et courtoises explications.
Comme nous le supposions, les échanges linguistiques de l’équipe internationale sont d’une extrême complexité. Pour parler à ses Danois, Max Bulla utilise les services d’un masseur luxembourgeois qui connaît l’allemand et l’anglais que connaissent un peu les Danois. Pour les Portugais, c’est assez simple, Barbosa connaissant le français, ainsi que l’italien (superflu en l’occurrence) et naturellement le portugais, sa langue maternelle qu’il utilise très peu, étant donné que Batista, le seul qui entende ce langage, est un homme qui ne dit jamais rien. Et si un Danois veut parler à un Portugais, il essaie de trouver un Italien qui puisse joindre Barbosa.
Quant à Christian, il n’entend que l’allemand, ce qui l’arrange très peu étant donné qu’il est le seul de l’équipe à parler teuton. Á part Max Bulla, bien entendu. Mais Max Bulla a rarement le loisir de parler allemand, occupé qu’il est à se faire comprendre des Portugais, des Danois et du chauffeur de sa voiture qui naturellement est Français.
Je ne sais pas si vous me suivez bien, moi-même à me relire je me sens un peu perdu.
De toute façon, même si les Internationaux se comprenaient entre eux, ils seraient encore très isolés, puisqu’ils ignorent naturellement le hollandais, le flamand, l’italien, l’espagnol et le breton. Il serait inhumain de les obliger à parler toutes ces langues sous prétexte que personne ne connaît le danois !
Bref, comme dit l’Anglais Robinson, une seule solution : parler français !
Les coureurs anglais, contrairement aux touristes britanniques dont le mépris pour les langues continentales est bien connu, parlent français même entre eux. Robinson, s’il ignore encore quelques nuances du beau langage français, maîtrise brillamment les difficultés de l’argot des routiers. Ce qui, l’accent aidant, ajoute un grand charme comique à ses propos.
En définitive, la langue française est la langue diplomatique de la CCE (Communauté Cycliste Européenne). Étant bien entendu que ce français-là est beaucoup plus loin de Pascal que du Petite Simonin illustré.
Elliott donnerait volontiers des leçons d’anglais, mais ils ne se voient jamais. Les Danois sont toujours en queue et Elliott toujours en tête à essayer de gagner.
Voilà pourquoi les Danois sont tristes. Pauvres Danois ! »
Seamus Elliott, justement, est encore en tête et participe activement à l’échappée décisive du jour en compagnie de son coéquipier Barbosa, du Belge Luyten, de l’inévitable coureur du Centre-Midi de service Jean Graczyk, ainsi que l’Italien Vito Favero, discret mais toujours dans les bons coups, qui pourrait bien se retrouver en jaune à Saint-Nazaire. Mais c’est sans compter avec André Darrigade, également échappé, qui, outre sa victoire au sprint, rafle la bonification et récupère ainsi la tunique bouton d’or.
Ce soir, cinq coureurs se retrouvent groupés en 47 secondes au classement général.

Blog St-Nazaire Graczyk DarrigadeBlog Quimper-St-Nazaire Elliott remet sa roueBlog Quimper-St-Nazaire sprint DarrigadeBlog Bac Saint Brévin

Le lendemain, le départ de l’étape est donné à Saint-Brévin après une traversée par bac de l’estuaire de la Loire.

Á Royan, au sprint sur la longue ligne droite du boulevard Frédéric Garnier, Pierino Baffi apporte à l’équipe d’Italie sa première victoire d’étape.

Blog sprint Baffi Royan

Anecdote, le populaire coureur normand, Eugène Letendre, de l’équipe de l’Ouest, bien qu’attendu par plus de trois mille personnes, une centaine de journalistes et la reine de beauté locale, est éliminé pour être arrivé hors des délais. Pauvre Gégène, si attachant !
Entre Royan et Bordeaux, on sacrifie à un autre cliché classique du Tour avec le passage sur le pont enjambant la Dordogne, construit par Jean Eiffel, à Saint-André-de-Cubzac.

Blog départ de RoyanBlog Royan-Bordeaux St-André de Cubzac

Sur la piste du vélodrome du Parc Lescure de Bordeaux, on peut espérer une victoire d’un des quatre tricolores de l’échappée, Stablinski, Privat, Pipelin et Joseph Groussard. Mais, comme la veille, c’est encore un Italien qui l’emporte, Arrigo Padovan, celui-là même qui avait été déclassé à Brest.

Blog Royan-Bordeaux première attaqueBlog Royan-Bordeaux près de l'arrivée 2Blog Bordeaux sprint Padovan

Á Bordeaux, Maurice Vidal intitule sa chronique Les Gardes du cardinal et les Mousquetaires du roi :
« L’atmosphère d’un hôtel où sont logés plus de vingt coureurs est un curieux mélange. Cela tient de la clinique et du caravansérail. De la clinique, à cause de cette odeur d’embrocation de teinture d’iode ou d’éther qui flotte dans les couloirs. On y croise toutes sortes de gens qui courent d’un étage à l’autre, rapidement mais sans bruit : soigneurs, mécaniciens, personnel hôtelier généralement porteur de lait toujours réclamé aux arrivées par les coureurs, mais aussi chasseurs d’autographes plus hardis que les autres. Tout ce monde s’agite, faisant son possible pour respecter le repos des géants de la route. Il n’y réussit généralement pas.
La première constatation qui s’impose à l’observateur, dans un hôtel où l’équipe de France et celle du Centre-Midi se côtoient, c’est que les tricolores restent plus mystérieux que leurs rivaux du sud de la Loire. Peut-être est-ce un moral moins solide, ou bien un signe de la gravité et du sérieux qui doivent accompagner le port d’un maillot tricolore ? Je ne sais …
… Lorsque nous pénétrons dans la salle à manger de l’hôtel, l’équipe de France, presque au complet, est déjà à table, et les « Geminianistes » doivent passer devant elle pour gagner leurs places. Raides, ils passent et sans un regard. Ou plutôt si, celui d’Anglade, et il est noir. Et comme je lui en fais la remarque, il lance :
– Comment ne serait-il pas noir quand je les vois ?
C’est comme ça. D’une table à l’autre, on se jette des regards furtifs, ou bien on s’ignore. Pas tous cependant. Les capitaines, lorsqu’ils se croisent, plaisantent sans contrainte. Le « Grand » n’hésite pas à s’arrêter près des Français, à leur lancer une boutade et, parole, il les déride. Il échange quelques mots avec Darrigade, pour lequel il a une réelle estime, s’assied une minute à côté de Louison.
Mais les hommes de troupe ont épousé des querelles qu’on prête seulement à leurs chefs, et parce qu’ils sont riches. Le cardinal Bobet ou le Roi Gem savent oublier les aléas du moment et les querelles de couloirs pour étudier ensemble les affaires du royaume. Mais les Gardes du premier, les Mousquetaires du second ne fraient pas entre eux. Á chaque détour de route, ils sont prêts à en découdre. Ce n’est pas l’un des aspects les moins curieux de ce passionnant Tour de France que cette pièce qui s joue entre la formation officielle et ce corps d’élite levé par ce vieux briscard de Deledda.
Les hommes de la première bénéficient des avantages qui s’attachent à la fonction publique. Ils sont partis bien équipés, bien armés, présentés au bon peuple comme l’élite de ses enfants. Mais les seconds, morbleu, n’ont que faire des honneurs officiels. Cadets d’Auvergne, du Berry, du Rouergue ou de Provence, prétoriens de Lugdunum, ils ont du panache à céder à ceux qui en manqueraient. Beaucoup sont partis sur de vieilles rosses, des montures éprouvées par de trop longues chevauchées, l’escarcelle plate. Mais au-dessus des ventres vides battent des cœurs ardents. Et au cours de la traversée des Flandres, de la Normandie, de l’Armorique, les hommes au pourpoint d’or et de ciel se sont couverts de gloire.
Mais voici aujourd’hui les deux troupes qui se défient du regard. Rassurez-vous, cela n’ira pas plus loin que le plus prochain sommet de cette montagne où le duel va se fixer. Ils ne s’en veulent pas vraiment, mais ils ont pris leur rôle au sérieux, des deux côtés. Et des deux côtés, il y a des vaillants. Mais peut-être le capitaine des Mousquetaires sait-il mieux galvaniser ses troupes. Comment ne le seraient-ils pas lorsque Geminiani me lance, la voix claironnante et perceptible de la table d’en face :
– Tu en connais beaucoup qui accompagneront Gaul dans les cols ?
Et devant ma réponse hésitante, il se frappe la poitrine :
– Et bien, regarde-moi.
Le preux Rolland lui-même en reste coi… »
Ça promet !
Darrigade, vigilant, reste leader à Bordeaux, et va donc pouvoir traverser sa région des Landes en jaune.

Blog Bordeaux Dax Darrigade chez luiBlog Darrigade Landes

Ça sent bon la résine et, une fois n’est pas coutume, le peloton flâne au milieu des pins. Personne ne critique la passivité du peloton. Les organisateurs ont le droit de supprimer les journées de repos. Les coureurs ont, eux, le droit de s’en octroyer quand même une. On les laissa souffler jusqu’au centième kilomètre.

Blog Bordeaux Dax Les Landes

« Il restait à Darrigade une chance de se consoler sur ses terres de son échec de Bordeaux : gagner à Dax devant ses concitoyens … Hélas (pour lui) le temps est révolu des régionaux roulant tambour battant vers la ville natale avec la complicité bienveillante du peloton. Et comme par surcroît, il s’était affublé depuis plusieurs jours du trop voyant maillot bouton d’or, le Landais au cœur généreux n’avait qu’une faible chance de voir s’ouvrir devant lui le verrou du peloton … Et aucune de songer à un éventuel transport en commun dans la forêt landaise pour lui permettre d’affûter sa pointe de vitesse et la placer à bon escient en tête de la caravane, sur la cendrée toute neuve et toute fraîche (because la pluie) du Parc municipal des Sports … »

Longtemps, le populaire Dédé contrôle le peloton mais, trop marqué, il se résigne à laisser partir un petit groupe formé du Breton Jean Gainche, du Lyonnais Anglade, du Hollandais Van Est, de l’Espagnol Galdeano et des deux Belges Van Geneugden et Hoevenaers.
Á quelques kilomètres de l’arrivée, au pied d’un calvaire dans le village d’Onard, un autre coureur d’outre-Quiévrain, Pino Cérami, est victime d’une sévère chute. Groggy, il repart tout de même.

Blog Dax-Pau chute CéramiBlog Bordeaux-Dax Darrigade et arrivée

Sur la piste en cendrée de Dax transformée en bourbier, Van Geneugden, plus intrépide, s’impose devant Gainche pourtant présumé plus rapide.
De quoi Louison Bobet discute à l’arrivée avec Jacques Foix, le footballeur international Jacques Foix du club de Nice venu en voisin de Mont-de-Marsan, sa ville d’origine ? Peut-être des Pyrénées que nous abordons demain avec l’ascension de l’Aubisque, le premier col du Tour !
« Entre Dax et Pau, il a suffi qu’apparaissent ou plutôt que se devinent, noyées dans une crasse humide, les montagnes pyrénéennes chantées de chaque côté du versant pour que Bahamontès, l’Aigle de Tolède, retrouvât ses ailes. Des ailes énormes, presque démesurées, mais qui le faisaient planer très haut au-dessus de concurrents qui, les jours précédents, avaient eu quelque peu tendance à se gausser de sa façon de mener sa course. Il allait leur rappeler qu’il reste un roi des cimes. »

Blog Bahamntès plane sur les Pyrénées

Pour décrire son envol, Maurice Vidal prend prétexte d’une aïeule :
« On était dans un virage du col de Soulor, presque en bas. Elle était vieille, ridée. Elle avait des yeux malins qu’elle cachait derrière sa main parcheminée. Elle était vêtue de noir, et sa tête était couverte de l’écharpe de deuil des pleureuses espagnoles. Elle était sans doute venue pleurer sur Federico Bahamontès, l’ancien Aigle de Tolède redevenu le Fada de Castille.
Des hommes avaient neuf minutes d’avance. Il partit seul du peloton les chercher. Il alla les chercher (mais oui). Quand il passa devant la vieille, il n’avait plus que cent mètres de retard. Dès l’attaque du col, il lâcha tout le monde, passa au sommet en tête six minutes devant Charly Gaul, huit avant Bobet. Mais à Pau, il était avec ceux-là, après avoir descendu en « fumant la pipe », content d’être enfin en tête de quelque chose : le Trophée de la Montagne. »

Blog Dax-Pau la montagne enfin làBlog Dax-Pau au bas de Soulor 2Blog Dax-Pau au bas de SoulorBlog Dax-Pau Bergaud Damen dans SoulorBlog Dax-Pau Baha SoulorBlog Dax-Pau Gaul Soulor
Blog Dax-PauFrançais au sommet 2

Chaque journaliste envisage les spectatrices au bord de la route à sa façon. Ainsi, celle de Jacques Grello que vous connaissez maintenant :
« Quelle bonne idée d’avoir mis un maillot jaune au premier ! Même au sein du plus touffu des pelotons, il est d’une couleur qu’on ne peut pas ne pas remarquer.
C’est grâce à lui que le spectateur du Tour conserve l’illusion d’avoir vu quelque chose. Il est sûr, en tout cas, d’avoir reconnu au moins un coureur. Les autres, comment voulez-vous qu’il les retrouve dans ce fouillis de couleurs, ce défilé de drapeaux qui passe tellement vite (c’est pire encore aujourd’hui avec les maillots bariolés de marques publicitaires, ndlr) ?
Mais d’avoir vu le maillot jaune suffit à la jubilation du spectateur du Tour de France, lequel est le moins exigeant des spectateurs.
Cette course légendaire dont on lui parle des mois, c’est, pour lui, trois heures d’attente, quarante secondes de spectacle et une année d’entracte.
Malgré quoi, dès la voiture-balai passée, les gens s’ébrouent, tout fiers de n’avoir rien vu et refluent vers les auberges en vue d’arroser et commenter longuement un évènement qui, en somme, n’a pas eu lieu. Sans rancune, ravis, jubilants. Quel bon caractère !
Pourtant, parmi ces gens heureux, il en est quelques-uns ou plutôt quelques-unes pour qui la fête n’est pas réussie. Pour elles, cet énorme pétard fait long feu. Les plus déçues, ce sont les plus jolies spectatrices. Celles qui étaient venues non pour nous regarder, mais pour qu’on les admire.
Nous en voyons tous les jours, au bord de toutes les routes, de ces plaisantes demoiselles.
Des petites bien fraîches qui font chaud à l’œil du suiveur.
Elles se posent en général soigneusement à l’écart du commun des spectateurs. Dans un virage ou à leur fenêtre ou sur un mur. Bien en vue, gracieuses, le sourire en cœur et la poitrine en figure de proue.
Elles veulent qu’on les regarde, feignant de nous regarder passer. J’en ai admiré une dans le col de Soulor, sirène de montagne, allongée nonchalamment sur un rocher dans le creux du virage. Elle était belle !
J’ai failli m’arrêter pour lui demander si c’était bien moi qu’elle attendait. Et chacun a pensé comme moi. Même Hollenstein qui montait en basculant son vélo. Il lui a fait l’hommage d’un sourire trempé de sueur.
On a beau être Suisse, on n’en est pas moins un homme. Elle a eu l’air contente. Elles sont contentes qu’on les remarque puisqu’elles sont venues pour ça. Et, parmi nous, personne ne rechigne à souligner leurs charmes. Joyeusement gaillards, bêtes comme des trouffions en manœuvre.
Elles sont d’abord enchantées. Pensez : douze-cents admirateurs qui vous saluent ! Aussi jolie soit-on, dans un petit village, c’est plus qu’on en verra toute la longue année.
Mais le temps d’un clin d’œil, d’un bonjour, d’un sourire, la caravane s’épuise et la journée tourne au rendez-vous manqué.
Les jolies n’attendaient pas, mais elles espéraient quelque chose. Quoi ? Je n’en sais rien. Elles non plus, peut-être. Mais tous ces hommes qui passent …Si l’un d’eux s’était arrêté tout de même …
Ils sont assez prestigieux, tous ces voyageurs. Hélas ! Aucun n’a fait halte et les demoiselles rentrent chez elles pour tristement se désendimancher.
Je vous le dis, jolies filles, vous avez grand tort de rêver ! Ces vagabonds, ce ne sont pas des gens intéressants. Je ne parle pas des routiers dont la rigueur de mœurs est bien connue. Tout le monde sait que la compétition, fût-on doué comme Jacques Anquetil, tolère mal la bagatelle. Mais je parle des suiveurs. Ne les regrettez pas. Si vous saviez comme ils sont coureurs … »
Je suis à peu près certain que cet article à l’humour délicieux ne pourrait plus être publié dans le féminisme ambiant d’aujourd’hui.
Mais revenons à la course ! Au-delà de la déconcertante chevauchée du fier Castillan, l’étape fut aussi très animée entre les favoris. Charly Gaul s’envola aussi dans l’Aubisque, suivi d’assez près par … Geminiani qui accordait ses actes à ses paroles de Bordeaux. Un peu plus loin, les tricolores Bobet, Bauvin et Anquetil, unis dans la défensive, contrôlaient la situation. Ce petit monde se regroupa après Eaux-Bonnes dans la longue descente vers Pau. Les leaders de l’équipe de France menèrent bon train pour creuser l’écart avec les Italiens Nencini et Favero distancés.
Sur le circuit automobile de Pau, un des leurs Louis Bergaud régla au sprint le surprenant hollandais Damen. Encore que dans la tribune de presse, tout le monde ne partageait pas le point de vue du juge à l’arrivée…

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Aux marches du château du bon roi Henri IV, au son de la cabrette, on pouvait danser la bourrée en l’honneur de Lily Bergaud, surnommé la Puce du Cantal, et de … Raphaël Geminiani qui enfilait, pour trois petites secondes, le premier maillot jaune de sa carrière, lui qui avait déjà porté le paletot amarillo de la Vuelta et la tunique rose du Giro.

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« Personne n’aura sans doute le talent de vous faire revivre la « Fête Auvergnate » de Pau : la victoire de Lily Bergaud, au sprint s’il vous plaît, et le triomphe de son ami, le Grand.
Lui, le plus vieux, le plus fidèle compagnon du Tour, il avait attendu douze ans pour revêtir cet emblème des braves. Et il en était tout bête. Il essayait bien de jouer les décontractés, de lancer ses boutades. Ça ne sortait pas. Tout le monde le congratulait, et miracle, tout le monde était sincère. Et de voir tant d’amis, tant de gens heureux de bonheur, il marmonnait des plaisanteries, grimaçait des sourires pour photographes, embrassait une demoiselle en pensant à Nanou qui, à Clermont, devait pleurer de joie. Il remerciait Gay, il remerciait Rohrbach, et Anglade, et Polo, et Adolphe. Et tout le monde disait :
– C’est bien qu’il ait le maillot …
On lui souhaite bien sûr de le garder s’il est le plus fort. Mais ce n’est pas l’essentiel pour nous tous. L’essentiel, c’est d’avoir vu la grande injustice du Tour enfin réparée. Et d’avoir vu, enfin, ce grand bavard incapable de parler … »
Les deux champions auvergnats, habituellement équipiers de marque sous le maillot Saint-Raphaël-Geminiani, pouvaient trinquer, au pays du Jurançon, d’un verre de Quinquina, à défaut d’Avèze ou de Salers !

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L’âne Marcel Bidot (sic) ronge son frein : « Lorsque Raph m’adresse des épigrammes par l’intermédiaire du micro et de la presse, depuis Bruxelles, je tais les motifs véritables de son éviction… mais je commence à en avoir par-dessus la tête ! Que Geminiani se renseigne à la source, qu’il pose des questions à Jacques Anquetil, et ensuite, nous en reparlerons ! »
Car il se confirme que le Normand a bel et bien opposé son véto à la sélection de Geminiani au lendemain des Boucles de la Seine (une belle classique française aujourd’hui disparue), alors que Marcel Bidot songeait à réintégrer l’Auvergnat.
Mais il y a pire : « Au soir de la première étape pyrénéenne, le directeur technique connaît de nouveaux tracas. On lui a rapporté à l’heure du dessert que Louison Bobet venait de déclarer à une radio : « Si je ne peux gagner ce Tour de France, j’aiderai Geminiani, mon copain. » Les paroles du Breton constituaient une grave menace pour l’homogénéité de l’équipe de France, mais aussi une violation des règlements du Tour : un coureur coupable de collusion avec une équipe rivale est passible de disqualification.
Pressé de répondre, le triple vainqueur du Tour mit les choses au point :
« J’ai seulement déclaré, répondit-il, que si l’équipe de France n’était plus en mesure de gagner et si nous avions un cadeau à faire, ce serait plutôt en faveur de Geminiani. On a tronqué ma déclaration, voilà tout … » »
Mouais ! Marcel Bidot est malgré tout inquiet au départ de la seconde étape pyrénéenne.

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Sans dire comme un Roi tout-puissant qu’il n’y a plus de Pyrénées, l’étape Pau-Luchon avec l’escalade des cols d’Aspin et de Peyresourde n’est pas palpitante. L’Aigle de Tolède Bahamontès ne se contente pas, cette fois, de survoler les cimes, il finit en solitaire dans la station thermale chère autrefois à Flaubert et Edmond Rostand. Les « gros bras » se neutralisent mais le sprint pour la seconde place revêt plus d’importance qu’on ne pouvait imaginer :
« Raphaël Geminiani, vieux guerrier du Tour, n’aura gardé que vingt-quatre heures ce maillot jaune qu’il avait vraiment convoité dans neuf Tours de France précédents et qu’il avait enfin conquis au terme de la première étape pyrénéenne. Il lui eût suffi, pour le conserver un peu plus longtemps, de posséder cette qualité qui lui eût permis de devenir aussi champion de France, le 22 juin dernier, sur le circuit de Belvès : une pointe de vitesse simplement moyenne. Il eût pu alors, sur le boulevard des Pyrénées, hier à Luchon, empêcher l’Italien Vito Favero, qui le suivait à 3 secondes au classement général, d’arracher les 30 secondes de bonification de la seconde place d’étape, en réglant une dizaine de coureurs dont Bauvin, Bobet, Anquetil, arrivés 1’48’’ derrière Federico Bahamontès vainqueur solitaire de cette 14ème étape Pau-Luchon avec Aspin et Peyresourde. Hélas ! Trois fois hélas ! l’ardent, le généreux, le trépidant Geminiani, increvable sur d’autres terrains, n’avance guère plus vite dans un sprint qu’un touriste-routier de l’époque héroïque … »

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Il faudra sans doute attendre désormais l’ascension du Ventoux et la bataille des Alpes pour que ce Tour 1958 rende son verdict. Même si la belle plume de Maurice Vidal tente de nous prouver, sans grande conviction, le contraire :
« Il ne s’est pas passé grand-chose de Luchon à Toulouse. On le dit. Vous le croyez. Mais ce n’est qu’une apparence. Ce fut l’étape la plus limpide de ce Tour de France. Ils n’étaient pas farouches, pourtant, les deux obstacles du jour. Ils étaient même enchanteurs. Le soleil était enfin parmi nous, et ruisselait sur les pentes du col des Ares et du Portet d’Aspet, où le fantôme du René Vietto de vingt ans flottera toujours sur un muret de pierres pleurant sur son vélo mort.

Blog Luchon-Toulouse Col des AresBlog Luchon-Toulouse Portet d'AspetBlog Luchon-Toulouse Gaul dans  Portet d'AspetBlog Luchon-Toulouse Gaul PortetBlog Bahamontes règne sur les PyrénéesBlog Luchon-Toulouse sprint Darrigade

Ah ce Portet d’Aspet, comme il est beau, et comme sa route a des charmes pervers ! Ondoyante dans son fourreau d’émeraudes, elle ne se découvre jamais qu’en gros plan. Pas de perspective lointaine, le plus prochain virage jamais plus éloigné de plus de trois coups de pédales, elle laisse perpétuellement espérer que la conclusion est proche. La garce ! Ses reliefs sont saisissants mais le coureur les gravit comme un calvaire, virage après virage, dans un décor de paradis terrestre, où l’eau, la lumière filtrée pour être plus pure, les parfums de l’été se conjuguent pour la joie de celui qui ne se propulse avec ses mollets. C’est ici que le Tour 58 a rendu son premier verdict. Quatorze jours de route avaient pesé dans les jambes. Beaucoup qui avaient bien passé l’Aubisque, et Peyresourde et Aspin, s’étonnèrent de sentir l’asphyxie dans le col des Ares ou le Portet d’Aspet. Comme le boxeur sonné tombe un jour à terre sous un coup sans violence, certains coureurs ayant un « col de trop » durent capituler en moyenne montagne… »

Sans avoir le talent de Jacques Grello, je me permets de mettre mon grain de sel pour attester des « charmes pervers » du Portet d’Aspet, surtout par ce versant, pour en avoir été victime lors des multiples ascensions que j’ai effectuées beaucoup plus tard en mon âge adulte.
Et aujourd’hui, plus qu’à Vietto pleurant assis sur le parapet, après avoir dû donner son vélo à son leader maillot jaune Antonin Magne c’est vers la chute mortelle de l’Italien Fabio Casartelli que vont mes pensées (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/04/03/les-cols-buissonniers-en-pyrenees-le-mente-et-le-portet-daspet/
« … Du côté de Saint-Girons, la voix du speaker de Radio-Tour, froide comme celle d’un proviseur de lycée, égrenait les noms des « admissibles », c’est-à-dire des quarante hommes qui se retrouvèrent groupés dans la plaine. Et mettant le doigt pour nous sur le fait le plus important du jour, il les classait par équipe. C’était lumineux : Gaul était là bien sûr, avec ses Hollandais et ses Luxembourgeois. En tout, ils étaient huit et les plus nombreux. Ils eussent été neuf si Van Den Borgh n’était tombé. Ainsi s’expliquait d’un seul coup pourquoi Charly n’a pu être vaincu dans la plaine, pourquoi il serait difficile à surprendre, s’il n’est lui-même défaillant. Confirmant ce qui éclate aux yeux de tous depuis Bruxelles, les Centre-Midi, entourant Geminiani, étaient aussi nombreux que les Tricolores avec Bobet et Anquetil : six hommes. Puis venaient les Belges avec cinq hommes, les Italiens avec quatre, etc…
Voilà le fait nouveau ; une autre année, Gaul se fût présenté seul ou bien accompagné d’un fidèle inutile. Cette fois, il a levé des troupes solides, des mercenaires, peut-être, mais qui espèrent être bien payés et en donnent (d’avance) pour leur argent…
Il y eut deux courses en une seule ; celle de l’avant menée sans affolement, puisque la moyenne atteignit trente-sept à l’heure au lieu des quarante prévus. Et celle de l’arrière, où l’on folâtrait, s’accordant une agréable journée de détente que la chaleur nouvelle rendait plus nécessaire. Le soir, à Toulouse, Seamus Elliott, apparemment bien reposé, nous disait avec son savoureux accent : « Nous avons bien promené. Beaucoup de canettes de bière, de jolies filles sur la route… »
C’était vrai. Ils avaient tout vu, tout saisi. Ils s‘étaient même battus pour les boissons distribuées par des spectateurs généreux et compréhensifs. Seul, François Mahé, contemplant la sentence inscrite par l’ardoisier, voyait un rêve s’écrouler. Mails il était incapable de faire mieux. Graczyk aussi se désolait. Mais « Trompe-la-mort » devint un père tranquille en comprenant que pour son maillot vert, vingt-cinq minutes de retard ou trente secondes, cela ferait toujours quarante-deux points de perdus sur Darrigade. Effectivement, il gagna le sprint du peloton et ne perdit pas plus que s’il avait fini dernier du groupe de tête. Il en prendra son parti : désormais, il comptera en points et non plus en minutes.
Voilà ce qui s’est passé de Luchon à Toulouse, et vous voyez que ce n’est pas rien. »
Sur la piste rose du Stadium, bien lancé par Anquetil, André Darrigade remportait une troisième étape devant Favero qui, empochant subrepticement 30 secondes de bonification, consolidait son maillot jaune.
Au cours de l’étape, l’histoire de ce Tour de France nous avait ramené aussi à la préhistoire avec le passage dans l’impressionnante grotte ariégeoise du Mas d’Azil.

Blog Luchon-Toulouse Mas d'Azil

De Toulouse à Béziers, je fais un petit bout de chemin avec Robert Chapatte :
« Si ce n’étaient les différents sprints, leurs chutes et leurs conséquences qui marquèrent l’arrivée à Béziers, je n’aurais pas à vous parler de cette étape où seul le Minervois 12 degrés sût se mettre en valeur. Il faisait si chaud sur la route qui serpente à travers les vignes que le peloton songeait plus à chercher des coins d’ombre où rouler qu’à se disloquer en démarrages plus ou moins bien accueillis.
On avait bien parlé le matin de la fameuse attaque que l’équipe de France se proposait de lancer contre Charly Gaul, mais les Tricolores comme les autres ne montrèrent pas le bout de leur nez. »

Blog Toulouse-Béziers Dans le MinervoislBlog Toulouse-Béziers CarassonneBlog Toulouse-Béziers Chasse à la canette

Le fait marquant de cette étape disputée sous une chaleur étouffante fut la chute spectaculaire sur la cendrée du stade des Sauclières dont furent victimes notamment Darrigade et Geminiani, et surtout Gilbert Bauvin auteur d’un impressionnant vol plané.

Blog Toulouse-Béziers Bauvin SauclièresBlogToulouse- Béziers chute Bauvin

Félix Lévitan et André Chassaignon dans leur roman « L’habit jaune » du Miroir des Sports spécial d’après Tour nous émurent, eux, en évoquant le calvaire d’un ancien héros du Tour :
« La foule s’écoulait du stade des Sauclières. Un gendarme sifflait pour faire dégager le passage à un retardataire qui était Robert Varnajo.
– Fermeture du contrôle dans cinq minutes …
L’annonce, amplifiée par les haut-parleurs, ne souleva aucun remous supplémentaire. Les gens avaient vu ce qu’ils voulaient voir. Le spectacle était fini. Ils rentraient chez eux. Qu’un quelconque Danois se trouvât encore attardé ne les intéressait pas.
Ce n’était pas un Danois qui était menacé d’élimination. C’était ,en admettant qu’il arrivât dans ce délai prescrit de cinq minute, la nouvelle lanterne rouge du Tour : Roger Walkowiak, vainqueur du Tour de France 1956 et toujours recordman de la moyenne horaire de l’épreuve.
Depuis des jours, il se traînait. Depuis des heures, il roulait seul ou presque sur la route déserte. Derrière lui, comme un convoi funèbre, il y avait la 4 CV de l’équipe de France et la voiture-balai. Près de lui, pendant un bon moment, le docteur Dumas, pitoyable à sa détresse.
Il avait été malade toute la nuit à Toulouse et n’avait rien pu absorber de la journée, mais malade ou pas, il ne « marchait » pas…

Blog Toulouse-Béziers Walkowiak

Tête basse, Walko rampait sur la route, poussif, le regard atone. Chaque côte lui était un Tourmalet et les rares spectateurs, affligés, lui criaient un encouragement vague. Á deux reprises dans la côte des Pères, des jeunes gens l’attrapèrent par la selle, lui firent gagner dix mètres d’un élan vigoureux.
– Quatre-vingt-dix-huitième : Walkowiak cinq heures cinquante-deux minutes cinquante-neuf secondes.
Il évitait l’élimination, de justesse, dernier de l’étape, dernier du classement général à Béziers, qu’il avait réussi à atteindre, personne ne savait comment, pas même lui.
Il s’écroula sur la pelouse, prostré. L’ambulance du public le ramena au Grand Hôtel. Il regagna sa chambre, d’un pas d’automate.
– Alors, Walko ?
Il regarda le journaliste qui lui posait la question, marmonna quelques mots inintelligibles, et s’en fut s’abattre sur son lit. Il n’était même pas humilié par cette chute vertigineuse des sommets aux abîmes, n’ayant jamais très bien réalisé qu’une certaine année 1956, c’était lui, Roger Walkowiak, qui avait effectué, de jaune vêtu, le tour d’honneur sur la piste du Parc des Princes. »
Il n’y a pas loin du Capitole (de Toulouse) à la Roche Tarpéïenne !
Geminiani n’en rate pas une : « C’est vrai que l’équipe de France nous prend quelque chose, la lanterne rouge à Bertolo ! »

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De Béziers à Nîmes, l’étape semble (encore) longue à Maurice Vidal et, pour tuer le temps, du côté de Pézenas, théâtre de plusieurs pièces de Molière, il brosse un portrait qui, de prime lecture, peut paraître sexiste mais connaissant son auteur, prend un tout autre sens au second degré : « … Ils sont peu nombreux ceux qui restent chez eux quand passe le Tour. Ils sont tous là : enfants, messieurs sérieux, grand-mères, ouvriers, hommes d’affaires, enthousiastes et faux blasés, naïfs et gros malins. Et jolies femmes. Surtout les jolies femmes. Vêtues ou moins vêtues de leurs plus beaux atours, elles choisissent avec soin l’endroit où le champ est vaste pour l’œil. Les coureurs les intéressent bien sûr, surtout Anquetil, Gaul ou Bobet qui sont si bien de leur personne. Mais plus précisément les voitures d’où surgiront tout à l’heure sifflets admiratifs, coups d’œil aigus ou geste de la main de tous ces aventuriers d’occasion qui se payent des succès à bon compte.
Les jolies femmes aiment les suiveurs du Tour de France. D’abord parce qu’ils ne s’arrêtent pas. Elles flirtent avec tous, mais aucun n’est opportun. L’hommage répété, à cinquante à l’heure, monte vers leurs figures de proue (et quand je dis figures…), les jolies filles de Capestang, de Pézenas ou bien encore de Vic-le-Fesq, ne sont pas prêtes de l’oublier. Sur la ligne d’arrivée aussi, il y a de jolies filles. Elles sont même choisies pour cela, puisqu’elles sont « Miss » de quelque chose. Mais comme chacun le sait, il y en a des miss en France, et rien que des demoiselles. Depuis plusieurs mois, elles attendent cette minute.
Tous les ans, dans toutes les villes de notre pays, où la beauté a toujours été appréciée, on élit reine la plus jolie fille du pays, ou supposée telle. Mais si par hasard une année, le Tour de France doit passer dans la ville, alors c’est la gloire certaine. Une petite reine ordinaire se contente de sa photo dans le journal local. C’est bien, ça fait plaisir à la famille, fière d’avoir un membre imprimé, mais c’est peu pour assurer le départ d’une carrière, départ promis par les organisateurs du concours.
Mais le Tour de France, c’est la garantie que sa photo passera dans tous les journaux d’Europe, côte à côte avec celle du vainqueur dont elle ne connaîtra le nom que le lendemain, tant il a peu d’importance en ce jour triomphal. Alors, lorsque le grand jour arrive, les demoiselles mettent pour la première fois une robe choisie par la maman. Parfois, et c’est bien plus joli, elles s’habillent d’un costume régional.
Deux heures avant l’arrivée des coureurs, on les parque dans un endroit marqué « ralliement coureurs ». Allez donc savoir pourquoi. C’est là que les pauvres majestés commencent à réaliser comme il faut être patiente pour être appelée à régner. Elles couvrent la piste avec les bouquets destinés aux vainqueurs et, pour tuer le temps, elles essayent de lire sur les rubans lequel elles auront à porter. Elles piétinent, elles se désolent, car si la pluie gâche la permanente, le soleil fait luire le nez.
Un quidam de l’organisation s’occupe d’elles. Dans les grandes villes, il est plus aimable que dans les petites. C’est que les Miss sont moins jeunes et plus délurées, parfois mieux appuyées. C’est ainsi qu’à X…, un Monsieur très sérieux m’a dit désignant sa protégée :
– Vous pouvez le dire sur votre journal, c’est la future Miss France. »
– ?…
– Mais oui, vous ne savez pas ? Les élections sont arrangées. L’an prochain, Miss France, c’est pour nous.
Mais le délégué de l’organisation n’a que faire de ces histoires. Lui, il est là pour s’occuper des bouquets. Alors, il donne les consignes :
– Vous ne bougez pas d’ici ! Vous, mademoiselle, vous « ferez » le maillot jaune. Vous attendrez que je vous dise qui c’est.
Ce n’est pas une plaisanterie. Il est arrivé qu’on remette maillot et fleurs un peu prématurément à un leader supposé qui devait être dégradé quelques minutes plus tard. C’est vexant pour le coureur, mais pour la demoiselle, c’est la honte pour toute une vie.
– Et vous, vous aurez le maillot vert. Là aussi attendez bien que je vous fasse signe.
Quant à la dernière (elles sont généralement par trois) elle « fera » le Martini (challenge par équipes ndlr). C’est assez bon. D’abord parce qu’il y a plusieurs coureurs avec elle sur la photo. Et ensuite, avec la formule actuelle du Martini, elle est presque assurée de figurer aux côtés de Bobet et Anquetil ou quelques autres champions de cet ordre.
Voilà : elles n’ont plus qu’à attendre, nos demoiselles. Quand le moment sera venu, le délégué viendra les traîner par la main jusque dans un endroit reculé du stade ou de la route, leur flanquera le bouquet dans les mains, les poussera vers un monsieur maculé de boue, de poussière ou de goudron, et devant une meute de photographes, leur commandera :
– Embrassez-le !
Et le plus sale baiser de leur vie leur laissera pourtant un impérissable souvenir. »
C’est Darrigade qui, pour son quatrième succès d’étape, a droit à la charmante attention de la miss nîmoise. Devant la ligne d’arrivée, une banderole publicitaire nous informe que « les maillots des coureurs sont en « laine et rhovyl » mélange intime »

Blog Béziers-Nîmes sprint DarrigadeBlog baiser miss DarrigadeBlog Béziers-Nîmes baiser Favero

Á suivre … Je vous promets du grandiose pour le troisième et dernier volet consacré au Tour de France 1958.

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel aux journalistes et chroniqueurs des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Robert Chapatte, Roger Bastide, Félix Lévitan, André Chassaignon, Jacques Grello ainsi que leurs merveilleux photographes.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son blog: http://montour1959lasuite.blogspot.com

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 7 août, 2018 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1958 (1)

Mes lecteurs les plus fidèles le savent, en cette période de Tour de France, j’ai pris l’habitude depuis 2011 de vous narrer les péripéties des Tours de ma jeunesse en me replongeant dans ma collection d’hebdomadaires sportifs bistre et vert et en puisant dans les écrits des talentueuses plumes journalistiques de l’époque.
Au cœur de l’hiver, j’ai même évoqué un Tour de France de la jeunesse de mon père, celui de 1924 et des exploits des forçats de la route d’Albert Londres racontés par Nicolas Lormeau sur la scène de la Comédie Française (lire billet  http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/  
Les Tours de France de maintenant m’ennuient. Si je regarde encore assez fréquemment les retransmissions des étapes à la télévision, c’est beaucoup plus pour la beauté des paysages de notre douce France que pour l’intérêt souvent médiocre et stéréotypé de la course elle-même. Les ordres des directeurs d’équipes via les oreillettes suppriment toute initiative et finesse tactique de la part des coureurs relégués au rôle d’hommes-sandwiches pour les sponsors qui les ont recrutés. Ils sont payés désormais au nombre de minutes d’antenne durant lesquelles les publicités envahissant leur maillot apparaissent à l’écran, peu importe s’ils sont rejoints à quelques kilomètres de l’arrivée selon les calculs inéluctables et impitoyables de l’ordinateur. On peut leur offrir un parcours truffé de difficultés propices à des échappées au long cours, ils ne montreront quelques velléités d’attaque que dans l’ultime ascension. Ajoutez-y la domination d’une équipe « surventolinée » et la connerie innommable de quelques (rares heureusement) spectateurs, circulez, il n’y a presque rien à voir !1
Donc cette année, je vais rêver, comme l’enfant que j’étais alors, au Tour de France 1958, il y a, mais oui, soixante ans. Comprenez qu’il me passionnât, mon idole normande Jacques Anquetil avait remporté l’édition précédente pour sa première participation et entendait bien récidiver.
Obstacle dans mon projet, je ne peux cette fois m’appuyer sur les savoureuses chroniques d’Antoine Blondin. Lui qui déclarait dans le dictionnaire de Proust que le plus beau métier du monde était suiveur du Tour de France, il en fut privé, cet été là, par son éditeur qui lui imposa une réclusion en Mayenne pour l’écriture d’un nouveau roman. Je l’absous sans réserve puisque de ce Tour buissonnier, sortit le truculent Singe en hiver. D’autant qu’une autre belle plume de la légende des cycles m’a promis son concours, nous nous sommes fixés rendez-vous à Châteaulin.
Autre surprise désagréable : quand j’eus choisi de rédiger ce billet, je constatai que je ne possédais pas (ou plus) la série bihebdomadaire du magazine Miroir-Sprint consacrée à ce Tour 1958.
J’allais trouver mon sauveur parmi mes lecteurs les plus fidèles. Avec Jean-Pierre Le Port, comme moi enseignant à la retraite, nous partageons le plaisir de l’écriture et la passion du vélo. Mais contrairement à moi, il joint les actes aux paroles. Pour fêter ses cinquante printemps, il choisit d’accomplir à vélo le parcours complet du Tour de France 1959, année de sa naissance. Pour relater sa randonnée, il créa un blog2.
Certains partent en voyage initiatique sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle. L’écrivain Luis Nucera (mort accidentellement à vélo à cause d’un chauffard) souhaita revivre le légendaire Tour de France 1949, remporté par son idole l’immense Fausto Coppi, qu’il raconta dans ses Rayons de soleil.
Depuis, Jean-Pierre n’a cessé de rouler … et d’écrire. Son palmarès de cyclotouriste est impressionnant : plusieurs participations à Paris-Brest-Paris, une Flèche Vélocio, des brevets Audax, des cols à la pelle, des randonnées officielles ou familiales … L’avenir du cyclisme ne réside-t-il pas dans ces concentrations de cyclotouristes ? Il y a quelques semaines, il a effectué un Paris-Ventoux avec l’ascension du terrible géant de Provence que vont justement devoir escalader les coureurs du Tour 1958. Je me fais tout petit, moi qui compte parmi mes faits d’armes … la descente de Côtes-du-Ventoux rosé ! Je devine que René Fallet et Antoine Blondin m’auraient volontiers accompagné dans mes échappées bacchiques.
Collectionneur impénitent de tout ce qui a trait au vélo, Jean-Pierre m’a sauvé la mise en me confiant donc aimablement sa précieuse collection de Miroir-Sprint.
Au mois de mai 1958, les Français s’intéressaient surtout au retour du Général De Gaulle nommé président du Conseil des ministres. De manière plus dérisoire, les patriotes passionnés de cyclisme s’interrogeaient sur une autre histoire française, la composition de l’équipe de France pour le Tour. Marcel Bidot, chargé de la sélection, était confronté à un choix cornélien : l’aîné Louison Bobet, triple vainqueur des Tours 1953-54-55, après un break de deux ans, postulait légitimement à une place, le jeune Jacques Anquetil ayant remporté l’édition précédente, considérait à juste titre que le leadership lui revenait.

Blog Bobet Anquetil

Le délicieux journaliste Abel Michéa qui connaît ses classiques (et pas seulement les épreuves cyclistes d’un jour !), pour traiter le sujet Bobet ou Anquetil ? Tragédie antique… comédie moderne, empruntait à Corneille, rouennais comme Anquetil soit-dit en passant : « « QUOI ? Qu’on envoie un vainqueur au supplice ? » Ne vous effrayez pas, mon sujet n’est point de faire une tragédie … Mais si j’évoque Corneille, c’est que je trouve aimable de comparer Marcel Bidot au vieil Horace. Le père Bidot s’est posé des problèmes qui avaient déjà permis à Horace quelques tirades célèbres. Et pensant à Louison, dans sa retraite de Saint-Lye, le vieux Bidot déclarait à l’intention de Jacques Goddet : « … qui n’est point de son sang ne peut faire d’affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu’on veut réduire en poudre, Vous qui mettez sa tête à couvert de foudre, L’abandonnerez-vous à l’infâme couteau … » Parce que, tout de même, il y avait de quoi faire une tragédie. Et Marcel Bidot a passé ses nuits à retourner le problème : Bobet ou Anquetil ? Anquetil ou Bobet ? »
Les ennuis commençaient : « Je veux Darrigade, Stablinski, Privat, etc … » demanda Anquetil. « Je veux Géminiani, Antonin Rolland, mon frère, etc… » demanda Bobet. Et quand Marcel Bidot fit le compte, il avait deux équipes de France ! La suite prit une tournure que Corneille n’avait pas prévue ! Car c’est Anquetil qui put répondre : « Mes pareils à deux fois ne se font point connaître. Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître. »
Maintenant lequel choisir ? Anquetil le jeune présomptueux ou Bobet la vaillance et l’honneur de son temps ? L’ancien ou le moderne ? L’insouciant ou le sérieux ? Encore que nous n’irons pas jusqu’à écrire : « Je veux qu’un même jour, témoin de leurs deux morts, En un même tombeau voit enfermer leurs corps. » Oui, mais Anquetil ou Bobet ? Anquetil ? Bobet ? … »
Voyez comment on pouvait intéresser au théâtre classique un enfant à quelques semaines d’achever sa sixième ! Car, bien évidemment, je demandais une explication de texte à mon professeur de père même si mon opinion était forgée depuis longtemps.
Ce fut finalement Bobet et Anquetil ! Mon Jacques, bon prince de Normandie, avait accepté : « D’accord pour Bobet, mais pas de Geminiani ! Ils sont trop potes tous les deux. Á la première occasion, ils me plumeront comme un pigeon. »
Raphaël Geminiani était un excellent coureur, combatif, rusé, grande gueule aussi, tout à fait capable de se mêler à la lutte pour le maillot jaune. Les organisateurs trouvèrent comme solution de le sélectionner dans l’équipe régionale dite du Centre-Midi, maillot bleu azur, deux bandes or, col et cravate or, casquette blanche, azur et or, comme il était mentionné dans la liste des engagés.
Pour la seconde fois de son histoire, le Tour de France prit son envol hors de l’hexagone. Après Amsterdam en 1954, c’est Bruxelles qui accueillait la grande boucle. La capitale belge connaîtra pareil honneur, l’an prochain en 2019 pour commémorer le cinquantième anniversaire de la première victoire du grand Eddy Merckx dans le Tour.
Bien que Jacques Brel ne le chantât pas encore, c’était au temps où Bruxelles bruxellait sous les neuf sphères argentées de l’Atomium, monument emblématique de la première exposition universelle après la Seconde Guerre mondiale que j’allais visiter avec mes parents quelques semaines plus tard.

Blog Pellos mariage de raison

Maurice Vidal, pour inaugurer sa chronique Les Compagnons du Tour, s’interroge : « Je me demande si le Tour n’a pas visé un peu haut en venant se profiler sur une silhouette aussi massive. Pour la première fois peut-être, il s’efface dans la ville qui l’accueille devant un autre événement. Nous nous sentions petit dans la peau des artistes de passage venus présenter leur attraction pendant vingt-quatre heures dans une brasserie de la Belgique joyeuse.
Ajoutez à cela que les esprits sont encore préoccupés par « Le Match » contre le Brésil dont tout le monde s’entretenait avant le départ, et admettez que nous avons pris la route dans une semi-clandestinité. »
Le Tour commença discrètement un jeudi, l’omnipotence de la télévision et des marques publicitaires n’existaient pas encore. Ainsi aussi, la couverture du premier numéro de Miroir-Sprint consacré au Tour mettait en vedette Valentin Huot qui venait, trois jours auparavant, d’être sacré champion de France, pour la seconde fois consécutive devant … Raphaël Geminiani. C’est l’occasion de rendre hommage à ce valeureux champion périgourdin, excellent grimpeur, qui nous a quittés cet hiver.

Blog Valentin Huot

On honorait aussi les footballeurs français qui, avec leur jeu pétillant comme du champagne (il est vrai que la moitié de l’équipe appartenait au Stade de Reims), venaient de terminer à la troisième place de la Coupe du Monde en Suède, après un match de légende contre le Brésil de Didi et Pelé.

Blog France Brésil 1Blog France Brésil 2

Les journalistes s’attendrissaient aussi sur le sort réservé à un populaire coureur pyrénéen surnommé le « Taureau de Nay » en toile de fond de guerre d’Algérie.
« Ce qui arrive à Raymond Mastrotto est vraiment terrible. Il avait sa permission en poche. Il logeait, comme les autres coureurs au Motel. Il avait touché son équipement, son dossard n°167. Et puis, comme on avait refusé une permission à Rostollan, on lui a fait savoir qu’il devait rentrer et que ladite permission était supprimée. L’armée a voulu rappeler sans doute qu’elle avait actuellement beaucoup d’occupations … »
« Qui a gommé Mastrotto ? L’armée française ! Un crétin galonné, au garde-à-vous devant son propre néant, avait refusé de signer, quelques jours avant le départ, le papier kaki qui eût permis au deuxième classe Mastrotto de rejoindre l’équipe de France dans laquelle il avait été sélectionné. Retrouvez-moi cet étron réglementaire ! Qu’il comparaisse immédiatement devant le tribunal du peuple pour atteinte à la sûreté du Tour ! »
Nous n’aurions pas la primeur de ces interviews à l’arrivée avec sa voix rocailleuse comme les gaves de sa région truffant ses phrases de tonitruants Macarel !
Quant à Geminiani, le départ n’avait pas encore été donné qu’il faisait déjà des siennes, du moins d’après les mémoires d’un âne que des suiveurs facétieux lui avaient présenté :
« Un grand frisson me saisit lorsque, m’ayant remis sur ses pattes, le grand escogriffe, s’armant d’un petit peigne, se mit à me frotter maladroitement jusque sur les yeux, tandis qu’un autre me coiffait, moi qui suis Belge, d’un béret basque. J’avais bonne mine. Et tous ces photographes qui me mitraillaient se battaient pour mieux m’humilier.
Tout d’un coup, mon ravisseur s’écria : « Voilà ! Il n’y a plus qu’à le baptiser. » Et il ajouta aussitôt, dans un énorme éclat de rire : « Nous l’appellerons Marcel !(comme Bidot ndlr) ». J’aurais mieux aimé Martin ; Mais que voulez-vous, à une syllabe près… Et puis, j’étais sauvé. N’était-ce pas l’essentiel ?
On me raccompagna jusqu’à ma demeure, après m’avoir libéré de mes entraves. Tout ceci pour vous dire que je me souviendrai du Tour de France. Mais je n’en veux pas à ceux qui me firent passer ce mauvais quart d’heure. Il faut être indulgent. Comme le disait si bien mon illustre ancêtre Cadichon : « Ce ne sont que des hommes ! » Ils ne peuvent avoir l’intelligence des ânes. »

Blog Geminiani et âne

Carte Tour 1958

Blog équipes 1Blog équipes 2Blog équipes 3Blog équipes 4Blog équipes 5

Enfin, le Tour est parti : 4 319 kilomètres, 24 étapes sans jour de repos, et pour commencer en route pour Gand !

Cette fois, Brel chantait déjà : « Ay Marieke Marieke, le ciel flamand, entre les tours de Bruges et Gand, Ay Marieke Marieke, pleure les tours de Bruges à Gand … ».
Et Robert Chapatte écrivait : « Il fallait voir les routes … Sans oublier le ciel. Des pavés, ceux des Flandres tant décriés, des trottoirs avec leurs nids de poules et de la pluie orageuse, soit la panoplie d’apparat du Dieu Cycle… Malines venait d’être arrosée par une averse quand le peloton, regroupé après 70 kilomètres bien occupés, se présenta. Le sol était glissant dans la traversée de la ville. Les dangers de chute menaçaient à chaque instant. Tout à coup, dix hommes se retrouvèrent à terre, leurs vélos entremêlés.

Blog Bruxelles Gand chute Anquetil

Anquetil et son maillot jaune, reconnaissable de loin, repartit le premier. Il ne souffrait d’aucune blessure pour être tombé presque à l’arrêt. Mais Busto et Forestier étaient les plus touchés…Si Anquetil participa activement à la longue poursuite, Forestier ne le put, grimaçant, il avait peine à tenir son guidon. Fréquemment, il laissait ballant son bras gauche qui motivait ses souffrances. Son poignet fracturé dans Paris-Bruxelles était à nouveau atteint. Sur une route macadémisée, Jean n’aurait pas autant peiné mais dans les cahots, c’était inévitable … »

Blog ForestierBlog Forestier 2

Le Tour était déjà terminé pour le champion lyonnais qui avait porté le maillot jaune l’année précédente.
L’équipe de France se consolait avec la victoire à Gand d’André Darrigade qui, comme en 1956 et 1957, revêtait le premier maillot jaune.

Blog Bruxelles-Gand 4Blog Bruxelles-Gand 3Blog Bruxelles-Gand 1Blog Bruxelles-Gand 2 Darrigade

Lors de la seconde étape, les coureurs débarquèrent à Dunkerque après une grande virée à travers le plat pays de Brel, et même un bref crochet en Hollande, et le long de la Mer du Nord. Les coureurs français étaient-ils inspirés par leur retour dans l’hexagone, toujours est-il que deux d’entre eux, Graczyk et Mallejac, étaient échappés, poursuivis par un groupe de compatriotes, Rohrbach, Mahé, Morvan, Quentin et André Darrigade en passe de consolider sa toison d’or, lorsque le passage à niveau de Furnes s’abaissa.

Blog Gand Dunkerque passage à niveau

Comme le règlement ferroviaire l’exigeait en Belgique, les coureurs durent attendre que la barrière s’élevât pour repartir. Graczyk et Mallejac libérés, le petit groupe de chasse fut neutralisé encore cinquante secondes. Par contre, le gros du peloton déferla bientôt, se faufila entre les voitures bloquées, et les commissaires s’avérèrent incapables de contenir tous les concurrents qui tombèrent sur le râble de Darrigade et ses compagnons de poursuite.
Dans la confusion, une quinzaine de coureurs prirent le large, et sur le quai à Dunkerque, le hollandais Gerrit Voorting régla au sprint l’italien Baffi et l’irlandais Seamus Elliott.

Blog Gand Dunkerque drame tricoloreBlog Gand Dunkerque sprint

Sur la ligne d’arrivée, Darrigade ne cacha pas sa déception en s’adressant aux organisateurs : « N’avez-vous pas l’impression que si j’ai perdu mon maillot, vous y êtes pour quelque chose ? ». C’est, en effet, le belge Jos Hoevenaers qui endosse le paletot jaune avec l’aide de la populaire accordéoniste Yvette Horner décédée il y a quelques semaines.

Blog Gand Dunkerque Yvette Horner

L’Aigle de Tolède, l’exceptionnel grimpeur Federico Bahamontès, se plaignant d’un début d’appendicite qu’on soupçonne d’être diplomatique, termine à plus de 9 minutes des principaux favoris et dilapide déjà ses espoirs de victoire finale.
La troisième étape littorale amène les coureurs aux portes de la Normandie jusqu’aux trois villes sœurs Mers, Le Tréport et Eu. Le lorrain de l’équipe de France Gilbert Bauvin l’emporte au sprint d’un pneu sur le belge Noël Foré sur la piste eudoise. Le maillot jaune passe sur les épaules du vieux dur à cuire hollandais Wim Van Est qui l’avait déjà porté lors du Tour 1951. Il avait été alors contraint à l’abandon suite à une chute vertigineuse dans un ravin du col d’Aubisque. Une plaque sur la paroi rocheuse rappelle encore de nos jours cet épisode dramatique.

Blog Dunkerque Eu départBlog Marce Janssens 1Blog Dunkerque Eu sprint

Du château d’Eu au palais de Versailles, le Tour fait une incursion en Pays de Bray et traverse mon bourg natal Forges-les-Eaux. C’est aujourd’hui dimanche au calendrier et dans mon cœur d’enfant. En ce temps-là, les vacances ne commençaient qu’au 14 juillet, encore que je pense que nos professeurs magnanimes nous auraient permis de « voir passer le Tour » et la caravane, même en semaine.
Je n’ai pas de souvenir de cette étape, je dus chercher des yeux le maillot tricolore de mon champion, perdu au milieu d’un peloton lancé à vive allure.
L’Espagnol Pacheco réussit le curieux tour de force d’être le premier échappé de la journée et le seul coureur à finir l’étape dans la voiture balai.
Si j’en crois Robert Chapatte, « la grande bagarre des vallonnements de la Haute-Normandie et du Vexin nous offrit une sanglante explication entre les Tricolores et les hommes de Geminiani ». « La séance dura pendant vingt kilomètres mais cela ne fit guère plus de vingt minutes. Les spectateurs massés sur le bord de la route qui virent à ces moments passer le peloton, conserveront du Tour le souvenir d’un météore traversant les espaces. »
« Á cinquante kilomètres de Versailles, 22 coureurs se trouvèrent réunis pour la dernière fois. Ils ne se séparèrent pas jusqu’au sprint final. Et là où on attendait la victoire de Darrigade, on assista à la surprise sensationnelle du jeune Breton Gainche remontant le Landais à dix mètres de la ligne et l’emportant par vingt-cinq centimètres d’avance. »

Blog Eu Versailles sprint GaincheBlog Pellos VersaillesBlog Versailles-Caen départ

Le lendemain, entre Versailles et Caen, on assista à une des plus belles parties de cyclisme des cinq dernières années, que nous raconte Maurice Vidal :
« Ce Gaul tombe toujours sur un bec … L’an dernier, c’est par une attaque de Jean Bobet, à l’entrée d’une pittoresque ville normande nommée Briquebec que le fier Charly dut laisser partir le peloton. Ce fut le commencement de sa perte.
Il aurait dû se méfier en apprenant que, ce lundi, le ravitaillement se donnait en un lieu nommé Orbec. Cela aurait dû attirer son attention sur tout homme portant le nom de Bobet. Son attention même aurait dû redoubler, sachant que le prénom avait changé. Il n’est bon bec que de Bobet. Charly est encore tombé sur celui-là …
Il pleuvait fort sur la grand-route, et cela redoublait le danger. Á la sortie du ravitaillement commençait une longue montée difficile, sinon pénible, une montée comme on en voit peu d’ailleurs dans un Tour de France, noyée dans la verdure qui formait voûte au-dessus du Tour, le faisant pénétrer dans une saine pénombre propice aux conspirations…
… Ce fut foudroyant, Bobet avait dit :
– Attention ! la descente est dangereuse avant le ravitaillement, et il y a une bosse derrière.
Bauvin-le-malin, à la poursuite d’un maillot jaune s’agitant à quarante secondes de sa roue comme une carotte, n’avait pas besoin de se faire répéter la chose. Anquetil fit confiance à son aîné. Geminiani, à qui rien n’échappe, sentit que quelque chose d’important était dans l’air. Et comme il se révèle un capitaine sans égoïsme, il appela Rohrbach :
– Ouvre l’œil, il va se passer quelque chose.

Blog Versailles Caen OrbecBlog Versailles CaenBlog Versailles Caen 2Blog Versailles Caen Orbec 2Blog Versailles Caen Bobet et Anqueil

Ce qui se passa : les Tricolores prirent des risques dans la descente, attrapèrent leurs musettes au vol, et se retrouvèrent en tête, Bobet le premier, pour entamer la côte à la sortie d’Orbec. Un coup d’œil derrière, et Louison vit le trou. Geminiani était là, Anquetil aussi. Les trois hommes n’eurent pas besoin de se concerter et, remettant à plus tard l’opération casse-croûte, lancèrent la première grande offensive du Tour 1958.
Nencini faillit être surpris. Il prit une décision héroïque : il laissa sa musette entre les mains de son directeur sportif Binda médusé et, de justesse, sauta dans le wagon où Bauvin avait déjà pris place confortablement. Ernzer chercha en vain son leader et ami Charly. Il se décida à s’infiltrer dans l’offensive, préférant la politique de présence. Rohrbach, pourtant prévenu, avait tout de même cru possible de plonger la main dans sa musette. Lorsqu’il réalisa son erreur, il était trop tard. Personne au monde n’aurait pu rejoindre cet express.
Ah ! Ce fut une belle panique derrière ! Tout ce que le peloton comptait de vedettes oubliées dans cette aventure se cabra, se révolta. Tous ceux qui possèdent dans ce Tour de France une quelconque valeur sortirent de ce monstre trop bien nourri. Et c’est ainsi que se forma, derrière le premier groupe de vedettes, un autre groupe où se retrouvèrent tous ceux qui, aussi forts que les premiers, courent un peu moins bien. On vous le dit, ce fut une belle leçon de cyclisme. »
Le peloton ne revit qu’à Caen, après l’arrivée, les auteurs du coup de main d’Orbec. Dans la cité des tripes, sur le circuit de la Prairie, Louison Bobet entendait bien gagner l’étape et empocher la minute de bonification, mais il fut battu au sprint par le régional bordelais Tino Sabbadini, son habituel équipier dans l’équipe de marque Mercier.

Blog Versailles Caen sprint Sabbadini

Le groupe avec Charly Gaul, Jean Brankart et Jan Adriaenssens considérés comme de possibles successeurs à Sylvère Maes dernier vainqueur belge du Tour en 1939, terminait à 2 minutes et 2 secondes. Bahamontès accusait un retard de plus de 7 minutes. Le maillot jaune Wim Van Est finissait dans le peloton à plus de 13 minutes et cédait sa tunique au lorrain de l’équipe de France Gilbert Bauvin.

Blog Versailles-Caen après arrivée

La journée avait été bénéfique aux hommes de Marcel Bidot et, ne l’oublions pas, à … Geminiani, l’empêcheur pour les tricolores de rouler à fond !

Blog Versailles Caen Bobet et Geminiani

D’ailleurs, dès le lendemain, le Père Gem, intenable, allait en administrer la preuve en fichant un sacré bazar entre Caen et Saint-Brieuc.
Auparavant, en début d’étape, on assiste à la fin du calvaire du belge Marcel Janssens, un des favoris du Tour. La main plâtrée suite à la fracture d’un pouce, il forçait l’admiration des suiveurs depuis plusieurs étapes. Il espérait mais la douleur de plus en plus intolérable, il doit se rendre à l’évidence et, en pleurs, se résigne à l’abandon.
Même en semaine, les enfants de la communale ne pouvaient pas manquer le passage du Tour, ainsi les écoliers de Pont-Farcy font classe en plein air malgré le crachin normand.

Blog Caen Saint Brieuc écoliers

Le premier grand fait du jour se déroula peu avant Villedieu-les-Poêles : « une chute qui jeta à terre un paquet de coureurs. Parmi eux, Stablinski, Walkowiak et Privat qui ne devaient revoir leurs camarades qu’à l’arrivée à Saint-Brieuc, frisant tout juste l’élimination … Cette chute provoqua un moment de flottement dans le peloton. Nencini, Adriaenssens, Plankaert et huit autres de moindre envergure en profitèrent. Ils mirent les voiles et, à 50 à l’heure, s’en allèrent rejoindre le paquet de tête. Voyez d’ici la réaction de Bobet et Anquetil. Obligés de se mettre en quatre pour endiguer cette nouvelle vague d’assauts. C’est que Nencini n’est pas précisément homme à qui on peut laisser des libertés, il est tout prêt à en abuser.
Seulement pour revoir Nencini, Bobet et Anquetil firent du « bec de selle » pendant soixante-deux kilomètres. Ce fut une extraordinaire poursuite, la plus exceptionnelle peut-être qu’il me fût donné de voir et les journalistes autorisés à assister au spectacle furent d’autant moins nombreux que la direction de la course interdit toute voiture entre les deux pelotons séparés tout au plus de 1 minute et vingt secondes. »
Soixante ans plus tard, mon mauvais esprit de « c’était mieux avant » me pousse à comparer cette scène avec les fréquentes images d’aujourd’hui où l’on voit les coureurs retardés revenir dans le sillage des voitures sous l’œil bienveillant des commissaires.
Á lire la chronique de Maurice Vidal, brillant journaliste aux propos toujours lucides et mesurés, je constate aussi qu’à cette époque, les étapes étaient beaucoup plus animées et les coureurs n’avaient nul besoin d’oreillettes pour développer leurs stratégies de course.
Geminiani, dont personne ne semblait prendre trop au sérieux les tonitruantes déclarations de guerre, va maintenant mettre ses coups de pédales au diapason de ses paroles percutantes. Il entend user du contre dès le regroupement :
« L’opération en question dépassa même les espérances de Raph le Corsaire. Après l’impitoyable chasse, le peloton pensait souffler un peu et Louison Bobet, malade, en avait même profité pour aller poser culotte chez un particulier de Dol-de-Bretagne. Quand on dit que l’air du pays est revigorant …
Busto l’estafettte continua sur sa lancée et un nouveau groupe de dix-sept hommes se forma avec Picot, Van Geneugden, Desmet, Polo, Anglade, Morvan, François Mahé (toujours vigilant celui-là), Botella, Voorting, Elliott, Barone et, naturellement Geminiani. Groupe qui s’enfuit à toutes pédales en creusant immédiatement l’écart… »
Les photographes prirent tout de même le temps de faire le traditionnel cliché du pont de Dinan enjambant la Rance.

Blog pont de DinanBlog Caen Saint Brieuc échappéeBlog Caen Saint Brieuc chasse des françaisBlog Caen Saint BrieucBlog Caen Saint Brieuc GeminianiBlog Caen Saint Brieuc sprint

Au vélodrome de Saint-Brieuc, Van Geneugden l’emportait au sprint dans la confusion au milieu de coureurs qui avaient encore un tour de piste à effectuer. Il fallut attendre près de 11 minutes pour qu’arrive le peloton des favoris avec Bobet, Anquetil, Gaul et Nencini.
Le Hollandais Voorting reprenait le maillot jaune. Et Geminiani de s’esclaffer : « Quel âne, ce Marcel (Bidot) !
Souviens-toi Barbara, il ne pleuvait pas sur Brest ! Pour la première fois depuis le début du Tour, le soleil est de la fête.

Blog Saint Brieux Brest Morlaix

Les favoris ont décidé la trêve à part Federico Bahamontès qui manifeste des velléités offensives entre Saint-Brieuc et Brest, mais appartient-il encore au lot des favoris ?
De cette étape, il faut retenir, du côté de Guingamp, les chutes terribles de l’Italien Fallarini et du régional de l’équipe de l’Ouest Lavigne, percutant deux bretonnes traversant imprudemment la chaussée. Durement touchés, ils furent contraints à l’abandon.

Blog Saint Brieuc Brest chute LavigneBlog Saint Brieuc Brest chute Lavigne 2

Á Brest, le gregario italien Padovan apportait à la Squadra Azzura sa première victoire. Un succès tellement tiré par les cheveux sinon par le maillot de Brian Robinson que l’Anglais porta réclamation obtenant, coup de tonnerre de Brest, le déclassement de Padovan. Il s’agissait là du premier succès britannique de l’histoire du Tour de France.


Blog Saint Brieux Brest échappée

Blog Saint Brieuc Brest échappéeBlog Saint Brieuc Brest sprint

Blog Saint Brieux Brest après arrivée

Au huitième jour, ce devait être l’épreuve de vérité, au vrai sens sportif du terme, puisqu’il s’agissait d’une course contre la montre de 46 kilomètres, disputée à Châteaulin, sur le traditionnel circuit de l’Aulne. C’est là, en principe, que mon champion Anquetil, l’homme « chronomaître » allait me procurer ma première grande joie du Tour. C’est là aussi que j’avais rendez-vous avec l’écrivain Christian Laborde, frère de race mentale de Claude Nougaro. Chantre des plus grands champions cyclistes, il est même monté sur les planches pour éructer ses Vélocifèrations sur quelques hauts faits d’armes de la légende des cycles. Je le retrouve sur la rive droite de l’Aulne devant l’établissement Olida :

« Jacques Anquetil fixait le boyau de sa roue avant. Il respirait profondément.
– … 4, 3, 2, 1 : Top !
Jacques Anquetil s’élança. Il tirait gros. Plus gros que Charly Gaul. Un contre-la-montre, c’est, selon le spécialiste incontesté du genre, partir à fond, accélérer à mi-parcours et terminer au sprint.
La pluie tombait, meurtrière. 46 kilomètres, des bosses tout le temps, la grognante bosse de Stang-ar-Garront, ça monte et ça tourne souvent, il faut relancer sans cesse : un parcours pour Charly. Mais Anquetil, comme Bobet, comme Geminiani, avait oublié Charly …

Blog Chateaulin clmBlog Chateaulin Bobet

Il avait demandé à Marcel Bidot de le renseigner sur le Belge Jean Brankart, maillot bleu nattier, bandes noir, jaune, rouge, quart de manche également noir, jaune et rouge, dossard n°42. Il est complet. Anquetil le sait : l’année de son arrivée chez les professionnels, en 1953, ce Wallon, ancien soudeur-chaudronnier, avait remporté Liège-Bastogne-Liège, et en 1955, avait terminé second du Grand Prix des Nations, juste derrière lui …
Anquetil tirait gros sous la pluie, franchissant en puissance le sommet des côtes, relançant merveilleusement la machine dès que la route redescendait, gardant toujours, même dans les portions les plus dures, sa merveilleuse position sur sa bicyclette de marque Helyett. Helyett ! On dirait un prénom de femme, un nom d’oiseau, Alouette, Elisabeth ! Je t’aime, mon Helyett ! Avec mon Helyett, je vous plumerai ! Helyett : Ô géminées annonçant la mort de Geminiani ! Helyett : beauté violette de l’Y ! Mesdames et messieurs, enfants de l’Aulne, pêcheurs peinards au bord de l’eau, facteurs dont la bicyclette gît dans l’herbe mouillée, gardes-champêtres fumant du gris, gendarmes, agriculteurs, écoliers agglutinés au sommet des bosses applaudissez Jacques Anquetil ! Encouragez de vos cris en patois gaulois l’Enfant-Roi, ainsi surnommé parce qu’il avait remporté à l’âge de dix-neuf ans le Grand Prix des Nations sur une bicyclette rouge grenat de marque La Perle ! Un gosse, un môme, un marmouset, découvert par Francis Pélissier, avait parcouru les 141,3 kilomètres à une moyenne de 39, 63 kilomètres à l’heure ! Un gamin normand, qui venait de claquer la porte du collège technique de Sotteville et de renoncer à la culture des fraises, avait enfourché une machine et semé la zizanie chez les pros ! Françaises, Français, inclinez-vus respectueusement, religieusement, devant celui qui, le 29 juin 1956, battait le record de l’heure détenu par Fausto Coppi ! Remember, nom de Dieu, remember ! »

Blog Chateaulin Anquetil

Á la lecture de ces lignes, je buvais du petit lait … de Normandie, évidemment. Mais tout Normand qu’il soit, Anquetil détestait la pluie alors que Gaul était l’ange (de la montagne) qui aimait la pluie.
« La pluie tombait toujours. Anquetil roulait plus vite que Jean Brankart, mais Charly, l’ange managé par la pluie, le chérubin aux yeux pleins de gouttes, pédalait dans l’huile, avalait la route. Il survolait le circuit accidenté de Châteaulin, bossu comme un chameau, aux commandes de son zinc à rayons. La pluie qui s’était emparée du porte-voix de Jean Goldschmit, le directeur sportif de Charly, l’encourageait :
– Vas-y mon ange ! Je suis dans tes cheveux, sur ta bouche maintenant. Goûte-moi, je suis un coulis de ciel ! Que tu pédales bien mon Charly, jamais désuni, les mains sur les cocottes couleur de miel, sur le manche à balai de ton coucou gris ! Que tes muscles sont saillants ! Dis donc, tu fais combien de tour de cuisse, cette année, mon chéri ? Go, Charly, go !
Á mi-parcours, Charly que la pluie encourageait de plus belle, avait 20 secondes d’avance sur Anquetil et Brankart. L’Enfant-Roi poussa à fond dans le dernier tiers du parcours son énorme braquet, mais en vain : l’ange qui gagnait l’étape, le battait de sept secondes. Brankart terminait quatrième.
Sept secondes : un hoquet de trotteuse ! Une avance estimée à 71 mètres !
Sept secondes ! Jacques Goddet dans L’Équipe écrivait : « Défaite courte en temps, lourde de conséquences ! » »

Blog Chateaulin Anquetill MSBlog Chateaulin Gaul MSBlog Chateaulin Gaul

Beaucoup, sauf moi bien sûr, commençaient à réviser leur jugement quant à une seconde victoire d’Anquetil dans le Tour. Il se murmurait que son esprit s’envolait souvent vers Cannes où séjournait Janine, la femme de son médecin personnel, qu’il allait épouser durant l’hiver suivant … Après sa mort, trente ans plus tard, les gazettes avides de sensationnel, furent beaucoup moins discrètes sur sa vie sentimentale compliquée.

Blog Chateaulin Gaul et Voorting

Le Hollandais Voorting, équipier de Gaul, conserve le maillot jaune avec trois petites secondes d’avance sur le tricolore François Mahé.
Geminiani a limité les dégâts et est toujours en embuscade. Quel âne, ce Marcel !
Á suivre …

1 Emporté dans mes souvenirs d’enfance, mes jugements sont parfois excessifs. Je les tempère, tandis qu’en villégiature en Ariège, j’écris ce billet. Les coureurs nous ont offert deux étapes pyrénéennes pleines d’émotions. Je ne peux m’incliner que devant leur courage quand je vois le Belge Philippe Gilbert disparaître dans un ravin du col de Portet d’Aspet que je connais bien.
2 Je remercie vivement Jean-Pierre Le Port d’avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint.
Je vous invite à musarder à vélo sur son blog:  http://montour1959lasuite.blogspot.com

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 août, 2018 |1 Commentaire »

Avant une semaine à Florence (1) … sur la route du Tour de Lombardie

Encre violette is alive and well and was living in Italy, pour pasticher le titre d’un spectacle sur Jacques Brel créé par Mort Shuman.
Ne vous inquiétez donc pas : ma discrétion du mois de mai était promesse de prochains billets suite à mon séjour à Florence.

Sabato 19 maggio 2018 :
La météo incertaine n’incitant pas au franchissement du col du Mont-Cenis, c’est donc par le tunnel du Fréjus que nous entrons en Italie.
Avant de rejoindre la Toscane le lendemain, nous choisissons de passer la soirée au bord du lac de Côme.
L’acclimatation en terre étrangère s’effectue en douceur. En effet, nous longeons des villes, théâtres de batailles napoléoniennes, qui rappellent un plan de Paris et quelques artères de la capitale.
C’est d’abord, au débouché du val de Suse, Rivoli appartenant à la métropole de Turin. Nous nous retrouvons à l’hiver 1797. Engagé en Italie contre les Autrichiens, le général Bonaparte est empêtré dans le siège de la citadelle de Mantoue qui verrouille la route de Vienne. Et les Autrichiens du général Alvinczy descendent en nombre des Alpes pour débloquer la citadelle. En riposte, Bonaparte ordonne à Masséna et Ney de concentrer leurs troupes près du lac de Garde, à Rivoli, pour soutenir Joubert, un autre général de l’armée d’Italie. L’affrontement se produit le 14 janvier 1797 et les Français, inférieurs en nombre mais bien organisés, tiennent les Autrichiens en respect. Mantoue capitule le 2 février, ainsi la route de Vienne est ouverte aux Français. Les Autrichiens sont contraints de solliciter la paix qui sera signée lors du traité de Campoformio, le 18 octobre de la même année.
C’est quelques kilomètres plus loin, Turbigo, dans la banlieue de Milan. Le fait d’armes de Turbigo est un épisode de la seconde guerre d’indépendance italienne qui se déroula le 3 juin 1859. C’est là qu’à la veille de la bataille de Magenta, les troupes françaises commandées par le général Mac Mahon construisent en une nuit un pont de barques pour franchir le Tessin, après la destruction du pont de Boffalora sopra Ticino par les Autrichiens.
Il neige sur le lac Majeur chantait Mort Shuman déjà cité. La pluie s’invite sur le lac de Côme à notre arrivée à l’hôtel Mirabeau de Bellagio que j’ai choisi en connaissance de cause, je vous en dévoile la raison dans quelques lignes.
Curieux comme je suis, je demande au propriétaire de l’établissement qu’il m’explique le choix comme enseigne du futur inspirateur de la Révolution française. Honoré Riquetti comte de Mirabeau, « l’Orateur du peuple », aurait-il séjourné dans le coin ? Il le justifie d’abord phonétiquement par la vue superbe offerte sur le lac (mirer et beau).

Lac de Côme blog 1

D’autre part, la petite révolution due aux fortes tensions qui s’opérèrent dans sa famille à l’époque de la succession, inspira également l’hôtelier. Je ne manque pas de lui rappeler qu’après avoir été inhumée à l’église Sainte-Geneviève transformée en Panthéon des gloires nationales, la dépouille de Mirabeau fut exclue du mausolée, l’année suivante, suite à la découverte dans « l’armoire de fer » d’une correspondance avec Louis XVI révélant sa duplicité.
Aujourd’hui, je presse ma compagne de ranger à la hâte quelques vêtements dans la penderie car la journée n’est pas terminée, loin de là même. Ce n’est aucunement un hasard si j’ai décidé de faire étape dans cet hôtel situé dans la montée du col de Ghisallo, à quelques centaines de mètres du sommet et de la chapelle de la Madonna del Ghisallo. Les amoureux de la chose cycliste vont se réjouir, les réfractaires … moins !
Pour l’avoir évoqué dans plusieurs billets, le cyclisme est une religion en Italie et je m’étais promis après ma visite, il y a quelques années, à Notre-Dame des Cyclistes de Labastide d’Armagnac (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2012/09/05/notre-dame-des-cyclistes/) dans les Landes, de voir un jour son homologue transalpine d’ailleurs plus ancienne puisque c’est en 1948 que le pape Pie XII consacra la Madonna del Ghisallo patronne universelle des cyclistes. Un flambeau bénit par le souverain pontife fut porté à vélo de Rome au sanctuaire, avec pour derniers relayeurs les champions Gino Bartali et Fausto Coppi.

Ghisallo 3  blogGhisallo 11 buste Bartali blogGhisallo 10 buste Coppi blogGhisallo Binda blog 11

Devant la chapelle miraculeusement éclairée par le soleil revenu, les bustes des deux campionissimi ainsi que celui de leur illustre aîné Alfredo Binda surveillent la route qu’ils empruntaient il y a plus de sept décennies à l’occasion du Tour de Lombardie et parfois du Giro d’Italie.
En-dessous de la statue de Bartali que l’on surnommait Gino le Pieux, une plaque mentionne trois mots du pape à son égard : Atleta perfetto cristiano (traduction inutile).

Bartali Ghisallo

S’il garda le secret jusqu’à sa mort, Gino sauva 800 Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, transportant à vélo des documents dans les tubes du cadre ou du guidon. Son comportement exceptionnel lui a valu récemment d’être proclamé Juste parmi les nations par l’état d’Israël.
Alfredo Binda est moins connu que ses voisins de bronze par les gens de ma génération quoiqu’il fût directeur technique des formations italiennes sur les Tours de France de mon enfance courus par équipes nationales. Extraordinaire coureur des années 1920-30, il possède un palmarès éblouissant avec, à défaut d’un Tour de France, 5 victoires dans le Tour d’Italie, 3 championnats du monde sur route, 2 Milan-San Remo et 4 tours de Lombardie. Devant une telle supériorité, les organisateurs du Giro de 1930 le payèrent pour qu’il ne participe pas à leur épreuve.
Je serai plus bref sur Fausto Coppi, le plus grand champion de toute l’histoire du cyclisme, car j’en ai déjà fait un très long portrait dans un ancien billet lors de ma visite dans son village piémontais de Castellania où il repose (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/ ).

Ghisallo 4  blogChapelle Ghisallo blogGhisallo Madonna blog

L’édifice religieux, grand ouvert au public, possède tout naturellement les artifices d’une chapelle classique avec statuettes, cierges, exvotos et bien évidemment le portrait de la Madone.
Mais ce pour quoi elle attire les amoureux de la petite reine du monde entier, c’est l’accumulation de reliques, maillots, vélos et trophées des coureurs les plus célèbres. Ils sont exposés en hauteur sans doute pour éviter les manipulations et les vols éventuels. Aujourd’hui, ces chers souvenirs sont très convoités et leur prix atteint des sommes astronomiques lors de ventes organisées pour des œuvres caritatives.
Certains trouveront puéril ou exagéré de m’extasier devant de tels objets mais vous ne pouvez pas imaginer mon émotion d’admirer les tuniques et les machines de champions qui me firent rêver dans mon enfance, parfois seulement par la lecture de leurs exploits dans les beaux magazines spécialisés achetés par mon papa.

Ghisallo 6 vélo Bartali  blogGhisallo 8 vélo Gimondi  blog

Ainsi, je reste en arrêt devant le vélo et un maillot jaune de Fausto Coppi lors de son Tour de France victorieux de 1949, une bicyclette et une tunique toison d’or de Gino Bartali du Tour 1938, le vélo de Felice Gimondi dans le Giro 1976 et son maillot jaune du Tour de France 1965, j’étais présent au Parc des Princes lors de son succès.
Je contemple aussi la tenue et l’engin futuriste utilisés par Francesco Moser lors de sa tentative contre le record de l’heure en 1984 sur le vélodrome de Mexico : 51,151kilomètres soit à 8 mètres près, 5 kilomètres de plus que le record établi en 1956 par mon champion Jacques Anquetil sur la piste référence du Vigorelli de Milan, une performance jugée extraordinaire à l’époque. L’effet de l’altitude, le rendement supérieur du vélodrome, les progrès de la technologie et … de la physiologie (transfusion sanguine) expliquent ce sacré bout de chemin supplémentaire ! Ne blasphémons pas en ce lieu !

Ghisallo 7 vélo Moser  blogGhisallo 5 vélo Casartelli  blog

Plus qu’une relique, instant de recueillement devant « la bicicleta di » Fabio Casartelli abimée lors de sa chute mortelle dans la descente du col du Portet d’Aspet pendant le Tour de France 1995. J’eus l’occasion de l’évoquer au passage devant la stèle qui lui est dédiée, lors de mes pérégrinations pyrénéennes à vélo (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/04/03/les-cols-buissonniers-en-pyrenees-le-mente-et-le-portet-daspet/).
Eddy Merckx est le seul coureur non italien à avoir le privilège qu’un de ses vélos soit accroché dans la chapelle.
En notre époque où l’égalité des sexes est au cœur de l’actualité, une femme, Alfonsina Strada, connaît la même fortune. En un temps où les tabous sexistes étaient tenaces dans une Italie profondément conservatrice et catholique, Alfonsina, surnommée la « diablesse en robe », mena son combat féministe en prenant part au Giro 1924 carrément avec les messieurs, non sans susciter des polémiques. « Heureusement » (!), pour taire toutes les médisances, elle termina hors des délais une étape de montagne entraînant son élimination.

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L’exigüité de la chapelle empêchant l’accueil de nouveaux objets, un musée du cyclisme a été construit récemment à quelques mètres de là.
Pour s’y rendre, nous passons sur l’esplanade devant une statue élevée à la gloire du cyclisme. « Et Dieu créa la bicyclette pour que l’homme en fasse un instrument d’effort et d’exaltation sur le chemin difficile de la vie. »
Elle représente un coureur levant le bras en signe de victoire avec à terre un autre cycliste vaincu. Maléfice de la sorcière aux dents vertes personnage fabuleux de la légende des cycles ?

Ghisallo 1 blogGhisallo 13 le vaincu blogGhisallo 12 Museo blogBilletGhisallo

Bien que le vélo soit un engin né d’un autre âge, le musée qui lui rend hommage offre une architecture moderne sur trois niveaux reliés par des rampes figurant peut-être les lacets d’un col.
Un peu comme un gamin dans un magasin de jouets, j’erre sans logique au gré de mes étonnements et ravissements qui font resurgir des souvenirs de jeunesse.
Sans esprit partisan, il faut reconnaître que les collections concernent très majoritairement le cyclisme italien notamment à travers l’histoire du Giro, comprenez pour les béotiens, le Tour d’Italie. Il est vrai que la péninsule fut longtemps une grande terre de cyclisme et nombre de mots italiens comme campionissimo, gregario, grupetto, tifosi, font partie du vocabulaire courant du journaliste sportif.
Ceci dit, mon œil repère très vite une photo en noir et blanc de Jacques Anquetil recevant le baiser d’une miss de Côme lors de son Giro victorieux en 1960.

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Je m’attarde aussi devant deux clichés cocasses : sur l’un, Antonio Bevilacqua, un ancien vainqueur de Paris-Roubaix dans les années 1950, entame un pas de danse avec un autre coureur au son d’une fanfare (un mot d’origine italienne à propos), sur l’autre, Gianni Motta, un beau coureur dont j’aimais l’élégance et la classe naturelle, avale un plat de spaghetti en pleine course.
Je ne manque pas de détailler la plastique d’une sculpturale ragazza en charge de récompenser les heureux lauréats sur le podium d’arrivée. Á cet instant, on rêverait de recevoir un baiser d’un rouge à lèvres bien gras qui vous tatoue la joue à rendre jalouse sa compagne.

Ghisallo Museo Nibalii blog 9Ghisallo Museo Spaghetti blog 10Ghisallo Museo Miss Giro blog 11

Le Giro, c’est d’ailleurs la vie en rose. Toute l’Italie arbore au mois de mai cette couleur sur le passage des coureurs, ballons, fanions, banderoles, façades des maisons, monuments, misses aux arrivées, sans oublier évidemment le fameux maglia rosa, maillot distinctif du leader de l’épreuve.
Comme le maillot jaune du Tour de France tient sa couleur de celle du journal L’Auto qui le créa, l’emblème rose du Giro tire sa teinte de celle des pages du quotidien organisateur La Gazzetta dello Sport.
Comme on étend son linge, est suspendue une impressionnante collection de maillots portés par de grands champions du passé.

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Qu’ils sont beaux ces maillots d’antan vierges de publicité, avec parfois leurs poches sur la poitrine et quelques stigmates des rudes batailles (à moins que ce soit le fait de quelques mites !). Me revient en mémoire mon émotion d’ado, j’avais alors treize ans, quand j’avais admiré dans une brasserie de la Place du Vieux Marché à Rouen, le maillot rose maculé de la boue du col du Gavia que Jacques Anquetil avait conquis de haute lutte malgré les poussettes des tifosi en faveur de leur compatriote Gastone Nencini. C’était le premier coureur français à accomplir un tel exploit.
Un espace est consacré spécialement au record de l’heure sur piste avec comme décor des agrandissements de croquis techniques de Léonard de Vinci. Quand l’art, la science et la bicyclette s’associent … ! Une réplique miniature de la maquette de la pseudo bicyclette conçue par l’artiste savant est exposée dans une vitrine, j’avais vu « l’original » au Clos Lucé à Amboise.
Italiens obligent, on rend là essentiellement hommage à Francesco Moser et Ercole Baldini. Gamin, j’avais maudit ce sympathique champion lorsqu’il avait ravi à Anquetil le record que mon compatriote normand avait eu tant de mal à battre trois mois plus tôt.

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Je verrai, à quelques pas de là, le vélo, on pourrait presque dire le biclou vu son état, de Fausto Coppi lors de son mythique record établi à Milan en 1942. Une machine primitive comme aurait pu dire, cette fois avec justesse, une lectrice belge qui s’excusait en m’envoyant la photographie du vélo (sans freins ni dérailleur comme tout bon vélo de piste) exposé dans une station du métro de Bruxelles, qu’Eddy Merckx utilisa lors de son record à Mexico.

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Ghisallo Museo record heure Coppi blog 31Ghisallo Museo Coppi Carrea Geminiani blog 18

Tiens une photo du Tour de France 1952 ! J’avais cinq ans mais j’ai tellement feuilleté les revues spécialisées dans le vaste grenier familial que je reconnais immédiatement Andrea Carrea entre Fausto Coppi et Raphaël Geminiani. Vous me prendrez pour un fou mais je vous affirme même que le cliché fut pris à Lausanne et appartient à la légende du Tour.
Andrea Carrea était l’archétype de ce qu’on nomme un gregario, c’est-à-dire un équipier modèle au service du leader de son équipe. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut envoyé à Buchenwald à cause de ses convictions politiques et survécut à deux marches de la mort (transfert entre deux camps). Il pesait 40 kilos à la Libération, soit la moitié de son poids de forme. Il incarna tout au long de sa carrière sportive, le dévouement, la loyauté, le désintéressement total au service de Fausto Coppi. C’est ce qu’illustre la photographie : se retrouvant dans une échappée pour contrôler d’éventuels rivaux de Coppi, il endossa à son corps défendant le maillot jaune à Lausanne. Rêve de tout champion cycliste, lui en pleura de gêne craignant les foudres de Fausto pour son action involontaire de lèse-majesté. Coppi le réconforta et, le lendemain, répondant à une offensive de Robic dans L’Alpe d’Huez, remit la hiérarchie en place en s’emparant de la tunique jaune.

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Un rayon bibliothèque permet aux visiteurs de consulter de nombreux ouvrages consacrés au cyclisme, quasiment exclusivement dans la langue de Dante. Je feuillette la dernière acquisition, une biographie sur Fiorenzo Magni, Il terzo uomo, « Le troisième homme », un champion un peu dans l’ombre de ses contemporains Bartali et Coppi. On le surnommait aussi le « Lion des Flandres » en raison de ses trois succès consécutifs dans la grande classique, le Tour des Flandres.
La couverture du livre surprenante montre Magni tirant entre ses dents une chambre à air nouée à son guidon lors d’une étape du Giro 1956. La veille, victime d’une chute, il s’était brisé la clavicule, et avait donc trouvé cet artifice pour soulager sa douleur.
Ce champion fut très impopulaire à la sortie de la Seconde Guerre mondiale en raison de son appartenance à la milice fasciste sous le régime de Mussolini. Il fut même suspendu jusqu’en 1946 mais avec le temps, son courage à toute épreuve (à vélo !) lui permit de gagner le cœur des tifosi.
Il remporta trois Tours d’Italie et aurait peut-être gagné le Tour de France 1950 … si Gino Bartali ne lui avait pas joué un sale coup : encore un chapitre de la légende des cycles. Cela se situe lors de l’étape pyrénéenne de Pau à Saint-Gaudens remportée par Bartali tandis que Magni revêtait le maillot jaune devant le suisse Kubler et Louison Bobet. Le moral aurait dû être au beau fixe au sein de la Squadra Azzura. Au lieu de quoi, Bartali décida de se retirer de la course prétextant que sa sécurité était menacée. Un incident s’était effectivement produit au sommet du col d’Aspin : Gino faisant un écart entraîna Robic dans une chute sans gravité. Quelques énergumènes français un peu ivres prirent à partie le champion italien qui se plaignit que l’un d’eux l’agressa avec un couteau … oubliant que l’individu vindicatif tenait un saucisson dans l’autre main.
Toujours est-il que Bartali n’en démordit pas et exigea le retrait complet, Magni compris, de l’équipe d’Italie. Il fut dit que, sous le poids des ans, le vieillissant Bartali voyait d’un mauvais œil que Magni le supplantât sportivement, d’autant plus qu’il n’avait guère de sympathie pour les ex agissements miliciens de Fiorenzo. Comme tout bon Suisse, neutre dans ce conflit, c’est Ferdi Kubler qui profita de cette histoire et arriva en jaune à Paris.

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Un autre livre m’interpelle : il évoque l’extraordinaire chevauchée de Fausto Coppi dans l’étape alpestre Cuneo-Pinerolo du Giro 1949. L’écrivain Dino Buzzati, auteur du Désert des Tartares, la relata aussi avec dithyrambes dans son recueil de chroniques lorsqu’il suivit l’épreuve, à la manière d’Antoine Blondin, pour un quotidien italien.
On lit en exergue cette phrase d’un radioreporter italien ébloui dans le sillage du campionissimo : « Un uomo solo al commando, la sua maglia è bianco celeste, il suo nome è Fausto Coppi », « Un homme est seul en tête, son maillot est blanc et bleu céleste, son nom est Fausto Coppi ». Ce fut son quasi leitmotiv pour décrire les nombreux exploits de Fausto tout au long de sa carrière.
Je suis encore loin d’avoir achevé ma visite que déjà un charmant monsieur me tend le livre d’or du musée. Il écarquille les yeux  quand je lui confie que j’ai vu en chair et en os courir (certes fugacement) tous ces immenses champions de l’âge d’or du cyclisme. Pour m’inviter (ou inciter) à déposer mon paraphe, il me montre fièrement, quelques pages en arrière, la signature de Vincenzo Nibali, le campionissimo de l’actuelle génération. J’obtempère évidemment.

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Je passe maintenant devant un florilège de « unes » de quotidiens vantant avec lyrisme les triomphes des champions italiens du passé.

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Je m’attarde devant la Gazzetta du lundi 21 juillet 1924 et le succès d’Ottavio Bottecchia dans le Tour de France. Mes plus fidèles lecteurs se souviennent que j’ai consacré récemment un billet aux chroniques d’Albert Londres lors de cette édition, à travers le spectacle Les forçats de la route joué à la Comédie Française (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/comment-page-1/

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Une autre « une » m’interpelle pour le message de propagande politique qu’elle dégage : « les grandes victoires des athlètes fascistes au nom et pour le prix du Duce ».
La Gazzetta dello sport distillait à l’époque mussolinienne une certaine vision fascisante du sport, les succès des athlètes italiens tenant plus de l’esprit insufflé par le Duce que de leur valeur sportive.

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Plié dans une vitrine, voici un maillot porté par Fiorenzo Magni lors du Tour de France 1951. J’ai la nostalgie de ces magnifiques tenues du temps des équipes nationales et régionales qui rendent encore plus horribles celles bariolées de publicité des coureurs sandwiches de maintenant (sans parler des cuissards, chaussures, gants et casques !).
Ironie cependant, Magni fut le premier coureur à amener des sponsors extérieurs aux fabricants de cycles avec la marque Nivea !
L’heure de fermeture du musée approche. J’y resterais encore des heures tant chaque objet me renvoie aussitôt à moult anecdotes et souvenirs. Et puis j’ai pitié pour ma compagne qui, je la comprends, préfère Michel-Ange à l’Ange de la montagne Charly Gaul !

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Je défile encore devant les immenses fresques photographiques où l’on retrouve les grands champions de l’histoire du cyclisme, toutes nationalités confondues.
Louison Bobet trinque-t-il à notre santé ? Qui de Bartali et Coppi tend une bouteille à l’autre ? J’eus l’occasion de vous relater les diverses versions de cet épisode à partir d’un vitrail, intitulé le partage, de la chapelle landaise Notre-Dame des Cyclistes.
Je lève la tête pour admirer la découverte géante de mon champion Anquetil dans la version italienne de son maillot de marque Helyett avec l’apéritif Fynsec.
Dans son sillage, apparaît Laurent Fignon, un autre fuoriclasse ffrançais qui a connu le même destin tragique d’une mort prématurée. J’appréciais son panache. Lui aussi, il se sentait à l’aise sur les routes italiennes en remportant le Giro et à deux reprises Milan-San Remo. Il se fit même voler un second Tour d’Italie à cause des combinazione de l’organisateur de l’épreuve souhaitant absolument la victoire de Moser : outre sa cécité face aux traditionnelles poussettes dont bénéficiaient les coureurs transalpins, il supprima carrément l’ascension du col du Stelvio (qui risquait d’être néfaste à Moser) à cause d’une neige en fait inexistante, il commanda encore que l’hélicoptère tournoie juste au-dessus du coureur français pour freiner se progression lors de la course contre la montre. Ce n’était pas une sinécure à l’époque d’être un coureur straniero (étranger).
Je retrouve ma compagne, assise sur un banc, suivant en direct à la télévision l’étape du Giro avec la terrible ascension du Zoncolan. Circulons il n’y a rien à voir, Froome va l’emporter !
Je suis médisant mais j’ai la bénédiction de l’ecclésiastique qui nous surveille au-dessus de nos têtes. Ce n’est pas l’abbé Cane (!) mais notre compatriote Fernandel dans sa soutane de Don Camillo, les plus anciens d’entre vous se souviennent de ses démêlés avec Peppone le maire communiste de Brescello (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/17/vacances-post-romaines-9-le-cure-de-brescello/ ).

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Le soleil illumine désormais la chapelle. Après un court retour à l’hôtel, nous passons la soirée sur les rives du lac de Côme.

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Les oiseaux-lyres étaient en pleurs dans la chanson de Mort Shuman. Les moineaux du lac de Côme, gais et effrontés, viennent picorer sans retenue dans mon assiette.

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Domenico 20 maggio 2018
Un ultime regard sur l’émouvante chapelle. Chaque année, lors du Tour de Lombardie, les cloches sonnent à toute volée au passage des coureurs. J’imagine la ferveur des tifosi. Pour vous mettre en jambes, je vous offre une des chansons les plus connues de Paolo Conte dédiée à Bartali. « Les Français nous respectent », Paolo sourit de l’irritation française devant le succès de Gino mais il pense que ce personnage, profondément attachant d’Italien triste-gai a su gagner contre tous les préjugés et mauvais souvenirs.

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Qu’il était malaisé le chemin vers la chapelle … il y a bien longtemps !

Bartali au Ghisallo

Gino Bartali devant la chapelle

Cap vers Florence, enfin presque … J’ai préparé un tant soit peu ma compagne, je ne saurais quitter le coin sans un très léger détour dans les collines surplombant le lac de Côme.
Comme j’avais effectué un voyage en enfer du Nord sur les pavés de Paris-Roubaix (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2011/04/15/voyage-au-bout-de-lenfer-du-nord/ ), un crochet sur la Riviera vers le Poggio, difficulté souvent décisive de Milan-San Remo (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2014/09/18/la-primavera-en-ete-sur-la-route-de-milan-san-remo/  ), j’ai envie ce matin de visiter un haut-lieu d’un autre « monument », ainsi appelle-t-on les courses prestigieuses d’un jour, au nombre de cinq, dans la légende du cyclisme. Il ne me restera qu’à me promener en Belgique vers les monts du Tour des Flandres et dans les Ardennes sur le parcours de Liège-Bastogne-Liège pour réussir le grand chelem de ma passion.
En ce jour de printemps, il n’y a plus de saison (même dans mes billets) ma bonne dame, c’est une course disputée à l’automne dont je veux vous parler. On la surnomme d’ailleurs la Classica delle foglie morte, la « course aux feuilles mortes » : le Tour de Lombardie, Il Lombardia comme disent les Italiens.

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Alerte centenaire, elle fut créée en 1905, l’épreuve se déroule essentiellement dans les collines auprès du lac de Côme, là où se concentrent les difficultés propres à opérer la sélection. Le parcours est cependant loin d’être immuable, partant ou arrivant, au fil des éditions, notamment à Milan, Côme, Bergame, Varèse, Monza.
Avant 1950, la course était presque exclusivement l’apanage des Italiens maîtres sur leurs terres : seul six éditions leur avaient échappé, enlevées notamment, cocorico, en 1907 par Octave Garrigou et à trois reprises par Henri Pélissier.
Fausto Coppi (5), Alfredo Binda (4) et Gino Bartali (3) dont les bustes se dressent sur le seuil de la chapelle de la Madonna, totalisent ensemble 11 succès. Me reviennent en mémoire les larmes de Fausto en 1956 après que notre populaire André Darrigade l’eût privé d’une sixième victoire, pour quelques centimètres, sur la piste du Vigorelli de Milan.

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Ce matin de Pentecôte, la bien nommée phonétiquement au moins, c’est vers un endroit bien précis que je me dirige. Je l’atteindrais presque sans mon GPS tant il me suffit de suivre les petits pelotons de cyclotouristes qui envahissent la chaussée.
Au bout de quelques kilomètres d’une montée pas si aisée que cela dans les collines boisées, au détour d’un virage, une pancarte surgit devant moi. J’y suis !

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Il terribile Muro di Sormano ! Comme la tranchée de Wallers-Arenberg, le Koppenberg, le Poggio, ce lieu appartient à la mythologie du cyclisme, bien que les champions ne l’aient escaladé que très rarement finalement.
L’organisateur du Tour de Lombardie Vincenzo Torriani, excédé que sa course s’achevât de plus en plus souvent par un sprint massif, eut l’idée un peu folle pour la redynamiser, en 1960, d’introduire sur le parcours, à quelques kilomètres du col du Ghisallo, l’ascension d’un chemin alors muletier surtout utilisé par les chèvres : moins de deux kilomètres avec des pourcentages atteignant 25% !
Le spectacle fut à la hauteur de l’événement, surtout pour les photographes : des coureurs courbés sur leur machine, parfois à la limite de la perte d’équilibre comme notre brave Poulidor, certains achevant même la montée à pied.

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Finalement, l’effet escompté fut escamoté et la crédibilité de la course mise en cause en raison du sport national pratiqué par les tifosi, à savoir les poussettes évidemment en faveur des coursiers italiens.
C’est ainsi que le Mur de Sormano fut abandonné au bout de trois années avant de n’être à nouveau emprunté qu’en 2012.
La chaussée est interdite aux automobiles (même celles des directions techniques des équipes lors du Tour de Lombardie). Des barrières enlevées le jour de la course leur empêchent l’accès.
Première surprise, je constate que les cyclistes que j’ai doublés précédemment ne s’engagent pas vers le Mur et préfèrent poursuivre leur ascension sur la nouvelle Provinciale, certes plus longue mais de ce fait, beaucoup moins raide.
Je vais les accompagner (en auto !) jusqu’au sommet, à hauteur du restaurant de La Colma di Sormano, où je retrouve la sortie du Mur.
Petite marche matinale, je décide d’en effectuer une partie de la descente à pied.
1 105, 1 104, 1 103, des inscriptions au sol marquent chaque mètre d’altitude, leur fréquence atteste de la raideur de la pente.

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Bientôt, la chaussée est peinte d’une longue citation de l’ancien champion Ercole Baldini. Voici mon premier exercice de traduction (approximative) d’un texte italien, voyez que le vélo peut avoir des vertus éducatives :
« Je n’arrive pas à comprendre pourquoi Torriani a voulu une nouveauté de ce genre. Je comprends que le Ghisallo ne donnait plus de garanties de sélection, mais franchement c’était excessif en sens inverse. Cette montée est simplement bestiale, impossible à parcourir ».
Un peu plus bas, c’est une phrase de Gino Bartali qui est écrite sur l’asphalte. Elle pourrait me concerner ce matin : « Une « passista » (intraduisible, un piéton ?) n’a pas d’alternative. Il doit arriver au pied du mur au moins dix minutes à l’avance, car s’il le fait à pied il marchera un quart d’heure de plus que c’est nécessaire à vélo, il arrivera en haut cinq ou six minutes en retard, et il peut encore espérer ».

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Une autre inscription de Bartali met en garde et conseille les cyclistes sur les braquets à adopter : « Devant 50 et 42, derrière 24, 17, 19, 23, 26 parce que c’est une montée à faire avec le 42 × 26 on s’enfuit … Les 2 kilomètres à gravir seront difficiles car ils présentent des courbes sèches avec des pointes effrayantes… »
La pente est si sévère qu’elle semble rebuter les éventuels candidats à l’ascension, en tout cas pour l’instant, je ne vois pas âme qui vive. L’atmosphère est presque même oppressante de me retrouver seul dans les sous-bois, en outre, le portable ne passe pas, nul moyen d’informer ma compagne de ma localisation.
Soudain, des coureurs … enfin presque … plus exactement des noms de coureurs peints sur la route avec leurs temps respectifs pour escalader le mur lors des éditions des années 60. Ainsi, Ercole Baldini effectua la montée la plus rapide en 1962 avec un temps de 9 minutes et 24 secondes. Le français Romain Bardet a escaladé le mur récemment en 9 minutes et 2 secondes mais le revêtement d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec l’affreux chemin d’antan. .

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Un peu plus bas encore, j’ai un pincement au cœur en découvrant le nom d’Anquetil mais aussi celui du béarnais Mastrotto, le « taureau de Naye », qui eut du mérite de hisser sa massive carcasse. Á chaque pas, il me semble revoir des images et des classements dans les vieux Miroir-Sprint et But&Club couleur sepia.

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Il est temps que je rebrousse chemin car ma compagne va commencer à s’inquiéter. D’autant qu’en remontant, même à pied, je prends conscience de l’extrême rudesse de la pente. Le cœur bat la chamade, le souffle court, je me résigne à quelques pauses. Effrayant !
Au son de quelques cliquetis lointains, je me retourne et aperçois enfin quelques braves qui ont choisi, plutôt que la route provinciale, de faire le Mur. Le VTT est de rigueur.

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Ils méritent mes encouragements, bravissimo, auxquels ils répondent par un aimable grazie mille.
J’ai presque les jambes coupées devant l’époustouflante progression d’un sexagénaire ; devant moi je détecte le bruissement insidieux du vélo électrique.
Une femme me dépasse peu avant le sommet. J’invite bientôt la mienne à boire un délicieux espresso italien à l’auberge de La Colma di Sormano envahie par une cohorte de cyclotouristes. La grande majorité est montée par la Provinciale, faire le Mur de Sormano est un exercice périlleux qui n’est à la portée que de quelques fortes têtes et cuisses.

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Coppi et Bartali s’affichent au coude-à-coude sur un mur du restaurant. Fausto était champion du monde, la photo date donc de 1953 !
Soixante après et plus, ils demeurent dans le cœur des Italiens. Leurs luttes fratricides enthousiasmaient et … divisaient l’Italie des années 1940-50. Curzo Malaparte évoqua ce « divismo » dans un intéressant livre Coppi et Bartali les deux visages de l’Italie.
Cap vers Florence, cette fois pour de bon ! Par une longue descente, je sors de l’enclave du lac de Côme. Dans la grande banlieue de Milan, un panneau m’indique la proximité de Melegnano. Cela ne vous parle probablement pas mais si je vous dis 1515 … C’est en effet le nom moderne de Marignan que le produit le plus cancre de l’école de Jules Ferry connaît !
La bataille de Marignan est inscrite au panthéon des victoires militaires françaises, la der des der de la chevalerie. Le 10 septembre 1515, le jeune roi François 1er installe son campement à 16 kilomètres au sud-est de Milan : 10 000 cavaliers, 30 000 fantassins, 72 canons, avec le soutien de l’armée vénitienne, viennent bouter hors du duché de Milan 30 000 mercenaires suisses. De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, trois jours plus tard, François 1er et ses chevaliers de la Palice (c’est une évidence !!!) et Bayard anéantissent les Suisses réputés pourtant invincibles au prix d’un grand carnage, 16 000 morts. Le mythe de Marignan est né.
Les manuels scolaires sont beaucoup plus discrets voire muets sur la bataille de Pavie que nous contournons quelques kilomètres plus loin. Dix ans plus tard, en 1525 donc, François 1er, certes privé de Bayard son chevalier sans peur et sans reproche, connut là une déroute mémorable au cours de laquelle il fut fait prisonnier par un chevalier italien César Ercolani.
Je ne sais si notre fibre patriotique peut s’en réjouir, le vainqueur de la bataille de Pavie fut tout de même un Français, l’ancien connétable Charles III de Bourbon qui avait servi François 1er à Marignan avant de rejoindre son ennemi l’empereur Charles Quint. Il faut reconnaître aussi que les armées en présence n’avaient guère d’unités nationales, et on parlait français, espagnol, allemand et italien dans les deux camps ! On comptait même des piquiers suisses dans la cavalerie française.
Nous voici désormais dans la basse plaine du Pô d’une étonnante planéité. Les campagnes lombarde et émilienne rougissent de leurs coquelicots à notre passage, signe peut-être d’un certain déclin de l’agriculture.
J’ai toujours le béguin pour l’architecture des fermes, les cascina, même délabrées, avec leurs murs de briques et leurs toits de tuiles. Elles me renvoient au merveilleux film d’Ermanno Olmi (décédé 15 jours auparavant), L’arbre aux sabots. Il brossait le portrait de quatre familles de paysans métayers de la région de Bergame à la fin du XIXème siècle. L’un des patriarches abat sans autorisation un arbre afin de tailler une paire de sabots neufs pour son fils, excellent écolier que le curé encourage à poursuivre ses études. Pour ce geste, le propriétaire expulse la famille. Chef-d’œuvre !
J’accède à la requête de ma compagne qui, lasse de l’autoroute monotone, me suggère d’emprunter la Provinciale entre Piacenza (Plaisance) et Parme. Tant pis si la vitesse est limitée à 50 km/h, je ne peux faire de moins après mon détour par le mur de Sormano !
Peu avant Cortemaggiore, nous faisons halte en rase campagne à l’auberge San Carlo installée dans une ancienne ferme, de l’époque de celle de L’arbre aux sabots, qui appartenait à l’église.

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Premier repas en plein air : apéritif maison offert avec mise en bouche de crostini, chiffonnade de jambon et salami. J’apprends que l’excellent salame piacentino (de Piacenza) est une spécialité régionale avec label.
Pour suivre, un risotto rosmarino (romarin) pour madame et de délicieuses pâtes à la crème, safran et lardons pour moi, puis un carpaccio de rosbif, enfin un savoureux sorbet (le mien avec vodka). Derrière ce bien sympathique déjeuner, je partagerais volontiers une sieste crapuleuse avec la chartreuse de Parme !
Est-ce l’effet de l’alcool russe, pardonnez mon lamentable fantasme, d’ailleurs, je ne peux rivaliser aucunement avec la beauté de Fabrice del Dongo héros du roman de Stendhal, qui en pinçait pour Clélia Conti.
J’aurai sans doute l’occasion de reparler de Stendhal et de son syndrome car dans quelques heures, nous atteindrons Florence … Le covoiturage étant de plus en plus à la mode, j’emmène à bord Paolo Conte, Max, les violons, les flûtes et les accordéons (pour le piano …!).

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Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 9 juin, 2018 |1 Commentaire »

Les vélodromes de nos grands-pères … et de maintenant (2) !

Vu la densité du sujet, il est traité en deux billets.
Pour lire le billet 1, cliquer ici : http://encreviolette.unblog.fr/2018/01/23/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-1/

Billet 2
En février 1984, les Six Jours de Paris renaquirent de leurs cendres dans le nouveau Palais Omnisports de Paris-Bercy. Cette fois, j’étais présent avec mon regretté frère. Nous allions enfin humer l’atmosphère (atmosphère ?) si particulière du feu Vel’ d’Hiv’. Mais Bercy n’avait pas une gueule d’atmosphère, d’ailleurs la piste n’était installée que provisoirement le temps des Six Jours. Les nouveaux « écureuils » se nommaient Francesco Moser, Dietrich Thurau, Stephen Roche, Urs Freuler, Laurent Fignon, Charly Mottet, tous appartenant au gotha du cyclisme.
Il manquait pourtant désormais ce supplément d’âme émanant des gradins et probablement des coureurs eux-mêmes : la société de consommation et la mondialisation naissante projetaient déjà là aussi leurs dérives perverses. Les anciens ne retrouvaient plus la ferveur populaire d’antan, les plus jeunes n’avaient pas connu les grandes heures de la piste, les flonflons électroniques avaient remplacé le piano à bretelles.
Bercy n’était pas le Vel’ d’Hiv’ et au prix où étaient les places, le spectacle légendaire des Six Jours avait perdu la moitié de sa joie. On n’y retrouvait pas le peuple de Paris promener ses amours, ses femmes, ses enfants. Cette fête qu’il montrait de ses mains, animait de ses rires, on la lui avait confisquée au profit de trop d’invités, de trop de passionnés de nouveautés ou d’amateurs de snobisme désuet vis-à-vis des résurgences surannées. Là où il aurait fallu beaucoup de joie à crier, encourager, où il ne fallait surtout pas compter son enthousiasme, on comptait à la machine à calculer. Bref, les premiers « Six Jours de Paris » de la nouvelle génération ne ressuscitèrent pas la folle passion vécue par les anciens, pas plus qu’ils ne ranimèrent chez les plus jeunes la folle nostalgie que tant d’écrivains, de Paul Morand à Ernest Hemingway en passant par Antoine Blondin, et tant de parents leur avaient communiquée.
L’automobile avait supplanté aussi la bicyclette qui n’était plus le moyen de locomotion journalier. Les Six Jours de Paris disparurent sans regret définitivement en 1989.

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Les écureuils étaient à Central Park dès la fin du dix-neuvième siècle, C’est en effet aux Etats-Unis (et un peu en Angleterre) que furent inventées les courses de Six jours. À l’origine, elles étaient disputées individuellement véritablement sur six jours, chaque coureur roulant ou dormant comme il l’entendait. On achevait bien les pistards avec ce marathon inhumain dont les concurrents sortaient complètement détruits. On cessa ce jeu de massacre en créant une course de relais à deux dite « à l’américaine » ou aussi « madison » puisque les premières épreuves furent organisées dans la célèbre enceinte du Madison Square Garden de New York.

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Plattner Terruzzi Vel' d'Hiv' blog

On oublie aujourd’hui que le cyclisme sur piste fut une spécialité sportive éminemment populaire. Tourné vers les records et les innovations technologiques, il attirait un public très nombreux et expert.
Ce qui explique en partie le nombre incroyable de vélodromes que l’on peut recenser en France, beaucoup détruits, certains encore actifs en mode mineur, beaucoup aussi tombés en léthargie et quasi reclus dans un profond abandon.
Hors la pratique de compétition, le vélodrome représente pourtant une opportunité de promouvoir une activité ludique dans des conditions de sécurité optimales pour les plus jeunes, compte tenu de la densité de la circulation routière. On y développe aussi des qualités d’adresse et d’habileté sur un vélo.
Savez-vous qu’au début du vingtième siècle, Paris et sa proche périphérie comptaient au moins cinq vélodromes en plein air. L’un d’eux, à Neuilly, entre la porte Maillot et la porte des Sablons, portait le curieux nom de Buffalo car il avait été construit sur l’emplacement occupé par Buffalo Bill et sa troupe lors de l’exposition de 1889. Lors de son inauguration en 1893, Henri Desgrange, le futur créateur du Tour de France, y établit le premier record du monde de l’heure en parcourant 35 km 325. Les virages étaient tellement relevés qu’on les surnommait les « falaises de Neuilly ». Le directeur de l’enceinte fut Tristan Bernard, alors rédacteur en chef du Journal des Vélocipédistes. Toulouse-Lautrec le peignit avec en arrière-plan « son » vélodrome.

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Il y avait aussi le vélodrome de Courbevoie (1891), celui de la Seine à Levallois (1893) occupé par le légendaire Vélo Club Levallois (VCL), la vieille Cipale (1896) du bois de Vincennes toujours en vie presque artificielle, et le Parc (et non l’agaçant Parqueu comme on l’entend trop souvent prononcé!) des Princes (1897), situé à la porte de Saint-Cloud, qui fut rénové en 1932 avant d’être complètement détruit en 1970 pour permettre le creusement du boulevard périphérique. Son nom vient de ce qu’il fut construit à l’origine dans une zone boisée, lieu de promenade et de chasse de la noblesse et de la haute bourgeoisie.
J’ai connu sa piste rose en ciment qui formait une rivière de corail enchâssée dans une enceinte assez grise. Ses longues lignes droites permettaient l’organisation de course de demi-fond (derrière moto). Beaucoup de grandes classiques françaises routières s’achevaient là : le Critérium National, les Boucles de la Seine, le Grand Prix des Nations et le derby de la route Bordeaux-Paris. Le Parc des Princes accueillit jusqu’en 1967 l’arrivée du Tour de France.
Je me souviens m’être retrouvé noyé au milieu d’une foule d’Italiens venue fêter leur nouveau campionissimo Felice Gimondi vainqueur de l’infortuné Poulidor pourtant débarrassé de son éternel rival Anquetil.
Je me souviens des réunions d’après Tour de France avec l’omnium opposant les vainqueurs des trois grands Tours.
Je me souviens du championnat du monde de vitesse de 1958 avec le triomphe du « Costaud de Vaugirard » Michel Rousseau laissant sur les fesses l’italien Enzo Sacchi.

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BORDEAUX/PARIS

Il y eut aussi, entre les deux guerres, le vélodrome Pierre-Benoist de Vaugirard, sis rue Olivier-de-Serres, non loin du Vel’d’Hiv’, qui laissa place à l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art.

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Dans la proche banlieue sud, fut construit en 1937 le vélodrome de la Croix-de-Berny calqué sur la piste culte du Vigorelli de Milan. Il ferma ses portes en 1994 mais il était bien mutilé depuis longtemps.
Ces enceintes, dédiées essentiellement au cyclisme, ne résistèrent pas à l’urbanisation galopante et à l’appétit vorace des promoteurs immobiliers.
Dans la proche banlieue nord, le « neuf trois », département tant stigmatisé de la Seine-Saint-Denis, est riche de deux vélodromes encore en activité : à Aulnay-sous-Bois et à Saint-Denis.

Vélodrome Saint-Denis 4Vélodrome Saint-Denis 3Vélodrome Saint-Denis 21931-06-30+-+Miroir+des+Sports+-+Cipale+-+408A2Vélodrome de Saint-Denis 1

Toujours curieux, après avoir visité la basilique Saint-Denis, sépulture des rois de France, j’avais souhaité me rendre, non loin de l’université Paris 8, dans le temple des aristocrates du sprint.
Sans y paraître, bien discret derrière de sinistres murs de béton, le coquet anneau accueille, traditionnellement au mois de juin, le Grand Prix international de vitesse avec les meilleurs sprinters mondiaux. Le Club Vélocipédique Dyonisien (CVD), fondé en 1892, compta dans ses rangs deux très grands champions : le champion olympique Lucien Michard et son « Poulidor », non pas Lagarde mais Lucien Faucheux éternel second. C’est pour eux d’ailleurs que le vélodrome fut construit et inauguré en 1933.
À votre probable étonnement, les vélodromes sont encore légion en France, certes souvent dans un triste état. Il n’est pas rare, lors de mes pérégrinations hexagonales, quand je me trouve à proximité de l’un d’eux, que, poussé par une curiosité incontrôlée, j’aille jeter un coup d’œil et prendre quelques clichés. Fichez vous de moi, il y en a bien qui collectionne les boîtes d’allumettes (philuménie) ou les capsules de bière (cervacapsulophilie), moi je suis « collectionneur de photographies de vélodromes ». Tiens, en gage de votre moquerie, je vous charge de trouver le nom de mon étrange marotte.
D’ailleurs, j’ai des amis qui apportent leur contribution en m’envoyant quelques images de vélodromes glanées au hasard de leurs promenades.
C’est ainsi que je peux vous présenter, à tout seigneur tout honneur, le plus vieux vélodrome de France encore en service, celui de Senlis, son aîné d’un an, étant agonisant.
Inauguré en 1897, il est situé dans le département de l’Allier, précisément dans la petite cité de Lurcy-Lévis.

le-velodrome-montalescot-fete-ses-120-ans_3345590Vélodrome Lurcy-Levis 1Vélodrome Lurcy-Lévis 3Vélodrome Lurcy-Lévis 2Vélodrome Lurcy-Lévis 4Vélodrome Lurcy-Lévis 5

Je poserais volontiers mon panier, dans ce décor champêtre, pour pique-niquer (un pâté en croûte et une bouteille de Saint-Pourçain, ça vous convient ?) et évoquer les riches heures du duc du Bourbonnais, le doyen des vélodromes. Un site fort bien documenté en retrace l’histoire : http://velodrome.03320.fr/

Lurcy Lévis Kubler

Ferdi KUBLER sur la pelouse du vélodrome (Archives « Histoire du vélodrome de Lurcy-Lévis »)

Dans les statuts de la société vélocipédique en charge de la gestion de l’enceinte, j’ai relevé à l’article 19 que les discussions politiques et religieuses sont interdites. Sans remonter à la quasi fracture sociale du pays au temps d’Anquetil et Poulidor, ne peut-on pas tout de même débattre sur la rivalité actuelle opposant nos sprinters Arnaud Démare et Nacer Bouhanni ?!
J’eus aimé que René Fallet, originaire de Jaligny-sur-Besbre, choisisse la bucolique piste lurcyquoise pour établir le « record du monde de l’heure des Écrivains de plus de quarante ans dont le prénom commence par un R », mais le truculent romancier amoureux fou de la petite reine lui préféra le vélodrome Louis-Darragon de Vichy.
Plus sérieusement, à raison de deux réunions annuelles, le vélodrome de Lurcy-Lévis accueillit de très grandes figures du cyclisme mondial. Entre les deux guerres, il vit passer de grands champions comme Antonin Magne, André Leducq, Roger Lapébie, Paul Le Drogo, René Le Grevès.

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Les frères Jean et Louison Bobet en 1953 (Archives « Histoire du vélodrome de Lurcy-Lévis »)

En compulsant les programmes, je relève les noms de Louison Bobet et son frère Jean, du suisse Ferdi Kubler (vainqueur du Tour de France 1950), de Charly Gaul, d’Anquetil Darrigade et Terruzzi vainqueurs ensemble des deux derniers Six Jours disputés au Vel’ d’Hiv’, du régional Roger Walkowiak beau vainqueur du Tour de France 1956 et pourtant injustement dénigré, de Guido Messina champion du monde de poursuite, du belge Patrick Sercu champion olympique du kilomètre et détenteur du record de victoires dans les courses de Six Jours (88), de Raphaël Geminiani, Apo Lazaridès, Nello Laurédi, Gilbert Bauvin, bien d’autres encore, sans oublier les spécialistes de la piste Pierre Trentin, Daniel Morelon, Gérard Quintyn et le bien nommé Arnaud Tournant.
Gagné par ma frénésie de vélodromes (voyez comme c’est contagieux), mon ami poursuivit sa quête photographique au vélodrome Isidore Thivrier de Commentry.

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Rien ne stipule que les considérations politiques sont interdites sur cette autre piste bourbonnaise, aussi, afin de ne pas rouler idiot, il faut rendre hommage à Isidore Thivrier.
Son père Christophe, premier maire socialiste du monde (élu en 1882), fut connu comme le « député en blouse ». En effet, bien avant que les élus de la France insoumise se présentassent sans cravate lors de la rentrée de la nouvelle législature, ce député de l’Allier, ancien mineur, fit scandale en 1889 en pénétrant dans l’hémicycle habillé de la blouse bleue des ouvriers bourbonnais : « Quand l’abbé Lemire posera sa soutane, quand le général de Galifet posera son uniforme, je poserai ma blouse ». Récemment, Kad Mérad s’est inspiré de cette scène dans la série Baron noir diffusée par Canal+.
Isidore Thivrier, maire de Commentry de 1936 à 1940 et député de l’Allier de 1924 à 1940, fut l’un des 80 parlementaires (avec Marx Dormoy, un autre Bourbonnais) ayant voté, le 10 juillet 1940, contre la proposition de révision des lois constitutionnelles régissant la IIIème République en vue d’accorder les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, président du Conseil.
De manière surprenante, il conserva ses mandats électoraux : maire de Commentry jusqu’en 1943, il fut invité à entrer aussi au Conseil National et accueillit même cordialement le maréchal en visite à Commentry le 1er mai 1941. Refusant d’adhérer à la politique du régime de l’état français, il finit par démissionner de ses fonctions pour se consacrer à des actions plus clandestines. Il entra alors en contact avec le réseau de renseignements Marco Polo et installa dans sa propriété un émetteur clandestin en liaison avec Londres et Alger. Il fut arrêté en octobre 1943 par la Gestapo. Interné quelques mois à la prison de Bourges, il fut condamné par un tribunal militaire allemand à vingt ans de réclusion pour espionnage puis déporté en avril 1944 vers le camp du Struthof en Alsace. De santé précaire, atteint de tuberculose et d’angine de poitrine, il y mourut, trois semaines plus tard, le 5 mai 1944.
Difficile de reprendre la piste après un tel portrait ! « Je n’ai pas la socquette légère » comme on dit dans le jargon cycliste !
La qualité du revêtement en ciment de la piste et sa longueur (près de 500 mètres) font que le vélodrome Isidore Thivrier a acquis une tradition de demi-fond, une épreuve d’endurance très spectaculaire courue derrière des motos. Les coureurs qui atteignent des vitesses voisines de 70 km/h sont appelés stayer, littéralement en anglais, « celui qui tient, qui a de bonnes qualités d’endurance ».

demi-fond à Commentry

Collectionneur impénitent, je sollicitai un ami enseignant dans un collège de Lens, pour qu’il effectue quelques photographies du vélodrome de la ville avant que ce « chef-d’œuvre en terril » ne tombe entre les mâchoires des pelleteuses pour permettre la construction du musée du Louvre-Lens. Il semblait pourtant encore dans un état acceptable de conservation.

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Construit en 1933, reconstruit en 1990, il portait le nom de Maurice Garin en hommage au premier vainqueur du Tour de France en 1903. J’ai eu déjà l’occasion de vous parler de ce champion cycliste à l’occasion de l’exposition Ciao Italia organisée au musée de l’Immigration. De nationalité italienne, naturalisé français en 1901, venu s’installer dans le Nord, on le surnommait « le petit ramoneur » en référence à son ancien métier dans le Val d’Aoste.
L’autre grand fait d’armes de Maurice Garin fut son succès, en 1901, dans le mythique Paris-Brest-Paris à la moyenne, incroyable pour les bécanes de l’époque, de 22,995 km/heure.
Spécialiste des épreuves au long cours, il remporta aussi, en 1895, les 24 heures des Arts Libéraux. Cette course organisée par le journal Le Vélo était disputée derrière des entraîneurs … dotés d’une simple bicyclette, d’un tandem ou d’une triplette. Pour l’anecdote, Garin ingurgita au cours de ce marathon : 19 litres de chocolat chaud, 7 litres de thé, 8 œufs au madère, une tasse de café avec de l’eau-de-vie de champagne, 45 côtelettes, 5 litres de tapioca, 2 kg de riz au lait et des huîtres ! Hé Dukan !
Au Nord, c’étaient les corons, la terre c’était le charbon… Le petit ramoneur nous a quitté en 1957, les mines et les vélodromes ont fermé peu à peu. Il ne reste aujourd’hui que les pistes de Saint-Omer (construite en 1899) et de Bruay-en-Artois dans le Pas-de-Calais, et au bout de « l’enfer du Nord », le paradis, le vélodrome André-Pétrieux, lieu d’arrivée de la classique mythique Paris-Roubaix. On lui fit des infidélités de 1986 à 1988, pour des raisons bassement économiques, en lui préférant l’avenue devant les bâtiments de La Redoute sponsor de l’épreuve.
J’eus l’occasion de le visiter (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2011/04/15/voyage-au-bout-de-lenfer-du-nord/) à la veille de la course, mieux encore de marcher sur la piste et d’en faire le tour complet. Ce vélodrome, c’est une histoire de passion, une légende, et au fil des pas, défilait le film d’un demi-siècle d’arrivées. Les plus grands champions y triomphèrent (sauf Anquetil !). Pire que moi encore, cet après-midi-là, deux gosses italiens d’une cinquantaine d’années, à vélo, se photographiaient à tour de rôle à l’entrée de la dernière ligne droite. Avant eux, leurs compatriotes Serse et Fausto Coppi, Antonio Bevilacqua, Felice Gimondi, Francesco Moser trois fois consécutivement, Franco Ballerini deux fois, Andrea Tafi sans parler de Pino Cérami un italo-belge de 39 ans, connurent pareille ivresse !

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Arrivée de Paris-Roubaix 1964

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Bonus inestimable, j’eus droit à une visite privée des antiques douches ornées de plaques de cuivre gravées du nom de chaque vainqueur sorti de l’enfer : « Elles sont devenues légendes au même titre que les pavés. Elles sont le mur des lamentations, l’endroit où les coureurs grimacent, geignent, comparent leurs blessures, décrivent leurs chutes avec force gestes et mimiques dans un sabir international. L’endroit où se lavent poussière, plaies et fatigue ».
Sous les pavés, la piste ! Une « vélorution » ! On aime le vélo à Roubaix, et un second vélodrome, couvert celui-là, a vu le jour en 2012, juste à côté. On l’a baptisé familièrement Stab du nom de l’ancien grand champion nordiste Jean Stablinski champion du monde et quadruple champion de France sur route.
Le football, le sport roi des médias, a fait trop souvent la nique au cyclisme et plusieurs villes possédant des clubs professionnels ont sacrifié la piste en désuétude de leur vélodrome pour en augmenter la capacité.
Je me rappelle d’arrivées d’étapes du Tour de France sur l’anneau rose du Stadium de Toulouse et du Parc Lescure de Bordeaux. J’ai fréquenté le stade Auguste Delaune (sportif normand mort sous les tortures de la Gestapo) à Reims avec la piste qui entourait la pelouse sur laquelle les légendaires joueurs Kopa, Fontaine, Piantoni, Vincent pratiquaient leur football champagne. Je me souviens d’une couverture du magazine Sport&Vie où les deux grands champions de l’époque Raymond Kopa et Louison Bobet posaient sur la piste en ayant échangé leur tenue.

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Soixante-trois ans se sont écoulés depuis que Lucien Lazaridès, surnommé l’enfant grec, gagnait l’étape azuréenne Monaco-Marseille du Tour de France sur l’anneau du boulevard du Prado. La piste a disparu depuis longtemps, cependant, l’antre de l’Olympique de Marseille, reconstruite récemment, continue à porter le nom de Vélodrome. Et lors du Tour de France de l’an dernier, le temps d’un après-midi, le stade a retrouvé sa vocation originelle, deux serpents de bitume de 160 mètres de long et 6 mètres de large ayant été coulés en arc de cercle sur la pelouse pour permettre le départ et l’arrivée de la course contre la montre.

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À Montauban, la mousse et les publicités envahissent la piste rose de la légendaire cuvette de Sapiac laissant l’usage exclusif du lieu aux rugbymen locaux.

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Dans mon enfance, je me suis nourri, goinfré serait plus exact, des lectures des magazines sportifs couleur sépia qu’achetait mon père. Je les conserve précieusement, jaunis et écornés d’avoir tant été manipulés.
Lorsque j’ajoute un vélodrome à ma collection, me reviennent en mémoire certaines étapes du Tour de France, la photographie d’un sprint, à tout le moins d’un coureur échappé franchissant la ligne en vainqueur, une chute aussi parfois. Aussitôt, miraculeusement, quelques fantômes surgis du passé se mettent à rouler sur la piste déserte.
Je vois Ferdi Kubler l’emportant à Saint-Malo lors du Tour de France 1949.

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1949-Kubler satint-Malo au-velodromeFerdi Kubler remporte la 5ème étape Rouen-Saint-Malo du Tour de France 1949

J’imagine Rik Van Steenbergen endossant le maillot jaune à l’issue de la première étape Brest-Rennes du Tour 1952. Voyez fugacement son sprint sur le vélodrome de Rennes avec ces images  (et le son si caractéristique des reporters de l’époque) dont j’attendais impatiemment la diffusion lors du passage des « actualités » au cinéma. Ce fut l’un de mes premiers souvenirs sportifs: dans l’échappée, figurait le coureur indépendant Pierre Pardoën qui participait à de nombreuses courses régionales au pays de ma grand-mère (et mon père) picarde.

http://www.ina.fr/video/AFE85004627

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Vélodrome Rennes 1Vélodrome de Rennes

Ce sont plus de 100 pistes (126 en 2013) qui sont encore en service en France. Certaines, mal ou pas entretenues, sont sans doute à l’article de la mort.
À moins d’être des mordus de cyclisme (et encore), rares sans doute parmi vous savent qu’on peut trouver des anneaux à Branoux-les-Taillades (Gard), Cléden-Poher et Guipavas (Finistère), Couëron et Guémené-Penfao (Loire-Atlantique), Descartes (Indre-et-Loire), Noyant-la-Gravoyère (Maine-et-Loire), Plélan-le-Grand (Ille-et-Vilaine), Plouasne et Quintin (Côtes-d’Armor), Valentigney (Doubs), Villemur-sur-Tarn, et même dans la station balnéaire chic de Deauville.
Ça sent bon la douce France, j’ai envie de penser que les équipes municipales actuelles envisagent avec bienveillance l’avenir de leurs infrastructures. Il est évident que les coureurs de l’élite préfèrent aujourd’hui les destinations exotiques à des critériums en France profonde pour des contrats juteux, mais cela constitue d’excellents outils pour les écoles de cyclisme. Louison Bobet affirmait qu’il n’aurait jamais gagné Paris-Roubaix et le Tour des Flandres s’il n’avait pas connu l’expérience de la piste.

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Malheureusement, j’ai lu les récents avis de décès de Mont-de-Marsan et Blois dans la rubrique nécrologique des vélodromes.
Pauvre stade Jean Loustau qui connut les grandes heures du Stade Montois avec les rugbymen de légende, Christian Darrouy, Benoit Dauga et les fabuleux frères Boniface ! Luis Ocaña, venu en voisin du Gers, Thévenet, Guimard et Duclos-Lassalle firent autrefois honneur à la piste. Place désormais à une extension du centre hospitalier !
Même les « merckxistes » les plus radicaux ignorent peut-être que le vélodrome de Blois constitua un tournant important dans la carrière du Cannibale, au même titre que ses triomphes dans Milan-San Remo et ses chevauchées fantastiques dans les ascensions de l’Aubisque et des Tre Cime di Lavaredo dans les Dolomites.
La roue de l’infortune tourna, le 9 septembre 1969, sur le béton de la piste blésoise alors qu’il disputait une course derrière derny. Eddy était dans le sillage de son entraîneur, Fernand Wambst, quand, brusquement, l’accident survint. Victime d’un bris de pédale, l’entraîneur d’un autre concurrent chuta emmenant dans sa cabriole les poursuivants immédiats. « Ce fut terrible. Il n’y a pas eu moyen d’éviter Daler et son vélomoteur. Wambst a percuté de plein fouet. Moi-même, j’ai effectué une pirouette d’une quinzaine de mètres et je me suis reçu, sur le béton, la tête d’abord, le dos ensuite. Nous étions à plus de 60 km/heure. »
Fernand Wambst fut tué sur le coup. Eddy Merckx, emmené à l’hôpital, resta sans connaissance une demi-heure. Les radiographies ne décelèrent finalement aucune fracture mais le champion belge eut le bassin complètement déplacé et confia en avoir subi les séquelles durant la suite de sa carrière pourtant prodigieuse. Un autre grand champion belge Stan Ockers fit une chute mortelle lors des Six jours d’Anvers en 1956. Un monument fut érigé en sa mémoire en haut de la côte des Forges sur le parcours de la « doyenne » Liège-Bastogne-Liège.
L’un des multiples hauts-faits d’armes d’Eddy Merckx eut pour théâtre le vélodrome de Mexico. Mauvais timing de ma période mexicaine, j’avais manqué de peu en 1968 les médailles d’or olympiques des sprinters français Trentin et Morelon et du poursuiteur Daniel Rebillard, je ratais de quelques semaines sa tentative victorieuse contre le record de l’heure. Sur un air de mariachis … Merckxicoooooo !

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Tardive consolation, une lectrice bruxelloise photographia pour moi le vélo utilisé par le champion à Mexico et exposé sur le quai central de la station de métro … Eddy Merckx.

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Légèrement confuse, elle s’excusa de l’aspect un peu « sommaire » de la machine. Je la rassurai en lui confiant qu’il en était des vélos de piste comme des peintres, ils sont souvent primitifs quand ils sont flamands ! Je lui pardonnai volontiers qu’elle ignorât que les vélos utilisés sur la piste ne possèdent ni frein, ni dérailleur.
Avec ces engins dits à pignon fixe, il n’est donc pas possible de faire de la roue libre. Les jambes sont entrainées et on est obligé de continuer à les tourner jusqu’à l’arrêt. Ce procédé évite les coups de freins trop violents qui risqueraient d’être dangereux notamment dans les virages en cas d’un écart d’un coureur qui vous précède. Sans compter que tout gain de poids, même de quelques grammes, est appréciable dans la recherche de l’aérodynamisme.
Pour les sprinters, c’est ce qui leur permet de réaliser des séances de « surplace » qui ont pour but d’obliger le coureur qui est derrière vous, à passer devant afin de pouvoir profiter de son aspiration au moment du sprint final.
Cela peut paraître paradoxal pour une épreuve de vitesse, mais dans le cyclisme de papa et grand-papa, il n’était pas rare d’assister à de très longs surplaces qui mettaient à rude épreuve les muscles des coureurs.
Dans la mémoire des anciens sont figés des surplaces entre Antonio Maspes et Michel Rousseau qui avoisinèrent ou dépassèrent la demi-heure. Dans mon enfance, j’ai souvenir de cousins de Bourg-la-Reine qui avaient pratiqué le cyclisme sur piste et qui m’enseignaient de passionnantes leçons de tactique, un peu à la manière de Jean Gabin !

Surplace Rousseau GaignardMichel Rousseau et Roger Gaignard dans une séance de surplace

Dans l’époque moderne, le temps est « compté » et à cause des impératifs horaires et économiques des diffuseurs audiovisuels, un maximum de deux surplaces est autorisé par course avec une durée maximale de 30 secondes, à l’issue desquelles le starter indique au coureur de tête de repartir.
Il n’y a pas que les vélos qui sont « primitifs », les maillots d’antan des pistards étaient aussi minimalistes, dépourvus des traditionnelles poches arrière et poitrine des routiers (tant pis pour le briquet et le paquet de Gauloises de René Fallet !). Par contre, ils possédaient la noblesse de la soie et j’adorais leur élégance, enfilés sous le cuissard, moulant le torse du coureur afin de permettre une meilleure pénétration dans l’air.
Je suis intarissable, permettez que j’évoque aussi le vélodrome de Besançon. Aujourd’hui disparu, il portait le savoureux nom de Gibelotte.
Est-ce parce qu’il fut le champion incontesté de la lutte contre le temps, Jacques Anquetil, qualifié parfois de « chronomaître », écrivit (une fois avec son maillot de marque BIC) deux belles pages de sa carrière sur la piste de la cité horlogère.
Lors du Tour de France 1963, il consolida son maillot jaune en y remportant l’étape contre la montre. Cela inspira Antoine Blondin qui rédigea sa chronique de L’Équipe à la manière d’un Conte du Chat Perché de Marcel Aymé. Intitulée Course contre le Monstre, vous pouvez la retrouver ici : http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
Le meilleur fut à venir même si cela n’est pas inscrit dans le palmarès de Jacques. En septembre 1967, onze ans après avoir battu le légendaire record de l’heure de Fausto Coppi au Vigorelli de Milan, il lui vint l’idée de s’attaquer à nouveau à ce monument du cyclisme.
En guise de répétition, devant les caméras de la télévision, il effectua en soixante minutes, 101 fois le tour de la piste franc-comtoise battue par le vent soit 45,775 kilomètres. Cela fut considéré par les spécialistes et ses pairs présents au bord de la piste (notamment Poulidor) comme un formidable exploit athlétique. Deux jours plus tard, Anquetil battit le record en terre lombarde en parcourant 47,493 kilomètres dans l’heure, soit 1 334 mètres de plus que son premier record de 1956. « Pour Jacques, rien n’est plus beau que le record de l’heure. On ne peut pas y faire deuxième : c’est tout ou rien » (Paul Fournel).
Pour être complet et honnête sur le sujet, l’Union Cycliste Internationale refusa d’homologuer ce record, le champion normand n’ayant pas accepté de se soumettre au contrôle antidopage dans le vestiaire bondé de monde. Il n’y avait pas de quoi en faire un fromage, un bol de cancoillotte ou de gorgonzola bien crémeux en la circonstance.
Par la suite, en effet, ce record fut souvent dévoyé et perdit, faute de repères, beaucoup de sa signification. Plutôt qu’effectuer leur tentative sur l’anneau de référence, le Vigorelli à Milan, les candidats choisirent des pistes en altitude (Mexico est à 2 250 mètres), avec des revêtements en bois plus rapides, des vélos aux conceptions technologiques très (trop ?) pointues, et parfois même des « préparations biologiques » beaucoup plus condamnables que l’absorption éventuelle de quelques amphétamines.
L’Union Cycliste Internationale a mis récemment un peu d’ordre en étant plus flexible dans son règlement : « la bicyclette doit posséder « deux roues d’égal diamètre ; la roue avant est directrice ; la roue arrière est motrice, actionnée par un système de pédale agissant sur une chaîne ». « Le coureur doit être en position assise sur sa bicyclette. Cette position requiert les seuls points d’appui suivants : le pied sur la pédale, les mains sur le guidon, le siège sur la selle ». « La bicyclette doit être accessible à l’ensemble des pratiquants. Tous les éléments de la bicyclette doivent être commercialisés (c’est-à-dire disponible sur le marché ou en vente directe auprès du constructeur) au plus tard neuf mois après leur première utilisation en compétition. Le principe du prototypage de même que l’usage d’un matériel spécialement conçu pour un athlète, une épreuve ou une performance particulière n’est pas autorisé. »

velodromebesacn-1en 2000jpegVélodrome de Besançon

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Ferdi Kubler encore vainqueur à Besançon lors du Tour de France 1947

Anquetil  heure BesançonJacques Anquetil dans sa tentative contre le record de l’heure au vélodrome de Besançon

Je ne peux clore ce grand bain de nostalgie sans vous présenter un amour de vélodrome. Il possède le charme suranné des vieilles propriétés. La grille d’entrée grince. Derrière les herbes un peu folles, surgit ce qui ressemble à un jardin public ombragé plus propice à la pratique de la pétanque ou à l’organisation d’un vide-grenier ou d’une fête de la musique.

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Ici gît le vélodrome du Placia à L’Isle-Jourdain dans le Gers. Une photographie d’une exposition consacrée au passé du lieu montre les 13 personnes de la cité « qui déplacèrent des montagnes de terre pour construire en 1933 ce vélodrome à la forme atypique avec ses virages très resserrés ».
Au premier coup d’œil, on imagine mal qu’ici, roulèrent plus de 300 coureurs professionnels, 8 champions olympiques, 32 champions du monde, 18 vainqueurs du Tour de France. Pour la nocturne du 16 septembre 1960, on relève : 1.Robert Verdeun 2.Yves Rouquette 3.Anquetil 4.Stablinski.
Robert Verdeun, excellent coureur lui-même, était le frère de Maurice Verdeun champion du monde et champion de France de vitesse, vainqueur de la grande finale de la Médaille et du Grand Prix de Paris amateur.
Aujourd’hui, cette piste constituerait un excellent terrain de jeu pour les enfants sur leur tricycle. Curieux comme ils sont, ils demanderaient à leurs parents ce qu’est la bande bleu clair qui se trouve en bordure de la piste sur toute sa longueur. Sauraient-ils répondre qu’il s’agit de la « côte d’azur », une bande d’arrêt d’urgence qu’il est interdit d’emprunter volontairement. Lors des épreuves de poursuite et les tentatives de record de l’heure, elle est rendue impraticable par la pose de « boudins ». Il s’agit de petits sacs de sable, donc rien à voir avec l’excellente charcuterie régionale que l’on pourrait éventuellement déguster à l’ombre de la cinquantaine de platanes occupant le centre de la piste !
Quelle belle aire de pique-nique, cela aurait constitué au temps des nocturnes avec les as du Tour de France ! Idéale pour les mounjetados, ces repas de village si populaires dans le Sud-Ouest.

Vélodrome Isle-JourdainLe vélodrome du Placia autrefois

Vélodrome Isle-Jourdain 3

Phénomène récent d’édition, des journalistes ou historiens publient des ouvrages ou brochures faisant revivre, souvenirs et anecdotes à l’appui, l’histoire de vélodromes de leur région aujourd’hui disparus. Ainsi, à Saumur, le vélodrome de la Loire inauguré en 1894 fut démoli durant la Seconde Guerre mondiale, la piste ayant subi les crues du fleuve.
Sortez vos mouchoirs, la ville de Cholet a perdu ses trois vélodromes dont celui au joli nom de l’Oisillonnette.
Au cours de mes recherches, j’ai découvert qu’il y eut un vélodrome en ciment à Rouen en lieu et place de l’actuel marché d’intérêt national. Construit en 1895, il était intégré dans un ensemble comprenant un casino et un lac, au centre de la piste, haut-lieu du patinage hivernal. Mon père et mon oncle durent le connaître.

Vélodrome Rouen

L’ancien vélodrome de Rouen

Il accueillit plusieurs arrivées de Paris-Rouen considéré comme la plus ancienne course cycliste d’endurance de ville à ville (remportée en 1869 par James Moore).
Un nommé Guignollot, qui ne l’était pas du tout, termina second de l’édition de 1895 devant Caron et Rayard qui courait … en tandem !
Le 6 juin 1909, se disputa un omnium entre Gustave Garrigou, vainqueur du Tour de France 1911 (en 1910, il reçut une prime spéciale de 100 francs-or pour avoir escaladé le col du Tourmalet sans mettre pied à terre !), et Jean Alavoine, une sorte de Poulidor des temps héroïques, ayant terminé cinq fois dans les cinq premiers de la Grande Boucle. Surnommé le Gars Jean, Alavoine enrichit le jargon cycliste de formules comme « rouler la caisse », « pédaler avec les oreilles » ou « mettre le nez à la fenêtre ».
Juste à l’intérieur de l’anneau cycliste, il y avait une contre-piste en herbe permettant de faire courir simultanément un homme contre sa plus noble conquête.
Le vélodrome fut détruit en 1932. Deux ans plus tard, à quelques centaines de mètres de là, naissait Jacques Anquetil.
Je ne vais pas vous laisser sur ce sentiment de nostalgie. L’espoir fait revivre les vélodromes. Soixante après la démolition du Vel’d’Hiv’ de Paris, je me réjouis de la naissance de plusieurs pistes couvertes à travers l’hexagone : le Stab à Roubaix, Bordeaux-le-lac, Bourges et même prochainement à Bonnac-la-Côte.

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Dans mon enfance, se disputait, en hommage au village martyr, le Grand Prix de la Renaissance d’Oradour-sur-Glane avec les plus grands champions de l’époque. Aujourd’hui, à vingt-cinq kilomètres de là et de la capitale de la porcelaine, dans la campagne limousine, vient de sortir de terre le vélodrome Raymond Poulidor, du nom du grand champion originaire de la région. C’était pourtant un médiocre coureur sur piste mais, justement, s’il avait eu accès à ce type d’installation durant sa valeureuse carrière, son palmarès se serait sans doute enrichi de quelques courses prestigieuses.
Le vélodrome possède même deux pistes, une au format olympique et un anneau d’initiation et d’échauffement à l’intérieur. Il devrait être bientôt doté de sa couverture mais, pour l’instant, croisons les doigts, il connaît déjà quelques soucis avec le revêtement en béton de la piste partiellement … bosselé ! Bonne nouvelle, par contre, il a reçu la visite des collectivités de L’Isle-Jourdain (tiens, tiens), Loudéac et Saint-Étienne, voulant rénover ou bâtir le leur.

Vélodrome Bonnac la côte 1velodrome-de-bonnac-la-cote_3249871

J’ai gardé pour la bonne bouche le Vélodrome National de Saint-Quentin-en-Yvelines, à quelques tours de roue de chez moi, qui a ouvert ses portes en janvier 2014.
Il s’inscrivait à l’origine dans la candidature de la ville de Paris pour les Jeux Olympiques de 2012 mais le choix de Londres mit du plomb dans l’aile du projet. D’autant qu’à l’inverse du règlement du vélodrome de Lurcy-Lévis (!), ici, les spéculations politiques allèrent bon train : les élus de droite de la Communauté d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines pourfendirent la gauche majoritaire, arguant du fait que c’était un projet bien trop onéreux et d’une autre époque pour quelques rares coureurs en maillot de soie ! Ils reçurent même le soutien providentiel d’écologistes prétextant la proximité (réelle) d’une réserve migratoire ornithologique et la présence de quelques batraciens notoires en bordure de l’étang contigu.
Je ne développerai pas tous les débats sur ce « vélodrame » qui ne pouvaient pas se régler « à la pédale » … faute de piste ! En tout cas, le vélodrome a fini par voir le jour, et savoureusement, la droite, depuis majoritaire, s’enorgueillit du « magnifique écrin », véritable vitrine du sport, d’autant plus avec la perspective acquise des Jeux Olympiques de 2024.
À l’image du centre de Clairefontaine pour les footeux, le vélodrome s’intègre dans un complexe avec l’installation de la Fédération française de cyclisme et une autre arène destinée aux épreuves de BMX. C’est aussi le siège du centre d’entraînement de l’équipe de France et de nombreuses journées portes ouvertes permettent d’y assister.

St-Quentin Portes ouvertes 1St-Quentin Portes ouvertes 4St-Quentin Portes ouvertes 6St-Quentin portes ouvertes 3St-Quentin Portes ouvertes 7St-Quentin Portes ouvertes 2Journée Portes ouvertes vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines: entraînement de l’équipe de France

Aux normes olympiques, la piste francilienne a déjà accueilli les championnats de France en octobre 2014 et les championnats du monde en février 2015.
Un des premiers événements médiatiques fut la tentative victorieuse de Robert Marchand contre son propre record de l’heure des centenaires. Âgé alors de 102 ans, il parcourut 26,927 kilomètres, performance que beaucoup d’actifs seraient incapables d’égaler, à commencer par moi.

Robert-Marchand-Hour-Record-2017robert-marchand-champion-du-monde-de-cyclisme-a-plus-de-100-ans

Vous imaginez ma joie quasi enfantine de revivre, soixante ans après, les grandes heures du Vel’d’Hiv’ qu’en fait, je n’avais connues qu’à travers les journaux et quelques retransmissions télévisées.

St-Quentin France 9Florian Rousseau, ancien champion olympique et champion du monde, avec Jean-René Godart

Les championnats de France ne firent guère recette. Pourtant, le gratin du cyclisme national, dont quelques champions du monde en titre, était au rendez-vous sur la piste qui constitue désormais leur outil de travail au quotidien.
Pour la ferveur populaire, il faudrait repasser. En effet, seuls quelques nostalgiques comme moi, éparpillés dans les gradins, tentaient à travers leurs souvenirs d’antan, de transmettre leurs émotions et d’inculquer quelques notions à une jeune génération plus encline au VTT et BMX. Toute une éducation à remettre en place, là aussi !
L’intérieur de la piste est occupé par le « quartier des coureurs » qui, pianotant sur leur portable ou s’échauffant sur un home trainer le walkman sur les oreilles, attendent qu’on les appelle au départ.
Contre mauvaise fortune, bon cœur, j’eus loisir de me déplacer le long des balustrades pour mieux appréhender toute la virtuosité des champions et … championnes, pour jauger aussi l’impressionnante inclinaison des virages. Vive la force centrifuge !
Je me familiarisais avec les différents types d’épreuves. On peut tourner en rond (ou en ovale) de bien des manières : courses de vitesse individuelle et par équipes de trois, kilomètre contre la montre, courses d’endurance avec la poursuite individuelle et par équipes, la course aux points, l’américaine, le scratch, l’omnium. Ces spécialités ont leurs règles propres et réclament des qualités différentes de puissance, de vélocité et de souplesse.
Très prisé du public (même maigre), le keirin est une épreuve assez récente importée du Japon où les paris sont ouverts sur les coureurs. La course se déroule sur deux kilomètres : lors des premiers 1400 mètres, l’allure des coureurs est réglée par un entraîneur motocycliste qui accélère progressivement avant de quitter la piste à 600 mètres de la ligne.
Au diable les acouphènes, je fus ravi d’assister à la course de demi-fond, un peu désuète aujourd’hui, avec ses motos pétaradantes.
Et puis, vibra aussi ma fibre cocardière : les coureurs étaient vêtus, plutôt que ces infâmes tenues surchargées de logos commerciaux, de maillots de leurs comités régionaux respectifs. Délicieux anachronisme de voir les combinaisons d’aujourd’hui (maillot et cuissard combinés) aux couleurs de nos provinces héritées d’une France moyenâgeuse : le bleu de l’Ile-de-France piqué de fleurs de lys, la blanche hermine de Bretagne, les léopards de Normandie. L’enseignant qui sommeille toujours en moi pensait que ce pouvait être un moyen ludique d’acquérir quelques rudiments d’histoire et de géographie. Incidemment, nos chers enfants apprendraient que la Guyenne appartient à la Nouvelle Aquitaine et n’est pas le théâtre du lancement des fusées Ariane ! Je sais bien que notre cher président, plus cultivé que la moyenne, avait déclaré que la Guyane était une île … Allez, pas de mauvais esprit, roulons !

St-Quentin France 10Championnat de France de vitesse: François Pervis champion du monde et Grégory Baugé, neuf titres de champion du monde sur piste

St-Quentin France 11St-Quentin France 3St-Quentin France 12St-Quentin France 2St-Quentin France 1Poursuite par équipes

St-Quentin France 6Omnium femmes

St-Quentin France 8st-quentin France 14St-Quentin France 13St-Quentin France 15Épreuve de demi-fond

Quelques mois plus tard, le public répondit présent, cette fois, pour les championnats du monde. Mon frère eut envie de revivre les émotions spéciales que dégage un vélodrome. Je ne savais pas que ce serait sa dernière visite chez moi.
À la différence d’une course sur route qui passe devant vous durant quelques secondes, ici le spectacle est permanent et total. Nous retrouvâmes quelques fulgurances du passé, notamment lorsque, littéralement porté par une foule enfin déchaînée, François Pervis alla conquérir le titre du kilomètre pour 87 millièmes de seconde.

St-Quentin Monde 3Championnat du Monde

St-Quentin Monde 2St-Quentin Monde 1St-Quentin Monde 4St-Quentin Monde 5St-Quentin Monde 6François Pervis vient de remporter le titre mondial du Kilomètre

La Marseillaise retentit à cinq reprises en l’honneur de nos pistards.
Qui sait si, dans six ans, je ne vous conterai pas ici d’autres exploits de nos pistards lors des Jeux Olympiques de Paris qui se dérouleront sur cette même piste…
Hors quelques (trop rares) événements internationaux et nationaux, la piste de Saint-Quentin-en-Yvelines accueille quelques épreuves régionales de jeunes. C’est plaisant de voir évoluer, souvent gratuitement ou presque, ces graines de champions qui laissent espérer que le cyclisme sur piste a un avenir.
Des baptêmes sont même organisés au cours desquels monsieur et madame Tout le monde peuvent rouler sur la piste olympique et les plus téméraires « monter aux balustrades » comme les meilleurs écureuils. Cela suscitera peut-être de futures vocations chez leurs enfants.
Par contre, il faut probablement tirer un trait sur le retour d’éventuels Six Jours.
Les Six Jours se sont progressivement modifiés voire désincarnés, et ne correspondent absolument plus aux canons originels. Prolifiques encore en Europe dans les années 1970-80, ils se sont réduits comme une peau de chagrin. Seuls subsistent cette saison ceux de Londres, Gand, Genève, Rotterdam, Brême, Berlin et Copenhague. L’Allemagne a été particulièrement affectée avec la disparition des Six Jours de Dortmund, Cologne, Hanovre, Francfort, Munich, Munster.
À l’origine, le principe voulait tout simplement qu’il ne soit pas permis à une équipe (de deux hommes) de quitter la piste durant six jours et six nuits. Aujourd’hui, la course s’est « humanisée » se résumant dans la plupart des cas en des soirées avec une succession d’américaines entrecoupées de séries de sprints.
De toute façon, les spectateurs aussi ne voulaient plus de ce genre de course. Ce n’était plus rentable de faire tourner des coureurs devant des banquettes vides. Le temps est révolu où les coureurs étaient obligés de dormir dans les cagnas, sauf le fantasque Roger Hassenforder faisant le mur pour retrouver une belle admiratrice dans un hôtel voisin du Vel’ d’Hiv’ !

Cagna d'autrefois

Les champions routiers, qui déjà limitent leurs objectifs à un ou deux grands tours nationaux, préfèrent passer l’hiver au soleil de l’autre hémisphère plutôt que se frotter aux spécialistes de la piste dans des atmosphères confinées.
Pour humer aujourd’hui un peu de la fragrance des Six Jours à l’ancienne, il faut se rendre chez nos voisins belges au vélodrome Kuipke de Gand. Les Zesdaagse van Vlaanderen-Gent (Six Jours de Gand en néerlandais) constituent les derniers garants de l’institution. Les frites, la bière et le musette restent des valeurs refuges de la kermesse « brueghelienne » !
Ici, les plus grands spécialistes de la discipline Rik Van Steenbergen, Peter Post, Patrick Sercu, l’emportèrent associés aux grands routiers de l’époque Rik Van Looy, Eddy Merckx et Roger De Vlaeminck.
Pour en avoir un aperçu, je vous offre ce joli reportage de l’émission Faut pas rêver. Justement si, il faut rêver ! Et je ne désespère pas, rien qu’un soir, goûter à cette ambiance. La chose ne sera pas aisée cependant, en effet, dès février, la presque totalité des billets pour l’épreuve disputée au mois de novembre qui suit, est déjà vendue.
Dans le reportage, il y a même le gosse qui fait le tour du square (comme moi dans la cour de l’école !). Souriez de tous ces spectateurs qui tournent la tête comme une colonie de flamants roses, de « flamands » plutôt. Les Fla-les Fla-les Flamands roulent sans mollir, les Flamands ça n’est pas mollissant …!

https://m.ina.fr/video/CPC97000568/belgique-les-six-jours-de-gand-video.html

Les béotiens, je ne peux le leur reprocher, considèrent sans doute que tous les vélodromes se ressemblent, alors qu’ils doivent répondre aujourd’hui à des contraintes architecturales précises édictées par l’Union Cycliste Internationale afin d’être homologués pour les compétitions de haut niveau : « les vélodromes sont des pistes qui, dans leur forme et inclinaison ainsi que dans leur état et leurs dimensions permettent à chaque coureur, lors des compétitions cyclistes qui s’y déroulent, de défendre ses chances sans risque ni péril. »
Une piste est constituée de deux lignes droites parallèles et de même longueur, reliées par des virages dont l’inclinaison est déterminée en fonction de la vitesse minimum de sécurité.
La longueur de la piste doit être comprise entre 133,33 et 500 mètres, et choisie de telle sorte que pour un certain nombre de demi-tours parcourus, on obtienne une distance égale à un kilomètre. Elle est fixée à 250 mètres pour les championnats du monde et les Jeux Olympiques. Les virages sont d’autant plus relevés que la piste est courte. Cela exige un travail de géométrie très poussé.
La surface de roulement doit être dure, uniforme, antidérapante et non abrasive. Elle est généralement en ciment ou asphalte pour les pistes en plein air, revêtement moins sensible aux aléas climatiques. Plus rapide, le bois est utilisé pour les pistes couvertes. Les essences les plus « roulantes » aujourd’hui pour les pistes de haute compétition sont le Douglas ou pin d’Oregon, le pin de Sibérie et le Doussié un bois exotique présent dans les forêts du Cameroun.
Il faut confier la construction d’une piste et même sa réfection à des entreprises vraiment spécialisées. Pour n’en avoir pas suffisamment pris conscience, la mairie de Paris et la société Eiffage ont été confrontées récemment à de sérieux problèmes lors de la rénovation de la piste de la Cipale de Vincennes.

Cipale rénovée 2Cipale rénovée 1Travaux de réfection de la piste de la Cipale

Il est un de mes rêves enfantins sinon puérils que j’envisage de réaliser : lors de mon prochain séjour à Milan, je compte bien me rendre au vélodrome Maspes-Vigorelli, l’un des lieux vraiment dignes de l’appellation « légendaire » dans l’histoire du sport cycliste, avant que les lattes de bois de la piste mythique ne pourrissent définitivement.

Vigorelli(© Angelo Giangregorio)

Anquetil Vigorelli Giro 1960

Chers lecteurs et lectrices, vous savez désormais comment me faire rêver : il vous suffit de faire quelques photographies de vélodromes que vous aurez approchés au hasard de vos balades et de me les envoyer. Je me ferai un plaisir de les publier à la suite de ce billet.

Mes aimables remerciements à Denis RIGAUD et Jean-François HOOG pour leur collaboration iconographique.

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 février, 2018 |6 Commentaires »

Nul ne guérit du Tour de France !

Nul ne guérit de son enfance chantait Jean Ferrat. Je pourrais, ou je devrais, ajouter que nul ne guérit du Tour de France.
En ouverture de mes trois précédents billets sur le Tour de France 1957, je justifiais mon intérêt pour les Tours d’il y a cinquante ans et plus en déclarant mon profond ennui pour ceux d’aujourd’hui.
Et voilà qu’en pleine contradiction, je suis allé voir passer la grande boucle deux fois … et demie (!), en ce mois de juillet.
Après avoir rencontré une âme sœur ariégeoise, au début des années 1980, ce fut longtemps un rituel d’« aller voir le Tour » en famille. Il est vrai que c’était encore une époque où les champions comme Hinault et Fignon avaient du panache. Au-delà de la course elle-même, c’était un jour de fête et l’occasion de partager la convivialité des gens du Sud-Ouest dans les paysages majestueux des Pyrénées.
Les pique-niques au sommet des cols d’Aspin et du Tourmalet avaient une saveur particulière. L’air vivifiant en altitude semblait sublimer les délicieux saucissons et pâtés cuisinés à la ferme, l’hiver précédent. Le beau-père emmenait, pour la circonstance, sa gourde remplie de l’aimable piquette qu’il produisait.
Il y eut une nuit mémorable à la veille d’une arrivée à la nouvelle (alors) station de Guzet-Neige : nous ne fermâmes pas l’œil, occupés que nous fûmes à empêcher que le vent violent soufflant sur le plateau n’emportât les tentes. Le lendemain, ce fut la canicule, le goudron fondait sur la chaussée, mais notre patience fut récompensée par l’extraordinaire démarrage de Laurent Fignon qui planta Bernard Hinault, sous nos yeux.
Il y eut un terrible matin d’orage dans le col d’Aspin avec, au sommet, un épais brouillard empêchant de voir à trois mètres. Quand il se déchira, nous constatâmes que des centaines de personnes, comme nous, espéraient une éclaircie, silencieusement, dans leurs voitures. Elle survint magiquement, peu avant le passage des coureurs, et par un temps radieux, nous les vîmes « tournevirer » dans la longue descente serpentant jusqu’à Arreau.
Il y eut l’année où un intraitable service d’ordre, à la station de La Mongie, nous barra l’accès vers le sommet du col du Tourmalet. Bien que prétextant, avec une totale mauvaise foi, que nous n’étions pas là pour le Tour mais pour visiter le Pic du Midi de Bigorre, rien n’y fit … jusqu’à ce que passe devant moi le cuisinier de l’observatoire ! Il fallait bien que les chercheurs astronomes mangent … ainsi, nous pûmes effectuer en voiture, au milieu de la caravane, les quelques kilomètres menant en haut du Tourmalet. Je n’avais menti qu’à moitié car nous allâmes nous promener et pique-niquer dans le décor grandiose du Pic.
Avec le temps, on garde le souvenir de ces anecdotes plus que de la course elle-même.
La dernière fois que je vis les « forçats de la route », l’expression d’Albert Londres avait perdu tout son sens, en chair et en os, c’était devant la Tour Eiffel, pour le centième anniversaire de l’épreuve créée en 1903. C’était la sombre période où l’extraterrestre Armstrong tournait autour de la planète vélo, le « premier homme à avoir pédalé sur la lune » pour reprendre la savoureuse caricature d’un dessinateur d’humour.

Armstrong Charlie Hebdoblog

Comprenez ma faiblesse lorsqu’il y a quelques jours, j’acceptais l’invitation d’un beau-frère à aller voir le Tour, en Haute-Garonne, lors de l’étape Pau-Peyragudes, une station de sports d’hiver au-dessus de Luchon. Il avait même repéré que les bizarreries de l’itinéraire permettaient de voir les coureurs à deux reprises, cela explique la fois et demie évoquée ci-dessus !
Encore fallait-il pouvoir accéder au parcours, car de nos jours, l’organisation du Tour ferme (parfois abusivement) les routes de nombreuses heures avant. Elle ne tolère même aucune présence dans certains sites sanctuarisés comme la lunaire Casse déserte (portant bien son nom en la circonstance) au col de l’Izoard.
Cette fois, on n’aurait pas la caution du cuisinier du casino de Barbazan ! Nul besoin, cependant, de faire brûler un cierge à la toute proche cathédrale Notre-Dame de Saint-Bertrand de Comminges : carte détaillée à l’appui, nous dénouons un écheveau de petites routes sinuant entre les collines du Comminges, c’est l’occasion de découvrir quelques pittoresques villages avant d’aboutir, après la traversée de Saint-Pé-d’Ardet, à une cinquantaine de mètres de la route du col des Ares.
Le col des Ares culmine modestement à 797 mètres d’altitude et son ascension est infiniment moins difficile que celle des cols de Portet d’Aspet et de Menté, ses proches collègues (Pellos, le merveilleux caricaturiste de feu Miroir-Sprint, avait l’habitude de donner un visage humain aux montagnes qu’il nommait les juges de paix). Pour l’avoir moi-même escaladé autrefois avec facilité, je peux le confirmer et j’ai du mal à concevoir que mon champion Jacques Anquetil ait pu y connaître un début de défaillance lors du Tour de France 1957. D’ailleurs, dans mes recherches pour écrire mes billets précédents, j’ai constaté qu’il n’était pas répertorié, cette année-là, dans les cols comptant pour le grand Prix de la Montagne.
Assis, sur une barrière en bois, dans un large virage, nous n’avons guère à attendre le défilé de la caravane publicitaire emmenée par un coureur en jaune et un lion en peluche, emblèmes géants du Crédit Lyonnais, fidèle partenaire de l’épreuve.

Tour 2017 Caravane Col des Ares blog1Tour 2017 Caravane Col des Ares blog2

C’est Henri Desgrange, « l’inventeur du Tour », qui créa, en 1930, la caravane publicitaire, pour financer le passage des équipes de marques aux équipes nationales et régionales.

Jusqu’alors, les équipes appartenaient exclusivement à des marques de cycles, la puissante Alcyon-Dunlop, Peugeot, Mercier, Dilecta, Thomann, La Française, et plus mystérieusement (ou mystiquement) Alléluia et Génial Lucifer.
En ces temps héroïques, les premiers véhicules de la caravane vantaient le chocolat Menier, le cirage Lion noir, les réveils Bayard. Dans ma prime enfance, le musette et l’alcool faisaient bon ménage : je vis ainsi plusieurs fois, l’accordéoniste Yvette Horner jouant, juchée sur le toit d’une Traction avant parrainée par l’apéritif Suze.
C’était bien avant la loi Evin, je me souviens que les vins cuits Vabé (Qui boit Vabé va bien !), Saint-Raphaël et Martini sponsorisèrent respectivement le maillot jaune, le trophée du meilleur grimpeur et le challenge par équipes.
Boire un petit coup, c’était agréable dans le cyclisme d’antan, et je ne parle même pas de la légendaire fausse cuite du coureur maghrébin Abd-el-Kader Zaaf, victime d’une terrible défaillance, inconscient sous un platane d’une route languedocienne, et aspergé de pinard par des autochtones pour le réanimer. Ça, c’était avant pour reprendre le slogan d’une marque d’optique !

Tour 2017 Caravane Col des Ares blog3Tour 2017 Caravane Col des Ares blog7

Signe des temps, ce sont des banques et des multinationales qui, de nos jours, leur ont succédé.
Les Trente Glorieuses sont loin derrière nous et, désormais, les cadeaux sont lancés au public avec parcimonie. Il est peu probable que la charcuterie Cochonou, la volaille Le Gaulois et les frites surgelées MC Cain, symboles d’une certaine malbouffe, fassent vraiment recette au pays du foie gras et des magrets.
Nous recueillons tout de même quelques babioles pour ma petite nièce. Je conserve un gobelet pour boire à la santé de Force Ouvrière ! Ne vous moquez pas : longtemps, la CGT et le journal L’Humanité (Miroir-Sprint et Miroir du Cyclisme étaient des journaux spécialisés de cet organe de presse) firent leur propagande et recrutèrent des adhérents sur la route du Tour.
Même les coureurs manifestaient parfois leur colère, sinon dans la rue, du moins sur la chaussée du Tour. Ainsi, en 1978, avec à leur tête Bernard Hinault, le patron du peloton, ils roulèrent à très faible allure et terminèrent même à pied l’étape à Valence d’Agen pour protester contre les « cadences infernales », les horaires de départ trop matinaux et les transferts abusifs vers la ville étape suivante.
Les coureurs d’aujourd’hui sont beaucoup moins insoumis (!) et, cette année, en marche, à vélo, en train ou en avion, ils finirent une étape au sommet d’un col jurassien et, après une journée de repos, repartirent de … Périgueux vers Bergerac. De même, ils disputaient une épreuve contre la montre autour du Vieux-Port de Marseille avant le final, le lendemain, sur les Champs-Élysées. Ne soyons pas surpris si, l’an prochain, un écolier situe Montgeron, commune de l’Essonne, dans les quartiers Nord de Marseille !

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Que ceux qui boivent du sirop (avec doseur, ça vient de sortir) Pressade-Teisseire lèvent la main ! C’est maintenant un troupeau de madeleines (Saint-Michel, pas Proust !) sauvages en transhumance.
En une trentaine de minutes, les véhicules publicitaires, sans temps mort, sont tous passés. Il faut patienter désormais environ une heure, selon l’horaire le plus optimiste, pour le passage des coureurs. Cela nous laisse largement le temps de pique-niquer. Un verre de muscat (sans signe d’appartenance à une centrale syndicale !), saucisse sèche et jambon de pays, tomates du jardin, fromage de montagne, la musette du spectateur vaut largement le ravitaillement en gels énergétiques des coureurs modernes.
La montagne a presque retrouvé son calme … jusqu’à ce que, soudain, un hélicoptère tournoie un peu plus bas dans la vallée. Signe avant-coureur, c’est le cas de le dire ! « Ils » approchent, la radio d’une voiture de l’organisation annonce que dix-huit coureurs sont échappés avec cinq minutes d’avance sur le peloton.
En suivant la trajectoire de l’hélico, on devine leur progression tranquille dans la forêt : une voiture avec un gyrophare bleu, quelques motards feux allumés, « Ils » sont là : on repère Marcel Kittel le maillot vert du meilleur sprinter. C’est dire, pour les spécialistes, que la bataille ne fait pas rage.
Leur avance semble s’être accrue sur le peloton qui, bientôt, arrive compact avec à sa tête, une nuée blanche de coureurs SKY et leur diamant jaune Froome (clin d’œil aux Beatles). Je distingue le maillot tricolore vert-blanc-rouge du champion d’Italie Fabio Aru. C’est tellement plus esthétique un maillot quasi vierge de logos publicitaires.

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N’imaginez là aucun sentiment nationaliste ou antieuropéen, mais j’ai la nostalgie des maillots des équipes nationales et régionales d’antan. Gamin, avant de les voir défiler sur le bord de la route, je rêvais devant leur description dans la liste des engagés : le bleu de France avec deux bandes blanche et rouge, le bleu nattier avec ceintures noire, jaune et rouge des Belges, le vert olive avec ceinture blanche et rouge des Italiens, le gris perle avec bandes jaune et rouge des Espagnols. Je les dessinais et coloriais, j’apprenais ainsi sans effort les couleurs des nations voisines. Il y avait aussi, c’étaient les termes exacts, la tenue azur cerclée d’une bande or des coureurs du Sud-Est, celle tabac (ou havane) avec une ceinture et une « cravate » vertes des représentants du Sud-Ouest.
Je vous l’ai déjà raconté, je mis à contribution ma maman et ma tante pour qu’elles me tricotent un maillot de champion de France et du monde (tant qu’à faire !), ainsi qu’un maillot vert avec sur une bande rouge, l’inscription Wonder, le nom de la marque de mon petit vélo. Une institutrice, adjointe de ma mère, me cousit un éclatant maillot jaune avec les lettres HD brodées en hommage au créateur du Tour de France.
Je ne reconnais plus personne aujourd’hui, il est même des maillots jaunes et verts de certaines équipes qui se confondent avec ceux distinctifs des leaders. Jusqu’aux reporters qui vous parlent de coureurs de l’AG2R La Mondiale, de Cofidis, de Direct Énergie, de Cannondale ou Movistar ! C’est le Tour de la mondialisation et des coureurs sandwiches. On envisage même, dans les prochaines années, un départ du Tour … en Chine !
Il n’y a aucun coureur lâché au désespoir d’une spectatrice qui réclame le grupetto(sic), terme italien signifiant dans le jargon cycliste le petit peloton des attardés.
Maintenant, nous sommes quelques spectateurs à filer trois kilomètres plus bas dans la vallée pour revoir les coureurs après leur escalade du col de Menté.
Pour l’instant, notre souci est de traverser la Garonne et le premier pont, à deux kilomètres, ne peut pas être atteint tant que la route ne sera pas rouverte à la circulation. Nous n’avons guère à attendre et nous trouvons vite un bon poste d’observation dans le petit village de Salechan.
Une nièce, qui suit la retransmission à la télévision, nous joint sur le portable pour savoir où nous nous trouvons dès fois que … : une longue ligne droite suivie d’un virage à angle droit avec une immense banderole bleue ENEDIS, la voilà au courant !
La radio d’un voisin annonce le passage des échappés au sommet du col de Menté. Ils seront vite en bas à Saint-Béat, la cité du marbre. Attention, cependant, j’ai consacré, il y a quelques années, un billet à ce col pyrénéen qui appartient à l’histoire du Tour de France. Une plaque rappelle la chute dramatique en descente de Luis Ocaña qui priva l’Espagnol d’une victoire quasi acquise contre l’invincible Eddy Merckx lors du Tour 1971.
L’attente sera brève, voici les échappés puis le peloton, guère plus combatifs qu’il y a une heure :

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Tour 2017 à Salechan blog

Devant une telle apathie, je pense, à cet instant, à un autre grand champion ibérique du passé :
l’Aigle de Tolède Federico Bahamontès. Il survolait les sommets. Dès que la route s’élevait, il déployait ses ailes et s’envolait quitte, c’est arrivé, à s’arrêter en haut du col pour déguster une glace. Fantasque, piètre descendeur, il remporta, tout de même, six fois le trophée du meilleur grimpeur (il n’y avait pas de maillot à pois à l’époque) et surtout le Tour de France 1959 profitant de la rivalité des quatre cadors de l’équipe de France, Anquetil Bobet Geminiani et Rivière, qui se neutralisèrent pour empêcher le succès du « petit » régional, champion de France cependant, Henry Anglade.
J’ai l’air de radoter tels les anciens combattants du cyclisme et pourtant, la veille, j’ai découvert à la maison de la presse, le premier numéro d’une revue trimestrielle spécialisée (d’origine flamande traduite en français) au titre surprenant de … BAHAMONTES ! Luxueuse (elle coûte 12,50 euros), sans publicité, avec des photos d’art, elle affirme dans son éditorial : « Nous faisons fi de l’écume du jour mais offrons une place majeure aux sujets intemporels qui resteront gravés dans nos mémoires ».
Un joli article est consacré à André Darrigade, valeureux coureur des années 1950-60 (il fut champion du monde et gagna un Tour de Lombardie au nez et à la barbe du grand Fausto Coppi en pleurs), qui, toujours bon pied bon œil à 88 ans, a assisté, la veille, à l’inauguration de sa statue géante (haute de six mètres) à Narrosse, son village natal des Landes.
Justement, en cette année 1959, le populaire Dédé, brillant sprinter, remporta, à une dizaine de kilomètres de là où nous nous trouvons, l’étape de montagne entre Bagnères-de-Bigorre et Saint-Gaudens, réglant un groupe d’une vingtaine de coureurs, parmi lesquels Bahamontès, Anglade et les seigneurs de l’équipe de France ! Comme quoi, aussi en ce temps-là, il arrivait que la montagne accouchât d’une souris.
Je me souviens que, lors d’un Tour, le directeur de la course Jacques Goddet avait qualifié les coureurs, dans sa chronique du journal L’Équipe, de « nains de la route » pour fustiger leur absence de combativité et d’initiative. Je n’avais guère apprécié car parmi eux, il y avait un « nain jaune », Anquetil, qui porta pourtant la tunique d’or de la première à la dernière étape !
Nous rentrons à la maison à temps pour assister à la télévision, à la fin de l’étape, la descente du Port de Balès puis la montée finale vers la station de Peyragudes via le col de Peyresourde.
Les coureurs ont-ils senti mon courroux, ça s’est un peu animé depuis tout à l’heure. Á la veille de la fête nationale, nos « petits Français » ont brillé : Romain Bardet remporte l’étape, Warren Barguil prend le maillot blanc à pois rouges. Pour quelques secondes, l’Italien Fabio Aru troque son beau maillot vert blanc rouge pour la toison d’or.
Quelques véhicules de la caravane se sont regroupés près de chez nous à Salies du Salat. Les géants du Crédit Lyonnais semblent narguer l’agence du Crédit Agricole, juste en face.

Caravane Crédit Lyonnais à Salies blogTour 2017 Vitrine St-Girons blog

Je ne manifeste pas pour les cadences infernales que m’impose le Tour : dès le lendemain matin, je suis à pied d’œuvre pour le départ de l’étape 100% ariégeoise Saint-Girons-Foix, villes phares du département distantes de quarante-deux kilomètres. Les coureurs en effectueront une soixantaine de plus car on les envoie dans trois cols dont le redoutable mur de Péguère interdit même au public. Un autre sanctuaire : Poulidor y mit pied à terre au plus fort de la pente. La dernière fois que le Tour passa par là, quelques imbéciles y semèrent (sans geste auguste) des clous provoquant une impressionnante série de crevaisons, sorte de remake du film Les Cracks avec Bourvil. Sont-ce les mêmes énergumènes, ils s’en sont pris, cette fois, aux pneus de véhicules garés à Massat ! Le truculent dialoguiste de cinéma Michel Audiard, grand amoureux du cyclisme et pratiquant, disait : « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ! »
Ce matin, c’est Saint-Girons ville close. Pour y accéder, il faut stationner à l’extérieur de la cité et se rendre à pied au centre ville.
Bis repetita : j’ai donc encore droit au défilé de la caravane publicitaire. Cette fois, il y a, le long des barrières, une distribution à pied des mêmes « cochonouries » que la veille. Je saisis au passage un bob Krys pour me protéger du soleil. Juste devant moi, Isabelle du Pas-de-Calais (elle s’est ainsi présentée au micro qui lui a été tendu) se précipite sur tout ce qui voltige, elle finira même vêtue d’un tee-shirt de l’AG2R La Mondiale. Elle réprimande deux individus sur la chaussée qui lui masquent le podium, sans doute ignore-t-elle que l’un, ancien rugbyman international, Thomas Liévremont, fut sélectionneur du XV de France, et l’autre, Laurent Brochard, champion du monde sur route … à la grande époque EPO de l’équipe Festina.
Á ma gauche, un brave paysan du coin regrette peut-être à moitié d’avoir bien répondu à une question sur la marque Vittel : le voici aussitôt embarqué par une hôtesse de la célèbre eau minérale pour assister à l’arrivée à Foix dans le carré des VIP avec Raymond Poulidor (son rapatriement en soirée est prévu par l’organisation !). Un spectateur à l’inspiration « blondinesque » lui a déjà trouvé un surnom : Marcel Vittel !
Vieux lubrique, je me contente de reluquer les beaux mannequins blancs à pois rouges qui, faisant rouler leurs valises, partent déjà vers Foix pour embrasser le meilleur grimpeur sur le podium d’arrivée. Dans une autre vie, je serai meilleur grimpeur du Tour de France, ou maillot jaune ou maillot vert, pour profiter du rouge à lèvres bien gras des hôtesses qui vous tatoue les deux joues !

Tour 2017 St-Girons caravane blog 2Tour 2017 St-Girons caravane blog 1Tour 2017 St-Girons caravane blog 3Tour 2017 St-Girons caravane blog 4Caravane FDJ  blogTour 2017 St-Girons caravane blog 9Tour 2017 St-Girons caravane blog 8Tour 2017 St-Girons caravane blog 6Tour 2017 St-Girons caravane blog 10Tour 2017 St-Girons caravane blog 11Tour 2017 St-Girons caravane blog 12Tour 2017 St-Girons caravane blog 7Tour 2017 St-Girons caravane blog 5

Idéalement placé, pendant une heure, je vois défiler devant moi tous les géants de la route qui, un à un, viennent signer la feuille de contrôle. Bien sûr, en ce 14 juillet, tandis que notre armée en remontre à Trump sur les Champs-Élysées, ici la foule complimente les vaillants pioupious décorés la veille, Bardet et Barguil, et le vétéran Voeckler (qui prendra sa retraite à la fin du Tour). Le presque régional de l’étape, l’Albigeois Lilian Calmejane, vainqueur aux Rousses, et le Rital Fabio Aru, tout nouveau maillot jaune, ont aussi les faveurs du public.
Michel Audiard, encore lui, dans le film Les Vieux de la vieille, lançait Jean Gabin dans une analyse géopolitique du cyclisme européen : « Les Italiens et les Suisses, ils sont peut-être pas doués pour la guerre, mais ils savent faire du vélo. Tandis que les Polonais, bons soldats je dis pas, mais ça s’arrête là ! » S’il est vrai que Lombards et Helvètes ne firent pas le poids à Marignan, la revanche fut cinglante à Pavie en 1524, encore que certains Suisses s’étaient rangés, cette fois, du côté de François 1er. En fait, on trouvait un patchwork de nationalités (souvent les mêmes) dans les deux camps, un peu à l’instar de la formation SKY aujourd’hui.
Audiard, par la voix de Gabin, fait référence aux BB italiens Bartali Coppi et KK suisses Kubler Koblet qui survolèrent les Tours de France de l’après-guerre.
Les choses ont évolué depuis, ainsi le Polonais Kwiatkowski, champion du monde et vainqueur, au printemps, de Milan-San Remo, fait partie du gratin mondial.

Tour 2017 St-Girons Barguil blog 1

Warren BARGUIL meilleur grimpeur

Tour 2017 St-Girons Bardet blog

Romain BARDET

Tour 2017 St-Girons Voeckler blog 1

Thomas VOECKLER

Tour 2017 St-Girons Chavanel blog 1

Sylvain CHAVANEL

Tour 2017 St-Girons Gallopin blog

Tony GALLOPIN

Tour 2017 St-Girons Calmejane blog

Lilian CALMEJANE

Tour 2017 St-Girons Alberto Contador blog 2

Alberto CONTADOR

Tour 2017 St-Girons greg Van Avermaet blog

Greg VAN AVERMAET vainqueur de Paris-Roubaix

Tour 2017 St-Girons équipe SKY blog

L’équipe SKY (Chris FROOME futur vainqueur du Tour, 2ème à partir de la gauche)

Tour 2017 St-Girons Aru blog 1

Tour 2017 St-Girons Aru blog 2

Fabio ARU le maillot jaune

Concentrés ou blasés, allez savoir, tous les coureurs, le visage fermé, se rassemblent maintenant sous l’arche matérialisant le départ.

Tour 2017 St-Girons avant le départ blogTour 2017 St-Girons départ Van Avermaet blog

Greg VAN AVERMAET

Tour 2017 St-Girons départ Quintana blog

Le Colombién Nairo QUINTANA

Tour 2017 St-Girons départ Aru blog

Le maillot jaune Fabio ARU

Tour 2017 St-Girons départ Kittel blog

Le maillot vert Marcel KITTEL

Tour 2017 St-Girons départ Prudhomme  blog

Le directeur du Tour Christian PRUDHOMME

Tour 2017 St-Girons C'est parti blog

C’est parti !

Trente secondes … dix secondes … cinq, quatre, trois, deux … top, le grand cirque pédalant s’en va… moderato car le départ réel n’est effectué qu’à la sortie de la ville.

1937-07-20 - Miroir des Sports - N° 958 - 01

Les Ariégeois n’ont pas craindre pareille mésaventure que celle vécue par leurs aïeux, il y a quatre-vingts ans, lors du passage du Tour 1937 : un véritable roman que ce Tour de France, l’historien Pierre Miquel l’évoqua dans son ouvrage Le Tour de France de l’Histoire.

Déjà, le nouveau directeur de l’épreuve Jacques Goddet autorisait pour la première fois l’usage du dérailleur : avec la récente instauration des congés payés pour les classes populaires, cette innovation « amène une nuance dans le travail que doit accomplir le cycliste » (sic) !
Autre trouvaille, c’était encore l’époque où le parcours du Tour suivait comme un « chemin de ronde » le pourtour de l’hexagone, et les organisateurs décidèrent de tronçonner certaines étapes en trois tiers d’étape, ainsi entre Perpignan et Luchon, deux arrivées intermédiaires à Bourg-Madame et Ax-les-Thermes avec départ de la cité catalane à 4 heures du matin.
Une fronde s’organisa et, pour manifester leur mécontentement, les coureurs et directeurs d’équipes convinrent discrètement d’une grève du zèle. C’est ainsi que les ascensions des cols de Port et du Portet d’Aspet furent effectuées à allure pépère. La course ressembla à une lente procession au grand désappointement du public ariégeois qui espérait voir le champion du Sud-Ouest, le Bordelais Roger Lapébie, ravir le maillot jaune au belge Sylvère Maes vainqueur l’année précédente.
Le lendemain, entre Luchon et Pau, avec le franchissement des quatre grands cols pyrénéens, Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Aubisque, la bataille fut fantastique entre les deux champions mais Lapébie chuta lourdement, son guidon brisé entre les mains. Il avait été scié avant le départ de Luchon et de forts soupçons se portèrent de suite sur un mécanicien de l’équipe belge.
Lapébie fut pénalisé pour avoir été poussé par des supporters trop enthousiastes. Puis c’est Maes qui écopa à son tour d’une sanction de 15 secondes pour avoir reçu l’aide de compatriotes. L’équipe belge fulmina contre cette décision et dénonça une collusion entre Français et Italiens contre elle. C’en était trop et à Royan, les Belges, le maillot jaune Maes à leur tête, décidèrent d’abandonner le Tour. La voie était ouverte pour le Français Roger Lapébie qui gagna ce Tour de France historique.
La foule s’égaie dans les rues de Saint-Girons. Les vitrines des magasins sont décorées en honneur du Tour, alerte centenaire.

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Chez un boucher, vache et sanglier ont même enfourché un vélo. Gamin, j’aurais peut-être demandé à ma tata Émilienne de me faire le canevas exposé dans une mercerie, quoique non, j’adorais tellement son maillot bleu blanc rouge.
Á l’étalage du vendeur de livres d’occasion, je repère un ouvrage Tourmalet et Tour de France, histoire d’un mythe. Même si je m’en réjouis, je m’étonne de la présence de Jacques Anquetil en couverture, j’aurais plus imaginé Bahamontès ou Charly Gaul, l’Ange de la montagne.
Ailleurs, près d’un ancien vélo Mercier de Raymond Poulidor, on n’oublie pas un autre Fabio, l’Italien Casartelli qui perdit la vie dans une effroyable chute en descendant le col du Portet d’Aspet. Chaque année, une randonnée cyclotouriste, à travers le Couserans, lui rend hommage.

Tour 2017 St-Girons Bethmalais blog

Tradition et modernité : sur la Promenade du Champ de Mars, quelques danseurs du groupe folklorique Les Bethmalais bavardent devant le grand écran qui retransmet la course.

Tout à l’heure, au pied du château de Foix cher à Gaston Phébus, nous admirerons les très riches heures du duc de Bretagne, nouvellement adoubé, Warren Barguil.
Vous savez quoi ? Depuis, j’ai sorti mon vélo Lejeune (ça ne s’invente pas) d’une grange de la ferme. Chez le marchand de cycles qui l’a remis en état, j’ai vu avec émotion une vieille affiche de la grande époque des critériums d’après Tour de France.

Affiche Critérium Pamiers 1960 2 PHI blog.

Anquetil, Van Looy, l‘empereur d’Herentals, un sacré accro de l’offensive ce belge qui dynamitait chaque étape du Tour, Darrigade, Popof Graczyk, Raymond Mastrotto le taureau de Nay qui truffait ses interviews du juron « macarel » avec un accent aussi rocailleux que les gaves de son Béarn … Certains ne sont plus de ce monde. Ces derniers mois, trois anciens vainqueurs de la grande boucle, Ferdi Kubler, Roger Walkowiak et Roger Pingeon, nous ont aussi quittés.

Á la suite d’une de mes chroniques sur le Tour 1957, un ami interrogeait dans un commentaire si elle ne trahissait pas finalement la nostalgie de l’authenticité des Tours d’autrefois mais aussi celle de voir ma jeunesse rejoindre le peloton de queue (le grupetto ?).
Sûrement les deux, il a raison ! Cet été, « ça va Bardet » sur mon vélo Lejeune … même sans bise de la miss à l’arrivée !
Quand je vous disais que nul ne guérit du Tour de France !

Tour 2017 Dessin Dépêche du Midi blog

Hors les deux dessins et la couverture du Miroir des Sports de juillet 1937, toutes les photos sont la propriété d’Encre violette

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 août, 2017 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour d France 1957 ! (3)

Pour réviser les épisodes précédents :
– De Nantes à Thonon-les-Bains :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-1/
– De Thonon-les-Bains à Barcelone :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-2/

Á la fin du précédent billet, je vous avais laissé au milieu de la conversation, surprise par le malicieux Antoine Blondin, entre deux braves toros retraités devisant de la monotonie de la course d’hommes sur les Ramblas de Barcelone :
« « Qu’est-ce qu’on fait pour les vélos ? Ils ne sont pas responsables, les vélos ! Autrefois, encore, on s’efforçait de les protéger, on leur mettait des garde-boue, des sacoches. Mais aujourd’hui, voyez comme ils sont maigres et légers. Une pitié … »
Ici, chacun dut convenir que la chose était navrante, mais qu’on n’y pouvait rien, et que la bicyclette était un mal nécessaire à la course d’hommes.
« C’est pour les fatiguer », affirma un expert.
La vache fit entendre un ricanement et cligna de la paupière, comme quelqu’un à qui on ne la fait pas.
« Pour tout dire, je suis allée rôder autour du camion-atelier, et là j’ai vu des mécanos penchés sur les guidons.
– Alors, qu’est-ce que ça prouve ?
– Eh bien ! mes amis, ils leur liment les cornes ! » »

Jour de repos à Barcelone avec l’étonnant agrément d’une courte course individuelle contre la montre dans le beau parc de Montjuich, disputée en fin d’après-midi à l’heure des corridas.
« Il est évidemment paradoxal de faire monter nos champions sur leur vélo le jour où ils sont censés se reposer, mais ce spectacle offert aux Catalans part d’une observation fort judicieuse : les coureurs font tous du vélo pendant les jours de repos, afin de ne pas perdre l’automatisme du pédalage. Alors, autant les faire courir sur une brève distance, puisque le résultat sera le même. »
« Le rythme a été vite trouvé et le spectacle a été égal à l’enthousiasme du public, l’enthousiasme en ce qui concerne les vaillants petits coureurs espagnols, s’entend, et c’est assez naturel de la part des Catalans. Nos géants, eux, étaient de très mauvaise humeur. Ils veulent bien pédaler les jours de repos de leur propre initiative, mais ils ne veulent pas qu’on les y contraigne. Hassenforder fit sa petite démonstration personnelle : il mit 18’ 41’’ pour couvrir, sans la moindre conviction, deux tours de circuit que ses confrères, plus consciencieux, bouclaient entre 15’20 et 16’ 50’’. »
« Le classement de l’épreuve a été un reflet assez fidèle du classement général et de l’ordre actuel des valeurs : Jacques Anquetil a gagné devant Jean Forestier, Loroño et Bauvin. Vous verrez que l’ordre de classement de la « vraie » étape contre la montre Bordeaux-Libourne, jeudi prochain, diffèrera peu, dans les grandes lignes, de celui de Montjuich. Les courses contre la montre procèdent des mathématiques, sciences exactes. »
Maurice Vidal qui n’est pas journaliste à Miroir-Sprint, magazine d’obédience communiste, par hasard, dénonce les cadences infernales : « Nous avons été deux à protester contre ces heures supplémentaires abusivement imposées aux coureurs pour cause de pesetas : votre serviteur qui a préféré se délecter du royal spectacle du quartier gothique de Barcelone et de la vie étourdissante des ramblas, et Roger Hassenforder qui, n’étant pas payé pour faire le clown un jour chômé, a mis quatre minutes de plus que le vainqueur pour accomplir 9 km 800, afin de marquer sa désapprobation. »
Antoine Blondin traita mon champion avec tous les honneurs dus au vainqueur : « Quand Anquetil s’élança à son tour, le dernier, le sens athlétique de cette course se dégagea en pleine lumière. Le sentiment exquis de l’avoir pour soi tout seul n’empêchait pas qu’on l’étalonnât par rapport à ses adversaires. Son coup de pédale ample, l’aspect irrémissible de son effort haussaient le diapason et, pour nous qui le suivions, tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes. »
On lui donna un grand récipient argenté monté sur socle, genre Coupe Davis, un peu moins laid tout de même !

Tour 1957 Anquetil à Montjuich blog1Tour 1957 Anqetil à Montjuich blog 2

Je ne pouvais pas rêver meilleure distribution des prix en ce dernier jour de classe, en effet, en ce temps-là, les vacances scolaires commençaient la veille du 14 juillet.
Le lendemain, l’étape ramenait les coureurs en France, de Barcelone jusqu’à Ax-les-Thermes.
Je me souviens encore de la voix de Guy Kédia sur les ondes de Radio-Luxembourg. Comme tous les enfants de la communale et du Cours Complémentaire, nous venions de défiler dans les rues de mon bourg natal en ce jour de fête nationale. Quand j’allumai mon transistor, je compris immédiatement qu’un drame venait de se produire sur la route du Tour.
Dans le quotidien L’Équipe, le journaliste Michel Clare qui partagea longtemps la fameuse voiture rouge 101 avec Antoine Blondin et Pierre Chany, reproduisit les propos entendus sur Radio-Tour : « Attention ! Attention ! On demande l’ambulance en avant de la course … Un très grave accident vient de se produire. »
« Un silence terrible succéda à ces quelques mots » enchaîna le rédacteur. Puis la voix reprit : « C’est notre confrère Alex Virot et son motard qui ont été victimes de l’accident… » Clare décrivit la scène telle qu’il la découvrit sur les lieux du drame : « Les deux corps rompus gisaient sur les rochers, en contrebas de la route. Alex Virot avait cessé de vivre. Quant à René Wagner, sa bouche, d’où coulait le sang, remuait encore, mais la vie s’en allait très vite de ce corps pantelant, de ce visage couleur de cire. Il devait mourir dans l’ambulance qui l’amenait à la clinique de Ripoll, quelques minutes plus tard. »
Le coureur Marcel Queheille qui roulait seul à la poursuite de Jean Bourlès, l’homme de tête, fut la dernière personne à avoir vu en vie le célèbre reporter : « Á une cinquantaine de mètres devant moi, je vis la machine perdre l’équilibre sur les gravillons. Elle partit en zigzag, le chauffeur tenta de la maîtriser ; elle heurta une borne, puis deux, puis partit dans le vide. Je n’aperçus plus que deux jambes en l’air et des souliers qui voltigeaient. Jamais de ma vie, je ne pourrai oublier cela … »
La photographie des deux victimes gisant dans le ravin parut dans tous les journaux ; il est probable que, par respect, cela serait moins le cas aujourd’hui. Une plaque commémorative est visible encore sur les lieux du drame.
Pourquoi à cet endroit que rien ne désignait spécialement comme lieu de tragédie ? C’est l’histoire du jardinier de Samarcande que la mort attendait à l’heure dite, au lieu déterminé de toute éternité.
Alex Virot avait 67 ans. J’eus l’occasion d’évoquer sa brillante carrière de journaliste, pas uniquement sportif, dans un billet consacré aux grandes voix du reportage sportif :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/01/bonjour-chers-auditeurs-ou-le-commentaire-sportif/
Sa disparition dans les gorges du Rio Ter, en Espagne, suscita un immense émoi auprès du public et des suiveurs et coureurs du Tour de France.

Tour 1957 Barcelone-Ax Bourlès blog

La tragédie rejeta au second plan, la belle performance du coureur de l’équipe de l’Ouest Jean Bourlès qui, avant de courir les routes en vélo, exerçait le métier de cultivateur à Pleyber-Christ dans le Finistère.
Les ascensions des cols de Tosas et Puymorens n’avaient pas rebuté Bourlès qui, après une échappée de 150 kilomètres, termina à Ax-les-Thermes avec quatre minutes d’avance sur Queheille, le menuisier charpentier basque, un autre coureur régional de valeur.

Tour 1957 Barcelon-Ax Queheille blog

Tour 1957  Barcelone-Ax Anquetil mène dans col de Tosas blog

Tour 1957 Barcelone-Ax col de Tosas blog 1Tour 1957 Bauvin mène col de Tosas blog

Par contre, la journée fut marquée par les abandons de Stanislas Bober et Nello Lauredi, à la course de qui Ax met régulièrement un terme, selon le jeu de mots de Blondin pour rappeler la chute de l’azuréen dans la même région deux ans avant.

Tour 1957 Bober chute dans Puymorens blogTour 1957 Lauredi chute dans Puymorens blog

Le lendemain, les suiveurs du Tour retrouvèrent un peu d’apaisement dans les magnifiques paysages traversés entre Ax-les-Thermes et Saint-Gaudens. Maurice Vidal tombe en pâmoison devant l’Ariège et ses 50 nuances de vert :

« – Ici, Monsieur, c’est sensationnel pour les nerfs. Vous arrivez fou. En moins de trois ans, vous êtes rétabli.
Ce n’était bien sûr, qu’une image d’un maître d’hôtel d’Ussat-les Bains.
Et c’est pourquoi, le lendemain matin, nous reprenions la route sans attendre les trois années fatidiques. Après avoir toutefois dormi dix heures, sans un rêve, exactement comme si le brave homme qui aime tant son petit village nous avait drogué. Mais comme ce n’est pas le cas, il faut bien le chanter après lui : Ussat-les-Bains (Ariège), c’est sensationnel pour les nerfs.
En fait, c’était aussi pour nous le début d’une journée enchanteresse. L’Ariège est l’une de ces régions de France trop méconnue dont j’essaie, dans ce récit, de vous dévoiler les beautés. Un Français lointain, du Nord, de Paris ou de l’Est, lorsqu’il évoque les splendeurs françaises, s’écrie :
– Ah ! la Provence, la Côte d’Azur, la Côte d’Argent, la Bretagne !
– Ah ! la Haute-Savoie, les Pyrénées … les Vosges …
Mais l’imaginez-vous s’exclamant avec ravissement :
– Quelle merveille que l’Ariège !
Et pourtant une telle exclamation n’appellerait pas une cure à Ussat-les-Bains ! Car il s’agit bien d’une merveille !
Il n’y a pas de routes droites en Ariège. Vous ne passez pas, aveugle, comptant les bornes kilométriques. Ici, vous n’attraperez pas la crampe de l’accélérateur. Chaque hectomètre de route compte son virage qui vous accroche et les roues et le regard. Il n’y a pas un site à admirer, pas de table d’orientation, pas de neuvième merveille du monde.
Le paysage est fait de mille détails. Vous le regardez comme vous regardez un dessin de Pellos : longuement, en découvrant sans cesse quelque trouvaille.
Rien de commun par exemple avec l’écrasante beauté d’un grand massif. Si, au détour d’une route, vous découvrez brusquement le Mont Blanc ou la Meije, vous restez le souffle court, vous vous arrêtez, vous contemplez longuement ce phénomène rarissime, unique, pour bien vous fixer dans les yeux ce qu’il a d’exceptionnel, afin de profiter plus tard de la chance de l’avoir vu.
Inutile de s’arrêter dans les paysages montagneux de l’Ariège, et dans le prolongement de la chaîne, des confins de la Haute-Garonne et des Hautes-Pyrénées. C’est un paysage où l’on passe, où l’on se sent bien, un paysage pour déprimés nerveux. Pas de choc, pas d’émotions violentes, mais un doux enchantement du regard et des sens, une harmonie calme et tonique des couleurs.
Le col de Port, qui vous mène d’Ax-les-Thermes à Saint-Girons, est le moins farouche qui soit. Toute sa masse apparaît d’un vert adouci qui n’est ni d’herbe, ni d’arbre. En pénétrant sur ses pentes, on s’aperçoit que cette nuance rare du vert est due à la fougère.
La fougère, quelle magnifique et inattendue chevelure pour une montagne ! Et si elle reste aussi belle et verte, c’est que le soleil y est clément, lui dispensant les degrés avec mesure, et qu’il a signé avec le vent léger le pacte qui permet à la nature de s’épanouir.
Dans la montée de Port, ombre et soleil alternent. Le jour de l’étape, il y faisait délicieusement frais, et nous péchions par envie de monter à pied comme les milliers de spectateurs, accourus de la vallée pour voir souffrir les géants. Au sommet, il y avait une vaste prairie creuse au fond de laquelle déjeunaient des campeurs.
De l’autre côté du sommet trop vite atteint (pour nous, pas pour Hassenforder), on découvre l’enchevêtrement des vallées ariégeoises … Impossible d’énumérer ici notre moisson de belles images : cette vieille femme armée d’une serpe qui tournait le dos au Tour de France (ne pas confondre fan et faneuse), ces moissonneurs dans un champ d’or arrêtés dans leur travail comme pour une pose d’un tableau de Millet (Le sonneur d’Angélus), cette herse abandonnée derrière la haie d’un virage, tout nous prouvait que l’altitude, ici, n’interdit ni la vie, ni, par conséquent, le travail. Même le village qui s’appelle la Henne Morte, et dont le gouffre est célèbre, nous a paru bien vivant.
Plus loin, nous avons passé le col des Ares, sauté joyeusement le Portet d’Aspet et nous avons franchi le Portillon. Un bond en Espagne, en pensant aux Toulousains et aux Bordelais, parce que tout à coup aux deux extrémités d’un pont minuscule, le Rio Garona devient notre chère Garonne, celle qui a l’accent sonore et la grâce nonchalante des filles du Midi … »
Je doute que ce soient ces lignes pastorales qui m’ont amené, un quart de siècle plus tard, à trouver là l’âme sœur. Quoique … Je connais, aujourd’hui, parfaitement ces paysages que j’ai même souvent admirés à vélo. Grâce au Tour, l’Ariège est une région beaucoup plus fréquentée par les amoureux de la nature.
Je ne lui en veux pas qu’elle ait pu, au cours de ce Tour 1957, causer quelques tracas à mon champion. D’ailleurs pour être exact géographiquement, c’est en Comminges, dans l’inoffensif col des Ares que j’escaladais pourtant facilement, qu’Anquetil connut un début de défaillance.

Tour 1957 Anquetil à l'épreuve des Pyrénées blog

Tour 1957 Ax-St-Gaudens Port et Portet d'Aspet blog

Tour 1957 AX-St-Gaudens Anquetil à l'ouvrage Portet d'Aspet blogTour 1957 Ax-St-Gaudens Le Portillon blog

Tour 1957 Ax-St-Gaudes Riposte d'Anquetil blog

« Le Tour allait-il se jouer entre Chaum et Chaum (par une facétie de l’itinéraire, la course passait deux fois dans cette localité ndlr) ? Les Belges allaient-ils s’envoler ? Anquetil s’écrouler ?
– Moi, vous savez, les coureurs … Je ne viens que pour les camions qui passent avant.
Mais sa fille (en fleur) quinze ans, pull rose et blue jean, les yeux bleus énamourés, répétait, elle :
– Tu verras : Jac-ques-An-que-til est en jaune. Pourvu qu’il passe en tête qu’on le voit bien.
Faire rêver les jeunes filles, c’est bien la marque du succès, un indice sûr à la bourse des valeurs commerciales. Anquetil n’a pas pris, comme on le croit, la succession de Bobet. Il a pris celle d’Hugo Koblet… »
Les coureurs débouchèrent du virage de la grande rue de Loures-Barousse. « Aussitôt, une immense clameur s’éleva :
– Il y a quatre Français !
La demoiselle rose devint plus rose encore en disant :
– Jac-ques-An-que-til est là !
Il y était. Mais il passa avec les autres, à cinquante à l’heure. Et tandis que sa jeune admiratrice restait songeuse, tous les hommes présents se jetaient des numéros à la tête :
– 26 … Nencini … 24 … Defilippis … 85 … tiens, Jean Dotto, il est là aussi. C’est le 17 qui menait … c’est… attendez … c’est Keteleer.
Et un autre, fièrement, annonçait :
– Ils étaient 18. »
Et à André Chassaignon de conclure :
« Que c’est beau une bataille entre vrais champions ! Comme nous avons tremblé pour Jacques Anquetil et comme nous avons été soulagés de le voir revenir sur le groupe de tête dans cette difficile descente du col du Portillon. Et, avec lui, il y avait Forestier, papa de la veille, et non moins admirable que notre maillot jaune ! Les éternels mécontents font la moue : « Peuh ! Dix-huit hommes au sprint à Saint-Gaudens, bien la peine d’avoir mis trois cols sur le chemin ; il n’y a plus de Pyrénées, tout le monde sait cela, comme il n’y a plus d’Alpes ! Ces jeunes ne valent pas les anciens. Du temps d’Henri Pélissier … »
Fichez-nous la paix avec feu Henri Pélissier. Nous sommes en 1957 et à l’ère Anquetil. »
C’est l’Italien Defilippis qui remporta cette étape de dupes devant la foule compacte massée sur les gradins de l’ancien circuit automobile de Saint-Gaudens qui résistent encore, soixante ans plus tard, à la sortie de la ville en direction de Luchon.

Tour 1957 Defilippis à Saint-GaudensStGaudenscircuitblog

On repart pour Pau, toujours en compagnie d’André Chassaignon pour le journal But&Club :
« Ciel clair, temps frais, nous voilà gaiement partis pour notre dernière étape pyrénéenne.

Un Jurançon quatre-vingt-treize
Aux couleurs du maïs
Et ma vie, et l’air du pays
Que mon cœur était aise !

Ainsi chantait sur des vers de son compatriote Paul-Jean Toulet, le Béarnais Marcel Queheille, premier échappé du jour.
Qui sait ? Queheille caressait peut-être le rêve de passer seul en tête au Tourmalet, à Aubisque, sur le circuit d’arrivée chez le bon roi Henry ? Il fut rejoint dans le Tourmalet et creva dans la descente.

Ah ! les vignes de Jurançon
Se sont-elles fanées
Comme ont fait mes belles années
Et mon bel échanson ? »

Tour 1957 St-Gaudes-Pau après Ste Marie de Campan blogTour 1957 St-Gaudens-Pau Dotto en tete dans tourmalet blog

Tour 1957 St-Gaudens-Pau après Aucun dans Aubisque blogTour 1957 St-Gaudens-Pau Dotto en tête dans Aubisque blogTour 1957 Anquetil dans l'Aubisque blogTour 1957 St-Gaudens-Pau Nencini blog

Gastone Nencini vainqueur à Pau

Anquetil, victime d’une fringale pour avoir raté sa musette de ravitaillement à Luz-Saint-Sauveur, coinça à 1 kilomètre et demi du sommet du col d’Aubisque.
Si l’Italien Gastone Nencini s’offrit la poule au pot à Pau (et la certitude de gagner le Grand Prix de la Montagne), néanmoins, le Normand ne but pas le bouillon et se sortit des griffes de la « sorcière aux dents vertes » en terminant neuvième, à moins de trois minutes de son principal adversaire, le belge Marcel Janssens.
Blondin établit un premier bilan : « Ce Tour impitoyable –la moitié des coureurs sont partis hier matin l’orage au ventre, décimés par des indigestions, plus soucieux d’aller aux charbons de Belloc (les vrais remèdes végétaux ou les topettes explosives d’un docteur miracle homonyme ? ndlr) qu’au charbon tout court- accusait qu’il ne tient pas à forcer sur la pédale légendaire. Il est athlétique, mathématique, besogneux, au fond, il n’est pas épique à l’image de son vainqueur présumé Jacques Anquetil. Celui-ci est un immense champion, capable d’accents troublants. Á la longue, il risque néanmoins d’émouvoir davantage les tables à calculer des spécialistes que les imaginations des profanes. Son auréole bon teint tient aujourd’hui à sa jeunesse et à sa classe rayonnante, elle tiendra demain à son palmarès. Émargera-t-elle à l’anecdote sportive, c’est une autre histoire. »

Tour 1957 Ax-St Gaudens Anquetil sauve son maillot blog

Tour 1957 Anquetil solide leader à la sortie des Pyrénées blog

L’essentiel, finalement, c’est Robert Chapatte qui le résume dans sa chronique de Miroir-Sprint :

« Voilà … les Pyrénées sont passées et Anquetil est toujours maillot jaune du Tour. Avec une marge encore plus nette. Il ne reste plus, comme piège proposé d’ici à Paris, que les 66 kilomètres contre la montre de Bordeaux à Libourne pour amener d’éventuels changements au classement général. Avouez que, pour Anquetil, le piège n’est guère sérieux. Il serait inutile d’ajouter des explications à ce sujet. Ainsi, le Normand va gagner le premier Tour de France qu’il aura disputé … à 23 ans. Sauf accident d’ici Paris, il ne saurait en être autrement ;
Ainsi, Jacques Anquetil va entrer dans la prestigieuse catégorie des Grands, avec un grand G. Ce qui marque une époque. Mais il aura remporté ce Tour d’une manière jamais vue jusqu’ici. Pour lui, ce fut une affaire de décontraction. Pour les autres « Grands » qui gagnèrent dans le passé, on nota toujours des moments d’énervement.
Une confidence faite à son inséparable ami Darrigade, et dont nous devons nous excuser de la rapporter à ses adversaires, situera sa pensée :
« – Vois-tu André, heureusement que j’ai souffert aujourd’hui (il s’agissait de l’étape de Saint-Gaudens), sinon je croirais que le Tour n’est pas dur ! »
Jacques Anquetil, parti dans l’inconnu, a failli toucher Paris sans percer cet inconnu… et entre temps, il a remporté la plus belle épreuve du monde. Magnifique, son histoire, n’est-ce pas ? Or, il lui reste, selon toute vraisemblance, dix Tours de France à courir. Ne vous étonnez pas qu’il n’en perde que très peu d’entre eux. Car jamais l’étiquette, souvent distribuée mal à propos, de phénomène, n’a jamais aussi bien personnifié un champion. »
Je ne peux qu’adhérer aux propos de ces journalistes, mon champion a, d’ores et déjà, son premier Tour en poche, d’autant qu’une longue étape contre la montre se profile, exercice où Anquetil le Chronomaître est quasi imbattable. Quoique …
Auparavant, c’est encore un Italien, Pierino Baffi, qui l’emporte en solitaire au vélodrome de Bordeaux à l’issue d’une étape insipide où les suiveurs ont pris le temps de faire une halte à Villeneuve-de-Marsan, chez le chef Jean Darroze, pour goûter au foie gras, jambon de pays, écrevisses et fonds d’artichauts arrosés de Bordeaux généreux !


Tour 1957 PAU-Bordeaux Baffi blog 1

Un Tour n’est jamais gagné tant que n’est pas franchie la ligne d’arrivée au Parc des Princes, a-t-on l’habitude de dire, surtout par superstition. Voyez pourtant :

« Nonobstant Montaigne qui en fut le maire, mais déguerpit prudemment lorsque ses administrés furent frappés du choléra, Bordeaux est une triste ville -comme les autres villes … – lorsqu’il pleut. Et la pluie, ce matin, nous a fait la mauvaise plaisanterie de nous surprendre au réveil. Une pluie fine, tenace, presque invisible et qui mouillait d’autant plus. Vers dix heures, elle est devenue grosse averse. Dieu merci ! le soleil est l’allié naturel du Tour de France. Il a entrepris un match au finish contre toute cette eau qui dégoulinait sur la route du vin et il a fini par l’emporter.
Les Bordelais ont d’ailleurs failli nous tuer notre Anquetil, alors qu’il se rendait aux Quatre-Pavillons. Un de ces automobilistes qui professent que la gent cycliste est écrasable à merci l’a coincé dans un virage et Anquetil n’a dû qu’à son adresse naturelle et à sa chance de ne pas passer sous les roues. Il a seulement heurté l’aile de la voiture du poignet. Rien de grave mais vous voyez d’ici le fait divers, la « une » sensationnelle : « Maillot jaune du Tour de France, Jacques Anquetil, renversé par un chauffard, abandonne ! » »
Ouf !
« Nonchalamment, il s’en fut vers le départ. Mais quelle angoisse derrière cette nonchalance, quelle tension de tout l’être sous ce calme de commande ! Nous avons été deux ou trois à vivre ces instants. Je sais maintenant ce qu’est la concentration de Jacques Anquetil avant une course qu’il veut gagner et de quelle inquiétude, résolument surmontée, elle est faite.
– Cinq, quatre, trois, deux, un, partez !
Derrière lui, ce fut la ruée. La 203 de Bidot, d’abord, avec le mécano debout, un vélo sur l’épaule, les motos, les voitures, à la file indienne sur l’étroit chemin abrité par les haies, détrempé par l’averse, fertile en virages et en côtes sèches. Tout de suite, l’aiguille de notre tableau de bord se fixa à 45/50 km/h. C’était l’Anquetil du Grand Prix des Nations qui roulait dans un décor un peu semblable à la vallée de Chevreuse, aux vignes près. Je reconnaissais, inchangé dans l’allure, l’athlète harmonieux de Dourdan et Chateaufort. C’était bien cette puissance, ce rythme des jambes qui semble lent tant le braquet est démesuré, cet arrachement du vélo dans les côtes … »

Tour 1957 Anquetil clm Libourne blogTour 1957 Anquetil clm à Libourne blogTour 1957 CLM Libourne avec Van Est blog1Tour 1957 CLM Libourne avec Van Est blog2Tour 1957 CLM Libourne crevaison Anquetil blogTour 1957 Anquetil clm le style blog

Antoine Blondin prend le relais :
« Le beau temps, ce serait de boucler ou de bâcler le parcours en une heure et demie. Prévoir le temps qu’ils feront est apparemment plus facile que d’envisager le temps qu’il fera. C’est compter sans la météorologie. Il faut maintenant suivre les étapes contre la montre avec un baromètre en sautoir… Il pleuvait sur cette étape dédiée à Saint-Émilion et l’expression « mettre de l’eau dans son vin » prenait un sens transparent …
Le spectacle était impressionnant de ce Normand bouchant le trou, comme ils savent faire, avec l’ivresse du triomphe dans le regard. Il s’agissait certainement d’un trou normand, car l’affaire fut avalée en une seconde. Parti trois minutes après Van Est, il le rejoignait après une quarantaine de kilomètres et leurs cortèges respectifs se confondaient durant quelques instants. C’est alors que Jacques creva. Ici, le silex est d’or. On espéra sans y croire que cette mauvaise fortune allait compromettre celle de la compétition. Il n’en fut rien. Á l’inverse de Gay, dangereux récidiviste qui ne traverse pas entre les clous et creva cinq fois (le coureur le plus pfuit ! … de la journée), Anquetil escamota cette épreuve subsidiaire de travaux pratiques. L’épreuve de vérité avait cette fois bel et bien décerné le verdict attendu.
Quand Anquetil pénétra sur la piste de Libourne, cendrée légitimement offerte à la foulée d’un champion si bien trempé, comme on dit d’un acier, un rayon de soleil extrêmement opportuniste mit le nez à la fenêtre et c’est dans une gentille atmosphère de comice que le speaker annonça qu’il avait accompli la promenade en une heure trente-deux minutes.
Après la pluie, le beau temps. »
Blondin aurait-il le cafard que le Tour s’achève ?
« Un Maillot Jaune, une peur bleue, une lanterne rouge, une copie blanche, peu de matière grise … Nous en aurons vu de toutes les couleurs pendant trois semaines. La mémoire, comme un arc-en-ciel, retient et dilapide des souvenirs confondus, pépites qu’il nous faudra extraire de leur gangue et rentrer avant l’hiver, pour les veillées. Seul s’impose aujourd’hui ce sentiment que Gustave Flaubert appelait la mélancolie des sympathies interrompues. Le Tour, carrefour de nations et de langages, plaque tournante pour les amitiés, est maintenant semblable à un quai de gare bruissant de partances et de déchirements. »

Tour 1957 Pellos Fin du Tour blog

Maurice Vidal pleure aussi la fin d’un Tour où il a perdu deux compagnons :
« Vendôme, Chateaudun, Bonneval sont des noms de retour. Rambouillet, Chevreuse, Petit-Clamart … Le Tour se termine dans un parfum d’interclubs. Ce n’est pas de Libourne à Paris qu’on fait des découvertes. Notre bilan était fait à la sortie des Pyrénées, les principaux « Compagnons du Tour » étiquetés, classés avec leur visage, leurs mérites …
… Tout à l’heure, nous allons nous perdre dans l’anonymat du métropolitain. Nous côtoierons ceux qui sont restés là, qui n’ont rien vu, et nous souffrirons de ce qu’ils n’en sachent rien. Ils plaindront nos visages hâlés par le soleil, pensant que nos vacances sont terminées et que les leurs restent à prendre. Comment leur dire :
– Nous revenons du Tour de France, ce dont vous êtes occupés à discuter, nous l’avons vu, de nos yeux vu. Nous avons brûlé sous le soleil du Cotentin, noirci sur la route de Roubaix, nous avons franchi les frontières, claqué des dents, sur la route de Saint-Gaudens. Nous sommes de ceux qui ont vécu. Et si vous le saviez, vous nous regarderiez avec l’admiration qu’on voue aux conquistadors. Nous sommes les Marco Polo de la petite reine.
Mais non, rien n’aura lieu de tout cela. Mais nous tous, coureurs, soigneurs, mécanos, journalistes, chauffeurs, nous serons heureux de gravir le dernier col, l’escalier qui mène au foyer, là où nous attendent ceux qui nous aiment, et que notre « gloire » n’impressionne pas.
Hélas, hélas, deux foyers aujourd’hui seront plus terriblement déserts, car deux hommes ne rentreront pas de ce voyage : un motocycliste, René Wagner, un radioreporter, Alex Virot.
Et dans ce jour de rentrée, c’est d’abord à ces foyers-là que nous pensons. Rien ne pourra faire que l’absent ne soit pas absent, ni notre tristesse, ni notre amitié. Le Tour, pour nous, se terminera lundi à l’église Saint-Augustin, où nous côtoierons pour la dernière fois nos deux camarades, morts dans le Tour de France, mais en Espagne.
Wagner … Virot … Le soir de leur mort à Ax-les-Thermes, je cherchais à la permanence une lettre dans la case réservée à mon initiale. Il n’y en avait pas pour moi. Mais il y en avait deux, qui ne seront jamais lues. Pardonnez-moi si de tous les chocs reçus dans ce Tour, c’est celui-là qui reste le plus fort. »

Tour 1957 Keteleer pluie blogTour 1957 Libourne-Tours Angouleme blogTour 1957 Libourne-Tours Poitiers blogTour 1957 à Ruffec blogTour 1957 à Parcoul (Dordogne) blogTour 1957 Libourne-Tours Civray blogTour 1957 Richelieu blogTour 1957 Libourne-Tours passage à niveau blogTour 1957  victoire de Darrigade à Tours blogTour 1957 après l'arrivée à Tours blogTour 1957 Darrigade au ParcTour 1957 Defilippis au Parc

J’ai omis de vous dire que les deux dernières étapes ont été remportées par André Darrigade, celui-là même qui avait gagné la première à Granville. La grande boucle est bouclée.
« Louison Bobet, en maillot de soie, était parmi ceux qui aidèrent le public du Parc des Princes à prendre patience, en attendant l’arrivée triomphale de Jacques Anquetil et ses 55 vassaux du Tour 1957. Ainsi a-t-il assisté à l’hommage vibrant de la foule à son jeune rival. Quels purent être ses sentiments pendant le tour d’honneur, très acclamé, de Jacques Anquetil ?... »
Vous savez bien que les jeunes générations ont vite fait de battre en brèche l’autorité de leurs aînés. Le gamin de dix ans que j’étais dérogea d’autant moins à cette attitude que la victoire de son champion, pour sa première participation au Tour, le remplissait de bonheur.
Dans le volumineux courrier qu’Anquetil reçut, figurait cette déclaration d’une infidèle admiratrice : « Avant, j’aimais Bobet et Gaul. Maintenant, c’est vous que j’aime. »

Tour 1957 Anquetil et son père au Parc blog

Tour 1957 Anquetil au Parc blog1

Tour 1957 Apres Tour Anquetil blogTour 1957 équipe de France au Parc blogTour 1957 Anquetil un seul élu blogTour 1957 Anquetil s'endort heureux blog

Le triomphe de l’équipe de France est quasi-total : 11 victoires d’étape (plus celle contre la montre par équipes à Caen et celle sur le circuit de Montjuich), le maillot jaune bien sûr, le maillot vert du classement par points avec Jean Forestier, et le challenge Martini par équipes. Une vraie razzia ! Seul, lui échappent le Grand Prix de la Montagne où Bergaud échoue d’un point derrière l’Italien Nencini, et la Prime de la Combativité décernée à Nicolas Barone.
Le régional de l’équipe d’Ile-de-France André Le Dissez, le chef coiffé d’un symbolique képi de facteur (c’était son surnom eu égard à son ancien métier) reçoit les deux bouteilles de Pomerol du Prix Gaston Bénac attribué au coureur le plus sympathique et le plus souriant. Quelques années plus tard, il eut l’honneur d’être le héros d’une savoureuse chronique d’Antoine Blondin intitulée L’Iliade et Le Dissez !

Tour 1957 Le Dissez blog

Mes souvenirs se sont estompés mais je peux avancer sans trop me tromper que cet été là fut l’un des plus radieux de mon enfance.
Sur mon petit vélo vert, je dus faire des tours et des détours dans la cour ou dans les rues avoisinantes de ma maison école, revêtu évidemment de la toison d’or que m’avait cousue une enseignante adjointe de ma maman. Cette fois, le paysan, plus ouvert sur l’actualité (le quotidien Paris-Normandie consacrait plusieurs pages à l’avènement du champion rouennais), dut m’encourager avec des « Allez Anquetil ».

Tour 1957 couverture Miroir Sprint après tour blogTour 1957 couverture Après Tour But&Club blogTour 1957 Anquetil blogTour 1957 Anquetil blog 2

Le ravissement se prolongea encore quelques semaines avec la lecture des numéros spéciaux d’après-Tour. L’un d’eux consacra un grand récit à Anquetil l’espiègle, clin d’œil à un conte de la littérature allemande.

Tour 1957 blog

En 1997, le Tour de France démarra de Rouen pour célébrer le quarantième anniversaire de la première victoire de Jacques Anquetil (et son succès d’étape dans la capitale normande) et le dixième anniversaire de la mort du champion.
Mieux encore, la première étape s’achevait, devant chez moi, dans ma ville natale de Forges-les-Eaux. Mon père qui, sans doute, m’avait inculqué la passion du vélo, avait quitté ce monde aussi. La maison familiale, où mes parents s’étaient installés à leur retraite, se situait à 500 mètres de la ligne d’arrivée.
Le gosse, qui venait d’atteindre le demi-siècle, ne reconnut pas les Tours de France de son enfance : dans un sprint effrayant, un certain Super Mario (Cipollini) régla un peloton de coursiers gonflés à l’EPO. Les lauréats du jour reçurent leurs récompenses sur un podium, à l’écart du public, face à quelques VIP triés sur le volet.
On avait cassé son jouet ! Furetant aux abords du village d’arrivée, l’ex gamin en retrouva quelques morceaux. Il se frotta les yeux, non il ne rêvait pas : attablés, devisaient joyeusement les membres de l’équipe de France du Tour 1957, réunis à la mémoire de son champion autour de Janine son ex épouse.
Les cheveux grisonnaient ou se faisaient rares, les silhouettes s’étaient arrondies, mais il les reconnut tous : il y avait là Privat dit Néné la Châtaigne, Jean Stablinski, André Darrigade le Landais, Jean Forestier le Lyonnais, François Mahé le Breton, Gilbert Bauvin le Lorrain, la Puce du Cantal Louis Bergaud, et le granitier breton Albert Bouvet (qui nous a quittés il y a quelques semaines). Il y avait même un Ange de la montagne, Charly Gaul, barbu et ventripotent, venu vérifier si la canicule sévissait toujours en Normandie !
Je crois que quelques larmes coulèrent sur les joues du grand enfant. Voilà pourquoi le Tour de France 1957 ne fut pas un Tour comme les autres.
En vous le racontant, j’ai évoqué un peu de mon enfance.

Un immense merci à tous ces écrivains et journalistes qui me font toujours rêver en racontant la légende des cycles :
Antoine BLONDIN : Tours de France Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982, La Table Ronde
Maurice VIDAL : chroniques Les Compagnons du Tour, Miroir-Sprint juin-juillet 1957
André CHASSAIGNON : chroniques La Gazette du Tour, But&Club juin-juillet 1957
Roger BASTIDE : chroniques But&Club juin-juillet 1957
Robert CHAPATTE : chroniques Alors raconte …, Miroir-Sprint juin-juillet 1957
Pierre CHANY et Michel CLARE : articles L’Équipe juin-juillet 1957
Et à tous les photographes pour leurs merveilleuses images

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 19 juillet, 2017 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1957 ! (2)

Pour réviser : http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-1/

Tour 1957 Thonon repos blog

Les coureurs ont goûté à un repos bien mérité sur les rives rafraîchissantes du lac Léman. Moi, infatigable gamin, ce jour-là, j’ai sans doute enfourché mon petit vélo vert pour écrire mes propres pages de la légende des cycles en faisant le tour de mon bourg normand et du bois de l’Épinay. Un paysan conservateur (pléonasme ?), sur le bord de la route dut m’encourager : « Vas-y Bobet ! » ou pire encore « Allez Robic ! ». Non, même si ma pédalée ne rivalise en rien avec son incomparable style, je suis Jacques Anquetil, tout simplement ! Il paraît qu’il peut rouler sans renverser un verre d’eau posé sur son dos. Je tente d’adopter le même aérodynamisme, une gageure avec mon guidon plat !
Comme tous les suiveurs du Tour et, sans doute, Anquetil lui-même, j’attends, avec impatience et une pointe d’inquiétude, la première étape alpestre entre Thonon-les-Bains et Briançon, avec le franchissement du mythique col du Galibier. Tant de réponses à tant de promesses devaient être établies à Briançon que l’on a hâte d’y être.
Mais auparavant, il va falloir vivre un épisode de course digne des Tours de France de grand-papa, au temps de Maurice Garin, premier vainqueur en 1903, et Eugène Christophe, premier maillot jaune en 1919 (il l’enfila, non loin de là, à l’issue de l’étape Grenoble-Genève).
C’était sans compter en effet sur les éléments naturels. Ce qu’il est convenu d’appeler la « crue du siècle » en Savoie a ravagé la vallée de la Maurienne, le mois précédent.
Pour évoquer cette scène extraordinaire, j’ai recours à un chroniqueur qui l’est tout autant : Antoine Blondin, avec son sens inné du calembour, décrit Un Tour de taille !
« La vitesse est aristocratique, mais la lenteur est majestueuse. La caravane, étirée au flanc de la Maurienne, menant son inexorable travail à la chaîne, lovant ses anneaux rompus de lacet en lacet, basculant d’une cime à l’autre, évoquait, par son ampleur et sa cadence processionnaire, les légions d’Hannibal. Ce Carthaginois entreprenant, lorsqu’il parvint devant les Alpes, imagina d’en forcer le passage à ses éléphants en dissolvant la roche, présumée calcaire avec du vinaigre. Les escadrons du Tour de France n’ont pas eu besoin de recourir à cet expédient qui flatte la rêverie. Sous les roues, la montagne semblait s’effriter d’elle-même. Le spectacle n’en était pas moins épique de ces blocs de pierre roulés au bord des torrents, de ces routes défoncées par les inondations, de ces eaux déchiquetant les pitons par pans, isolant des îlots ravagés, creusant à travers la terre de longues saignées tumultueuses. Si cette course cycliste doit un jour mourir à la tâche, on ne lui souhaite pas d’autre linceul que ce sol d’avant le chaos.
Au reste, il apparut bien, durant un moment, que le Tour de France, bouclant sa propre boucle, retombait en enfance. On retournait au premier âge, à l’âge de pierre, quand le silex, ô ironie, était encore une conquête. La frêle bicyclette de l’ère atomique était dépassée par les circonstances. On eût dit l’héritière épuisée d’une vieille famille de hobereaux, châtelaine pâle incapable de faire face aux exigences du domaine. On eût voulu, pour les coureurs, de plus robustes vélos, des cadres brasés à la forge, des pneus ballons, que sais-je, peut-être de longues moustaches, un autre sang, un autre cœur de chercheurs d’or. La fin d’une race affrontait, ici, la fin du monde.
À l’ère primaire, tout commença par un immense nuage de poussière. Autruches de bonne volonté, les athlètes et les suiveurs l’accueillirent en se cachant la tête sous l’aile pour ne pas voir que le danger venait précisément de ce que l’on n’y voyait plus rien. Le simoun qui s’était abattu sur le cortège portait de rauques rumeurs, des cris. On apercevait, à dix centimètres, des silhouettes saupoudrées comme des beignets méconnaissables. Les traîneurs de sable faisaient jaillir, dans leur sillage, de hauts geysers qui vous retombaient dans le faux col, à se demander ce qu’on va chercher au Sahara. La confusion et l’incognito permettaient aux plus malins de jeter de la poudre aux yeux de leurs adversaires, ils cherchaient à prendre le large dans l’impunité, comme le torpilleur s’esbigne derrière un écran de fumée, comme la seiche jette son encre. Les combats de nègres dans un tunnel sont propices aux métamorphoses. On s’attendait à retrouver, à la sortie, les ombres couvertes de cendre de Christophe et de Garin, une cendre qui eût été la cendre épaisse de l’histoire, comme dit Victor Hugo. Il faut croire que les grands ancêtres ont choisi de faire cendres à part, car nous reconnûmes tout bonnement nos gentils pierrots habituels, le bec un peu plus enfariné si possible.
Ensuite, vint l’ère des cailloux. Une grande marée rocailleuse qui recouvrait le chemin. Avec les invectives d’usage, les coureurs mirent pied à terre, empoignèrent leur machine comme un quartier de bœuf et se mirent à courir droit devant eux. Au sein de la panique, seul Hassenforder conservait assez de sang froid pour s’offrir un porteur. Il confia son engin à son mécano, convia les foules à admirer sa foulée et, avec l’allégresse d’un monsieur qui ouvre une parenthèse plaisante, s’en alla en sautillant, le calembour entre les dents : « Après moi, le déluge ! »
Pour en finir avec cet intermède cosmique, les eaux recouvrirent effectivement la terre quelques kilomètres plus loin et les amateurs de pédalo s’en donnèrent à cœur joie pendant quelques minutes. Après quoi, il ne resta plus qu’à espérer l’apparition du grimpeur ailé, véritable colombe de l’Arche, qui nous annoncerait que le cataclysme s’apaisait. Nous attendîmes en vain. En revanche, une fière bataille se déclencha sur le plancher retrouvé d’un Galibier nettement amélioré, sans doute encore sans ascenseur, mais avec tout le confort moderne sous les pneus et l’eau courante à tous les étages. Elle nous permit d’apprécier, en la personne de Jacques Anquetil, la chevauchée d’un champion en or massif à travers un massif en or, rare aubaine.
Ce Tour de taille par l’envergure est aussi un Tour d’estoc. On aurait pu croire que les hommes se serraient les coudes dans les catastrophes planétaires, faisaient front contre la nature. Il n’en est rien. Janssens et Nencini attaquèrent, dès que les éléments se furent calmés, cependant que Mahé et Bergaud jetaient le manteau de Noé sur la défaillance de Forestier. Il restait à Anquetil, sauvé des eaux, à sauvegarder la raison sociale du Club des Maillots Jaunes de l’équipe de France. Ce qu’il fit avec une ardeur stupéfiante, dont le retentissement n’est pas encore éteint chez les suiveurs, fardés comme des odalisques, qui déambulent dans Briançon, étonnés de voir sur le passage d’un troupeau de moutons un peloton groupé pour la première fois, et traînent encore, sous leur crasse héroïque, la nostalgie sanitaire du lac Léman, la pièce d’eau des Suisses. »

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L’étincelant Antoine a déjà défloré l’issue de l’histoire. Le fait est que nous en savons beaucoup plus. La situation s’est clarifiée dans le Galibier. Anquetil a démontré ses talents de grimpeur. Et si vous saviez comme cette démonstration représentait un suspense pour l’intéressé et les suiveurs. Certes Jacques ne s’est pas envolé à la manière d’un Gaul ou même d’un Bobet. Mais il s’agissait pour lui d’une prise de contact. Il l’appréhendait. Il en est sorti rassuré. Et avec le maillot jaune !

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La victoire d’étape, au pied de la citadelle de Briançon, revient à l’Italien Gastone Nencini, tout récent vainqueur du Tour d’Italie, grâce à Charly Gaul, au nez et à la barbe de l’imberbe Louison Bobet.
Le populaire journaliste (et ancien coureur) Robert Chapatte, dans son article L’époustouflant Marcel Rohrbach, insiste, lui, sur la brillante ascension du Galibier effectuée par ce coureur trop méconnu de l’équipe régionale du Nord-Est-Centre.
1 mètre 63 pour 58 kilos, tout mouillé, issu d’une famille de dix enfants, le valeureux Marcel était originaire de la Creuse. Il venait de remporter quelques semaines auparavant le Critérium du Dauphiné Libéré, une prestigieuse course montagneuse, sous le regard dubitatif des journalistes qui manifestèrent, en cette occasion, le même scepticisme désobligeant montré à l’égard de Roger Walkowiak lors de son succès dans le Tour De France 1956. Comme on dit aujourd’hui, ils n’étaient pas bankable !
À l’âge adulte, alors que mes études m’avaient amené à Versailles, j’eus l’occasion d’évoquer quelques souvenirs vélocipédiques avec Marcel Rohrbach, brillamment reconverti comme tenancier du réputé hôtel restaurant du Cheval rouge, sur la place du Marché de la cité royale.
Vous savez aussi maintenant que Jean Forestier a dû céder, pour ma plus grande joie, son maillot jaune à son coéquipier Jacques Anquetil. Vous ignorez, par contre, la cause principale de sa défaillance, du moins ce qu’en a retenu la légende. Assoiffé qu’il était, le champion lyonnais aurait commis l’erreur de boire entièrement un bidon de … champagne qu’un spectateur lui a tendu. La légende … de la photographie n’affirme pas que ce soit celui offert par monsieur le curé en soutane, pas bon samaritain en la circonstance !

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Le massif alpestre est franchi au pas de course car dés le lendemain, l’étape s’achève à Cannes au bord de la « grande bleue ».
« Nous avions serpenté toute la matinée dans la superbe vallée de la Durance. Le peloton nous permettait de flâner, peu soucieux qu’il était de se battre –pensions-nous- avant Allos. Nous avons pr