Archive pour la catégorie 'Coups de coeur'

Une balade rétro: Puiseaux, Vélo, Clo-Clo, Dufilho, Cocteau !

Pour ce dernier dimanche de novembre, à l’antenne de France-Inter, Jean-Michel Golynski nous promet une journée ensoleillée après dissipation des brumes matinales. Elles persisteront jusqu’au soir mais, au final, elles s’accorderont bien avec l’air du temps nostalgique que compte jouer ma balade dominicale.
De bon matin, je mets le cap vers Puiseaux, petite commune du Loiret limitrophe des départements de Seine-et-Marne et de l’Essonne. Les plus anciens d’entre vous se rappellent peut-être les noms de Hurepoix et de Gâtinais, plaines marquant la limite sud du Bassin Parisien sur les cartes de géographie Vidal Lablache accrochées aux murs de la classe. C’est là !
« Dans les pays sans légende, la légende ce sont les gens ». Les Puiseautins forgent la leur en contant la légende des cycles, chaque année, à cette époque. Ainsi, en ce dimanche, Puiseaux, village rural habituellement paisible, connaît une incroyable effervescence à l’occasion de la vingt-neuvième édition de la bourse aux vélos. Ce sont plus de cinq mille visiteurs qui se donnent rendez-vous au gymnase pour un bric-à-brac géant à la gloire de la petite reine.
Livres, journaux, vélos, pièces détachées, équipements vestimentaires, bibelots, on y trouve tout (pour faire du vélo ou enrichir ses collections (en)cyclopédiques) comme autrefois à La Samaritaine. Dans un ancien clip publicitaire plein d’humour, Raymond Poulidor ressortait de ce grand magasin parisien aujourd’hui disparu et traversait le Pont-Neuf, vêtu de la toison d’or du Tour de France qu’il n’avait jamais pu conquérir durant sa longue carrière.
Le populaire Poupou fut l’invité d’honneur de la manifestation en 2010. Ce matin, à peine rentré dans la vaste salle déjà bondée, je tombe sur l’objet de toutes ses convoitises, deux maillots jaunes exposés au stand de Gianni Marcarini, ancien coureur d’origine italienne et expatrié en Bretagne, reconverti dans le commerce de vêtements et accessoires pour cycles et notamment la vente de maillots mythiques.

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L’ironie veut que les deux tuniques bouton d’or soient floquées sur la poitrine des plaquettes St Raphaël et Molteni, les deux marques sponsorisant, à leur grande époque, Jacques Anquetil et Eddy Merckx, les deux super champions qui empêchèrent justement le coureur limousin de connaître la gloire avec maillot jaune.
Ce n’est pas sans émotion que je détaille quelques instants la réplique vintage du maillot jaune porté par Anquetil, l’idole de ma jeunesse, lors de la grande boucle 1962 : col en pointe, poche devant avec deux boutons, poche arrière, la marque discrète, les initiales HD brodées en hommage à Henri Desgrange le fondateur de la plus prestigieuse course cycliste.
Qu’il est élégant ce maillot, sans comparaison avec la tenue, couverte d’horribles signes publicitaires, enfilée maintenant à l’issue de chaque étape par le premier du classement général !
Problème d’éthique : tout individu peut aujourd’hui rouler impunément revêtu du fameux paletot, le rêve ultime de champions qui ont beaucoup souffert pour le porter ne serait-ce qu’une journée. J’ai déjà conté l’anecdote, dans ma belle enfance sans merchandising, une gentille enseignante du collège dirigé par ma maman m’avait confectionné le mythique trophée avec évidemment le sigle HD (non pas haute définition !) et la poche poitrine, celle-là même dans laquelle l’écrivain René Fallet glissait ses gauloises et son briquet lors de son hilarant critérium des Boucles de la Besbre, voire pour rédiger quelques pages de ses truculents romans.
N’en déplaise à Marcarini, comme la légion d’honneur, le port illégal de la plus prestigieuse distinction honorifique du cyclisme devrait être interdit !!!
Me revient en mémoire une délicieuse anecdote dont le Suisse Hugo Koblet, vainqueur du Tour 1951, fut la victime consentante. Une admiratrice voulait obtenir les faveurs du bel Hugo, par ailleurs surnommé le Pédaleur de charme. Elle y mit cependant, une fois dans la chambre, une condition : il devrait l’honorer en gardant sur lui son maillot de coureur.
« – Quel maillot de leader préfères-tu, s’enquit Koblet auprès de sa conquête, le maillot rose du Giro d’Italie ou le maillot jaune du Tour ?
– Ça m’est égal, répondit la dame, de toute façon, aujourd’hui, tu ne seras pas le premier ! »
Je ne garantis pas le même succès à mes lecteurs mâles revêtus d’un ersatz de maillot acheté chez Décathlon ou Inter-Sports !
Sourire, je sens que je vais vous gaver avec mes souvenirs d’ancien combattant du vélo. Il faut avouer que la moyenne d’âge des visiteurs tourne autour de la cinquantaine, seuls quelques enfants accompagnent leurs parents dans l’espoir de trouver, Noël approche, une monture à prix raisonnable. Dans ce grand dépôt-vente, vélos de route, VTT, BMX, en carbone et titane côtoient bécanes et biclous d’avant-guerre. Dans une allée surpeuplée, un jeune homme n’a aucune difficulté, et pour cause, à essayer un vélo de piste en effectuant une remarquable séance de surplace comme au bon vieux temps de ceux qu’on surnommait les aristocrates du sprint à cause de leurs maillots de soie.

SurPlace

Vous aurez peut-être remarqué que je m’interdis d’employer le terme de bicyclette de crainte que René Fallet ne se retournât dans sa tombe. Voici ce qu’il en disait : « La bicyclette, c’est la bécane tordue du facteur, le biclou rouillé du curé, la charrue de la grand-mère, la sœur jumelle de sa machine à coudre … On la reconnaît sans mal, la gueuse, à sa grosse selle camuse à ressorts, à ses garde-boue, à ses porte-bagages, à ses pneus d’arrosage, à sa sonnette, à sa lanterne et, surtout, à son guidon informe de toutes sortes, sauf la noble, dite de course ».
Il n’y a pas de hasard, Fallet naquit à Villeneuve-Saint-Georges comme le Tour de France qui y effectua son premier départ en 1903. Il aurait aimé que son vélo fût de marque Génial-Lucifer : « Orgueilleux, j’estimais que ces deux mots s’harmonisaient à merveille à mon teint. Quel écrivain ne s’est rêvé à la fois génial et satanique ? Cette marque disparue, sauf le respect que je dois à Robic, convenait davantage à Baudelaire qu’au farfadet breton qui fut équipé par elle ». Tout aussi orgueilleux, artifice inconscient pour freiner la fuite inexorable du temps, j’ahane, depuis quarante ans, sur mon cycle de marque … Lejeune !
Je suis entré il n’y a pas cinq minutes que, plus perspicace que l’inoubliable inspecteur Bourrel (ça ne nous rajeunit pas non plus !), je tape mon poing dans la main : « Bon Dieu ! Mais c’est … Bien sûr ! » devant un collectionneur feuilletant minutieusement un almanach du Tour de France 1959. Pour l’avoir vu fréquemment en photo, j’acquiers immédiatement l’intime conviction qu’il s’agit de l’auteur d’un de mes blogs favoris (il est en lien sur le mien). On se serait donné rendez-vous qu’on n’aurait pas fait mieux.
Quand il n’est pas avec ses écoliers, cet enseignant traîne ses roues et son appareil photo sur les routes de Brie, de Champagne et … d’ailleurs. Ainsi, en 2009, pour marquer son demi-siècle d’existence, il accomplit à vélo le parcours du Tour de France 1959 remporté par l’aigle de Tolède Federico Bahamontès (d’où l’intitulé de son blog et le sens de ses recherches). Plus récemment, pour fêter les cinquante printemps de son épouse (la formule est plus galante !), il effectua avec sa « cyclocouturière » l’ascension de 50 cols. De même, il a participé à plusieurs reprises à l’épreuve d’endurance Paris-Brest-Paris. Il se flattait la semaine dernière d’avoir roulé 15 000 kilomètres durant la saison écoulée, avec notamment au programme le Tour de France des clubs de football de Ligue 1 (n’oubliez pas que Bastia en fait partie !). Respect !
Moi aussi, comme autrefois dans le grenier de la maison familiale, je me plonge avec avidité dans les piles et cartons de revues. Les souvenirs couleur sépia remontent à l’esprit. Rien ne m’est étranger dans la lecture des Miroir-Sprint et But & Club depuis les années cinquante. Je retrouve avec émotion et attendrissement des magazines avec Jacques Anquetil en couverture. Ces Unes me furent tellement familières qu’elles me renvoient instantanément aux exploits de « mon » champion. Étonnamment, je n’en possède quasiment plus tant, gamin, au grand désespoir de mon père, je les découpais pour les coller dans des cahiers d’écolier. Éternels regrets, l’exemplaire unique des œuvres complètes de Jacques Anquetil disparut, un jour, lors d’un déménagement ou par le fait de la malveillance d’un autre fan du coureur normand.
Alors, ce matin, je craque en achetant un Miroir-Sprint du 21 juillet 1957. Maître Jacques, bouquet de glaïeuls sur l’épaule, vainqueur de son premier Tour de France, entame son tour d’honneur sur la piste de l’ancien Parc des Princes. Un euro, c’est cadeau !

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Une photographie m’interpelle à l’intérieur : Anquetil et son coéquipier André Darrigade rejoignent leur hôtel, après l’étape, entourés de pioupious et d’adolescents. Image émouvante et désuète d’un cyclisme à visage humain, le sport populaire que j’aimais dans mon enfance.
Un peu plus loin, à l’étal d’un vieux monsieur fort aimable, en fouillant dans ses archives pêle-mêle, je reconstitue la collection complète des dix numéros de Miroir-Sprint consacrés au Tour 1947. En cette année qui m’est chère, le Tour reprenait vie après neuf ans d’interruption pour cause de seconde guerre mondiale. Certains anciens affirment que ce fut le plus beau Tour de France tant le public était heureux au bord des routes. Jean Robic, de l’équipe régionale de l’Ouest l’emporta avec son vélo Génial-Lucifer. Je suis maintenant persuadé que je vous en parlerai dans un futur billet.

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Dans son numéro du 12 juillet 1947, Miroir-Sprint présente en couverture le berrichon Albert Bourlon en danseuse dans un col ariégeois lors de l’étape Carcassonne-Luchon qu’il remporta après un raid solitaire de 259 kilomètres. Il s’est éteint en octobre 2013, à l’âge de 97 ans … comme quoi le vélo conserve. La ville de Bourges reconnaissante a donné son nom au nouveau vélodrome couvert inauguré l’an dernier dans la cité de Jacques Cœur.
Outre leur intérêt strictement sportif, ces revues ont acquis, avec le temps, une valeur documentaire indéniable. Les coureurs des premiers Tours d’après-guerre traversaient une France souvent défigurée par le récent conflit mondial. Les littoraux étaient vierges des stations balnéaires qui fleurirent dans les années soixante. Les routes n’avaient rien à voir avec les rubans asphaltés de maintenant. La mode vestimentaire, les automobiles nous renvoient aux photographies de Robert Doisneau.
Pour l’instant, ma compagne fait preuve envers ma passion de la même aménité que celle manifestée par la gente féminine à l’égard des forçats de la route sur les deux photographies suivantes. Admirez Fernand Moulet de l’équipe des touristes-routiers dans son ascension du Tourmalet lors du Tour 1927. Comment ne pas penser à Roland (le Preux, pas Antonin valeureux maillot jaune sur le Tour 1955) sonnant du cor, non loin de là, à Roncevaux. Mais cela fut une autre Chanson !

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Encore une interrogation au stand voisin : où sont passés mes petits coureurs en plomb de ma prime enfance ? Je les poussais inlassablement à travers les pièces de l’appartement de fonction de mes parents. À l’arrivée, j’établissais le classement en les retournant pour découvrir le nom du champion écrit sous le socle.
Ça sent bon les bruyères corréziennes avec un vieux disque vinyle compilant quelques succès musette de l’accordéoniste Jean Ségurel, le regretté organisateur du mythique Bol d’Or des Monédières. J’avais évoqué son souvenir dans Mes histoires de critérium (billet du 1er décembre 2013). Allez, tournez les musettes !

Le vélo peut être mis à toutes les sauces, même à celles dans nos assiettes. Ainsi, une céramique rend hommage à Raymond Poulidor qui assure avec son maillot Gan, et une faïence raconte l’Histoire du Tour et la victoire de Maurice Garin dans la première édition de 1903.

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Je retrouve mon collègue blogueur à la recherche d’un poster d’Anquetil paru dans le Miroir du Cyclisme. Je ne peux que lui souhaiter de dénicher la fameuse photographie. Pour mon grand plaisir, il consacre, ces temps-ci, quelques billets à Maître Jacques.
De mon côté, j’achève ma chine avec la collection de Miroir-Sprint du Tour de France 1956. Peut-être, m’en servirai-je un jour pour illustrer l’expression « gagner un Tour à la Walkowiak » employée souvent pour désigner une victoire surprise, échappant aux favoris, née de circonstances de course inattendues : une appellation mal contrôlée bien injuste qui laissa infiniment de rancœur et d’amertume au valeureux coureur de Montluçon. Quelle ingratitude !
Antoine Blondin le réhabilita : « Sa victoire régularise une situation de fait. Walko était le plus courageux, le plus constant, le mieux portant ». Jacques Goddet, le directeur de l’épreuve lui dédicaça un de ses livres : « À Roger Walkowiak, vainqueur du Tour que j’ai le plus aimé ». Justice était rendue.

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Depuis près de deux heures, j’arpente les allées du gymnase surchauffé, les yeux comme des billes. Mais j’ai pitié pour ma compagne un peu circonspecte devant ces gens retombés en enfance.
Allez, je fais passer la pilule (pas de mauvais esprit, aucune allusion au dopage !) … en me rappelant ce que me disait mon père :

« Fiston
J’te vois sortir le soir
A ton âge il y a des choses
Qu’un garçon doit savoir
Les filles tu sais, méfie-toi
C’est pas c’que tu crois
Elles sont toutes
Belles belles belles comme le jour
Belles belles belles comme l’amour … »

Ça vous parle ? En route donc pour Dannemois, petit village de l’Essonne, distant d’une trentaine de kilomètres. C’est là que, pour oublier les paillettes du music-hall, Claude François avait acquis le moulin communal en bordure d’une rivière au joli nom d’École. Je ne fus pas assez fan pour visiter son ancienne demeure transformée désormais en hôtel et musée.
Le lundi au soleil, ce sera peut-être demain ; ce dimanche dans la brume, nous nous rendons au tranquille cimetière pour nous incliner sur la tombe de l’artiste décédé prématurément et tragiquement le 11 mars 1978, à l’âge de trente-neuf ans.
Je me souviens, c’était un samedi, et passant par hasard vers 17 heures par le boulevard Exelmans près de la porte d’Auteuil, j’avais été surpris par l’affluence inhabituelle au pied de l’immeuble où il résidait.
Au lendemain d’un week-end électoral, le quotidien Libération avait titré, avec son impertinence coutumière : « Claude François : a volté » !
Le petit cimetière de campagne n’est apparemment pas si paisible que cela. Sur la grille, un écriteau nous informe de vols fréquents et invite à ne laisser aucun objet de valeur dans notre véhicule. Plus sordide encore, la tombe de l’artiste fut mystérieusement saccagée une nuit de mars 2013.
Ce matin, pas âme de fan qui vive, plaques, fleurs et modestes lettres manuscrites abondent sur le marbre d’où se détachent une statue de bronze grandeur nature de Clo-Clo et un buste de Chouffa, sa maman. Ces deux sculptures ont été offertes par le club belge Magnolias for Claude.

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Le silence de la campagne tranche avec la liesse des concerts d’antan. Le monsieur de la dernière fois n’est plus, la petite fille au téléphone a plus de cinquante ans …
Nous choisissons de déjeuner, à une lieue de là, dans le village de Milly-la-Forêt. Est-ce vraiment un hasard en ce bain dominical de nostalgie, le restaurant a pour enseigne Au passé retrouvé !

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Mes papilles ne le retrouveront pas tout à fait : en effet, au menu ne figure pas l’emblématique volaille locale, le poulet du Gâtinais vanté autrefois par Jacques Dufilho !
Cet immense comédien (il obtint un Molière et deux César du meilleur acteur) fut aussi, dans les années 1950, un homme de cabaret dont on peut encore écouter les sketches parfois sur la radio Rire et chansons. Les plus anciens d’entre nous se souviennent de la désopilante Victorine faisant la visite du château : « … Rasée par le Prince Noir, incendiée par les Huguenots, pillée par les Sans-culotte aux révolutions de 89, 30 et 48, la chapelle est entièrement d’époque ... » !
Dufilho commit aussi dans un disque vinyle Paris-Saint-Germain des Prés (!) une communication sur le poulet du Gâtinais. « Comme dit le poète, poulet qui s’emplume bien, on s’y retrouve à la fin » !

Vous n’êtes pas convaincu ? Pourtant, avec son plumage blanc éclatant, sa crête et ses barbillons rouge vif, ses fortes pattes d’un blanc rosé, la Gâtinaise connut la notoriété, en particulier au dix-neuvième siècle, grâce à sa rusticité, ses qualités de pondeuse et la finesse de sa chair. Comme les autres volailles franciliennes, Mantoise, Faverolles et Houdan, elle tomba dans l’oubli après la seconde guerre mondiale, supplantée par les pondeuses britanniques.
Il paraît que quelques jeunes aviculteurs locaux tentent de la réimplanter.

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À défaut donc de déguster un poulet du Gâtinais à la crème de safran – cet épice est un autre fleuron de la gastronomie régionale – je me satisfais de très honnêtes rognons de veau sauce madère.
Malgré le froid vif qui cingle au visage, en guise de promenade digestive, en sortant de l’École (la rivière) nous avons rencontré un lavoir (sans bateau), des halles du quinzième siècle, un château que la brume rend un peu fantomatique.

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On peut ajouter à cet inventaire à la Prévert, la demeure d’un autre poète.
Jean Cocteau acquiert en 1947 la maison du bailli, à deux pas de l’église, au fond d’une ruelle pavée. « C’est la maison qui m’attendait. J’en habite le refuge loin des sonnettes du Palais-Royal. Elle me donne l’exemple de l’absurde entêtement magnifique des végétaux » note-t-il en marge de La difficulté d’être. « C’est à Milly que j’ai découvert la chose la plus rare du monde : un cadre ».

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Le poète des villes devient poète des champs. C’est là qu’il créera Orphée, écrira les adaptations cinématographiques de L’Aigle à deux têtes et Les enfants terribles. Il y vivra durant dix-sept ans et y décédera le 11 octobre 1963.
Sa maison est, aujourd’hui, transformée en musée. En cette année de commémoration du centenaire du début de la première guerre mondiale, y est organisée une exposition 14-18 La Grande Parade. Cocteau avait vingt-cinq ans quand la guerre éclata. Réformé en 1910 pour faiblesse de constitution, il fut néanmoins rattrapé par la vague patriote au moment de la déclaration de guerre. L’enthousiasme des premiers jours aidant, il se démena pour porter l’uniforme et devint ambulancier avec un convoi sanitaire civil. Adopté par un régiment de fusiliers marins, il vécut à Dixmude, vola avec Roland Garros puis fut rapidement démobilisé pour raisons de santé.
Dans son surprenant hymne au général Joffre, le « vainqueur de la Marne », on a presque honte d’admirer la beauté littéraire du poème face à la boucherie que l’on sait :

« La voiture approchait des lignes de l’attaque.
La mitrailleuse, au loin, près du soleil couchant,
Semblait, avec son bruit, la suture qui craque
Entre un champ et un autre champ.
Les pommiers embaumaient le crépuscule rose,
Et, malgré le sommeil d’une tendre saison,
Le Cent cinquante-cinq, qui jamais ne repose
Bousculait l’horizon.
L’air sentait le labour, la récolte arrachée;
Le soir dépérissait à force d’être beau…
Et je vis des soldats qui creusent des tranchées
Rire en préparant leur tombeau.
J’ai vu pour nous aider à dissoudre un Empire
Et joncher notre sol d’un juvénile engrais,
L’Angleterre marcher, ainsi que dans Shakspeare, (orthographe exacte du poème)
Avec la couleur des forêts.
A Reims où se consume un divin édifice.
J’écoutai nos obus multiplier leur vol,
Comme ces hydres d’or, dans les feux d’artifice,
Qui s’arrachent du sol.
Les familles fuyaient les demeures peu sûres,
Et, l’hôpital étant la cible de trois forts,
L’Allemagne ajoutait aux blessés des blessures,
Et de la mort aux morts.
J’ai vu deux avions se suivre à tire-d’aile.
L’un était l’aigle double aux sourcils rapprochés;
L’autre, le poursuivant – c’était une hirondelle,
Autour de nos clochers!
Partout la France gaie, insouciante, habile,
Répondait par la fronde au Goliath germain.
– Alors je vous ai vu, dans votre automobile,
Passer sur le chemin.
Et j’ai, compris ce que la cité qui chancelle
De vous attendre avec les dix doigts sur son cœur,
Sera le soir sublime où, grave et bien en selle,
Vous reviendrez, vainqueur.
Paris dormait. La Tour avec ses colliers d’ondes,
Dans le silence obscur où nous l’interrogeons,
Envoyait par essaims aux pigeonniers du monde
Ses impondérables pigeons.
Les jets épanouis qui s’élancent des phares
Semblaient vers la ténèbre où plonge leur écho,
Les trompettes d’argent, pour répondre aux fanfares
Des trompettes de Jéricho.
Et l’aube se levait sur un long jour d’attente.
Mais, lorsque, tout à coup, sévère et théâtral,
Loin du tir, des shrapnells, des clairons et des tentes,
Lorsque, mon général,
Lorsque vous reviendrez après votre Campagne,
Avec votre canon enfin las d’aboyer,
Simple comme un chasseur que son chien accompagne,
Et qui rentre au foyer;
Comme dans ces tournois où la Dame se lève,
Lorsque nous vous verrons, n’ayant plus de rival,
Recevoir le salut de sainte Geneviève
Qui caresse votre cheval;
Lorsqu’on verra celui qui, sur ta haute cime,
Histoire, alors que tous creusaient dans le terrain,
Creusait un nouveau nom de généralissime
Dans le marbre et l’airain;
Lorsque la Marseillaise emmêlée aux guirlandes
Fera rouvrir avec ses bondissants couplets
Les maisons dont jadis une marche allemande
Avait clos les volets;
Lorsqu’un peuple debout aux balcons des croisées,
Verra sortir de l’arche ouverte aux quatre vents
Un fleuve de soldats dans, les Champs-Elysées,
Et votre cheval par devant!
Lorsque, derrière vous, la foule qui se penche
Reconnaîtra, d’après l’image des journaux,
Sa croix sur la poitrine et son crêpe à la manche,
Le général de Castelnau;
Lorsque sans qu’une main oriente les brides,
Tellement de la gloire est éparse dans l’air,
Votre cortège ira s’épandre aux Invalides,
Comme un fleuve à la mer;
Lorsqu’on vous donnera dans une rouge boite
Un bâton si royal, si céleste et si lourd.
Que vous reposerez contre la hanche droite,
Ce sceptre de velours;
Lorsque, grâce au pouvoir de ce bâton magique,
D’où s’échappe un faisceau d’azur et de rayons,
Malines recevra la reine de Belgique,
Avec ses carillons;
Lorsqu’on contemplera la Russie et l’Afrique
A travers les climats, les terres et les eaux,
Réunir le palmier au sapin romantique,
Séparés dans l’intermezzo;
Lorsqu’on verra, pliant leurs ailes infinies,
Libres d’un joug rapace et riant d’être à nous,
La muse d’Henri Heine et les neuf Symphonies
S’abattre à vos genoux;
Une larme, sans doute, au bord de vos paupières,
Lorsque vous reverrez pour la première fois
Répondre ingénument les deux palais de pierre
Aux deux guignols de bois;
Lorsque vous reviendrez, prince d’entre les princes!
– Joffre, se pourrait-il que vous ne revinssiez?
Et tenant à la main nos deux belles provinces,
Parmi vos cuirassiers;
Lorsque, rude semeur de récoltes prochaines,
A cheval au milieu de votre état-major,
On vous verra surgir, tout couronné de chêne
Et tout étoilé d’or!
Il y aura soudain une douceur si neuve,
Quelque chose de si pleinement réussi,
Que, sous leurs voiles noirs, les mères et les veuves
Vous béniront aussi. »

Savez-vous que le dit général, cet « âne qui commandait des lions », est à l’origine de l’expression « limoger » ? Il donna l’ordre, en effet, d’assigner à résidence à Limoges, à partir d’août 1914, une centaine de généraux qu’il jugeait incapables.
Cocteau repose à Milly, dans la petite chapelle Saint-Blaise-des-Simples, à la périphérie du bourg, que je rejoins maintenant.

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La chapelle est le vestige d’une maladrerie du XIIe siècle. Saint Blaise avait la réputation d’être guérisseur et de soigner les hommes et les animaux par la prière mais surtout par les plantes médicinales, appelées « simples ». A l’écart du village, cette maladrerie accueillît jusqu’au XVIe siècle les lépreux. A l’aube du XVIIIe siècle, les bâtiments inhabités et en ruine furent démolis. Il ne resta plus que la chapelle.
Je ne vais pas vous refaire le coup de Victorine. Oui la chapelle n’est pas entièrement d’époque ! La visite est interprétée par Jean Marais, amant de Cocteau durant douze ans, dont la voix reconnaissable s’élève aussitôt notre entrée.

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Cocteau, le « prince des poètes », est inhumé, avec son autre amour Édouard Dermit, sous une dalle dont il avait écrit l’épitaphe : « Je reste avec vous ».
La décoration de la chapelle fut imaginée par Cocteau de son vivant. Les vitraux ont été exécutés d’après ses cartons par un peintre verrier rhénan.
Au-dessus de l’autel, il réalisa un Christ aux épines dans un triangle ainsi qu’une scène de la Résurrection.

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De chaque côté, se dresse un chandelier créé à partir d’une fourche de paysan local.
Sur les murs peints à la chaux, rappelant la tradition des plantes médicinales à Milly et Saint Blaise le guérisseur, Cocteau symbolisa les Simples. Ainsi, des fresques pastel de jusquiame, belladone, valériane, arnica, renoncule et la fameuse menthe poivrée, fleuron aromatique de Milly, poussent comme une prière vers la voute. Un herbier d’une grande poésie !

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Près d’un vieux bénitier de pierre, la célèbre signature étoilée de Jean Cocteau nous apparaît sous les pattes d’un chat médiéval.
On la retrouve dans la salle d’accueil, accommodée à toutes les sauces du merchandising.
Allez savoir si « l’impresario de son temps, le lanceur de modes, le bon génie d’innombrables artistes » aurait apprécié …
Sur le chemin du retour, peu après Milly, je suis intrigué par la présence de fosses immergées de l’eau de l’École. Je découvre la culture traditionnelle du cresson de fontaine, spécialité des vallées de l’Essonne (plus de 30% de la production nationale) aux noms poétiques de Juine, Éclimont, Louette, Chalouette, Velvette, ru d’Huisson.
Je regrette de ne pas m’être arrêté à l’échoppe au bord de la route. J’adore le cresson et cela fait si longtemps que je n’en ai pas goûté.
Vélo, Clo-Clo, Dufilho, Cocteau, comme ce plongeon rétro fut beau !

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 6 décembre, 2014 |1 Commentaire »

Requiem pour un jeune soldat, un roman de Renée Bonneau

Décidément, l’Italie est souvent présente dans mes récents billets.
Après avoir longé la Riviera Ligure avec une évocation de la Primavera la mythique classique cycliste Milan-San Remo, après la projection de The trip to Italy, le savoureux film de Michael Winterbottom, lors du festival du cinéma britannique de Dinard, je vous invite, aujourd’hui, à une plongée dans l’histoire contemporaine de la péninsule avec Requiem pour un jeune soldat Monte Cassino, un livre de Renée Bonneau.
J’ai fait la connaissance de l’auteure (je me sens coupable désormais de faire une faute si je ne mets pas la marque du féminin), de manière tout à fait fortuite, suite à une fantaisie que j’avais écrite ici autour de la disparition de la statue d’Alfred Hitchcock sur la digue de l’Écluse à Dinard. Je découvris qu’elle avait également manié le suspense dans une intrigue policière sur fond du festival du film britannique qui se déroule annuellement dans la station balnéaire huppée de la Côte d’Émeraude.
Curieux, je lui emboîtai bientôt le pas à la suite de Georges Méliès dans Meurtre au cinéma forain (billet du 1er mars 2012 Silence on tourne ! … et on lit !). Définitivement conquis, je me délectai ensuite des petits meurtres entre amis et artistes qu’elle nous concocta avec pour détectives Claude Monet dans Nature morte à Giverny et Toulouse-Lautrec dans Sanguine sur la Butte (billet du 2 avril 2013).
Quand elle n’écrit pas ses réjouissants « pol’arts », elle cultive aussi l’art d’être grand-mère, par exemple en rédigeant une tendre anthologie sur nos aïeules (voir billet du 1er mars 2013 Grand-mères au fil des pages).
Cette fois, Renée Bonneau nous emmène au cœur de l’Italie pour nous conter un épisode de la bataille du Monte Cassino que se livrèrent les Alliés et les forces allemandes, de janvier à mai 1944.
Son Requiem pour un jeune soldat a été publié en 2011 aux éditions du Nouveau Monde mais, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire de la bataille, il a l’honneur d’une traduction dans la langue de Dante : Requiem per un giovane soldato.

Couverture Requiem

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Sans me comparer à son héros germanique qui, bercé par la musicalité de la langue italienne, souhaite qu’on lui lise quelques vers de La Divine Comédie dans sa version originale, plutôt qu’un passage du guttural Faust, je désire juste vous faire partager le plaisir que m’a procuré la lecture (en français) du roman historique de Renée Bonneau.
La genèse de son émouvante histoire n’est révélée que dans la postface.
Professeure agrégée de Lettres classiques à la retraite, Renée Bonneau, outre sa sensibilité pour l’Histoire et l’amour profond fait de joies et de peine qu’elle voue à l’Italie, exerce sa curiosité et sa perspicacité en toute circonstance.
Ainsi, au cours d’une visite au monastère cistercien de Casamari, dans les Abruzzes, alors qu’elle se promenait dans le paisible cimetière, son attention fut attirée par un médaillon en porcelaine, un nom et une date sur une tombe murale.

Tombe Requiem

La photographie était celle d’un jeune homme, le nom allemand et la date de la mort renvoyaient possiblement aux combats de Monte Cassino, tout proche.
Comment justifier la présence dans un enclos religieux, au milieu des sépultures de moines, où jamais les civils n’ont place, de ce jeune soldat qui aurait dû reposer avec ses camarades dans le cimetière militaire allemand de Cairo au pied de la montagne où ils étaient tombés ?
Avec l’explication du père abbé auquel elle écrivit, à son retour en France, Renée Bonneau tenait là son sujet : « Ne sachant rien de la vie de ce jeune soldat avant que la guerre ne s’empare de lui, ni des échanges qu’il a pu avoir avec le moine, de ces derniers jours face à la mort, je les ai imaginés en lui donnant un double littéraire, figure emblématique des soldats des deux camps fauchés en pleine jeunesse par la fureur de la guerre … »
Ainsi, son livre est une histoire à demi fictive qui se déroule dans le décor tragiquement réel des batailles de Monte Cassino : « Depuis six mois les Abruzzes étaient le théâtre de combats acharnés dont les échos retentissaient dans les vallées alentour et parvenaient jusqu’à notre monastère de Casamari, pourtant situé à quelque quarante kilomètres du lieu des batailles. Les Alliés avaient lancé en janvier, février, mars, des assauts infructueux contre la ligne Gustav installée par Kesselring et qui leur barrait la route vers le Nord… »
Une coupe de vin d’Asti (j’aurais opté personnellement pour un Brunello di Montalcino !) à la main, le maréchal allemand Kesselring présentait métaphoriquement la situation à ses officiers : « Les Anglo-Américains et leurs alliés français occupent le fond de ce verre. Et nous, nous sommes assis sur le bord ! »
En effet, après l’opération Husky (prise de la Sicile en septembre 1943) puis le débarquement en Calabre et la prise de Naples, les troupes alliées, au sein desquelles combat un certain caporal Alain Mimoun, futur champion olympique de marathon (il évitera de justesse l’amputation de sa jambe gauche lors d’un assaut), sont coincées en bas de la botte étroite, dans leur marche sur Rome. Les Allemands, bien que moins nombreux, sont effectivement retranchés sur de solides lignes de défense parmi lesquelles la fameuse ligne Gustav. Celle-ci s’étend au niveau le plus resserré de la péninsule depuis la Méditerranée à l’Ouest jusqu’à la mer Adriatique à l’Est, en longeant notamment le petit fleuve du Garigliano … dont un pont de Paris a pris le nom suite à une victoire du Corps expéditionnaire français du maréchal Juin (mai 1944). En son centre, la ligne croise la vallée du Liri où sera édifiée, après-guerre, la future autostrada del Sole, à hauteur du Monte Cassino coiffé en son sommet de la vieille abbaye fondée par Saint Benoît de Nursie. Un endroit stratégique dont les Alliés veulent s’emparer coûte que coûte.
Ainsi, entre le 15 et le 18 février 1944, sous le commandement du général néo-zélandais Freyberg, 224 appareils larguent 420 tonnes de bombes sur le monastère : un véritable outrage à l’égard du magnifique monument de la civilisation chrétienne et 300 morts civils qui s’y sont réfugiés pensant être en sécurité dans ce lieu saint. Tragique erreur car les « Diables verts » n’ont jamais occupé le lieu ! Par contre, les ruines leur fourniront bientôt un abri sûr.

Monte Cassino

Cour Bramante Monte Cassino

Ainsi que le confie le père Matteo que Renée Bonneau a choisi comme narrateur de son roman : « Tout cela, naturellement, nous n’en savions à l’époque que peu de choses. Les étapes de la guerre ne parvenaient à Casamari que par ses bruits lointains, canons, mitrailleuses, roulement sourd des blindés, grondement des bombardiers … Leurs hôpitaux de campagne établis en arrière du front étant surchargés, les Allemands en avaient installé un dans notre monastère. Nous dormions sur des lits de camp dans la salle capitulaire pour leur laisser notre dormitorium, avec sa trentaine de lits séparés par des cloisons basses… »
Je rassure le lecteur qui garde de mauvais souvenirs de ses cours d’Histoire au lycée : loin de nous infliger un rapport aride des épisodes meurtriers du Mont Cassin, Renée Bonneau, bien au contraire, nous distille avec subtilité les éléments nécessaires à la compréhension du conflit, à l’absurdité de la guerre pour faire progresser son récit.
Car son propos est tout autre et se construit dès l’arrivée, à l’abbaye de Casamari, de Franz Neimann, un jeune sous-lieutenant de la division viennoise blessé au combat : « Tout le côté gauche de son uniforme n’était qu’une large tache sombre … n’eût été la boue séchée qui recouvrait une partie de son visage, un peintre de la Renaissance en eût fait un ange. »
Après quelques considérations (pieux mensonges) sur la gravité de ses blessures, le dialogue se noue entre le soldat, qui n’est déjà plus un ennemi, et le moine italien : « … Il paraît que votre salle capitulaire est la plus belle d’Italie !
– On le dit, en effet.
– Décrivez-la moi !
– Vous la verrez bientôt. Nous descendrons ensemble, quand vous serez rétabli … »

abbaye de Casamari 1

Abbaye de Casamari 2

Abbaye de Casamari 3

L’Art s’invite comme dans beaucoup de romans de Renée Bonneau. Apaisera-t-il les souffrances de Franz ?
Ce n’est pas le moindre paradoxe de la guerre, Franz nous apprend que le colonel allemand Schlegel, catholique et amateur d’art, conscient des dommages que les bombardements pourraient causer, avait demandé, dès octobre 1943, à l’abbé Monseigneur Diamare que les trésors d’une valeur inestimable du monastère de Monte Cassino soient évacués. Ainsi, avec une minutie bien germanique, tout fut inventorié, emballé avec soin et dirigé sur le Vatican. Certains frères, de retour de Rome, après s’être acquittés de cette mission font une courte apparition dans le récit.
Quand, à l’issue du bombardement de février, Franz pénétra dans l’abbaye, il ne restait plus rien de la cour de Bramante et de la basilique, que des colonnes abattues, des statues brisées, des morts écrasés sous les murs, des blessés qui hurlaient … « et puis, soudain, nous avons entendu des voix et des chants venant de la crypte. Les dix moines qui n’avaient pas voulu être évacués en octobre célébraient la messe ! C’était un miracle qu’ils n’aient pas été ensevelis et pulvérisés. Au bout d’un moment, nous les avons vus sortir en procession, portant un grand crucifix. Ils chantaient le Salve Regina. C’était si impressionnant, ce cortège de silhouettes blanches, avançant parmi les ruines encore fumantes, que tous, croyants ou pas, nous avons enlevé nos casques et nous sommes inclinés à leur passage … »
Ces lignes admirables me renvoient à quelques moments du magnifique film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux, ces moines cisterciens vivant dans un prieuré isolé au milieu des montagnes algériennes. Qu’il y ait du septième art dans ce passage (j’allais écrire séquence) ne me surprend pas de la part de l’écrivain professeur qui anima longtemps de multiples pratiques audiovisuelles au lycée de Sèvres.
L’Art encore ! « « Père Matteo, racontez-moi votre Toscane ». Il ferma les yeux. Alors je lui racontai la douceur des collines, le vert tendre des oliviers répondant au vert sombre des cyprès, la splendeur rousse des vignes de Chianti à l’automne, les longues allées de pins menant à d’invisibles demeures, la place des Miracles de Pise, le Campo de Sienne en forme de coquille Saint-Jacques, l’austère cité étrusque de Volterra … »
Quand je vous dis parfois dans mes billets que l’Italie a été imaginée par un Artiste … ! Pour la sillonner fréquemment, Renée Bonneau la raconte drôlement bien « sa » Toscane. Un trip qui prend aux tripes tant ces beautés qu’évoquent le moine et le soldat ne sont qu’artifices ou remèdes pour oublier, durant quelques brefs instants, la saloperie de la guerre et les souffrances souvent horribles des blessés de Casamari.
L’Art toujours ! : « J’étudiais le violoncelle au Konservatorium. Je voulais en faire mon métier. Mais au lieu d’un violoncelle, c’est une mitrailleuse qu’on m’a mise entre les mains ! Savez-vous que parfois je rêve quand je joue ? J’échappe un moment aux cauchemars des bombes, des grottes obstruées par les éboulements, aux rats me grimpant dessus, au char qui va m’écraser dans la boue où je suis enfoncé. » Le Père Matteo l’avait déjà deviné à ses doigts qui montaient et descendaient sur les draps.
À l’origine, le requiem était une composition musicale classique jouée lors du service funèbre ou des cérémonies du souvenir. A travers l’amour que ses deux personnages partagent pour la musique, Renée Bonneau a trouvé la corde sensible pour faire vibrer le lecteur.
Pour m’accompagner dans la lecture de son roman, parfois même l’ai-je suspendue, j’ai souvent écouté les œuvres évoquées, ainsi le Concerto en la mineur pour violoncelle et orchestre de Schumann dont Franz avait interprété l’adagio à son concours de conservatoire.

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Joseph Kreinstein, son professeur, n’avait qu’un défaut : il était juif. Deux jours après qu’il eût déposé son violoncelle, un Ruggieri fabriqué à Cremone, chez les parents de Franz, il était arrêté et emmené avec le dernier convoi du ghetto de dans un camp d’internement …
Le jeune soldat autrichien manifeste peu à peu une forme d’indifférence, de désolidarisation, d’incompréhension et de rejet, vis-vis de la folie criminelle SS, encore qu’il n’en sache que peu de choses : « Vous avez lu ce qu’il y a écrit sur nos boucles de ceinturons ? Dieu est avec nous. Quelle imposture ! … Vous savez, père, je n’ai jamais compris le massacre des saints Innocents ! »

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Les moins initiés d’entre nous connaissent évidemment les premières mesures de la Toccata et fugue en ré mineur de Jean-Sébastien Bach. « Franz pleurait » : depuis l’église, la porte ouverte, le père Bernardo, organiste de l’abbaye de Casamari, lui offrait ce cadeau.
Requiem pour un jeune soldat, au propre comme au figuré, est une œuvre littéraire musicale, sonore plutôt, car en arrière-plan, les bruits de la guerre, les cris des soldats blessés et mourants ne cessent de brouiller l’harmonieux accord des deux héros et la musique destinée à adoucir la mort annoncée qui ronge Franz.
La guerre n’épargne personne, même pas le père Mattéo frappé en son cœur par les dernières représailles de la Wehrmacht qui se replie. Sa maman est une des victimes du massacre de Sant’Anna di Stazzema, l’Oradour-sur-Glane toscan. Le 12 août 1944, trois bataillons de SS, aidés de quelques collaborateurs italiens, montent à travers les collines vers le hameau de la province de Lucques : « Et ce fut la tuerie, impitoyable. Pendant une demi-heure, ils ont mitraillé, lancé des grenades incendiaires dans les maisons, brûlé des femmes au lance-flammes et certains enfants qui essayent de s’échapper ont été tirés comme des lapins … »
De cet épisode barbare, Spike Lee a tiré un film, Miracle à Santa Anna. En 2005, un procès a condamné à la réclusion à perpétuité dix anciens SS ayant participé au massacre, une sentence probablement symbolique vu l’âge de ces abjects nonagénaires.

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Permettez, cher futur lecteur, que je respecte l’intimité de Franz Neimann et du père Mattéo pour la fin de l’histoire qui les réunit.
Méditons plutôt quelques instants en écoutant le poignant lied de Schubert La jeune fille et le mort qui fait l’objet d’une page du livre.

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Un jour de l’été 1946, une femme en deuil se rendit à l’abbaye de Casamari. Elle avait apporté deux photographies au père Matteo : « Sur l’une d’elles, prise un an avant son enrôlement, Franz joue du violoncelle, le visage irradié de bonheur. Cette photo est celle devant moi, sur la table de ma cellule. »
C’est ainsi que sur une tombe murale du cimetière de l’abbaye cistercienne de Casamari, un beau garçon blond, sur fond de son Autriche natale, rit au soleil d’été et à la vie, ignorant qu’il va trouver la mort, à vingt ans, à Monte Cassino.
De cet huis clos humaniste et éminemment documenté, je ressors l’esprit cultivé et l’âme plus riche. S’intéresser à ce passé qu’ont connu nos parents et grands-parents et dans lequel nous plonge salutairement Renée Bonneau, nous aide à comprendre le présent, du moins à plus et mieux y réfléchir.
Ainsi, en notre époque où l’on assaisonne l’identité française à toutes les sauces, il n’est pas inintéressant de revenir sur un épisode que l’auteure ne manque pas d’évoquer même brièvement. En mai 1944, dix mille « goumiers » marocains, ainsi appelés parce qu’ils appartenaient à des goums, unités d’infanterie légère de l’armée d’Afrique sous encadrement français (notamment le général Guillaume), pénétrèrent dans les monts Aurunci, bastion sud de la position allemande de Monte Cassino et éliminèrent en trois semaines de combats les unités allemandes les mieux entraînées, provoquant la rupture de la ligne Gustav. Beaucoup d’analystes militaires considèrent leur manœuvre comme l’opération décisive qui a ouvert aux alliés la route de Rome. Le général Kesselring en personne loua leur furieuse combativité.
On leur fit porter la responsabilité des marocchinate, les odieux viols et homicides commis sur les populations civiles. Ces événements ont servi de toile de fond à un roman d’Alberto Moravia La Ciociara adapté au cinéma par Vittorio De Sica (Sophia Loren obtint un Oscar pour son interprétation). Sortes de coupables passe-partout, ils furent loin d’être cependant les auteurs de toutes ces atrocités.
Faute de croire en l’Homme, il est bon de croire aux hommes quand ils évoluent sous les traits du père Matteo et de Franz, le jeune soldat.
Pour remercier Renée Bonneau du message d’espoir et de fraternité que véhicule son roman, c’est mon tour de lui offrir un petit plaisir musical, un chant grégorien interprété par le chœur Jucunda Laudatio … de l’abbaye cistercienne de Casamari.

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Vous pouvez faire l’acquisition du livre sur internet et dans les bonnes librairies (sur commande).

Requiem pour un jeune soldat Monte Cassino, Renée Bonneau, Nouveau Monde éditions.

Requiem per un giovane soldato Montecassino 1944, Renée Bonneau, Paoline Edizioni.

 

Publié dans:Coups de coeur |on 15 novembre, 2014 |Pas de commentaires »

Di Stefano s’élève plus haut que tout le monde …

Une fois n’est pas coutume, je consacre ce billet au football. Car, oui, hors la petite reine, je suis aussi accro à la balle ronde depuis ma prime enfance.
Même les quotidiens non spécialisés signalèrent dans leur une du 8 juillet dernier, en pleine Coupe du Monde et aussi départ du Tour de France, la disparition d’Alfredo Di Stefano, un monstre sacré du sport mondial en général et du football en particulier : « Le plus grand des Galactiques » titrait le journal L’Equipe, en référence au surnom donné abusivement, aujourd’hui, aux joueurs du Real Madrid. Vous connaissez la propension des journalistes sportifs à tomber dans le dithyrambe. En la circonstance, il était justifié.

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L’excellente plume Didier Braun achevait son billet d’humeur quotidien par ces mots : « Seuls les privilégiés qui l’ont admiré au stade pourront témoigner aujourd’hui qu’il a été l’absent que la Coupe du Monde regrettera éternellement ».
En effet, Di Stefano, au cours de sa longue carrière, ne participa à aucune édition de la prestigieuse compétition. En effet, également, je m’arroge le droit d’évoquer à ma manière la mémoire d’un exceptionnel champion.
Car j’ai vu jouer Alfredo en chair et en os ! La télévision, parcimonieuse à l’époque, ne diffusait malheureusement que rarement des matches de football. Mais je m’informais régulièrement de ses exploits à travers la lecture assidue de l’hebdomadaire France-Football et du mensuel Miroir du Football, deux journaux à la philosophie différente mais qui, au moins, se rejoignaient sur l’extraordinaire talent et personnalité du joueur.
Je vous parle d’un temps que les moins de trois fois vingt ans ne peuvent pas connaître. Le temps de mon enfance heureuse, insouciante, avide ! La télévision de masse n’était pas encore entrée dans les foyers. Nous nous réunissions en famille autour de la vieille TSF avant que le monsieur à la barbe blanche m’apportât un « transistor ». Le dimanche, mon père m’emmenait souvent aux Bruyères (aujourd’hui stade Robert Diochon) assister aux matches du Football Club de Rouen. Jours de fête, nous nous rendions aussi, quelques fois dans la saison, à Colombes, pour les rencontres de l’équipe de France (voir billet du 6 mai 2008 Le stade de Colombes). Je ne m’ennuyais pas le dimanche, bien au contraire : j’ai un souvenir émerveillé de ce football joué dans les belles lumières de l’après-midi, des maillots éclatants au soleil, vierges de toute publicité, des commentaires enflammés des radioreporters.
Ceci dit, je découvris véritablement Di Stefano à la lueur des projecteurs nouvellement installés dans les stades. Á l’occasion de deux matches disputés donc en nocturne dans l’ancien Parc des Princes ! Vive la fée électricité !
Le premier, en juin 1955, lors d’une finale de Coupe Latine, l’ébauche de la future Coupe d’Europe des clubs champions elle-même ancêtre de l’actuelle Ligue des champions, entre le Stade de Reims et le Real Madrid. Le club champenois, équipe phare du football français de l’époque, lessivé par une demi-finale marathon (deux heures et demie) face à Milan, s’inclina contre la formation madrilène emmenée par Di Stefano. Les maillots blancs brillants et virevoltants comme des lucioles dans le gris du petit écran m’avaient probablement émerveillé, au point que dans les jours qui suivirent, je « refis le match » dans la cour de ma maison école.
J’ai déjà relaté l’anecdote (voir billet du 1er mars 2014 Bonjour chers auditeurs … ou le commentaire sportif). Dans son tendre livre Le violon de Maman, Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente, une ancienne pensionnaire du collège dirigé par ma mère, vous en fournit la preuve, un demi-siècle plus tard :
« La pièce que nous appelions « l’étude » était longue et bien chauffée, car nous y passions le plus clair de notre temps en dehors des heures de classe. Il y avait comme une chaleur animale dans la proximité de ces corps à moitié vautrés sur les livres, dans un temps qui s’éternisait alors que les esprits tentaient de comprendre ou de mémoriser les leçons de la journée. La torpeur gagnait parfois la bataille, mais il arrivait qu’un spectacle singulier nous en tire : le fils de la directrice faisait une irruption bruyante dans la cour jusque-là silencieuse, un ballon de foot aux pieds, et commençait tout seul une incroyable partie de football où il était tour à tour chacun des protagonistes. Ballon au pied, il faisait l’équipe entière et le commentateur. On eût même dit qu’une foule invisible l’applaudissait, car il en imitait les remous et les exaltations par des sons plus assourdis. Malgré nous, nous suivions les aléas du match, ses fougueuses galopades l’entraînant aux quatre coins du stade imaginaire :
Navarro passe à Rial, qui reçoit net, passe à Gento, qui dribble avec habileté », et il avançait en zigzag, se déhanchant parfois comme s’il évitait deux joueurs de l’équipe adverse …on entendait son souffle qui s’accélérait, il bavait dans l’excitation du jeu et la précipitation des commentaires. « … Sur un corner de Gento, Di Stefano s’élève plus haut que tout le monde, en plein cœur de la défense, et propulse le ballon … goal … GOALLL … » En haletant, il traversait à nouveau toute la cour qui résonnait du bruit de ses chaussures et des frôlements du ballon. Il était difficile de reprendre le fil de nos lectures, car même lorsque la tête replongeait dans les livres, nous ne pouvions nous retenir de suivre d’une oreille les nouveaux rebondissements du match. »
Ce gamin journaliste en herbe, c’est moi ! L’internet, Wikipedia, youtube n’existaient pas mais ma curiosité, mon imaginaire se forgeaient surtout à travers la lecture des journaux et l’écoute du transistor. Ainsi, j’avais flashé, allez savoir pourquoi, les gosses ont de ces idées, sur Di Stefano et le Real Madrid. J’étais un peu le petit garçon de la couverture du Miroir du Football.

Couverture Miroir du Foot - DI STEFANO

Don Alfredo, ce fut son surnom à la retraite, approchait pourtant de la trentaine et n’avait rien de glamour avec sa calvitie naissante. Qui sait si la petite musique de son nom ne chantait pas à mes oreilles, Di Ste-fa-no.

Couv Miroir du Foot- DI STEFANO

Sa vie, du moins celle de ses ancêtres, dégageait un enivrant parfum d’exotisme. Je la découvrirai un peu plus tard avec le véritable feuilleton que lui consacra François Thébaud dans le Miroir du Football, ce cher et regretté mensuel qui prônait, c’était son viatique, « une certaine idée du football ».
Le grand-père Michele « né à Capri, paradis pour milliardaires en vacances, terre ingrate pour ceux qui n’ont que leurs mains pour ramasser les miettes du festin … choisit la solution qui lui offre la certitude du pain quotidien et la promesse de l’aventure ». Après avoir bourlingué des années sur tous les océans du globe, il pose son sac à dos à Buenos Aires et fait bientôt connaissance, dans la colonie italienne de Boca, d’une fille d’émigrant génois. De leur mariage, naît un garçon baptisé Alfredo qui, parvenu à l’âge d’homme, épouse une demoiselle Laulhé de père anglais et de mère béarnaise originaire … d’Oloron-Sainte-Marie. De cette union, surgit le 4 juillet 1926, encore un petit Alfredo, celui qui nous intéresse. Comment imaginer qu’Alfredito n’ait pas hérité du virus aventurier de ses aïeux ?
La piqûre de rappel en ce qui concerne mon admiration pour le footballeur me fut administrée en juin 1956, un an presque jour pour jour après la finale de la Coupe Latine. Bis repetita, Reims et le Real Madrid s’affrontaient encore au Parc des Princes, en finale cette fois de la première Coupe d’Europe des Clubs champions, une compétition créée par le journaliste français Gabriel Hanot.
Je cède la parole à Antoine Blondin qui savait écrire merveilleusement autrement qu’autour du vélo : « Il est toujours assez émouvant d’assister à la naissance d’une tradition. La minute historique est une occasion à enlever « de suite ». Il y avait, l’autre soir, de la crèche et du berceau dans ce Parc des Princes ouvert à la belle étoile, sous laquelle la première Coupe d’Europe de football affrontait les regards de quarante mille rois mages venus lui apporter la myrrhe et l’encens d’un enthousiasme neuf … »
Avec l’auteur d’un Singe en hiver, c’était Noël en juin ! En plus, avec mon papa, je faisais partie de ces quarante mille rois mages. Quel bonheur !
Blondin encore : « Pour que la cérémonie prît tout son sens, il importait que la confrontation entre Reims et Madrid excédât un simple débat franco-espagnol. L’Europe, on la flaira immédiatement dans ces tribunes peuplées par une immigration insolite, où l’on se congratulait en dix langues différentes. Le noble heimatlos voisinait avec le boulevardier grec, le terroriste en retraite laissait éclater entre ses mains des sachets de bonbons, le dinamitero projetait allègrement ses pétards bénins vers la pelouse et de minuscules Grands d’Espagne faisaient ici et là la litière de leurs vestons pour y asseoir la majestueuse « mujer », la femme opulente, autour de laquelle se récapitule la tribu madrilène. Il était aisé de reconnaître que l’épine dorsale du continent passait dans le quartier. Voilà déjà un résultat… » Sans donc oublier dans cette assistance cosmopolite, les deux Brayons débarqués de Forges-les-Eaux !
Dans cette nuit magique, brillaient les tenues immaculées des Madrilènes. Comme le décrivaient les journalistes avant l’arrivée de la couleur : maillot blanc, culotte blanche, bas blancs ! Malgré mes supplications, aucun roi mage ne m’apporta sous le sapin de Noël suivant, le cadeau vestimentaire mythique si vivement souhaité. Ma mère se substitua à Balthazar, Gaspard et Melchior (un nom d’international autrichien qui jouait à l’époque au F.C.Rouen !) sans doute pour des motifs ménagers, le blanc étant salissant. Malgré tout, je reçus une jolie paire de chaussettes de laine blanche. Un soupçon de chic « merengue », ainsi appelle-t-on parfois l’équipe ibérique !
J’avais le caractère moins trempé qu’Alfredito minot. Á l’âge de sept ans, il avait joué à la loterie dans un cinéma et gagné le gros lot, en l’occurrence, un ballon de football. Quelles ne furent pas sa déception et son indignation quand, allant chercher sa récompense, il lui fut offert un ballon de rugby. Il obtint gain de cause en appelant à la rescousse les grands du quartier qui menacèrent le directeur du cinéma de mettre le feu à sa salle.
En attendant le coup d’envoi du match, il faut que je vous conte une autre histoire de maillot qui me faisait rêver.
Le petit Di Stefano débuta dans la modeste équipe du village de Navarro (à une soixantaine de kilomètres de la capitale argentine) où son père possédait une finca (exploitation agricole).
Ses idoles jouaient dans l’invincible màquina (la machine), surnom donné alors au club de River Plate, un des plus prestigieux de Buenos Aires. Ils avaient pour nom José Manuel Moreno, Adolfo Pedernera, Angel Labruna, Felix Loustau, Juan Carlos Muñoz, Nestor Rossi et portaient le si élégant maillot blanc barré d’une bande rouge, l’un des plus beaux qu’il m’ait été donné d’admirer.

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Pas étonnant qu’à ses dix-huit ans, Alfredo tente sa chance parmi plusieurs centaines de juniors testés par les entraîneurs de River Plate. Peu après, il est affecté au poste d’ailier droit de l’équipe quatrième ; six mois plus tard, pour un match de bienfaisance, il est incorporé dans l’attaque de l’équipe première aux côtés notamment de Pedernera et Labruna, les survivants de la màquina.

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Je reviendrai plus loin sur le début de carrière d’Alfredo. Pour l’instant, retour sur la pelouse du Parc des Princes en cette soirée inoubliable de juin 1956, ça se passe d’ailleurs remarquablement bien pour l’équipe de Reims qui, pétillant de son football champagne, mène deux buts à zéro au bout de dix minutes. Mais bientôt, Di Stefano prend les affaires en main et le Real commence à construire sa légende en remportant 4 buts à 3 sa première Coupe d’Europe.

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François Thébaud analysa ainsi cette soirée inoubliable :
« Cette première Coupe d’Europe a définitivement assis la gloire de Di Stefano sur les stades du vieux continent. Au cours des éliminatoires, comme lors de la finale, il a joué sans conteste un rôle dans le triomphe de ses couleurs. Son activité prodigieuse, sa maîtrise technique, son allure de grand seigneur ont fait une grande impression sur le public du Parc des Princes et frappé plus encore les journalistes qui n’avaient remarqué aucune de ces caractéristiques un an plus tôt.
Pour faire oublier la tiédeur de naguère, ils ne manquent pas d’exagérer les mérites du vainqueur. Certains croient indispensable d’accompagner les louanges décernées à Di Stefano de critiques adressées à Raymond Kopa, qui n’a pu donner sa pleine mesure, en raison de la situation psychologiquement fausse créée par l’annonce faite quelques jours plus tôt de son transfert au … Real Madrid.. »
Quant à Antoine Blondin, toujours aussi lyrique, voici ce qu’il avait trouvé dans la crèche et le berceau du Parc des Princes :
« On ne répétera jamais assez que la personnalité de Di Stefano domina la soirée. Cette évidence éclatait aux yeux mêmes des profanes et c’était un régal de voir l’intelligence des arcanes du football sourdre progressivement dans des cervelles de femmes du monde. Le fait est d’autant plus exemplaire que la façon de Di Stefano ne se signale pas par des girandoles et des paillettes. Il n’a rien de ces matadors du ballon qui relèguent leurs coéquipiers au rang de péons. Il tient plutôt du grand commis, du valet de chambre britannique dans le style Jueves et du moine bénédictin. Ce maître est d’abord un serviteur, un homme à tout faire. Il faut le regarder pour le voir. Ensuite, l’œil ne le quitte plus.
Il est rare qu’une vedette se dépense avec autant de constance et de modestie. Il est non moins rare qu’en n’importe quel point du champ elle jouisse d’une franchise d’action que sa réputation devrait lui interdire. Di Stefano en liberté constitue sans doute un morceau de roi et le cadeau somptueux consenti par les rémois à la cause de la Coupe d’Europe. Mais c’est aussi un morceau difficile à avaler…
… On aurait pu contenir ce virtuose dans son rôle de soliste, un malentendu en fit un chef d’orchestre. Car la « peur des coups » n’était pas à l’affiche, mercredi, si la relâche était du côté français, et l’homme des éclairs de chaleur put brandir la foudre, où et quand il voulut, et la déléguer à ses deux petits ailiers, dont les déboulés et les maillots blancs nous rappelaient l’école marseillaise de la grande époque. … »
Voilà comment un footballeur argentin exilé en Espagne en mit plein les mirettes d’un gamin normand. Mon admiration décrut d’autant moins que, donc, Raymond Kopa, le meilleur joueur français de l’époque, rejoignit Di Stefano dans l’attaque madrilène, une raison supplémentaire de suivre avec intérêt leurs prestations à travers la rubrique « football étranger » de l’hebdo France-Football. En trois ans, sous les couleurs du Real, ils gagnèrent trois autres Coupes d’Europe et ne perdirent qu’un match dans le championnat d’Espagne.
France-Football, justement, attribua à Di Stefano, à deux reprises (1957 et 1959), son Ballon d’Or, la récompense suprême couronnant, à l’époque, le meilleur joueur européen évoluant dans une équipe européenne (Kopa le reçut en 1958).

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Aucune méprise, Di Stefano était bien européen. Bien qu’il n’eut aucun sang ibérique dans les veines, il avait opté pour la nationalité espagnole en1957, notamment pour permettre à Kopa de jouer à ses côtés, le règlement n’autorisant alors les clubs qu’à un nombre limité de joueurs étrangers.
Flash-back vers le temps où Alfredo encore argentin opérait sous les si chatoyantes couleurs de River Plate. Déjà champion d’Argentine en 1945, il récidive en 1947, avec en prime le titre de goleador (meilleur buteur).
C’est lors de cette saison-là qu’il acquiert son surnom de Saeta rubia, la flèche blonde, en référence à sa vitesse foudroyante de démarrage et le style rapide de la ligne d’attaque. Plus qu’un style, certains parlaient de partitions, un tango accéléré.
Di Stefano connaît l’ambiance explosive des stades sud-américains, ainsi contre Atlanta lors de l’ultime journée :
« Après une demi-heure de jeu, des supporters d’Atlanta parviennent à pénétrer sur le terrain, porteurs des fanions de River Plate et d’Atlanta, réunis par des couronnes de fleurs. Cette manifestation est destinée à amadouer les joueurs de River, car le trophée est déposé dans le camp des visiteurs. Mais les supporters des champions ne l’entendent pas de cette oreille. Ils hurlent : « Vous n’achèterez pas nos joueurs ! »
Répondant aux vœux de leurs partisans, les hommes de River dispersent les fleurs. Injure intolérable. Bataille rangée que la police parvient difficilement à interrompre !
Lorsque la partie reprend, on imagine l’atmosphère qui règne dans le stade, où les deux hinchadas (on dirait kops aujourd’hui), heureusement placées dans des tribunes séparées, se lancent défis et provocation, tout en recherchant les moyens les plus efficaces d’intervenir dans le déroulement du match.
Pour empêcher les joueurs de River d’approcher du but de leur équipe, les supporters d’Atlanta effectuent des tirs de barrage dont les projectiles sont des pierres soigneusement amassées à cet effet. Dans une rapide et néanmoins héroïque incursion dans le camp d’Atlanta, Di Stefano ouvre enfin le score. L’arbitre, terrorisé, annule le but. Alfredo récidive cependant quelques minutes plus tard d’un shoot de trente-cinq mètres et marque ainsi son 27ème but de la saison. Mais il n’aura pas le temps de savourer son succès. Alors qu’il va effectuer une remise en touche, un supporter d’Atlanta surgit à l’improviste et lui décoche un crochet à la mâchoire. Il ne se réveille qu’aux vestiaires où ses coéquipiers l’ont rejoint après avoir abandonné … le champ de bataille. ».
Vous comprenez que la vie aventureuse de Di Stefano ainsi racontée dans le Miroir du Football ne pouvait que fasciner le petit gamin normand juste habitué aux quelques cris d’oiseaux émis dans l’enceinte des Bruyères par certains supporters mécontents des décisions arbitrales à l’encontre des Diables rouges rouennais.
Auréolé du titre de champion d’Argentine 1947, Di Stefano âgé de 21 ans, découvre les joies de la sélection nationale qui doit défendre son trophée de championne d’Amérique du Sud (la Copa America aujourd’hui). La compétition se déroule en Equateur. Á cette époque, le survol des Andes et la traversée du Pérou constituent encore une aventure.
La finale, à Guayaquil, contre l’Uruguay, ne manque pas de piquant : « Le costaud Moreno et le teigneux moustachu Gambetta en viennent aux mains, et c’est la bataille rangée avec naturellement la participation des remplaçants (onze dans chaque camp), des soigneurs, des photographes et de quelques « battants » d’on ne sait où et on ne sait trop pourquoi … Intervention de la police, longs palabres, entrecoupés de reprises partielles des hostilités, reprise du jeu … Aucun joueur n’a été expulsé ! »
Caramba ! Vous imaginez que ces articles émoustillaient autant mon esprit que les fanzines des aventures de Butch Cassidy ou Kit Carson.
Un une-deux avec son ailier gauche Lousteau, un tir terrible de 25 mètres et Di Stefano scelle le sort de la Céleste, surnom accordé à l’équipe d’Uruguay en raison de la couleur ciel de son maillot.
L’enthousiasme retombé, le championnat d’Argentine vit bientôt de multiples conflits entre joueurs et dirigeants de clubs à cause de conditions de salaires et surtout le régime des contrats qui fait des joueurs la propriété des clubs. La Fédération Argentine décide de suspendre la compétition de plus en plus fréquemment troublée par des manifestations des joueurs professionnels qui exigent donc, outre des revalorisations salariales, la modification de leur statut sous la forme de la reconnaissance du contrat à temps. Foin de ces menaces, les footballeurs argentins regroupés en un syndicat se mettent en grève générale pendant six mois. La crise qui touchait l’Argentine de Peron et les descamisados (sans-chemise) adorateurs de leur madone Evita, n’épargne donc pas le foot !
La catastrophe aérienne de Superga met entre parenthèses le conflit. Le 4 mai 1949, l’avion Fiat G212 transportant les dix-huit joueurs du club italien du Torino, de retour d’un match amical à Lisbonne, percute la colline sur laquelle se dresse la basilique de Superga. Tous les membres de la légendaire équipe italienne de l’après-guerre périssent dans le crash qu’on associe souvent à celui des Açores, survenu quelques mois plus tard, dans lequel le boxeur Marcel Cerdan trouva la mort. J’aurai peut-être l’occasion de vous en parler dans un prochain billet car j’achève la lecture de Constellation, l’excellent ouvrage d’Adrien Bosc qui vient d’obtenir le Grand Prix de l’Académie française.
River Plate, qui est à l’origine le club de la colonie italienne de Buenos Aires, décide de venir jouer à Turin un match contre une sélection italienne qui a revêtu pour la circonstance les couleurs du Torino. La recette est versée aux familles des victimes. La péninsule entière touchée par leur geste réserve un accueil enthousiaste à Di Stefano et ses équipiers. Même le pape Pie XII les reçoit.
La trêve est terminée, le président de River Plate repart en guerre contre ses joueurs : « Si ça ne vous plait pas, je vous transfère au Torino, vous y serez peut-être mieux ! »
Di Stefano, depuis qu’il est gosse, a du caractère, vous le savez. Sûr de la légitimité de ses droits et bien décidé à les faire valoir, il accepte la proposition mirifique du club des Millonarios de Bogota, au nom aussi prédestiné que celui de l’aéroport de la capitale colombienne où il débarque avec son coéquipier Nestor Rossi : El Dorado !
Il se place cependant dans une situation illégale car les clubs colombiens ne sont pas reconnus par la Fédération Internationale de Football (FIFA). Son avenir matériel est assuré, son futur sportif est beaucoup plus incertain.
En moins de quatre mois, les Millonarios sont champions. Les dirigeants sont si enthousiastes qu’ils offrent un voyage au pays à leurs vedettes argentines. Le président de River Plate en profite pour offrir à Di Stefano des conditions salariales cinq fois supérieures à celles consenties auparavant. Peine perdue, Alfredo signe juste un contrat de … mariage avec la señorita Sara Alicia Freitas et retourne vers Bogota.
Des surnoms poétiques sont attribués aux clubs colombiens : la danza del sol pour Medellin, los cardinales de Santa Fe à cause de la couleur de leurs maillots, la furia guarani de Cali en raison du tempérament ardent de ses joueurs paraguayens, el rodillo negro, le genou noir, à cause de la couleur de peau d’une majorité des joueurs. Les Millonarios, c’est El ballet azul, le ballet bleu, pas seulement pour les chemisettes bleu azur qu’ils portent, mais aussi pour leur jeu élevé au niveau de l’Art. Admirables jongleurs de balles (les malabaristos), ils prônent un futbol de ataque siempre. En 1951, Ils sont champions sans connaître aucune défaite. Alfredo est maximo goleador (31 buts) et … papa d’une petite fille.
Bientôt, les exploits de cette extraordinaire équipe contés jusqu’alors par quelques récits de voyageurs friands d’aventures franchissent les frontières avec des tournées triomphales à travers l’Amérique du Sud puis l’Europe. Á Madrid, on n’a jamais vu un footballeur de la classe de Di Stefano.
Il ne va pas tarder à y revenir après quelques mélimélos juridiques. En effet, les deux grands clubs rivaux espagnols se l’arrachent. Barcelone obtient l’accord du président de River Plate qui considère toujours que Di Stefano lui appartient compte tenu que la Colombie n’est pas affiliée à la FIFA. Mais le Real Madrid possède celui des Millonarios avec qui Di Stefano est lié par un contrat valable devant la juridiction civile.
Sacré dilemme face auquel la fédération espagnole tranche par un jugement de Salomon : les deux clubs ibériques payeront les indemnités de transfert à River Plate et aux Millonarios et Di Stefano jouera … alternativement une saison à Madrid et une autre en Catalogne !
Imaginez-vous Ibrahimovic jouant un championnat de France sur deux au PSG et à Marseille ?
Sagement, les deux clubs espagnols finissent par régler la situation à l’amiable et el Señor Bernabeu, président du Real (le stade porte son nom aujourd’hui), emporte l’affaire. On a dit parfois, mais cela est très contesté, que le caudillo Franco pesa sur la décision …
Di Stefano est désormais madrilène juste avant le début de la saison 1953-1954. Le 1er novembre, le Barça vient étrenner son récent titre à Chamartin (le stade porte alors le nom du quartier de Madrid où il est construit). Di Stefano marque deux buts et le Real écrase son ennemi juré cinq buts à zéro.
Vous connaissez la suite triomphale …
En 1959, je suivis à la télévision, enfin entrée au domicile familial, la quatrième finale de Coupe d’Europe remportée consécutivement par l’invincible Real Madrid, cette fois encore contre le Stade de Reims. L’attaque « espagnole » était composée du Français Raymond Kopa dit le Napoléon du Football, de Ferenc Puskas dit le Major galopant, un exilé magyar (après l’invasion de Budapest par l’armée soviétique en 1956) du Onze d’or de l’extraordinaire équipe de Hongrie, et de Di Stefano devenu le Divin chauve au fil des ans et de la perte de ses cheveux. Un trio de rêve !

Kopa-Di Stefano-Puskas

Mais le chef-d’œuvre d’Alfredo et du Real date du 18 mai 1960 : ce soir-là, à Glasgow, Puskas, quatre buts, et Di Stefano, trois buts, écrasèrent à eux deux l’Eintracht de Francfort (7 à 3 !), offrant au Real sa cinquième Coupe d’Europe. Inoubliable !

Real-Francfort

Deux ou trois ans plus tard, lors d’un voyage en Écosse, je voulus visiter l’Hampden Park, le théâtre de ce chef-d’œuvre.
Couronnement suprême, en septembre 1960, le Real remporte le titre officieux de champion du monde des clubs en battant le Penarol de Montevideo en finale de la Coupe intercontinentale.
Un demi-siècle après, défilent encore dans ma tête plein d’images du joueur absolument exceptionnel que fut Alfredo. Il m’a procuré sans doute mes émotions footballistiques les plus intenses.
Diego Maradona, autre génie argentin de la balle ronde, déclara à son sujet, avec un brin d’humour : « Je ne sais pas si j’ai été un meilleur joueur que Pelé, mais sans aucun doute Di Stefano était meilleur que lui. »
Bien avant que l’on parle de football total ou moderne, Di Stefano révolutionna ce sport. Le journaliste Gabriel Hanot, créateur de la Coupe d’Europe, disait de lui qu’il était une tactique à lui tout seul.
J’ai le souvenir précis d’un joueur omniscient sur le terrain, en défense pour récupérer le ballon, au milieu pour organiser le jeu, en attaque pour marquer. Comme un aimant, il attirait la balle à lui. Nulle surprise finalement que je voulus m’en inspirer dans ma solitude de footballeur-reporter dans la cour d’école !
J’ai encore en mémoire sa posture altière tel un danseur de tango … argentin bien sûr. Admirez sur les photographies et les rares extraits vidéo de l’époque, son élégance dans le geste, son équilibre dans ses contrôles et ses feintes. Une pure merveille !

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1962 au Camp Nou contre barça

Di Stefano posture de statue

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Je me faisais une joie de revoir Alfredo en chair et en os, une dernière fois, à l’occasion d’un match France-Espagne, à Colombes, en décembre 1961.
Un pion du lycée Corneille de Rouen faillit me priver de ce cadeau de Noël anticipé. Répondant au nom sulfureux de Bousquet, il avait cru (à tort) que j’avais collaboré à un chahut monstre au dortoir. Le verdict fut terrible : privation de sortie du pensionnat jusqu’aux vacances de Noël. Adieu maestro Di Stefano !
Mon père plaida ma cause avec efficacité auprès du surveillant général grand amoureux de football et … adorateur de Di Stefano. Ma peine fut ajournée. Je me souviens encore du regard envieux du surgé : « Vous penserez à moi en voyant Di Stefano et vous me raconterez lundi ! » Dans le doute, il avait saisi la possible injustice et la trop grande sévérité de la punition, ce qui démontrait aussi l’aura que possédait Alfredo.

Alfredo+DI+Stefano+France-Espagne 1961

En la circonstance, Di Stefano, âgé de 35 ans, dansa son dernier tango à Paris sous le maillot de la Roja, l’équipe nationale d’Espagne. Il ne connut jamais en sélection la même réussite qu’avec ses clubs successifs, ainsi il ne disputa jamais la Coupe du Monde.
Quant à moi … je n’ai jamais effectué mes week-ends de colle ! Merci l’artiste !
Mon billet pourrait s’achever ici. L’heure du déclin avait sonné. Di Stefano remporta cependant encore trois fois le championnat d’Espagne avec le Real Madrid. Il acheva son parcours de joueur à l’Español de Barcelone, puis effectua une carrière d’entraîneur au FC Valence qu’il emmena à la victoire en Coupe d’Europe des vainqueurs de coupes 1980, puis à « son » Real Madrid.
Un incident inattendu nourrit encore sa légende. En août 1963, alors qu’il effectuait une tournée avec le Real au Venezuela, Alfredo fut enlevé par des guérilleros locaux. Alfredo fut relâché sain et sauf, deux jours plus tard, devant l’ambassade d’Espagne à Caracas. Les ravisseurs auraient voulu démontrer la popularité et la notoriété de l’immense footballeur qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement.
Moi, durant ce temps, je redoublais d’ardeur au lycée dans l’apprentissage de ma deuxième langue, celle de Cervantès. Je ne perdais pas une occasion de me perfectionner en feuilletant quelque quotidien ibérique à la recherche d’articles sur les exploits madrilènes d’Alfredo beaucoup moins utopiques que ceux de l’homme de la Mancha.
Pour la beauté de mon billet et me remercier de l’admiration que je lui portais, Di Stefano me rendit visite le 10 juin 1964 ! Plus sérieusement, ce jour-là, le Football Club de Rouen organisa un match de gala contre le Real Madrid, avec en son sein Alfredo bien sûr, Puskas et le Français Lucien Muller, pour l’inauguration de la nouvelle tribune d’honneur du stade Robert Diochon.
Quelques jours plus tard, je foulai la même pelouse avec mes camarades Francs Joueurs (c’est le nom de l’association sportive) du lycée Corneille, très modestes héritiers de Jean Nicolas, Roger Rio et Bernard Antoinette qui avaient effectué aussi leurs humanités au lycée avant de constituer la légendaire « attaque mitrailleuse » du F.C.R dans les années trente et de devenir internationaux. Avec Alfredo, m’avaient-ils envouté, je marquai les deux buts qui nous donnèrent la victoire en finale de la Coupe du F.C Rouen, compétition regroupant tous les lycées de l’agglomération rouennaise. J’ai retrouvé dans un carton, il n’y a pas longtemps, la médaille qui nous avait été offerte en récompense.
Autre clin d’œil de la vie, la jeune collégienne, que mes commentaires faisaient rêver, accomplit sa carrière de professeure agrégée de Lettres au lycée français de … Madrid où elle réside toujours.
Dans la propriété castillane de Di Stefano, un artiste avait sculpté un ballon en marbre de Carrare. Alfredo fit graver sur son socle : Gracias Vieja, merci ma vieille !
Gracias Alfredo pour toutes les joies enfantines que tu me procuras !

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« Un Stradivarius dans un écrin rouge, une vieille lettre intacte, une clé USB volée, un précieux masque mexicain… Un inventaire à la Prévert ? Non, des nouvelles, empreintes de poésie, ancrées dans le quotidien, qui basculent dans l’insolite ou le drame. »
Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente vient de faire paraître Le Masque mexicain, un livre de nouvelles chez L’Harmattan dans la collection Archipels.
Le Violon de Maman est toujours disponible chez Numilog, Je publie.

23 mars 2015 ! Je reçois un courrier de Marie-Thérèse Bitaine, l’ancienne pensionnaire du collège dirigé par ma maman, tellement subjuguée à l’époque par mes pitreries journalistico-sportives.
Professeure au lycée Français de Madrid, elle évoque une inspection pour laquelle elle avait choisi l’étude d’un texte tiré des Olympiques de Montherlant, je suppose Leçon de football dans un parc :

 » C’était une classe de cinquième. J’avais une inspection. Les autorités étaient rentrées et s’étaient installées au fond de la salle après un petit remous inévitable dû à leur apparition. L’inspecteur et le proviseur. Des gens impressionnants qu’on ne voyait pas tous les jours. Donc beaucoup d’yeux s’étaient attardés sur eux un long moment. Mais maintenant le calme était revenu. Leurs livres ouverts à la page indiquée, les élèves s’offraient tous à mon regard : ceux-ci, je ne sais par quelle magie, j’avais su les conquérir peu à peu. À force de passion. Ils étaient incroyablement à l’écoute. Dans l’attente de l’événement. Car pour eux l’événement, ce n’était plus l’arrivée des messieurs. L’événement, c’était la page du livre qui allait leur livrer ses secrets comme une levée d’oiseaux de feu. Mon dieu, qu’ils étaient petits ! Je les dominais de toute ma grandeur et ils s’offraient à moi dans leur confiance aveugle.
Je me sentais tout-à-fait tranquille. J’avais décidé de ne pas faire preuve d’érudition, ni de démontrer à toutes forces des acquis ou un savoir-faire quelconques. De penser même à une méthode. Elle n’était pas encore sacro-sainte, heureusement dans l’enseignement à cette époque ! Elle se mettrait en place d’elle-même. Je n’étais pas dans une classe de première : avec les très jeunes, je faisais confiance à mon instinct.
J’avais choisi un texte de Montherlant tiré des Olympiques sur le foot. Peut-être parce qu’il y avait un peu plus de garçons dans la classe. Mais il faut dire aussi que ce sport à l’époque était loin d’être aussi fanatisé et même répandu qu’aujourd’hui. Ce n’était pas encore un sport de masse à l’échelle mondiale mais la grande équipe du Real Madrid avait déjà éclipsé toutes les autres…Moi-même je l’aurais ignorée si l’enthousiasme des hommes de ma famille, l’oreille collée à la radio les jours de match ou les cris d’un petit gosse de six sept ans qui, tout seul dans la cour de récréation du pensionnat où j’avais été interne jusqu’à la troisième, et qui jetait bien haut les noms de Di Stefano ou de Gento que l’écho reprenait, ne m’avaient pas mise au courant…Et sur la page du livre de cinquième, pour illustrer et animer le passage des Olympiques, il y avait une énorme photo en noir et blanc qui prenait toute la page et qui montrait un impeccable shoot de di Stefano !
Mais le texte, quelle beauté, quelle force ! C’est cela qu’il fallait transmettre, c’est cela qu’il fallait faire passer… Nous avons joué avec le texte comme les footballeurs avec leur ballon, goûtant les sonorités, les reprises, le rythme des phrases, la magie des versets presque incantatoires : cet ailier, cet enfant perdu, c’est chacun d’eux maintenant. J’y crois si fort que la classe s’emballe. J’adore ces yeux pétillants qui suivent mes lèvres avec avidité, cette confiance, cette reconnaissance même. Je crois deviner qu’ils sentent la dimension spirituelle du sport, du vrai…
Nous ne vîmes pas le temps passer. Nous étions sur le terrain immense et suivions les avancées des joueurs. Nous avions complétement oublié les deux là-bas au fond de la classe. Quand nous revînmes à la réalité, leur présence nous gêna presque : leur qualité d’intrus nous fut presque désagréable. »

Publié dans:Coups de coeur |on 9 novembre, 2014 |1 Commentaire »

La Primavera en été sur la route de Milan-San Remo

Lundi 28 juillet 2014 ! La veille je me trouvais encore, comme dans mon précédent billet, à Galéria, petit bout du monde attachant de Haute-Corse. Lors de la traversée, je n’ai point aperçu le bateau de croisière Costa Concordia, de sinistre mémoire, maintenu à distance respectable, sous la surveillance de notre Marine nationale, au large de l’île d’Elbe, avant son retour à Gênes pour démantèlement.
Depuis de nombreuses années, bien avant que la SNCM ne naufrage dans ses grèves prolongées, je choisis la compagnie italienne Corsica Ferries. Sept heures du matin, nous débarquons à Savone. Le temps est superbe, un sentiment imperceptible me laisse penser que la matinée sera belle.
Plutôt que rejoindre au plus vite ma douce France par l’acrobatique autostrada dei fiori (autoroute des fleurs) et sa multitude de tunnels et d’ouvrages d’art, je préfère goûter à quelques heures de Dolce Vita en empruntant la Via Aurelia, dérivée d’une ancienne voie romaine, qui colle au plus près aux sinuosités de la côte.
La chère petite fille, à l’arrière de la voiture, réclame le siège de sa grand-mère à côté du conducteur, afin de mieux photographier à la volée avec son I Phone, les paysages qui défilent à la vitre. Mon modeste maniement de la langue de Dante calme son étonnement devant l’inflation de panneaux Galleria : il ne s’agit plus de son cher village corse quitté la veille mais des fréquents tunnels creusés dans la corniche !

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Félicitations à la jeune photographe !

Elle a vite fait cependant de succomber aux charmes de la Riviera et ses maisons de couleur ocre, rose ou safran. Maîtrisant la technologie numérique (ah, ces jeunes !), elle « travaille » même en direct la teinte de certains de ses clichés qui rappellent les pellicules Ferrania des années cinquante et le fameux pigment inventé deux siècles après la mort du célèbre peintre maniériste italien Paul Véronèse, « ce vert glauque et prasin, vert idéal et fabuleux, où l’outremer domine et que les peintres appellent vert Véronèse » comme écrivait Théophile Gautier dans son Histoire de l’Art dramatique.
Sur les lungomare (promenades sur le front de mer), en cette heure encore matinale, seul, quelques joggers friqués s’époumonent, branchés à leurs oreillettes, le long des rangées de cabines, parasols et chaises longues des plages privées passées au râteau par les maîtres nageurs. Se passent-ils en boucle le grand succès de Gino Paoli dans les années sixties ? Sapore di sale, sapore di mare, saveur de sel, saveur de mer que tu as sur la peau, que tu as sur tes lèvres quand tu sors de l’eau et que tu viens t’étendre près de moi … j’arrête là eu égard à ma désormais jeune voisine !
Les attractions, personnages grotesques et animaux qui peuplent inévitablement les promenades me renvoient à Fellini il maestro et l’éblouissante et poétique scène finale de son film Huit et demi où acteurs et figurants forment une ronde en dansant aux accents de la musique sautillante de Nino Rota. Retour aux origines du cinéma comme spectacle de foire …
« Papy, tu parles du Moyen-Âge ! », l’adolescente s’intéresse plutôt au ballet de Fiat et Vespa partant vers les bureaux et usines, … et moi, aux montures magnifiques des cyclistes qui filent bon train le long de la corniche.
Bianchi, Coppi, Bartali, Girardengo, Legnano, Campagnolo, Colnago et … Milano-Sanremo ! Tant pis pour elle (et tous ceux réfractaires à la chose pédalante), je vais vous conter la Primavera en été, ainsi surnomme-t-on la plus prestigieuse des classiques cyclistes italiennes, disputée au printemps depuis plus de cent ans. Longue de près de trois cents kilomètres, elle emprunte sur la moitié de son parcours, la Via Aurelia, en bordure de mer. Un monument du cyclisme et du sport en général auquel de nombreux cyclotouristes rendent hommage quotidiennement. Et aujourd’hui, plus que jamais, ils ont tous en eux quelque chose de Nibali qui a remporté, la veille, sur les Champs-Élysées, le Tour de France.

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L’Italie s’est vêtue de jaune. Même la Gazzetta dello sport, le plus ancien quotidien sportif de la péninsule, traditionnellement imprimée sur du papier rose (d’où la couleur du maillot de leader du Giro qu’elle organise), s’est parée d’une couverture bouton d’or à la gloire du « requin de Messine », le surnom de Vincenzo Nibali.
Dans les années 1950-1960, la Riviera et la Côte d’Azur française constituaient pour les coureurs, des terrains d’entraînement privilégiés, compte tenu du relief et de la clémence du climat, afin de préparer leur saison. Les magazines spécialisés regorgeaient alors, à la fin de l’hiver, de photographies de champions vêtus de pulls à grosses cotes, de pantalons golf et hautes chaussettes de laine.

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Ce matin, la traversée du long chapelet de stations balnéaires me rappelle que les premières compétitions de la saison se déroulaient dans le coin, telles Gênes-Nice, Nice-Alassio et le Trofeo de Laigueglia (qui existe toujours en février).
L’intensification de la circulation automobile et la mondialisation font qu’à l’ère des jets, le calendrier international débute désormais en Afrique du sud, Australie et les Émirats arabes !
Permettez que, l’espace de quelques lignes, je franchisse la frontière et évoque la mémoire de Louis Nucera, écrivain niçois à la plume généreuse et brillante (Prix Interallié et Grand Prix de littérature de l’Académie française). Il raconta son amour de la petite reine dans Mes rayons de soleil et comment il tomba en pâmoison devant elle.
« Mon grand-père, qui était maçon et adroit de ses mains, peuplait des crèches pour moi. Il pétrissait, je me régalais de voir la terre moelleuse prendre forme sous ses doigts. Tantôt il mettait les petits bonshommes et les animaux modelés à sécher au soleil ; d’autres fois, il les plaçait, à feu doux, dans le four de la cuisinière en fonte de la maison, près de l’évier. Il ne restait qu’à les colorier, les harnacher ou les vêtir selon les canons de la mode des temps anciens.
– Nous sommes tous de la même argile, disait-il d’un ton pénétré …
– Par ta faute, ce gosse ne quittera jamais l’enfance, pestait ma grand-mère.
… Le comble fut atteint le soir de Noël où elle découvrit l’apparition de bicyclettes dans la crèche. Elle n’en crut pas ses yeux. Paysans et bergers se rendaient à Bethléem en vélocipède ! Même Gaspard, Melchior et Balthazar suivaient l’étoile en des trains dont l’Évangile ne font pas état. Pour me complaire, grand-père les avait affublés de casaques qui les apparentaient à des coureurs cyclistes. Il les avait rebaptisés. L’un se prénommait André, l’autre Antonin, le troisième Roger, à l’instar de Leducq, Magne et Lapébie, trois valeureux de haute pédalée. Une banderole portant l’indication ARRIVÉE était tendue au-dessus de la sainte étable.
– C’est un outrage à la religion ! s’écria grand-mère, prête à joindre des patenôtres à l’emportement …
… Elle songea alors à la bicyclette qui encombrait l’appartement (comme les autres jours de l’année d’ailleurs) en ce mois de juillet 1928 où je naissais. Elle était de marque Alcyon, la même que chevauchait un Luxembourgeois, Nicolas Frantz, qui, cet été-là, venait de gagner l’étape du Tour de France à Nice, devant un public accordé dans l’exaltation. Autant avouer qu’un peu de sacré s’était coulé en elle. Fiche-t-on le sacré à la cave à moins de la transformer en crypte ? Grand-père, propriétaire du noble engin, ne le concevait pas. Comme il n’admettait pas qu’au repos, les pneus touchassent le sol. Conséquence : tenu sous la selle et au guidon par quelques maillons de chaîne accrochés à deux pitons plantés au plafond, l’Alcyon, en majesté, se balançait au-dessus du plancher, dans le corridor. Déclarer que la rencontre avec cet oiseau d’acier était toujours présage de paix et de sérénité serait duper. Surtout quand un membre de la famille se heurtait à une pédale ou aux papillons serrant la roue. « C’en est assez ! C’en est trop ! » On écumait. Cependant, élevée tel le saint-sacrement, la bicyclette demeurait. »
Le grand-père mourut et, pour son dernier voyage, voulut emporter les trois mages vélocipédistes. Voilà comment on est vacciné pour la vie avec un rayon de bicyclette !
À l’approche de la soixantaine, Louis Nucera souhaita refaire, à vélo, le parcours du Tour de France 1949 (4 813 km) gagné par cet être de tragédie qui fascina Curzio Malaparte et Dino Buzzati : Fausto Coppi. C’est cette odyssée qu’il raconte dans ses Rayons de soleil. Comme l’a fait un de mes lecteurs, en créant un blog Mon Tour de France 1959, où il nous offre son carnet de route en parcourant toutes les étapes de la grande boucle disputée l’année de sa naissance et remportée par l’Aigle de Tolède Federico Bahamontès. Beaucoup moins ambitieux, je devrais, un jour, parcourir les cent quarante kilomètres du Grand Prix des Nations 1953, une célèbre course contre la montre aujourd’hui disparue, à l’occasion duquel mon idole Jacques Anquetil se révéla à la planète vélo.
Louis Nucéra n’est plus, victime de son amour du vélo et surtout d’un chauffard qui le renversa mortellement alors qu’il randonnait dans la banlieue niçoise. Ce matin, je pense à lui à chaque fois que je dépasse un cycliste assouvissant sa passion.

Arriva Coppiblog

Coppi 1946

Arriva Coppi ! Mon affection pour la Primavera remonte sans doute à la lecture du livre éponyme de Pierre Chany qui évoque justement l’édition 1946 de Milan-San Remo :
« Percé dans la muraille, cinq cent mètres au-dessus du niveau de la mer, le tunnel du Turchino relie l’humidité du Val d’Orba aux fumées noires de Voltri. Derrière ces fumées, la mer. D’où que l’on vienne, de la Riviera ou de la Lombardie, de Varazze ou de Milan, on accède à ce lieu par une route de montagne obstinément filiforme et plus hésitante que la marche d’un ivrogne. Situé dans l’arrière-pays génois, à mi-chemin entre Milan et San Remo, le passo del Turchino a perdu de son utilité pratique depuis la construction d’une autoroute qui accueille les « dix tonnes » et séduit la topolino (voiture de petite cylindrée), mais il reste un lieu de pèlerinage et figure le point fixe du sport italien. Une fois l’an, le jour de la Saint-Joseph, l’interminable file des pèlerins s’engage sur cette route et prend position sur le flanc de la colline…
… Ce jour-là, a lieu Milan San Remo, la course la plus prisée des Italiens, qui occupe une place prépondérante dans la hiérarchie internationale du cyclisme. La conjonction de ces deux événements, Milan-San Remo d’abord, la Saint-Joseph ensuite, explique ce rassemblement populaire au cœur d’une montagne austère dépourvue de véritable attrait touristique. Les Italiens appellent Milan-San Remo la Primavera, la course de printemps et, le jour de cette fête, l’Italien ne travaille pas. Les privilégiés qui habitent dans les parages des lieux saints affluent par dizaines de milliers tandis que les déshérités des Abbruzzes, ou de la lointaine Calabre, s’installent devant les postes de radio et de télévision, non sans maudire le sort qui les a fait naître si loin du Turchino, et tous, absolument tous, attendent, souhaitent, espèrent la victoire d’un Italien.
Ce tunnel du Turchino est de dimension modeste, tout juste cinquante mètres, mais le 19 mars 1946 il prenait des proportions exceptionnelles au regard du monde. Il était long de six années, et les ténèbres y régnaient car la paix qui se laisse souvent prendre de vitesse n’avait pas encore rétabli l’électricité. On signalait des observateurs étrangers mêlés à la foule des pèlerins. Ils attendaient avec une curiosité inquiète que le trou noir leur livra des secrets d’État jusqu’alors défendus par la censure de guerre, et quelques raisons majeures susceptibles de rallier à l’amitié des peuples un instant séparés.
Un grondement se fit entendre à l’intérieur des six années et, dans l’instant, apparut au grand jour une voiture de couleur olivâtre qui soulevait sur son passage un nuage de poussière blanche, de cette polvere poudreuse des anciennes routes italiennes qui irrite les paupières. Debout dans la voiture, et rigides comme des mannequins, deux policiers agitaient frénétiquement leurs bâtons de signalisation, sorte de pelles à tartes, rouges sur le côté pile, verte sur le côté face. Une seconde voiture souleva encore de la poussière, puis une autre, et encore une autre jusqu’au moment où il devint impossible de les compter. Des motocyclistes vêtus de cuir, avec de gros yeux noirs qui les faisaient ressembler à des monstrueux têtards, se faufilaient entre les véhicules à quatre roues, comme les gosses dans les jambes des grandes personnes à l’entrée d’une baraque foraine. Enfin le silence succéda au vacarme. Une dernière voiture sortit du tunnel avec une lenteur majestueuse, surprenant la vigilance des guetteurs, et les déconcertant par son pittoresque appareillage, une voiture couleur lie-de-vin. Au-dessus du toit, un tronc muni de bras articulés commandait aux pèlerins de laisser le champ libre. Ce tronc avait un prénom et un nom : Giuseppe Ambrosini, le pape de la secte italienne du cyclisme. Un rictus empoussiéré apparaissait sous une casquette blanche à la portière du dessous, et ce rictus hurlait à l’adresse du peuple assemblé une formule magique qui jetait chaque destinataire dans les transes, et le faisait bondir aussitôt comme un lion piqué au fer rouge :
« Arriva Coppi ! » annonçait le messager. Cette révélation que seuls les initiés avaient pressentie fila aussitôt vers la vallée, rebondissant d’un rocher sur l’autre, s’échappant d’entre deux lèvres pour s’engouffrer immédiatement dans une trompe d’Eustache : « Arriva Coppi ! Arriva Coppi ! » répétait la rumeur ; avec l’accent tonique sur la première voyelle du nom.
Et Coppi arriva, très vite, beaucoup trop vite au gré des photographes. Il avait les jambes fines, démesurément longues, le buste court, la tête enfouie dans les épaules, l’œil globuleux, et la bouche en appel d’air dans un ensemble paradoxalement harmonieux. Le héron paré des couleurs italiennes, haut perché sur une selle invisible, avait semé la course. Ses traits figés dans l’indifférence trahissaient moins l’effort que l’ennui, et beaucoup plus la résignation que l’enthousiasme. Mais cet étrange cavalier disparut, presque instantanément escamoté par un repli de la montagne, silhouette bizarre comme celle de cet équipage célèbre imaginé par Cervantes quatre siècles plus tôt, et dont le cavalier était, lui aussi, « de solide complexion, sec de corps, et maigre de visage … »
J’avais fait (évidemment !) le pèlerinage du Turchino lors d’un précédent embarquement à Savone. Ce tunnel mythique de la légende des cycles, inadapté au trafic moderne, est aujourd’hui désaffecté et sert de lieu de stockage de sel de déneigement pour les ponts et chaussées locaux.
Il en aurait fallu lors de l’édition de 1910 disputée dans des conditions dantesques et remportée par le français Eugène Christophe, célèbre par ailleurs pour avoir porté le premier maillot jaune attribué au leader du Tour de France, ainsi que pour avoir réparé la fourche brisée de son vélo chez un forgeron de Sainte-Marie-de-Campan au pied du col du Tourmalet. Voici ce qu’écrit avec lyrisme Michel Crépel sur le site Vélo101 :
« … Le ciel bas, le froid glacial et la tempête de neige qui sévit lors de cette 4ème édition embrument les faciès congestionnés et éberlués des suiveurs, pourtant rares à cette époque, et des organisateurs locaux. Le train de sénateurs emprunté pour la circonstance par le serpentin humain n’en est que plus irrationnel. Ainsi, se faufile-t-il cahin-caha, en ordre presque martial jusqu’aux contreforts machiavéliques du Turchino. À l’approche de celui-ci, dans ce paysage d’une austérité alarmante et d’une désolation sans nom, le blizzard a redoublé d’effroi et la température avoisine l’insupportable. Le mercure enregistre alors une descente vertigineuse vers le néant, ce même néant qui transpire dans le subconscient, fragilisé à l’extrême, de ces « gladiateurs de l’apocalypse ».
L’ascension du col, ultime rempart avant de fondre et de rejoindre le bord de mer, est toujours envoûtée par les frimas et appréhendée par un peloton transi de façon collégiale. Les coursiers qui composent ce macabre enchevêtrement de corps désarticulés sont frigorifiés, les pieds deviennent insensibles, les jambes sont raidies et durcies par tant d’agonie et les mains sont crispées et épousent les cocottes de freins comme jamais auparavant. Eugène Christophe, quant à lui, ne fait pas exception à la règle et à l’instar de ses compagnons de galère, le Vieux Gaulois, arc-bouté sur sa monture, se bat tel un démon contre les éléments contraires. Au détour d’un lacet, le Titi Parisien saute de sa machine prestement, malgré l’engourdissement, et commence un étirement en règle. Le peloton a depuis longtemps volé en éclats et les rares coureurs qui n’ont pas encore bâchés sont désormais éparpillés au sein de ce no man’s land lunaire.
Lorsque le Français franchit enfin le tunnel qui délimite le sommet du Turchino, la chaussée est absente car abondamment enneigée. Par endroit, des couches de poudre blanche de vingt centimètres rendent caduque tout acheminement raisonnable. Il devient irréel de progresser à bicyclette. Christophe souffre le martyr, le froid le tenaille et les crampes commencent à diligenter leurs poisons dans son organisme passablement entamé et soumis à rude épreuve. Son estomac est victime de maux terribles et cruels dus à la malnutrition. La plupart du temps, à pied, il converge, aveugle, vers une destinée incertaine. Las, adossé à un rocher salvateur, le Vieux Gaulois attend. Qu’attend-il ? Il n’en sait fichtrement rien ! Toujours est-il qu’à un moment donné, il subodore plus qu’il n’aperçoit une ombre dans cette Sibérie alpine. Cette ombre se libère imperceptiblement de sa chape opaque et ses contours apparaissent, enfin, rassurantes.
« Gégène » hèle alors à pleins poumons ce sauveur venu du diable vauvert. L’inconnu, paysan hirsute, conduit l’infortuné coursier jusqu’à une auberge bienvenue où le tenancier du lieu le fera se dévêtir afin de sécher ses vêtements souillés et trempés. Enroulé dans une couverture de laine, généreusement offert par son hôte providentiel, le Vieux Gaulois, de nouveau guilleret, ingurgite, engloutit même, un grog bouillant. Rasséréné et gonflé à bloc par cette obole improbable quelques instants auparavant mais ignorant tout de la situation de la course, le Français, tel un grognard lors d’un remake de la campagne d’Italie, chevauche pour la énième fois sa monture, rejoint le bord de mer et file ardemment et vaillamment vers San Remo.
À 25 printemps, Eugène Christophe remporte cette Primavera d’anthologie. Quatre rescapés seulement se présenteront sur la Via Roma, terme de cette course hallucinante. Un mois de soins dans une clinique lui seront nécessaires pour recouvrer l’intégralité de ses membres endoloris et deux longues années pour retrouver la plénitude de son potentiel initial. »
La première édition de Milan-San Remo, disputée sous la pluie en 1907, avait souri à un autre Français, Louis Mazan dit Petit-Breton, vainqueur au sprint, sur sa bécane Bianchi (!), de son compatriote Gustave Garrigou. Deux patronymes qui fleurent bon la bonne vieille France du terroir.
J’ai déniché quelques actualités de ces temps héroïques. Nous sommes en 1922 : un mois auparavant, l’Assemblée constituante de Fiume était renversée par un coup d’État fasciste ; à la fin d’octobre, le roi Victor-Emmanuel III allait nommer un certain Benito Mussolini président du Conseil d’Italie !

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Si ce n’est le noir et blanc et le tremblé des images, on se croirait presque dans quelques séquences du film Les Cracks dans lequel Jules Auguste Duroc alias Bourvil tente de remporter la course cycliste Paris- … San Remo (voir billet du 5 septembre 2012). Pour la petite histoire du Cinéma, l’arrivée dans la station phare de la Riviera fut tournée au stade du Fort Carré d’Antibes.
Ces images émouvantes du temps de nos arrières grands-pères annonçaient peut-être le néoréalisme, cet extraordinaire courant cinématographique italien qui apparut à la fin de la seconde guerre mondiale : Le voleur de bicyclette de Vittorio De Sica, La Strada et Il Bidone de Federico Fellini … !
Ce dernier titre signifie en argot l’arnaque et n’a donc aucun rapport avec la célèbre anecdote de l’échange du récipient d’eau entre Coppi et Bartali (évoquée dans le même billet du 5 septembre 2012). Par contre, j’ai souvenir, gamin, qu’avec mes parents, on se bidonna bien d’un bidonnage d’une modeste course cycliste d’amateurs, lors d’un de nos voyages en Italie. Loin des regards, les coureurs musardaient dans la campagne, abusant de poussettes et se tenant aux scooters, avant d’effectuer un simulacre de course en se déchaînant dans la traversée des villages devant un public de tifosi crédules. Combinazione !
La Primavera est un prétexte à une échappée belle, une respiration, la première expression d’un week-end à la campagne en fuyant la fraîcheur et les brumes lombardes de mars pour la lumière, les couleurs, la douceur et enfin le bleu de la mer de la côte Ligure.

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Le temps m’est malheureusement mesuré, un comble en vacances, j’aurais aimé m’arrêter quelques instants devant le Muretto d’Alassio :

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L’idée originale de ce mur d’un jardin public vint d’un peintre local qui souhaita lui donner un soupçon de grâce en y appliquant des carreaux de grés de formes et couleurs variées avec les signatures imprimées des célébrités de passage dans la station.
À la suite d’Ernest Hemingway, le premier signataire en 1951, le muretto devint un véritable album d’autographes en plein air. Fausto Coppi, Gino Bartali et Alfredo Binda, icônes du cyclisme transalpin, y côtoient ainsi des célébrités aussi diverses que Jacques Prévert, Jean Cocteau, Louis Armstrong, le clown Grock, Raf Vallone l’Obsession de Michèle Morgan, et aussi Anita Ekberg, mon obsession dans la scène de la Dolce Vita dans la fontaine de Trevi à Rome.
Laigueglia, Diano Marina, Imperia, on passe de l’une à l’autre de ces cités balnéaires, en sauts de puce avec les ascensions de la célèbre trilogie des capi : Capo Mele, Capo Cervo et Capo Berta. Au sommet de ce dernier, en retrait de la route, un petit mémorial rend hommage à trois « monuments » du cyclisme italien : les campionissimi Costante Girardengo, six fois vainqueur à San Remo dans les années vingt, Gino Bartali quatre fois victorieux, et Fausto Coppi (trois succès). Une messe y est dite en cette occasion. Oui le cyclisme est une religion en Italie.

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Pour anticiper l’éventuel ras-le-bol de mes passagères sur mes considérations vélocipédiques, toutes fenêtres ouvertes, je glisse dans le lecteur de CD un des immenses succès d’Eros Ramazzotti qu’il présenta au Festival della canzone italiana di Sanremo en 1985.

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Ouf ! Subjuguées, je peux poursuivre ma Storia importante de la Primavera.
Donc, autrefois, cette succession de capi opérait une certaine sélection dans le peloton. Mais après que les sprinters stranieri (étrangers) eussent imposé leur loi trop souvent au cours des années 1950, les organisateurs envisagèrent d’inscrire d’autres difficultés dans le final du parcours, en dénichant quelques « raidards » dans les collines surplombant la côte.
Bien qu’elles soient impressionnées par le style racé d’une cyclotouriste cinquantenaire, je n’impose pas à mes deux passagères de la suivre et de faire le détour par la montée de la Cipressa vers le joli village éponyme perché.
Par contre, vous n’échapperez pas à un moment de pur romantisme : je vous propose d’accompagner la chevauchée, au milieu des serres de fleurs et des oliviers, de Marco Pantani en 1999 sur l’émouvante chanson Tradimento e perdono (Trahison et pardon) d’Antonello Venditti.
Venditti est un compositeur interprète très populaire en Italie pour ses textes abordant des thèmes de société comme le prolétariat et l’émigration. Ici, il dédie sa chanson à son ami footballeur, ancien capitaine du club de la Roma, Agostino Di Bartolomei, qui se tira une balle dans le cœur, une semaine après la défaite de son équipe en finale de la Ligue des Champions 1984. Il y associe deux autres personnages connus, le chanteur Luigi Tenco et donc Marco Pantani qui connurent un même destin tragique.

« …Mi ricordi di Marco e di un albergo
nudo e lasciato li
era San Valentino l’ultimo arrivo
e l’hai tagliato tu
questo mondo coglione piange il campione
quando non serve piu
ci vorrebbe attenzione verso l’errore oggi sarebbe qui
se ci fosse piu amore per il campione oggi saresti qui … »

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Quelques mois avant cette journée lumineuse, le Pirate, ainsi le surnommait-on avec son bandana, avait réalisé le rare exploit de remporter, la même année, Giro d’Italia et Tour de France. Plus encore, il avait sauvé du naufrage médiatique, par ses performances prodigieuses, la grande boucle complètement discréditée par le scandale de l’affaire Festina (vous vous souvenez de Virenque dopé à l’insu de son plein gré !).
Quelques semaines après, à Madonna di Campiglio, le 5 juin 1999, la veille d’une nouvelle victoire certaine dans le Tour d’Italie, au petit matin, une équipe médicale de l’Union cycliste Internationale débarqua à l’improviste dans les hôtels où séjournaient les coureurs pour contrôler leur taux d’hématocrite (taux de globules rouges dans le sang). Dans cette opération expédiée au pas de charge, l’ensemble des coureurs fut déclaré apte à poursuivre la course sauf un : Marco Pantani, immédiatement exclu de l’épreuve.
Ce jour-là, Marco cessa d’être Pantani et passa du rang de héros à celui de paria, c’est le sens de la chanson de Vendetti. L’excellent journaliste Philippe Brunel a écrit un ouvrage très sérieux sur la déchéance du champion qu’on retrouva mort d’une overdose, dans une résidence de Rimini, le 14 février 2004 (San Valentino l’ultimo arrivo !)

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Il y a quelques semaines, la justice italienne a rouvert l’enquête sur les circonstances de la mort du Pirate qui pourraient être beaucoup plus troubles.
Nous voilà dans les faubourgs de San Remo ! J’ai préparé mes voisines à l’inéluctable, à l’incontournable, faisant mienne la recommandation d’Alfred de Vigny (Les Destinées) reprise en épitaphe par Pierre Chany dans son livre Arriva Coppi : « Aimez ce que jamais on ne verra deux fois ».
Pour la première fois, et sans doute, l’unique fois de ma vie, je m’apprête à découvrir le Poggio.

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- Quèsaco Poggio ?
– Géographiquement parlant, pas grand-chose : une colline culminant à 169 mètres d’altitude, couronnée en son sommet par un hameau du même nom. On y accède par une montée longue de 3, 650 kilomètres avec une déclivité moyenne de 3,7%.
– OK, et alors ?
– Alors … Dussiez-vous douter de ma santé mentale, je vous explique : au même titre que la tranchée d’Arenberg dans Paris-Roubaix (billet du 15 avril 2011), le col de l’Izoard dans le Tour de France (billet du 9 juillet 2009), celui du Perjuret dans les Cévennes où Roger Rivière acheva sa carrière dans un ravin (billet du 23 juin 2009), le Mont Ventoux en Provence fatal à Tom Simpson, le Poggio di San Remo appartient à la légende des cycles. Et même si des côtes comme ça, il en existe des milliers en France et en Italie, celle-ci est mythique, et celui qui prend la tangente à droite, après la petite église de Bussana, commence l’ascension vers un petit paradis cycliste.

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Justification implacable qui laisse muettes mes passagères ! D’ailleurs, à l’écart de mes délires vélocipédiques, elles sont loin d’être insensibles au charme de cette petite route sinuant entre les serres de fleurs vidées de leurs œillets en cette saison, les oliviers, les palmiers, les citronniers, et les gros réservoirs d’eau destinés à l’irrigation des cultures en terrasses. Chaque épingle à cheveux constitue un belvédère avec une vue vertigineuse sur la mer toute bleue ou des échappées sur les jolis villages perchés en haut des collines alentours.
J’ai toujours imaginé que les paysages d’Italie étaient l’œuvre d’artistes.

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La circulation y est rare en ce lundi, et le lieu est essentiellement rendu à l’indicible légèreté de l’être cyclotouriste dans sa conquête du Graal, le Poggio !
C’est en 1960 que les organisateurs, inquiets de la tournure ennuyeuse prise par leur épreuve, décidèrent de placer cet obstacle supplémentaire, à proximité de l’arrivée à San Remo.
Leur initiative sourit aux Francese. En effet, deux de nos compatriotes, d’ailleurs porteurs du même maillot violine de l’équipe Mercier, construisirent leur succès dans le Poggio lors des deux premières éditions avec cette difficulté. En 1960, c’est l’Ardéchois René Privat qui plaça un de ses violents démarrages qui lui valaient le surnom de Néné la Châtaigne.
Dans le court film d’actualités ci-après, à l’atmosphère toute printanière et émolliente, moderato cantabile aurait écrit Marguerite Duras, on entrevoit l’entrée dans le tunnel du Turchino ainsi que le bas du Poggio.

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L’année suivante, succédant à René Privat au palmarès, un nouveau venu entre dans la carrière : Raymond Poulidor. La légende de l’éternel second était déjà mort-née !

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Celle de Poupou le malchanceux faillit naître, ce jour-là, sous la forme d’un carabiniere qui, à grands renforts de mouvements de bras, l’aiguilla tout droit vers la mer, à quelques centaines de mètres de l’arrivée !
Qui sait, peut-être, pour conjurer le sort, avait-il brûlé un cierge, la veille, au magnifique Santuario Nostra Signora della Guardia (Notre-Dame de la Garde) situé, à l’entrée du hameau, à 1400 mètres du sommet.

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Légende encore, la Vierge Marie serait apparue, en 1667, à Giovanni Peri, un modeste agriculteur du village de Poggio, et lui aurait demandé d’ériger une chapelle sur le site de la ferme plantée d’oliviers et de citronniers.
À cette époque, bien qu’on ne parlât pas encore d’amphétamines, de corticoïdes et d’EPO, bref de la pharmacopée des coureurs cyclistes, la population locale douta fortement des facultés mentales de Giovanni, ce qui conduisit Marie à apparaître une seconde fois. Les dons affluèrent alors, et la construction du sanctuaire fut achevée en 1671.
Ici, comme souvent en Italie, les portes de l’édifice religieux sont grandes ouvertes : pas de gardien, ni bedeau ni sacristain, pas de curé non plus à la ronde. Nostra Signora, l’enfant Jésus dans les bras, est de garde pour surveiller les éventuels « drôles de paroissiens » !

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L’émotion est palpable : à l’intérieur de la chapelle déserte, nous nous recueillons tous les trois devant les riches œuvres d’art qu’elle détient.

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Un tableau représente Saint Joseph sur son lit d’agonie, assisté de son épouse Marie et de son fils Jésus. Enfin … cela, c’est de l’histoire sainte : « Marie, la mère de Jésus avait été accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint. Joseph, son époux, qui était un homme juste, ne voulait pas la dénoncer publiquement ; il décida de la répudier en secret. Il avait formé ce projet, lorsque l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint … » (Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu).
C’est ainsi qu’en Italie, Giuseppe est le patron des pères de famille et que le 19 mars, jour de la Saint Joseph, on célèbre la fête des Pères, et sans qu’il n’y ait de rapport … fut courue pendant longtemps la Classicissima Milan-San Remo !
La loi de l’audimat et la dictature des chaînes de télévision ont battu en brèche la tradition sportive.

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Contiguë à la chapelle, une esplanade ombragée offre un splendide panorama sur la baie de San Remo.
Encore quelques centaines de mètres d’ascension ! Quelle surprise d’y retrouver la valeureuse cyclotouriste qui nous avait abandonnés pour grimper la Cipressa ! Changeant de braquet, elle nous gratifie d’une brutale accélération qui laisse sur place son compagnon de route. Ils nous rejoignent, bientôt, au sommet devant la trattoria au cœur du hameau de Poggio di Sanremo.

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Ce n’est pas le contrôle de ravitaillement, encore que je reluque avec envie les gâteaux à la vitrine du magasin d’alimentation, en face.
Pause de dix heures à la terrasse du Monte Calvo ! Cri du cœur de la chère adolescente : « Qu’il est délicieux cet expresso ! ». En effet, en Italie, nul besoin de Georges Clooney pour déguster un excellent café. What else ?
À la table voisine, trois anciens du village commentent les nouvelles du quotidien conservateur La Stampa. Aimables et malicieux, ils devinent aisément la raison et la passion qui m’ont amené dans leur hameau. Depuis des décennies, ils voient, chaque jour, défiler des dizaines de cyclotouristes, affutés ou bedonnants, dans leurs maillots vintage à la gloire des machines à café Faema ou de la charcuterie Molteni, les tenues mythiques que porta jadis l’immense champion belge Eddy Merckx, recordman absolu de Milan-San Remo avec sept victoires. Sur cette seule épreuve, il méritait bien son surnom de Cannibale.
Ni par contradiction, ni par réflexe « montebourgien » du made in France, je vous le montre en action au cours de l’édition 1967, ceint du fameux maillot blanc à damiers de la formation Peugeot.

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Spectateurs enthousiastes juchés imprudemment sur les parapets, voitures gênantes obligeant Merckx à freiner dans un des virages, c’était toute la liesse du Poggio. D’autant que ce jour-là, le champion belge dut en découdre avec un sacré trio de coureurs ritals portés par tout un peuple : Gianni Motta, Franco Bitossi et Felice Gimondi.
En décidant d’ajouter le Poggio au menu, les organisateurs nourrissaient le secret espoir de mettre un terme aux victoires des sprinters flamands sur la via Roma.
Pour leur malheur, arriva Merckx ! Sept fois en dix ans, le Cannibale se servit du Poggio à toutes les sauces, de sa montée et de sa descente, pour neutraliser, dégoûter, anéantir ses adversaires et briser le cœur de dizaines de milliers de tifosi.
J’ai tellement suivi les retransmissions de la course sur le petit écran, encore que leur qualité technique laissât longtemps beaucoup à désirer, j’avais déjà en tête avant ce matin le profil de l’ascension et repéré les endroits stratégiques.
Volontiers cocardier, la regarderont les lecteurs accros de vélo, je vous propose encore la chevauchée victorieuse de Laurent Fignon en 1989. Un petit chef-d’œuvre !
Vous survolerez la chapelle avec l’hélicoptère. Le ciel était gris sur San Remo et, encore une fois, dans le cœur des tifosi.

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Il avait déjà gagné l’année précédente. J’avais beaucoup d’admiration pour ce champion plein de panache. Je garde un souvenir ému, quand il était consultant pour la télévision, de ses commentaires éclairés par sa science tactique de la course et son expérience personnelle de la Primavera, la voix brisée par le cancer qui allait l’emporter quelques mois plus tard. Forza Fignone !
Dommage qu’il soit trop tôt, j’aurais bien dégusté quelques antipasti dans la sympathique brasserie dont j’imagine l’effervescence, chaque année, le jour de la Primavera. J’aurais, qui sait, engagé la conversation avec les trois septuagénaires. Sûrement, plutôt qu’évoquer l’époque sombre des années 90 où, en raison des moyennes effarantes réalisées par des coureurs shootés à l’’érythropoïétine, l’on surnomma la fameuse côte l’EPOggio, leur aurais-je demandé leur avis sur une conversation dans un bistrot de Montmartre, entre Jean Cocteau et Curzio Malaparte. « « Les Français sont des Italiens de mauvaise humeur. Les Italiens des Français de bonne humeur ». À cela, Malaparte répondit : « Je me console de savoir que la bicyclette a été inventée par un Italien de mauvaise humeur : un Français. Un Français, c’est tout de même un Latin ! Car, s’il y a au monde quelque chose qui mérite d’avoir été inventé par un Italien, c’est bien la bicyclette ! » » Imparable !
Français d’excellente humeur, je m’attarde sur la placette du hameau. La commune reconnaissante y a érigé un buste de Giovanni Marsaglia, Poggisi (habitant de Poggio) éminent.

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Homme d’affaires et ingénieur, il collabora, au dix-neuvième siècle, aux constructions vitales pour l’économie ligure, de la ligne de chemin de fer Gênes-Vintimille et d’un aqueduc pour l’approvisionnement en eau nécessaire à la floriculture.
La voie ferrée du bord de mer, aujourd’hui désaffectée, est réhabilitée sur un tronçon de 24 kilomètres … en piste cyclable pour ceux qui ne verraient aucun intérêt à mon pèlerinage vélocipédique. Encore que, ils n’échapperont tout de même pas à la légende. Ils devront emprunter en effet un tunnel de 1 800 mètres, « la Milano-Sanremo Gallery », avec sous la voute, une centaine de panneaux en demi-lune racontant, photos à l’appui, l’Histoire de la Primavera !

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Il est temps de descendre maintenant vers San Remo, plonger est plus exact, tant la pente est raide dès le départ de la trattoria. Le pied constamment à proximité du frein, je frissonne presque d’imaginer que les coureurs puissent atteindre sur leur frêle engin le double de ma vitesse.
Un véritable plongeon vertigineux tant, avec les lacets serrés, les virages en épingles à cheveux et les parapets un peu effrayants, on se retrouve rapidement au niveau de la grande bleue, sur le Corso Cavallotti et l’ultimo kilometro.
Je reconnais bientôt l’élégante fontaine qui ouvre sur la via Roma, devenue piétonnière, où, durant très longtemps, fut jugée l’arrivée.

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Imaginez le délire lorsque, en 1974, l’italien Felice Gimondi y franchit la ligne en vainqueur avec son maillot arc-en-ciel de champion du monde, frappé de la marque Bianchi. Il s’était pour une fois libéré du totalitarisme du « merckxisme » !
Je repense encore, à cet instant, au regretté Louis Nucera : « Je l’avais vu (Fausto Coppi ndlr) à quatre reprises. D’abord, le jour de la Saint-Joseph 1946. C’était sur la via Roma. Le premier Milan-San Remo de l’après-guerre s’achevait. Un énorme concours de peuple, des frémissements, une clameur allant crescendo –« Coppi ! Coppi ! », des pétarades, des cris, une forme vêtue de bleu ciel et de blanc au milieu de la voie : « l’Insuperabile, l’Intramontabile, l’Unico ! » arrivait et confortait sa légende. Depuis la montée du Turchino, cent-quarante-cinq kilomètres durant, seul contre tous, il n’avait fait qu’augmenter son avance. Son second, un Azuréen, Lucien Teisseire, suivait à près d’un quart d’heure. Bartali, que des séraphins devaient soulever dans ce fameux Turchino afin qu’il survolât l’obstacle- un envoyé du ciel sur terre l’avait annoncé à un mage, selon les journaux- terminait à vingt-cinq minutes. »
J’ai vu Coppi en chair et en os dont une fois, ceint de son maillot arc-en-ciel, juché sur les épaules de mon papa, lors d’un Critérium des As autour de l’hippodrome de Longchamp.
En ce jour historique (pour le cyclisme) de mars 1946, aussitôt après que Fausto fût arrivé, le radioreporter annonça au studio et à ses auditeurs: « En attendant les autres concurrents, envoyez la musique de danse ! »

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Ce n’est sans doute pas un hasard si cette chanson fut un grand succès de Dalida. Son auteur et interprète, ici, s’appelle Luigi Tenco, le Luigi auquel Antonello Venditti rend hommage avec Marco tandis que Pantani monte le capo de la Cipressa. Tenco la présenta au célèbre Festival della canzone italiana di San Remo en janvier 1967.
Le verdict est pour lui une véritable humiliation : 38 voix seulement sur 900. On le retrouve le lendemain matin, dans sa chambre de l’hôtel Savoy de la ville, baignant dans son sang, et ayant laissé un mot étrange et vengeur. La police retient hâtivement la thèse du suicide. Dalida, avec laquelle on lui prête une idylle réelle ou fantasmée ( ?), remonte précipitamment sur Paris et tente de mettre fin à ses jours quelques semaines plus tard.

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Dans son livre documentaire La nuit de San Remo, le journaliste sportif Philippe Brunel, déjà auteur de Vie et mort de Marco Pantani, relève, encore une fois, de multiples anomalies dans l’enquête judiciaire, tendant à mettre en doute l’hypothèse trop simple du suicide. « Le livre se transforme en enquête sur Tenco lui-même, personnage assez fascinant ; cultivé, révolté, littéraire, grand admirateur notamment de Pavese, joueur de saxo, intègre (« un baladin en costume blanc dans un commerce de charbon », dit – superbement – un témoin) parlant le grec et le latin, en lutte contre le système – une espèce de Paul Nizan au pays du hit-parade. »
On ne va pas se quitter sur cette note tragique, n’est-ce-pas ?
Du Poggio à la Pioggia, il n’y a que deux lettres de différence, et c’est l’occasion d’écouter un grand succès de Gigiola Cinquetti qu’elle présenta au festival de San Remo 1969.

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« La pioggia non bagna il nostro amore
quando il cielo è blu.
La pioggia, la pioggia non esiste
se mi guardi tu.
Butta via l’ombrello amor
che non serve più,
non serve più, se ci sei tu.
Il termometro va giù,
il sole se ne va,
l’inverno fa paura a tutti, ma
c’è un fuoco dentro me
che non si spegnerà.
Lo sai perché? … »

« La pluie ne mouille pas notre amour lorsque le ciel est bleu, la pluie n’existe pas si tu me regardes, le thermomètre descend, le soleil est parti, l’hiver fait peur à tous, mais il y un feu à l’intérieur de moi qui ne s’éteint pas … »
Eh bé ! Elle avait grandi la sage jeune fille vainqueur du concours Eurovision, le 21 mars 1964 (presque le jour de la saint Joseph). Il est vrai qu’à l’époque de Non ho l’età, elle n’avait pas l’âge de … !
En route vers la frontière !

Quand on part de bon matin
Quand on part sur les chemins
De Milano Sanremo à vélo
Nous sommes quelques bons copains
Y a Marco et y a Fausto
Y a Eddy et puis Laurent
Et le Poggio …

J’arrête, je ne voudrais pas que la pioggia troublât cette matinée lumineuse!

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 18 septembre, 2014 |Pas de commentaires »

Vogue Galéria ! village de Haute-Corse

Voilà, je suis de retour avec vous ! Pour nos retrouvailles, j’ai envie d’évoquer le petit port d’attache(s) de l’île de Beauté, où je séjourne chaque mois de juillet, depuis plus d’une décennie. Il porte le nom, certes un peu inquiétant, de Galéria, qu’il tiendrait sans doute abusivement « des fameuses galères qui sillonnaient sa rade, arrogantes et fières ».
Je vous rassure de suite, les tracas que vous pourrez y connaître, sont véniels et plutôt pagnolesques, même s’ils indisposent parfois le touriste acariâtre peu au fait des habitudes insulaires. Vous l’entendrez maudire sa 3 ou 4 G totalement inutile devant les défaillances épisodiques du réseau Orange. Moi-même, je me surpris à maugréer contre l’acheminement très aléatoire des journaux et de devoir guetter le presque unique exemplaire de Charlie-Hebdo sur le présentoir. Depuis Cavanna est mort, non pas l’ancien boucher du village, lui c’est Canava, mais le fondateur du canard satirique, et la livraison s’effectue plus tôt et de manière plus fiable ! On sourit encore du jour où tout le village fut soumis au pain de régime, le boulanger ayant oublié le sel dans la confection de la pâte… Vous voyez, rien de traumatisant, n’est-on pas ici pour se dépayser et décompresser justement d’un quotidien routinier et stressant ?
De manière plus crédible, le village tirerait son nom d’une origine romaine, Galerius Valerius Maximianus ayant été un des empereurs de la Tétrarchie au début du quatrième siècle.
Mais plutôt qu’un péplum, mon billet pourrait commencer comme un western. En effet, la première fois que je me rendis à Galéria, il me sembla y retrouver certains paysages arides de l’Ouest américain propices aux chevauchées (fantastiques ?), en contemplant le point de vue sur la vallée, au sommet du col de Marsulinu, ou les mini canyons creusés par le fleuve Fango dévalant de la montagne proche.

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Parvenu, au fond de la vallée, au pont des Cinque arcate, il reste une alternative (donc deux choix) pour atteindre Galéria Creek ! L’un, « clint east(holly)woodien », en parcourant à cheval le désert de galets que constitue le lit du Fango en été. Mais ça, c’est mon cinéma à moi !
L’autre, plus réaliste, mais aussi peut-être plus périlleux, en empruntant la D 351 sinuant dans le maquis. En effet, entre ombre et lumière, le « pinzutu », ainsi surnomme-t-on ici le continental, fraîchement débarqué sur l’île peut voir surgir devant son véhicule, une de ces vaches paissant en liberté, ou un autochtone intrépide jouant les Sébastien Loeb dans les nombreuses courbes.
Allez, détendons-nous ! Nous voici, sain et sauf, dans un bout du monde, entre « mare e monti », à Galéria, porte de Scandola, à une trentaine de kilomètres au sud de Calvi !

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En guise d’accueil, à droite, sur un promontoire, surplombant la mer, se détache la tour génoise construite entre 1551 et 1573. Elle faisait partie des sept tours de la juridiction de Calvi et des constructions de défense le long des côtes de la Méditerranée septentrionale pour se protéger des pirates Sarrasins et Barbaresques, Provençaux, Vénitiens, Catalans et autres Ligures. Elle était occupée par trois personnes qui en assuraient la défense, d’abord des militaires puis des villageois à partir de la fin du XVIIème siècle jusqu’en 1792. Elle fut ensuite détruite par les habitants du Niolu mécontents de la spoliation de leurs terres par une société étrangère. En partie restaurée, elle a vocation, aujourd’hui, d’accueillir des manifestations culturelles et des banquets.

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Plutôt qu’imiter le célèbre torero El Juli pour amadouer le ruminant qui vous en barre l’accès, du moins sur la photographie, je vous suggère de commencer votre séjour, en face, de l’autre côté de la chaussée, chez la Julie et sa maman, en dégustant un délicieux café gourmand. J’ai déjà écrit tout le bien que je pensais de la guinguette de l’Artigiana (http://encreviolette.unblog.fr/2009/08/14/savourez-linstant-corse-lartigiana-a-galeria/). Les années passent et le plaisir des sens y est toujours aussi bien célébré, la preuve en est avec cette mise en bouche, sous les pins.

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Avec une vue imprenable, l’une de ces magnifiques échappées sur le golfe que nous offre le village ! Il en est une cependant, paradisiaque, que j’ai gardée pour moi jalousement durant de nombreux étés :

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Ça y est, vous avez posé vos valises ? Car, sans avoir l’aura touristique de certaines autres stations du littoral corse (parfois surcotées), Galéria mérite qu’on y séjourne quelques jours tant le village et ses alentours possèdent charme et attrait pour celui qui sait être curieux.
Ma balade découverte débute à hauteur du cimetière et du monument aux morts, là où la route se partage en deux. Vous avez le choix de prendre à gauche vers le centre du village ou de descendre à droite vers la plage et le port.

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À l’embranchement, une ancre rouillée rappelle l’animation maritime ancienne du lieu. En 1992, on a même retrouvé un jas d’ancre antique en plomb qu’on date entre le deuxième siècle avant J.C et le deuxième siècle après.
Il y a moins d’un demi-siècle, loin du tumulte touristique, Galéria était, au fond de son cul-de-sac, un havre paisible à en juger par les émouvantes toiles de la maman artiste de deux de ses habitants.

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tableaux de Marika Van der Heyde

Aujourd’hui, si environ 300 habitants y vivent l’hiver, ce sont entre cinq et dix fois plus qui y débarquent l’été. Et dans cette commune, longtemps tournée vers la montagne, on dénombre pour la première fois, plus d’indigènes liés au tourisme maritime que de bergers, ce que regrettent peut-être quelques anciens nostalgiques.
En toute logique, le touriste a d’abord hâte de découvrir le front de mer.
L’implantation immobilière constituée essentiellement de quelques hôtels, restaurants et commerces, est récente, raisonnable et maîtrisée. Les parkings font fonction de belvédère et, assis sur un banc et sous un pin, vous pouvez rêver à de futures évasions, devant la vue panoramique toujours aussi imprenable des bateaux tanguant tranquillement sur l’onde : « Altru Sognu » comme le revendique une enseigne voisine.

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Force est de reconnaître que le cordon de plage ne peut rivaliser avec certains autres rivages idylliques de l’île. De nombreux petits galets s’agrègent traitreusement au sable mais l’eau est claire, l’ambiance paisible et familiale. C’est comme son nom l’indique, la plage du village et des villageois. De l’authentique !
Vous ne risquez pas d’y être importuné par quelque vendeur de bibelots exotiques ou de chouchous. Et si votre progéniture vous réclame un esquimau, il vous suffit comme le grand enfant que je reste, de gravir les quelques marches qui mènent au Concept : Fred vous soumet à un choix cornélien entre les parfums souvent originaux de ses glaces artisanales. Voici mon top 5 de l’été : réglisse, speculoos, stracciatella, nougat glacé et … pomme (bon sang de normand oblige). Il ne faut pas trop s’y attarder cependant car la gente féminine impatiente a vite fait de ponctionner (modérément) votre portefeuille chez Wish, la sympathique boutique de fringues et sacs tendance contiguë.
En guise de brève séance de thalassothérapie en marchant, les pieds dans l’eau, on peut gagner le port, en bout de plage. Il s’agit presque exclusivement d’un mouillage de plaisance. Hors les embarcations des autochtones, c’est le point de départ d’un club de plongée et de locations pour des promenades inoubliables dans la réserve de Scandola avec escale à Girolata (voir billet du 12 août 2011). Incontournable !
Un ou deux pêcheurs proposent, confidentiellement, le matin, par beau temps, le produit de leur sortie en mer. À défaut, vous pouvez déguster à midi un club sandwich langouste à la proche Cabane du pêcheur … avec fenêtre sur la mer :

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Immanquablement, ce pittoresque fourbi me renvoie au quartier de la Pointe Courte à Sète, cher à l’ami Georges Brassens et mes regrettés tante et oncle (voir billets des 3 décembre 2007 et 1er juin 2012 ).
Je ne vous promets pas, il ne faut pas exagérer, qu’une bouteille à la mer telle que celle du clip de Francis Cabrel viendra s’échouer à vos pieds … même si les poissons sont souvent affectueux !

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En route vers « Galéria centre historique » qui s’étend plus haut sur un replat du Capu Tondu. L’accès le plus direct, depuis le port, est une rue quasi rectiligne à la pente fort abrupte. Aux heures chaudes de la journée, s’il vous prend de la gravir à pied, je vous garantis suée et soif que vous apaiserez à l’un des deux bars au cœur du village : Orezza menthe pour ceux qui veillent à leur ligne, Pietra, la bière à la châtaigne, pour les autres.

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Depuis qu’une chère petite fille me le passe en boucle, je pense inévitablement à l’inénarrable sketch du duo d’humoristes corses, Tzek et Pido, un petit bijou d’auto dérision.
A Piazetta, ailleurs également, la fiction ne rejoint évidemment pas la réalité et je rassure de suite le pinzutu, il ne paiera pas plus cher son Panini que les locaux, et souvent en soirée, le patron Martin m’a offert un limoncellu de bienvenue ! À Galéria, l’hospitalité n’est pas un vain mot … d’ailleurs le sketch se situe au cœur de la Corse !!!
Sur quelques dizaines de mètres, hors saison, se concentre ici, presque exclusivement, la vie paisible du village. L’été, c’est beaucoup plus trépidant, notamment en fin de matinée, à l’heure des courses. Entre le délicat croisement des automobiles, le stationnement un peu anarchique et les autochtones qui font la causette au milieu de la chaussée ou abrègent la tournée du facteur en récupérant leur courrier directement dans son véhicule, il n’est pas toujours aisé de choisir, en toute sérénité, un melon ou une carte postale à l’étalage de la supérette ! J’exagère (à peine), d’ailleurs, ce sont les vacances et chacun adopte la nonchalance corse, le sourire aux lèvres. D’ailleurs, pour preuve, depuis deux ans, j’ai choisi de poser mes valises au cœur du village.

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Si vous souhaitez profiter de cette atmosphère joyeuse, colorée et bon enfant, il n’y a guère meilleure loge que de s’installer à la minuscule terrasse de L’Auberge. Les nouveaux propriétaires de cet hôtel-restaurant proposent une cuisine simple, authentique et cependant inventive, à partir de leurs propres produits. Je m’y suis régalé entre autre d’une délicieuse bruschetta océane (du nom de la jeune fille de la maison) pleine de parfums et saveurs.
D’un côté de la rue, les commerces, de l’autre, les services ! En période estivale, des parties de foot, jeux de boules, bals, soirées karaokés, braderies diverses animent la cour désertée par les écoliers. Des idées pour combler la demi-heure laissée vacante par les nouveaux rythmes scolaires ?

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L’école communale porte le nom poétique de Pampasgiolu, coquelicot en langue corse mais aussi le surnom de Don-Ghjaseppu Giansily, un berger poète du Niolu décédé à Galéria en 1977. On raconte qu’il chantait la sérénade aux jeunes normaliennes en poste à l’école de son hameau. J’aurai l’occasion de célébrer sa mémoire, plus loin.
En attendant, permettez-moi d’honorer celle de Mouloudji, tendre interprète de l’inoubliable Comme un p’tit coquelicot et aussi … Le Galérien (!). Il nous a quittés, il y a dix ans, au mois de juillet.
À côté, sur la placette devant l’église et la mairie, se tient, chaque vendredi, un marché joyeux et coloré où petits producteurs et artisans locaux proposent leurs produits prêts à émoustiller les sens. Quelle frustration, cet été, de n’avoir pu goûter au sublime miel récolté par Pauline, en rupture de stock, rançon du succès peut-être !
Les cloches de l’Angelus en guise de réveille-matin ne sont pas superflues car la file des clients se forme de bonne heure dans l’attente du camion boucher de Calenzana qui pallie (temporairement ?) la fermeture de l’ancien commerce du village.

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Quoique sans grand caractère, l’église Sainte-Marie récemment repeinte (après plusieurs essais de teintes !) ne manque cependant pas d’élégance avec les palmiers et les lauriers qui l’entourent.

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J’ai plaisir à m’y retrouver lors de concerts de polyphonies corses, ainsi cet été, un récital mémorable du groupe Balagna (ex U Celu). Fabuleux et poignant moment que d’écouter l’adaptation corse de la Complainte de Pablo Neruda, le poème de Louis Aragon mis en musique par Jean Ferrat :

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La Complainte de Pablo Neruda interprétée par le groupe U Celu commence à 2 min 40 sec suivie de L’Aranciaghu (Ballade nord-irlandaise de Renaud

Salutaire aussi en cette époque inquiétante où la liberté de pensée est trop souvent bafouée.

« Lorsque la musique est belle
Tous les hommes sont égaux
Et l’injustice rebelle
Paris ou Santiago
Nous parlons même langage
Et le même chant nous lie
Une cage est une cage
En France comme au Chili
Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda »

Ce soir-là, la musique fut belle et tous les hommes égaux : les artistes insulaires convièrent même le public à sa première expérience de polyphonie en lui faisant reprendre L’aranciaghju, version corse de la ballade nord-irlandaise de Renaud. Et que croyez-vous qu’il advînt (comme ne le montre pas le clip enregistré ailleurs) ? Cent pinzuti recouvrirent (presque !) un instant la voix des six baladins balanins ! Étonnant non ?

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En tout cas, nul besoin de chanson pour faire pousser un citronnier à Galéria !
J’aime arpenter ce qu’on nommait le Quartieru à la fin du dix-huitième siècle, à la découverte de quelques témoignages de ce passé. À défaut d’être clinquante, la flânerie authentique et émouvante laisse imaginer la vie autrefois des gens d’ici : hautes façades noircies par le temps, entrées de caves dotées de linteaux en genévrier, anciennes terrasses dédiées aux cultures, la fontaine restaurée, le curieux pignon d’une maison abandonnée avec des hauts reliefs des décorations militaires de son ancien maître …

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Cabas à la main, au retour des courses à la supérette, je me glisse fréquemment, à l’arrière de la rue principale embouteillée, dans un amour de petit chemin de traverse. Il ne sent peut-être pas la noisette mais il a un subtil parfum de campagne.
Qui sait si, autrefois, on n’y chanta pas le tendre refrain de Mireille et Jean Sablon :

« … Ce petit chemin
M’a tourné la tête
J’ai posé trois baisers
Sur tes cheveux frisés
Et puis sur ta figure
Toute barbouillée de mûres
Pour nous surveiller
Des milliers de bêtes
S’étaient rassemblées
Par-dessus nos têtes
Mais un lièvre au passage
Nous a dit: Soyez sages!
Ne crains rien, prends ma main
Dans ce petit chemin… »

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Si loin de l’effervescence du centre du village et pourtant si près (cinquante mètres maximum !), on n’y rencontre guère âme qui vive, encore que les éclats de voix émanant d’une délicieuse tonnelle en contrebas attirassent parfois la curiosité de touristes égarés et ravis de dénicher ce qu’ils croient être une vraie guinguette. Un été, le propriétaire joua le jeu en exposant devant l’entrée, une ardoise avec le (vrai) plat du jour servi à la table familiale … se prémunissant cependant de toute réservation abusive en affichant aussitôt complet.
Sous la treille, il m’offre volontiers l’apéro au normand que je suis.

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À quelques pas de là, se cache une petite chapelle toute pimpante au soleil. Le carré d’herbes sèches, situé derrière elle, correspond à l’ancien cimetière ouvert dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Une stèle est encore visible en bordure du muret d’enceinte.
Population de bergers, les gens du Niolu, la haute vallée d’estive, descendaient, alors, leurs défunts sur une mule, par les chemins de transhumance, le corps enveloppé dans le pilone, le manteau de berger en poil de chèvre, la tête soutenue par un bâton fourchu, le tout ligoté au moyen de cordes en poils de chèvre. Quand l’équidé s’emballait, la surprise pouvait être macabre pour les piétons qu’il croisait !
Aujourd’hui, les morts sont logés à meilleure enseigne, et Galéria la discrète possède un cimetière tout aussi marin que celui de Paul Valéry sur son « île singulière », de l’autre côté de la grande bleue.

« Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux!
Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le temps scintille et le songe est savoir…
… Sais-tu, fausse captive des feuillages,
Golfe mangeur de ces maigres grillages,
Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
Quel front l’attire à cette terre osseuse?
Une étincelle y pense à mes absents.
Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,
Fragment terrestre offert à la lumière,
Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,
Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres;
La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!
Chienne splendide, écarte l’idolâtre!
Quand solitaire au sourire de pâtre,
Je pais longtemps, moutons mystérieux,
Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
Éloignes-en les prudentes colombes,
Les songes vains, les anges curieux!
Ici venu, l’avenir est paresse.
L’insecte net gratte la sécheresse;
Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air
A je ne sais quelle sévère essence . . .
La vie est vaste, étant ivre d’absence,
Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.
Les morts cachés sont bien dans cette terre
Qui les réchauffe et sèche leur mystère…« 

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Ici, aucune sépulture de personnage illustre ne draine les visiteurs mais il est émouvant de se recueillir quelques instants devant les tombes d’une blancheur éclatante au soleil se découpant sur l’azur du ciel et des flots. Mes pensées s’envolent alors vers la supplique d’un autre Sétois célèbre, Georges Brassens :

« … C’est une plage où, même à ses moments furieux,
Neptune ne se prend jamais trop au sérieux,
Où quand un bateau fait naufrage,
Le capitaine crie : « Je suis le maître à bord !
Sauve qui peut ! Le vin et le pastis d’abord ! (une mauresque ! ndlr)
Chacun sa bonbonne et courage ! » …
… Pauvres rois, pharaons ! Pauvre Napoléon !
Pauvres grands disparus gisant au Panthéon !
Pauvres cendres de conséquence !
Vous envierez un peu l’éternel estivant,
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances…

… Et quand, prenant ma butte en guise d’oreiller,
Une ondine viendra gentiment sommeiller
Avec moins que rien de costume,
J’en demande pardon par avance à Jésus
Si l’ombre de ma croix s’y couche un peu dessus
Pour un petit bonheur posthume … »

Dieu soit loué, dans l’attente du jugement dernier, nous, les vivants, pouvons aussi nous rincer l’œil sur les baigneuses dénudées en empruntant le sentier côtier, peuplé d’immortelles, jouxtant le cimetière. En flânant dans ce petit coin sauvage de maquis, l’on surplombe la plage dite du village avec en arrière-plan le port de plaisance, puis un chaos de rochers, avant d’entrevoir en contrebas, la minuscule et secrète crique de la Fontanaccia à laquelle on peut accéder grâce à une rampe de corde. Quelle que soit l’heure de la journée, selon les variations de lumière et même les caprices du temps, le spectacle est superbe.
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On repère aussi en chemin quelques ruines de maisons en construction, témoignages de nuit bleue (tout est bleu ici !) contre l’urbanisation du littoral. Dans un billet du 14 août 2010, j’avais écrit alors : « Deux pas en avant, un pas en arrière, le Fango corse s’interprète plus parfois comme une valse hésitation. Je ne suis pas loin de penser cependant que celui que j’ai dansé pour vous (jusque) dans les bras de son delta, c’est le plus beau Fango du monde !!! ». Il n’y a pas que la mer qui danse le long des golfes clairs de Galéria !

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Je ne jurerai pas que le crâne jonchant le sol soit la conséquence de l’acte des chasseurs de primes (à la vache ?) poursuivis par l’impitoyable Clint évoqué plus haut ! Ce sont les mystères de l’Ouest corse. En tout cas, quelqu’un se sera régalé d’un savoureux sauté de veau aux olives vertes, l’un des plats emblématiques de l’île de Beauté …
Je vous suggère, à l’extrémité du sentier, de traverser la route et de vous diriger en face vers le snack de la Funtanaccia. Jean-Claude prépare devant et pour vous un vrai et bon pan bagnat, le célèbre casse-croûte qu’emportaient autrefois les pêcheurs niçois et … aujourd’hui, les estivants qui s’acheminent vers la vaste plage de Ricciniccia, plus communément appelée plage de la Tour.

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Loin de toute circulation, nichée dans le maquis, en contrebas de l’ancien édifice génois, adossée à une pinède, à l’embouchure du delta du Fango, son caractère sauvage séduit de nombreux touristes.

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Mais attention, la baignade y est fortement déconseillée les jours de vent et de houle même si le soleil brille. Soyez à l’écoute des gens d’ici et de … Renaud. « Dès que le vent soufflera, c’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme » …il serait regrettable de quitter Galéria précipitamment par hélicoptère.
Contentez vous alors de la vision grandiose et un peu angoissante des flots furieux … Puis demi-tour vers la rivière pour une heure exceptionnelle de « zénitude » avec une balade découverte en canoë dans les bras du delta du Fango, un site classé Réserve de Biosphère par l’UNESCO.
Que puis-je ajouter à ce que j’avais écrit, il y a déjà quatre ans ? :

http://encreviolette.unblog.fr/2010/08/14/le-fango-haute-corse/

À l’accueil, les livres d’or s’entassent, remplis de commentaires élogieux. Alors, délestés de vos portables (ils sont prohibés), laissez-vous glisser au fil de l’onde et rêver devant le spectacle incroyablement beau de la nature. Dépaysement total garanti !

Deltablog

Nénupharblog

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Cet été, les tortues cistudes qui prennent le soleil sur les troncs de bois morts, furent même les héroïnes d’une conférence à la tour génoise (avec leurs collègues terrestres d’Hermann).
La rivière, qui est en fait un fleuve dans son acception géographique, draine, au fil des années, un flot de plus en plus impétueux de touristes, ce qui n’est pas sans danger sur son équilibre écologique. U Fangu souffre de sa beauté magique que j’avais tenté de restituer dans mon billet du 14 août 2010 (voir lien ci-dessus). Mes vertus littéraires s’étiolant avec l’âge, je ne saurais mieux faire que de vous inviter à le relire !!!

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Moment de paix devant le Ponte Vecchiu, d’origine génoise, à l’heure où il se vide de ses intrépides plongeurs et rougit sous les feux du soleil couchant. L’ouvrage restauré récemment est praticable et permet de se rendre par une piste au hameau abandonné de Chiumi avec ses ruines de la chapelle San Pietru. Superbe mais demi-tour car j’empiète sur la commune de Manso !
Celle de Galéria possède une superficie de 135 km2 et une façade littorale de plus de trente kilomètres. Hors le village lui-même, quelques hameaux dispersés sur ce vaste territoire, souvent vestiges d’un émouvant passé, méritent le coup d’œil, cela évite en plus de bronzer idiot …

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Ainsi, cap vers Prezzuna ; c’est simple à trouver : vous prenez à droite lorsque les chèvres de Dominique et Joseph Acquaviva vous barrent la route de Calvi dans la montée du col du Marsulinu (plus sérieusement, c’est fléché !).
Après quelques kilomètres en plein maquis, par un étroit chemin désormais goudronné, on parvient à une oasis propice à la méditation et à la rêverie.

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Je vous l’avais promis : attenante à la petite église Sainte-Lucie, l’ancienne école du hameau abrite la Casa di i Pueti, la Maison des Poètes niolins Pampasgiolu di l’Acquale et Peppu Flori.
Tout est malheureusement fermé mais mon esprit vagabonde tout de même vers Pampasgiolu qui vécut là avec sa mère et ses deux sœurs restées célibataires. Lui non plus, ne trouva pas l’âme sœur bien que sa complainte Bongiornu o madamicella ait été chantée par des générations de soupirants corses.

Chantre remarquable, il passait pour être le maître du « chjama è rispondi », joute poétique d’improvisation, pratiquée dans les fêtes, foires et rituels saisonniers, consistant en un dialogue chanté et rimé sans s’écarter du thème choisi.

« …Une chapelle, son clocher
Et l’ancienne école à côté
Où la pariétaire vient pousser

Puis la maison dans la plaine
La vieille femme à la fontaine
L’heure s’endort à la méridienne

Allons mon fils à la veillée
Entends le Niolu écoute le trembler
C’est Pampasgiolu qui se
met à chanter. »

Le célèbre groupe I Muvrini rend un poignant hommage à Pampasgiolu dans la chanson Senti u Niolu. Je vous laisse l’écouter tandis que dans le silence de Prezzuna, je rejoins le petit cimetière en contrebas.

https://www.dailymotion.com/video/x60wro

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À défaut de fleurir la tombe du poète berger, quelques coquelicots poussent en liberté dans les allées comme un clin d’œil. Dans ce jardin de poètes, la majorité des défunts porte le joli nom d’Acquaviva.
Eau vive, c’est presque un label pour les sublimes fromages locaux, merci Joseph et Dominique, merci Guillaume !
Après les forces de l’esprit, j’emprunte, cette fois, la route côtière vers Calvi pour rendre hommage aux mains d’or des ouvriers des anciennes mines de l’Argentella. Ils y exploitaient des gisements de plomb argentifère et de cuivre.
Certains documents attestent déjà d’une activité minière en 1572 ouverte par les envahisseurs génois. Mais l’exploitation connut son apogée essentiellement durant le dix-neuvième siècle. En 1891, elle devint la propriété de l’Argentella Mining Company ; ce ne fut pas la ruée vers l’or (et pour cause) mais, j’avoue qu’il s’en dégage un petit parfum de western. Où est le train de la mine?
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En tout cas, il est émouvant d’errer dans cette friche industrielle dévorée peu à peu par la végétation.
Les aïeux du coin (et leur descendance) échappèrent à pire. En 1960, le gouvernement de Michel Debré, non content d’expulser les paysans du Larzac, envisagea d’implanter sur le site une base d’expérimentations nucléaires. Devant les réactions virulentes d’associations corses, l’État français se rabattit sur l’atoll polynésien de Mururoa avec les terribles conséquences, que l’on connaît aujourd’hui, sur la santé de la population locale.
Il serait dommage, même si l’on empiète sur le territoire de la commune de Calenzana, de ne pas allonger la promenade de deux kilomètres jusqu’à d’autres ruines, celles du château du Prince Pierre Bonaparte, neveu de l’Empereur, se dressant sur un éperon rocheux au-dessus de la baie de Crovani.

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Les faits du prince constituent un véritable roman de cape et d’épée qui mériterait qu’on lui consacrât l’intégralité d’un billet. J’eus l’occasion d’évoquer l’un d’eux (billet du 28 janvier 2009 Le destin sulfureux de Victor Noir) lorsqu’il blessa mortellement le journaliste Victor Noir, ce qui lui valut le surnom de Prince Noir.
Né à Rome en 1815 tandis que son oncle partait en exil à Sainte-Hélène, il fit construire ce « pavillon de chasse » entre 1852 et 1854 et y passa l’essentiel de son temps jusqu’en 1870, y écrivant même une biographie poétique de Sampiero Corso. Après la dérouillée de Sedan en 1870, il quitta définitivement la Corse et émigra en Belgique avant de mourir à Versailles en 1881.
Dans ce paysage brûlé par le soleil, digne d’un décor naturel de western, mon imagination trop débordante voit surgir encore la silhouette cavalière de Clint Eastwood. Ne vous moquez pas, les séquences du débarquement en Normandie du 6 juin 1944 pour les besoins du film Le Jour le plus long ont bien été tournées sur une plage du désert des Agriates, non loin du cap Corse ! Alors …
Retour au cœur du village de Galéria : par la route derrière l’église, je vous suggère une dernière et brève escapade à pied jusqu’au hameau de Calca. C’est aussi le départ du chemin de randonnée Mare e Monti qui mène à Girolata, mais ça, c’est une autre aventure plus corsée.
Au fil des ans, Calca devient peu à peu le « faubourg » résidentiel de Galéria. Cependant j’aime y retrouver quelques anciennes maisons avec leur architecture particulière et le montage curieux des murs selon la technique de la pierre sèche sans liant, les pierres de base et d’angle étant plus volumineuses. C’est à l’occasion de cette promenade qu’il y a quelques années, en lisant les noms sur les boîtes à lettres, j’ai retrouvé trace de mon meilleur ami des années 1970. Un de ses frères s’est retiré là à sa retraite.

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Voilà, le séjour s’achève demain ; il n’y a plus plus rien au réfrigérateur de la location. Qu’à cela ne tienne, le patron Stéphane prépare les couverts, en face, sur la terrasse sous les frondaisons de l’Aghja Nova. Bravo pour le design de la carte avec les photographies familiales en noir et blanc … et tant pis, s’il n’y a plus d’amaretto au dessert, ce soir-là !!!

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C’est presque un rituel, je savoure mes derniers moments sur l’île à la guinguette de l’Artigiana.
Pour les prolonger sur le continent, je fais ample provision de charcuterie artisanale (saucissons, coppa et lonzu) et des fabuleux fromages du coin. Les amis et la famille m’ont passé commande également.
Puis je m’assieds face à la mer et … goûtez avec les yeux !

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Quel Galéria, n’est-ce pas !

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 8 septembre, 2014 |18 Commentaires »

Ici la route du Tour de France 1964 ! (2)

Pour lire la première partie du billet: http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/

Le Tour de France 1964 n’a plus qu’une semaine à vivre. Je vous avais promis un grand millésime. Pour le moment, je le concède, il n’a pas cassé des manivelles de pédalier. Déçus de mon premier billet, patience, ça arrive.
On s’est quitté lors de la journée de repos dans la principauté d’Andorre. En fait, elle ne fut pas de tout repos pour certain, à en croire l’écrivain Christian Laborde, « frère de race mentale » de Claude Nougaro. À défaut de les entendre, lisez ses Vélociférations slameuses sur la route de Toulouse, ô Toulouse !
« Nous sommes le dimanche 3 juillet 1964, à Andorre, c’est l’étape de repos. Anquetil refuse de quitter sa chambre, il dit je vais mourir. Il ne fait que répéter ce que le mage Béline a prédit et écrit dans la presse une semaine avant le départ du Tour : Jacques Anquetil mourra dans les Pyrénées du côté d’Andorre.
Donc, Anquetil claquemuré dans sa piaule, déprimé à mort : ne rien faire, ne voir personne.
Le téléphone sonne dans le hall de l’hôtel. C’est pour Géminiani. Un journaliste de Radio-Andorre lui rappelle qu’il est invité au méchoui, le méchoui de Radio-Andorre, sangria and Co. Tu viens ? J’arrive, tu penses bien. ET Gem file dans la chambre de Jacques. Jacques, ça te dit un dégagement ? Quel genre de dégagement ? Un méchoui, Jacques. Tu viens ? Évidemment que je viens …
Et Jacques se régale, c’est l’Alambic : rognons, mouton, litrons, sangria ! Scène incroyable : un vainqueur possible du Tour, à fond les ballons, à fond dans le mouton, les côtelettes et le litron, se rit de la diététique, de la récupération, de la préparation.
Et pendant ce temps, les rivaux qu’est-ce qu’ils font ? Ils font ce que doit faire tout champion durant la journée de repos : ils roulent. Poulidor roule, Bahamontes roule, Jimenez roule, Henry Anglade roule.
Ils roulent et ils sont vexés, furieux, furax : faut-il qu’Anquetil nous prenne pour des billes pour aller ripailler au lieu de s’entraîner. Il va voir ce qu’il va voir, le blondinet, le mec à la mèche pareille à celle de Johnny Hallyday.

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Ce qu’il doit voir, le lundi 4 juillet, il le voit tout de suite, Anquetil. Raymond Poulidor, Federico Bahamontes et Julio Jimenez attaquent ensemble dès le pied du col d’Envalira.
C’est pas le Tourmalet, OK, mais c’est 27 bornes.
Devant, ils sont trois, et c’est le gratin des pentes : Poulidor, Jimenez, Bahamontes. Et ils envoient du bois ! Et ils envoient du steak ! Et ils sont aériens ! Et ils se relaient !
Derrière, ils sont très nombreux sur le vélo d’Anquetil. Sur le vélo d’Anquetil, il y a Anquetil, le méchoui, les rognons, le mouton, la sangria dans les verres ballon.
Jacques est blanc. Blanc comme un linge. Comme une feuille de format A4 dans le bac de la photocopieuse. Blanc de chez blanc. Malade à mort.
Le sommet est encore loin, et l’ardoisier lui indique que son retard sur le trio de tête atteint déjà les deux minutes.
Anquetil va-t-il abandonner ? C’est la question que se posent les journalistes, les motos qui l’entourent.
Anquetil, il monte le col à deux à l’heure, épaulé par son équipier Rostollan. Rostollan se porte à sa hauteur, glisse son coude sous le coude de Jacques afin de le soulager, de le hisser sur quelques mètres.
Le retard d’Anquetil est maintenant de 3 minutes. Il atteint les 4 minutes quand Jacques parvient au sommet. Au sommet, il y a un épais brouillard. Jacques va-t-il abandonner ? Jacques va-t-il mourir comme l’a prédit le mage Béline ?
Géminiani au volant de sa voiture se porte à la hauteur de Jacques et lui tend un bidon rempli de champagne Brut. Il lui dit : « Bois ça, Jacques, et si tu dois crever aujourd’hui, que ce soit devant ! »
Anquetil avale le bidon et se jette dans la descente, dans le brouillard.
Mesdames et messieurs, regardez Anquetil, regarder la machine IBM ! Anquetil fonce dans le brouillard, calcule ses trajectoires en se repérant aux feux stop des voitures. Jacques Anquetil fait du ski en plein brouillard, se prend pour Isabelle Mir.
La descente terminée, il est revenu sur un groupe d’échappés. Le soleil est là, l’Alambic a tout digéré, la sangria, le mouton, les verres ballon, les rognons, et très vite Raymond Poulidor est en ligne de mire, et voici, mesdames et messieurs, le Réacteur ! … »
Comme dans une course à l’américaine, Abel Michea prend le relais de Christian Laborde :
« Ah, quelle poursuite, mes aïeux. J’aime autant vous dire que chez les suiveurs, c’était la polka des trotteuses. Tous les chronomètres fonctionnaient, et comme suspense, c’était particulièrement bien organisé … Une minute vingt secondes, ils se rapprochent … Une minute quarante, ils reperdent du terrain … Mais dans l’ensemble, les poursuivants grignotaient tout doucement l’avance des fuyards. Là, tout le monde y allait, mais Poulidor était le plus généreux de tous. Ah, on lui reprochait de ne pas attaquer ? Eh bien, il attaquait, superbe, sans compter …
Les suiveurs, debout dans les voitures, sur les motos, la main au-dessus des yeux, étaient autant d’amiraux sur la dunette … Ceux qui avaient projeté, dans la caravane, d’aller se taper en douce un cassoulet ou une truite de l’Ariège, devaient se contenter de bouffer de la poussière, parce que ça allait terriblement vite. Et, j’en ai vu des spectateurs sur le bord de la route qui, l’appareil photo en main, ont cru fixer sur leur pellicule les traits tirés d’Anquetil, le visage résolu de Georges Groussard, et qui, quand leur film sera développé, ne retrouveront que … la voiture de monsieur le directeur de la course.
On continuait d’additionner les secondes. À Notre-Dame-de-Sabart, au 87e kilomètre, il y en avait soixante. Puis 55 deux kilomètres plus loin … On traversa Foix en trombe … « Il était une fois dans la ville de Foix, un bonhomme qui avait les foies … » Il s’appelait Geminiani, ah qu’il a dû regretter à ce moment son comptoir de la place de Jaude, et comme il a dû penser à cette vaine poursuite qu’il livra, en 1958, à Gaul dans la vallée de l’Isère.
Mais dans la vallée de l’Ariège, « son » Anquetil n’était pas seul. Enfin, pas seul à chasser, car du point de vue de ses équipiers, il n’en avait pas un à ses côtés. Mais son sort était fort heureusement lié à celui de Georges Groussard, fortement épaulé par ses copains, lui … Et un peu après Faoure, au 114e kilomètre, les poursuivants rejoignaient leur gibier. Poulidor fit la moue, Anquetil respira, Gem s’épongea … »
Mais on n’était pas au bout de nos émotions :
« La route, gentillette, se promenait sous les platanes. Un vent léger caressait les grands maïs. Depuis un moment, Antonin Magne surveillait Poulidor. Il avait une roue voilée. « Il faut changer de vélo, Raymond. » Poulidor fit non de la tête. Pourtant, il restait encore vingt-huit kilomètres. Ça pouvait s’aggraver. Il fallait profiter du calme. À contre cœur, Poulidor s’arrêta. Il était fatigué par sa folle équipée du matin. Il était un peu nerveux. Il remonta à vélo, poussé par son mécano. Déséquilibré, il chuta … Le petit groupe du maillot jaune (et d’Anquetil) était déjà à 200 mètres quand Poulidor repartit. Robert Poulot attendit son chef de file, mais il était cuit le Poulot, et Raymond l’oublia sur la route …
… Alors, Poulidor, la rage au ventre, vit ses espoirs s’effondrer. La fatigue, le moral … Seul sur la route, il peinait. C’était écœurant cette poisse noire. Il était désemparé, vidé, au bord des larmes. Et quand se retournant, il vit arriver le gros peloton, les larmes perlèrent … »
Et Laborde de conclure : « Anquetil qui au sommet d’Envalira avait 4 minutes de retard sur Poulidor, franchit la ligne d’arrivée à Toulouse avec 2 minutes d’avance … Anquetil c’est Anquetil ! Point barre. »

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L’expression de la Rome antique n’avait jamais été aussi signifiante, pour Anquetil, le Capitole (de Toulouse) avait succédé à la Roche (d’Envalira) Tarpéienne.
Que n’écrivit-on pas sur ces péripéties peut-être décisives pour la victoire finale ? Un demi-siècle plus tard, des vieux militants des partis Poulidoriste et Anquetiliste, aux cheveux grisonnants ou rares, se perdent encore en exégèses aussi futiles qu’inutiles. Enfin, surtout les inconditionnels du champion limousin car … Anquetil, c’est Anquetil, point barre !
Il paraîtrait que, dans sa terrible défaillance, Anquetil avait bénéficié de poussettes illicites dans l’ascension du port d’Envalira, deux ou trois selon le clan Saint Raphael, beaucoup plus évidemment selon l‘équipe Mercier, combien selon les organisateurs? Ils tranchèrent en sanctionnant Anquetil de quinze secondes de pénalisation.
Il semblerait aussi que la règle admise par tous qu’on ne fasse pas barrage derrière un coureur accidenté, fut bafouée. Raphaël Geminiani et Maurice De Muer, directeur sportif du groupe Pelforth-Sauvage-Lejeune, l’équipe du maillot jaune Groussard, s’empressèrent de bloquer les motos et les voitures  suiveuses  derrière Poulidor  qui se retrouva isolé, le nez dans le vent et l’amertume au cœur. Même Jacques Goddet, le directeur de la course, en convint plusieurs années après.
Mouais ! On pourrait conclure aussi : Poulidor, c’est Poulidor, point barre !
Antoine Blondin, plus enclin à nous parler de Dalida qui chante tous les soirs sur le podium d’Europe n° 1, traite la question de manière lapidaire :
« Nous avons sans doute assisté, hier, à l’étape la plus poignante de ce Tour de France. L’ascension, la descente, le plat, se sont conjurés pour nous offrir un festival de toutes les vertus cyclistes. Il n’est jusqu’au coefficient d’aventure qui ne se soit introduit dans la compétition pour lui donner ses dimensions exactes.
Anquetil, cueilli à froid parmi les edelweiss, peine à monter l’Envalira à l’envers. Il remonte dans la descente, selon l’admirable patois qui est le nôtre. Mais il s’est fait pousser aux approches du sommet. On le pénalise de quinze secondes.
Poulidor, rejoint par son rival, après quatre-vingts kilomètres de chasse éperdue dans la vallée, crève du boyau arrière, descend, repart, se fait pousser, légitimement cette fois, par son soigneur et s’effondre sur les cailloux qui jalonnent son chemin. Cette poussette-là lui vaut plus de deux minutes et demie de retard et la perte de quelques illusions.
Les voilà bien les petits poussés ! »

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Avec toutes ces émotions, Antonin Magne, le directeur sportif de Poulidor, ne put même pas se remémorer quelques souvenirs du Tour 1934. Quarante ans auparavant, en effet, sur ces mêmes routes, détenteur du maillot jaune, Antonin Magne, victime d’une chute dans la descente du col du Puymorens, avait brisé sa jante. Son équipier René Vietto, sacrifiant ses chances personnelles, lui donna sa roue. L’image de Vietto, assis sur un muret et pleurant toutes les larmes de son corps, dans l’attitude du penseur d’Auguste Rodin, appartient à l’Histoire du Tour.
Cela dit, parole du normand que je suis, ce pauvre Poupou, c’est vraiment la poisse personnifiée ! Ainsi, le lendemain, tandis qu’il nous gratifie d’une brillante chevauchée sur la route de Luchon, sa performance pyrénéenne est presque occultée, du moins aux yeux d’Antoine Blondin, par l’avalanche dramatique de l’Aiguille verte, dans les Alpes, dans laquelle périssent quatre professeurs de l’École de Haute Montagne, cinq guides stagiaires et le champion du monde de ski Charles Bozon :
« La pureté de l’exploit accompli par Raymond Poulidor dans le col de verdure du Portillon constitue un gain précaire sur la montagne. Cette petite conquête, qui devrait nous ravir sans partager, se trouve compromise par l’annonce de la mort de Charles Bozon et de ses camarades au flanc d’autres montagnes. Si les Pyrénées riment pour un soir avec les Alpes, ce n’est pas dans la joie mais dans le trouble.
Rapprocher la course de Poulidor de la dernière ascension de Bozon peut sembler dérisoire. L’un et l’autre témoignent pourtant de la même volonté d’apprivoiser une planète qui se révèle en définitive parfaitement hostile.
Quand le Tour de France réussit, comme hier, son décollage, quand les hameaux rétrécissent et qu’on voit les sapins par en dessus, quand les fumées se dissipent avant de vous atteindre, la solitude peuplée de rumeurs qui est alors celle de l’homme en marche prend l’aspect d’une sublimation. Ainsi veut-on penser que Charles Bozon et ses camarades se sont taillé un dernier royaume … »

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Christian Laborde est plus volubile sur la performance de Poulidor. On le retrouve dans le Val d’Aran, à Bossost. C’est là que je m’approvisionne régulièrement en une excellente sangria. Poulidor, bien placé, depuis la veille, pour connaître l’effet désastreux de cette boisson, préfère sans doute les « petites fioles de monsieur Magne » ;
« Bossost, enfin le Portillon ! Raymond avait giclé, une flèche, une balle de golf, un service gagnant ! Le soir, sur le clavier de sa machine à écrire, Pierre Chany notera : « Au cours d’une carrière de suiveur déjà longue, nous n’avions jamais eu l’occasion de voir un coureur attaquer aussi vite un col, sauf, peut-être, Charly Gaul, dans le Ventoux, lors de ses débuts en France. » Raymond sprintait, volait. À chaque lacet, il avalait un échappé. À chaque lacet, l’accélération était foudroyante. L’espagnol Gabica, équipier de Jimenez, fut le dernier à être rejoint. Il fit mine de s’accrocher à la roue de Raymond. Raymond sprinta, Gabica, qui s’était mis en danseuse, retomba sur sa selle. Raymond, premier au sommet du Portillon, premier à Luchon, avec 1’ 30’’ d’avance sur Anquetil. Le podium, la bise, le bouquet, et les félicitations de Jacques Goddet … »
Pierre Chany, maître en stratégie cycliste, auteur de La fabuleuse Histoire du Tour de France, se répand en éloges :
« Parce qu’il s’est hissé au-dessus de ses adversaires dans le col du Portillon et s’est identifié aux grimpeurs les plus illustres du passé, Raymond Poulidor méritera d’être longuement applaudi mardi prochain au Parc des Princes, quel que soit, alors, son classement. Sur la route étroite et très montante du Portillon, le Limousin a écrit l’une des plus belles pages de ce Tour de France. Il a signé un authentique chef-d’œuvre : en sept kilomètres d’un effort poussé au paroxysme, mais dans un style très uni, il a pris une minute et demie à Federico Bahamontes qui prétend pourtant au titre de meilleur grimpeur. Et, en moins de vingt kilomètres, il a regagné 1’ 34 » » sur Anquetil, temps auquel est venue s’ajouter la minute de bonification.
La performance de Poulidor est trop sensationnelle, elle attisera les regrets. Pourra-t-on oublier que cet athlète a perdu plus de deux minutes et demie, hier, par la faute d’une chute des plus idiotes ? Sans cet accident, et en supposant que la course d’aujourd’hui eût présenté la même physionomie que nous lui avons connue, Poulidor, ce soir, porterait le Maillot Jaune. Mais l’étape aurait peut-être suivi un autre cours … avec des si et de la patience, les journalistes, certaines fois, feraient gagner le Tour à un cul-de-jatte ! »

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Poulidor talonne Anquetil de neuf petites secondes au classement général, alors que se profile, le lendemain, la grande étape pyrénéenne Luchon-Pau avec les quatre cols mythiques : Peyresourde, Aspin, Tourmalet et Aubisque.
La parole est à Abel Michea : « Peyresourde, c’était le hors-d’œuvre, Aspin l’entrée. En fait ce ne furent qu’amuse-roues.
Quand il ne resta plus qu’une poignée de coureurs ensemble, on s’aperçut au sommet du Tourmalet que Bahamontes et Jimenez étaient passés depuis 5’ 35’’ … Baha dans la descente … On oubliait qu’après la descente, ça regrimpait.
Vers ce vieux bandit d’Aubisque qui nous faisait l’agréable surprise d’être souriant. Ça alors… Et si Baha et Jimenez n’avaient plus que trois minutes d’avance à l’attaque, ils n’allaient pas tarder à faire fructifier leur pécule. Enfin, ils … non, car Bahamontes plaqua compère Jimenez, comme ça sur la route. Et le voilà, tout frétillant qui se sauve vers le Soulor. Un Soulor qu’on ne traverse plus dans un nuage de poussière dorée, ils l’ont goudronnée la route de Soulor.

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Anquetil, Georges Groussard commencèrent à agiter les jambes. Et ça y alla. Ce qui devait arriver arriva, Bahamontes tenait courageusement tête. Mais seul contre cette bande, il perdait de son avance. Et, à l’arrivée, il lui manquait 35 petites secondes pour enfiler le maillot jaune que Georges Groussard conservait une journée de plus. La dernière, peut-être … »
Un fait de course qui passa presque inaperçu mais qu’il est cocasse de mettre en perspective de celui survenu, la veille, à Poulidor, Anquetil fut victime d’une crevaison à vingt kilomètres de l’arrivée à Pau. Que croyez-vous qu’il advînt ? Rien !

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De quoi faire baver de haine le spectateur rencontré par Maurice Vidal, directeur de Miroir-Sprint, sur les pentes de l’Aubisque :
« Nous étions arrêtés dans le col d’Aubisque, juste après la courte descente du Soulor. Federico Bahamontes venait de passer, et l’écart avec ses suivants se creusait sans cesse. Un homme s’approcha de nous : le cheveu noir, la quarantaine très épanouie, short et casquette de coureur sur le chef. Un vrai « supporter ». Ses yeux noirs roulaient de façon inquiétante. Arrivé tout près, il me cria au visage : « Alors, ce salaud d’Anquetil est en train de faire perdre le Tour à Poulidor ! » Après un moment de stupéfaction, je tentai de le raisonner. Je lui dis qu’il avait bien le droit de préférer Poulidor à Anquetil. Mais que lorsque deux coureurs sont ensemble à 6 minutes de Bahamontes, il est bien difficile de savoir lequel s’occupe de faire perdre le Tour à l’autre. Peine perdue, il était déchaîné, et lorsque je lui dis que depuis le départ de Luchon, Anquetil était à peu près le seul à mener la chasse contre El Picador (ce qui était pourtant une évidence admise par Poulidor lui-même, il me toisa avec mépris, rengaina une insulte prête à sortir (seul témoignage de lucidité) et s’en fut 50 mètres plus loin, insulter Anquetil tout à son aise. » Les passions s’attisent.
Antoine Blondin prend de la hauteur, logique en soi lors d’une étape de montagne, et évoque un pan de la merveilleuse amitié qui le lie au rugbyman montois Guy Boniface. Peut-être même, en la circonstance, a-t-il endossé le maillot jaune et noir floqué du numéro 13 que lui avait offert Guy, l’année précédente, après la conquête du bouclier de Brennus.
« … Je me trouvais, en compagnie de Guy Boniface, l’hôte de Maurice Vidal. Il est extrêmement dur de quitter sa voiture, sa maison. Mais la passion commune qui nous habitait pour une compétition presque digne du décor nous a valu la grande et joyeuse journée de course, dont nous parlerons cet hiver à la veillée au « Courrier de Lyon » (une brasserie de Saint-Germain-des-Prés ndlr) qui, pour ne rien cacher, est une sorte de club où ce qui concerne le sport n’est jamais étranger.
Il nous faudra peu de persuasion pour faire revivre, derrière un Bahamontes des meilleures années, faire revivre et partager l’image d’Anquetil, tel qu’il nous est apparu en bas de la descente de l’Aubisque, flèche d’or souveraine. Les disciplines athlétiques en venaient à se confondre pour leur plus grand bien. Anquetil allait marquer entre les poteaux, comme on dit d’un essai de rugby. Et nous serons nombreux à attendre à Bayonne la transformation qui s’ensuit.
Guy Boniface, qui devrait se trouver en Afrique du Sud avec son frère André, oubliait de grandes déconvenues dans les joies retrouvées d’assouvir un rêve d’enfance et je m’émerveillais qu’il comprît spontanément l’étape. Il était au courant de ce code secret que des millions de Français détiennent en partage et qui fait du mois de juillet l’un des mois les plus beaux.
L’estime réciproque que des champions peuvent éprouver les uns pour les autres nous a conduits dans l’hôtel de Jacques Anquetil. Il y avait du bonheur à voir trinquer du regard des hommes que l’on aime et que l’on admire. Les notions de professionnalisme et d’amateurisme n’existent plus devant le phénomène de l’exploit … »
Anquetil, l’homme chronomaître, allait-il donc transformer l’essai entre Peyrehorade et Bayonne dans sa spécialité de l’effort solitaire ? « C’est qu’il a fait de sacré progrès, le paysan », peste Geminiani , directeur sportif du Viking !

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Effectivement, « Raymond était en train d’accomplir une très grande performance. Hélas, une fois de plus, la chance n’était pas avec le Limousin. La route qui serpentait entre les maïs était envahie par la foule, mouvante, enthousiaste, indisciplinée qui ne laissait qu’un mince couloir. Soudain Poulidor creva, le mécanicien debout avait vu, vélo sur l’épaule, il s’apprêtait à sauter, mais masqué par la foule, Tonin (Magne) dut freiner brutalement et son mécano tomba, faussant le guidon du vélo de rechange qu’il fallut redresser … C’était fini pour Raymond, l’arrivée était proche, il n’eut pas le temps de combler son retard. Pour 37 secondes, il était battu. » Du Poulidor tout craché !
Anquetil a gagné, il endosse enfin le maillot jaune qui ne tient cependant qu’à un fil : 56 secondes d’avance sur Poulidor.
Finalement, la vérité de ce Tour de France sortira du puy … de Dôme.

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En attendant, je vous emmène dans la ballade landaise concoctée par l’ami Blondin, sans doute ragaillardi par l’inégalable omelette aux cèpes de madame Kleber Haedens et les nombreux verres de contact trinqués avec ses amis du coin qui aiment tant le pin et les jeux d’Ovalie :

« Regarder le Dauger en face,
Être heureux le temps d’un instant,
Se dire que les Boniface
Sont les meilleurs, quoi que l’on fasse,
Passer près de Mont-de-Marsan,
Connaître la force de frappe,
Dans ce Bordeaux où nous tenons étape,

Sous les aspects de Darrigade,
Que l’on croyait briscard déteint,
Retrouver à la régalade
Le goût des gourdes et le teint
Des aventures – et vive Anglade !
Dis-je pour que la rime ne m’échappe
Dans ce Bordeaux où nous tenons étape… »

Un autre épicurien, Abel Michea, espère que le régional de l’étape André Darrigade va enfin l’emporter sur la piste du parc Lescure de Bordeaux :
« Il y en avait un qui ne l’admirait que d’un œil, le paysage. C’était notre Dédé national. Tout d’abord, parce que ce paysage-là, il le connaît. De Tarnos où régna, dans le temps, Bébert Dolhats « les gros mollets » jusqu’à Bordeaux où tous les ans, en juillet, des dizaines de milliers de gens lui donnent rendez-vous. On se le montre du doigt et on dit : « C’est notrrre Darrigade … » Et ce roulement grandit, s’enfle jusqu’à exploser dans le chaud cratère qu’est le stade vélodrome de Bordeaux. Depuis douze ans, il avait rendez-vous avec ce bouillant public. Et depuis douze ans, régulièrement, il lui posait un lapin, Dédé, à ce public …
Au premier passage sur la ligne d’arrivée, le public ne reconnaît pas « son » Darrigade anonyme, englué dans la masse. Et soudain, voilà un maillot bleu et blanc qui se dégage. Et trente mille gosiers qui s’égosillent : « C’est lui, Dédé Darrigade ! »
Ce fut le plus beau sprint de Dédé, avec celui qui lui permit de remporter le Tour de Lombardie. Il avait gagné. Enfin, à Bordeaux, ça hurlait de partout … »

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L’étape suivante, de Bordeaux à Brive, s’annonçait être de transition avant l’explication, le lendemain, au sommet du volcan. Le destin en décida autrement dans la traversée de Port-de-Couze, village tranquille de Dordogne, comme le rapporte Abel Michea :
« Bref, c’était une étape heureuse et sans histoire. Une petite route coquette, bordée de peupliers, flirtait avec la Dordogne. Une tranquille et riante cité nous attendait avec ses ombrages, ses eaux calmes. Des rayons de soleil jouaient sur l’eau qu’enjambait un petit pont rustique, un peu bossu. Là il y avait, comme sur toutes les routes du Tour, des grappes de spectateurs et tout à coup ce fut le drame. Ce camion ivre qui doublait la caravane. Un camion citerne de la gendarmerie qui freina, freina, mais fonça droit dans la foule, enfonça le parapet, écrasa des spectateurs, en précipita à l’eau. Les coureurs qui doivent s’arrêter, découvrent l’horreur de la catastrophe. Une minute de silence. Quel tragique spectacle ! Une jeune fille qui ne sait à qui s’adresser, s’accroche à Anquetil : « Jacques, que faut-il faire ? Ma mère a disparu ». Elle s’apprêtait sans doute joyeuse, à acclamer son idole. Et soudain seule avec son drame, c’est à lui qu’elle se raccrochait.

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Tour 64 Port de Couze

C’est un pitoyable peloton qui repartait de la cité endeuillée, ce qui n’empêcha pas un spectateur de hurler : « Tas de feignants ! » Le sang de Pierre Everaert ne fit qu’un tour. Il se précipita pompe au poing … Quelques gens calmèrent le spectateur, imbécile, surexcité .. Alors, un lourd voile pesa sur la caravane. »
Ce soir-là, Blondin :
« Je donnerais des années de ma vie pour ne pas me retrouver à Brive dans le climat qui fut le nôtre entre samedi et dimanche. Groupes épars au cour serré inextricablement, les membres du Tour, à quelque catégorie qu’ils appartiennent, se récapitulaient pour se poser une main sur l’épaule et se détourner des flonflons, priant l’accueillante foule corrézienne des joies que nous sommes censés lui donner. La somptueuse machinerie tournait dérisoirement sous un ciel de fête avortée. »
Une stèle, en bordure du canal de Lalinde, rappelle, de nos jours, que neuf personnes (dont trois enfants), amoureuses de la petite reine, périrent ici, vers 13h 10, le 11 juillet 1964.
Le profond chagrin qui l’envahit, en est-il la cause, toujours est-il que Blondin ne consacra pas de chronique dans le quotidien L’Équipe, à l’une des étapes les plus extraordinaires de l’Histoire du Tour de France.
Tant pis, j’en appelle à d’autres brillantes plumes sportives.
Et d’abord, à Abel Michea que je rejoins sur sa route buissonnière :
« Le duel Anquetil-Poulidor devait atteindre, ce dimanche (12 juillet), son sommet : 1 415 mètres. Ce vieux puy de Dôme que Geminiani connaît comme sa poche : « T’en fais pas « disait-il à Jacques, il n’a pas si mauvais cratère que ça ». Seulement, on échafaudait des plans. Et beaucoup étaient prêts à parier que le Tour allait se jouer là-haut sur les pentes du volcan.
C’est à cela qu’on pensait en roulant vers Argentat. Sur la route, des imbéciles avaient tracé en lettres blanches : « Mort à Anquetil ». Des imbéciles ? Plutôt des imbéciles criminels. Des fous, qui font se battre des spectateurs … C’est pour ça que tout le monde s’était précipité sur la route du puy de Dôme… « Entrez, entrez, venez voir le Limousin contre le Normand. » Car elle était payante la route. Deux cents balles les piétons, quatre cents balles les voitures. Des vieux francs bien sûr. Une bonne affaire. Je ne sais pas pour qui. Mais une bonne affaire quand même ! … »
Pour planter le décor, rien de mieux que le lyrisme de Christian Laborde qui consacra un ouvrage complet à l’événement (Duel sur le volcan) :
« Cinq cent cinquante mille personnes venues à pied, à vélo, avec la 403, la DS, la Dauphine. La Régie, Javel, Sochaux, sont sur le volcan. Dans les coffres, sous les capots que le soleil rabote, les cageots, le plaid, les pliants, le vin, la limonade, les saucissons, le pain, le réchaud, la thermos, les chapeaux, les journaux, les numéros des dossards. Ils arrivent, ils arrivent, ils sont ensemble, c’est Jacques, c’est Raymond ! Et les hurlements, prêts depuis des mois, stockés dans la poitrine chaude, emmagasinés dans les recoins rouges de la viande, sortent d’un coup des bouches écartelées, le vent coupant le cordon des salives. Cuvant leur vin sur la banquette arrière de leur voiture, des fans de Jacques et de Raymond ne voient passer ni Raymond ni Jacques. Mais la rumeur puissante, la hurlerie chaleureuse qui accompagne le passage du géant jaune et du géant violet enveloppe les caisses au fond desquelles ils sont vautrés, pénètre par les vitres ouvertes, entre dans les narines, les oreilles, se mêle au ronflement, se loge au fond de la gorge. Demain, en bas, dans les bars de Clermont, de Saint-Étienne-de-Chomeil ou d’Allanche, un coude sur le zinc, près du bec à pression, la Gitane à la bouche et le verre à la main, ils raconteront par le menu ce qu’ils n’auront pas vu, Raymond et Jacques qui se touchaient, qu’ils ont touchés, ils étaient juste devant eux, comme cette table, ces chaises …
Cinq cent cinquante mille gosiers, 550 000 luettes vibrant comme des ailes d’insecte, et plus d’un million de mâchoires, s’ouvrant, se refermant aussitôt, puis s’ouvrant de nouveau, démesurément, de mains applaudissant à tout rompre, de poings fermes s’agitant frénétiquement au passage des roues, de pieds martelant le sol, sprintant sur place : « Vas-y Poupou, allez Raymond ! » Dans ce cri, ce jet, ce son, cette sagaie de sel et de soufre commune à toutes les bouches et gonflant aux tempes tous les vaisseaux, la joie immense de voir passer Raymond, ce « cher monsieur Poupou » auquel on écrit d’Étrépigny –« Toute la famille, papa, maman, Xavier, Édith, Brigitte et moi-même, vous aime bien », et c’est signé Dominique -, d’une ferme en Eure-et-Loir-« Nous possédons dix chats dont un s’est vu attribuer le nom de Poulidor. Tout ça pour te dire que tu as bien gagné ta place dans notre cœur », et c’est signé Danielle -, ou, se Saint-Sulpice-Laurière – « Vous êtes vraiment une idole pour moi. Je vous demande de me renvoyer une casquette car j’ai un vélo violet avec un guidon rouge », et c’est signé Alain. Mais dans ce cri, une inquiétude immense, elle aussi. Car il ne reste que deux kilomètres, et Jacques est toujours là, jaune ventouse, boulet à socquettes blanches, rivé aux blanches socquettes de Raymond. Dans ce cri qui s’élève de chaque côté de la route, dont les syllabes se télescopent de plein fouet au-dessus du dos des deux coureurs, une injonction, un ordre : « Démarre, Raymond ! » Que le maillot change d’épaules ! Que finisse enfin le règne du champion abstrait sur lequel tout glisse et qui glisse tout entier sur la poudreuse du temps ! Un peu moins de chronos, d’intouchable tictac, un peu plus de chair, de géographie, demandent-ils.
Mais que demandez-vous là ? Jacques, n’est-ce pas avant tout une chair, une géographie, du sang au galop ? Sa pédalée est parfaite : applaudissez la perfection ! Ses chronos sont époustouflants : applaudissez les muscles dictant leur loi aux aiguilles cruelles ! Qu’attendez-vous pour l’aimer ? Qu’il vous fasse un signe ? Qu’il sourie devant la caméra ? Qu’il raconte sa vie au micro, au lieu, à chaud, d’analyser la course ? À ceux de ses amis qui lui conseillent, afin de gagner vos cœurs, d’agir de la sorte, il répond toujours : « Je suis coureur cycliste, pas comédien ! » Aimez son orgueil, aimez sa pudeur. Il ne vous donne pas ce qu’il a, il vous offre ce qu’il est : un point jaune sur la ligne du Temps … »
Bien dit Christian !
Longtemps après qu’il eût remisé son vélo, Poulidor confia, dans un documentaire, avoir reçu du courrier de couples ayant divorcé à cause de cette opposition exacerbée parfois malsaine.
Je n’ai jamais véritablement compris le courant populiste envers Poulidor dont Anquetil fit souvent les frais. Que je sache, mon idole de jeunesse, fils de modestes cultivateurs de fraises, était d’extraction aussi rurale que son rival limousin. Étaient-ce son élégance naturelle, sa silhouette affinée, son port altier, sa facilité à gagner (et pourtant il souffrait sur son vélo) que le « grand public » jalousait ?

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Duel sur le volcan

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« Devant Jacques, devant Raymond, la flamme rouge signalant le dernier kilomètre, la pente la plus raide : 13,5%.
Toujours l’épaule jaune et l’épaule violette se frôlant, se touchant, le guidon blanc et le guidon rouge à la même hauteur, toujours la main gauche et gantée de Jacques heurtant la main droite et nue de Raymond.
Cent mètres ensemble, sur la même parcelle de plus en plus étroite de macadam, ensemble entre deux falaises d’hystérique chair, oui, 100 mètres, pas davantage, et Jacques qui tout à coup pique du nez. Le nez de Jacques se plante dans le guidon, comme un révolver qu’on rengaine, une lame rejoignant son fourreau. C’est fini, tout commence, Raymond se met en danseuse afin de maintenir le rythme que depuis la Baraque Jacques impose à Raymond et que Raymond impose à Jacques, ce rythme fou que Jacques ne peut plus tenir.
Derrière les deux champions qui enfin se séparent, encadrés par les motos de presse et de la gendarmerie, Magne et Géminiani, debout dans leurs caisses ! Magne fixe le dossard de Raymond, la tache claire de sa casquette. Jacques a lâché prise. Va-t-il recoller à la roue de Raymond ? Raymond va-t-il accélérer de nouveau, creuser l’écart ? Il dispose de 850 mètres pour s’emparer du maillot. Géminiani regarde le dos de Jacques. Jamais le recordman de l’heure n’a été à ce point couché sur sa machine. Jacques n’a pas besoin de souffler un peu, de rouler pendant quelques mètres à son propre rythme, en dedans : Jacques est tout simplement cuit. Il n’a plus de jus, d’essence, de kérosène. Plus rien dans les muscles, non plus dans les tendons, Jacques est rincé, point final ! Et le paysan, nom de Dieu, qui accélère, appuie comme un dingue sur les mancherons ! Il peut être fier , Martial, le gamin sait labourer …
Le drakkar se brise, la charrue s’envole !
Les gosiers que l’on croyait à fond depuis la Font-de-l’Arbre, les mains qui, pensait-on, frappaient le plus fort qu’elles pouvaient depuis le carrefour du col de Ceyssat, hurlent de plus belle, crépitent plus intensément, à 800 mètres de la banderole. Le sommet est prévenu par le tintamarre : Raymond a démarré ! Le boxon, le tapage, le souk parvient jusqu’aux fenêtres de Clermont, jusqu’aux oreilles des vieux, des vieilles, du chat. Il se passe quelque chose là-bas, sur le sein couvert de gris, de mots, de langues, sur les flancs surpeuplés, volcaniques, de la Tour de Babel. Raymond a démarré, Raymond va prendre le maillot … »

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Pour un replay ou presque, je vous offre le témoignage de Paul Fournel, alors tout frais bachelier (il avait plus de chance que moi), un des cinq cent cinquante mille spectateurs agglutinés sur les pentes du vieux volcan :
« La quatrième et dernière fois que j’ai vu Anquetil pour de vrai, je me suis agenouillé devant lui. Je venais de réussir mon premier bac (on en passait alors deux) et mes parents, qui se trouvaient à mes côtés, m’avaient offert un appareil photo que j’allais étrenner. Il faisait beau, la pellicule noir et blanc était neuve et bien engagée sur son rouleau, nous étions le 12 juillet 1964, je me tenais dans le fossé, à deux kilomètres sous le sommet du Puy de Dôme. La route étant interdite à la circulation automobile, nous avions escaladé le puy à pied par une chaleur de bel été en compagnie de quelques dizaines de milliers de spectateurs. Nous étions rouges de soleil et d’impatience. La rivalité entre Anquetil et Poulidor était à son comble et le moment de vérité allait arriver. Sur cette seule montée se déciderait le sort du Tour de France. Si Poulidor, réputé meilleur grimpeur, parvenait à prendre une poignée de secondes à Anquetil, il enfilerait enfin le maillot jaune qu’il n’avait encore jamais porté. À défaut, Anquetil conserverait son bien. La France était alors coupée en deux et je n’étais pas, on le sait, du nombre de poulidoristes qui vociféraient sur le bas-côté. Ils venaient d’apprendre par la rumeur, qui remontait le fossé comme une vague, que leur champion, à quelques encablures au-dessous de nous, venait enfin de lâcher Maître Jacques.
J’ai photographié d’abord Poulidor, j’ai attendu quelques secondes et puis je me suis agenouillé pour ne pas rater Anquetil qui grimpait le buste cassé, le visage livide, à l’extrême milite de ses forces. L’œil dans le viseur et le genou enfoncé dans le grain de la route, j’étais en état de vénération. J’assistais à un des plus grands moments de l’histoire du cyclisme et je le photographiais !
Anquetil arrache les secondes au bitume, le nez collé à la potence, semant son chemin de sueur vers le sommet du puy de Dôme. Mon expérience cycliste était alors largement suffisante pour que je puisse affirmer qu’il ne montait vraiment pas vite. Et que Poulidor, un instant avant lui, ne montait pas beaucoup plus vite non plus.
Si je m’étais tenu seulement trois cents mètres plus bas, c’est moi qui aurais fait la photo où les épaules des deux coureurs, incapables de se départager, se touchent, la photo symbole de leur rivalité. Sur le coup, j’étais heureux d’avoir Anquetil seul, en gros plan, rien que pour moi, mais, à la réflexion, j’aurais bien aimé faire l’autre, celle où les deux hommes ont toute la largeur de la route pour eux seuls mais où l’intensité de l’effort les aimante, où chacun s’appuie de l’épaule sur l’épaule de l’autre avec des regards qui disent en chœur qu’il faut que cela cesse, que la douleur est trop grande et la course trop absurde …
Lorsque les photos furent développées dans mon grenier de la rue Gambetta à Saint-Étienne, je passai un très long moment à les contempler. Poulidor s’y montrait clairement dans un effort athlétique maximal, à l’extrémité de ses forces et dans la grande clarté de son métier de cycliste. Anquetil, lui, était d’une pâleur de cadavre, les yeux perdus dans un monde secret qui n’était pas celui du vélo, puisant des forces dans un lieu illisible, dans un puits de mystère. »

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Un demi-siècle après, je me souviens encore précisément de cette montée du puy de Dôme que j’avais suivie sur la bonne vieille télévision familiale Sonolor en noir et blanc (la couleur fit son apparition en 1967). Pour tout vous dire, on ne vit pas grand chose après que Poulidor eût distancé Anquetil. Seule la caméra fixe nous montrait les coureurs franchissant la ligne d’arrivée : Julio Jimenez en tête, puis Bahamontes à 11 secondes et Poulidor à 57 secondes …
Le cœur s’accéléra, l’œil allant et venant entre le petit écran et le cadran de la montre. L’aiguille trottait trop vite … Anquetil n’arrivait pas … Le voici, non ce n’était pas lui, c’était l’italien Adorni revenu d’on ne sait où … Puis quelques secondes plus tard, Jacques apparut enfin au détour du rocher. Il ne semblait pas avancer, pédalant presque dans le vide avec son minuscule braquet … 38, 39, 40, 41, top chrono ! Poulidor lui avait pris 42 secondes … calcul mental instantané, 56 moins 42, ouf, mon Jacques sauvait son maillot jaune pour 14 misérables secondes. Pour moi, c’était réglé, il venait de gagner son cinquième Tour de France ! Dans deux jours, il conforterait son avance dans l’ultime étape contre la montre entre Versailles et Paris.
Les échotiers journalistes nous révélèrent, par la suite, que Poulidor avait commis, pour cette ascension du puy, un choix catastrophique de braquet en optant pour une couronne de roue libre de 25 dents. Devant l’étonnement de son directeur sportif, Poulidor s’était justifié en affirmant qu’il avait reconnu la montée du volcan avant le départ du Tour de France. Bien évidemment, sa pédalée était moins souple, le braquet plus dur à emmener, son démarrage moins sec qu’à l’accoutumée … Comme un gamin pris le doigt dans la confiture, force fut au brave Poupou, d’avouer au doctoral monsieur Magne dans sa blouse blanche, qu’il n’était jamais monté au puy de Dôme auparavant. Sans doute, cela contribua à une perte préjudiciable de secondes.
Encore quarante-huit heures durant lesquelles les foules partisanes s’entredéchirent en faveur de leur champion. « Le public acclame Poulidor, c’est très bien. Quelques énergumènes insultent Anquetil. Ça devient odieux. C’est ainsi que réagissent d’ailleurs toujours les médiocres à l’égard de la classe. Les vandales qui profanent les œuvres d’art sont le plus souvent des jaloux … »

Plus nobles sont les pancartes de protestation contre les licenciements de plusieurs centaines d’ouvriers aux Forges Saint-Jacques du bassin de Montluçon. La réalité économique est malheureusement déjà inquiétante.

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À la veille de la fête nationale, le maillot bleu blanc rouge hisse pavillon haut à Orléans. Mais la victoire de Jean Stablinski n’est qu’anecdotique. Le spectacle est ailleurs comme le raconte Michel Seassau dans L’Équipe :
« Jamais peut-être Orléans n’avait connu de tels embouteillages. À 18h 30, la rue de la République qui va de la place Jeanne d’Arc à la gare était totalement obstruée. Face à l’hôtel du terminus, des centaines de personnes occupaient la chaussée et scandaient : « Pou-li-dor, Pou-li-dor … » Les automobilistes, pourtant excédés par cette trop longue attente, s’arrêtaient, s’interrogeaient de voiture en voiture et souriaient. La foule continuait à réclamer Poulidor avec plus d’insistance encore. À l’entrée de l’hôtel, des femmes, des enfants, des adolescents suppliaient qu’on les laissât entrer. Ces gens, dans leur affection et leur admiration, ne comprenaient pas qu’on puisse leur interdire de voir Raymond.
Et soudain, une énorme rumeur monta de la rue. Il avait compris qu’il devait céder à cet enthousiasme et, très gêné, il ouvrit la fenêtre, sourit, remercia de la main, puis rentra dans sa chambre. Il était ému et nous dit : « Cette année, j’ai collectionné les coups durs, et si je termine deuxième, on dira que je suis la victime. Ça m’ennuie un peu car Jacques ne mérite pas d’être sifflé et encore moins insulté. C’est une honte ! On ne vole jamais un Tour de France. Celui qui ne comprend pas cela ne doit pas se déplacer et venir sur la route … »
Antoine Blondin diagnostique une fièvre jaune :
« La tension qui ne devrait être que de l’attention, règne en ce moment sur les routes que nous empruntons avec un enthousiasme dont l’aloi semble parfois douteux. Ramener en vainqueurs, dans quelque ordre que ce soit, les deux meilleurs champions français de Versailles à Paris, sceller leur rivalité sur le plan le plus noble, les flanquer de Bahamontes qui complète admirablement ce service trois pièces, c’est ramener sur la voie royale « le boulanger, la boulangère et le petit mitron ». Que demande le peuple ?
Bien sûr, le peuple attend que Poulidor, que l’on a très longtemps fait passer pour un « sans-culot », prenne la Bastille. La vox populidor ne s’en cache guère et son exaltation n’est pas pour nous déplaire à condition qu’elle ne s’entache pas de goujaterie à l’endroit de l’extraordinaire aristocrate de la bicyclette qu’est Jacques Anquetil.
On ne demande pas la tête de l’homme de tête aussi impudemment que nous l’avons vu faire sur les routes, pourtant débonnaires, du Bourbonnais, de la Sologne et du Berry… »
Et, maître es calembour, il conclut : « Il ne leur (Anquetil et Poulidor ndlr) reste plus qu’à exercer leur droit de vélo. Tout le reste est température » !
Dans son éditorial, Jacques Goddet, lui, fait référence au récent baccalauréat (ne m’en parlez plus !) :
« Qu’ont répondu les candidats au bac philo, obligés de repasser un nouvel examen par suite de l’affaire des fraudes, au sujet suivant : « La justice est-elle une institution, une vertu ou un idéal ? » Comment auraient-ils disserté sur ce sujet d’équivalence opposée : « L’injustice est-elle un effet du destin, une faute ou une chute d’idéal ? » Comment philosopher à propos d’un débat aussi cartésien qu’est une compétition sportive, sur le sens de l’injustice qui place un brave garçon comme notre Poupou dans la position d’avoir à accomplir une prouesse, à renverser une idole, pour réussir le miracle de récupérer une victoire qui, en théorie arithmétique, devrait déjà lui appartenir ? »
Ça promet, ça craint même ! Je n’ose imaginer le déferlement de haine si Twitter avait existé.
Ce 14 juillet, gais et contents, nous (mon père, ma mère, mon oncle et moi) marchons triomphants, en allant vers Jouy-en-Josas, le cœur à l’aise, sans hésiter, car nous allons fêter, voir et complimenter les deux vedettes françaises … l’une un peu plus que l’autre ( !) bon sang de normand.
Ce fut l’avant-dernière fois que je vis en vrai mon champion en course. Je le revis, en une ultime circonstance, lors d’un Critérium National disputé sur ses terres, le circuit de Rouen-les-Essarts, et remporté, ô sacrilège, par … Poulidor.
Nous trouvâmes place dans une longue ligne droite sur le plateau de Buc. Mon père connaissait les lieux stratégiques pour les avoir fréquentés, dans sa jeunesse, lors de son séjour à l’École militaire des Transmissions de Versailles-Satory, J’ignorais alors que ma vie professionnelle m’amènerait, trois ans plus tard, dans ce coin de (ce qui était encore) Seine-et-Oise.
Tandis qu’une foule immense et joyeuse, comme un jour de fête nationale de cette époque, s’agglutine peu à peu le long du parcours, les coureurs effectuent une demi étape apéritive entre Orléans et Versailles. « Le soleil est bleu comme les yeux d’Anquetil et la Beauce a le visage florissant de Poulidor » lequel tente de démarrer dans la célèbre côte de Dourdan. En vain ! Pour la petite histoire, et d’une certaine façon par respect pour la grande, c’est le champion du monde Benoni Beheyt qui l’emporte dans la ville royale.

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Dans un pique-nique géant, en grappes serrées, sans laisser un quelconque espace vide, le public, après s’être empiffré moult victuailles, mange peu à peu la chaussée. Le passage échelonné des rescapés de la grande boucle dans leur effort solitaire du contre la montre ne calme évidemment pas son appétit. Le plat de résistance lui sera servi beaucoup plus tard : très précisément, à 16 heures quarante-sept minutes et trente secondes, quand Poulidor s’élancera sur l’avenue de Paris face au château.
Au fil des heures, l’excitation croît, les clameurs s’amplifient. Même l’orage gronde. Pourvu qu’il n’éclate pas, Jacques, quoique normand, a toujours détesté la pluie.
On applaudit chaleureusement les valeureux coursiers, le coq de Fougères Georges Groussard, l’aigle de Tolède Bahamontes, le colosse de Mannheim Rudi Altig …
Ça y est ! Ils sont partis ! Anquetil cent cinquante secondes après Poulidor …
L’équation est simple pour que le Limousin comble son mimime retard de 14 secondes : devancer Anquetil de 5 secondes au moins ; la différence de 10 secondes entre les bonifications attribuées au premier et deuxième de l’étape ferait le reste.
Nul besoin d’écran géant, ça n’existe d’ailleurs pas, mais une cacophonie de transistors hurlants. Fernand Choisel et Jacques Forestier pour Europe n°1, Guy Kedia et Jacques Seguy pour Radio-Luxembourg, distillent leurs pointages, kilomètre par kilomètre.
ILS approchent, un hélicoptère tourne tout près, le ciel menace mais il ne pleut pas, ouf !
Je ne me souviens pas de comportements partisans, au contraire même, la foule s’est rassemblée pour acclamer unanimement les deux champions, même si le cœur de chacun bat, malgré tout, pour son protégé.
Bahamontes passe devant nous et … très vite, apparaît dans un essaim de motos, Poulidor en route pour la gloire avec un maillot jaune !
Il semble, à en croire les radioreporters hystériques, qu’Anquetil soit parti très vite. Dans moins de cent cinquante secondes, il doit être là.

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Ça gronde, la clameur enfle au loin dans la campagne, deux minutes que Poulidor est passé et … voilà mon champion, le teint presque aussi jaune que son maillot, dans son style incomparable, coulant sur le goudron. Top chrono : 12 secondes d’avance pour An-que-til ! J’ai raté mon bac mais Jacques réussit son Tour !
Du moins, je le pense car … à en croire Pierre Chany, l’affaire n’est pas dans le sac :
« Selon son habitude, Anquetil avait pris un départ rapide, et dans la côte de la Minière, à la sortie de Versailles, il précédait déjà Poulidor de six secondes. Après sept kilomètres, l’écart atteignait treize secondes. Les « anquetilistes » respiraient déjà mieux !
Le parcours devint alors plus accidenté, la route moins linéaire, les virages plus resserrés. En quelques minutes, l’avance du Normand fondait : 12 secondes à mi-parcours, 6 secondes à 12 kilomètres de l’arrivée … 3 malheureuses secondes à Meudon !
… La foule innombrable, enfin débarrassée de ses tendances partisanes, unissait les deux champions dans ses encouragements. Debout dans sa voiture, Geminiani avait perdu sa verve. Il ne pouvait plus articuler un mot, et dans le vacarme de cette course tonitruante, effrénée et bondissante, il renseignait Anquetil à l’aide d’une ardoise.

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Dans le sillage de sa « 404 », Antonin Magne n’avait plus de couleur. Il vivait comme nous tous l’instant le plus exaltant et le plus rude d’une course qui ne lui avait pourtant pas ménagé les émotions …
La course passa alors le pont de Sèvres, pour s’engager dans la longue et large avenue du général Leclerc, à Boulogne-Billancourt. Le terrain redevenait favorable à Jacques Anquetil qui avait amorcé son rush final dans la descente des Gardes.
Sur le sol uniforme, le Normand usa merveilleusement du grand braquet, et sollicita sa dernière parcelle d’énergie, dans le même temps où Poulidor, posé très à l’avant sur sa selle rejoignait Bahamontes.

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Le Normand au style de poursuiteur marqua alors un léger avantage et s’assura les 21 secondes qui allaient lui permettre de conserver définitivement le Maillot Jaune, avec une avance totale de 55 secondes, bonification comprise, au classement général…
… Aussi extraordinaire que cela paraisse, Jacques Anquetil a gagné son cinquième et plus dur Tour de France dans la fraction du parcours comprise entre Meudon-Bellevue et le Parc des Princes ! Le bouleversant combat qui l’a opposé à Raymond Poulidor dans le cadre d’une banlieue parisienne miraculeusement surpeuplée a marqué le point culminant de l’action commencée trois semaines plus tôt sur une route de Bretagne. Les deux champions que nulle difficulté matérielle, aucun coup du sort n’avaient pu départager d’une façon définitive dans le cours pourtant tumultueux de 4 504 kilomètres, ces deux très grands coureurs pour qui la France s’était divisée en deux camps rivaux, ont lutté, hier après-midi, jusqu’à l’épuisement complet de leurs forces et de leur énergie.
Cette fantastique confrontation devant 600 000 témoins directs équipés de transistors, a pris fin sur la victoire du coureur le plus stupéfiant de la génération, celui qui a ramené le Maillot Jaune à cinq reprises déjà sans jamais adopter deux fois la même manière. Cette année, Jacques Anquetil voulait renouveler l’exploit jusqu’alors unique dont Fausto Coppi s’honorait le plus, l’exploit, ou plutôt la gageure, qui consistait à gagner, à quelques semaines d’intervalle, et le Tour d’Italie et le Tour de France.
Le pari était des plus audacieux, le Normand ayant laissé une part de ses réserves sur les routes d’Italie, où une redoutable coalition l’avait contraint à fournir de très gros efforts. Des efforts supérieurs sans aucun doute à ceux, plus calculés, que Coppi avait fournis en 1949 et 1952, dates de ses performances majeures.
Blondin conclut ce 14 juillet superbement: « On n’a pas été de la revue ! ».
Maurice Vidal donne à Poulidor à méditer une phrase d’Alain : « Les belles chances sont plus difficiles à suivre que les mauvaises ».
Le directeur de la course Jacques Goddet intitule son dernier éditorial L’ex æquo virtuel :
« Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre aussitôt la ligne d’arrivée franchie, aussitôt la décision du dieu du vélo prononcée. Ils ont accompli, à la demande du plus heureux, le vainqueur, leur tour d’honneur côte à côte, joints dans le même élan du cœur comme ils avaient été joints dans l’effort affreusement douloureux de leur lutte sur le puy de Dôme. Rien ne les séparera plus dans la légende du Tour. Le succès d’Anquetil est grand par la qualité de l’adversaire qu’il lui a fallu surpasser et le nom de Poulidor est nécessaire, restera nécessaire pour donner toute sa valeur à la cinquième victoire d’un coureur dans le Tour.

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Leur dernière empoignade a eu la dimension d’un événement attendu du monde entier, et peut-être aucune manifestation sportive n’avait-elle appelé à sa célébration une foule aussi fabuleusement importante de spectateurs. Spectateurs dont la conduite exemplaire s’aligna sur la perfection du comportement observé par les deux héros.
Quant à nous, suiveurs, saoulés d’émotion, renouvelant toute nos réserves d’enthousiasme déjà tant sollicitées durant ce Tour, électrisés par les ondes portantes qui fixaient, dans l’instantanéité des renseignements obtenus puis transmis par radio, la condition du combat, comme si les opposants se trouvaient face à face, nous avions atteint le degré d’extase…
C’est en dégringolant des coteaux de Meudon pour franchir la Seine que le champion de Saint-Raphaël-Gitane-Dunlop, par sa capacité d’emballer le régime, de parvenir à propulser les pédales alors que leur rotation est précipitée, par son aérodynamisme, qui mériterait un jour une étude en soufflerie, a fini de gagner le Tour 64. Qu’après un meilleur départ, il se soit fait presque entièrement remonté dans la partie la plus difficile de la course, côte de l’Homme-Mort, en particulier, tout se trouvait en conformité avec les phases essentielles de la lutte qui se déclencha pour la première fois sur la route de Thonon : supériorité de Poulidor sur parcours accidenté, meilleur rendement de la mécanique Anquetil partout ailleurs.
Cet épilogue, dont la pure beauté a servi, comme on pouvait l’espérer, la circonstance unique de la fin du Tour, est venu nous rappeler, encore une fois, que c’est par son inflexibilité que, au solde des comptes, Jacques Anquetil a sauvé sa victoire. Une victoire que, pour la première fois depuis qu’il remporte la grande épreuve, il a arraché du gouffre ; L’Envalira a été pour lui presque la faillite. Le Portillon a été une défaite radicale. Le puy de Dôme a été son calvaire. Pourtant, et c’est là la marque du vrai champion, le Normand a pu dominer sa détresse, se sortir, seul, de la catastrophe. Seul, oui, car s’il a bénéficié du concours naturel des magnifiques Pelforth-Sauvage-Lejeune pour la chasse sur Poulidor et Bahamontes sur la route de Toulouse, il avait fallu qu’il leur reprit, afin de les rejoindre, plus de deux minutes entre le sommet de l’Envalira et Ax-les-Thermes.
Quant à notre Poupou, modèle de loyauté, de droiture, garçon fruste qui n’a eu besoin d’autre leçon que celles que lui ont données, par leur exemple, les gens de cette campagne de France où il a été élevé, pour se comporter avec une éducation de gentilhomme, il a perdu un Tour et gagné une réputation. Il sort de l’épopée, lui le modeste Creusois, enveloppé dans le péplum des héros antiques.
Ayant limité les dégâts dans l’ensemble, total formé par les trois épreuves contre la montre, où il s’est étonnamment rapproché du super spécialiste qu’est Anquetil, il a remporté davantage de temps par ses deux succès formels, Portillon, puy de Dôme. C’est donc le mauvais sort qui l’a dépouillé de la différence bénéficiaire ? Aucun doute. Mais comme un Tour de France est fait de tout, il ne faudra jamais oublier, cher Raymond, qu’une épreuve de ce volume ne peut plus être remporté à points fixes. Il faut y ajouter de l’imagination, improviser, chercher les profits inattendus. Sauf le coup de Thonon , merveilleusement réussi, tout a paru trop rigide, trop convenu dans votre attitude générale.
N’est-ce-pas, en fin de compte, à Monaco, tout simplement, que la partie s’est jouée ? D’abord, vous avez commis une faute, personnelle celle-là, impardonnable, en vous trompant d’un tour pour l’arrivée. Ensuite, Anquetil a gagné, par sa lucidité, sa froide résolution, un sprint sur cendrée difficile à négocier, qu’il avait engagé franchement. Une minute ! Soixante secondes ! Faites le calcul : il est édifiant … »
Pierre Chany surenchérit :
« Anquetil reste tel qu’en lui-même, c’est-à-dire le numéro un du cyclisme contemporain pour ce qui concerne les grands Tours, l’athlète le plus doué qu’il m’ait été donné de voir sur une bicyclette depuis Fausto Coppi, avec qui il partagera désormais, le plus précieux des trophées : le Tour et le Giro au cours de la même année. Voilà qui vaut tous les titres officiels !
Je viens de suivre le Tour le plus passionnant et le plus attachant de ma carrière journalistique, et, ce soir, en dépit des fatigues accumulées, malgré la joie que me procure le retour au foyer, la mélancolie me gagne. Tout à l’heure, le Tour me manquera, déjà, et pour onze longs mois … »

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Depuis, j’ai pensé souvent à ce 14 juillet qui fut moins révolutionnaire qu’une France cycliste frondeuse eût souhaité.
Quelques années plus tard, dans un style infiniment moins académique, j’ai sillonné souvent à vélo ces routes des Yvelines. À une lieue de là, au sommet de la côte de Chateaufort, une stèle rend hommage aux exploits qu’Anquetil accomplit ici : neuf Grands Prix des Nations, un Bordeaux-Paris et ce Tour de France 1964.
Jacques Anquetil prédit à Raymond Poulidor qu’il remportera le Tour l’an prochain. À voir, un jeune italien Felice Gimondi vient de rafler le Tour de l’Avenir lors de la dernière étape, au nez et à la barbe du français Lucien Aimar…
Mais de cela, je vous parlerai peut-être … dans un an.

Un immense merci à tous ces écrivains et journalistes qui me font toujours rêver en racontant la légende des cycles :
Antoine BLONDIN : Tours de France Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982, La Table Ronde
Jacques AUGENDRE : Un divorce français Anquetil et Poulidor, Bernard Pascuito éditeur
Christian LABORDE : Duel sur le volcan, Albin Michel
Paul FOURNEL : Anquetil tout seul, Seuil
Philippe BORDAS :  Forcenés, édition Folio
Abel MICHEA : chroniques La route buissonnière, Miroir-Sprint juin-juillet 1964
Maurice VIDAL: chroniques Une course et des hommes, Miroir-Sprint 1964 et Miroir du Cyclisme
Pierre CHANY, Jacques GODDET, Michel SEASSAU : articles dans journal L’Équipe 14 et 15 juillet 1964
Et à tous les photographes pour leurs belles images

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 18 juillet, 2014 |4 Commentaires »

Ici la route du Tour de France 1964 ! (1)

Comme chaque année, à la même époque, alors que commence la grande boucle à vélo, je préfère vous faire revivre le Tour de France d’il y a un demi-siècle, à travers les récits d’écrivains et journalistes qui exerçaient leur plume brillante pour notre plus grand plaisir, le mien en tout cas.
Que reste-t-il de ces beaux jours vélocipédiques ? De vieilles photos vertes et sépia de ma jeunesse, des billets doux signés Antoine Blondin, Abel Michea, Pierre Chany, des souvenirs qui me poursuivent sans cesse … et ressuscitent quand je puise, avec émotion et nostalgie, dans mes cartons, des revues un peu jaunies, un brin écornées.
22 juin 1964 : J’attends les résultats de la seconde partie du baccalauréat (eh oui, jeunes lecteurs, nous passions deux bacs !). Pour détourner mon inquiétude justifiée (je serai recalé), le Tour de France démarre de Rennes.
Comme les œnologues annoncent une grande cuvée avant les vendanges, non seulement les spécialistes de cyclisme mais la France entière pressent, d’ores et déjà, un grand millésime pour l’édition 1964.
Pour appâter mes lecteurs réfractaires à la chose pédalante, sans en déflorer le suspense, le Tour de France de cette année-là est considéré, encore de nos jours, comme le plus beau couru en un siècle de compétition, et est entré au Panthéon du sport en général. Laissez-vous tenter donc par les morceaux choisis à venir !
Quelques jours avant le départ, dans son éditorial du Miroir du Cyclisme, Maurice Vidal écrit : « Le Tour 1964 possède assez d’atouts pour constituer une passionnante compétition et un passionnant spectacle. Peut-être même soulèvera-t-il des passions un peu apaisées depuis quelques années. Cela dépend d’un homme … Pour le public français, le seul problème est celui-ci : Raymond Poulidor va-t-il cette fois mener contre Jacques Anquetil la lutte sans merci que nous attendons ? Va-t-il triompher de l’imbattable ou bien forcer celui-ci à atteindre les cimes du grandiose ? Poulidor a beau ne pas être bavard, la parole lui est donnée. »
Les techniciens dans leur ensemble pronostiquent la cinquième victoire de Jacques Anquetil qui vient de remporter le Giro d’Italia, mais le peuple sentimental attend avec ferveur les efforts de Raymond Poulidor, son dauphin, récent vainqueur de la Vuelta (Tour d’Espagne). Anquetil est à tel point obnubilé par Poulidor que, sur les routes d’Italie, il étouffait dans l’œuf, toute tentative d’échappée d’un obscur gregario transalpin nommé … Polidori !

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Une quinzaine d’années après que la botte italienne ait été divisée par la rivalité entre Coppi et Bartali, talentueusement racontée par Curzo Malaparte, la France s’entredéchire, à son tour, comme l’évoque aussi magnifiquement Jacques Augendre dans son livre « Anquetil et Poulidor, un divorce français » :
« C’étaient les années soixante, c’étaient les années Anquetil-Poulidor. En ces temps de turbulences et d’interrogations, les nerfs sont à vif. Les passions exacerbées alimentent la menace d’une déflagration dévastatrice et les détonateurs se multiplient comme les mauvaises herbes. De Gaulle est un président en sursis. Au quartier latin, les étudiants se préparent à descendre dans la rue. Le paquebot France, la fierté du Général, prend la mer pour un voyage incertain. Les Américains s’engagent au Vietnam et préparent le débarquement sur la Lune. Kennedy tombe à Dallas, assassiné par un tueur mystérieux. Édith Piaf chante Je ne regrette rien et meurt peu après. Le même jour que Jean Cocteau.
Dans ce contexte chargé d’événements considérables, deux champions cyclistes font la une des journaux. Il est vrai que Maître Jacques et Poupou, deux surnoms qui symbolisent leurs différences, s’affrontent surtout dans le Tour de France, la plus prestigieuse épreuve cycliste du monde, la plus populaire aussi, dont Tristan Bernard disait qu’elle installe la nation sur le pas de la porte.
Depuis la conquête de la Gaule par les Romains, la France a beaucoup emprunté à l’Italie et le cyclisme a rapproché les sœurs latines qui ont définitivement tourné la page sur la période des sœurs fâchées, pour se réconcilier autour de leurs champions. Les deux pays se sont retrouvés sur la même longueur d’ondes, réunifiés par leur culture commune. De chaque côté des Alpes, l’actualité s’est nourrie d’aventures comparables.
Après l’affrontement Coppi-Bartali qui devait embraser la péninsule pendant près de quinze ans, la rivalité Anquetil-Poulidor déchira la France aussi sûrement que peut le faire la politique …
… Si elle occupe une place aussi importante dans les gazettes, c’est sans doute qu’elle représente la rivalité idéale, en effet. Elle oppose deux athlètes et deux hommes totalement antinomiques. Le blond et le brun, le Viking mâtiné teuton au visage émacié et le campagnard limousin à la mine épanouie, l’introverti et l’extraverti, le mondain et le rustique, le routier de la ville et le routier des champs, le rouleur longiligne et le grimpeur musclé, celui qui commande et celui qui subit. Politiquement, et sans que ce soit forcément rationnel, l’un, Anquetil, incarne la droite réaliste et triomphante. L’autre, Poulidor, illustre la gauche, plus populaire, mais moins victorieuse. »
Voici ce qu’en dit encore Philippe Bordas, très subjectivement, dans ses Forcenés :
« C’était (Anquetil) un poète d’une espèce ténue, extraordinairement rare. Il voulut révolutionner le cyclisme comme Malherbe la langue française. Il imposa des tournures au millimètre, ratura les redites du temps ancien, les lourdeurs paysannes et le parler rugueux. Poulidor fut son pendant régionaliste ; il fut son maudit, son second, son ennemi dialectal, héros des publics patoisants. Anquetil voulut rénover le peloton comme on rénove la langue. Il secoua les mots de la tribu, quitte à se faire haïr, forçant sur la métrique et croyant fort aux chiffres. Pointilleux sur l’attaque, il surveillait les chutes. D’une jambe l’autre, cisaillant l’hémistiche, il pédalait en alexandrin. Dans le plus fort des cols, entre les congères et les spectateurs emmitouflés, quand les coureurs balbutiaient, hagards, à rimes pauvres, Anquetil assurait la maintenance parfaite du sonnet … »
Tout cela semble futile, incongru, voire ridicule en nos temps dictés par l’évolution quotidienne du CAC 40. Nous vivions alors les Trente Glorieuses, heureux et insouciants dans une France peu à peu remise du cauchemar de la seconde guerre mondiale. Les soirs d’été, le bon peuple français se rassemblait dans les cafés pour suivre à la télévision les joutes épiques d’Intervilles arbitrées par Guy Lux, Léon Zitrone, Roger Couderc et Simone Garnier.
Pour ce qui me concerne, enfant d’un couple de hussards noirs de la République, loin donc d’une « droite réaliste et triomphante », je votais aveuglément pour mon idole Jacques Anquetil (voir billets des 15 avril et 22 août 2009), le Viking de Quincampoix, petit village situé à une vingtaine de kilomètres du domicile familial. Ne me taxez pas d’opportunisme, c’était ainsi depuis 1952, ses exploits dans les courses du Maillot des As de Paris-Normandie et son succès, à Carcassonne, dans le championnat de France amateurs sur route. Je ne veux pas imaginer ce qu’il serait advenu si j’avais vu le jour à Chaumeil au cœur des Monédières …
En ce 22 juin 1964, sur la route de Rennes à Lisieux, la digue, la digue … excusez, je blasphème, les coureurs arrivent au pied de la basilique Sainte-Thérèse, il semble qu’il ne se passe pas grand chose, aussi les pensées d’Antoine Blondin voguent vers d’autres rivages, ceux qu’aborde à Newport, Éric Tabarly, victorieux quelques jours auparavant dans la Transat en solitaire sur son bateau révolutionnaire Pen Duick II :
« Le cyclisme, lui aussi, est une navigation. Ses péripéties sont tributaires du beau temps et de la pluie, de la crête des côtes et du creux des vallées. Il offre les caractères de l’aventure, et ce qu’il pourrait présenter d’anachronique ne l’est pas moins qu’une traversée de l’Atlantique accomplie au rythme de la « marine en bois », ce bois serait-il du contreplaqué, quand l’époque est aux Caravelles et aux Boeings … »
Et pourtant ! À lire la route buissonnière d’Abel Michea :
« À peine étions-nous au milieu des pommiers que Monty attaquait. Tout seul, en franc-tireur. Cette offensive de Monty, sur les routes de Normandie, en juin 1964, ça nous rappelait quelque chose. S’il n’y eut point pas de mise au point d’Eisenhower, il y en eut une, immédiate, de Rik Van Looy.
On traversa Flers, où Federico Bahamontes dut s’arrêter pour changer de vélo. Ce qui lui permit d’apprendre la légende de l’étang du château. Sur l’emplacement de cet étang se trouvait un couvent dont la vie fut longtemps édifiante. Mais les écus affluant dans leurs caisses, ils trouvèrent que la vie avait du bon et que le vin de messe pouvait être bu ailleurs qu’aux saints offices … C’est sans doute une histoire que devait connaître Alphonse Daudet quand il écrivit « Les trois messes basses ». En effet, le soir de Noël, au lieu de célébrer la messe de minuit, nos moines se tapèrent un gueuleton à faire rêver. Ce fut leur dernier. À minuit, le couvent disparut. Il n’y a plus aujourd’hui que l’étang.
Si je vous raconte cette histoire, c’est dans l’espoir que quelques-uns de mes amis du peloton la liront. Elle leur rappellera que dans le Tour de France, il ne faut pas s’écarter du droit chemin. À table et à vélo. »
Conseil non suivi :
« Il ne restait plus que trois kilomètres. Tout le monde voulait être en tête, pour avoir la meilleure place. Ça roulait bigrement vite. Et la tactique unanime semblait être le « ôte-toi de là que je m’y mette ».
Il y eut un brusque écart, un grand cri de Van Looy qui voltigea, guidon par-dessus selle, retomba sur Darrigade. Ce fut une bûche magistrale où on reconnaissait sanguinolents, emmêlés, Van Looy, Darrigade, Van Coningsloo, Kunde, Poulidor. Ils ne furent que quelques-uns à passer au travers de ce piège stupide. Presque tous avaient pris … Deux seulement allaient parvenir à rejoindre ceux qui avaient évité la chute. Ces deux-là s’appelaient Anquetil et Elliott. »

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On avait conscience qu’une page de l’histoire de ce Tour venait d’être déchirée et qu’on allait peut-être s’embêter sans le « dynamitero » Van Looy auquel la victoire et la prise du maillot jaune par Edward Sels, un de ses coéquipiers, mettaient un peu de baume au cœur.

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On ne s’aperçut guère, dans l’affaire, que Poulidor avait déjà perdu vingt secondes sur Anquetil. On solderait les comptes, trois semaines plus tard, à l’arrivée à Paris.
Le lendemain, le Tour passait près de chez moi.
« À travers ces paysages de Haute-Normandie que je sillonnais jadis, sans aucune prétention, sur les bicyclettes de l’adolescence, au détour de ces vallées contrastées, dont chaque coude m’est familier, appelé par ces horizons qu’ébranle soudain le galop pesant des troupeaux, je n’avais d’yeux, malgré la tentation douce-amère des réminiscences, que pour un garçon frileusement voûté en queue du peloton, ce qui nous imposait, des heures durant, l’évidence obsédante de son dossard numéro 33. Ainsi, les syllabes barbares de son nom rythmaient-elles la cadence de notre trajectoire : Van Coningsloo … »
Rendons à Blondin ces lignes qui ne m’appartiennent pas. Je confirme, le regretté Antoine fréquenta cette contrée dans sa jeunesse, notamment lors de ses séjours dans la résidence secondaire familiale de Lyons-la-Forêt. Mieux encore, il prépara le bac au lycée Corneille de Rouen, décentralisé à Forges-les-Eaux pour cause d’occupation allemande, dans les locaux qui constituèrent mon école communale, quelques années plus tard.
Permettez-moi d’humer l’air du pays encore quelques instants avec la plume savoureuse d’Abel Michea.
« … Le peloton vola en éclats et notre malheureux Van Looy, et notre malheureux Van Coningsloo se trouvèrent à la traîne dans un wagon de troisième classe. C’est ainsi qu’ils traversèrent Ferrières-en-Bray, un patelin où –parole d’honneur- fut inventé le petit suisse.
… Et puis, ce n’est pas une galéjade, on débarqua dans un gros bourg qui s’appelait … Marseille-en-Beauvaisis. Aussi, quand Poulot, Bracke, Georges Groussard jouèrent la Fille de l’Air, Rostollan en appela à la Bonne Mère. Et c’est lui qui alla chercher ces fadas. Même si c’est en Beauvaisis, Marseille c’est d’abord à Rostollan … ! »
À défaut de petit suisse, la musette des coursiers était copieuse à en juger le menu présenté par Federico Bahamontes.

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Pour la petite histoire, le « lévrier landais » André Darrigade remporte sa vingt-et-unième étape sur le Tour, en réglant un peloton de 127 coureurs, sur le circuit de la Hotoie à Amiens.

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Quant à Blondin, il conclut : « Hier soir encore, à Amiens, Van Coningsloo, retranché de la liesse générale, s’offrait, inconscient, dans le clair-obscur de sa chambre, à des examens qui se poursuivront ce matin à l’ambulance. Quand j’ai refermé sa porte, on l’auscultait, et j’ai bien cru entendre que, par un juste retour, c’était lui, cette fois, qui disait : « Trente-trois … ». »

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Il faut bien reconnaître que la course qu’on promettait haletante, est pour l’instant insipide, les « grands » du peloton adoptant une attitude attentiste qui fait le jeu d’Anquetil.
Cela n’altère en rien la verve d’Antoine Blondin qui trouve, tardivement dans une chambre d’hôtel, l’angle d’attaque pour traiter la stratégie défensive des coureurs entre Amiens et Bruxelles :
« … C’est au paysage que la journée dut ses rebondissements, rebondissements parfaitement naturels puisqu’ils furent provoqués par l’étonnant dédale de côtes et de descentes abruptes où se développe le faubourg bruxellois de Forest. Ce circuit miniature offre, dans le cadre d’une petite ville chaussée de pavés, un raccourci de toutes les difficultés qui peuvent se proposer à un routier. Il y a des raccourcis qui semblent longs. Celui-là provoqua la décision, une décision qui n’est certes pas celle des grands « juges de paix » des Pyrénées ou des Alpes, mais d’un bon petit juge de banlieue …
… Il est permis de la méditer. Elle nous conduit dans le cadre de l’hôtel où loge l’équipe Solo, qui fut jusqu’à Amiens, celle de l’infortuné Van Looy. Là, deux garçons qui partagent la même chambre se regardent avec une amitié parvenue à un tournant ? L’un a, tout à l’heure, détrôné l’autre à la tête du classement général. Cela vaut-il de tirer les couteaux ou de trinquer ? En un même jour, en un même temps, ils ont porté le maillot jaune, deux maillots qu’ils ont ramenés au même endroit. Mais cependant que Van de Kerkhove dormira virtuellement avec l’exemplaire flambant neuf qu’il endossera demain, Sels enfouira le sien, maculé sur les routes, dans ces valises de coureurs où dorment des trophées qui deviennent si rapidement des dépouilles.
Pour l’instant, les deux boules de laine jaune sur la blancheur des draps évoquent des œufs au plat particulièrement réussis. Allons, il n’y a pas que de la dentelle dans cette aventure et le duo des Solo nous chante quelque chose. »

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Le lendemain, Antoine emprunte à l’actualité météorologique pour évoquer la lente procession des coureurs agacés par la longueur de l’étape, près de trois cents kilomètres, les amenant à Metz, ville des artilleurs, la mal nommée en la circonstance :
« Nous pouvons, en moyenne, observer une éclipse de Lune chaque année. Mais cette nuit, l’événement aura été exceptionnel par son importance.
Cette proposition de notre éminent confrère Albert Ducrocq, parue hier dans sa chronique de L’Équipe, intitulée : « Autour de l’éclipse », nous l’approuvons sans réserves, à ceci près qu’il nous est donné à nous, d’étudier depuis la planète où nous avons pris pied l’existence d’un phénomène qui nous apparaît à la fois comme la Lune et comme présentant les caractères mêmes de l’éclipse à tous les étages, phénomène dont certains instruments de mesure ne peuvent rendre compte.
Nous devons ainsi considérer que si un cosmonaute s’était trouvé sur une trajectoire mettant en conjonction Forest, en Belgique, et Metz, en France –tel fut notre cas-, il aurait enregistré une magnifique disparition de la constellation du peloton, dont nous étions chargé de suivre la marche. Cette éclipse d’une durée de quatre heures cinquante-neuf avait été précédée, durant trois heures vingt-six, par une phase d’absorption progressive de la comète nommée Daems … »
Certains journalistes, friands de calembours, n’hésitent pas à parler du long chemin de Daems, clin d’œil à Paul de Tarse alias Saint Paul qui dit avoir eu une apparition du Christ sur la route de Damas.

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« Néanmoins, le phénomène qui présentait le plus grand intérêt scientifique est celui dont nous fûmes témoins à l’aplomb de Metz.
À 17 h 05, sur le boulevard Henri Poincaré, un géant blond allemand exultait au sommet d’un podium et une charmante Lorraine, en costume folklorique, l’embrassait sur les deux joues. Bien mieux : au délire ambiant, on pouvait estimer que Rudi Altig était réellement attendu comme le Messin. Et ce signe des temps nous démontrait que beaucoup de vieilles notions subissent elles aussi de durables éclipses. »

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Avec vingt-quatre heures d’avance, le Kolossal Teuton, coéquipier d’Anquetil, fête donc l’entrée du Tour de France en Allemagne, événement hautement symbolique à l’époque. Mais l’air du pays ne l’incite pas à se reposer sur ses lauriers, bien au contraire.
Ainsi, Maurice Vidal écrit dans sa chronique « Une course et des hommes » :
« « Ce n’est pas ma faute si Wagner se joue fortissimo » s’écriait un personnage du film « Avant le déluge ». Ce pourrait être la meilleure défense de Rudi Altig devant ceux qui l’ont accusé d’aller trop vite entre Lunéville et Fribourg !
Nous venions de franchir le Rhin, ce qui est tout à fait exceptionnel dans un Tour de France. Les motards verts de la « polizei » aboyaient autour des voitures françaises des « schnell, schnell » dont ils ne savent sans doute pas qu’ils nous rappellent quelque chose. Les civils, par contre, se montraient souriants, accueillants, apparemment heureux de nous voir. Beaucoup de soldats français « d’occupation » aussi « tringlots » qu’à Thionville ou Romorantin.
La chaleur était lourde, moite. Au loin, par-delà Fribourg, la Forêt Noire coupait de sa masse sombre un ciel tout à fait wagnérien. Le décor était de circonstance. La pièce ne l’était pas moins.
Depuis cent kilomètres, Rudi Altig faisait rugir ses cuivres. Il avait avalé comme un grimpeur les deux petits cols, pas si commodes, de la journée. En tête de son groupe de cinq hommes, il tirait sur son guidon comme si sa vie en dépendait. Siegfried, anéanti il y a peu, forgeait à nouveau sa Parsifal, et la course, secouée, violentée, adoptait en grognant le rythme du colosse déchaîné qu’une lumière d’orage rendait plus fascinant : sa face écarlate, ses étonnants yeux clairs, sa courte chevelure blonde, tout contribuait au mirage … »
De même, nous accompagnons Blondin dans sa Marche commune de haute volée :
« Il s’est produit hier ce que nous n’osions plus attendre, et qui tient en même temps du miracle et du Marché commun : la France et l’Allemagne ont échangé leurs légendes pour les associer.
En exportant pour la première fois au-delà du Rhin le Tour, qui est l’un des duvets les plus précieux de sa civilisation, lorsqu’il se présente sous son rituel exact, son climat de rigueur, avec sa charge utile d’hommes et de kilomètres, son vrai visage enfin, la France proposait le thème, le décor, la figuration.
L’Allemagne assura à point nommé la distribution, en inscrivant dans la partition qui se proposait son héros le plus représentatif : un colosse blond descendu directement du Walhalla, le séjour des guerriers morts, en la personne de Rudi Altig, terrible et ressuscité.
Cette rencontre sur les rives du fleuve wagnérien entre un système cartésien, si frivole qu’il puisse paraître, et un aspect de la mythologie germanique, rendue à ses dimensions plus quotidiennes, nous a valu un de ces opéras cyclistes qui laissent des traces dans la mémoire. On en fredonnera longtemps quelques fragments à la veillée. «

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Rudi Altig troquait certes son maillot vert contre le paletot jaune, mais en côtoyant la ligne Siegfried, avant de sécher son linge, il fallut le laver dans la famille Saint-Raphaël. Geminiani, son directeur sportif, le fustigea d’avoir, dans sa folle chevauchée, emmené dans sa roue, le petit grimpeur espagnol Galera, susceptible de donner du fil à retordre au patron Anquetil en montagne.
Des considérations dont était loin François Mahé, valeureux coureur breton, ancien coéquipier d’Anquetil lors de son Tour de France victorieux de 1957, qu’une méchante chute en dévalant le col du haut de Ribeauvillé, contraignait à l’abandon.

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Qui sait si Blondin honora trop immodérément les délicieux vins blancs de la vallée du Rhin, je n’ai pas trouvé trace de sa chronique au soir de l’arrivée sur la piste de Besançon, celle-là même où, trois ans plus tard, Anquetil prépara sa nouvelle tentative victorieuse contre le record de l’heure.
Plutôt que m’appesantir sur le succès anecdotique du néerlandais Henk Nijdam je préfère vous conter l’excellente initiative d’un enseignant de l’école primaire du quartier Rosemont à Besançon.
J’ai toujours rêvé, dans mon enfance, d’un instituteur qui, afin de nous stimuler à la veille des grandes vacances, profiterait du passage du Tour de France pour faire réviser quelques notions.
C’est le cas de Monsieur Deliot qui proposa à ses élèves, les devoirs suivants : en Français, « Du point de vue géographique, quel est l’intérêt de l’étape Rennes-Lisieux ? » ; en calcul, « Les roues de Poulidor ont 650 mm de diamètre. Combien font-elles de tours d’une borne kilométrique à la suivante ? », et « Sels ayant parcouru les 215 kilomètres en 5h 14’ 57’’, quelle est sa moyenne horaire ? ».
Le jeune écolier Denis Grenouillet, au bout de son raisonnement implacable, conclut de manière un peu … vache pour les journalistes qu’ils s’étaient trompés !

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Quant à l’Antoine, ayant recouvré son esprit sur la route de Thonon, il intitule sa chronique L’Ercole du soir en hommage au valeureux maître et au campionissimo Baldini :
« … Trente-cinq kilomètres avant Besançon, le long des rives torrides de l’Ognon, l’évidence que nous appréhendions en secret de rencontrer nous sauta à la figure : Baldini donnait sa roue à Vito Taccone et demeurait planté sur le bord de la route, dans l’attitude résignée du serviteur à qui l’on vient d’emprunter sa cravate pour aller à une cérémonie dont il se sent exclu.
Je veux bien que Taccone, petit personnage noiraud, soit la nouvelle idole des Italiens, et surtout des Italiennes, qui en font une consommation effrayante, mais, enfin, naguère, le seul nom d’Ercole Baldini enflammait la péninsule : il avait été champion olympique et recordman du monde de l’heure, il venait de gagner le Tour d’Italie et d’être sacré champion du monde à Reims, où se font les souverains. Qu’il en fût réduit à assumer l’une des plus basses charges de la condition d’équipier, non pas celle qui consiste à se mettre au service d’un chef de file ce qui vous reste de classe et d’expérience, mais celle qui exige qu’on s’ampute soi-même, véritable péché mortel, analogue au suicide pour un coureur cycliste, transformait la route du Tour en Boulevard du Crépuscule.
Baldini, c’était le prince russe devenu chauffeur de taxi ou, pis encore, devenu maître d’hôtel dans son propre palais … » Être ou ne plus être, pendant ce temps, ça s’anime dans la traversée du Jura, sur la route buissonnière d’Abel Michea :
« … À peine, avait-on salué la dernière maison de Champagnole que le grand Aerenhouts fichait le camp. Et le bal commença. Ah ! ce joyeux dimanche, vous connaissez le Jura, ses sapins, ses gentianes, ses prairies et ses vaches qui font, tout à la fois, « meuh-meuh » et « ding-ding » … Alors des dizaines de milliers de gens les avaient prises d’assaut et nous saluaient au revers des talus, à l’entrée des clairières, une serviette autour du cou, le litre ou le saucisson à la main. Dans les villes, c’était le petit paquet de gâteaux du dimanche, qu’on agitait sur notre passage … pour les coureurs, ce dimanche c’était une drôle de fête.
Elle commença vraiment la fête après Saint-Claude. Fini de se fendre la pipe, les choses sérieuses allaient commencer avec les lacets de Septmoncel. Septmoncel c’est connu dans le monde entier pour ses lapidaires et en France pour ses fromages. Anglade, lui, connaît les fameux lacets de Septmoncel comme le fond de sa musette. Ce n’est pas une spécialité du pays. C’est tout simplement la route qui grimpe vers la coquette station qui porte ce nom. Col, ça fait prétentieux. Puis ça peut faire peur aux touristes, c’est pourquoi on a choisi cette appellation un peu ficelle de lacets. D’ailleurs, c’est mérité, puisque dans les grands pâturages, au côté des fières gentianes jaunes, on trouve beaucoup … d’œillets. Sauvages, il est vrai. Donc l’ami Anglade attaqua dans ces lacets qu’il connaît si bien.
Que Rudi Altig ignore l’histoire de France, personne ne lui en fera reproche. Il devrait cependant connaître ce qui arriva à Napoléon au sommet de ses conquêtes. La coalition qui se forma sur les routes du Chablais avait à son origine, ça ne surprendra personne, l’Angleterre, commandée par Vic Denson. Tout partit de là … Guy Épaud, Limousin engagé sous la bannière de Jan d’Orange, et Paul Vermeulen, tout dévoué à Poulidor le Limousin, poursuivirent les opérations.
Confiance, faiblesse momentanée, on ne saura jamais. Commencée par des activités de patrouille, la bataille s’engagea alors franchement dans la plaine du Chablais. Sans surprise. Il n’y eut pas une attaque, mais plusieurs. En vagues successives, comme causait mon adjudant. Et les officiers en tête, ma parole, Poulidor, Janssen, Junkerman en étaient … »

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« Ah ! madame, cette méchante valse des mollets. Anquetil, Altig et les autres n’amusaient pas le macadam. Mais les coalisés, eux, ne dormaient pas non plus. Ils ne furent pas rejoints. Au sprint, Jan Janssen, ce garçon étonnant de santé l’enlevait, en même temps qu’il enlevait à Rudi Altig un de ses trophées, le maillot vert. Et tous on s’exclamait sur cette fin de course. On s’excitait sur les secondes prises à Anquetil par Janssen et Poulidor, on supposait, on parlait, on se demandait … »
Anquetil, souriant, fournit la réponse : « Trente-quatre secondes ? Vous n’allez tout de même pas en faire une montagne … La montagne, c’est demain qu’elle commence. Et là, on comptera en minutes … »

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« L’été avait repeint de frais la verte montagne savoyarde, les sapins sortaient de chez le coiffeur, les torrents à truites bondissaient sur les rochers en chantant des chansons de marche. On les contournait ces montagnes, on se glissait dans les vallées et comme il fallait bien en sortir, on escalada le col de Tamie pour aller rendre visite à la vallée de l’Isère. Oui, tout ça vous donnait envie d’aller « faire de la montagne » … Là-bas, dans le lointain, le Galibier riait déjà dans sa barbe de neige blanche. Ah ! Il pouvait rire le Galibier. Il savait, lui …
… C’était le moment de recueillement avant l’instant si redouté du premier contact avec la haute montagne. Alors, notre vieux Federico Bahamontes n’attendit pas. Il va fêter ses 36 ans bientôt, le fameux Aigle de Tolède, et il ménage ses jambes … Dans le temps, c’était un joyeux fantaisiste sans autre règle de courir que son bon plaisir… »
Une dizaine d’années auparavant, non loin de là, au pays de Vercors (et non, d’Aragon), le champion castillan s’était arrêté au sommet du col de Romeyère pour déguster une glace à la vanille et se tremper les pieds dans un ruisseau en attendant le peloton !
«Tandis que l’Arc choquait ses eaux noires contre le parapet, il soliloquait le « picador » : « Si moi, il attaque dans le col, Perez-Frances ou Gabica, ils viendront m’embêter. Moi, il faudra toujours redémarrer, pour lâcher Poulidor. Mais si moi, il s’en va avant le col, moi il pourra grimper à mon allure, et comme moi, il est le plus fort »…
… C’était puissamment raisonné. Ah ! Bonne mère. Quel numéro que celui du picador. À quoi le comparer ? À un chamois bondissant, à un moineau voletant ? Non, il n’est comparable qu’à Federico Martin Bahamontes de Santo Domingo. Quelques coups de pédales alertes, secs, nerveux qui le font sautiller sur son vélo. Puis une seconde de détente, la tête rejetée en arrière, un bras qui lâche le guidon pour fouetter l’air… De nouveau, toc, toc … »

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Cela a mis en appétit l’ami Blondin qui choisit de nous confier la recette d’une spécialité locale :
«Vous vous procurerez chez votre fournisseur habituel un peloton de cent à cent-vingt unités, selon le nombre de convives. Il convient de rappeler ici que, lorsque le peloton est cuit, il a tendance à réduire. Vous y adjoindrez deux côtes substantielles que vous vous ménagerez soit par télégraphe, soit en vous adressant directement au « gars Libier », qui consent parfois à faire le détail, moyennant un fort pourcentage. Auparavant, vous aurez fait passer ce gros du peloton au Tamie, qui est une sorte de col étroit destiné à le filtrer, sans grand résultat d’ailleurs, mais il ne faut pas vous décourager si après cette opération votre peloton demeure encore très saignant. Scindez-le alors en plusieurs tronçons, en prenant soin d’isoler un maillot, dont vous réserverez le jaune.
Ensuite, levez délicatement un grimpeur ailé en veillant bien à ce que l’aile ne se détache pas. Un Bahamontes, que vous aurez au préalable fait blanchir sous le harnais, fera d’autant mieux l’affaire que sa cuisse peut entrer dans d’autres préparations. Contrairement à ce que certaine école affirme, il est inutile de retirer les boyaux, qui ne donnent aucun goût d’amertume. Au demeurant, l’animal se vide de lui-même au cours de l’opération. Ce Bahamontes sera destiné à fournir le dessus du gratin dauphinois… »
Quelques heures et deux cols plus tard : « … Il se pose alors le problème de la descente, où il sera bon d’utiliser une cocotte de frein en fonte, à parois épaisses. Numérotez soigneusement vos abattis, vous les retrouverez plus tard avec plaisir. La descente a pour objet de décanter un peu plus ce qu’il reste de votre peloton. Certains chefs ont prétendu qu’on pouvait s’en passer, on ne les a pas suivis avec juste raison : la cuisine n’est pas une affaire en l’air. Dans le même temps qu’il se décante, le peloton se trouve partiellement reconstitué, grâce à des liaisons à la farine ou à tombeau ouvert, selon qu’on en possède un sous la main ou pas.
De toute façon, le moment est venu où le peloton vous a livré ses meilleurs morceaux. Vous les ferez revenir sur le plat, ou à la poêle, sur les hommes de tête. Ceux-ci, qui demandent au dernier moment, à être garnis d’un bouquet du même nom, constituent à proprement parler le gratin. »

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« Une telle recette ne prend que sept à huit heures. Elle est à la portée de toutes les courses
Lorsque nous l’avons dégusté, hier, à Briançon, il entrait dans la composition, outre le Bahamontes et l’Anglade présélectionnés, du Poulidor, de l’Anquetil, du Foucher, toutes denrées de qualité extra, et le jaune, préalablement réservé au début de notre préparation, enrobait comme une pochette-surprise, un jeune Groussard, sorte de petit coq de Fougères, à la fois tendre et coriace, véritable émincé de leader. »

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Vous savez bien, c’est le problème avec les recettes des grands chefs, il manque toujours le petit détail qui compromet la complète réussite du plat.
En la circonstance, après avoir montré quelques signes de fléchissement en haut du Galibier mais rejoint dans la descente, le groupe de chasse derrière Bahamontes, Jacques Anquetil est victime d’une crevaison en vue de Briançon. Il concède ainsi dix-sept secondes à Poulidor auxquelles il faut ajouter la bonification de trente secondes dont le champion limousin bénéficie pour sa seconde place.

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L’air de rien, après huit étapes, Poulidor précède son grand rival normand d’une minute et quinze secondes au classement général.
Cette année, le Tour ne traîne pas dans les Alpes et dès l’étape suivante, placée sous le signe neige et mer, on allait se balader sur la plus haute route d’Europe (col de Restefond) avant de faire trempette (au propre ou au figuré?) dans la Méditerranée, à Monaco. Faites vos jeux !

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« Restefond, c’est la seconde fois que nous le montions. La première fois, d’ailleurs, dans ce sens, c’est pourquoi tous nous le respecterons peut-être quand nous le connaîtrons mieux. Il s’est pourtant trouver quelqu’un pour le tutoyer, lui taper sur le ventre, ce ne pouvait être qu’un Marseillais. Et voilà donc notre Louis Rostollan à tu et à toi, avec le plus haut col d’Europe (2802 m) ma chère … mais sans compter la couche de neige. Le grand Louis estimait que c’était un col à sa hauteur… »

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Le peloton, lui, allait fondre plus vite que la neige. Derrière, ils étaient quatre, Federico Bahamontes, Raymond Poulidor, Jacques Anquetil et Hans Junkermann. Georges Groussard, le coq de Fougères, commençait à avoir chaud à ses plumes jaunes.
Finalement, tout le monde se retrouva dans la vallée de la Tinée qui sentait si bon les figues fraîches. La cause était entendue … ou presque. Sur la piste en cendrée du stade Louis II de Monaco, Poulidor sprinta un tour trop tôt. Un normand compterait-il mieux ses gains qu’un auvergnat ? Anquetil remporta l’étape raflant au passage une minute de bonification qui aurait, peut-être, son importance au moment des comptes finaux.

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« Rien ne sert de partir, il faut courir à temps ». Ce fut la morale de cette étape qu’évoquait brillamment Antoine Blondin dans sa fable L’aigle et le canari :

« De Briançon à Monaco
Le Tour transformé en volière
Conduisait pas plus tard qu’hier,
Groussard, Bahamontes and Co.
Le premier est un canari
Qui court comme l’on s’égosille
Mais il a de bien jolis trilles
Et sa chanson monte à Paris.
Le second, malgré son grand âge,
Demeure un aigle dans les cols,
Convoitant le jaune plumage
Du poussin sorti de l’école.
L’aigle, donc, dit au canari :
« Abandonnez cette tunique,
Il vaut mieux qu’elle vous soit unique
Comme le gage d’un pari.
La porter par deux fois serait prendre habitude,
C’est un fâcheux péché pour la tendre jeunesse.
Au demeurant, sur les sommets, mon droit d’aînesse
S’exerce sans partage, je suis le roi de l’altitude …

… Mais c’était méconnaître un Groussard dans le vent
Décidé à rejoindre l’aigle avant Levens.
Ce fut une folle poursuite
Menée à Georges déployée
Dans les gorges de la Tinée
Où se forge la destinée.
Le long des torrents et des grottes,
Une vraie course : Allez, Charlotte !
Comme on dit en Principauté !
Ce maillot, en principe ôté,
Il l’avait reconquis quand on quitta l’Ubaye.
Car un Groussard ne court jamais à la journée :
Le canari exige un bail … »

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La présence des géants de la route au pied du rocher princier ne soulève que l’indifférence générale :
« On ne fait pas tomber impunément au cœur d’une civilisation indolente et satinée des coureurs qui se sont boucané le teint sur les pavés du Nord, sous les pluies de Lorraine, dans les froidures d’Allemagne, et qui dégringolent à l’instant du plus haut col d’Europe. À Monaco déjà la rupture était flagrante dans le hall des palaces en forme de pâtisseries, où notre irruption parmi le thé de cinq heures mit le comble au désespoir des douairières et des caniches. On vit se suspendre des parties de bridge ; le zéro sortit trois fois de suite à la roulette, comme par inadvertance. Rien n’alla plus. De tenaces effluves de sueur et d’embrocation eurent tôt fait de réduire le parfum subtil d’eau de Cologne, de cuir et de Havane, qui flotte à l’ordinaire du côté des messieurs. Dans les vitrines des joailliers qui scintillent discrètement dans l’ombre des piliers on n’eût pas été autrement surpris de voir à l’étalage en de précieux écrins les fameux pignons de treize ou quelque patin de frein. L’enfer du Sud est celui des tentations. Cela sentait d’une lieue les délices de Capoue … »
Comprenez, avec Blondin, que les coureurs se laissent bercer par une course trop facile entre Monaco et Hyères :
« Rien ne nous fut épargné d’un chemin de croix à rebours, dont les stations s’appelaient Nice, Juan-les-Pins, Cannes, Sainte-Maxime, Cavalaire, Le Lavandou … L’itinéraire avait des saveurs de dépliant touristique et des couleurs de carte postale. Il tirait, par surcroît, son seul relief de l’anatomie humaine, échantillonnée le long de la route dans des postures d’abandon qui évoquaient davantage le pédalo que la bicyclette … »
Lors du Tour 1950, au cours de l’étape caniculaire Toulon-Menton, dans la traversée de Sainte-Maxime, à l’initiative de l’azuréen Apo Lazarides dit le Grec, une grande partie du peloton piqua une tête dans la mer. Le facétieux André Brulé, au nom prédestiné, pénétra même dans l’eau sans descendre de machine. En reprenant la route, les coureurs prirent conscience qu’ils s’étaient baignés avec leur ravitaillement dans leurs poches. Les sandwiches, les gâteaux de riz, les cuisses de poulet imprégnés d’eau salée étaient immangeables. Résultat : Bim Diederich, un ressortissant du Grand-D(o)uché du Luxembourg, qui avait été l’un des rares à ne pas se jeter à l’eau, gagna l’étape.
Cette fois, seul le régional de l’étape Louis Rostollan en profite pour prendre un bain de pied dans la Grande Bleue.

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TOUR 1964 blog 53 Hyères

L’ambiance émolliente ne refroidit pas les ardeurs de certains : « C’est à peine si Vito Taccone et l’Espagnol Manzaneque s’efforcèrent de rompre l’harmonie de l’instant en descendant de vélo pour se rouer de coups sur le bas-côté de la route. On classa l’incident au rang de ces affaires de chaînes de bicyclette où s’affrontent les joyeux et oisifs Teddy boys, un épisode du « dolce vito » en somme ».
Changement de décor, après les palaces princiers, tout ce petit monde se retrouve, l’après-midi, sous le préau ou dans les salles de classe de l’école Jules Ferry de Hyères.
C’est l’heure pour les coureurs de s’arracher de l’envoûtement du chromo pour une bataille de vingt kilomètres contre le chrono.
Dans cet exercice où il excelle, Jacques Anquetil, le « chronomaître », remet les pendules à l’heure et devance Poulidor de 36 secondes. En vingt-quatre heures, il a retourné la situation en sa faveur et pointe, désormais, à la seconde place du classement général, avec 31 secondes d’avance sur son principal rival.

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Le lendemain, après l’effort solitaire, on a le droit à une étape roupillon juste troublé par quelques chasses à la canette :
« On se traînait au travers de la Provence brûlante. On traversait la Crau et ses champs de cailloux. Ah ! la première oasis d’ombre, quand on sortit de ce désert, comme elle fut prise d’assaut … la première goutte d’eau, la première pêche

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Sur la route d’ailleurs, les spectateurs s’étaient organisés. Ils faisaient la chaîne, seaux, bassines, jets d’eau, tout était bon pour asperger le peloton qui, quelques minutes après l’arrosage, était de nouveau sec. On se promena sur les Alpilles brûlantes qui embaumaient la menthe et le romarin. On vint frapper à la porte de la Camargue, à Saint-Gilles, où les rizières ressemblaient au paradis. Mais, dans le peloton, personne n’avait envie de jouer les toros. Le picador Bahamontes, cependant, était sur ses gardes. Il avait raison. Dans Lunel, la cité des pêcheurs de lune, Anquetil planta une banderille. Pourquoi ? »
L’explication provint de Jacques Périllat, nom d’emprunt du brillant journaliste de L’Équipe et de But&Club Pierre Chany, pour écrire dans l’hebdomadaire concurrent Miroir-Sprint. Anquetil lui confia donc : « À Thonon, Poulidor et ceux qui l’accompagnaient, m’avaient pris 34 secondes. Dans le peloton, nous avions roulé très fort et je n’arrivais pas à comprendre comment nous avions pu perdre autant de terrain. J’ai décidé donc aujourd’hui de leur faire une démonstration. Après mon démarrage, j’ai filé au milieu des motards, mieux abrité que dans les roues. Dans ces conditions, il n’est pas difficile de gagner des secondes … »
Dont acte, nul doute qu’Anquetil est redevenu le patron du Tour.
Pour les archivistes, des hommes du Nord, le belge Sels à Montpellier, le hollandais De Roo à Perpignan, remportent les deux étapes de transition disputées sous le cagnard qui amènent les coureurs au pied des Pyrénées. Le sprint à pied du breton Jean Gainche fait la joie des photographes.

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« Dans l’ombre dorée du palais des rois de Majorque s’ouvre l’étroite tranchée de la rue des Fabriques-Couvertes. Le soleil se tient en équilibre sur le bord des gouttières, des Catalanes charbonneuses se tiennent en équilibre sur le bord du trottoir. Rien ne bascule. Au seuil d’une échoppe balzacienne, un vieux graveur darde un regard étonné par-dessus ses lunettes : une camionnette et deux voitures hérissées de vélos encombrent l’antre des plaisirs. Des mécaniciens aux torses luisants manipulent des pédaliers et des dérailleurs. Le Tour de France instaure un souk méticuleux au cœur de l’empire indécis du vin de muscat. C’est là que Maurice de Muer, mentor de l’équipe Pelforth-Sauvage-Lejeune, a établi son camp volant, dans un hôtel d’une rare chasteté où l’on s’attendrait néanmoins à entendre tintinnabuler une marche. »
Dans quel lieu de perdition, Blondin s’est-il fourvoyé pour présenter les valeureux coursiers de la marque à la bière qui font sécher leurs trophées au balcon ? Jan Janssen, maillot vert du classement par points, le lyonnais Anglade, le breton Foucher, le charentais Epaud baroudeurs coiffés des casquettes jaunes du Challenge Martini par équipes et, bien sûr, il est temps de le saluer, le canari Georges Groussard qui porte, discrètement, courageusement et talentueusement, le maillot jaune depuis Briançon.
Breton, de justesse car c’est quasiment de Fougères que venant du nord et des terres normandes on pénètre en Bretagne, moins connu que son frère aîné Joseph, vainqueur l’année précédente de la grande classique Milan-San Remo, il est devenu, en quelques jours, la coqueluche du public français qui adore ces histoires éphémères de sans grade élevé au rang du seigneur.

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La question brûle les lèvres des suiveurs : détiendra-t-il encore la toison d’or demain soir à Andorre-la-Vieille après le franchissement pour la première fois du col d’Envalira ?
Blondin fournit la réponse à sa manière :
« Samedi, un Espagnol nommé Jimenez et prénommé Martin, comme dans les romans de Marcel Aymé, nous jouait le « Passe-montagne », réplique du Passe-Muraille cher à ce même auteur, et nous donnait la révélation d’une étonnante disposition à franchir d’autres sommets que la butte Montmartre. Il passait la ligne d’arrivée avec la plus confortable avance qu’on ait enregistré depuis le début de l’épreuve et il se trouvait chez l’Andorran moyen tout un canton de l’âme tourné vers la péninsule ibérique pour s’en réjouir.
Mais celui-ci apprenait du même coup qu’un Breton, en la personne de Georges Groussard, demeurait en tête du classement général, et ce qu’il peut y avoir de français dans un Catalan s’en réjouissait à l’unisson.
Ce triomphe panaché était à l’image complexe mais sans contrainte de la nation qui nous accueillait. Il rassurera ces princes qui la gouvernent sur la pureté de nos intentions. En introduisant une étape dans l’État, notre propos n’était pas de fonder un État dans l’étape … »
Le belge Armand Desmet était à quarante lieues de cette histoire de coprinces. Victime d’une terrible chute dans la descente du col de Puymorens, il était évacué par hélicoptère vers un hôpital de Toulouse. Heureusement, ses jours n’étaient pas en danger.

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Le show must go on après une journée de repos (pour les coureurs) … dans un second billet.

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 11 juillet, 2014 |3 Commentaires »

J’ai rencontré Soungoula le roi des piments

Chers lecteurs, vous avez crié famine durant le mois de juin. « Pas un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau » (connaissent-ils cet enfoiré de La Fontaine, nos jeunes twitters candidats au bac de français ?!), ni même un petit billet sur mon blog.
Pour me dédouaner de ce silence, je pourrais emprunter quelque alibi à un chanteur nonagénaire : « mes amis, mes amours, mes emmerdes, les jours du bac, le cognac (je préfère l’armagnac !) »… En réalité, j’avais sans doute besoin d’un petit break après le fort investissement affectif qu’avait nécessité la rédaction de mes billets sur ma chère mère.
En tout cas, entre deux matches de « futebol », j’ai accepté l’invitation du poète danois Per Sørensen à faire connaissance avec Soungoula le roi des piments, le héros de son dernier ouvrage, à l’occasion d’une séance de dédicace dans un sympathique restaurant espagnol de Paris.

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Avouez que fêter, dans un bar à tapas du IXème arrondissement, la sortie d’un conte d’inspiration indienne écrit par un auteur danois, ne manque pas de piment.
Réflexion faite, ce n’est pas si surprenant que cela tant les descendants d’Harald à la dent bleue (un vrai titre de conte !) possèdent une âme de voyageur et une attirance pour notre douce France.
Déjà, à l’aube du dixième siècle, Bernard Ragnvaldsson dit Bernard le Danois, débarquant sur nos côtes, avec quelques compatriotes vikings, épousa bientôt, à Rouen, Sprote de Bourgogne, avant d’être nommé par Rollon gouverneur du duché de Normandie. Ce qui explique, encore de nos jours, l’implantation de plusieurs centaines de Northmen (Normands) au patronyme de Ledanois dans les départements de la Manche et du Calvados.
Sautons dix siècles et dans une fontaine : Un petit jet d’eau, une station de métro entourée de bistrots, Pigalle ! Oui, c’est aussi un Danois, Georges (Jørgen Frederik) Ulmer, qui a écrit et composé cette chanson emblématique de Paris qui a fait le tour du monde.
Per Sørensen, héros du jour, décline volontiers son identité métissée, danoise du côté de ses parents, française du côté de ses enfants, et mauricienne du côté de sa femme regrettée.
Il est arrivé en France en 1969, nourri d’idées d’art public au contenu social. Peintre, créateur, imprimeur – et colleur, en équipe, sur murs et palissades -, il met ses affiches polychromes au service du PCF et plus largement des municipalités d’union de la gauche du 93, soutenu par des décideurs peu bureaucrates qui y croient. Pendant cinq ans, il est sérigraphe à la Maison des jeunes et de la culture Pablo Neruda à Bagnolet. Mais, à la fin des années 70, les solvants nocifs associés à cette merveilleuse technique d’expression qu’est la sérigraphie, l’obligent à « jeter l’éponge ».
Cependant, fidèle à son engagement et à ses thèmes, il renoue, pendant de longues années comme veilleur de nuit, avec son autre compagne de route, l’écriture.
D’abord, en danois, la langue de ses lointains débuts, avec Les tigres de Cardiff et surtout l’album fétiche richement illustré Les banlieues dormeuses, salué en tant qu’évènement poétique-politique à l’imagerie surréaliste par une certaine critique de l’époque, souillé de bile haineuse par une autre.
Puis le français, « langue maternelle » – familiale, collective, de fête et de deuil – de plus d’une moitié de vie, finit par prendre naturellement le dessus, avec des recueils comme La cigale du métro et autres poèmes à haute voix et le poème narratif illustré Le petit joueur de flûte de Babylone.
Per, appartient-il à cette veine d’Étonnants voyageurs que des rencontre littéraires consacrent annuellement à Saint-Malo, et dont, déjà, Baudelaire sollicitait la verve dans un remarquable poème ?

Étonnants voyageurs ! Quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.
Dites, qu’avez-vous vu ?

Et entendu ! Per – qui se considère plutôt « voyageur des profondeurs convergentes humaines » – se souvenait des contes indiens que racontait la belle-maman, le soir aux veillées insulaires. Pour suppléer une mémoire éventuellement fragile, il les enregistra sur un radiocassette de fortune. Mais quelques étourdis, des têtes de dodos en somme (si des irresponsables colonisateurs bataves n’avaient pas exterminé ces oiseaux mythiques), effacèrent les précieux documents en gravant par-dessus quelques variétés bollywoodiennes.
C’est comme cela que fut soulevé le lièvre (expression populaire qui prépare la suite de mon propos !) du progrès illusoire et de la modernité précaire. Combien de clés USB défaillantes, de disques durs externes grillés, de logiciels obsolètes n’ont-ils pas enterré, en quelques nanosecondes, le « fonds mémorial millénaire des anciens » !
Qu’à cela ne tienne, vous savez désormais que le Danois possède des facultés d’adaptation insoupçonnées, (Com)Per(e) Sørensen choisit alors de faire son « folklore » lui-même, comprenez, d’imaginer et de travailler (à) son propre conte. Une sorte d’auto-entreprenant à l’image de son héros, Soungoula, le lièvre en langue swahili, un personnage familier, rescapé métissé, des vieux contes de veillées de l’Océan Indien, à l’Est de Madagascar.
Je ne connaissais de lièvre en littérature, outre le sprinter dilettante de La Fontaine, que le Roussard du bois de Valrimont de Louis Pergaud, le lièvre de Mars de Lewis Carroll, et le compagnon accidentel de Vatanen dans un roman finlandais.
J’ai découvert étrangement, en effectuant quelques recherches pour nourrir mon billet, que le lièvre « bouquine » aussi. Ne voyez là aucune manifestation d’un égo surdimensionné le poussant à lire ce qu’on écrit sur son compte (conte ?), le bouquinage, en l’occurrence, désignant la période des amours où lièvre et hase s’accouplent.
Pour donner une vraisemblance scientifique à son personnage, Per Sørensen a également bouquiné (comprenez, cette fois, au vrai sens humain du terme !), entre autres, les Histoires Naturelles du comte Georges-Louis Leclerc Buffon (bien que « Buffon connaissait mal les tropiques ») pour s’imprégner des mœurs et caractère du léporidé (contrairement aux idées reçues, le lièvre n’est pas un rongeur).
Le lièvre de Sørensen, bien qu’ancré fortement dans la tradition mauricienne, possède une vraie modernité et même humanité, nous le découvrons au fil des pages. Ainsi détail observé lors d’un cyclone tropical, l’une de ses pattes « avait l’aspect du poing serré d’un militant révolutionnaire tombé sur le champ d’honneur, ce qui, à défaut d’affirmer quelque passé gauchisant de l’auteur, dénote une évidente acclimatation du lièvre à nos banlieusardes garennes (Bezons ? Colombes ?) !
Comme un vulgaire touriste en goguette, il enfile « un tee-shirt (au motif à palmiers et au slogan « Le paradis des vacances » fanés) en plus d’un short ». Il ne lui manque sur le nez que les créations des opticiens Atol, mais ça c’était avant, « il les (les lunettes) avait déjà essayées en cachette. L’effrayante netteté avec laquelle il avait vu le monde, l’avait littéralement aveuglé ».
Un sage, ce Soungoula ! Quoique les Piments, autres personnages essentiels du conte, les fameux « piments-de-lièvre », les plus forts du monde, qu’il cultive avec amour, utilise comme médicamentation (ses suppo-z-histoires) et emploie si nécessaire comme arme redoutable, possèdent aussi des propriétés hallucinogènes qui altèrent possiblement sa lucidité, et qui sait, la compréhension du lecteur.
Car en fin de conte, c’est tout l’art de l’écrivain de faire vagabonder notre esprit, nous pouvons envisager une possible mise en abîme de sa part, et si, en fait d’histoire, Compère Lièvre, sous l’empire de ses épices, ne nous raconte pas les siennes rêvées ou pas.
Si cela peut vous rassurer, le phénomène est récurrent dans chacune des œuvres de Per, je ne comprends pas toujours grand-chose, en première lecture, tant le compatriote d’Andersen manie la langue de Molière de manière virtuose, foisonnante, jaillissante, et pour tout dire, surréaliste. Heureusement, j’ai acquis désormais une certaine pratique à travers son jubilant voyage dans le métro en compagnie d’une cigale (1), et ses poèmes sur les PEOPLE (2) dont le photographe Jean-Denis Robert avait tiré le portrait.
Cette fois, on se laisse emporter sans essoufflement dans la course d’un lièvre sympathique, maniant volontiers le calembour (« un sari d’une soie très fine soit très usée »), à travers les champs poétiques de l’écrivain. Du people, justement, l’Oreillard, au fil des pages et de ses pérégrinations, ne cesse d’en rencontrer, de toute condition, qu’elle soit animale (parfois humanoïde), humaine (avec sa part d’animalité) et même végétale (les piments).
Grièvement blessé par une bande de singes, Soungoula quitte ses montagnes et se réfugie dans la plaine, dans le monde des humains, dans une maison habitée par trois générations de femmes de la même famille. Soigné par elles, sinon aux petits oignons du moins aux piments forts, il en oublie sa fiancée, la hase maigrichonne Harita (ne prononcez pas Harissa !), et tombe éperdument amoureux de la jeune fille de la maison pretty ou Pristee woman, aux formes déjà épanouies : « Si les humaines peuvent épouser des ânes- c’est ce qu’un singe vicieux lui avait raconté- pourquoi pas quelqu’un de son espèce ? » Un amour impossible qui le conduira à une tentative de pendaison heureusement avortée grâce à une colonie de serins picorant le nœud de la corde. Une veine de coucou, de serin plutôt !
Comme tout bon lièvre, digne de son espèce, multiplie les fausses pistes autour de son gite pour tromper l’ennemi, Soungoula tourne en rond sur son île. Il quitte la plaine des « Noirs » et part travailler chez les « Grands Blancs ». Il cumule les petits boulots souvent liés aux piments, ainsi se retrouve-t-il unique domestique de son patron, non sans attiser la jalousie de ses rivaux, humains et singes. Il est vrai qu’il n’est pas toujours correct. Ça lui arrive d’avoir des sursauts de nostalgie coloniale … avant que la fraternité et la raison reprennent le dessus.
Comme dans tout conte bien structuré, notre héros « bossu » affronte plusieurs épreuves aussi difficiles qu’absurdes dont il s’acquitte avec succès. En récompense, il rencontre pour la première fois la mer qu’il trouve trop salée en comparaison de ses chères rivières.
On the road again, l’infect Vétalam, ennemi humain numéro un de Soungoula dont il a séquestré et violé Harita sa promise, organise pour faire sortir le héros lièvre de son refuge, une mini guerre civile entre les lièvres et les singes d’un faubourg de la capitale, qui n’est pas sans rappeler les affrontements humains à caractère « ethnique », provoqués par les colons anglais et français juste avant l’accès à l’indépendance de l’Île Maurice.
Dans des décors paradisiaques qui attirent habituellement les jets bondés de touristes, Per nous concocte une distribution de rêve, dans le désordre de leur entrée en scène : des singes, une femme étrangère baptisée Dame de lait à cause de ses attributs généreux, un Grand Blanc sorcier alias monsieur Le Loup, un méchant vrai-faux vampire, une tortue notaire, il en fallait une en clin d’œil à La Fontaine, un Bonhomme Casserole hantise de tout lièvre, une Grand-mère porteuse de la rivière des Crevettes (sans laquelle ce conte n’aurait jamais vu le jour), des Pères Noël noirs, un oncle Gabriel imbibé de rhum, un serin messager d’aérogramme, sans oublier, bien sûr, l’acteur vedette Soungoula et ses deux amours, possible, « l’hase been » Harita, et impossible, l’humaine Pristee woman.
Magiquement, avec ses descriptions de fruits et légumes, ses évocations de plats indiens comme lors du banquet des 7 caris, Per nous convaincrait presque de renoncer à la « cuisine française fade et surchargée des Grands Blancs » (même si un certain monsieur Poivre fut surintendant de l’Isle de France, ex Maurice, après le départ des Hollandais). Un conseil cependant, au marché ou chez votre petit épicier du coin, contentez-vous des piments oiseau et cabri, le piment lièvre est d’ailleurs si redoutable qu’il est introuvable, et pour cause.
Compère Sørensen revendique volontiers puiser une inspiration dans le cinéma d’Emir Kusturica, notamment Chat noir, chat blanc, adapté d’une nouvelle des contes d’Odessa. Il est même persuadé, à juste raison, qu’avec les techniques actuelles des images de synthèse, son conte, de par sa construction, est transposable sur les grands écrans ou les consoles des jeux vidéo interactifs.
Encore faudrait-il qu’il obtienne l’accord de son héros Soungoula, très critique à l’égard des « nouvelles images » : « … Les bombardements par les rayons des postes de télévision constituaient le danger le plus grave… Il se retranchait chez lui, par mesure de sécurité, dès qu’il entendait retentir la fanfare des infos du soir chez sa logeuse et jusqu’à la fin des émissions (p.45) … Dans la pièce attenante, d’autres singes regardaient un film vidéo à la télé : un âne enfourchait, en l’embrassant, une femelle humaine. (p.86)» Il semblerait même que le mari de la Dame de lait ait filmé les ébats de Soungoula et Harita avec une caméra infrarouge. D’ici que tous les internautes puissent les contempler en se connectant sur quelque site hot… !
J’anticipe le scepticisme voire la réprobation de certains d’entre vous éventuellement choqués par quelque situation scabreuse. Aucune inquiétude à avoir pourtant, Per a tout envisagé avec finesse et humour, c’est même Soungoula qui récite « avec la voix apocalyptique d’un orateur politique le message de liberté imaginé et passionné des livres », en l’occurrence, un extrait des Souvenirs (1924) du poète bengali Rabindranath Tagore :
« Le fluide aqueux dans lequel on délaie aujourd’hui le nectar littéraire pour le servir aux jeunes gens est certes adapté à la puérilité des lecteurs, mais il ne tient aucun compte de leurs facultés en voie de croissance. Les livres pour enfants devraient être conçus de telle façon que leurs lecteurs pussent en comprendre une partie, tandis qu’une autre partie échappe à leur entendement … C’est aussi de cette manière que le monde agit sur l’intelligence enfantine. La jeune mentalité assimile ce qu’elle comprend, et ce qui la dépasse la conduit un pas plus loin. »
J’éteins ainsi d’emblée toute polémique analogue à celle qu’un homme politique (au-dessus de tout soupçon ?!) avait déclenchée autour du livre pour enfant Tous à poil qui, d’ailleurs, n’aurait naturellement rien de subversif pour un lièvre ! À propos, l’épreuve du van tournant, accusant Soungoula d’avoir dérobé une somme d’argent, pourrait être infligée au même « politicard » pour connaître toute la vérité sur les contes, comptes pardon, de campagne présidentielle.

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Il y a donc quelques jours, Per Sørensen a battu le rappel des amis pour leur présenter Soungoula dans le cadre convivial de la Bocata.
Installé à une table, Compère Lièvre, tout feu tout flamme, se propose de dédicacer le récit de ses aventures.

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Bien que proverbialement, il ne soit pas conseillé de courir plusieurs lièvres à la fois, ce soir, le spectacle est partout.
Au comptoir déjà où des verres (de contact) d’un délicieux punch concocté par Per nous sont offerts généreusement. À consommer cependant avec (presque) autant de modération que les piments-lièvres !
Sur les murs ensuite, où le photographe JeanDenis Robert, coauteur avec Per Sørensen du beau-livre PEOPLE (voir billet du 9 mars 2013) ), a accroché quelques impressions d’Inde bien en harmonie avec le thème. Je tente d’y repérer les « ampoules électriques mauves et opaques des aubergines » et le « gros crustacé végétal de la terre avec des cheveux mauves de punk quand ça fleurit » (l’artichaut !) qui poussent dans le potager de Soungoula.

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Même s’il n’a guère d’attrait pour la mer qu’il juge trop salée, Soungoula colle maintenant ses longues oreilles à une « conque ultramarine ». Lui parvient l’écho de la voix du poète slameur JYB (Jean-Yves Bertogal) qui entame une lecture à haute voix de quelques unes de ses aventures, bientôt accompagné par son géniteur littéraire Compère Sørensen hilare de ses propres écrits.

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Magiquement, se greffent dessus les rythmes jazz « roots » du saxophone (et flûte) de Rodolphe Lauretta et des percussions explosives de Serge Marne, maître du djembé et autres peaux. Ça groove à la Bocata.
« H’rrrrrrrrrrrischt … ! H’rooooooooorkh … ! Aaaaaaaaaaahhhhrrrhk … ! » Danse, danse Soungoula, autour de tes piments totémiques ! On n’attrape pas un lièvre avec un tambour, affirme un proverbe auvergnat.
Punch K-Do, San Miguel … Soungoula se trémousse un petit bol à la main sur les sons liquides de la sanza : « Ça ? C’est un accompagnement … un rythme. La plus grandiose des symphonies ne serait rien sans le rythme. C’est la base, l’épine dorsale ! Dans la soucoupe, là, vous en voyez du non broyé, entier, comme dans la nature. Ça donne de l’appétit, certes, mais ça ne se mange pas à la cuillère, ce n’est pas un joujou, les piments de lièvre, les plus forts du monde … plus forts que l’infernal et gros bonda-man-jak (les fesses de Madame Jacques !) des Antilles. »
Maître ès calembour, Soungoula me chuchote au passage que la soirée s’annonce sous les meilleurs épices, ce dont je ne doutais aucunement depuis son banquet des 7 caris.

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les deux dernières photos sont de Gunnar Palander

Dans son coin, en cuisine, le maître de maison Eusebio prépare méticuleusement des poivrons farcis. Dans son auberge espagnole, j’y croise, peut-être, les profondeurs convergentes humaines dont se réclame Per ?
Punch K-Do et Dreano, Michel de son prénom, griot blanc aux racines bretonnes qui conte avec infiniment de sensibilité « le voyage, l’exil, l’amour et le combat pour le droit de vivre dans la dignité et le respect des différences culturelles ». Ce soir, il slame quelques vers de son cru sur la sanza cristalline de Serge Marne :

« Malinké, toubou, bambara, soninké, dogon, dioula
Baoulé, mossi, haoussa, banyamulengé, yoruba
Je suis griot, je suis Djeli
Conteur musicien au Mali
Mon cousin à plaisanteries
M’avait tant parlé de son Paris
Que j’ai pris la route Inch Allah
J’étais si jeune en ce temps là…
Dans ma valise y’a mon n’goni
Dix noix de cola et deux cauris
Dans mon esprit il y a inscrit
Ce que je vais faire à Paris
D’abord gagner l’argent du puits
Quitte à travailler même la nuit… »

Il me parle de Nougaro, de Charlie Mingus, du temps des fortifs … On se promet de se revoir, je lui réserve un espace pour un prochain billet.
Est-ce l’effet piment, je me retrouve maintenant à croire à un Père Noël à la voix tonitruante : Gunnar Palander, sculpteur avant-gardiste, adepte de la « verticalité », né de parents norvégiens dans les Côtes d’Armor, un passeport danois en poche, en résidence dans la Lozère cévenole. On se découvre, entre autre, un passé commun au lycée Corneille de Rouen et, peut-être un futur puisqu’il m’invite à fêter ses 75 berges, dans deux ans, dans les Cévennes !

gunnar-palander-sculpteur-et-pere-noel-reste-avant-tout_884040_667x333photo Midi-Libre

Tard, dans la nuit, il a fallu baisser le rideau. Comme Soungoula dont les méchants ont fini par avoir la peau, au dernier chapitre du conte … quoique le doute subsiste à ce sujet.
Mais vous ne vous débarrasserez pas comme ça de Compère Lièvre car un animal mort fait plus de bruit qu’un animal vivant … en tant que peau tendue sur un tambour !!!
Il serait superfétatoire de me vautrer encore dans un luxe de détails tant j’espère vous avoir convaincu de lire, cet été allongé dans votre transat, cet hiver devant le feu de cheminée, les aventures jouissives et épicées (c’est presque un pléonasme) de Soungoula le roi des piments.
Au fait, saviez-vous que la superfétation, nouvelle fécondation se produisant chez une femelle déjà porteuse d’un embryon, rarissime chez l’humain, est un phénomène typique chez le lièvre ? … Ça a une certaine importance !

Soungoula blog2

Per Sorensen : SOUNGOULA LE ROI DES PIMENTS.
Éd. L’Harmattan.
ISBN : 978-2-343-02857-6
Prix : 18 €
Le livre se procure en passant la commande chez tout bon libraire (insistez !).

Notes et références :
1. LA CIGALE DU MÉTRO et autres poèmes à haute voix, Per Sørensen, édition Toubab Kalo
2. PEOPLE, Gueules d’atmosphère, photographies de JeanDenis Robert et poèmes de Per Sørensen

Note du 25 décembre 2014:
C’est Noël! Même si je n’accorde, depuis longtemps, qu’un crédit fort limité à l’homme à la barbe blanche, il y a des jours comme cela où il est encore bon de croire en L’Humanité!
Ne voilà-t-il pas qu’à la Une numérique du quotidien fondé par Jean Jaurès, Soungoula le roi des piments joue les flambeurs:
http://www.humanite.fr/soungoula-le-roi-des-piments-et-ses-peres-noel-noirs-une-belle-idee-cadeau-561246
Vous me voyez ravi que soit encensé l’écrivain poète Per Sorensen pour ses aventures du lièvre Soungoula et ses Pères Noël noirs. Sans que j’y sois pour quelque chose, je retrouve même le lien du billet ci-dessus à la fin de l’article. Rouges sont mes joues, rouges comme le manteau du Père Noël, comme les idées du journal, comme les épices de Soungoula!

Publié dans:Coups de coeur |on 2 juillet, 2014 |Pas de commentaires »

L’ Riffard, ça devrait être obligatoire !

« Les pâquerettes les marguerites
Dans la prairie servent d’ombrelles
Servent d’ombrelles
Aux cantharides
Aux cantharides
Aux coccinelles
Jolis insectes
Que la mort guette
Restez sous la douce fleurette
Pour échapper au bec avide
De l’hirondelle insecticide
De l’hirondelle insecticide

Les pâquerettes les marguerites
Dans tous les temps furent la manne
Furent la manne
Des vaches rousses
Des vaches rousses
Des montagnes
Dieu vous bénisse
Bonnes génisses
Ruminez la douce fleurette
Afin que votre lait abonde
Dans toutes les crèches du monde
Dans toutes les crèches du monde

Les pâquerettes les marguerites
Sont témoins d’amours printanières
Oui printanières
Mais illicites
Mais illicites
Et buissonnières
L’heure rêvée
Est arrivée
D’effeuiller la douce fleurette
Et de froisser l’herbe jolie
Passionnément à la folie
Passionnément à la folie

Les pâquerettes les marguerites
Ornent par un soin charitable
Très charitable
Ornent la tombe
Ornent la tombe
Des pauvres diables
Ceux-ci du reste
Pour ce beau geste
Remercient la douce fleurette
Et la tiennent en grande estime
Et l’embrassent par la racine
Et l’embrassent par la racine  »

Une semaine après avoir salué l’arrivée du printemps déjà en sa compagnie, je souhaite rendre hommage à l’auteur de ces couplets pastoraux, faussement naïfs, qui naquit justement un 1er avril, voilà quatre-vingt-dix ans.
Ça vous dit quelque chose, Roger Riffard ? Asseyez-vous dans l’herbe tendre ! Il est probable que, si je vous montre son visage, vous vous souveniez l’avoir vu interpréter des seconds et, plutôt même, troisièmes rôles dans de nombreux films et téléfilms, pas mal de nanars certes mais aussi des œuvres d’auteur comme Lacombe Lucien de Louis Malle, Buffet froid de Bertrand Blier, Allons z’enfants de Yves Boisset.

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Pour être honnête, c’est en grattant dans mes souvenirs d’enfance que j’ai redécouvert le chanteur et que m’a pris l’envie de réhabiliter en toute modestie son talent.
Car, comme l’écrit un de ses admirateurs, « ce modeste petit homme semble avoir toujours voulu faire les choses en « modeste » et en « petit » : des petites chansons qui évoquent « les p’tits trains », « la petite maison » ou la modeste pâquerette, les petites histoires de modestes jardiniers ou de piètres danseurs de java, des petits poèmes dédiés aux modestes amours et à leurs petits chagrins, aux modestes amitiés et à leurs petits tracas. » Et, c’est comme cela que la modestie mène parfois à l’oubli.
C’était donc, à la fin des années 1950. Mon frère, dans la chambre contiguë à la mienne, écoutait en boucle Brassens, comme beaucoup de jeunes gens de l’époque qui ne voulaient pas prendre la même route que leurs parents. Un jour, de son tourne-disque Teppaz, s’échappa une voix de fausset qui interprétait une espagnolade rigolote. L’image surgit sans doute, peu de temps après, sur l’étrange petite lucarne que mes parents venaient d’acquérir.
Regardez, c’est une pépite ! René-Louis Lafforgue (de parents anarchistes du Pays Basque sud, il subit la guerre d’Espagne), alors très populaire avec son succès Julie la rousse, cigarette au bec, tient le texte de la chanson, Brassens tire sur sa bouffarde. Elle était authentique la téloche de papa. Olé !

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Sensiblement à la même époque, Marcel Amont chantait Escamillo ô ô le roi de la corrida dans toute l’España, et Boby Lapointe trépignait sur une histoire d’amour compliquée entre un garçon de Castille qui vendait des glaces et une fille d’Aragon qui les aimait.
Hilarante manière de conjurer le franquisme qui sévissait encore alors ! Érasme, un prénom qui mérite qu’on tende l’oreille, faisait rêver un banlieusard un peu niais, en lui sortant tous les poncifs de la péninsule ibérique sur un air de paso doble ?
Notre sympathique hurluberlu avait déjà roulé sa bosse. En effet, né en 1924 à Villefranche-du-Rouergue, on lui connaît une brève carrière comme instituteur. Sans posséder quelque information sur son passage dans l’Éducation nationale, sinon qu’il était un peu chahuté, je devine que cet « observateur de nénuphars » dût laisser un meilleur souvenir à ses élèves qu’à ses inspecteurs.

« J’exerce un métier qui freine mon départ
Pour la fortune
Car je suis observateur de nénuphars
Au clair de lune
Compter les écus ça n’est pas mon lot
À part ceux qu’on voit briller sur les flots
Quand la lune paye en rayons comptant
Les Pierrots qui rêvent alentours des étangs »

Qui sait s’il ne sortait pas sa guitare en classe pour leur en jouer « une petite rustique et printanière », ainsi, par ces mots, annoncerait-il plus tard sur scène, « Les pâquerettes ».
Il suivit ensuite d’autres voies, notamment celles de la SNCF, y entrant comme balayeur de quais puis comme bureaucrate grâce à sa belle écriture. C’est probablement là qu’il trouva l’inspiration de ses « P’tits trains » :

« Sur les quais les quais des gares
Les p’tits trains sont à l’amarre
Les p’tits trains en trois bonds
Sont au bout de l’horizon
Moi je rest’ sur l’ quai des gares
À les suivre du regard … »
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Tchou tchou ! Les p’tits trains de notre pierrot lunaire ressemblent à celui qui nous proposait des rébus durant les interludes à la télévision et dont les Rita Mitsouko reprirent en partie la musique pour évoquer celui sinistre qui menait aux camps de la mort :

« Le petit train
S’en va dans la campagne
Va et vient
Poursuit son chemin
Serpentin
De bois et de ferraille
Rouille et vert de gris
Sous la pluie … »

C’est peut-être comme cela que Riffard fit la connaissance du romancier René Fallet dont le père fut aussi employé de la SNCF dans sa chère Banlieue Sud-Est.
Fallet publia alors, dans le Canard enchaîné, d’excellentes critiques des deux romans que Roger Riffard avait déjà écrits : La grande descente et Les jardiniers du bitume, édités tous deux chez Julliard et, aujourd’hui, introuvables, malheureusement.
En 1958, René Fallet lui dédia son roman Les vieux de la vieille qui commençait ainsi :
« Blaise Poulossière sortit de sa poche l’immensité d’un mouchoir à carreaux.
– C’est moi qu’à présent je fais cuire la soupe, le lard et le ragoût, confia-t-il à sa femme qui reposait là, devant lui, à l’intérieur du caveau de famille
– Le monde sont fou, ma pauvre vieille, le monde sont fou …
Il se moucha fortement, ce qui fit s’égailler des mésanges perchées sur une croix. Mai jouait du soleil et des fleurs sur le cimetière de campagne. »
Riffard était encore trop jeune pour jouer dans l’adaptation cinématographique mais je l’aurais bien vu interpréter le père Poulossière.
On retrouva Riffard et Fallet, au milieu des années 1960, dans le film Un idiot à Paris tiré du roman éponyme de Fallet. Ils jouaient deux figurants du village bourbonnais de Jaligny, celui-là même où Fallet, amoureux de la petite reine, organisa plus tard la truculente course cycliste des Boucles de la Besbre. Il faut revoir ce film populaire pour plein de raisons, les dialogues de Audiard, une chanson de Brel, et une distribution joyeuse avec Jean Lefebvre, Bernard Blier, Robert Dalban, Bernadette Lafont, Yves Robert, André Pousse, Jean Carmet, Pierre Richard, Paul Préboist, et j’en passe.
Au milieu des années 1950, Riffard rédigea aussi quelques articles dans Le Monde Libertaire, successeur du Libertaire dont Brassens avait été un des permanents sous le pseudonyme de Géo Cédille.
En 1960, on inverse les rôles, une journaliste en fit un portrait poétique et élogieux dans les colonnes de l’hebdomadaire anarchiste :
« Aux confins du massif montagneux, les vallées largement ouvertes vers les plaines chaudes, le Rouergue pousse vers le ciel ses pitons arides couronnés par des châteaux de contes de fées. Le Tarn gronde en dévalant les Causses qui enserrent le pays ; mangées par le temps les pierres gardent le souvenir des cours d’amour et de poésie qui au moyen âge accueillaient le trouvère et son rebec. Dans les salles froides protégées par les remparts, les fossés herbus, les escaliers à vis, les belles mélancoliques rêvaient au prince charmant en attendant l’époux parti aux croisades. Là est la poésie au parfum de bruyère et avec elle le ménestrel, musicien, poète, interprète de ses propres œuvres et ancêtre légitime des Brassens, des Jacques Brel, des Léo Ferré.
C’est sur cette terre rude au souvenir enivrant qu’est né Roger Riffard, écrivain, poète qui fut cheminot et comme tel mêlé à tous les mouvements ouvriers de ces dernières années, rédacteur à la page littéraire de notre journal avant d’interpréter les chansons dont il compose lui-même les paroles et la musique. »
Ça semble sourire à l’ami des nénuphars repéré entre autres par Fallet et Georges Brassens qui commence à le faire « tourner » en première partie de ses concerts.
Brassens confiait : « Quand j’ai découvert la bibliothèque municipale du 14e arrondissement, j’ai compris que j’étais d’une ignorance encyclopédique ». Sans façon, il vida alors les vers des poètes, Lamartine, Paul Fort, Francis Jammes, Rimbaud, Villon, La Fontaine.
Riffard, de la même manière, alla chercher sa culture dans les livres. Ainsi, raconte quelqu’un qui l’a bien connu : « Sa mère était gardienne d’immeuble. Or il y avait, au troisième, un érudit avec une bibliothèque extraordinaire. La mère de Roger l’envoyait parfois fermer les fenêtres. Il en profitait pour se plonger dans les livres. C’est comme ça qu’il s’est cultivé, tout seul, à douze ans, en bouquinant ».
C’est comme ça qu’il acquit sa langue châtiée qui fait merveille dans Timoléon le jardinier, la chanson sans doute la plus connue de son répertoire, celle qui me faisait rire dans mon enfance. Prêtez l’oreille :

« Clara ma fille d’où rapportez-vous
Tant de brindilles dans vos cheveux fous
Par quelle sorte d’horloge trompée
N’êtes-vous rentrée qu’à la nuit tombée … »

Gamin espiègle et facétieux, je prenais la main de mon oncle pour esquisser une figure de menué-é-e, de menuet pardon. C’était une reconnaissance inconsciente de la qualité littéraire de ce dialogue libertin entre une mère et sa fille.
Cette sorte de fabliau finalement ciselé était en décalage total avec la voix de tête, mal assurée, de son auteur.
Je n’ai jamais vu chanter Riffard autrement que, le cul sur la commode, dans Mon copain d’Espagne. Il semblerait pourtant qu’il faisait un tabac en première partie des concerts de Brassens, ainsi qu’au cabaret Le cheval d’or, rue Descartes, à Paris, dont il fut l’un des piliers avec Anne Sylvestre, Pierre Louki, Boby Lapointe et Ricet-Barrier. Le public était conquis, outre la valeur de ses textes, par le jeu scénique pour le moins désordonné de ce petit bonhomme qui ne ressemblait à rien, avec son air ahuri, engoncé dans sa veste de cheminot. Il lui arrivait fréquemment d’interrompre sa chanson et de l’agrémenter de digressions et de commentaires.
La grande vague yéyé du début des années 1960 l’emporta. Probablement aussi, manqua-t-il de pugnacité et d’assiduité. Ainsi, j’ai relevé ce témoignage tiré d’un ouvrage consacré à Georges Brassens :
« Cet employé de la SNCF, autre figure des cabarets, auteur du désopilant Timoléon le jardinier, n’a jamais pu décoller dans la chanson. Pas même une seule fois, il n’a eu sa Julie la Rousse. Il a été l’un des rares « clients » des Éditions musicales 57, Brassens et Gibraltar ayant consenti à faire pour lui une exception à titre amical :
« Tous les jeunes qui débutaient n’avaient qu’une ambition : entrer aux Éditions musicales 57. On a pris Riffard parce que ça lui faisait plaisir et tout en sachant qu’il n’avait aucune chance. Nous n’étions pas équipés, ni organisés pour développer un catalogue, une carrière, faire la promotion d’Untel ou Untel. Pour Riffard, on a fait ce qu’on a pu, on l’a fait travailler, mais il faut avouer que, pour ce qui est de rester inconnu, il y a mis du sien. Un jour, Georges a joué de tout son poids auprès de Michèle Arnaud pour qu’elle prenne Riffard dans un cabaret que tenait son ami. Quand on l’a annoncé à Riffard, il a répondu à Georges : « Mais tu ne crois pas que j’ai lâché la SNCF, où j’étais balayeur, pour aller travailler deux fois par jour ?! » Riffard était très nonchalant. »
Incorrigible observateur de nénuphars ! Son roman Les jardiniers du bitume évoquait de manière prémonitoire ses espoirs minés sur la route de la vie :
« Dans un faubourg de la ville, Alexis mène une vie difficile. Sa cervelle étroite rêve de l’évasion vers la nature, où les fleurs sont butinées par des abeilles aux ailes irradiées par le soleil. La réalisation de ce rêve dépend de son copain Durand. Durand perd son fils et le rêve d’Alexis, longuement mûri dans l’atmosphère lourde de l’entrepôt où il travaille, s’évanouit. Minou la femme, essaie maladroitement de panser la blessure. Un bistro sordide, des escaliers poisseux, une chambre étroite, enfin la rue, la rue sale, humide, baroque forment la toile de fond de son roman qui baigne dans la tendresse, dans la poésie, dans le désarroi aussi et où l’on regrette que la révolte ne soit représentée que par « l’homme au grand chapeau », personnage pittoresque, sympathique, mais en dehors des réalités. »
En guise d’explication, Riffard confia joliment un jour à Suzanne Gabriello qui s’étonnait du peu d’écho que rencontraient ses chansons :
« Tu vois, tu vas sur le pont Notre-Dame, tu laisses tomber dans la Seine deux brins de paille de la même taille, au même moment, un brin ira jusqu’à l’Océan Atlantique, l’autre s’arrêtera au bord de la Seine à cent mètres. » Ainsi sont les chansons. Certaines vont très loin, d’autres s’accrochent à la rive. »
Riffard était peut-être un glandeur, cela le regarde, mais aussi et surtout un génial glaneur :
« Quand je l’ai connu, dans cette « encore-campagne » pas si loin de Paris, où il avait sa petite maison, jamais de ses promenades il ne rentrait les mains vides ! Il ramassait les pommes tombées, les pommes de terre oubliées dans les champs, les pissenlits, les champignons, les mûres… Semblablement, il glanait les histoires simples, les personnages cocasses ou touchants, les fleurs, les trains, les oiseaux, pour les accommoder à sa sauce, poétique ou comique, raffinée la plupart du temps, humaine toujours. Avec sa tête hirsute et ses yeux effarés, son polo gris et sa voix indescriptible, Roger était l’être le plus exquis et le plus attentionné que j’ai rencontré dans mon univers musical. C’était un grand poète. »
Ainsi le décrit Anne Sylvestre, une grande dame trop méconnue de la chanson, qui le côtoya beaucoup et qui, actuellement, célèbre son souvenir et son talent en collaborant à un spectacle Gare à Riffard.
Elle a inscrit à son répertoire La margelle, un véritable petit bijou d’humour noir. Elle précise à la fin que c’était encore plus drôle quand Riffard la chantait.

Pour être honnête, l’ami Roger était tombé au fond d’un puits d’indifférence dans mes souvenirs. Je retrouvais parfois son nom au détour de lectures sur Brassens. Ah oui, celui qui chantait le badinage avec Timoléon le jardinier !
En me replongeant pour vous dans sa discographie, j’ai déniché quelques bijoux empreints d’une fraîche poésie. Ils semblent même avoir pris du fumet et du corps, à travers les décennies.
Les quelques lignes déposées par Brassens, au dos de la pochette d’un 45 tours de 1962, n’ont pas pris une ride :
« Que les tenants du bel canto fassent la sourde oreille : Roger Riffard ne chante pas pour eux. Il suffit, à ce cheminot en rupture de gare, de pousser deux ou trois notes, pour nous convaincre que l’art vocal n’est pas son fort. En bref, Roger Riffard ne chante pour personne et c’est tant mieux. Il parle. Il raconte sur un ton comique les petits chagrins, les petites misères de ceux qui regardent les autres danser et ne savent pas mettre un pied devant l’autre, ceux qui regardent partir les trains de vacances sans jamais les prendre.
Un poète en fin de compte qui s’exprime dans une langue châtiée et personnelle. »
Il ne chante pour personne mais on aurait tort de ne pas l’écouter.
Rien de nouveau sous le soleil blafard de pollution ! Il y a quelques jours, les pouvoirs publics nous suppliaient de ne pas circuler en ville. Il y a un demi-siècle, de manière prémonitoire, Riffard nous invitait déjà à filer À la cambrousse :

« Le soleil semble
Pas bien costaud
V’là qu’ se rassemblent
Dans les hostos
Tous les microbes
Du mois d’octob’e …

… Paris y a pouce j’ lève mon doigt
Ma muse rustique à la glèbe se doit

À la cambrousse
J’ m’en veux aller
Z’ouïr la douce
Chanson des blés
Changer mon luth
Pour une flûte
À mon aimée montrant du doigt
Mes troupeaux de vaches de moutons et d’oies… »

Doux rêveur, il nie la fracture sociale dans Jojo du Magenta et imagine que l’amour peut unir baronne et plombier :

« Par un soir de printemps Jojo-du-Magenta
À Mimi-de-Charonne offrit le cinéma
Cependant qu’il murmurait d’un air attendri
Comme quoi j’aim’rais bien que tu soy’s ma souris
Il faut dir’ que ce gnard était un vrai verjot
Attendu que Mimi en pinçait pour Jojo
Il put s’en assuré par un test positif
Une nuit du côté des fortifs

L’amour ça rôde partout
Ça hèle n’importe où
Sous les buissons dans les faubourgs
Autour des petits fours

Car pendant ce temps là Oscar-de-la-Timbale
Pour Virginie-du-Pin tournait le madrigal
Et ce petit jeu conduit à certains écarts
Ma Virginie par ci par là mon cher Oscar
Les v’là pris comme on dit dans des liens plus étroits
Et du fait que de deux ils seront bientôt trois
Par-devant le curé de Filbur’-les-Essieux
Ils deviennent Madame et Monsieur

L’amour peut mettre d’accord
Les gens du même bord
Aussi vrai qu’il peut affilier
La baronne au plombier

D’Oscar et Virginie naquit Éléonore
Quand Jojo et Mimi produisirent Totor
J’en conclus que Totor atteignit ses vingt ans
Au moment qu’Éléonore en faisait autant
Ces enfants sont d’abord devenus compagnons
À l’occas’ de l’exposition du champignon
Ils se mirent en ménag’ subito presto
Vers la fin du salon de l’auto

L’amour confond les milieux
Il unit deux par deux
Ceuss’s de la haute au populo
C’est ça qu’est du boulot »

Cela dit, il se rend compte effectivement qu’il y a du boulot quand il s’agit de séduire mamz’elle Grand Flafla :

En réalité, Roger Riffard ne se nourrit guère d’illusions sur la sincérité des sentiments humains. Comme clamait Coluche, une bonne dizaine d’années plus tard, « les hommes naissent libres et égaux mais certains sont plus égaux que d’autres ».
L’actualité le rattrape avec les affaires des écoutes téléphoniques. Nul besoin de quelconque technologie, déjà, à son époque, le bouche à oreille, malveillant, mesquin, diffamant, fonctionnait entre les Jules et les Étienne(s), prénoms emblématiques de deux classes sociales :

Roger est lucide sur lui-même et sur le regard que les autres portent sur lui. Tandis que les « julos et les nénettes jouent d’la hanche et du tibia », il reste scotché à la buvette du bal car il gambille d’une manière lamentable(ue).

« Je n’aurai pas de p’tit’ maison
Pour y chanter mes p’tit’s chansons
J’ les chanterai sur les chemins
Comme c’est écrit dans l’ creux d’ ma main
Les habitants des p’tit’s maisons
Se dis’nt entre eux
Que j’ suis un paresseux
Ils n’ont pas tort les habitants
Des p’tit’s maisons où l’on s’ plait tant … »

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Ils n’ont eu qu’un tort les gens actifs, c’est de ne pas faire grand-chose pour que cet oisif poète ait la reconnaissance artistique qu’il méritait.
Roger Riffard fut modeste et discret jusqu’au dernier jour de son existence. Ultime pied de nez à la vie, il mourut, dans un quasi anonymat, en lever de rideau de son ami Georges Brassens en quittant notre terre deux heures avant lui, le 29 octobre 1981.

« … Quand j’ clamserai j’ voudrais que ce soye Edouard
Qui me conduise au son de sa guitare
Il m’ jouerait un bath de petit air
Un genr’ d’Ave ou de Pater

Leurs chichis d’enterr’ment moi, ça n’ me dit rien
Surtout qu’à la papa ça marche aussi bien
Et j’ m’en irai bercé par la musique
Derrière un vieux bourrin mélancolique
Salut l’ Bon Dieu Saint-Pierre et tout’ la clique »

Abandonnant l’octave de trop dans sa voix, il n’a jamais peut-être aussi bien chanté qu’au son de la guitare d’Édouard. Ça s’achève de manière poignante.
Roger Riffard repose dans le petit cimetière de Banhars, un hameau du pays du Haut Rouergue, en Aveyron. J’imagine un petit carré d’herbe piqueté, en cette saison, de pâquerettes et de marguerites.
Ce serait tellement chouette qu’à l’époque de The Voice, on effeuille ses tendres fleurs musicales.

 

Bonjour chers auditeurs … ou le commentaire sportif

J’écarquille les yeux. Voici ce que je lis à la page 98 de Le violon de Maman, un livre que m’a envoyé récemment son auteur Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente :
« La pièce que nous appelions « l’étude » était longue et bien chauffée, car nous y passions le plus clair de notre temps en dehors des heures de classe. Il y avait comme une chaleur animale dans la proximité de ces corps à moitié vautrés sur les livres, dans un temps qui s’éternisait alors que les esprits tentaient de comprendre ou de mémoriser les leçons de la journée. La torpeur gagnait parfois la bataille, mais il arrivait qu’un spectacle singulier nous en tire : le fils de la directrice faisait une irruption bruyante dans la cour jusque-là silencieuse, un ballon de foot aux pieds, et commençait tout seul une incroyable partie de football où il était tour à tour chacun des protagonistes. Ballon au pied, il faisait l’équipe entière et le commentateur. On eût même dit qu’une foule invisible l’applaudissait, car il en imitait les remous et les exaltations par des sons plus assourdis. Malgré nous, nous suivions les aléas du match, ses fougueuses galopades l’entraînant aux quatre coins du stade imaginaire :
Navarro passe à Real, qui reçoit net, passe à Gento, qui dribble avec habileté », et il avançait en zigzag, se déhanchant parfois comme s’il évitait deux joueurs de l’équipe adverse …on entendait son souffle qui s’accélérait, il bavait dans l’excitation du jeu et la précipitation des commentaires. « … Sur un corner de Gento, Di Stefano s’élève plus haut que tout le monde, en plein cœur de la défense, et propulse le ballon … goal … GOALLL … » En haletant, il traversait à nouveau toute la cour qui résonnait du bruit de ses chaussures et des frôlements du ballon. Il était difficile de reprendre le fil de nos lectures, car même lorsque la tête replongeait dans les livres, nous ne pouvions nous retenir de suivre d’une oreille les nouveaux rebondissements du match. Je suis sûre que plus d’une vocation sportive a dû naître de ces viriles évolutions si passionnément commentées. »
« Le petit garçon footballeur qui l’a tant fait rêver », l’auteur le présente ainsi dans sa dédicace, c’est MOI ! Je vous offre même sa photo, la fenêtre de l’étude est même ouverte en arrière-plan :

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Comme tout journaliste (même en herbe) digne de ce nom, précis dans ses informations, je corrige ce qui est peut-être une coquille –et puis, un demi-siècle plus tard, la mémoire peut flancher non ?- Navarro effectuait la passe à Hector Rial, un remarquable joueur argentin du déjà grand Real Madrid des années cinquante !
Détail vestimentaire, j’admirais l’équipe castillane, outre son jeu exaltant, pour sa tenue immaculée, vierge à l’époque de toute inscription publicitaire. La machine à laver n’étant pas encore apparue dans la maison, ma maman borna mon souci du mimétisme aux chaussettes blanches comme atteste la photographie. La réclame OMO lave plus blanc naquit pourtant en 1952 !
Qui eut pu penser, pas moi en tout cas jusqu’à il y a encore quelques jours, que le grand club espagnol deviendrait objet de référence obligé dans la vie future de l’auteur qui a accompli toute sa carrière d’enseignante à Madrid et y demeure encore.
En égrenant mes souvenirs à l’encre violette, je vous ai déjà entretenu de la maison de mon enfance, un pensionnat de jeunes filles dont ma mère était la directrice :
« Enfants des villes, mômes des champs, vous ne pouvez pas imaginer les merveilleux terrains d’aventures que constituèrent ces deux cours ; un véritable complexe omnisports exclusivement pour moi, sans gardien, ouvert jour et nuit ! Selon mon humeur, il devenait terrain de football, court de tennis, vélodrome, parcours de Tour de France … »
L’enfant, sage voire même timide sur les bancs de l’école, devenait, par je ne sais trop quel dédoublement de la personnalité, expansif, intarissable et volubile dès qu’il tapait dans un ballon … une fois les devoirs accomplis et les leçons bien apprises.
Avec le recul, j’imagine votre frustration, Marie-Thérèse, recluse dans votre vie monotone de pensionnaire, entre cahiers et livres, en attendant le dîner au réfectoire, tandis qu’ivre de liberté, je courais en tous sens de l’autre côté de la fenêtre ouverte.
À cet instant, je pense au merveilleux poème de Prévert sur comment peindre un oiseau. Pour le pasticher, si je commentais, c’était bon signe et, longtemps après, vous avez pris doucement votre plume et écrit votre nom au coin d’un livre. Tant mieux, si je vous ai fabriqué du rêve, vous l’avez même concrétisé en fréquentant sans doute les gradins du stade Santiago Bernabeu (on disait Chamartin à l’époque).
Ma santé mentale dut-elle en souffrir, il me faut vous préciser encore que j’étais un petit homme orchestre au propre et au figuré. En effet, dans mes simulacres journalistiques, à l’occasion des matches internationaux, seul aligné devant une tribune imaginaire, j’interprétais, à la prise d’antenne, les hymnes des deux nations en présence. C’est ainsi qu’à défaut des paroles, sinon pour La Marseillaise, merci les cours d’instruction civique, je chantonnais très approximativement l’air de La Brabançonne quand j’étais sélectionné contre la Belgique, et Fratelli d’Italia quand j’affrontais la Squadra azzura !
Curieux, avide, particulièrement dans le domaine sportif, je me nourrissais de tout ce que lisais, de tout ce que je voyais par exemple … sur les épaules de mon papa dans les virages du stade de Colombes … notamment, ces musiciens de je ne sais quel régiment, qui effectuaient quelques tours au rythme de marches militaires sur la piste en cendrée avant d’exécuter les hymnes au centre de la pelouse. Psychologues de pacotille, ne diagnostiquez rien sur quelque éveil précoce au nationalisme, sinon un penchant perfectionniste : tout commentaire d’un match international digne de ce nom se devait de commencer par ce moment solennel.
Je m’abreuvais de tout ce que j’entendais. Forza Marconi, à l’origine de la télégraphie sans fil ! Dans mon enfance, on n’écoutait pas la radio mais la grésillante TSF. On la regardait même, la famille en rond autour du poste à galène avec sa litanie de stations aux noms quasi exotiques : Radio Sottens, Radio Droitwich, Monte Ceneri, Beromunster …
Je trépignais de plaisir lorsque, après le délicieux repas dominical préparé par ma chère maman, mon père tentait de localiser Paris-Inter sur les ondes moyennes avec le plus satisfaisant confort d’écoute.
Il est quinze heures, un dimanche des années 1950. Écoutez !

Le populaire chanteur d’opérette André Dassary entonnait ainsi l’indicatif de l’émission Sport et musique présentée par Georges Briquet. J’ignorais bien sûr que, quelques années auparavant, le premier chantait Maréchal, nous voilà ! alors que le second avait refusé de travailler pour Radio Paris contrôlée par les Allemands durant la seconde guerre mondiale, puis avait été déporté à Dachau pour « activités suspectes ».
En ce temps-là, par crainte que la radiodiffusion des matches du championnat de France de football nuisît à la fréquentation des stades par le public, les reportages en direct n’étaient autorisés qu’en seconde mi-temps.
On se contentait de « triplex » ; Georges Briquet animait l’émission souvent depuis un stade et partageait l’antenne avec deux autres confrères.
Ô voix magiques de ces radioreporters, je les ai encore dans les oreilles.
Tel le chant des cigales qui nous surprenait soudain sur la route des vacances lorsque nous approchions de la Provence, Bruno Delaye, avec son accent délicieux, sa diction impeccable, sa scansion volubile, m’envoyait, chaque dimanche, une carte postale sonore et ensoleillée depuis les stades méditerranéens.
Sa voix chaude était mes yeux. Il avait, en effet, une façon unique de mettre en images ses propos : « Attaquant vers la droite en regardant votre poste, l’Olympique Gymnaste Club de Nice en maillot rayé rouge et noir, culotte noire, bas noirs ; en face, le Racing Club de Paris en maillot cerclé bleu ciel et blanc, culotte noire, bas noirs à liserés bleu et blanc. » Avec lui, nous étions assis dans la tribune d’honneur du stade du Ray.
Au Nord, c’étaient les corons et la voix chaleureuse de Jean Crinon qui nous emmenait au bord de la pelouse des stades Henri Jooris de Lille et Félix Bollaert de Lens. La terre, c’était le charbon et les hommes dont il parlait, des enfants de mineurs de fond qui s’appelaient, immigration polonaise oblige, César Ruminski, Bieganski, Sommerlynck, Wisniewski, Sowinski, Théo Szkudlapski.
Et voici Georges Briquet et son reportage très littéraire en direct de Nîmes : « Ici le Parc des Sports de Nîmes, nous sommes très exactement à la 10ème minute de la première mi-temps qui oppose le Nîmes Olympique au Stade de Reims. Vous savez que cette dernière équipe est en tête du championnat avec 20 points alors que les Nîmois sont cinquièmes, à 7 points du leader, à égalité avec l’Olympique Lyonnais. Pour les Nîmois ce match est d’une importance capitale s’ils ne veulent pas être définitivement décrochés de la tête du classement. Il fait très beau dans la préfecture du Gard et les 13793 spectateurs payants, sans être transportés de joie, semblent ravis de la combativité des crocodiles. Il est vrai que le terrain du Parc des Sports, un peu dur et bosselé, ne favorise pas la manière plus classique, plus décomposée des Rémois et s’accommode mieux au jeu moins romantique, moins fouillé, mais aussi plus incisif des footballeurs locaux. Mais voici que Rahis s’échappe sur son aile gauche. Il passe à son intérieur-gauche Mazzouz, le demi-centre rémois Jonquet tente de s’interposer, sans succès, la balle est dans les pieds d’Akesbi qui se débarrasse de l’emprise de Penverne, et voici que le demi-gauche Barlaguet accouru en renfort de l’arrière tire aux seize mètres et marque le but … »
J’étais aussi attentif qu’en classe sur le phrasé du commentateur, le choix de son vocabulaire, la précision des informations qu’il fournissait, le timbre de sa voix et ses élans d’enthousiasme ou de … désespoir. Je m’appropriais tout cela pour le réinvestir dans mes propres reportages. Je ne dis pas que dans ma logorrhée, je ne cédais pas à la fameuse paragoge « le Parc-eu des Princes » qui m’irrite tellement aujourd’hui.

GeorgesBriquet 1936

Les reporters se trouvaient au bord du terrain ou au milieu du public dans les tribunes. Ainsi, nous percevions les bruits mats du ballon et les exclamations des spectateurs proches. Sans doute, est-ce pour cette raison que je les restituais dans mes commentaires.
Une ordonnance de 1945 interdisait l’établissement d’émetteurs privés dans tout l’hexagone, mais pas la diffusion depuis les pays voisins. Ainsi, dans les années cinquante, Radio-Luxembourg (l’ancêtre de RTL) proposait Le dimanche des auditeurs, une émission animée par André Bourillon. Le talentueux journaliste de L’Équipe Jacques de Ryswick ainsi que Patrick Saint-Maurice, commentaient plutôt les matches des équipes, géographie oblige, du Nord et de l’Est de la France. Le stade Saint-Symphorien à Metz, la Meinau à Strasbourg, Bonal à Sochaux, le maillot grenat flanqué de la croix de Lorraine du Football Club de Metz, m’étaient devenus coutumiers.
D’ailleurs, je suis persuadé aujourd’hui que mon intérêt persistant pour les enceintes sportives naquit à cette époque. J’ai voulu visiter les théâtres des joies de mon enfance.
C’est ainsi qu’une vingtaine d’années plus tard, je me rendis à Wembley, le « temple du football ». Le mercredi 25 novembre 1953 s’y était déroulé le « match du siècle » entre l’Angleterre invaincue à domicile depuis la naissance du « football association », et la Hongrie, la meilleure équipe du monde. Ce jour-là, à la sortie de l’école, je surpris mon père devant la TSF en compagnie de la professeure d’Anglais du collège qui lui traduisait les commentaires de la BBC. Le Onze d’or, ainsi est surnommée l’équipe magyare pour l’éternité, l’emporta 6 à 3. « Ici Londres, les carottes sont cuites pour les rosbifs, je répète … ». Deux ans plus tard, à Colombes, juché sur les épaules de mon papa, je vis en chair et en os ces joueurs de légende, Puskas, Kocsis, Hidegkuti, Czibor, Grosics. Les chars russes allaient provoquer peu après leur exil vers de grands clubs espagnols.
L’écrivain qui fait de moi le héros d’un chapitre de son livre ne mentionne pas que j’étais également un commentateur zélé de cyclisme. Et pour cause, à la saison du Tour de France, l’année scolaire s’achevait et les pensionnaires rejoignaient leur famille.
Il me manque tellement depuis quelques semaines que je vous livre encore quelques lignes de Cavanna. Oui, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, il écrivit un petit ouvrage sur le Tour au début des années 60. J’en possède un exemplaire jauni, froissé et écorné qui appartint à une école primaire de Seine-et-Marne. Pour se justifier de son acte littéraire, Cavanna disait qu’il fallait bien nourrir les enfants, le père aussi !
« Le Tour de France, c’était notre Iliade, notre Odyssée, notre Chanson de Roland et notre guerre des Malouines. Cherchez dans le dictionnaire les mots que vous ne comprenez pas. Je veux dire que nous en étions dingues, archi-dingues. Nous volions des sous à nos parents, crime inouï et fort difficile à mener à bien, ou, si pas possible, nous volions directement les journaux chez le marchand, pour comparer les louanges fabuleuses des journalistes sportifs et calculer les chances des champions d’après leurs écarts, les bonifications, des tas de paramètres très compliqués que le plus borné en calcul maniait avec une dextérité de surdoué … »
Les géants de son époque s’appelaient Antonin Magne, Bartali (un rital évidemment), Charles Pélissier, Vietto. Mes fidèles lecteurs le savent, moi je n’avais qu’une idole : Jacques Anquetil, mon proche voisin de Quincampoix, qui se révéla à la planète cycliste en 1953.
Le Tour de France, c’était effectivement le récit d’une épopée moderne avec ses personnages, sa dramaturgie jour après jour.
Ce n’est sûrement pas un hasard si le cyclisme et le journalisme sont nés en même temps par activités réciproques. C’est le journal L’Auto avec son emblématique directeur Henri Desgrange qui créa le Tour de France en 1903. La couleur jaune de son papier inspira plus tard le maillot distinctif du premier de la course. De la même façon, le quotidien rose La Gazetta dello Sport fondit le Giro ou Tour d’Italie.
Dès que madame Solle-Tourette, ma valeureuse enseignante du cours préparatoire, m’eut appris à lire, je me mis à farfouiller dans les collections de Miroir-Sprint, But&Club (et France-Football) que mon père achetait puis rangeait au grenier. Quelques années plus tard, je me plongeai dans la lecture mensuelle du Miroir du Cyclisme et du Miroir du Football (« une certaine idée du football » était son leitmotiv !), des revues dans la mouvance du quotidien L’Humanité.
N’imaginez pas que c’était de la littérature au rabais. Je vous en fournis la preuve, régulièrement, quand je vous raconte les Tours de France d’antan en empruntant aux grandes plumes de l’époque, Abel Michea et ses Histoires racontées à Nounouchette, Émile Besson, Maurice Vidal et sa chronique Les Compagnons du Tour, Pierre Chany …
Une colonne dans le quotidien L’Humanité du 13 juillet 1951, le Tour visite le village martyr d’Oradour-sur-Glane : « Un vélo calciné … un vélo noir sans roues … un guidon tordu … Zaaf, le Nord-Africain, regardait cela hier, à Oradour ; il écoutait le curé lui raconter la triste histoire. Oradour, c’est une étape du tour. Zaaf pensait en lui-même que les enfants du village auraient pu l’applaudir … s’ils n’avaient été assassinés en 1944. Zaaf et ses amis pensent que le Tour est une chose vivante, joyeuse ; qu’il faut le défendre contre la guerre. Le vélo noir accroché aux murs nus de la maison en ruine, restera dans le cœur de Zaaf. »
Hélène Parmelin, brillante journaliste, romancière, critique d’art et épouse du peintre Édouard Pignon, suivit la grande boucle pour le compte de l’organe de presse du Parti Communiste. Voici un extrait, plus léger, d’un délicieux billet rédigé lors du Tour 1950, lors de la traversée d’un village de Charente :
« Villeneuve-la-Comtesse … Le Tour va passer. Ordre d’enfermer les chiens et de rentrer les poules. Ordre de coucher les vélos dans l’herbe et d’échouer les voitures dans les fossés. Une camionnette rafle toutes les grand’mères, et les amène avec leurs pliants. Il y en a une qui a 99 ans … On transporte une accouchée de sept jours. Il ne reste personne, qu’un bébé dans une voiture et sa mère-grand qui dit : « Pauvre petite poule, va. Moi, je t’aime mieux que tous les Bartali. »
Écoutez une des photographies sonores que Georges Briquet nous offrait dans son émission de commentaires, le soir à l’étape :

Vous comprenez comment j’ai appris à connaître ma douce France, ses paysages, ses personnages illustres, son histoire. Si, bien plus tard, je surprenais mes passagers en parlant de Giraudoux dans la traversée de Bellac, c’est sans doute au Tour de France que je le dois. La guerre de Troie n’aura pas lieu mais les batailles sur la route du Tour se déroulaient chaque jour de juillet. Une année, je fus fier qu’après le passage des coureurs devant la maison, le grand Briquet évoque mon bourg natal « dans le poste ». On n’avait pas besoin d’un « Polo la Science » pour nous faire découvrir les beautés de notre pays. L’érudition était fréquente chez les journalistes sportifs de l’époque. Bien évidemment, dès que l’occasion se présentait, j’enrichissais mes reportages de ces détails glanés ici ou là.
J’ai déjà raconté l’anecdote tant elle semble maintenant surréaliste. Le 29 juin 1956, assis avec mon père toujours devant l’antique TSF, « j’assistai » en direct à la tentative victorieuse de Jacques Anquetil contre le mythique record de l’heure de Fausto Coppi. Je ne sais plus le nom du radioreporter mais il lui fallait un sacré talent pour nous tenir en haleine en décrivant l’heure merveilleuse de mon champion, moulé dans son maillot de soie verte de la marque Helyett, tournant au rythme d’une horloge imaginaire sur la piste du vélodrome Vigorelli de Milan.
Quelques mois plus tard, survint un événement considérable dans ma jeune vie. Croyais-je encore en lui, en tout cas, le monsieur à la barbe blanche m’apporta un poste à transistors de marque Pizon Bros. De leur côté, mes parents qui n’y croyaient plus s’offrirent un téléviseur de marque Grandin à l’occasion de la visite officielle en France de la jeune Elizabeth II reine d’Angleterre … No comment comme on dirait à Buckingham Palace.
Avec ces arrivées technologiques, le cercle de famille se déforma quelque peu. Équipé de mon « transistor » portatif, je manifestai rapidement mes premières velléités d’indépendance en m’isolant dans ma chambre. D’autant qu’entre temps, était née Europe n°1, une nouvelle station de radio privée française émettant dans la région de la Sarre.
Les mois de juillet furent désormais rythmés au quotidien par les flashes toutes les demi-heures et les reportages « permanents » lors des grandes étapes de montagne ou faits exceptionnels de course.
Métaphore honnête du sport en chambre, l’oreille collée à mon transistor, j’écoutais, tous les après-midis, allongé sur mon lit, les commentaires enflammés de Fernand Choisel, Émile Toulouse, Jacques Forestier, à bord de motos et voitures, au cœur de la course.
J’adorais leurs pointages fréquents effectués pour évaluer les écarts entre les échappés et le peloton, voire les retardataires. L’un des reporters informait son confrère à l’arrière : « Attention, je déclenche un top au niveau d’une caravane surmonté d’un drapeau bleu blanc rouge ! ou Top, nous franchissons un passage à niveau ! … Parfois, aléas du direct, le journaliste à l’arrière ne voyait pas le repère convenu. Ma montre au poignet (celle offerte pour ma première communion !), je regardais la trotteuse tourner sur le cadran avec plus ou moins d’inquiétude selon que mon champion se trouvait à l’avant de la course ou non. Le journal L’Équipe ouvert à la page des classements de la veille, à proximité, je supputais sur ses chances de prendre ou conserver le maillot jaune. C’était sans compter avec les bonifications attribuées aux deux futurs premiers coureurs de l’étape. L’école était finie mais mes révisions sur le tas en calcul mental et sur les nombres complexes valaient tous les cahiers de devoirs de vacances !
Lorsque Europe n°1 quittait quelques instants la route du Tour pour un flash d’informations, la diffusion d’une réclame ou une pause musicale, je basculais sur l’antenne de Radio-Luxembourg. J’étais moins réceptif à la voix monocorde et au débit très lent de Alex Virot, que voulez-vous, j’allais bientôt appartenir à la génération yéyé de Salut les Copains. Il fallait que ça twiste !
Alex Virot était pourtant, avec Georges Briquet, un des pionniers du radioreportage sportif et un grand nom du journalisme. Sous le pseudonyme de Capitaine Alex, il avait eu aussi une conduite héroïque pendant la Résistance. Peu charitable, je me moquais notamment de ses reportages des combats de boxe très populaires à l’époque. Avec sa manière si personnelle d’effectuer un commentaire très fouillé et son souci du détail, j’avais l’impression que les boxeurs décochaient un coup de poing … toutes les deux minutes. Vous imaginez ce que cela donnait lorsqu’il assurait le passage des coureurs au sommet des cols ou les sprints à l’arrivée. J’exagère probablement. En Autriche, pour suivre les championnats du monde de ski alpin de 1938 pour Radio Cité, il abandonna toutes les compétitions pour venir au plus vite à Vienne assister à l’entrée de l’armée allemande. Avec le téléphone d’un café, il fit même entendre en direct le bruit des bottes des troupes hitlériennes. Que dire en comparaison, des gauloiseries récentes de Nelson Montfort et Candeloro?
Alex Virot, ce très respectable et talentueux journaliste, mourut en service commandé sur la route du Tour de France 1957. Les auditeurs de Radio-Luxembourg entendirent pour la dernière fois sa voix, le 14 juillet vers midi et demi. Peu de temps après, sa moto s’écrasa dans un ravin dans une descente vers Ax-les-Thermes alors qu’il suivait le coureur seul en tête. Il n’assisterait pas à la victoire de Jacques Anquetil qui était son favori. Guy Kédia, un brillant reporter aussi, lui succéda bientôt.
Dans ce nouveau type de reportage, l’émotion du direct nous captivait. Nous percevions en arrière-plan, voire même couvrant la voix du reporter, les acclamations des spectateurs sur le bord de la route, les klaxons des motos et voitures suiveuses. Ainsi se construisait de la vraisemblance.
Dans L’ironie du sport, Antoine Blondin se plaisait à dire : « J’ai fait quatre fois le tour de la terre à 37km/h soit à la vitesse d’un coureur du Tour de France, vous pensez bien que je suis un reporter sans frontières ! » Il ne croyait pas si bien dire. Par sa présence au plus près des sportifs, au cœur de la course, le travail du journaliste sportif se rapprochait de celui de grand reporter. Et, ce n’est sans doute pas un hasard, si une dizaine d’années plus tard, forts de leur expérience sur le champ des batailles du Tour, Fernand Choisel et Guy Kédia furent envoyés par leur rédaction pour relater les affrontements entre CRS et étudiants sur les barricades de mai 68. Son magnétophone en bandoulière, Fernand Choisel nous faisait vivre en direct la révolte étudiante à travers les rues du Quartier Latin avec la même intensité que la bagarre des champions cyclistes dans l’ascension du Tourmalet. Les sinistres hommes à la matraque du ministre de l’intérieur succédaient à l’inquiétant homme au marteau qui guette le coureur défaillant.
Les archives sonores de ces reportages en direct sur la route du Tour sont rares. En voici cependant un de l’inénarrable journaliste Luc Varenne, glané sur les ondes belges. Son chauvinisme excessif était presque touchant. Je plante le décor : l’immense champion belge Eddy Merckx après une descente vertigineuse du col d’Allos est en train de gagner son sixième Tour de France.

Dans le camp français, les journalistes exultaient sans doute. Bernard Thévenet venait de ravir la toison d’or au roi Eddy, le Cannibale. Vas-y Nanar !
À l’issue des longues heures passées, l’oreille collée au transistor, venait le moment de passer aux travaux pratiques.
J’enfilais mon éclatant maillot jaune, cousu par une enseignante qui, justement, surveillait les études au pensionnat. Elle avait même brodé sur la poitrine les fameuses lettres HD en hommage à Henri Desgrange. Une vieille chambre à air usagée enroulée sur les épaules, pour « faire encore plus vrai », un bidon d’eau naturelle, juste « chargé » d’émotions et du matériau linguistique nouvellement acquis, j’enfourchai mon petit vélo vert et … c’était parti pour une folle chevauchée à travers les deux cours du collège que je prolongeais souvent par un tour dans le quartier et l’ascension de la rue du Bout de l’Enfer. Le souffle ne me manquait pas pour assurer le reportage, évidemment captivant, de ma course.
Parfois, un piéton amusé m’encourageait : Vas-y Robic ! J’étais un peu vexé, j’aurais bien aimé qu’il criât : Allez Anquetil ! C’est ce qu’on appelle le conflit des générations. Et puis, c’est vrai, le style de mon champion était inimitable.
Peu à peu, la télévision devint envahissante. Vous savez ce que c’est quand on est gamin, on adore les images. Les retransmissions télévisées sur la grande boucle devinrent quotidiennes … quand la météo n’empêchait pas les hélicoptères de décoller. Robert Chapatte, ancien coureur, nous initia aux finesses et roueries de la stratégie de la course cycliste (ah le fameux « théorème de Chapatte »).
Je grandissais. Ce fut mon tour d’être reclus comme pensionnaire au lycée Corneille de Rouen. Et malheureusement, Victor Hugo n’avait pas écrit la Légende des Cycles. Dommage d’ailleurs qu’il ne naquit pas un siècle après que Napoléon eût pointé sous Bonaparte, il nous aurait offert, j’en suis persuadé, des pages magnifiques sur Ottavio Bottecchia le bûcheron du Frioul, Nicolas Frantz dit le Teinturier, et Lucien Buysse, un belge colombophile surnommé le Pigeon d’acier.
La télévision coupa les ailes à un certain lyrisme. Plus qu’un commentateur des images que nous voyions, le téléreporter devint surtout un amplificateur d’émotions, un chargé de communication de connivence avec le téléspectateur qui voyait la même chose que lui.
L‘exemple type en fut Roger Couderc, le seizième homme du XV de France. Allez les petits ! Comme il les aimait ses petits. Secondé par Pierre Albaladejo, ce n’était plus le Sud-Ouest mais la France entière qui se planta devant le petit écran, le samedi à quinze heures, pour suivre les rencontres du tournoi (alors) des cinq nations. Et fleurirent de savoureuses expressions du terroir comme les mouches ont changé d’âne, le cochon est dans le maïs ou la cabane est tombée sur le chien !

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Terrorisme de l’audimat, lentement mais insidieusement, le commentaire sportif s’appauvrit. Le pathétique Tout fout l’camp chanté par Mouloudji : Y’a plus de boxons, y’a plus de boxeurs … ni de reporters » Plus besoin de créer, de donner libre cours à l’imagination pour retenir l’attention du téléspectateur. Pour le flatter, le reportage tomba trop souvent dans un discours désolant de banalité, appauvri sur le plan du vocabulaire, au service d’excès cocardiers et triviaux. J’avais renoncé depuis déjà longtemps à ma vocation enfantine. Vieux chnoque avant l’âge, j’avais la nostalgie des reportages d’autrefois … y compris les miens !

Mon cher Jean-Michel, tout à fait Thierry ! Aphorismes, maximes et poncifs de certain commentateur vedette, pourtant talentueux auparavant, firent même les choux gras des Guignols de l’Info :
« On peut en conclure qu’une arcade sourcilière anglaise est plus fragile qu’un crâne camerounais » … « Fauché comme un lapin en plein vol » … « Monsieur Foote, vous êtes un salaud » … « Les Caennais sont désavantagés par le vent qui souffle à leur avantage » … « Si cette retransmission peut l’aider à sortir du coma, nous en serions très heureux » … « Depuis que Courbis est sous les verrous, Toulon ne se porte pas trop mal » … « On se demande pourquoi la Fédération a confié l’arbitrage de ce match à un arbitre tunisien, alors qu’il existe de très bons arbitres en Europe » … « Il faudrait confier l’organisation de la Coupe du monde à des pays adultes » … « Il y a toujours un barbu dans l’équipe d’Argentine » … « Le portugais est bricoleur » … « L’Albanie, le pays des aigles mais des aigles déplumés » … « Ils ont tous deux la peau noire, mais ce sont tout de même de très bons joueurs » …
En mon âge adulte, je ne rêvais plus du tout devant cette forme de « beaufitude ».
Tant qu’à manier l’aphorisme et le cliché, je préférais l’humour d’un journaliste de presse écrite régionale et ses articles sur des rencontres entre équipes corporatives : « Les Gaziers asphyxiés par le rythme de leurs adversaires … La formation de l’E.D.F survoltée … Les dentistes se sont cassés les dents sur une défense renforcée… L’A.S Boucherie très saignante … »
Éclaircie, au milieu des années 80, Canal Plus surgit dans le paysage télévisuel apportant un ton nouveau, vivant, intelligent et pédagogique dans le traitement du reportage de football, grâce notamment au tandem constitué par Charles Biétry, le directeur des sports de la chaîne, et le regretté Thierry Gilardi.
Ancien grand reporter à l’Agence France Presse (AFP), Biétry délaissait le ressenti immédiat pour traiter le commentaire comme une pure information au sens où sa contextualisation fonde la liberté d’interprétation. Ainsi, occulter le contexte politique en Ukraine, lors des récents Jeux Olympiques d’hiver, et social au Brésil lors de la prochaine Coupe du Monde de football, auraient constitué pour lui une grave faute journalistique. Et, il ne s’agissait pas d’éluder la question en en disant juste deux mots pour se donner bonne conscience.
Je me souviens qu’à l’occasion de la Coupe du monde 1998, dans un magazine que Canal consacrait à l’événement, adoptant certains angles de vue originaux et pertinents, Biétry étudiait les hymnes (oui, ceux que j’entonnais quarante ans auparavant !) des équipes en présence, leur origine, leur signification, leur rapport peut-être avec le style de l’équipe nationale. Ainsi, il demanda même à Carla Bruni, moins insupportable alors, de chanter Fratelli d’Italia.
Un ancien excellent footballeur argentin du Real Madrid, Jorge Valdano, affirmait que « quelqu’un qui ne connaît que le football, ne connaît rien au football ».
C’est une forme de grief déguisé contre l’invasion ou l’inflation de consultants, anciens sportifs de haut niveau, censés apporter leur expérience pointue dans leur discipline, à côté d’un commentateur déclencheur d’émotions.
Pierre Albaladejo fut l’un des premiers du genre pour le rugby, outrepassant, avec intelligence, sa stricte connaissance du jeu pour modérer certains élans cocardiers de Roger Couderc. Mon champion Anquetil officia avec compétence sur les ondes d’Europe 1 auprès de Fernand Choisel, puis à la télévision avec Robert Chapatte sur Antenne 2. La tâche n’était pas si aisée, ainsi le si populaire Raymond Poulidor ne fut jamais convainquant dans l’exercice, ce qui, a posteriori, confirmait peut-être son manque de clairvoyance en course.
Simple anecdote, je me souviens que les coureurs venant de franchir le sommet du col du Tourmalet, je m’approchai alors d’un véhicule technique de la télévision, équipé de moniteurs, pour suivre la descente et l’ascension finale vers Luz-Ardiden. Poulidor, consultant à l’époque, émit une opinion catégorique sur le succès des coureurs en tête. Les techniciens en régie, guère charitables, s’esclaffèrent et considérèrent immédiatement que les échappés seraient donc rejoints ; ce qu’il advint. Pauvre Poupou, là encore, il arrivait derrière Anquetil !
Vous imaginez si dans mes dithyrambes journalistiques enfantins, j’avais dû aussi jouer le rôle du consultant ?
J’ai été élevé dans ma jeunesse à la verve de grandes plumes littéraires qui se nourrissaient du contexte de l’époque pour interpréter la réalité d’événements sportifs. Merci à Antoine Blondin bien sûr, merci à Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares, qui raconta dans Sur le Giro 1949, le duel épique entre Coppi et Bartali, merci à Louis Nucera et ses Rayons de soleil, à Philippe Bordas et ses Forcenés, à René Fallet. Merci à vous Denis Lalanne, Henri Garcia, Jacques Augendre, Abel Michéa, Pierre Chany, Maurice Vidal, j’en oublie malheureusement.
Merci à vous François Thébaud, rédacteur en chef emblématique du Miroir du Football. J’ai relu ces jours-ci votre livre testament Le temps du Miroir, une autre idée du football et du journalisme. J’y ai retrouvé en introduction ceci :
« Imprimées, les feuilles mortes se ramassent aussi à la pelle. Alors pourquoi s’attarder sur le destin de l’une d’entre elles ?
Parce que durant seize années, le Miroir du Football a constitué un cas unique dans l’histoire de la presse sportive mondiale.
Unique par la nature de son contenu qui abordait tous les aspects – technique, tactique, économique, politique, moral, philosophique, esthétique – d’un phénomène social auquel les intellectuels restaient indifférents.
Unique par l’audace et l’entêtement de ses campagnes dont le temps a presque toujours justifié le bien-fondé, même quand elles étaient menées « contre le courant ».
Unique par la vigueur de son ton. Chaleureux et enthousiaste envers les joueurs, la chair et le sang du football. Critique envers les dirigeants de clubs et de fédérations. Polémique envers les affairistes, les politiciens et les technocrates, toujours prêts à exploiter ou manipuler les sportifs …
… Unique par l’autonomie rédactionnelle et la liberté d’expression arrachées au prix d’un combat quotidien à une direction que ses intérêts, son autoritarisme et son appartenance politique (Parti Communiste Français ndlr) ne prédisposaient ni à la tolérance, ni au laxisme … »
Oui, le foot prêtait à un débat d’idées. François Thébaud et Jacques Ferran, alors rédacteur en chef de L’Équipe, s’invectivaient avec brio à longueur de colonnes. Le premier louait la beauté du jeu, la défense en ligne d’Anderlecht et du Football Club de Nantes, le jeu offensif « à la rémoise », le second prônait la culture du résultat avant tout et l’efficacité du catenaccio de l’Inter de Milan. Il arrivait que mon professeur de papa adressât un long courrier à l’un ou à l’autre pour le féliciter ou le fustiger.
Au début des années 60, mon instituteur de certificat d’études, classe que j’avais dû fréquenter en attendant d’avoir l’âge légal pour entrer en sixième (!), s’inscrivit à un concours pour recruter des téléreporters sportifs, organisé par Raymond Marcillac, directeur des sports de l’unique chaîne de télévision française. Parmi cinq mille candidats, il parvint jusqu’à la finale. Auparavant, il avait vaincu, en quarts de finale, un certain Daniel Pautrat que repéra bientôt le directeur de la radio Georges Briquet pour remplacer Robert Chapatte. L’ancien petit écolier était fier de la voix de son maître. Qui sait si j’avais eu quelques années de plus … Nous en parlons encore parfois un demi-siècle plus tard.
« Notre consœur Marianne Mako est au ras du sol » ! Pour aller à l’encontre de ce faux aphorisme mysogine énoncé par l’ami Thierry que j’ai égratigné plus haut, il faut remarquer l’arrivée notable et salutaire de femmes qui apportent aujourd’hui une sensibilité et une compétence nouvelles et rafraîchissantes au journalisme sportif.
De manière involontaire et prémonitoire, Roger Couderc leur rendit hommage, dans un exercice inhabituel pour lui, en récitant le Sonnet pour Hélène de Ronsard. Une fin élégante pour rendre l’antenne !

http://www.ina.fr/video/I08049747

 Remerciements chaleureux et émus à l’auteure Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente qui a ressuscité de merveilleux moments de mon enfance. Vous pouvez vous procurer son livre Le violon de Maman, à partir du lien suivant: http://marietheresebitaine.blogspot.fr/

Publié dans:Coups de coeur |on 1 mars, 2014 |13 Commentaires »

Cavanna est mort

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Hier soir, je lisais encore sa dernière chronique consacrée à la prise en charge du viol, parue le jour même dans l’hebdomadaire Charlie-Hebdo.
La nouvelle est tombée, ce matin, dans toutes les rédactions : Cavanna est mort ! Hara Kiri, Hara Kipleure titre joliment le quotidien Libération.
Nous le savions malade. Dans son livre Lune de miel ainsi qu’épisodiquement dans ses billets, il nous entretenait de celle qu’il nommait la salope à savoir la maladie de Parkinson dont il était atteint.
Parce qu’il avait accompagné ma jeunesse, parce que j’accompagnais sa vieillesse, parce que je l’avais fréquenté à une époque, je le croyais immortel au sens spirituel de l’académie française.
Plutôt que vous en parler maladroitement en ce jour de profond chagrin, je préfère vous renvoyer à deux de mes anciens billets consacrés, l’un à une exposition organisée en son honneur à Nogent-sur-Marne, l’autre à mon aventure d’un mois avec l’équipe de Charlie Hebdo.
Mon admiration, ma jubilation et mon affection y transpirent.

http://encreviolette.unblog.fr/2009/05/26/

http://encreviolette.unblog.fr/2010/12/23/

Cependant, je ne résiste pas à vous faire partager ici malgré tout une chronique en date du 20 février 2013, intitulée Fragment de l’Histoire du monde, celui qu’il vient de quitter :

- J’aimerais savoir
– Savoir quoi ?
– S’ils chantent.
– Qui donc ?
– Les soldats français. Nos petits soldats. J’aimerais savoir si, avant le combat, ils chantent La Marseillaise.
– Comme avant le match ?
– Voilà. Comme avant le match. Si le foot vaut bien une Marseillaise, que dire de la guerre ?
– Et ceux d’en face, je veux dire l’ennemi, chanteraient aussi leur propre hymne national ?
– Les deux armées l’une en face de l’autre, sur le champ de bataille bien balayé, drapeaux au vent, coup de canon solennel pour annoncer le début de l’action, je ne sais pas si vous voyez…
– Oh, parfaitement. Mais un seul coup de canon, alors. Il ne faut pas que l’adversaire puisse deviner quelle est l’importance de notre artillerie.
– Ce serait grandiose. Surtout aujourd’hui. Le Mali est vaste, vide, du sable à perte de vue. Il suffit de tracer les limites à la peinture blanche, ça fait un terrain de football parfait … Je veux dire un champ de bataille, bien sûr …
– Certes, ce serait fort émouvant. Cependant, je me demande …
– Quoi donc ?
– La Marseillaise avant le match, ou le combat, n’est-ce pas un peu prématuré ? c’est plutôt une prière qu’une action de grâce, n’est-ce pas ? On ne sait rien encore. On saura à la fin du match qui fut l’élu des dieux. C’est là qu’il faudrait chanter. Les vainqueurs entonneraient « On a gagné /Les doigts dans le nez », les vaincus « On a perdu/Les doigts dans le cul ». Ce serait beaucoup plus significatif que chanté avant l’empoignade.
– Je ne connaissais pas ces vers de La Marseillaise.
– Il faut les y incorporer. C’est la ferveur populaire toute spontanée. Notre chef suprême des armées, le généralissime François Hollande, vient de remporter un match décisif. A-t-on chanté La Marseillaise ? Je n’ai rien entendu.
– Vous n’écoutiez pas au bon endroit. Chez Paris-Match, par exemple … mais, pour la victoire définitive, nous ferons ce qui doit être fait, avec le secours des grosses cloches de Notre-Dame qu’on a fondues exprès pour fêter la croisade contre les Sarrasins maudits. Le pape en personne les fera sonner, les frais seront couverts par Calgon.
– Ah, non. Je vous interromps. Il n’y a plus de pape. Il a démissionné, c’était trop fatigant.
– Plus de pape ! démissionné ? Il nous a fait ça ? alors, nous sommes sans pape ! Dieu est sans pape ! Le Vatican est sans défense ! Il faut délivrer Saint-Pierre ! Dieu le veult ! Sus à l’infidèle !
Ainsi débuta, en février 2013, la grande Croisade de reprise en main, qui aboutit à la disparition totale des pays occidentaux, laissant la Chine et l’Inde seules face à face, telles que nous les voyons aujourd’hui.

Comme tu fis avec tes copains Reiser, Choron et Gébé quand la faucheuse les emporta,  j’ai envie, le cœur gros, de te dire, irrévérencieusement mais affectueusement : « Chouette, je vais pouvoir lire enfin L’œil du lapin qui sera, sans doute, réédité ! »

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Publié dans:Coups de coeur |on 30 janvier, 2014 |Pas de commentaires »

Le livre d’occasion fait le larron: « Le Crève-Cévenne » de Jean-Pierre Chabrol

C’est une habitude lors de mes séjours en Ariège. Au marché de Saint-Girons, après avoir fait provision de bons produits du terroir, j’envisage quelques éventuelles nourritures intellectuelles en fouillant les rayons d’un valeureux libraire vendeur d’ouvrages d’occasion, sous les arcades près du Champ de Mars.
Dès qu’il m’aperçoit, il me fait un petit geste de dénégation signifiant qu’il n’a toujours pas déniché L’œil du lapin de François Cavanna que je guigne désespérément. Qui sait, cher lecteur, si vous ne serez pas plus heureux en arpentant les vide-greniers et brocantes de votre région … pensez alors à moi.
Qu’à cela ne tienne, il est rare cependant que je reparte les mains vides. Rien, ou plutôt tout guide mes choix, un titre auquel je n’avais pas prêté attention à l’époque de sa sortie, parfois, simplement, un détail anodin comme la couverture ou quelques lignes lues furtivement.
J’aime caresser le livre en tant qu’objet. J’adorais dans ma jeunesse en découper les feuilles non rognées avec le coupe-papier en ivoire que me prêtait ma maman, sans atteindre néanmoins le degré de jouissance décrit par l’écrivain transalpin Italo Calvino :
« Les plaisirs du coupe-papier sont des plaisirs tactiles, acoustiques, visuels, et plus encore mentaux. Pour avancer dans la lecture, il faut d’abord un geste qui attente à la solidité matérielle du livre, pour donner accès à sa substance incorporelle. Pénétrant entre les pages en dessous, la lame remonte vivement, ouvre une fente verticale par une succession régulière de secousses qui attaquent une à une les fibres et les fauchent, avec un crépitement amical et gai, le papier de qualité accueille ce premier visiteur, annonce que d’innombrables fois tourneront les pages, poussées par le regard ou par le vent … le son, là, est celui d’une déchirure étouffée, avec des notes plus sourdes. Le bord des pages révèle un tissu filamenteux … S’ouvrir un passage dans la barrière des pages au fil de l’épée, voilà qui va bien avec l’idée d’un secret caché dans les mots : tu te fraies un chemin dans la lecture comme au plus touffu d’une forêt. »
Ces instants sensuels sont à ranger dans l’armoire des plaisirs disparus. Les livres d’occasion que je feuillette me procurent d’autres frissons. J’essaie d’imaginer le lecteur qui m’a précédé. Une émouvante dédicace manuscrite ou quelques annotations en marge des pages fournissent parfois des informations sur son identité. Quelques pliures, cornes et taches révèlent son manque de soin voire de respect. Quels événements de la vie font que l’ouvrage se retrouve aujourd’hui dans le bac du libraire ?
Vous ne pouvez pas imaginer combien, récemment, je fus malheureux qu’une fuite d’eau provenant d’un plafond trempe complètement quatre livres que j’avais prêtés. Ils sèchent depuis plusieurs semaines …
Vous ne pouvez pas savoir quel crève-cœur ce fut aussi lorsque je dus me résigner, à la mort de mes parents, à un tri drastique dans leur bibliothèque pléthorique. J’ai gâté alors plusieurs médiathèques d’écoles et de modestes villages.
Ce samedi-là, mon regard est attiré par un livre à la couverture rigide anonyme de couleur brune. Seule la tranche révèle son contenu en lettres dorées : LE CRÈVE-CÉVENNE J.P Chabrol France-Loisirs.

CreveCevenneblog

L’auteur ne m’est bien sûr pas inconnu. J’ai lu dans ma jeunesse sa trilogie Les Rebelles : « D’après Zola, y a-t-il autre chose en art que de livrer ce qu’on a dans le ventre ? Alors cet été là, pardonnez-moi, je me suis soulagé : ma Cévenne, mes voisins, mes parents, mes amis, les mineurs, les paysans, mon atavisme huguenot, mes idéaux marxistes, sur la terre comme au ciel, et sous la terre, la tramontane, la vigne et le charbon, un cocktail, un  » mescladis  » selon le vocable occitan, tout cela partait d’un lieu, un village que je nommais Clerguemort, qui rayonnait comme un soleil… »
Je me rappelle aussi la diffusion par feu l’Office de la Radio Télévision Française, de l’adaptation de Les Fous de Dieu, un roman où Chabrol évoquait la guerre des Camisards du dix-huitième siècle au cours de laquelle les Huguenots (protestants) cévenols menèrent une insurrection contre les persécutions consécutives à l’Édit de Fontainebleau.
Je me souviens encore et, peut-être surtout, des merveilleuses veillées au coin du feu auxquelles Chabrol nous conviait dans les séries Les Conteurs d’André Voisin et La nuit écoute de Claude Santelli.
En notre époque du zapping, texto et tweet, ce genre d’émissions où on donnait le temps au temps de l’oralité, apparaîtrait comme surréaliste et inconcevable. En l’état, elles seraient même interdites en raison des mesures contre le tabagisme sur les plateaux de télévision. Dans l’extrait ci-après tiré des archives de l’INA, Claude Santelli qui réalisa par ailleurs de magnifiques adaptations de nouvelles de Maupassant, tire sur sa cigarette tandis que Chabrol sa bouffarde à la main, captive l’attention de trois enfants avec son histoire.

La Nuit écoute Jean-Pierre Chabrol

Comme son homonyme cinéaste mettait en scène les petites histoires souvent sordides de notre bourgeoisie, Jean-Pierre nous racontait sa Cévenne : « C’est un espace romanesque qui répand le parfum perdu des puissantes armoires de jadis que l’on ne préservait pas des mites avec du poison, mais avec des sachets de lavande »
Chabrol , ça sent bon le terroir, les aïeux occitans qui faisaient chabrot (on dit même chabròl en occitan) en diluant un peu de vin rouge dans le reste de soupe au fond de l’assiette.
Est-ce mon goût prononcé pour la géographie de ma douce France que m’enseigna mon professeur de père, j’ai toujours montré une attirance pour la littérature régionaliste et pour ces écrivains qui racontent leur pays et ses gens.
« Les Cévennes… où c’est ? On me l’a posée bien souvent, cette question. Longtemps, elle m’irrita, mon amour-propre en souffrait, en souriait aussi, comme, celui de Picasso si, supposition absurde, un préposé lui demandait d’épeler son nom. J’eus bientôt toute une série de réponses toutes prêtes, une sorte de tirade, un pied-de-nez. De la vulgarisation la plus vulgaire : « vous voyez le Massif Central ? Vous voyez la Méditerranée ? à mi-chemin par le chemin le plus court, la ligne droite… » Du technique amer pour ignorants susceptibles : «vous connaissez Nîmes ? Bien sûr… quand vous quittez la Cité romaine en direction du nord-ouest, avant d’arriver au Puy, vous connaissez ? Naturellement ! Vous traversez tout un fourmillement de montagnettes désolées, quelques villages dépeuplés que personne ne connaît. Les Cévennes sont ce désert où personne ne passe, dont personne ne parle, vous voyez, il n’y a pas de honte… » De la poésie pratique pour les simples biens intentionnés : « Les Cévennes, c’est quand le Massif Central met les pieds dans le plat, ce sont ses gros orteils qui se tendent vers la Méditerranée, pour voir si l’eau est bonne entre Sète et Marseille… » Du touristique moralisant pour vacanciers communs : « au lieu de dévaler à 150 la trop fameuse Nationale 7, prenez donc à droite après Moulins, par Thiers et la Chaise-Dieu et vous m’en direz des nouvelles ! Si vous connaissez déjà la Côte d’Azur, il y a un endroit où vous aurez envie de vous arrêter, en sachant ce qui vous attend deux cents km plus loin , cet endroit, c’est les Cévennes. » De l’orgueil ancestral pour le curieux historique : « Comment, vous ignorez ça, vous ! Mais les Cévennes, c’est le petit pays devant lequel le Roi Soleil dut mettre les pouces ! », ou mieux : « utilisez le De Bello Gallico, mon cher, Jules César vous renseigne… Et bien d’autres, devenues machinales, et qu’on ne me laisse pas oublier, hélas ! si bien qu’il m’arrive de répondre : « Où sont les merveilleuses Cévennes ? Je ne vous le dirai pas, si trop de gens le savaient, elles ne seraient plus ce qu’elles sont ! »
En me penchant sur sa biographie, j’appris qu’il était né de parents instituteurs dans un modeste village au pied du mont Lozère. Comme moi donc, il passa son enfance dans une maison d’école. Écoutez comment il conte sa venue au monde à l’occasion d’une autre veillée.

Les Conteurs

Je découvris aussi qu’au printemps 1944, alors qu’il passait un certificat de grec en classe de khâgne, il sauta par une fenêtre de la Sorbonne pour échapper à la Gestapo. Il se retrouva dans un maquis Francs-tireurs et Partisans (FTP) puis engagé dans l’armée du général de Lattre de Tassigny qui le conduira jusqu’à Berlin. Qui sait, j’aime l’imaginer, s’il ne côtoya pas mon regretté ami forgeron ariégeois dont je vous ai parlé dans mon billet du 17 décembre 2012 La mort de quelqu’un de vrai, un délicieux conteur lui aussi.
Sans doute, ai-je aussi une sympathie naturelle pour son appartenance à la cour du roi Geo(rges) Brassens. Ainsi, fustigea-t-il la « bande de cons », les « copains d’abord » dans un article du Figaro littéraire de 1957 :
« Comme dans la plupart des cours, la conversation ne s’anime un peu que pour calomnier les maréchaux absents. Brassens adore ça. Il s’amuse à dresser ses féaux les uns contre les autres. Il gourmande, tonne, décore, exile, mord le chien, refait le monde, accuse n’importe qui de lui voler ses pipes, oppose Lepoil à Lénine, me jette dessus son perroquet, qui, déjà, m’en veut depuis toujours, se goinfre soudain d’infâmes galettes aux algues que les maréchaux s’empressent de trouver délicieuses avant de repartir chacun chez soi, tristes ou guillerets pour une moue ou une algarade souvent mal interprétée, tandis que le souverain réhabilite Victor Hugo en réclamant son café sur un ton pleurnichard. Bref, il règne. » Je précise que, beau joueur, Chabrol avouait appartenir à cette armée de maréchaux.
Ce sont probablement tous ces souvenirs qui font qu’inconsciemment, mon choix se soit porté sur Le Crève-Cévenne, ce jour-là.
Ce recueil de nouvelles, publié en 1972, constitue en quelque sorte l’épilogue des Rebelles. Il évoque la mort de son vieux pays. En voici les premières lignes :
« C’est long de mourir. C’est insupportable, une langueur ! Y aurait de quoi se flinguer un bon coup. Surtout quand il ne s’agit pas que de sa propre mort, quand se mourir soi-même ne suffit plus, quand il faut bien, se mourant, mourir aussi son pays. Crever sa mort dans la mort de sa terre. On ne peut que rester le soir au coin de sa cheminée, quand on en a encore une, à regarder flamber les dernières bougnes des derniers mûriers. Mais il y a pire, mais il est des soirs, des nuits, l’hiver surtout, par des temps à ne pas mettre un assureur dehors, où personne ne passe, où personne ne vient s’accroupir dans l’autre coin, outre-flammes. Alors on se résout à sortir, à chercher un toit, un autre feu, un autre coin, un autre agonisant, un mourant veinard qui voit, lui guilleret, quelqu’un venir mourir avec lui dans la crève du vieux pays. »
Jean Ferrat ne disait pas autre chose quand il chantait, non loin de là, la montagne d’Ardèche.
« … Le boulanger m’a dit que Mme Sirven était bien « fatiguée », ce qui signifie, chez nous, qu’elle est à l’article de la mort. Elle a quatre-vingt-cinq ans. Elle a inventé une sorte de métier qu’elle a exercé tout au long de sa vie.
Aussi loin que remontent mes souvenirs, je la revois toujours au même endroit, toujours pareille : à l’entrée du grand tournant, quand on quitte le village en direction de la montagne. Très maigre, à peine voûtée, toute vêtue de noir, d’étranges yeux, très clairs, bordés de sang. Je ne l’ai jamais vue jeune, je ne l’ai jamais vue vieillir.
L’après-midi de ce lundi 5 novembre 1971 tire à sa fin. À l’auberge, il y a le Fossoyeur, le père Louiset, l’Aubergiste et moi. La nuit tombe. Mme Sirven se meurt, et nous parlons. »
Mieux que ce livre, la voix chaude et caressante de Chabrol et ses citations en patois raconterait la vie des aïeux et ancêtres de son pays, avec nostalgie et aussi colère car il enrage de voir sa « Cévenne » disparaître.
Madame Sirven fut « une femme ni grande ni grosse, une jeune femme, une femme mûre, une vieille femme tout en os » qui, pour quelques sous, passa sa vie à gravir la montagne, avec sur le dos les sacs de charbon de cinquante kilos auxquels les mineurs avaient droit chaque semaine mais dont, travaillant à cette heure-là, ils ne pouvaient prendre livraison.
Ce ne sont pas les chèvres et les sangliers ni la fonte des neiges qui creusèrent le sentier abrupt qu’elle empruntait, mais ses deux pieds, en sandales l’été, en sabots l’hiver. Ce que Chabrol qualifie joliment de « l’érosion d’une vie ».
L’écrivain questionne aussi sa maman, notamment sur le temps où elle faisait la lessive à la cendre : Pâques, vers à soie, moissons, vendanges, quatre grands lavages de linge sale couronnant chacun une période pénible de gros travaux. Il en fallait des armoires bourrées de linge. On se mariait avec un trousseau complet.
Cela me rappelle le grenier dans la maison d’école de mon enfance. Dans un coin où il m’était interdit de fureter, il y avait des cartons remplis de draps, torchons, nappes et serviettes de table soigneusement pliés dans des housses en plastique. J’ai encore en ma possession un cahier où ma maman directrice consignait consciencieusement le trousseau de linge dont chaque jeune fille entrait en possession à sa sortie du collège. Je me demande même s’il n’était pas brodé à ses initiales. Anecdote surréaliste en notre époque où l’on collectionne les couettes imprimées made in … (?)
Chez les Chabrol, chaque grande lessive durait huit jours. Le linge était entassé dans une grande cuve puis recouvert de la cendre de bois du four de boulanger du papé. Puis, étaient déversés lentement de grands chaudrons d’eau de plus en plus chaude.
– Et ça suffisait à laver un linge si sale ?
– Si ça suffisait ! Le linge était merveilleux ! Et il sentait bon ! C’était la lessive naturelle.
La lessive non essorée et le linge de couleur, emportés sur une charrette étaient ensuite trempés dans l’eau de la Cèze, à quelques kilomètres de là.
Et puis ? « Et puis, on allait manger. Des omelettes. Des salades de haricots. Des aubergines aux tomates, parce que c’est bon froid. Et tout était fameux là-bas, quand tu avais travaillé la matinée entière … »
C’était aussi l’occasion de ramener un gros galet de la rivière qui, mis dans l’âtre, servait de chauffe-lit l’hiver.
Dois-je le considérer comme un privilège, j’ai connu cela aussi chez ma mémé Léontine. Ses chambres étant non chauffées, elle mettait une brique dans le four de son vieux poêle à charbon, puis l’enveloppant d’un papier journal, elle la glissait entre les draps de mon lit. Ça suffisait pour que je sois heureux !

« J’ai souvent pensé c’est loin la vieillesse
Mais tout doucement la vieillesse vient
Petit à petit par délicatesse
Pour ne pas froisser le vieux musicien

Si je suis trompé par sa politesse
Si je crois parfois qu’elle est encore loin
Je voudrais surtout qu’avant m’apparaisse
Ce dont je rêvais quand j’étais gamin

Ah qu’il vienne au moins le temps des cerises
Avant de claquer sur mon tambourin
Avant que j’aie dû boucler mes valises
Et qu’on m’ait poussé dans le dernier train … »

Je voulais vous offrir ces couplets poétiques (et politiques) de Jean Ferrat avant que Chabrol évoque le cerisier de son grand-père qui produisait de juteuses « caillettes ».
Le Papé d’Avéjan choisit, la dernière année de sa vie (1945), d’y creuser dessous un caveau à deux places pour son épouse et lui-même. Une vingtaine d’années plus tard, Chabrol y revint :
« J’ai traversé le village, je suis passé devant la vieille maison vide, je suis descendu derrière la colline, vers le grand cerisier …
Le tombeau est vide. Vidé.
La dalle, descellée, a été jetée sur le côté. Devant le trou béant, on a fait un feu. Parmi les cendres, j’identifie quelques clous, une poignée de cercueil en mauvais métal qui a dû être doré ou argenté et qui n’est plus qu’un paquet de rouille. »
Le petit champ du cerisier avait été mis en vente. Les éventuels acheteurs étaient ennuyés par la présence du tombeau, de ces deux morts. « Il n’y a qu’à les enlever ! … On a bien essayé de faire comprendre à l’héritier que ces choses-là ne se font pas, mais il est de ces gens qui haussent les épaules. « tout ça, c’est des vieilleries. Nous sommes de notre époque, il faut aller de l’avant ». »
Chabrol descendit dans le caveau et s’allongea dans la position exacte du Papé : « Je n’avais même pas à relever la tête. Je voyais là-haut sur la colline, les tuiles rondes du village et, nettement, l’angle du logis, la terrasse où la petite vieille étendait son linge, où le vieux Louis jadis exposait au soleil les rayons de ses ruches … » Son grand-père « apercevait nettement son village, et le toit de sa maison … Il y était né, y avait grandi, s’y était marié, y avait élevé ses trois enfants… Il y avait été paysan, boulanger puis sur la fin de ses jours, pour ne rien laisser perdre de son courage de vivre, apiculteur et chevrier. »
Le grand-père n’est pas le seul à avoir connu telle profanation. « Pauvres ossements huguenots, s’ils sont là, c’est qu’on leur refusait la sépulture chrétienne des cimetières. On pourrait croire qu’enfin là, chez eux, on va leur foutre la paix éternelle. Ah mais non ! Des siècles après leur mort, on les expulse encore. »
Madame Sirven a « crevé » elle-aussi. « Sur le chemin du village, sur le pont, dans la rue principale, des groupes de femmes et des groupes d’hommes se dirigeaient à pas lents vers la maison mortuaire sous les grands platanes qui pleuraient. En chapeaux, vernis, cravates, voilettes, sacs à main, dans un sombre silence, ces gens passaient parmi les groupes bariolés et criaillants des touristes et des vacanciers. Le peuple éternel parmi la population saisonnière, les pays parmi les passagers. Parenthèse d’une heure dans la vie laborieuse de la vallée…Et c’est ainsi encore dans mon village : quand un vivant s’en va, les autres l’accompagnent le plus loin possible, quand un mort arrive, tous les morts en profitent. »
Chabrol poussait son cri de colère au début des années 1970 contre les routes, les promoteurs, les résidences secondaires qui profanaient sa « Cévenne », les riches étrangers qui rachetaient, restauraient et clôturaient les mas cévenols puis regardaient les vieux comme des Indiens. « Crever sa mort dans la mort de sa terre ! »
Vint le temps des concessions. Au soir de sa vie, l’écrivain se réconcilia étrangement avec le Parc National des Cévennes dont il avait farouchement combattu la création : « Moi, j’ai toujours dit qu’être cévenol n’est ni un métier, ni une excuse. Ceux qui viennent s’installer ici, et ils sont nombreux, ont à mon avis plus de mérite que ceux qui ne se sont donné que la peine de naître ici… l’important, c’est de savoir où on veut aller, ce qu’on apporte au pays, à ce pays qui a besoin des hommes. »
Il m’a plu de revivre durant deux centaines de pages une époque que racontait la carte économique de la France accrochée au mur de ma classe. Entre Rhône et Causses, nous y lisions « houille » et « vers à soie » avec les dessins d’un wagonnet et d’une chenille de bombyx.
« Tu sais, la «noblesse paysanne», ce n’est pas un vain mot. Je ne sais pas comment dire… Mes parents n’étaient pas orgueilleux, puisqu’ils n’avaient rien, et ils l’étaient un peu quand même. Ils ne devaient rien à personne » disait maman Chabrol. Comme ma mémé Léontine qui s’appelait même Noblesse de son nom de jeune fille !
J’ai fait fort (avec) Chabrol. Ce jour-là, chez mon libraire ariégeois, je fis aussi l’acquisition de Les petites Espagnes, un autre ouvrage de l’auteur cévenol qu’il écrivit avec le chanteur poète occitan Claude Marti. Peut-être, vous en parlerai-je un jour …

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 14 janvier, 2014 |Pas de commentaires »

Mélodie Nelson Mandela

 

Mélodie Nelson Mandela dans Coups de coeur

« J’ai dédié ma vie à la lutte pour le peuple africain. J’ai combattu la domination blanche et j’ai combattu la domination noire. J’ai chéri l’idéal d’une société démocratique et libre dans laquelle tous vivraient ensemble, dans l’harmonie, avec d’égales opportunités. C’est un idéal que j’espère atteindre et pour lequel j’espère vivre. Mais, si besoin est, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. »
C’est la conclusion de la plaidoirie que Nelson Mandela prononça lors de son propre procès le 20 avril 1964.
Il était en prison depuis deux ans déjà, il y restera vingt-cinq encore pour avoir voulu combattre l’apartheid.
Aujourd’hui, le monde entier loue la légende, le mythe ; n’oublions pas qu’ils étaient beaucoup moins à penser à lui au fond de sa prison de l’île de Robben Island.
En guise d’hommage, je vous offre la chanson Asimbonanga du groupe sud-africain multiracial Johnny Clegg et Savuka.
Nous fredonnâmes son refrain en zoulou (eh oui !), nous dansâmes même lascivement dessus à la fin des années 1980 alors que Nelson était encore détenu. Ne soyons pas hypocrites, nous pensions peut-être moins à lui qu’à la partenaire enlacée dans nos bras.
Les paroles, politiquement engagées, lui sont dédiées même s’il n’est pas explicitement cité :

« Asimbonanga
Nous ne l’avons pas vu
Asimbonang’ uMandela thina
Nous n’avons pas vu Mandela
Laph’ekhona
À l’endroit où il est
Laph’ehleli khona
À l’endroit où on le retient prisonnier

Oh the sea is cold and the sky is grey
Oh, la mer est froide et le ciel est gris
Look across the Island into the Bay
Regarde de l’autre coté de l’Ile dans la Baie
We are all islands till comes the day
Nous sommes tous des îles jusqu’à ce qu’arrive le jour
We cross the burning water
Où nous traversons la mer de flammes

A seagull wings across the sea
Un goéland s’envole de l’autre coté de la mer
Broken silence is what I dream
Je rêve que se taise le silence
Who has the words to close the distance
Qui a les mots pour faire tomber la distance
Between you and me
Entre toi et moi ? … »

Je me souviens en un beau soir de juillet 1989, place de la Bastille, d’un magnifique concert gratuit Ça suffat comme ci, organisé par Renaud le « chanteur énervant » et la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) en réponse au sommet du G7 à Paris.
J’y découvris la Mano Negra emmenée par Manu Chao. J’ai la gorge serrée de repenser aux milliers de briquets allumés brandis par une foule recueillie reprenant avec Johnny Clegg, Asimbonanga.
Dans le clip que je vous offre … apparaît soudain magiquement Nelson Mandela, rayonnant de bonté et d’humanité. Moment de grâce!
Adieu Nelson Mandela, un homme libre !

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Publié dans:Coups de coeur |on 8 décembre, 2013 |Pas de commentaires »

Histoires de Critérium

Ce jeudi d’octobre, sur le chemin du retour vers l’Ile-de-France, peu après Brive, je m’écarte de l’autoroute pour m’enfoncer dans un petit coin de France profonde au nom chantant de Monédières. Je ne sais s’il vous parle … à moi oui !
Les Monédières sont un massif granitique situé dans le département de la Corrèze, entre le plateau du Limousin et celui de Millevaches. Ce dernier tiendrait son appellation, non pas des nombreuses bêtes à cornes de race limousine paissant effectivement dans les grasses prairies, mais des multiples sources qui y courent à fleur de sol.
C’est aussi une contrée d’élevage de … présidents de la République. Jacques Chirac y possède le château de Bity et y fut député durant plusieurs mandats. Son épouse Bernadette est toujours conseillère générale du canton de Corrèze et Sarran. Quant à François Hollande, il fut député et président du conseil général de la Corrèze, premier magistrat de Tulle où il esquissa même quelques pas de valse musette sur la peu prémonitoire Vie en rose avant de partir exercer les plus hautes fonctions de l’État.
Une demi-heure plus tard, je me retrouve au cœur des Monédières, dans le modeste village de Chaumeil. Vous connaissez ? … Moi oui !
Ici, naquit Jean Ségurel, le regretté accordéoniste qui faisait chanter les bruyères corréziennes.

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Une stèle à sa mémoire est érigée en contrebas de sa propriété. Mais son souvenir est omniprésent dans cette minuscule commune qui ne compte plus que deux cents âmes environ. Un petit musée lui est même consacré à la maison des Monédières fermée en cette saison.
Il est midi, aussi je me dirige vers l’auberge des Bruyères, autrefois café Ségurel comme le mentionne encore l’enseigne. C’est la maison natale du musicien et je l’imagine nous troussant quelques notes, assis dans le cantou, cette cheminée monumentale typique en Occitanie, toujours en état dans la salle du restaurant.

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Je choisis le menu du jour à 13,50 euros : potage (carrément la soupière), frisée aux cèpes, lardons et noix, parmentier de confit de canard (de préférence à la truite de l’étang voisin de Grandsaigne poêlée tout simplement), plateau de fromages d’Auvergne.
Vous vous pourléchez les babines, comme je vous comprends. Allez, j’ai pitié de vous, je vous offre en apéritif concert, une vieillerie, une rareté, un savoureux scopitone du chantre local tourné en 1963. À vos cassettes, aurait zozoté autrefois Jean-Christophe Averty dans son émission Les Cinglés du music-hall. Trois minutes vingt-six de bonheur pur terroir !

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Quand la bruyère est fleurie au flanc des Monédières, qu’ils sont loin les soucis qu’ont les gens de Paris. Pauvre François Hollande, qu’est-il allé se fourvoyer à l’Élysée ? On est tellement bien ici.
Monsieur Peillon, vous voulez des idées pour votre réforme des rythmes scolaires ? Voici comment le maire de Chaumeil envisage la coupure de la mi-journée : soudain, vingt-deux écoliers, en rang par deux, les mines réjouies, nous saluent avec un chaleureux bonjour puis s’installent autour de deux grandes tables. L’instant de surprise passée, je comprends que l’aubergiste assure quotidiennement la cantine de l’école communale.
Je te retrouve Douce France, cher pays de mon enfance ! Pour un peu, je verserais un verre de côtes-du-rhône dans mon potage.
Vous devez penser que j’ai fait chabrot sans aucune modération car l’intitulé de mon billet semble sans rapport avec son contenu. Que nenni, j’y arrive !
À l’âge des plus grands de cette classe unique corrézienne, tandis que je m’escrimais à former les pleins et les déliés de mes lettres à l’encre violette, je rêvais que mes parents m’offrissent un critérium. J’étais captivé par l’esthétisme de ce stylo à bille en alu avec ses quatre couleurs, noir, bleu, vert et un rouge qui n’était plus l’apanage de la maîtresse.

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Déjà, rien que prononcer son nom, je me sentais un peu plus savant. J’ignorais pourtant qu’il était le synonyme vieilli de critère et n’avais que faire des interrogations de Marcel Proust: Quel critérium adopter pour juger les hommes ?, du moment que le mécanisme du changement des couleurs ne s’enrayât pas.
Cependant, le mot devint finalement vite familier dans ma bouche dès lors que je me suis passionné pour la carrière de mon idole, le champion cycliste normand Jacques Anquetil (voir billets des 15 avril et 22 mai 2009).
En septembre 1954, mon père et moi, gais et contents, nous marchions triomphants, en allant à Longchamp, le cœur à l’aise, sans hésiter, car nous allions fêter, voir et complimenter (non pas) l’armée française … mais les meilleurs coureurs cyclistes mondiaux à l’occasion du Critérium des As. J’ai le vague souvenir d’une foule immense acclamant les grands champions de l’époque, Fausto Coppi, Hugo Koblet, Louison Bobet, Rik Van Steenbergen et le tout jeune Jacques Anquetil dans son maillot La Perle, le bien nommé.

Bobet à Longchamp

En revenant de la Revue des vedettes du cyclisme, en excellent professeur qu’il était, mon père satisfit ma curiosité en m’expliquant que le critérium était une épreuve sportive servant à classer ou qualifier les concurrents. Prenant sa définition au pied de la lettre, je fus ravi de conclure naïvement que mon champion était donc le second as parmi les as de la planète vélo.
De manière empirique, j’appris par la suite que les critériums étaient, moins glorieusement, des courses cyclistes disputées en circuit fermé, principalement l’été après la fin du Tour de France.

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C’est ainsi qu’en supportant mon idole, je dessinais une véritable géographie des régions : Callac, Guerlesquin, Camors, Ploerdut, Chateaugiron en Bretagne, Felletin en Limousin, Château-Chinon en Morvan, Vailly-sur-Sauldre en Berry, Bussières dans les monts du Lyonnais, Seignelay patrie de Colbert dans l’Yonne, Maurs-la-Jolie dans le Cantal, Vayrac dans le Lot, Quillan-Esperaza, capitale du chapeau, dans l’Aude. La France profonde n’eut bientôt plus de secret pour moi. Encore aujourd’hui, de ce fait, je surprends parfois certaines personnes, que je puisse connaître aussi bien leur village.
Gamin, il était un critérium, du moins le classait-on dans cette catégorie, qui me mettait le cœur en fête. Bien que je n’y eus jamais assisté, j’en suivais toutes les péripéties et en connais toute son histoire. Déjà, j’adorais son nom : le Bol d’Or des Monédières. À défaut d’y tremper mes lèvres, j’y plongeais mon esprit.

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Les enfants de la communale, la panse bien remplie d’une saucisse grillée, toujours aussi radieux, disciplinés et polis, sortent de l’auberge. À leur suite, je tombe nez à nez sur un panneau qui invite les touristes à découvrir les Monédières en suivant le parcours de l’ancienne course cycliste.
Nul besoin personnellement de m’y référer : les cols de Lestards, des Géants et de Bos, les villages de Freysseline, Saint-Augustin, Aiguepanade, Madranges, je les connais comme si je les avais escaladés ou traversés des dizaines de fois.
À tel point qu’au début des années 1970,, entre deux bourrées auvergnates entre coopérants, mon regretté directeur du lycée français de Mexico, originaire d’un village à une dizaine de kilomètres de Chaumeil, fut ébahi devant mon érudition aussi puérile qu’inutile, je vous le concède. Je conquis peut-être pourtant son amitié ce soir-là.
Il y a une quarantaine d’années, il m’invita dans son bourg corrézien de Saint-Yrieix-le-Déjalat. Assis dans le cantou, je redevins enfant le temps d’une veillée pour l’écouter me conter un chapitre de la légende des cycles, la belle histoire du Bol d’Or, tout en épluchant des châtaignes.
À défaut, je vous offre ces quelques lignes d’Antoine Blondin :
« En évoquant le beau village de Chaumeil, il nous semble encore que le célèbre accordéoniste avait accompli une traduction artistique du coureur cycliste en provoquant, tout au long d’une carrière qui pourrait paraître vouée à un terroir très localisé, une construction dont la résonance est universelle.
Jean SÉGUREL, animateur autant qu’exécutant, n’était pas cantonné sur son plateau des Monédières où cependant il avait appelé le monde entier de la bicyclette pour l’intégrer à ses horizons de prédilection, en créant une compétition intitulée le Bol d’Or, qui aurait pu tout aussi bien s’appeler le « Bol d’Air » tant on y respirait la liberté et une sorte de noblesse.
Qu’on n’imagine pas Jean SÉGUREL sous les traits d’un empereur s’offrant un spectacle personnel et s’amusant à voir flamber cette bruyère déjà flamboyante par elle-même. Non, l’hôte invitait chez lui un public innombrable; il voulait faire partager la fusion des retrouvailles sportives à des dizaines de milliers de personnes, nous confirmant que dans le mot accordéon, il y a accorder et qu’accorder, cela veut dire : mettre les cœurs ensemble. C’était donc un être qui avait le sens de la paix et de la joie.
De ce phénomène naît une musique spirituelle, soyeuse ou tonitruante : celle que nous prodiguait SÉGUREL et que nous n’avons pas fini d’entendre... »
Tout est dit avec verve et talent.
La brume enveloppe le flanc des Monédières que les landes de bruyères ont déserté depuis longtemps, laissant place à des plantations de résineux et des fougères aux couleurs automnales. Malgré le crachin, j’arpente la rue principale (c’est son nom) du village à la recherche d’un temps perdu.
À une portée de chope de l’église, je repère un petit bistrot de campagne que l’ami Antoine devait probablement fréquenter le jour de la course.

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Qui sait si ce n’est pas dans l’arrière-salle de ce café (une autre version, sans doute plus plausible question confidentialité, le situe dans une chambre chez Jean Ségurel) que fut conclu, en 1966, le fameux « pacte de non agression de Chaumeil » entre Anquetil et Poulidor. Les deux grands rivaux français ne s’adressaient plus la parole depuis la course Paris-Nice en début de saison (voir billet du 11 mars 2010 Le beau vélo de Ravel).
En présence du sélectionneur de l’équipe de France Marcel Bidot, ils convinrent de s’entendre pour faire cause commune lors du prochain championnat du monde sur route et sacrifier éventuellement leurs chances personnelles au profit du tricolore le mieux placé.
Les lecteurs férus de cyclisme savent ce qu’il advint sur le circuit du Nurburgring. Anquetil allait me procurer une immense joie en enfilant enfin le maillot arc-en-ciel lorsque, à quelques mètres de la ligne, l’allemand Rudi Altig, emmené par un français, lui passa sous le nez.
Altig, Anquetil Poulidor, ce fut le podium du championnat du monde. Trois semaines plus tôt, Altig, Poulidor, Anquetil, cela avait constitué l’ordre d’arrivée du Bol d’Or.
La course très sélective était beaucoup plus qu’un simple critérium et fut vite considérée comme un ultime banc d’essai probant avant la conquête de la tunique arc-en-ciel. D’ailleurs, des immenses champions comme Fausto Coppi, Louison Bobet et Rik Van Looy raflèrent le Bol d’Or, quelques jours avant d’être sacrés mondialement.

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Chaumeil, avec ses maisons en granit recouvertes d’ardoises, est tristement désert en ce milieu de journée. J’aperçois juste une personne sortir de l’ancien presbytère transformé maintenant en mairie. Je me recueille quelques instants dans l’émouvante église du XVe siècle Saint-Jacques le Majeur et Saint-Laurent. Le porche en arc de plein cintre est soutenu par deux anges qui ne ressemblent en rien à Charly Gaul, « l’ange de la montagne », présent en 1958, ceint de sa toison d’or glanée sur les routes du Tour.

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La tête remplie d’images, j’essaie d’imaginer la foule en liesse qui envahissait ce village, le premier jeudi de chaque mois d’août. Noël en été, Jean Ségurel lui offrait, de ses propres deniers, le plus beau des cadeaux.

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Jour de fête à Chaumeil ! Entre une bourrée des Monédières et une valse du Moulin de Chaumeil, les noms des coureurs étaient annoncés au micro, à chacun de leur passage.
Le généreux accordéoniste composa même une marche à la gloire des champions :

« Bol d’Or des Monédières
Tu groupes tous les champions
Qui roulent devant la foule
Sous un tonnerre d’acclamations
Bol d’Or des Monédières
Seuls des Grands t’ont gagné
La gloire d’une victoire
Ici n’est pas à dédaigner »

Paroles certes mièvres mais il est exact qu’un succès au Bol d’Or n’était pas négligeable dans un palmarès.
Jusque dans les années d’après-guerre, l’accordéon, instrument populaire par excellence, avait une connivence très forte avec le cyclisme. Ainsi, dans les années 1950-60, Yvette Horner jouait tout au long de la journée, juchée sur le toit d’une Ford Vedette publicitaire (Vins de France ou Suze, je ne sais plus trop) au cœur de la caravane du Tour de France. J’ai le souvenir précis, par contre, du jeune Jacques Anquetil traversant mon bourg natal à ses côtés, lors de l’étape s’achevant à Rouen en 1954.
Une année plus tard, près de 100 000 spectateurs corréziens déferlèrent sur Chaumeil  et découvrirent « mon » champion déjà très prometteur, connu alors pour ses exploits contre la montre. Au sommet de son art, il passa encore la ligne d’arrivée en vainqueur en 1962, vêtu de son beau maillot jaune.

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Il est une tradition, en effet, que les champions puissent porter dans les critériums, le maillot qui a fait leur gloire au cours de la saison (jaune, vert et blanc à pois rouges du Tour de France, rose du Tour d’Italie), ceux-là mêmes pour lesquels ils sont les têtes d’affiche de ce type d’épreuves. Qui sait si Maître Jacques ne porta pas à Chaumeil les maillots que sa fille m’invita gentiment à admirer dans son hôtel restaurant de Corse.

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En 1960, il macula de sang sa belle tunique rose du Giro après s’être retrouvé à terre le nez dans les bruyères (sans que ça soit la faute à Voltaire ni Hassenforder !).
Lorsqu’on évoque Anquetil, il est inévitable de parler en second (!) de … Raymond Poulidor, surtout sur ses terres limousines.

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Poulidor et Bol d’Or, c’est une histoire … d’amor ! Inconnu et pas encore professionnel, il se révéla au monde du cyclisme en étant l’animateur valeureux de l’édition de 1956. Devant sacrifier vingt-huit mois de sa jeune carrière au service militaire et à la guerre d’Algérie, il ne retrouva le Bol d’Or qu’en 1959 et finit par le remporter en 1963 et 1967 devant ses supporters évidemment en délire.
On sait que les histoires d’amour finissent mal en général, celle-ci n’y dérogea pas. Les évènements de mai 1968 entraînèrent l’annulation de la course.
C’est la fin du Bol d’Or première époque, celle de Jean Ségurel. Le montant de plus en plus exorbitant des contrats des coureurs et la frilosité des sponsors signèrent la fin de l’aventure.

https://cdna.memoirefilmiquenouvelleaquitaine.fr/films/au-bol-d-or-des-monedieres

https://cdna.memoirefilmiquenouvelleaquitaine.fr/films/bols-d-or-des-monedieres

Après le décès de son père en 1978, Alain Ségurel reprit le flambeau et l’épreuve renaquit en 1982 avant qu’elle ne joue son dernier air d’accordéon en 2002. Entre temps, de grands champions Hinault et Fignon, je mentionne aussi Virenque à l’insu de mon plein gré, avaient ajouté leur nom au prestigieux palmarès.
Même si la foule était toujours au rendez-vous, il semblerait cependant qu’on ne retrouva pas la ferveur populaire des premières années. L’époque avait changé, les mœurs, les loisirs également. On évoquait désormais avec nostalgie le temps des Dix-sept Glorieuses du Bol d’Or.
Cependant, le village de Chaumeil avait acquis ses lettres de noblesse dans la planète vélo. Le 11 juillet 1987, en reconnaissance à la patrie cycliste, le Tour de France, parti ce jour-là du Futuroscope, s’acheva sur le circuit du Bol d’Or au sommet des Monédières. Plus qu’un bol, un symbole !
En compulsant dans mes archives, l’abécédaire épelé par le Miroir du Cyclisme (avril 1969), je lis ceci :
« C comme Critérium : C’est au cyclisme ce que le music-hall est à l’opéra. On fait une tournée des critériums comme une tournée des plages et des villes d’eaux. Et ceux qui poussent le mieux la chansonnette ne sont pas ceux qu’on croit. Johnny Starck ou Bruno Coquatrix ne sont, finalement, que des enfants au regard de Daniel Dousset et Roger Piel. Contrairement à une croyance encore trop répandue « faire la tournée des critériums » après le Tour de France ne consiste pas à courir à bicyclette, mais à effectuer un impressionnant rallye automobile. Éviter, également, la confusion pour le Critérium des AS. Les as se sont, où c’était, les organisateurs. Contrairement aux classiques qui se disputent à … la pilule, les critériums se courent au cachet. »
Je reconnais bien derrière cette définition l’humour d’Abel Michea, un regretté journaliste dont j’ai souvent cité les articles truculents dans mes billets annuels sur la route des Tours de France d’antan.
Explication du texte ou des petits arrangements avec la vérité ! Le Critérium des As, j’y reviens, était une course qui se déroula sur le circuit autour de l’hippodrome de Longchamp entre 1921 et 1966. Elle avait la particularité de se disputer derrière des entraîneurs en tandem, puis à motocyclette, enfin sur un derny. Son appellation n’était pas sans rapport avec le sens originel du mot puisque c’étaient les organisateurs qui choisissaient d’inviter les As de la petite reine selon des critères de performance au cours de la saison qui évoluèrent insidieusement vers … des critères d’ordre économique et de valeur de contrats.

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Les plus grands champions souhaitaient épingler à leur palmarès cette course d’une grande qualité athlétique. Preuve de son prestige, les quatre succès d’Anquetil dans cette épreuve figurent sur la stèle érigée en sa mémoire dans le village de Quincampoix où il repose.

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De la bourrée du moulin de Chaumeil aux chevauchées fantastiques de Jacques Anquetil autour du moulin de Longchamp …!

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La légende d’une des photos ci-dessus indique que Jacques Anquetil, quatre fois vainqueur, triompha en 1963 en couvrant les 100 kilomètres en 1h 48’ 35’’ soit une moyenne de 55,258 km/h (Je n’ai pas vérifié, mais le cyclisme constituait parfois pour l’écolier que j’étais, un excellent apprentissage à quelques exercices de mathématiques plus motivants que les trains qui se croisaient !).
Vous vous exposez au flash du radar si vous voulez désormais l’imiter en traversant le bois de Boulogne en auto !
Aujourd’hui, quotidiennement, des centaines de cyclistes de condition sociale et physique très inégale roulent en peloton sur le circuit mythique de Longchamp en sens inverse de feu le célèbre critérium.
J’ai évoqué deux courses dont la valeur sportive les distinguait de la « tournée des critériums » qui était organisée aussitôt l’arrivée du Tour de France. Voici ce qu’en dit Laurent Fignon dans sa biographie Nous étions jeunes et insouciants :
« Ne tournons pas autour du pot : les critériums n’existent que pour le spectacle ; d’ailleurs les organisateurs paient les participants à l’engagement. Tout se déroule selon des « règles » bien établies qui ont très peu varié depuis quarante ans. Doivent toujours être en « démonstration » les coureurs les plus en vue du moment. Le public n’est pas dupe. Il vient pour cela et aime ce simulacre de compétition. Tout n’est pas arrangé à cent pour cent, mais les conventions stipulent que les deux ou trois leaders du peloton se disputent la victoire finale. »
Le cyclisme contemporain a subi comme la société des mutations sociologiques, culturelles et économiques. Les temps ont changé. Les spectateurs et les coureurs ne sont plus les mêmes. Le folklore a disparu. A l’ère du jet privé, vous ne rencontrerez plus les coureurs sillonnant l’hexagone entre deux critériums, comme ce fut mon cas avec Anquetil, Darrigade, Graczyck un populaire coureur surnommé Popoff, et Nencini, vainqueur du Tour de France 1960, déjeunant à la table à côté au buffet de la gare de Limoges.
Il faut conjuguer au passé la description qui en est faite dans un ouvrage nostalgique Au temps des Critériums d’Arsène Maulavé et Marcel Le Roux :
« Les critériums sont des fêtes populaires qui comblent de joie les coureurs et les spectateurs unis dans une même passion. C’est la troisième mi-temps du Tour, c’est le folklore, la vraie vie du cyclisme, avec son speaker qui annonce les primes, la buvette qui ne désemplit pas. Ça rit, ça gueule, ça ripaille toute la journée, c’est la fête qui dure souvent deux ou trois jours, avec toutes sortes d’animations autour de la course. La remise des dossards à la mairie, la cérémonie des autographes, un circuit plus ou moins pentu, des coureurs, des spectateurs, et, à chaque tour, le speaker disert qui annonce les primes. Tout ce qu’il faut pour créer une ambiance. »
L’âge d’or des critériums correspond approximativement aux Trente Glorieuses, cette période de forte croissance économique qu’a connue en 1945 et 1973 une grande majorité des pays développés. Il se nourrissait des rivalités entre des champions comme Louison Bobet et Jean Robic puis Jacques Anquetil et Raymond Poulidor.
C’était un temps où la télévision commença à entrer doucement dans les foyers. Il n’y avait qu’une seule chaîne en noir et blanc. À l’heure des arrivées d’étapes, le public se rassemblait souvent devant les vitrines des magasins ou à la terrasse des cafés pour suivre les quelques images retransmises avec parcimonie.
Nous avions connaissance des exploits des « forçats de la route », essentiellement, en écoutant les reportages à la radio et en lisant les chroniques de la presse écrite, Pierre Chany, Antoine Blondin, Abel Michea bien sûr.
Cela semble surréaliste aujourd’hui où, avec l’invasion des chaînes thématiques, la moindre course du calendrier de l’Union Cycliste Internationale est diffusée en direct à travers le monde entier.
Parfois, nous avions la chance de distinguer quelques secondes la silhouette fugace de notre champion préféré lorsque le Tour de France passait « par chez nous ».
Alors, les amoureux de la petite reine vivaient d’intenses moments de bonheur à voir les meilleurs coureurs mondiaux en chair et en os tournant plusieurs dizaines de fois autour du clocher de leur village. Peu importait qui gagnait le critérium, quoique j’étais crédulement heureux lorsque mon champion était le lauréat.
J’eus l’occasion, durant plusieurs années, de vivre « de l’intérieur » un critérium, dommage qu’Anquetil eût déjà effectué ses adieux à la compétition.
Le jour du 1er mai, j’honorais la fête du Travail en me rendant à Garancières, un minuscule village de la plaine de Beauce, où défilaient quelques vedettes du cyclisme.
Grâce à un ami, collègue de la directrice de la petite école, elle-même épouse du président du groupement des organisateurs français des critériums cyclistes, je pouvais me promener presque à ma guise au sein de l’organisation. Le trentenaire que j’étais devenu retrouvait sa presque innocence enfantine le temps de quelques heures.
Les têtes d’affiche avaient le privilège de garer leur « belle américaine » dans la cour de récréation et de profiter de l’appartement de fonction pour se mettre en tenue.

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En sortant de l’école, nous avons rencontré … Joop Zoetemelk, un champion du monde vainqueur du Tour de France qu’il termina aussi six fois second, puis plein d’autres champions habituellement inaccessibles.

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Raymond Martin, un ancien vainqueur du Grand Prix de la Montagne, assis sur un bord de trottoir, signant un autographe à un jeune enfant, tandis qu’en arrière-plan, un coureur satisfait un besoin naturel contre le mur, c’était cela l’atmosphère conviviale des critériums.
J’eus ainsi la vision surréaliste de l’immense Eddy Merckx, probablement le plus grand coureur cycliste de tous les temps, martyrisant son vélo avec une pierre dans une cour de ferme pour en régler la hauteur de la selle.
Comme le plus talentueux photographe de la presse sportive, je me glissais au sein du peloton avant le départ pour mitrailler quelques portraits. Les plus physionomistes d’entre vous reconnaîtront le populaire Poulidor, le combatif portugais Agostinho, Gilbert Duclos-Lasalle deux fois vainqueur de Paris-Roubaix et du derby de la route Bordeaux-Paris, ou encore l’italien Saronni qui remporta un championnat du monde, deux Tours d’Italie, ainsi que les classiques Milan-San Remo et le Tour de Lombardie. Celui-ci (à gauche) devise avec son coéquipier Marc Demeyer, ancien vainqueur de Paris-Roubaix, qui se suicidera quelques mois plus tard, une conséquence probable d’un dopage outrancier. Cela me rappelle une chronique du Tour de France que Blondin, maître es calembour, avait titrée: « Jan Raas et Demeyer »!  Sublime Antoine qui fustigeait ainsi le dopage: « Peut-on être premier dans un état second? »

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La course elle-même ne présentait qu’un intérêt accessoire, surtout sur ce parcours beauceron complètement plat.
Merckx semble sourire à la blague belge que lui raconte un de ses coéquipiers.
Plus de trente ans après, le valeureux Jean-Pierre Danguillaume, vainqueur de la célèbre Course de la Paix et de plusieurs étapes du Tour, fier de ma photographie dans le sillage du Cannibale, me la dédicaça.

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Bernard Hinault champion du monde

Bernard Hinault champion du monde

Bernard Hinault ne semble pas prendre l’affaire à la légère. Il est vrai que si je cite encore Laurent Fignon … :
« 1er mai 1982, toute la fine équipe se retrouva dans un autre critérium, à Garancières-en-Beauce. Fief de qui ? De Beucherie évidemment (champion de France en titre ndlr). Un endroit très verdoyant, en pleine campagne. Il n’y avait qu’un seul problème, c’est que c’était en Ile-de-France, chez moi aussi … Cette fois, Hinault était bien présent. Beucherie est allé le voir : « Je veux gagner. » Le Blaireau lui a dit : « D’accord. – Moi, je ne suis pas d’accord, ai-je annoncé. Cette fois, c’est moi qui gagne. » Beucherie était ivre de colère : « Ne fous pas la merde. » J’ai ajouté : « À Camors, on a été réglos parce que tu l’avais demandé. Mais cette fois, tu ne feras pas la loi. »
Qu’avais-je à gagner, sinon des ennuis ? Mais c’était plus fort que moi. Je n’aimais pas la partialité et je considérais que le « mérite » devait tourner. J’ai vu mon Hinault totalement se dégonfler, fuyant le conflit : au fond, ça l’ennuyait profondément. Je vois encore le Beucherie, pleurnichard, courant après Hinault- mais le Blaireau s’était finalement gardé d’intervenir. Ce qui revenait à me donner « carte blanche ». Beucherie était furieux et pendant toute la course, il allait négocier à droite à gauche pour convaincre une majorité de leaders de rouler pour lui. À un moment, il est venu à ma hauteur : « C’est moi qui gagne, c’est réglé. » Et moi de lui répliquer : « Non, tu ne gagneras pas. » Je rappelle mon statut : néo-pro …
Même Jan Raas me demanda des explications. Je l’ai envoyé sur les roses : « Ce ne sont pas tes oignons, c’est un truc entre Français. » Ainsi, avec Beucherie, nous avons passé autant de temps à échanger des amabilités qu’à se concentrer sur la course … Au comble de l’agacement, j’ai fini par lui expliquer le fond de ma pensée : « Tu étais quoi, toi, avant d’être champion de France ? Pas grand-chose. Eh bien ce soir tu vas redevenir ce que tu as toujours été : pas grand-chose … »
Hinault, Raas et les autres ont finalement assisté en spectateurs –plutôt amusés- à la fin du duel. Qui n‘en fut pas vraiment un … Il y eut bien quelques attaques dans les derniers kilomètres mais j’ai contrôlé assez aisément les événements. Je voulais rester maître d’œuvre. C’était mon choix et je devais assumer. Non seulement, j’étais bien plus fort que lui, mais, je l’ai appris par la suite, Beucherie n’était pas très aimé et encore moins respecté dans le peloton. Et quand je l’ai décidé, je l’ai largué. À ma main. Tranquillement. Je l’ai laissé à une centaine de mètres derrière moi, pour le voir agir et s’énerver … Je suis conscient du côté humiliant de cette scène. Mais moi, je m’amusais, je jouais, je jubilais.
Sans le savoir, j’avais quand même pris ce jour-là un sacré risque en contestant une décision de Bernard Hinault ! Du coup, ce critérium fut quasiment une vraie course et il se disputa à la pédale, ce qui était rare pour un critérium ! »
J’avais donc assisté à un critérium pas comme les autres. Après l’arrivée, je fus témoin d’une scène plus décevante dans la salle de classe de l’école. Assis sur un pupitre, j’écoutais tranquillement les conversations entre coureurs lorsque surgit dans la pièce Bernard Hinault, vraiment blaireau en la circonstance : « Houlà, il y a trop de monde ici. Ouste dehors ! »
Personne n’obéit à son ordre et, du coin de l’œil, nous vîmes Hinault ouvrir l’enveloppe tendue par l’organisateur et compter sa liasse de billets de banque, illustration exacte qu’un critérium se court au cachet …
… Et à la pilule ! Car le grand coureur breton, il faut s’incliner devant son brillant palmarès, fut, cette même année, l’instigateur de ce qu’on appela « l’affaire de Callac ». Rien à voir avec l’affaire Calas, c’est la faute à Voltaire ; celle de Callac, c’est la faute à Hinault et Bernaudeau qui refusèrent de satisfaire à un contrôle antidopage inopiné.
En principe, ces actions répressives n’existaient pas dans ces épreuves et il était fréquent que les coureurs « chargeassent la chaudière » pour tenir le coup durant la fructueuse tournée des critériums et les harassants rallyes automobiles pour rejoindre une ville à l’autre.
Il ne s’agit pas de faire dans ce billet le procès du dopage, aussi ancien que le cyclisme, comme la prostitution est aussi vieille que le monde. Ne pensez-vous d’ailleurs pas que nos hommes politiques sont eux-mêmes dévoreurs d’amphétamines pour tenir le coup lors de leurs campagnes électorales ? Pendant la guerre 1914-18, on distribuait aux fantassins, avant les attaques à l’arme blanche, une gnôle éthérée. Durant la seconde guerre mondiale, on utilisa massivement les amphétamines pour donner un regain de tonicité aux troupes épuisées.
Il ne faut donc pas s’étonner que Tonton, Tintin, Riri et Mémé (noms de code des substances prohibées Tonedron, Pertivin, Ritaline, Méthadrine) s’alignassent aussi au départ des critériums. Pourquoi voulez-vous que les coureurs cyclistes soient les derniers bastions de la morale dans une société pourrie ?
Et puis, dans ce billet, je vous parle, avec mon âme d’enfant retrouvée, d’une passion incontrôlée. Je reprends volontiers l’épigramme choisie par Philippe Bordas, un excellent écrivain sportif, dans son livre Forcenés, une superbe ode au cyclisme : « J’ai vécu au sein d’un poème lyrique, comme tout possédé » (Pier Paolo Pasolini).
Dans un essai délicieux sur le Vélo, René Fallet, un ancien Prix Interallié ce n’est pas rien, faisait remarquer plus prosaïquement : « Quand le Tour de France n’a pas lieu, c’est comme par hasard, le tour des catastrophes. Qu’on en juge : il ne manque au palmarès de cette épreuve que quelques lignes, et elles correspondent fâcheusement aux années noires des deux dernières guerres mondiales. ». Et il concluait : « Je ne vois pas en quoi rayer de la planète la course cycliste, ou le serment d’amour, ou la cueillette des champignons, empêchera les bûchers de brûler, les fours à gaz de s’allumer … En fin de compte, dès qu’on ne numérote plus les dossards, on numérote les abattis. »
Pour assouvir son amour pour la petite reine, l’ami fidèle de Georges Brassens alla jusqu’à organiser sur ses terres bourbonnaises, un critérium d’un genre un peu spécial. En août 1968, à défaut de Bol d’Or des Monédières, s’ébranla la caravane des premières Boucles de la Besbre composée de cinq champions de la dive bouteille de Saint-Pourçain parmi lesquels, évidemment, l’auteur de Banlieue Sud-Est, La soupe aux choux et Le beaujolais nouveau est arrivé :
« À l’aube, sur le coup de dix heures du matin, au lieu-dit de Godet ( !), qui sera pour la postérité, aux Boucles ce que le Réveil-Matin de Villeneuve-Saint-Georges fut au Tour, nous partîmes donc, le cœur en fête. »
Quelques arrêts bistrot plus tard, « Restait à décider qui allait remporter la victoire à Jaligny. Qui allait ouvrir le livre d’or des Boucles de la Besbre ? » Vous voyez bien que les critériums sont arrangés à l’avance !
« Nous en discutâmes tout en roulant. Le jeune Marcel Chenal proposa sa candidature. Coiffeur et coq de village, il entendait embrasser la fille du pharmacien, préposée à la remise du bouquet au vainqueur. »
N’est-ce pas la même motivation qui anime Miossec, un breton qui a vécu les courses de pardons, dans sa chanson Le Critérium ?

« J’aimerais tant m’échapper du peloton
Aspirer quelques secondes d’éternité
Je m’en remplirais plein les poumons
Et dans ton corps les soufflerais
Mais je n’ai jamais connu la gloire
N’étant qu’un vulgaire passeur de bidons
Qu’on voit passer l’été sur les boulevards
Noyé dans une meute bleue jaune marron
Tu verras qu’un jour, là tu peux me croire
Je saurai enfin m’imposer
Ma position est celle du bon smicard
Qui souffre l’automne, l’hiver, l’été
Juste bon à resserrer les écarts
Pour finir dans la voiture balai
À cent bornes de la ligne de départ
Et encore plus de celle d’arrivée
Mais le pire c’est de sentir tous ces regards
Qui vous disent, ah c’est encore raté
La saison prochaine et pas plus tard
Ce sera mon tour de raccrocher
Remporter le critérium
C’est pas rien crois-moi
Mais t’embrasser sur le podium
Là c’est tout pour moi
Je voudrais que tu voies comme
J’en chie pour toi
Pour trois fleurs sur le podium
Ah ça j’en bave crois-moi »

Les contrats plurent sur René Fallet et il lui fallut resserrer les cale-pieds (les pédales automatiques n’existaient pas encore) pour participer au premier Critérium des Gentlemen, organisé par Antoine Blondin, à Linards, près de Limoges.
En matière de cyclisme, les gentlemen sont des amateurs de vélo, de tous âges (tels ceux « tournant » à Longchamp), que l’on associe pour une compétition à un coureur en activité. Fallet avait pour l’occasion comme entraîneur Raymond Poulidor, ce qui aurait dû lui assurer … la seconde place !
L’organisateur Antoine Blondin, « des vélos, je pense qu’il n’en vit pas un seul de la journée. Il ne connut, de rayons, que ceux de son soleil intérieur » ! Sans doute, l’Antoine avait fait le singe en automne au comptoir du Jadis-bar, rebaptisé ainsi par le patron en référence à son roman.
René Fallet, boudiné dans son maillot arc-en-ciel, outrageusement poussé par le brave Poupou, termina vingt-septième sur trente. Il eut, malgré tout, le front d’écrire quelques mois plus tard, dans le quotidien L’Aurore (oui, celui de Zola !), au lendemain de la victoire de Poulidor dans Paris-Nice, que s’il avait battu le grand Merckx, c’était peut-être à Linards, dans sa roue, qu’il avait forgé son succès … »

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J’ai rêvé une paire d’heures dans les rues de Chaumeil. Dommage que le musée dédié à Jean Ségurel soit fermé en cette saison. J’y aurais admiré les maillots que les plus grands champions reconnaissants lui avaient offerts : un « amarillo » de la Vuelta par Poulidor, un rose du Giro et celui de champion de France par Raphaël Géminiani, un de la marque Bic (fabricant de critériums aussi !) par Jacques Anquetil.
J’achève mon pèlerinage par l’ascension (en automobile !) du col de Lestards dont la chaussée est rendue glissante par le tapis épais de feuilles mortes.
Depuis trois ans, début août, sur ces routes mythiques du Bol d’Or, se déroule la « Laurent Fignon », une épreuve cyclosportive en hommage au champion trop tôt disparu qui, en souvenir et remplacement du fameux critérium, organisa durant une décennie la course Paris-Corrèze avec arrivée à Chaumeil.
Quelques hectomètres avant Treignac, je franchis un modeste pont baptisé Jean Ségurel ; c’est là que l’artiste donnait rendez-vous galant à sa fiancée. C’est là que je vous quitte après cette plongée nostalgique au temps des critériums.
J’imagine qu’en bas, dans la petite classe unique de Chaumeil, les sages bambins récitent leur leçon d’Histoire : « 52? Vercingétorix et Jules César au siège d’Alésia ! Oui, mais ça c’est avant Jésus-Christ ! (19)52, c’est la victoire de Jean Robic dit Biquet, un breton néanmoins gaulois, au premier Bol d’Or ! »
Je pense aussi, avec émotion, à M.Crouzette, ce chaleureux collègue corrézien qui me fit découvrir quelques coins typiques du Mexique. Je me souviens d’une discussion à Cuernavaca, au-dessous du volcan du Popocatepelt ; on parlait du duel entre Poulidor et Anquetil, au-dessous d’un autre volcan du massif hercynien et … sans doute du Bol d’Or des Monédières.

Remerciements à Jean-Pierre, un fidèle lecteur, rédacteur du blog Mon Tour de France 1959, d’avoir puisé dans ses archives pour retrouver quelques beaux clichés du Critérium des As. Les photographies du critérium de Garancières-en-Beauce ainsi que celle de la vitrine aux maillots de Jacques Anquetil sont la propriété d’Encre violette.

Pour en savoir plus sur cette belle course, se reporter à: Le Bol d’Or des Monédières 50 ans de vélo et d’accordéon de Arsène Maulavé et Alain Ségurel éditions La Bouinotte

Le même Jean-Pierre, rédacteur du blog Mon Tour de France 1959 la suite, a écrit un billet très vivant sur Chaumeil et le Bol d’Or des Monédières. Excellent cyclotouriste (il a participé notamment à plusieurs Paris-Brest-Paris), il a même roulé sur le parcours du Bol d’Or et visité le musée dédié à Jean Ségurel. Dans son billet, on peut voir une « rareté », un long reportage vidéo avec des interviews de Raymond Poulidor, Jean Ségurel et son fils Alain, ainsi que quelques images animées de la course qui restituent toute la liesse populaire: http://montour1959lasuite.blogspot.fr/2018/01/voyage-2017-au-pays-de-laccordeon-le.html

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme, Ma Douce France |on 1 décembre, 2013 |3 Commentaires »

A la claire fontaine m’en allant promener avec Gustave Courbet

Je viens de partager une centaine de pages en compagnie de Courbet, non pas Julien, l’animateur redresseur de tort de la télévision, ni l’amiral, avant-dernier français à avoir emporté une bataille navale contre la flotte chinoise en 1885.
Il s’agit de Gustave le peintre dont l’écrivain David Bosc retrace les quatre dernières années de sa vie dans son délicieux roman La claire fontaine, présélectionné pour le prochain prix Goncourt.

A la claire fontaine m'en allant promener avec Gustave Courbet dans Coups de coeur couverturelivreblog

Pardonnez mon inculture, je ne connaissais guère, avant sa lecture, la vie et l’œuvre du peintre chef de file du courant réaliste, sinon bien sûr son tableau Un enterrement à Ornans (son village natal), un grand format de six mètres sur trois admiré au musée d’Orsay, ainsi que sa toile L’origine du monde (« religion du démon » en est l’anagramme !), sujet à nombreux scandales et polémiques.
Paradoxe géographique, c’est près de la cheminée d’une ferme d’Ariège que j’ai réellement découvert l’artiste originaire de la Franche-Comté, une région quasi symétrique sur la carte de notre douce France. Si le livre évoque la fin de son existence, une série de flash-back nous plonge cependant dans sa jeunesse à Ornans ainsi que dans la période tragique de la Commune.
Profondément républicain et socialiste (grand admirateur de Proudhon), Gustave Courbet refusa la légion d’honneur proposée par Napoléon III. Après la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, il fut nommé président de la commission des musées et délégué aux Beaux-Arts. Il proposa au gouvernement de défense nationale le déplacement aux Invalides, de la colonne Vendôme, symbole des guerres napoléoniennes.
Soutenant l’action de la Commune de Paris, il fut élu au Conseil de la Commune aux élections d’avril 1871, vota contre la création du Comité de Salut public et signa le manifeste de la minorité.
La Commission de l’enseignement instituée par le gouvernement insurrectionnel le prit même comme membre, malgré son peu d’instruction ; il maîtrisait tout juste la lecture et l’écriture, carence que sa faconde compensait largement
La Commune décida bientôt, non plus de déboulonner la colonne Vendôme, mais de carrément l’abattre. Courbet encouragea l’application de cette décision, puis démissionna de ses fonctions en mai 1871 en signe de protestation contre l’exécution par les communards de son ami Chaudey qui, en tant que maire-adjoint, avait ordonné de tirer sur « la foule de ceux qui préféraient encore crever que capituler » : « C’était le mardi de la Semaine sanglante, après les plus beaux jours qu’on ait vus- de mémoire d’homme de cœur ».
Courbet fut arrêté le 7 juin 1871 et le conseil de guerre le condamna à six mois de prison qu’il purgea notamment à Sainte Pélagie, et à 500 francs d’amende.
En mai 1873, le maréchal de Mac Mahon, nouveau président de la République, décida de faire reconstruire la colonne Vendôme aux frais de Gustave jugé coupable, soit selon le devis établi, 320 000 francs, une somme exorbitante qu’il ne pourrait jamais régler.
C’est à ce moment que David Bosc débute sa rêverie le temps des quatre dernières années de la vie de l’artiste peintre. Car comme il est précisé en tête de l’ouvrage, il s’agit non pas d’une biographie au sens strict du terme, mais d’un roman cependant fort documenté, même érudit et écrit d’une plume à touches légères et poétiques comme le peintre se sert de sa palette.
« De corps fatigué, avec sur ses cheveux comme une pelletée de cendres, cinquante-quatre ans, les épaules chargées d’un sac, Courbet enquilla la rue de la Froidière, la barbe ouverte d’un sourire de bel entrain. Là où les pavés cessent, il se retourna, faisant se tordre l’écharpe bleue de sa pipe. Le jeune Ordinaire, son élève, s’était noué sur le visage une expression bien grave, jetant de droite et de gauche des regards de sentinelle et montrant, c’était drôle, qu’il était paré pour la bagarre, l’héroïsme même. » Ainsi commence l’exil de Courbet, le peintre communard qui a décidé de se mettre à l’abri de l’autre côté de la frontière.
Savoureux ! La Suisse d’alors était déjà une terre d’évasion fiscale ainsi que le moyen d’échapper au futur procès de la Colonne : « La Suisse des cantons forestiers, des cantons maraîchers, des cantons d’alpage, mal relevée d’une récession sévère, était un pays d’autant moins cher qu’on y trouvait peu d’occasions de fastes. L’or qui garnissait sa ceinture eût permis à Courbet de vivre là vingt ans. »
Ironie du sort, ce même jour de l’été 1873, « Arthur Rimbaud marchait le bras en écharpe, le pansement sale, sa poche débarrassée de l’ordre d’expulsion prononcé contre lui par un juge de Belgique, ordre qu’il avait froissé et lancé nonchalamment dans un fossé en eau – où il s’est épanoui, baveux d’encre, à la façon d’un désespoir – aussitôt franchie la frontière, quelle pauvre chose, une frontière : un coup de tranchet sur quoi veillent en plein vent des couillons pour l’exemple, les fils surnuméraires des longues tables de ferme… »
Vous vous souvenez sans doute d’avoir appris ou étudié son poème Le dormeur du val au collège, à tout le moins d’en avoir entendu sa magnifique interprétation par Serge Reggiani.

« C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

Le tableau L’homme blessé de Courbet décrit une scène similaire à celle évoquée postérieurement dans le sonnet de Rimbaud.
Tant qu’à parler de poésie, on apprend que Courbet reçut autrefois Charles Baudelaire, quelques jours, à Paris, dans sa piaule au fond de l’atelier. Il semble qu’il n’en comprit guère son Spleen et que leurs relations furent tumultueuses.

courbetbaudelaireblog dans Coups de coeur

Dans son portrait peint en 1848, Baudelaire pose de face mais Courbet s’est décalé pour l’avoir de profil : « Choisir de montrer le profil d’un homme, c’est manifester qu’il possède un quant-à-soi ». C’est un paradis perdu qu’il ressuscite.
David Bosc consacre un paragraphe au comportement des deux artistes devant l’appareil photographique. « Baudelaire plongeait ses yeux dans l’œil liquide de l’appareil, dans cette chimie intime faite d’émulsions volatiles, pour y accroître sa présence jusqu’à y prendre quelquefois la physionomie d’un noyé. Ô vis, bagues, lentilles, cadrans d’émail, cuivres mats, soufflets de papier noir, comme il vous aimait, ô toutes choses d’artifice ! »
Après le coup d’État de 1851, Courbet n’a plus posé que de profil ou de trois-quarts chez les photographes. « Courbet, lui, aimait les fleurs, les fruits, les femmes, les peaux de bêtes, les peaux de fruits, les peaux de femmes, les arbres immenses et la broussaille, le sang dans les plumes, le sang dans les poils, la poudre et le plomb, la terre odorante, la boue, la pluie, l’eau, la brume, l’eau, les vagues, l’eau, les flaques, l’eau, les lacs, l’eau, et comme Baudelaire, il aimait les chevelures – feu liquide des rousses, des blondes, flammes mouillées des brunes, flots des noyades fines… »
Lignes admirables pour appréhender tout l’univers, pas seulement pictural, de Courbet.
On a écrit aussi que l’œil du peintre empruntait parfois à celui du photographe, notamment par le choix du cadrage rapproché du motif central, ainsi la pose peu académique dans L’origine du monde. Gustave, évidemment sans avoir recours à un logiciel de retouche d’image, efface même « la balafre courbe du chemin de fer ouverte au pic et à la pioche » au premier plan d’une toile sur le château de Chillon.
L’homme qui vient de franchir la frontière est un homme mort et la police n’en sait rien ; en effet, peu avant son exil, Courbet écrit : « Aujourd’hui, j’appartiens nettement, tous frais payés, à la classe des hommes qui sont morts, hommes de cœur, et dévoués sans intérêts égoïstes à la République, et à l’égalité ». Cela dit, l’auteur ajoute : « c’est un homme mort qui fera l’amour avant huit jours » !
Courbet passe quelques semaines dans le Jura, séjourne à Neufchâtel, se rend à Genève où vivent de nombreux proscrits communards tel Henri Rochefort du journal La Lanterne. Puis direction la Riviera lémanique, encore quelques jours à Veytaux et le château de Chillon dont il peindra plusieurs tableaux, puis Vevey, avant de se poser définitivement dans le petit bourg de La Tour-de-Peilz où il acquiert une maison au bord du lac Léman, la bien nommée Bon-Port, port d’attache, port salut des dernières années de sa vie.
Déjà avant l’exil, Courbet, pas toujours scrupuleux devant l’éthique, s’adjoignait des aides qui suivaient les instructions du maître : « « Préparez-les (les toiles ndlr) en noir et écrivez dessus ce qu’il faut que je fasse ». Qu’on imagine une pièce remplie de toiles noires, posées par terre contre les murs, portant à la craie des inscriptions : Montagne, Forêt, Pré au soleil avec vaches, Chasseur et chiens. »
En effet, Courbet enduit sa toile d’un fond sombre, presque noir, à partir duquel il remonte vers la clarté. Sa technique est peut-être en train aujourd’hui de menacer ses œuvres car ce goudron tend avec le temps à remonter à travers la peinture et à assombrir les tableaux.
Ses collaborateurs, Chérubino Pata et Marcel Ordinaire, s’attellent à la tâche car les commandes affluent. Pata fait même des allées et venues par-dessus la frontière pour ramener d’Ornans toutes les toiles que le père de Courbet a mises à l’abri. Il maquille la signature d’un peu de gouache pour passer la douane et le tour est joué ; les tableaux sont confiés à un ancien directeur des chemins de fer pendant la Commune qui s’improvise maintenant marchand de couleurs à Genève.
Plus tard, la petite sœur « Juliette en découvrant Bon-Port, le désordre, les carreaux sales, dit à son frère qu’il vit vraiment à la façon d’un Turc. Un Turc moi ? répond Courbet, sauvage tant que tu voudras, et Bohémien plutôt, mais Turc sûrement jamais. Les douzaines de femmes enfermées dans les bains, c’est un raffinement que je laisse au vieil Ingres qui n’a même plus les bras pour en tenir une seule ». Courbet abhorre l’orientalisme ; en d’autres temps, il avait appelé son âne Gérôme du nom d’un peintre renommé, fournisseur attitré en exotisme sous le Second Empire.
Bien qu’il fût d’Ornans, « il haïssait l’esprit de clocher. Pendant la Commune, il avait adressé une lettre ouverte aux artistes allemands, une invitation fraternelle à faire ensemble l’effort mental, simple et magique, d’abolir les frontières ».
Bohémien me ramène au poème de Baudelaire et tout récemment aux pinceaux saltimbanques en couverture de PEOPLE, le beau-livre du photographe Jean-Denis Robert et du poète danois Per Sørensen (voir billet du 9 mars 2013).

« La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes … »

Traînant sur la grève, du côté des lavandières, Juliette déniche une solide Piémontaise pour faire le ménage et … assouvir le besoin qu’avait son frère d’une femme.
Courbet aime la gaudriole, couche avec ses modèles, tombe sous le charme d’un sculpteur signant ses œuvres Marcello, ancienne maîtresse de Napoléon III, et vraie duchesse de Castiglione-Colonna. Elle lui présente bientôt une de ses amies, Olga de Tallenay « qui n’avait rien d’une artiste et à laquelle aucun tyran n’avait ouvert son lit ».
« Le premier, peut-être, Courbet a peint la jouissance de la femme » avance l’auteur. « On la voit qui monte dans La femme à la vague ; elle y est à la fois la vague et ce que l’on perçoit d’emporté, de délivré, d’ouvert sur le visage de celle qui accueille la vague et qui, peut-être la dirige ». Et de poursuivre sur La femme au perroquet où « le drap en ébauche fougueuse jaillit blanc comme l’écume et submerge la fille aux seins levés ».

femmealavagueblog

femmeperroquetblog

Il y a encore quelques lignes magnifiques sur le rapprochement de la béance sombre de la source de la Loue et de la vulve féminine et sa pilosité moussue de l’Origine du Monde.
Courbet est un jouisseur de la vie au sens le plus large du terme. Sa maison de Bon-Port est un vrai moulin : « Les gamins du village, les artistes du pays, les voyageurs, les vendangeurs, les notables, les fous, tous les curieux y trouvaient bon accueil ». Maniant le paradoxe, il peint simultanément pour Madame Arnaud de l’Ariège en son château, et donne des tableaux pour des tombolas de sinistrés et exilés. Il fait le portrait d’un avocat de Lausanne et conçoit un drapeau pour le syndicat des typographes à Genève. Il chante dans une chorale de Vevey, ce gaillard lourdaud aurait même curieusement une voix de tête, il est porte-drapeau lors d’une fête de gymnastique à Zurich. Il organise une exposition à La Tour-de-Peilz dont le droit d’entrée est destiné à venir en aide aux habitants de Genève victimes de la grêle. On pourra y admirer ses tableaux bien sûr ainsi que des œuvres de Murillo, Van Dyck, Véronèse et Rembrandt … en fait, de pâles copies que Courbet avait acquises « à ce prix où l’on plonge, ravi, pour se faire berner ».
Il adore l’eau et plonge nu avidement dans les ruisseaux, les rivières, le lac Léman maintenant, à pas d’heure, souvent en bonne compagnie.
Ne séparons pas le bon grain artistique de Courbet de son ivresse. Truculent, rabelaisien, client assidu du café du Centre, il boit comme un trou jusqu’à une dizaine de litres par jour du gouleyant vin blanc local, un excellent chasselas.
Au milieu de cette vie foisonnante, « Courbet ne travaille que l’après-midi, durant ces heures qui sont quand même obligatoires dans les bureaux, entre le déjeuner qui finit tard et l’apéritif qui se prend tôt ».
J’ai plaisir à apprendre qu’il a découvert la lumière et que sa palette s’en trouvât éclaircie en Languedoc. « Étang d’Ingril, étang de Vic, à Maguelone, étang de l’Arnel, étang de Pérols, étang du Grec, étang de Mauguio : la toponymie sera-t-elle un jour le dernier poème ? »

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Son tableau Souvenir des cabanes me renvoie à l’un de mes premiers billets sur les cabanes de Lansargues (voir billet du 3 janvier 2008).
Le 24 mai 1877, Courbet signe le protocole où il accepte de payer à l’État français trois cent vingt-trois mille francs à raison de deux fois cinq mille francs par an pendant trente trois ans. « Il lui faudra faire suer la peinture de dix mille francs par an. Á partir de ce jour, il n’a plus jamais peint » !
Il laisse inachevé son tableau Grand Panorama des Alpes, privé d’un lac qu’il n’a pas peint.
Gustave Courbet, victime d’une cirrhose du foie et d’hydropisie, meurt le 31 décembre 1877.
Le roman s’achève sur la délicate évocation de son tableau Les trois baigneuses.

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« Une femme est sur le point d’entrer dans l’eau d’une rivière. Elle est soutenue par deux autres femmes, l’une au-dessus, habillée, et l’autre assise nue sur un rocher, qui accompagnent et guident sa descente. La structure de ce tableau de 1868 est exactement celle d’une descente de croix. Et le schéma qui a porté plus de mille la représentation de la douleur, décuple ici la célébration de la vie et du corps transfiguré, conscient, rouvert à sa liberté. La philosophie heureuse et amoureuse de Courbet est toute entière dans ce tableau, « Les trois baigneuses », qu’il avait avec lui à La Tour-de-Peilz. »
Je vous recommande vivement de vous baigner à La claire fontaine de David Bosc, un délicieux « témoignage de la joie révolutionnaire : Pour tous la liberté, c’est-à-dire le devoir de se gouverner soi-même ».
Ça donne envie de voir Gustave Courbet en peinture !

La claire fontaine de David Bosc, éditions Verdier (14€).

Publié dans:Coups de coeur |on 3 novembre, 2013 |3 Commentaires »

Formidable STROMAE !

Il est Formidable !
Et moi, j’ai été fort minable de ne pas tomber plus tôt dans le waterzoï, la marmite au fumet … formidable concoctée par le jeune chanteur bruxellois Stromae (prononcer Stromaï !).
Stromae comme maestro en verlan, de son vrai nom Paul Van Haver, né en 1985 d’une mère flamande et d’un père rwandais parti très tôt du domicile familial et décédé au cours du terrible génocide entre Hutus et Tutsis. Un melting « pot belge » aussi explosif que la concoction dopante des coureurs cyclistes mais tellement moins nocif ! À consommer donc sans modération.

« Qui dit étude, dit travail
qui dit taf te dit les thunes
qui dit argent dit dépenses
qui dit crédit dit créances
qui dit dettes te dit huissier
qui dit assis dans la merde
qui dit amour dit les gosses
dit toujours et dit divorce
qui dit proches, te dit deuils
car les problèmes ne viennent pas seuls
qui dit crise te dit monde
dit famine dit tiers monde
qui dit fatigue, dit réveil
encore sourd de la veille
alors on sort pour oublier tous les problèmes
ALORS ON DANSE …
et la tu t’dis que c’est fini
car pire que ça ce serait la mort
quand tu en crois enfin que tu t’en sors
quand y en n’a plus et ben y en a encore ... »

C’est en voyant notre jeunesse (pas seulement) se trémousser sur son premier grand succès, lors de quelques bals de village cet été, que j’ai pris conscience de la portée réelle de ses paroles. « En fait, ce n’est pas léger du tout ce qu’il raconte ».
J’ai achevé d’être conquis par le personnage lors de son récent passage à la télévision, dans l’émission de Ruquier. Comme quoi ça vaut parfois la peine de se coucher tard le samedi soir !
Une dégaine étonnante, une sympathie à revendre, une intelligence subtile et surtout, surtout, son nouvel album Racine carrée, savoureux cocktail décalé de textes profonds sur des musiques qui donnent envie de danser.

Formidable STROMAE ! dans Coups de coeur 1220083-pochette-de-l-album-racine-carree-de-620x0-1

Le look d’abord, ce grand jeune homme métis et dégingandé à en être presque trop maigre, aime à porter, comme un « uniforme de travail », des chaussettes très colorées et des polos, chemisettes ou pulls inimitables avec des quadrillages isométriques (des cubes en suspension sur un de leurs sommets !) en référence, dit-il, à son esprit matheux déjà perceptible avec le titre de son album.
Beaucoup de personnalité ensuite, il séduit immédiatement ses interlocuteurs en leur assénant subtilement quelques certitudes qu’il modère aussitôt en énonçant tout aussi sincèrement un possible contraire. À l’image des histoires à sens multiples, à mots cachés qu’il nous chante : « Nous étions formidables, tu étais formidable, j’étais fort minable ».
Arno, un autre chanteur belge décalé, dérangeant et attachant, le considère volontiers comme un enfant de James Ensor, ce peintre né à Ostende qui ne peignait plus que des masques avec des collages de couleurs contraires et aux formes géométriques (comme les chemisettes de Paul) pour évoquer la mort, l’enfance, la mer, le rire, l’angoisse, bref le grand carnaval de l’humanité.
Un enfant également du surréaliste Magritte dont il pastiche la célèbre phrase au début d’une de ses vidéos : Ceci n’est pas un clip ! ou Ceci n’est pas une leçon!
Stromae est un enfant de son siècle, de l’ère du numérique. Ancien étudiant d’une école de cinéma, il en a compris tous les ressorts et la puissance de l’image.
Son immense succès actuel s’est forgé aussi en grande partie sur certains de ses passages à la télévision et sur les clips de ses chansons qu’il réalise lui-même avec une bande de potes.
Ainsi, il fait le « buzz », c’est comme ça qu’on dit pour faire d’jeun, autrefois j’aurais écrit qu’il creva l’écran lors de son interprétation de Formidable dans la (souvent) chouette émission de Frédéric Taddéi, Ce soir ou jamais :

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Fooooormidable ! Stromae, est-il vraiment ivre, empoigne son micro pour venir se planter, gesticulant et titubant, apostrophant presque les invités de l’émission, et leur racontant l’histoire d’un mec « un peu fort bourré », stérile et viré par sa nana la veille :

« … Tu sais dans la vie y’a ni méchant ni gentil
Si Maman est chiante, c’est qu’elle a peur d’être mamie
Si Papa trompe Maman, c’est parce que Maman vieillit, tiens
Pourquoi t’es tout rouge ? Ben reviens gamin !
Et qu’est-ce que vous avez tous, à me regarder comme un singe, vous ?
Ah oui vous êtes saints, vous !
Bande de macaques ! ... »

La première fois que j’ai vu cet extrait, j’ai pensé instantanément à quelqu’un, pas vous ?
Un chanteur de Bruxelles aussi, avec ces bras ballants, avec cet accent-là, même si plus personne n’a cet accent-là … sauf à la télévision, disait-il ; j’ai eu le bonheur de le voir trois fois en scène, vous peut-être pas.
Oui, c’est le Brel de Jef, un autre paumé qui se retrouve minable, « largué par une fausse blonde ». Petit rappel :

http://www.ina.fr/video/I00008316

Ne soyez pas outré par ma comparaison, d’ailleurs, avec lucidité et humilité, Stromae reconnaît qu’il n’a rien prouvé à côté de l’immense Grand Jacques, et que si ressemblance il y a, elle réside dans la gestuelle et le phrasé.
Quelques jours après l’émission de France 2, court sur le Net le clip de Formidable et c’est … formidable !
Ça commence par des vues de tramway, pas le tram 33 emprunté par Brel pour aller voir Madeleine car il n’existe plus depuis les années 1960 (voir billet du 9 octobre 2010 La Madeleine de Brel). Stromae a dépensé ses trois sous à boire la nuit d’avant …

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Un clip … formidable ! Du cinéma (presque) vérité ! Un petit matin pluvieux, sur la place Louise à Bruxelles, il interprète formidablement son héros minable en caméras cachées (des Iphone je crois) au milieu de la foule des passants en partance pour le boulot et ignorant tout de la supercherie. Et pour preuve, cette Une de presse :

stromae-ivre dans Coups de coeur

Formidable pouvoir de l’image ! Bien au-delà de la chanson elle-même, c’est une formidable démonstration sur le regard d’autrui et l’indifférence. Seuls, une fan l’aide à se relever et … des policiers s’inquiètent de l’état du chanteur qu’ils ont reconnu. Et il avoue confondant de sincérité: « Si j’avais été à la place des témoins, j’aurais sans doute oscillé entre les indifférents et les voyeurs ».
Ajoutant mon petit clic aux millions d’internautes qui ont visionné ce clip sur la Toile, j’avoue être envoûté ou enivré plutôt.
À tel point que depuis, j’ai plongé complètement dans l’univers de Stromae. Car son formidable album ne se résume pas à cette unique chanson et vous ne pouvez pas ne pas avoir entendu au moins une fois son aussi formidable morceau Papaoutai :

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Rançon de la gloire, les Guignols de Canal + se le sont accaparés et nous en offrent un hilarant pastiche dans la bouche de la marionnette affolée de François Hollande, Emploi où t’es !

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Dans Papaoutai, on retrouve tout l’art de Stromae, les mots et la musique qui exorcisent les maux, le chic de nous balancer un sujet grave et de nous sortir de notre fauteuil pour nous balancer aussi à la recherche de notre père. Bref, comment ne pas danser idiot !
On a hâtivement catalogué cette chanson comme autobiographique, rapport à son papa qu’il n’a pratiquement pas connu. Stromae, comme pour la plupart de ses textes, affirme que son vécu personnel n’affecte que le quart de son œuvre. Comme une éponge, il s’imprègne surtout du quotidien qu’il contemple.

« … Un jour où l’autre on sera tous papa
Et d’un jour à l’autre, on aura disparu
Serons-nous détestables ?
Serons-nous admirables ?
Des géniteurs ou des génies
Dites-nous qui donne naissance aux irresponsables ?
Ah, dites-nous qui, tiens
Tout le monde sait comment on fait des bébés
Mais personne ne sait comment on fait des papas
Monsieur j’sais tout en aurait hérité, c’est ça ?
Il faut l’sucer d’son pouce ou quoi ?
Dites-nous où c’est caché ?
Ça doit faire au moins mille fois
Qu’on a bouffé nos doigts. »

Comme le rappeur et le bon percussionniste qu’il fut , il a le sens de la formule ramassée et percutante, tel un slogan, qui fait mouche. Eh oui, c’est une responsabilité d’être père.
Encore une fois, le clip est un petit bijou avec une chorégraphie poétique, tendre et surréaliste.
Racine carrée est un album rempli de plein d’autres surprises pas forcément joyeuses.
Les Moules frites sans frites et sans mayo de Stromae n’ont pas la saveur truculente et festive de celles que Brel mangeait chez Eugène. Elles évoquent le drame du sida.

« ...Mais il aurait dû s’en méfier, Paulo
Car on ne sait où elle s’est baignée, plus tôt
Comme elle était contaminée
Paulo ne chantera plus
Ou peut-être une fois enterré, Paulo
On chantera tous :
Paulo aime les moules-frites
Sans frites et sans Mayo (A toi Paulo)
Paulo aime les moules-frites (On chantera tous pour toi)
Sans frites et sans Mayo. »

Il nous fait frissonner avec Quand c’est, cancer qu’il personnifie un peu à la manière de Bertrand Blier avec son film Le bruit des glaçons.

« Mais oui on se connaît bien
T’as même voulu te faire ma mère hein ?
T’as commencé par ses seins
Et puis du poumon à mon père, tu t’en souviens ?

Cancer, cancer
Dis-moi quand c’est
Cancer, cancer
Qui est le prochain ?
Cancer, cancer
Dis-moi quand c’est
Cancer, cancer
Qui est le prochain ?

Et tu aimes les petits enfants
Décidément rien ne t’arrête toi
Mais arrête de faire ton innocent
Sur les paquets de cigarettes
« Fumer tue », tu m’étonnes
Mais tu m’aides. .. »

Avant que notre moral ne soit trop à zéro, alors on danse ( !) sur une morna cap verdienne, un hommage à la grande Cesaria Evora. Merci Cesaria, Obrigado, « Aux brigades, tu embrigadas des millions de soldats dans ta patrie ».

« Sacrée Cesaria, quelle belle leçon d’humilité
Malgré toutes ces bouteilles de rhum, tous les chemins mènent à la dignité … »

Quel (tit) punch !
Musique électro, rythmes africains, la musique de Stromae est aussi métissée que son auteur dont la chanson préférée est Chan Chan du Buena Vista Social Club.

« … Mais t’es Hutu ou Tutsi ?
Flamand ou Wallon ?
Bras ballants ou bras longs ?
Finalement t’es raciste
Mais t’es blanc ou bien t’es marron, hein ?
Ni l’un, ni l’autre.
Bâtard, tu es, tu l’étais, et tu le restes !
Ni l’un ni l’autre, je suis, j’étais et resterai moi… »

Reste comme tu es Stromae ! Reste ce formidable « saoul man » !
Es-tu un phénomène de mode, une étoile filante dans le ciel du music-hall ? Parlera-t-on de toi dans cinquante ans comme on le fait encore de Brel, Nougaro et Piaf que tu adores d’ailleurs ?
Peu importe, tu sais en tout cas rassembler toutes les générations confondues, j’en suis un exemple. Une formidable histoire belge !

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Publié dans:Coups de coeur |on 1 octobre, 2013 |1 Commentaire »

Mes Journées du Patrimoine 2013

Il y a quelques jours, étaient organisées les Journées Européennes du Patrimoine. De manière modeste sinon chauvine, j’ai souhaité visiter, à cette occasion, quelques lieux et monuments parisiens que je ne connaissais pas, pour la simple raison d’ailleurs qu’ils ne sont que rarement accessibles au public.
Pour tout vous dire, j’avais jeté mon dévolu en priorité sur le mythique 36 quai des Orfèvres, siège de la célèbre Brigade criminelle de la Police Judiciaire qui va bientôt migrer dans le quartier des Batignolles.
Je devais déchanter très vite car, erreur de communication, aucune manifestation n’était prévue finalement cette année. Cela pourrait éventuellement m’inquiéter sur l’efficacité de notre Police. Je connais bien un moyen pour entrer dans la fameuse maison sur les traces de Maigret, mais vous m’excuserez de ne pas y avoir recours.
À défaut donc, j’ai traversé la Seine pour me rendre à l’École nationale supérieure des beaux-arts, communément appelée Beaux-arts de Paris. Ce vaste ensemble situé au cœur de Saint-Germain-des-Prés, en face du Louvre, comprend notamment la chapelle des Petits-Augustins.
Ce monument doit son origine à la reine Marguerite de Valois, l’épouse répudiée d’Henri IV, célèbre sous le surnom de Reine Margot. Elle envisagea la construction, à proximité de son palais, d’un couvent dit des Petits-Augustins, des religieux d’un ordre mendiant qui se distinguaient des grands Augustins par le fait de marcher pieds nus ; et en particulier, d’une chapelle dite des Louanges car la reine souhaitait que les Augustins déchaussés y chantassent jour et nuit louanges, hymnes, cantiques et actions de grâce de son choix.
À la mort de Marguerite, Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII, posa, en mai 1617, la première pierre de l’église, annexée à la chapelle des Louanges, qui constitue à peu de choses près, l’édifice que je visite ce matin.
En ce week-end dédié à la célébration du patrimoine, il n’est pas inutile d’évoquer la mémoire d’Alexandre Lenoir qui en fut un grand défenseur. À la Révolution, il chercha énergiquement à sauver de nombreuses œuvres d’art du vandalisme des sans-culottes. Ainsi, en 1791, il obtint de l’Assemblée constituante l’autorisation de rassembler les vestiges architecturaux des églises et palais détruits, dans le couvent des Petits-Augustins à Paris, auxquels vinrent s’ajouter en 1792 les tombeaux royaux saccagés à Saint-Denis. La notion de conservation du patrimoine était née. Cette collection de sauvegarde prit en 1795 le nom de musée des Monuments français dont Lenoir devint le conservateur. La Restauration qui littéralement porte mal son nom le supprima.
Plus tard, les architectes François Debret et Félix Duban transformèrent la chapelle en un musée des Moulages du Moyen Âge et de la Renaissance, inauguré en 1879. Le conservateur encouragea la réalisation de moulages antiques et modernes à Rome et en Toscane pour constituer, à des fins pédagogiques, une réserve de modèles dans la chapelle.
La création contemporaine du musée de la Sculpture comparée, initiée par l’architecte Viollet-le-Duc, entraîna le démantèlement progressif des collections de moulages de l’école des Beaux-arts.
Ce n’est qu’un siècle plus tard, en 1979, que la chapelle des Petits-Augustins a retrouvé sa vocation de musée de copies avec la remise en valeur des collections exceptionnelles de l’école dont j’ai le bonheur, aujourd’hui, d’admirer quelques pièces d’une grande beauté.

Mes Journées du Patrimoine 2013 dans Coups de coeur petits-augustinsblog1

La chapelle n’est absolument pas un lieu de culte et offre, au premier regard, l’étrange aspect d’un vaste entrepôt d’art, voire presque même de capharnaüm où s’entassent une multitude d’œuvres de la Renaissance.
Enfin, pas tout à fait … car il faut avoir constamment à l’esprit qu’on est ici dans la copie, certes brillante et parfaite, de peintures et de sculptures du Trecento et Quattrocento.
Oui, c’est du toc, et même du mastoc, ainsi le Colleone, imposant moulage en plâtre de la statue équestre du condottiere Bartolomeo Colleoni dont l’original en bronze, œuvre d’Andrea del Verrochio et d’Alessandro Leopardi, se dresse sur une place de Venise.

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Sur le mur, en arrière-plan, est représenté le Jugement dernier, une copie au demi de la fresque peinte par Michel-Ange au plafond de la chapelle Sixtine du Vatican. Commandée par le pape Clément VII, l’œuvre immense, de treize mètres de haut sur douze de large, comporte plus de quatre cents personnages. Elle apparaît ici bien sombre mais ce serait justement son intérêt de la voir comme l’original fut avant sa restauration controversée. Tel un hommage à Michel-Ange, le « terrible souverain de l’ombre », maître des tons sombres et fumés!
J’avoue n’avoir pas observé avec suffisamment d’attention si on retrouve la nudité de certains corps peints par Michel-Ange, ce qui lui valut à l’époque les critiques d’opposants farouches. Ainsi, la Congrégation du concile de Trente décida le 21 janvier 1564, quelques jours avant sa mort, de faire voiler certains corps considérés comme obscènes. Danièle Ricciarelli da Volterra, chargé de la besogne, hérita bientôt du surnom de braghettone, le « faiseur de caleçons ».

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Une autre pièce majeure, située près de l’entrée, est un moulage de la chaire à prêcher de la cathédrale de Pise. L’original fut sculpté entre 1302 et 1311 par Giovanni Pisani (Jean de Pise). Il repose sur six colonnes de porphyre et cinq piliers représentant des figures allégoriques et religieuses. Sa construction aurait été financée par les butins que les Pisans ramenèrent des pays arabes.
L’éclairage de l’église est déconcertant, aveuglant lorsqu’on passe devant le faisceau des projecteurs ou, à l’inverse, presque absent, nous plongeant dans une pénombre regrettable. Ainsi, il est même parfois difficile de lire le nom des œuvres et des artistes talentueusement copiés. Pourtant, il y a du beau monde … et des copieurs de génie !
Accrochées bien trop en hauteur pour les admirer pleinement, les copies de peintures sont essentiellement des tableaux exécutés durant leur séjour à la Villa Médicis par les artistes ayant remporté le Prix de Rome de peinture. Ainsi, on relève parmi les maîtres copiés, Raphaël, Carpaccio, Fra Angelico et Giotto. Le Louvre a exposé récemment quelques merveilles de ce dernier, vraies celles-ci, issues de la chapelle Scrovegni de Padoue.
J’ai l’air de me plaindre, mais, en réalité, je tombe sous le charme de cette vaste farfouille artistique. Bas-reliefs, bustes, gisants, tableaux se mêlent dans un réjouissant bric-à-brac qui me rappelle notamment mes promenades à Florence avec ses palais et églises regorgeant de trésors d’art. Comment rester de marbre, en plus c’est du plâtre ou de la terre cuite!

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Le must de la visite se situe dans un recoin, dans l’espèce d’absidiole hexagonale qui correspond à la chapelle des Louanges, souhaitée par la reine Margot. Y sont rassemblés des moulages de plusieurs œuvres prestigieuses de Michel-Ange.
Ainsi, l’on se retrouve quasiment dans l’église San Lorenzo à Florence devant les monuments funéraires de deux célèbres Médicis, Laurent le Magnifique (au sens de généreux) et son frère Julien assassiné lors de la conjuration des Pazzi.

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Chaque tombeau est surmonté de deux personnages couchés dos à dos (un homme et une femme), qui constituent des allégories des quatre moments personnifiant la fuite du temps : le Jour et la Nuit, l’Aurore et le Crépuscule.
Le duc Laurent surplombe son tombeau, assis sur une boîte, dans une attitude songeuse. Je doute qu’il en soit ainsi ici, mais la boîte originale contient une chauve-souris, symbole du sens caché des choses. Il doit y avoir une multitude de ces mammifères volants dans les palais de nos gouvernants si l’on se réfère à leur politique opaque et incompréhensible.
Aujourd’hui, j’ai (presque) plus de chance que les visiteurs de la basilique Saint-Pierre de Rome. En effet, la copie de la Pietà de Michel-Ange n’est pas protégée par une vitre blindée comme là-bas, depuis qu’un déséquilibré eût mutilé la pauvre vierge, un jour de Pentecôte 1972.

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On saisit l’immense talent de Michel-Ange qui sculpta son chef-d’œuvre dans un seul bloc de marbre de Carrare.
Le copiste n’a pas poussé le détail, déontologie oblige, à reproduire la signature que le maître florentin grava après avoir entendu à l’époque quelques visiteurs lombards prétendre que l’auteur de son œuvre était un certain « bossu de Milan ».
Il me faut louer encore, c’est le lieu ou jamais, des répliques « michelangéliques » de la Madone de Bruges et du Moïse, personnage central du tombeau du pape Jules II dans l’église Saint-Pierre-aux-liens de Rome.

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Il tient sous son bras les tables de la loi et porte sur sa tête une paire de cornes. Non que son épouse Tsippora l’ait fait cocu mais ces attributs sont la représentation traditionnelle des personnages touchés par Dieu.
Après cette débauche d’art, c’est l’heure de goûter à quelques nourritures terrestres dans un sympathique bistrot en face des Beaux-arts. Je me régale d’une andouillette aligot, un fleuron du patrimoine culinaire français.
L’après-midi, je me transporte vers le quatorzième arrondissement pour m’y entendre conter une histoire d’eau à la maison des Fontainiers, sise près de l’Observatoire.
Pour faire le lien avec ma promenade du matin, une Médicis peut en cacher une autre. Après les générations de mécènes florentins qui encouragèrent les artistes, parmi lesquels Laurent le Magnifique, grand-père de Catherine de Médicis, c’est, cette fois, Marie de Médicis qui, sous sa Régence, mit en œuvre le projet de son époux défunt Henri IV en faisant construire le pavillon des fontainiers pour alimenter en eau de source Paris et plus particulièrement la rive gauche qui ne disposait jusqu’alors que des eaux de la Seine et de puits empoisonnés par les suintements des fosses d’aisance.
Construite, en 1619, la maison, d’un beau style Louis XIII, servit jusqu’à la Révolution, de logement de fonction à l’intendant général des Eaux et Fontaines du roi.
Elle est appelée également Grand Regard de l’Observatoire car y débouche l’aqueduc dit de Médicis qui apporte les eaux de la nappe phréatique de Rungis et Wissous.
Cet aqueduc, reprenant le tracé gallo-romain antique, commence sa course de treize kilomètres au Carré des eaux de Rungis, entre dans Paris par la porte de Gentilly, passe sous le parc Montsouris, traverse le parc de l’Observatoire pour aboutir enfin dans les sous-sols de la maison du Fontainier. Il est jalonné de 27 regards qui permettent de contrôler le système hydraulique mais aussi d’aérer l’eau pour en maintenir la fraîcheur.
Comment mettre du vin dans son eau … Un impôt sur les vins franchissant les octrois de Paris permit de financer les travaux accomplis par 500 ouvriers entre 1613 et 1623.

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Par un escalier étroit et pentu, nous descendons dans les sous-sols pour visiter trois petites salles voûtées constituant les bassins de décantation et de répartition (inégale) de l’eau à destination des trois ordres de la société.
Au centre, c’est là que débouche l’aqueduc, le bassin des Carmélites acheminant l’eau vers les congrégations religieuses nombreuses dans le quartier ; de chaque côté, le bassin du Roi, le plus grand, alimentant les jeux d’eau et le Palais du Luxembourg occupé par la régente, et le bassin du Tiers État, le peuple parisien (15% de la capacité totale !).
Par un très étroit passage (pour cause d’andouillette aligot ?), je me glisse ensuite dans le réservoir voûté avec plusieurs rangées de colonnes. Construit en 1845, alimenté par le bassin du Roi, il n’a que peu servi. En effet, avec la construction de l’aqueduc de la Vanne par l’ingénieur Eugène Belgrand, dont on peut admirer encore les arcades en meulière à Cachan, la maison des Fontainiers perdit son rôle de distribution des eaux.

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L’aqueduc Médicis, cependant, alimente encore eau le lac artificiel du parc Montsouris.
Le patrimoine réside parfois en des lieux que l’on ne soupçonne plus, et même au-dessous de la ceinture. Ainsi, en repartant, je suis surpris de trouver, boulevard Arago, le long du mur d’enceinte de la prison de la Santé, le dernier témoignage d’un mobilier urbain qui permit aux Parisiens de soulager leur prostate durant un siècle et demi.

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Il s’agit en effet d’un de ces urinoirs publics pour hommes, placés sur les trottoirs ou dans les parcs, à partir de 1834.
Autrefois, à Paris comme partout dans le royaume, un édit royal interdisait de satisfaire ses besoins naturels n’importe où dans les rues. Vous savez que les passants dans notre douce France ont été souvent oublieux de l’hygiène publique. Vers 1770, le lieutenant général de la police Antoine de Sartine prit la décision de faire « disposer des barils d’aisance à tous les coins de rue » de la capitale.
Gontran Peupot, un industriel dans le textile, conçut même une garde-robe ployante dissimulant un seau de bois sur lequel on pouvait s’asseoir et faire ses besoins en toute intimité.
Enfin donc en 1834, le préfet de la Seine, Claude-Philibert Barthelot, comte de Rambuteau, fit installer sur la voie publique 478 édicules, précurseurs de celui que j’ai photographié.
L’opposition frondeuse les baptisa très vite colonnes Rambuteau. Le préfet raillé lança alors l’expression de « colonne vespasienne » en référence à l’empereur romain Vespasien (69 à 79 après J.C) qui fit installer des urinoirs publics à Rome et qui créa un impôt spécial et original sur la collecte d’urine. Elle était à l’époque utilisée par les teinturiers pour préparer les étoffes avant de les mettre en couleur, ou dégraisser les laines. Moqué pour cette taxe, l’empereur aurait alors rétorqué : « pecunia non olet », le proverbe connu « l’argent n’a pas d’odeur ».
Au début, les colonnes Rambuteau, outre leur fonction de toilettes publiques, servaient aussi à l’affichage public alors non réglementé. En 1868, elles furent remplacées par les colonnes Morris pour l’affichage, telles qu’on les trouve encore partout dans Paris, et les vespasiennes comme lieux d’aisance, telles que celle que j’ai photographiée.
La suppression progressive de ces dernières fut entérinée en 1961 par un vote du conseil municipal de Paris pour des motifs certes hygiéniques mais surtout à cause de la mauvaise fréquentation de ces endroits.
L’ère des sanisettes commercialisées par la société Decaux est alors venue pour la plus grande satisfaction de la gente féminine. C’est aussi cela l’égalité des sexes !
La transition pour évoquer ma balade du lendemain n’est pas chose aisée. ou comment avoir de l’esprit pour en trouver les forces. Si je vous dis toilettes, vespasienne, urinoir, lieu d’aisance, édicule, pissotière, tasse, l’énumération de ces synonymes vous fait penser peut-être au dictionnaire, certes peut-être pas celui auquel les membres de l’Académie Française consacrent leurs travaux sous la Coupole de l’Institut de France, quai Conti.

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En effet, en ce dimanche matin, j’ai souhaité être « immortel » au moins le temps de quelques heures avant de mourir. Ce surnom provient de la devise « À l’immortalité » qui figure sur le sceau donné à l’Académie par son fondateur, le cardinal de Richelieu et qui se réfère à sa mission, porter la langue française. C’est celle‑ci qui est immortelle.
Bien que n’ayant pas encore atteint la limite d’âge de 75 ans pour poser ma candidature, j’ai conscience qu’elle ne sera jamais retenue même si le blog que vous avez plaisir à lire vient de dépasser les 500 000 visites.
Remarquez que je ne suis pas en mauvaise compagnie car parmi les écrivains illustres qui n’ont jamais été élus à l’Académie, figurent Descartes, Molière, Pascal, Rousseau, Diderot, Balzac, Flaubert, Stendhal, Maupassant, Baudelaire, Zola ou encore Proust ! Marcel Aymé, sollicité par François Mauriac, refusa carrément.
J’entre par une minuscule cour pavée au fond de laquelle, par une sorte de porte dérobée, je monte quelques marches pour me retrouver nez à nez avec Bossuet.

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Le sens de la visite m’indique de partir vers la droite, mais comme la majorité des visiteurs, impatients, je fais quelques pas vers la gauche pour découvrir la mythique salle dite de la Coupole.

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Ce que l’on nomme familièrement la Coupole est l’ancienne chapelle située au centre du collège des Quatre-Nations que le cardinal Mazarin souhaita créer avec son immense fortune pour qu’y soient éduqués soixante gentilshommes originaires des quatre provinces acquises par la France par les traités de Westphalie (1648) et des Pyrénées (1659) : Artois, Alsace, Roussillon et Pignerol (en Savoie). Colbert fut chargé du projet par Louis XIV et Louis Le Vau en fut l’architecte.
La Révolution ayant supprimé les Académies royales jusqu’alors au Louvre, le Directoire va créer l’Institut de France que Napoléon 1er déménagera en 1805 de l’autre côté de la Seine.
Installé dans l’ancien bâtiment du collège, l’Institut est le regroupement de cinq académies : l’Académie française créée en 1635 par le cardinal Richelieu, l’Académie des inscriptions et belles-lettres fondée en 1663 par Colbert, l’Académie des sciences créée aussi par Colbert en 1666, l’Académie des beaux-arts née en 1803, et l’Académie des sciences morales et politiques.
En hommage à ce « parlement de savants », Ernest Renan déclara : « La France, seule, a un Institut où tous les efforts de l’esprit humain sont comme liés en un faisceau, où le poète, le philosophe, l’historien, le critique, le mathématicien, le physicien, l’astronome, le naturaliste, l’économiste, le juriste, le sculpteur, le peintre, le musicien peuvent s’appeler confrères. »
Je rebrousse chemin pour me retrouver devant le cénotaphe du maître des lieux, le cardinal Jules Mazarin.

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Démonté à la Révolution, récupéré par Alexandre Lenoir (vous le connaissez maintenant) pour son musée des Monuments français, le tombeau a longtemps séjourné au Louvre avant de retrouver sa place initiale dans les années 1960.
En marbre blanc, il représente le cardinal dans un geste d’offrande de sa personne, la main gauche sur le cœur, à coté d’un ange. À ses pieds, trois figures féminines de bronze symbolisent les vertus : la Prudence, la Paix et la Fidélité.

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Plus loin, sur les marches d’un escalier, un mannequin revêtu de « l’habit vert » nous contemple.

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Bonaparte fit réaliser en 1801 une tenue « uniforme et distinguée ». L’habit de l’académicien, en réalité noir ou bleu nuit, doit son nom au vert des feuilles d’olivier qui sont brodées.
Henri Lavedan, un membre de l’Institut, en justifia le choix de manière sensuelle et poétique : « Le rouge était d’une humeur violente et guerrière incompatible avec nos honnêtes travaux. Le bleu ? Par galanterie anticipée, on le réservait aux dames porteuses de bas de cette même nuance, pour le jour où elles deviendraient, elles aussi, membres de l’Institut. Le blanc, si salissant, sentait d’ailleurs trop son roi. Le violet était trop d’église, l’orangé d’un vaniteux fracas et le jaune eût fait sourire. Alors ? Il ne restait donc que le vert de vraiment qualifié pour un habit qui déchaîne à la fois tant de convoitises, de dédains, de sarcasmes, d’ambitions et de rêves, le vert qui est justement la couleur de l’absinthe, de la bile et de l’espérance … Et fallait-il, étant donné l’inévitable vert que ce fût un vert « artiste » et poétique, le seul qui s’imposait, était bien celui qui sut nous échoir, le vert particulier, savant et pédagogique, acide et rigide, un vert d’abat-jour, de drap de bureau et de reliure de dictionnaire. »
Les ecclésiastiques en sont dispensés, mais le port du costume d’académicien est requis pour tous les membres de l’Institut prenant la parole lors des séances solennelles.
Je reviens, au sens géographique du terme, sous la Coupole, symbole flamboyant de l’ancienne chapelle. Chef-d’œuvre de Le Vau, elle est circulaire à l’extérieur et ovale à l’intérieur.

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De son passé religieux, elle conserve dans son dôme, les médaillons des douze apôtres, le blason de Saint Louis et la frise de l’entablement qui reprend un verset du prophète Ezéchiel :
Sedebit sub umbraculo ejus in medio nationum, « Il siègera sous son ombre au milieu des nations ».
Les nations, ce sont les quatre territoires évoqués plus haut que la diplomatie du cardinal Mazarin avait apportés au royaume de France. L’ombre est celle d’un grand arbre évoqué par Ezéchiel, et pour Mazarin, la métaphore du pouvoir de son roi, Louis XIV. Le grand arbre, c’est donc la France.
Les fauteuils verts sont réservés aux académiciens, les gris aux invités. En ces journées du patrimoine, il nous est prié de ne pas nous y asseoir. Par contre, nombre de visiteurs posent à la tribune pour être « immortalisé » sur la photographie. Puisse leur donner éloquence et maîtrise de la langue …
Je ne résiste pas à vous livrer les états d’âme d’un académicien actuel :
« … Ce n’est pas de cela que l’on se plaint ici, mais de cette averse de signes de ponctuation qui, pour leur donner un ton de proximité, s’abat aujourd’hui sur tant d’écrits – et qui éclabousse les yeux du lecteur.
Que de points d’exclamation, d’interrogation, de suspension, crochets, tirets, virgules et virgules, parenthèses et guillemets, que de postillons du stylo ! Et faut-il aussi regretter les soulignages superflus, et que les pauvres guillemets, signes si beaux, soient ridiculement relayés, en plus, par ces simagrées des doigts crochus autour des oreilles ?
… Les phrases sont des rivières dont la fluidité, la limpidité ne doivent pas être corrompues par ces allusions.
Faut-il s’y faire ? Non ! Bien que nous restions menacés à tout moment de recevoir cette carte postale :
« Chers amis !
Enfin arrivés !!! Athènes est intacte (?). Hôtel moyen… Demain – indeed – piscine ! Mardi : Parthénon et/ou restaurant. Les restaurants « typiques » sont typiquement nuls (!!!). Mercredi : l’Agora – Marc (ça vous étonne ?) déteste d’avance. Jeudi – ça dépend du temps –en principe quartier libre ! Et vous, Bangkok ? Toujours pollué ?! Rentrons le 15, si les avions décollent (???). Des baisers…
P.-S. Bon anniversaire Jocelyne !!!!!! » »

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Dans l’aile est de la chapelle, je remarque la statue de Fénelon, homme d’église et écrivain, élu à l’Académie Française en 1693. Il tient entre ses mains Les Aventures de Télémaque dont il est l’auteur, ce qui lui valut la disgrâce de Louis XIV voyant en ce roman une satire de son règne. Il est cocasse que sa statue soit située diamétralement à l’opposé de celle de Bossuet, son farouche adversaire dans la querelle théologique sur le quiétisme, une doctrine mystique permettant d’atteindre une communion totale avec Dieu.
On peut se poser d’ailleurs des questions sur le choix de la décoration sculpturale. En fait, la Révolution supprima le collège des quatre nations et employa les bâtiments à toutes sortes d’usages : école, grenier à grains, prison. La chapelle fut dépouillée de ses œuvres d’art vendues, détruites ou parfois sauvées en étant envoyées au musée des Petits-Augustins, la farfouille visitée la veille.
En 1805, pour occuper les quatre niches vides aux quatre piliers séparant les arcades de la chapelle, on choisit la facilité et l’on puisa dans les magasins du musée, c’est ainsi qu’on transporta très arbitrairement Descartes, Bossuet, Fénelon et Sully.

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Pourquoi ce dernier, étranger à l’esprit et aux travaux de l’édifice ? Ministre d’Henri IV, vous le connaissez pour sa fameuse phrase : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France ».
Pourquoi pas Colbert, Racine, Poussin, Montesquieu, d’Alembert ou Molière ? Peut-être, tout bêtement, parce qu’ils étaient assis et ne pouvaient entrer dans les niches !
J’hume une dernière fois l’atmosphère sereine de ce lieu dévoué au savoir et à l’intelligence. En consultant la liste des académiciens actuels, je note que, dans ma jeunesse sportive, j’ai croisé sinon l’épée du moins la raquette avec l’un d’eux, Marc Fumaroli pour ne pas le nommer, à l’occasion de tournois de tennis.
Je traverse maintenant la cour d’honneur de l’Institut pour me rendre, en face, à la bibliothèque Mazarine.

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C’était la bibliothèque personnelle du cardinal dont le buste nous accueille à l’entrée. Elle fut ouverte au public dès 1643. Et le prénom de la fille adultérine d’un ancien président de la République n’est pas sans rapport avec elle.
Pour y accéder, j’emprunte l’élégant escalier d’honneur en marbre éclairé par une verrière et couronné par une galerie ornée de bustes antiques.

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Le charme opère dès l’entrée dans la salle de lecture en forme de L dont un côté plonge vers la Seine. Les tables de consultation, les boiseries dont certaines datent de l’époque de Mazarin, les lustres (certains auraient appartenu à la marquise de Pompadour), les échelles pour atteindre les ouvrages vous imprègnent imperceptiblement d’une atmosphère particulière propice à la lecture et à l’étude.

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Je m’arrête devant les bustes de Sophocle et Aristote ou encore un globe céleste de Coronelli avec un méridien en cuivre.
Je m’attarde devant quelques ouvrages de l’abbé Raynal dont on salue là le tricentenaire de sa naissance, à travers une exposition mettant en valeur le regard porté sur l’Amérique au dix-huitième siècle. S’y trouvent évoquées les figures de La Fayette, Benjamin Franklin et aussi Condorcet dont la statue sur le quai au-dessous est curieusement coincée en ce moment entre plusieurs Algecos.

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En sortant de l’Institut, après un petit salut amical à Voltaire, je fais une courte halte, à l’ombre de la Coupole, dans le bucolique petit square Gabriel Pierné. On a craint pour lui lorsqu’en 1944, un architecte en chef des Bâtiments civils envisagea en guise de restauration de la Coupole, l’édification d’un immeuble plus fonctionnel empiétant sur le dit square.
À l’ombre d’un imposant catalpa, vous pouvez lire assis sur un banc en forme de livre ou simplement admirer Carolina, une adorable enfant nue en bronze.

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Pour rejoindre mon véhicule, j’ai le choix entre la rue de Seine et la rue Mazarine. J’opte pour cette dernière, sans doute inconsciemment, pour retrouver l’esprit d’Antoine Blondin qui vécut là une grande partie de sa vie. Il aurait aimé être académicien mais … : « Il y a cinq cafés entre mon appartement et l’institut, je n’y arriverai jamais. L’habit vert m’irait extrêmement bien mais comme j’habite à cent cinquante mètres, je laisserais mon épée dans le premier bistrot, mon bicorne dans le second et j’arriverais en caleçon là-bas ».

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Cela, je vous l’ai déjà raconté dans mon billet du 18 janvier 2010 (« Rive gauche à Paris : de Saint-Germain-des-Prés au Pont des Arts »).

Publié dans:Coups de coeur |on 23 septembre, 2013 |Pas de commentaires »

Un soir au Café du P’tit bonheur

« On est tout simplement, simplement un samedi soir sur la terre » comme le chante Francis Cabrel. Un pastis, pardon un pastiche : « On est tout simplement un samedi soir à Sauveterre de Comminges » ! Tout simplement, c’est vite dit, tant cette petite commune de la Haute-Garonne se cache discrètement dans les premiers contreforts des Pyrénées, à une dizaine de kilomètres de Saint-Gaudens.
Il est vingt heures. Le café où l’on m’a donné rendez-vous n’est pas encore ouvert. Pour patienter, je me promène aux alentours et découvre juste derrière un stade bucolique avec sa rangée de platanes, le long de la main courante, offrant un abri naturel en l’absence de tribune, aux heures chaudes de l’après-midi. Ici, on pratique le jeu à treize … parce qu’il manquait deux joueurs pour pratiquer le rugby, aurait peut-être brocardé Coluche. En fait, il y a dans cette région du Comminges une vieille tradition de dissidence du ballon ovale. Détail piquant, le club porte le sobriquet de frelons, peut-être à cause du maillot jaune et noir.
J’ai encore le temps de vous dire que naquit ici Jean Allemane, une grande figure syndicaliste de la Troisième République. « Monté » à Paris avec ses parents qui y ouvrent un commerce de vins, puis embauché dans une imprimerie, il est emprisonné dès 1862, à 19 ans, pour avoir pris part à la première grève des ouvriers typographes de la capitale, un mode d’action alors illégal.
Il participe aux événements de la Commune, devient compagnon de route de Jean-Baptiste Clément, l’inoubliable auteur du Temps des Cerises, crée son propre mouvement, le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire qui fusionnera en 1902 avec la Fédération des Travailleurs Socialistes de France pour créer le Parti Socialiste Français avec Jean Jaurès comme porte-parole. « Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? » questionnait Brel.
Voyez, on en revient toujours à des chansons. Et ce soir-là, ce qui aurait pu s’appeler à l’évidence le café des sports jouxtant le complexe sportif est baptisé joliment café du p’tit bonheur, un bistrot pas comme les autres où se réunissent d’anciens chanteurs de salle de bain qui se sont jetés à l’eau … pas dans la Seine mais sur la scène.
Ils s’appellent Gilles, Nathalie, Gérard ou Suzanne, ils sont dans la vie, psychiatre, dentiste, institutrice et même tenancière de café-brasserie, et tous, élèves assidus du p’tit atelier de la chanson qu’anime Patricia Damien, depuis plus d’une décennie, à son domicile de La Bastide du Salat, un petit village d’Ariège dont je vous ai encore entretenu récemment (voir billet du 25 août 2013). Elle a même « ramené un batave en pleine lumière » (sic Brel dans Amsterdam) qui, plutôt que des tulipes, cultive son savoureux accent dans la commune voisine de Betchat. Je doute cependant qu’il trouve un « bulot » au Pôle Emploi de Saint-Girons !
Un autre néerlandais a choisi le Comminges comme terre d’élection. En effet, le chanteur Dick Annegarn, après avoir longtemps vécu sur une péniche en région parisienne, a posé sa guitare maintenant non loin de Saint-Gaudens, à Laffite-Toupière précisément, où il organise un festival du Verbe. Vous connaissez sans doute son grand succès Mireille, une mouche comme toutes les mouches … enfin presque :

« Si je me faisais dompteur de puces, de cafards et d’abeilles
Je me ferais manager, la bête de scène serait Mireille »
« Voyons ce que ça donne, voyons si tu étonnes
Les clients de ce bistro, Mireille, va faire ton numéro …
Voyons ce que ça donne, voyons si tu étonnes
Les clients de ce bistro, Mireille, va faire ton numéro.
Tiens une mouche, pardon, dit le garçon
Et d’un pouce farouche ... »

Zoum zoum zoum … À propos, je ne sais pas chez vous mais on a été envahi de mouches cet été à la campagne.
Bon, je m’égare. Après deux week-ends de répétition et quatre jours en immersion totale à Sauveterre, c’est soir de générale de « Le café du p’tit bonheur cherche repreneur », la suite d’un spectacle qui connut un franc succès, il y a une dizaine d’années.

Un soir au Café du P'tit bonheur dans Coups de coeur mail-affiche-cafe

Je ne pousserai pas l’outrecuidance à affirmer que ces chanteurs bénévoles sont des piliers de bistrot même si la plupart d’entre eux mirent leur talent au service du film que j’ai réalisé l’an dernier sur l’histoire vraie du pittoresque café, plus que centenaire, de La Bastide du Salat (voir billet du 28 août 2012).
Ce soir, ils ont peut-être besoin d’un petit remontant pour vaincre le trac très légitime qui les tenaille. Par exemple, un de ces cocktails que propose Suzette la patronne en reprenant d’entrée Rhum Pomme, une chanson enivrante de Juliette ?

« ... Seulement voilà par ces temps d’crise
Faut pas r’fuser la clientèle
Ni une ni deux, hop ! j’improvise
J’vais leur en faire, moi, des cocktails !

En v’là du rhum pomme
Du Viandox on the rocks
Du Cinzano Tabasco
Du Pernod Porto pruneau
Du Guignolet lait
Du Bartissol Menthol
Du Ricard poire
Du Whisky Kiri kiwi

Vous me croirez, si vous voulez
Ils sont rev’nus dès le lendemain
Avec la gueule enfarinée
Et une brochette d’autres clampins ... »

Hips ! Voilà une toulousaine, petite fille de kabyle, qui s’est parfaitement intégrée aux mœurs de notre pays.
L’argument du spectacle est simple. Comme son titre l’indique, le café du p’tit bonheur est à vendre. C’est prétexte, comme dans une opérette, à une succession de saynètes et de chansons tirées du répertoire français, parfois relookées par les chanteurs eux-mêmes pour les besoins de l’intrigue. C’est empreint de bouffonnerie et de tendresse. La poésie s’invite aussi avec l’apparition épisodique d’Anny Zett, une fée aussi verte que l’absinthe, le spiritueux préféré de Van Gogh dont Zola décrivit les méfaits dans L’assommoir.
Le public commence à taper dans les mains ou battre la mesure avec les pieds sur le rythme d’un pastiche de la chanson de Julien Clerc Lili voulait aller danser, ce qui a pour conséquence de décontracter définitivement la joyeuse troupe de dix chanteurs comédiens vêtus d’impayables accoutrements dignes des Vamps et des Deschiens.
La chorégraphie est plaisante et mon œil balaie la vaste scène pour appréhender les mini situations variées qui se déroulent simultanément.
Je suis intrigué par un client, veste blanche et panama, qui, depuis un quart d’heure, demeure silencieux, assis devant son guéridon et plongé dans la lecture attentive du journal The Economist dissimulant son visage. Il a une drôle de tête ce type-là!
Bientôt, resurgit le souvenir de concerts mémorables de la fin des années 1960, et d’abord, en première partie d’Alan Stivell, Steve Waring à la guitare et Roger Mason aux cuillères, interprétant à Bobino :

« Jolie bouteille, sacrée bouteille
Veux-tu me laisser tranquille ?
Je veux te quitter, je veux m’en aller
Je veux recommencer ma vie ... »

Vœu pieux, son auteur Graeme Allwright s’en enfila sans doute quelques lampées lors des rassemblements mythiques sur le causse du Larzac pour la défense des moutons contre les canons.
Maintenant, je me souviens d’un récital poétique et hilarant des Frères Jacques au théâtre Saint-Georges à Paris : une histoire d’eau et une amourette de quarante jours, le temps que saint Médard et saint Barnabé règlent leurs comptes avec la météo. Paul Tourenne est le dernier bien cher frère encore de ce monde.
Le brave hollandais recruté comme serveur est plutôt confronté à une histoire d’Ô. Il connaît toujours des difficultés de compréhension avec la langue française, confondant blanc sec et plan sexe ! Cela dit, à sa décharge, nous sommes ici dans le terroir du tariquet !

« Qu’est-ce qu’il fait, qu’est-ce qu’il a, qui c’est celui-là ?
Complètement figé, ce mec-là,
Mais qu’est-ce qu’il fait là ?
Et il attend quoi ce type-là
Qu’est-ce qu’il fait, qu’est-ce qu’il a ?
Et puis son costume, c’est pas ça !
Il est drôlement ringard oh les gars !
Y a quequ’chose qui va pas ! »

L’identité de l’énigmatique client au panama va enfin nous être révélée dans un pastiche de Michel Jonasz qui, le mois dernier, fut la vedette des fêtes de Saint-Girons :.

« Je voudrais vous dire que je l’attends
Et tant pis si je perds mon temps
Je l’attends, je l’attends tout le temps
Sans me décourager pourtant …
… Je n’sais pas encore à quoi elle ressemble
Mais rien que d’y penser j’en ai la voix qui tremble.
Lorsqu’elle rentrera au milieu de la scène
Chacun le verra, je n’aurai plus de peine
Si je la regarde
Et qu’elle me regarde ... »

Ça devrait vite s’arranger … après que deux des chanteuses eussent réglé quelques problèmes existentiels.
On est samedi soir à Sauveterre. Et au bout du comptoir, du comptoir du p’tit bar de Madame Suzette, Cocolle (ça rime avec picole) pense : « Pourquoi m’appelle-t-on Six roses ? »
« Zezette sers-moi un muscadet/ Car il ne faut pas l’oublier/ Les fleurs il faut les arroser ! ».
Et pour compléter le tableau, voilà que Katy la serveuse saisit sa guitare pour nous avouer :

« Quand j’suis paf paf paf paf
Ça me chatouille le pif pif pif pif
Ça fait que j’ai l’pif paf paf paf
Et que j’ai mal aux tif tif tif tif
Quand j’suis paf paf paf paf
J’ai l’oeil contemplatif tif tif tif
Mai j’ai la bouche en staf staf
Et mes tifs tifs ont le taf
Quand j’suis paf ! …
… Quand je bois du Moulin à Vent
Mon esprit tourne à tous les vents
Une petite bouteille de Chablis
Me berce l’oubli.
Quand j’ai bu un peu d’Saumur
J’m’amuse à faire les pieds au mur
Je comprend tout de travers
J’vois tout à l’envers
Dans tout je me perds
Mais ça prouve tout simplement
Que j’ai du cran et du tempérament »

C’est pas beau décidément une femme qui boit ! On lui pardonne car c’est l’occasion d’entendre un air que les moins de quatre-vingts ans ne peuvent pas connaître. Ce fut un immense succès en 1932, extrait de l’opérette Mon amant et interprété par Marguerite Deval.
L’ivresse a gagné tout le café et les verres s’entrechoquent joyeusement. Pour pasticher certain tonton flingueur, dans le Rhum Pomme, il y en a … du rhum !
Dans la salle, on est moins euphorique : en prévision d’un karaoké, Katy (quand elle est paf ?) descend avec un petit air sadique dans le public pour distribuer des catalogues de chansons. Les spectateurs regardent leurs pieds. Avec ma chance …. Ouf ! Y’a d’la joie, elle choisit un homme et une femme au bout de ma rangée … deux alcooliques, pardon deux acolytes, puisque après leur prestation, ils resteront sur scène jusqu’à la fin.
Tous ces mélanges me font tourner la tête, permettez que j’abrège mon billet et que je m’assieds à une table du café qui n’a jamais mieux porté son nom. En effet, le bonheur semble y régner pleinement. Chacun y a trouvé sa chacune ou, à défaut, un « bulot », euh, un boulot !
Il y aura encore de jolis moments de tendresse et de nostalgie, ainsi avec la chanson de Michel Delpech juste rebaptisée :

« Après les cours on allait boire un verre
Quand on entrait Suzette souriait
Et d’un seul coup nos leçons nos problèmes
Disparaissaient quand ell’ nous embrassait

C’était bien, chez Suzette
Quand on faisait la fête
Elle venait vers nous.. Lau – rette

C’é tait bien, c’était chouette
Quand on était fauché
Elle payait pour nous.. Su-zette »

C’est vrai que c’était chouette les années yéyés : du « bulot » pour tout le monde (excusez Heeré, c’est la dernière fois !), pas de sida, peu de pollution … !
Et ce soir, tous dansent un rock endiablé avec Suzette sur la musique de Dany Brillant :

« On va faire la fête
Dans le café de Suzette
Tous à l’unisson
Entre cocktails et chansons … »

Les vignes du Seigneur sont même honorées avec un gospel, Allez Luia ! L’énigmatique vieux monsieur au panama et sa dulcinée qu’il a attendue quarante ans nous font verser une larme avec leur interprétation de L’adolescente, une émouvante chanson écrite par Jeanne Moreau. Qu’ils ne s’offusquent pas si je vous offre ici la version originale :

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Suzette, la propriétaire du café (comme elle le fut dans la vraie vie) chante magnifiquement ses rêves :

« J’aurais voulu être une artiste
Pour pouvoir faire mon numéro
Mais avant que tout ça existe
Il me faut vendre le bistrot
J’aurais voulu être une chanteuse
Pour pouvoir crier qui je suis ... »

Mais vous l’êtes Suzanne ! Comme d’ailleurs toute votre clientèle et votre personnel !
En guise de dernier petit verre, chez moi en Normandie, on appelle ça le coup de pied au cul ou la revoyure, la troupe au complet, sur le devant de scène, rend hommage à l’ami Georges Moustaki disparu cet été.

« S´ils passent parmi vous, regardez-les bien vivre
Et comme eux soyez fous, et comme eux soyez ivres
Car leur seule folie, c´est vouloir être libres
Ils n´ont dans la vie que cette philosophie

Nous avons toute la vie pour nous amuser
Nous avons toute la mort pour nous reposer
Nous avons toute la vie pour nous amuser
Nous avons toute la mort pour nous reposer

Ils vieilliront aussi, qu´ils restent ce qu´ils sont
Des viveurs d´utopie aux étranges façons
Des amants, des poètes, des faiseurs de chansons
Ils n´ont dans la vie que cette philosophie

Nous avons toute la vie pour nous amuser
Nous avons toute la mort pour nous reposer
Nous avons toute la vie pour nous amuser
Nous avons toute la mort pour nous reposer… »

Dans le Sud-Ouest, ça s’achève souvent autour d’un buffet, ce soir-là, un vrai comptoir au fond de la salle. Autour de quelques pâtisseries et d’un verre de cidre, les « chanteurs de salle de bain » confient leur trac et leurs petits couacs (ah bon, il y en eut ?).
Je vous rassure, ils seront fin prêts pour la première à La Bastide du Salat, le 14 septembre. Je me suis laissé dire qu’ils reposeraient leurs tréteaux, calicots et carafes de Pernod, en fin d’année 2013, à Sauveterre du Comminges.
Le Café du p’tit bonheur cherche spectateurs. Venez-y trinquer s’il s’installe près de chez vous !

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Un bravo particulier à Philippe Morin, mon coéquipier sur mes réalisations vidéo (voir billet du 25 août 2013), qui assure avec talent la régie son et la mise en lumière du spectacle.

Publié dans:Coups de coeur |on 3 septembre, 2013 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1963 (2)

Voir « Ici la route du Tour de France 1963  » première partie (billet du 1er juillet 2013)

Ici la route du Tour de France 1963 (2) dans Coups de coeur tourblog

 

Profitons encore un peu de la journée de repos! Je laisse à Antoine Blondin d’abord, le soin d’évoquer une cérémonie chaleureuse et émouvante organisée en marge de la course :
« Passé le bourg d’Ytrac, nous crûmes nous trouver engagés dans une route du bout du monde puis, soudain, au détour d’un coteau, le paysage bascula et nous découvrîmes le petit hameau du Bex, perché sur une éminence.
Au flanc de l’église, une grappe humaine se pressait : vieilles de chez nous, jeunes pâtres, compagnons ridés par le plein vent, parents de toujours, témoins de naguère. Les maisons n’offraient qu’un vide noir sous la lumière, comme si cette agglomération de quelques feux avait voulu exprimer jusqu’au dernier ses habitants. Un chapitre de Flaubert, une nouvelle de Maupassant, un conte de Daudet rendraient mieux l’émotion vraie qui se dégageait de ces retrouvailles. Nul ne songeait à sourire au pastis servi sur des tréteaux placés contre la nef (je doute !ndlr). On recueillait les paroles exquises et directes de M.Moissinac, dont l’écharpe tricolore boucle un bagage humaniste qui va de Saint-Exupéry aux poètes grecs. Antonin Magne, à peine endimanché, regardait droit devant lui, humble et fier, rendu par-delà les trompettes de la renommée à sa condition de champion de campagne, comme il y a des médecins et des curés de campagne. »
Et tandis que l’Antoine a dû se rapprocher des tréteaux (!), je laisse le soin à Maurice Vidal de poursuivre l’hommage à Antonin Magne dit Tonin le sage, un ancien immense champion, directeur sportif de Raymond Poulidor :
« Le plus Cantalou des Cantalous, immédiatement après le pâtre Gerbert, qui devint pape s’il vous plaît sous le nom de Sylvestre II, et dont le règne sentit un peu le soufre des volcans, et avant tous les autres, c’est Antonin de la tribu des Magne.
Des gens passaient devant la terrasse et reconnaissaient le héros du jour, le vrai régional. On le saluait simplement, car en Haute-Auvergne, on n’aime pas tellement les grandes démonstrations. Et pourtant, Tonin, c’est quelqu’un : deux fois vainqueur du Tour de France, trois fois vainqueur des Nations, champion du monde sur route. Et une personnalité qui n’a pas fini de ravir et d’étonner, celle d’un fils de paysans pauvres qui a su apprendre et retenir, réfléchir et agir, une personnalité à propos de laquelle le maire du Bex pouvait, sans ridicule aucun, citer Saint-Exupéry et s’écrier : Mon cher Tonin, vous êtes un caractère !
Tonin et son cousin Maurice échangeaient des souvenirs, évoquaient le père Vergnolle qui idôlatrait son Antonin… Mais ce dernier est devenu un homme sage, et c’est avec méthode qu’il prenait des nouvelles :
– Dis-moi, est-ce que les foires ont toujours lieu à date fixe à Aurillac ? À quel prix vendent-ils le lait ici maintenant ?
Il évoquait la situation des paysans, l’injustice sociale dont ils sont accablés, les raisons de leur colère, parlait chiffres, hectares, nombre de têtes de bétail (il faut 30 vaches pour faire une fourme de Cantal de 50 kg. Le cousin Maurice, ancien enseignant et syndicaliste fervent, soutenait la discussion avec compétence et palliait pour Antonin la longue absence du pays natal. Tonin était bien loin du Tour de France quand il me disait :
– Tu vois, il est beau notre pays. Si nous avons plongé si vite aujourd’hui vers Aurillac, c’est qu’il faut bien descendre pour atteindre la rivière. Ici, tout descend ou monte, et si le pays est beau, si la terre est riche pour l’élevage, elle est dure à qui y travaille. Faucher un pré en pente, si tu savais ce que c’est dur ! »
Cette parenthèse un peu longue mais tellement authentique sent bon la douce France des années 1950-60, dans laquelle pourtant s’amorçait le dépeuplement des campagnes.
J’ai envie de clore cette journée de repos en compagnie d’un autre Auvergnat, le chanteur Jean-Louis Murat dans la contrée duquel les coureurs passeront demain pour rejoindre Saint-Étienne.
« Voilà le temps de vivre par les choses éphémères …Voilà monde moderne et son cul plein de boue accusant la montagne d’être obstacle à la joie »
Comme moi, Murat aime le vélo : « J’aime les champions, j’aime l’idée du tour de France, le circuit du tour de France. Le classement, le palmarès des étapes a participé à une sorte de mythologie intime. Le premier champion que j’ai vu était passé au-dessus de la ferme de mes grands-parents, échappé. J’étais petit, il s’appelait Gérard Saint (celui-là même dont on a salué la veuve à Argentan ndlr), et je suis resté très longtemps avec l’idée que le coureur cycliste était un saint. Je ne voyais pas de différence entre un type qui courait le tour de France et Saint François d’Assise ».
Pour son opus Grand Lièvre, il a écrit Le champion espagnol, une chanson dédiée à Federico Bahamontès qui se présente comme l’épouvantail du Tour, au pied des Alpes toutes proches.

tour63blog461 dans Cyclisme

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Le relief du vieux massif hercynien, pourtant propice aux grandes manœuvres, ayant été escamoté, on retrouve bientôt à Grenoble, justement Tonin le sage qui se désespère de la passivité de Poulidor, du moins dans la fable que nous livre encore et toujours Antoine Blondin :

« Un directeur sportif, sentant la fin prochaine,
Fit venir son poulain et lui tint ce langage :
« Dans les jours à venir, courez à perdre haleine
Car après ça, Raymond, on peut tourner l’alpage.
Et je ne prétends pas que vous puissiez en plaine
Rattrapez le retard qui est votre apanage.
Si du jaune maillot vous convoitez la laine
Grimpez, si m’en croyez, de tout votre courage
Car il est bon que vous sachiez qu’en ce domaine
Patience fait moins que force, ni que rage.
Quant à longueur de temps, mon vieux, n’en parlons point !
Sur vos i je ne veux pas mettre trop de points,
Ni contrarier le fabuliste.
Gardez-vous cependant d’être trop attentiste
Trop prudent ou parcimonieux,
L’important n’est plus de se montrer fataliste
C’est d’aller au-devant des dieux.
À vous donc la rogne et la hargne,
Salut les cols, bonjour les montagnes !
Voilà votre poule aux œufs d’or
Ne la tuez pas trop d’épargne. »
Ainsi parla Antonin Magne
À l’intention de Poulidor ... »

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Ce à quoi, le placide coursier creusois répond :

« « Rassurez-vous, amis, la course peu propice
M’oblige à différer un peu l’entrée en lice
Mais c’est promis, juré, sur les sommets alpins
C’est moi qu’on chassera comme un petit lapin. »
Ah !misère de l’Isère ! Point d’écho à Grenoble.
Où sont ces vains serments et ce grand projet noble ?
Le poulain n’a pas galopé, il rétrograde.
(Bonnes gens, apprenez qu’il est monté Anglade !)
Bien plus, c’est un oiseau que le plein vent apporte
Qui est passé, ce soir, au col de Porte,
Mais cet oiseau, c’est celui qui vient de Tolède,
L’Aigle que le ciel aidera parce qu’il s’aide.
Or, croyez-moi, pour un poulain, ce n’est pas gai
Sur la cime des Alpes de se faire alpaguer.

Et il faut revenir aux maximes d’antan :
Rien ne sert de courir si l’on ne part à temps. »

Fédé … cocorico ! Dans le premier acte de la trilogie des Alpes, l’aigle a pris son envol dans le massif de la Chartreuse chère à Stendhal pour l’emporter au vélodrome de Grenoble avec plus de deux minutes d’avance sur le groupe des favoris, et ainsi, s’installer à la deuxième place du classement général.
Au fait, le maillot jaune est toujours depuis Angers sur les épaules du discret belge Gilbert Desmet 1, ainsi numéroté pour le distinguer d’un autre Gilbert De Smet.
Plus pour longtemps, en effet, les serres du champion espagnol lui arrachent le paletot d’or dès le lendemain entre Grenoble et Val d’Isère, sans forcer son talent outre mesure.
Les vedettes du jour sont les neiges plus éternelles que jamais. L’hiver a été rude et long et il a été nécessaire de creuser de véritables tunnels dans la glace pour franchir le col de la Croix-de-Fer.

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Pour son papier, Antoine Blondin choisit le col de l’Iseran comme angle d’attaque, ce qui n’est pas le cas des trois grands favoris du Tour qui restent sur la défensive :
« L’Iseran, qui accueillit longtemps en son sommet la plus haute route d’Europe, domine un décor majestueux de torrents et de névés, où des tunnels susceptibles d’abriter des rames de métro se creusent sous la neige. Les bourgades microscopiques, dont les toits d’ardoise passée se confondent avec le rocher, donnent aux vallées des proportions vertigineuses qui abolissent l’échelle humaine. À l’escalader, on croirait voyager soudain en Caravelle : la neige est au-dessous de nous si blanche, si calme, dans un azur piquant et frais comme un vin de pays.
Cependant, cette majesté n’a rien de farouche. L’Iseran est un monarque libéral qui se laisse assez facilement approcher par les Tourtisants. Certes les antichambres, comme toujours, sont les plus difficiles à franchir. D’abord, elles grouillent de monde et procèdent, ensuite, à une sélection très rigoureuse par voie de chemins pentus, plus raides que des huissiers à chaînes. Mais la récompense tient dans ces lacets largement ouverts qui donnent aux dernières embûches un aspect plutôt débonnaire. L’Iseran se hausse peut-être le col, il ne s’agit en aucun cas d’un col cassé, terreur des jambes intoxiquées qu’un rythme syncopé amène au bord de la génuflexion.
Dans ces conditions, comment expliquera-t-on que ce haut lieu sonne pour de très grands champions l’heure de l’abandon, les prémices de la retraite ? Louison Bobet se tenait, hier après-midi, au sommet du col pour nous rappeler qu’en ce même endroit, il quitta à jamais le Tour de France, par un jour de tempête du mois de juillet 1959. Ce fut assez foudroyant. Il ne monta pas dans le camion balai, mais disparut littéralement, comme s’il se fût désintégré au sein du paysage, assez semblable en cela au savant grec Empédocle, dont on ne retrouva que les sandales posées devant le cratère de l’Etna. Seul un dossard livré au vent marquait sa trace …«
Le toit du Tour, jusqu’à ce que le col de la Bonette-Restefond l’ait surpassé, reste fidèle à sa légende de cimetière des « éléphants » cyclistes. Enfin presque, car c’est plutôt l’effroi d’avoir à l’escalader qui a conduit trois grandes figures du Tour de France à le quitter dans la vallée. C’est d’abord le champion du monde en titre Jean Stablinski qui, victime d’une lourde chute, monte dans l’ambulance. C’est ensuite, André Darrigade qui, malade, abandonne pour la première fois dans l’épreuve dont il est le recordman des vainqueurs d’étapes. C’est enfin, plus surprenant, Charly Gaul, victorieux dans le Tour 1958, celui qu’on appelait l’Ange de la montagne: un ange déchu qui bat tristement de l’aile.
Quelques lignes de la plume de Maurice Vidal m’interpellent :
« Il y avait aussi, très loin à l’arrière, un coureur du nom de Charly Gaul. C’est l’ancien seigneur des lieux, sur lesquels jadis il exerça une redoutable suzeraineté. Ne vous inquiétez surtout pas pour lui, ne le plaignez pas, il n’aimerait pas çà. Il affiche une mine réjouie, une bonne santé évidente. Simplement, il fait un Tour de France à l’eau d’Évian ou de Perrier. Les jeux dangereux, il les laisse à d’autres. Cet homme qui s’exclamait un jour « je ne veux pas mourir » est en train de revivre ».
Comme quoi, même les anges peuvent avoir des choses à se reprocher !
Je reviens avec Blondin : « En contrepartie, cet Iseran guillotineur d’idoles ne parvint presque jamais, au cours de son histoire, à délivrer des vainqueurs de premier rang. Il est de ces montagnes qui accouchent de valeureuses souris et, tandis qu’elles terrorisent les états-majors, font la part belle aux sergents fourriers, délégués par les équipes.
Dans la fosse tourbillonnante où s’étire Val-d’Isère, ils sont de nouveau arrivés trois, hier soir, que l’on n’attendait guère. L’Espagnol Manzaneque, doublure de Perez-Frances ; l’Italien Fontona, doublure de Battistini, et le merveilleux petit coureur de Royan, Épaud, doublure d’Anglade. »
Aujourd’hui, Antoine, maître du genre, manierait sans doute le calembour avec l’EPO, l’hormone magique du cyclisme des vingt dernières années.

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Pour le pauvre Manzaneque, coutumier des longs raids en solitaire, son succès passe au second plan. L’information principale est la prise du maillot jaune par Bahamontés suite à la défaillance du leader Desmet. Anquetil pointe à la seconde place à trois petites secondes. La bagarre promet d’être fantastique demain.
Cinquante après, je suis surpris et déçu que Blondin n’en fasse guère cas dans sa chronique quotidienne qu’il intitule : Pour qui sonne l’Anglade :
« Victor Hugo, dans sa période superbe et révolutionnaire, proclamait volontiers qu’il fallait mettre un bonnet rouge au vieux dictionnaire. Pour notre part, nous lui passons un Maillot Jaune, durant trois semaines. La communauté où nous vivons n’est pas fermée, elle ne demande qu’à communiquer ses secrets, à les faire partager, mais ils réclament certaines initiations et il n’y a pas d’initiation sans langage. Le Tour de France s’en forge un à la mesure des circonstances. L’employer à l’égard du lecteur, c’est donner à nos mystères les résonances du cor de chasse et appeler tout un chacun dans notre vaste intimité. Aussi voudra-t-on bien excuser les calembours, les néologismes ou les tournures de syntaxe auxquels nous pouvons nous abandonner. Ils ne constituent pas des provocations mais des invitations.
Ce fier préambule n’a d’autre objet que de me permettre de justifier le titre ci-dessus .Pour qui sait ce que sonner veut dire, il est assez évident qu’Henry Anglade s’est montré, sur l’ensemble des étapes, le plus ardent et le plus constant attaquant. »

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Pour la première fois, en cette année 1963, les téléspectateurs de France, de Belgique et du Luxembourg, peuvent suivre chaque jour en direct (et en noir et blanc, la télévision en couleurs apparaîtra l’année suivante) les dix derniers kilomètres de la course et l’arrivée dans la ville-étape.
Malheureusement les conditions météorologiques et l’état de la chaussée interdisent tout reportage du duel épique que se livrent Anquetil et Bahamontès dans la Forclaz, un col d’un autre âge avec une chaussée épouvantable, observez les photos !
Balançant entre angoisse et joie, je me souviens encore fort bien avoir écouté sur mon transistor la fin d’étape homérique commentée par Fernand Choisel.
Voici ce qu’en rapportent les Compagnons du Tour de Maurice Vidal :
« Lorsque Federico prit le maillot jaune à Val d’Isère, il ne pouvait se faire aucune espèce d’illusion. Avec un Jacques Anquetil à trois secondes, le problème était clair : attaquer le normand dans la dernière étape alpestre, provoquer son effondrement pour se mettre à l’abri du chronomètre allié de maître Jacques …
… Bahamontès possédait 90 secondes d’avance au sommet du grand Saint Bernard. Ses chances se rétrécissaient. Pourtant il récidiva dans le col de la Forclaz, avant même le passage épouvantable sur la vieille route de terre défoncée et ravinée. Par cet acharnement à se battre jusqu’au bout, l’aigle devenait lion. Tout le monde céda dans le groupe de tête, sauf Jacques Anquetil. Au démarrage de Fede, il répondit par un démarrage. D’un côté à l’autre de la route, les deux hommes se mesuraient du regard, extirpaient de leurs organismes les dernières forces disponibles pour faire céder le rival. Nul ne céda. Et ce fut l’une des plus beles passes d’armes de ce Tour, la plus belle même, vue depuis plusieurs années.
Au sommet de la Forclaz, Federico était premier, mais vaincu. Il attaqua pourtant une dernière fois dans l’anodin col des Montets. Il commença en tête la descente vers Chamonix. Mais Anquetil, une fois encore, fondit sur lui, le passa. Alors Federico indomptable jusque là, prit peur tout d’un coup dans cette descente dangereuse, grasse et traîtresse. Il manqua un virage, dut laisser partir son rival. Il revint une dernière fois, lorsqu’à son tour Anquetil manqua de partir dans le ravin. Il attaqua à l’entrée de la ligne droite, lui qui n’a jamais su sprinter. Il faillit surprendre Anquetil. Mais l’affaire était déjà entendue, l’indomptable, le fier, le grand Federico dut céder son beau maillot. »

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Quant à Raymond Poulidor, le poulain d’Antonin Magne, après de timides attaques dans l’ascension du col du Grand Saint-Bernard, il termine à huit minutes.
Je devais être au comble du bonheur ce mercredi 10 juillet aux alentours de seize heures. Mon champion s’adjugeait sa seconde étape de montagne et endossait la tunique bouton d’or.
Le Tour de France est définitivement joué. Deux jours plus tard, Antoine Blondin, en aussi grande forme qu’Anquetil, nous narre une savoureuse Course contre le Monstre à la manière des Contes du Chat Perché de Marcel Aymé, écrivain d’origine franc-comtoise :
« Il était une fois, entre Arbois et Montigny-les-Arsures, un vieux matou revenu de bien des choses, qui avait élu domicile sur le trapon d’une cave et trouvait sa pitance sans l’avoir à chercher, grâce à la gentillesse des deux petites filles de la ferme. Il les payait de retour en les aidant à faire leurs devoirs, car il connaissait la solution de toutes les questions, ayant avalé jadis par force d’habitude un rat de bibliothèque. Le temps qu’il n’occupait pas à ces besognes scolaires, il l’employait à se chauffer sur le muretin qui retranchait la basse-cour de la grand-route laquelle était petite, sinueuse et ombragée de mystère. Pour dire vrai, il n’y passait jamais personne et le vieux chat n’avait à signaler que quelque commandeau de renards, voire un épisodique mitigne de belettes. (orthographe choisie par l’auteur ennemi des anglicismes commando et meeting !ndlr)
Or, ce jour-là, peu après le déjeuner, qui se composait de truites de la Loue et de Meurette, Delphine et Marinette, penchées sur un problème du Certificat, virent arriver le chat sur ses patins de velours, les moustaches émues, l’oreille mobile.
Dîtes-moi, chat, seriez-vous devenu fou ? demanda Delphine. Il est l’heure de votre sieste. Nous vous appellerons quand le moment sera venu de corriger nos copies.
-Il s’agit bien de Coppi ! répondit le matou, qui semblait hors de lui, il s’agit d’Anquetil. L’étape contre la montre passe au pied du jardin.
-Anquetil ! s’exclama Marinette, j’ai entendu dire que c’était là un monstre qui dévorait tout, la terreur des basses-courses, il faut le chasser immédiatement.
-Que non pas, rétorqua Delphine, allons le voir au contraire….
… Se plantant alors au milieu de la route, qui signale les dos-d’âne, mais non les dos de chats, lesquels peuvent se le faire gros, le matou boula sous la roue d’Anquetil comme il débouchait et le contraignit à mettre pied à terre.
Delphine et Marinette, jaillies des buissons, avaient des regards ardents pour ce monstre qui offrait l’image dorée du prince charmant.
-C’est que je n’ai pas le temps, soupira Anquetil, on m’attend à Besançon.
-Allons, allons, reprit le matou, et si je vous disais que c’est pour la chose du Certificat d’études, question calcul.
Le mot calcul sembla éveiller quelque intérêt chez le Prince Charmant.
Expliquez-vous, dit-il, je n’ai perdu que trop de temps.
Justement, répondit le matou avec un air satisfait. Voici l’énoncé du problème que Marinette et Delphine avaient à traiter : « Etant donné qu’un coureur A (Anquetil) part d’Arbois trois minutes après un coureur B (Bahamontès) et que celui-ci atteint Besançon en 1h 14’ 27’’, à quelle moyenne A devra-t-il rouler pour courir la même distance en 1h 12’ 20’’, sans pour autant rattraper B ? »
Anquetil se gratta la tête en gentil monstre apprivoisé.
Chat, dit-il, je vous donne ma langue.
-A la moyenne de 45,207 kilomètres à l’heure.
Vous êtes fou, s’exclama Anquetil, je roulais beaucoup plus vite que cela quand vous m’avez arrêté.
Sans doute, dit le matou, mais les petites ont répondu ainsi aux examinateurs, et c’est bien la raison pour laquelle je me suis permis de vous retarder. Vous ne voudriez quand même pas que leur solution soit fausse et qu’elles soient recalées à l’examen.
La légende prétend qu’Anquetil consentit de bonne grâce à calquer sa course sur un horaire qui permit à ses nouvelles petites amies d’obtenir leur diplôme en imposant au jury l’évidence matérielle des faits. Et c’est pourquoi il n’a distancé hier Bahamontès que de 2’ 7’’, ce dont certains ignorants auront la mauvaise grâce de s’étonner. »

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Pourquoi nos instituteurs de la communale préféraient-ils les histoires de trains qui se croisent ou se rattrapent aux belles légendes du Tour ?
Quant à l’Antoine, pour sa dernière chronique du Tour 1963, il explique le mode d’emploi d’Anquetil. Que ne me l’a-t-on pas demandé, cela fait dix ans que je pratique Maître Jacques !
« Chaque homme en son temps. Celui de Jacques Anquetil aurait pu être le temps de cette promotion que François Mauriac a dénoncée naguère comme celle des « petits mufles de la génération réaliste ». Le caractère essentiellement chronométrique de ses performances, une façon assez polaire de triompher sans un effort d’accommodement, un mépris ombrageux et poli à l’endroit des manifestations extérieures de la sympathie pouvaient donner à penser qu’il concevait son métier sous l’angle le plus aigu et le plus étriqué : celui d’un homme qui ne traîne point sur le pas de sa porte, une fois la journée finie. Être de sang-froid, sinon animal à sang froid, Anquetil se dérobait sous l’écorce fuyante du batracien ou du reptile. On ne connaissait ni la saveur de ses larmes ni le prix de son sourire. Il courait à côté de son personnage.
Jeune homme superbe et de fine race, en qui eussent pu se reconnaître des amateurs de twist très exigeants, il promenait à travers les courses une nonchalance efficace et glacée qui ajoutait à son éloignement. Son maillot jaune lui était un blouson et sa mèche dorée sur son visage aigu celle d’un Johnny Hallyday qui n’eût pas tout à fait passé la rampe.
Aujourd’hui, nous voyons avec émotion le malentendu se dissiper. Un homme nous est donné, qui peut accueillir et refléter l’admiration diffuse que nous lui portions. Si Anquetil courait pour que les cœurs s’ouvrent à lui, c’est magnifiquement gagné. Le prince est descendu dans la rue, s’est mêlé à la foule, lui a signifié qu’il était sensible à ses aspirations profondes, à son besoin d’aimer et que, somme toute, il le lui rendait bien. Nous savons qu’il peut, à juste titre, reprendre à son compte le fameux « je vous ai compris ! » …
Le Tour du Cinquantenaire nous a désigné un champion à aimer, c’est pourquoi je le préfère à toute autre épreuve qui ne nous désigne que des hommes à abattre. »
Maurice Vidal conclut ainsi : « Je ne sais pas si Anquetil vaut Coppi. Mais c’est un très grand champion, l’un des plus grands qu’ait connu notre sport cycliste. »
En remportant le Tour de France pour la quatrième fois, Jacques Anquetil dépasse les performances de Philippe Thys et Louison Bobet , triples vainqueurs de la grande boucle. »

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Dans le Roman du Tour du magazine But&Club, intitulé, cette année-là, Minutes d’or, les journalistes Félix Lévitan et Roger Debaye rendent hommage avec lyrisme à Jacques Anquetil:
« Dans son poème L’Horloge, Baudelaire a écrit: »Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues/Qu’il ne faut pas lâcher sans en avoir extrait l’or ».
L’or que Jacques Anquetil a extrait de cette poignée de minutes qui le distinguent des autres coureurs se nomme popularité.
Il ne lui manquait que cela pour être comblé. Il l’est désormais ... »
On retrouve là tout l’art de raconter la grande chevauchée du vingtième siècle. Car finalement, les retransmission télévisées quotidiennes des fins d’étapes ne semblent pas avoir conquis outre mesure le chansonnier Jacques Grello:
« Être assis bien tranquille, au coin d’une boisson fraîche, les pieds dans les pantoufles, à regarder les images, quel reposant plaisir. L’âge aidant, c’est mon occupation préférée.
Alors, vous pensez, le Tour télévisé, le Tour à domicile, quelle fête pour le glouton optique que je suis.
Durant trois semaines, sous le coup de quatre heures, inutile de compter sur moi: j’étais en tête-à-tête avec Robert Chapatte qui, le micro collé au visage, l’air un peu de quelqu’un qui jouerait de l’ocarina avec son nez, me commentait la course. Sobrement, sans littérature. À la télé, le lyrisme échevelé n’est plus possible. L’image irrécusable tord enfin le cou à l’éloquence.
Durant trois semaines, je n’en ai pas perdu une bouchée. Aujourd’hui, on me demande: « C’est comment le Tour à la télé? » Et navré d’être moins content que je l’avais rêvé, un peu déçu tout longuement examiné, je ne puis que bêtement répondre: « C’est ça et c’est pas ça ».
Pour les voir les coureurs, on les voit bien, on les suit, on les précède, on les survole, on est partout comme Dieu le Père ou Jacques Goddet lui-même. Tout est intéressant, surprenant, passionnant, mais ça ne vibre pas, ça n’est pas enthousiasmant, ça n’est pas gai. Ces silhouettes grises au fond du téléviseur, c’est triste comme un aquarium où il n’y aurait pas de poissons rouges.« 
Dans un an, nous nous retrouverons sur la route du Tour de France d’il y a cinquante ans. Je vous promets déjà que 1964 sera un très grand millésime.

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 2 juillet, 2013 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1963! (1)

Depuis quelques jours, se déroule la centième édition du Tour de France cycliste, une épreuve mythique appartenant à notre patrimoine même si de révoltantes pratiques l’ont rendue miteuse et ont cassé le jouet de mon enfance.
Malgré tout, je vais regarder aujourd’hui sur le petit écran l’étape entre Ajaccio et Calvi pour admirer les vues prises d’hélicoptère du décor enchanteur dans lequel je vous écris traditionnellement mes billets de juillet.

Ici la route du Tour de France 1963! (1) dans Coups de coeur portoblogdsc08280938

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Veuillez me pardonner, en matière de vélo, je suis un affreux réactionnaire. J’ai adoré le cyclisme de papa à visage humain avec ses coureurs qui ne se dissimulaient pas sous des casques et derrière des lunettes, avec les maillots à poches sur la poitrine dépourvus ou presque de marques publicitaires (il y avait une caravane pour cela), les cuissards noirs et les socquettes blanches, les boyaux de rechange enroulés parfois autour des épaules, le tour d’honneur du vainqueur brandissant son bouquet de glaïeuls, les retransmissions à la radio avec Georges Briquet, Fernand Choisel et Guy Kédia, les chroniques de Pierre Chany, Abel Michea et Antoine Blondin, les numéros spéciaux vert et sépia de Miroir-Sprint et But&Club. Voici comment, en 1947, l’écrivain poète Louis Aragon racontait son attachement au Tour de France, un conte d’enfance: « Le Tour … c’est ce soir qu’ils partent! Toutes les années de mon enfance (j’habitais Neuilly), ce soir-là était une date féérique. Je m’échappais de chez mes parents pour aller me mêler à ce cheminement mystérieux qui, de toutes les directions, convergeait vers la porte du Bois. C’était pour moi sans rapport avec quoi que ce soit, une sorte de cérémonie liée avec le souvenir d’autres âges, d’autres siècles sans bicyclette et sans sport. Le passage des concurrents avec leurs supporters dans la nuit chaude, l’espèce de grande familiarité de la foule, tout cela avait d’abord le caractère d’une fête de l’été commençant comme la mémoire des fêtes païennes. Mais s’y mélangeaient la mythologie moderne et cette odeur d’asphalte et d’essence, qui hantait la porte Maillot. Le Tour … je l’ai vu passer un peu partout en France: en Bretagne, sur la Côte d’Azur, dans les Alpes … c’est dans les lieux déserts que le passage fou de cette caravane éperdue est surtout singulier. Il y a un étrange moment, au Lautaret ou au Tourmalet, quand les dernières voitures passent et s’époumone le dernier coureur malheureux … le moment du retour au silence, quand la montagne reprend le dessus sur les hommes. Le Tour … la folie de l’arrivée et toutes les photos, la réclame et les affaires, l’industrie mêlée à l’héroïsme, l’enthousiasme populaire qui ne s’arrête pas à si peu … Le Tour … C’est la fête d’un été d’hommes, et c’est aussi la fête de tout notre pays, d’une passion singulièrement française: tant pis pour ceux qui ne savent pas en partager les émotions, les folies, les espoirs! … »

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À travers les lectures de vieux magazines au fond du grenier, je découvris aussi le vélo de grand-papa. Alors que la première guerre mondiale pointait à l’horizon, Eugène Christophe dit le Vieux Gaulois forgeait la légende des cycles ainsi que sa fourche brisée dans l’atelier du maréchal-ferrant de Sainte-Marie de Campan. Le grand reporter Albert Londres donnait naissance aux forçats de la route lors d’une interview mémorable des frères Pélissier au café de la Gare de Coutances.
À l’occasion du centième anniversaire du Tour, le Sénat lui rend hommage avec une exposition de photographies remarquables le long des grilles du jardin du Luxembourg.
En voici trois qui, au-delà de l’intérêt sportif, possèdent une valeur historique, géographique et sociale.
Sur la première, le coureur français Arsène Alancourt se fraye un passage sur le sentier muletier d’un col pyrénéen lors de l’étape Bayonne-Luchon du Tour 1923.
Sur la seconde, prise quelques jours plus tard, le dimanche 22 juillet exactement, c’est la liesse populaire. Dans Saint-Cloud, la foule endimanchée et coiffée de canotiers complimente sans doute au sein du peloton, Henri Pélissier qui, dans quelques minutes, sera le premier coureur français à remporter l’épreuve depuis 1911.
Sur la troisième, prise entre Béziers et Nîmes en 1953, on n’aperçoit aucun coureur mais des supporters notamment à la gloire de Louison Bobet qui va bientôt gagner son premier Tour.
Des tenues estivales, la route bordée de platanes, un parfum de congés payés, Robert Doisneau et Charles Trenet auraient aimé cette photographie qui traduit la joie et l’insouciance dans notre douce France à la sortie de la seconde guerre mondiale.

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On est toujours un ancien combattant de quelque chose, souvent à la grande irritation des plus jeunes que soi.
Comme chaque année, à la même époque, je vous emmène sur la route du Tour de France d’il y a cinquante ans, en compagnie des plus belles plumes de la littérature sportive.
1963, c’est l’assassinat du président Kennedy à Dallas, le grand succès des Parapluies de Cherbourg avec Catherine Deneuve, la consécration des Beatles, la mort de Jean Cocteau et d’Édith Piaf.
Pour moi, dérisoirement, la grande question n’est pas le sujet du bac mais de savoir si Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (voir billets des 15 avril et 22 août 2009) réussira l’exploit, jamais encore réalisé, de remporter un quatrième Tour de France.
Et d’abord, y participera-t-il ?

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En effet, très amoindri par la compagnie néfaste d’un ver solitaire, le champion normand a manifesté l’intention de déclarer forfait, laissant en conséquence à son ennemi intime Raymond Poulidor la possibilité de connaître enfin la gloire avec maillot jaune.
Que n’écrit-on pas sur le parasite indélicat, on lui donne même la parole et voici qu’on publie les Rêveries d’un ver solitaire (aux éditions du Miroir du Cyclisme!) quelques jours avant sinon sa mort du moins son expulsion:

Le Tour était en vue. On affûtait les armes.
Anquetil en seigneur, avait sans une larme
Dominé ses rivaux , battus à Montlhéry.
Puis mis, dans la Vuelta, les autres à sa merci.
C’est d’ailleurs à Madrid que nous nous rencontrâmes
Au-dessus d’une assiette, lui et moi nous liâmes.
J’étais las de quêter une hospitalité
Comportant l’essentiel pour la commodité.
Un abri bien conçu, étendu, confortable,
Où le divan serait à deux doigts de la table,
Où je pourrais enfin accomplir mon destin
Et grandir, prospérer en mangeant à ma faim.
Et peu m’importait qu’il eût gagné la pratique:
Je me moquais de l’homme qu’encensait la critique
Et peu m’importait qu’il eut gagné la Vuelta
Pourvu qu’il ne manquât d’appétit, d’estomac.
Il suffisait qu’il eût dans le coup de fourchette
Autant d’alacrité que sur sa bicyclette,
Pour que, sans m’arrêter à sa notoriété,
J’aspire à devenir son fidèle équipier!
L’essai fut concluant : il dévorait, madame!
Aussi, discrètement, j’arrêtai mon programme,
Et n’eût de cesse qu’il m’admît sans s’en douter
Dans la splendeur bénie de son intimité!
C’est ainsi que, posé, sur une côtelette,
Je devins l’invité de la grande vedette.
Au début, quelle joie! tout était somptueux:
Un gîte fort cossu, vaste et harmonieux,
D’avenantes soupentes, une cave de maître
Et des repas qu’il m’eût déplu de méconnaître!
Je me faisais petit et n’exagérais point
Pour jouir plus longtemps de cet accueil serein.
Hélas, trois fois hélas! comment se contrefaire?
J’avais faim, je mangeais et croissais tant, misère!
Que je fus démasqué, malgré mes plus grands soins,
Et livré sans vergogne, aux échos, aux potins.
On lut dans les journaux qu’un fâcheux locataire
Troublait Jacques Anquetil: moi le ver solitaire!
J’étais très mécontent. Je le fus plus encore
Lorsque des journaleux qui croyaient parler d’or,
Affirmèrent sans rire: « C’est un ver … littéraire,
Pratique. Pour tout dire: un ver imaginaire.
Un bobo controuvé, un fameux alibi
Qu’Anquetil avançait, ainsi qu’un ver d’aigri » ...

À l’époque, je n’avais nullement été interpellé par le dernier paragraphe du communiqué du docteur Dumas, médecin du Tour de France, après avoir examiné le champion, l’avant-veille de l’épreuve : « Obliger un athlète à « rendre » plus qu’il ne peut donner et à tout moment, est, au niveau élevé actuel de la compétition, risquer de voir utiliser des moyens extra-médicaux et extra-sportifs pour « tenir » au risque de compromettre sa santé et son avenir ... » L’ombre d’un dopage, certes plus empirique, planait déjà.
Finalement, pour ma plus grande joie, Anquetil décide de prendre part à la grande boucle, contre son gré, contraint et forcé par la double pression de l’opinion publique qui le traite de « dégonflé » , et de ses employeurs du groupe Saint-Raphaël.

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Pour un peu, l’aventure se serait achevée dès le vingt-troisième kilomètre d’une course qui en compte 4 137, suite à une chute peu après la traversée de la commune de Guermantes rendue célèbre par Marcel Proust. Heureusement, plus de peur que de mal, mon favori ne sera donc pas à la recherche du temps perdu !

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Quoique ! Sans qu’il y ait de relation avec l’incident, un de ses plus dangereux rivaux, l’aigle de Tolède Federico Bahamontès, déjà plusieurs fois vainqueur du grand prix de la montagne, a sorti ses serres acérées sur un terrain inhabituel pour lui, en terminant à Épernay, dans l’échappée de tête avec une avance d’une minute et demie.


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L’étape du lendemain est le théâtre d’une belle partie de Jambes à l’air, du nom de la ville de la province de Namur, lieu d’arrivée.

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Antoine Blondin, avec son talent inimitable, nous relate cette chasse … à tour dans la forêt ardennaise : « Un horizon de citadelles, où Vauban s’illustra, un massif forestier d’une densité exceptionnelle, placé sous le patronage de saint Hubert composaient un décor propice à l’état de siège et à la chasse. C’est effectivement sous ce double signe que l’étape d’hier s’est déroulée d’une gorge à l’autre, épousant les méandres des fleuves, course sauvage à la limite de la rupture, ruban fou qui trouve en lui-même la ressource de se ressaisir à l’instant de craquer. Les vaches noir et blanc, jaillies des sous-bois ardennais, dans leurs robes de deuil, n’avaient pas tort de se ruer aux barbelés pour faire escorte à la corrida des hommes. Le climat était à l’assaut et à l’estocade. Il en va généralement ainsi quand le Tour passe en terre étrangère. Quarante-sept coureurs belges en marche vers la mère patrie, c’est autant de locomotives haut-le-pied et basse-la-tête… La tension avait pratiquement débuté à Revin, où le bon Jean-Baptiste Clément lança, voici plus d’un siècle, le fameux « Temps des cerises » qu’on fredonne encore dans toute la région. Hier, c’était plutôt le temps des noyaux, voire celui des pépins. »
Maurice Vidal, grand journaliste, directeur de Miroir-Sprint, hebdomadaire dans la mouvance communiste, complète dans sa chronique Les Compagnons du Tour : « C’est aussi à Revin qu’à travers d’innombrables grèves le syndicalisme prit droit de cité. Et, sur la route des Mazures, quelques kilomètres avant Revin, un monument atteste que cent huit jeunes, la plupart de la ville proche, furent massacrés dans le maquis par les Allemands. Ici, le Temps des Cerises se gagne durement. »

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Comme l’année précédente, le baroudeur Rik Van Looy dit l’empereur d’Herentals a décidé de dynamiter la course et règle au sprint André Darrigade, le lévrier landais.
Renaud, futur Étienne Lantier du film Germinal n’a alors que onze ans. Pourtant, entre Jambes et Roubaix, on assiste à la bal(l)ade nord-irlandaise de Seamus Elliott, vainqueur de l’enfer du Nord et nouveau maillot jaune :
« Au fil de sa pédalée, nous avons vu les prairies revêtir la verdure du Longford et il nous a semblé que la pluie portaient les embruns du canal Saint-Georges, que les pelouses de Roubaix débordaient sur Landsdowne Road, que les maisons de brique rouge aux toits crénelés ouvraient leurs fenêtres à crémaillère sur les cottages de Dawson Street. Il y a des hommes qui doivent tout au climat où ils s’épanouissent. Un Irlandais sur un sol étranger … Tout à l’heure, nous boirons une Guinness pour célébrer l’événement ... »
Blondin n’est jamais loin quand il y a un coup à boire : « Ça fait Dublin par où ça passe ! »
Et Bourvil s’est trompé, un maillot jaune sur le sol irlandais, on vient de le voir !

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L’autre fait majeur de l’étape est la chute spectaculaire du transalpin Franco Balmamion, ancien double vainqueur du Giro d’Italie. Il est transporté inanimé à l’hôpital de Halle : « Qu’on imagine son réveil dans cette province noire de suie où de lointains moulins mélancoliques tournent sous la pluie ... » Arrivederci Balmamion !

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Les chopes de Guinness émoustillent l’ami Antoine qui, entre Roubaix et Rouen, traversant le pays natal de Verlaine et la région où il porta sa prédilection, parodie le poète :

« L’étape est un paysage choisi
Où vont, traînant, des géants sous leurs masques
De sueur, de suie, et dansant ou assis
Sur la selle de leurs engins fantasques.

Échappée poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres,
Quoi donc vous arrive ?

Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La course incertaine
Fuit comme du sable.

Car la moindre échappée portait en soi l’émeute
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Les hardis compagnons se trouvaient trop souvent
Ramenés au giron de la dormeuse meute

En somme, dans la Somme,
Il fallait faire un somme.

C’est pourquoi lorsque, jouant des pédales,
Un danseur fougueux fuyait pour de bon,
Son maillot semblait la fleur en pétales
Qu’une main dépose sur un tas de charbon.

Cependant, la crainte habitait les cœurs,
De Lens à Carvin, au seuil des corons
Et les jeunes files que l’amour réclame
Sentaient bien que ça ne tournait pas rond.

La belle au Terrot,
La belle au terril
Sanglote au toro
Jailli du toril
Car elle sait Pierrot
Promis au péril ... »

Ce mercredi 26 juin 1963, c’est la fête dans mon bourg natal. Le Tour passe même devant la maison familiale. Je ne m’en souviens plus pourtant. Qui sait si je ne planchais pas sur Verlaine !
« La course cycliste est d’une navigation incertaine. L’obligation de lutter contre un fort vent debout éteint toute velléité offensive dans un peloton. D’autant plus que de cinglantes et glaciales averses ajoutaient encore au désagrément de cette marche sur Rouen ». Est-ce un scoop en Pays de Bray ?!
Une trentaine de kilomètres plus loin, mon champion Jacques Anquetil traverse Quincampoix, le village où il vécut sa jeunesse, celui où il repose depuis 1987.

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Le coureur normand déteste la pluie. Il ne renouvelle pas son exploit de 1957 lorsqu’il remporta dans la capitale normande sa première étape sur un Tour de France.

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Le lendemain entre Rouen et Rennes, l’émotion est au rendez-vous lorsque dans la traversée d’Argentan, le peloton salue la veuve de Gérard Saint, grand champion de l’Orne disparu prématurément dans un accident automobile en 1960. Excellent rouleur, il s’était révélé comme son aîné Maître Jacques dans l’épreuve du Maillot des Jeunes du quotidien régional Paris-Normandie. Il avait remporté le grand prix de la combativité lors du Tour 1959. Un grand avenir lui était promis.
Les mythes de la forêt de Brocéliande survivent aux siècles, et avec Blondin, plus particulièrement ceux qui ressortissent au cycle breton, dans sa chronique Les chevaliers de la fable ronde :
« … Le roi Arthur et ses compagnons de la Table Ronde s’arment en guerre dans une clairière pour reconquérir le Graal à travers les péripéties que suscite ou dénoue sous leurs pas le complot des fées, des elfes ou des enchanteurs, nous les avons retrouvés sous des espèces assez particulières où il faut faire déjà la part du sortilège.
Cela débuta dans la province normande, où tant de preux furent sacrés chevaliers, après que le Groene Leeuw (marque extra-sportive d’une équipe ndlr), le terrifiant Lion Vert, eut été terrassé par saint Raphaël en la personne du Celte Elliott. Lors, les seigneurs qui tenaient leurs assises dans la région, décidèrent de se disputer sur une joute loyale cette fabuleuse émanation du Graal qu’est la Tunique Jaune et, ayant revêtu une armure à l’écusson de la marque dont ils se sont faits les champions, firent seller leurs vélos. Après avoir absorbé le philtre magique que préparent indifféremment les génies ou les démons, et qui se trouve enclos dans de mystérieux récipients baptisés « topettes », ils s’ébranlèrent au cri, cent fois répété, de Goddesamus ! qui signifie « Réjouissons-nous ! » »
Voilà comment, en termes choisis, on parlait déjà de dopage à l’époque.

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Pour la petite histoire, le bel italien (on dit toujours beau quand on parle d’un homme de la botte !) Bailetti remporta l’étape sur le vélodrome de Rennes, le jour même où une majorité de ses compatriotes journalistes quittaient la caravane suite à l’abandon de Balmamion, la seule chance italienne pour la conquête du maillot jaune.
En ce temps-là, de nombreuses arrivées d’étape se déroulaient sur des vélodromes. Pour des raisons économiques, de circulation et de sécurité, elles sont aujourd’hui déplacées à la périphérie des villes.
La piste de Rennes existe toujours, je l’ai découverte récemment.


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L’Antoine (Blondin) n’est jamais aussi en verve que lorsqu’il ne se passe rien sur la route du Tour. Ainsi, à l’occasion du succès anecdotique, à Angers, d’un obscur flahute du nom de De Breuker, il rend hommage au régional de l’étape, un certain Joachim Du Bellay en pastichant son célèbre sonnet du recueil Regrets :

« Heureux qui comme Elliott a fait un beau voyage
Ou comme celui-là qui conquit le Maillot,
Puis s’en est retourné, car il n’était pas sot,
Vivre de ses contrats le reste de son âge.

Quand reverrai-je, hélas ! de mon cher vélodrome
Se dérouler l’anneau et en quelle saison
Raccrocherai-je au clou mon vélo, ma raison,
Et quel ami saura me dire un jour : « Go home. »

Plus me plaît la kermesse autour de mon clocher
Que les longues étapes où je dois m’accrocher,
Plus que le rude effort me plaît la course fine,
Plus mes humbles succès que les trophées glorieux
Plus mes petits bouquets que trop de poudre aux yeux
Et plus que l’air malin la douceur angevine ... »

Je suis un peu déçu par contre qu’il ne consacre pas la moindre ligne à la victoire, l’après-midi, d’Anquetil dans la course contre-la-montre. Un abus de rosé d’Anjou peut-être ! Il est vrai aussi que la domination dans la spécialité de celui qu’on surnomme le Chronomaître, est tellement écrasante qu’elle en devient presque banale.

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Serait-ce à cause de la douceur angevine, mais la cité du roi René semble fâchée avec le temps qui passe.
Lors du Tour 1951, le chronométreur déclara Louison Bobet vainqueur d’une seconde du suisse Hugo Koblet, avant d’avouer son erreur, six heures plus tard, et de ressortir de ses calculs, une minute en faveur du bel Hugo, le pédaleur de charme.
Cette fois, il faut près de neuf heures pour qu’Anquetil récupère la minute de bonification attribuée au vainqueur. Un additif au règlement, rédigé le jour où Anquetil décida de prendre le départ du Tour, (coïncidence?) prescrivait que la minute de bonification serait accordée au vainqueur de la journée par l’addition des temps des deux demi-étapes.
Les deux étapes suivantes menant les coureurs d’Angers à Bordeaux via Limoges, inspirent tellement peu Blondin qu’il se permet une petite incartade rugbystique :
« Nous allons prendre aujourd’hui la route des Landes, qui fait flamber en moi de jeunes souvenirs où s’avivent des bouffées de gratitude envers le Stade Montois. Route naguère nocturne, ou mieux, ronde de nuit, où, dans le car des joueurs de Mont-de-Marsan, nous eûmes le privilège de partager les fêtes spontanées qui allumaient, de villages en auberges, des feux de camp dans ce suave désert. Pour une fois, les incendies des Landes s’alimentaient du seul enthousiasme des grappes de femmes, vieillards et enfants d’après minuit, qu’on avait tenus en éveil pour embrasser au passage le fameux bouclier de Brennus …
En cette Pentecôte, quelles langues de feu s’étaient venues poser sur la tête des quinze apôtres de Mont-de-Marsan ? Quelle révélation les avait illuminés ? Inspirés par les merveilleux Boniface (bons centres ne sauraient mentir), stimulés par un héroïque Hilcocq, épaulés par un formidable Urbietta, dans leurs maillots couleur d’abeilles, ils nous avaient offert l’image d’un essaim. D’un essaim transformé.
C’est pourquoi malgré mon affection et mon admiration pour Pierre Albaladejo, vaincu superbe et parfait gentilhomme, je traverserai tout à l’heure les Landes sous le maillot numéro 13 de Guy Boniface. »
Cela ravivera sans doute des souvenirs chez une de mes lectrices landaises.

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La question que se posent les suiveurs, désormais, après la performance en demi-teinte du champion normand, est de savoir si Poulidor ne peut pas être le vainqueur du Tour. Chers lecteurs, béotiens du sport cycliste, vous possédez déjà la réponse !

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À Pau, la cité d’Henri IV, Blondin se rallie, d’une manière sibylline, au panache blanc ou plutôt à la crinière grisonnante et tonsurée du vainqueur de l’étape, Pino Cerami, âgé alors de 41 ans :
« Nous sommes là en présence d’une sorte de miracle, car enfin ce wallon de souche italienne n’a rien de l’homme en pleine maturité qu’une pratique harmonieuse des disciplines sportives a maintenu dans un état de grâce souriant et musclé. Il n’aurait pas sa place dans un roman de Françoise Sagan. Ce n’est pas un jeune premier attardé, c’est vraiment un vieux premier en avance sur les autres. Et le mystère reste entier sur le démon de midi qui aiguillonne cette carcasse noueuse et incite ces jambes torses à nouer. À la ville, Cérami, qui a longtemps travaillé chez les autres avant de se mettre à son compte, se présente comme un majordome papelard, blanchi sous le harnais, avec une jeunesse tumultueuse sur laquelle il ne vaut mieux pas s’étendre. L’individu a de bons certificats et semble s’être amendé ; il n’y a donc aucune raison de se méfier. Et puis le voilà qu’il enfourche sa selle, débouche son bidon (Jouvence de l’abbé Soury ?), et vous file sous le nez. L’homme était un dangereux récidiviste et tels qui croyaient participer au Tour du cinquantenaire, s’aperçoivent un peu tard qu’ils courent brusquement celui du quadragénaire. Au train où il va, il faudra bientôt mettre Cerami en quarantaine ... »
Un coup de Pau belge, le « pot belge » n’existait pas alors !
En tout cas, on ne voyait pas, en ce temps-là, des sprinters monter les cols, la bouche fermée, tels des pétrolettes, comme en témoigne cette photo du maillot jaune Desmet à l’ouvrage dans l’ascension du col du Tourmalet.

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Aux détracteurs qui doutaient de son état de forme, Jacques Anquetil fournit un cinglant démenti en réglant à Bagnères-de-Bigorre, ses trois compagnons d’échappés, parmi lesquels Poulidor et Bahamontès.

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Historique ! Il remporte là sa première grande étape de montagne de sa carrière dans le Tour de France, et plus encore, la popularité.
« Anquetil avait quelque chose à prouver : c’est qu’il avait un cœur, battant sous le chronomètre, et que malgré quelques airs de cantatrice outragée, il savait faire la distinction entre la réputation et la popularité …
Parvenu à la maturité de sa carrière, Anquetil ne fut pas insensible au dépit amoureux de ces foules qui espéraient tant de lui qu’elles le conspuaient.Comme on voit au crépuscule de la vie de vieux oncles réputés grigous modifier leur testament, il décida de prendre le départ de ce Tour de France où il n’avait rien à gagner et tout à perdre, de sacrifier à la prodigalité et au panache, de courir pour le seul bénéfice moral, de mener sa guerre de reconquête comme on finit par épouser la femme qu’on feignait de dédaigner. Ce faisant, Anquetil entreprenait simplement d’investir un royaume qui lui appartenait déjà.
C’est chose faite à Bagnères, où sur des sommets qu’il ne domine pas naturellement, forçant sa vocation à travers les écharpes de brume de l’Aubisque (des cache-cols plutôt) ou dans les cuvettes lumineuses du Tourmalet, il nous a donné une prodigieuse représentation panachée de Cyrano et de Chantecler. » Et, Pierre Chany, l’historien du Tour d’ajouter: « J’imagine l’embarras de ceux qui s’obstinent depuis des années, à chercher des poux dans la tête de Jacques Anquetil. Des nombreux griefs qui lui furent adressés, un seul, mais d’importance, subsistait ces derniers jours: il n’avait jamais gagné une étape de haute montagne, imperfection qui le maintenait en état d’infériorité au regard de Fausto Coppi et de Louison Bobet, ses illustres devanciers. Cette plaie ouverte dans un palmarès de « Tour de France », par ailleurs très éloquent, portait préjudice à la réputation du Rouennais et lui donnait une sorte de complexe. Mais hier, enfin, ayant enrayé l’offensive des grimpeurs dans la montée de l’Aubisque, s’étant hissé au niveau de Bahamontès et de Poulidor durant l’ascension du Tourmalet, il a battu sur la ligne d’arrivée de Bagnères-de-Bigorre les quatre seuls coureurs restés en sa compagnie. Dès lors qu’il a comblé cette lacune à laquelle je faisais allusion plus haut, il sera difficile de lui refuser cette considération sans réserve à laquelle il aspire. »

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En hommage aux photographes de l’époque, voici deux de leurs superbes clichés à la gloire des Pyrénées et ses paysages enchanteurs.
L’un d’eux porte en légende illisible ici un couplet d’un célèbre chant de montagnards :

« Vers les rochers au front cyclopéen
Nous revenons au souvenir fidèle
Pour saluer les neiges éternelles
Des fiers sommets pyrénéens
Salut, salut, salut, sommets pyrénéens »
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La bataille des Pyrénées achevée, la grande boucle met le cap sur Toulouse dans ce qu’il est communément appelé une étape de transition.
Dans la traversée de l’Ariège, Blondin fait œuvre de métahistorien du Tour de France, en clin d’œil à l’affabuloscope, un musée hilarant du Mas d’Azil, qu’il aurait sans doute savouré s’il avait existé à l’époque (voir billet du 18 juin 2013) !
« Après avoir escaladé le Portet d’Aspet, admirable col qui semble interrompre la confidence des feuillages dans le brouillard (voilà bien ce qu’on appelle : s’élever dans du coton), la course donna un moment à penser qu’elle allait exploiter le paradis préhistorique où l’on pénètre en Ariège, et qu’on n’allait pas tarder à déterrer la massue et la hache de silex. En fait de silex, les seuls que le Tour connut en son âge de pierre furent ceux qui perforèrent sans conséquence les boyaux de nombreux concurrents. L’homme aux fossiles frappe moins fort que l’homme au marteau. Et c’est en suivant le peloton avec l’assiduité d’un élève officier que tout un chacun atteignit le Mas d’Azil, où était installé le ravitaillement. C’était là risquer de tomber sur un os, car ils pullulent à l’intérieur de cette grotte fameuse où le menu est affiché sous forme de dessins rupestres. Il n’en fut rien et, même, on vit l’allure décroître, tant il est vrai que l’apathie vient en mangeant. »

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Sur la piste rose du Stadium, aujourd’hui détruite, André Darrigade prend sa revanche au sprint sur Rik Van Looy sifflé de manière incompréhensible par le public que Blondin indigné fustige dans sa chronique :
« À moins de supposer que la passion cycliste emporte tout, ferme les yeux les plus lucides, perturbe les jugements les plus sains, il faut convenir qu’on marche allègrement ici sur les traces de Paris et de Bordeaux, insurpassable en l’occurrence lorsqu’on siffle Van Looy avec plus d’acharnement que la densité des rumeurs ne pourrait le laisser supposer.Encore à Bordeaux conspue-t-on le vainqueur ; à Toulouse, c’est le vaincu qu’on voue aux gémonies. Allez comprendre ! Il y a sûrement du Romain chez l’indigène, et saint Sernin, attaché à la queue de son taureau, a dû faire un tour de piste en moins lorsqu’il s’efforçait d’inculquer les vertus chrétiennes à ce peuple issu des Volces Tectosages. À l’ombre du Capitole, ne cherchons plus les oies, elles étaient pour un après-midi dans les tribunes. »

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Il est aisé d’associer à l’empereur d’Herentals, la célèbre citation « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne ». À propos, combien de candidats au baccalauréat seraient susceptibles d’en expliquer l’origine et le sens ?
Il en faut plus pour déstabiliser Rik II (Rik Ier était le surnom de Van Steenbergen, un autre grand coureur belge).

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Ainsi, vingt-quatre heures plus tard, en grand champion à panache, il se paye le luxe de franchir en tête le seul col classé de la journée devant sa majesté montagnarde Federico Bahamontès, avant de l’emporter en solitaire à Aurillac.
Quant à Anquetil, en gagnant le sprint pour la seconde place, il chipe trente secondes de bonification au nez et à la barbe de ses plus dangereux adversaires.
Au soir de la treizième étape, les coureurs goûtent à une journée de repos. Je vous suggère donc aussi une pause à Aurillac avant que nous nous retrouvions demain pour l’évocation de la dernière semaine de course et du dénouement de l’épreuve.

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 juillet, 2013 |Pas de commentaires »
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